L’Épouse

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En deux mots
Vivian et Piper Desarzens s’installent à Gaza dans une villa mise à disposition par le Comité international de la Croix Rouge. Tandis que le mari part en mission visiter les prisons, son épouse cherche un jardinier qui l’aidera à agrémenter son nouveau lieu de vie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Un jardin à Gaza

Dans son nouveau roman Anne-Sophie Subilia nous propose de découvrir le quotidien d’un couple d’expatriés partis à Gaza pour le compte du CICR. Une chronique douce-amère depuis l’un des points les plus chauds de la planète.

Un couple d’expatriés emménage dans sa nouvelle affectation, une maison un peu à l’écart à Gaza, en Palestine. Employés par le Comité International de la Croix Rouge, ils bénéficient d’un statut particulier et savent qu’ils ne sont là que le temps de leur mission. Ce qui ne les empêche pas d’engager Hadj, un jardinier, afin que ce dernier plante des arbres, des légumes et des fleurs dans leur cour qui n’est que sable et poussière. Accompagné de son âne et quelquefois de ses fils, le vieil homme s’acquitte de sa tâche sous les yeux de Piper Desarzens, la maîtresse de maison.
Expatriée, elle tue le temps en attendant le retour de Vivian, son mari, parti inspecter les prisons de la région. Son occupation principale consistant à retrouver tous les expatriés au Beach Bar pour y faire la chronique de leur quotidien, se raconter et se distraire en buvant force verres, si les coupures de courant ne viennent pas mettre prématurément un terme à leur programme. Elle profite aussi du bord de mer pour se baigner. Quelquefois, quand l’emploi du temps de Vivian le permet, ils bénéficient de quelques jours pour faire un peu de tourisme, aller visiter Israël.
Si les paysages désertiques du Néguev ou les bords de la mer morte n’ont rien à voir avec ceux du cercle polaire où Anne-Sophie Subilia avait situé son précédent roman, Neiges intérieures, on y retrouve cette quête de l’intime derrière l’exploration de la planète. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la meilleure amie de Piper soit Mona, une psychiatre palestinienne. C’est avec elle qu’elle essaiera de comprendre la difficile situation de ce peuple sans pays, la «drôle de vie» qu’il mène. C’est en lui rendant visite à l’hôpital qu’elle constatera la situation difficile des orphelins et qu’elle se prendra d’affection pour l’un d’eux. Jusqu’au jour où on lui annonce qu’il a trouvé une famille d’accueil. Une nouvelle qui pourrait la réjouir, mais qui va la laisser en plein désarroi.
Paradoxalement, cette chronique douce-amère d’un quotidien peu enthousiasmant fait la force de ce roman. Ici, il n’est pas question de politique, encore moins de prendre parti et pourtant, au détour d’une chose vue, d’une difficulté rencontrée pour se procurer telle ou telle chose, on saisit parfaitement le drame qui se noue ici. La vie n’est pas seulement en suspens pour Piper et Vivian, mais pour tous ces habitants qui les entourent. À la différence que pour les expatriés, il existe une porte de sortie…

L’épouse
Anne-Sophie Subilia
Éditions Zoé
Roman
224 p., 17 €
EAN 9782889070251
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en Israël et en Palestine, principalement à Gaza.

Quand?
L’action se déroule en 1974.

Ce qu’en dit l’éditeur
Janvier 1974, Gaza. L’Anglaise Piper emménage avec son mari, délégué humanitaire. Leurs semaines sont rythmées par les vendredis soir au Beach Club, les bains de mer, les rencontres fortuites avec la petite Naïma. Piper doit se familiariser avec les regards posés sur elle, les présences militaires, avec la moiteur et le sable qui s’insinue partout, avec l’oisiveté. Le mari s’absente souvent. Guettée par la mélancolie, elle s’efforce de trouver sa place. Le baromètre du couple oscille. Heureusement, il y a Hadj, le vieux jardinier, qui sait miraculeusement faire pousser des fleurs à partir d’une terre asséchée. Et Mona, psychiatre palestinienne sans mari ni enfants, pour laquelle Piper a un coup de cœur. Mais cela suffit-il ?Plus que jamais, dans L’Épouse, Anne-Sophie Subilia révèle la profondeur de l’ordinaire. La lucidité qui la caractérise ne donne aucune circonstance atténuante à ses personnages.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Blog de Francis Richard


Anne-Sophie Subilia présente son roman L’Épouse © Production éditions Zoé

Les premières pages du livre
« Gaza, janvier 1974
Arrive une carriole tirée par un petit âne brun. Elle quitte la route Al-Rasheed, qui borde la mer, et s’engage dans l’allée à peu près cimentée de la maison. Elle passe la grille restée ouverte et fait halte plus près du mur d’enceinte que de la bâtisse, peut-être pour ne pas se montrer intrusive. L’âne comprend qu’il faut attendre, il piétine. Ses sabots claquent contre le ciment pour chasser les mouches, qui reviennent. Il trouve une touffe de foin dans le sable et entraîne la carriole un peu plus vers la maison. Son maître le laisse brouter. Assis en tailleur dans sa robe, sur le plateau de bois, l’homme regarde en l’air.
La première chose qu’il a cherchée des yeux depuis la route, c’est le drapeau fixé à une hampe au centre du toit-terrasse. Une plaisanterie collective parle du «grand mouchoir sorti d’une poche suisse». Ce jour-là, le tissu blanc ne faseye presque pas et, dans son affaissement, il mange la croix rouge. L’homme qui regarde longtemps ce pavillon flottant pense peut-être que le travail aurait pu être mieux fait pour éviter que le tissu se plisse aux heures creuses. Il éprouve une pointe de déception et de gêne pour les nouveaux arrivants. Leur drapeau ne devrait jamais s’enrouler. On devrait toujours voir la croix entière, même si la plupart des Gazaouis reconnaissent cet emblème au premier coup d’œil.
Il regarde en plissant les yeux, à cause du soleil blanc du mois de janvier. Il continue d’attendre sans oser descendre. Heureusement, les bêtes ne sont pas entravées par les mêmes règles de politesse. L’âne s’agite et commence à braire à sa façon, timide. Trois têtes de dromadaires viennent de faire leur apparition de derrière le mur et se frottent les unes aux autres, le museau bien tendu vers ce qui pourrait se manger. Le terrain d’à côté est une sorte de friche où ces animaux paissent librement. L’âne veut prendre ses distances et entraîne la carriole toujours plus près de la maison. Le maître dit quelques mots en arabe à sa bête, il parle aussi aux dromadaires.
C’est alors que surgit la femme sur le perron à loggia. Elle noue vite ses cheveux, enfile une veste en daim sur sa blouse. On la voit dans l’ombre, les gestes rapides, se retenant d’une main à la colonnade, elle glisse ses pieds dans des mocassins. Elle découvre une scène assez drôle et désolante dans son jardin – une vision un peu anarchique, qui confine aux situations de rêves : une carriole qui tourne sur elle-même, un âne au museau gris, un vieillard muni d’un fouet et trois dromadaires surgis du voisinage, arrachant autant d’herbes hautes que possible. À cet instant, le vieux maître semble incapable de guider sa bête qui caracole et finit par amener la carriole devant les jambes de la dame. Lui la regarde en baissant légèrement la tête. Est-ce un sage ? Un soufi ? Il porte un de ces bonnets brodés magnifiques, un kufi. La couleur bleu roi couronne sa vieillesse. Le couvre-chef lui vient à l’extrême bordure des sourcils et semble reposer sur eux. Ce sont d’énormes sourcils hirsutes, blancs et gris, splendides. Les tempes blanches leur font harmonie sur la peau foncée. On dirait un veilleur, aux rides gorgées d’ombre. Un de ces princes immortels, son bonnet bleu pour seule extravagance. Il touche son front et se présente. Hadj.
Hadj ? La femme semble chercher dans son esprit. Elle remarque qu’il est atteint de cataracte.
Il ajoute «Muhammad, garden».
Ça lui revient, tandis qu’elle fixe le cristallin opacifié du vieillard.
La proposition que leur avait faite le propriétaire, Muhammad, de faire appel aux services de quelqu’un pour le jardin.
— Oh ! Welcome !
Elle cherche du regard les mains de l’homme. L’une d’elles est restée cachée sous le caftan, mais l’autre se laisse entrevoir. À l’embouchure d’un poignet étroit se déploie une main raffinée, qui semble faire l’objet de soins et se ramifie en cinq doigts juvéniles, assombris au niveau des phalanges. Les ongles sont roses.
En pointant l’alliance qu’elle porte à l’annulaire, il lui demande où est son mari.
— Sinaï.
Il dit qu’il peut revenir une prochaine fois.
— Pourquoi ? Restez !
Elle le retient. Faisant le geste de l’invitation et d’une boisson, elle lui montre un endroit à l’abri pour l’âne et file à la cuisine. Dans la pénombre, elle se dépêche de préparer du café. Puis elle se ravise, tranche trois énormes citrons qu’elle presse et coupe avec de l’eau et du sucre de canne. Elle cherche quelques biscuits pour accompagner ce jus. Mais des cafards se sont réfugiés dans le paquet qu’elle secoue au-dessus de l’évier. Elle prend une grappe de dattes.
Lorsqu’elle retourne au jardin avec son plateau, la grille de l’allée est refermée. La cour est vide. Elle voit la carriole s’éloigner sur la route et, dans un nuage de sable et de poussière, bifurquer au carrefour. De dos, la tache claire de la robe qui ne se retourne pas. Seule la trace des sabots dans le sable du jardin atteste qu’elle n’a pas rêvé cette visite. Demi-lunes qu’au crépuscule le vent revenu commence à effacer.
Ils ont trouvé leur logement avec l’aide du bureau du CICR.
Quand le délégué est arrivé en novembre, tout était organisé, le contrat de location, les clés, une assurance et un semblant d’état des lieux. Des prix adaptés aux expats.
L’habitation n’était pas exactement prête, il avait fallu attendre le 10 janvier pour y entrer.
C’est une construction ocre un peu cubique, située à l’extrémité sud de la ville de Gaza, à un kilomètre du centre. Elle est assez isolée. Il n’y a guère que cinq ou six autres bâtisses, plus ou moins habitées, et ces terrains en friche, qui semblent inanimés, déjà rendus au sable, mais où parfois on parque des chameaux.
Au plafond de la loggia, Muhammad a fixé une balancelle en rotin. De là, on regarde la mer pardessus le muret d’enceinte. La maison, c’est comme si elle avait émergé du sable sous la forme d’un cube et qu’elle s’était durcie naturellement à l’air. Elle est sable, et celui-ci entre par tous les côtés. Il y en a dans les mailles du tapis, sous le tapis, dans les dents, à l’intérieur des fruits dès qu’on les entaille. Il crisse et on le croque autant que du sel.
La maison, c’est une poterie en pisé. Mais à l’allure un peu massive, comme peuvent avoir les châteaux de sable ou les plots. C’est ça que la femme a d’abord dit en arrivant, une poterie. Puis elle a dit, un château de sable.
L’un des murs est pistache, parcouru par une frise blanche meringuée. Il y a comme ça quelques détails originaux, comme ces volets de bois en accordéon et les grilles en fer forgé, très ouvragées, protectrices des fenêtres. On se sent tantôt dans une forteresse miniature, tantôt dans une résidence de nantis. L’élément central reste le drapeau de la Croix-Rouge, hissé sur le toit-terrasse, marqueur des zones de conflits. À lui seul, il transforme l’endroit. La femme est fière du drapeau sur sa maison temporaire.
Au début de leur installation, Muhammad, le propriétaire, vient presque tous les jours les aider. La maison qu’il leur loue « meublée » est pratiquement vide. Un lit, une armoire, une grande table à rallonges, quelques chaises. Les prédécesseurs ont finalement tout repris. La salle de bain est en travaux et sent bon le plâtre. Protégé par une bâche, son carrelage hélas fêlé figure un entrelacs d’oiseaux ornés et de grappes de raisin. Une curieuse fenêtre en losange permet d’apercevoir la Méditerranée. Muhammad s’emploie à organiser plusieurs trajets chez des marchands de Gaza. Il présente le couple européen au tisserand, au potier et au vannier. C’est ainsi que leur logis se remplit peu à peu de mobilier, de tapis, d’objets, de corbeilles et textiles de toutes sortes.
Un jour, il arrive en voiture, accompagné du vieux Hadj. Ce dernier porte un costume de flanelle grise raccommodé avec du beau fil rose qui surgit çà et là des coutures. Ils traversent le terrain. Le vieux monsieur se déplace à l’aide de son long fouet qu’il pique dans le sable. À chaque pas, il marque une brève halte et observe le jardin en terrasses inachevées autour de lui, hochant la tête comme si mille et une idées lui venaient à l’esprit, avec lesquelles il est d’accord. Ses sourcils florissants, hérissés, augmentent son expression étonnée et lui donnent un air sympathique et doux. Il boite, ou alors ce sont ses hanches qui le font claudiquer, et suscite la compassion. Muhammad et lui gravissent les quatre marches du perron et attendent sous la loggia après avoir toqué. Le propriétaire fait la conversation pour deux. Hadj, tu as vu mes beaux murs tout neufs ? Il tape du plat de la main sur la partie de façade repeinte en vert pistache. L’autre, mains jointes sur le ventre, se contente de sourire. Le propriétaire fait deux fois le tour de la maison et toque encore. Les clés il les a dans sa poche, mais il n’oserait pas entrer chez ses locataires sans y être invité, et ce n’est pas le but de l’opération. C’est ainsi qu’ils repartent bredouilles cette fois-là.
C’est un samedi quand ils reviennent. Cette fois, grâce à Dieu, il y a tout le monde. Le propriétaire Muhammad, le vieux Hadj, son âne, le délégué et sa femme.
— Here is Hadj. He is a farmer.
Sans attendre, Muhammad confie à la dame les grands sacs en plastique bleu qu’il tient à la main. Pain pita, olives et pistaches. Elle file à la cuisine chercher de quoi leur offrir à boire. Ils s’installent sous la pergola.
Hadj est venu avec ses deux cadets, Samir et Jad. Les garçons attendent près de la grille qu’on leur fasse signe. Pour qu’ils s’assoient eux aussi, on va chercher une planche derrière la maison et deux briques creuses en béton, il y en a des tas disséminées dans le jardin. La femme rapporte un coussin pour le vieux Hadj, qui n’en veut pas. Sur ces bancs de fortune enfoncés dans le sable, tous les six ont les genoux près du menton, mais semblent satisfaits. La lumière hivernale mordore la vigne nue et non taillée qui s’entortille autour de leur petite communauté improvisée du crépuscule. Ils auraient pu se mettre à l’intérieur, au salon par exemple, mais c’était mieux d’être au cœur du propos : au jardin.
Les deux cadets pouffent, intimidés par la femme qui les regarde. Leur père, le vieux Hadj, les gronde en arabe. La femme du délégué a remarqué qu’elle suscitait l’excitation. Son mari lui jette un coup d’œil. Il sort de sa poche de poitrine un paquet de cigarettes pour tout le monde. Hadj tape sur le dos de la main d’un de ses fils qui s’apprêtait à en prendre une. Le garçon glisse ses mains sous ses fesses. Son frère et lui regardent fumer la femme. Elle fume ses propres cigarettes, tirées d’un petit étui en daim. Elle tire longuement sur le filtre en levant le menton vers la voûte en vigne, puis expire en regardant dans le vague. Les deux garçons ont vu de telles scènes dans des films américains. Sans doute sont-ils impressionnés. Elle feint d’abord de ne se rendre compte de rien, puis écrase sa cigarette avant la fin. De dos, sa robe à col rond en flanelle et son catogan laissent entrevoir une nuque creusée et forte. De face, elle partage avec Samir et Jad les yeux verts des chats abyssins.
Le soir approche. L’apéritif se prolonge par des boîtes de thon, des câpres, des anchois, des fromages frais saupoudrés de zaatar. Le propriétaire boit du thé tiède à sa gourde, qu’il passe aux trois autres adultes.
Le délégué lui demande ce que Hadj prévoit de faire dans le jardin.
— Il va planter des choses, explique Muhammad en anglais.
Le délégué dit qu’ils aimeraient bien des fleurs si possible.
Pendant l’apéritif, les garçons commencent déjà à dégager l’une des terrasses les plus encombrées de détritus de chantier. Ils jouent au foot dans le sable, entre les palmiers, avec un petit ballon mousse.
Les voix sous la treille s’assourdissent. La femme enfile un pull en laine que son mari est allé lui chercher à l’intérieur. Il veut savoir quand Hadj commencera.
— Il ne sait pas, traduit Muhammad.
Cela dépend. Peut-être demain, peut-être la semaine prochaine. Mais il viendra régulièrement, soyez sans crainte. Ils n’ont pas encore été capables de conclure le contrat puisqu’aucun chiffre n’a été articulé. C’est la femme qui pose la question, en frottant ses doigts pour évoquer le thème.
— Combien il demande par heure ou par mois ?
Hadj comprend et secoue la tête.
— Il veut avant tout vous être utile, souligne Muhammad, qui se tourne vers le vieux Hadj pour lui rappeler ce dont ils sont convenus. Il faut oser aborder cette question. Tu as une famille à nourrir, Hadj. Tu as des petits-enfants à vêtir. Tu as une ferme dans un état calamiteux.
C’est le délégué qui vient avec une proposition mensuelle. Les horaires seraient libres et sans contraintes, explique-t-il. Hadj pourrait venir seul ou avec du renfort. Simplement, pour l’amour du ciel, plantez-nous des choses dans ce sable, disent ses yeux.
Le vieux Hadj paraît gêné, mais il accepte la somme offerte. Ce soir-là, sous les premières étoiles de Palestine, pendant que deux gamins jouent au foot dans un jardin de sable, on se serre la main.
La femme sort de sa maison dès qu’elle entend le trot des sabots sur la route. Elle voit arriver la carriole tirée par le petit âne brun. Ils s’arrêtent devant la propriété, près du muret. Elle avance vers l’animal, qui se laisse approcher. Rarement elle a vu un si doux visage. La peau fine, couleur taupe, … »

Extrait
« Elle retourne à la cuisine, se penche sur sa lettre et continue sa phrase. C’est que nous avons un jardin de sable. Son collier de grosses perles en bois lui fait un poids au cou. Du menton, elle joue avec. Elle raffole des kumquats, c’est peut-être pour ça que son collier ressemble à une rangée de ces petits agrumes. Elle s’interrompt une seconde pour se gratter le tibia. La maison aussi est remplie de sable, on s’accoutumera. Un rai de lumière entre dans le champ de la feuille de papier. La femme se décale, puis se lève. Elle se hisse sur la pointe des pieds et tire un casier en rotin poisseux. Elle tend encore le bras et saisir l’anse d’une tasse de camping. Chaque vertèbre affleure sous la blouse fleurie. Sa tignasse gonflée remplit le creux de la nuque. Elle s’énerve à chercher le sucre et le café. Quelque chose la fait sursauter, pivoter, guetter. « Vivian, c’est toi? » Mais il n’y a personne dans son dos. Lui est parti à l’aube. »

À propos de l’auteur
SUBILIA_Anne-Sophie_©Romain_GuelatAnne-Sophie Subilia © Photo Romain Guélat

Suisse et belge, Anne-Sophie Subilia vit à Lausanne où elle née en 1982. Elle a étudié la littérature française et l’histoire à l’Université de Genève. Elle est diplômée de la Haute École des arts de Berne, en écriture littéraire.
Elle écrit pour des ouvrages collectifs et des revues, pour la radio ou encore pour la scène avec Hyperborée, performance inspirée d’une navigation le long des côtes groenlandaises. Poète et romancière, elle est l’auteure de L’Épouse (Zoé, août 2022), abrase (Empreintes, 2021, bourse Pro Helvetia), Neiges intérieures (Zoé, 2020, Zoé poche 2022), Les hôtes (Paulette éditrice, 2018), Qui-vive (Paulette éditrice, 2016), Parti voir les bêtes (Zoé, 2016, Arthaud poche 2018, bourse Leenaards) et Jours d’agrumes (L’Aire, 2013, prix ADELF-AMOPA 2014).

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Les paradis gagnés

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En deux mots
Max Nedelec est désormais un homme libre qui n’aspire qu’à oublier la prison. Mais ses codétenus et une réforme pénitentiaire en chantier vous réveiller ses craintes. Un douloureux contentieux resurgit. Il va falloir l’affronter.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Max, la Bête et l’enfer carcéral

Pour son second roman Pauline Clavière a choisi de redonner du service à Max Nedelec, désormais sorti de prison. Mais est-il un homme libre pour autant? Son passé carcéral va venir le hanter, de plus en plus menaçant pour lui et ses proches. Un roman âpre, douloureux et sans concessions.

Pauline Clavière n’en a pas fini avec la prison et avec Max Nedelec. Dans Laissez-nous la nuit, son premier roman, elle suivait les pas d’un petit patron victime d’une justice aveugle nommé Max Nedelec. Ce dernier se retrouvait en prison où il subissait les dures lois de cet univers impitoyable.
Cette fois, on le retrouve sa peine purgée, au moment où il est à nouveau convoqué par la justice. Une demande qui l’inquiète, même s’il n’a rien à se reprocher, car il sait que tout peut déraper à chaque moment. En fait son cas intéresse les politiques chargés d’une réforme carcérale et qui aimeraient recueillir son témoignage pour étayer son opinion sur l’état des maisons d’arrêt. «La nourriture, les cellules, le personnel, la direction. Ils passent tout au peigne fin.» Une mission que n’accueille pas de gaîté de cœur Michel Vigneau, responsable de la prison, au centre d’un fait divers qui commence à faire couler beaucoup d’encre:
«Prison : enquêtes sur la mort de deux détenus passée sous silence
Au cours d’un incendie survenu dans une cellule début janvier, les prisonniers ont dû être évacués des derniers étages de la prison. Durant l’évacuation, un des détenus a été sauvagement assassiné et l’individu logé dans la cellule d’où semble s’être déclenché le feu n’a pas survécu.
Les deux hommes ont trouvé la mort à quelques minutes d’intervalle, dans des circonstances troublantes.»
Lui qui a toujours pris un soin particulier à ce que la prison ne s’invite pas au sein de sa famille aimerait préserver sa femme Caroline et sa fille Chloé du scandale qui s’annonce. Une fébrilité partagée par le commissaire Matthias Mallory et son équipe, par les avocats impliqués dans ces dossiers et par le ministère qui entend mener à bien la réforme sans faire de vagues.
Aussi quand il s’avère que Laure Tardieu, conseillère Afrique au Quai d’Orsay partage la couche de Max, les cercles médiatico-politiques sont aux abois. Car «la plus brillante analyste et connaisseuse de la région» peut leur mettre des bâtons dans les roues. D’autant qu’autour de Max gravitent d’anciens codétenus. D’abord les amis, Marcos Ferreira, hospitalisé pour un cancer et Ilan, un jeune homme réfugié syrien qu’il accepte d’héberger chez lui. Puis les toxiques Redouane Bouta, Julian Mandini et Mohammed El Ouazidi. «La bête c’était eux, une bête à trois têtes. La prison était leur territoire, la violence leur mode d’action.»
C’est durant le mois de juillet 2018, quand la France devenait championne du monde de foot pour la seconde fois, que Pauline Clavière situe son roman, qu’elle va faire se heurter la liesse populaire aux faits d’hiver sordides. Le choc n’en est que plus violent. Avec force détails qui cernent parfaitement la psychologie des personnages, elle nous démontre qu’on n’en a jamais vraiment fini avec la prison, que tous ceux qui s’y frottent sont marqués à vie. Il faut alors une incroyable force de caractère pour se libérer de ses chaînes, pour gagner les paradis.

Les paradis gagnés
Pauline Clavière
Éditions Grasset
Roman
400 p., 22 €
EAN 9782246825708
Paru le 6/04/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Dakar et l’île de Ré et un voyage vers La Baule en passant par Nantes, Le Mans, Chartres.

Quand?
L’action se déroule principalement en juillet 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’été à Paris. Certains marchent d’un pas léger dans ce paradis de pierre et d’histoire. D’autres espèrent l’oubli ou la rédemption, sous le soleil éclatant. Et tous croient au destin. D’une chambre d’hôpital au Parc Monceau, des allées feutrées d’un ministère à la Colline du crack, d’un commissariat au Conservatoire, les distances sont comme effacées par le fleuve…
Max est sorti de prison. Il retrouve peu à peu ses sensations d’homme libre, et Laure qu’il aime, et sa fille Mélodie, mais une ombre le suit: est-ce l’angoisse qui désormais recouvre tout ou ce qu’il a fait et vu derrière les murs de la maison d’arrêt? De temps en temps, une main glisse des photos dans sa boîte aux lettres. Ilan erre dans Paris, tel un faon blessé, il cherche son frère Amin et son père, venus de Syrie eux aussi. Laure n’a pas connu la prison, mais la violence dorée du pouvoir, sale comme une main, comme une passion mauvaise. Dans sa grande maison vient un autre Paris. Et une idée nouvelle, se révolter, mettre le feu au passé. Lui aussi a quitté sa cellule : Marcos est malade, il se bat et refuse les sentences définitives. Max lui rend visite. Maria, sa femme, aussi. Quant à Paula, sa fille, elle détient, sans le savoir, une clé mystérieuse. Un don grâce auquel, toujours, elle saura où le trouver.
C’est un Paris en habits d’été, où les femmes et les hommes poursuivent une quête. Cherchent-ils un refuge? Une échappée? Un dernier amour? ou simplement continuer à vivre sans les coups, les casiers judiciaires, les mauvais gestes? Tous se cherchent, se frôlent, se méconnaissent, parfois se désirent, souvent se menacent. La violence habite notre monde comme une prison, mais la douceur aussi.
Les paradis ne sont pas perdus: telle est la leçon de Pauline Clavière, dans ce roman noir et tendre impossible à quitter.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Bfmtv – L’invitée de Bonsoir Marseille
Blog Livres de Folavril


À l’occasion de la parution de son roman Les Paradis gagnés, Pauline Clavière s’est confiée sur ses habitudes de lecture et d’écriture. © Production Grasset

Les premières pages du livre
« GOÛTER COMME ON SE SAOULE À LA DISPARITION D’UN MONDE
Youkoub est mort. Ilan a vu la matière couler de sa bouche. Son âme en fuite.
Un grand spasme a soulevé sa poitrine du sol, aimantée par le ciel.
Comme Jésus.
Ilan est allé une seule fois dans une chapelle avec son père quand il était enfant à Damas et se souvient du gigantesque tableau qui l’avait effrayé. La croix avec les clous où ils avaient accroché Dieu. Ils avaient voulu tuer Dieu. Cela, il ne le comprenait pas.

Tout ça vient encombrer un peu plus sa mémoire. Il revoit les yeux de Youkoub chercher le ciel, juste avant de partir. Ses mains qui l’enserrent, racines surgies de son corps déjà terreux. Quand il a levé les paupières, il était trop tard, Youkoub mourait.
Ilan reste devant le cadavre aux muscles tétanisés. Le contour de toutes choses s’évanouit.
Et l’image de son père, de nouveau, danse devant lui. Ce jour-là, il lui a raconté, face au tableau dans la chapelle Saint-Paul de Damas, qu’il existait d’autres religions que la leur. Qu’il devait savoir que certaines personnes ont d’autres croyances, d’autres dieux.

Dans le babillement de la ville, le doux éclat du regard de son père vient le sortir de sa rêverie, s’intensifiant, jusqu’à devenir une lumière vive. Ilan sent son souffle chaud et l’odeur de sa barbe au jasmin. Il entend le bruit des charrettes et les sabots des ânes frappant le sol.

Allez, bouge mon gars, ça sert à rien de regarder ton copain. Il reviendra plus ! rugit un type au visage adipeux, balayant l’espace de sa main droite.

Ilan s’éloigne de la tente et bascule en arrière, heurté par les policiers portant la civière venue enlever le corps de Youkoub.
La poitrine de Youkoub, c’était comme le tableau où l’on voyait le Dieu des chrétiens, dans la même position, avec de grands rayons de lumière qui semblaient le hisser on ne sait où. C’était un tableau avec de jolies couleurs. Le bleu de la nuit surtout.
Après trois tentatives, les types ont finalement réussi à placer le corps sur leur brancard. Il est mal mis. Recroquevillé. Son visage tourné sur le côté et ses yeux même pas fermés.

Les autres les regardent passer. Pas un ne s’émeut. Juste Malek, débarqué de Libye, sur le même bateau que Youkoub. Mais les autres, Somaliens, Érythréens, Égyptiens, ils s’en tapent.

Youkoub est mort. Ça fera une bouche en moins. Il était devenu bruyant la nuit quand il chassait sa came, il lançait des cris déchirants. Pareils à ceux de la prison, quand ils enfermaient les gars au mitard.

Oublier.

Encore un camé ! Pas de doute ! Regarde-moi ces yeux ! Les flics se frayent un chemin entre les tentes, les formes molles et les excréments.

Ça se trouve c’est son copain qui l’a supprimé ? avance le plus jeune. L’a pas l’air serein, il ajoute en regardant une dernière fois Ilan, prostré à quelques mètres.

Penses-tu ! C’est la came ! La meurtrière, c’est toujours la même ici.

Ils enjambent les corps étendus. Rien ne bouge. À une dizaine de mètres un bénévole leur fait signe. Il baisse la tête avant de se lancer dans un laïus, comme quoi depuis la fermeture du centre de premier accueil, ils ne savent plus comment faire. Ces gens affluent toujours plus nombreux et pas assez de tentes, pas assez de nourriture.
Les associations se démènent, mais on ne peut pas faire de miracles, vous comprenez ? interpelle le jeune homme. La mairie nous laisse tomber. La porte de la Chapelle, c’est devenu la nouvelle jungle et personne ne semble s’en préoccuper.
Au début, les dealers distribuent la came gratis aux migrants et une fois qu’ils les tiennent, ils augmentent le tarif. Cinq balles le caillou, c’est pas cher ! Deux mille galériens entassés sur le seul nord-est de la ville ! Ça choque personne ? On va droit dans le mur ! Ces gens ne vont pas s’évaporer. Et il en débarque toujours plus !

Le récit a jeté un froid. Tout le monde sait que le camp ne peut pas être plus mal situé. La cartographie des enfers. La Colline, un genre de place forte de la drogue. Une pente de quelques centaines de mètres édifiée sur une ancienne déchetterie, où les dealers et les camés viennent faire leurs affaires. Évacuée des dizaines de fois, chaque fois reprise.

Au loin, à quelques centaines de mètres, les bénévoles s’affairent. Il est 8 heures et la file s’étire. Ils distribuent du café, du thé, quelques baguettes, de quoi tenir. Rien d’autre. La nuit a été longue. Déjà les premiers camés descendent de la Colline telle une armée en déroute. Ils invectivent les migrants, les bousculent, cherchent le contact, provoquent. Chaque matin c’est la même scène. Si les Égyptiens les laissent passer, les Somaliens les repoussent, les mecs tombent sur le sol comme des fruits gâtés tendant leurs mains décharnées à l’attention des autres, debout dans la file, qui au mieux les ignorent. Et le temps passe ainsi, dans le dix-huitième arrondissement de Paris, sur ce grand terrain vague entre le boulevard Ney et la Colline, la misère mendiant la misère.

Ils ont embarqué Youkoub. Ilan ne le connaissait pas depuis longtemps. Une semaine à peine. Mais il l’aimait bien. Il était paysan en Libye. Touareg aussi. C’est ce qu’il a eu le temps de lui dire. Il avait été enrôlé de force dans l’armée et avait dû s’enfuir après sa désertion.

Ilan attend son tour, comme tous les matins depuis des semaines. Il a vu faire les zombies. Lui aussi, il pourrait devenir une de ces créatures, s’il n’y prend pas garde. Son cerveau marche bien, il est jeune, plus vigilant, mais faut quitter cet endroit maudit. Rester ici, c’est devenir comme eux. Sans même s’en apercevoir.
Partir. Mais pour aller où ? Il faut chercher, demander aux bénévoles, aux gens autour s’ils ont vu un petit vieux chétif à la barbe assez longue et des yeux de félin. Une djellaba vert amande et le sourire, toujours. Un bonnet aussi, trouvé en chemin. Avec lui, un homme plus jeune, grand. C’est Amin, le frère d’Ilan. Des cheveux coupés très court et des yeux aux longs cils, comme lui. Il porte toujours le même T-shirt rouge, celui de l’équipe nationale de Syrie, avec inscrit dessus, en lettres blanches, le nom du capitaine Firas Al-Khatib ! Le roi Firas !
Pour Amin, Firas est un mythe. Une histoire qu’il porte fièrement sur son dos et qui lui rappelle qui il est. Un Syrien. Un battant. Firas a eu le courage d’assumer ses convictions face au régime d’Assad. Il est parti. Comme lui.
Qu’est-ce qu’il a pu lui rebattre les oreilles avec ses histoires de football. Ilan adorait écouter son frère s’emballer. Surtout pendant les longues nuits de marche, et les journées passées planqués. Il riait aussi d’entendre leur père s’exaspérer de la passion d’Amin.
À cet instant, Ilan donnerait n’importe quoi pour voir apparaître, dans la foule entassée sous le pont de l’échangeur A1, le maillot de Firas Al-Khatib. Il le suivrait n’importe où. Où qu’il aille, jusqu’en Turquie ou en Chine. Il se sent prêt à tout recommencer. Les semaines de marche, les pleurs, les reproches, le désespoir. Même la peur. Pourvu qu’il se présente de nouveau devant lui, avec, caché derrière son grand dos de supporter, le sourire de son père.
Ils croyaient avoir débarqué à Calais. C’est ce qu’on leur a dit avant de les disperser dans des centres grillagés dont Ilan s’est échappé. Mais ici, pas de mer, juste la ville et cette marée humaine aussi sombre que les eaux qu’ils ont traversées.
Il a couru longtemps dans la nuit entre les hurlements de la ville et les yeux aveuglants des voitures. Il s’est perdu, loin d’eux. Au matin, on l’a embarqué. On l’a accusé de vol, d’agressions, d’usurpation d’identité. Mais quelle identité ? Il est lui-même, fils de Mohammed Ben Ousa et Lila Ben Ousa, frère d’Amin Ben Ousa et de ses sœurs, disparues. Elles sont en Turquie avec leur tante. Avant de quitter la Syrie, ils ont voulu les retrouver puis, il a fallu changer de plan. On a changé leurs plans.
Il est midi. Il fait chaud. Il a dû renoncer à la file pour la nourriture. Plus rien, ils ont dit. « Reviens demain. » Ilan s’est assis, attend. Pense à eux. À sa soif. Il sent ses pieds se dérober, comme avant, quand il était là-bas.
La prison est en lui, se nourrit de sa peur, s’épanouit à son contact, dans ce décor métallique, presque le même, comme une répétition.

Il en est sorti, comme il y est entré, sans savoir pourquoi. Il y a eu le grand incendie et la mort du Serbe, puis un gardien lui a dit qu’il pouvait partir. Depuis, il traîne ici pour essayer de retrouver son père et son frère. Une seule terreur, y retourner. Tomber de nouveau entre ses griffes de fer. Qu’elle se dresse, une fois de plus, entre lui et le monde.

Ilan regarde la Colline sous le soleil. Elle est presque belle. Il tente de tromper sa faim. Elle lui déchire l’estomac. Des relents lui soulèvent le cœur. Le bruit des voitures au-dessus de sa tête qui filent sur l’A1. Des tentes, des poubelles, trois toilettes en plastique pour trois cents personnes et deux points d’eau.

Une ville montée de toutes pièces sous les ponts de l’échangeur de la Chapelle. Comme une verrue, sur le profil de l’autre ville, la vraie.

Les portes en métal du wagon se referment, coulissant l’une vers l’autre, pour n’en former plus qu’une, parfaitement infranchissable. Tout se confond en une cacophonie souterraine. Chaque matin, plusieurs mètres sous les sols de Paris, le même office. Un rituel collectif inaugure la journée. Le cœur capitale se met à battre, au rythme régulier des roues d’acier. Le tempo de la ville accompagne les milliers de trajectoires, irriguant ses nombreuses artères. De la station-ville Barbès aux boulevards saturés de pollution, jusqu’aux cours fleuries des immeubles du quatrième arrondissement, la vie se déverse dans Paris. Puis l’inonde.

Trop riche, trop misérable, trop nombreuse, trop rapide, trop ennuyeuse, trop sale, trop apprêtée, trop vieille, trop. Il est 7 h 30 et déjà, elle étouffe.

Chaque jour un peu plus enserrée par les bras du périphérique, elle cherche l’air. La journée se partage entre citadins, avec plus ou moins de justice, comme le reste ici. À cette heure où tous réclament leur droit à se rendre où ils veulent. Même si, à lire leurs visages sombres, tous ne le veulent pas vraiment. Dans ce pèlerinage quotidien, nombreux sont ceux qui, en chemin, ont oublié la raison de leur voyage.
Les pas se suivent, mécaniques, une chaîne sans début ni fin. Cette heure sacrée, dont seuls les Parisiens connaissent la menace véritable. Ce temps livré en offrande sur un mystérieux autel porte un nom, comme un secret de famille que l’on préfère taire.

L’heure de pointe.

Ma vue se dérobe. Les perspectives se resserrent. Un mur entre eux et moi.
Des formes ovales défilent, juchées sur d’autres, verticales et mobiles, comme autant de têtes sur des corps en cavale. Tour à tour sombres, claires, parfois sans couleurs. D’un gris qui tend à disparaître. Sous ma main qui épouse chacune de ses aspérités, la matière caoutchouteuse de la rampe métallique de l’escalator. Ondulante et visqueuse, telle la peau du serpent qui ingère sa proie. Des kilomètres de métal et de galeries avalés en quelques minutes à peine. Je suffoque. Mes tempes s’aimantent, la pression sur mon cerveau s’intensifie. La douleur hésite, oscille entre mes oreilles. Maintenant mes jambes s’enfoncent dans le sol.

