La mort en gondole

VUILLEME_la_mort_en_gondole

  RL_hiver_2021  coup_de_coeur

En deux mots
Partant à Venise pour retrouver tout à la fois Silvia la belle étudiante et les traces du peintre oublié Léopold Robert, le narrateur va surtout connaître des déconvenues. Mais tout au long de son séjour, il nous aura aussi fait découvrir un homme et une œuvre. Et nous aura incité à la curiosité et au voyage.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’autre mort à Venise

Dans son nouveau roman Jean-Bernard Vuillème nous propose un voyage du Jura neuchâtelois à Venise, sur les pas du peintre Léopold Robert et ceux d’une belle étudiante. Embarquez sans plus attendre !

Une envie soudaine, une impulsion, l’idée qu’un changement de lieu peut favoriser un changement de vie. C’est dans cette perspective que le narrateur, un «vieux type» se décide à monter dans un train qui le mènera de son Jura neuchâtelois à Venise. S’il prend beaucoup de plaisir à regarder défiler le paysage et à observer les passagers, il ne va pas en Italie pour faire du tourisme, mais pour apporter son concours à Silvia, une étudiante qui entend consacrer sa thèse à un peintre aujourd’hui oublié – sauf peut-être par notre homme – Léopold Robert.
Car outre le fait d’avoir grandi dans la même région que l’artiste, il en connait toute la biographie qu’il va nous livrer au fil de son récit, rendant ainsi hommage à un homme dont le patronyme figure sur les plaques de quelques rues, notamment l’axe central de La Chaux-de-Fonds. Du coup, notre homme se demande si «le pire oubli pour un artiste n’est-il pas de devenir moins connu que les rues qui portent son nom?». Après une visite au Louvre, une autre question viendra le tarabuster: «existe-t-il pire humiliation pour un peintre que de figurer derrière le dos de la Joconde, de l’autre côté du mur?»
Voici donc venu le moment de redonner à Louis Léopold Robert, graveur et un peintre neuchâtelois né le 13 mai 1794 aux Éplatures et mort le 20 mars 1835 à Venise toute sa place dans la galerie des beaux-arts.
Entreprise périlleuse, sans doute vaine, quand il le constatera, sur l’île de San Michele où repose Léopold Robert, qu’«il est tellement mort qu’il n’a même plus de tombe», car «dans les cimetières, seules des renommées durables et historiquement bien établies permettent aux morts de franchir les décennies et les siècles».
Le constat est amer, tout comme le bilan de son escapade en Italie.
«En fait, n’y a aucune raison d’avoir suivi Silvia jusqu’ici sinon que je préfère m’attacher aux folies d’une jeune femme d’esprit qu’aux raisons d’un vieux type comme moi. Faire les choses sans raisons n’empêche pas d’y prendre de l’intérêt».
Et c’est là que Jean-Bernard Vuillème est grand. Il fait de ce voyage inutile un écrin soyeux qui enveloppe tout à la fois une œuvre qui mérite d’être appréciée et un petit bijou introspectif. Oui, il faut prendre le train, oui, il faut écrire, oui, il faut se passionner ! Il n’y a pas d’âge pour cela. Et il ne faut pas de raison particulière pour cela. Sinon d’entrainer dans son sillage des lecteurs admiratifs. Car la plume de l’auteur de Lucie ou encore Une île au bout du doigt est toujours aussi allègre, son humour toujours aussi délicat. Et on sent en lisant combien il aime trouver autour de lui les thèmes de ses livres, lui qui a raconté tout aussi brillamment l’histoire des Cercles neuchâtelois ou celle de Suchard, qui s’est implanté à Neuchâtel au XIXe siècle. Parions que cette fois encore, vous aurez plaisir à le suivre. D’autant qu’en ces temps troublés, une telle invitation au voyage ne se refuse pas!

