Le sang des rois

CAYRON_Le-sang-des-rois

 RL2020

En deux mots:
L’arrivée d’un étranger vient remettre en cause l’équilibre d’une communauté qui voit en lui son sauveur, l’homme qui pourra les guérir d’une terrible malédiction : tous les enfants nés après une première grossesse meurent inexplicablement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Méfions–nous des prophètes

Sikanda de Cayron pourrait bien être l’un des noms à retenir de cette rentrée littéraire. Avec «Le sang des rois», elle nous offre une dystopie glaçante et nous met en garde contre les dérives autoritaires.

Vous avez aimé La servante écarlate ? Vous vous régalerez avec ce premier roman signé par une romancière de 22 ans qui s’est servi de son service civique – durant lequel il a travaillé les violences conjugales – pour nourrir ce récit. Comme dans le livre de Margaret Atwood, elle nous propose un futur dystopique, peut-être proche, où un régime totalitaire va se mettre en place, presque à l’insu d’une communauté en proie au doute. Tout commence avec l’arrivée d’un étranger blessé et épuisé que les habitants soignent, espérant secrètement que l’homme pourrait leur venir en aide : «tous brûlaient intimement d’une flamme neuve et excitante».
Réfugiés au cœur de la nature, la communauté rêve d’une vie harmonieuse avec des règles sociales égalitaires, faisant un usage respectueux des ressources. Un équilibre qui est pourtant fragile, car une malédiction s’abat sur les femmes enceintes : leur premier enfant meurt de façon systématique sans que rien ni personne ne puisse expliquer pourquoi. Alors très vite l’étranger va être érigé au rang de prophète. Chaque geste, chaque parole va être scrutée, chaque conseil suivi à la lettre. Insidieusement se met ainsi en place un pouvoir autocratique, un seul homme fixant désormais les règles avait l’aide d’un entourage qui le vénère.
Hateya, une jeune fille qui vient de terminer ses études et de passer brillamment son examen de guérisseuse, reste sur ses gardes. Une attitude qui ne va pas tarder à la marginaliser. Car désormais ceux qui entendent remettre en cause l’autorité de celui qui est désormais appelé «le guide». La violence, qui semblait avoir disparu de cet endroit fait «pour vivre en paix et en harmonie» ne tarde pas à s’exercer à l’encontre des récalcitrants et de ceux qui ne veulent se plier aux strictes injonctions.
Et alors que la situation s’envenime, les positions se cristallisent entre ceux qui entendent sauver à tout prix la communauté et ceux qui ne croient plus que leur avenir sera meilleur parmi ces habitants embrigadés dans leur utopie.
Quand un jeune couple décide de fuir, il est pris en chasse par les villageois qui n’hésitent pas à les lapider. «Lorsque les deux êtres, enlacés parmi les cailloux éclaboussés de sang, cessèrent de bouger, les assaillants foncèrent sur eux et entreprirent de ramener leurs corps jusqu’au village.»
Un drame qui ne va pas remettre en cause la nouvelle politique, bien au contraire. Les femmes n’ont plus le droit de travailler, soi-disant pour les protéger. Mais comme ce nouveau diktat touche aussi celles qui ne sont jamais tombées enceintes, l’irrationnel gagne encore du terrain. Et que dire de l’idée de faire bénéficier aux jeunes femmes de la «semence pure» de leur guide? Face à la folie, les résistants ont-ils encore une chance?
Sikanda de Cayron met habilement en scène ce basculement d’une communauté qui, se sentant menacée, bascule insidieusement vers l’irrationnel, n’hésitant pas à piétiner les valeurs qu’ils entendaient défendre. Ce faisant, elle nous met garde et nous appelle à la vigilance. Face aux discours simplistes et aux solutions trop évidentes, ce roman – et la littérature de façon plus générale – brille comme un signal d’alarme et enrichit notre réflexion sur la nature humaine. Y compris sur cette malédiction qui touche les femmes et qui va finir par trouver son explication. Sikanda de Cayron, un nom à retenir !

Le Sang des rois
Sikanda de Cayron
Éditions Emmanuelle Collas
Premier roman
344 p., 18 €
EAN 9782490155170
Paru le 10/01/2020

Où?
Le roman se déroule au sein d’un village isolé, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un inconnu arrive dans une communauté qui a fui les dérèglements du monde moderne pour créer une cité idéale au cœur de la nature. Très vite, les habitants l’accueillent tel un prophète venu les sauver d’un curieux phénomène. En effet, les femmes perdent leur premier-né, et personne ne sait pourquoi.
La présence du prophète révèle toutefois peu à peu les dérives de cette utopie. Les valeurs fondamentales tendent à disparaître et les relations entre individus se détériorent. L’étranger est-il la cause d’un tel désastre? Ou est-il manipulé? Par qui et dans quel but? C’est ce que cherche à comprendre la rebelle et attachante Hateya, guérisseuse de la communauté.
Dans ce conte contemporain sur la féminité et la quête du pouvoir, Sikanda de Cayron s’interroge, entre rêve et réalité, sur la nature humaine et ses failles.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La nuit venait de tomber. La vie s’était faite discrète derrière les volets tout juste fermés, et seule flottait dans l’air la rumeur d’une journée trop chaude. Un pépiement d’oiseau qui s’endort, puis plus rien que l’on puisse vraiment percevoir. On couchait les enfants ; une paresse joyeuse empêchait d’aller soi-même dormir, parce que mille plaisanteries et autant de mots tendres devaient encore être échangés ce soir.
Ainsi, les heures auraient pu s’enchaîner sans encombre jusqu’au petit matin, sans un hurlement rauque, presque animal, qui suspendit le temps vers les dix heures du soir. C’était le gémissement d’une tristesse indicible, d’une douleur physique insupportable, une plainte venue du plus profond des tripes, qui glace le sang et résonne longtemps après que le silence est revenu.
Tous se figèrent, et personne n’osa plus bouger avant que l’écho ne se fût totalement tu. La surprise et la frayeur avaient brusquement capturé les habitants, les précipitant dans un état d’alerte instinctif. Ils avaient été extraits de leur tranquillité habituelle, découpés dans la masse de leur quotidien. Ne connaissant rien d’autre que le son étouffé des pas dans la poussière et les rires des enfants entre les murs d’argile, le village plongea dans une stupéfaction nouvelle.
Peu à peu, des visages timides apparurent derrière les volets, de petites jambes cuivrées sautèrent à bas de leurs lits. Une foule hésitante enfla bientôt dans la rue principale. Autour d’eux respirait tranquillement cette nuit particulière des déserts et des montagnes, une nuit à la texture irréelle.
Devant eux, poussiéreuse, avançait la route, éclairée par la lumière pâle du ciel. Au bout, à l’entrée du village, une silhouette maigre se tenait à genoux, les bras levés. Son visage était tourné vers la lune. Tout le désespoir du monde semblait être tombé sur ses épaules vêtues de haillons. Le hurlement qui s’était échappé de ses poumons avait dû épuiser ses dernières forces, et seule la puissance d’un sentiment magnifique paraissait le maintenir en équilibre. Il vacilla.
L’homme semblait porter en lui une rare violence, à en croire ses yeux fiévreux qui scrutaient l’air avec rage et le tremblement de ses mains. Mais si en lui se livrait un combat sans merci, autour de lui tout avait cessé de bouger. Les murmures des oiseaux s’étaient tus, et l’air même ne semblait plus pouvoir s’épandre. La nature et l’espace s’étaient immobilisés en une sorte d’attente et de respect improbables, dans l’espoir que l’étranger impulse une action, un mouvement, quelque chose qui redonnerait à la vie sa légitimité d’être. Le champ immense de ce qui se trouvait autour de lui n’existait plus. Dans la rue, les visages pressés les uns contre les autres ne vivaient en cet instant que pour le prochain geste de l’homme.
Pourtant, peu à peu, la nervosité s’empara de la foule, parce que rien ne se passait. L’homme n’avait pas bougé. Et la réponse stellaire qu’il semblait attendre ne venait pas. La nuit s’épaississait. Bientôt, sa silhouette fut si obscure qu’on douta presque de sa présence. La foule retenait son souffle. Elle redoutait la disparition de cet être fascinant et puissant, craignant le goût amer de l’insaisi.
Soudain, l’ombre esquissa un mouvement, tangua sur ses genoux quelques infimes secondes et s’effondra de tout son long dans la poussière.
À cet instant, la foule sortit de sa torpeur et se mit à courir vers le corps.
Il se passa deux jours et deux nuits avant que l’homme ne sorte de son étrange sommeil. Ses blessures avaient été soignées par les deux guérisseurs du village, qui le veillaient sans trêve depuis son arrivée. Ils avaient canalisé l’énergie de leurs corps dans leurs mains, et avaient appliqué leurs paumes à quelques millimètres des blessures de l’homme. Cela avait permis d’atténuer ses plaies et d’apaiser son sommeil tourmenté et fiévreux. C’était comme cela que l’on soignait dans le village. Les guérisseurs avaient aussi recours aux pierres précieuses, aux potions et aux herbes, et ils avaient tout essayé sur le vieil homme pour qu’enfin, au bout du deuxième jour, il ouvre ses deux grands yeux bleus.
La vie, dans le village, avait vaguement repris son cours, mais tous brûlaient intimement d’une flamme neuve et excitante. Des cadeaux, des lettres et des assiettes de nourriture s’étaient amoncelés devant la porte derrière laquelle respirait le dormeur.
La maison où on l’avait allongé avait été tendue de voiles pourpres pour qu’il ne souffre pas de la chaleur. Lorsque le jour disparaissait, les torches mêlaient les ombres de leurs flammes aux nuances des tissus. L’entrée de la maison possédait à présent une couleur et une odeur particulières, mélange de fleurs parfumées et d’épices. Tout semblait donner au nouvel arrivant un caractère spécial et unique, quelque chose d’encore jamais connu, comme cette odeur jamais sentie. L’événement était un système clos, n’ayant aucun lien avec autre chose que lui-même. Ceux qui passaient le pas de la porte associeraient à jamais cette odeur à cet instant particulier, pendant lequel leur attente du réveil se mêlait à l’angoisse d’un sommeil éternel. Alors la ville tout entière s’était peu à peu transformée en lieu ultime du repos. Les voix s’étaient amincies en chuchotements attentifs. Les travaux quotidiens s’effectuaient avec une gravité et une attention nouvelles. Personne n’osait penser à autre chose qu’à l’homme endormi, de peur que cela ne le condamne. »

Extraits
« Dès le plus jeune âge, les habitants étaient encouragés à trouver la personne qui leur correspondait le mieux et qui accepterait de partager leur vie jusqu’au dernier instant. Chacun devait la reconnaître immédiatement, « savoir » que c’était bien elle, et s’y tenir. Il ne devait y avoir entre les tehila aucun sentiment négatif, aucune colère ni amertume, preuve que les deux parties d’un même tout s’étaient enfin rejointes. Et rares avaient été ceux qui s’étaient rendus compte au bout de quelque temps qu’ils s’étaient trompés de tehila ou qui n’en avaient jamais trouvé. C’était le cas d’Hateya.
Or les tehila avaient le devoir tacite d’assurer la pérennité de la communauté. Lorsqu’un individu trouvait un ou une tehila de sexe opposé, la question des enfants était simple. Quant aux tehila de même sexe, ils pouvaient demander à une femme d’une autre famille de porter leur enfant ou bien encore adopter. Tous suivaient la règle de la procréation mais, quel que soit le moyen choisi, l’ombre de la malédiction planait au-dessus d’eux. »

« Le village avait été créé environ cent ans auparavant : un beau jour, une poignée de nomades avaient trouvé sur leur chemin un immense terrain enclavé dans la montagne, dont la terre pouvait être facilement modelée, et la roche utilisée pour ses arbres. Dans cette montagne vivaient de nombreuses espèces d’oiseaux extraordinaires. Cependant, l’endroit était très chaud, la température difficilement supportable à certaines heures. Mais, las de leurs nombreux voyages, conscients du peu de temps qu’il leur restait à vivre, ils avaient décidé d’y bâtir un village. La malédiction semblait s’y être installée en même temps qu’eux. Ces femmes et ces hommes venaient tous de contrées différentes et lointaines mais aucun n’avait appris à ses enfants qu’un monde entier s’étendait au-delà des frontières, parce qu’ils y avaient vécu trop d’horreurs qu’ils voulaient à jamais enterrer. Depuis, ceux qui avaient essayé de s’aventurer au-delà n’avaient trouvé qu’un désert immense à perte de vue et des montagnes trop hautes pour être escaladées, derrière lesquelles la rumeur disait que tout n’était que ruines et désolation. »

« Lorsque les deux êtres, enlacés parmi les cailloux éclaboussés de sang, cessèrent de bouger, les assaillants foncèrent sur eux et entreprirent de ramener leurs corps jusqu’au village. » p. 146

À propos de l’auteur
Née en France en 1997, Sikanda de Cayron poursuit des études de lettres après les années de prépa littéraire en hypokhâgne et khâgne. Elle publie son premier livre à l’âge de quinze ans, Petites lettres en famille, sous le nom de Lou de Cayron (Édilivre, 2012). Tentée par toutes les formes, poèmes, nouvelles ou théâtre, elle a participé avec succès à plusieurs concours littéraires. Le Sang des rois est son premier roman. (Source: Éditions Zulma)

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Opus 77

RAGOUGNEAU_opus_77
  RL_automne-2019

En deux mots:
Les notes du concerto pour violon de Chostakovitch résonnent aux obsèques du grand Maestro Claessens. Ce que l’assistance ignore, c’est que le choix de cet Opus 77 résulte d’une histoire familiale mouvementée, que l’on va découvrir au fil du récit.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Vivre à l’ombre du grand Chef

Avec Opus 77, Alexis Ragougneau nous offre un roman sur la passion, sur la difficulté de se construire à l’ombre d’un père célèbre et sur le pouvoir de la musique, notamment celle de Chostakovitch.

C’est à la fois un roman sur la famille, sur les relations entre un mari et son épouse, sur un père et ses enfants et un roman sur la passion, sur la musique autant qu’un hommage à Chostakovitch et à son Concerto pour violon n°1 en La mineur opus 77 que nous offre l’auteur de Niels. Mais disant cela, je me rends bien compte que j’oublie l’essentiel, l’intensité et la violence qui sourd de ce récit, la force et l’envie qui vont bousculer Ariane et David, les enfants du maestro qui accompagnent leur père pour son dernier voyage. Ces funérailles, qui se déroulent à Genève et qui sont à la hauteur de la réputation du chef de l’OSR (L’orchestre de la Suisse Romande), c’est-à-dire grandioses, sont l’occasion de revenir sur son parcours. De dresser le portrait d’un homme qui s’est consacré entièrement à son art, quitte à en oublier ses responsabilités de père de famille, quitte à phagocyter ses proches.
C’est Ariane qui prend la parole pour nous livrer sa version, car c’est elle qui a tout retenu: «Il ne faut pas s’étonner que je me fasse chroniqueuse du passé familial. C’est une habitude chez moi, tout s’ancre, tout pèse, tout macère, les dièses, les bémols et les souvenirs. Je retiens avec facilité.»
En déroulant les étapes d’une ascension rapide, elle ne va pas tarder à débusquer quelques fausses notes. Comme quand Yaël, sa mère, a été contrainte de mettre une carrière prometteuse entre parenthèses pour rester dans l’ombre de son mari ou quand son frère a renoncé à suivre les injonctions paternelles pour tenter de se construire en dehors de cette lumière trop aveuglante: «Mon frère, lui, en choisissant l’exil intérieur, a décidé de voyager léger. Dans le temps, il ramassait mes partitions quand elles tombaient par terre; désormais il vit retiré dans un bunker, sur les hauteurs valaisannes au-dessus de Sion. Il s’y est enfermé voilà onze ans, faisant table rase du passé. Ou bien, tout au contraire, dans l’incapacité totale de le digérer».
Une souffrance, des incompréhensions et un roman construit dans le tempo du concerto, en quatre parties. Le premier mouvement – Nocturne – est celui de ce père, virtuose, le second – Scherzo – est une danse démoniaque, celle des traumatismes infligés aux membres de la famille. Le troisième – Passacaglia – est le mouvement des enfants qui se rebellent. Enfin le quatrième – Burlesque – est celui du dénouement, dont on ne dira rien ici. Car Alexis Ragougneau n’oublie pas qu’il est entré en littérature avec des romans policiers et teinte cet épilogue d’un voile de mystère. En conclusion, je vous propose une petite expérience: lorsque vous aurez lu le livre, je vous propose d’écouter le concerto. Fermez les yeux et vous retrouverez la petite musique du romancier!


Concerto pour violon n°1 en La mineur opus 77 – Vadim Repin

Opus 77
Alexis Ragougneau
Éditions Viviane Hamy
Roman
256 p., 19 €
EAN 9791097417437
Paru le 5/09/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, à Genève, Lausanne et en Valais, mais on y évoque aussi la Belgique et la France ainsi que quelques grandes métropoles où s’est produit l’Orchestre de la Suisse Romande.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l’ouvrage militaire a été recyclé en ermitage. Et s’il lui vient l’idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par cœur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire :
L’enfant prodige choisit sa voie.
Il suscite espoirs et ambitions.
Le fils trébuche, s’éloigne, ressasse.
Dans son exil, l’enfant devient un homme.
Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s’égare.
Blessé, il dépérit dans sa prison de béton.
Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c’est moi qui l’ai, David. Moi, Ariane, ta sœur.»
Note : Le titre est un hommage au concerto pour orchestre et violon de Dimitri Chostakovitch.