Monsieur ! Monsieur !
Un homme a amorti ma chute, robuste comme une béquille. Je peux mesurer à tâtons sa circonférence. Il me rassure et me dirige quelques mètres plus bas. Il me fait asseoir sur une chaise jaune moulée comme un Lego. Mon corps se détend. Je le regarde me sourire. Immense. En sueur. Et ces mains. Comme des racines, juste pour moi.

Ça va aller monsieur ? La voix est perchée, presque enfantine.
Merci oui. Merci beaucoup.
Vous partiez tête la première dans l’escalator. Vous voulez que j’appelle quelqu’un ?
Ça va aller, merci, vraiment. Je vais mieux. Je mens difficilement. Toujours aveuglé par la douleur sous mon crâne.
Vous êtes sûr ? Faut que j’file, j’ai mon boulot qui m’attend mais j’peux quand même passer un coup de fil, si vous voulez ? Son visage m’apparaît en filigrane.
Merci, ça ira.

J’ai laissé ma tête entre mes genoux, le temps de reprendre un peu mes esprits. Mais mon cerveau sous la membrane s’est mis à se balancer un peu plus fort et j’ai bien cru qu’il allait se déverser sur les carreaux du métro.
Une forme grise et rose s’est payé une traversée sous le pont dessiné par mes jambes et m’observe. Sans manière. Comme le font les animaux. Ou les taulards. Un rat.

L’ami, t’as pas une clope ? Je te cause chef ! Oh !
En voilà un autre d’animal. Une longue liane de presque deux mètres de haut, enveloppée dans toutes sortes de lainages, couettes et autres tissus qui lui confèrent une silhouette surréaliste.
Vas-y, fais pas ton radin !

Je mobilise mes forces pour faire face. Le rat n’a pas bougé, le type non plus. Je fouille dans ma poche et lui tend une cigarette.
Merci mec, Dieu te le rendra.

Faut que je me sorte de là. Le sang circule de nouveau dans mes jambes. Je tente de retrouver mes médocs, dans la poche intérieure de ma veste. Calme-toi Max. Respire. Je sens mes vertèbres qui se décollent une à une et la foule autour qui se presse. L’air brasse des odeurs contraires. Une alarme, un sifflet régulier, automatique, retentit. Les portes s’ouvrent avec fracas. La foule se précipite et les voilà partis, gobés par la Bête.
Une inspiration, profonde. Cinq secondes. Expiration.

Eh, t’as pas un pétard mon frère ?
Le faux caïd, encore. Je prends de l’élan en me balançant du fond du siège. Un vertige. Je tente de mettre un pied devant l’autre. Méthodiquement. Dans le paquet abîmé, je retrouve un cachet que je gobe sec. Saleté d’effets secondaires. Des semaines que ça dure. Je n’aurais pas dû arrêter si vite. Ils le disent sur la boîte : voir un médecin. Mais pas le temps. Pas envie. Faut juste tout couper.

Eh mon pote, tu vas où ?

Le long ne me quitte plus. Sa voix me suit dans le couloir, force, comme pour être entendue de moi. J’hésite à me retourner, ce con me fait flipper. Un nouveau vertige me plaque contre un mur glacé. La sensation des carreaux rendus humides par les haleines me dégoûte et accentue ma migraine. J’ai envie de hurler. J’ouvre la bouche, réprimant un son de douleur quand la foule me propulse de l’autre côté de l’allée tout droit dans la gueule en papier d’un chanteur brandissant sa guitare électrique. Je me redresse. Attendre le reflux. Le brouhaha se fond lui aussi sous la lumière des halogènes. Merde. 7 h 48. Je vais être en retard. Pas la première semaine de boulot, Max, pas déjà. Bouge-toi. Mes jambes restent clouées au sol.

Cette fois c’est la bonne. 7 h 52. Faut que j’y arrive. C’est ma troisième crise en deux jours. Heureusement, la dernière, c’était sur mon canapé avec mon chien Beckett pour seul témoin. Il n’a pas senti la différence, lui.
Courage Max. Patrick m’a trouvé ce boulot, un CDI, direct. Pour m’aider à reprendre le cours de ma vie ils disent. Déjà, ils m’épargnent le terme réinsertion. Ils le gardent pour les cas sociaux, précisément parce qu’elle n’existe pas la réinsertion. Comme un Eden, un point de mire, quelque chose qui les fasse tenir. En vérité : Cassos un jour, cassos toujours, disait Marcos. Je me demande comment il s’en sort lui, s’il n’a pas déjà fumé toutes les compresses de l’hôpital.

J’envoie mes jambes à l’assaut du couloir et me surprends même à trotter vers la sortie. La crise est passée. Vite. L’autre agent immobilier doit m’attendre devant la porte, il n’a pas les clefs, Patrick me les a confiées. Il dit que c’est important que ce soit moi qui ouvre le matin. Il m’a déballé toute une théorie selon laquelle ce devait être moi le maître des clefs, après avoir été privé de ma liberté tout ce temps. Je l’ai écouté. C’est amusant, un promoteur immobilier qui philosophe, mais c’est un ami de longue date ! Et puis un boulot, pour les juges, c’est bien. C’est toujours mieux de montrer qu’on est sur le coup. C’est bon signe. C’est la garantie que vous êtes déterminé à faire les choses bien. Que vous tenez à votre place dans cette société. C’est important. D’en être.

Il est 8 h 03 quand je me rue sur la devanture de l’agence. Mon futur collègue n’est pas encore arrivé. Je reprends mon souffle. C’est bon. Je m’en suis sorti.

Sans cette satanée lettre, tout serait normal.

JE SAIS CE QUE TU AS FAIT, TU VAS PAYER.

Seulement quelques mots. Juste ce qu’il faut pour que mes poumons cessent de fonctionner. Cette petite phrase, sur une petite feuille, menaçante, qui contamine tout. J’ose plus la toucher, pliée dans la poche de mon jean. Ça me fait un drôle d’effet. C’est comme porter un déchet radioactif à la ceinture. Fallait pas la laisser traîner, pas que Mélo tombe dessus. Elle s’inquiéterait.
Je m’appuie contre le bureau en verre. L’autre agent arrive, déjà en nage. Il approche, s’effondre à moitié sur la poignée.

Salut Max, ça va ? Désolé je suis en retard, la galère ces embouteillages.
Son nom ? C’est quoi son nom déjà…
J’ai dû prendre un vélo pour arriver jusqu’ici, parole de Gandalf.

Tu as vu, la nouvelle du jour ! Une évasion. À la fraîche ! Un hélico, venu direct dans la cour de la prison, tu te rends compte ? Sous le nez des gardiens. Sans embrouilles. Ça fait rêver. Moi je suis comme un gosse. C’est un coup, faut que tu lises !
Il balance le journal sur le bureau.

Gandalf s’agite, brassant l’air en y mêlant son odeur d’oignon frit.
J’ai déplié le journal. À la une, comme sur la photo du fascicule. Celui que je pourrais réciter par cœur. Comme une brochure de prison témoin, la pelouse d’un vert éclatant, des barreaux d’acier étincelant et en second plan, distinctement, qui se détache de la façade blanche courant le long de la promenade, il est écrit : Centre pénitentiaire Sud Francilien. Mes mains se sont crispées sur le papier. Je me sens aspiré des mois en arrière, comme dans un vortex, le long couloir métallique.

Tout va bien Max ? Gandalf me fixe avec ses yeux de chouette.

Ça va merci. Juste quelques soucis. J’improvise en tapant ma poitrine avec mon poing.
Merde alors. Tu es cardiaque ?
Je souris.

Tu aurais dû me dire. Je vais me charger des biens du haut de la Butte et des locations sans ascenseur. Je suis désolé. Mais ne t’inquiète pas, on va s’organiser. Patrick m’a prévenu que tu n’étais pas tout jeune mais pas que tu étais cardiaque.

Il poursuit son soliloque.
La vue basse et l’allure abattue, il regagne son bureau et déplace son écran de manière à ne plus me voir.
Je souffle et reprends ma lecture :

Libération par AFP — 1er juillet 2018
Le braqueur Rédoine Faïd s’évade par hélicoptère d’une prison de Seine-et-Marne

Un peu de clim madame ? Madame ? Le chauffeur de taxi s’agace de l’indifférence de la dame qui s’est installée sur sa banquette arrière quelques minutes plus tôt, devant le terminal 2 de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Grande, hautaine, elle l’a à peine salué et depuis, elle l’ignore royalement. Tout juste 8 heures du matin et déjà cette chaleur à crever et ces clients à claquer.

Laure Tardieu sourit presque poliment dans le rétroviseur. Elle rêvasse, plongée dans ses souvenirs.
En voyant clignoter au loin les lumières de Gaborone, hier soir, suspendue dans l’avion qui la ramenait en France, elle n’imaginait pas qu’elle serait comme cela au réveil. À ce point déboussolée. Elle a bien pensé au décalage horaire, à ses traits tirés par l’air conditionné, ses pieds gonflés par la pression atmosphérique, la faim qui lui tiraillait l’estomac puisqu’elle avait renoncé au plateau surgelé, mais pas à ce genre de bouleversement.
Le nez collé à la vitre, elle se laisse envahir, submergée par cette nouvelle vague de souvenirs. Combien de fois cette autoroute ? Cette fatigue diffuse ? Ces embouteillages, l’humeur rageuse du chauffeur ? Trop, sans doute. Huit heures à peine passées et déjà le surnombre, la pollution, la chaleur écrasante.

Qu’est-ce qu’il peut bien faire à cette heure-ci ? Max. Son Max.
Se rendre à son nouveau travail. Agent immobilier. Pourquoi pas. Elle n’a pas répondu à son appel hier soir. Déjà en vol. Ce sera comment, après tout ce temps ?
Ils se sont retrouvés après son incarcération et il était changé. Ce n’était plus celui qu’elle avait connu. Ses gestes, son regard, même ses pensées semblaient différentes. Qu’est-ce qui a bien pu se passer là-bas ?
Elle est restée quelques semaines avec lui. Ils ont passé du temps ensemble. Mais ils ne se sont pas dit grand-chose.
Puis elle est repartie.

Le nord de Paris, ses immeubles fatigués, son périphérique, sa grisaille qui suinte dans le soleil franc. Ces terrains vagues, ces tentes, ces bidons de métal qui crachent des flammes et ces gens autour. Que s’est-il passé ici ? Laure s’empare de la poignée de la fenêtre et la fait tourner avec vigueur.
Madame, fermez la fenêtre s’il vous plaît ! Après ils vont tous se ramener. Je vous ai demandé si vous vouliez la clim ! Les sourcils du chauffeur se froncent dans le rétroviseur.
Une famille de roms débarque au feu rouge. Laure panique, elle tourne en sens opposé la manivelle de la fenêtre de toutes ses forces, mais l’extrémité de son châle reste coincée. Le mécanisme se grippe.

Paniquez pas madame, paniquez pas. Ôtez votre châle, voilà…
Le chauffeur ricane dans sa barbe.
Ah, ça dépayse hein ! ? Pas besoin de partir au bout du monde pour voir des indigènes pas vrai ? Quel spectacle quand on va chercher les Américains à l’aéroport. Moi je vous le dis, sont contents les touristes quand ils débarquent à Paris.
Le chauffeur rit puis s’arrête d’un coup.
Laure reste enfoncée dans le siège. Une odeur de poussière chaude imprègne la voiture. Elle étouffe, mais n’ose pas ouvrir la fenêtre de nouveau. Encore moins demander quoi que ce soit au chauffeur.
Savez, depuis qu’ils ont détruit la bulle, les migrants sont sous les ponts, c’est encore plus sale. Au moins avant, ils les mettaient dans la bulle, ils avaient un toit et on les voyait moins. Il la cherche du regard dans son rétroviseur. Tous ces gens qui font la queue pour de la nourriture, pieds nus. Et ceux qui errent. Ils font quoi sous l’échangeur, toute la journée ? Ils attendent quoi ?

Le taxi file en direction de Montmartre, Custine, la verdoyante rue Caulaincourt, ses arbres, ses cafés. Les premiers flâneurs. Le petit train de la Butte ralentit leur course. Le Sacré-Cœur sous la lumière crue. Et l’avenue Junot, confidentielle. Laure se laisse de nouveau rêver. Elle bascule sa nuque sur l’appuie-tête et ferme les yeux. Il lui tarde de retrouver sa maison, ses animaux empaillés, son jardin, ses odeurs de fleurs fraîches.
Le feu passe au vert et le taxi poursuit son chemin sous les arbres encore verts, le cimetière Montmartre, l’avenue des Batignolles. De nouveau les cafés, les épiceries italiennes, les boulangeries, le caviste, le fromager. La carte postale.

Dame ! Dame ! Un gant de ski frappe la vitre.
Laure fait un bond. Elle reste un instant sidérée.
Ça va madame ? s’inquiète le chauffeur. Il y a longtemps que vous êtes pas passée par le dix-huitième ? Il a un peu changé, c’est sûr ! C’est une sacrée merde de nos jours.
Pardonnez mon langage, mais c’est que, maintenant, on a toute la misère du monde.

Toute la misère du monde. À Paris.

Gino Nedelec observe la terrasse derrière le panneau où est proposé le menu du jour. L’organisation des tables lui paraît plus que douteuse, désordonnée, et ces fausses boules de buis en plastique de mauvais goût. Il déteste ces endroits.

Max lui a téléphoné la veille. Il voulait voir « son avocat », lui a-t-il dit en plaisantant à moitié. À propos de sa convocation au commissariat, puis autre chose aussi. Pas au téléphone !
Monsieur ? Pour boire un verre ? suggère la jeune femme en se retournant sur Gino.
S’il vous plaît. Par ici.
La queue-de-cheval dynamique l’aiguille vers une table à distance raisonnable d’un couple et des buis transgéniques. Il balaie du regard l’avenue Victor Hugo, ses platanes, son rond-point chic, ses boutiques de luxe, ses brasseries.
Lorsque Max arrive et s’installe, Gino se redresse sur son siège et sourit, mimant mal l’enthousiasme.
Comment vas-tu Max ?
Ça va, mais je suis inquiet Gino.
Ça ne va pas, donc, fait le neveu amusé.
Non. Enfin si. Mais je m’inquiète. La date de la convocation approche. Et je n’ai eu aucune précision. J’ai appelé tous les services du commissariat, mais rien.
Ils sont tenus de te donner le motif.
Je sais. Ils ne refusent pas. Ils disent qu’ils n’ont pas l’information. Ils bottent en touche.
Les mains de Max commencent à trembler, ses lèvres s’effacent un peu plus, elles deviennent pâles, presque bleues.
Faut pas paniquer, je vais les appeler demain, je suis ton avocat, j’aurai une réponse. J’ai des connaissances au commissariat du dixième et du dix-huitième. Reliquat de mes années Barbès.
Il peut se passer quoi, selon toi ?
Pas grand-chose. Tu as purgé ta peine, tu es clean depuis. Tu es clean ?
Gino a lancé ses grands yeux noirs dans ceux toujours grillagés de son oncle.
Oui, bien sûr. Qu’est-ce qu’on pourrait me reprocher ?
C’est la question que je te pose Max.
Ben rien.
Le cœur de Max se met à tressaillir. Son souffle se remplit de mille petits dards qui lui picotent la gorge. Il tousse bruyamment, en réponse de quoi le loulou de Poméranie installé sur le coussin de la chaise voisine se met à grogner.
L’air est devenu soudainement irrespirable. Max ne bouge plus, figé dans une position de contrition. Gino observe son oncle, ses lèvres entr’ouvertes, son regard assombri, ses mains enserrant une prise imaginaire. Elle est là, encore. Partout. La prison. Max est suspendu, ailleurs, absorbé tout entier par sa peur.
Max ! Oh Max ! Tu m’entends ?
Gino hume l’orage qui, déjà, agite le cœur de son oncle. Celui du saccage. Max est son otage. Il pose sa main sur celle de son oncle. Un contact. Sa peau fraîche, vivante, sur la sienne, glacée. Gino voit les yeux de son oncle s’éclaircir peu à peu. L’horizon se dégage, ses traits se détendent. Presque comme avant.
Max ! Tout va bien ? Ça t’arrive souvent ? De disparaître, de t’absenter. T’avais l’air complètement ailleurs.
Les médocs. J’ai arrêté de les prendre et mon cerveau fatigue. Parfois, j’ai comme des vertiges, des maux de tête.
Bien sûr, Max n’a pas l’intention de s’éterniser sur le sujet. Des modifications se sont opérées au plus profond de son être. Des changements irréversibles. On lui concède volontiers quelques absences, ses cigarettes fumées en trop grand nombre, les verres vidés trop vite, son manque d’appétit et son désintérêt pour les choses de la vie. En revanche, on s’irrite qu’il manifeste son étrangeté de manière aussi voyante. Cette chose curieuse qui fait désormais partie de lui et qui, de temps en temps, bondit de sa cage. Quand cela survient, Max s’excuse, Max se tait. Max se cache. Mais Gino n’est pas dupe. Il est sa famille, son avocat, presque un alter ego.
Tu prends quelque chose ?
De l’homéopathie. Sert à rien.
Hum. Je vois. Prenons les problèmes un par un.
Max aime bien cette façon mathématique qu’a Gino de le sonder.
La convocation. Tu n’as rien à te reprocher, clairement. Tu n’as pas eu de soucis. Ou plutôt tu les as subis. Je ne vois pas ce qu’ils auraient. Je penche plus pour une affaire dans laquelle tu serais témoin. Ou quelque chose de ce genre.
Gino avance ses pions avec ce qu’il faut de naïveté. Mais Max ne mord pas. Il esquive. Gino décèle dans son œil redevenu clair un vide, une interrogation.
À moins que toi, tu aies souvenir d’éléments qui puissent m’aiguiller et dont tu n’aurais pas pu me parler, avant.
Gino le fixe, à l’affût. Rien. Pas de réaction. Il joue sa dernière carte.
Tu m’as dit au téléphone que tu devais me parler de quelque chose d’autre que la convocation. C’est quoi ?
Les gestes de Max se troublent, tout devient flou, hésitant. Doit-il lui parler de ces mots qu’il garde contre sa cuisse ? Il se concentre et prend une inspiration.
Non ce n’était rien. C’est arrangé en fait. Une bricole avec Mélo.
Tout en déroulant son mensonge, Max se dit que Gino est un bon confident. Il pourrait lui en parler. Se délester un peu. Gino comprendrait. Ce serait un poids en moins. Un fardeau partagé. Puis il pourrait lui dire comment procéder, il saurait peut-être quoi faire, lui. Mais il faudrait être en mesure de tout raconter. Ce qu’il a tu à tout le monde. Y compris à lui-même.
La vérité sur la mort du Serbe.
Tu ne me dis pas tout, Max.
Max enfonce sa main dans sa poche et dépose le papier avec la diligence que l’on réserve aux explosifs, plié en quatre, sous les yeux de Gino.

La télé hurle dans la chambre 322 du bâtiment B du centre hospitalier Paris Nord. On l’entend depuis le couloir, avant même d’avoir franchi la passerelle. Une voix off, masculine, caractéristique des journaux télévisés, escorte le visiteur jusqu’à la chambre de Marcos Ferreira.
À 11 h 20, un hélicoptère s’est posé dans la cour d’honneur de la maison d’arrêt, qui n’est pas protégée par un filet, et trois hommes lourdement armés en sont sortis pour extraire Rédoine Faïd du parloir où il se trouvait…
L’enfoiré, pense Marcos les yeux planqués dans la mousse dessinée par les nuages à travers la fenêtre. Il aurait bien voulu qu’on déplace un hélicoptère pour lui aussi. Mais pour Marcos, pas d’hélico, pas d’évasion, pas de cavale, pas d’aventure. Juste elle, posée comme un sac à main au milieu de sa piaule. Belle et embarrassante.
Elle est là. Dos à l’écran, la bouche ouverte. Ses yeux cerclés de noir, ses deux galets d’onyx qu’il a tant adorés. Son élastique multicolore en étendard au-dessus de son crâne, ses ongles peints : sa femme. Comme à chaque visite, Marcos n’ose pas l’observer. Il garde les yeux soigneusement enfouis, avec le reste, amaigri par la chimiothérapie. Les dernières séances ont éprouvé son corps, réduit à quelques creux et bosses sur lesquels semble tendu un tissu de peau trop étroit pour les recouvrir tous. Un tissu rêche, fragile, dévitalisé. Maria doit le trouver répugnant. Cette pensée l’agace. Si ça se trouve, il lui fait penser à son père. À la fin, il était pareil. Sec comme un bacalao. Puis elle reste toujours des plombes, ils savent jamais trop quoi se dire. Après tout ce temps.
Et ton travail ? lui demande Marcos sur un ton qui se cherche tendre. Au lieu de ça, s’échappe une phrase d’une musicalité hasardeuse.
Bien, répond Maria, s’efforçant de pousser un peu plus la discussion. Elle est venue sans Paula cette fois et ce tête-à-tête l’embarrasse. D’abord, il y a toujours son arrivée. Elle ne sait pas trop où se placer dans la chambre. Puis sa voix, qu’elle redoute trop forte ou pas assez, son chignon qui se desserre et son fond de teint qui coule avec la chaleur dans la pièce. Marcos déteste la climatisation et insiste pour qu’on laisse le soleil de juillet taper contre les fenêtres, évidemment condamnées. Et ce maudit poisson qui les dévisage depuis son bocal. Sans bouger. Comme mort. Qui lui a mis cette bestiole devant les yeux ? Stupide.
À chaque visite, les mêmes questions qu’elle se pose depuis qu’on l’a transféré dans cet hôpital. Est-il soulagé d’être sorti de sa cellule ? Est-ce que certains de ses anciens amis sont venus le voir ? Pense-t-il à elle parfois ? À Paula, leur fille ?
Devrait-il retourner en prison après ? Après quoi d’ailleurs ?
Le travail, oui, c’est un peu plus compliqué avec la chaleur, mais je me suis fait des amies. Elles sont sympas et l’usine n’est pas loin. À quelques kilomètres de la maison. Avec le bus, la ligne 68, c’est vite fait… Paula me rejoint en revenant de l’école et on rentre toutes les deux. Elle me raconte sa journée.
Le visage de Marcos s’affaisse.
On parle de toi aussi ! Elle aime beaucoup tes lettres. Elle les relit. Elle s’est fabriqué un petit coffret en bois où elle les garde. Elle l’a peint, avec des fleurs dessus.
Marcos s’est redressé. Elle a fait ça, sa Paula. Juste pour lui. Avec tous ses mots, rien qu’à lui. Et elle l’a peint. Pour que ce soit joli. L’idée que sa fille ait fabriqué un objet où elle conserve tous les mots de son père le fait flancher. La boîte occupe tout son esprit. La marée afflue jusque sous la peau de son visage. Elle irrigue la pellicule aride sous ses joues. Un dernier frisson fait se déverser l’eau le long de sa face anguleuse, sous ses cernes, ses lèvres tiraillées. Hier encore, il les pensait desséchées pour toujours, plus de pluie, plus d’eau, plus rien. Le désert. La peau de Marcos boit tout, chaque goutte de cette crue salvatrice. Sa petite Paula.
Maria surprend les larmes de Marcos. Elle attend. Patiemment. Quand Marcos relève enfin la tête, elle s’approche de lui, dépose doucement dans ses yeux ses deux galets d’onyx et murmure à bientôt, comme on clôt un Notre Père.

Extrait
« Cette odeur, elle la reconnaîtrait entre mille. Ce mélange de poubelles des restaurants à deux sous et de pots d’échappement. Place Clichy. Toujours la même. Un capharnaüm de klaxons, d’insultes, de freins qui grincent, de piétons qui se heurtent avec, au centre, la station du métro d’où l’on sort comme projeté dans une arène. Un élan, avant de piler net devant le feu passé au vert. Rien n’a changé.
Le cinéma, le boulevard des Batignolles qui file tout droit, ses arbres feuillus, la promesse d’une promenade avec, au bout, un peu de paix sous l’intimité bourgeoise du parc Monceau. La place Clichy est toujours apparue à Laure comme un sas, une douane, une frontière entre deux mondes. Le dix-huitième arrondissement finissant, la naissance du dix-septième. Un carrefour plus qu’une place. Un hall. On ne s’y arrête pas, on transite. »

À propos de l’auteur
CLAVIERE_Pauline_©Olivier_DionPauline Clavière © Photo Olivier Dion

Pauline Clavière est journaliste, auteure d’un premier roman chez Grasset Laissez-nous la nuit (2020). Elle tient une chronique littéraire sur Canal plus dans l’émission Clique et anime Playlivre, émission dédiée à la littérature.

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Route One

MOUTOT_route_one coup_de_coeur

En deux mots
Hyrum Rock, propriétaire d’un immense ranch à Big Sur ne veut pas que la «California State Route One» empiète sur sa propriété. Il entend utiliser tous les moyens pour retarder le chantier géré par l’ingénieur Wilbur Tremblay qui doit non seulement se battre contre la topographie mais aussi la mafia.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La route la plus difficile à construire

L’épopée constituée par la construction de la California State Route One donne à Michel Moutot l’occasion de nous offrir un nouveau formidable roman. Derrière cette page d’histoire, l’auteur de L’America retrouve des hommes ambitieux, la mafia, l’amour et la mort.

Disons-le d’emblée. C’est une fois encore une réussite totale, un gros coup de cœur. Après nous avoir enchanté avec Ciel d’acier, son premier roman qui racontait l’édification des gratte-ciels de New York, puis avoir récidivé avec Séquoias et L’America, le roman de l’émigration, de la Nouvelle-Orléans à la Californie, voici donc son quatrième roman américain. Il nous entraine cette fois au sortir de la Première Guerre mondiale, toujours sur la côte ouest.
Les premiers chapitres nous permettant de découvrir les personnages qui vont se croiser plus tard à des époques différentes de leur vie. Le premier à entrer en scène, en 1935, est Hyrum Rock, propriétaire d’un immense ranch à Big Sur. Il voit d’un mauvais œil les engins de chantier et l’avancée des travaux de la route côtière qui vient manger une partie des terres que son père fait prospérer.
On part ensuite dans le Maine vingt ans plus tôt. A St Clouds vit un orphelin, Wilbur Oak. Le garçon de huit ans découvre que son pensionnat est isolé à la suite d’intempéries qui ont détruit le pont qui les reliait à la ville. Il se promet alors de devenir un as du génie civil.
On remonte ensuite jusqu’en 1847, à l’époque des pionniers comme Samuel Brannan et Moses Rock. Missionné par les mormons pour trouver un endroit où leur église pourrait suivre ses préceptes sans être inquiétée, il crée New Hope avec une poignée d’hommes et de femmes. Cette terre vierge, situé à un confluent de rivières non loin de Monterrey, finira par convenir à Moses qui décide de ne pas suivre les colons qui partent pour Salt Lake City. Il entend profiter de l’espace qui est mis à sa disposition et laissera à son fils un domaine de vingt mille hectares au bord de l’océan. Et le secret de sa fortune.
Puis on retrouve Wilbur. Adopté par le couple Tremblay, il va pouvoir réaliser son rêve et devenir ingénieur civil. Une réussite que sa mère ne verra pas, emportée par un cancer. Son père, victime de la grande dépression, perd son emploi, sa maison et sera sauvé in extremis par son fils adoptif qui l’emmène avec lui au Nevada où l’attend son premier grand chantier, le barrage de Boulder près de Las Vegas. Les conditions de travail et le respect très approximatif de la législation et de la sécurité heurtent sa morale. Et comme son père, engagé comme croupier dans un casino, refuse de truquer les parties, il préfèrent fuir vers la côte.
C’est là, autour de Big Sur, que Wilbur Tremblay retrouvera du travail et se heurtera à Hyrum Rock. Sur la partie la plus difficile de cette California State Route One, il devra aussi composer avec les prisonniers de San Quentin, main-d’œuvre mise à disposition pour aider à la construction de la route en échange de 35 cents par jour et d’une réduction de peine ainsi que des hommes mandatés par le plus célèbre des détenus d’Alcatraz, Al Capone.
On l’aura compris, ce chantier focalise l’attention, les ambitions, les trafics. Mais offre aussi une voie vers la liberté, y compris pour les femmes vivant sous le joug de Hyrum Rock. Il donne aussi à Michel Moutot l’occasion de nous offrir un nouveau grand roman, plein de bruit et de fureur, de drames humains et de grandes avancées, de sentiments à fleur de peau. La fin de époque et l’émergence d’un Nouveau Monde, un tourbillon dans lequel on se laisse emporter avec énormément de plaisir, un peu comme si Alexandre Dumas avait croisé la route de John Steinbeck !

Route One
Michel Moutot
Éditions du Seuil
Roman
320 p., 20 €
EAN 9782021455670
Paru le 6/05/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement en Californie, à San Francisco, Los Angeles, Monterey, Big Sur, New Hope. On y évoque aussi le Maine et St Clouds, New York et Salt Lake City.

Quand?
L’action se déroule de 1845 à 1937.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’aube du XXe siècle, des hommes intrépides bâtissent la mythique route One, balcon sur l’océan Pacifique qui longe la côte ouest des États-Unis, de la Californie du Sud aux confins du Canada. Mais le destin du jeune ingénieur chargé de tracer la voie sur ces terres sauvages va croiser celui du dernier grand propriétaire terrien de Big Sur, mormon polygame à la fortune mystérieuse, prêt à empêcher toute intrusion dans son domaine et préserver ses secrets.
La construction de la route One, c’est aussi la parabole de la fin d’un monde, poussé dans les oubliettes de l’Histoire par un autre. Le XXe siècle et ses machines rugissantes remplacent le XIXe siècle, la pelle mécanique chasse le grizzly. À l’autre bout de l’Amérique, la dernière route part à l’assaut des falaises du Pacifique et met le point final à la conquête de l’Ouest.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« 1
Big Sur (Californie)
Mars 1935
Il entend la machine avant de la voir. Le souffle rauque d’une bête de fer et de charbon, toutes les trois secondes. Grincements de chenilles, grognements mécaniques, craquements de roches, volutes de fumée et de poussière au-dessus du canyon. L’écho du bulldozer se mêle à la rumeur du Pacifique, la couvre par moments. C’était donc vrai. Ces maudits ouvriers ne sont plus armés que de pelles, de pioches et de brouettes. Le monstre de métal qu’il a vu débarquer d’un navire à Anderson Landing et monter vers le chantier, comme un insecte géant écrasant tout sur son passage, est entré en action. Une pelle à vapeur. Hyrum Rock en a vu une à l’œuvre, l’an dernier, dans le port de San Francisco. Menace de fer et de feu, symbole du siècle nouveau, barbare mécanique, elle viole le paradis perdu de la côte sauvage. Son godet, au bout du bras articulé tendu de câbles, abat le travail de dix hommes. Il mord la terre brune, arrache le maquis, change le sentier muletier en piste où deux automobiles peuvent se croiser. Une cicatrice à flanc de montagne. « Ma montagne. Mes terres. Saloperie de route.»
Le rancher détend les rênes de sa jument, qui part au pas vers un bois de séquoias. Derrière lui, les sommets arides de la chaîne de montagnes Santa Lucia accrochent les nuages, dans un ciel céruléen. Un paysage de cyprès couchés par les vents du large, bosquets de pins Douglas dans les vallons, maquis impénétrable où les nuances de vert se marient au jaune des genêts, prairies salées par les embruns, sentiers millénaires des Indiens Esselen, ravins profonds où chantent des torrents, falaises sombres en à-pic sur les flots, chutes d’eau douce sur des plages de sable clair. Au loin, l’infini du Pacifique, son bleu cobalt, ses caps, ses récifs, ses îlots couverts d’oiseaux, ses forêts d’algues géantes, ses rouleaux couronnés d’écume, ses horizons mouvants où courent les tempêtes.
Quarante ans qu’il parcourt à cheval cette terre où il est né, où ses ancêtres mormons ont trouvé refuge, et jamais Hyrum Rock ne s’est lassé de sa majesté, de sa sauvagerie, de son incandescente beauté. Ce sentiment d’immensité, de fin du monde ; ce refuge où le continent s’achève, dernière piste à l’ouest de l’Ouest, où le temps semble s’être arrêté, où une Amérique éternelle se jette avec fracas dans l’océan, où ils ne viendront jamais les déloger.
Get up into the mountains, disait la prophétie, « Réfugiez-vous dans les montagnes ». Combien de fois l’a-t-il entendue, dans la bouche de son père, de sa grand-mère ?
D’une pression du mollet, il dirige sa monture vers la crête, à travers les touffes d’armoise odorante et de sarrasin sauvage. L’ombre portée, sur la végétation, d’un oiseau de proie lui fait lever la tête. Un condor de Californie plane en cercles concentriques. Il épie, lui aussi, les intrus qui profanent le silence et l’isolement de la côte la plus escarpée et la plus inaccessible de l’Ouest américain. « Il est descendu du pic Junipero Serra, se dit Hyrum en cherchant dans une fonte de selle sa lunette de marine. Il en reste quelques couples, là-haut. Des mois que je n’en avais pas vu. Il va falloir rentrer les veaux nés la semaine dernière. » Grossis douze fois, la tête rouge et le bec crochu sont tournés vers la côte et la rumeur du chantier. Le rancher baisse la longue-vue, la garde en main le temps d’arriver au sommet de la colline. Le cheval comprend qu’il ne faut pas s’engager dans la descente et s’arrête entre deux chênes à tan. Les voilà.
Ils n’ont pas tracé leur route, cette coast road de malheur que les spéculateurs et les milieux d’affaires de Monterey réclament depuis des lustres, en suivant les courbes des collines, arabesques de l’ancienne piste indienne. Ils ont tiré droit, au plus court, au plus violent, à flanc de montagne. À la dynamite. Les explosions et leurs champignons de poussière rythment les jours et se rapprochent des terres du ranch Rock. Son sigle, un double R dans un cercle de feu, sur les troncs, les barrières ou en travers des pistes, et la réputation de son propriétaire ont longtemps suffi à éloigner curieux, policiers, voleurs de bétail ou chercheurs d’or. Mais ceux-là sont d’une autre trempe, d’un autre temps. Ils arasent, bouchent, déboisent, éventrent, détruisent. Ils ont bâti un pont de béton monumental pour franchir le canyon de Bixby, dont le rancher pensait qu’il le protégerait à jamais des envahisseurs. Les actions en justice, les tempêtes d’hiver, glissements de terrain, éboulements, incidents mécaniques, accidents mortels, rios en crue les ralentissent mais ne les arrêtent pas. La grande crise économique les a immobilisés un temps au sud de Monterey, mais ils ont repris.
« Leur route est une balafre. Une cicatrice dans mon paysage. Mon ranch. Mon royaume. Mon grand-père n’avait pas choisi par hasard ces confins perdus de la côte californienne. Il fuyait les persécutions, les arrestations, les procès, la prison, la chasse aux mormons. Les Rock ont vécu heureux dans ce bout du monde pendant près d’un siècle, libres de conserver leurs coutumes, de pratiquer leur religion et la polygamie sans que quiconque vienne mettre son nez dans leurs affaires. Une visite du shérif, fatigué par deux jours de selle, tous les deux ou trois ans, un coup de gnôle, quelques billets et à la prochaine. Mais, avec cette route, Monterey et ses fonctionnaires, les lois californiennes et fédérales, les curieux, les journalistes et les spéculateurs ne seront plus qu’à quelques heures en automobile. Ils arrivent, ils nous rattrapent. »
Hyrum enlève son Stetson, le laisse pendre dans le dos par la jugulaire, s’essuie le visage d’un revers de manche, lève la lorgnette.
À mi-pente, cent mètres au-dessus des vagues qui roulent sur les rochers et lèvent un voile d’écume irisé par les rayons du soleil, l’engin semble en équilibre sur un chemin trop étroit. Un panache de fumée noire, deux jets de vapeur, et son bras, comme la trompe d’un éléphant d’acier, s’abat sur un monticule de terre meuble. Le godet se rétracte, s’emplit, la pelle tourne d’un quart de tour et lâche son contenu dans la pente, soulevant un nuage chassé vers le large. Les pierres plongent dans les vagues, soulèvent des gerbes blanches, les flots se teintent de brun. La pelle se retourne, attaque à nouveau la montagne. Le cavalier ajuste le réglage de sa lunette. Il tente d’apercevoir le conducteur de l’engin, dans la cabine marquée « Lorain, OH » en lettres rouges. Impossible, les vitres sont couvertes de poussière. Il distingue en revanche un homme en casquette, jodhpur et bottes de cuir lacées jusqu’aux genoux qui lève un bras et porte à sa bouche un sifflet, dont il entend l’écho. La bête mécanique s’immobilise. Elle entame une marche arrière, au claquement sec de ses chenilles, dévoile un rocher de la taille d’une automobile, en pierre sombre, posé en travers de la voie. Trois ouvriers approchent, poussant une charrette sur laquelle fume et crache une machine plus petite. L’un d’eux saisit les poignées du marteau-piqueur, le pose contre la roche. Hyrum voit l’homme tressauter au rythme de l’engin, dans un nuage de vapeur et de poussière. Il reconnaît le bruit sec et saccadé qu’il a déjà entendu, porté par le vent, depuis ses pâturages de Garrapata Creek. Il descend de son cheval, l’attache à une branche, relève la lunette. Dix minutes plus tard, la charrette recule. Un homme s’agenouille sur le trou, y glisse deux bâtons de dynamite, s’éloigne à reculons, tirant un fil entre ses jambes. Il le tend à l’homme aux bottes de cuir qui l’introduit dans un boîtier, soulève une manette. Ils se mettent à couvert derrière la pelle à vapeur. L’explosion projette le rocher dans le précipice, avec la force du Cyclope tentant d’écraser la galère d’Ulysse. Son écho rebondit sur les parois du canyon, le champignon de poussière monte et s’étire vers l’océan.
« Ils sont là, se dit Hyrum. Les amis à Monterey, mes contacts à San Luis Obispo, les recours des avocats ne les arrêteront pas. Il va falloir passer à autre chose. »