Galerie (quelques œuvres de Léopold Robert présentées dans le livre)
ROBERT_larrivee des Moissonneurs dans les marais PontinsL’Arrivée des moissonneurs dans les marais Pontins (1830)
ROBERT_depart_des_pecheurs_de_ladriatiqueDépart des Pêcheurs de l’Adriatique (1835)

La Mort en gondole
Jean-Bernard Vuillème
Éditions Zoé
Roman
128 p., 15 €
EAN 9782889278398
Paru le 6/05/2021

Où?
Le roman est situé en Italie, à Venise après un voyage qui part du Jura Suisse et passe notamment par Milan et Vérone. On y évoque aussi La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel et Les Éplatures ainsi que Paris, Bruxelles et Rome.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, mais revient fort fréquemment à l’époque de Léopold Robert, aux débuts du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
« En pleine crise d’obsolescence », le narrateur prend le train pour Venise où il va prêter main forte à Silvia. Cette éternelle étudiante consacre une thèse à Léopold Robert, peintre neuchâtelois tombé dans l’oubli, mais célébré dans l’Europe entière dans la première moitié du XIXe siècle. Plus fascinée par la réussite de cet homme, parti de rien, que par son œuvre, Silvia tente de comprendre comment il en est venu à se trancher la gorge dans son atelier, à 40 ans. Avec son acolyte, elle écume les lieux, ruelles, monuments, par lesquels le peintre est passé. Leurs dialogues, comme un match de ping-pong, ponctuent une Venise tour à tour du XIXe et du XXIe siècles.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Je viens de prendre place dans un siège où je me suis laissé tomber, heureux et fourbu. Il suffit, il est temps de partir. C’est la première fois que je me trouve dans un train bercé par la sensation de laisser ma vie derrière moi. Je vais retrouver Léopold et Silvia à Venise. Le paysage commence déjà à défiler. C’est le cinéma que je préfère. D’abord la silhouette de maisons familières, de rues et de places que je traverse généralement sans les regarder. Une femme à sa fenêtre – un chien trottine au bord d’une route et soudain se précipite dans un patio – buste massif d’un chauffeur de poids lourd les mains presque à plat sur le volant. Des fragments d’histoires cadrés à toute vitesse plutôt que le plan fixe d’une histoire lancinante. Maintenant le train s’éloigne de la ville. Je tourne le visage devant moi, il n’y a personne dans mon compartiment et je peux prendre mes aises, étendre mes jambes. Quelques voyageurs silencieux se sont installés dans le wagon, à portée de vue une femme entre deux âges aux yeux baissés et tirant souvent sur sa jupe et un dos d’homme immobile avec un coude glissant parfois sur l’accoudoir. Je ferme les yeux, non pour dormir, mais pour mieux savourer mon départ, m’abandonner à une vague mécanique qui m’emporte enfin. Me voilà parti pour la première destination qui me soit venue à l’esprit.
C’est une fugue sénile. Je suis en pleine crise d’obsolescence et je dégage. Je vivais sur mes acquis. Comment vivre sans s’accrocher à ce que l’on possède ? Il aurait fallu sentir le point de rupture entre le temps de l’expansion et le temps du repli et me retirer petit à petit, pas à pas, au lieu d’attendre que l’eau monte jusqu’au menton pour me mettre à nager comme un forcené. Une marée montante m’a fait décamper. Le monde vous rattrape, vous dépasse et vous n’existez plus.
Je suis parti sans me retourner. Je n’ai rien emporté, rien, pas même un rêve d’autre vie, je suis parti à la sauvette, le cœur battant, comme un animal surpris dans son sommeil. Pourtant, je sais où je vais. Silvia est une jeune femme qui s’est prise de passion pour un peintre au destin tragique au point d’en faire, m’a-t-elle dit, le sujet d’une thèse. Parti d’un village perdu dans le Jura suisse, ce peintre croyait avoir conquis le monde. Il était sorti de nulle part pour devenir une gloire universelle. C’est son histoire qui captive cette jeune femme et non sa peinture qui la laisse indifférente. Je l’entends encore : « J’admire son effort, le sérieux et la passion avec lesquels il peignait, mais pas sa peinture ». Je la vois, en train de s’animer, ses mains se mettent à bouger, elle repousse une mèche rebelle de ses doigts fins et tourne vers moi son regard azur. Si belle que j’en reste muet, alors que j’aimerais prendre la défense de Léopold. Peut-on vraiment admirer quelqu’un pour son effort et non pour ce qui en résulte ? Vivre est un effort que personne n’applaudit, surtout avec le temps, quand les articulations se mettent à grincer et que les muscles s’avachissent, y compris le cerveau, à commencer par la mémoire, ce qui fait qu’un homme de tête peut devenir un homme à trous. Sans parler d’une vague oppression, parfois, du côté du cœur. Comme en ce moment malgré mon grand calme, ma sérénité, d’abord un pincement qui me fait rouvrir les yeux, puis la sensation d’abriter une masse de plomb brûlante plutôt qu’un cœur battant au centre de mon être. Je pourrais crier tant j’ai peur. Une peur animale sans autre expression possible que de crier. Je me retiens et me tourne vers la fenêtre et aussitôt m’apaise le défilé des images de fragments de paysage et de gens à l’intérieur des fragments. A peine entrevus déjà disparus. La fenêtre avale mon cri et mon regard dérape sur le monde comme s’il n’y était pas tout à fait, un regard passager très fasciné mais plus tout à fait concerné.
Moi, je suis parti tardivement pour renoncer et non pour conquérir comme ce jeune peintre dont Silvia admire l’effort. C’est mon dernier sujet de fierté, cette course hors de ma vie, vers la gare, pour m’extraire de mon univers au lieu de m’y cramponner et de vouloir encore et toujours reconstruire. Le train ralentit, freine, décollant légèrement mon buste du siège. Des gens se hâtent sur le quai en tirant leurs valises. Parmi eux, figurent probablement des personnes qui seront là d’ici deux ou trois minutes, en face de moi, à côté de moi. Je ne sens plus mon cœur, j’entends les essieux qui grincent. Au lieu de tourner en rond dans mon passé, j’ai décidé de m’intéresser au départ de Silvia sur les pas de son peintre neurasthénique.

