Le Printemps des Maudits

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En deux mots
Par un soir d’orage un cavalier est recueilli par une famille de métayers. Ce messager du roi arrive à la veille du massacre des vaudois, ces exilés venus repeupler le Luberon et considérés comme hérétiques. Il va assister, impuissant, à la semaine sanglante.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La semaine qui ensanglanta le Luberon

Jean Contrucci a retrouvé un épisode oublié de notre Histoire, le massacre des «hérétiques» installés dans le Luberon après la Guerre de cent ans. L’occasion d’un formidable roman, mais aussi d’une réflexion sur les guerres menées au nom de la religion.

Il serait aisé de résumer ce roman en soulignant qu’il retrace l’un des épisodes les plus sanglants de notre histoire, le massacre des vaudois installés dans le Luberon durant la semaine sanglante d’avril 1545. Un quasi-génocide menée conjointement par les forces royales, l’armée du pape et les troupes provençales menées par Jean Maynier, baron d’Oppède et qui fera 3000 morts parmi ses «hérétiques» qui avaient choisi la Réforme.
Sauf qu’un tel résumé ne reflète pas le plaisir que l’on prend à lire Le Printemps des Maudits, sa trame romanesque parfaitement construite, le bruit et la fureur, le sang et les larmes sur lesquels repose cette histoire, à l’image de la scène d’ouverture, dantesque. Une nuit d’orage, alors que la famille rassemblée dans une petite masure est déjà sur les nerfs, une ombre se profile et des coups sont assenés sur la porte. L’homme qui a bravé les intempéries vient s’effondrer sur le sol, blessé au front.
Recueilli et soigné, il va se présenter et expliquer sa présence en Luberon. Arnaud de Montignac, capitaine aux gardes de Marguerite de Navarre, et chargé d’un message à l’intention du seigneur d’Allen, message que son valet transporte et qu’il lui faut retrouver. Après quelques péripéties, il parviendra à remplir sa mission. Mais ce qu’il apprend alors va l’inquiéter au plus haut point. La clémence jusque-là accordée aux vaudois par François Ier était remise en cause par le baron d’Oppède
qui s’était juré «de guérir ce pays infecté d’hérésie à la façon des chirurgiens quand ils curent une plaie». Et la convocation du Parlement par ce dernier ajoutait encore à la tension. Arnaud aurait volontiers conté fleurette à Isabelle, la fille de Martin Jaume, le métayer qui l’avait soigné qu’il avait retrouvé lorsque cette dernière livrait le linge du seigneur d’Allen, mais le jeune capitaine philosophe a compris que «la vie des hommes n’était faite que de brefs moments de grâce, bien vite effacés par d’inévitables tragédies». Une tragédie que l’édit de Mérindol va sceller.
Arnaud va alors tenter de sauver les vaudois, leur conseillant de fuir au plus vite. Mais ces derniers, fiers de leur foi et des terres qu’ils ont mis en valeur, refusent ce conseil. Jaume, sa femme et sa fille, comme les autres, croient que leur honnêteté et leur droiture les protègent. Mais dès le lendemain la tuerie commence, au grand désespoir d’Arnaud et du seigneur d’Allen.
Jean Contrucci s’est beaucoup documenté pour retracer ces massacres. Aux personnages de fiction, il a pris soin de mêler véritables acteurs de cette tragédie, retrouvant faits et lieux, dénichant des documents qu’il a habilement intégré au roman (voir ci-dessous la liste des personnages). Dans la même veine que ses romans historiques, à commencer par La Ville des tempêtes, qui se déroule en 1595, on retrouve aussi ici le sens de l’intrigue qui a fait le succès de sa série des Nouveaux mystères de Marseille et cette façon propre à l’auteur de ferrer son lecteur.
N’oublions pas non plus la belle leçon qui nous est ici offerte en constatant que jusqu’à notre XXIe siècle, avec la tentative d’instauration d’un état islamique, les guerres de religion se sont poursuivies. Les pessimistes diront que c’est bien la preuve que l’humanité n’a rien appris et que la permanence de ces combats est désespérer du genre humain. Les optimistes y verront au contraire la lumière dans les ténèbres, l’émergence d’hommes de bonne volonté et le besoin impératif de combattre l’obscurantisme. C’est de leur côté que je me range et que je vous encourage à lire et faire lire Le Printemps des Maudits !