2
St Cloud’s (Maine)
Avril 1915
Ici à St Cloud’s, bourgade forestière fondée dans une vallée encaissée du Maine par des bûcherons québécois au milieu du XIXe siècle, les charpentiers savent qu’avant d’attaquer les chantiers estivaux ils doivent au printemps reconstruire les ponts de rondins victimes de la débâcle et de ses crues. Tous ne sont pas emportés, mais ils doivent être au mieux vérifiés et consolidés, au pire démontés et rebâtis avec des troncs plus gros, en sachant que tout sera certainement à refaire l’année suivante.
Ici, pas de métal ou de béton armé, pas d’asphalte et de peinture, de panneaux de signalisation, comme sur les routes de la côte. Dans le centre du Maine, les pistes sont en terre, les communautés rustiques et les structures en rondins.
Après les deux ouvrages aux entrée et sortie du bourg, le pont le plus important, et le plus surveillé, est celui menant à l’orphelinat. Isolé sur sa colline, l’établissement du Dr Larch en dépend pour son ravitaillement. Et c’est au changement du régime alimentaire que les pensionnaires comprirent, malgré les dénégations maladroites des infirmières, que les travaux de renforcement de l’été n’avaient pas suffi et que le pont avait cédé.
– Des lentilles pour la troisième fois de la semaine et du pain dur comme du bois, moi je vous dis qu’il n’y a plus de pont, a lancé un grand. Vous vous souvenez des pluies de la semaine dernière ? Trois jours de déluge ? Il a été emporté, c’est sûr. On est coincés ici comme sur une île. Demain matin, on se lève tôt et on va voir. Qui est partant ? Pas toi, Wil. Tu es trop petit.
Mais Wilbur Oak, huit ans, s’est réveillé au chant du coq, a enfilé ses brodequins et suivi, sans demander leur avis, les trois garçons qui filaient en douce par la buanderie.
– D’ac’, Willie. Mais si tu nous ralentis ou si tu te plains du froid, on te laisse sur place.
– Promis, j’aurai pas froid.
Ils passent par le jardin, rasent le mur du potager, sortent par la porte de bois vermoulu dont un gond a cédé depuis longtemps, courent en gloussant dans la prairie mouillée jusqu’à l’orée de la forêt de chênes. Le grand marche d’un bon pas. Son allure rassure les autres, qui peinent à le suivre mais pensent qu’il sait où il va, ce qui est loin d’être le cas. Par chance, ils aperçoivent la piste en contrebas. Ils se cachent derrière des troncs au passage de deux cavaliers (un adjoint du shérif et le maire de St Cloud’s, que les orphelins ne connaissent pas), puis descendent sur la route et les suivent en trottinant à bonne distance. Ils les voient rejoindre un groupe d’hommes, debout mains sur les hanches devant le torrent en crue. Les enfants s’accroupissent derrière des buissons.
– J’avais raison, dit le grand.
Les flots bouillonnants, marron chocolat, ont emporté trois des quatre troncs de sapin qui formaient l’armature du pont. Le dernier résiste encore, en travers du courant. Plus pour longtemps. Des planches ont été cassées, d’autres projetées sur les rochers en contrebas. Les berges, dévorées par les eaux chargées de branches et de pierres, ont reculé de deux mètres. Un homme se gratte la tête, un autre jette dans les flots une branche qui disparaît dans les remous.
– Il faut me réparer ça, et vite, dit le maire. Il y a quarante gamins à nourrir, de l’autre côté.
– Impossible. Pas avant qu’il ne regagne son lit, dit un géant en bottes de pêche. Et avec cette pluie… Bon, je vais prévenir Bangor. Avec un orphelinat coupé du monde, ils devront bien envoyer une équipe, cette fois. Pas comme l’an dernier.
Les garçons reculent à quatre pattes, se relèvent et partent en courant. L’un d’eux se retourne, voit le petit Wilbur trébucher sur une racine, se rattraper à un tronc. Il tend la main.
– Viens.
Une fine pluie de printemps les accueille comme ils repassent la porte du jardin. Une cuisinière les aperçoit par une fenêtre ouverte.
– D’où venez-vous, chenapans ? Dépêchez-vous, au réfectoire. Et lavez-vous les mains.
Le lendemain, le Dr Larch réunit garçons et filles, avant le dîner, dans la salle de l’entrée, monte trois marches du grand escalier et leur annonce ce que tous savaient déjà : la route est coupée, des restrictions sont au programme mais il ne faut pas s’inquiéter. Des volontaires vont apporter des provisions par la montagne, à dos de mulet, et tout rentrera bientôt dans l’ordre.
– Nous aurons toujours de quoi manger, même s’il y aura peut-être plus de patates qu’à l’accoutumée. Et le pont va être reconstruit sous peu.
Les jours suivants, le beau temps revenu, les orphelins sont conduits à tour de rôle, en fin d’après-midi, aux abords du chantier où s’activent une dizaine d’ouvriers. Un GMC à ridelles, premier camion à parcourir cette route habituée aux charrettes, apporte deux poutres métalliques peintes en rouge qui sont posées au-dessus du ruisseau assagi grâce à des cordes et des poulies fixées à un sapin. Puis des traverses de bois fraîchement coupées sont assemblées, suivies d’épaisses planches de chêne. En quatre jours, un pont moderne et en apparence indestructible a remplacé le vieil ouvrage en rondins.
Wilbur ne quitte pas des yeux l’homme à casquette noire qui dirige les travaux, donne les consignes aux ouvriers et accueille, tout sourire, les visiteurs. Il avance à grands pas jusqu’au milieu du pont, fait signe au Dr Larch de l’y rejoindre, lui serre longuement la main.
– Qui est ce monsieur ? demande Wilbur à l’infirmière Angela.
– C’est l’ingénieur. Il a dessiné le pont. C’est grâce à lui que Marie va pouvoir nous faire son gâteau au chocolat, demain, pour l’anniversaire du docteur.
« Il nous a sauvés », pense le garçon.

3
New Hope (Californie)
Novembre 1847
Un doigt tremblant trempé dans le goudron a tracé « New Hope » (« Nouvel Espoir ») sur la pancarte, deux croûtes de bois clouées sur un poteau mal équarri. Et l’espoir, il faut l’avoir chevillé au corps pour voir dans ces cabanes de rondins, cette grange en construction et cet atelier de ferronnier inachevé, perdus entre les arbres, la Nouvelle Jérusalem.
C’est pourtant ce qu’espèrent édifier une vingtaine de colons, en cet automne 1847, au confluent du fleuve San Joaquin et de la rivière Stanislaus, dans la vallée centrale de la Californie.
Arrivés il y a plus d’un an à bord d’un trois-mâts parti de New York, ce sont des mormons de la côte Est. Menés par Samuel Brannan, jeune homme charismatique désigné par les dirigeants de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours pour partir à la recherche de la Terre promise sur la côte californienne, ces soixante-dix hommes, soixante-huit femmes et une centaine d’enfants, quand ils débarquent dans la baie de San Francisco, y trouvent un village assoupi où un millier de peones ne parlent qu’espagnol. Plus vraiment le Mexique, qui vient de perdre ces terres dans une guerre avec son voisin du Nord ; pas encore les États-Unis, qui n’accepteront cet État dans leur Union que trois ans plus tard.
C’est dans ce pays de cocagne, fertile et peu peuplé, qu’ils vont, leur répète Brannan, jeter les bases de « la nouvelle Sion », cité idéale où les autres mormons vont bientôt les rejoindre.
En butte aux brimades, à l’hostilité de leurs voisins et même aux massacres (le fondateur de la communauté Joseph Smith et son frère ont été lynchés par une foule en colère trois ans plus tôt), les mormons quittent l’Ohio et l’Illinois, où ils étaient établis. En longs convois bâchés, ils « fuient Babylone » et prennent la route de l’Ouest à travers les Grandes Plaines.
– Ils arrivent, ils seront bientôt là ! clame Sam Brannan. Il faut bâtir des maisons, des granges, des étables, l’ébauche d’une ville, planifier son extension, préparer leur arrivée. Nous sommes l’avant-garde d’un monde nouveau, les éclaireurs du Ciel. Nous entrons dans l’histoire de notre Église. Nos noms seront célébrés, nos louanges chantées par les prochaines générations ! Courage ! Alléluia !
Brannan ne pousse toutefois pas le zèle missionnaire jusqu’à s’installer à New Hope, emplacement qu’il a choisi, à une journée de bateau de San Francisco, sur une rive du fleuve San Joaquin. Il a préféré bâtir, sur la baie, une maison confortable où il a installé la presse Franklyn apportée en caisse de la côte Est dans les soutes du trois-mâts. Il imprime le California Star, premier journal de l’État, ouvre bientôt un general store, une banque. Son attitude, sa condescendance, sa propension à donner des ordres et à prendre les décisions importantes sans concertation passent mal auprès de certains membres de la communauté.
Parmi eux, le plus méfiant est Moses Rock. Récemment converti au mormonisme, ce fils d’une famille de bûcherons du Vermont a vu quand il avait douze ans son père perdre sa scierie dans une escroquerie montée par un oncle. Il a appris la ferronnerie chez un maréchal-ferrant dans le Connecticut, la charpente dans le New Hampshire et n’a pas hésité quand, docker à New York, il a entendu parler d’une expédition montée par les mormons à destination de la côte Ouest, ce nouveau monde où, dit-on, la fortune attend les jeunes gens courageux et travailleurs.
Ce solide garçon de vingt-six ans aux favoris roux, legs d’ancêtres irlandais ayant traversé l’Atlantique à la fin du XVIIIe siècle, a commencé à avoir des doutes quand, pendant la traversée, Brannan a proposé « Sam Brannan & Company » comme nom de leur société coopérative. « S’il faut travailler trois ans et mettre tous les profits dans une structure, je ne vois pas pourquoi elle ne s’appellerait pas plutôt Pionniers de la côte Ouest ou Saints du Nouveau Monde », avait-il proposé. Mais Brannan avait refusé, rappelant que son rang de patron de l’expédition maritime autour des Amériques avait été confirmé par le chef de l’Église lui-même, Brigham Young. Cela lui avait conféré, pendant les six mois de cet éprouvant voyage, le privilège d’avoir une cabine et de prendre ses repas à la table du capitaine, quand le reste de l’expédition se contentait de couchettes puantes, de pommes de terre, de harengs trop salés et d’eau croupie. Après l’arrivée en Terre promise, Moses n’avait pas apprécié non plus que Brannan choisisse, sans consultation, ce confluent de rivières éloigné de tout pour y édifier New Hope.
Il s’était toutefois mis au travail. Ils avaient abattu des arbres, bâti une scierie, un moulin, construit des bâtiments, retourné la terre, édifié ponts et pontons, ouvert une ligne de bac sur la rivière Stanislaus, dans ce coin perdu, dévorés par des moustiques gros comme des mouches, mal nourris, affaiblis par la malaria, espionnés par des Indiens hostiles, jalousés par des voisins moins bien équipés. Brannan leur rendait parfois visite, remontant la rivière à la barre de son navire à fond plat, le Comet, acheté avec l’argent de la communauté. Mais il restait installé dans sa maison de San Francisco, à diriger son journal et à faire des affaires. Déjà notable dans une ville qui en comptait peu. Bâtir la Nouvelle Sion, préparer l’arrivée de la communauté, installer l’avant-garde d’un monde nouveau… Son but semblait plutôt de faire fortune le plus vite possible. Décidément, Moses n’aimait pas ce Brannan. Un affairiste, un aventurier, un beau parleur. Certains disaient, à bord du trois-mâts, qu’il avait été exclu de l’Église mormone pour malversations, puis réintégré et promu chef de la communauté new-yorkaise dans des circonstances douteuses. « J’aurais peut-être dû rejoindre nos frères dans l’Ohio et tenter la traversée du continent par les pistes », pensait Moses. Mais l’hostilité des habitants du Midwest envers les Saints, que Moses, pour n’en avoir pas souffert, s’expliquait mal, l’en avait dissuadé. « Land of the free, “Terre des hommes libres”, chantent les paroles de l’hymne américain – tu parles. Pas pour nous, les mormons. Ou alors il va falloir la trouver, toujours plus à l’ouest, cette terre. »
Il avait préféré payer son passage à bord du Brooklyn. Il avait enduré les rigueurs du voyage puis, arrivant dans la baie, avait hésité à suivre la consigne de Brannan et à remonter le fleuve pour travailler à la fondation de la colonie. Il aurait peut-être dû rester à San Francisco, mouillage idéal pour toutes sortes de navires, où ses talents de charpentier auraient facilement trouvé à s’employer. Il y pensait encore quand Brannan, l’air sombre, est un jour venu leur annoncer ce que tous redoutaient : le Quorum des Douze Apôtres, instance dirigeante de l’Église, avait pris sa décision. C’était dans l’Utah, sur les rives du Grand Lac Salé, où leur caravane était arrivée, qu’ils allaient édifier leur cité idéale. Les milliers de Saints en route vers l’Ouest allaient interrompre leur longue marche à travers le continent au pied des montagnes Rocheuses, loin des rives du Pacifique.
– Ne perdez pas espoir, mes frères ! Rien n’est perdu. Je vais retourner voir Brigham Young. Je peux le convaincre…
– Tu t’es assez moqué de nous, Samuel Brannan! tonne Moses Rock. Je ne reste pas une heure de plus sur ces terres de misère. Le champ que j’ai déboisé et labouré est sous un mètre d’eau, et rien ne garantit qu’entre ces deux rivières il n’y a pas deux crues par an. Tu vas me rembourser mes parts dans la compagnie et tu n’entendras plus parler de moi. J’en ai soupé, de votre Sion et de la marche des Saints.
– Tu t’es engagé par contrat sur trois ans, Moses. Devant Dieu. Il m’est impossible de te rembourser avant cette date.
– C’est bien ce que je pensais. Tu vas répondre de tes actes devant la justice, Samuel Brannan. Il doit y avoir un tribunal, à San Francisco, maintenant que le drapeau américain flotte sur la ville.
Le lendemain, les colons de New Hope chargent sur des chariots leurs outils et leurs ballots et abandonnent leurs cabanes, destination Salt Lake City. Mais Moses Rock ne se joint pas à eux. Ses deux femmes, cousines de vingt et vingt-deux ans épousées dans l’Est selon le rite mormon avant le départ, ont embarqué à New York et devraient arriver à San Francisco dans trois ou quatre mois. « J’y trouverai bien du travail, en les attendant, se dit-il. Je peux tout faire : charpentier, bûcheron, ferronnier, maréchal-ferrant. Et quand elles seront là, grâce aux cinq pièces d’or que m’a confiées mon père sur son lit de mort, cousues dans la doublure de ma veste, nous achèterons un morceau de ce bout du monde que personne ne semble gouverner et bâtirons un ranch. C’était une erreur de s’installer dans cette vallée. Les terres y sont fertiles, mais nous sommes vulnérables. Les colons vont y venir chaque jour plus nombreux. Notre religion, nos coutumes, notre culture mormones n’y seront pas respectées, comme ce fut toujours le cas dans l’Est. Il faudra encore se battre ou fuir. Se battre puis fuir. »
Il sort de son portefeuille de cuir grossier une feuille de papier jauni pliée en quatre sur laquelle, trois ans plus tôt, il avait recopié le passage d’un prêche du fondateur de l’Église, Joseph Smith, lu par l’un des Apôtres lors d’un sermon à Boston : Get up into the mountains, where the Devil cannot dig us out, « Réfugions-nous dans les montagnes, d’où le Diable ne pourra pas nous chasser ».

4
Monterey (Californie)
Avril 1848
Assis sur une poutre, sur le toit en construction du fort d’adobe et de pierres que l’US Navy fait agrandir à Monterey, Moses Rock regarde le Pacifique. Si ses eaux sont d’un bleu si sombre, lui a expliqué un charpentier mexicain, c’est parce que la baie est une fosse sous-marine, un abîme dont personne ne connaît la profondeur, plus profond que tous les fils plombés mis bout à bout. Moses aperçoit, entre les vagues aux crêtes ourlées d’écume, le souffle de plusieurs cétacés. La queue d’une baleine émerge, décrit avec une merveilleuse lenteur un demi-cercle parfait, disparaît dans les flots. Le golfe en forme de croissant de lune est une étape dans leur migration vers les eaux froides de l’Alaska. Elles y sont les proies de chasseurs venus du Portugal qui les poursuivent à la rame, les harponnent, les ramènent sur la grève, les découpent et font bouillir leur graisse, changée en huile qui sera vendue à prix d’or. L’odeur âcre et doucereuse des fumées monte, par vent d’ouest, jusqu’à la pension où Moses loue une chambre à la semaine, sur Washington Street.
Il profite d’une pause, le temps pour les apprentis d’apporter des chevrons, pour scruter l’horizon. Trois barques de pêcheurs japonais, installés en Californie au début du siècle, passent au ras des récifs. Une autre s’amarre à un ponton. Deux adolescents en chapeau de paille conique déchargent des paniers dégoulinants, pleins d’ormeaux et de poissons. Des loutres jouent à cache-cache dans les forêts sous-marines de varech géant. La Half Moon Bay, baie de la Demi-Lune, est surmontée d’un amphithéâtre de collines couvertes de pins qui dévalent vers des plages de sable clair et des rochers luisants d’algues découvertes par la marée. C’est là, au sud de la Porte d’Or qui marque l’entrée de la baie de San Francisco, que les conquistadores ont établi leur premier port et bâti une mission. Monterey était la capitale de la Californie mexicaine, jusqu’à ce que le Mexique soit contraint par les armes à céder ces immensités à Washington, avec bien d’autres territoires de l’Ouest. Aujourd’hui personne ne sait à qui appartient cette terre. « Mais la cavalerie des États-Unis est là, elle nous paie en dollars pour agrandir le Presidio, la bannière étoilée flotte sur la capitainerie, cela suffit pour savoir qui commande, pense Moses. Un juge venu de Boston dirige le tribunal et le contremaître m’a parlé d’un bureau d’enregistrement des terres, à deux rues d’ici, qui délivre des titres de propriété porteurs du cachet State of California. Tous ici pensent qu’il sera bientôt remplacé par un tampon United States of America, avec son aigle aux ailes déployées. »
Moses aperçoit sur l’horizon les voiles d’un trois-mâts cinglant vers le nord. Un clipper anglais a fait escale à Monterey, il y a quelques jours, plein de Chiliens et de Péruviens qui n’avaient qu’un mot à la bouche : oro. Ils sont repartis pour San Francisco comme s’ils avaient le diable aux trousses. La rumeur de la découverte de gisements fabuleux dans la Sierra Nevada, de trésors brillant dans le lit des rivières, de fortunes instantanées, a enflammé la ville et la région le mois dernier. Le chantier a failli s’arrêter, faute d’ouvriers. Les hommes ont pris la route des montagnes, des pépites dans les yeux, l’espoir au cœur, avec tous les professeurs de l’école, la moitié de la garnison du fort et des marins du port.
Mais s’il y en a un que la fièvre de l’or ne contaminera pas, c’est Moses Rock. Lui, ce qu’il veut, ce sont des terres. Les voir envahies par des hordes de prospecteurs venus de Bolivie ou de plus loin encore – il paraît que des bateaux sont en route depuis la côte Est, et même d’Europe – serait un cauchemar. Ils montent vers le nord, la sierra. Il va chercher au sud. S’éloigner de la civilisation. Dans ces terres vierges, pas d’interdiction du culte mormon, pas de lois contre la polygamie, personne pour mettre son nez dans votre chambre à coucher et vous dire comment vous devez vivre, ce que doit être une famille. La seule chose qui importe, c’est de savoir quand accostera le Sea Witch. C’est à bord de ce navire qu’Irene et Laurie ont embarqué à New York, à la fin de l’été. C’est ce qu’elles lui ont écrit dans la lettre confiée à l’équipage d’un bateau parti un mois avant elles. Elles devraient être arrivées à San Francisco depuis plusieurs semaines. Le franchissement de ce Cap Horn peut être un enfer. On ne compte plus les naufrages. Ils n’ont été mariés qu’un an avec Irene, trois mois avec Laurie, des unions arrangées par l’Église mormone à Brooklyn, avant son départ pour la côte Ouest. Il n’avait pas assez d’argent pour payer leur passage. Quelle erreur ! S’il avait emprunté le prix de leurs billets à la communauté, comme d’autres l’ont fait, ils auraient bien trouvé le moyen de rembourser, et aujourd’hui ils seraient ensemble en Californie. Il faut aller aux nouvelles, à la capitainerie. « Sea Witch, Sorcière des Mers, espérons que ce nom ridicule ne va pas leur porter malheur. »
Le lendemain, Moses boit une bière au comptoir de la cantina Adrias, sur la place centrale de Monterey, quand arrive un convoi de mules chargées de fagots d’écorces de chêne, mené par un petit homme replet, bottes crottées et machette à la ceinture, coiffé d’un sombrero à moitié déchiré.
– ¡ Madre de Dios ! Deux jours pour franchir le canyon de Bixby… Une bête a dérapé sur une falaise et est tombée dans l’océan. Si je ne les avais pas détachées, elles y passaient toutes. Je ne sais pas si je vais continuer, dit-il au barman, dans un mélange d’anglais et d’espagnol.
– Tout ça pour rapporter du bois ?
– Ce n’est pas du bois, hombre, c’est de l’écorce à tan. Sais-tu combien les tanneries de San Francisco paient pour cette cargaison ? Au moins douze dollars. Ils les font tremper dans l’eau et s’en servent pour traiter les peaux, en faire du cuir bien souple. Mais là, avec la perte d’une mule, j’ai travaillé pour rien. Une semaine, dans ces fichues montagnes, sans voir âme qui vive, pour ne pas gagner un rond…
Moses s’approche. Contre une tequila, l’homme lui décrit la région baptisée Big Sur. « Le Grand Sud », dans un mélange d’anglais et d’espagnol. Une contrée à peine explorée, qui commence à une vingtaine de kilomètres de la ville, aux premiers contreforts des monts Santa Lucia et s’étend sur une cinquantaine de kilomètres de côte, la plus sauvage et la plus escarpée de Californie. Après une forêt d’eucalyptus, la piste carrossable s’arrête, remplacée par un sentier muletier tracé à flanc de montagne. Les deux premières rivières se traversent à gué ou sur des ponts de rondins, quand ils n’ont pas été emportés par les crues de printemps, mais la troisième, la Bixby Creek, est trop large. Il faut la contourner en suivant une piste qui monte en lacets pendant des heures, puis redescend de l’autre côté dans une pente à effrayer les bêtes.
– Et quand tu arrives à Granite Creek, il faut à nouveau passer par la montagne, jusqu’à la Big Sur River. C’est là que poussent les chênes à tan, dit l’homme.
– Ils appartiennent à quelqu’un, ces arbres ?
– Tu rigoles ! Personne ne vit là-bas. Et je doute que quelqu’un soit assez fou pour s’y installer un jour. Tu croises davantage de grizzlis et de lions des montagnes que d’humains. C’est pour ça que je vais aussi loin. Les écorces appartiennent à celui qui a le courage d’aller les chercher. En été, la brume monte de l’océan presque chaque jour, plus épaisse que le pire des brouillards. Tu peux perdre de vue la mule qui marche devant toi. En hiver les tempêtes sont terribles, des vents à ne pas pouvoir rester debout, des vagues à déchiqueter les navires, et au printemps des rios en crue difficiles à franchir. Par beau temps, c’est le plus beau pays du monde. Mais c’est rare.
– Il y a des ranchs, des fermes ?
– Tu veux rire… Des forêts à perte de vue, des vallées et des collines qui pourraient faire de bons pâturages, mais c’est si loin de tout. Pourquoi se fatiguer à bâtir une maison dans ce bout du monde, où il faudrait tout apporter à dos de mulet ?
– Si je veux y aller, il y a quelque part où dormir ?
– Entre ici et San Simeon, il y a quelques cabanes de bûcherons et le Rancho del Sur, sur la rivière. Il appartient à un capitaine nommé Cooper, qui a fait fortune en vendant des peaux de loutres en Chine, à ce qu’on raconte. Comme je ne suis pas sûr qu’il apprécie mes petites récoltes d’écorce, et que je ne connais pas bien les limites de son ranch, je n’en approche pas. Mais qu’est-ce que tu peux aller chercher dans ce coin perdu, gringo ? C’est plus isolé qu’une île, Big Sur… Et si c’est l’or qui t’intéresse, à ce qu’on dit il y en a dans la Sierra Nevada, et c’est beaucoup plus près. Moi-même, d’ailleurs…

Une semaine plus tard, la charpente terminée, Moses prévient le couvreur, qui ne le croit pas, qu’il sera absent trois jours. Non, pas pour chercher de l’or.
– Promis, je suis de retour dimanche… Trois dollars de prime si je suis là lundi matin ? Bien sûr, je prends. Merci.
Il loue un mulet, achète des boîtes de haricots et du poisson séché, une couverture, un chapeau de feutre et des cartouches à fusil.
Il croise les dernières carrioles près du pont sur la rivière Carmel, au sud de la ville. La piste rétrécit, serpente entre les pins, puis descend sur une plage d’un blanc étincelant qu’elle longe pendant plusieurs kilomètres avant de remonter à travers des collines boisées. Plus une trace de roue. Du crottin de mule dont l’odeur se mêle à des senteurs marines, d’embruns, des parfums de résine, de thym et de fleurs sauvages. Moses descend de sa monture et marche à ses côtés. Arrivé au sommet d’un petit mont, il embrasse du regard une côte découpée, des rochers sombres où s’accrochent des cyprès torturés par les vents du large, des successions d’îlots et de récifs sur lesquels se brisent, dans des gerbes d’écume, les vagues du Pacifique. Les rayons du soleil, à travers les milliards de particules dorées, nimbe le paysage d’une lumière irréelle. Plus loin, il devine des alignements de falaises, successions de montagnes couvertes de forêts de pins et de séquoias. Par endroits, là où s’engouffre la furie des tempêtes océanes, des prairies sont piquetées d’arbustes nains, comme plaqués au sol par la main d’un géant. Pas une maison, une cabane, une fumée, une piste, une construction. Aucune trace humaine. La côte du Nouveau Monde comme ont dû l’apercevoir, du pont de leurs caravelles, les premiers explorateurs anglais et espagnols. Le sommet le plus haut, sur l’horizon, est couronné d’un blanc étincelant. « Le Pico Blanco dont m’a parlé le Mexicain, se dit Moses. Ce n’est pas de la neige mais un calcaire très blanc. Il doit être possible de l’exploiter, d’en faire de la chaux. Pas question de faire passer une route, et tant mieux, mais c’est bien le diable s’il n’y a pas, sur la côte, une crique où bâtir un ponton d’embarquement. Moins de deux jours de navigation jusqu’à la baie de San Francisco, ça pourrait marcher. Je connais le marchand de matériaux qui achèterait la chaux à bon prix. »
Deux heures plus tard, la piste disparaît dans un bois de cyprès. Moses revient sur ses pas, cherche l’embranchement qu’il aurait pu rater, ne le trouve pas. Un grognement sourd lui fait lever la tête, le mulet brait de peur. Il aperçoit, entre les arbres, le dos d’un ours qui s’éloigne à quatre pattes. Moses casse son fusil, glisse deux cartouches dans le canon, le remet à l’épaule. À pied, tenant sa monture tremblante par la bride, il descend à travers des fourrés vers la grève. « J’aurais dû prendre une machette. » Une rivière coule en contrebas, entre rochers ronds, roseaux et langues de terre claire. Elle est étroite, semble peu profonde et traversable à gué. Plus loin, son embouchure dessine une lagune, des bras d’eau stagnante séparés par les arabesques de bancs de sable où s’assemblent des oiseaux de mer. Entre troncs d’arbres et amas de bois flotté, le regard de Moses est attiré par des formes brunes. L’une d’elles bouge, s’ébroue dans un ronflement rauque. Des éléphants de mer. Ils sont une dizaine, dont un énorme avec une trompe qui, de ses nageoires, projette sur son dos du sable pour se protéger des rayons du soleil. Plus loin, sur une dune de sable sombre, une colonie de phoques gris. Deux d’entre eux font la course pour retourner à l’océan. Ils plongent dans une vague et jouent à se poursuivre dans les buissons d’algues géantes.
Moses descend sur la berge, trouve l’endroit où traverser. Il laisse boire sa monture, goûte dans le creux de sa main l’eau de la rivière, remplit sa gourde. Il monte sur le mulet qui entre sans rechigner dans le courant. Sur l’autre rive, il oblique en direction de la plage. La colonie de phoques s’éloigne en sautillant à la vue de l’intrus, les éléphants de mer ne bougent pas d’un pouce, immobiles comme des rochers. « Pas étonnant qu’ils aient été décimés, au début du siècle, par les bandes de chasseurs descendus de Sibérie, pense Moses. Jolie collection de fourrures. »
Un sentier serpente en remontant entre les massifs de pieds de sorcière, les lupins, touffes d’armoise, broussailles à fleurs jaunes et bleues. Il mène à un vallon creusé par un torrent qui chante entre les rochers avant de tomber en cascade dans l’océan. L’homme et sa monture cheminent plus d’une heure à flanc de colline, en direction d’une forêt de séquoias qui se dresse dans un repli, à mi-pente, comme les colonnes d’un temple naturel. Moses pénètre dans l’ombre odorante des géants. Il pose la main sur leur écorce douce et spongieuse, lève la tête vers les sommets, trente ou quarante mètres plus haut, d’où s’envolent des chants d’oiseaux. Deux écureuils se poursuivent, volent de branche en branche en poussant des cris stridents. Silencieux sur le tapis d’aiguilles, un chevreuil et son petit paraissent derrière un buisson. Le mulet souffle des nasaux, les bêtes tournent la tête, frissonnent et disparaissent en trois bonds. Moses épaule le fusil, ne tire pas. « La prochaine fois, il me faudra être plus rapide, se dit-il. J’aimerais retourner à Monterey avec du gibier à offrir à ma logeuse. »
Il marche à pas lents entre les séquoias, cherche le plus haut, le plus large, s’adosse à son tronc, mange du pain et du lard fumé. La lumière se teinte d’orange, des nuées d’insectes brillent entre les arbres, une odeur d’humus et de champignons monte du sol. Il est temps de chercher un endroit où bivouaquer. Il remonte en selle, sort de la forêt en direction d’un chaos rocheux. Le soleil descend sur l’océan. Il va bientôt plonger derrière l’horizon, teinte de rouge et d’or un paysage comme Moses n’en a jamais vu. Il repère, au loin, un rocher plat qui forme un auvent au-dessus d’une crique. En dessous, les traces d’un foyer, des pierres posées en cercle autour d’une table naturelle. Il ramasse du bois sec au moment où les derniers rayons enflamment le ciel. Un briquet de silex, le feu crépite, mêle aux étoiles ses bouquets de lucioles rougeoyantes. La lune se lève, fait scintiller l’écume des longs rouleaux du Pacifique, éclaire les prairies, découpe les forêts, pare d’argent les sommets désertiques, dessine dans l’indigo du ciel une ligne de crête infinie. »

Extrait
« L’homme, qu’ils ne connaissent que par son prénom, Luigi, leur explique qu’un important chantier est en cours sur la côte, au sud: la construction à flanc de montagne d’une route qui reliera bientôt San Francisco à Los Angeles. Les travaux ont commencé il y a plus de dix ans, et là, ils sont dans le plus difficile.
— Big Sur, une région escarpée, de falaises et de forêts, après Monterey, je ne sais pas si ça vous dit quelque chose, si vous avez déjà regardé une carte, paesani ignorants. Ce coin est isolé, loin de tout. Les ouvriers doivent dormir sur place, dans des camps de travail qui bougent avec la route. Les gars ne rentrent chez eux qu’une fois par mois, parfois moins. D’autres vivent carrément sur place, avec femmes et enfants. Mais comme ils n’ont pas assez de main-d’œuvre, l’État de Californie a passé une loi pour employer des prisonniers. Voilà, vous commencez à comprendre. Une centaine de gars de San Quentin y travaillent, logés dans un camp, surveillés par des gardiens. L’organisation est parvenue à glisser cinq ou six hommes à nous dans le lot. Des Irlandais et un Français. Tous les volontaires avec des noms italiens ont été refusés, même quand ils ne faisaient pas partie de Cosa Nostra, mais nous savons nous faire des amis, ou des obligés. Et voilà où ça vous concerne: les détenus et les ouvriers libres logent dans deux camps différents, mais bossent ensemble toute la journée. Nous avons besoin de faire la liaison avec nos gars. Pour l’instant, ça ne rapporte pas grand-chose, mais les chefs pensent que ce chantier pourrait devenir rentable. Ils utilisent beaucoup de dynamite, des stocks rapportés de la guerre mondiale en Europe il y a vingt ans. Ce ne serait pas mal de mettre un peu la main dessus. D’autant que la construction des structures en béton du Golden Gate va bientôt être achevée, et que nous ne parvenons pas à mettre un pied dans le montage de l’acier, avec leurs putains de syndicats qui surveillent tout et refusent nos propositions. Ces gars ne sont pas faciles à menacer. Alors, les capi vous ont choisis pour vous faire engager sur ce chantier. C’est la société Pollock, de Sacramento, qui gère le truc ils ont un bureau ici. Trente-cinq dollars la semaine, nourris, logés. » p. 134

À propos de l’auteur
MOUTOT_michel_©DR_Ouest-FranceMichel Moutot © Photo DR – Ouest-France

Michel Moutot est reporter à l’Agence France-Presse, spécialiste des questions de terrorisme international. Lauréat du prix Albert-Londres en 1999, correspondant à New York en 2001, il a reçu le prix Louis-Hachette pour sa couverture des attentats du 11 Septembre. Son premier roman, Ciel d’acier, a reçu le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points en 2016. Par la suite il a publié Séquoias, prix Relay des Voyageurs (2018), et L’America, prix Livre & Mer Henri-Queffélec (2020) et Route One (2022). (Source : éditions du Seuil)

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Ana

BORIE_Ana

  RL_Hiver_2022

En deux mots
Clotilde se retrouve enceinte après un viol. Retrouvant son agresseur sur le quai du métro, elle le repousse. L’accident qui cause sa mort vaudra à la jeune fille trois ans de prison durant lesquelles elle mettra au monde sous X une fille nommée Ana. Commence alors une nouvelle histoire.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ana, née sous X

Le nouveau roman de Cathy Borie raconte l’histoire d’une jeune fille enceinte après un viol qui va se retrouver incarcérée après le décès de l’agresseur et de sa fille Ana, qu’elle va abandonner à sa naissance.

L’histoire aurait pu être belle, elle va pourtant se transformer en cauchemar. Lorsque Clotilde rencontre Louis à la bibliothèque universitaire, elle le trouve beau et séduisant et il ne faut que quelques jours pour un premier rendez-vous. Une attirance réciproque qui va les mener dans une chambre d’hôtel dès leur seconde soirée ensemble et à… un viol. Malgré les non répétés de Clotilde, le jeune homme la prend sauvagement avant de s’endormir paisiblement.
Le traumatisme est tel qu’elle n’ose plus sortir. Fort heureusement son amie Sophie va lui permettre d’émerger à nouveau. Mais quand, sur le quai du métro, elle recroise Louis, elle ne peut supporter qu’il l’interpelle. D’autant qu’elle a appris qu’elle était enceinte. L’altercation va se terminer tragiquement, Louis étant happé par le métro et succombera à ses blessures.
Clotilde est hospitalisée puis conduite en maison d’arrêt. Dans l’attente de son jugement, elle prend la décision d’accoucher sous X et d’abandonner son enfant, une fille qu’elle ne verra que quelques minutes et qu’elle appellera Ana. De retour dans sa cellule, elle fait une tentative de suicide après avoir laissé un mot. «J’ai l’impression d’avoir raté des bifurcations sur mon chemin, commis des erreurs d’aiguillage, mais tout est tellement flou maintenant, la nuit des images se télescopent, Louis battant des bras et disparaissant dans un fracas diabolique, le bébé Ana aperçu tel un ange qui vole au-dessus de ma vie juste quelques instants, et ma mère, maman, je te rejoins, je fais comme toi, c’est toi qui m’as montré la voie, je comprends seulement aujourd’hui ton geste.» Avec l’aide du directeur qui la pousse à reprendre ses études et lui offre un travail à la bibliothèque, elle va reprendre goût à la vie et préparer sa sortie. Après deux années passées avec son père à Brive-la-Gaillarde, elle va retrouver Paris. Fin de la première partie.
Car la romancière a du souffle. Dans une seconde partie, elle va retracer le parcours d’Ana, sa vie d’orpheline, ses difficultés à se construire, ses multiples galères, mais aussi ses espoirs et ses rêves, dont celui de retrouver sa mère avec laquelle elle partage, sans le savoir, l’amour de la littérature.
Il n’est du reste pas très difficile d’affirmer que cet amour est aussi partagé par Cathy Borie elle-même qui, outre le résumé et les citations des ouvrages que découvrent ses protagonistes a eu la belle idée de sonner à chacun de ses chapitres un titre de livre, formant ainsi une sorte de guide de lecture (voir ci-dessous).
La troisième partie, vous l’aurez compris, sera celle des retrouvailles, mais je vous laisse au plaisir de découvrir par vous-même cet épisode d’intense émotion. En revanche, il me semble intéressant de souligner le parcours éditorial de Cathy Borie et de son manuscrit, car il apporte de l’eau au moulin à ceux qui comme moi entendent défendre le travail des éditeurs. Une première version de son livre est en effet parue en autoédition chez Librinova en avril 2020. Cette nouvelle édition corrigée et parée d’une nouvelle couverture bénéficie du soutien de L’Echelle du Temps, le nom trouvé par Tohubohu et RD pour leurs ouvrages désormais coédités.

