L’attrape-cœurs

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Holden Caulfield, 16 ans, vient d’être renvoyé de son lycée. Plutôt que de rentrer chez lui, il choisit de prendre une chambre d’hôtel et erre dans New York. Les gens qu’il côtoie alors vont alors le persuader qu’il n’est pas bien dans sa peau et que ce monde n’est pas le sien.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Trois jours d’errance à New York

Prenez le temps de (re)lire L’Attrape-cœurs et vous y trouverez, derrière l’errance d’un adolescent à New York, une réflexion sur la perte de l’innocence et sur la nécessité de sonder les marges de notre société.

Quand on reprend un livre que l’on a lu et qui vous a beaucoup plus étant adolescent, on se demande si le plaisir sera le même ou si lecteur et le livre ont bien vieilli. Avec L’Attrape-cœurs, cette seconde lecture a non seulement été plaisante, mais elle m’aura permis de découvrir un «autre livre» ou plus exactement d’en percevoir de nouvelles facettes, plus noires.
Pour commencer par le commencement, j’ai ainsi compris ce que signifiait le titre du livre. Dans sa version originale, The Catcher in the Rye (l’attrapeur dans un champ de seigle) fait allusion à un poème de Robert Burns où cet attrapeur est chargé d’empêcher les enfants de tomber de la falaise. C’est plus précisément le cœur des enfants qu’il faut ici attraper avant que ces derniers ne basculent dans le monde des adultes. Une entreprise vouée à l’échec, car on n’arrêtera pas le temps qui passe, sauf peut-être pour ceux qui, comme le frère du narrateur, meurent enfant.
Aujourd’hui, je vois dans la fuite racontée dans ce roman aussi l’envie de se rapprocher d’Allie, mort d’une leucémie à dix ans.
Voici donc le narrateur, Holden Caulfield, 16 ans, errant dans les rues de New York. Il vient d’être une nouvelle fois renvoyé de son lycée et s’est bagarré à l’internat avec Stradlater qui a eu le tort de coucher avec Jane Gallagher, une amie qu’il estime beaucoup. Et même s’il redoute la réaction de ses parents, son premier réflexe est de rentrer chez lui. Nous sommes en décembre, à quelques jours de Noël. Mais en arrivant, il prend peur et trouve refuge dans un hôtel.
Les trois jours qui suivront racontent les boîtes de nuit, les rencontres, ses obsessions et ses fantasmes. Entre excitation et résignation, entre envie et découragement. Et quand le liftier de l’hôtel lui propose de faire monter une prostituée pour cinq dollars, il accepte la proposition. Mais là encore, rien ne se passera comme prévu. Il lui faudra à nouveau prendre la fuite. Jusqu’à se retrouver interné. C’est du reste de l’asile qu’il nous offre sa confession.
Je retrouve alors dans Salinger le Kerouac de Sur la route. Cette envie, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de briser le carcan moral et les règles de bienséance. À la fois dans le langage et dans les actes. Si le roman à un peu vieilli, c’est peut-être dans le style, mais après tout cela fait partie de cet instantané des années 1950 qui marque la fin d’une époque. Kerouac comme Salinger ont compris que c’était dans les marges que se construisait le nouveau monde. Des marges qu’ils explorent, quitte à se briser les ailes, quitte à subir les foudres de la société et des parents, encore attachés à l’ordre ancien.

L’attrape-cœurs
J.D. Salinger
Éditions Pocket
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Annie Saumont
256 p., 9,65 €
EAN 9782266125352
Paru le 24/05/2002

Ce qu’en dit l’éditeur
J.D. Salinger débute sa carrière d’écrivain en 1948 en publiant des nouvelles dans le magazine américain The New Yorker. Deux ans plus tard il publie son premier roman, L’attrape-cœurs (The catcher in the rye), chronique d’un désastre annoncé. Le lecteur y suit le pérégrinations d’Holden Caulfield, un adolescent paumé exclu de son internat à la veille des vacances de Noël. Pendant deux jours, Holden va errer seul dans New York. Alcool, prostitution, décrochage scolaire, problèmes psychiatriques, L’attrape-cœurs aborde des thèmes compliqués par le prisme de l’adolescence, chose très rare à l’époque. Dès son arrivée dans les librairies américaines, le livre connaît un succès immédiat. En France, il paraît en janvier 1953 mais ne connaît pas le même succès. Il faudra attendre l’édition des Nouvelles et de Franny et Zooey, l’autre unique roman de Salinger, pour que son œuvre gagne en célébrité.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Stéphanie Kalfon

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Lauréate en 2007 de la bourse «Scénariste TV» décernée par la Fondation Lagardère, Stéphanie Kalfon a notamment travaillé pour la série Vénus et Apollon diffusée sur Arte. Elle est également la réalisatrice du film Super triste avec Emma de Caunes et travaille actuellement sur un long métrage avec Jean-Pierre Darroussin. Après Les parapluies d’Erik Satie (Éditions Joëlle Losfeld, 2017), lauréat du premier Prix Littéraire des Musiciens en 2018, elle a confirmé son talent de romancière avec Attendre un fantôme.

«Un roman des profondeurs, qui n’est pas simplement une invitation à l’aventure, aux mille vies que la vie offre en promesse à l’enfance, qui n’est pas qu’un mouvement continu dans le rythme kaléidoscopique du vivant, dans la cadence poétique et vulgaire – héroïque, fantasmée, humoristique, tendre – d’un enfant qui s’éloigne fugue rap conspire crache admire questionne mord s’égare… mais qui emporte avec lui tous les quatre cent coups par où le langage, quand il frissonne exact, devient une palpitation, une voix qui ne nous quitte plus. C’est un roman que je ne peux plus relire tellement j’y suis attachée, au sens où chaque phrase qui s’y trouve s’attache à moi et m’empêche de parler. Il me happe dans sa mélodie, et coupe toutes mes musiques. Pour me laisser dans l’émotion pure, celle d’avoir un peu moins de solitude autour de soi, et l’horizon d’un vagabondage à partager en guise d’existence, qui serait une fête où on ne se sent pas à l’étroit.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du livre
Arte (livres culte)
Télérama
Slate (Arnaud Aubry)
Le Monde (Martine Silber)
ELLE 
L’Express (Delphine Peras)
Blog Le chat sur mon épaule (Robin Guilloux)
Actualitté
Editions Robert Laffont
Buzz littéraire
La Libre Belgique (Fanny Ruwet)
Le blog de passion de lecteur

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout. Primo, ce genre de trucs ça me rase et secundo mes parents ils auraient chacun une attaque, ou même deux chacun, si je me mettais à baratiner sur leur compte quelque chose d’un peu personnel. Pour ça ils sont susceptibles, spécialement mon père. Autrement ils seraient plutôt sympa et tout – d’accord – mais ils sont aussi fichument susceptibles. Et puis je ne vais pas vous défiler ma complète autobiographie. Je veux juste vous raconter ce truc dingue qui m’est arrivé l’année dernière vers la Noël avant que je sois pas mal esquinté et obligé de venir ici pour me retaper. Même à D.B, j’en ai pas dit plus, pourtant c’est mon frère et tout. Il est à Hollywood. C’est pas trop loin de cette foutue baraque et il vient me voir pratiquement chaque dimanche. C’est lui qui va me ramener chez nous quand je sortirai d’ici, peut- être le mois prochain. Maintenant qu’il a une Jaguar. Une de ces petites merveilles anglaises qui font du trois cents à l’heure. Et qui lui a sûrement coûté pas loin de trois briques. Il est plein aux as à présent. Ça le change. Avant, quand il était à la maison, c’était rien qu’un vrai écrivain. Il a écrit des nouvelles, ce bouquin terrible La vie cachée d’un poisson rouge, au cas où vous sauriez pas. L’histoire la meilleure, justement, c’était La vie cachée d’un poisson rouge, il était question d’un petit gosse qui voulait laisser personne regarder son poisson rouge parce qu’il l’avait acheté tout seul, avec ses sous. Ça m’a tué. Maintenant D.B. il est à Hollywood, il se prostitue. S’il y a une chose dont j’ai horreur c’est bien le cinéma. Surtout qu’on m’en parie jamais.
Là où je veux commencer c’est à mon dernier jour avant de quitter Pencey Prep. Pencey Prep est ce collège, à Agerstown, Pennsylvanie, vous devez connaître. En tout cas vous avez sûrement vu les placards publicitaires. Y en a dans un bon millier de magazines et toujours ça montre un type extra sur un pur-sang qui saute une haie. Comme si tout ce qu’on faisait à Pencey c’était de jouer au polo. Moi dans le secteur j’ai même jamais vu un canasson. Et en dessous de l’image du type à cheval y a toujours écrit : « Depuis 1888, nous travaillons à forger de splendides jeunes hommes à l’esprit ouvert. » Tu parles ! Ils forgent pas plus à Pencey que dans n’importe quelle autre école. Et j’y ai jamais connu personne qui soit splendide, l’esprit ouvert et tout. Peut-être deux gars. Et encore. C’est probable qu’ils étaient déjà comme ça en arrivant.
Bon. On est donc le samedi du match de foot contre Saxon Hall. Le match contre Saxon Hall c’était censé être un truc de première importance, le dernier match de l’année et on était aussi censé se suicider, ou quelque chose comme ça, si notre cher collège était battu. Je me souviens que vers trois heures, ce foutu après-midi, j’étais allé me percher en haut de Thomsen Hill, juste à côté du vieux canon pourri qu’avait fait la guerre d’Indépendance et tout.
De là on voyait le terrain en entier et on voyait les deux équipes qui se bagarraient dans tous les sens. On voyait pas fameusement la tribune mais on pouvait entendre les hurlements ; côté Pencey un bruit énorme et terrible puisque, pratiquement, toute l’école y était sauf moi, et côté Saxon Hall rien qu’une rumeur faiblarde et asthmatique, parce que l’équipe visiteuse c’était pas l’habitude qu’elle trimbale avec elle des masses de supporters.
Au foot, les filles étaient plutôt rares. Seulement les Seniors avaient le droit d’en amener. Y a pas à dire, Pencey est une sale boîte. Moi j’aime bien être quelque part où on peut au moins voir de temps en temps deux ou trois filles, même si elles font que se gratter les bras ou se moucher ou juste ricaner bêtement ou quoi. La môme Selma, Selma Thurmer – c’est la fille du directeur –, elle venait souvent aux matchs, mais elle a pas exactement le genre à vous rendre fou de désir. Une brave fille, remarquez. Une fois, dans le bus d’Agerstown, je me suis assis à côté d’elle et on a comme qui dirait engagé la conversation. Je l’aime bien. Elle a un grand nez et les ongles rongés jusqu’au sang et elle se met un de ces foutus soutien-gorge tellement rembourrés qu’on voit plus que ça qui pointe ; mais on aurait plutôt envie de la plaindre. Moi ce qui me bottait c’est qu’elle vous faisait pas tout un plat de son grand homme de père. Probable qu’elle savait qu’en vrai c’était un sacré plouc.
Si je me trouvais en haut de Thomsen Hill, au lieu d’être en bas à regarder le match c’est pour la raison que je venais de rentrer de New York avec l’équipe d’escrime. Le foutu manager de l’équipe d’escrime, ben c’était moi. M’en parlez pas. Le matin on était allés à New York pour la rencontre avec le collège McBurney. Mais y en avait pas eu, de rencontre ; j’avais laissé l’équipement, les fleurets et tout dans le métro. C’était pas totalement ma faute. J’étais toujours debout à regarder le plan pour savoir quand faudrait descendre. Donc on était rentrés à Pencey vers deux heures et demie alors qu’on devait rentrer pour le dîner. Et pendant tout le voyage du retour les autres de l’équipe m’avaient fait la gueule. En un sens, c’était plutôt marrant.
L’autre raison que j’avais de pas être au match c’est que je m’en allais dire au revoir au père Spencer, mon professeur d’histoire. Il avait la grippe et tout, alors je pensais bien qu’on se reverrait pas avant le début des vacances de Noël. Mais il m’avait écrit un petit mot pour me demander de passer chez lui avant de partir. Il savait que je reviendrais pas à Pencey. J’ai oublié de vous dire que j’étais renvoyé. J’étais pas supposé revenir après les vacances de Noël pour la raison que j’avais foiré en quatre matières, et pour le manque d’application et tout. On m’avait souvent averti – en particulier chaque demi-trimestre, quand mes parents venaient voir le père Thurmer – qu’il était grand temps, qu’il fallait que je m’applique, mais j’en tenais pas compte. Alors on m’a flanqué dehors. A Pencey on met très souvent des types à la porte. Pencey a une fichue réputation question études. Sans rire. »

A propos de l’auteur
J. D. Salinger est l’une des plus grandes légendes de la littérature américaine. Né à New York en 1919, il grandit dans une famille juive et suit des cours du soir à Columbia University. Il publie des nouvelles dans The New Yorker et Collier’s. En 1942, il intègre l’armée et prend part aux combats du D-Day et de la bataille des Ardennes. Hospitalisé en 1945 pour soigner un stress post-traumatique, il reprend l’écriture d’un roman qui deviendra L’Attrape-cœurs et sera publié en 1951. Après le succès mondial de ce chef-d’œuvre, Salinger a toujours évité d’être sous le feu des projecteurs, menant une vie de reclus avec sa femme et ses deux enfants, Margaret et Matthew. L’Attrape-cœurs, Dressez haut la poutre maîtresse, Charpentiers, Franny & Zooey et ses Nouvelles sont déjà disponibles en «Pavillons poche». (Source: lisez.com)

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La soustraction des possibles

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RL2020  coup_de_coeur

Finaliste Grand Prix RTL/Lire
Finaliste Grand Prix des Lectrices ELLE
Sélection Prix Relay des Voyageurs-lecteurs
Sélection Prix Le Point du polar européen
Sélection Prix des lecteurs L’Express/BFMTV
Sélection Prix Alexandre-Vialatte
Sélection Prix Nice Baie des Anges
Sélection Prix des Romancières
Sélection Prix du Làc

En deux mots:
Aldo et Svetlana en ont assez d’être au service de la belle société genevoise. Ils ambitionnent de réussir un grand coup et d’empocher cet argent qu’ils transportent semaine après semaine jusqu’aux coffres des banques suisses. Leur heure de gloire est-elle arrivée ?

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Les eaux troubles du Léman

Attention, chef d’œuvre! La soustraction des possibles est LE livre à lire, surtout quand on a un peu de temps devant soi car, quand vous l’aurez commencé, vous ne pourrez plus lâcher cette merveille.

Joseph Incardona nous avait laissé avec un roman riche de promesses autour d’un thème très original. Dans Chaleur il nous racontait un extraordinaire championnat du monde de sauna. Des promesses qu’il fait bien mieux que concrétiser avec ce roman que l’on aimerait d’emblée affubler d’une belle guirlande d’adjectifs, à commencer par addictif. Mais on y ajoutera aussi fascinant, érudit, puissant, prodigieux, intense, inoubliable. Bref, La Soustraction des possibles fait partie des rares titres qui à mon sens ne doivent manquer dans aucune bibliothèque. Il répond en effet à tous les critères que j’ai définis pour cela: la lecture doit être agréable, l’ouvrage doit enrichir notre culture en s’appuyant sur le réel et les personnages doivent marquer notre mémoire.
Mais cessons de vous faire languir et venons-en au récit qui s’ouvre sur une leçon de tennis donnée par Aldo Bianchi à Odile. Les leçons de tennis particulières sont pour le presque quadragénaire l’occasion d’approcher la gent féminine et notamment les bourgeoises délaissées par leurs maris. En mettant Odile dans son lit, il cherche à entrer dans ce «beau monde» qui, on va vite le découvrir, n’est pas si beau que ça.
Nous sommes en effet au moment où le mur de Berlin tombe, où le bloc soviétique explose et où l’argent afflue dans les coffres des banques suisses encore protégées par le secret bancaire. Le mari d’Odile profite de cette situation, su service d’un directeur de banque qui n’a guère davantage de scrupules que son épouse qui organise et contrôle. Aldo est chargé de faire des allers-retours entre Lyon et Genève et de transporter des sacs de billets de banque d’un point à un autre sans poser de questions, sans se faire prendre et d’empocher pour ce service une grasse commission. Une affaire qui roule…
C’est à ce moment que Svetlana entre en scène. Tout comme Aldo, elle est un rouage essentiel du trafic, tout comme Aldo elle cherche à comprendre comment circule l’argent, tout comme Aldo elle se méfie de tout le monde. Mais ni l’un ni l’autre n’ont envisagé que l’amour pourrait ajouter du piment à leurs ambitieux desseins. Ils imaginent comment réussir un «gros coup», comment se venger de ces «exploiteurs».
Le diabolique Joseph Incardona sait attraper son lecteur avec les ingrédients du polar, du suspense, des retournements de situation, l’apparition de la mafia corse, d’une bande de malfrats plus idiots que méchants ou encore de prostituées qui jurent de briser leurs chaînes. Mais ce qui donne à ce roman toute sa richesse, c’est à la fois son style et sa profondeur. Car le polar n’’est qu’un prétexte. Au fil des pages, on va découvrir comment se sont construites les grandes fortunes dont les propriétés bordent le Lac Léman, comment les capitaines d’industrie et les banquiers ont ensemble fait fructifier leur argent – bien loin de la propreté helvétique. On va aussi, comme Balzac avec sa comédie humaine, plonger dans cette folie, cette avidité que l’argent peut susciter dès qu’on peut le humer. Qui a du reste affirmé qu’il n’avait pas d’odeur? Il a l’odeur du sang, du stupre, du cynisme, de la vengeance, de la peur…
Avant de conclure, disons encore un mot du style, lui aussi exceptionnel. Joseph Incardona a trouvé le moyen d’habiller son récit de références littéraires, de citer ici Ramuz ou là Norman Mailer, de placer quelques digressions qui nous offrent – un peu à la manière d’un hyperlien – d’approfondir tel ou tel aspect de l’histoire, mais aussi de jouer avec le lecteur en lui proposant d’apprécier telle ou telle intervention de ses personnages.
Vous l’aurez compris, La soustraction des possibles est le meilleur roman que j’ai lu cette année. Et à en juger par la longue liste des Prix littéraires pour lesquels il est sélectionné, j’imagine que je ne suis pas le seul à le penser. Affaire à suivre!