La liste des personnages
Personnages de fiction
Arnaud de Montignac, jeune capitaine gascon aux gardes de la reine Marguerite de Navarre, sœur aînée du roi
François Ier, venu en Provence sur ses ordres pour enquêter sur la répression qui se prépare contre des paysans suspects d’hérésie vaudoise et luthérienne.
Jacquet, valet du capitaine.
Jacques II de Renaud, seigneur d’Allen (aujourd’hui Alleins, commune au nord-est de Salon-de-Provence), mentor et informateur d’Arnaud de Montignac. L’existence de ce gentilhomme est historiquement attestée, mais il est traité ici comme un personnage romanesque.
Blanche d’Urre de Saint-Martin, jeune épouse du seigneur d’Allen.
Margaux, cuisinière au château d’Allen.
Martin Jaume et sa femme Élise, paysans vaudois, métayers sur le fief du seigneur d’Allen.
Isabelle Jaume, seize ans, leur fille unique, amoureuse d’Arnaud de Montignac.
Claudius, leur valet.
Henri Chabert et sa femme Marthe, paysans catholiques voisins de Martin Jaume.
Michel de Nostredame, médecin et devin.
Boumian, chien berger de Crau appartenant à Martin Jaume ;
Artus, cheval navarrin du capitaine de Montignac ; Pernette, mule du valet Jacquet ; Clopin, mulet de Martin Jaume ; Chardon (et sa charrette), âne d’Isabelle Jaume.