Bibliographie
(Titres des chapitres, qui sont autant d’invitations à la lecture)
La femme gelée
Rien ne s’oppose à la nuit
Stupeurs et tremblements
Le bruit et la fureur
Voyage au bout de la nuit
La confusion des sentiments
L’écume des jours
Bonjour tristesse
Vies minuscules
Les illusions perdues
Le diable au corps
Tendre est la nuit
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
Orgueil et Préjugés
Frère d’âme
Les mots et les choses
Au revoir là-haut
Les rêveurs
La promesse de l’aube
Un peu de soleil dans l’eau froide
Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part

Ana
Cathy Borie
Éditions L’Échelle du temps
Roman
288 p., 18 €
EAN 9782376222347
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et dans la région, à Nanterre, Saint-Germain-en-Laye et Versailles avant une parenthèse à Brive-la-Gaillarde

Quand?
L’action se déroule du milieu des années 1990 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, Clotilde succombe au charme sombre de Louis. La nuit d’amour se transforme en une relation non consentie. Suspectée de l’avoir poussée sous une rame de métro, Clotilde est condamnée à 4 ans de prison. De cette seule nuit d’amour subie, naîtra en prison une petite fille. Ana, abandonnée sous X.
Ana refusant avec colère l’adoption, allant de famille d’accueil en famille d’accueil, personnalité attirante et incompréhensible jusqu’au jour où à 16 ans elle s’enfuit de son foyer. C’est l’errance dans les rues de Paris, la découverte des violences de la nuit : le squat, la drogue, les risques de viol, l’alcoolisme, la prostitution. Un texte où les émotions l’emportent, où la question du consentement est posée. Un livre aussi sur le destin. Une vie peut changer en un instant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Little Pretty Books
Blog Julie les Mots

Les premières pages du livre
La femme gelée
Au début, elle eut seulement conscience de la beauté du corps de Louis penché au-dessus d’elle. Cette peau d’ambre brun. Ces muscles denses qui jouaient sous la surface de sa chair élastique. Son souffle de cannelle. Et la douceur de ses mains qui glissaient, tels des poissons, sur sa peau à elle. Le beau Louis qu’elle avait tant admiré, dont elle avait guetté les regards et les sourires, comme ceux d’un dieu inaccessible. Il était là, son visage d’ange sombre à quelques centimètres de sa bouche, si proche, elle pouvait s’emplir les narines de son odeur, toucher son cou avec sa langue, planter les dents dans son épaule.
Et puis, peu à peu, elle éprouva une impression bizarre, une sorte de décalage, d’abord infime, entre ses propres gestes, sa lenteur, le désir qui montait progressivement, et son rythme à lui, son empressement soudain, une sorte de brutalité sèche qui dans un premier temps la heurta, lui faisant oublier par intermittence la sensation de plaisir, et qui se transforma progressivement en une dureté presque méchante, une démonstration de puissance qui la sidéra.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elle ne se décidât à réagir. Après ce trop long moment d’inertie, elle commença à le repousser doucement, tout en chuchotant un « non » qu’elle répéta à de nombreuses reprises, mais que manifestement il n’entendait pas. Les yeux maintenant grands ouverts, elle essaya de comprendre ce qu’il faisait, elle prononça tout haut son prénom, mais on aurait dit que Louis n’était plus là, qu’ils ne faisaient plus partie du même monde… Clotilde n’éprouvait plus que la violence de ce corps superbe, les angles durs, la fureur, tandis que lui était sourd, qu’il était aveugle. Les « non » de Clotilde se perdaient dans ses halètements frénétiques, et plus il se déchaînait, moins elle luttait, tout combat semblant inutile. Il lui faisait mal et elle avait seulement envie que cela finît. Elle continuait simplement à dire non pendant qu’il la forçait, que, sans écouter ses protestations il se frayait un passage là où tout était redevenu étroit, elle sentait son corps à elle se figer au fur et à mesure que celui de Louis se débridait, jusqu’à ce que finalement tout en elle fût glacé, atone, paralysé, anéanti.
Elle ne saura jamais si cette scène avait duré cinq minutes ou une heure. Quand il s’écroula sur elle, une éternité prit fin, et un autre monde la remplaça, figé et froid. Toujours immobile, Clotilde ne remua pas immédiatement quand il se renversa sur le dos, les yeux clos, un ronflement de bien-être s’échappant de ses lèvres entrouvertes. Son cœur cognait fort dans sa poitrine, si fort qu’elle craignait que ce bruit seul suffît à le réveiller. Et qu’il recommençât. Quand elle fut sûre qu’il dormait profondément, elle se leva, gelée, enfila son jean et son pull qui traînaient à terre, retrouva ses bottines un peu plus loin, récupéra son sac, son blouson de cuir, ouvrit la porte sans bruit et se faufila dans l’escalier.
Dans la rue, elle s’autorisa la première vraie et profonde respiration depuis de longues minutes. Elle aspira l’air, le froid, le silence, et le souvenir de celle qu’elle était quelques heures auparavant. Il faisait nuit. Quelques voitures passaient encore, leurs phares se reflétant sur la chaussée mouillée de la rue de Paris. Clotilde n’avait aucune idée de l’heure. Elle essaya de deviner en déchiffrant la grosse horloge de la poste, mais elle s’aperçut qu’elle pleurait et qu’elle ne parvenait pas à faire cesser le flot de larmes qui la submergeait. De toute façon, elle se fichait bien de la position des aiguilles sur le cadran. Elle accéléra le pas et s’engagea dans la rue de Poissy, réprimant les spasmes qui secouaient son ventre, finit en courant les deux cents mètres qui la séparaient de son immeuble, rata trois fois de suite avec la grosse clé la serrure de la porte cochère, s’engouffra dans l’escalier de bois où ses talons claquèrent telles des rafales de mitraillette, et réussit à déverrouiller du premier coup la porte de son appartement. À peine eut-elle refermé le verrou qu’elle se précipita au fond de la pièce et se jeta sur son lit, laissant exploser sa colère et ses larmes comme on vomit, hoquetant et s’étouffant à moitié, le poing replié contre sa bouche pour pouvoir y enfoncer les dents et étouffer le cri qu’elle sentait monter en elle, sirène hurlante qui prenait naissance au plus profond d’elle-même, hurlement sauvage qui semblait dévaster des espaces d’elle qu’elle ne connaissait pas encore.
Ce fut l’épuisement qui fit cesser les sanglots. Clotilde essuya d’un revers de main morve et larmes, mais ne bougea pas. Engourdie, le corps douloureux, elle se laissa dériver sans penser. Plusieurs fois, elle crut qu’elle allait s’endormir, mais un soubresaut la secouait soudain et empêchait le sommeil. Pour chasser les images qui l’assaillaient, elle se força à se souvenir de Louis avant : comment elle l’avait rencontré, les mots échangés, les moments partagés avant l’irruption ce soir d’un monstre inconnu dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence sous le masque doré et doux de cet homme aux yeux caramel.

Clotilde avait croisé Louis pour la première fois à la bibliothèque de l’université. Elle s’était installée près d’une des fenêtres, dans l’axe de l’arche de la Défense qu’on apercevait au loin, avait sorti son matériel et s’était aussitôt plongée dans ses livres et ses notes, parfaitement concentrée. Il y avait peu d’étudiants aux tables alentour et Clotilde en était ravie, cela lui éviterait de se laisser distraire par un visage ou un murmure, par le titre d’un livre ou les chuchotements bavards qui ne manquaient jamais de se produire dès que la fréquentation devenait trop importante.
Elle planchait depuis plus d’une heure quand une silhouette s’interposa entre elle et la fenêtre, projetant une ombre sur la feuille où elle prenait des notes. Désorientée, elle demeura quelques secondes le stylo en l’air, puis leva la tête vers l’intrus : comme il se tenait à contre-jour, elle ne remarqua tout d’abord de lui que sa haute taille et ses cheveux crépus auréolant un visage resté flou.
— Excuse-moi de te déranger, je cherche un livre que je ne trouve pas, je venais juste voir si tu l’avais emprunté…
Le prétexte était tellement énorme que Clotilde ne put s’empêcher de sourire. Elle pensa même : « Mais qui c’est ce gros lourd ? ». Et puis elle rougit en voyant enfin le beau visage de celui qui venait de s’adresser à elle, d’une voix à la fois suave et rocailleuse. Sans dire un mot, elle lui désigna les couvertures des ouvrages éparpillés sur sa table de travail, et l’observa pendant qu’il déchiffrait les titres. Il secoua la tête avec un air déçu. Il n’y avait pas ce qu’il cherchait. Il s’excusa de l’avoir interrompue, puis montra l’étiquette collée sur son agenda et lança :
— Clotilde ? C’est original, comme prénom !
Décidément, il n’était pas à une banalité près ! Malgré son agacement, elle lui sourit une seconde fois, mais ne trouvant rien à dire, elle finit par lancer d’une petite voix qu’elle jugea ridicule.
— Tu veux quoi exactement ?
— Aucune importance ! Je crois que je ne réussirai pas à travailler aujourd’hui, de toute façon. Je vais me prendre un café, je t’en apporte un ?
Il s’éloigna sans attendre sa réponse. Elle hochait encore la tête pour acquiescer qu’il était déjà à l’autre bout de la salle, jetant ses pièces dans la fente du distributeur. Quand il se retourna, un gobelet dans chaque main, elle fit mine de se replonger dans ses notes, le laissant traverser l’espace à grandes enjambées, surveillant sa progression derrière le rideau de ses cheveux.
— Et voilà, un café pour Miss Clotilde ! lança-t-il en posant le gobelet plein à côté d’elle. Dans le même geste, il saisit le dossier de la chaise voisine et s’assit, repoussant légèrement les livres qui le gênaient.
Vaincue, Clotilde lâcha son stylo, prit le café pour se donner une contenance et le remercia.
Pourquoi l’intimidait-il à ce point ? Elle n’avait jamais été très à l’aise dans ce genre de situation, mais aujourd’hui elle battait des records de nunucherie, et elle n’aurait pas été étonnée s’il avait fini par la planter là.
— Je te fais peur ? demanda-t-il comme s’il avait lu dans ses pensées.
Cela fit réagir Clotilde instantanément, elle le regarda droit dans les yeux et secoua vi¬gou¬reu¬sement la tête, pareille à une gamine qu’on surprend en train de voler des bonbons et qui nie en bloc la bouche pleine.
— Non, pas du tout, mais je… j’étais concentrée sur mon travail, je ne suis pas très sociable dans ces cas-là…
On aurait dit qu’il était sur le point de se mettre en colère : ses yeux dorés la détaillaient sans indulgence, elle voyait un muscle se contracter au niveau de sa mâchoire, et un autre rouler sur son avant-bras à travers son tee-shirt. Puis brus-quement un immense sourire révéla un éclair de dents blanches sur sa peau sombre, ce qui lui donna une figure innocente de petit garçon. Il tendit la main à Clotilde :
— Je m’appelle Louis.
Elle n’avait plus travaillé ce jour-là.
Louis avait bu son café, lui avait posé des questions, avait souri, fini par lui demander son numéro de téléphone, et bien sûr elle le lui avait donné. Une fois Louis parti, elle s’était sentie à la fois excitée et pleine d’hésitations, son enthousiasme lui paraissant injustifié et un peu naïf…
Elle ignorait d’où il venait et s’ils se reverraient un jour. Elle décida que ça n’avait pas d’importance, rassembla ses affaires qu’elle enfourna dans sa besace, quitta la BU et regagna le quai pour attraper son train.
Pendant plusieurs jours il ne se passa rien. Rien que ses cours de psycho, ses trajets en RER entre Nanterre et Saint-Germain-en-Laye, ses soirées à lire ou à potasser ses notes, ses papotages au téléphone avec Sophie. Elle oublia complètement Louis. Cela se fit tout seul, sans efforts, comme si une partie de son cerveau tentait de la protéger contre des illusions stupides, des rêves qu’elle avait déjà conçus à plusieurs reprises, et qui, chaque fois, avaient abouti à une réalité décevante. Les histoires d’amour ne fonctionnaient pas pour elle. La fusion avec l’autre, la confiance totale, la rencontre des âmes, ça ne marchait pas. Il ne lui restait de ses quelques tentatives que des prénoms et une amertume qui la clouait au sol dès qu’il s’agissait d’envisager un contact avec un homme susceptible de lui plaire.
Quand le téléphone sonna un soir, assez tard, elle commençait à piquer du nez sur Le Carnet d’or de Doris Lessing, et elle songea aussitôt à Louis : elle revit d’un bloc sa silhouette, sa peau fauve, les lignes de sa bouche, la couleur brûlée de son regard, et elle fixa l’appareil sans bouger pendant de longues secondes. La sonnerie s’arrêta, pour reprendre presque tout de suite, et cette fois elle décrocha sans réfléchir.
— Clotilde ?
— Oui.
— C’est Louis. Je te dérange on dirait ?
— Non. Je… J’étais sous la douche.
— Je croyais que tu dormais. Il poursuivit sans attendre :
— Tu vois qui je suis ?
— Bien sûr ! (Avec quelle précipitation elle avait dit ça, comme si elle se sentait fautive.)
À l’autre bout du fil, il y eut un silence : on aurait dit qu’il doutait de sa réponse. Alors elle reprit précipitamment, empressée à prouver sa bonne foi :
— On s’est rencontrés à la bibliothèque, tu m’as offert un café, et je t’ai donné mon numéro.
Elle entendit un sourire dans sa voix quand il répondit.
— O.K. Je voulais te proposer de faire un truc ensemble, demain soir si tu es libre.
Clotilde se retint de demander à quel « truc » il pensait, mais elle répondit :
— Demain ? Oui, je pense que oui. Vers quelle heure ?
— Comme tu veux.
Elle essayait de réfléchir à toute vitesse, mais les rouages de son cerveau semblaient pris dans de la glu, rien ne s’enchaînait logiquement.
— Clotilde, tu es toujours là ?
— Oui, oui, bien sûr.
— Tu n’as pas envie qu’on se voie ?
— Si, évidemment.
La conversation fut hachée et laborieuse, mais ils finirent par tomber d’accord sur un lieu et un horaire pour le lendemain soir. Clotilde sortit de cet échange tremblante et en sueur, elle ouvrit à nouveau son roman mais le referma sans en avoir lu une ligne. Assise dans le noir, elle se repassa en boucle le temps passé avec Louis à la Bibliothèque Universitaire, se remémorant les sensations et les mots, les regards et les signes impalpables qu’elle avait cru déceler, soudain envahie de doutes et d’incertitudes. Avait-elle été perturbée par d’autres détails, déjà oubliés, ou seulement par cette sensualité diffuse que le jeune homme dégageait et qui l’avait troublée plus qu’elle ne le pensait ?

Ils se retrouvèrent le lendemain à vingt heures devant la gare Saint-Lazare.
Lorsqu’elle déboucha rue de Rome ce soir-là, elle fut tout de suite happée par la présence de Louis, et elle saisit aussitôt pourquoi il l’avait tant impressionnée : comparé à elle, c’était une sorte de géant, on ne voyait que lui, et son regard de feu ne faisait que renforcer cette aura qui s’imposait à la foule alentour. L’effet s’avérait encore plus évident ici au milieu de la cohue que dans le paysage blanc de la bibliothèque, on aurait dit un Massaï surgi de la brousse. Elle ne savait pas pourquoi cette image lui venait en tête. Ce fut une étrange soirée. Il l’invita à dîner dans un minuscule restaurant où les tables se trouvaient collées les unes aux autres et où le niveau sonore empêchait toute discussion suivie, mais ça ne paraissait pas être un inconvénient pour lui. Ils échangèrent néanmoins quelques mots, essentiellement à propos du menu (des spécialités antillaises qui favorisèrent amplement leur consommation de vin après celle du punch offert en apéritif). Pour le reste, ils durent hausser la voix pour couvrir la musique, ce qui limitait les sujets de conversation à des banalités. À plusieurs reprises, Clotilde sentit sur elle le regard du jeune homme, mais quelque chose la retenait d’y répondre.
Ils quittèrent tard leur table, le service avait été assez lent, et Louis avait parlé plutôt lon¬guement avec le patron qu’il connaissait manifestement assez bien. Ils marchèrent au hasard dans les rues. Les effets de l’alcool avaient considérablement atténué le trouble de Clotilde, qui se sentait d’humeur à prendre les choses plus légèrement ; aussi quand Louis passa son bras autour de ses épaules, elle n’eut aucun mouvement de recul. Il lui lança :
— On dirait que tu es tendue, non ?
Elle eut un petit rire qu’elle trouva niais, mais réussit à répondre d’une voix presque assurée :
— Non, je ne crois pas. J’ai un peu trop bu, c’est tout.
— Tu as peur que j’en profite ?
Elle leva les yeux vers lui, étonnée ; toutefois, elle hocha la tête sans rien ajouter. Elle se laissa guider sans vraiment faire attention aux rues qu’ils empruntaient, prenant cependant quelques points de repère, le jardin des Tuileries, puis l’opéra, veillant à ne pas trop s’éloigner de la gare, quand Louis proposa :
— On va chez moi ?
Clotilde se figea. Elle avait évidemment envisagé cette question. Louis s’était arrêté et la fixait avec un sourire.
— Non, Louis, pas ce soir. Je… j’ai besoin de…
Elle bafouillait. Il ne l’aidait pas. On aurait dit qu’il prenait même un certain plaisir à l’observer se débattre et tenter de justifier son peu d’empressement. Il la tenait à bout de bras, une main posée sur son épaule, et l’autre jouant avec une mèche de ses cheveux qu’il enroulait et déroulait entre ses doigts. Elle finit par saisir doucement ces doigts qui lui frôlaient la joue.
— J’ai besoin de plus de temps. De te connaître un peu plus.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Rien de particulier, enfin, on a à peine parlé, je ne sais pas ce que tu fais, où tu vis, ce que tu aimes.
— Et ça changerait quoi, que tu saches tout ça ?
Troublée, Clotilde haussa une épaule, tandis que le jeune homme lui relevait doucement le menton pour la regarder en face, certain que son pouvoir résidait bien au fond de ses prunelles aux lueurs dorées, qu’il allait la convaincre avec cette arme-là. Pour faire bonne mesure, il se pencha vers son visage et l’embrassa. Ce fut un long baiser très intime, auquel elle ne s’attendait pas et qu’elle ne put s’empêcher de prolonger, les mains agrippées à la veste de Louis et le corps mou, cotonneux, vidé de sa substance. Ce fut lui qui se détacha, et sans marquer aucune pause il enchaîna :
— J’ai vingt-cinq ans, je suis formateur en informatique, je vis à Paris dans le 8e, et j’aime la cuisine antillaise. Tu te sens mieux ?
Elle réussit à lui sourire, tout en reculant doucement.
— Oui, un peu.
— Mais ?
— Mais quoi ?
— Tu t’éloignes, tu recules, donc ça ne change rien pour toi, ce que je viens de dire.
— Si, s’obstina-t-elle, si ça change, mais pas assez pour que… Elle ne parvint pas à terminer sa phrase.
— Je ne te plais pas ? Si c’est le cas, dis-le-moi franchement… Tu n’aimes pas les Blacks, c’est ça ?
Elle s’arrêta net, ahurie : de toute évidence, il ne plaisantait pas, son visage tressaillait et il avait légèrement avancé la tête, comme un boxeur qui attend les coups et qui se prépare déjà à riposter.
— Louis, ne dis pas n’importe quoi. Si tu ne me plaisais pas, je ne serais pas ici, avec toi, je ne t’aurais pas laissé me toucher. Il me faut juste du temps, s’il te plaît.
La tension retomba d’un coup. Il s’approcha de nouveau de Clotilde, lui effleura la joue, et posa très doucement sa bouche sur la sienne.
— Bonne nuit, alors.
Puis il lui tourna le dos, et il partit.

Plusieurs jours passèrent avant qu’il ne se manifestât. Clotilde n’avait ni songé à lui demander son numéro de téléphone, ni eu l’occasion de le faire d’ailleurs. Elle fut soudain certaine qu’il ne la rappellerait jamais. Peut-être était-ce mieux ainsi, elle n’avait rien à attendre de cette relation. Elle se reprocha aussitôt de dramatiser et d’être aussi pusillanime.
Une nouvelle fois, ce fut lui qui téléphona. Encore enveloppée dans le coton doux de ses rêves dont les images s’effilochaient de seconde en seconde, Clotilde buvait un thé matinal avant de se préparer pour la fac tout en observant le ciel criblé de nuages. Surprise, elle sursauta à la sonnerie du téléphone. Elle prononça « allo » d’une voix encore enrouée de sommeil.
— C’est Louis.
Il n’attendit pas sa réaction.
— Tu es libre, ce soir ?
— Je ne sais pas, je me réveille juste, je dois regarder mon agenda. Son rire sonore la fit cligner des paupières, comme une gifle.
— Tu dois regarder ton agenda pour savoir si tu as envie de me voir ce soir ?
— Non, ce n’est pas ça…
— Alors ?
— Alors c’est bon, je n’ai rien de prévu.
Troublée, Clotilde faisait maintenant les cent pas entre le lit et la fenêtre, complètement réveillée, son bol de thé dans une main.
— Tu vis bien à Saint-Germain-en-Laye ?
— Oui, pourquoi ?
— C’est moi qui vais me déplacer, aujourd’hui… Tu m’attends à la sortie du RER vers vingt heures ?
Toute la journée, Clotilde retourna dans sa tête ce rendez-vous du soir. Sans doute dîneraient-ils quelque part en ville, elle connaissait même un très bon restaurant créole qui plairait à Louis, mais après ? Elle n’avait aucune envie qu’ils finissent la soirée chez elle. Elle se sentait piégée, il n’était pas question que quelqu’un entre dans son univers, pas encore, pas tout de suite, elle n’était pas prête. Elle imaginait déjà comment les choses s’enchaîneraient, elle envisagea différentes stratégies pour éviter cette intrusion : « j’ai une colocataire, il y a une coupure d’eau, ça ne se passe jamais chez moi le premier soir », et elle entendait par avance les moqueries du jeune homme.
Et puis rien ne se déroula comme elle l’avait prévu.
Quand il sortit de la station, il la prit dans ses bras et la laissa le conduire au Bon Mangé, où ils furent placés à une table un peu isolée, éclairée à la bougie. Ils burent le traditionnel cocktail maison, et pendant tout le repas Louis sourit, lui posa des questions, raconta des moments de son enfance. Sous la table, ses genoux parfois enserraient ceux de Clotilde, il laissait doucement le désir monter, il la fixait avec ce qui ressemblait à de la tendresse.
Après le repas, ils marchèrent un peu dans les rues désertes, Clotilde s’habituait peu à peu à l’idée qu’ils allaient passer la nuit chez elle. Ses craintes semblaient s’être apaisées, lorsque Louis la guida soudain avec détermination vers une petite rue du centre-ville.
— Où tu m’emmènes ?
— J’ai loué une chambre d’hôtel.
Elle crut d’abord qu’il plaisantait, mais ils parvinrent très vite devant un petit hôtel de la rue des Joueries. Louis entra d’un pas décidé dans le minuscule hall d’accueil, demanda sa clé, régla la note, pendant qu’elle attendait à deux pas derrière lui, rouge de confusion.
Une chambre d’hôtel, alors qu’il savait qu’elle vivait à deux pas d’ici, quelle drôle d’idée !
Dans la chambre, sa surprise donna un avantage à Louis. Il ôta à la hâte le couvre-lit à grosses fleurs rouges et enlaça Clotilde avant de la coucher sur les draps. Tout se passa d’abord avec beaucoup de douceur, les gestes souples du jeune homme chorégraphiaient un ballet lent et harmonieux, les vêtements volèrent autour d’eux, Clotilde se sentait méduse se mouvant dans des eaux tièdes, leurs corps trouvaient leur rythme et se rencontraient légèrement, et des voiles commençaient à se déchirer avec délicatesse.
Et puis tout se dérégla. Plus rien n’eut de sens. Le chaos succéda à l’harmonie, elle perdit pied, il lui fit mal et elle eut seulement envie que cela finît.

Rien ne s’oppose à la nuit
Les jours suivants, Clotilde ressassa. Elle enroula et déroula le film des dizaines, des centaines de fois. À plusieurs reprises, le téléphone sonna, mais elle n’y répondit jamais, ne cherchant même pas à s’assurer de l’identité de la personne à l’autre bout du fil. Ses cours restaient étalés sur la table qui faisait aussi office de bureau, et elle les repoussait juste assez pour pouvoir y poser un bol de thé ou de soupe. Elle ne retourna pas à la fac, redoutant d’y croiser Louis. Elle demeura même plusieurs jours sans sortir, se contentant de piocher dans ses maigres réserves : boîtes de sardines, biscottes, riz, purée Mousseline. De toute façon, elle n’avait pas faim.
Les jours passèrent. Un soir, elle décida de noter noir sur blanc ce qui avait eu lieu dans cet hôtel : peut-être que l’écriture des faits chasserait l’obsession, peut-être qu’elle s’apercevrait que finalement ce n’était pas si grave. Elle tremblait quand elle s’empara du stylo et du carnet – un journal qu’elle avait tenu des mois auparavant et abandonné depuis – et elle eut beaucoup de mal à tracer les premiers mots, recroquevillée au fond du fauteuil défoncé qu’elle avait récupéré dans une brocante.
« Au début tout allait bien. Après tout j’avais envie de lui. Et je le trouvais beau. Désirable. Lui aussi me désirait. Je l’ai senti quand il m’a couchée sur le lit qu’il a commencé à me déshabiller je sentais son empressement et je pensais que c’était son désir qui le guidait, je le trouvais encore beau et doux j’aimais sa peau et ses muscles et ses yeux, je m’abandonnais ça ne m’était pas arrivé depuis si longtemps mais maintenant je sais que je n’aurais pas dû pas aussi vite j’ai complètement baissé ma garde c’est là que tout a dérapé il est devenu brutal et je n’étais pas prête il a tout accéléré et je ne voulais pas j’ai essayé de lui dire ce que disent les filles en général quand le type est trop pressé attends un peu pas tout de suite caresse-moi encore mais il ne répondait rien et n’écoutait rien comme si la violence le submergeait il était beaucoup plus fort que moi et j’ai dit non non non je l’ai dit de plus en plus fort et je crois que j’ai commencé à pleurer mais il s’en fichait complètement il me faisait mal avec ses coudes et ses genoux il me tenait les bras au-dessus de la tête d’une seule main je sentais les barreaux du lit contre ma tête et de l’autre main il m’écartait les cuisses et quand il m’a pénétrée j’ai lâché prise que faire d’autre c’était trop tard il s’en est donné à cœur joie je me sentais molle et envahie ses coups de reins me secouaient et son souffle dans mon cou me glaçait j’étais comme absente et ça a duré mais je ne sais pas combien de temps trop longtemps. Et puis il a joui et est resté quelques secondes immobile avant de s’allonger à côté de moi. Il s’est endormi. »
Quelques jours après cette autoconfession, on frappa à sa porte. Couchée sous la couette, encore en pyjama malgré l’heure tardive, Clotilde ne bougea pas, tétanisée. On recommença et en même temps une voix lui parvint :
— Clotilde, c’est moi, Sophie ! Ouvre !
Dès que le verrou fut tiré et la porte entrouverte, Sophie s’engouffra dans la pièce et observa son amie avec attention :
— Mais qu’est-ce qui se passe ? J’ai appelé des dizaines de fois, j’étais inquiète ! Et puis quelle tête tu as ! Tu es malade ?
Comme d’habitude, Sophie reprenait à peine sa respiration entre chaque phrase, et ses émotions se lisaient à travers ses mots comme les images d’un livre, sans filtre, brutes, à vif. Secouée par cette intrusion, Clotilde, qui se terrait chez elle dans le silence et la semi-obscurité depuis des jours, sentit les larmes déborder de ses yeux et noyer son visage. Cette fois, sans une parole, Sophie la prit dans ses bras et l’étreignit. Les sanglots remontèrent en flots vers la gorge de Clotilde, qui les laissa la submerger, s’agrippant à Sophie qui tangua sous le choc. Au bout de quelques minutes, elle se détacha du corps de son amie, et recula jusqu’au fauteuil en s’essuyant les yeux.
— Pardon.
— Non, c’est moi qui suis désolée de ne pas être venue plus tôt.
Sophie s’approcha de Clotilde et lui caressa la joue.
— Je nous fais un thé. Tu racontes.
Clotilde hésita : que dire ? que garder pour elle ? Que comprendrait Sophie pour qui les aventures s’enchaînaient aussi légèrement et harmonieusement que des perles sur un collier ? Sophie qui butinait en agitant ses ailes chatoyantes, Sophie pareille à un elfe gracieux et désinvolte, qui compensait le sérieux de ses études (elle était en khâgne) par une approche insouciante de la vie quotidienne en général, et des relations amoureuses en particulier. Pendant que son amie officiait dans le coin cuisine – théière, eau bouillante¬, feuilles de thé vert, tasses en porcelaine sur le petit plateau de bois – Clotilde récitait mentalement des phrases, mais elle ne parvenait à en choisir aucune qui ressemblât à ce qu’elle avait vécu.
Enfin, Sophie s’assit près d’elle, déposa le plateau sur la table basse, et effleura le genou de Clotilde d’une main qui ne pesait pas plus qu’une plume. Elle ne dit rien, mais Clotilde réussit à souffler :
— J’ai couché avec Louis.
Sophie attendit la suite, qui ne vint pas. Il sembla à Clotilde qu’elle entendait les rouages du cerveau de son amie se mettre en marche. Celle-ci finit par dire, à voix très basse :
— Et alors ?
Clotilde tourna vers elle un regard noyé.
— C’était… horrible !
— Horrible ?
Après un long soupir, Clotilde porta la tasse brûlante à ses lèvres et, concentrée sur le trajet du liquide à l’intérieur de son corps, avala une gorgée de thé comme un baume qui aurait peut-être le pouvoir de cicatriser ses blessures intimes. Près d’elle, Sophie se taisait, débarrassée pour une fois de ses oripeaux de clown, muette, attentive, le visage entièrement tendu vers son amie. Ce fut ce silence et cette douceur qui persuadèrent Clotilde de lui parler, de jeter les mots comme ils venaient, comme elle les avait éparpillés sur son journal auparavant, sans aucune logique, juste pour se délivrer des images qui troublaient ses jours et ses nuits.
Elle ne raconta pas à Sophie ce qu’elle savait déjà, leur rencontre à la BU, les coups de téléphone et le premier dîner, mais insista sur le miel du regard de Louis, sur ses propres hésitations et les frissons qu’il faisait naître chez elle. Puis elle en vint à leur deuxième soirée, l’arrivée à l’hôtel et les gestes doux qui deviennent durs, le désir qui se transforme en exigence, l’empressement qui dégénère, et l’autre qui est sourd, l’autre qui force et s’entête, qui s’enfonce et qui blesse, seul dans son monde de chair anonyme, seul avec ses armes d’homme, oublieux de celle qui dit non, qui pleure et qui en omet de résister tant sa surprise la terrasse. Il entre où il veut comme un voleur et ça le fait jouir, il jouit quand même, ou bien il jouit à cause de ça.
Après tout, elle avait eu envie de faire l’amour avec lui, il lui plaisait, elle l’avait suivi et elle n’avait eu que ce qu’elle méritait. L’avait-elle allumé ? Était-elle coupable d’avoir provoqué cet incendie dans le corps de Louis : comment ensuite refuser de l’éteindre ? Comment refuser à un homme ce qu’on a semblé lui promettre ? De quel droit l’en priver ? C’était elle, la responsable.
— C’est un viol, dit pourtant Sophie.

Dans la tête de Clotilde, le mot déclencha un raisonnement soudain évident : il était inutile qu’elle aille déclarer ce qui lui était arrivé ou qu’elle porte plainte. Aucun policier ne recevrait son témoignage comme celui d’une victime. « Il vous a proposé de vous emmener à l’hôtel et vous l’avez suivi ? Vous pensiez qu’il allait vous lire un conte ? Que vous alliez jouer aux cartes ? ». Elle imagina parfaitement les sarcasmes des hommes qui se tiendraient derrière leur bureau, elle voyait leur air ironique, elle entendait leurs propos moqueurs. On va dans une chambre d’hôtel avec un homme, il vous baise, quoi de plus normal ? C’est le prix de la liberté sexuelle, non ?
Sophie comprit aussitôt le désarroi de Clotilde. Elle sentit même dans son corps les flux qui d’un coup s’inversaient – le désir qui se tarit, le poids soudain de cet homme couché sur elle, sa chair compacte qui heurte chaque parcelle de peau tendre et qui n’éveille plus rien que la peur. Elle sentit l’écœurement qui gagne, les mains qui envahissent et ne caressent plus, becs agressifs d’oiseaux affamés, le cœur qui s’affole et l’immense solitude qui se répand partout autour. Elle sentit cette résignation qui peu à peu se répand de l’esprit vers le corps. Le corps vide.
Sophie comprit que son amie avait bien été vaincue, mais que personne ne pourrait constater les traces de sa défaite. Il n’y avait rien à faire, rien à dire, rien à raconter. Toujours sans un mot, elle la prit dans ses bras, lui caressa les cheveux, essuya doucement l’eau sur ses joues et son menton. Elle essaya juste de la remettre dans son corps.

Pendant quelques jours, Sophie resta chez Clotilde. Elle ne la quittait que pour se rendre en cours, ce qui laissait déjà beaucoup de temps pour la solitude. Clotilde passait le plus clair de ses journées sous la couette, mais elle n’était plus aussi malheureuse, Sophie avait réveillé par sa présence une flamme de vie, et même une sorte de colère saine : elle rêvait parfois que Louis se tenait contre une cabane en bois, en pleine forêt, et qu’elle lui lançait des poignards qui s’enfonçaient partout dans son corps, d’où jaillissaient des fontaines de sang bien rouge qui la faisaient rire. D’un rire tonitruant.
Mais ce rire aussi lui fut enfoncé dans la gorge.

Un soir où elle buvait un verre de vin en compagnie de Sophie – c’était leur dernière soirée ensemble, Sophie avait prévu de rentrer chez elle dès le lendemain – Clotilde avala soudain une grande gorgée de bordeaux, comme pour se donner du courage, et elle lança tout de go :
— Je crois que la situation est pire que prévu.
Sophie ne comprit pas ce qu’elle voulait dire. Elle crut qu’elle redoutait de se retrouver seule après son départ.
— Ne pense pas à demain, profitons de ce moment, lui dit-elle en faisant tinter son verre contre celui de Clotilde. À nous !
— Non, ce n’est pas à demain que je pense… Je pense à beaucoup plus loin…
Le silence lourd, leurs mains en arrêt au-dessus de la table basse, le vin grenat qui brillait sous la lampe.
— Je suis enceinte.
— Tu… tu es sûre ? bafouilla Sophie en sursautant, ce qui projeta quelques gouttes de vin sur son jean, à hauteur des cuisses. Cette tache sembla soudain fasciner Clotilde, qui ne quittait plus des yeux le vin imbibant peu à peu le tissu, le rouge devenant de plus en plus sombre.
— J’ai fait un test cet après-midi, annonça-t-elle d’une voix blanche, le regard fixant toujours la tâche. J’avais un retard de règles, ça ne m’arrive jamais.
Sophie eut envie de gémir, au lieu de quoi elle avala d’un trait ce qui restait de vin dans son verre et s’en resservit un autre, à ras bord. En face d’elle, Clotilde buvait à petites gorgées, le visage sans expression. Pour la secouer, pour rompre le silence, Sophie posa une question stupide mais inévitable :
— Tu vas faire quoi ?
— Tu veux dire : est-ce que je vais avorter ?
Sophie approuva de la tête. Mais la seule réponse de Clotilde fut un haussement d’épaules désemparé. Le vert de ses yeux paraissait soudain terni. Il manquait à ses gestes leur éclat habituel, celui qu’ils avaient conservé ces derniers jours, même dans l’abattement et la colère.
— Tu peux encore réfléchir, c’est tout récent, tenta Sophie pour la rassurer un peu. Inutile de te précipiter.
De toute évidence, Clotilde était incapable de prendre une décision dans l’instant. Ce nouveau coup du sort la clouait au sol, comme si le destin ou les dieux avaient décrété de lui faire payer jusqu’au bout son inconséquence. À moins que, tout simplement, on cherche à lui faire comprendre que toutes ses illusions n’étaient justement que cela, des illusions, des mirages, de jolies images faites pour être feuilletées dans les livres de contes ? Un peu brusquement, elle demanda :
— Si je me fais avorter, tu m’accompagneras ?
— Bien sûr. Tu es décidée ?
— Je ne sais pas.