Extrait
« Voilà, me dis-je en sortant, il est tellement mort qu’il n’a même plus de tombe, ce qui dans le fond va de soi pour un aussi vieux défunt. Dans les cimetières, seules des renommées durables et historiquement bien établies permettent aux morts de franchir les décennies et les siècles. Moi qui tentais de m’affranchir de ma propre existence, de renoncer à toutes les ambitions qui m’avaient façonné pour devenir un autre, disons un autre moi-même dont j’observais l’éclosion, qu’est-ce qui me prenait de vouloir trouver la tombe d’un peintre mort il y avait plus de cent quatre-vingts ans et de surcroît tombé dans l’oubli? La réponse m’a sauté à la figure: à n’y a aucune raison. Comme il n’y en a aucune d’avoir suivi Silvia jusqu’ici sinon que je préfère m’attacher aux folies d’une jeune femme d’esprit qu’aux raisons d’un vieux type comme moi. Faire les choses sans raisons n’empêche pas d’y prendre de l’intérêt. Il me semblait que j’avais raison d’agir maintenant sans raisons. » p. 67

À propos de l’auteur

JEAN-BERNARD VUILLEME

Jean-Bernard Vuillème © Photo David Marchon

Écrivain, journaliste, critique littéraire, Jean-Bernard Vuillème est l’auteur d’une vingtaine de livres, des fictions (romans, nouvelles) et des ouvrages littéraires inclassables, proches de l’essai. En 2017, il est lauréat du Prix Renfer pour l’ensemble de son œuvre. Aux éditions Zoé sont notamment publiés: Sur ses pas (Prix de l’académie romande 2016), M. Karl & Cie (Prix Bibliomedia 2012), Une île au bout du doigt (2007), Lucie (Prix Schiller 1996) et L’Amour en bateau (1990). (Source: Éditions Zoé)

Site internet de l’auteur 
Page Wikipédia de l’auteur 
Compte Linkedin de l’auteur 
Page Facebook de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lamortengondole #JeanBernardVuilleme #editionszoe #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Forêt obscure

KRAUSS_foret-obscure

En deux mots:
Epstein, riche juif américain, se rend en Israël où il entend laisser sa marque pour la postérité avant de disparaître. Alors que ses enfants le cherchent, Nicole, une romancière, rejoint aussi la terre promise. Le premier va croiser le chemin d’un rabbin, la seconde celui d’un spécialiste de Kafka. Deux rencontres qui vont leur apprendre beaucoup et remettre en question quelques certitudes. Un roman dense et érudit.