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Alexis Ragougneau présente Opus 77 © Production Page des Libraires

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nous commencerons par un silence.
Mais les minutes de silence, vous savez bien, ne durent jamais soixante secondes pleines, y compris dans le recueillement d’une basilique genevoise, un jour de funérailles. L’impatience a vite fait de surgir, quoique l’assemblée se compose pour l’essentiel de musiciens de l’OSR, par définition respectueux du tempo imposé par leur chef. Cette fois, Claessens n’est pas au pupitre. Il est couché dans son cercueil, devant l’autel, couvé des yeux par un curé pénétré de sa mission. Célébrer l’artiste. Glisser deux ou trois mots sur une possible inspiration divine ; on ne sait jamais, ça ne mange pas de pain, un peu de prosélytisme ne nuira pas au défunt. Quant à sa fille, assise au piano quelques mètres plus loin, elle ne dira probablement rien tellement elle a l’air ailleurs.
Il y a, surplombant mon clavier, nichée dans la pierre, une Vierge à l’Enfant. Son visage tourné vers le vitrail accroche la lumière du jour. Le Christ, poupon joufflu, cheveux bouclés, me fixe de ses yeux d’albâtre, l’air supérieur. Pas moyen de savoir ce qu’il pense; sous la Mère et son Fils, dans ma robe de soie noire un peu trop décolletée pour l’occasion, ma tignasse rousse au-dessus des touches ivoire, je dois sûrement faire mauvais genre, une véritable Marie Madeleine. Je suis venue jouer un air à l’enterrement de mon père. Je n’ai rien trouvé d’autre que d’enfiler la première robe de concert dénichée dans un placard. Là-bas, au deuxième rang, quelqu’un renifle et pleure, à la fin c’est agaçant. Je me sens si étrange, voire étrangère, comme si je donnais un récital à l’autre bout du monde, à Sydney, à Tokyo, encore sonnée par le décalage horaire.
Plus tôt dans la matinée, tandis que l’église était vide de tout spectateur, un accordeur est passé régler le Bösendorfer – c’est en tout cas ce que le prêtre m’a assuré. J’aurais voulu lui dire un mot, causer réglages et mécanique – j’aime tant parler aux facteurs d’instrument, aux techniciens, aux accordeurs. Pas pu ; on m’attendait au funérarium à la même heure.
Il était si fripé, Claessens. Si vieux dans son cercueil. Une momie déjà. Comme si tous les efforts consentis pour préserver sa jeunesse, les crèmes, les implants capillaires, le bistouri, avaient été réduits à rien par la mort et la maladie. Juste avant qu’ils ne referment la bière, j’y ai glissé sa baguette, pensant qu’il serait rassuré de l’avoir, pour pouvoir battre la mesure là où il part, six pieds sous terre, et nulle part ailleurs.
Dans la nef, les musiciens d’orchestre se sont spontanément assis en ordre de concert. La meute, c’est ainsi que Claessens les appelait, prête à vous écharper au moindre signe de faiblesse, n’oublie jamais ça, ma fille. Je n’oublie pas, papa. De soir en soir, lorsqu’il faut jouer un concerto de Rachmaninov, Beethoven ou Mozart, je n’oublie jamais. Cordes aux premiers rangs. Violons à gauche, altos au centre ; à droite les grosses cylindrées, violoncelles, contrebasses. Plus loin la « banda », clarinettes et bassons, flûtes et hautbois, cors, trompettes, trombones, tubas. Enfin, là-bas tout au fond, ceux qu’on ne remarque pas, ou si peu, les percussions, parmi lesquels j’aime tant piocher, après le concert et les autographes, après les mondanités, à New York, Milan ou Berlin, lorsque vient l’heure de rentrer à l’hôtel. Parmi les loups hurlants je prends toujours le plus soumis, le plus insignifiant, et je l’invite à prendre un dernier verre, afin de rendre fous les mâles alpha, de jalousie et de colère.
Ici, en cette basilique, j’en vois plusieurs, parmi les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande sur qui régnait mon père, à s’être vêtus de leur frac des grands soirs. La minute de silence n’est pas encore achevée mais déjà ils veulent presser le tempo, passer à la cérémonie religieuse proprement dite. Je les vois depuis mon clavier, je les vois s’agiter sur leur chaise, croiser puis décroiser les jambes ; je les entends toussoter, faire craquer leurs jointures, se moucher avec plus ou moins de discrétion (il faut dire que nous sommes en hiver ; froide, froide et humide Genève). Sans instrument entre les mains ils ne savent pas quoi faire. Le silence leur est insupportable.
Il leur faudra pourtant m’entendre d’abord.
On m’a fait comprendre hier soir (qui, je ne sais plus, un type en costume sombre à fines rayures – l’administrateur de l’OSR, peut-être ?) qu’il serait de bon ton que j’interprète un morceau à l’église en mémoire de mon père. J’ai été prise de court. Moi, Ariane Claessens, je ne savais pas quoi jouer.
Dans les tout derniers jours, au centre de soins palliatifs, j’étais devenue la spectatrice de sa mort à venir. Oubliés les concerts. J’essayais de le nourrir à la petite cuillère, de le faire boire, mais il s’y refusait toujours. Je regardais les aides-soignantes changer ses couches, lui arranger son lit, une en particulier, rousse aussi, mais fausse, qui répétait sans cesse Laissez-moi faire, mademoiselle Claessens, ce n’est pas à vous de mettre les mains dans le cambouis (c’étaient ses mots), et moi Mais si, madame, mais si, je peux bien vous aider un peu. Seulement je ne bougeais pas de l’encoignure.
Il vous faudra m’entendre d’abord, chers spectateurs vêtus de noir.
En arrivant ici, je pensais jouer Funérailles de Liszt. Un programme de circonstance. Et puis j’aime jouer les passages forte en travaillant le clavier jusqu’à l’épuisement. De quoi se décharger sur l’instrument, étant donné le jour et l’ambiance. Mais il y a eu ces condoléances d’avant-cérémonie sur les marches de l’église, devant une poignée de journalistes agrippés à leur parapluie (dehors, il pleut à seaux ; froide, froide et pluvieuse Genève). J’étais toute destinée, comprenez-vous, à recevoir les hommages vibrants de la profession. Moi, dernière survivante, ou presque, dernière des Mohicans, ou plutôt des Claessens. Ariane, un quart de siècle bien tassé. Sous mon teint de pêche et mes cheveux de feu, je dois avoir au moins cent ans.
C’est un percussionniste qui m’a serré la main en premier. Un de ces types du fond près des radiateurs. Oh, Ariane, les choses sont allées tellement vite. (Vraiment ? Si vite ? Plutôt un lent et long déraillement, non ?) Avant l’été encore, nous discutions de la saison à venir avec ton père. Oui, vraiment, si vite…
Tout percussionniste qu’il est, celui-là ne m’a évidemment jamais touchée. L’OSR, c’est la famille. On n’emmène pas son parrain boire un verre passé deux heures du matin, il y aurait là quelque chose d’incestueux, je vous expliquerai cette histoire de parrainage un peu plus tard. Ils ont tous défilé devant moi, sur les marches de Notre-Dame de Genève, à quelques encablures de la gare ; tous, ils m’ont serré la main, pour ainsi dire dans l’ordre protocolaire, ou, mieux encore, dans l’ordre de placement d’un orchestre symphonique. Jusqu’à ce violon rétrogradé par mon père bien des années plus tôt – de premier à second – qui s’est avancé toutes dents dehors sans que je puisse savoir si c’était pour sourire ou m’écharper les chairs. Un immense musicien. Une perte immense pour la musique. Je le pense comme je te le dis, ma petite Ariane. Puis il fait mine de rejoindre l’intérieur de la basilique où l’orgue demeure muet puisque c’est moi qui, tout à l’heure, dois marteler le Bösendorfer en guise de marche funèbre ; mais au dernier moment il semble se raviser ; nous sommes alors les deux derniers dehors, il pleut toujours, il pleut encore – froide, froide et sinistre Genève –, et le second violon me susurre à l’oreille, pianissimo : Ton frère ne vient pas? Après tout, ça ne m’étonne pas… Alors moi, Ça ne t’étonne pas de quoi?… Et lui, Qu’il ne daigne pas même dire au revoir à son père. Il n’arrive pas à gérer, n’est-ce pas ? De toute façon, David n’a jamais su gérer la moindre pression. C’était déjà comme ça avant, mais depuis Bruxelles, bien sûr, c’est encore pire.
Je suis restée impassible, comme je sais si bien faire, tandis qu’en moi se déversaient tristesse et colère. Alors j’ai su que je ne jouerais pas Funérailles de Liszt, mais une pièce bien plus longue, en quatre mouvements, sans compter la cadence réservée au soliste. Une œuvre écrite pour violon et orchestre, dont je connaissais la transcription au piano par cœur pour l’avoir répétée mille fois avec mon frère.
L’Opus 77. »

Extraits
«Il leur faut moins de cinq secondes pour reconnaître l’opus russe. Quoi! Chostakovitch? C’est donc cela qu’elle compte nous jouer? Un concerto pour violon sans violoniste? Ne sera-t-elle aujourd’hui, elle la soliste de classe internationale, qu’une simple accompagnatrice? Est-ce donc cela qu’elle veut nous faire entendre? Un vide? Une absence? Une transparence?
Oui, mesdames. Oui, messieurs. C’est exactement cela. À moi toute seule je serai un orchestre au service de mon éthéré de frère. Il aura fallu attendre que David fasse silence pour que je prenne enfin la parole. Vous êtes priés de vous tenir avec un minimum de dignité devant la dépouille de mon père. Votre patience, croyez-le bien, sera récompensée. Écoutez bien, maintenant, écoutez notre histoire ; celle de ma mère, celle de mon frère et celle d’Ariane Claessens, qui joue pour vous de mémoire ; cette fois, je vous le garantis, vous m’aurez nue comme au premier jour. »

« Je vais vous dire, pianistes et violonistes ne sont pas égaux face aux problèmes de mémorisation. Mon instrument à moi est une usine à trous, un véritable gruyère. Il suffit de voir l’épaisseur des livrets, la quantité de notes à retenir. Quatre-vingt-huit touches et huit octaves d’un côté, quatre cordes et quatre octaves de l’autre. Il ne faut pas s’étonner que je me fasse chroniqueuse du passé familial. C’est une habitude chez moi, tout s’ancre, tout pèse, tout macère, les dièses, les bémols et les souvenirs. Je retiens avec facilité. Mon frère, lui, en choisissant l’exil intérieur, a décidé de voyager léger. Dans le temps, il ramassait mes partitions quand elles tombaient par terre; désormais il vit retiré dans un bunker, sur les hauteurs valaisannes au-dessus de Sion. Il s’y est enfermé voilà onze ans, faisant table rase du passé. Ou bien, tout au contraire, dans l’incapacité totale de Ie digérer. »

À propos de l’auteur
Alexis Ragougneau est né en 1973. Il fait une entrée remarquée dans le monde littéraire grâce à ses deux premiers romans policiers, La Madone de Notre-Dame et Évangile pour un gueux, parus dans la collection Chemins Nocturnes. Les lecteurs, les libraires et les journalistes se montrent enthousiastes, aussi bien en France qu’à l’étranger.
Touche à tout de génie, il décide de s’affranchir des règles pour explorer plus librement la création romanesque. Niels, un roman d’une rare puissance, voit le jour et celui-ci retient l’attention des jurés du prix Goncourt.
Pour la Rentrée littéraire 2019, l’auteur s’immisce dans les coulisses de la musique classique avec Opus 77. Au rythme des cinq mouvements de ce concerto pour violon de Chostakovitch qui a donné son nom au livre, il propose à la fois une histoire familiale pétrie de silences et de non-dits, un portrait de femme qui allie force et fragilité ainsi qu’une étude des liens qui peuvent unir l’artiste au monde. Également auteur de théâtre, il a publié plusieurs pièces aux Éditions de L’Amandier et La Fontaine. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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Francis Rissin

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Lors de ses recherches, une prof de littérature découvre un ouvrage intitulé «Approche de Francis Rissin» signé Pierre Tarrent et cherche à en savoir davantage sur cet inconnu, sans y parvenir. Qu’à cela ne tienne, Martin Mongin va poursuivre la recherche sous des formes et des genres différents et nous offrir une réflexion sur «l’homme providentiel».

Ma note:
★★ (ouvrage intéressant)

Ma chronique:

Francis Rissin à l’assaut de la France

Martin Mongin signe avec Francis Rissin l’un des ouvrages les plus originaux de cette rentrée. À l’image des affiches portant ce nom et qui vont couvrir tout le pays, il va réussir à imposer ce personnage pourtant très mystérieux.

L’entreprise était aussi audacieuse que risquée: ne pas écrire un roman, mais une sorte de mille-feuilles présentant sous différentes formes l’histoire d’un personnage hors du commun baptisé Francis Rissin. Martin Mongin partait donc avec un a priori des plus favorables pour moi qui aime l’originalité et la création littéraire originale. Mais si j’ai été séduit par l’idée et même fasciné par la manière dont l’auteur joue avec son personnage, entraînant le lecteur dans des voies non balisées, il me faut bien reconnaître que l’enthousiasme suscité par les premiers chapitres a fini par s’éroder sur la fin. Mais revenons au chapitre initial qui nous permet au sens littéral du terme d’approcher Francis Rissin.
Catherine Joule, professeur de littérature à la Sorbonne découvre dans ses recherches bibliographiques un titre énigmatique: Approche de Francis Rissin, signé d’un certain Pierre Tarrent. Si toutes ses recherches pour retrouver un exemplaire de l’ouvrage restent vaines, elle parvient très bien – outre un cours passionnant sur les bibliothèques invisibles – à instiller le doute. Après tout si l’on consacre un ouvrage à cet homme, c’est qu’il doit mériter cet honneur.
On va alors se tourner du côté du polar et nous intéresser à ces «histoires de flics» qui tournent autour de notre homme. Mais leur enquête ne va pas non plus réussir à lever le voile sur Francis Rissin.
Martin Mongin, qui ne manque ni de souffle ni d’imagination va alors convoquer le journal intime, le rapport officiel, l’exposition d’œuvres d’art, les affiches électorales, les témoignages de ceux qui ont côtoyé notre mystérieux héros ou encore le script d’un long métrage qui n’a jamais été réalisé.
À travers ce kaléidoscope, le lecteur devrait finir par voir se dessiner les contours de Francis Rissin. D’autant qu’au fil des pages il apparaît comme celui que le pays attend. Et c’est là que réside la principale qualité de ce roman protéiforme, dans la belle leçon de marketing politique qui s’en dégage. Sur la façon d’imposer un nom, une image, sur l’ascension d’un homme encore inconnu de la population quelques mois auparavant, sur la manipulation des foules, sur ce besoin de figures providentielles, de construire un destin collectif: «Nous ne nous satisfaisions plus de nos vies minuscules, nous voulions bâtir quelque chose de grand et de rare, pour l’avenir. Dans ces moments-là, Dieu lui-même eût été bien en peine de satisfaire nos appétits de titans.»
Le roman aurait à mon sens été plus efficace s’il avait été élagué d’un quart ou même d’un tiers de ses pages. Il aurait gagné en force et en efficacité, comme par exemple avec les 272 pages État de nature de Jean-Baptiste de Froment, un conte politique qui s’inscrit dans la même veine.

Francis Rissin
Martin Mongin
Éditions Tusitala
Premier roman
616 pages, 22 €
ISBN: 9791092159172
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule un peu partout en France, mais aussi beaucoup à Paris

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
De mystérieuses affiches bleues apparaissent dans les villes de France, seulement ornées d’un nom en capitales blanches : FRANCIS RISSIN. Qui est-il? Comment ces affiches sont-elles arrivées là? La presse s’interroge, la police enquête, la population s’emballe. Et si Francis Rissin s’apprêtait à prendre le pouvoir, et à devenir le Président qui sauvera la France?
Pour son premier roman, Martin Mongin signe un livre vertigineux. Un roman composé de onze récits enlevés, onze voix qui lorgnent tour à tour vers le roman policier, le fantastique, le journal intime ou encore le thriller politique, au fil d’une enquête paranoïaque sur l’insaisissable Francis Rissin. Avec une maîtrise rare, Martin Mongin tisse sa toile comme un piège qui se referme sur le lecteur, au cœur de cette zone floue où réalité et fiction s’entremêlent.
Autant marqué par l’art de Lovecraft, de Borges ou de Bolaño que par la pensée de La Boétie ou d’Alain Badiou, Francis Rissin est un premier roman inventif et inattendu, au propos profondément politique.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr(Nicole Grundlinger)
Blog Domi C Lire 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Mathieu Lindon)
Blog L’Espadon 
Blog Encore du noir 
Blog Journal d’une lectrice

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Catherine Joule, séminaire Textes et intertextes, cours du 3 septembre *** : «Approche centrée sur la personne», université de Paris IV-Sorbonne (enregistrement sonore), collection privée, fac-similé en possession de l’éditeur.