Quand Sophie quitta son amie le lendemain matin, elle eut l’impression que la nuit lui avait fait du bien. Elle n’avait plus son air hagard, et une énergie nouvelle se dégageait de ses mouvements, si bien que Sophie eut moins de scrupules à rassembler ses affaires et à la laisser de nouveau seule.
— On s’appelle tous les soirs, d’accord ?
— Oui, promis.
— Et si tu as un coup de blues, tu me fais signe et j’arrive.
— O.K.
— Il y a dans le frigo de quoi tenir quelques jours, et de toute façon je reviens vite, avant la fin de la semaine.
Ce fut Clotilde qui la poussa dehors, avant de l’étreindre une fois sur le palier en lui murmurant à l’oreille un merci ému.
Maintenant, l’important était ailleurs, une partie dans sa mémoire et l’autre au creux de son corps, cachée, secrète, informe, minuscule. Impossible de ne pas les mettre en lien. Le dur avec le tendre. Le violent avec le fragile. Rejeter l’un impliquait forcément de se débarrasser de l’autre, comment discuter ça ? Comment voir les choses autrement ? Ce qui aurait pu être une joie, un éclat de vie, ne deviendrait qu’un épouvantable fardeau… Un ogre allait la dévorer de l’intérieur après que son créateur l’eût malmenée, blessée, humiliée.
Les jours suivants se fondirent en un magma grisâtre, juste ponctué par les coups de téléphone réguliers de Sophie, qui prenait de ses nouvelles chaque soir, comme promis, et par les croix qu’elle traçait dans son calepin pour se convaincre que le temps passait et qu’elle avait une décision à prendre, une échéance à respecter.
Clotilde en revanche ne parvenait pas à raisonner : elle n’avait pas avancé d’un pouce depuis le départ de son amie. Le temps passait, et chaque minute ajoutait une couche de confusion à la précédente, une poussière mentale qui recouvrait tout, et au travers de laquelle Clotilde se propulsait comme dans les rêves, engluée, lourde, collée au sol par ses hésitations et ses peurs. Comme il ne se passait rien, elle demeurait confinée dans cet état étrange, posée sur le rebord de la vie, ne sachant quel dieu invoquer pour que le monde bougeât, pour qu’au moins une parcelle d’elle-même se déplaçât et entraînât avec elle d’imperceptibles changements qui en déclencheraient d’autres, et que peut-être une avalanche l’emportât enfin dans ses tourbillons blancs… »

Extrait
« Voilà, je retourne demain dans ma cellule. Je suis soulagée. Je vais enfin retrouver un peu de paix, j’ai juste mal pour mon père qui ne mérite pas de souffrir une nouvelle fois de la perte de quelqu’un qu’il aime, mais il a bien vu que ma vie s’était arrêtée depuis des semaines. J’ai l’impression d’avoir raté des bifurcations sur mon chemin, commis des erreurs d’aiguillage, mais tout est tellement flou maintenant, la nuit des images se télescopent, Louis battant des bras et disparaissant dans un fracas diabolique, le bébé Ana aperçu tel un ange qui vole au-dessus de ma vie juste quelques instants, et ma mère, maman, je te rejoins, je fais comme toi, c’est toi qui m’as montré la voie, je comprends seulement aujourd’hui ton geste, même si ma douleur n’a rien de commun avec la tienne, je suis tes traces, je plonge avec toi dans les limbes de l’oubli, comme j’ai hâte, attends-moi, s’il te plaît, j’arrive… » p. 75

À propos de l’auteur
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Cathy Borie © Photo DR

Après avoir été institutrice, professeur des écoles, Cathy Borie se consacre maintenant à l’écriture. Après Dans la chair des anges (Carnets Nord, 2018) et Mille jours sauvages (éditions de la Rémanence, 2021) sélectionné pour le Prix des auteurs inconnus, elle publie Ana en 2022, après une première version autoéditée en 2020. Elle a également publié des contes pour enfants, des nouvelles, des recueils de témoignages, une pièce de théâtre. (Source: Éditions L’Échelle du Temps)

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L’Affaire Alaska Sanders

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En deux mots
En avril 1999 la découverte du cadavre d’Alaska Sanders met en émoi les habitants de Pleasant Mountain. Et si l’enquête es rapidement bouclée, Perry Gahalowood, le sergent de la brigade criminelle, et son ami Marcus Goldman ne se satisfont pas de cette version. Au fil de leur contre-enquête, ils vont aller de surprise en surprise.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Enquête sur une enquête bâclée

Le nouveau roman de Joël Dicker, L’Affaire Alaska Sanders, chaînon manquant entre La vérité sur l’affaire Harry Quebert et Le Livre des Baltimore, paraît au sein de la maison d’édition créée par l’auteur Genevois. Un double défi qu’il relève haut la main!

Disons-le d’emblée. C’est un vrai plaisir de retrouver Marcus Goldman et les protagonistes de La vérité sur l’affaire Harry Quebert dans ce nouveau roman qui vient s’insérer chronologiquement entre le roman qui a fait connaître Joël Dicker dans le monde entier et Le Livre des Baltimore et couvre les années 2010-2011. Il met en scène des personnages que les fidèles lecteurs de Joël Dicker connaissent bien et que les nouveaux lecteurs découvriront avec bonheur.
Dans un court chapitre initial, on apprend qu’ Alaska Sanders, employée de station-service dans une bourgade du New Hampshire, est assassinée en avril 1999.
Puis on bascule en 2010 à Montréal où se tourne l’adaptation de G comme Goldstein, le livre qui aura transformé Marcus Goldman en phénomène éditorial. Et même s’il a un peu de peine à trouver l’inspiration, tout va bien pour lui. Il a depuis trois mois une liaison avec Raegan, une superbe pilote d’Air Canada rencontrée à New York la nuit du nouvel an et Hollywood lui propose un pont d’or pour adapter La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Mais pour l’instant, il ne veut pas de cette version cinématographique, car il imagine que Harry Quebert – dont il n’a plus de nouvelles – n’apprécierait pas cette plongée dans un dossier qui l’a certes innocenté mais surtout totalement discrédité.
C’est d’ailleurs en tentant de retrouver son mentor à Aurora où il pense qu’il a pu se réfugier qu’il va retrouver Perry Gahalowood, le sergent de la brigade criminelle, et sa famille. Il avait fait sa connaissance au moment de l’affaire Quebert et s’était lié d’amitié avec le policier, son épouse Helen et ses deux filles Malia et Lisa.
Alternant les époques, l’auteur nous fait suivre en parallèle l’enquête menée par Perry en 1999 pour retrouver les assassins d’Alaska Sanders, retrouvée par une joggeuse au moment où un ours noir s’attaque à sa dépouille et l’enquête que mène Marcus onze ans plus tard.
Car si dès la page 161, l’affaire est officiellement bouclée avec la mort de Walter Carrey, le petit ami d’Alaska, confondu par son ADN, et celui de son complice Eric Donovan, condamné à perpétuité, l’affaire sera relancée à peine dix pages plus tard, lorsque Marcus retrouve Perry, venu assister aux obsèques d’Helen, qui vient de succomber d’une crise cardiaque. Mais n’en disons pas davantage de peur de gâcher le plaisir à découvrir les rebondissements de ce roman aussi dense que passionnant.
Soulignons plutôt combien les fidèles lecteurs de Joël Dicker trouveront ici de quoi se régaler. Car ils savent que dans ses romans, comme avec les poupées russes, une histoire peut en cacher une autre. Il faut alors recommencer à enquêter, rechercher à quel moment on a fait fausse route. Son duo d’enquêteurs revoit alors son scénario, un peu comme l’écrivain, qui écrit sans connaître la fin de son roman et se laisse guider par le plaisir qu’il rencontre en imaginant les situations auxquelles ses personnages sont confrontés.
Un nouveau page turner dans lequel on retrouvera les thèmes de prédilection de l’auteur, la rédemption «qui n’arrive jamais trop tard», la fidélité en amitié et la ténacité. «Je crois que ce roman raconte avant tout, dans un monde où tout doit être rapide et parfait, comment les relations entre les gens sont devenues superficielles. On ne prend pas vraiment le temps de connaître les autres et fort souvent, quand on fait l’effort de s’intéresser à eux, on découvre des choses cachées, que l’on se refusait peut-être à voir jusque-là. C’est ce que découvrent Perry et Marcus», explique du reste le Genevois qui m’a accueilli dans les bureaux de sa nouvelle maison d’édition.
Car c’est avec un «double trac» qu’il sillonne désormais les plateaux de télévision, les rédactions et les librairies. D’abord en Suisse, où le roman paraît avec une semaine d’avance, puis en France. Il y présente son roman, mais aussi sa maison d’édition, Rosie & Wolfe. Dans un premier temps, elle va proposer tous les romans de l’écrivain-entrepreneur dans une version grand format, poche, numérique et audio. L’an prochain de nouvelles plumes devrasient élargir le catalogue.

J’aurais pour ma part le plaisir de l’accueillir en mai prochain à Mulhouse. Et pour les impatients, signalons aussi la rencontre et lecture digitale organisée par l’Éclaireur FNAC le 9 mars à 19h.

L’Affaire Alaska Sanders
Joël Dicker
Éditions Rosie & Wolfe
Roman
576 p., 23 €
EAN 9782889730018
Paru le 10/03/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis et au Canada. Entre New York, Montréal, on y sillonne le New Hampshire, de Concord à Durham, Barrington et Wolfeboro. Côté Canada, on passe aussi par Magog et Stanstead et côté américain, on visite Burrows et Boston, Montclair dans le New Jersey, Salem dans le Massachusetts ou encore Baltimore.
Un voyage au Bahamas, à Nassau et Harbour Island, puis du côté de Miami en Floride.

Quand?
L’action se déroule en 2010-2011, avec de nombreux retours en arrière, principalement en 1999.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le retour de Harry Quebert
Avril 1999. Mount Pleasant, une paisible petite bourgade du New Hampshire, est bouleversée par un meurtre. Le corps d’Alaska Sanders, arrivée depuis peu dans la ville, est retrouvé au bord d’un lac.
L’enquête est rapidement bouclée, puis classée, même si sa conclusion est marquée par un nouvel épisode tragique.
Mais onze ans plus tard, l’affaire rebondit. Début 2010, le sergent Perry Gahalowood, de la police d’État du New Hampshire, persuadé d’avoir élucidé le crime à l’époque, reçoit une lettre anonyme qui le trouble. Et s’il avait suivi une fausse piste ?
Son ami l’écrivain Marcus Goldman, qui vient de remporter un immense succès avec La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, va lui prêter main forte pour découvrir la vérité.
Les fantômes du passé vont resurgir, et parmi eux celui de Harry Quebert.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTS (Philippe Revaz)
Le Messager (Claire Baldewyns)
Podcast La bouteille à moitié pleine

Les premières pages du livre
La veille du meurtre
Vendredi 2 avril 1999

La dernière personne à l’avoir vue en vie fut Lewis Jacob, le propriétaire d’une station-service située sur la route 21. Il était 19 heures 30 lorsque ce dernier s’apprêta à quitter le magasin attenant aux pompes à essence. Il emmenait sa femme dîner pour fêter son anniversaire.
– Tu es certaine que ça ne t’embête pas de fermer ? demanda-t-il à son employée derrière la caisse.
– Aucun problème, monsieur Jacob.
– Merci, Alaska.
Lewis Jacob considéra un instant la jeune femme : une beauté.
Un rayon de soleil. Et quelle gentillesse ! Depuis six mois qu’elle travaillait ici, elle avait changé sa vie.
– Et toi ? demanda-t-il. Des plans pour ce soir ?
– J’ai un rendez-vous…
Elle sourit.
– À te voir, ça a l’air d’être plus qu’un rendez-vous.
– Un dîner romantique, confia-t-elle.
– Walter a de la chance, lui dit Lewis. Donc ça va mieux entre vous ?
Pour toute réponse, Alaska haussa les épaules. Lewis ajusta sa cravate dans le reflet d’une vitre.
– De quoi j’ai l’air ? demanda-t-il.
– Vous êtes parfait. Allez, filez, ne soyez pas en retard.
– Bon week-end, Alaska. À lundi.
– Bon week-end, monsieur Jacob.
Elle lui sourit encore. Ce sourire, il ne l’oublierait jamais.

Le lendemain matin, à 7 heures, Lewis Jacob était de retour à la station-service pour en assurer l’ouverture. À peine arrivé, il verrouilla derrière lui la porte du magasin, le temps de se préparer à recevoir les premiers clients. Soudain, des coups frénétiques contre la porte vitrée : il se retourna et vit une joggeuse, le visage terrifié, qui poussait des cris. Il se précipita pour ouvrir, la jeune femme se jeta sur lui en hurlant : « Appelez la police ! Appelez la police ! »
Ce matin-là, le destin d’une petite ville du New Hampshire allait être bouleversé.

PROLOGUE
À propos de ce qui se passa en 2010
Les années 2006 à 2010, malgré les triomphes et la gloire, sont inscrites dans ma mémoire comme des années difficiles. Elles furent certainement les montagnes russes de mon existence.
Ainsi, au moment de vous raconter l’histoire d’Alaska Sanders, retrouvée morte le 3 avril 1999 à Mount Pleasant, New Hampshire, et avant de vous expliquer comment je fus, au cours de l’été 2010, impliqué dans cette enquête criminelle vieille de onze ans, je dois d’abord revenir brièvement sur ma situation personnelle à ce moment-là, et notamment sur le cours de ma jeune carrière d’écrivain.
Celle-ci avait connu un démarrage foudroyant en 2006, avec un premier roman vendu à des millions d’exemplaires.
À vingt-six ans à peine, j’entrais dans le club très fermé des auteurs riches et célèbres, et j’étais propulsé au zénith des lettres américaines.
Mais j’allais vite découvrir que la gloire n’était pas sans conséquence : ceux qui me suivent depuis mes débuts savent combien l’immense succès de mon premier roman allait me déstabiliser. Écrasé par la célébrité, je me retrouvais dans l’incapacité d’écrire. Panne de l’écrivain, panne d’inspiration, crise de la page blanche. La chute.
Puis était survenue l’affaire Harry Quebert, dont vous avez certainement entendu parler. Le 12 juin 2008, le corps de Nola Kellergan, disparue en 1975 à l’âge de quinze ans, fut exhumé du jardin de Harry Quebert, légende de la littérature américaine. Cette affaire m’affecta profondément : Harry Quebert était mon ancien professeur à l’université, mais surtout mon plus proche ami à l’époque. Je ne pouvais croire à sa culpabilité.
Seul contre tous, je sillonnai le New Hampshire pour mener ma propre enquête. Et si je parvins, finalement, à innocenter Harry, les secrets que j’allais découvrir à son sujet briseraient notre amitié.
De cette enquête, je tirai un livre : La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, paru au milieu de l’automne 2009, dont l’immense succès m’installa comme écrivain d’importance nationale. Ce livre était la confirmation que mes lecteurs et la critique attendaient depuis mon premier roman pour m’adouber enfin. Je n’étais plus un prodige éphémère, une étoile filante avalée par la nuit, une traînée de poudre déjà consumée : j’étais désormais un écrivain reconnu par le public et légitime parmi ses pairs.
J’en ressentis un immense soulagement. Comme si je m’étais retrouvé moi-même après trois ans d’égarements dans le désert du succès.
C’est ainsi qu’au cours des dernières semaines de l’année 2009, je fus envahi par un sentiment de sérénité. Le soir du 31 décembre, je célébrai l’arrivée du Nouvel an à Times Square, au milieu d’une foule joyeuse. Je n’avais plus sacrifié à cette tradition depuis 2006. Depuis la parution de mon premier livre. Cette nuit-là, anonyme parmi les anonymes, je me sentis bien.
Mon regard croisa celui d’une femme qui me plut aussitôt. Elle buvait du champagne. Elle me tendit la bouteille en souriant.
Quand je repense à ce qui se passa au cours des mois qui suivirent, je me remémore cette scène qui m’avait donné l’illusion d’avoir enfin trouvé l’apaisement.
Les évènements de l’année 2010 allaient me donner tort.

Le jour du meurtre
3 avril 1999
Il était 7 heures du matin. Elle courait, seule, le long de la route 21, dans un paysage verdoyant. Sa musique dans les oreilles, elle avançait à un très bon rythme. Ses foulées étaient rapides, sa respiration maîtrisée  : dans deux semaines, elle prendrait le départ du marathon de Boston. Elle était prête.
Elle eut le sentiment que c’était un jour parfait : le soleil levant irradiait les champs de fleurs sauvages, derrière lesquels se dressait l’immense forêt de White Mountain.
Elle arriva bientôt à la station-service de Lewis Jacob, à sept kilomètres exactement de chez elle. Elle n’avait initialement pas prévu d’aller plus loin, pourtant elle décida de pousser encore un peu l’effort. Elle dépassa la station-service et continua jusqu’à l’intersection de Grey Beach. Elle bifurqua alors sur la route en terre que les estivants prenaient d’assaut lors des journées trop chaudes. Elle menait à un parking d’où partait un sentier pédestre qui s’enfonçait dans la forêt de White Mountain jusqu’à une grande plage de galets au bord du lac Skotam. En traversant le parking de Grey Beach, elle vit, sans y prêter attention, une décapotable bleue aux plaques du Massachusetts. Elle s’engagea sur le chemin et se dirigea vers la plage.
Elle arrivait à la lisière des arbres, lorsqu’elle aperçut, sur la grève, une silhouette qui la fit s’arrêter net. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte de ce qui était en train de se passer. Elle fut tétanisée par l’effroi. Il ne l’avait pas vue.
Surtout, ne pas faire de bruit, ne pas révéler sa présence : s’il la voyait, il s’en prendrait forcément à elle aussi. Elle se cacha derrière un tronc.

L’adrénaline lui redonna la force de ramper discrètement sur le sentier, puis, lorsqu’elle s’estima hors de danger, elle prit ses jambes à son cou. Elle courut comme elle n’avait jamais couru.
Elle était volontairement partie sans son téléphone portable. Comme elle s’en voulait à présent !
Elle rejoignit la route 21. Elle espérait qu’une voiture passerait : mais rien. Elle se sentait seule au monde. Elle piqua alors un sprint jusqu’à la station-service de Lewis Jacob. Elle y trouverait de l’aide. Quand elle y arriva enfin, hors d’haleine, elle trouva porte close. Mais voyant le pompiste à l’intérieur elle tambourina jusqu’à ce qu’il lui ouvre. Elle se jeta sur lui en s’écriant: «Appelez la police ! Appelez la police!»

Extrait du rapport de police
Audition de Peter Philipps
[Peter Philipps est agent de la police de Mount Pleasant depuis une quinzaine d’années. Il a été le premier policier à arriver sur les lieux. Son témoignage a été recueilli à Mount Pleasant le 3 avril 1999.]

Lorsque j’ai entendu l’appel de la centrale au sujet de ce qui se passait à Grey Beach, j’ai d’abord cru avoir mal compris. J’ai demandé à l’opérateur de répéter. Je me trouvais dans le secteur de Stove Farm, qui n’est pas très loin de Grey Beach.

Vous y êtes allé directement ?
Non, je me suis d’abord arrêté à la station-service de la route 21, d’où le témoin avait appelé les urgences. Au vu de la situation, je trouvais important de lui parler avant d’intervenir. Savoir à quoi m’attendre sur la plage. Le témoin en question était une jeune femme terrorisée. Elle m’a raconté ce qui venait de se passer. Depuis quinze ans que j’étais policier, je n’avais jamais fait face à une situation pareille.

Et ensuite ?
Je me suis immédiatement rendu sur place.

Vous y êtes allé seul ?
Je n’avais pas le choix. Il n’y avait pas une minute à perdre. Je
devais le retrouver avant qu’il ne prenne la fuite.

Que s’est-il passé ensuite ?
J’ai conduit comme un dingue de la station-service jusqu’au parking de Grey Beach. En arrivant, j’ai remarqué une décapotable bleue, avec une plaque du Massachusetts. Ensuite, j’ai attrapé le fusil à pompe et j’ai pris le sentier du lac.

Et… ?
Quand j’ai déboulé sur la plage, il était toujours là, en train de s’acharner sur cette pauvre fille. J’ai hurlé pour qu’il arrête, il a levé la tête et il m’a regardé fixement. Il a commencé à approcher lentement dans ma direction. J’ai compris aussitôt que
c’était lui ou moi. Quinze ans de service, et je n’avais encore jamais tiré un coup de feu. Jusqu’à ce matin. »

À propos de l’auteur
Joël Dicker © Photo Markus Lamprecht

Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les derniers jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, Le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des lycéens pour La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Ce roman a aussi été élu parmi «les 101 romans préférés des lecteurs du monde» et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stéphanie Mailer, en 2020 L’Énigme de la chambre 622 et en 2022 L’Affaire Alaska Sanders.

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Hors des murs

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En deux mots
Marianne est incarcérée pour un homicide. Elle proclame son innocence, mais les jours passent. À la suite d’un malaise, on constate qu’elle est enceinte et va choisir de garder l’enfant. Commence alors un parcours à l’issue très incertaine pour la mère et l’enfant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma fille, née derrière les barreaux

Laurie Cohen raconte le combat d’une femme incarcérée pour meurtre alors qu’elle est enceinte. Une plongée dans l’univers carcéral accompagnée d’une touchante histoire d’amour, mais aussi un cri de révolte. Fort émouvant.

«Je m’appelle Marianne. Je suis née dans une petite région lointaine de l’Ouest américain, mais j’ai grandi dans une ferme aux alentours de Vichy, et finalement j’ai été mutée à Paris, et comme je ne supporte pas la ville, j’ai pris une maison à Gif-sur-Yvette. Mes parents adoraient la campagne française. Ils sont morts tous les deux. D’un accident de voiture.» C’est depuis sa cellule de prison que Marianne adresse cette lettre à un inconnu. La jeune femme qui vient d’être incarcérée clame son innocence, mais personne ne l’écoute. Elle doit désormais s’adapter au milieu carcéral et à ses codétenues, «une rousse et une Black aux cheveux frisés et une petite métisse avec un air enfantin.» Entre indifférence, sororité et animosité, elle cherche ses marques. Avant de s’effondrer, victime d’un malaise. Le médecin va alors lui annoncer qu’elle est enceinte et qu’elle peut choisir de garder l’enfant, mais qu’il lui sera retiré au bout de 18 mois. Oubliant cette terrible échéance, elle entend conserver cette graine infime qui répand la vie dans son corps, ce cœur qui doucement se met à battre. «J’aime l’inventer. L’imaginer. Chaque jour, il grandit, évolue, se forme. Envie de croire que l’univers m’a donné ce bébé pour trouver la paix. Qu’il me l’a offert pour me rendre plus sereine, me donner la force de me battre. Tout recommencer.» Si l’on oublie une bagarre avec une codétenue qui voulait la rouer de coups et lui faire perdre le fruit de ses entrailles, c’est assez sereinement qu’elle a attendu l’échéance, entre les promenades, les soins, l’atelier et la bibliothèque où elle peut emprunter des ouvrages de puériculture, mais aussi Gatsby le Magnifique ou Le joueur d’échecs de Stefan Zweig.
Transférée dans le quartier des mères, elle va donner naissance à une petite fille. «Je vois ses petits yeux cobalt et ses mains minuscules. Elle gémit doucement. J’ai tout oublié. Le personnel. La prison. Ma vie de merde. Il n’y a plus qu’elle. Ce petit bout d’amour. Je glisse à son oreille :
— Je suis là, mon cœur, c’est maman.
Et sa main attrape mon pouce.»
Avec beaucoup de sensibilité et un sens aigu de la formule – La prison est un dédale existentiel. La sérénade de la condition humaine – Laurie Cohen raconte le quotidien de la mère incarcérée. Entre la peur de ne plus voir sa fille, l’insoutenable attente du procès et le dossier de demande de sortie avec bracelet électronique, on est saisi par le manque d’humanité d’une justice qui par définition est aveugle. Un premier roman parfaitement maîtrisé et qui, sans jamais tomber dans le pathos, souligne les lacunes d’un système, voire ses contradictions.

Hors des murs
Laurie Cohen
Éditions Plon
Roman
352 p., 18 €
EAN 9782259306324
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé principalement dans une maison d’arrêt en France, sans plus de précision. En revanche, on y évoque Paris, Vichy et Gif-sur-Yvette ainsi que des voyages à l’étranger, à New York, dans le New Jersey et dans l’Ouest américain ainsi qu’en Thaïlande et à Tokyo.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Guetter la forêt déserte chaque matin. Et le ciel qui passe du bleu délavé au rose lavande. L’âme qui s’apaise. Avoir l’enfant contre mon ventre et ne plus penser à rien. Oublier les murs gris.»
On pense toujours que ça nʼarrive quʼaux autres. Mais tout peut basculer en une fraction de seconde. Un jour cʼest le bonheur parfait et le lendemain tout sʼécroule. Marianne menait une vie tranquille avec son mari David, loin du bruit de la ville, dans la forêt. Aujourd’hui, elle se retrouve menottée, dépossédée, enfermée. Elle clame son innocence mais personne ne lʼécoute. Criminelle aux yeux de tous. Dans cette prison, elle attend son jugement, celui qui scellera son destin.
Alors que le procès tarde à arriver, le médecin lui annonce quʼelle est enceinte. Marianne doit décider : interrompre sa grossesse ou mettre au monde en prison le bébé de celui qu’elle aimait et qui n’est plus. Les âmes tourmentées qu’elle rencontrera entre ces murs et au-delà l’aideront à tenir… mais jusqu’à quand ?
Laurie Cohen décrit avec force et sensibilité le quotidien dans une prison pour femmes, sans manichéisme aucun. Un premier roman sur le pouvoir de la maternité dans un contexte extrême et sans pitié.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Cité Radio (Guillaume Colombat s’entretient avec Laurie Cohen)
Afrique Économie (Nadège Koffi s’entretient avec Laurie Cohen)

Les premières pages du livre
« Quand j’ai traversé la cour de la maison d’arrêt, j’ai guetté le ciel. Ce trou de bleu entre les murs de pierre. Les barbelés tordus. Le silence. Le vent. Une brise légère qui faisait clapoter les tee-shirts suspendus à quelques fenêtres brisées. Les silhouettes perdues, derrière les barreaux, qui déambulaient, me dévisageaient. Un matin de mai. Le soleil sur mes joues. Comme pour la dernière fois.

Des barbelés militaires à lames, partout. Ça me rappelait les champs interminables et les vaches immobiles dans la brume.

Et puis, j’ai traversé ce long couloir. On m’a ordonné de me déshabiller. On m’a fouillée intégralement. De la tête aux pieds. Nue. Une femme en uniforme. Froide. Distante. Un robot. L’humiliation profonde.

La surveillante m’a demandé de lui donner mes affaires une par une pour les palper. Elle a même inspecté le fond de mes chaussures et m’a dit d’ébouriffer mes cheveux.

Ses questions banales, sans doute pour me mettre à l’aise, auxquelles j’étais incapable de répondre.

À la fin, on m’a octroyé des vêtements abandonnés, repêchés au Secours catholique. Je me sens désormais comme étrangère à moi-même.

On m’a installée dans une geôle de trois mètres carrés, à côté du greffe. J’attends. Je ne peux pas m’asseoir. J’ai les jambes molles. Ils vérifient mon titre de détention. Bientôt, on va m’attribuer un numéro d’écrou.

Détention provisoire. Un mandat de dépôt d’un an. C’est ce qui est écrit sur ma fiche. Pourtant, selon mon avocat, je pourrais écoper de douze. Douze ans alors que je suis innocente.

Les conversations alentour se brouillent. J’ai la nausée. Silhouettes nébuleuses. Coupée du monde. Je n’existe plus. Je vais me fondre à l’entité d’un groupe. Adhérer, obéir, suivre. Une énorme fourmilière. À l’abri de tous les regards.

L’agent du greffe relève mon identité : nom, prénom, date de naissance. Son collègue rédige la fiche. Un numéro d’écrou par ordre d’arrivée : 392 657. Je déteste le 7. Ils enregistrent la date et l’heure de l’écrou. Je tends mon index gauche. Une empreinte. La mémoire d’un ordinateur. Mon nom figure désormais dans le grand registre à côté du greffe. On vérifie tout : durée des mandats, fin des peines, demandes de mises en liberté…

Il faut renoncer à toutes ses affaires. Noter cinq numéros et oublier l’existence de son téléphone portable. Et se séparer de l’écharpe bleue à carreaux de Charlène, de la montre de Mathilde, du collier d’Olivier.

En échange, on me remet un euro pour appeler mon avocat, un imprimé de demande d’accès au téléphone, et un bon de cantine pour acheter quelques aliments, magazines et produits d’hygiène au sein de l’établissement.

Je répète constamment :

— Je suis innocente !

Mais on ignore mes mots.

On me demande plutôt si j’ai un régime alimentaire. Ça me rappelle quand on prend l’avion.

Dans ma notice individuelle, le magistrat ne prescrit aucun examen psychiatrique ou médical d’urgence.

Visite à l’infirmerie. Une prise de sang. Cinq tubes remplis et étiquetés.

L’odeur de la Javel afflue à mes narines. Quelqu’un a gratté le sol pour effacer les traces de saleté. Bientôt, je rejoindrai ma cellule.

Envie de fumer une clope. Embraser le bâtonnet blanc. Me poser devant une fenêtre un jour de pluie. Regarder l’eau qui décampe dans les rigoles et s’engouffre dans le fond des bouches d’égout. La pluie qui ruisselle sur les trottoirs, purge le ciel et le bitume. De temps en temps, les halos des phares qui balayent les routes et rasent les flaques d’eau. Le silence. Ça m’apaise.

Je ne sais plus pourquoi je suis là. Mal au cœur. La nausée. Oublier. Le clic de la gâchette. La balle qui perfore férocement son corps. Le sang opaque qui ruisselle dans la boue. Je cours. Sans m’arrêter. Du sang partout. Se souvenir.

J’aimerais revenir en arrière. Effleurer sa joue. L’embrasser. Mordre ses lèvres avec avidité. Humer longuement son odeur. Poser ma tête sur sa poitrine pour écouter battre son cœur. Qu’il me serre fort. À m’étouffer. Ses doigts entre mes cheveux. Un réflexe.

Je voudrais lui dire de me prendre. Sentir son corps et ce tressaillement inépuisable. Une marée bouillonnante.

J’attends de rejoindre ma cellule. Je ne sais pas combien de temps je vais passer ici. On m’a dit un an de provisoire avec prolongations possibles.

Mon avocat garantit que, dans ce genre de cas, le procès se fait souvent après deux ans.

On te rafle du temps sur terre. Et parfois même, tu crèves entre ces murs. Tu crèves comme un chien, et tout le monde te zappe.

Je venais de planter des tomates dans le jardin. On aurait pu faire des salades avec de la mozzarella et du gaspacho pour les soirs d’été. Lucie a une recette originale avec du jaune d’œuf, et beaucoup de basilic.

Ici, le vert s’efface derrière le gris.

L’odeur des arbres se fond dans la pisse et la Javel.

Vivre barricadé. Croupir dans une cellule.

J’ai toujours eu peur du quotidien. La routine bien huilée.

Être dans une cage, en dehors du monde.

Un froid polaire. J’entends la ronde des surveillantes. Leurs rires. J’ai peur. Je tremble. Des images déferlent.

Un coup de feu. Une bête abattue. Son sourire. Son regard. Sa voix.

Pas de lumière dans ma cellule, mais des ombres qui déambulent sous la porte.

Des murs cireux et écaillés.

Le lit est dur, métallique, avec un sommier et un matelas usés. Je me relève. Je souffle sur mes mains, puis sur mes doigts de pied.

Les coups de feu. Le corps abattu. Son profil dans la pénombre. Et moi, qui ne bouge pas. Tout à coup, ce silence. Juste le vent. Le vent dans les arbres, et la pluie.

Des bavures de sang dans la boue. L’eau qui estompe les traces.

Moi qui ne bouge pas, encore.

On me remet une trousse de toilette avec le nécessaire d’hygiène corporelle : rouleau de papier WC, savonnette, shampoing, brosse à dents, tube de dentifrice, serviette de toilette et gant, crème à raser et rasoirs jetables.

Dans un large cabas en plastique, on m’a glissé des « cadeaux » : vaisselle, draps, serviettes, couverture…

Impersonnel. On devient un numéro. Une bagnarde parmi les autres.

On nous le rappelle en permanence, qu’on n’est rien, qu’on appartient désormais à l’État.

Les habits, l’hygiène, la nourriture… Le moindre détail est régulé.

Prendre ma première douche en prison. De fines cloisons qui laissent entrevoir le corps de chacune.

Tout le monde me regarde.

Elles m’inspectent de la tête aux pieds.

Derrière l’une des cloisons, une fille aux cheveux roses a un corps qui me semble parfait. Deux seins pointus. Des fesses rebondies. Un ventre plat. L’eau coule le long de sa chair. Des perles d’eau scintillent sur sa peau blanche, dans la lueur blafarde des néons.

Quand j’ai terminé, on m’escorte. Je vagabonde entre les couloirs déserts, en passant des grilles et des sas. Entre mes bras, je porte des draps, quelques feuilles et un stylo. Écrire.

Écrire quoi ?

La surveillante ouvre ma cellule avec une clef. Douze mètres carrés. Mes colocataires sont absentes. Trois lits vides, le calme. Presque aucune clarté.

Elle scelle la porte. Immobile. Je débusque un lit métallique, une table, une chaise, une vieille ampoule vissée au plafond dont les fils se dispersent, un lavabo, des WC, un bidet, et une fenêtre donnant sur une grande cour, trois étages plus bas.

Les murs sont constellés de photographies d’étrangers et de gravures de noms, d’insultes, de dessins abstraits ou enfantins. Un étrange musée. Des souvenirs pour passer le temps, pour exister.

À travers l’œilleton, la surveillante m’épie. Le moindre mouvement. La moindre parole. Révolue, l’intimité.

Ma bague de fiançailles miroite dans la faible lueur du jour. Un solitaire. Le seul bijou qu’on m’ait autorisée à garder. On m’a dérobé le reste. Dans une grande valise noire. Entreposée au-dessus d’une étagère colossale, enveloppée de poussière.

David avait demandé ma main en plein Times Square, à New York, l’été dernier. Il faisait si chaud que j’avais le cou et les cuisses trempés sous mon minishort en denim. Il s’était mis à genoux et une foule nous avait encerclés – les images s’étaient imprimées dans la lentille d’un cameraman. Autour de nous, des centaines d’immenses écrans lumineux nous inondaient de publicités inutiles. J’avais hurlé de joie et de surprise. Après une balade au milieu des théâtres, music-halls, salles de spectacle et mégastores, on avait fini la soirée en sous-vêtements sur un rooftop, dans une piscine éclairée, une tequila à la main.

Le reste du voyage, on l’avait passé à voir des expositions artistiques et des boutiques vintage à Soho, à faire des traversées en bateau pour aller à Brooklyn ou au New Jersey, à prendre des photos du haut de Top of the Rock, à manger des glaces dans des barques de Central Park, et des soupes de nouilles dans Chinatown.

Perdre la notion du temps. Chaque seconde est une éternité.

J’ai entendu des bribes de paroles entre surveillantes. Une femme s’est pendue. Comme elle n’avait pas de famille, ses documents personnels ont été remis aux archives départementales. Une autre a avalé des lames de rasoir. Et sa colocataire s’est tailladé les veines. Elle a filé aux urgences.

Échapper à la folie.

J’ai tout donné. La sensation de me fondre dans le décor. Être un courant d’air. Glacé, insignifiant.

On a le droit d’aménager sa cellule.

Je conteste. S’accommoder, c’est accepter.

On m’a cité le règlement intérieur et les interdictions avant d’entrer : obstruer l’œilleton, étendre le linge, déposer des objets sur la fenêtre, allumer un feu, transformer les installations électriques…

Des barreaux. Un espace dans une quasi-pénombre. On ne distingue plus trop le ciel.

Il me manque, le ciel.

Je m’allonge sur mon lit. Abrupt. Ça heurte le dos. Position fœtale. Les yeux fermés. Les larmes qui coulent sans bruit. Le noir. Ne plus rien voir. Fuir. Vers l’inconscient.

J’ai pu garder sa chemise. La chemise de David. Elle garde encore un peu de son odeur. Je la serre contre moi. Comme si c’était lui.

Sous mon oreiller, j’ai aussi glissé la seule photo qu’il restait dans ma poche ce jour-là, ce baiser échangé de nous deux sous la neige en combinaisons de ski fluorescentes, un matin de février à Valmorel.

Ce jour-là, on avait pris la plus haute remontée mécanique, et arrivés en haut on ne voyait plus rien. Une nappe de brouillard. On a suivi un moniteur de ski en chasse-neige pour redescendre et, quand on a atteint le téléphérique, David a réalisé qu’il avait perdu son pass de ski à cause de sa poche grande ouverte. On a fouillé dans la neige et nos mains se sont gelées.

On a soufflé dessus pour effacer la douleur et le froid. Et puis, finalement, le mec qui gérait le téléphérique nous a laissés passer.

Dans la cabine, juste lui et moi, on en a profité pour s’embrasser. Il a même ouvert un peu ma combinaison pour effleurer mes seins sous ma polaire. J’ai encore le souvenir de ses mains glacées.

Et, sur mes lèvres, le parfum du chocolat chaud qu’on avait bu d’une traite en bas des pistes chez le fameux Jimbo Lolo.

Sur le sol en pierre, il y avait un mélange d’eau, de boue, de givre et de neige écrasée. En se levant pour aller aux toilettes, David a failli glisser. Il a attrapé la main d’une serveuse pour ne pas tomber, puis il m’a regardée avec gêne. Et, à cet instant, je me suis demandé si le rouge de ses joues était dû au froid ou à la honte.

On ne peut pas ouvrir la porte de notre cellule comme bon nous semble. On doit attendre les heures de promenade, et les activités. C’est quelqu’un d’autre qui décide du timing. En attendant, on parle aux murs. Certaines deviennent folles. Voilà ce qu’on est, en prison : des putains d’assistés. Chaque fois que j’ai la gorge serrée, je repense aux champs de blé à l’aube, imbibés d’or.

De temps à autre, j’entends même les oiseaux. Je les entends vraiment.

J’aimais broyer des fruits pour en faire des confitures. Des prunes dans un petit bol avec un pilon. Un peu d’eau au fond de la casserole et du sucre roux pour caraméliser. J’attendais que ça chauffe, puis j’incorporais les fruits. En tournant la spatule, je lâchais rarement le feu des yeux. Épier les flammes. Les petites bleues qui dégringolaient au hasard. Écouter le crépitement, les fruits qui fondent, sentir l’arôme sucré des prunes qui se mélangent au caramel. Patience. Ce qui me faisait tenir, c’était d’imaginer le goût des fruits sur ma langue, et les exclamations de joie de mes invités. De mettre un peu de bonheur dans ces pots en verre que j’entassais dans le placard.