La soustraction des possibles
Joseph Incardona
Éditions Finitude
Roman
400 p., 23,50 €
EAN 9782363391223
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, du côté de Genève et environs, mais on s’y déplace aussi, notamment à Lyon et en Corse, sans parler du Mexique.

Quand?
L’action se situe d’octobre 1989 à mai 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.
À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus. Plus d’argent, plus de pouvoir, plus de reconnaissance. Leur chance, ce pourrait être ces fortunes en transit. Il suffit d’être assez malin pour se servir. Mais en amour comme en matière d’argent, il y a toujours plus avide et plus féroce que soi.
De la Suisse au Mexique, en passant par la Corse, Joseph Incardona brosse une fresque ambitieuse, à la mécanique aussi brillante qu’implacable.
Pour le monde de la finance, l’amour n’a jamais été une valeur refuge.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod – Entretien avec l’auteur)
Le Temps (Salomé Kiner)
Blog Les lectures d’Antigone
Blog Les livres de Joëlle
Blog Motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sang pages 
Blog Mon roman noir et bien serré 
Blog Nyctalopes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Octobre 1989
Lignes de fond
Cet homme, sur le court de tennis, c’est lui, Aldo Bianchi.
Celui de l’histoire d’amour.
Un avantage de son métier est de pouvoir se placer derrière l’élève, saisir son poignet afin de lui montrer, lentement, le mouvement correct à effectuer. D’une voix douce, mais ferme, il accompagne le geste par la parole, la lui souffle à l’oreille, en quelque sorte. Les corps se touchent, c’est inévitable. L’été indien permet encore de porter short et jupette de tennis. Et Dieu seul sait combien — avec monsieur Sergio Tacchini —, combien les tissus de ces combinaisons sportives sont minces.
Les corps maintiennent encore leur bronzage. Les corps sont les derniers à vouloir renoncer et céder à l’automne.
Aldo prend la main dans la sienne, se presse davantage contre le dos de son élève et achève le geste du coup droit lifté par une rapide torsion du poignet. L’élève sent la cuisse du professeur de tennis s’insinuer entre ses jambes. Elle a beau vouloir
retenir son souffle, elle ne peut s’empêcher de respirer l’odeur de phéromones que dégage son torse en sueur.
L’élève n’a pas bien compris le geste de torsion du lift. L’élève est troublée.
Généralement, l’élève est une femme entre 40 et 55 ans.
Mariée – le mari est souvent absent.
Mère – les enfants sont grands.
Riche – elle laisse ses bijoux au vestiaire.
Elle a encore quelques belles années devant elle, pressent le gâchis du temps perdu à attendre. La routine du luxe: villa, jardin, piscine, shopping, loisirs. L’entretien du domaine. Du corps. De l’esprit. D’une vie affective. Des relations. L’entretien du temps qui passe.
De l’ennui.
Aldo recule, se détache et l’élève se sent désorientée. La promesse de son corps aussitôt rétractée. Aldo lui sourit tout en lui disant de prendre le panier et de ramasser les balles.
«Okay, Odile, prenez le panier et ramassez les balles!» Et Odile
exécute. Elle a une femme de ménage, une décoratrice d’intérieur, deux jardiniers et une life coach, mais elle obéit, elle qui ne fait même pas son lit. Se soumettre, c’est tout au fond d’elle-même, comme l’envie d’être prise par ce rital à peine lettré lui expliquant comment frapper dans une balle.
Sûr qu’il n’a pas lu Madame Bovary, ça non.
On n’imagine pas non plus Aldo tomber amoureux.
Il maîtrise le petit jeu de la parade nuptiale, s’essuie le visage avec une serviette en coton. Il dépasse le mètre quatre-vingt, ses cheveux châtains striés de mèches blondes évoquent la coupe d’André Agassi avant qu’il devienne chauve et porte une
perruque sur le circuit. Les yeux bleus, rieurs, creusent des pattes-d’oie comme la bonne blague d’une vie à 180 sur l’autoroute. Un petit diamant brille au lobe de son oreille. Et, peut-être, la seule note discordante, le seul bémol, serait sa voix un peu nasillarde s’accordant mal à son physique de playboy:
«Semaine prochaine, dernier cours, Odile!»
Odile regarde autour d’elle. Les arbres devenus jaunes, le lac en contrebas qui s’étend derrière les losanges du grillage, juste après les pins sylvestres et les marronniers séculaires, le gazon impeccable délimitant le parc… Il y a comme un flottement, une seconde de désarroi: le dernier cours signifie le passage à l’heure d’hiver, la nuit plus vite, la solitude plus tôt. Présage de l’autre hiver, plus vaste et dramatique: celui de la vieillesse et de la déchéance. Tout à l’heure, un dîner à la Coupole en compagnie de sa fille et de son fiancé, le retour sur la colline, le cabriolet au garage — villa au milieu des villas, système d’alarme à désactiver puis à enclencher une fois en sécurité à l’intérieur.
L’époux en escale à Boston. Est-ce possible, Odile? Tout ce que tu voulais, et maintenant cette excitation adolescente, cette métamorphose qui te fait perdre dix ans d’un seul coup?
Les feuilles égarées sur le court en terre battue se désintègrent en craquant sous les semelles de ses tennis. Odile ramasse jusqu’à la dernière balle, qu’elle rapporte, docile, à son professeur.
Aldo a refermé son sac de sport, emporte la raquette de son élève qu’il a pris soin de remettre dans la housse, et l’échange contre le panier lourd de Slazenger en feutre jaune.
Aldo sait, le moment est arrivé.
Sur l’échiquier, il attend qu’elle bouge sa pièce.
C’est le jeu. Il n’y a pas d’autre possibilité. Trop gâtée, trop écoutée, trop plainte, choyée, soutenue. La coach, la femme de ménage, la décoratrice, les copines. Trop de femmes autour d’elle, trop de condescendance partagée. Instinctivement — sans pouvoir poser dessus une réflexion liée au libéralisme, à l’uniformisation des marchés ou à son corollaire qui est l’atomisation de la société —, Aldo a compris que le monde devient femelle. Que maris et pères sont surchargés de travail, que leur taille s’épaissit, qu’ils deviennent myopes. Et s’il y a quelque chose à prendre dans ce monde où tout se confond, il l’obtiendra en restant mâle, en jouant sur le paradoxe de l’émancipation des femmes. Ce qu’elles gagnent, ce qu’elles
perdent. Ses rivaux dans ce domaine sont les immigrés latinos bourrés de testostérone écumant la ville depuis le boum de la salsa, pêche miraculeuse à la femme blanche.
Mais Aldo joue dans une autre catégorie. Son biotope, ce sont les lignes d’un court de tennis, prélude aux chambres à coucher des madames Bovary.
Dans l’économie du dominant/dominé, la privation et l’humiliation sont le ressort.
Odile lève son visage vers son professeur. Il la regarde, amusé.
Elle ne rit pas.
Car tout ça se cassera la gueule malgré la chirurgie esthétique, l’entretien du corps, la frustration des régimes.
Tu sais très bien comment tout ça va finir, Odile.
OK, mais je vais te dire un truc, ma belle: à quoi sert tout ça, si c’est pour ne pas en profiter?
À quoi, bon sang?
Le moment est venu de sacrifier sa reine.
Odile lève la tête, ses traits se crispent quand elle prend la main de son professeur et la pose sur son ventre:
«C’est là, dit-elle à Aldo. C’est là où je veux que tu sois.»

Extraits
« Ce sont les filles qui lui ont fait perdre la foi dans le sport. L’esprit de sacrifice. L’abdication graduelle aux plaisirs intrusifs de la sexualité.
Il a compris très tôt l’impact que pouvait avoir son apparence quand, à quinze ans, il s’était fait dépuceler par la mère d’un camarade dans l’abri de jardin près de la piscine. Il y avait ce petit bouton sur lequel il suffisait d’appuyer et un monde
s’offrait à lui. Entre toutes, les femmes proches de la quarantaine remportaient habituellement la mise, car plus téméraires et cyniques dans la recherche et l’assouvissement de leur plaisir.
Aldo a été à bonne école. On n’oublie pas ses premières fois. Aldo a appris ce qu’il faut donner dans un lit. D’un certain point de vue, ce n’est pas très éloigné du sport: technique, endurance, créativité.
Forger son propre style.
Mais surtout: monnayer la vigueur et la jeunesse comme un don de soi. Laisser croire à sa partenaire plus âgée que cette jeunesse se prolonge en elle, qu’elle dure même après l’amour. C’est l’inverse de la crainte du déclin: l’espoir de l’éternelle
jouvence transmise par les fluides. »

« Tout ça, tu le sais, Odile. Je t’aime bien, je pense que tu es une femme intelligente. Que tu as juste commis cette erreur initiale du choix de la sécurité, qui te rend esclave et prisonnière d’un monde qui ne te satisfait plus. Ce monde que tu n’as jamais voulu peut-être, qui sait ? Ce que tu désires maintenant, c’est demander pardon, pardon, pardon à l’existence de l’avoir trahie pour gérer le calendrier des pousses d’un jardin, d’une soirée dans un bain à bulles, d’un mariage perpétuant le même désastre. De n’avoir pas su donner à ta fille une possibilité d’évasion d’elle-même, mais d’être complice de l’édification de sa cage dorée. A un moment, tu aurais pu élargir le champ des possibles, Odile. Entre nous, c’est cela que je te reproche. De ne pas avoir eu le courage au moins d’essayer. Tu as contribué à creuser une tanière profonde pour ta progéniture. Tes petites filles suivront le modèle. Il faut espérer dans le sursaut d’une âme vieille dans le corps d’une jeune fille, celui d’une femme qui aura le courage de se soustraire à l’emprise des hommes, de ne pas se laisser acheter ni corrompre au nom de la sécurité. Du confort. Le confort qui devient notre propre prison. Nous sécurise et nous enferme. »

À propos de l’auteur
Joseph Incardona est un écrivain suisse, d’origine italienne. Il vit à Genève où il tente d’arrêter de fumer. Il aime les romans noirs, Harry Crews et les pâtes. Auteur de Chaleur, il a auparavant surtout publié des polars. (Source: Éditions Finitude)

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La femme révélée

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En deux mots:
Eliza Donneley a dû fuir Chicago pour trouver refuge à Paris. Au fil de ses rencontres dans la capitale, elle va tenter de se reconstruire, de progresser dans l’art de la photographie, tout en gardant en elle l’espoir de pouvoir un jour rentrer en Amérique pour y revoir son fils.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La photographe, loin des clichés

Gaëlle Nohant la magicienne a à nouveau réussit l’un de ses admirables numéros. Après La part des flammes et Légende d’un dormeur éveillé, elle nous entraîne en 1950 entre Paris et Chicago sur les pas d’une photographe.

Gaëlle Nohant poursuit son exploration de notre passé, avec toujours le même talent et le même sens de la narration, le même style addictif qui entraine le lecteur à ne plus vouloir lâcher les personnages. Après La part des flammes et Légende d’un dormeur éveillé nous voici dans les années cinquante, entre Paris et Chicago. L’occasion d’évoquer les clubs de jazz de la capitale et les combats pour les droits civiques aux États-Unis, le combat des femmes pour leur émancipation et celui des minorités pour davantage d’égalité, les peines de l’exil forcé et le besoin de racines.
Quand s’ouvre le roman, Eliza Donneley est à Paris où elle a trouvé refuge sous un nom d’emprunt, Violet Lee.
Si on ne saura qu’au fil de récit les raisons impérieuses qui l’ont poussée à s’exiler, on apprend très vite qu’elle a laissé derrière elle un mari violent, sa mère et son fils Tim, âgé de quelques années. «Désormais, je me raccrochais à l’espoir que si j’étais assez patiente, je trouverais le moyen de rentrer chez moi. Ce chez moi n’était pas la maison de mon mari. Plus vaste et imprécis, il épousait les contours de ma ville natale, du lac qui la bordait, de ses frontières mouvantes. La ville où mon fils, Martin Timothy Donnelley, était venu au monde par une journée froide et grise de novembre 1942, réveillant de ses premiers cris notre rue engourdie par les prémices de l’hiver. »
Mais cette promesse va devenir de plus en plus difficile à tenir, car elle se pressent que son ex-mari ne la lâchera pas, que ses sbires veulent l’empêcher de nuire à leurs petites affaires aussi immorales que rentables. On y retrouve du reste aussi La Part des flammes, le feu assassin.
Après avoir réussi à trouver un toit et quelques personnes prêtes à l’aider, notamment ses voisines les prostituées, elle se décide à sortir le Rolleiflex qu’elle avait acheté avant de quitter les États-Unis et qui va lui permettre d’ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Dans les rues, les cafés, les clubs de jazz, elle va photographier de nombreux personnages, témoigner de la société de l’époque.
Comme pour ses précédents romans, on comprend très vite que Gaëlle Nohant s’est énormément documentée, que son évocation de Paris aussi bien que de Chicago est le fruit de lectures, de témoignages rassemblés mais aussi de séjours effectués ces dernières années, y compris avec un appareil photo en bandoulière (ceux qui suivent la romancière sur les réseaux sociaux ont auront des preuves tangibles).
À l’image de la photo qu’elle découvre après son passage dans le révélateur, Violet va se révéler petit à petit à elle-même. Volontaire et courageuse, elle comprend que les clés de son destin sont entre ses mains, mais aussi dans celles qui à ses côtés sont prêts à l’aider. Battante, elle découvre qu’il y a des causes qui sont plus grandes qu’elle, mais aussi qui rapprochent ceux qui les partagent.
Après Paris, c’est à Chicago qu’elle voudra suivre sa route, bien des années après avoir fui.
La femme révélée est un formidable voyage dans le temps, un magnifique portrait de femme, un panorama des combats menés de part et d’autre de l’Atlantique pour plus d’égalité et de Droits, pour davantage de solidarité et pour dégager l’horizon. Ce qui est fait, on l’aura compris, une œuvre qui résonne avec les problématiques d’aujourd’hui et qui se lit comme un chant d’espoir. Tout simplement superbe!

La femme révélée
Gaëlle Nohant
Éditions Grasset
Roman
400 p., 20,90 €
EAN 9782246819318
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’aux Etats-Unis, principalement à Chicago.