Il y a les livres qui existent, les livres qu’on peut facilement se procurer sur les étals des librairies, chez les bouquinistes ou dans les arrière-salles poussiéreuses des antiquaires de la rue de Sèvres – ces livres qui nous présentent lascivement leur dos coloré sur les étagères des bibliothèques, pour qu’on les caresse du bout des doigts. Il y a les livres qui existent, et les livres qui n’existent pas, les livres qui n’ont jamais été écrits, les livres imaginaires, les livres de romans.
Vous savez que certains auteurs se sont amusés à inventer des ouvrages de toutes pièces, et à les jeter négligemment dans les mains de leurs personnages. Les surréalistes ont abusé de ce procédé, tout comme Pierre Manon, Frédéric Balaire, ou encore François Rabelais, longtemps avant eux, avec son célèbre catalogue de la Bibliothèque de l’Abbaye de Saint-Victor, dans Pantagruel.
Madame Bovary est un livre qui existe. La Barre fixe, de Robert de Passevant (citée par André Gide dans Les Faux-Monnayeurs), on La Chrestomathie du désespoir, de François Merlin (citée par Louis Guilloux dans Le Sang noir), sont des livres qui n’existent pas – des livres dont vous pourrez seulement croiser le nom dans un autre livre, bien réel celui-là. Vous trouverez la liste de ces ouvrages inexistants dans le beau dictionnaire de Stéphane Mahieu, La Bibliothèque invisible, publié il y a quelques années aux éditions du Sandre.
Parmi les livres qui existent, il y a aussi ceux qui ont disparu, les livres dont l’existence est attestée mais dont on n’a jamais retrouvé la trace – ces livres dont les longues listes des doxographes de l’Antiquité nous donnent un minuscule aperçu. Et puis il y a les livres dont nous ne savons rien, les livres dont nous ne savons même pas qu’ils ont été détruits ou perdus. Combien de livres disparus pour un livre qui arrive jusqu’à nous? «Les chercheurs d’or remuent beaucoup de terre, disait Héraclite, et ils ne trouvent pas grand-chose.»
Il y a les livres qui existent et les livres qui n’existent pas; mais entre les deux, il y a encore la place pour certains livres d’un genre intermédiaire, qu’on serait bien en peine de classer dans l’une ou l’autre de ces deux catégories. Des livres qui existent à peine, des livres qui flottent dans les limbes de la thermosphère littéraire et qui se soustraient sans cesse à nos efforts pour les saisir. Des livres ontologiquement indécidables et qui subsistent pourtant à leur façon, comme une promesse, comme un rêve, comme un espoir.
L’Approche de Francis Rissin est un livre de cette catégorie mitoyenne. »

Extrait
« C’est là que nous avons nourri le désir d’une vie pleine et rare, d‘une vie au contact des éléments et des matières, d’une vie en lien avec les forces qui avaient modelé ces plateaux s’étalant au-dessus de nous et qui bouillonnaient encore aux confins de l’univers. Nous ne nous satisfaisions plus de nos vies minuscules, nous voulions bâtir quelque chose de grand et de rare, pour l’avenir. Dans ces moments-là, Dieu lui-même eût été bien en peine de satisfaire nos appétits de titans. »

À propos de l’auteur
Martin Mongin est né en 1979. Il est professeur de philosophie, et passionné de politique. Depuis dix ans, il a signé plusieurs articles (notamment au Monde diplomatique ) et publié divers essais politiques sous des noms d’emprunt. En parallèle, il a toujours écrit de la fiction, imprimant ses ouvrages à quelques dizaines d’exemplaires pour ses proches. (Source : Éditions Tusitala)

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Les petits de Décembre

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  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Les jeunes qui jouent au foot sur un terrain vague de la Cité du 11 décembre vont découvrir que deux généraux ont l’intention de préempter leur terrain pour y construire leur villa. Après avoir réussi à les déloger une première fois, ils entrent en résistance et organisent le siège de leur lopin de terre.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Résiste, prouve que tu existes»

Dans un roman qui s’appuie sur un fait divers réel, Kaouther Adimi nous entraîne derrière quelques enfants qui aimeraient pouvoir continuer à jouer au foot dans leur quartier et en fait une ode à la liberté.

Les Petits de Décembre, ce sont les enfants qui habitent la Cité du 11 décembre 1960 à Dely Brahim, un quartier d’Alger. Leur fait de gloire, on va très vite le comprendre, est d’avoir fait reculer deux généraux qui ambitionnaient de réquisitionner un terrain vague pour y construire leurs villas.
Nous sommes durant une matinée pluvieuse du mercredi 3 février 2016. C’est là que vers 10 heures du matin une grande voiture noire aux vitres teintées s’arrête. En sortent deux hommes protégés d’un parapluie, le général Saïd (petite taille, avec une moustache bien taillée, portant des lunettes à monture carrée et aux verres fumés) et le général Athmane (immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux, mais rasé de très près). Consultant les plans qu’ils ont amenés, ils imaginent leurs villas de luxe érigées là. Sauf que Youcef et ses copains ne l’entendent pas de cette oreille. Ils défendent leur terrain de football, jettent des pierres et parviennent même à s’emparer du revolver du général Saïd. Les militaires, surpris et décontenancés prennent la fuite.
Mais bien entendu, ce n’est que pour revenir plus forts et bien décidés à ne pas se laisser dicter leur conduite par des gamins. Et c’est là que la plume de Kaouther Adimi fait merveille. La romancière transforme le fait divers (réel) en épopée, en ode à la liberté. Ce carré de terre devient le symbole de la résistance contre l’oppression, les prébendes, les privilèges de la caste au pouvoir, l’arbitraire qui régit le quotidien des Algériens.
Inès, Jamyl, Mahdi et les autres mènent l’insurrection, décident d’occuper le terrain et n’entendent pas renoncer à l’un des derniers espaces dont ils peuvent disposer. Les réseaux sociaux jouant leur rôle d’amplificateur, ils vont très vite gagner et notoriété et contrarier les deux hiérarques et leurs «papiers officiels».
Cette nouvelle version de la lutte du pot de terre contre le pot de fer est joyeuse autant qu’éclairante. On y découvre par exemple que face à l’innocence, voire la naïveté des jeunes, il est fort difficile de lutter. Les moyens de pression habituels qui auraient rapidement fait céder les parents sont ici inefficaces. Pourtant plainte est déposée et dans le secret des cabinets ministériels les tractations et réunions s’enchainent. À l’inverse, la première victoire des gamins va cristalliser tous les combats. Contre la dictature, contre l’oppression des femmes, contre la caste des corrompus.
On parle souvent du pouvoir prémonitoire des écrivains. En voici une formidable illustration. Alors que Kaouther Adimi mettait la dernière main à son roman, une vague de protestation enflammait l’Algérie et allait conduire à la démission de Bouteflika. Ajoutons que quelques semaines plus tard l’équipe nationale remportait la Coupe d’Afrique des nations et entrainait à nouveau le peuple dans la rue, avec à nouveau l’idée que la «vraie Algérie» ne se laisserait plus faire.
Joyeux et ironique, ce roman fait souffler un allègre vent de liberté. Irrésistible!

Les petits de Décembre
Kaouther Adimi
Éditions du Seuil
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782021430806
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Dely Brahim, une commune de l’ouest d’Alger.

Quand?
L’action se situe en février 2016 et dans les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un terrain vague, au milieu d’un lotissement de maisons pour l’essentiel réservées à des militaires. Au fil des ans, les enfants du quartier en ont fait leur fief. Ils y jouent au football, la tête pleine de leurs rêves de gloire. Nous sommes en 2016, à Dely Brahim, une petite commune de l’ouest d’Alger, dans la cité dite du 11-Décembre. La vie est harmonieuse, malgré les jours de pluie qui transforment le terrain en surface boueuse, à peine praticable. Mais tout se dérègle quand deux généraux débarquent un matin, plans de construction à la main. Ils veulent venir s’installer là, dans de belles villas déjà dessinées. La parcelle leur appartient. C’est du moins ce que disent des papiers «officiels».
Avec l’innocence de leurs convictions et la certitude de leurs droits, les enfants s’en prennent directement aux deux généraux, qu’ils molestent. Bientôt, une résistance s’organise, menée par Inès, Jamyl et Mahdi.
Au contraire des parents, craintifs et résignés, cette jeunesse s’insurge et refuse de plier. La tension monte, et la machine du régime se grippe.
A travers l’histoire d’un terrain vague, Kaouther Adimi explore la société algérienne d’aujourd’hui, avec ses duperies, sa corruption, ses abus de pouvoir, mais aussi ses espérances.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
L’Orient littéraire (Jabbour Douaihy)
El Watan.com 
France Culture (La grande table culture – Olivia Gesbert)
France Info (Laurence Houot)
Libération Maroc 
Diacritik (Jean-Pierre Castellani)
Blog Sur la route de Jostein 
Le blog de Mimi 


Kaouther Adimi présente Les Petits de Décembre © éditions du Seuil

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Alger en février. Ses bourrasques de vent, sa pluie fine, ses températures qui chutent. La ville se noie et noie avec elle ses habitants. On peine à marcher à cause de la boue. On hésite avant de sortir, on n’est jamais assez couvert. Les bus sont gelés, les portes des salles de classe claquent à cause des fenêtres brisées, les draps étendus sur les terrasses sont imbibés l’eau.
Le ciel aux nuages gris et lourds, gorgés de pluie qui bientôt inondera certaines villes du pays. Les arbres aux branches qui craquent, tant et tant qu’ils effraient les passants. Les oiseaux qu’on n’entend plus. Les enfants rentrent trempés de l’école, leurs petites chaussures maculées de boue.
Dans le centre-ville, les voitures circulent difficilement. Des policiers habillés de bleu ont revêtu des cirés transparents. Ils tentent de mettre un peu d’ordre dans la circulation. Servent-ils réellement à quelque chose? Sont-ils plus utiles qu’un vulgaire feu tricolore? La réponse est sans appel et cent pour cent des Algériens considèrent qu’ils sont bien plus souvent à l’origine de l’atroce circulation qui règne dans la ville blanche que de sa régulation. Les policiers eux-mêmes le savent, ce qui les rend facilement agressifs. Être muté à la circulation est perçu comme une punition, voire une humiliation. Tout petit chef à la moindre contrariété peut imposer à son subalterne d’aller passer plusieurs semaines posté à un rond-point en plein hiver ou sous un soleil de plomb au cœur de l’été.
Un immense bouchon s’est formé à côté du ravin de la femme sauvage. Les automobilistes enragent. Des insultes fusent. On avance millimètre par millimètre. Sur les sièges arrière, les enfants tentent d’apercevoir à travers les vitres embuées cette fameuse femme sauvage qui les fascine. Il paraît qu’au XIXe siècle, elle vivait dans le coin, avec ses deux enfants qu’elle élevait seule depuis le décès de son mari. Un jour où il faisait particulièrement beau, la petite famille alla pique-niquer dans les bois jouxtant Oued Kniss. Les enfants adoraient s’y balader. Ils savaient qu’ils n’avaient pas le droit de s’approcher du ravin très dangereux mais c’étaient des enfants peu obéissants qui aimaient courir et se chamailler. La mère, épuisée, fit une petite sieste sous un arbre. À son réveil, plus d’enfants!
Les voisins, les amis, les gendarmes fouillèrent les environs. À la nuit tombée, on suspendit les recherches. La mère refusa de rentrer chez elle, continua de hurler les prénoms de ses chers petits. Elle devint folle. On ne put jamais la convaincre de quitter la forêt.
On raconte que certains soirs, on peut encore l’apercevoir, aux abords du ravin. Ceux qui l’ont déjà vue jurent qu’elle erre vêtue de haillons dans le quartier du Ruisseau. Il faut bien regarder et ne s’approcher qu’à pas furtifs, car si elle vous aperçoit, ou si elle entend le moindre bruit, elle court se réfugier derrière de touffus buissons.
Les gouttes de pluie qui font la course sur les vitres des voitures brouillent la vue et même en écarquillant les yeux, les enfants n’arrivent pas à distinguer la silhouette de la femme sauvage. Les routes sont un cauchemar. Les klaxons résonnent dans l’indifférence générale. Les voitures circulent difficilement, et les conducteurs, agacés, tendus, fatigués, finissent par rouler sur les trottoirs ou par emprunter les voies de secours.
De temps en temps, un policier utilise son sifflet en faisant de grands gestes avec ses bras, «passez! passez! allez!», ou s’il est mal luné, si la tête du conducteur ou de son passager ne lui revient pas, il fait un seul et bref signe du bras, invitant le malheureux à se garer sur le bas-côté, ce qui crée encore plus d’embouteillages. Débute alors un long marchandage entre le conducteur et le policier qui bien souvent se termine par le retrait du permis de conduire. Si le pauvre diable a un membre de sa famille dans la police, la gendarmerie, l’armée ou qui simplement travaille à la mairie, il peut espérer le récupérer rapidement. Dans le cas contraire, sa vie devient un enfer car il est difficile de se déplacer dans Alger sans voiture.
En ce mois de février 2016, dans tout le pays, on espère qu’il n’y aura pas d’inondations dévastatrices, pas de morts. Que les récoltes ne vont pas finir noyées. La pluie est une bénédiction de Dieu, nul ne l’ignore et tout le monde est d’accord avec cela mais au fil des jours, cette bénédiction se fait de plus en plus longue, lourde et gênante.
Dans certaines régions, la pluie a inondé des villages entiers. Les rues sont jonchées de branches, ferrailles, tôles, déchets. Les bus qui relient habituellement les hameaux isolés aux villes les plus proches sont forcés de stopper leur liaison pour un temps indéterminé, privant les adultes de leur travail et les enfants de leur école. Dans le centre du pays, la télévision a filmé et retransmis des images de voitures emportées par des torrents d’eau et de boue. Les gens se plaignent que l’État n’envoie pas de secours et que si peu de pluie puisse paralyser l’ensemble d’un pays, mais personne n’ose critiquer trop vivement la pluie. Elle est l’œuvre de Dieu.
On a quand même un peu peur. On n’oublie pas qu’en 2001, des inondations ont détruit le quartier de Bab el-Oued, causé près de mille morts et coûté des millions de dinars. Certains corps n’ont jamais été retrouvés et des enfants devenus de jeunes adultes continuent d’espérer que leur mère ou leur père finira par rentrer, même, après autant d’années. »

Extrait
« Comment ça s’est passé? demanderont les jeunes du quartier qui n’étaient pas présents au moment des faits. Youcef, âgé d’une vingtaine d’années, racontera alors dans les moindres détails la matinée du mercredi 3 février 2016.
C’était à nouveau un jour pluvieux, il était environ 10 heures du matin. Une grande voiture noire aux vitres teintées s’est arrêtée devant le terrain vague de la cité du 11-Décembre à Dely Brahim. La pluie tombait depuis l’aube et formait comme un grillage. Le chauffeur descendit rapidement, deux parapluies ouverts à la main, et les tendit aux occupants qui sortirent du véhicule.
Le premier, le général Saïd, était un homme de petite taille, avec une moustache bien taillée, il portait des lunettes à monture carrée et aux verres fumés. Il avait des cheveux raides, noirs, quoique déjà grisonnants par endroits, coiffés en arrière avec une raie sur le côté. Youcef ajoutera qu’il dégageait quelque chose de froid, de difficile à décrire. Il bredouillera :
– Vous savez, comme quand on voit un serpent, pas un gros, pas un boa ou un truc comme ça, mais un tout petit qui vous fixe d’une telle manière que vous êtes paralysé de peur et que vous avez la chair de poule.
Les autres jeunes présents ce matin-là approuvent vivement de la tête.
– Un homme effrayant, ajoutera un jeune.
Le deuxième, le général Athmane, était immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux. Il était rasé de très près.
C’était le premier militaire sans moustache que Youcef voyait. Il affichait un petit sourire narquois et même au milieu de la bagarre, il continuait de sourire. Youcef terminera sa description en ajoutant que les généraux devaient avoir presque soixante-dix ans, qu’ils étaient dans une sacrée forme malgré leur âge et qu’ils portaient tous les deux un costume sombre et un pardessus en laine noire.
Après leur avoir tendu les parapluies, le chauffeur se remit derrière son volant sans plus bouger. Les deux hommes allèrent sur le terrain. Ils marchèrent dessus, sans se presser, comme s’ils faisaient une balade. Au bout de quelques pas, ils s’arrêtèrent et sortirent des plans de leurs poches. » p. 29-30

À propos de l’auteur
Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit et travaille à Paris. Son premier roman, L’envers des autres (Actes Sud, 2011) a obtenu le prix de la Vocation ; le suivant, Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016), a bénéficié d’un certain succès critique, tout comme Nos richesses. (Source: Éditions du Seuil)

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J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  coup_de_coeur

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Vingt ans après les massacres au Rwanda, un mystérieux carnet va arriver au domicile de Sacha, qui à l’époque était envoyée spéciale dans le pays. Il s’agit du témoignage bouleversant de Rose, rescapée du génocide, qui a croisé la route de Sacha.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Rose et Sacha, deux femmes à Kigali

Yoan Smadja nous livre avec son premier roman un témoignage très émouvant sur le génocide rwandais de 1994, tout en nous livrant les clés de cet épisode sanglant. Fort et prenant.

«C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer». Le titre de l’article de Sacha, envoyée spéciale au Rwanda, donne le ton de ce beau roman. Sa carrière de reporter de guerre, parcourant les points chauds de la planète s’arrête à Kigali. À son rédacteur en chef, elle indique que son choix est irrévocable, mais qu’elle prendrait volontiers en charge la rubrique gastronomique.
De gastronomie, il va aussi en être question dans le carnet qui va parvenir à Sacha quelque vingt ans plus tard. Accompagné d’un courrier adressé à Daniel par une certaine Rose, le texte retrace la vie et la carrière de son père, plongeur puis commis de cuisine à l’Ambassade. Pris sous son aile par le grand chef qui était alors aux fourneaux, il voit en lui son successeur. Mais la mort l’attend au coin de la rue.
Yoan Smadja a construit très habilement ce roman qui va mêler l’histoire de Rose et celle de Sacha. Deux parcours que le lecteur va découvrir en parallèle et qui vont finir par se croiser, provoquant le retour de Sacha au Rwanda. Deux destins façonnés par la folie des hommes.
La journaliste est envoyée en Afrique du Sud pour y couvrir les premières élections non raciales au suffrage universel de l’histoire du pays qui vont asseoir le pouvoir de Nelson Mandela. Peu après son arrivée, elle est victime d’un accident de voiture et va constater que les tensions restent fortes dans le pays. Après une altercation avec le chauffeur de camion, elle décide d’en savoir plus sur la société qui l’emploie et découvre que des machettes partent à destination du Rwanda. Elle va suivre cette piste et se retrouver dans un pays qui, depuis des mois on attise la haine entre Hutus et Tutsis, malgré les accords d’Arusha censés apaiser la situation. En fait, il suffira d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Avec l’assassinat du président Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, le prétexte est tout trouvé. Les massacres et les scènes insoutenables vont secouer tout le pays devant l’indifférence de l’opinion internationale, devant la lâcheté du contingent français qui ne s’occupe que de rapatrier ses ressortissants et laissant son personnel autochtone à la merci des Hutus surexcités par leur nouveau pouvoir. C’est dans ce climat que Sacha va accepter de convoyer Daniel, qui n’a plus de nouvelles de Rose et de leur fils.
Un voyage à hauts risques, à l’issue très incertaine commence…
Yoan Smadja, qui s’appuie sur une solide documentation, retrace quelques épisodes à la limite du soutenable. Toutefois, le choix de «revivre» cette situation vingt ans après permet de mettre un peu de baume au cœur des acteurs et des lecteurs. Aussi violente, aussi dramatique, aussi inhumaine que soit cette guerre, elle doit désormais laisser la place à la vie et à une forme de résilience. Ainsi qu’à une vigilance de tous les instants.

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi
Yoan Smadja
Éditions Belfond
Roman
288 p., 17 €
EAN 9782714481009
Paru le 11/04/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Rwanda. On y évoque aussi Paris, l’Afrique du Sud et les États-Unis.