La portière qui claque. Les champs déserts. L’averse. Les lueurs blafardes. La plainte aiguë de la sirène. Mon corps qui racle, de droite à gauche. Mes mains menottées. Mon regard apathique. Les marées de nuages. La route goudronnée. Puis les murs ratatinés et les fenêtres étriquées.

Je déchire le plastique qui recouvre mon « kit sanitaire » et déplie les draps blancs qui puent la lessive bon marché.

Je les étale, aux quatre coins du matelas, qui me semble ridiculement petit. Puis, je fais pareil pour l’unique oreiller qu’on m’a donné.

Ensuite, je pose la brosse à dents sur une petite étagère à côté du lit, le gel douche, le shampoing, le rouleau de papier WC.

En même temps, je pleure. Des petites larmes salées qui s’échappent de mes yeux. Je ne peux pas le croire. Je vais rester ici. À l’extérieur du monde. Dehors, tout va se métamorphoser. Les gens, la rue, les quartiers, les pancartes, les journaux, le climat, les espèces animales, les maladies, les vaccins, les livres, les films, et peut-être même les planètes dans l’univers. Et moi, je serai à côté. Décalée.

Je me brosse les dents. L’eau coule. Je passe une éponge sur mon visage et je m’allonge.

La cellule est vide.

Ma main glisse sur ma poitrine, effleure les contours de mes seins, puis mon ventre, mon nombril, et elle continue de déraper vers mes jambes, dans mon pantalon, les cuisses, et mon sexe, sous ma culotte. Mon sexe humide. Mes doigts s’agitent. Je respire fort. Je pense à lui. Ses lèvres sur mon cou. Sa main droite qui saisit mes cheveux et tire d’un coup vif, entraînant ma tête vers l’arrière. Sa main gauche qui agrippe la mienne, et la bloque, sur les barreaux du lit, et la vigueur de ses assauts, sauvages, intuitifs, sans la moindre hésitation.

Comment vais-je tenir des années sans sentir un homme, sans la frénésie des mains sur mon corps, la dureté d’un sexe heurtant ma chair, l’ébranlement et l’exaltation d’un instant ?

Comment pourrais-je encore me sentir femme, ici ?

Je me relâche. Un soupir. La sueur entre mes jambes et sur mon front. Mais le vide demeure. Et son corps ne réchauffe plus le lit, ne calme plus mes angoisses. Je suis seule.

Avant, la nuit, il m’étreignait fort, tout contre lui, ma tête contre son torse, comme une enfant. Il effleurait mes cheveux, embrassait doucement mon front, mes joues, ma nuque. Je m’endormais au rythme des battements de son cœur, étouffée par la chaleur de ses bras.

À travers les barreaux dans les ténèbres, la ligne évasive d’une lune ronde, pleine, argentée.

Elle me surveille.

À l’extérieur de la cellule, la lumière s’allume. Un bruit de porte qui claque. Les tintements d’un trousseau de clefs. Je sursaute. Ma main émerge immédiatement de mon pantalon. Des bruits de pas. Le silence.

Jamais tranquille, même quelques secondes.

S’évader. Je m’endors. Tout s’efface.

À mon réveil, mes codétenues sont rentrées. Une rousse et une Black aux cheveux frisés, en face de moi. Et, au-dessus de mon lit, une petite métisse avec un air enfantin.

Celle aux cheveux frisés demande mon prénom, puis me raconte des bribes de son quotidien ici. Elle me dit qu’elle s’appelle Moka et qu’elle attend toujours son procès depuis deux ans.

Je ne sais plus si elle me parle à moi, ou si elle récite pour elle-même, épuisée.

Elle me raconte, quand elle travaille à l’atelier. C’est son meilleur moment de la journée. Ça l’empêche de penser. Et elle se sent utile.

Elle fabrique des berlingots et des coussinets de soie, garnis de billes parfumées. Et songe à toutes ces personnes qui logent les petits sacs au fond des armoires. Tout à coup, une odeur délicieuse embaume leur intérieur, suggérant parfois le lilas, l’hibiscus, la lavande, la rose ou le coquelicot. Elle adore les couleurs vives. Ça lui prodigue un peu de baume au cœur. Ça évoque l’Orient, elle qui vient de l’île de Karabane, au Sénégal.

Elle déploie habilement l’étoffe, coupe un morceau de tissu avec le matériel approprié, en relevant les mesures au millimètre près, puis elle plonge sa main dans les billes qui roulent délicatement entre ses doigts, et en sélectionne dix, pas une de plus, qu’elle étale au creux du tissu. Enfin, elle rabat le tout comme une petite hotte, coupe un morceau de ruban, et le noue au sommet du triangle.

Quand on l’aperçoit, on n’imaginerait pas tant de douceur. Elle a des épaules carrées et un regard impénétrable.

Sa mémoire défile comme un diaporama : bancs de sable, cocotiers, marécages, mangroves, et bunuk, un vin de palme. Son père était pêcheur en pirogue. Il utilisait des nasses ou des filets. Et sa mère cueillait des huîtres sur les racines des palétuviers à la saison sèche. Ils parlaient le wolof, et le diola.

Je ne réponds rien. Je l’écoute. Je souris. La deuxième détenue, Sibylle, femme d’une trentaine d’années, les cheveux roux en bataille, de grands yeux bleus, se réveille et s’étire en bâillant. Elle déloge un carnet et un crayon, cachés sous ses couvertures, et tourne énergiquement les pages pour retrouver un croquis, d’une femme nue, qu’elle reprend tranquillement. Son trait est vif, assuré, professionnel. Elle fait abstraction de tout le reste, même des barreaux. Son procès est cette semaine, après un an et demi de provisoire.

Comme Moka, elle a sa routine. Elle ne lutte plus contre rien.

Poupon, ma troisième codétenue, ma voisine du dessus, qu’on surnomme ainsi, parce qu’elle est petite, les joues très rondes, et qu’elle ressemble à une poupée de porcelaine, s’approche de moi. Elle a la peau tannée et les cheveux frisés, des yeux marron immenses qui dévorent son visage.

Elle me tend un dessin avec un arbre, une maison, quatre bonshommes et un soleil. Ça me fait sourire. Un vrai sourire que je n’avais pas eu depuis longtemps. Je tente de lui parler mais elle ne répond pas, peut-être intimidée ou muette. Elle se contente de hocher la tête.

On a enfermé mon corps, mais pas ma pensée. Qui vagabonde, inépuisable.

Envie de hurler mon innocence au monde entier.

On ne peut pas sortir comme on veut. Alors, on attend les heures de sortie.

Parfois, on rêve de retourner en cellule, pour s’isoler, et rêver. Ne plus se confronter au regard, à la vie des autres, à l’image des murs immenses et des barbelés. La cellule devient une échappatoire.

On effectue une promenade quotidienne d’une heure à l’air libre. On en profite pour avaler plusieurs litres d’oxygène, étudier le moindre centimètre carré du ciel, les nuages, l’herbe et les quelques arbres alentour.

Des micros, des haut-parleurs, des écrans et des caméras qui vont de droite à gauche et de haut en bas encerclent la cour goudronnée. Pourtant, la tension est tellement palpable par moments qu’on peut assister à de nombreuses scènes de violence.

Alors, il faut fuir, se mettre à l’écart et rester impassible.

Quand je les regarde, j’ai l’impression d’être au milieu d’une cage de fauves. Pendant les heures de promenade, tout devient permis.

Menaces, violences, trafics de stupéfiants, jets de projectiles, racket. L’explosion de toutes les frustrations.

On est toujours en attente, comme dans un village isolé en haute montagne, du petit événement qui troublera la journée.

Toujours le lever du soleil, le crépuscule et une nouvelle routine, mais pas d’avenir.

Pas d’objectif. La seule chose qui compte, c’est tenir. Survivre.

La tempête. L’orage. Ses chaussures pleines de boue. Et les coups de feu.

J’aimerais m’envoler. Transportée. Légère. Abandonner. Oublier.

Je sais qu’autour de la prison, un peu plus loin, on peut sillonner de profondes vallées, des champs, des prairies parsemées de boutons d’or, de marguerites.

Là-bas, des perdrix construisent des nids, des faons courent entre les chênes, des canards dérivent sur les lacs, des libellules vrombissent entre les roseaux, et des écureuils se cachent dans l’écorce des arbres.

Les herbes poussent dans le sens qu’elles désirent. L’eau peut creuser des trous.

Ici, le gazon est taillé parfaitement, aussi droit que les murs qui ornent son périmètre.

Retour en cellule. Personne. J’ai acheté une soupe de nouilles en cantine. Le système d’épicerie en détention. On garde un peu de crédit sur une carte, d’un compte relié à l’extérieur. On remplit un bon avec la liste des articles, puis on se fait livrer quelques jours plus tard. Et quand on travaille dans les ateliers, ou que l’on fait le ménage, ça nous rétribue. Les sommes sont ridicules, mais ça permet de conserver un minimum d’autonomie.

Les minuscules pâtes se noient dans le bol en plastique. Posée sur mon lit, tournée vers la fenêtre, je déguste tranquillement. Le bouillon chaud coule dans ma gorge. Coriandre, piment doux, curry, coco. Je ferme les yeux un instant.

Cinq ans plus tôt, en Thaïlande. La jungle. Le vert à perte de vue. Les serpents colorés enroulés au sommet des troncs. Les radeaux de bambou qui descendent sur la rivière Kwai Noi. On dérive. Le courant nous emporte. Au hasard des chemins sauvages. Mon visage brûle au soleil. Mes joues sont rouges. Mais je suis bien.

Je savonne mes couverts au-dessus du lavabo. Dans le miroir, mon visage blême et des cernes creusent mes yeux. La prison ancre déjà de nouvelles rides.

La détention, c’est blessant. Ça blesse de plein de façons possibles, et c’est réel.

Ce n’est pas juste une attente très longue, c’est douloureux. Les gens n’imaginent pas.

L’entendre, ce n’est pas comme le vivre.

L’enfermement est physique, mais aussi mental.

Je me sens dégradée.

Frustration d’autonomie. De relations sociales. Privation de liberté.

Je ne m’imaginais pas si courageuse. Je ne pensais pas survivre.

Ici, personne n’a une histoire simple.

Ici, l’humain se révèle.

Certaines personnes font des conneries parce qu’elles se cherchent, comme des ados.

Je suis prise de nausées. Je vacille. Je m’assois sur mon lit. La tête entre mes mains. Je tremble. J’ai froid. Chaud. Je ne sais plus. La bouche sèche. Des bruits de pas.

Je me lève. Le décor se trouble un peu puis tout devient flou. J’approche de la porte. Je frappe quelques coups.

— S’il vous plaît ! Ouvrez ! Ouvrez !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je me sens mal…

Silence.

La chaleur me monte à la tête. Un vertige. Ça bourdonne dans mes oreilles. Les lignes des murs se confondent. J’ai l’impression de mourir. Et puis tout devient brusquement noir.

Quand je me réveille, je suis à l’UCSA, l’unité de consultation et soins ambulatoires de la prison. C’est comme un hôpital miniature et des portes qui mènent vers chaque unité : dentiste, kiné, ophtalmo… Des tons pastel sur les murs, entre l’orange et l’ocre.

Dans le cabinet, l’infirmière s’approche :

— Bonjour, pouvez-vous tendre votre bras et serrer le poing ?

Je m’exécute.

Une infirmière évalue ma tension en compressant le brassard sur mon poignet et en pressant plusieurs fois la petite pompe. Lorsqu’elle relâche la pression, l’aiguille sur le baromètre s’affole et je sens d’un seul coup l’afflux de sang après une brève coupure.

— Pourquoi suis-je ici ?
— Vous avez perdu connaissance, et votre tension est basse. Nous devons faire des tests pour vérifier votre état de santé.
— C’est grave ?
— Je ne sais pas.

Sans me regarder, elle range tout son matériel et prend des notes sur un petit carnet, qu’elle range ensuite dans sa blouse, puis se lève et quitte ma chambre.

Un robot. Sans émotions. Elle a probablement lu ma fiche.

Je bâille. J’ai la gorge sèche. Soif. L’infirmière revient, avec un dossier en main.

Elle fronce les sourcils, contrariée.

— Nous avons les résultats de vos examens sanguins.
— Et alors ?

Un instant de silence.

— Vous êtes enceinte.
— QUOI ?
— De sept semaines.
— Je…

Je bloque. Je ne sais pas quoi répondre. Je la fixe droit dans les yeux.

Un vertige.

— Désirez-vous le garder ?
— Je…

Aucun son ne sort de ma bouche. J’essaye d’enregistrer l’information. De réaliser l’impact du mot qu’elle vient de prononcer. Je repasse en boucle la phrase dans ma tête. Enceinte. Sept semaines.

Elle me regarde, agacée. Elle perd patience.

— Je vous laisse réfléchir. Reposez-vous.

Elle repart, froide, impassible.

J’entends le bruit de ses pas. Ses pas au loin. Et puis plus rien.

Moi, je fixe toujours le mur. Enceinte.

Sept semaines.

On dit qu’on le sait déjà, qu’on a un pressentiment.

C’est une sorte de sixième sens féminin.

Je n’ai rien ressenti, et mon ventre est encore tout plat.

Rien.

Ou alors… ? Non.

Je ne sais pas.

Pourquoi maintenant ? Pourquoi là ?

Sans lui. Dans un endroit sinistre. Fichée criminelle.

J’ai besoin de temps.

Je prends une carafe d’eau. Je me sers un verre.

Je m’hydrate.

Et la pensée m’effleure que j’hydrate le bébé en même temps.

Ce petit amas de cellules qui grandit doucement tout au fond de mon ventre. Moi je stagne, et lui il prend forme.

Son petit cœur, son corps, son cerveau, ses organes un par un, ses membres, et même ses pensées.

Tout cela va bientôt se concrétiser.

Être mère.

Dans ma vie d’avant je n’étais pas sûre de le vouloir vraiment. Un jour j’en avais envie, et l’autre non.

Là, tout de suite, j’ai peur. J’ignore tout de lui. Ou d’elle. Ce qu’il est. Ce qu’il va devenir. Et, en fait, je n’y crois pas vraiment. Ce n’est pas possible. Il faut que je le voie. Est-ce que je peux être mère ? Être à la hauteur ? Quelle vie pourrais-je lui offrir ? Dehors, il n’y a personne pour l’accueillir.

Est-ce qu’il aurait voulu le garder ? Le garder, l’aimer, l’instruire.

Au fond de moi, je sais.

— Alors, vous faites quoi ? demande encore l’infirmière.

Le silence. Il faut donner une réponse.

— Je le garde.
— Vous êtes sûre ?

Droit dans les yeux. Sans ciller. Sans trembler.

— Oui.

Elle repart. Elle ne répond rien. Elle doit probablement penser que c’est irresponsable. Garder un enfant en prison. Ça n’a pas de sens. C’est égoïste.

Lorsque j’étais petite, ma mère me disait que la grossesse était le moment le plus important dans la vie d’une femme. À vrai dire, elle disait même que c’était cet instant qui faisait de nous une femme en tant que telle. Une femme qui peut concevoir. Une mère. Ça engendrait de grandes responsabilités, et un sentiment de fierté. Le don incroyable de porter un enfant dans son ventre et de l’aider à venir au monde.

Et moi, j’avais peur.

Mais parfois j’idéalisais. Un foyer épanoui. Des enfants qui hurlaient au réveil en sautant sur notre lit. La joie qui débordait dans un rayon de soleil à l’aurore.

Je le ferai seule.

Je serai maman.

Je regarde un tableau accroché sur le mur. Une prairie et quelques fleurs. Un cheval qui galope.

Je me souviens d’Ivoire, un gris tacheté avec une belle crinière dans l’étable de Lucien. Lorsque je l’approchais, il s’agitait. Il m’attendait. Il hennissait et frottait sa tête contre ma joue, doucement. Lucien ouvrait la barrière. Je restais un temps à caresser sa croupe, ses hanches, son encolure, puis Lucien m’aidait à monter.

Je partais en pleine nature. Ivoire était sauvage, libre. Instinctif. Il frappait la terre avec vigueur, et je ressentais en lui la joie, la rage même, de retrouver la terre et la forêt.

Le médecin a un sourire doux. Je l’aime bien. Il s’approche de moi, suivi de l’infirmière, toujours impassible. Il se pose sur une chaise à proximité de la mienne :

— Votre tension est basse.
— C’est-à-dire ?
— Ne vous inquiétez pas. Probablement la fatigue. Ouvrez votre chemise, je vais examiner votre poitrine.

Il approche doucement ses mains et palpe avec sa paume le contour de mes seins.

Ça me fait tout drôle qu’un homme me touche. J’admire ses traits. Son visage est creusé de légères rides. Je regarde ses sourcils harmonieux, sa bouche. J’ai chaud. Entre les jambes. Dans mon corps. Une pulsion. Sa blouse. J’imagine. Que j’ouvre les boutons de sa chemise. Qu’il m’embrasse en harponnant mes lèvres, fait tomber son pantalon et me prend, sans autre précaution, jambes béantes, faisant chanceler le lit.

— Vous pesez combien ?
— Cinquante kilos.
— Votre âge ?
— Trente-quatre ans.
— Vous fumez ?
— De temps en temps.
— Il faudra arrêter.
— D’accord.
— Avez-vous des antécédents médicaux ?
— Non.
— Avez-vous toujours une menstruation normale ?
— Non, je n’ai pas eu mes règles ce mois-ci. Sauf une petite tache de sang.
— OK. Dans quelques semaines, nous ferons une première échographie, si vous êtes d’accord.
— Oui.
— Ces clichés permettront de déterminer le développement futur de votre enfant et son terme approximatif. Mais aussi de détecter une éventuelle anomalie.
— Une anomalie ?
— Une malformation, ou maladie génétique…
— Il n’aura rien de tout ça.
— On ne peut pas savoir.
— Moi, je sais.
— D’accord. On peut faire des tests.
— Quels tests ?
— Des tests sanguins, comme l’HT 21, pour dépister la trisomie 21.
— N’importe quoi !
— C’est recommandé. C’est votre première grossesse ?
— Oui.

Il me regarde. Il doit penser que c’est original d’avoir une première grossesse en prison. Mais je n’ai rien programmé. Enfant, on imagine à quoi ressemblera notre vie. Et dans la réalité c’est très différent.

— Je vais vous faire un examen vaginal.
— C’est obligé ?
— Oui. C’est important. Posez vos jambes en hauteur, sur ceci.

Il me désigne deux bordures en fer de chaque côté du lit.

Je m’exécute, dévoilant mon intimité. Malgré la gêne, cela fait monter encore mon excitation.

Il met des gants, approche sa main, écarte les lèvres de mon vagin pour l’inspecter en détail.

Je sens que je mouille. C’est ridicule mais incontrôlable.

Il prend ensuite une spatule et fait des prélèvements internes, puis remplit deux flacons distincts, et il rabat ma robe de chambre.

Il pose le matériel sur un chariot, ôte les gants et relève la tête.

— OK, tout est parfait. Pouvez-vous vous lever ?

Je m’exécute.

Le sol est froid.

— Penchez votre corps lentement vers l’avant.

Je me penche. Le médecin inspecte alors ma colonne vertébrale.

— Merci. Relevez-vous doucement je vais regarder également vos jambes pour détecter d’éventuelles varices ou œdèmes.

Passé cette étape, il remplit un dossier, rapidement, avec un trait maladroit, au stylo bleu. Puis se lève et me sourit gentiment :

— Ne vous inquiétez pas, on prendra soin de vous et du bébé. On se revoit dans quelques semaines, d’accord ? On va vous donner des conseils pour les nausées et autres désagréments. Vous allez avoir souvent envie d’uriner, les seins qui vont gonfler et picoter, une aréole autour du mamelon plus foncée, des lignes bleues et roses sous la peau, envie de grignoter… Tout cela est parfaitement normal. Je transmets aussi les papiers nécessaires à votre sécurité sociale.
— Merci.

Le médecin me fait un clin d’œil et part. »

Extraits
« Mais pour moi il existe déjà. Cette graine infime qui répand la vie dans mon corps. Et ce cœur qui doucement se met à battre.
J’aime l’inventer. L’imaginer.
Chaque jour, il grandit, évolue, se forme.
Envie de croire que l’univers m’a donné ce bébé pour trouver la paix. Qu’il me l’a offert pour me rendre plus sereine, me donner la force de me battre. Tout recommencer. » p. 66

« Cher Inconnu,
Je ne sais pas quoi te dire. Peut-être parce qu’on ne se connaît pas. Mais c’est le principe quand on fait connaissance, non? Je m’appelle Marianne. Je suis née dans une petite région lointaine de l’Ouest américain, mais j’ai grandi dans une ferme aux alentours de Vichy, et finalement j’ai été mutée à Paris, et comme je ne supporte pas la ville, j’ai pris une maison à Gif-sur-Yvette.
Mes parents adoraient la campagne française. Ils sont morts tous les deux. D’un accident de voiture. Je n’ai jamais passé mon permis, du coup. J’ai particulièrement peur des routes de montagne et des petits chemins sans aucune lumière. D’ailleurs je n’aime pas le noir. Ça fait ressortir en moi des névroses les plus profondes. Je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. » p. 77-78

« La prison est un dédale existentiel. La sérénade de la condition humaine. » p. 102

« Ici, tout n’est que misère: cris, pleurs, folie, maladies, cauchemars, tentations, racisme, trahisons, insultes, coups, provocations, conflits, humiliations, maux de tête, abandons, oublis, fouilles, poussées suicidaires, illusions, menottes, colères, infantilisations, jugements. » p. 122

« Je vois ses petits yeux cobalt et ses mains minuscules. Elle gémit doucement. J’ai tout oublié. Le personnel. La prison. Ma vie de merde. Il n’y a plus qu’elle. Ce petit bout d’amour. Je glisse à son oreille:
— Je suis là, mon cœur, c’est maman.
Et sa main attrape mon pouce.
On continue de s’occuper de moi mais je ne me rends plus compte de rien. Je fixe ma fille. Un volcan de tendresse. » p. 163

« Je m’assois de nouveau sur mon lit et la fixe, tétanisée. Je réalise la responsabilité qui m’engage désormais vis-à-vis de ce petit être. Ma responsabilité de l’accompagner à chaque étape au fil des mois et des années, de prendre soin d’elle, sans l’étouffer, ni l’oublier. Les premiers mois sont les plus sensibles. Ses organes, son corps. Tout est fragile, infime.
Vais-je être à la hauteur?
Vivre en permanence dans l’angoisse? » p. 175

À propos de l’auteur
COHEN_laurie_DRLaurie Cohen © Photo DR

Laurie Cohen est écrivaine, photographe et cinéaste. Elle est entrée en littérature par la poésie et a remporté plusieurs prix, dont le prix du Lion’s Club d’Enghien-Les-Bains à l’âge de quatorze ans. Elle a écrit une trentaine d’albums jeunesse et un roman Young adult (finaliste du Prix Izzo des lycéens en 2014). Elle continue en parallèle de l’écriture son activité cinématographique, elle a notamment réalisé un court-métrage, Coulisses, en 2016 (sélectionné au festival de Cannes). Hors des murs est son premier roman. (Source: Éditions Plon)

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Voyage au pays de l’enfance

BENZINE_voyage_au_bout_de_lenfance  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
La vie de Fabien bascule le jour où ses parents décident de quitter Sarcelles pour «le paradis sur terre», Raqqah en Syrie. Si leurs illusions vont très vite se dissiper, ils sont désormais pris au piège et doivent lutter pour leur survie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Papa et maman m’emmènent en Syrie

En racontant le drame d’un petit garçon que ses parents entrainent en Syrie, Rachid Benzine réussit un roman choc. Un récit émouvant qui pose la question du sort de milliers de personnes aujourd’hui piégées.

Fabien est un petit garçon de Sarcelles qui a trouvé en son enseignant de CE2, monsieur Tannier, un allié pour sa grande passion à côté du football, la poésie. Mais le jour où il devait déclamer ses vers devant ses camarades de classe, ses parents lui ont annoncé qu’ils partaient en voyage.
Au terme d’une longue route, il s’est retrouvé au paradis sur terre s’il devait en croire sa mère, à Raqqah en Syrie. Où très vite ce paradis prend des airs d’enfer. Sa mère pore désormais un niqab. En sortant de l’école, «on sait jamais qui est qui. Pour retrouver maman dans le paquet c’était difficile. Elles se ressemblent toutes. Alors fallait que j’attende que maman m’appelle sinon je ne savais jamais avec qui repartir à la fin des cours.» Son père est un combattant, et même s’il est discret, il sent bien que ses certitudes des premiers jours vacillent. En tentant bien que mal à répondre aux questions de son fils, il lâche: «Heureusement qu’on t’a mon petit Fabien pour éviter de perdre complètement la tête.»
Car même s’il a encore le football, on entend lui expliquer que la seule poésie qui vaille est celle qui chante la gloire du califat. Et son père comprend que derrière la candeur de l’enfance, son fils pose les bonnes questions: «Je me demande comment ils ont pu venir à Raqqah en connaissant rien de l’arabe et presque rien de la religion. Sûrement pour apprendre. Mais en fait ils apprenaient pas grand-chose. À eux aussi les Daesh ils leur faisaient répéter des phrases qu’ils devaient connaître par cœur pour faire bonne figure quand ils étaient avec tous les autres barbus et avec les femmes en niqab.» Quand ils se rendent compte de leur erreur, il est trop tard. Ils sont désormais prisonniers, sont obligés de se déplacer en fonction du conflit. Jusqu’à ce jour où son père ne revient pas. Où sa mère est remariée avant que son second mari ne meure lui aussi. Arrive alors un troisième homme, violent, qui va mettre sa mère enceinte avant qu’elle n’obtienne le divorce. Une spirale infernale qui finira dans un camp, dans le Kurdistan syrien, où ils se retrouvent des milliers. Dans cette enclave, véritable cour de miracles, on trouve des dizaines de nationalités. «S’il n’y avait pas mes poèmes, je crois que maman serait déjà morte. Et Selim aussi. Je l’aime mon frère. Quand il n’a pas mal au ventre à cause de la maladie ou parce qu’il n’a pas assez à manger, Selim est le plus gai des compagnons. (…) Je crois que Selim et mes poèmes c’est le meilleur médicament pour soigner tous les malheurs de maman. Parce qu’en vrai on n’a pas souvent de bonnes raisons de rigoler dans le camp.»
Rachid Benzine s’est solidement documenté pour nous offrir ce court mais percutant roman. L’islamologue est en contact avec des réfugiés et partage avec eux un drame qui semble inextricable. La France, encore traumatisée par les attentats qui ont frappé son sol, préfère détourner le regard et laisse ses ressortissants dans ses camps où les conditions de vie sont horriblement difficiles. Même les enfants, victimes collatérales de l’aveuglement de leurs parents, ne sont pas secourus. A travers ces lignes se pose la question de La décision comme le fait Karine Tuil à sa manière. Dans le pays des Droits de l’homme, le principe de précaution – que l’on appellera ici aussi la peur – a pris le pas sur toute considération humanitaire. Outre la colère, on peut légitimement aussi se demander si cette inaction n’est pas une bombe à retardement. Et voilà comment on bascule du conte tragique à la réflexion politique. Sans manichéisme, mais avec des enjeux majeurs. Après Dans les yeux du ciel et Ainsi parlait ma mère, Rachid Benzine donne ici une nouvelle preuve de son formidable talent d’écrivain.

Voyage au pays de l’enfance
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Roman
84 p., 13 €
EAN 9782021495591
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé d’abord en région parisienne, à Sarcelles puis en Syrie, à Raqqah et enfin dans un camp de prisonniers au Kurdistan syrien.

Quand?
L’action se déroule durant les quatre dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.» R. B.
Fabien est un petit garçon heureux qui aime, le football, la poésie et ses copains, jusqu’au jour où ses parents rejoignent la Syrie. Ce roman poignant et d’une grande humanité raconte le cauchemar éveillé d’un enfant lucide, courageux et aimant qui va affronter l’horreur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV info (Patricia Loison)
We Culte (Serge Bressan)
Actualitté
Le 360.ma (Zineb Ibnouzahir)
Page des Libraires (Mylène Ribereau, Librairie Georges à Talence)
Blog La parenthèse de Céline
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Baz’Art

Les premières pages du livre
« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.
Moi, ce que j’aime, c’est la poésie. Mon maître de CE2, monsieur Tannier, il m’encourageait toujours. Il me disait : « Fabien, tu seras un grand poète. Tu as tout pour réussir. Tes résultats scolaires sont excellents et tu as un imaginaire si créatif… » Je sais pas si c’est vrai mais en tout cas monsieur Tannier il y croyait dur comme fer. Et je me souviens très bien du jour où il m’a demandé de bien réviser les poésies que j’ai écrites pour les dire le lendemain à toute la classe. Mon jour de gloire en somme.
Mais ce jour de gloire n’est jamais venu. Parce que le lendemain matin, au moment d’aller à l’école, papa m’a dit : « Aujourd’hui, tu ne vas pas en classe. On part en voyage. » C’est pas que l’idée d’un voyage me déplaisait. Mais c’était le jour où je devais dire mes poèmes. J’ai supplié papa et maman de partir une autre fois. Pendant les vacances scolaires. Les voyages, je vais pas vous mentir, moi j’aime ça. C’est plein de surprises. On voit des choses magnifiques. On apprend beaucoup et on se fait des nouveaux copains. Mais le jour de la poésie… C’était une trahison. Rien n’y a fait. Ni papa ni maman ne m’ont écouté. J’ai caché mes affaires qu’ils avaient préparées pour partir. Mais dans un petit appartement de Sarcelles, y a pas beaucoup d’endroits pour cacher des affaires. Alors ils les ont vite retrouvées. J’ai insisté. Ça a fini par énerver papa. Il m’a traité de kâfir, de « mécréant ». Il m’a dit que j’allais finir en enfer si je refusais de venir. Ça m’a toujours fait peur l’enfer. Une fois, j’ai même dit à maman qu’Allah il était méchant. Parce que quand je fais des bêtises, mes parents ils me punissent mais Allah, si tu fais des bêtises, il te fait brûler en enfer. Et tu souffres beaucoup. Et pour toujours. Alors, j’ai pleuré, j’ai aidé mes parents à charger les bagages dans le taxi, j’ai pris mes poésies et on est partis.
Un drôle de voyage. Et très long. Il a fallu qu’on se cache dans une voiture. Pas seulement moi mais papa et maman aussi. Les gens parlaient arabe ou des langues bizarres. Même papa et maman ne savaient pas toujours quelle langue c’était. Enfin, ils étaient pas sûrs. Mais je crois qu’ils voulaient peut-être pas que je sache. Papa m’a toujours dit que j’étais trop curieux. C’est pas ma faute… J’ai envie de savoir, de comprendre. Allah il a rien contre ça. Je lui ai dit une fois à papa. Il avait l’air furieux. Mais il ne m’a pas grondé.
Et puis on est arrivés en Syrie. Là, ils m’ont dit où on était. Ça s’appelait Raqqah. Papa et maman, ils étaient très excités. Je les avais jamais vus aussi heureux. Ils m’ont dit que c’était le paradis ici. Moi je croyais que le paradis c’était dans le ciel, quand on est mort. Papa s’est habillé avec des vêtements très larges et un turban. Maman a mis un niqab. Tout noir. On voyait que ses yeux. Pour rire, elle me disait que c’était pour me surveiller comme depuis la meurtrière d’un château.
Et puis moi j’ai dû dire que je m’appelais Farid. Fini Fabien. Bonjour Farid. Parce que ça faisait plus sérieux à Raqqah. Mes parents m’ont eu avant de se convertir à l’islam. Alors je m’appelais Fabien, tout simplement. Et pourquoi ils faisaient pas tout ça déjà avant, eux, le turban, le niqab ? Mes parents m’ont dit que c’était parce qu’à Sarcelles on faisait semblant d’être comme les autres. De s’habiller comme eux. D’être amis avec eux. Mais moi j’ai jamais fait semblant. Mes copains c’est vraiment mes copains. Et monsieur Tannier, mon maître d’école, je l’aime vraiment beaucoup. Et tous les autres aussi.
Papa et maman m’ont dit que j’avais une chance extraordinaire de vivre dans l’État islamique. Que tout était fait pour les musulmans et que plus jamais on aurait affaire aux kouffâr. Que c’était une bénédiction d’Allah. Alors j’ai pleuré en me cachant. Parce que moi je voulais lire mes poésies à monsieur Tannier. Et je voulais voir mes copains et mes copines de Sarcelles. M’en fous qu’ils soient kouffâr, moi. Mon copain Ariel il est juif. Il m’a jamais embêté parce que j’étais musulman.
À Raqqah, papa disait souvent : « Regarde tous ces gens qu’Allah a appelés. Ils viennent du monde entier pour Sa gloire. Tu te rends compte de la chance que tu as de faire partie des élus d’Allah ? Si tu étudies bien, tu seras peut-être un jour un grand imam. » « Et peut-être même le calife », a ajouté maman en éclatant de rire. Papa a fait la tête un court instant et puis il a rigolé lui aussi. On était vraiment heureux à ce moment-là.
Pendant des mois ça s’est bien passé. Enfin pas trop mal. Parce que j’ai vite compris que les musulmans du califat c’était pas les mêmes qu’à la maison. Toujours à faire la gueule pour un rien. À rire comme des ânes pour un rien. À parler très fort. À gueuler pour tout. Et surtout pour rien. À faire des reproches pour pas grand-chose. Et côté religion, c’était pas plus joyeux. Rien de ce que je pensais, disais et faisais n’était jamais comme il fallait. C’était compliqué de s’y retrouver. Et puis il était plus question de défendre le peuple qui souffrait de Bachar el-Assad comme m’avaient dit papa et maman. Maintenant, on nous expliquait qu’il fallait combattre le monde entier. »

Extraits
« C’est chez les lionceaux du califat que, très vite, j’ai connu l’islam bien mieux que papa et maman. Ils étaient fiers de moi. Je me demande comment ils ont pu venir à Raqqah en connaissant rien de l’arabe et presque rien de la religion. Sûrement pour apprendre. Mais en fait ils apprenaient pas grand-chose. À eux aussi les Daesh ils leur faisaient répéter des phrases qu’ils devaient connaître par cœur pour faire bonne figure quand ils étaient avec tous les autres barbus et avec les femmes en niqab. Moi je les appelle les corbeaux. On sait jamais qui est qui. Pour retrouver maman dans le paquet c’était difficile. Elles se ressemblent toutes. Alors fallait que j’attende que maman m’appelle sinon je ne savais jamais avec qui repartir à la fin des cours. Pour les corbeaux, j’ai pas dit à maman que je les appelais comme ça. Elle se serait fâchée grave. J’ai osé le dire une fois à papa. Je m’attendais à prendre une beigne mais ça l’a fait rire. Il m’a même dit: «Heureusement qu’on t’a mon petit Fabien pour éviter de perdre complètement la tête.» J’ai pas compris ce qu’il voulait dire mais il m’a serré contre lui et ça m’a fait du bien. Et c’est la seule fois où il m’a de nouveau appelé Fabien. » p. 24-25

« S’il n’y avait pas mes poèmes, je crois que maman serait déjà morte. Et Selim aussi. Je l’aime mon frère. Quand il n’a pas mal au ventre à cause de la maladie ou parce qu’il n’a pas assez à manger, Selim est le plus gai des compagnons. Une petite boule d’amour qui sourit alors tout le temps. Comme si on n’était pas dans toute cette merde. Lui il s’en fout. Il sourit au monde, à maman, à la vie. Il s’accroche à moi. Il me tord l’oreille et il rit de toutes ses petites forces. Je crois que Selim et mes poèmes c’est le meilleur médicament pour soigner tous les malheurs de maman. Parce qu’en vrai on n’a pas souvent de bonnes raisons de rigoler dans le camp. » p. 58

À propos de l’auteur
BENZINE_Rachid_©Hermance_triayRachid Benzine © Photo Hermance Triay – DR

Enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, Rachid Benzine tente de penser dans ses travaux un islam à la hauteur de notre temps. Auteur d’un livre de référence, Les Nouveaux Penseurs de l’islam (Albin Michel), il a publié Le Coran expliqué aux jeunes (Seuil) et, en dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman, qui ont tous connu un grand succès. Il es taussi l’auteur de Dans les yeux du ciel et Ainsi parlait ma mère.  (Source: Éditions du Seuil)

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Et mes jours seront comme tes nuits

GUILLAUD_et_mes_jours_seront

  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
Hannah se rend tous les jeudis à la prison pour retrouver Juan, l’homme qu’elle aime. L’artiste peintre, rencontré à Tanger et avec lequel elle avait partagé sa passion amoureuse, purge une peine de cinq ans. Au fil des semaines, elle a de plus en plus de mal à supporter sa solitude.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La musicienne, le peintre et la prison

Avec ce troisième roman, Maëlle Guillaud confirme son talent à sonder les tréfonds de l’âme humaine. En racontant les tourments d’Hannah, qui se rend tous les jeudis à la maison d’arrêt, elle nous livre une histoire de passion, avec tous les démons qui rôdent autour.