Ma note:
★★ (livre intéressant)

Ma chronique:

Le vieil homme et la romancière

Nicole Krauss creuse le sillon de ses obsessions dans ce roman mettant en scène un juif américain et une romancière partis en Israël. Leurs histoires parallèles vont nous faire croiser, entre autres, les descendants du Roi David et Franz Kafka.

Après avoir lu le nouveau roman de Nicole Krauss me revient en mémoire l’entretien de Camille Laurens et Laure Adler sur France-Culture et cette affirmation de la romancière : «je pense comme Marcel Proust qu’on écrit toujours le même livre, parce qu’on est hanté par quelques obsessions. Mais à chaque fois je cherche une forme différente, peut-être pour dire toujours la même chose… »
Forêt obscure s’apparente en effet beaucoup à L’histoire de l’amour qui a fait connaître l’Américaine en France. En y retrouve le travail sur la mémoire et le deuil, la judéité et la littérature.
Les chapitres, empilés à la manière d’un mille-feuille, nous offrent d’abord de suivre Jules Epstein en Israël où ce riche New-yorkais a disparu sans laisser de traces, puis de revenir sur son parcours avec ses enfants Lucie, Jonah et Maya qui tentent de trouver les indices susceptibles d’expliquer cette disparition. Entre-temps, on aura fait la connaissance de Nicole, écrivain de son état, qui a suivi le même chemin qu’Epstein et a aussi séjourné au Hilton de Tel-Aviv. L’hôtel peut du reste être considéré comme un personnage du livre, tant il y est présent, y compris en photo.
Pour lier les couches du mille-feuilles, on retrouve d’une part la quête d’Epstein sur l’identité juive, ponctuée par la rencontre avec un rabbin qui entend lui démonter qu’il est un descendant direct de David et d’autre part le travail d’écriture de Nicole, également marqué par une rencontre avec un professeur de littérature qui aurait retrouvé des manuscrits de Franz Kafka.
Entremêlant les réflexions du vieil homme sur le sens de sa vie, la généalogie de David avec le portrait des enfants et petits-enfants d’Epstein, l’exégèse et les interprétations du rabbin avec des scènes de la vie quotidienne en Israël Nicole Krauss essaie d’élaguer cette forêt obscure, mais il faut bien reconnaître que son érudition et sa construction ne nous facilitent pas la tâche.
On peut certes choisir de se laisser emporter par les projets et les obsessions de cet homme. Par sa volonté farouche de vouloir laisser une trace, par exemple en faisant planter des hectares d’arbres dans le désert de cette terre promise. Alors son argent lui permettra peut-être de « prendre racine » dans ce pays et de s’assurer une postérité.
On pourra mettre en parallèle le destin de Kafka sur cette même terre et le choix de l’écrivain de se fondre dans la masse, de travailler dans un kibboutz, d’oublier la littérature. À l’image de ce contraste en noir et blanc choisi pour la couverture du livre, on comprend que la quête de la lumière à tout prix est sans doute la moins bonne voie pour laisser sa trace dans l’Histoire.
Un roman que je ne conseillerai qu’aux lecteurs passionnés par la thématique présentée ici tant sa lecture est exigeante.