Quand?
L’action se situe en 1994 et vingt ans plus tard.

Ce qu’en dit l’éditeur
Printemps 1994. Le pays des mille collines s’embrase. Il faut s’occuper des Tutsis avant qu’ils ne s’occupent de nous.
Rose, jeune Tutsi muette, écrit tous les jours à Daniel, son mari médecin, souvent absent. Elle lui raconte ses journées avec leur fils Joseph, lui adresse des lettres d’amour… Jusqu’au jour où écrire devient une nécessité pour se retrouver. Obligée de fuir leur maison, Rose continue de noircir les pages de son cahier dans l’espoir que Daniel puisse suivre sa trace.
Sacha est une journaliste française envoyée en Afrique du Sud pour couvrir les premières élections démocratiques post-apartheid. Par instinct, elle suit les nombreux convois de machettes qui se rendent au Rwanda. Plongée dans l’horreur et l’indicible, pour la première fois de sa vie de reporter de guerre, Sacha va poser son carnet et cesser d’écrire…
Dans ce premier roman bouleversant d’humanité, Yoan Smadja raconte le génocide des Tutsis du Rwanda à travers le regard de deux femmes éblouissantes, Rose et Sacha qui, sans le savoir, et par la seule force de leur plume, vont tisser le plus beau des liens, pour survivre à l’inhumain.

68 premières fois
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Les autres critiques
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Culturellement vôtre
Blog Les miscellanées d’Usva
Blog Kef Israël 
Blog J’adore la lecture
Blog Le coin lecture d’Aniouchka
Blog Abracada books 

Yoan Smadja s’entretient avec Philippe Chauveau © Production Web TV culture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
A-t-il accepté? Je crois qu’il ne m’a jamais répondu.
D’ordinaire, le printemps est une saison dorée. En avril 1994, il n’en fut rien. J’y ai vu un pays tout de vert, de terre et d’affliction vêtu.
La première impression se fait depuis le ciel. Je suis navrée pour les journalistes arrivés par la route, car leur a échappé ce que le Rwanda offre à la fois de plus singulier et de plus beau : l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. Une harmonie particulière naît de ce damier imparfait, elle témoigne de l’existence d’un dessein. J’ai cru y déceler quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance.
Irrésistible est le penchant des êtres pour le vernis, l’écume des choses ; au Rwanda, il avait brouillé notre vision. Nous avions ignoré les événements majeurs comme les signaux faibles. Ils n’ont, au creux des cœurs, dans le repli des âmes qui avaient prononcé le « plus jamais ça », à la face des vigies auprès desquelles nous avions fondé tant d’espoirs, rencontré aucun écho. On nous enseigne, pourtant, de nous inspirer de l’océan. Il est si éloigné du Rwanda, lui qui de tout temps méconnaît sa surface, néglige le vent, le vacarme des vagues, le ressac. L’écume. Car l’océan n’est que profondeur, le dessus ne lui importe pas.
Nous aurions dû comprendre ce qui se passait au Rwanda bien avant le printemps de cette année-là. Peut-être avions-nous tenté de ne pas voir, de nous rassurer. Peut-être avions-nous baissé la garde. Alors que les Rwandais et la communauté internationale auraient dû ne pas céder un pouce de terrain, ils avaient détourné les yeux, des années durant, face à l’hydre. Jusqu’au naufrage.
Le temps qui passe n’a sur nos vies que peu de prise. Les plus profondes blessures nous sont infligées en un éclair. Celles auxquelles on ne s’attend pas. Celles qui vous amènent à demander des comptes aux êtres que vous aimez passionnément. Celles qui finissent par vous séparer.
Disons que je me suis disputée – seule ; il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour le concéder.
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
Sacha Alona relisait ce texte écrit vingt ans plus tôt.
Après une pause forcée de quelques semaines à son retour – sa fuite – de Kigali, elle avait annoncé au rédacteur en chef du Temps qu’elle quittait les pages internationales du quotidien afin de se consacrer à la critique gastronomique. Il lui avait demandé de répéter. C’était à prendre ou à laisser.
En quelques mois, elle était parvenue à s’intégrer à ce cercle à la fois restreint et masculin, dont les papiers sont susceptibles de faire comme de défaire une réputation. Elle fit de la pâtisserie son domaine de prédilection. À mesure que sa plume s’affinait pour décrire l’équilibre d’une crème à l’orange, l’évidence de certaines associations, citron et girofle, rose et pistache, truffe et kadaïf, elle avait eu le sentiment de se dépouiller des réflexes de l’ancien temps. Ce que sa main gagnait en rêve et en émotion, elle avait le sentiment de le perdre en précision, en lucidité. En véhémence. Obstinée, talentueuse, elle ne fit jamais part de ses doutes ni de ses regrets. Elle avait troqué l’exaltation contre les rêves convenables et feutrés. À mesure qu’elle prenait du galon dans cet univers besogneux, ouaté, on oubliait qu’elle avait couvert par le passé quelques-uns des conflits les plus tragiques des années 1980 et 1990. Le grand reporter s’était fait critique gastronomique, et c’était devenu une passion. C’était devenu un refuge.
L’étonnement avait constitué le trait saillant de sa personnalité, dès l’enfance ; Sacha avait été une élève transportée par chaque cours, chaque visite de musée, chaque bribe de conversation captée. Si bien qu’elle ne sut comment s’orienter, craignant de passer à côté de quelque chose de captivant, de s’enfermer. Sa seule certitude fut qu’elle devait être là où l’Histoire se faisait, là où la foule des hommes, les soubresauts du temps lui semblaient remarquables. Elle intégra l’Institut d’études politiques de Paris avec le sentiment ambivalent que la chose publique était si vaste qu’elle devait englober tous les domaines et toutes les matières, mais était enseignée avec une hauteur telle qu’elle en oubliait le sort du citoyen, son quotidien. Elle se rendit à des conférences et négligea les enseignements, elle passa ses soirées auprès de militants politisés et omit de préparer ses examens. Elle n’éprouva jamais la moindre hésitation lorsque tel ou tel étudiant étranger, sur les bancs de la grande école, lui proposait de découvrir son pays. Elle fut de tous les combats, elle ne manqua aucun concert. Ses études ? Un courant d’air, sanctionné par quelques enseignants incapables de cerner cette frénésie émaillée d’absences, considéré avec le sourire par d’autres, bienveillants, attendris face à tant de souffle.
Alors que, tour à tour, les portes des cabinets ministériels, des centres de recherche et des grands groupes s’ouvraient devant ses amis, gestionnaires de leur propre carrière et déterminés à compter, Sacha, elle, voguait. Son diplôme en poche, tel un sésame et alors que la notion même de chômage de masse semblait inconnue, elle naviguait d’un emploi à un autre, d’une association à une autre, d’un continent à un autre, au hasard des rencontres et des propositions. Elle ne sut dire non à rien, toute à sa crainte de passer à côté de quelque chose.
Dès lors, elle excellait puis elle se lassait, éternelle débutante, appliquée, solaire, guidée par le désir incontrôlable qu’éprouvent ces jeunes gens auxquels le quotidien ne suffit jamais. Elle se plongea en chaque tâche avec obstination et avec passion.
Mais les emportements de la jeunesse sont comme la valse des sédiments, ils finissent par ralentir et par laisser derrière eux une mélancolie impalpable dont on peine à se défaire. C’est ainsi qu’elle se mit à écrire. Tout ce qu’elle vit. Tout ce qu’elle entreprit. Ses textes eurent pour titre l’énoncé du mois et du fait, brut. « C’est en mai 1982 que j’ai assisté à un enlèvement à Beyrouth ». « C’est en août 1980 que j’ai vu naître Solidarnosc ». « C’est en décembre 1986 que j’ai participé à l’inauguration du musée d’Orsay ».
Les mois, les années passèrent, et cette propension à s’émerveiller, à entamer chaque projet avec une fougue nouvelle, cette curiosité sans bornes que d’aucuns jalousaient furent progressivement perçues comme une faiblesse, une incapacité à se fixer. Ses amis se marièrent, les vies prirent des trajectoires différentes, elles cessèrent brusquement de se croiser. Le périmètre de l’existence s’était restreint. Le monde n’attend jamais.
L’indépendance est une forme de jouvence, on n’en prend conscience que lorsqu’on la perd. Les opportunités nouvelles se firent plus rares. Passé un certain âge, nos sociétés se méprennent quant à l’émerveillement : on le prend facilement pour de la naïveté. Il lui fut rétorqué que son CV n’était pas assez « lisible », qu’elle n’était pas assez « spécialisée ». Empreinte d’une nostalgie qui ne la quitta plus, elle conta ses errances professionnelles, les difficultés, la rugosité d’un temps nouveau. « C’est en janvier 1987 que j’ai perdu ma liberté ».
On l’appela à son domicile.
— Madame Alona?
— Oui?
— Bernard Witz, rédacteur en chef du Temps. Les papiers que vous nous envoyez depuis des mois n’offrent que peu d’intérêt. Je devrais d’ailleurs vous demander d’arrêter.
— Dans ce cas, pourquoi ne le faites-vous pas?
Un silence.
— Parce que l’agencement de vos mots a quelque chose de délicat.
— Dans ce cas, pourquoi n’offrent-ils que peu d’intérêt?
— Parce que si vous avez la prétention d’être journaliste, ce n’est pas de vous que vous devez parler, mais des autres.
— Dans ce cas, comment fait-on?
— Vous commencez par venir me voir demain à 8 heures.
La conversation avait duré moins d’une minute. Le lendemain, Bernard Witz lui avait dit:
— Je déteste cette nouvelle manière de s’appeler par son prénom, et je n’ai pas le temps de donner du « monsieur-madame » à mes journalistes. Cela vous pose un problème, Alona?
Ça n’en avait pas posé.
Le journalisme de guerre vint assez vite. Comme une évidence. La tension, la raideur.
Ses articles se firent aussi rares qu’espérés, quoi qu’elle ne cherchât jamais à susciter l’adhésion ou la bienveillance; pas même la reconnaissance. Pour atteindre la masse critique d’éléments, d’informations nécessaire à la rédaction d’un reportage, fidèle à elle-même, elle bouillonnait. Lorsqu’il s’agissait d’écrire, elle contait. Pour peu que Bernard Witz accepte ses papiers, et il n’en avait écarté aucun, elle disposait du nombre de colonnes qu’il lui fallait. Ce n’était plus du quotidien, c’était du magazine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. L’actualité la laissait indifférente.
Bernard Witz avait rapidement compris comment Sacha travaillerait. Il lui disait : « Alona, tu pars pour Sarajevo », conscient que cette phrase n’impliquait aucune limite de temps, aucune restriction d’espace. On ne pouvait être certain qu’elle resterait là où l’avion la déposerait initialement. On ne savait jamais quand elle serait de retour. Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs. »

Extraits
« Plus de vingt années s’étaient écoulées. Rien ne pouvait être effacé. Surtout depuis ce lundi d’avril 2017 où elle avait découvert dans sa boîte aux lettres un léger colis passé par différentes adresses avant de lui parvenir. Le nom de l’expéditeur n’était pas mentionné. Installée comme chaque matin à la terrasse du café Charlot, elle en défit l’emballage. Il contenait une enveloppe et un carnet à rabats de taille moyenne. Son cuir, noir, était de bonne facture mais sale, élimé. Par endroits, il était comme enfoncé. Sacha passa la main sur le dessus, puis sur la tranche. Compte tenu de l’usure, le carnet avait dû être manipulé des centaines, peut-être des milliers de fois. Les pages étaient d’un blanc passé, certaines étaient tachées. L’écriture était douce, aérée ; les mots avaient été tracés de manière méticuleuse, presque scolaire. C’était une succession de lettres. Elle ne comprit pas, au début.
Puis elle ouvrit à nouveau le carnet, fit défiler les feuillets. Elle sentit sa gorge se nouer, les battements de son cœur accélérer. Tourna les pages. Emplit ses narines du parfum qu’il renvoyait. Elle y distingua un léger arôme de vanille. Ou peut-être n’était-ce que son imagination ? La dernière lettre datait du printemps 1994. Du côté droit, une fleur avait été tracée dans le cuir.
Cette fleur.
Il n’y avait plus de doute. Elle avait entendu parler de ce carnet vingt ans plus tôt. Sacha saisit l’enveloppe qui l’accompagnait. Un courrier dont l’écriture était la même que celle du carnet et portant l’en-tête de l’université du Rwanda lui était adressé. Une photo en noir et blanc y était jointe.
Sacha lut le texte. Elle déposa quelques pièces sur la table pour régler son café puis remonta vers son appartement.
Elle passa un coup de fil à New York. »

« — Je sais que tu ne peux pas parler, mais pourquoi ne souris-tu pas?
J’ai esquissé quelques signes en agitant les bras: « J’aurais voulu être comme vous. » Ou du moins, c’est ce que signifiait le va-et-vient rapide de ma main entre lui et moi. Le jeune garçon a souri.
Mes poumons se sont emplis d’un air parfumé et heureux. Depuis, chaque matin et chaque soir, mes narines recherchent ce parfum précieux. Aucun son n’est sorti, mais, finalement, j’ai souri.
— Je vais te dire un secret: tes yeux parlent bien plus que toutes les bouches de Kigali réunies.
Le jeune garçon a sorti un couteau de sa poche et, en s’approchant du mur d’enceinte de la résidence, y a déposé le dessin d’une fleur.
Si même j’avais pu parler, Daniel, je ne sais ce que je t’aurais répondu ce jour-là. Aujourd’hui, alors que je me remémorais notre rencontre, j’ai regretté que mes yeux ne parviennent pas à te trouver. J’aimerais, sous le saule pleureur, qu’ils rient près de toi.
Tu me manques.
Rose »

À propos de l’auteur
Yoan Smadja a travaillé dans la collecte de fonds en faveur d’ONG. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi est son premier roman. (Source : Éditions Belfond)

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Les simples

ÉXÉ TYPE couv+

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En deux mots:
L’abbaye bénédictine de Notre-Dame du Loup est réputée pour les soins qu’elle prodigue à la population, notamment par les médications qu’elle prépare à partir des plantes. Mais l’évêque ne voit pas d’un œil se développer cette communauté qui échappe à sa juridiction. Une guerre de pouvoir où tous les coups sont permis s’engage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une «simple» guerre de religion

Formidable roman autour d’une abbaye provençale qui suscite bien des convoitises en cette fin de XVIe siècle. Yannick Grannec nous fait découvrir les vertus des simples et les vices de la hiérarchie catholique. Diabolique!

Commençons par décrire l’endroit, car l’esprit du lieu joue ici un rôle important. Nous sommes en Provence, du côté de Vence, plus précisément à l’abbaye bénédictine de Notre-Dame du Loup. Si Yannick Grannec nous explique dans la postface qu’elle n’a jamais existé, le lecteur n’a aucune peine à visualiser les sœurs, à imaginer leur vie et leurs activités. À tel point qu’une adaptation du roman au cinéma pourrait faire un excellent film.

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Voici donc, par ordre d’apparition à l’image sœur Clémence, la doyenne, qui connaît si bien les simples et leurs vertus. Un savoir qu’elle tente de faire partager à Fleur, une oblate, c’est-à-dire «une enfant consacrée à Dieu et donnée par son père aux louventines». Une Fleur qui va s’épanouir au fil des mois et trouver sa place dans une communauté dont les règles de vie strictes n’évitent pas les sentiments bien humains de convoitise et de jalousie, sans parler de quête pour défendre ou accroître ses prérogatives, son pouvoir.
Un pouvoir que les hommes n’entendent pas laisser aux mains de ces femmes. C’est au tour de Léon de la Sine et du vicaire Dambier d’entrer en scène. Le jeune homme et son aîné sont envoyés par l’évêque de Vence, Jean de Solines, pour une mission d’inspection. Car cette abbaye bénéficie d’un statut particulier que le prélat entend remettre en cause par tous les moyens. Rappelons que la toute-puissance de l’église catholique est déjà fragilisée par les réformateurs dont les idées ne cessent de gagner du terrain. Mais Léon a encore bien des choses à apprendre et trouve bien du charme à cet endroit et à la belle Gabrielle qui, quelques temps plus tard
On va dès lors assister à un affrontement, d’abord à fleurets mouchetés, avec échanges d’amabilités, puis plus violent. Un combat durant lequel chacune des parties va jouer avec ses armes. En recueillant en leur sein Léon de la Sinne, victime d’un grave accident, et en le soignant, les sœurs vont disposer d’un argument de poids et pouvoir démontrer les vertus des simples et de leurs médications, le bien-fondé de leur mission hospitalière. Elles sont aussi dépositaires des reliques de Sainte Vérane et comme les habitants croient que la poudre de son tombeau et l’eau de sa source guérissent les malades.
L’évêque fédère quant à lui le clergé, le corps médical – qui entend interdire aux sœurs le droit d’exercer ans diplôme – et la baronne douairière Renée de Solines, sa maîtresse, qui entend monter à ces «salopes de nonnes» de quel bois elle se chauffe. La mission «récupération du fils en perdition» est lancée. Elle va donner lieu à quelques épisodes truculents et à bien des remises en cause. Mais je vous laisse apprécier par vous-mêmes et cède volontiers la plume à Gaëlle Nohant pour la conclusion: «Autour d’une trame passionnante, Yannick Grannec tisse un roman éblouissant à l’écriture poétique et implacable, dont l’humour acerbe vous réjouira avant que sa tendresse pour ses personnages ne vous bouleverse. C’est un livre puissant, qui creuse loin et vous emporte avec lui.»