Quand?
L’action se situe de 1950 à1970, mais on évoque aussi les années précédentes depuis la crise de 1929.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, 1950. Eliza Donneley se cache sous un nom d’emprunt dans un hôtel miteux. Elle a abandonné brusquement une vie dorée à Chicago, un mari fortuné et un enfant chéri, emportant quelques affaires, son Rolleiflex et la photo de son petit garçon. Pourquoi la jeune femme s’est-elle enfuie au risque de tout perdre?
Vite dépouillée de toutes ressources, désorientée, seule dans une ville inconnue, Eliza devenue Violet doit se réinventer. Au fil des rencontres, elle trouve un job de garde d’enfants et part à la découverte d’un Paris où la grisaille de l’après-guerre s’éclaire d’un désir de vie retrouvé, au son des clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. A travers l’objectif de son appareil photo, Violet apprivoise la ville, saisit l’humanité des humbles et des invisibles.
Dans cette vie précaire et encombrée de secrets, elle se découvre des forces et une liberté nouvelle, tisse des amitiés profondes et se laisse traverser par le souffle d’une passion amoureuse.
Mais comment vivre traquée, déchirée par le manque de son fils et la douleur de l’exil? Comment apaiser les terreurs qui l’ont poussée à fuir son pays et les siens?  Et comment, surtout, se pardonner d’être partie?
Vingt ans plus tard, au printemps 1968, Violet peut enfin revenir à Chicago. Elle retrouve une ville chauffée à blanc par le mouvement des droits civiques, l’opposition à la guerre du Vietnam et l’assassinat de Martin Luther King. Partie à la recherche de son fils, elle est entraînée au plus près des émeutes qui font rage au cœur de la cité. Une fois encore, Violet prend tous les risques et suit avec détermination son destin, quels que soient les sacrifices.
Au fil du chemin, elle aura gagné sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions. Et, peut-être, la possibilité d’apaiser les blessures du passé. Aucun lecteur ne pourra oublier Violet-Eliza, héroïne en route vers la modernité, vibrant à chaque page d’une troublante intensité, habitée par la grâce d’une écriture ample et sensible.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Au réveil, elle a oublié l’enchaînement des événements qui l’ont conduite dans cet hôtel miteux où elle s’efforce de se rendre invisible. Un bruit incongru la tire du sommeil, ou une odeur inexplicable. Elle se tourne sous le drap rêche, se cogne contre un mur. Que fait-il là, ce mur ? Elle ouvre les paupières, acclimatant sa vue à la pénombre, striée par les tranches de jour qui entrent par les vieilles persiennes. Le papier peint défraîchi la frappe comme une anomalie, réveille sa mémoire. Remontent tous les détails de sa fuite, le temps étiré, suspendu, précipité dans les battements du sang. Les veilles enroulée dans son imperméable, ses pieds brisés par les longues stations dans les escarpins, cette application à fuir les regards, donner le change, paraître savoir où elle allait.
Eliza Bergman, née trente et un ans plus tôt par une nuit de chaos, s’est évanouie dans les brumes du lac Michigan, qui escamotent les cadavres et les charognes. Tout ce qu’il est préférable de cacher.
Elle a longtemps différé sa fuite, tergiversé, dressant des arguments objectifs et des peurs irrationnelles contre son instinct. Elle a attendu de n’avoir plus le choix pour s’armer de courage, descendre dans les soubassements de la ville, affronter ceux qui pouvaient l’aider. Le genre d’amis qu’on préfère ne pas cultiver, qui font payer cher leurs services et ne vous laissent jamais quitte. Elle le savait déjà, à l’instant où le petit voyou italien lui a tendu le passeport au-dessus du comptoir d’un bistrot borgne. Elle l’a ouvert et étudié en silence, frappée par la ressemblance physique.
La propriétaire du passeport s’appelait Violet Lee. Elle était née le 11 mars 1919 à Chicago, quelques mois avant qu’Eliza ajoute son premier cri à ceux d’une ville à feu et à sang. Sur la photo, Violet a des yeux marron-vert, des cheveux châtains aux épaules : elles pourraient être jumelles. Pas très grande : un centimètre de plus qu’elle. Le passeport ne mentionne pas sa fin prématurée. Eliza ignore tout de celle dont elle porte le nom. Jusqu’aux circonstances d’une mort qui l’a frappée en pleine jeunesse, si tant est que ce mot ait eu un sens pour elle. Durant sa brève existence, Violet Lee devait ressembler à ces pauvres filles que la ville avale en bâillant, sans y prendre garde. Une gentille paumée accrochée à un rêve hors d’atteinte, ou qui ne rêvait pas plus loin qu’une paire de chaussures neuves, un prince de comptoir qui la traiterait un peu mieux que les autres. A-t-elle fini poignardée dans une ruelle du South Side, au coin d’un de ces rades où des truands minables échangent leurs dernières combines ? Étranglée par un amant de fortune ? L’a-t-on tuée pour quelques dollars, ou pour la violer plus commodément ? Pour ce qu’elle en sait, Violet Lee est peut-être morte de froid sur un banc de Jackson Park, ou d’une dose de trop pour survivre à la nuit. Son fantôme accapare les pensées d’Eliza. Comme si usurper son identité l’avait chargée d’une responsabilité à son égard, d’un mystérieux devoir qu’il lui incombe d’élucider.
Si elles s’étaient croisées par hasard, qu’auraient-elles pensé l’une de l’autre ? Violet Lee aurait sans doute envié son allure, celle d’une femme dont le moindre accessoire représentait deux mois de salaire d’une vendeuse de chez Marshall Field. Au premier coup d’œil, elle aurait mesuré la distance entre leurs mondes : l’abîme qui sépare les manoirs de la Gold Coast des meublés crasseux de Wicker Park.
« Si tu me voyais maintenant, Violet… », sourit Eliza du fond de son refuge aux murs lézardés. « En héritant ton nom, j’ai dû hériter la vie qui va avec… »
Désormais, elle doit oublier jusqu’à son prénom. Sans se retourner, trancher les émotions et les souvenirs qui s’y rattachent.
Au pied du lit étroit, son imperméable froissé témoigne du chemin parcouru. Le cuir de ses escarpins est marqué de cicatrices. Mais dans le double-fond de sa valise dorment des bijoux que peu de fugueuses peuvent s’offrir. De quoi tenir un temps, si elle arrive à les revendre. Pour l’instant, ils constituent un butin encombrant pour une femme qui ne doit pas se faire remarquer. Sur la table, un Rolleiflex l’observe de ses yeux éteints. Son bien le plus précieux, avec la photo de son fils.
C’est étrange, pendant des années elle a rêvé que la maison prenait feu, qu’elle devait fuir, décider en quelques secondes de ce qu’elle emportait. Elle se précipitait dans la chambre de l’enfant et l’arrachait au sommeil, trésor brûlant contre sa poitrine. Mais toujours elle revenait sur ses pas dans le couloir aveuglé de fumée, au risque de rester prisonnière, retournait dans sa chambre et tâtonnait à la recherche de son appareil photo.
Elle ne l’a pas oublié dans sa fuite, mais elle a laissé le petit derrière elle. Cette pensée lui coupe le souffle et les jambes. Il faut la repousser tout de suite le plus loin possible. Respirer.
Ou la laisser tout incendier, et ne plus jamais dormir.
Chapitre un
À la réception de l’hôtel, la patronne au regard de fouine est en grande conversation avec un livreur de primeurs. Elle a forcé sur le maquillage, comme on repeindrait un immeuble en train de s’effondrer. Le rouge à lèvres qui bave aux commissures de ses lèvres sans chair, les boucles d’oreilles et les sourcils redessinés au crayon trahissent un souci des apparences qu’elle n’applique pas à son hôtel. Elle attrape la clef que je lui tends et l’accroche au tableau. Tout est poisseux ici, les meubles et les gens. Je lui demande la direction de la place de la Madeleine. Même s’il y a longtemps que je parle et lis le français, mon accent du Midwest chahute les syllabes et bute sur le genre des noms. Quand la gérante me répond, elle avale la moitié des consonnes et je dois déployer une concentration épuisante pour la comprendre. Pendant qu’elle m’indique la direction à grand renfort de gestes, le livreur à la casquette enfoncée sur les yeux lui lance :
— Dis-moi, la Petite Mère… tu loges des Amerloques maintenant ?
Elle répond en plissant les yeux que sa réputation a dû franchir l’Atlantique. Ils partent dans un fou rire. Le livreur enlève sa casquette pour nous saluer et repart, sa cargaison de légumes sous le bras, vers la gare Saint-Lazare.
Je suis soulagée de retrouver l’air libre et la rue. Je me retourne vers l’hôtel minable où j’ai pris une chambre, parce qu’il faut bien s’installer quelque part. Il transpire la crasse et l’avarice. Si j’y restais, je sens qu’il finirait par déteindre sur moi.
Hier, arrivant en train du Havre à la nuit tombée, j’étais brisée de fatigue. J’ai erré longtemps aux abords de la gare, dans ce mélange de faux clinquant et de sordide, et j’ai fini par décider de m’échouer ici. J’avais envie de pleurer. J’ai tendu quelques billets français à cette femme en échange d’un mauvais lit, d’une chambre aux murs de papier, d’un bidet et d’un lavabo sans eau chaude. Je me console en me disant que la dégringolade entre mon ancienne vie et ce lieu est si vertigineuse que ceux qui sont à mes trousses ne penseront pas à m’y chercher. Ce n’est qu’une étape de plus après les gares, le bateau, les heures d’attente sur des quais encombrés de valises et d’enfants. Ma première nuit a été aussi tumultueuse qu’une traversée en mer par gros temps.
Réveillée en sursaut par le vacarme de mes voisins de palier, j’ai dormi par courtes redditions traversées de cauchemars où je ne cessais de perdre Tim dans une foule qui me bousculait sans m’entendre.
Au réveil, quand j’ai retraversé le couloir, le calme n’était troublé que par des ronflements irréguliers qui me rappelaient ceux d’Adam quand il avait trop bu.
Je me suis éloignée vers la Madeleine, rassérénée par l’air vif. Le soleil soulignait les arêtes des toits et redessinait les visages. Moi qui viens d’un monde si orgueilleusement vertical, j’observais ces façades alignées comme des vieilles dames prenant le thé, les lignes Art déco qui venaient rompre l’ensemble, et partout la pierre des musées, des églises et des monuments, patinée par les siècles. Ici, le passé se fait obsédant. Les plaques au-dessus des porches rappellent que tel poète ou tel homme politique a vécu là, les statues veillent sur les squares et les carrefours. Je me demande si tous ces bras de pierre ne finissent pas par vous ligoter. À Chicago c’est l’inverse, on ne courtise que le futur. Comme s’il fallait oublier le sang versé pour bâtir la ville, ce sang venu de tous les coins du monde se mêler à celui des abattoirs. On se hâte de détruire pour reconstruire de nouveaux symboles de fierté et de puissance, toujours plus hauts, plus arrogants. Le passé est cette boue qui s’accroche à nos chaussures, cet accent qui trahit notre origine. Ce sont ces souvenirs qui nous déchirent. »

Extraits
« J’espère que les photos seront bonnes. C’est toujours un pari, il n’y a pas de deuxième chance. Observant l’étrange faune qui se presse sur la chaussée, je me demande comment j’ai pu ne pas me rendre compte que j’étais dans une rue de prostitution, et que j’avais choisi un hôtel de passe. Ma mère y verrait la bouche de l’Enfer. Elle préférait ignorer tout ce qui se rapportait au Near North Side de Chicago. La seule évocation des artères mal famées de la ville lui faisait quitter la table. Étonnamment, je ne me sens ni choquée ni effrayée, plutôt fascinée par ce que je ne connais pas et que j’ai envie de comprendre. Je me réjouis d’avoir été là au bon moment pour capter l’affrontement, la révolte animale de la prostituée aux cheveux rouges et le charme magnétique de l’autre, la Louise Brooks de trottoir qui m’a observée tout du long de ses yeux imperturbables, sous les paupières cernées de khôl. »

« Depuis le jour où j’ai pris ma première photo, je n’ai jamais réussi à m’en passer. Quand je tiens une image et alors il me la faut, rien d’autre ne compte. C’est un mélange d’instinct et d’urgence, une excitation très particulière. » p. 40

« Désormais, je me raccrochais à l’espoir que si j’étais assez patiente, je trouverais le moyen de rentrer chez moi. Ce chez moi n’était pas la maison de mon mari. Plus vaste et imprécis, il épousait les contours de ma ville natale, du lac qui la bordait, de ses frontières mouvantes. La ville où mon fils, Martin Timothy Donnelley, était venu au monde par une journée froide et grise de novembre 1942, réveillant de ses premiers cris notre rue engourdie par les prémices de l’hiver. » p. 49

À propos de l’auteur
Née à Paris en 1973, Gaëlle Nohant vit aujourd’hui à Lyon. Elle a publié L’Ancre des rêves, 2007 chez Robert Laffont, récompensé par le prix Encre Marine, La Part des flammes, Légende d’un dormeur éveillé et La femme révélée. Elle est également l’auteur d’un document sur le Rugby et d’un recueil de nouvelles, L’homme dérouté. (Source: Grasset)

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Les étrangers

DELOME_les-etrangers
   RL_automne-2019

 

En deux mots:
Au baptême de sa petite-fille, la narrateur se souvient de son parcours, de ce père absent et de cette mère qui l’a toujours considéré comme une charge. Un manque d’amour qui va l’entraîner sur des chemins de traverse dominés par la rancœur.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le roman de la honte et du dégoût

Les étrangers dont il est question dans ce roman sont les propres parents de l’auteur, né d’une «erreur» et rejeté par une mère qui préfèrera «vivre sa vie». Comment dès lors se construire une identité…

Le narrateur de ce roman sans compromis vient assister au baptême de Françoise, sa petite fille. Son fils a eu la malencontreuse idée de la prénommer comme sa mère. Une mère honnie à tel point qu’il a failli ne pas se rendre à l’invitation et qu’il se fait le plus discret possible durant la cérémonie. Des sentiments dont le lecteur peut sentir la violence dès les premières lignes: «Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût.» Et alors que se déroule la cérémonie religieuse, les souvenirs vont émerger. Ceux de ces années cinquante-soixante, quand les Français «avaient follement besoin de s’amuser et s’étourdir en société. Les salles de spectacle en général, et les cabarets en particulier, étaient très fréquentées. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses. Répandues à travers Paris.»
C’est plus précisément du côté de Pigalle que ses parents vont se rencontrer et que vont se jouer les destins des membres de la famille et de leurs amis, amants, maîtresses, compagnons de route. C’est du reste Loulou, l’une des figures de ce monde de la nuit qui va lui raconter comment s’est faite la rencontre entre Paul et Françoise, ses futurs parents, et combien sa naissance n’aura pas été souhaitée. En fait, Loulou servait de rabatteur pour un riche industriel, M. Limonade, et avait convié Françoise et Bruno à les suivre pour une partie fine durant laquelle chacun caressait un dessein propre assez éloigné des fantasmes de l’autre. C’est d’ailleurs autant pour éviter Loulou ou M. Limonade que Françoise et Bruno vont se retrouver en couple, même si Françoise est lesbienne. D’ailleurs très vite chacun va mener une double vie, entre trafics et petits boulots, entre prostitution ou protection d’un partenaire fortuné. Françoise va choisir de suivre Monique, de vingt ans son aînée, et laisser quelques illusions et son fils sur le bord de la route. On comprend sa rancœur: «Lorsqu’on s’est retrouvé confronté au dégoût viscéral de soi durant son enfance; c’est un peu comme une langue maternelle qu’on vous aurait inculquée de force dans votre âme meurtrie.»
Didier Delome, après avoir raconté ses années de galère dans La dèche, son premier roman que l’on peut considérer comme le premier volet de cette histoire, ne se retrouve pas mieux loti dans ce second volume. Enfant non désiré puis rejeté, il va toutefois trouver dans la culture sa planche de salut: «Cela se manifestait, entre autres, par un inextinguible goût pour la lecture. Qui ne m’a d’ailleurs plus jamais quitté. Un point commun incontestable avec ma mère pourtant exécrée.» N’y voyez toutefois pas une bibliothérapie, il s’agit bien davantage ici d’une planche de salut, de celle qui empêche de plonger dans la dépression et le suicide que l’on sent très présents dans ce récit impitoyable où la noirceur recouvre les paillettes et où la haine recouvre la liberté sexuelle. Même si on peut lire entre les lignes une envie de réhabilitation.

Les étrangers
Didier Delome
Éditions le dilettante
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782842639860
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en banlieue.