Forêt obscure
Nicole Krauss
Éditions de l’Olivier
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Paule Guivarch
288 p., 23 €
EAN: 9782823609233
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en Israël, à Tel-Aviv ainsi qu’à Jérusalem et sur les routes du désert du Néguev. Les Etats-Unis et notamment New York y sont aussi évoqués.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jules Epstein a disparu. Après avoir liquidé tous ses biens, ce riche new-yorkais est retrouvé à Tel-Aviv, avant qu’on perde à nouveau sa trace dans le désert. L’homme étrange qu’il a rencontré, et qui l’a convié à une réunion des descendants du roi David, y serait-il pour quelque chose ?
A l’histoire d’Epstein répond celle de Nicole, une écrivaine américaine qui affronter le naufrage de son mariage. Elle entreprend un voyage à Tel-Aviv, avec l’étrange pressentiment qu’elle y trouvera la réponse aux questions qui la hantent. Jusqu’au jour où un étrange professeur de littérature lui confie une mission d’un ordre un peu spécial…
Avec une grande maîtrise romanesque, Nicole Krauss explore les thématiques de l’accomplissement de soi, des métamorphoses intimes, et nous convie à un voyage où la réalité n’est jamais certaine, et où le fantastique est toujours à l’affût.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les inrocks (Nicole Kaprièlian)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)


Entretien avec Nicole Krauss réalisé à Paris le 22 juin 2018 à propos de son roman Forêt obscure © Production Christine Marcandier, Diacritik

Les premières pages du livre
« À l’époque de sa disparition, Epstein habitait depuis trois mois à Tel-Aviv. Personne n’avait vu son appartement. Sa fille Lucie lui avait rendu visite avec ses enfants, mais Epstein les avait installés au Hilton et les y rejoignait au moment des somptueux petits déjeuners où il se contentait d’avaler quelques gorgées de thé. Lorsque Lucie lui avait demandé s’ils pouvaient aller chez lui, il s’était dérobé, prétextant la petitesse et la modestie des lieux, peu dignes, lui avait-il dit, de recevoir des invités. Encore mal remise du récent divorce de ses parents, elle l’avait regardé en plissant les yeux – rien, chez Epstein, n’avait jamais été petit ni modeste –, mais, malgré ses doutes, elle avait dû accepter, comme elle avait accepté tous les changements intervenus dans la vie de son père. Pour finir, ce furent les policiers qui firent entrer Lucie, Jonah et Maya dans l’appartement de leur père, situé dans un immeuble délabré près de l’ancien port de Jaffa. La peinture s’écaillait et la douche se déversait directement dans les toilettes. Un cafard traversa fièrement le sol carrelé. Ce n’est que lorsque le policier l’écrasa sous son pied que Maya, la plus jeune et la plus intelligente des enfants d’Epstein, s’avisa qu’il était peut-être le dernier à avoir vu son père. Si Epstein avait vraiment vécu ici – les seules choses qui semblaient l’indiquer étaient des livres gondolés par l’air humide entrant par une fenêtre ouverte et un flacon de comprimés de Coumadine qu’il prenait depuis la découverte, cinq ans plus tôt, d’une fibrillation auriculaire. On ne pouvait dire que le logement fût sordide, mais il était pourtant plus proche des taudis de Calcutta que des appartements dans lesquels ses enfants et lui avaient résidé sur la côte amalfitaine ou au cap d’Antibes. Encore que, comme eux, celui-ci avait vue sur la mer.
Ces derniers mois, Epstein avait été difficile à joindre. Ses réponses ne tombaient plus à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Si, auparavant, il avait toujours eu le dernier mot, c’était parce qu’il ne s’était jamais abstenu de répondre. Mais peu à peu, ses messages s’étaient faits plus rares. Le temps entre eux s’allongeait parce qu’il s’était allongé en lui : les vingt-quatre heures qu’il remplissait autrefois avec tout ce que l’on pouvait imaginer avaient fait place à une échelle de plusieurs milliers d’années. Famille et amis s’étaient habitués à ses silences sporadiques. Aussi, quand il cessa de répondre pendant la première semaine de février, personne ne s’en inquiéta. Finalement, ce fut Maya qui, s’éveillant une nuit, sentit frémir le fil invisible qui la reliait encore à son père et demanda au cousin d’Epstein d’aller voir si tout allait bien. Moti, qui avait reçu de lui plusieurs milliers de dollars, caressa les fesses de sa maîtresse endormie dans son lit, alluma une cigarette et glissa ses pieds nus dans ses chaussures car, bien qu’il fût minuit passé, il était ravi d’avoir une bonne raison de parler à Epstein d’un nouvel investissement. Mais, une fois arrivé à l’adresse de Jaffa qu’il avait griffonnée sur une paume, il rappela Maya. Il devait y avoir une erreur, lui dit-il, car il était impossible que son père vive dans un pareil trou à rats. Maya téléphona alors à Schloss, le notaire d’Epstein, le seul à savoir encore quelque chose, mais celui-ci lui confirma l’adresse. Lorsque Moti finit par réveiller la jeune locataire du deuxième étage en maintenant un doigt boudiné sur la sonnette, elle confirma qu’Epstein vivait bien au-dessus de chez elle depuis quelques mois, mais ajouta qu’elle ne l’avait plus vu ni entendu depuis des jours, en fait, car elle s’était accoutumée au bruit de ses pas, la nuit, au-dessus de sa tête. Bien qu’elle ne pût le savoir au moment où elle s’entretenait, ensommeillée, sur le pas de la porte avec le cousin à moitié chauve de son voisin du dessus, l’intensification rapide des événements qui suivirent habituerait la jeune femme au bruit des nombreuses allées et venues de gens s’évertuant à retrouver la trace d’un homme qu’elle connaissait à peine mais dont elle avait fini par se sentir curieusement proche.
La police ne mena l’enquête qu’une demi-journée avant que celle-ci fût reprise par le Shin Bet. Shimon Peres en personne appela la famille pour dire qu’il était prêt à remuer ciel et terre. Le chauffeur de taxi qui avait pris Epstein en charge six jours plus tôt fut activement recherché et soumis à un interrogatoire. Terrorisé, il sourit du début à la fin, laissant apparaître une dent en or. Plus tard, il conduisit les agents du Shin Bet à la route longeant la mer Morte et, après une certaine confusion due à la nervosité, réussit à localiser l’endroit où il avait déposé Epstein : une intersection proche des collines dénudées situées à mi-chemin entre les grottes de Qumrân et Ein Gedi. Les équipes de recherche se déployèrent à travers le désert, mais ne découvrirent que le porte-documents marqué au chiffre d’Epstein, vide, ce qui, selon Maya, ne faisait qu’accentuer la probabilité de sa transsubstantiation.
Durant ces jours et ces nuits, rassemblés dans la suite du Hilton, ses enfants passèrent sans cesse de l’espoir à la tristesse. Il y avait toujours un téléphone en train de sonner – Schloss à lui seul en gérait trois – et ils se raccrochaient chaque fois aux dernières informations reçues. Jonah, Lucie et Maya apprirent ainsi sur leur père des choses qu’ils ne connaissaient pas. »