Les simples
Yannick Grannec
Éditions Anne Carrière
Roman
368 p., 22 €
EAN 9782843379482
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Provence, du côté de Vence

Quand?
L’action se situe à la fin du XVIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
1584, en Provence. L’abbaye de Notre-Dame du Loup est un havre de paix pour la petite communauté de bénédictines qui y mène une existence vouée à Dieu et à soulager les douleurs de Ses enfants. Ces religieuses doivent leur indépendance inhabituelle à la faveur d’un roi, et leur autonomie au don de leur doyenne, sœur Clémence, une herboriste dont certaines préparations de simples sont prisées jusqu’à la Cour.
Le nouvel évêque de Vence, Jean de Solines, compte s’accaparer cette manne financière. Il dépêche deux vicaires dévoués, dont le jeune et sensible Léon, pour inspecter l’abbaye. À charge pour eux d’y trouver matière à scandale ou, à défaut… d’en provoquer un. Mais l’évêque, vite dépassé par ses propres intrigues, va allumer un brasier dont il est loin d’imaginer l’ampleur.
Il aurait dû savoir que, lorsqu’on lui entrouvre la porte, le diable se sent partout chez lui. Évêque, abbesse, soigneuse, rebouteuse, seigneur ou souillon, chacun garde une petite part au Malin. Et personne, personne n’est jamais aussi simple qu’il y paraît.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Christine Barros)
L’Albatros – le blog de Nicolas Houguet
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les sens d’Iris 


Yannick Grannec présente Les simples © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vingtième jour d’avril
À Saint-Théodore fleurit le bouton d’or

Sœur Clémence
— Fais-moi la pluie, dit Fleur. Les doigts de sœur Clémence ruissellent sur le crâne de l’enfant.
— Fais-moi le vent.
Elle souffle sur les tendres paupières, fermées d’extase.
— Touche mon cœur comme il t’aime. Sous la paume de la vieille femme, l’oiseau en cage toque avec une vigueur qu’a oubliée le sien. In manu Dei sunt. Lui seul connaît l’instant du dernier battement.
Fleur guide une fourmi de son pouce à son index, puis, lassée, l’envoie voler d’un soupir. Elle gratte une croûte sur sa joue, renifle le dessous de ses ongles, s’enivre de leur odeur rance et dit :
— Tu crois que mon père reviendra bientôt? Sœur Clémence hausse les épaules pour ne pas avoir à lui mentir, mais la fillette s’est déjà évadée vers d’autres jeux, explorer l’entrée d’une tanière ou se tresser une couronne de pâquerettes et de cistes.
La doyenne se repose au soleil de la restanque avant de repartir. Depuis le matin, elle ratisse les abords de la rivière. Le dégel a gonflé les eaux du Loup, rendant les berges glissantes et dangereuses, mais pour rien au monde elle n’aurait manqué ce jour.
Cette nuit, Vert-de-cul, le crapaud de la source, a chanté, et ce matin, alors que les murs de l’abbaye expiraient l’humidité de l’hiver en bouffées putrides, elle a vu qu’au jardin la rondette avait fleuri. Cette date n’est pas inscrite dans le calendrier, ou décidée par les astres, elle change chaque année. Il faut savoir en reconnaître le tressaillement, le premier coup de reins secouant l’apparente immobilité du paysage. C’est le jour exact où naît le printemps.
Sur les berges, sœur Clémence a récolté des brassées d’orties, d’herbe du bon soldat et les premières têtes de pas-d’âne. Elle cueille ces dernières à peine écloses et les séchera au plus vite. Trop ouvertes, elles perdent leurs vertus en mûrissant leurs graines. Ce soir, elle en composera une infusion pour soigner les vilaines toux de ses sœurs.
Sœur Clémence a baptisé cette plante «Filius ante Patrem», le fils avant le père, car elle fleurit avant de faire ses feuilles. Fleur préfère l’appeler «pas-d’âne», en pensant aux écailles de sa tige. L’enfant aime les images; la vieille femme, les étrangetés de la nature.
Son panier déborde d’asperges sauvages qui agrémenteront la collation du dîner. La fin du jeûne de carême redonne un souffle de gentillesse aux anciennes et un peu de couleur aux novices. Sœur Clémence a peu d’espoir que sa cueillette mette la sœur cuisinière dans de meilleures dispositions. Jamais les simples ne rendront aimable cette rosse. À croire que la fréquentation des fourneaux a asséché son âme.
— Quisiera cochi aqui , dit Fleur.
— Les loups te mangeraient.
La brise apporte jusqu’à elles le tintement des cloches. C’est déjà none.
Les sœurs converses célèbrent l’office divin là où elles travaillent. La doyenne se plaît à prier ainsi, les genoux agacés par le tapis de glands, de feuilles et d’épines. Deus, in adjutorium meum intende, chantent-elle à la voûte verte et bleue. Domine, ad adjuvandum me festina, lui répondent les pins dont les têtes dansent très haut, plus près du Créateur.
Elle se relève après le Gloire au Père et ses os protestent, tandis que Fleur virevolte autour d’elle, la narguant de sa jeunesse.
— Demain, nous irons au vallon obscur.
— ¡ Ahmo! ¡ Yo no voy! grogne la fillette.
La vieille taloche la petite, car elle doit abandonner sa langue étrange et elle doit apprendre à obéir. Personne n’aime le vallon obscur, même les chèvres, pourtant de nature si curieuse, mais dans l’ombre humide et inquiétante poussent les plantes qui fuient le soleil des collines.
Fleur est oblate, une enfant consacrée à Dieu et donnée par son père aux louventines. Sans dot, elle ne deviendra jamais sœur de chœur : comme sœur Clémence, elle prendra le voile brun des converses. Ora et labora, prière et travail, elle suivra la règle de saint Benoît parmi les Marthe6, les servantes de Dieu, payant par le labeur son séjour dans Sa citadelle.
Quand elles atteignent la dernière restanque, au sommet de la colline, sœur Clémence découvre que la terre au pied des vénérables oliviers est fraîchement labourée par les sangliers, là même où elle avait trouvé une belle racine de mandragore. Quel dommage ! Elle pensait venir l’extraire plus tard, une nuit de pleine lune, car il est bien trop tôt dans la saison pour la récolter.
La vieille nonne ôte la couronne que Fleur s’est tressée. Mère Marie-Vérane désapprouverait d’un pli familier de sa bouche sèche. Elle jette aussi celle que l’oblate lui a offerte. Là, les lèvres de l’abbesse siffleraient l’enfer.
— S’orner est un péché.
— Mais c’est Dieu qui donne les fleurs ! dit l’enfant en reculant.
Puis changeant comme la rivière, son visage s’illumine et elle s’écrie :
— Des visiteurs, sœur Clémence, des visiteurs ! La converse aperçoit deux centaures noirs au pied du chemin du chef de Dalmas. Le premier cavalier épuise son cheval sous son poids ; l’animal refuse d’avancer. Le second, une maigre tige, fait tourner sa monture autour de son compagnon avant de s’élancer, bras en croix, dans la longue pente qui mène à l’abbaye.

Léon de la Sine
Quand les pensées de Léon ne sont pas tournées vers Dieu, elles le sont vers sa mère. Le visage de Renée de la Sine s’immisce entre lui et son Créateur, comme une lune occultant le soleil. Il prie la Vierge Marie, espérant chasser une mère par une autre, rien n’y fait. La sienne s’installe dans ses oraisons, emmêle les versets, critique sa maigreur, ses silences, ses absences comme la froideur de sa présence, jusqu’à la somme des reproches qu’elle a à lui imputer.
Au jour du Jugement dernier, la baronne Renée de la Sine surgira d’entre les nuages pour houspiller les anges et vérifier trois fois l’équilibre de leur balance. Miserere mei, Deus. Léon se griffe le dos des mains, creusant ses mauvaises plaies. La souffrance purifiera son âme tourmentée.
Une bonne chevauchée le soulagerait presque autant qu’une mortification mais, depuis leur départ de Vence, le vicaire Dambier, piètre cavalier, l’oblige à maintenir sa propre monture au pas.
Au pied du chemin du chef de Dalmas, la carne de son compagnon renâcle davantage. Le jeune prêtre a déjà entendu les cloches. Ils ne pourront respecter la consigne de l’évêque de se présenter à Notre-Dame du Loup entre sexte et none, afin de ne pas déranger l’office divin.
Gamin, Léon traquait le sanglier avec son père dans les bois alentour. Il aimait l’odeur du sang et les cris des chiens à travers la brume ; il aimait les récits de chevalerie et de croisades, l’écho de la guerre. Habile à l’épée, rapide à la course, prompt à défendre son honneur dans les rixes avec les sauvageons du village, il s’imaginait un avenir couvert de gloire militaire. Il aurait pu éventrer quelques huguenots, mais les temps sont à la paix, alors, à défaut, il rêve du Nouveau Monde, de ces terres où l’on démontre la puissance de sa foi avec celle de sa lame.
Las ! Le cadet des Sine ne traversera jamais l’océan, sa mère en a décidé autrement. En intriguant pour le faire nommer vicaire auprès de l’évêque, elle a attaché à jamais sa main à une plume et son cul à une chaise, assis à gratter du papier.
Des huit enfants que Renée de la Sine a portés, six ont vu le jour, quatre ont marché, mais seuls deux garçons ont atteint l’âge du premier Pater. Elle a promis le puîné à Dieu, s’Il gardait en vie l’aîné, son trésor, et trente messes au clergé. Les offices payés, les deux frères ont survécu et le pacte a été honoré : Léon, gamin vigoureux et rieur, qu’on vermifugeait avec assiduité tant il ne tenait pas en place, a été envoyé vers des années de solitude noire chez les Cordeliers, tandis que Quentin, malingre et velléitaire, a reçu le titre de baron à la mort de leur père.
Léon ouvre grand les bras, serre les cuisses et tâche de se mettre en prière, abandonnant à son cheval le choix de l’allure. Peu importe que sa monture le jette à terre et qu’il se brise les os. Qu’il soit dans la main de Dieu, dans celle de sa mère ou soumis au caprice d’un animal, son destin ne lui a jamais appartenu.
Son cheval, enfin libéré, s’engage au galop dans la pente. Au loin, une robe terreuse se détache de la verdure pour se confondre avec l’ombre des murailles. Son cœur lui semble soudain étreint d’un gant de fer. Toi, Léon de la Sine, aurais-tu peur de simples femelles? « Puceau », lui souffle sa mère à l’oreille.
Puceau, il ne l’est pas. Avant d’être ordonné prêtre, il a connu la chair avec quelques prostituées, expériences qui lui ont laissé plus de démangeaisons que de plaisants souvenirs. Ses camarades étudiants l’auraient accusé d’être eunuque ou sodomite s’il ne les avait pas suivis dans leurs virées nocturnes. À sa décharge, n’ayant jamais eu de sœurs ou de cousines, il a peu fréquenté l’espèce étrange.
Les Vençois parlent des louventines avec un respect mêlé de crainte ; Renée de la Sine crache sur elles avec un mépris haineux nourri par les années de pensionnat qu’elle y a passées. «Ces corneilles m’ont appris le goût de l’enfer!»
Après d’interminables atermoiements, l’évêque de Vence, monsieur Jean de Solines, a fixé cette date de visite au début de l’octave pascale, après le dimanche de la Résurrection. «Les moniales seront affaiblies par le jeûne, mais rendues à une meilleure humeur par sa récente rupture», a-t-il spéculé. Voyant pâlir son vicaire, monsieur de Solines s’est moqué de lui: «Il n’a jamais été prouvé que les bénédictines mangent les petits prêtres rôtis.»
Il a ajouté que, d’après la rumeur, ces saintes créatures préfèrent mâchonner du papier. Elles sont procédurières, tatillonnes, jalouses de leurs droits. Elles en remontrent au notaire sur les subtilités des baux, corrigent les arpenteurs, persécutent les procureurs et sermonnent les hommes d’Église. Léon a pu lui-même constater que la correspondance de l’abbesse répondant à la demande d’inspection diocésaine était un chef-d’œuvre dilatoire. «Quelle calamité que l’instruction des femmes!» a ricané l’évêque avant de le congédier d’un revers de la main. Il lui a cependant conseillé de laisser bavasser le vicaire Dambier et d’ouvrir grand les yeux. «Mon fils, observez et rapportez.»
Au sommet de la colline, le chemin du chef de Dalmas mène au flanc nord du bâtiment. L’entrée des visiteurs s’y fait par une lourde porte de fer enchâssée dans la muraille ; celle des charrettes se situe à l’ouest, sous l’ombre d’un petit beffroi. Notre-Dame du Loup est une forteresse austère, ceinturée de façades aveugles, sans aucun des charmants agréments que le siècle a apportés. Le jeune clerc médite un moment devant les remparts bâtis à l’aplomb de la falaise: vue du fond de la gorge, l’abbaye semble un vaisseau de pierre échoué au bord du gouffre. La clôture préserve la virginité des professes, pense Léon. Mais dans leur sagesse les anciens n’avaient-ils pas avant tout construit des murs assez haut pour protéger les hommes?

Sœur Clémence
La sœur portière, qui guettait leur arrivée depuis le beffroi, déverrouille la poterne des converses sans même qu’elles aient à attendre. L’enfant traîne des pieds à l’idée de retrouver ses corvées; sœur Clémence, elle, s’illumine comme toujours d’un sentiment de reconnaissance. L’entrée des visiteurs n’est qu’une porte donnant sur une autre porte, mais celle des charrettes s’ouvre sur le paisible cimetière, semé d’un verger déjà fleuri des promesses du printemps et sur le potager, aux claies parfaitement alignées. Au fond, caché par les cyprès, se devine le bâtiment des novices et des petites, et là-bas, au bout d’une allée sableuse, le jardin des simples.
De cet éden ceinturé de murs, aucun arbre, aucun caillou ne lui est étranger. Rien n’a changé depuis son enfance, sinon les deux granges et la fabrique que l’abbesse a fait construire. Chaque embellissement blesse la vieille converse, car de sa citadelle elle aime jusqu’à la moindre lézarde. Parfois, elle s’autorise à contempler depuis la tour de guet la mer qui scintille au loin, immuable, dans sa trompeuse placidité. Elle n’a pas oublié les craquements du bois du navire, les cris, les râles et la mort qui accompagnaient la longue traversée. Mais peu importe la morsure du souvenir, la clôture la protège. Le verger fleurissait à son arrivée, il donnera encore ses fruits quand Dieu la rappellera ; seuls les êtres passent.
Devant l’infirmerie, sœur Clémence s’assoit sur le banc où l’empreinte de son derrière a, année après année, lustré la pierre jusqu’à la rendre brillante. Elle trie de son panier les asperges que la petite rapportera en cuisine, puis elle sépare l’herbe du bon soldat de ses racines: ces dernières exhalent une forte odeur épicée, comme la coûteuse fleur du giroflier. La sœur cellérière a mal aux dents: on l’entend gémir depuis des jours, même pendant l’antienne. Ni les gousses d’ail qu’elle mâche en permanence ni l’onguent à la matricaire que lui a proposé sœur Clémence ne la soulagent; l’abbesse a dû la dispenser d’office. Réduite en poudre et bouillie dans du vin, la racine de benoîte offrira peut-être meilleur effet. Elle alternera avec des figues sèches cuites dans du lait, qui feront mûrir l’abcès.
— Raconte-moi une histoire, dit l’enfant. Sœur Clémence jauge la course du soleil. Elle sait qu’avant tout la fillette mendie un dernier instant de liberté. Fleur fuit le silence et la discipline, mais elle s’y habituera. Elles s’y habituent toutes.
La vieille converse a encore du travail avant les vêpres; elle contera la légende du chef de Dalmas, une histoire courte, mais, en vérité, sa préférée. »

À propos de l’auteur
Yannick Grannec est designer industriel de formation, graphiste de métier et passionnée de mathématiques. Elle vit à Saint-Paul-de-Vence. Son premier roman La Déesse des petites victoires a reçu le Prix des libraires 2013 et le Prix Fondation Pierre Prince de Monaco. Après Le bal mécanique, parait Les simples, son troisième roman. (Source: Éditions Anne Carrière)

Site internet de l’auteur 

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Torrentius

THIBERT_torrentius 
RL_automne-2019  coup_de_coeur

En deux mots:
Le roi Charles Ier d’Angleterre dépêche Rigby, son émissaire particulier aux Pays-Bas pour y dénicher des œuvres d’art pour sa collection particulière à caractère pornographique. Ce dernier va tomber sur un artiste du nom de Torrentius dont l’art le fascine. Mais les autorités néerlandaises n’apprécient guère ce personnage truculent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le peintre qui se moquait des conventions

À partir des quelques éléments biographiques connus, Colin Thibert nous fait découvrir la vie et l’œuvre du peintre néerlandais Torrentius et nous offre tout à la fois un roman d’aventures et un manifeste pour la liberté de création.

Sa fiche Wikipédia est très concise: «Johannes Symonsz (Jan) van der Beeck, né en 1589 à Amsterdam et mort le 17 février 1644 à Amsterdam, mieux connu sous le nom de Johannes Torrentius, est un peintre néerlandais. Soupçonné d’être membre des Rose-Croix, il est arrêté, torturé et condamné en 1627 à 20 ans d’emprisonnement. Le roi Charles Ier d’Angleterre qui admirait ses œuvres intervint en sa faveur et obtint sa relaxe après deux années de prison. Torrentius resta 12 ans en Angleterre comme peintre de la Cour, puis retourna en 1642 à Amsterdam, où il mourut deux ans plus tard. Son tableau le plus célèbre (et a priori le seul à lui avoir survécu par miracle après la destruction de toute sa production hollandaise sur ordre de la justice après sa condamnation pour hérésie et immoralité), Nature morte avec bride et mors (ci-dessous), conservé au Rijksmuseum d’Amsterdam, a donné son titre à un recueil d’essais sur la Hollande du XVIIe siècle du poète polonais Zbigniew Herbert (réédition Le Bruit du temps, 2012).