Quand?
L’action se situe de la fin des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans ce deuxième roman, Didier Delome raconte son enfance et sa mère.
«Jamais nous n’aurions dû nous croiser ma mère et moi. Loulou a raison. J’aurais mieux fait de la fréquenter avant ma naissance. Peut-être aurais-je su ainsi l’apprécier à sa juste valeur, sans tous ces a priori détestables qu’ont forgés en moi nos six années de promiscuité forcée. Mais n’est-il pas un peu tard à mon âge pour réécrire notre histoire? Malgré ma certitude que la littérature possède ce génie faramineux de cicatriser les plaies du passé et consoler de ce qui aurait pu être et n’a pas été. »

Les critiques
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Blog Mes impressions de lecture 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût. Avant qu’un autre vocable ne s’immisce à leur place, curiosité. Revenons à la honte. Honte d’Elle. Honte d’être issu d’Elle. Ensuite le dégoût. Dégoût d’Elle. Physiquement d’Elle. Puis au fil de ma longue existence d’adulte, beaucoup plus tard, la curiosité. Car j’ai mis un temps fou, après l’avoir fuie si loin et haïe autant, pour réaliser qu’en définitive je ne la connaissais guère et savais bien peu de chose sur Elle. Mais commençons par le début.
Ils sont tous là. Ceux que je reconnais et les autres – que je n’ai jamais vus ou dont je ne me souviens plus mais qui ont sûrement entendu parler de moi un jour ou l’autre – lors de cette cérémonie de baptême dans l’église imposante et sombre que je connais bien, même si je n’y étais pas revenu depuis un bail. La plupart des insignes membres des familles respectives des parents subjugués par le rituel en train de s’accomplir autour de leur progéniture enrubannée d’une fine pellicule de dentelle immaculée. Quant à moi, je me tiens en retrait de ce public de fidèles aguerris et agglutinés que je surveille acagnardé dans la pénombre derrière une mince colonne vertigineuse, à l’abri de toute curiosité intempestive.
L’ambiance générale est recueillie et plutôt distinguée. Il fallait s’y attendre au sein de ce cloaque bourgeois et catholique. Mon regard s’attarde sur Antoine. À son tour revenu d’Amérique. Et marié avec une Française. À l’inverse de moi ayant dû jadis épouser une Américaine. Sa mère. Bien obligé si je voulais alors obtenir ma carte verte. Le sésame afin de demeurer aux USA. À l’origine ce mariage n’était pas destiné à durer. Même si j’avais joué le jeu du mari modèle vis-à-vis des services si tatillons de l’immigration US. Au point d’ailleurs de produire ensemble ces deux magnifiques bambins. Antoine et son frère, Pascal, son cadet d’un an. Tous deux élevés par leur admirable mère. Sur la côte Est. Tandis que je m’installais seul à l’Ouest. En Californie. Sans jamais néanmoins couper les ponts entre nous après notre divorce à l’amiable. Et je dois dire qu’elle s’est toujours montrée à la hauteur pour éduquer sans moi nos deux adorables garçons. En vraie mère juive. Cent pour cent juive mais athée. Ou plus exactement : non pratiquante. En tout cas ni Antoine ni Pascal n’ont été baptisés à mon initiative. Pas plus d’ailleurs qu’ils n’ont fait leur bar-mitsvah. Je ne me souviens même plus s’ils ont été circoncis. Et j’avoue ne jamais avoir eu l’occasion de le vérifier de visu. Mais ils doivent l’être comme la majorité des petits Américains. Du fait d’un diktat hygiénique local et non pas d’une barbare hoirie. Peu importe, j’ignore pourquoi Antoine, mon aîné, a ainsi décidé sur le tard de se convertir au catholicisme en sacrifiant au rituel du baptême juste avant de venir s’installer en France. À Paris. Sans doute afin de mieux nous retrouver tous les deux. Comme si cette conversion récente pouvait nous aider à nous rapprocher. Ou me plaire. Sous prétexte que de mon côté nous sommes de très ancienne obédience chrétienne, et que j’ai moi-même été baptisé après ma naissance, puis dûment envoyé suivre mes cours de catéchisme avant d’effectuer en grande pompe ma communion solennelle. Ici même. À Saint-Jean de Montmartre. À une époque où je vivais à côté d’ici. Chez ma mère qui n’en avait rien à cirer de la religion mais avait suivi les traditions par principe en organisant une petite fête à l’issue de cette cérémonie à laquelle elle avait convié une partie de notre parentèle. Ceux qu’elle acceptait encore de côtoyer à l’occasion de rarissimes raouts familiaux. Malgré des apparences trompeuses, je me demande si ma mère n’a pas toujours été snob. À la question iconoclaste qui me taraude l’esprit en l’imaginant invitée ici-même en bonne et due forme : serait-elle alors venue? Nous aurait-elle gratifiés de sa présence endimanchée ? Je suis bien obligé de répondre : pourquoi pas ?! Surtout si Antoine s’était chargé en personne de la convier, insistant sur l’importance de sa présence parmi eux. Les mêmes arguments déployés avec moi pour me convaincre d’assister à cette mascarade, alors que nous ne nous fréquentons plus depuis des lustres. Naturellement j’ai refusé. Et je ne sais pas pourquoi à la dernière minute j’ai décidé de passer pour entrevoir à quoi tout ce cirque ressemblerait. À la dérobée. Sans me montrer ni participer en quoi que ce soit à des retrouvailles parentales factices. Hors de question de me prêter à leurs simagrées. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours affiché une sainte horreur pour cette notion même de famille et toutes les obligations afférentes colportées avec. Sauf lorsque j’étais enfant chez mes grands-parents. Le temps béni où choyé et heureux je n’habitais pas déjà chez Elle. Françoise G. Ma mère. Puisqu’il faut enfin la nommer.
Plus j’y repense et plus cela me turlupine. Comment se fait-il, par quelle opération du Saint-Esprit, que, parmi tous les fichus prénoms féminins de la terre, Antoine – ou sa bonne femme bigote mais je n’y crois pas une seconde – ait ainsi pu choisir d’appeler sa môme Françoise?
Pour m’emmerder. Forcément. Alors là chapeau! Voilà pourquoi il m’a convoqué dans cette nef immense et si terne. Afin de s’assurer que je recevrais son satané faire-part avec ces deux ignobles prénoms gravés dessus. Il a poussé le vice jusqu’à lui attribuer en deuxième prénom Yvonne, qui était aussi celui de ma mère. N’est-ce pas là une preuve irréfutable de son esprit retors? Je ne vois guère d’autre explication plausible.
Affublé de tels prénoms – aussi désuets et laids – ce bébé me répugne. Et si par une folie inimaginable j’avais accepté d’être son parrain, j’aurais été capable de le laisser choir exprès par terre devant le bénitier. Et encore heureux si je ne l’avais pas balancé ensuite contre le mur pour l’y écraser comme un vulgaire cafard avant de le piétiner avec allégresse. Je devrais avoir honte et frémir d’horreur en émettant pareilles pensées. Ma propre petite-fille. Quel gâchis. Amen. Ah! j’oubliais de préciser qu’une fois qu’il est venu s’installer en France, à Paris – comme par hasard –, en outre je découvre qu’Antoine habite ce quartier. Les Abbesses. Où j’ai moi-même passé mon adolescence après le décès de mon grand-père maternel chargé de m’élever au sein de sa nouvelle famille recomposée, dans une charmante banlieue résidentielle. La Varenne-Saint-Hilaire où je me suis d’ailleurs installé dès mon retour. Préférant les abords si délicieux et coquets de la Marne plutôt que ces quartiers bobos de la rive gauche où j’ai toujours vécu adulte, lors de mes passages en France. Lui a emménagé à Montmartre, à deux pas de la place des Abbesses, dans le haut de l’avenue Junot – pardi! Il en a les moyens ; ce que je ne lui reproche pas, tant mieux pour lui – mais de là à choisir précisément cette église : Saint-Jean de Montmartre, où je venais jadis passer au patronage mes jeudis et dimanches, et les jours fériés et petites vacances, sous l’égide de monsieur l’Abbé – encore un drôle de zig celui-là! –, je dis qu’il pousse le bouchon un peu loin. »

Extraits
« La vie nocturne parisienne, après-guerre, jusqu’à la fin des années cinquante, et même au début des années soixante, battait son plein de manière trépidante. Les gens sortaient le plus possible. La télévision ne les avait pas encore alpagués pour les maintenir calfeutrés chez eux. Ils avaient follement besoin de s’amuser et s’étourdir en société. Les salles de spectacle en général, et les cabarets en particulier, étaient très fréquentées. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses. Répandues à travers Paris. Y compris dans les beaux quartiers. Et de Montmartre à Montparnasse. Mais Pigalle et ses alentours concentraient une bonne partie des établissements noctambules un peu coquins exhibant à la fois des filles nues et disposant d’hôtesses accortes chargées de faire danser, et surtout consommer, la clientèle masculine. Parisienne, provinciale, voire cosmopolite, ainsi que tous les michetons en maraude venus s’aventurer seuls ou en groupes, et même parfois en couple, y compris mariés, accourus de toutes parts pour s’encanailler dans le quartier réputé le plus chaud de la capitale. »

« Très tôt, l’art et la culture m’ont aussi empêché durant cette sinistre période de cohabitation forcée de trop désespérer de ma vie. Une soif de connaissances s’est mise à enfler en moi pour me protéger de son insatiable curiosité et m’aider à patienter jusqu’à ce que je gagne enfin mon ticket pour la liberté. Cela se manifestait, entre autres, par un inextinguible goût pour la lecture. Qui ne m’a d’ailleurs plus jamais quitté. Un point commun incontestable avec ma mère pourtant exécrée. » p.203

« Lorsqu’on s’est retrouvé confronté au dégoût viscéral de soi durant son enfance; c’est un peu comme une langue maternelle qu’on vous aurait inculquée de force dans votre âme meurtrie. Alors baptiser ainsi sa fille unique Françoise, de la part de mon fils Antoine, c’est comme s’il épelait à tue-tête dans mes oreilles ma pire exécration. Ma mère m’a dégoûté des autres. Physiquement des autres. Et, plusieurs décennies après son décès, j’en souffre encore. Comment ne pas lui en vouloir? » p. 252

À propos de l’auteur
Né en 1953 en France, Didier Delome a fréquenté les cinq continents, aimé l’Amérique, et rencontré tout le monde. Il a publié deux romans aux éditions Le Dilettante, Jours de dèche (2018) et Les étrangers (2019). (Source: Éditions Le Dilettante)

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C’est combien?

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  RL_automne-2019

 

En deux mots:
«Hôtesse de bar bien payée». Une petite annonce qui va mener Natacha dans la spirale infernale de la prostitution, de Belgique à la rue de Rivoli. Un parcours qui jette une lumière crue sur les relations tarifées, du côté de la prostituée, mais aussi du client.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le plus vieux métier du monde détaillé

C’est combien? lance la collection «Orties» des éditions The Menthol House, un récit qui retrace le parcours d’une prostituée. Un témoignage éclairant aussi bien du côté de la pute que du client.

C’est l’histoire d’une jeune fille qui se cherche un avenir et qui tombe sur une petite annonce qui propose un emploi d’hôtesse de bar dans un établissement près de Charleroi à la frontière franco-belge. Renseignement pris, il s’agit de pousser les clients à boire, rien d’autre. Celle que l’on appellera Natacha accepte ce boulot simple et bien payé. Elle met alors le doigt dans un engrenage qui va petit à petit la broyer. Car ses collègues ne se contentent pas d’être entraineuses, elles montent avec leurs clients au premier étage. Au bout de quelques jours, elle s’est «sentie un peu mise de côté, un peu ridicule». «Toutes les autres filles montaient en riant. Pourquoi rester, pourquoi ne pas monter? Je tâtonne, palpe dans mon enfance, dans mes souvenirs. Aucune barrière, aucune limite qui ne m’interdise de passer à l’acte. Rien qui ne me dise stop, aucune aspérité, aucune bordure, c’est ouvert, c’est mouvant peut-être, mais c’est ouvert.»
Natacha ne se rend pas compte qu’ici, Aux Sirènes bleues, sa vie vient de basculer. Ce qui ressemble à la liberté totale, pour elle qui gagne en une journée le mois de salaire d’une personne «normale» est un piège qui déjà s’est refermé. Désormais elle est une pute, ou encore une « agenouillée, attoucheuse, bifteck et camelote, couillère, essoreuse, épongeuse de vague à l’âme, gagneuse, grue gonzesse, goualeuse, gourgandine, hotu, lorette (pour une jeune prostituée), louve, magneuse, michetonneuse, môme, omnibus, pouffiasse, ribaude, trotteuse.» Un métier qu’elle va exercer durant des années, d’abord en Belgique puis en France, lorsqu’un «sauveur» décide de la sortir de sa condition et l’emmène à Paris. C’est là, à deux pas du Ritz, qu’elle va établir ses quartiers et alpaguer une clientèle qu’elle a vite fait de catégoriser et de noter : «je les comparais à des crustacés et fruits de mer avec les crevettes, les huîtres, les homards, les crabes, les éponges et les étoiles de mer. Je vous liasse découvrir à quoi correspondent ces différents profils. Car si le plus vieux métier du monde est dégradant, il est aussi le révélateur de la misère sexuelle qui règne en France. Les hommes ont en effet d’abord besoin d’une psychologue, d’une personne qui les écoute, qui puisse tour à tour sauver leur couple ou leur éviter de faire une grosse bêtise. Ce n’est que bien après que viennent les rôles de nymphomane, maman, gouvernante, servante et autre fantasmes.
La force du récit tient d’abord à cette façon de poser les mots justes, à cette narration sous forme de témoignage, de ce que Hugo appellerait des «choses vues», sans pathos et sans jugement. On trouvera toutefois un peu d’ironie, voire d’humour. Ainsi lorsque la narratrice nous explique avec quelle naïveté les hommes veulent croire qu’elle «écarte les cuisses par ce qu’elle aime ça». Quelques vérités qu’il est essentiel de répéter, d’asséner à ceux qui justement s’imaginent au lieu de comprendre, voire de savoir.
Peut-être qu’un homme aura eu lecture différente de ce récit qu’un homme, peut-être qu’un jeune verra différemment cette histoire qu’une personne plus mûre, peut-être qu’une chômeuse jugera autrement cette confession qu’une cadre supérieure… Mais après tout qu’importe, le but est ici, comme le rappelle le slogan choisi pour cette collection Orties «Ça guérit parce que ça pique».