Extrait
« D’un geste lent, Epstein déboutonna le pardessus qui n’était pas le sien, puis le veston de flanelle grise, qui l’était. Il ouvrit la poche doublée de soie où il gardait toujours le petit livre vert et se pencha en avant sur la pointe des pieds pour montrer à l’homme qu’elle était vide. Tout cela était si absurde qu’il en aurait ri s’il n’avait pas eu un couteau si près de la gorge. Peut-être pouvait-il tuer, après tout. Baissant les yeux, il se vit allongé par terre dans une mare de sang, incapable d’appeler à l’aide. Une question se présenta à lui, qui traînait depuis quelques semaines dans son esprit et il la testa, comme pour en vérifier la pertinence : le bras de Dieu l’avait-il désigné ? Mais pourquoi lui ? Lorsqu’il releva les yeux, le couteau n’était plus là et l’homme s’enfuyait. … »

À propos de l’auteur
Nicole Krauss a connu un succès international avec son livre roman L’Histoire de l’amour (Gallimard, 2006). Dans La Grande Maison, elle fait preuve d’un souffle romanesque prodigieux, qui la place au tout premier rang des écrivains de sa génération. (Source : Éditions de l’Olivier)

Site Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#foretobscure #nicolekrauss #editionsde lolivier #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #lectrices #lecteurs #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #explolecteur #lecteurscom