TORRENTIUS_nature_morteIl connaissait personnellement Jeronimus Cornelisz, un apothicaire frison devenu négociant pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), connu pour avoir été en juin 1629 l’instigateur d’une des mutineries les plus sanglantes de l’histoire, à bord du navire Batavia et après son naufrage dans les Houtman Abrolhos, archipel corallien au large de l’Australie, le bourreau de son équipage et de ses passagers.»
À partir de cette biographie succincte l’imagination de Colin Thibert va faire merveille. Il va imaginer que le personnage de Rigby, l’émissaire personnel du roi Charles Ier d’Angleterre à qui ce dernier va confier la mission d’écumer les cabinets d’artistes néerlandais pour le fournir en œuvres d’art pour ses collections royales. Mais, derrière ce mandat officiel, il devra aussi chercher pour son cabinet privé des œuvres licencieuses, que la morale très rigoriste de l’époque interdit formellement.
Ce dernier va tomber à Haarlem sur un sacré personnage. Torrentius, qui signe ses tableaux V.d.B. (son vrai nom est Van der Beeck), est un épicurien, fort en gueule, amateur de bonne chère et de femmes légères. Son œil pétillant et ses joues couperosées peuvent en témoigner. Mais cela ne l’empêche nullement d’être un artiste remarquable, notamment dans la réalisation de gravures à caractère pornographique, dans lesquelles il n’hésite pas à se représenter lui-même. Sûr de lui et de ses alliés, il n’hésite d’ailleurs pas à la provocation, en particulier lorsqu’il a trop bu.
Mais bientôt les choses vont se gâter et les autorités s’intéresser à ce sulfureux concitoyen. En faisant parler Klaas, son assistant, ils vont trouver matière à procès :
«Suborner le domestique de Torrentius, l’amener à témoigner contra son maître, c’est l’une des idées que Van Sonnevelt, assoiffé de vengeance, est venu proposer un jour au bailli nouvellement désigné. Velsaert a estimé l’offre recevable. Il s’agit, après tout, de confondre un blasphémateur, un être amoral et pervers, peut-être même un athée. Quand on œuvre pour la cause qui est la sienne, tous les moyens sont bons.»
Torrentius n’a que faire des avertissements, il travaille avec ardeur pour satisfaire les commandes. Mais le filet se resserre et il finit «par se faire coffrer». Ce qu’il pensait n’être qu’une simple péripétie va le conduire à un procès inique et à une condamnation d’une sévérité exemplaire. Il faudra l’intervention du roi d’Angleterre pour lui permettre de prendre l’exil. Mais cet épisode l’aura marqué durablement et il ne retrouvera plus son regard pétillant et son inspiration.
Colin Thibert a trouvé le style qui sied à ce genre d’épopée. Parfaitement documenté, son imagination a fait le reste pour nous offrir un roman où l’aventure et la truculence des personnages prend le pas sur la biographie. Ce faisant, il donne au lecteur beaucoup de plaisir à suivre cet artiste et, comme le graveur, à nous livrer une réflexion sur le rôle de l’artiste, sur la rigueur protestante, mais aussi sur la duplicité des hommes et des âmes. On se régale !

Torrentius
Colin Thibert
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
128 p., 15 €
EAN 9782350875378
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule aux Pays-Bas, à Haarlem et en Angleterre.

Quand?
L’action se situe au XVIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans l’austère Haarlem du XVIIe siècle, Johannes van der Beeck peint, sous le nom de Torrentius, les plus extraordinaires natures mortes de son temps et grave sous le manteau des scènes pornographiques qui se monnayent à prix d’or…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est une petite eau-forte d’une obscénité remarquable. Dans le désordre d’un lit, une femme nue, cambrée, qu’un homme prend par-derrière, une main lutinant le téton gauche, l’autre soulevant la jambe droite à la pliure du genou. Les seins, le ventre et les cuisses ont le luisant des charcuteries de qualité. La gravure est si fine que l’on pourrait compter les poils du pubis. La femme a un visage enfantin et doux, ses lèvres sont gonflées par le plaisir. L’homme parait avoir le double de son âge: cheveux longs, frisés, bouc hérissé, face congestionnée. Sous la broussaille des sourcils, ses yeux brillent autant que le gros diamant qu’il porte à l’oreille.
– Alors, monsieur Brigby? Que voyez-vous?
Avec sa longue barbe, ses cheveux blancs et sa calotte, Houtmans a l’air d’un sage docteur du sanhédrin. Trompeuse apparence, il n’est qu’épicier.
– Je vois… je vois l’accouplement d’un satyre et d’une nymphe, répond Brigby dont le teint a viré au carmin. Oppressé, il respire à petits coups dans la touffeur de la boutique.
– C’est bien plus que cela, monsieur.
– Que voulez-vous dire? Cette scène aurait-elle un sens caché?
Après un temps, Houtmans chuchote:
– Il s’agirait d’un autoportrait…
– Comment cela?
– Eh bien, l’artiste s’est représenté en fornicateur.
– Vous m’en direz tant ! Et la femme?
– Quelle importance? C’est une putain connue sous le nom de Zwantie.
– Elle paraît si jeune, murmure Brigby, reportant son attention sur la gravure.
– Le vice n’a pas d’âge.
– Certainement.
Brigby toussote et demande:
– Vous en avez d’autres?
Houtmans retire avec précaution l’un des tiroirs du grand meuble à épices et le pose sur le comptoir. Des parfums de poivre et de girofle se répandent. D’une cache, il sort une liasse de papier vélin nouée d’un ruban de satin vert qu’il défait. Lissant les estampes du plat de la main, il les présente, l’une après l’autre, à la curiosité avide de son client. Toutes figurent d’énergiques scènes de copulation traitées avec la même crudité, le même souci du détail. Le blanc laiteux des chairs féminines est mis en valeur par des noirs veloutés, profonds. Les hommes sont en demi-teintes. Priapiques et lubriques, tous ressemblent peu ou prou, si Houtmans a dit vrai, à l’auteur des eaux fortes dont le monogramme, V.d.B., figure en has à droite de l’image.
– Combien demandez-vous du lot? s’enquiert Brigby.
Houtmans annonce un prix, l’Anglais se récrie, indigné.
Dans le registre qu’il tient d’une plume appliquée, Brigby note ce soir-là: «Un lot d’estampes de belle facture figurant des scènes mythologiques. Total: soixante florins.» Au terme d’un marchandage serré, il a payé plus de quatre fois cette somme à Houtmans. L’extrême rareté de telles images et leur qualité exceptionnelle justifient leur prix. En détenir est un délit passible de la prison, voire du bûcher selon les juridictions.
Grand amateur d’art, le roi Charles Ier d’Angleterre, qui n’est pas homme à faire les choses à moitié, s’est fixé pour but de constituer la plus belle collection d’Europe. II a commencé par racheter des œuvres de peintres célèbres à des pairs endettés, il a surtout chargé Sir Dudley Carleton, En connaisseur, d’écumer le plat pays pour son compte lorsqu’il y était son ambassadeur. En quittant les Provinces-Unies pour assumer d’autres fonctions, Sir Dudley Carleton a trouvé en Brigby un rabatteur impitoyable et compétent. Il fallait également qu’il fût d’une discrétion à toute épreuve car le roi est aussi friand de pornographie. »

À propos de l’auteur
Né en 1951 à Neuchâtel, Colin Thibert est écrivain et scénariste pour la télévision. Il a longtemps pratiqué le dessin et la gravure. En 2002, il a reçu le prix SNCF du Polar pour Royal Cambouis (Série Noire, Gallimard). Son dernier roman, Un caillou sur le toit, a paru en 2015 chez Thierry Magnier. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

Site Wikipédia de l’auteur

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Les choses humaines

TUIL_les_choses_humaines
  RL_automne-2019   coup_de_coeur

En deux mots:
Les Farel, qui forment «l’un de ces couples de pouvoir que la société médiatique révérait», vont se retrouver au cœur de la tourmente. Après l’inculpation de leur fils pour viol, ils vont devoir se défendre et le défendre. Mais le combat n’est-il pas perdu d’avance?

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Balance ton sort

Analyste subtile de l’époque, Karine Tuil signe avec «Les choses humaines» LE roman de cette rentrée. Ce procès pour viol, après l’affaire Weinstein, a tout pour séduire, y compris les jurys des Prix littéraires de cet automne.

Si vous ne deviez lire qu’un seul livre de cette rentrée littéraire, alors je vous conseille celui-ci. Pour trois raisons. Tout d’abord parce que Karine Tuil ne déçoit jamais. L’insouciance, son précédent roman, était formidable. Les choses humaines est encore mieux! Ensuite parce que ce roman s’empare d’un thème universel, la sexualité et le statut des femmes en l’ancrant dans l’actualité la plus brûlante, celle qui à la suite de l’affaire Weinstein a libéré la parole et suscité un déferlement de témoignages et d’accusations, sans qu’il soit toujours possible de séparer le bon grain de l’ivraie. Et enfin, parce que le scénario – diabolique – conçu par la romancière en fait un page turner d’une efficacité redoutable.
La première partie nous permet de découvrir Claire et Jean Farel. Elle est essayiste et féministe, il est homme de médias, et notamment présentateur d’une émission politique suivie avec intérêt par des milliers de téléspectateurs. Et bien que septuagénaire, il n’a pas l’intention de prendre sa retraite. Ils forment «l’un de ces couples de pouvoir que la société médiatique révérait». Après la naissance de leur fils Alexandre, ils essaient de surmonter l’usure du couple en concluant un pacte leur permettant quelques escapades. En fait, Jean mène une double vie avec Françoise Merle, lui promettant qu’un jour ils seraient ensemble. «Elle ne s’était pas mariée, n’avait pas eu d’enfant, elle l’avait attendu vainement; il n’avait pas eu le courage de divorcer, moins par amour pour sa femme – il y avait longtemps que son intérêt pour Claire était circonscrit à la vie familiale – que par désir de protéger son fils, lui assurer un cadre stable, équilibré.»
Mais les tensions vont se faire plus vives au fil des ans jusqu’à atteindre le point de rupture. En 2015, leur séparation est actée. Claire part s’installer avec Adam Wisman, tandis que Jean profite de cette liberté pour batifoler avec une stagiaire, une liaison qui semble lui donner un second souffle. Et comme il est attendu à l’Élysée pour y recevoir la Légion d’honneur, il a toutes les raisons de se réjouir. D’autant qu’Alexandre, qui suit des études à Stanford, assistera à l’événement.
Alors que l’avenir s’annonce radieux, tout bascule soudain. Mila, la fille d’Adam Wisman dépose plainte pour viol et accuse Alexandre qui avait accepté qu’elle l’accompagne à la soirée étudiante à laquelle il était convié.
Les circonstances du drame restent floues, d’autant que les deux protagonistes ont bu et ont pris de la drogue. Mais la machine judiciaire est lancée et, s’agissant du fils de deux personnalités, les médias et les réseaux sociaux se déchaînent. La déflagration est d’autant plus forte qu’elle arrive après l’affaire Weinstein et que le cocktail, sexe, argent, et pouvoir ne peut qu’enflammer les esprits. La présomption d’innocence vole en éclats, la mise en examen vaut déjà condamnation. Aussi bien pour Alexandre que pour ses parents.
Karine Tuil décrit avec précision les étapes, de l’incarcération au procès, et met en parallèle les deux versions qui s’opposent, sans prendre parti. Ce qui donne encore davantage de force au roman. Comme le rappelle le juge aux jurés, «Il n’y a pas une seule vérité. On peut assister à la même scène, voir la même chose et l’interpréter de manière différente. « Il n’y a pas de vérité, écrivait Nietzsche. Il n’y a que des perspectives sur la vérité ».» Au lecteur de se faire sa propre opinion, tout en constatant que la violence prend ici le pas sur la justice. Que personne ne sort indemne d’une telle épreuve. Qu’il ne reste rien des choses humaines.

Les choses humaines
Karine Tuil
Éditions Gallimard
Roman
352 p., 21 €
EAN 9782072729331
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.
Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
L’Écho Républicain (Rémi Bonnet)
Toute la culture (Yaël Hirsch)
PAGE des libraires (Marianne Kmiecik, Librairie Les Lisières, Villeneuve-d’Ascq)
Le blog de Gilles Pudlowski 
Fureur de lire (Michel Blaise)
Blog Cunéipage 


Karine Tuil présente Les choses humaines © Production Librairie Mollat


Karine Tuil parle de son roman Les choses humaines au micro de Léa Salamé © Production France Inter

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification; Claire Farel l’avait compris quand, à l’âge de neuf ans, elle avait assisté à la dislocation familiale provoquée par l’attraction irrépressible de sa mère pour un professeur de médecine rencontré à l’occasion d’un congrès ; elle l’avait compris quand, au cours de sa carrière, elle avait vu des personnalités publiques perdre en quelques secondes tout ce qu’elles avaient mis une vie à bâtir : poste, réputation, famille – des constructions sociales dont la stabilité n’avait été acquise qu’au prix d’innombrables années de travail, de concessions-mensonges-promesses, la trilogie de la survie conjugale –, elle avait vu les représentants les plus brillants de la classe politique se compromettre durablement, parfois même définitivement, pour une brève aventure, l’expression d’un fantasme – les besoins impérieux du désir sexuel : tout, tout de suite ; elle-même aurait pu se retrouver au cœur de l’un des plus grands scandales de l’histoire des États-Unis, elle avait vingt-trois ans à l’époque et effectuait un stage à la Maison Blanche en même temps que Monica Lewinsky – celle qui resterait célèbre pour avoir fait vaciller la carrière du président Bill Clinton – et si elle ne s’était pas trouvée à la place de la brune voluptueuse que le Président surnommait affectueusement « gamine », c’était uniquement parce qu’elle ne correspondait pas aux canons esthétiques alors en vigueur dans le bureau ovale : blonde aux cheveux tressés, de taille moyenne, un peu fluette, toujours vêtue de tailleurs-pantalons à la coupe masculine – pas son genre.
Elle se demandait souvent ce qui se serait passé si le Président l’avait choisie, elle, la Franco-Américaine cérébrale et impulsive, qui n’aimait explorer la vie qu’à travers les livres, au lieu d’élire Monica, la plantureuse brune au sourire carnassier, la petite princesse juive qui avait grandi dans les quartiers huppés de Brentwood et de Beverly Hills ? Elle aurait cédé à la force d’attraction du pouvoir ; elle serait tombée amoureuse comme une débutante, et c’était elle qui aurait été auditionnée par le sénateur Kenneth Starr, acculée à répéter invariablement la même histoire qui alimenterait les dîners en ville du monde entier et les quatre cent soixante-quinze pages d’un rapport qui ferait trembler les thuriféraires du pouvoir américain, exciterait ferait trembler les thuriféraires du pouvoir américain, exciterait les instincts névrotiques d’un peuple appelant sous le coup de l’indignation et de la torpeur à une moralisation générale, et elle ne serait sans doute jamais devenue l’intellectuelle respectée qui, dix ans plus tard, rencontrerait ce même Bill Clinton lors d’un souper donné à l’occasion de la parution de ses Mémoires et lui demanderait frontalement : « Monsieur Clinton, pourquoi vous êtes-vous prêté publiquement à cet humiliant exercice de contrition et avoir protégé votre femme et votre fille sans exprimer la moindre compassion envers Monica Lewinsky dont la vie intime a été saccagée ? » Il avait balayé la question d’un revers de la main en répliquant d’un ton faussement détaché : « Mais qui êtes-vous ? » Il ne se souvenait pas d’elle, ce qui semblait normal après tout, leur rencontre remontait à près de vingt ans, et s’il l’avait croisée dans les couloirs de la Maison Blanche, facilement identifiable avec ses cheveux blond vénitien qui lui donnaient une allure préraphaélite, il ne lui avait jamais adressé la parole – un président n’avait aucune raison de s’adresser à une stagiaire à moins d’avoir envie de la baiser.
Vingt et un ans plus tôt, en 1995, elles étaient trois à avoir franchi les portes de la Maison Blanche à la grâce d’un dossier scolaire exemplaire et de multiples recommandations. La première, Monica Lewinsky, ne resterait donc qu’une météorite propulsée à l’âge de vingt-cinq ans dans la galaxie médiatique internationale avec, pour seuls faits d’armes, une fellation et un jeu érotique accessoirisé d’un cigare. La deuxième, la plus jeune, Huma Abedin, dont la famille, d’origine indo-pakistanaise, avait créé l’Institut des affaires de la minorité musulmane, avait été affectée au bureau mis à la disposition de Hillary Clinton et était devenue, en une dizaine d’années, sa plus proche collaboratrice. Au mariage de sa protégée avec le représentant démocrate Anthony Weiner, la première dame avait même prononcé ces mots qui disaient toute la charge affective : « Si j’avais eu une deuxième fille, ça aurait été Huma. » Elle l’avait soutenue quand, un an plus tard, le jeune époux diffusait par erreur des photos de lui dans des postures suggestives sur Twitter – torse nu, le sexe moulé dans un caleçon qui ne dissimulait rien de sa turgescence. Elle avait été présente quand le mari volage avait récidivé, entretenant cette fois une correspondance érotique par textos avec une mineure – alors qu’il briguait une investiture démocrate dans la course à la mairie de New York ! Qu’il était l’un des jeunes hommes politiques les plus prometteurs ! En dépit des avertissements de ceux qui réclamaient l’éloignement de Huma Abedin, invoquant sa toxicité politique, Hillary Clinton, désormais candidate démocrate à la présidence des États-Unis, l’avait gardée à ses côtés. Bienvenue au Club des Femmes Trompées mais Dignes, des grandes prêtresses du poker face américain – souriez, vous êtes filmées.
Du trio de stagiaires ambitieuses, la seule qui, jusqu’alors, avait échappé au scandale, c’était elle, Claire Davis-Farel, fille d’un professeur de droit à Harvard, Dan Davis, et d’une traductrice française de langue anglaise, Marie Coulier. La mythologie familiale racontait que ses parents s’étaient rencontrés devant la Sorbonne et qu’après quelques mois d’une relation à distance ils s’étaient mariés aux États-Unis, dans la banlieue de Washington, où ils avaient mené une existence tranquille et monotone – Marie avait renoncé à tous ses rêves d’émancipation pour s’occuper de sa fille et devenir ce qu’elle avait toujours redouté d’être : une femme au foyer dont l’unique obsession était de ne pas oublier sa pilule ; elle avait vécu sa maternité comme une aliénation, elle n’était pas faite pour ça, elle n’avait pas connu la révélation de l’instinct maternel, elle avait même été profondément déprimée à la naissance et, si son mari ne lui avait pas trouvé quelques travaux de traduction, elle aurait fini sa vie sous antidépresseurs, elle aurait continué à arborer un sourire factice et à affirmer publiquement que sa vie était fantastique, qu’elle était une mère et une épouse comblée jusqu’au jour où elle se serait pendue dans la cave de leur petit pavillon de Friendship Heights. Au lieu de ça, elle s’était progressivement remise à travailler et, neuf ans après la naissance de sa fille, elle avait eu le coup de foudre pour un médecin anglais dont elle avait été la traductrice au cours d’un congrès à Paris. Elle avait quitté son mari et leur fille quasiment du jour au lendemain dans une sorte d’hypnose amoureuse pour s’installer à Londres avec cet inconnu, mais huit mois plus tard, pendant lesquels elle n’avait pas vu sa fille plus de deux fois, l’homme la mettait à la porte de chez lui au motif qu’elle était « invivable et hystérique » – fin de l’histoire. Elle avait passé les trente années suivantes à justifier ce qu’elle appelait « un égarement » ; elle disait qu’elle était tombée sous la coupe d’un « pervers narcissique ». La réalité était plus prosaïque et moins romanesque : elle avait eu une passion sexuelle qui n’avait pas duré.
Claire avait vécu aux États-Unis, à Cambridge, avec son père, jusqu’à ce qu’il meure des suites d’un cancer foudroyant – elle avait treize ans. Elle était alors rentrée en France auprès de sa mère dans le petit village de montagne où cette dernière avait élu domicile, aux alentours de Grenoble. Marie travaillait pour des maisons d’édition françaises, à mi-temps, et, espérant « rattraper le temps perdu et réparer sa faute », s’était consacrée à l’éducation de sa fille avec une dévotion suspecte. Elle lui avait appris plusieurs langues, enseigné la littérature et la philosophie – sans elle, qui sait si Claire serait devenue cette essayiste reconnue, auteur de six ouvrages, dont le troisième, Le Pouvoir des femmes, qu’elle avait rédigé à trente-quatre ans, lui avait assuré un succès critique. Après ses études à Normale sup, Claire avait intégré le département de philosophie de l’université Columbia, à New York. Là-bas, elle avait renoué avec d’anciennes relations de son père qui l’avaient aidée à obtenir ce stage à la Maison Blanche. C’est à Washington, à cette époque-là, qu’elle avait rencontré, à l’occasion d’un dîner organisé par des amis communs, celui qui allait devenir son mari, le célèbre journaliste politique français Jean Farel. De vingt-sept ans son aîné, cette vedette de la chaîne publique venait de divorcer et était à l’acmé de sa gloire médiatique. En plus de la grande émission politique dont il était l’animateur et le producteur, il menait une interview à la radio entre 8 heures et 8 h 20 – six millions d’auditeurs chaque matin. Quelques mois plus tard, Claire renonçait à une carrière dans l’administration américaine, rentrait en France et l’épousait. Farel – un homme au charisme irrésistible pour la jeune femme ambitieuse qu’elle était alors, doté en plus d’un sens de la repartie cinglant et dont les invités politiques disaient : « Quand Farel t’interviewe, tu es comme un oisillon entre les griffes d’un rapace. » Il l’avait propulsée dans un milieu social et intellectuel auquel elle n’aurait pas pu accéder si jeune et sans réseau d’influence personnel. Il avait été son mari, son mentor, son plus fidèle soutien ; cette forme d’autorité protectrice renforcée par leur différence d’âge l’avait longtemps placée dans une position de sujétion mais, à quarante-trois ans, elle était maintenant déterminée à suivre le cours de sa vie selon ses propres règles. Pendant vingt ans, ils avaient réussi à maintenir la connivence intellectuelle et l’estime amicale des vieux couples qui ont choisi de faire converger leurs intérêts autour de leur foyer érigé en rempart contre l’adversité, affirmant qu’ils étaient les meilleurs amis du monde, façon policée de cacher qu’ils n’avaient plus de rapports sexuels. Ils parlaient pendant des heures de philosophie et de politique, seuls ou au cours de ces dîners qu’ils donnaient fréquemment dans leur grand appartement de l’avenue Georges-Mandel, mais ce qui les avait liés le plus solidement, c’était leur fils, Alexandre. À vingt et un ans, après des études à l’École polytechnique, il avait intégré à la rentrée de septembre l’université de Stanford, en Californie ; ce fut pendant son absence, au début du mois d’octobre 2015, que Claire avait brutalement quitté son mari : j’ai rencontré quelqu’un. »