Personnages historiques
Pierre Valdo (ou Vaudès), ancien bourgeois lyonnais, fondateur vers les années 1200 de la secte des Pauvres de Lyon, qui entendait revenir à la pureté évangélique en réaction aux dérives de l’Église. Condamné pour hérésie par le pape Innocent II au concile de Latran (1215). Ses disciples furent appelés « vaudois ».
*
Jean Maynier, baron d’Oppède, président du Parlement de Provence depuis 1543 et lieutenant général du roi en 1545 en l’absence du comte de Grignan, gouverneur de Provence, ce qui donne à ce magistrat un pouvoir militaire pour conduire la répression de l’hérésie vaudoise.
Famille d’Oppède
Anne Maynier d’Oppède, fille aînée du baron, épouse de François de Pérussis, seigneur de Lauris.
Claire Maynier d’Oppède, fille cadette du baron, épouse d’Antoine de Glandevès, seigneur de Pourrières.
Mérite de Trivulce, dame de Cental, farouche adversaire du baron d’Oppède, elle parviendra à le faire traîner en justice. Fille unique du condottiere italien Gian Giacomo Trivulzio. Au service de François Ier, celui-ci conduisait l’avant-garde française lors de la victoire de Marignan. Par son mariage avec Louis de Bouliers (Bollieri, en Piémont), Mérite devint dame (équivalent féminin de seigneur) de
Demonte et Centallo, en Piémont. En Provence on l’appelle simplement la dame de Cental. À la mort de son fils Antoine (1537), elle devint tutrice de son petit-fils, Jean-Louis Nicolas de Bouliers (treize ans à l’époque) seigneur de La Tour-d’Aigues et de la vallée d’Aigues.
Blanche de Lévis, dame de Lourmarin, veuve de Louis d’Agoult, mère de François d’Agoult, baron de Sault.
*
Les seigneurs et leurs fiefs
Louis Adhémar de Grignan, gouverneur de Provence de 1541 à 1547 (en mission dans le Saint-Empire romain germanique durant la semaine de répression de l’hérésie).
Pierre de Sazo, seigneur de Goult.
François de Simiane, seigneur de Lacoste.
Jean d’Ancézune, seigneur de Cabrières-du-Comtat (aujourd’hui Cabrières-d’Avignon).
Gaspard de Forbin, seigneur de Villelaure, La Roqued’Anthéron et Genson (aujourd’hui Saint-Estève-Janson), neveu du baron d’Oppède.
François de Pérussis, seigneur de Lauris, gendre du baron d’Oppède.
Antoine de Glandevès, seigneur de Pourrières, gendre du baron d’Oppède.
Pierre du Pont, seigneur de Goult, tué par Eustache Marron (voir ce nom).
*
Les prélats
Paul III, Farnèse, pape de 1534 à 1549.
Cardinal François de Tournon, ex-évêque d’Embrun, très impliqué dans la persécution de l’hérésie vaudoise, devenu le principal conseiller de François Ier en matière de politique religieuse, notamment.
Mgr Antoine Philholi (ou Filholi), archevêque d’Aix.
Mgr Jean Ferrier, archevêque d’Arles.
Mgr Pierre Ghinucci, évêque de Cavaillon.
Mgr Jacques Sadolet, évêque de Carpentras.
Mgr Antonio Trivulzio, vice-légat du pape en Avignon.
Jean de Roma, inquisiteur de l’ordre des jacobins (dominicains), connu pour sa cruauté envers les vaudois.
*
Les hommes de guerre
Antoine Escalin des Aimars, baron de La Garde-Adhémar, dit capitaine Polin, amiral de l’armée de mer du Levant du roi, commandant les forces royales surnommées les vieilles bandes du Piémont, après la victoire de Cérisoles sur les troupes de Charles Quint (avril 1544), qui mit fin aux guerres d’Italie.
Capitaine Vaujouine (ou Vaugines), très actif dans la répression de l’hérésie vaudoise.
Capitaine de Redortiers, commandant les troupes de Provence au siège de Cabrières.
Capitaine de Miolans, commandant les troupes pontificales au siège de Cabrières.
Pierre Strozzi, chef d’escadre des galères royales à Marseille.
*
Les rebelles
Colin Pellenc, meunier au Plan d’Apt, brûlé vif pour hérésie en 1540.
Eustache Serre, dit Marron (ou Marrò), chef des insurgés de Cabrières-du-Comtat. Ses compagnons avaient pour noms ou surnoms Chausses de Cuir, Guillaume Serre, Gambi de la Bouraque, Colin Bouch, Colin Cuiller, Roland de Ménerbes, Maistre Arnould.
*
Les hommes de loi et de justice
Barthélémy de Chassanée, président du Parlement de Provence au moment de la publication de l’édit de Mérindol (1540).
Guillaume Garçonnet, président du Parlement de Provence de 1541 à 1543.
François de La Font, Bernard de Badet, Honoré de Tributiis, commissaires chargés du procès-verbal de l’exécution de l’arrêt de Mérindol durant la répression de l’hérésie vaudoise en Luberon (12-18 avril 1545).
Philippe Courtin, huissier au Parlement de Provence.
*
Jean Coctel, président du tribunal au procès de 1551.
Jacques Aubéry, avocat au Parlement de Paris, avocat général au procès (1551) intenté aux responsables de la répression de l’hérésie vaudoise en Luberon.
*
Les manants et les gueux
André Maynard, bayle de Mérindol.
Jenon Romane, syndic de Mérindol.
Michelin Maynard, syndic de Mérindol.
Maurice Blanc, valet du bayle de Mérindol, fusillé à l’arquebuse.
Louis de Pierre, bayle de Lourmarin.
Monet Rey, syndic de Lourmarin.
Jean Cavalier, dit Compier, habitant de Lourmarin.
Barthélémy Millard, habitant de Lourmarin.
*
À la cour du roi de France
Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre, sœur aînée de François Ier, veuve d’Henri d’Albret, roi de Navarre, grand-mère d’Henri IV.
François de Tournon (voir Les prélats), diplomate et homme d’État, farouche contempteur des vaudois, le cardinal avait négocié la libération de François Ier auprès de Charles Quint après le désastre de Pavie (1525). C’est lui qui conseilla au roi de «laver ses péchés dans le sang des vaudois».
Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, favorite de François Ier.
Diane de Poitiers, favorite du roi Henri II, fils de François Ier.
Piero Gelido, trésorier du Comtat Venaissin, représentant du légat du pape en Avignon.
*
Charles, duc d’Orléans, poète, grand-oncle de François Ier.