C’est combien?
Anne Calife
Éditions The Menthol House
Récit
112 p., 17 €
EAN 9782919780037
Paru le 1/11/2020

Où?
Le roman se déroule en Belgique, du côté de Charleroi, puis en France, principalement à Paris. On y cite aussi la Normandie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«C’est combien?», première phrase adressée à une pute. Avec C’est combien?, découvrez jusqu’où l’homme peut aller. Tout est passé en revue: comportements des clients, prestations les plus insolites, force de la destruction, argent qui brûle, abandon de soi, mais aussi, le sacrifice, la sagesse et l’exaltation de la vie. Avec une poésie déconcertante, C’est combien? montre des situations extrêmes où la femme se trouve écartelée entre ces deux divinités: l’argent et le sexe.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
HI-Zine (Téri Trésolini)
Blog Carolivre 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Commencer
– Il faut lui trouver un nom avant qu’elle ne commence…
Un prénom de femme prostituée contient souvent un y à l’intérieur, le « y » c’est la suggestion, l’ouverture, la brèche, l’embrasure, le rêve doré, Debby, Marylin, Myriam, ou bien le prénom se termine en a, le a suggérant aussi la féminité, la douceur, la rondeur : ils ont le choix. Lola, Sonia, Vanessa, Fiona, Rita, Carolina, il suffit de rajouter un « a » à la dernière consonne.
— Natacha, elle peut s’appeler Natacha, ça sonne bien, hein?
Immédiatement, j’ai accepté ce prénom, ça sonnait russe, sexy et fourré. Tout a commencé à l’âge de 18 ans, par cette annonce lue dans la presse locale, à Charleroi, en Belgique tout près de la frontière française «hôtesse de bar, bien payée». Oui, je l’avoue, je venais de passer mon bac, et je l’avais eu. Incroyable. Une femme, la quarantaine. Elle m’emmène loin, là-bas, dans cette ville inconnue. On a dû rouler plus de six heures pour atteindre la Belgique. Hôtesse de bar, ça sonnait bien.
— Être une femme, bien s’entretenir, ça coûte cher Natacha, très cher, répète-t-elle sans cesse au long du trajet.
Je l’écoute. L’envie. Elle est belle, longue, bien maquillée, bien habillée. De l’assurance, de la confiance. Tout ce que je n’ai pas. Elle me dépose dans un appartement, au-dessus du bar, appelé Aux Sirènes Bleues.
Nous sommes huit filles, là, si jeunes, si mignonnes, une très grosse, une autre très maigre, une blonde, une rousse, je devais être la brune manquante. Soir. Je me maquille. Au moins, c’est certain, là, avec ma bouche rouge et gonflée, mes cils noircis, mes collants, on me verra. De l’eyeliner, un trait noir, ou argenté qui se recourbe. Dans la glace, j’ai encore accentué la féminité, souligné les lèvres, de rose, de rouge-toujours, j’ai encore allongé, incurvé les cils, plaqué les paupières de bleu, de mauve ; le féminin est souvent long, fin, étiré, élancé, encore souligné les seins, offert la poitrine, le féminin est large, rond, et généreux.
Un masque, un déguisement, un appel : j’en ai pleinement conscience.
Hier soir, je ne me souviens plus très bien ce que l’on a fait, je crois juste que l’on a allongé un mec — qui était-ce? — non ce n’était pas un habitué, et qu’on lui avait aspergé le ventre, le bas-ventre de champagne — quel autre alcool, voyons? — et qu’on l’avait puissamment léché, sucé, avalé. Une belle soirée, sous la pleine lune rouge d’équinoxe. Dehors l’automne, dehors la lune éclairait les limaces, les orties et ces escargots qui sortaient, visqueux et mous de leurs coquilles. Le mec — enfin qui était-ce? — on l’avait léché, sucé, avalé. Jusqu’à la dernière goutte. Ils étaient trois à nous regarder et à nous jeter des billets au visage, des billets dans la raie du cul, des billets dans les fentes, dans toutes les fentes. On avait fumé du cannabis, on était ailleurs, on s’ouvrait, on se déchirait, alors on les avait tous déshabillés, et aspirés. Jusqu’à la dernière rosée, jusqu’au dernier centime.
À présent, nous voici, toutes les cinq, au matin, avec nos dix mains coupables sur les bols jaunes en faïence, et, les cinquante ongles rouge vif à saisir les miettes des croissants. Oui, parce que c’est encore moi qui me lève pour aller chercher les croissants à la station essence juste derrière. Le seul endroit correct qui délivre de la bonne pâtisserie française.
Les bouches qui ont avalé le sperme sont encore présentes, les bouches oublient les couilles molles, les poils, et déchirent la pâte feuilletée, avalent le beurre.
En fond, on entendait Marguerite faire le ménage, frotter les murs, taper les tapis, ouvrir les fenêtres en grand, Marguerite ne mangeait jamais de légumes, ni de fruits, c’est pour les vaches, disait-elle, et ne buvait jamais d’eau, ça fait rouiller, affirmait-elle. Marguerite me posait sans cesse des questions, enfin elle répondait souvent à ses propres questions, ce qui me permettait de rester silencieuse.
Elle ne sortait jamais, restant enfermée dans cette maison ; à tour de rôle, on allait lui faire ses courses, acheter sa bière. Cette maison, ses murs, c’était ses cuisses, ses jambes, cette maison, c’était aussi notre corps.

Extraits
« Jusqu’ici, je n’étais pas montée au premier étage, comme les autres, je n’y étais pas obligée, je me contentais d’être hôtesse, de faire boire les hommes. Cela a duré quelques jours, puis je me suis sentie un peu mise de côté, un peu ridicule avec ma paille, mon verre. Toutes les autres filles montaient en riant. Pourquoi rester, pourquoi ne pas monter? Je tâtonne, palpe dans mon enfance, dans mes souvenirs. Aucune barrière, aucune limite qui ne m’interdise de passer à l’acte. Rien qui ne me dise stop, aucune aspérité, aucune bordure, c’est ouvert, c’est mouvant peut-être, mais c’est ouvert. »

« Avec mes clients, je prenais une feuille avec une belle marge, que je divisais en trois colonnes au crayon de papier. Première colonne : l’heure à laquelle je prenais le client, seconde colonne, le type de client, là, c’était le plus amusant, puisque je les comparais à des crustacés et fruits de mer avec les crevettes, les huîtres, les homards, les crabes, les éponges et les étoiles de mer. La troisième colonne correspondait à la somme encaissée, enfin la quatrième, ce que j’en ferai, le loyer, l’eau, tout indispensable, tout le futile, tout le plaisir, coiffure, manucure, massage-gommage, cette paire de chaussures vernies chez Dior. […] Les clients, les plus nombreux : les crevettes. Les crevettes sont les plus tranquilles, presque toujours des hommes mariés, ils ont des sièges bébé, des problèmes de couple, et viennent chercher de la détente. […] Les crevettes ne savent pas comment se changer les idées, comment rêver, petits cerveaux, petites carapaces, et besoin d’une pute pour se sentir exister. C’est que ça parle beaucoup, les crevettes, et il faut les écouter, les laisser parler, parler. Pas de filles à séduire, suffit de payer, pas d’efforts à faire, et hop, ça leur plaît aux crevettes. Fellation-sodo-éjaculation faciale, grand classique, que recherchent toutes les crevettes.»

«La destruction, c’est surtout une façon de se protéger du présent»

«Se prostituer, c’est avant tout une philosophie, un art de vivre, une ouverture vers les autres, vers le plaisir. Une pute, c’est l’abondance. De matières, de sensations, de sentiments. Du cuir, de la fourrure. Une pute, c’est des cris de plaisir, des chéris, c’est bon ; des encore encore, encore, toujours.»

À propos de l’auteur
Anne Calife, de son premier nom d’auteur Anne Colmerauer, partage sa vie entre Paris et Metz. Influencée par ses études de médecine, son écriture s’inspire du vivant. Elle a publié aux éditions Mercure de France, Galimard, Albin Michel, Editions Héloïse D’Ormesson, Balland.
Dans ses livres, repris par la collection Orties, elle explore les vibrations d’aujourd’hui en pointant du doigt, les dérives, marges (solitude, exclusion, folie, dépendances) mais aussi les bonheurs de la vie, fugaces et fragiles. (Source: The Menthol House)

Page Wikipédia de l’auteur

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Rhapsodie des oubliés

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Sélectionné par les « 68 premières fois »
Sélectionné pour le Prix du style 2019

En deux mots:
Il s’en passe de belles rue Léon, dans le quartier de la Goutte-d’Or à Paris. C’est au milieu d’une population immigrée que grandit Abad, 13 ans, observateur des mœurs de ces oubliés qui se désintègrent et parmi lesquels il veut tout de même croire à un avenir meilleur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Abad, le poulbot de la Goutte-d’Or

Sofia Aouine fait des débuts fracassants avec sa Rhapsodie des oubliés. Elle met en scène Abad, un adolescent plein de gouaille et de rêves, qui entend sortir du destin misérable qui lui est promis.

«Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans.» Dès l’incipit, le ton est donné, le style est là, quelque part entre un naturalisme baroque et un air de rap, entre Zazie dans le métro et La vie devant soi. C’est du reste sous l’exergue de Romain Gary / Émile Ajar que ce premier roman – logiquement sélectionné pour le Prix du style 2019 – s’inscrit. Cette gouaille, ce sens aigu de l’observation est celui d’Abad, 13 ans, qui va nous faire découvrir sa rue, ce quartier du Nord-Ouest de Paris qui est aussi présent dans Après la fête de Lola Nicolle. Outre les descriptions des faits – et surtout des méfaits – qui font le quotidien de ce microcosme cosmopolite, nous aurons aussi droit à des portraits croqués avec la même force d’évocation, la même fausse naïveté du regard de l’enfant qui perd son innocence face à la dureté du monde qu’il côtoie jour après jour. Il y a d’abord ses parents, qui ont surtout appris à se taire pour se fondre dans la masse, à jamais orphelin de ce Liban qu’ils ont dû fuir. Puis viennent une jeune fille aperçue derrière la fenêtre d’une tour voisine et qui est retenue par son salafiste de père, Ethel Futterman la psy chez qui on l’envoie pour tenter de la remettre dans ce droit chemin dont chacun a pourtant bien compris qu’il n’existe qu’en rêve et qui est une rescapée des rafles de juifs durant l’Occupation ou encore Gervaise, la pute qui espère pouvoir revoir sa fille restée au Cameroun selon le schéma détaillée par Karine Miermont dans Grace l’intrépide, sans oublier Odette, sa voisine, qui va finir en EPHAD, rongée par la maladie d’Alzheimer.
Oscillant entre comédie loufoque comme le camp d’entrainement des Femen qu’il découvre de sa fenêtre et qui va donner lieu à une belle empoignade entre féministes, intégristes – les barbapapas – et forces de l’ordre ou encore ce trafic mis en place avec un camarade de jeu dans le vestiaire et qui permettait de reluquer les filles tout en se masturbant. Une activité beaucoup pratiquée tout au long du roman et que l’on pourra interpréter comme une preuve de vitalité soit comme qui va mal finir, comme à peu près toutes les initiatives prises par Abad et qui vont finir par le séparer de sa famille pour se retrouver au milieu d’autres «cassos» dans une famille d’accueil en baie de Somme.
Mais avant cela, il aura beaucoup appris et beaucoup mûri. Compris comment on tenait les prostituées, comment on parvenait à radicaliser les musulmans, comment on éloignait tous les gêneurs qui entendaient ne pas se soumettre aux règles des intégristes. Et décidé de résister, de ne pas se laisser avoir à son tour et continuer à faire les 400 coups.
Avec les livres et avec les mots. Avec Marguerite Duras et avec le petit carnet noir que lui a donné sa psy. C’est ainsi que Sofia Aouine est devenue grande et qu’elle réussit à nous enchanter. À suivre de près !

Rhapsodie des oubliés
Sofia Aouine
Éditions de la Martinière
Premier roman
256 pages, 19 €
EAN 9782732487960
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, principalement rue Léon dans le quartier de la Goutte d’Or (XVIIIe arrondissement).

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans.»
Abad, treize ans, vit dans le quartier de Barbès, la Goutte d’Or, Paris XVIIIe. C’est l’âge des possibles: la sève coule, le cœur est plein de ronces, l’amour et le sexe torturent la tête. Pour arracher ses désirs au destin, Abad devra briser les règles. À la manière d’un Antoine Doinel, qui veut réaliser ses 400 coups à lui.
Rhapsodie des oubliés raconte sans concession le quotidien d’un quartier et l’odyssée de ses habitants. Derrière les clichés, le crack, les putes, la violence, le désir de vie, l’amour et l’enfance ne sont jamais loin.
Dans une langue explosive, influencée par le roman noir, la littérature naturaliste, le hip-hop et la soul music, Sofia Aouine nous livre un premier roman éblouissant.

68 premières fois
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Les Dream Dream d’une Bouquineuse (Enora Pagnoux)
Blog Mémo Émoi (Geneviève Munier)
Blog AccrocheLivres 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
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Blog Baz’Art
Blog Livres à lire 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Rue Léon
«Quand je serai grand j’écrirai moi aussi les misérables parce que c’est ce qu’on écrit toujours quand on a quelque chose à dire.»
Momo, La Vie devant soi,
Romain Gary (Émile Ajar)

Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. C’est mon père qui a choisi qu’on débarque ici. Je me dis souvent que ce vieux doit aimer la misère, comme si c’était la femme de sa vie. Une espèce de seconde peau
que tu aurais beau laver. Inscrite dans tes gènes, à jamais. Ici, c’est Barbès, Goutte-d’Or, Paris XVIIIe, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles, de «ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa», de vieux Arabes d’avant avec des turbans sur la tête et des têtes d’avant, de grosses mamans avec leurs gros culs et leurs gros chariots qui te bloquent le passage quand tu veux traverser le boulevard. Des gens honnêtes qui ont toujours l’air de voleurs et qui rasent les murs pour pas qu’on les voie. Une rue où il n’y a pas de femmes qui marchent toutes seules. Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte. La première fois que j’y ai foutu les pieds, ça ne me changeait pas beaucoup de ma rue, petit, au Liban. Ici ou là-bas, quand tu arrives, les immeubles t’écrasent comme si tu étais un insecte. Quand tu entres dedans, ils t’avalent et te recrachent comme les pépins des premières grenades d’été, juteuses, que tu manges avec le plaisir d’un gosse. Ma rue a la gueule d’une ville bombardée, une gueule de décharge à ciel ouvert, une rue qui ne dort jamais, où les murs ressemblent à des visages qui pleurent. Des murs qui n’ont jamais été blancs et qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant. Je suis arrivé dans ce bordel il y a à peine trois ans et j’ai déjà l’impression d’avoir vieilli de dix piges, rien qu’en me posant sur le banc du square Léon. Juste à regarder les gens. Les enfants ont l’air de centenaires. Des yeux de vieux, sur des gueules d’anges. Surtout les petits Noirs. On dirait qu’à force de vivre les uns sur les autres, ils ont une âme pour cinq. Ce n’est pas de leur faute, je sais, c’est vrai. Mais avant de vivre ici, j’en avais jamais vu. Mon nouveau pote de l’école, le fils du marabout de la mosquée Poulet, dit toujours au prof de français: «Ta France, garde-la, c’est pas à
nous!» Tu vas te demander pourquoi un blédard comme moi, pardon, un primo-arrivant, comme dit la grosse du service social, sait tout ça. Je te dirai juste que je suis un esquiveur: je fais croire que je sais rien, comme ça ceux qui savent savent que je sais. T’as pas compris, c’est pas grave, tu pigeras plus tard. La mère dit toujours qu’on est des Arabes pas comme les autres, et même si on vit au milieu des Arabes, on n’est pas comme eux, on leur ressemble pas. Va savoir ce qu’elle veut dire par là, faudra m’expliquer. De toute façon, dans cette ville, un Arabe ça reste un Arabe, surtout si tu viens de Barbès. T’auras beau te laver et te mettre tous les parfums du monde pour choper toutes les filles du monde et faire le beau gosse,
tu sentiras toujours l’Arabe de Barbès. C’est la vie, faut s’y faire. Ici, t’es à Paris et pas à Paris. Ici, c’est une rue de sauvages. Les valeurs c’est fini.
Même les barbus de la mosquée se baisent entre eux. Chacun pour soi et un seul bon Dieu pour tous. Moi, je fais semblant d’y croire pour faire plaisir à maman. Mais j’ai déjà vu trop de morts chez moi, je veux plus en parler, plus jamais. Dans
ma rue, t’as pas le droit d’être un faible, les faibles ça finit sur un trottoir comme les putes de Porte de Clichy et les crackers de Porte de la Chapelle.
Au fond, Barbès, c’est pas différent de Baabda. Les mêmes têtes de mercenaires qui en ont déjà trop vu, la même odeur de fleur d’oranger mêlée à la crasse, la même musique entre les cris des mômes et les hurlements des alcoolos du café d’en bas, les mêmes visages de vieilles mères fatiguées, la même merde dont tout le monde se fout royalement.
Surtout Léon, qui à mon avis s’en bat les couilles de là où il est. Voilà comment je voyais ma rue – avant elle. »

Extraits
« Tu étais sortie sur le balcon. Je suis resté immobile en priant pour pas que tu partes. Mes yeux ont attrapé les tiens et tu m’as regardé avec gentillesse. On flottait ensemble. Ton regard me disait que tout allait bien et de ne pas m’inquiéter.
Par miracle, depuis deux ans que je n’y arrivais plus, je me suis mis à pleurer. J’ai chialé, juste parce que j’étais heureux d’être là. J’ai fermé les yeux super fort pour t’imaginer contre moi, pas de cul, juste de l’amour. C’est comme ça qu’on
fait avec ton genre de fille. Le temps que j’ouvre les yeux, les trois trouillards étaient sortis de leur cachette et te regardaient avec moi. Derrière toi, un mec avec une barbe et une gueule de mollah Omar est sorti de nulle part, t’a attrapée par le
voile avec le doigt pointé vers nous en gueulant un truc en arabe. J’avais peur.
– C’est qui ?
– La sœur d’Omar le Salaf, m’a répondu Sékou.
– T’approche jamais de cet appart, Abad.
– Ouais, t’inquiète, de toute manière c’est une voilée, elle suce pas. »

«Cette ville nous entasse les uns sur les autres comme dans un grand bain d’amour mais personne ne se parle. On additionne les vies, sous du béton et dans des boîtes à 15 K le mètre carré pour avoir l’air d’exister.»