Extraits
« Avec son mari, elle formait l’un de ces couples de pouvoir que la société médiatique révérait, mais dans ce rapport de forces permanent où évoluait leur mariage, il n’était pas difficile de dire qui dominait l’autre. »

« Jean avait rencontré Françoise Merle trois ans après la naissance de son fils, Alexandre, dans les couloirs d’une association qu’il avait créée, Ambition pour tous, regroupant des journalistes désireux d’aider des lycéens issus de milieux défavorisés à intégrer les écoles de journalisme – une femme belle, cultivée, généreuse, qui venait de fêter son soixante-huitième anniversaire, et avec laquelle il vivait depuis près de dix-huit ans une double vie. Pendant des années, il avait juré à Françoise qu’un jour ils seraient ensemble; elle ne s’était pas mariée, n’avait pas eu d’enfant, elle l’avait attendu vainement; il n’avait pas eu le courage de divorcer, moins par amour pour sa femme – il y avait longtemps que son intérêt pour Claire était circonscrit à la vie familiale – que par désir de protéger son fils, lui assurer un cadre stable, équilibré. Alexandre avait été un enfant d’une exceptionnelle précocité intellectuelle, il était un jeune homme brillant, un sportif émérite mais, dans la sphère privée, il lui avait toujours semblé immature. Alexandre venait d’arriver à Paris pour assister à sa remise de décoration à l’Élysée : le soir même, Jean serait fait grand officier de la Légion d’honneur. »

« Sa mère, c’était un sujet tabou. Anita Farel était une ancienne prostituée toxicomane qui, après avoir eu quatre fils de trois pères différents, les avait élevés dans un squat du XVIIIe arrondissement. Jean l’avait retrouvée morte, un après-midi, en rentrant de l’école, il avait neuf ans. Ses frères et lui avaient été placés à la DDASS. À cette époque, Jean s’appelait encore John, surnommé Johnny – en hommage à John Wayne dont sa mère avait vu tous les films. Il avait été accueilli et adopté par un couple de Gentilly, en banlieue parisienne, avec son petit frère, Léo. »

À propos de l’auteur
Karine Tuil est née le 3 mai 1972 à Paris. Diplômée de l’Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l’information), elle prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans. En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Son roman Pour le Pire y est remarqué par Jean-Marie Rouart, alors directeur du Figaro littéraire. Quelques mois plus tard, son texte est accepté par les éditions Plon qui inaugurent une collection « jeunes auteurs ». Pour le pire, qui relate la lente décomposition d’un couple paraît en septembre 2000 et est plébiscité par les libraires mais c’est son second roman, Interdit, (Plon 2001) – récit burlesque de la crise identitaire d’un vieux juif – qui connaît un succès critique et public.  Sélectionné pour plusieurs prix dont le prix Goncourt, Interdit obtient le prix Wizo et est traduit en plusieurs langues. Le sens de l’ironie et de la tragi-comédie, l’humour juif se retrouvent encore dans Du sexe féminin en 2002 – une comédie acerbe sur les relations mère-fille, ce troisième roman concluant sa trilogie sur la famille juive.
En 2003, Karine Tuil rejoint les Éditions Grasset où elle publie Tout sur mon frère qui explore les effets pervers de l’autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).
En 2005, Karine Tuil renoue avec  la veine tragi-comique en publiant Quand j’étais drôle qui raconte les déboires d’un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes, Quand j’étais drôle est en cours d’adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.
En 2007, Karine Tuil quitte le burlesque pour la gravité en signant Douce France, un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative (en cours d’adaptation au cinéma par Raoul Peck).
Karine Tuil a aussi écrit des nouvelles pour Le Monde 2, l’Express, l’Unicef et collaboré à divers magazines parmi lesquels L’Officiel, Elle, Transfuge, Le Monde 2, Livres Hebdo. Elle écrit actuellement des portraits de personnalités du monde économique pour Enjeux les Échos.
Son septième roman, la domination, pour lequel elle a reçu la Bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères a été publié chez Grasset en septembre 2008 (sélection prix Goncourt, prix de Flore). Il paraît en livre de poche en août 2010.
Son huitième roman Six mois, six jours, paraît en 2010 chez Grasset. À l’occasion de la rentrée littéraire 2010, Grasset réédite son deuxième roman Interdit (prix Wizo 2001, sélection prix Goncourt). Six mois, six jours a été sélectionné pour le prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Interallié. Il a obtenu en 2011, le prix littéraire du Roman News organisé par le magazine styletto et le Drugstore publicis.
Son neuvième roman intitulé L’invention de nos vies est paru en septembre 2013 à l’occasion de la rentrée littéraire aux éditions Grasset pour lequel elle a été parmi les 4 finalistes du prix Goncourt. Il est actuellement traduit en Hollande, en Allemagne, en Grèce, en Chine et en Italie. Il a connu un succès international et a été publié aux États-Unis et au Royaume-Uni sous le titre The Age of Reinvention  chez Simon & Schuster. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma.
Le 23 avril 2014, Karine Tuil a été décorée des insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication. Le 23 mars 2017, Mme Audrey Azoulay, Ministre de la Culture et de la Communication lui décerne le grade d’officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
​Son dixième roman L’insouciance est paru aux éditions Gallimard en septembre 2016. il a obtenu le prix Landerneau des lecteurs 2016, a été sélectionné pour divers prix littéraires parmi lesquels le prix Goncourt, le prix Interallié, le Grand prix de l’Académie Française. Traduit en plusieurs langues, il a obtenu le prix littéraire de l’office central des bibliothèques. Les choses humaines, paru en 2019, est son onzième roman. (Source: karinetuil.com / éditions Gallimard)

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San Perdido

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En deux mots:
Un petit garçon trie des ordures dans une décharge de San Perdido au Panama. Sa force et sa volonté peu communes vont le conduire à devenir le défenseur du peuple, le vengeur des turpitudes et trafics des dirigeants d’un pays dont la corruption est un sport national.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les pas du superman du Panama

Le souffle de l’épopée, une thématique actuelle, un héros hors du commun: le voyage au Panama que nous propose David Zukerman avec son premier roman ne se refuse pas!

« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. » Dès les premières lignes de ce magnifique premier roman David Zukerman ne nous cache du destin de Yerbo Kwinton. Ce faisant, il parvient à ferrer son lecteur, avide de savoir comment ce petit garçon qui débarque un jour sur un tas d’ordures va devenir le super-héros de tous les sans-grades de ce petit port du Panama.
Felicia, qui a installé sa cabane à même la décharge est la première à être envoûtée par le regard du gamin, par sa force, par ses mains larges et musculeuses qui lui permettent de travailler vite et bien. Elle va le surnommer La Langosta «car ses mains sont comme des pinces». La ténacité et le culot de La Langosta vont aussi impressionner Tonino qui pourtant en en va bien d’autres. Le ferrailleur finira par accepter les conditions de l’enfant, d’autant plus habile négociateur qu’il est muet.
Felicia va le voir grandir, devenir un adolescent d’un mètre quatre-vingts. «En 1952, La Langosta a seize ans. «Son calme et la profondeur de son regard trop clair le vieillissent. Son silence le pare d’une auréole de sagesse, son sérieux est le gage d’un caractère mûr.»
Lui qui disparaît quelquefois pour rejoindre la baie de Port Sangre a déjà un premier fait d’armes à son actif. Il a puni Benito, un petit malfrat qui entendait le priver d’une partie de ses gains et déjà gagné le respect de toute une bande de jeunes.
Très vite, il va se placer du côté des sans-grades, de ceux qui jour après jour luttent pour quelques balboas, la monnaie panaméenne. Il quitte la décharge comme il est venu, travaille sur les docks et sur les chantiers où il doit aussi se battre contre les injustices et les traitements dégradants. Sa forte poigne fait plier les petits chefs avides de pouvoir. «C’est au cours des mois suivants que va apparaître le jeu de la «Mano». Il se répand sur les quais, puis dans les bars de Port-Sangre. Plus simple encore que le bras de fer que pratiquent les marins du monde entier, il devient rapidement une des attractions de San Perdido.»
En 1955 La Langosta étrenne le nom de Yerbo Kwinton et impressionne tous ceux qu’il croise. Il a déjà réglé son compte à un violeur et assassin d’une fillette et croisé le regard de Hissa, adolescente vendue à la tenancière d’une maison close. Il va aussi se frotter aux trafiquants et aux politiques corrompus.
Dans cette seconde partie du livre David Zukerman ne nous cache rien des ravages d’un pouvoir autocratique, d’une corruption généralisée, des exactions d’une caste bien décidée à conserver privilèges et gains.
Au sommet de cette pyramide le gouverneur Lamberto peut à peu près tout se permettre, notamment assouvir son appétit sexuel avec toutes les femmes qu’il juge digne d’accueillir son membre turgescent. Une frénésie qu’il va toutefois devoir réfréner, après le diagnostic du docteur Portillo-Lopez: sa blennorragie touche les actrices, les chanteuses, les cuisinières, les secrétaires et autres professionnelles et s’étend ainsi de manière galopante.
C’est sous le regard intéressé de son conseiller Carlos Hierro que le gouverneur va modifier ses pratiques sexuelles et découvrir la belle Hissa, provoquant la fureur de Yumna, son amante régulière installée au Palais et qui déployait avec ardeur tout son potentiel érotique. Fureur qui ne se calmera qu’une fois sa soif de vengeance assouvie.
Comme autant de rivières souterraines qui finissent par se rejoindre pour former un fleuve qui va jaillir et tout emporter, Yerbo va retrouver Hissa dans un final éblouissant consacrant d’emblée David Zukerman comme un conteur hors pair.

San Perdido
David Zukerman
Éditions Calmann-Lévy
Roman
450 p., 19,90 €
EAN 9782702163696
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule au Panama, dans une petite ville portuaire baptisée San Perdido

Quand?
L’action se situe de 1943 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme
qui réalise un jour les rêves secrets
de tout un peuple?
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera le rôle de justicier silencieux au service des femmes et des opprimés et deviendra le héros d’une population jusque-là oubliée de Dieu.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. « La Mano ! » crient-ils de leurs voix claires, et les petits vendeurs ambulants qui proposent des cassettes de Bob Marley ou de Tito Ramon reprennent le même appel. « La Mano ! La Mano ! » Pour quelques balboas, ils peuvent fournir également des enregistrements du poète Manuel Diaz déclamant l’odyssée de Kwinton, longue de mille vers libres.
Les marchandes de fleurs qui sillonnent le front de mer chaque matin avec leurs paniers emplis de jasmin et d’œillets noirs savent aussi l’histoire. La nuit venue, elles s’agenouillent dans les bordels de la place Dorée, excitant les clients en leur racontant comment Kwinton croisa un jour leur propre mère, la brûlant avec la glace de ses yeux. « Oui, mon amour, tu as le même regard. Tue pour moi ! Tue et je t’aimerai ! » chantent-elles lorsque les hommes s’accroupissent sur elles, rêvant qu’ils sont Kwinton. Et dans les bars louches du port, il y a toujours un tenancier complaisant capable de vous installer à la table que La Mano occupa jadis. « Mon père lui apportait un verre de porto blanc bien frais. »
Et c’est sans compter sur les chauffeurs de taxi qui proposent tous le même itinéraire lorsqu’ils chargent les touristes en mal de sensations fortes. Ils l’appellent « la route de Kwinton ». Elle passe par le boulevard Salvación, tourne devant la statue de Carlos Hierra, seizième gouverneur, qui croisa un jour le chemin de Kwinton, puis elle rejoint la rue des Pleureuses et sort de la ville par le boulevard des Négriers qui serpente à flanc de montagne.
Bientôt, les touristes enfouissent leur nez dans leur mouchoir et plissent les yeux de dégoût. Devant eux, s’étend la décharge publique qui coupe San Perdido en deux, comme une plaie humide et purulente. On dit que les pauvres l’ont placée là pour ne pas sentir la mauvaise odeur des riches qui vivent au-dessus d’eux. C’est ici que Kwinton passa une partie de sa vie, avec la Ghanéenne qui surveillait la décharge, classant les ordures, veillant à ce que les enfants affamés fouillent chacun leur tour parmi les fruits pourris et les viandes déjà vertes, leur interdisant d’éventrer les sacs de l’hôpital San Liguori à la recherche de médicaments périmés, de flacons d’éther ou de seringues usagées.
Puis les taxis empruntent la voie Palatina, que les pauvres surnomment « Ton Élégance pourrie », pour accéder au plateau Del Sol où se dressent les villas que dissimulent les bougainvilliers, les eucalyptus et les palmiers. Ils passent lentement devant les éclairs de marbre rose, de stuc et de granit qui percent çà et là la végétation de jardins si haut perchés que les effluves de la décharge ne peuvent les atteindre. Oui, c’est contre eux que se dressait La Mano, ces riches désespérément repus qui se dépêchaient d’oublier qu’ils l’avaient croisé, tellement ils redoutaient son pas silencieux.
Les taxis redescendent ensuite vers la place Dorée où Kwinton rôdait chaque nuit, hantant le coin le plus sombre des salles enfumées, derrière les rideaux de perles ou les tentures cramoisies des bordels qui, déjà à l’époque, ne désemplissaient pas, là où il croisa la belle H, celle qui dans son sommeil rêvait de son sourire.
Oui, pour quinze balboas, les touristes ont droit à l’autre histoire de San Perdido, celle dont les attachés d’ambassade rient avec condescendance lorsqu’au cours d’un dîner officiel un porte-parole américain ou anglais évoque La Mano en ouvrant de grands yeux avides. Les attachés racontent comment le gouverneur Hierra fit tuer, il y a quarante ans, un petit assassin des bas quartiers nommé Yerbo Kwinton. Puis ils haussent les épaules et sourient en serrant leur mâchoire sur de délicieux cigares portant une main gravée sur leur étui d’aluminium.
Car il en va ainsi des légendes : elles sont chargées de mensonges plus vrais que la vérité, elles font sourire les sceptiques et applaudir les naïfs. Le cortège d’anecdotes qui retracent la vie de Kwinton a circulé à travers la ville, enflant d’année en année, s’alourdissant de la salive intéressée de ceux qui gagnent leur pain en parlant. Aujourd’hui, l’histoire est devenue aussi bigarrée que le marché qui se tient chaque samedi sur la place Dorée. Pas un commerçant n’oublie de vendre une anecdote avec sa marchandise. Il crache par terre et se signe, attestant ainsi que sa parole est pure. Puis il ajoute qu’elle est tombée de la bouche d’un père ou d’une grand-mère ayant vécu l’époque de Kwinton à San Perdido la bien nommée, dont les GI qui la quittèrent en 1999 disaient déjà qu’elle était le trou du cul du monde. Et c’est tellement vrai, qu’hormis les putes et les cigares, rien n’attire ici les touristes.
Mais pour Rafat, qui regarde chaque soir la lave du soleil couler dans l’océan en écoutant l’arthrite faire grincer ses doigts, cette exagération révèle l’enthousiasme d’une ville qui jusqu’alors n’avait pas enfanté de héros. Et qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour le rêve secret de tout un peuple ?
Si on prête à Kwinton des pouvoirs qu’il n’eut jamais, Rafat peut attester qu’il en possédait d’autres, effrayants, dont le commun des mortels est entièrement dépourvu. L’utilisation qu’il en fit est affaire de morale. Mais peut-on avoir une morale lorsqu’on vit à San Perdido, ville oubliée de Dieu, royaume du marché noir et de la prostitution ? Ici, on dit souvent qu’une journée, si belle soit-elle, finit toujours par s’obscurcir.
Depuis quatre-vingt-dix ans que Rafat observe le phénomène, chaque soir il crache par terre pour conjurer le sort et vivre un jour de plus. Parfois, au cœur de la nuit, il a la sensation que quelque chose le frôle, une caresse glacée fait tressaillir son vieux cuir engourdi. Il se dresse brusquement dans son lit, écoutant le silence avec une intensité douloureuse, persuadé que Kwinton va apparaître, laissant l’une de ses mains glisser hors de l’ombre pour lui signaler sa présence.
Mais rien.
Rafat retombe en soupirant sur l’oreiller tandis qu’en lui tournent ces mots: « C’est fini, maintenant. » »