Voilà maintenant trois ans qu’elle suit le même rituel. Prendre le train puis le bus, en espérant qu’il n’y aura pas de retard, pour arriver devant la porte de la maison d’arrêt. Tous les jeudis Hannah va voir Juan, l’homme qu’elle aime. «Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai ». C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique.»
Leur passé, ce sont des souffrances, des drames. Hannah a perdu ses parents, morts dans un crash aérien alors qu’elle avait huit ans. Puis plus tard, elle perdra ses grands-parents et se retrouvera seule. Sa bouée de secours aura été la flûte traversière que son père lui a offerte après un concert qui l’avait enthousiasmée. «Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement.»
Pour Juan, cela avait été la découverte que ses parents, grands-parents et leurs amis étaient des franquistes qui continuaient à vouer un culte au Caudillo, avec tous les relents nauséabonds d’extrême-droite véhiculés par cette idéologie.
Si, lors de la soirée où il leur avait présenté Hannah, il n’avait pu surprendre les mots prononcés par son père, «Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait!», il aura tout de même violemment rompu les ponts, s’enfuyant avec Hannah.
C’est à Tanger qu’ils avaient fait connaissance, une ville faite de mirages où «on vient traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu». C’est là qu’elle avait découvert l’atelier de Juan, ses toiles, son talent, sa capacité à transcender ses démons dans des aplats de noir, un peu à la manière de Soulages. C’est là aussi qu’elle avait ressenti la puissance de son désir. Qu’ils s’étaient liés, qu’ils avaient imaginé leur vie à deux. C’est là aussi qu’elle avait fait la connaissance de Nessim, l’ami d’enfance de Juan, celui avec lequel il s’était encanaillé, celui qui allait le faire plonger.
Maëlle Guillaud, créatrice du prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis, rend parfaitement la douleur de l’absence, le poids de plus en plus lourd de la solitude, le vertige du manque. «Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. (…) Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires.»
Au fil des pages, on va découvrir les raisons de l’incarcération et tous les sentiments qu’elles engendrent. Tous ces démons qui gravitent autour de leur amour et qui les brûlent, la jalousie, la convoitise, la trahison, la culpabilité.
Après Une famille très française et Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud donne ici une nouvelle preuve de son talent.

Et mes jours seront comme tes nuits
Maëlle Guillaud
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
190 p., 17,50 €
EAN 9782350877815
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé au Maroc, à Tanger ainsi que dans une ville qui n’est pas nommée, à quelques kilomètres d’une prison. On y évoque aussi un voyage à Rome et d’autres séjours à Lisbonne, Londres et Venise.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand ne restent que les souvenirs
« Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. »
Dans le RER qui la conduit à la maison d’arrêt, Hannah ne peut s’empêcher de penser à tout ce qu’elle a perdu. Elle songe à celui qu’elle aime plus que tout malgré la trahison, et qu’elle va retrouver au bout du trajet. À ses fantômes qui l’habitent et l’escortent depuis si longtemps. À Tanger, ville lumière cernée par les ombres inquiétantes. Heureusement, il y a son art, la musique, qui l’aide à tenir debout et à combler les vides. Mais jusqu’à quand ? Hannah comprendra-t-elle qu’elle se doit d’ouvrir les yeux ?
Brillamment construit sur un jeu d’aller-retour entre le passé et le présent de l’héroïne, Et mes jours seront comme tes nuits, affronte le deuil et l’enfermement avec une puissance émotionnelle tout en retenue où le refus de la vérité devient le plus beau cri d’amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Télégramme

Les premières pages du livre
« – 1 –
Quand Hannah ouvre les yeux, la première chose qu’elle aperçoit, c’est la lune. Son corps est endolori par le froid. Sous ses doigts, le drap râpeux d’avoir été trop lavé. Sur sa poitrine, un poids. Les battements de son cœur s’accélèrent. Elle tourne la tête. Pendant une fraction de seconde, elle se demande où elle est, puis se souvient. Dans leur appartement. Elle a oublié de fermer la fenêtre, et c’est le vent qui l’a réveillée. Aujourd’hui, c’est le jour de Juan. Tous les jeudis, elle le retrouve. À chaque inspiration, une pointe acérée lui troue la poitrine. Le manque. L’attente. Et ce trop-plein, chaque fois déçu. Les heures qui fondent, trop à se dire et si peu de temps. Elle pose une main sur son ventre pour se calmer. En fermant les yeux, elle peut voir le visage de Juan sur l’oreiller, l’empreinte de son corps sur le drap. Un silence épais l’enveloppe, l’air a un parfum minéral. Celui du vide. Les réveils sont les plus durs, songe-t-elle. La nuit, elle sent son souffle sur sa nuque, son odeur, sa peau contre la sienne. L’aube la ramène à la solitude et, de Juan, il ne lui reste alors que des fragments, des rêves émiettés et la pesanteur d’un quotidien sans lui.

– 2 –
Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Devant sa penderie, une tasse de café à la main, elle hésite sur la tenue. Elle vide sa tasse. Le goût du café sur ses lèvres, et c’est celui de la bouche de Juan qui lui manque. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. Tous ces corps trop près du sien, ces odeurs tenaces et le ronronnement des mots dans sa tête. Ces histoires qu’il se raconte, ces phrases qu’il ne prononce que pour lui-même parce que, là où il est, on partage trop pour ne pas préserver l’essentiel. La fierté, la dignité. Hannah, ce sont les histoires qu’elle étouffe à l’intérieur d’elle-même.
Elle commence à se maquiller pour dissimuler les premières griffures du temps, d’inquiétude. Semaine après semaine, elle poudre ses joues, redessine ses yeux et ses lèvres. Un masque qu’elle sculpte pour présenter le visage d’une femme plus forte, plus combative. Capable d’affronter cette réalité-là.
Depuis trois ans, elle apprend à se rendre invisible. Depuis trois ans, elle a renoncé aux bottines ou aux soutien-gorge aux baleines arrogantes qui déclenchent l’alarme et attirent l’attention des gardiens. Le regard des hommes sur elle l’a toujours rassurée, mais là-bas, il lui est insupportable. Si seulement une fois, rien qu’une, elle pouvait franchir le système de sécurité sans provoquer la moindre alerte. Parvenir à faire abstraction est le plus compliqué. Ne pas donner prise, et surtout ne rien laisser de soi. Passer comme un souffle, celui qui ramène Juan à son individualité.
Quand il lui avait parlé de son numéro d’écrou, ça l’avait glacée. Il avait souri quand elle lui avait demandé si on l’appelait par cette série de chiffres. Quand même pas. Mais pour cantiner, pour voir un médecin, pour n’importe quelle demande, il faut l’inscrire. Sans lui, on n’est personne. Elle avait ressenti une coulée acide dans l’estomac. Pour le reste, on m’appelle par mon nom de famille. Désormais, Hannah prononce son prénom avec volupté. Il lui est réservé.

– 3 –
Vous n’êtes pas à la bonne entrée. Ici, c’est pour les administratifs. Vous devez aller au centre d’accueil. Et laisser votre portable dans un casier. Ces phrases, ce sont celles qui ont accueilli Hannah lorsqu’elle est venue la première fois. Elle ne comprenait pas. Où ça ? Quel casier ? Énervée, les mains moites, Hannah s’y était prise à trois fois sans réussir à le verrouiller. Comme à la piscine. Une femme avait refermé le sien d’un coup sec et s’était approchée pour l’aider. On s’habitue, vous verrez. Hannah n’en avait aucune envie. Autour d’elle, des bribes de phrases, les mots revenaient, conditions de détention, demandes de permission, difficultés de l’accès aux soins, procédures interminables avec les avocats. Et celle qu’elle redoutait le plus, Il a fait quoi le vôtre ? Hannah avait remercié et était repartie sans répondre. Ne pas se mélanger, ne pas banaliser la situation. Son orgueil, cette sensation d’étrangeté qu’elle éprouvait, elle refusait de les laisser retourner aux limons fangeux dont sa vanité les avait extirpés. Parce que s’habituer signifierait accepter, et que sa douleur s’était calcifiée autour de sa colonne vertébrale.
Un haut-parleur égrenait les noms des visiteurs. En attendant d’entendre le sien, Hannah s’était assise à l’écart, son sac sur les genoux. Rien de ce qu’elle avait lu sur Internet ne coïncidait avec ce qu’elle découvrait. Pourtant elle s’était préparée pour cette visite comme pour un entretien d’embauche. De la prison, elle visualisait la structure en escargot dépliée sur plusieurs hectares, et les cinq bâtiments d’hommes. Elle connaissait tous les chiffres. Le nombre de surveillants, de cellules, de places et de prisonniers. 2 000. Presque 2 900. 4 500. Ces chiffrent dansaient dans sa tête, devenaient tangibles. Elle avait une peur viscérale du monde dans lequel elle allait pénétrer, du quotidien de Juan. De cet univers clos, de ces portes qui ne s’ouvrent que si le gardien les déverrouille. Elle, qui n’était pas claustrophobe, tremblait à l’idée de ne plus pouvoir sortir de là. La veille, elle avait nettoyé leur appartement de fond en comble. Lavé les vitres, changé les draps. Pour se retrouver dans un cocon de douceur et déjouer la peur dès qu’elle rentrerait. Puis la honte l’avait accablée.
Elle avait découvert la lourdeur du protocole. En chaussettes, les pieds glissants dans des sur-chaussures en plastique, elle avait obéi en silence au gardien qui exigeait qu’elle retire le collier de Juan. Le bijou faisait sonner la machine. L’alarme avait affolé Hannah. Rarement elle s’était sentie aussi vulnérable qu’en cet instant. Aussi décalée. Un mélange de peur et d’indignité. Elle n’avait rien à faire là. Elle n’appartenait pas à ce monde, n’avait jamais commis la moindre infraction, avait un sens aigu de l’interdit et, face à la file de visiteurs devant elle, elle avait eu envie de s’enfuir. En passant sous le portique de détecteur de métaux, tandis que son sac glissait sous les rayons X, elle en avait profondément voulu à Juan de lui faire subir cette épreuve. L’autorité pesait comme une chape de plomb, les règles de sécurité étaient pires qu’à l’aéroport, le dépaysement, incomparable. Elle avait eu l’impression d’entrer dans un camp militaire.

– 4 –
L’empreinte de nos pas est déjà creusée dans la terre que nous n’avons pas encore foulée. Cette phrase de sa grand-mère, Hannah se la répète en s’engouffrant dans le couloir de la maison d’arrêt. Elle pense à tous les kilomètres de bitume qu’elle parcourt chaque semaine pour rejoindre Juan, au bitume sous ses pas à lui. Est-ce que tout est écrit ? Est-il gravé quelque part que Juan allait faire basculer leur vie dans cet enfer ? Elle préfère chasser de son esprit l’erreur qui l’a conduit ici, l’oublier, et ne plus ressentir cette amertume en elle.
Devant Hannah, une grille. Elle pose la main dessus. Ce même réflexe inutile. Elle ne s’habitue pas. Le claquement la fait sursauter. Elle est à fleur de peau, comme à chaque visite. Pour se calmer, elle respire en gonflant le ventre comme lorsqu’elle joue de la flûte, et pense au chant du muezzin, la prière de là-bas, là où le soleil glisse sur les terrasses et les éclabousse de sa lumière crue. Tanger, son paradis perdu.
Et Juan, à quoi pense-t-il quand les instants deviennent trop lourds ? C’est toi que j’ai envie d’écouter, lui dit-il chaque fois. Parle-moi de tes journées, de tes collègues, de ce que vous jouez, fais-moi rêver. Alors Hannah imite le sérieux du chef d’orchestre, ses doigts s’agitent dans l’air poussiéreux et elle fredonne à voix basse, rien que pour lui, les nouveaux morceaux qu’ils répètent. Tout plutôt que de laisser le silence s’installer, avec ce malaise qui l’accompagne. Comme ces nombreuses silhouettes autour d’eux, et l’absence d’intimité. La nouvelle vie de Juan trace un sillon dans leur histoire. Ils sont désaccordés. Ils n’ont que quarante-cinq minutes, pas une de plus, pour retrouver la note juste et s’extraire de ce cadre trop gris. Austère, froid, monochrome. Quand certains aveux sont trop pénibles, ils font semblant, se sourient, dissimulent la souffrance qui leur grignote le ventre. Cette souffrance qui me recouvre comme une carapace, songe Hannah. Une tortue, voilà ce qu’elle est devenue. Le chagrin ne se dompte pas, et l’analyser ne protège ni des souvenirs qui l’enserrent ni de cette réalité insidieuse. Sa violence ripe comme une lame le long de son corps.

– 5 –
Quand Juan parle, elle ne voit que ses yeux. Son visage dévoré par ses pupilles marron, noyées de lassitude. Ses joues se sont creusées. Sa voix rauque se raconte, comme on se confie à soi-même.
« Ici, tout est absurde. Le crissement des chariots sur le ciment, le claquement des fermetures automatiques, le passage des gardiens réglé comme du papier à musique. 5 h 30, 7 heures, 11 h 45, 13 heures, 16 heures, 17 heures, 19 heures. Tous les jours. Et à chaque passage, la lumière qu’ils allument. Les relents d’oignon et de chocolat quand les gars cuisinent sur leurs petites plaques chauffantes. »
Ce que Juan ne dit pas, c’est que ces odeurs lui font penser aux mauvaises herbes qui poussent entre les failles du béton, comme les souvenirs d’un ailleurs, d’un autrefois. À l’extérieur. Qu’il laisse ses codétenus cuisiner parce que c’est plus simple. Parce qu’il ne veut rien trahir de lui-même, ne rien exprimer, par crainte de ne plus pouvoir s’arrêter. Se livrer, c’est mourir un peu. Mener un combat contre le sort, même illusoire, c’est rester vivant. Même s’il sait que c’est faux, il se répète qu’il sortira bientôt d’ici d’une manière ou d’une autre.
« Les tensions permanentes, les guerres de clans. La dernière, c’était les Tchétchènes contre les banlieusards. Et les passages à tabac pour rien.
– Et toi ? demande-t-elle, soudain oppressée.
– Moi ? »
Il sourit en frottant ses joues mal rasées.
« Moi, je me tiens à l’écart. »
Il poursuit son récit et elle l’écoute sans l’interrompre. Elle voit sous ses yeux défiler la cruelle douceur des jours enfuis. Quand elle croyait à leur bonheur et qu’il lui mentait déjà. Mais il l’aimait. Il l’aime encore. Elle le sait.
« Un fils d’avocat et ancien étudiant en droit derrière les barreaux, c’est d’un cynisme ! Et dire que, pendant longtemps, j’aurais fait n’importe quoi pour plaire à mon père. Pour qu’il soit fier de moi. Que je retrouve cet éclat dans son regard quand il s’intéressait encore à moi, et m’emmenait les week-ends dans les musées. »
Carlos, tendre ? Hannah ne l’a vu qu’une fois, mais elle a gardé l’impression d’un homme brutal, rigide, un homme sans effervescence de cœur. Que cet homme puisse se passionner pour l’art demeure un mystère pour elle.
« Il m’expliquait que les émotions se traduisent par la couleur, mais que la profondeur d’un tableau vient de sa lumière. Que le réalisme n’est pas une copie de la réalité, mais le résultat d’une vision, d’une exploration du monde. Que la naïveté peut être la plus suprême des sagesses. Semaine après semaine, il m’ouvrait les portes d’un monde merveilleux. Sauf que c’était du vent. Certainement pas l’encouragement d’une vocation. Il voulait que son fils fasse du droit, j’ai obéi et je me suis noyé. Jusqu’au jour où j’ai balancé mes cours et transformé mon bureau en atelier. Quand mon père l’a découvert, il m’a jeté dehors. Déclassé, voilà ce que j’étais devenu à ses yeux. Déclassé avant d’être renié. »
Une image vénéneuse foudroie Hannah. Juan avocat. Juan loin de cette cellule. Juan qui n’aurait pas gâché leur vie. La colère roule dans ses veines. Elle se recroqueville au fond de son siège. Autour d’eux, des éclats de voix, des tensions. Elle, elle reste impassible. Si elle laisse ses ressentiments affluer, ils déborderont. Rien ne l’effraie plus que le chaos et les regrets. Juan a besoin d’elle, alors elle écoute et se tait.

– 6 –
Un autre jeudi gris. Le ciel, les murs du parloir, et le visage de Juan.
« Ici, le silence n’existe plus. Au début, j’attendais la nuit avec impatience. M’isoler enfin. Être seul dans ma tête. Mais c’est un leurre. La nuit, personne ne dort vraiment. On piétine dans 9 m2, on tourne sur soi-même au milieu des vagues de haine et de désespoir. Alors j’ai fini par faire comme les autres. J’ai commencé à regarder la télévision presque toutes les nuits. La tête vidée par les images qui défilent sur l’écran. Un gavage de sons, de musique et d’histoires pour ne surtout pas penser à la mienne. À la nôtre. »
Il baisse les yeux. A du mal à soutenir son regard. Il culpabilise. Se répète que ce devait être la dernière livraison, et qu’elle a mal tourné. Pas de chance. Mais il est trop tard.
« Tu sais comment on appelle la télé, ici ? »
Hannah secoue la tête.
« L’aquarium. »
Ils se sourient.
« Je me concentre sur les couleurs, les acteurs pour ne plus entendre les hurlements, les coups sur les portes. Les têtes qui se fracassent contre les murs, les pleurs qui s’échappent. Toute cette rage qui se déverse soir après soir, c’est assourdissant. Et puis, il y a les nouveaux. Ceux qui viennent de l’extérieur et qui en ont encore l’odeur sur leur peau, le regard pur.
– Comment ça, pur ?
– Pas encore voilé par l’amertume. À chaque nouveau venu dans la cellule, faut s’adapter. Retrouver l’équilibre, à deux, à trois. Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Essayer de rendre l’insupportable viable pour éviter le déferlement de violence. Si tu rêves trop, si tu penses trop à ta vie d’avant, tu craques et tu te tues. »
Elle frémit d’effroi, n’ose pas lui poser la question. Non, jamais Juan ne ferait une chose pareille. Il ne l’abandonnerait pas. Pas complètement. Elle pose sa main sur la sienne, et la serre de toutes ses forces.

– 7 –
Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Hannah repense aux mots de Juan. Elle a envie de lui dire que le cheminement inverse n’est pas facile non plus, mais elle n’en a pas le droit. Quand on est dehors, on ne se plaint pas. Pas envers les détenus. Alors elle se tait, sa mâchoire se crispe. Elle guette ses confidences, les appréhende, les encaisse, et les mots s’ancrent en elle et l’abîment. Elle ferme les yeux, se dit qu’il faudrait penser à autre chose, trouver un dérivatif au chagrin, un exutoire à toute cette eau boueuse.
La soirée des parents de Juan lui revient à l’esprit. Cette soirée qui l’avait rendue si nerveuse. Elle les rencontrait pour la première fois. Juan et elle n’habitaient pas encore ensemble. Ils en étaient aux prémices de leur histoire. Juan avait voulu profiter d’une fête que ses parents organisent chaque année. Ce sera moins protocolaire.
Les bougies éclairaient le salon d’une lumière spectrale, la musique était trop forte. Il y avait un monde fou. Partout. Des bruits de verres qui tintent et des femmes aux rires aigus. Des hommes au regard trouble, avec à leurs bras des créatures aux jambes interminables et aux tenues spectaculaires. L’air était électrique et Juan avait disparu. Était-il sur la terrasse ? Près de la baie vitrée entrouverte, elle avait entendu la voix de Carlos : « Charmante, mais sans grand intérêt. »
Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre, mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant s’il parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il ? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds.
« Au moins elle ne présente pas mal, c’est tout ce qu’on lui demande.
– Carlos ! »
La voix d’Hortense.
« Carlos ! Viens, on t’attend pour le discours. »
En se retournant, le père de Juan s’était retrouvé face à Hannah. Il l’avait fixée un instant, puis avait soufflé la fumée de son cigare sur le côté, rictus aux lèvres.
« J’arrive, ma chérie. »
Il l’avait frôlée, et elle était restée, les bras ballants, tétanisée par les propos qu’il avait tenus sur son fils, indignée par son antisémitisme, humiliée par sa propre absence de réaction. Tout chez cet homme la répugnait, et cet homme était le père de Juan. Quelle était cette famille ? Où était-elle tombée ? Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! Elle se sentait bafouée. Elle n’aurait pas eu plus mal s’il l’avait giflée. Au moins elle aurait vacillé sous le coup ! Pourquoi cette inertie ? Pourquoi ne lui avait-elle pas balancé sa coupe de champagne au visage ? Ce geste aurait eu du panache. Tout aurait été mieux que son manque de cran, sa stupeur. Elle enrageait en repensant au sourire condescendant de Carlos, à Hortense qui l’avait à peine saluée. Fiche le camp, maintenant, s’était-elle dit. Elle s’était précipitée vers l’entrée pour récupérer son sac et son manteau, mais des acclamations avaient retenu son attention.

– 8 –
En poussant la porte, Hannah est saisie par le silence. Profond, absolu. La lumière décline doucement. Juan est loin, et l’appartement n’est plus qu’une vague preuve de leur vie d’avant. Une mue qu’Hannah traîne derrière elle. Elle perçoit le bruit des voisins dans la cage d’escalier, les portes qui claquent, les voix en sourdine. Combien de fois a-t-elle gravi ces marches en courant ? Fait glisser sa main sur la rampe ? L’image de l’escalier de l’immeuble de ses grands-parents se superpose dans son esprit. Elle s’y revoit, enfant, sauter une marche à chaque dizaine en descendant. Elle comptait pour se rassurer, par superstition, pour obtenir une bonne note, pour que Guitta et Simon ne meurent pas, pas tout de suite. Aujourd’hui, elle se demande si elle devrait reprendre ce rituel pour que Juan revienne.
Trois ans qu’il n’est plus là. Et entre ces murs, le vide qu’elle essaie de dompter. Un lien infime l’empêche de dériver. Quelques rares amis passent encore la voir, mais lorsqu’ils sont présents, l’essentiel lui manque avec plus de violence que jamais. Hannah prononce son prénom dans un souffle. Une syllabe délicate et tendre comme un murmure, comme une note que l’on fredonne.
Depuis quelque temps, elle n’arrête pas de penser à sa grand-mère. À ses recommandations, ses formules. Guitta en avait une pour chaque moment de l’existence, dont le deuil, évidemment. Si tu oublies de penser à un mort, tu l’enterres définitivement. Enfant, cette phrase l’avait inquiétée, parce qu’elle oubliait parfois de penser à ses parents. Mais quand on a disparu, est-ce qu’on est vraiment mort ? À huit ans, elle sentait qu’il valait mieux ne pas poser la question, et surtout ne plus parler du crash de l’avion. Les morts avaient pris leurs aises, ils étaient partout. Sur les photos, dans les soupirs et les larmes retenues. Même à Tanger, où elle avait rencontré Juan.
La lumière était magnifique. La mer brillait en contrebas. De cette ville, il voulait tout lui montrer. Les coins les plus secrets, les criques désertes, les jardins, les ruelles dérobées de la vieille ville. Elle se revoit traverser les arcades, longer les murs de pierre près de ce corps qui dégageait quelque chose d’insensé, de chaud, et d’encore inconnu. Juan lui avait passé une main sur les fesses en lui murmurant qu’il allait se gaver d’elle, dévorer ses seins, son ventre, la boire jusqu’à plus soif. Il était impérieux, et ça lui plaisait. Elle aimait son indécence, ces mots crus qu’il lui soufflait en pleine rue. Sa main qui se resserrait autour de ses doigts pour l’entraîner chez lui.
Puis il y avait eu ce bruit sourd. Ces prières portées par le vent, et les regards qui s’étaient tendus dans la même direction. Les mots qu’on bredouillait pour conjurer le mauvais sort, et les têtes qui se baissaient. L’air était subitement saturé par un corps enveloppé d’un linceul porté sur une civière à travers la ville. D’épaule en épaule, une émotion brute, intense. Juan avait attiré Hannah contre lui pour la protéger. Une fois le cadavre éloigné, il lui avait férocement baisé les lèvres. Une autre manière de conjurer le sort. Elle ignorait encore à quel point Juan est superstitieux. Au loin, les porteurs psalmodiaient, et Hannah avait senti le désir la submerger. Elle s’était enivrée de cette sensualité fougueuse qu’elle découvrait entre les bras de Juan.
Cette scène macabre la ramène à sa grand-mère. Au masque figé et cireux, creux et usé qui s’était substitué à son visage si vivant. »

Extraits
« Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant si parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds. » p. 22

« Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement. Plus tard, elle avait senti que jouer en amateur serait une trop lourde concession, qu’elle en souffrirait chaque jour.
Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai. C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique. » p. 36

« Hannah n’ose plus fermer les yeux. Elle craint plus que tout de replonger dans ce Tanger fantasmagorique. De subir d’autres sortilèges. Elle se lève du canapé et se réfugie dans sa chambre. Sous la couette. Loin des monstres de son enfance. Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. Des larmes qui la surprennent. Elle n’aurait plus cru être encore capable de les verser. Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires. En elle tout s’est fossilisé, et ce flot la libère. Ses mains sont tellement serrées que ses ongles s’enfoncent dans ses paumes. Tanger est une ville faite de mirages. On vient y traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu. Allongée, les yeux perdus dans le vide, elle laisse glisser les heures, son malheur, et son souffle finit par s’apaiser. » p. 89

« Elle prend son portable sur la table de nuit et appelle Juan. Pendant une fraction de seconde, la normalité du geste la rassure. Il va lui parler, la consoler. Le téléphone vibre dans l’autre table de nuit. Le répondeur se déclenche. Sa voix perce le silence. Cette voix grave et rauque qui a disparu de son quotidien et lui manque cruellement. » p. 89-90

À propos de l’auteur
GUILLAUD_Maelle_©DRMaëlle Guillaud © Photo DR

Née en 1974, Maëlle Guillaud est éditrice et a fondé le prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis. Après le très remarqué Lucie ou la vocation et Une famille très française, Et mes jours seront comme tes nuits est son troisième roman. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Le gosse

OLMI_le_gosse  RL_Hiver_2022

En deux mots
Joseph se retrouve orphelin après le décès de son père, revenu de la Première Guerre porteur du virus de la fièvre espagnole et celui de sa mère, victime d’une hémorragie mortelle après un avortement clandestin. Après un placement et un séjour en prison, il se retrouve dans un sinistre camp d’internement pour mineurs d’où il rêve de fuir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les enfants martyrs de Mettray

Dans son nouveau roman, Véronique Olmi suit un garçon devenu orphelin au sortir de la Grande Guerre et qui va se retrouver dans un véritable bagne, la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray.

Joseph Vasseur est né en 1919 d’un père revenu de la Grande Guerre la gueule cassée et porteur du virus de la grippe espagnole. Un virus qui va l’emporter très vite. Sa mère, plumassière, doit désormais subvenir seule à ses besoins et à ceux de sa mère. Après son deuil, elle rencontre Augustin et espère pouvoir reconstruire sa vie avec cet homme bien plus jeune qu’elle. Mais en choisissant de ne pas garder leur enfant et d‘avoir recours à une faiseuse d’anges, elle va signer son arrêt de mort. Joseph se retrouve alors seul avec Florentine, sa grand-mère qui perd peu à peu la raison. Alors qu’il joue au football avec les copains, elle est conduite à Sainte-Anne. Le sort de Joseph est désormais scellé. L’orphelin est conduit dans un orphelinat parisien avant d’être placé dans une ferme près d’Abbeville. Malgré les conditions difficiles et les coups, il essaie de creuser son sillon. Le travail mais aussi la découverte de la musique lui offrent des perspectives qui, une fois encore, vont être anéanties. Le Parisien est mal noté par l’inspecteur qui ordonne son retour dans la capitale et son incarcération à la prison de la Petite-Roquette. Commence alors pour Joseph une période très difficile. Confronté à la solitude et à l’absence de perspectives, le garçon s’accroche à tous les petits signes qui rompent un silence pesant, un bruit dans la cellule mitoyenne, l’atelier où il rempaille les chaises, le regard jeté par Aimé, un codétenu qui a voyagé dans son fourgon. Après un incendie, il est envoyé dans un domaine agricole en Touraine. La Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, comme nous l’apprend Wikipédia, est un établissement qui, «en dépit de ses principes fondateurs idéalistes, à savoir éduquer et rééduquer les jeunes délinquants par le travail de la terre, est considéré comme l’ancêtre des bagnes pour enfants».
OLMI_Colonie_MetttrayCette nouvelle étape – décisive – dans la vie de Joseph qui n’est pas encore un adolescent, va lui faire perdre ce qui restait de son innocence. C’est là que l’enfant devient un homme. C’est là que son caractère s’affirme, c’est là qu’il assimile de nouvelles règles, laisse parler ses émotions, comprend que la musique peut l’aider. Même si la première fois qu’il souffle dans un cornet, il est loin de s’imaginer qu’il souffle l’air de la liberté.

OLMI_fanfare_Mettray
Véronique Olmi s’est solidement documentée pour nous raconter la vie dans ce bagne pour enfants, dont l’un des pensionnaires les plus célèbres aura été Jean Genet. Dans son livre Le Miracle de la rose, il y décrit notamment ce que fut sa vie là-bas, expliquant notamment que «chaque paysan touchant une prime de cinquante francs par colon évadé qu’il ramenait, c’est une véritable chasse à l’enfant, avec fourches, fusils et chiens qui se livrait jour et nuit dans la campagne de Mettray».
Dans le roman, qui court jusqu’en 1936, la romancière montre une fois encore combien le milieu social et la date de naissance façonnent un destin. Pour un pupille de l’État dans l’entre-deux-guerres, le «redressement» et le travail à outrance remplacent l’éducation et la culture. Mais comme dans Bakhita, le besoin de croire en un avenir meilleur et une formidable vitalité laissent de l’espoir.

Le gosse
Véronique Olmi
Éditions Albin Michel
Roman
304 p., 20,90 €
EAN 9782226448040
Paru le 1/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Saint-Ouen, la région d’Abbeville et Mettray, en Indre-et-Loire.

Quand?
L’action se déroule de 1919 à 1936.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Joseph est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un petit bonhomme de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne.»
Joseph vit heureux entre sa mère, plumassière, sa grand-mère qui perd gentiment la boule, les copains du foot et les gens du faubourg. Mais la vie va se charger de faire voler en éclat son innocence et sa joie. De la Petite Roquette à la colonie pénitentiaire de Mettray – là même où Jean Genet fut enfermé –, l’enfance de Joseph sera une enfance saccagée. Mais il faut bienheureusement compter avec la résilience et l’espoir. Véronique Olmi renoue avec les trajectoires bouleversées, et accompagne, dotée de l’empathie qui la caractérise, la vie malmenée d’un Titi à l’aube de ce siècle qui se voulait meilleur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Il est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un gosse de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne. Sa mère et sa grand-mère le surnomment « le roseau » car il siffle souvent, comme le vent quand il traverse les herbes, et quand il est tout seul il se regarde dans le miroir, les mains dans les poches il sifflote les yeux à demi fermés et l’air menaçant, comme les bandits sur les affiches de cinéma ou à la une des journaux, il teste son autorité, il est le petit homme de la maison, il l’a entendu dire une fois.
Il aime regarder les mains de sa mère, rouges et bleues, jaunes et vertes, ça dépend des jours, et les entailles au bout des doigts, ce sont des mains rugueuses et habiles, qui ne se posent jamais. Il aime regarder son visage qui rougit si vite, le bleu de ses yeux avec les paupières trop lourdes, et ses cheveux dorés qui sont bouclés à cause de la vapeur. Sa mère les préférerait lisses, mais la vapeur de l’atelier les décolle en petites mèches qui s’entortillent, des dizaines d’accroche-cœurs, elle dit : « J’ai les cheveux libres et désordonnés comme moi » et elle rit de son rire aigu de Parisienne, car elle aussi est née à Paris, toute une lignée, oui ! Il n’a jamais connu son père, et son père ne lui manque pas puisqu’il n’en a aucun souvenir. Il regarde la photo du mariage, sur le buffet, elle, si petite à côté de lui, un grand moustachu solide, tout droit dans son costume qui le serre de partout, il se dit que cet homme-là n’a jamais dû courir, il est trop raide, mais il sait que c’est faux. Le visage aussi est faux. Son père n’avait plus du tout ce visage-là quand il est rentré de la guerre, on le lui a dit, un soir où il n’avait rien demandé mais où la grand-mère visiblement avait besoin de parler, ses larmes coincées au bord des yeux. Il était fasciné par ces larmes qui ne tombaient pas, à chaque fois qu’elle clignait des yeux il se disait qu’elles allaient enfin couler, mais rien à faire, et à cause de cela il n’a pas vraiment écouté l’histoire du visage de son père, Paul Vasseur, troisième fils de la grand-mère, qui n’est pas mort au champ d’honneur comme ses deux oncles qu’il n’a pas connus, mais a survécu à toutes les batailles. Quand il en est rentré, il n’était plus un soldat et pas encore son père, et c’est comme un rendez-vous qu’ils auraient eu tous les deux : « Je ne meurs pas à la guerre, je reviens sans visage et sans joie, mais je tiens ma promesse d’homme : j’offre un enfant à mon pays, un fils c’est mieux, et si c’est toi, c’est encore mieux. » Il a du mal à imaginer le joli visage de sa mère à côté de celui de cet homme blessé, un visage « comme un dessin abîmé par la pluie », dit la grand-mère, « une gueule cassée », disent les autres. Paul Vasseur, ancien poilu, lui a permis de naître, et tout de suite après, comme s’il était allé au bout de ses forces, il est mort dans une chambre d’hôpital d’une grippe qu’il avait ramenée du front, un virus espagnol qui flottait dans l’air pendant qu’il faisait ce qu’on lui demandait de faire : tenir son fusil et tirer le plus longtemps possible sur les gars d’en face, qui respiraient le même virus sans y prendre garde, occupés eux aussi à tuer le plus grand nombre de gars en face. C’étaient tous des hommes obéissants et qui avaient l’amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, même si de ces trois amours les anciens soldats ne parlaient pas, et quand ils se croisaient on n’aurait jamais dit qu’ils avaient partagé cette passion, ils se regardaient muets, pleins de confusion, ou bien buvaient ensemble et riaient tellement fort qu’on aurait dit des sauvages, des hommes furieux et pas du tout des amoureux.

À tout ça, Joseph ne pense guère. Sa mère, Colette, est gaie pour deux, il est impossible de vivre à ses côtés sans avoir envie de la suivre, d’écouter ce qu’elle raconte, ce qu’elle ramène avec elle quand elle rentre le soir, toutes ces histoires d’oiseaux, de théâtre et de chapeaux, ces choses qu’elle ne dit à personne, des secrets de plumassière, qui se gardent :
– Tu comprends Joseph, chaque maison a ses secrets, c’est pour ça qu’on ne change pas de maison. Ce que je t’ai dit, tu n’en parleras jamais à personne, tu me le promets ?
Il imagine sa mère dans cette maison aux secrets, entourée de tant d’autres filles, presque cinquante, et de très peu d’hommes, parce que plumassière, c’est pour les filles, il faut de toutes petites mains, habiles, légères, et patientes aussi, elles font tout le beau travail et laissent aux quelques hommes de la maison le tri des plumes, la teinture, les livraisons et l’entretien des machines, et il imagine que ces hommes ressemblent à son père sur la photo du mariage, ce sont de gros gars engoncés et patauds, qui obéissent aux filles habiles et pleines de secrets. Son père était mécanicien à l’usine Farcot, très loin, à Saint-Ouen, aux ateliers de forge et d’ajustage. Quand ses collègues et lui sont partis à la guerre, avec cet amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, qui les faisait chanter jusque sur le quai de la gare de l’Est, des femmes avec des mains moins fines que celles de sa mère sont venues les remplacer à l’usine et ont fabriqué de gros chars qui ont suivi les ouvriers dans la Somme. Quand il pense à ces femmes fabriquant des chars, il en a presque du dégoût. Elles étaient sûrement pleines de limaille de fer, de gras et de cambouis, tandis que sa mère, même si elle a parfois du duvet dans les cheveux, et jusque dans le nez, même si ses mains sont abîmées et colorées, sa mère, initiée à quatorze ans par une ancienne de quatre-vingt-deux ans, il y a longtemps qu’elle ne balaie plus l’atelier ou ne prépare plus les plumes. Elle frimate. Il adore ce mot. Elle frimate ! Elle met les plumes ensemble pour donner au chapeau sa beauté, elle les coud et ça fait comme un bouquet de printemps, il y a de quoi frimer, oui !
– Si tu avais été une fille, je t’aurais appris le métier, ça t’aurait plu Joseph ?
Quand sa mère lui demande ça, il lui montre ses mains maigrichonnes et les bouge dans tous les sens pour qu’elle voie comme elles sont souples, mais elle fait non de la tête avec un air désolé qui n’est pas si désolé que ça, et pour le consoler elle lui dit :
– Tu as des mains d’artiste mon Joseph, on a ça dans le sang dans la famille !
Et elle embrasse ses paumes, après avoir passé un doigt le long de sa ligne de vie.
– Et tu vivras très longtemps !