« Adossé à la cheminée, je regarde les grosses lettres qui clignotent…Tati…Tati…Le magasin préféré des daronnes et des blédards, notre tour Eiffel à nous. Un truc que le monde entier nous envie et qui est connu au fin fond de l’Afrique et de la Papouasie. Tati or, Tati maison, Tati chaussures, Tati slips, Tati mariage : la Mecque des jeunes pucelles prêtes à se marier et des mères hystériques qui aimeraient redevenir pucelles le temps d’une nuit de noces. La plus grande salle de jeu du monde, caverne d’Ali Baba des pauvres où tu trouves de tout Tu peux te marier, manger, vivre et peut-être même mourir un jour. Je suis sûr qu’ils finiront par y vendre des cercueils en vichy rose et bleu.»

À propos de l’auteur
Née en 1978, Sofia Aouine est autodidacte. Aujourd’hui journaliste radio et documentariste, elle publie son premier roman, Rhapsodie des oubliés. (Source: Éditions de la Martinière)

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Je suis né laid

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En deux mots:
Arthur est né laid. Il va devoir vivre avec ce handicap toute sa vie ou au moins jusqu’à ce qu’il ait achevé sa croissance. Alors on pourra alors recours à la chirurgie esthétique. Il nous retrace son parcours du berceau à l’âge adulte.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Qu’est-ce qu’elle a sa gueule ?

Isabelle Minière constate que le personnage principal de son nouveau roman est né laid. De ses premiers pas jusqu’au moment de fonder une famille, Arthur va nous raconter son parcours d’une plume très aiguisée.

Après Au pied de la lettre, On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise et Je suis très sensible, Isabelle Minière nous offre un quatrième roman qui lui permet de poursuivre son cheminement avec des personnages «différents» qui deviennent vite attachants. Une gageure dans ce cas précis puisqu’Arthur est repoussant. Ses parents avaient prévu de l’appeler Ange, mais avec la tête qu’il a, il n’ont pas pu.
Voici donc l’histoire d’un garçon auquel on n’aurait sans doute pas prêté attention s’il avait répondu à un minimum de critères esthétiques. Ses parents voulaient cet enfant, se réjouissaient de sa naissance et étaient prêts à lui fournir l’éducation qui lui permettrait de trouver sa voie dans une existence vraisemblablement des plus ordinaires.
Seulement voilà, ils sont «démunis devant cette chose effarante: leur bébé allait bien mais il était d’une rare laideur». La sage-femme a beau leur promettre que cela va s’arranger, plus les jours passent et moins leurs espoirs ne se concrétisent. Ils se tournent alors vers la chirurgie esthétique mais doivent là encore déchanter. Une intervention ne peut être envisagée que lorsque Arthur aura achevé sa croissance. Une fin de non-recevoir qui va toutefois s’accompagner d’un conseil précieux: plus vous aimerez votre enfant et plus il ira bien.
Une recette qui, si elle ne provoque pas de miracle, va permettre à Arthur de se sentir mieux et de comprendre que dans son malheur, il pourrait toujours compter sur ses géniteurs: «Je mangeais de l’amour, de l’affection, de l’attention.»
Son père va alors trouver le moyen de transcender cette laideur en dessinant, puis en sculptant son fils. «Le travail de mon père, de « prometteur » est passé à « remarqué », voire « remarquable ».» Les sculptures et statuettes se vendent de mieux en mieux. Arthur quant à lui trouve un subterfuge. Oubliant les foulards et les capuches, il se cache derrière une barbe et une chevelure conséquentes. Et derrière un humour, une autodérision qui vont lui permettre de son construire malgré ce handicap. Mieux même, il va faire de son cas une force en s’engageant dans une étude sur l’importance de l’apparence physique, sur «l’influence de la laideur sur le comportement des gens».
Isabelle Minière a cette sensibilité, cet art de raconter les choses les plus difficiles avec délicatesse, de les enrober de bienveillance sans pour autant en oublier les aspects douloureux. Le jeune va avoir envie de découvrir les choses du sexe, se dire que dans son état faudrait passer par une prostituée et va finir par… se faire quelques relations qui lui redonneront le moral et l’envie «de changer de vie, de visage, de me réconcilier avec moi-même, et avec les autres».
Je vous laisse découvrir l’épilogue de ce roman. Et apprécier le talent d’une romancière qui n’a pas fini de nous surprendre en ré-enchantant le quotidien.

Je suis né laid
Isabelle Minière
Éditions Serge Safran
Roman
248 p., 17,90 €
EAN 9791097594152
Paru le 10/05/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec beaucoup d’autodérision Arthur raconte son vécu d’enfant laid, puis d’adolescent et de jeune homme. Dès sa naissance, ses parents sont effondrés. Il est d’une rare laideur! Ils essaient de s’attacher à lui. Peine perdue. Ils espèrent qu’un chirurgien saura réparer cette erreur de la nature. Mais aucune intervention n’est possible avant l’âge adulte.
Comment grandir avec cette laideur? On accompagne Arthur, ses aventures, intrigues, instants de suspense. Son désir intense d’être «comme tout le monde». On s’attache aussi à sa famille, notamment à Kouki, une artiste, troisième parent d’Arthur. Elle apprend la sculpture à son père qui dessine sa laideur, la transforme, avec succès, en œuvre d’art.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog ZAZY 
Blog Encres vagabondes (Brigitte Aubonnet)
Parutions.com (Éliane Mazerm)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Naître ou ne pas naître?
Je suis né laid. Ça n’est pas venu au fil du temps, en grandissant; c’était là au départ. Non, je n’étais pas un nouveau-né moche, comme ça arrive souvent, un peu rouge, un peu gonflé, fatigué par le voyage. Non, même pour les plus indulgents, c’était flagrant. Laid. Laid de naissance. Ça ne s’est pas arrangé.
Si j’avais vu ma gueule avant de naître, si j’avais su ce qui m’attendait et si on m’avait demandé mon avis, j’aurais sans doute coché la case «Ne pas naître».
J’étais un enfant désiré, du moins jusqu’à ma naissance. Mes parents avaient voulu un enfant, ils en avaient rêvé, ils l’avaient fait. Ils m’imaginaient déjà: beau, charmant, gentil. Un ange. Neuf mois de bonheur, je leur aurai au moins donné ça. Ils ont préparé ma venue dans une espèce d’euphorie, la layette, le berceau, le prénom… Ange si c’était un garçon, Angeline si c’était une fille. Ils avaient refusé de connaître le sexe de l’enfant, ils préféraient avoir la surprise. La surprise, ils l’ont eue.
Je suis né; fin du rêve.
L’accouchement s’est très bien passé, par une belle matinée d’été. Mon père était là, il a accompagné ma mère tout au long, lui tenant la main. respirant avec elle, lui chuchotant des mots doux à l’oreille, caressant son visage, tous deux transportés dans une extase, un émerveillement: leur bébé tant désiré serait là bientôt! Leurs derniers moments de bonheur.
Ma mère n’a pas souffert; pour un peu j’en serais fier. Je n’ai pas hésité à sortir, je n’ai pas traîné en route, comme si j’avais hâte. Si j’avais su… À refaire, si ce choix impossible était possible, je choisirais de mourir dans le ventre de ma mère, au chaud, aimé, choyé. cajolé.
Bref, je suis né vite, en douceur. Tout commençait bien.
J’ai crié tout de suite. Ma première respiration les a réjouis, pleurs de joie tandis que mon père coupait le cordon. Ils ne m’avaient pas encore vu. Je n’étais alors qu’un petit paquet sanguinolent, sans forme bien précise. Ils savaient seulement que j’étais un garçon… donc leur petit Ange. Pas pour longtemps.
La sage-femme s’est emparée de moi pour les premiers soins. Elle a vite froncé les sourcils devant ma tronche. Pourtant elle en avait vu, des nouveau-nés. Était-ce une sorte de malformation ou une physionomie particulière? Dans le doute, elle a fait appeler l’obstétricien, tandis que mes parents étaient encore sur leur nuage, impatients de me voir, de me toucher, dc m’embrasser.
J’ai été lavé, mesuré, testé… Tout allait bien. Sauf ma gueule. Le médecin m’a examiné. J’étais en bonne santé, rien à dire de ce côté-là. Pour le reste il fut sans doute très embarrassé au moment de me déposer, propre et hideux sur le ventre de ma mère. Elle m’a d’abord touché, caressé, les larmes aux yeux.
Puis elle m’a regardé.
Et poussé un cri.
Mon père a eu un haut-le-cœur, la nausée.
– Vous avez mal? a demandé la sage-femme a la jeune maman.
– Non, oui… Non. Je ne sais pas…
– Vous savez le visage des nouveau-nés est souvent déformé… Ça va… ça va s’arranger…
Mes parents se sont regardés, désemparés. Leur bébé était affreux.
– Vous avez déjà décidé du prénom? a demandé la sage-femme.
Ils ont secoué la tête tous les deux en même temps. Ange… ce n’était plus possible.
Ma mère fut très vite installée dans une chambre individuelle (elle n’en avait pas fait la demande), on m’a couché dans un berceau, à côté de son lit, je m’étais endormi.
Mes premières heures furent baignées de pleurs. C’était les parents qui pleuraient, moi je dormais. Ils me jetaient un regard de temps en temps et détournaient aussitôt les yeux. Puis ils ont essayé de se consoler, se sont raccrochés aux paroles de la sage-femme.
– Ça va s’arranger… disait mon père. C’est sans doute le traumatisme de la naissance…
– Oui, disait-elle, pour s’en persuader, c’est passager, il va… il va cicatriser, son visage va se détendre, s’affiner, se… s’améliorer…
Ils espéraient de toute leur force, démunis devant cette chose effarante: leur bébé allait bien mais il était d’une rare laideur. »

À propos de l’auteur
Isabelle Minière est née au Mali. Elle a passé son enfance près d’Orléans, fait ses études à Tours et à Paris où elle vit aujourd’hui. Elle écrit des romans, des nouvelles et des livres pour la jeunesse. Elle est aussi psychologue, hypnothérapeute.
Je suis né laid est le quatrième roman à paraître chez Serge Safran éditeur après Au pied de la lettre, On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise et Je suis très sensible. (Source: Éditions Serge Safran)

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San Perdido

ZUKERMAN_san_perdidologo_premieres_fois_2019  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Un petit garçon trie des ordures dans une décharge de San Perdido au Panama. Sa force et sa volonté peu communes vont le conduire à devenir le défenseur du peuple, le vengeur des turpitudes et trafics des dirigeants d’un pays dont la corruption est un sport national.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les pas du superman du Panama

Le souffle de l’épopée, une thématique actuelle, un héros hors du commun: le voyage au Panama que nous propose David Zukerman avec son premier roman ne se refuse pas!

« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. » Dès les premières lignes de ce magnifique premier roman David Zukerman ne nous cache du destin de Yerbo Kwinton. Ce faisant, il parvient à ferrer son lecteur, avide de savoir comment ce petit garçon qui débarque un jour sur un tas d’ordures va devenir le super-héros de tous les sans-grades de ce petit port du Panama.
Felicia, qui a installé sa cabane à même la décharge est la première à être envoûtée par le regard du gamin, par sa force, par ses mains larges et musculeuses qui lui permettent de travailler vite et bien. Elle va le surnommer La Langosta «car ses mains sont comme des pinces». La ténacité et le culot de La Langosta vont aussi impressionner Tonino qui pourtant en en va bien d’autres. Le ferrailleur finira par accepter les conditions de l’enfant, d’autant plus habile négociateur qu’il est muet.
Felicia va le voir grandir, devenir un adolescent d’un mètre quatre-vingts. «En 1952, La Langosta a seize ans. «Son calme et la profondeur de son regard trop clair le vieillissent. Son silence le pare d’une auréole de sagesse, son sérieux est le gage d’un caractère mûr.»
Lui qui disparaît quelquefois pour rejoindre la baie de Port Sangre a déjà un premier fait d’armes à son actif. Il a puni Benito, un petit malfrat qui entendait le priver d’une partie de ses gains et déjà gagné le respect de toute une bande de jeunes.
Très vite, il va se placer du côté des sans-grades, de ceux qui jour après jour luttent pour quelques balboas, la monnaie panaméenne. Il quitte la décharge comme il est venu, travaille sur les docks et sur les chantiers où il doit aussi se battre contre les injustices et les traitements dégradants. Sa forte poigne fait plier les petits chefs avides de pouvoir. «C’est au cours des mois suivants que va apparaître le jeu de la «Mano». Il se répand sur les quais, puis dans les bars de Port-Sangre. Plus simple encore que le bras de fer que pratiquent les marins du monde entier, il devient rapidement une des attractions de San Perdido.»
En 1955 La Langosta étrenne le nom de Yerbo Kwinton et impressionne tous ceux qu’il croise. Il a déjà réglé son compte à un violeur et assassin d’une fillette et croisé le regard de Hissa, adolescente vendue à la tenancière d’une maison close. Il va aussi se frotter aux trafiquants et aux politiques corrompus.
Dans cette seconde partie du livre David Zukerman ne nous cache rien des ravages d’un pouvoir autocratique, d’une corruption généralisée, des exactions d’une caste bien décidée à conserver privilèges et gains.
Au sommet de cette pyramide le gouverneur Lamberto peut à peu près tout se permettre, notamment assouvir son appétit sexuel avec toutes les femmes qu’il juge digne d’accueillir son membre turgescent. Une frénésie qu’il va toutefois devoir réfréner, après le diagnostic du docteur Portillo-Lopez: sa blennorragie touche les actrices, les chanteuses, les cuisinières, les secrétaires et autres professionnelles et s’étend ainsi de manière galopante.
C’est sous le regard intéressé de son conseiller Carlos Hierro que le gouverneur va modifier ses pratiques sexuelles et découvrir la belle Hissa, provoquant la fureur de Yumna, son amante régulière installée au Palais et qui déployait avec ardeur tout son potentiel érotique. Fureur qui ne se calmera qu’une fois sa soif de vengeance assouvie.
Comme autant de rivières souterraines qui finissent par se rejoindre pour former un fleuve qui va jaillir et tout emporter, Yerbo va retrouver Hissa dans un final éblouissant consacrant d’emblée David Zukerman comme un conteur hors pair.