À propos de l’auteur
Né en 1960 à Créteil, David Zukerman a été successivement ouvrier spécialisé, homme de ménage, plongeur, contrôleur dans un cinéma, membre d’un groupe de rock, comédien et metteur en scène. Pendant toutes ces années, il a également écrit une quinzaine de pièces de théâtre, dont certaines furent diffusées sur France Culture, et quatre romans qu’il n’a jamais voulu envoyer à des éditeurs. San Perdido est sa première publication. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Bon genre

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Claude est une femme qui a réussi. Mais après testé son pouvoir de séduction à la terrasse d’un café, elle va se prendre au jeu et s’offrir à des inconnus. De plus en plus souvent. De quoi mettre en péril son couple et son job. À moins que ce ne soit pour écrire une nouvelle page de son histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Piège de Crystal

Inès Benaroya nous propose avec «Bon genre» un roman qui casse les codes en mettant en scène une femme qui se comporte comme un homme. Qui s’offre du sexe sans états d’âme, qui jouit de son pouvoir… À la fois cru et jubilatoire!

C’est l’histoire d’une femme qui a réussi. Un gros salaire dans une grande entreprise, des missions d’importance, une voiture de fonction. Elle est même quelquefois invitée par son patron sur son yacht. Une belle maison, un mari conciliant, une fille bien sage. À moins que leur couple soit déjà usé, maintenant qu’elle atteint la quarantaine.
Et c’est là que le bât blesse. La vie de Claude est trop lisse, trop prévisible, trop minutée. En s’accordant le droit de prendre un verre à la terrasse d’un café, elle se laisse aller à aguicher un homme en écartant les jambes pour lui monter ses sous-vêtements rouges. En se levant, ce dernier lui laisse un court message «J’ai aimé ce que vous m’avez offert. À demain».
Commence alors le début d’une double-vie pour Claude qui va profiter de quasiment tout son temps libre pour s’offrir du sexe. Du sexe sans sentiment, un peu à l’image du projet Prométhée qu’elle est chargée de suivre, fermer une usine centenaire avec deux cent employés, sans oublier les sous-traitants pour la santé financière du groupe. Côté sexe aussi, elle se trouve un nom de code, Crystal, la femme entreprenante qui va à la chasse aux hommes comme le ferait un homme. Un moyen de se sentir forte, libre. Et faire voler en éclats les règles de bienséance qui l’enserraient dans un carcan bien trop serré à son goût. C’est cru – forcément – mais c’est le reflet de cette boulimie qui va entraîner petit à petit Crystal à prendre davantage d’importance que Claude. Au point aussi de creuser le fossé qui la sépare de son mari, de sa fille, de sa mère ou encore de son amie. Mais peut-être est-ce le prix à payer pour gagner son indépendance?
Avec une parfaite maîtrise de la tension dramatique et une bonne dose d’humour, Inès Beneroya nous offre une réflexion acide et survitaminée sur les codes du genre, sur la place de la femme, sur la notion de pouvoir dans un couple. Quand une équipe de journalistes vient faire le portrait de la businesswoman qui a réussi, Claude se prête volontiers au jeu. Mais après avoir répondu aux questions, elle se met à écrire l’interview alternatif, répondant à des questions telles que «Est-il facile de donner son corps à des inconnus?» ou encore «Pouvez-vous nous faire partager votre état d’esprit? Ce qui vous passe par la tête à ces moments-là?»
Les réponses pourront vous surprendre, mais elles sont dans la droite ligne de cette initiative aussi périlleuse qu’exaltante, aussi risquée que salvatrice. Au point d’oublier Crystal pour faire naître la vraie Claude. Qui vous surprendra sans doute encore davantage!

Signalons la playlist du roman proposée par l’éditeur.

Bon genre
Inès Benaroya
Éditions Fayard
Roman
254 p., 18 €
EAN 9782213709826
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si j’étais un homme …, pense-t-elle, comment ferait un homme ?
Si j’étais un homme atteint d’un vague à l’âme inexpliqué, un homme à deux doigts de l’implosion, en butée de sa vie, assiégé par les colites spasmodiques et une terrible envie de baiser malgré son épouse à la maison. À une terrasse de café, une femme me tend un paquet de mouchoirs. Je la rejoins à sa table, je fais mine de m’intéresser alors que je n’ai qu’une seule idée, me pencher sur son visage au sommet de sa jouissance. Si j’étais un homme, je déciderais du tempo. La femme propose, l’homme dispose. La parlotte, ça va cinq minutes. Je suis un prédateur, je n’ai peur de rien, je passe à l’attaque, quand je veux, comme je veux.
Si Claude était un homme, ce livre n’existerait pas.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Quatre sans quatre 
Blog Les mots de la fin
Les chroniques littéraires de Virginie Neufville
Blog Abracadabooks
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Carobookine

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle le voit arriver de loin, par hasard son regard s’est détourné vers la droite et il vient de là, ni grand ni petit, ni jeune ni vieux, rien ne le démarque, lui plutôt qu’un autre, en plus elle ne cherche pas, elle est mariée, ni heureuse ni malheureuse, pas plus de raisons de se plaindre que de se réjouir, on a tous nos problèmes. L’homme n’a rien de notable si ce n’est ce détail, ça l’a toujours fascinée, la ville sème ses obstacles, comment font-ils pour ne pas trébucher, faut-il être passionné… La passion qui possède, voilà qui a de quoi l’intriguer. Elle est si cohérente, ses décisions, ses opinions, tout filtre par le tamis de sa raison, pas trop de place pour la passion, ce n’est pas vraiment par conviction. Donc l’homme avance vers le café où par hasard elle s’est installée. Cela ne lui arrive pas souvent, le hasard, incompatible avec son organisation, et pourtant ce jour-là, entre deux rendez-vous, une heure vacante et une place juste devant pour garer sa voiture, elle s’est dit, pourquoi pas, à l’improviste pour une fois. C’est dire comme sa vie est ennuyeuse. Ras le bol des sandwichs et du quinoa dans des bols plastique. Elle s’est arrêtée pour déjeuner.
Il marche en lisant. Voilà le détail. Ces gens-là, on en croise parfois, ils ont cette présence absente à la ville, ils trimballent leur bulle de mots et d’imaginaire et à les voir on se sent tellement arrimé, plombé par la gravité, alors qu’eux semblent voler. À pas lents, les yeux sur le livre, indifférent aux voitures, aux passants, aux oiseaux, aux femmes installées aux terrasses des cafés pour profiter du joli jour de fin d’été, en aveugle au milieu des dangers, il lit. Le secret, c’est la lenteur, dans le lent défilé de la forêt urbaine, muni d’un radar il voit au-delà des ombres, il évite les pièges et c’est comme un sixième sens. Elle ne se gêne pas pour l’observer, d’ailleurs ce n’est pas tant lui que son parcours, c’est risqué, ces gens-là sont cinglés, va-t-il lever le nez pour traverser ? Elle pense qu’il est comme les autres, qu’il ne la voit pas, parce qu’elle non plus n’a rien de remarquable, du moins c’est ce qu’elle croit, rien qu’une femme qui fait de son mieux, maman, épouse, collègue, fille, sœur, copine, cousine, voisine, douce, forte, féminine, masculine, autonome, ni soumise ni casse-couilles, intello mais pas trop, mince mais pas maigre, grande gueule pas énervée, sous contrôle permanent, elle n’en peut plus mais elle ne le sait pas encore.
Arrivé à sa hauteur, voilà qu’il s’assied, dos à la rue, une table de l’autre côté de l’allée où va et vient le serveur. C’est étrange, pense-t-elle, moi je m’installe toujours face à la scène pour ne rien rater du spectacle. I want to be part of the show. Lui veut sans doute ne pas être dérangé, d’ailleurs sans relever la tête il a posé son livre sur la table et il continue à lire, jambes croisées, une main dans la poche qu’il sort pour tourner la page, l’autre posée, l’index et le pouce en équerre sur le livre, une brise légère pourrait soulever le feuillet et lui faire perdre quelques précieuses nanosecondes. Elle continue à le regarder du coin de l’œil, puis son steak-frites arrive. Elle n’a pas fait les choses à moitié. Marre du chou et des cranberries. L’espace d’une heure, elle redevient carnivore pollueuse inconséquente et un Coca rouge pour couronner le tout.
Il n’est pas vraiment spécial, jean normal, chemise banale, pas de veste, mais il fait doux. Elle est encore bronzée, à peine revenue de la maison de location à deux cents mètres de la plage, enfants, amis, cigales, beaucoup de passage et de verres de rosé, pas vraiment reposée. Elle croise et recroise les jambes. L’année qui recommence. Tenir jusqu’aux prochaines vacances. Il ne bouge pas un cil. Elle est pourtant dans son champ. S’il lit en marchant, sa vision périphérique doit fonctionner. Se faire remarquer, être désirée, imprimer sa trace, briser un cœur, femme fatale, la Don Juane des cafés, pathétique sursaut d’existence bon marché et d’absolu au rabais. Il boit sa bière sans cesser de lire, elle attrape son sac en arquant les bras, dégage une épaule, elle a de jolies épaules qu’elle fait rouler si les jambes ne suffisent pas. Pourquoi chercher à plaire, c’est futile, stérile, elle fouille dans son sac sans rien chercher, puis elle le repose parce que ça ne donne rien. Il est peut-être pédé, pense-t-elle en coupant sa viande.
Elle aussi aime lire, mais elle n’a pas trop le temps et jamais de livre dans son sac. Dommage. Avec un livre. Un homme et une femme se croisent à la terrasse d’un café par un joli jour de fin d’été. Tous deux lisent. Il l’aborde, lui demande ce qu’elle lit, par politesse elle lui retourne la question, incroyable, c’est le même ouvrage – disons le même auteur pour faire plus crédible –, ils s’extasient de la coïncidence, ils digressent, les livres à emporter sur une île déserte, ceux qui ont bouleversé le cours de leur existence, elle invente, rien ne l’a jamais bouleversée, c’est un coup de foudre, ils échangent un baiser sans connaître leur prénom.
Oui, un café, non, pas gourmand, faut pas pousser. Un courant mélancolique la traverse. Les rêves sont des baleines. Ils finissent par s’échouer, ventre au ciel. Les femmes se transmettent le virus du rêve, de l’espoir et du grand frisson, ma mère, ma fille, et moi en sandwich, toutes victimes de l’illusion. En partant, elle va bousculer sa table et paf sa bière sur son livre, connard, va.
Elle porte sa jupe rouge, celle qui flotte sur sa peau brunie quand elle revient de vacances, une soie satinée qui capte la lumière. Un vent frais soulève quelques feuilles de marronnier rabougries, un mini-tourbillon d’automne et la vie valse, bientôt son anniversaire en hiver quand il fera froid et triste. Il lit toujours. Les pages tournent comme la roue de l’infortune, une poulie en entraîne une autre, le temps se roule en boule et une autre année sera passée. Elle pose la main sur le tissu. Son verre vide, il va partir. La ville va le happer et elle aussi va se faire dévorer. La soie patine sur sa peau. Elle fait glisser l’étoffe, découvre ses genoux ronds comme des galets, la naissance de ses cuisses profilées. Elle y travaille d’arrache-pied, au profilage, ce n’est pas inné. Elle s’incline, à peine un léger biais, vers l’allée où le serveur ne passe plus, la pause, la fin de son service ? Elle saisit son téléphone, beaucoup de mails arrivés pendant le déjeuner, elle soupire mais n’en fait pas trop, elle n’est pas tapageuse. Pour mieux lui faire face, elle pivote, les jambes de son côté dans l’allée, le buste en torsion, les coudes sur la table et l’air dégagé, elle écarte.
Attention. N’allez pas croire. Ce n’est pas une habitude. Certes comme tout le monde elle a eu vingt ans, elle a profité, pas cul-serré, mais pas marie-couche-toi-là non plus, d’ailleurs elle avait des principes, jamais le premier soir, jamais un inconnu, pas touche aux mecs des copines, et elle s’y tient, à ses principes, à la vie à la mort, la fidélité, l’honnêteté, elle a ses raisons, un paquet de bonnes raisons. Allez comprendre alors. Comment expliquer la chimie de l’instant, l’oblique d’un rayon de soleil sur ses genoux, la lassitude qui couve sous des dehors joviaux, le très léger parfum des feuilles en décomposition, et même le plateau de la table paraît doux sous sa main, toute cette douceur, quand c’est trop, c’est vraiment trop.
Son genou droit s’en va vers la droite et le gauche à l’opposé, en directe ligne des yeux rivés sur le livre. Elle écarte un peu plus, très concentrée sur son téléphone, débordée par ses obligations, tandis que ses jambes, ces follasses, n’en font qu’à leur tête, comme si elles s’étaient disputées, va-t’en toi, plus loin, me faire ça à moi ! L’air frais s’engouffre jusqu’à sa culotte rouge – le rouge, c’est pure logique, une mise en conformité des sous-vêtements avec sa tenue. Faut-il y voir un signe, le jour où elle se décide sur un coup de vent frais de fin d’été à écarter les jambes à la barbe d’un inconnu même pas beau ou jeune, sa culotte est rouge. »

Extraits
« J’aime. L’assertion de celui qui revendique et n’a pas froid aux yeux. Un manifeste exprimé à un temps qui le rend éternel. Ce qui est est ce qui sera. Le présent s’étend sur hier et demain, concentre le souvenir du moment, l’intensité du sentiment et la promesse d’un amour intransigeant. J’aime est une parole universelle, urbi et orbi, hic et nunc, un statement sans début ni fin, le vertige infini de la plus belle des philosophies, la solution à tous les problèmes. J’aime, j’aime aimer, j’aime celui qui m’aime, j’ai aimé, vous aimez, on s’aimera, il suffira d’y ajouter quelques lettres et ce sera l’apogée du je t’aime.
Ce que vous m’avez offert. Oh. Il a tout vu, tout compris, intelligence, clairvoyance, le cœur et l’esprit, le miracle de l’homme complet, lucide, et reconnaissant par-dessus le marché, le cercle vertueux de la générosité, corne d’abondance de la gratitude, le don d’une femme à un homme qui sait recevoir et donner, les deux moitiés d’une orange de nouveau fusionnées.
À demain. Inutile de préciser l’heure, l’endroit, la configuration, tous les détails vont de soi, complices, partners in crime, à demain l’amoureux du café acheminé par le plus prodigue des trottoirs, lecteur fou, mon fou d’amour, nous allons renverser les montagnes, siphonner les rivières, graver nos initiales dans la mythologie des couples passés à la postérité dont on ne peut évoquer l’un sans invoquer l’autre. »

« La vie reprend ses droits. Elle mâchouille des graines germées tout en survolant des newsletters électroniques, sur le qui-vive de l’information décisive qui lui donnera un coup d’avance, annote des to-do listes dont elle ne vient jamais à bout, améliore sa productivité comme s’il n’y avait pas de limite, gémit quand elle prend un kilo et le reperd aussitôt – la cellulite, si on la laisse s’installer, c’est foutu –, remporte tout un tas de victoires dans une guerre sans ennemi et s’endort pour quelques heures sur le torse ami de son mari – réveillée au cœur de la nuit, l’insomnie la tiendra exténuée jusqu’à l’alarme de son téléphone. »

« Tout le monde s’intéresse aux femmes, répond Ricky, c’est ainsi, de tout temps. Les hommes comme les femmes. Les hommes regardent leurs seins, leurs fesses, voudraient toutes les posséder – celles qu’ils trouvent belles, et les autres aussi –, ils voudraient les faire jouir ou pleurer, parce qu’ils en ont besoin pour se sentir puissants. Les femmes aussi regardent les femmes, elles cherchent où se cachent leur beauté, leur jeunesse, comme s’il y avait un secret à dévoiler, comme toi elles les admirent. Faut-il s’en réjouir? Au fond, c’est peut-être une chance d’être du genre qui fascine l’humanité tout entière… Qui voudrait être un homme, à choisir? »

À propos de l’auteur
Mère de trois enfants, Inès Benaroya est chef d’entreprise installée à Paris. Ses deux premiers romans Dans la remise et Quelqu’un en vue parus chez Flammarion ont été reconnus et loués par la presse. (Source : Éditions Fayard)

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