À l’école il apprend à compter, à lire, à écrire, à tomber amoureux de la patrie, le monde devient plus grand que son quartier, un espace mystérieux s’ouvre à lui, il comprend que tout a un nom et demande à l’instituteur comment s’appelle ce qu’il ne peut pas nommer, mais l’instituteur ne connaît pas tout, comment le pourrait-il, comment aurait-il le temps et surtout le cerveau pour apprendre par cœur les mots du dictionnaire Larousse, des encyclopédies, des atlas, des herbiers, des planches d’anatomie et des cartes de géographie ? On se croit entouré d’eau, d’étoiles et de tramways, on croit qu’on a une tête, deux bras et deux jambes, mais la vérité c’est que dessous il y a mille mots et mille vies, par exemple on dit « rivière » et d’autres mots surgissent : canaux, écluses, bras, lits mineurs, lits majeurs, les mots jaillissent, c’est comme soulever une pierre et découvrir les vers de terre et les insectes dessous, leur travail invisible et secret. Près de chez lui au bassin de l’Arsenal, le canal Saint-Martin se relie à la Seine, c’est comme ça qu’il y a de l’eau potable chez eux et la grand-mère n’en revient pas.
Tout est nommé et tout a une place avec quelques exceptions. Par exemple, la grand-mère a perdu son mari, elle est veuve. Sa mère aussi a perdu son mari, elle est veuve. Lui a perdu son père, il est orphelin de père. La grand-mère a perdu trois fils, ça n’a pas de nom. Il a vérifié auprès de l’instituteur, ça n’a pas de nom. Certains enfants non plus n’ont pas de nom. Ce sont des enfants naturels, des bâtards, des bas tard, on les bat jusqu’à plus soif, ce sont des souffre-douleur, et il a vu, chez les deux qu’il connaît, cet air de menace et d’attente, comme si tout à coup on allait leur donner quelque chose, une gifle ou un nom, va savoir. Ces enfants naturels ont bien quelque chose de sauvage, un peu comme l’orage quand il ne se décide pas. Celle qui connaît le plus de noms, c’est sa mère, elle l’étourdit quand elle lui parle d’échassier, de paradisier ou de marabout, le monde entier lui envoie ses plus belles plumes, mais là aussi chaque plumassière a sa place, on peut fabriquer des plumeaux avec des oiseaux de basse-cour, ou être comme sa mère dans l’exotique et l’artistique, les théâtres et le music-hall, on peut baisser la tête ou travailler dans l’artisanat et connaître les dernières chansons à la mode.

Il a remarqué qu’une femme avait beaucoup de noms, en plus de son nom de jeune fille ou de celui de femme mariée, elle peut s’appeler catherinette, grisette, midinette, gigolette, laurette, cocotte, ou encore vieille fille pour celle qui n’a jamais eu de mari mais se tient sage, ou traînée pour celle qui, avec ou sans mari, n’est pas sage. Mais il ne sait pas comment on appelle une veuve, comme sa mère, qui a fini depuis longtemps son grand deuil, son deuil et son demi-deuil, mais qui n’est pas sage. Il voit sa joie, qui n’est plus pour lui, même quand elle lui envoie un clin d’œil en réajustant son chapeau avant de sortir, ce clin d’œil est pour elle seule, et sa joie, Joseph le sait, est le signe qu’elle voit un homme, il n’est pas idiot, il sait aussi qu’elle n’en a pas le droit, c’est interdit, illégitime, c’est mal. Comment appelle-t-on une joie interdite, une gaîté dangereuse ? Mauvaise vie mauvaise fille mauvaise fréquentation. Ces mots-là ne vont pas à Colette, rien de ce qui est sale ne va à sa mère, et Joseph reste avec cette jalousie apeurée, cette crainte pour celle qui rajeunit chaque jour, baignée dans la lumière imprudente du bonheur, tandis que la grand-mère s’enfonce dans le tunnel obscur de l’absence et qu’elle l’appelle de moins en moins souvent « mon roseau » mais Lucien, Marius ou Paul, le confond avec ses deux fils aux corps éparpillés dans les champs d’honneur, et avec le troisième, mort contaminé dans une chambre d’hôpital. Elle a installé autour d’elle un monde de fantômes indisciplinés qu’elle appelle avec une adoration rocailleuse. (Car sa voix aussi a changé, peut-être faut-il cela pour parler aux morts, une voix qui vient de la terre, comme eux, et dont ils comprennent le sens même quand les mots ne sont plus vraiment justes.) Elle voit dans la cour des garçons qui n’y sont pas, elle a des manies, des inquiétudes farfelues, souvent le soir elle demande à Joseph :
– Je n’ai pas envie qu’à leur retour, mes gars mangent du chien ou du rat, vois donc ce que Colette a mis dans la casserole.
Il sait qu’il ne la convaincra pas en lui disant la vérité, car à peine a-t-elle entendu la réponse qu’elle lui repose la question, et la fois où il dit : « Maman a cuisiné des pâquerettes », elle rit, alors il comprend qu’il peut déformer la réalité déformée de sa grand-mère, c’est un jeu d’illusion sans fin, mais le mieux, il le comprend aussi, c’est de s’asseoir à côté d’elle et de lui tenir la main. On dirait que cette main dans la sienne la relie un peu à la réalité, même si elle continue à râler contre ses fils qui ne rentrent pas, et contre ses patrons qui abattent leurs propres chevaux et veulent qu’elle les prépare au four, et la trompe des éléphants du Jardin des Plantes qu’ils lui demandent d’acheter et de cuisiner aussi, ses patrons affamés et sans pitié, ses fils fugueurs et sans pitié… 70, 14-18, les guerres éternelles, les peurs obsessionnelles de la grand-mère. Et Joseph voit la vie comme le carton perforé de l’orgue de Barbarie qui déroulerait sans fin une musique simple et lasse, qui dit qu’on naît de soldat en soldat, de guerre en guerre, de soldat en soldat, de guerre en guerre… et on reste avec les femmes même quand on est mort, car elles nous voient et nous surveillent de leur amour endeuillé, pour toujours.

La nuit quand la grand-mère ronfle et que Colette siffle pour qu’elle s’arrête, il siffle à son tour, ce qui les fait rire et parfois ils se parlent tout bas, Colette lui raconte que le siffleur professionnel du Concert Mayol ne fait plus de baisers vingt-quatre heures avant son numéro pour ne pas amollir ses lèvres, que la mère de Mistinguett était plumassière, qu’elle a les chapeaux à plumes les plus hauts qui existent, qu’il y a à Paris une Américaine à la peau noire qui danse nue avec une ceinture de bananes, elle le fait rire, elle le fait rêver, et une nuit il arrive ce qui devait arriver, elle lui dit qu’elle va lui présenter quelqu’un. Il s’appelle Augustin, il est très gentil et ils vont très bien s’entendre. Joseph regarde sur le mur de la chambre les dessins du volet qui lui faisaient peur quand il était petit, jusqu’à ce que la grand-mère lui dise que ces ombres ressemblent au soufflet d’un bel accordéon. Il demande :
– Tu me le présentes quand ?
– Bientôt.
– Pourquoi ?
– Toi et tes questions !
La grand-mère ne ronfle plus mais il sifflote quand même, doucement, au rythme lent de sa respiration, et sa mère dit exactement ce qu’il espérait qu’elle dise :
– Tu seras toujours le roseau chéri, tu sais.
Et les ombres sur le mur ressemblent à ce qu’elles sont : celles des lattes du volet sur la tapisserie à fleurs d’une chambre où grandir, vieillir, aimer sont des verbes qui ne vont pas bien ensemble. Mais dans quelques heures ces ombres auront disparu, et il ne les aura pas vues s’effacer. Il se sera rendormi.

Colette va danser rue de Lappe tous les dimanches, parfois aussi le soir dans les bals musettes et les cabarets qui ont fleuri après-guerre, elle a sans cesse les pieds qui battent la mesure d’une musique qu’on n’entend pas toujours, et elle envoie enfin à Joseph de vrais clins d’œil complices. Il n’ose pas lui demander quand elle lui présentera cet homme, cet Augustin, et de plus en plus il a peur que les autres parlent d’elle avec des mots qui ne lui iraient pas, mauvaise fille mauvaise vie mauvaise fréquentation, mais cela n’arrive pas, et l’insouciance reprend ses droits. Après l’école il traîne avec Jacques et Eugène, joue avec eux au ballon dans l’impasse Carrière-Mainguet, fait les commissions et rentre s’occuper de la grand-mère, les beaux jours arrivent et on lui installe une chaise dans la cour, avec Marthe, Jeanne, Émile et son perroquet, elle est bien, c’est une compagnie de son âge, et quand elle s’inquiète de ne pas voir ses fils rentrer, personne ne la contredit, le chagrin fait faire de ces choses, on le sait. Tous trois chantent des chansons anciennes, il est gêné quand la grand-mère chante : « Va passe ton chemin, ma mamelle est française, je ne vends pas mon lait au fils d’un Allemand. » Quel âge croit-elle avoir ? Le monde des mères est inquiétant, elles portent des enfants, et puis elles portent le deuil, et elles sont plus têtues que le chagrin. Il a toujours vu la grand-mère, Marthe et Jeanne habillées en noir, comment calcule-t-on les années de deuil quand on finit par connaître plus de morts que de vivants, il se le demande parfois. Il se demande aussi, lui qui apprend un mot nouveau chaque jour, combien d’années il devrait vivre pour connaître tous ceux du dictionnaire. Ou pour les avoir tous entendus, même sans les comprendre. Les mots sont répartis par spécialités, les mariniers ne connaissent pas les mêmes que les forts des Halles, mais comment fait-on avec ceux qui ne sont écrits nulle part, ceux de l’argot par exemple, ou ceux des Auvergnats et des Italiens qui se mélangent au français ? Il y a des mots libres qui flottent dans l’air comme le virus de la grippe espagnole ou de la tuberculose, et qu’on attrape pareil, en se fréquentant de trop près. Pour les préserver, l’instituteur leur apprend chaque jour l’hygiène et la morale, dans l’espoir qu’ils ramènent ces leçons chez eux, les diffusent à toute la famille, mais jamais il n’oserait dire à la grand-mère de se laver les mains avant de manger ni à sa mère de ne pas devenir une femme sans honneur. Il préfère qu’elle reste comme ses cheveux bouclés, « libres et désordonnés » comme elle dit, jusqu’à ce dimanche où rue de Charonne, il parle avec Lulu, son copain chanteur de rue, et aperçoit sur le trottoir d’en face l’homme et sa mère. C’est lui, il le sait. Il le sait au poignard qu’il reçoit dans le cœur, cette sensation de danger, comme si on le précipitait dans l’eau du canal, comme s’il disparaissait sans secours.
– Qu’est-ce t’as vu ? lui demande Lulu en se retournant.
– Augustin.
Il n’a pas le temps d’en dire plus, un gendarme arrive et Lulu qui n’a pas le carnet des chanteurs ambulants a filé à la vitesse de l’éclair, le gendarme ne le rattrapera pas, et lui a perdu Colette dans la foule. Tout cela n’a duré que quelques secondes comme si les choses les plus importantes arrivaient en douce, au moment précis où l’on regarde ailleurs, oui, le temps d’un regard.

– Je t’ai vue dimanche, rue de Charonne avec… le monsieur…
Il le dit à sa mère et elle rougit, comme souvent, et puis elle rit, mais ne trouve pas quoi répondre. Pour la rassurer il ajoute :
– Il avait un très joli chapeau j’ai trouvé.
Alors elle le prend contre elle et le voilà plongé dans son odeur de peau vivante, un peu salée un peu sucrée, cette sueur douce, il voudrait s’endormir contre elle, son cou, sa poitrine, son ventre, ce domaine qui est le sien ; il est maigrichon, à presque huit ans il a gardé la mesure idéale pour être dans ses bras sans dépasser, et Colette est tellement bien ainsi, son fils tenu contre elle, son cœur qui cogne comme quand il était bébé, elle le berce et chante : « J’ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin », et il sent les vibrations de sa voix, la petite humidité qu’elle diffuse sur sa peau, comme lorsqu’on souffle une bougie. Quelque chose va s’éteindre. On dirait, à les voir savourer cet instant-là, qui rappelle un Joseph nouveau-né et une Colette de vingt ans, que tous deux le savent, comme si, très loin en eux, quelque chose se chargeait de cette connaissance. Le temps se brouille, hier et demain déjà ne veulent plus rien dire, quelque chose les avertit. Cela va finir, cela est en train de finir. C’est comme si c’était fait.

Il n’aurait jamais cru qu’Augustin soit si jeune. De dos les hommes se ressemblent, habillés et chapeautés pareil, mais ce visage lisse, ces yeux bleu pâle, on dirait un garçon à peine sorti de l’adolescence, pourtant quand il traverse la rue et qu’il est tout près d’eux, Joseph sent une odeur de tabac flotter autour de lui, qui a travaillé toute la journée à la brasserie Bofinger, il voit les cernes fins, la moustache mal peignée, la fatigue. Augustin lui tend la main pour le saluer, comme s’il était un grand, et tous les trois vont marcher sur le boulevard Beaumarchais. C’est la fin du printemps, le soir n’a pas encore dissipé la lumière, les arbres ont semé des fleurs blanches et roses, le chant des merles cisaille l’air, et Joseph ne sait pas s’il est heureux ou malheureux. Colette et Augustin disent des choses banales avec des voix un peu trop hautes, des rires essoufflés, un jour on sera habitués les uns aux autres, pense Joseph, mais ce soir c’est comme une image qui tremble. Et puis soudain sa mère s’arrête, elle prend une grande inspiration et le présente, comme s’il venait de surgir subitement entre eux :
– Joseph a eu un billet de satisfaction ce mois-ci, et son nom a été inscrit au tableau d’honneur, pas vrai mon Joseph ?
– Oui…
– Et il a manqué de peu la croix d’honneur ! Ce sera pour la prochaine fois, tu verras, tu verras comme il sera fier avec sa médaille ! Et moi aussi. Montre donc à Augustin comme tu siffles bien !
Joseph est pris de court, il ne pensait pas que ça se passerait comme ça, il est étourdi mais heureux aussi, de la fierté un peu incohérente de Colette, alors du mieux qu’il peut il siffle et Augustin siffle à son tour, tous deux se répondent, mais Augustin a la gentillesse d’arrêter le premier, on applaudit le petit garçon puis on se dit au revoir. Augustin allume une cigarette, le visage penché, comme s’il se protégeait du vent. Joseph trouve ce geste follement élégant. Le jour s’épuise, et sa mère est si jolie dans cette lumière qui hésite. Il ne l’a pas déçue, il le voit bien, tout s’est passé comme elle l’espérait. Sur le trottoir, elle lui prend la main et balance son bras, et ils marchent tous deux au rythme de sa joie.
– Vous allez très bien vous entendre, je le sais, il est gentil, et travailleur, et il ne boit pas, ça ! je ne l’aurais pas voulu, non !

Ce qu’elle aurait voulu, ce qu’elle promettait, c’était les bals, les pianos-bars et puis le train pour les pique-niques en famille au bord de la Marne, un Augustin mêlé à sa vie, une présence inattendue, bénéfique pour chacun. Augustin travaille presque chaque dimanche, il n’est pas libre comme Colette le souhaiterait, il n’est pas exactement celui qu’elle avait projeté, il a dix ans de moins qu’elle, et bientôt il devra partir faire son service militaire, comment a-t-elle pu oublier cela ? Après les pleurs, son romantisme prend le dessus, ils s’écriront, se verront en permission, elle lui enverra des colis, tout ce qu’il aime, tout ce qui lui manquera, cela devient une histoire d’amour pleine de douleur et d’enthousiasme ; Joseph regarde sa mère s’exalter et il pense qu’elle frimate, elle fait un joli bouquet avec pas grand-chose… C’est une artiste de la vie.

Augustin à peine parti, elle lui écrit, le criaillement de la plume sur le papier devient la petite musique du soir, les voix qui montent de la cour, les chants épars des grillons, c’est l’avancée de l’été, l’absence et l’amour mêlés, puis surtout l’absence et une autre chose à laquelle Joseph ne prend pas garde. C’est la grand-mère qui devine la première, comme si derrière les dérives de sa mémoire, elle avait gardé au fond d’elle cet instinct, la reconnaissance infaillible du danger. Elle dit que le temps presse, elle a l’obsession de l’eau à faire bouillir, l’obsession du savon, elle ouvre des tiroirs et les referme, elle cherche on ne sait quoi, elle dit qu’elle connaît une recette, une adresse, et puis elle s’endort dans son fauteuil, épuisée par tant de tracas, quand elle se réveille elle houspille Colette et Colette pleure alors Joseph pleure aussi, sans savoir pourquoi, et la vie se remplit de courants d’air.

Bientôt Colette n’écrit plus à Augustin, et les soirées se font silencieuses, comme si un mot, une parole pouvait les briser. Malgré la chaleur de ces premiers jours de juin, Colette se couvre de son châle et ses joues sont si pâles qu’on peut suivre le dessin de ses veines sous la peau. Joseph pense aux oiseaux, leur plumage usé par les intempéries, les vols et les combats, peut-être que sa mère change de peau comme les oiseaux changent de plumes, elle lui a raconté les plumes qui se décolorent, raccourcissent, s’effilochent, et tombent. Et il voit ses lèvres roses devenues blanches, la ride nouvelle entre les yeux, ses pieds qui ne dansent plus. Plus rien ne la soulève ni ne la protège.

Un jour, en pleine semaine, en rentrant de l’école, il la trouve à l’appartement, ne comprend pas si elle vient d’arriver ou si elle se prépare à partir, elle est nerveuse et tous ses gestes sont brusques, elle se cogne aux meubles, malmène son chapeau (essaye-t-elle de le mettre ou de le retirer ?), pourquoi n’est-elle pas à l’atelier, elle marmotte des explications qu’il ne comprend pas, et soudain, la main sur la porte elle lui demande de ne pas l’attendre pour dîner, de faire souper la grand-mère, tout est prêt.
– Mais tu vas où ?
– Chez une amie, je t’ai dit, rue Amelot.
– Qu’est-ce qu’elle a ?
– Quoi ?
– Qu’est-ce qui lui est arrivé à ton amie ? C’est grave ?
– Mais pas du tout mon roseau, tout va bien.
Elle ouvre la porte, se retourne et dit :
– À tout à l’heure.
Et elle disparaît. Ses pas dans l’escalier. Ses pas dans la cour. Et sur le seuil la plume échappée de son chapeau, que Joseph ramasse, fait tourner entre ses doigts, c’est une parure de pauvre, une simple plume de moineau.

Elle rentre comme elle l’avait dit, elle est fatiguée et se couche sans manger. Joseph s’endort dès qu’il la sait là, la soirée avec la grand-mère l’a épuisé, « Où est-elle donc ta mère ? Mais où est-elle donc ta mère ? », il a répondu « Rue Amelot chez une amie », une fois, deux fois, dix fois, puis « Dans la cour ! », « Au bal ! », « Sur la lune ! », et devant cette insolence méchante, la grand-mère lui a lancé des regards agrandis par la colère, on aurait dit qu’elle lui jetait un sort. Mais c’est fini, Colette est rentrée. Elle dort à leurs côtés, la chambre reprend sa respiration habituelle.

Le lendemain Colette dort encore, elle n’a pas réveillé Joseph avant de partir à l’atelier, comme chaque matin, et il est très en retard pour l’école. Il va pour la secouer, mais depuis le seuil la grand-mère, debout, étonnamment droite, lui ordonne de la laisser tranquille. Elle perd la tête, elle croit qu’on est dimanche, il n’a pas le temps de lui expliquer qu’on est mardi et que sa mère va se faire disputer par sa patronne, il met sa casquette et s’en va en courant sans même avoir avalé quelque chose, sans avoir embrassé les deux femmes, celle qui dort et celle qui veille. Il court jusqu’à l’école, la cloche n’a pas encore sonné, et il s’étonne du contraste entre le temps bousculé de sa maison et celui, tranquille, du dehors. Dans la classe tout est comme d’habitude, après la leçon de morale (« Soumettons-nous à la règle ») ils récitent en chœur les préfectures et les sous-préfectures, jouent au foot dans la cour, suivent du doigt les phrases dans les livres, ce jour-là il apprend le mot « génie ». Il fait des lignes et des lignes avec les mots « Le génie de Pasteur » et son P majuscule, bien trop penché, ressemble à un champignon.

Avant de rentrer chez lui, il traîne un peu avec Jacques et Eugène du côté des ferrailleurs du passage Thiéré, où travaillent les parents d’Eugène, et quand ils se séparent il se joint à la foule qui chante une chanson qui annonce les chiffres du dernier recensement, il ne comprend pas bien les paroles mais la musique est facile et le chanteur a une voix entraînante, quand c’est fini, les mains dans les poches il dansote sur le trottoir, il prend son temps, fait un détour par l’Arsenal pour regarder les péniches, le linge mis à sécher même les jours de pluie, et les chats qui longent les bords étroits du bateau mais ne tombent jamais à l’eau. Rue de la Roquette il croise Hortense, la fille du Café-Bois-Charbon, comment une fille dont les parents vendent du charbon peut-elle être aussi propre et blonde, c’est un mystère qui l’attire, il a envie de la toucher, la voir de près, il lui fait un petit signe, alors elle met sa main blanche devant sa bouche rose pour étouffer un petit rire. On dirait qu’elle a avalé la lumière.

Quand il arrive dans la cour il y a du monde devant l’immeuble B, son immeuble. Il regarde la concierge, les voisins, ces gens agglutinés et chuchotant, très vite monsieur Blomet, du 4e A, le voit et pousse sa femme du coude, elle se retourne et tous se retournent les uns après les autres, avec cet air gêné et curieux des pauvres gens devant le malheur des autres. Il hésite à repartir. Puis le courage (ou la curiosité, la fatigue, la faim, il ne sait pas) l’emporte sur la peur, et il s’avance. Quand il passe au milieu d’eux, les voisins s’écartent en le dévisageant comme s’ils le voyaient pour la première fois, et il entend la phrase à la pitié assassine : « Pauvre petit, va. »
Chez lui la porte d’entrée est ouverte, la porte de la chambre est ouverte aussi, maintenant ils n’ont plus rien à cacher, leur maison n’a plus de secret pour personne. Un officier de police est en train d’écrire sur un grand carnet à en-tête. La grand-mère tend la main à Joseph, mal assise sur une chaise, comme si elle venait d’y tomber, c’est une main gelée, tremblante et ferme à la fois, elle lui fait mal.
– C’est son fils ? demande l’officier.
Il manque un bouton à la tunique de l’officier, Joseph le remarque tout de suite.
– C’est son fils, répond la grand-mère.
Il compte les boutons, de bas en haut, de haut en bas.
– Quel est ton nom, petit ?
Un, deux, trois, quatre, cinq, six…
– Marius Vasseur, dit la grand-mère.
Il manque le septième. Entre le sixième et le huitième, il manque un bouton.
– Assieds-toi mon garçon et réponds-moi. »

À propos de l’auteur
OLMI-veronique_DRVéronique Olmi © Photo DR

Véronique Olmi est née à Nice et vit à Paris. Comédienne, romancière et dramaturge, elle est notamment l’autrice de Bords de mer et Cet été-là… Son treizième roman, Bakhita, a connu un succès retentissant en France comme à l’étranger (Prix du roman Fnac 2017, finaliste du prix Femina, du prix Goncourt et du Goncourt des lycéens, choix Goncourt de l’Orient et de la Serbie, Goncourt de la Slovénie…). Lui succède en 2020 Les Évasions particulières, chronique familiale de l’après Mai 68 à l’année 1981. Le Gosse est son quatorzième roman. (Source: Éditions Albin Michel / Alina Gurdiel)

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FRIEDMANN_la_femme_dapres  RL_Hiver_2022

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Ma note
★★★ (bien aimé)

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Échapper à un prédateur n’évite pas le traumatisme

Arnaud Friedmann se met dans la peau d’une femme agressée la nuit à Montpellier en rentrant à son hôtel. Un épisode traumatisant qui va faire basculer sa vie. La femme d’après ne sera plus jamais la même qu’avant.

En 1986, quelques jours avant la catastrophe de Tchernobyl, la narratrice a eu une brève liaison avec Jacques. Vingt ans après, cette mère célibataire revient à Montpellier pour le retrouver. Peu après minuit, alors qu’elle regagne son hôtel, elle est interpellée par quatre jeunes hommes qui lui expliquent qu’elle ne devrait pas sortir ainsi seule. Si les phares d’une voiture qui passe poussent les jeunes à fuir, le choc est violent, le traumatisme entier. D’autant qu’elle apprend un peu plus tard qu’une jeune fille de 20 à 23 ans a été agressée durant cette même nuit avant d’être assassinée non loin de là où elle marchait. Elle se torture l’esprit, cherche une explication, croit comprendre qu’elle était trop vieille aux yeux des quatre jeunes hommes. La demi-journée qu’elle va passer à la plage avec Jacques ne lui mettront pas de baume au cœur, bien au contraire. Ces retrouvailles ne sont pas celles espérées. Elle décide alors de regagner Besançon où l’attendent ses deux filles.
Mais au kiosque de la gare, c’est le choc. À la une du Midi-Libre cette Une «L’assassin a avoué» accompagnée d’une photo de son agresseur. Elle défaille.
Quand elle revient à elle, son TGV est déjà parti. Elle décide alors de regagner son hôtel et de prolonger son séjour d’une semaine supplémentaire. Mais elle ne retrouvera l’apaisement ni dans les bras de Jacques, ni en regagnant la Franche-Comté. Peut-être aussi parce que ni sa mère ni ses filles ne lui prêtent une oreille attentive.
Un an plus tard, après avoir reçu l’autorisation de rendre visite à l’assassin dans sa prison de Villeneuve-lès-Maguelone, elle revient séjourner à Montpellier. Elle pense alors qu’affronter cet homme pourra l’aider à comprendre.
Arnaud Friedmann réussit à parfaitement mettre en scène le traumatisme subi et sa transformation en un trouble obsessionnel qui va finir par emporter la raison de cette femme dans un épilogue glaçant. En la suivant au fil de ses séjours montpelliérains, on voit son esprit dériver vers un besoin incessant de rejouer la scène de l’agression, de l’analyser sans cesse, d’essayer de trouver des réponses à ses interrogations. Et comme elle ne peut les obtenir, elle va finir par sombrer. Une trajectoire que l’auteur restitue dans son implacable logique, dans sa troublante et terrifiante vérité.

La femme d’après
Arnaud Friedmann
La Manufacture des livres
Roman
208 p., 18,90 €
EAN 9782358878203
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Montpellier et Villeneuve-lès-Maguelone. On y évoque aussi Besançon et Paris.

Quand?
L’action se déroule en 2009, 2010 et 2011, avec des réminiscences à 1986.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la nuit, elle regagne son hôtel après ce dîner avec un amour de jeunesse, retrouvé vingt ans plus tard. Elle se sent légère, grisée par la promesse de cette nouvelle aventure. Mais quatre hommes s’arrêtent soudain devant elle. Des mots échangés, une insulte, un regard qui refuse de se baisser. Ils repartent. On pourrait dire que rien ne s’est passé et pourtant demeure en elle une angoisse sourde. Son trouble grandit quand le corps d’une jeune fille est retrouvé le lendemain dans le même quartier. Pourquoi se sent elle coupable de cette mort ? Qu’y a-t-il en elle qui dissuade ? Pourquoi lui trotte dans la tête le soupçon indigne de n’avoir pas été assez désirable ?
La Femme d’après nous conte la mécanique implacable d’une agression qui aux yeux de tous passera inaperçue. En écho à cette scène, avec finesse et sensibilité, Arnaud Friedmann explore les blessures et les désirs qui marquent la vie d’une femme tandis que le temps passe.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog motspourmots (Nicole Grundlinger)
Blog Aude bouquine

Les premières pages du livre
Montpellier
6 au 10 août 2009
Il y a l’air tiède du milieu de la nuit, quelques moteurs en écho, le bourdonnement des télévisions à l’intérieur des immeubles, puis soudain, des voix. Je ne m’y attendais pas. Je pensais avoir le trajet pour moi. J’avais fantasmé ce retour solitaire jusqu’à la voiture, dix minutes pour infuser la soirée, ses promesses. Il n’y a pas loin, de l’appartement au parking, le quartier est excentré ; cubes neufs, habitations cossues ; malgré l’été je n’avais pas prévu ça : croiser des gens.
Je ne ressens pas d’appréhension. Juste le dépit d’autres silhouettes que la mienne dans les rues, et l’ennui des politesses auxquelles il faudra se soumettre.
Ils s’approchent, ils parlent fort. Je les entends, même si je ne distingue pas les mots. Ils ont l’accent d’ici, du Sud, ou de plus au sud ; des voix d’hommes jeunes. Je souris. Je revois la silhouette de Jacques à côté de la mienne sur le balcon, nos corps animés par la même attraction que vingt ans plus tôt, les gestes vigilants qui étaient les nôtres pour trinquer et nous dévoiler sans l’urgence des premières fois.
Ils avancent vers moi sans le savoir, sans savoir qu’à la prochaine intersection ils me croiseront, moi que leur jeunesse attendrit. Leurs voix s’imposent à la nuit, des promesses les attendent, plus entières que les miennes, moins sereines. Je m’ouvre à eux avant de les avoir vus, malgré mon envie d’avoir la ville pour moi seule.
Depuis combien d’années ne me suis-je pas sentie légère à cause d’un homme ? Du commencement possible d’une histoire – de sa répétition dans le cas présent ?
Maintenant, je les vois. Ils m’ont vue, eux aussi. Ils cessent de parler, continuent d’avancer dans ma direction. Une angoisse, d’un coup. Elle chasse mes rêves de romance répétée avec Jacques, m’assène que je ne devrais pas être là, à marcher dans les rues de Montpellier le visage allumé d’un espoir anachronique, avec mes rêves de promenades dans la nuit pareilles à celles de mon adolescence.
Ils sont quatre, trois derrière, un qui se tient devant, qui met le cap sur moi comme si je n’existais pas. Ou que si, justement. Comme si j’existais trop.
– C’est pas prudent de se balader toute seule, comme ça, la nuit, madame.
Derrière, les comparses ne ricanent pas. Je me serais attendue à ce qu’ils ricanent, ça aurait correspondu à mes codes, j’aurais identifié l’agression, au moins reconnu ça, ça m’aurait tranquillisée.
Celui qui se tient devant est tout près de moi. Les autres à quelques pas, indistincts. Je sens l’odeur de son haleine, un relent de chewing-gum à la menthe, décalé. C’est ce qui m’affole le plus, de reconnaître dans sa bouche les effluves de mes premières amours, de Jacques à la sortie de notre premier cinéma ensemble, il y a un peu plus de vingt ans. Opening Night.
– T’as entendu ce que j’ai dit ? C’est pas prudent, ce que tu fais.
L’affiche du film rechigne à s’estomper, derrière la vitre sale de la rue Gambetta. L’obtuse pâleur de Gena Rowlands et la force qui se dégageait d’elle. Je t’imagine comme elle, plus tard, m’avait chuchoté Jacques pendant qu’on s’approchait de la caisse ; je l’avais mal pris.
Le silence me contraint à regarder celui qui vient de parler, le silence et l’immobilité soudaine de notre décor. Aucun de ses traits n’adhère à ma mémoire. Je me concentre sur sa voix, y déniche des intonations qui pourraient plaire aux filles s’il les modulait différemment, à la manière d’un acteur américain. Les autres continuent de se taire. Je n’avais pas l’impression, avant d’apparaître dans leur champ de vision, que leur conversation rendait un son grégaire. L’idée me traverse, je me hais pour cette idée, l’idée me traverse que je ne devrais pas être là, pas avoir traversé la France pour retrouver Jacques vingt ans après notre séparation, me mettre en travers du chemin de ces types, les contraindre à m’agresser. À laisser leur chef rouler ces mots menaçants, jouer la partition attendue.
Au moins j’aurais dû rester chez Jacques jusqu’à la fin de la nuit, accomplir ce que j’étais venue chercher, plutôt que m’offrir cette liberté dans les rues, le film de la soirée dansant dans la tête jusqu’au parking, jusqu’à l’hôtel. La possibilité de croire que j’avais encore le pouvoir d’en rester là, rentrer chez moi, juste l’avoir revu et désiré autant qu’il y a vingt ans.
– Tu me réponds, connasse ?
J’enregistre qu’il ne m’a pas traitée de salope. J’en tire un courage inouï, déplacé, une absence de peur absolue. Salope, oui, l’histoire aurait été différente. Les comparses aussi sont déçus. Il n’y pas de temps à perdre pour garder l’avantage.
– Je me promène.
– Toute seule ?
Il va ajouter quelque chose. La phrase est déjà prête, elle contient le mot qui déclenchera ce qui est écrit, qui scellera mon destin. Je le refuse. J’improvise une réponse pour que le mot ne soit pas dit, qu’il me reste une chance d’atteindre la voiture, de ne pas finir en fait divers.
– Vous êtes de Montpellier ?
Ça le déstabilise. Le mot n’est pas sorti. Je prends mon sac le paquet de cigarettes entamé avec Jacques, lui en tends une. Pas aux autres.
– Je fume pas.
Je range mon paquet, comme si ça ne se faisait pas, de s’en griller une devant un non-fumeur. Même si le non-fumeur est l’agresseur. Je l’ai énoncé, mentalement : l’agresseur. Ça devient réel, du coup, la situation. Plus de place pour Opening Night, les souvenirs d’il y a vingt ans, la douceur de la nuit, le bras de Jacques autour de mes épaules quand on avait quitté la salle de cinéma. Le passage qui nous ramenait à la rue Gambetta, la vitre battue de quelques gouttes devant laquelle nous étions restés enlacés, une dizaine de minutes, à fixer l’affiche comme pour prolonger les impressions du film. Le même regard tout à l’heure quand j’ai quitté son appartement.
Quatre types, dont un à moins d’un mètre de moi ; des paroles menaçantes. La suite, je la connais. C’est comme si on me l’avait racontée, la scène que je vais vivre, exactement, l’absence d’issue. Pourtant, il n’y a pas de peur, juste le sprint de mon cerveau pour dénicher des phrases qui pourraient me sauver.
– Je viens de Besançon. J’ai deux filles.
Je cherche dans mon sac, mes mains ne tremblent pas. J’aurais eu les mêmes gestes pour une amie perdue de vue croisée à la sortie d’un hypermarché. La grande est mon portrait craché, du moins c’est ce que tout le monde prétend. Moi je suis incapable de trouver des ressemblances aux visages. Du porte-monnaie j’extrais les photos de Zoé et de Clara. Clara, mon portrait craché, paraît-il. Je tends les clichés en direction du type, bras replié. Ne pas le toucher, surtout ne pas le toucher.
Il chasse l’air devant les images, ne me touche pas non plus. Il n’est pas passé loin de ma main. S’il l’avait frôlée, la suite se serait enclenchée, la suite à laquelle je ne vais pas parvenir à échapper, ou peut-être que si, sûrement que si, j’ai l’espoir imbécile d’y échapper, pas pour retrouver la douceur de ma rêverie sur Jacques, ni même le souvenir de mes filles. Non, juste mes pas comme avant ; juste mes pas sans la menace d’inconnus, dans le milieu de la nuit montpelliéraine, la possibilité de me remémorer une soirée d’il y a vingt ans, l’attente dans la file d’un cinéma de province avant la découverte de ce qui deviendrait mon film préféré, la bouche de Jacques. Le lendemain la télévision tournait en boucle sur trois syllabes, Tchernobyl, mon père monologuait pour rassurer la famille, une exagération de journalistes, ça n’aura pas de conséquences pour nous. Je pensais aux baisers de Jacques. Des mots nouveaux survolaient la table : radio¬activité, fission, réacteur, tandis que j’échouais à me rappeler la forme de son nez, les dimensions de son front, l’épaisseur de ses lèvres.
– Je m’en fous, de tes filles.
– Pas moi.
Pas moi, j’ai dit. J’ai envie de pleurer tout à coup. Il faut congédier Zoé et Clara, ce soir je ne peux compter que sur moi. Parler, pour qu’il ne me traite pas de salope, ou de pute, pour que ne s’enclenche pas ce à quoi il aspire, ce que guettent ses trois comparses en arc de cercle. Parler comme mon père devant sa télévision pour conjurer une inquiétude confuse.
– Vas-y, te laisse pas embrouiller.
Le meneur fait un geste, l’autre se tait. Il me regarde, je comprends que j’ai gagné, pas un muscle de mon visage ne l’indique, toute ma concentration monte à mes yeux, pour les vider de toute expression, ne pas les détourner de lui et dans le même temps lui dénier tout prétexte de conflit, d’étincelle.
– Pourquoi t’as parlé de tes gosses ?
Il sait aussi qu’il a perdu. Il gagne du temps, pour les trois autres, derrière. Je manque de hausser les épaules, la sueur me saisit le dos, la nuque, hausser les épaules, non, surtout pas.
– L’aînée a dix ans. Zoé. La plus petite sept. Clara.
– T’as pas de mari ?
Il pourrait ajouter la phrase qui contiendrait le mot, celui qui déclencherait le scénario. Je me grise du risque de lui en laisser la possibilité. L’emballement que ça me procure, tout proche du sentiment que j’avais en sortant de chez Jacques.
L’âge réel de mes filles, je ne peux pas l’avouer. Dix ans et sept ans, c’est doux, ça se dépose comme un baume sur les violences prêtes à surgir. L’âge qu’elles ont sur les photos dans mon porte-monnaie.
Non, je réponds.
C’est lui qui hausse les épaules. Je me dis qu’il voit ce que ça fait. Ça ne m’apporte aucun sentiment de victoire, ni de vengeance.
– Tu devrais pas te balader toute seule, la nuit.
À nouveau, il me fixe dans les yeux. L’odeur de menthe passe, mêlée à celle des arbres sous lesquels on s’est arrêtés. Il y a les phares d’une voiture, à la perpendiculaire du boulevard, dans notre direction.
– On se casse.
– Mais…
– On se casse, j’ai dit.
Ils se cassent.
Je les laisse passer à côté de moi, les quatre, je ne me retourne pas, je ne frissonne pas quand ils me frôlent. Les phares de la voiture s’approchent, je compte qu’il leur faudra cinq secondes pour être à ma hauteur, j’enclenche le compte à rebours, un effort incroyable pour maîtriser chaque pore de mon visage. »

À propos de l’auteur
FRIEDMANN_Arnaud_©jc-polienArnaud Friedmann © Photo JC Polien

Arnaud Friedmann est né en 1973 à Besançon. Après des études de Lettres et d’Histoire, il a travaillé dans la fonction publique et dirigé une structure liée à l’emploi dans les Vosges. Il est également propriétaire associé de la librairie Les Sandales d’Empédocle de Besançon. La femme d’après est son septième roman. (Source: La Manufacture des livres)

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