San Perdido
David Zukerman
Éditions Calmann-Lévy
Roman
450 p., 19,90 €
EAN 9782702163696
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule au Panama, dans une petite ville portuaire baptisée San Perdido

Quand?
L’action se situe de 1943 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme
qui réalise un jour les rêves secrets
de tout un peuple?
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera le rôle de justicier silencieux au service des femmes et des opprimés et deviendra le héros d’une population jusque-là oubliée de Dieu.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle
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Les autres critiques
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Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Le domaine de Squirelito 
Blog Lettres exprès 
Blog Mes p’tits lus 
Emotions – blog littéraire
PAGE des libraires (Béatrice Putégnat)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. « La Mano ! » crient-ils de leurs voix claires, et les petits vendeurs ambulants qui proposent des cassettes de Bob Marley ou de Tito Ramon reprennent le même appel. « La Mano ! La Mano ! » Pour quelques balboas, ils peuvent fournir également des enregistrements du poète Manuel Diaz déclamant l’odyssée de Kwinton, longue de mille vers libres.
Les marchandes de fleurs qui sillonnent le front de mer chaque matin avec leurs paniers emplis de jasmin et d’œillets noirs savent aussi l’histoire. La nuit venue, elles s’agenouillent dans les bordels de la place Dorée, excitant les clients en leur racontant comment Kwinton croisa un jour leur propre mère, la brûlant avec la glace de ses yeux. « Oui, mon amour, tu as le même regard. Tue pour moi ! Tue et je t’aimerai ! » chantent-elles lorsque les hommes s’accroupissent sur elles, rêvant qu’ils sont Kwinton. Et dans les bars louches du port, il y a toujours un tenancier complaisant capable de vous installer à la table que La Mano occupa jadis. « Mon père lui apportait un verre de porto blanc bien frais. »
Et c’est sans compter sur les chauffeurs de taxi qui proposent tous le même itinéraire lorsqu’ils chargent les touristes en mal de sensations fortes. Ils l’appellent « la route de Kwinton ». Elle passe par le boulevard Salvación, tourne devant la statue de Carlos Hierra, seizième gouverneur, qui croisa un jour le chemin de Kwinton, puis elle rejoint la rue des Pleureuses et sort de la ville par le boulevard des Négriers qui serpente à flanc de montagne.
Bientôt, les touristes enfouissent leur nez dans leur mouchoir et plissent les yeux de dégoût. Devant eux, s’étend la décharge publique qui coupe San Perdido en deux, comme une plaie humide et purulente. On dit que les pauvres l’ont placée là pour ne pas sentir la mauvaise odeur des riches qui vivent au-dessus d’eux. C’est ici que Kwinton passa une partie de sa vie, avec la Ghanéenne qui surveillait la décharge, classant les ordures, veillant à ce que les enfants affamés fouillent chacun leur tour parmi les fruits pourris et les viandes déjà vertes, leur interdisant d’éventrer les sacs de l’hôpital San Liguori à la recherche de médicaments périmés, de flacons d’éther ou de seringues usagées.
Puis les taxis empruntent la voie Palatina, que les pauvres surnomment « Ton Élégance pourrie », pour accéder au plateau Del Sol où se dressent les villas que dissimulent les bougainvilliers, les eucalyptus et les palmiers. Ils passent lentement devant les éclairs de marbre rose, de stuc et de granit qui percent çà et là la végétation de jardins si haut perchés que les effluves de la décharge ne peuvent les atteindre. Oui, c’est contre eux que se dressait La Mano, ces riches désespérément repus qui se dépêchaient d’oublier qu’ils l’avaient croisé, tellement ils redoutaient son pas silencieux.
Les taxis redescendent ensuite vers la place Dorée où Kwinton rôdait chaque nuit, hantant le coin le plus sombre des salles enfumées, derrière les rideaux de perles ou les tentures cramoisies des bordels qui, déjà à l’époque, ne désemplissaient pas, là où il croisa la belle H, celle qui dans son sommeil rêvait de son sourire.
Oui, pour quinze balboas, les touristes ont droit à l’autre histoire de San Perdido, celle dont les attachés d’ambassade rient avec condescendance lorsqu’au cours d’un dîner officiel un porte-parole américain ou anglais évoque La Mano en ouvrant de grands yeux avides. Les attachés racontent comment le gouverneur Hierra fit tuer, il y a quarante ans, un petit assassin des bas quartiers nommé Yerbo Kwinton. Puis ils haussent les épaules et sourient en serrant leur mâchoire sur de délicieux cigares portant une main gravée sur leur étui d’aluminium.
Car il en va ainsi des légendes : elles sont chargées de mensonges plus vrais que la vérité, elles font sourire les sceptiques et applaudir les naïfs. Le cortège d’anecdotes qui retracent la vie de Kwinton a circulé à travers la ville, enflant d’année en année, s’alourdissant de la salive intéressée de ceux qui gagnent leur pain en parlant. Aujourd’hui, l’histoire est devenue aussi bigarrée que le marché qui se tient chaque samedi sur la place Dorée. Pas un commerçant n’oublie de vendre une anecdote avec sa marchandise. Il crache par terre et se signe, attestant ainsi que sa parole est pure. Puis il ajoute qu’elle est tombée de la bouche d’un père ou d’une grand-mère ayant vécu l’époque de Kwinton à San Perdido la bien nommée, dont les GI qui la quittèrent en 1999 disaient déjà qu’elle était le trou du cul du monde. Et c’est tellement vrai, qu’hormis les putes et les cigares, rien n’attire ici les touristes.
Mais pour Rafat, qui regarde chaque soir la lave du soleil couler dans l’océan en écoutant l’arthrite faire grincer ses doigts, cette exagération révèle l’enthousiasme d’une ville qui jusqu’alors n’avait pas enfanté de héros. Et qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour le rêve secret de tout un peuple ?
Si on prête à Kwinton des pouvoirs qu’il n’eut jamais, Rafat peut attester qu’il en possédait d’autres, effrayants, dont le commun des mortels est entièrement dépourvu. L’utilisation qu’il en fit est affaire de morale. Mais peut-on avoir une morale lorsqu’on vit à San Perdido, ville oubliée de Dieu, royaume du marché noir et de la prostitution ? Ici, on dit souvent qu’une journée, si belle soit-elle, finit toujours par s’obscurcir.
Depuis quatre-vingt-dix ans que Rafat observe le phénomène, chaque soir il crache par terre pour conjurer le sort et vivre un jour de plus. Parfois, au cœur de la nuit, il a la sensation que quelque chose le frôle, une caresse glacée fait tressaillir son vieux cuir engourdi. Il se dresse brusquement dans son lit, écoutant le silence avec une intensité douloureuse, persuadé que Kwinton va apparaître, laissant l’une de ses mains glisser hors de l’ombre pour lui signaler sa présence.
Mais rien.
Rafat retombe en soupirant sur l’oreiller tandis qu’en lui tournent ces mots: « C’est fini, maintenant. » »

À propos de l’auteur
Né en 1960 à Créteil, David Zukerman a été successivement ouvrier spécialisé, homme de ménage, plongeur, contrôleur dans un cinéma, membre d’un groupe de rock, comédien et metteur en scène. Pendant toutes ces années, il a également écrit une quinzaine de pièces de théâtre, dont certaines furent diffusées sur France Culture, et quatre romans qu’il n’a jamais voulu envoyer à des éditeurs. San Perdido est sa première publication. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Belle-Amie

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coup_de_coeur

En deux mots:
Georges Du Roy de Cantel, le «Bel-Ami» de Maupassant est de retour, avec l’ambition de grimper le plus haut possible l’échelle du pouvoir. Une ambition qui s’appuie sur ses réseaux politiques, dans la presse et l’économie, sans oublier les femmes. Qui vont œuvrer à sa grandeur et… à sa décadence.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De «Bel-Ami» à «Belle-Amie»

Harold Cobert relève haut la main le défi de nous offrir une suite au «Bel-Ami» de Maupassant. Avec les mêmes codes et un savoureux clin d’œil à l’œuvre originale, il réussit même le tour de force d’en faire un roman aux notes très actuelles.

Il y a sûrement de nombreuses définitions au mot «écrivain». L’une d’entre elle pourrait être la capacité à produire des œuvres dans un genre et dans un style très différent. Avec Belle-Amie Harold Cobert prouve avec maestria combien sa plume s’adapte à l’histoire qu’il nous propose. Ce roman historique, nous proposant une suite à Bel-Ami, vient en effet après La mésange et l’ogresse, l’enquête romanesque sur l’épouse de Michel Fourniret.
Il n’est certes pas nécessaire d’avoir lu Maupassant pour apprécier ce roman, mais cela ajoute encore un peu de piment à la chose. Car les allusions entre les deux livres sont nombreuses. Harold Cobert s’amuse même à nous raconter la publication en feuilleton de ce roman qui met en scène un héros proche du sien par un jeune écrivain du nom de Maupassant.
Il n’oublie pas non plus de résumer l’œuvre de ce dernier pour nous rafraîchir la mémoire: « Georges se demandait parfois quelle aurait été sa vie s’il n’était pas tombé sur son ancien compagnon de régiment ce soir-là; si, bien que l’ayant reconnu après un bref effort de mémoire, il n’avait pas allongé le pas pour aller frapper sur son épaule. C’était peut-être la seule fois qu’il avait agi sans calcul, à la hussarde, porté par la surprise improbable de rencontrer une connaissance dans ce grand désert d’hommes qu’est Paris; surtout lui, alors petit employé aux bureaux des chemins de fer du Nord à quinze cents francs par an, qui avait si peu de relations dans cette ville, à l’exception de ceux avec qui il travaillait, des quelques prostituées qu’il fréquentait, quand il voulait se donner l’illusion de mener la grande vie. Après, tout s’était enchaîné très vite: un dîner chez Charles et sa femme Madeleine le lendemain, où il était venu avec des habits d’occasion et bon marché, payés grâce à l’argent que lui avait donné la veille son ancien camarade; dès le surlendemain il commençait en tant que chroniqueur à La Vie française, le journal qu’il dirigeait désormais depuis une dizaine d’années. »
Comme dans la fable de la Fontaine, La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, les premiers succès de Georges Du Roy de Cantel ne font que faire croître son ambition. Lorsqu’on le retrouve, il gravit un échelon de plus en se faisant élire député de sa circonscription d’origine du côté de Rouen. Son but n’est pas de représenter ces «bouseux», mais d’occuper les bancs de l’Assemblée qui sont pour lui le lieu idéal pour les «petits arrangements d’intérêts bien consentis» et «d‘escroqueries, où la vanité la plus exacerbée le disputait à l’égoïsme le plus forcené» avant d’être un tremplin vers un poste de ministre.
Après lui avoir permis une élection triomphale, Siegfried lui promet des millions. Ce mystérieux homme d’affaires a, outre ses montages financiers plein de promesses, un argument irrésistible: sa sœur Salomé, femme aussi libre qu’entreprenante et qu’il n’aura de cesse de poursuivre de ses assiduités. Ne cherchez pas plus loin l’explication du titre. Dans cette version, les femmes prennent le pouvoir au moment où les hommes croient le détenir.
S’appuyant sur les deux scandales qui ont mis à mal la République en cette fin de XIXe siècle, celui dit des Décorations et celui du Canal de Panama, Harold Cobert nous offre à la fois un ouvrage très documenté et une histoire très moderne. Sans vouloir jouer ici l’antienne du «tous pourris», on est bien obligé de constater que les affaires et les scandales nourrissent aujourd’hui encore la suspicion vis à vis des politiques. Ce roman est l’un de mes coups de cœur de cette rentrée. Une petite merveille!

Belle-Amie
Harold Cobert
Éditions Les Escales
Roman
416 p., 19,90 €
EAN 9782365693776
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en Normandie, du côté de Rouen.

Quand?
L’action se situe à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Que diriez-vous de retrouver Georges Duroy, le fameux «Bel-Ami» de Maupassant? Comment va-t-il poursuivre sa fulgurante ascension après son fastueux mariage avec Suzanne à la Madeleine? Mettant ses pas dans ceux du maître, Harold Cobert livre une suite possible au chef d’œuvre de Maupassant.
Que diriez-vous de découvrir la suite de la formidable destinée et de l’irrésistible ascension de Georges Duroy, le héros de Bel-Ami de Maupassant? Va-t-il se lancer en politique comme le suggère la fin du roman? Si oui, à quel niveau de pouvoir va-t-il réussir à se hisser ? Et sur tout, à quel prix ? Après s’être immergé dans l’écriture du maître, Harold Cobert esquisse ici une variation sur une suite possible du chef-d’œuvre de Maupassant qui n’est pas sans nous rappeler une vengeance à la Monte-Cristo. En nous entraînant dans les combats politiques de la fin du XIXe siècle et dans les coulisses de l’Assemblée nationale, il propose une vision cruelle de la collusion entre journalisme, politique et finance. Un étrange miroir de notre époque.
«Un pari fou et totalement réussi. Un somptueux plaisir de lecture !» Tatiana de Rosnay.

Les critiques
Babelio
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Le Blog d’Eirenamg
La Bibliothèque de Delphine-Olympe 
Blog A l’ombre du noyer 
Blog Les livres d’Eve 


Bande-annonce de Belle-Amie d’Harold Cobert © Production Éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand le serveur déposa sur la nappe le petit plateau d’argent contenant la monnaie de l’addition, Georges Du Roy de Cantel le poussa sur le côté, signe de pourboire pour le personnel.
Il s’appuya contre le dossier de la banquette en cuir, prit son verre de cognac dans le creux de sa main, le fit tournoyer avec nonchalance pour le chauffer, frisa sa moustache avec un geste familier d’homme du monde puis but une longue rasade. L’alcool lui enflamma la gorge, sa chaleur réconfortante ruissela jusque dans son ventre. Il aimait cette brûlure ; comme le picotement âcre du tabac, elle lui rappelait qu’il avait un corps et qu’il était en vie.
Il laissa planer un regard évasif et circulaire sur la salle. Les boiseries essaimaient une obscurité grandissante malgré le jour encore accroché dans le soir d’été ; cette pénombre relevait la luminosité des lampes éclairant les tables où, lorsqu’ils se penchaient sur leurs assiettes, apparaissaient les visages des clients venus dîner dans cet établissement. La belle société se pressait ici pour la discrétion du lieu, pour sacrifier à l’usage particulier de cette comédie de mœurs tacite où l’on feint de ne reconnaître quiconque et de n’être reconnu par aucun. Georges Du Roy de Cantel goûtait avec une délectation intense d’appartenir à cette élite, il jouissait de surprendre les yeux de certaines femmes s’attachant une fraction de seconde de trop sur sa personne, trahissant la faiblesse qu’il continuait de leur inspirer.
Léon Clément, le député radical qui faisait trembler tous les ministres en exercice, tira un étui à cigares de son veston :
« Georges ? »
Du Roy se tourna vers lui :
« Merci, Léon. »
Clément interrogea le troisième convive :
« Paul ? »
Paul Friand, le chef de file des opportunistes à la Chambre des députés, se redressa et accepta en remerciant d’un hochement de tête busqué.
Léon Clément arborait une physionomie anguleuse malgré un crâne rond qui commençait à se dégarnir et un embonpoint naissant. Ses yeux noirs, légèrement rentrés dans leurs cavités, étaient vifs, gaillards, pénétrants. Une épaisse moustache s’enracinait sous ses narines et tombait de la commissure de ses lèvres jusqu’à son menton, conférant à son sourire un caractère plus large, franc, mais aussi féroce. Il était l’homme politique le plus redouté de France.
Originaire de Vendée, médecin, fils d’un médecin républicain farouchement athée, il avait le tempérament trempé dans la sauvagerie impérieuse de l’Atlantique. On craignait tout autant sa plume et sa langue que son épée et son pistolet. Sa plume, car il assassinait d’un billet ses adversaires dans les colonnes de son journal, Le Glaive, dont le nom seul montrait quelle vertu de la justice emportait son affection. Sa langue, car sa rhétorique affilée et sa voix de stentor ne comptaient plus le nombre de gouvernements renversés, roulés d’une épithète au pied de l’hémicycle, faits d’armes oratoires qui lui avaient valu son surnom de « tombeur des ministères ». Son épée et son pistolet, enfin, car ceux qui avaient osé attaquer sa personne, son honneur ou son patriotisme en avaient été quittes pour un duel dans les brumes laiteuses de l’aube dont il était toujours ressorti invaincu.
Paul Friand, quant à lui, était à l’image de son obédience politique : un physique moelleux de bon vivant, des joues charnues couvertes d’une barbe à la Victor Hugo, l’œil bleu malicieux et moqueur. Fils d’un avocat du Calvados, avocat lui-même, son allure débonnaire inspirait un sentiment de confiance instantané, donnait une impression de rondeur souple qu’augmentait sa voix grave imprégnée de bonne chère, de liqueurs et de tabac. Pourtant, derrière son aspect bonhomme se cachait un esprit calculateur, aiguisé, tranchant, dont les saillies verbales blessaient à mort quiconque en était la cible. Sa corpulence fleurait les gauloiseries des banquets républicains, elle dissimulait la vélocité cynique de ses opinions derrière des apparences de chat replet ; de ces chats qui restent immobiles sur un canapé ou au coin du feu, que l’on croit volontiers somnolents ou absents à la situation, mais dont le coup de griffe part sans crier gare si jamais on pénètre dans son espace vital sans y être invité.
Georges alluma les cigares de ses deux soutiens politiques. Les volutes de fumée serpentèrent un instant dans l’air, entremêlées avec leurs pensées silencieuses. Du Roy posa ses coudes sur la table :
Bon, nous sommes donc d’accord?»
Clément but une gorgée de son cognac et s’exclama :
« outre oui!»
Friand défit un bouton de son gilet :
« Ne négligez pas les marchés lorsque vous serez en campagne à Canteleu et à Rouen. Les petites gens sont la proie privilégiée de votre adversaire bonapartiste. »
Clément éclata d’un rire sonore qui fit se retourner une partie du restaurant :
« De La Barre est un pleutre de la pire espèce, Georges ne va en faire qu’une bouchée. Il est fort en gueule mais n’a rien dans le pantalon. Lorsque je me suis battu en duel avec lui l’année dernière, il tremblait comme une fille et appelait après sa mère!»
Friand leva un sourcil avec une expression dubitative :
«Restez sur vos gardes, Georges. Écoutez, serrez des mains, compatissez. La proximité, c’est la clef.»
Du Roy acquiesça :
«Trois ans que je laboure déjà le terrain, seul ou avec Suzanne, pour rappeler l’enfant du pays et faire oublier le patron de presse parisien. Espérons que cela aura porté ses fruits.»
Clément vida son verre d’un trait et conclut :
« Vous êtes prêt, toutes les conditions sont réunies pour votre victoire. »
Il s’étira et proposa :
«Messieurs, j’ai rendez-vous avec une danseuse des Folies Bergère et plusieurs de ses amies, vous vous joignez à moi »
Comme personne ne répondait, il ajouta :
«Friand, ne faites pas votre protestant, je vous sais amateur de jupons autant que moi, sinon plus ! Et puis ce ne sera pas la première fois que nous partagerons des danseuses ou des actrices…»
Friand sourit en signe d’acquiescement et de capitulation. Clément se tourna vers Du Roy :
«Vous en êtes?»
Georges rajusta le revers de sa redingote :
« Pas ce soir. J’ai construit toute ma campagne sur la probité, je ne peux décemment pas m’afficher dans ce lieu de perdition. En tout cas, pas tant que l’élection n’est pas passée. »
Clément se leva :
«Vous avez raison. Nous nous rattraperons après votre triomphe ! »
Il lui adressa un clin d’œil. Friand se leva à son tour. Les trois hommes échangèrent de chaleureuses poignées de main.
Alors qu’il tournait les talons, Clément se ravisa :
« Vous venez toujours demain, à la conférence de Lesseps?»
Du Roy confirma :
« Bien sûr ! Et comptez également sur moi pour venir avant à la Chambre vous voir mettre à mort le ministre des Affaires étrangères. »
Clément lui donna une tape amicale sur l’épaule:
« Ce nigaud de Rouaux, il va tomber de haut, faites-moi confiance. J’aurai quelqu’un à vous présenter à la grand-messe de Lesseps pour le Nicaragua, quelqu’un qui peut beaucoup vous aider dans vos projets. »
Il coiffa son chapeau et, suivi de Friand, quitta l’établissement sous les murmures des clients. »