Le Printemps des Maudits
Jean Contrucci
Éditions Hervé Chopin
Roman
348 p., 19 €
EAN 9782357205949
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement au pied du massif du Luberon.

Quand?
L’action se déroule en 1545.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avril 1545, quinze ans avant les guerres de religion, l’enfer en Luberon.
Par un soir de tempête, un jeune homme épuisé et blessé surgit dans la bastide d’un paysan. C’est Arnaud de Montignac, capitaine aux gardes de Marguerite de Navarre. La sœur de François Ier l’envoie auprès d’un seigneur ami pour s’informer de ce qui se trame sur les bords de Durance. Trois armées en ordre de bataille, celle du roi de France, les troupes pontificales et les forces provençales, s’apprêtent à fondre sur le pays pour en chasser des paysans condamnés pour hérésie. Les «vaudois» du Luberon, disciples de Pierre Valdo, à qui ils doivent leur nom, vont subir une véritable croisade, quinze ans avant les guerres de Religion. Au terme d’une semaine sanglante, neuf villages seront détruits, dix-huit autres pillés, trois mille paysans massacrés ou envoyés aux galères, leurs femmes violées et leurs enfants vendus, le pays dévasté pour longtemps.
Sur cet épisode tragique délaissé par la grande Histoire, Le Printemps des maudits, avec son lot d’intrigues, de combats, de chevauchées et d’amours en péril, retrouve la saveur des romans de cape et d’épée chers à Alexandre Dumas.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RCF (Christophe Robert reçoit Jean Contrucci)
Blog Fiches livres
Podcast Radio Judaica
Blog Le Dit des Mots (François Cardinali)

Les premières pages du livre
Voyez la grande offense
Faite par les meschans
Au pays de Provence
Contre les innocens
Car ils ont mis à mort
Les chrétiens à grand tort

Entrés dans Cabrières
Pour la prendre et piller
Fille, femme et chambrière
Pour forcer et violer
Et meurtrir les enfans
Qui n’avaient pas trois ans

À mainte femme enceinte
Le ventre ils ont fendu
Sans avoir de Dieu crainte
Les enfans ont pendu
Qui n’avaient par trois mois
Au bout de leurs harnois

Ces malheureux infâmes
Plus que chiens enragez
Les hommes et les femmes,
Tant les jeunes qu’âgéz
Ils les ont tous défaicts
Ces malheureux infaicts
Complainte anonyme