Extraits
« Georges se demandait parfois quelle aurait été sa vie s’il n’était pas tombé sur son ancien compagnon de régiment ce soir-là; si, bien que l’ayant reconnu après un bref effort de mémoire, il n’avait pas allongé le pas pour aller frapper sur son épaule. C’était peut-être la seule fois qu’il avait agi sans calcul, à la hussarde, porté par la surprise improbable de rencontrer une connaissance dans ce grand désert d’hommes qu’est Paris; surtout lui, alors petit employé aux bureaux des chemins de fer du Nord à quinze cents francs par an, qui avait si peu de relations dans cette ville, à l’exception de ceux avec qui il travaillait, des quelques prostituées qu’il fréquentait, quand il voulait se donner l’illusion de mener la grande vie. Après, tout s’était enchaîné très vite: un dîner chez Charles et sa femme Madeleine le lendemain, où il était venu avec des habits d’occasion et bon marché, payés grâce à l’argent que lui avait donné la veille son ancien camarade; dès le surlendemain il commençait en tant que chroniqueur à La Vie française, le journal qu’il dirigeait désormais depuis une dizaine d’années. »

« En arrivant le jour dit à sept heures et demie chez les Forestier, au 17 rue Fontaine, il n’avait pas conscience à quel point cette soirée allait infléchir radicalement le cours de son destin, à quel point toutes les personnes nécessaires aux différents degrés de son ascension seraient présentes: Madeleine, qui lui apprendrait les rudiments du journalisme avant de devenir quelque temps sa femme après la mort de Charles; Virginie Walter, mariée au patron de La Vie française, aujourd’hui retirée dans un couvent près de Rouen, qui serait sa maîtresse et dont il épouserait ensuite la fille, sa femme actuelle et légitime; Clotilde de Marelle, sa première amante du monde, celle vers qui il reviendrait sans cesse, celle qu’il quitterait plusieurs fois pour mieux la reprendre, même après son mariage avec Suzanne.
Il regardait la coupole de l’Opéra, dont les statues jetaient des éclats dorés dans la nuit grandissante, les lustres éclairant le foyer et les coursives scintillaient timidement, des étoiles lointaines dans un ciel d’encre ; il pensa de nouveau : «Toutes les femmes sont des filles, il faut s’en servir et ne rien leur donner de soi», et il se remit à marcher en direction de la Madeleine.
Il passa sans s’arrêter devant le Café de la Paix où se pressait une foule aisée parmi laquelle il entrevit des visages d’hommes de lettres, de journalistes, de députés ; il n’avait pas envie d’interrompre sa flânerie ni sa rêverie et poursuivit sa route sur le boulevard des Capucines. Où serait-il sans ces quatre femmes à qui il devait une partie non négligeable de sa position actuelle? Serait-il monté aussi haut, et surtout aussi rapidement, sans elles? »

À propos de l’auteur
Harold Cobert est l’auteur de plusieurs romans, dont Un hiver avec Baudelaire (Héloïse d’Ormesson, 2009 ; Le Livre de Poche, 2011), L’Entrevue de Saint-Cloud (Héloïse d’Ormesson, 2010), Jim (Plon, 2014 ; Le Livre de poche, 2016) et La Mésange et l’ogresse (Plon, 2016 ; Points Seuil, 2017). (Source : Agence Anne & Arnaud)

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Grace l’intrépide

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En deux mots:
Grace est l’une des prostituées du Bois de Vincennes. Au fil de ce premier roman-enquête, le lecteur va découvrir son parcours depuis son Nigéria natal jusqu’au «Dark road» parisien. Une confession choc, un témoignage éclairant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Du Nigéria au Bois de Vincennes

En imaginant le témoignage de Grace Amarachi Uzoma, prostituée nigériane, Karine Miermont nous livre le résultat de trois années d’enquête. Une confession-choc, un livre bouleversant.

Comment une jeune fille de Benin City au Nigéria se retrouve prostituée à des milliers de kilomètres de là, dans une camionnette du Bois de Vincennes? C’est ce parcours, cette histoire qu’a voulu raconter Karine Miermont dans un premier roman-choc qui va nous ouvrir les yeux sur une réalité que nous tous tentons d’occulter.
Ce remarquable travail, fruit de cinq années d’enquête, commence par une rencontre lors d’un salon du livre. Gabrielle croise Karine Miermont. Au fil de la conversation, elle lui raconte ce qu’elle fait, comment et pourquoi elle a choisi d’aider les prostituées. Elle effectue des maraudes dans cette rue que les flics appellent le Dark road, où se concentre une bonne partie de la prostitution parisienne. Elle lui parle de ces femmes exploitées à quelques mètres de chez nous et, elle en est persuadée, dont on pourrait régler le problème avec une ferme volonté politique. Karine veut en savoir davantage et accepte d’accompagner Gabrielle. Au fil des semaines, elle parvient à se faire accepter par quelques filles et à recueillir les confidences de Grace Amarachi Uzoma, l’«héroïne» de ce roman.
Faisant alors alterner le récit et le témoignage, elle va nous dévoiler l’histoire, les réseaux, les trafics à travers le parcours de cette Nigériane.
Dans son pays les familles pauvres ont quasi intégré le fait de vendre un enfant pour pouvoir survivre, mais aussi pour pouvoir vivre plus à l’aise. « Très tôt ton corps ne t’appartient plus. Ta famille et les autres décident pour toi. »
Avec le soutien des églises, qui ont établi tout un rituel – une messe de purification, la scarification à la bouillie noire, et l’instauration d’une règle du silence – et la bienveillance des autorités – qui savent aussi tirer profit de ce trafic – les familles confient leur enfant à des réseaux mafieux très bien organisés.
Si elle échappe à la mort dans son long périple qui va la mener de Benin City à Paris, elle n’échappera ni à la violence, ni à la peur. Via la Lybie, carrefour de ce trafic d’êtres humains où on vend les humains aux enchères, où ils sont traités comme des marchandises et l’Italie, où d’autres passeurs prennent la relève – il faut bien traiter avec les mafias locales – elle arrive à Paris où une Mama est chargée de lui enseigner les rudiments de français, mais surtout de la surveiller et lui rappeler le montant de la dette contractée qu’il lui faudra désormais rembourser, passe après passe.
Pour elle, l’enfer continue. «Tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse. Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. » Grace est concentrée sur l’argent qu’il faut ramener, prend note de cette terrible comptabilité.
La solidarité entre filles est minime. C’est pourquoi Gabrielle joue un rôle essentiel dans l’histoire de Grace. «Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun.»
Tout bascule pourtant le jour où Gabrielle est agressée. C’est le tragique déclic pour Grace qui choisit de témoigner, qui entend sortir de cette spirale infernale.
Son dossier est alors confié à une avocate que l’on appellera Agathe. Cette dernière étudie l’histoire de la traite des humains, obtient des informations sur cet esclavagisme organisé cette fois par les africains. Et réussit à remonter les filières. On y voit la loi bafouée sans scrupule, on y voit les familles vendre un enfant pour «mieux» vivre, on y voit Boko Haram participer à ce trafic après s’être servi et contrôler 10% des recettes. On découvre qu’après la drogue et avant les armes, les êtres humains sont la seconde ressource de ces trafiquants.
Karine Miermont, qui porte cette histoire depuis des années, a réussi son pari. En refermant ce livre, notre regard sur la prostitution aura changé. On ne pourra plus affirmer qu’on ne savait pas.

Grace l’intrépide
Karine Miermont
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782072796487
Paru le 10 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, notamment du côté du Bois de Vincennes et à Asnières, mais on y suit aussi le parcours de Grace depuis le Nigéria, à Benin City, en passant par Sebha, Agadez, Tripoli, Castel Volturno, Padoue.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Mystérieuse cette femme éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine habillée d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, suspendue dans l’image, légèrement surélevée car posée dans l’espace de l’habitacle de chaque camion. Succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette Route de la Pyramide, succession de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.»

Ce premier roman, construit autour d’une enquête, est le fruit de cinq années de recherches. C’est le roman de Grace, prostituée nigériane du bois de Vincennes. Sa route d’exil à travers l’Afrique et la Méditerranée, l’enfer de son quotidien, l’organisation du proxénétisme, des filles entre elles, la violence, la peine, et pourtant la joie…
Le parcours et la voix de cette jeune femme lumineuse, si courageuse, sont de ceux qui marquent définitivement nos consciences de citoyens et d’humains.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog de Fabien Ribery

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Une reine.
L’histoire pourrait commencer comme ça.
Cette femme longue, déliée, une liane.
Grace l’intrépide
Chausse ses sandales, marche dans la ville, marche dans le Bois,
Grace, quelques milliers de mètres entre toi et moi,
Porte Dorée le jour, bois de Vincennes la nuit,
Il avait fallu s’approcher d’elle.

Les flics les connaissent, toutes ces filles intrépides comme Grace. Ils connaissent leurs endroits, ils connaissent leurs chemins, leurs horaires. Les hommes les connaissent. Ils savent les lieux les plus tranquilles, là où elles sont nombreuses, abritées dans des camionnettes alignées les unes derrière les autres dans une rue sans éclairage du bois de Vincennes, cette rue que les flics appellent la Dark Road. Chaque jour les filles rejoignent la file des camions régulièrement déplacés pour ne pas être enlevés par la fourrière, régulièrement garés dans la même rue en prenant soin de laisser un espace libre entre chaque véhicule, la place pour une ou deux voitures qui pourront stationner le temps d’une passe ou d’une nuit. L’avant de chaque camionnette est éclairé par une lanterne pour dire il y a quelqu’un, pour dire je travaille ou plutôt nous travaillons car le plus souvent elles sont deux ou trois par camion, une à l’avant dans l’habitacle vitré, une à l’arrière dans la chambre simulée, une dehors et qui marche. L’avant du camion c’est la vitrine, une vitrine lumineuse, un décor de cinéma. La lumière floue diffusée par la lampe-tempête accrochée au rétroviseur crée le mystère et la beauté. Mystérieuse cette femme éclairée par le halo de la combustion de la mèche imprégnée de pétrole, femme aux cheveux sans attaches ou tressés, ondulés ou très lisses, vaporeux ou plaqués, mystérieuse cette femme que l’on devine, que l’on ne voit pas tout à fait tout en ne voyant qu’elle au milieu de l’obscurité. Elle éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine couverte d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, filles éclairées qui surgissent de la nuit, suspendues dans l’image, légèrement surélevées car posées dans l’espace de l’habitacle de chaque camion, succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette route de la Pyramide, cortège de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.
Belles, dignes, ces femmes. Triste beauté, redoutable, subie, mais une beauté.
Celles qui marchent, les marcheuses comme les décrivent justement les flics de la Brigade de répression du proxénétisme, ont leurs trajets, le long des véhicules, un peu plus loin vers le carrefour, tout près aussi, juste derrière l’enfilade des camions et des voitures, à la lisière du bois qui devient chambre quand celle du camion est déjà occupée, ou quand la fille n’a pas loué sa place.
Ce n’est pas ce que préfère Grace, marcher là, marcher les jambes nues, les bras nus, presque nue tout entière sauf l’hiver, exposée aux voitures qui vont et viennent, passent, frôlent, s’arrêtent, peau et chair à la merci des carrosseries et des hommes, à la merci d’un timbré qui pourrait déquiller l’une ou l’autre, jouer aux quilles avec les filles puis détaler comme ce dingue il y a trois ans.
Grace n’y pense pas trop, juste l’image lui vient de temps en temps, comme lui reviennent les images de la cérémonie au Nigeria il y a deux ans. Pourtant c’est dans le Bois que Grace se sent le plus en sécurité pour travailler, elle dit : « Moi je veux pas aller chez les gens, je sais pas ce qui peut se passer, Ô ! »
Elle s’appelle Grace, prononcez greïsse. Le Nigeria est une ancienne colonie et l’anglais est devenu la langue officielle, une langue commune pratique permettant à des centaines d’ethnies de se comprendre à peu près, et de former peut-être un seul pays. Au bois de Vincennes elles sont presque toutes nigérianes, et toutes portent un prénom anglais, Tracy, Favor, Peace, Rose, Joy, Beauty, Mercy, Margaret, Gift, Kate, Queen, Happy, Sharon, Destiny, Princess, Grace. »

Extraits
« Finalement, je renonçai à comprendre l’ensemble de la situation, comme quelqu’un qui tenterait de saisir le tout, la totalité d’un réel cruel, comme quelqu’un qui réfléchirait à des solutions pour éradiquer le problème. Non, c’était trop vaste et les intérêts trop nombreux, la traite de ces femmes nigérianes n’était qu’une facette d’un phénomène encore plus étendu, car dans beaucoup d’endroits les corps les plus vulnérables étaient utilisés comme des produits ou des objets que l’on vend avec le maximum de plus-value, le maximum de marge, corps vendus pour le sexe, pour les organes aussi. Corps vendus comme des machines que l’on fait fonctionner pour travailler, baiser, soigner. L’exploitation des corps semblait en expansion partout ; en 2015 l’Organisation internationale du travail estimait à 21 millions les victimes du travail forcé, dont 5 millions pour la prostitution. »

« Un jour de Grace c’est un jour comme un autre, tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse.
Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. »

« Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun. On n’en revient pas, nous, on les prenait un peu pour des fous la police, la justice, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, c’est incroyable tout ça pour nous, KWÂ! Je leur ai dit: ce que vous avez fait, personne ne l’aurait fait pour moi au Nigeria! J’ai mis du temps à comprendre comment ça fonctionnait la France, ô! Maintenant je sais à peu près. J’ai obtenu l’asile, un permis de séjour longue durée. Ce qui me fait rire ici, c’est qu’il y a des gens qui se comportent comme si la France était une dictature, ou un État désordonné et bien pourri comme le Nigéria… »

À propos de l’auteur
Karine Miermont est née à Romans-sur-Isère, le 2 janvier 1965. Elle a grandi près de Perpignan et l’Espagne, puis étudié à Toulouse puis à Paris.
Longtemps productrice pour la télévision au sein de la société Gédéon, elle a travaillé avec des auteurs, des réalisateurs, des graphistes, des musiciens, sur le contenu et la mise en forme de programmes, magazines ou documentaires, et de chaînes de télévision. Elle a ensuite créé sa propre structure de production, View, puis est devenue free-lance pour se consacrer à la direction artistique pour la télévision et l’internet. Elle a notamment orchestré le changement de la Cinquième en France 5. Elle a écrit une série documentaire sur l’approche des arts visuels par les enfants, Allons voir, en a réalisé le premier épisode pour France 5 et le Centre Pompidou. Puis elle a quitté l’audiovisuel pour écrire et s’occuper d’une forêt dans les Vosges.
Elle vit à Paris. Après le récit L’année du chat, Grace l’intrépide est son premier roman. (Source : Éditions du Seuil)

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