Avertissement au lecteur, pour y voir clair dans une histoire compliquée.
Du 12 au 18 avril 1545, l’armée royale descendue du Piémont, les forces de Provence rameutées par le Parlement d’Aix et les troupes papales venues du Comtat Venaissin s’accordèrent pour déferler « en ordre de bataille et à enseignes déployées » sur les villages au pied du massif du Luberon et y massacrer des milliers de paysans qui étaient venus jadis – avec l’accord des seigneurs désireux d’accroître leurs revenus – repeupler ces terres, en rebâtir les villages et remettre en culture les fiefs ravagés par la guerre de Cent Ans.
Cette croisade génocidaire, conduite durant une semaine avec une violence et une cruauté inouïes, qui mobilisa cinq mille hommes et fit trois mille morts, annonce avec presque vingt ans d’avance les guerres de Religion qui ensanglanteront durablement le royaume.
La raison? Nombre de ces paysans, arrivés le plus souvent des Alpes, du Piémont et du Dauphiné, étaient porteurs de ce que l’Église qualifiait depuis trois siècles d’hérésie vaudoise. Ils étaient les lointains disciples d’un certain Pierre Valdo, riche bourgeois lyonnais qui, vers les années 1200, s’était dépouillé de tous ses biens pour revenir à la pureté du message évangélique. Il prônait la pauvreté et contestait les dérives et les abus de l’Église romaine. Les Pauvres de Lyon (premier nom de la secte vaudoise) persécutés et déclarés hérétiques par le pape Innocent II, avaient essaimé notamment dans les Alpes françaises et italiennes. En revenant s’installer dans la plaine de Durance au pied du massif du Luberon et dans le Comtat, ces montagnards devenus agriculteurs « importèrent » l’hérésie vaudoise en Provence. Ils y suivaient dans la discrétion leur foi et ses principes : refus du purgatoire, du culte des saints et de la Vierge Marie, prétention à lire l’Évangile en langue vulgaire sans le secours des clercs et rejet des sacrements administrés par des prêtres jugés indignes de leur sacerdoce. Pour cela, ils recouraient à leur propre clergé de prêcheurs itinérants venant les visiter «à domicile».
Cette obstination leur avait valu, dès leur arrivée en Provence, les foudres de l’Inquisition, mais «l’hérésie» était plus ou moins tolérée dès qu’il ne s’agissait que de paysans jugés «dévoyés de la vraie foi». On en brûlait quelques-uns, de temps à autre, pour le principe et l’exemple, mais on appréciait leur force de travail et les taxes qu’ils rapportaient à leurs seigneurs.
Les choses se gâtèrent quand, las d’être persécutés, les vaudois, croyant se mettre à l’abri, adhérèrent aux idées de la Réforme initiée par Luther. Alors, pour l’Église et ses servants clercs ou laïcs, il ne s’agissait plus de quelques paysans égarés «malsentants de la foi», mais d’une dissidence menaçant l’unité religieuse et physique du royaume en raison de leurs relations avec le monde protestant et ses princes.
Le 18 novembre 1540, en réaction à la rébellion de paysans suspectés d’hérésie – suite à la condamnation au bûcher de deux d’entre eux – le Parlement de Provence publia un édit condamnant « ceux de Mérindol » (une vingtaine de personnes), « tenant sectes vaudoises et luthériennes » qui ne s’étaient pas présentés devant lui pour abjurer, à être «brûsléz et ars tout vifs».
Pourtant, pendant cinq années, suite aux errements de François Ier qui ne cessa d’annuler ses lettres d’exécution par des lettres de grâce, l’édit de Mérindol resta lettre morte.
Que s’est-il donc passé en avril 1545 pour que tout à coup l’apocalypse s’abatte sur le Luberon et le Comtat? Une convergence de causes politico-religieuses qu’il serait fastidieux de détailler ici, mais que concentre entre ses mains celui qui fut le bourreau des vaudois du Luberon: Jean Maynier, baron d’Oppède. Il détient alors le pouvoir judiciaire, en tant que premier président du Parlement de Provence. En l’absence du gouverneur de Provence, en mission à l’étranger, il détient aussi le pouvoir militaire, ce qui lui permet d’avoir l’appui de l’armée royale, l’autorise à convoquer le ban et l’arrière-ban des forces provençales, et il a suffisamment d’alliés à la cour de France et dans le Comtat pour organiser une opération militaire d’envergure, conjointe avec les forces papales, visant à « la totale extirpation desdits vaudois et luthériens de ces lieux infectés d’hérésie ». D’autant que le baron d’Oppède a obtenu de l’ordre d’exécution signé par le roi que l’édit de Mérindol soit considérablement aggravé et étendu « aux lieux circonvoisins ».
C’est cette histoire tragique et forte que vous allez découvrir ici, par les yeux du jeune capitaine gascon Arnaud de Montignac venu enquêter sur place, qui en est le témoin principal.

5 avril 1545, en début de soirée
Dehors, la tempête redoublait.
Avril est souvent cruel en Provence. On croit le printemps installé, les arbres se poudrent de fleurs, la campagne enfile sa tunique vert tendre, mais que la chavane ouvre les cataractes du ciel et on a un avant-goût du Déluge. En quelques heures, elle gâte les récoltes et les fruits attendus, gâche des mois de travail acharné et ruine tout espoir d’arracher son pain à la terre avare.
À chaque coup de tonnerre le cœur d’Isabelle s’emballait. Allongée sur sa couche dans la pièce obscure qui lui servait de chambre, au premier étage de la bastide, la jeune fille pelotonnée sous sa couverture de laine grossière fermait les yeux à s’en faire mal. L’éclair, passé par la lucarne à la tête du lit, lui transperçait les paupières de son éclat, précédant de peu le fracas du tonnerre venu des cieux déchaînés.
Comme si le Bon Dieu avait décidé ce soir d’ensevelir les hommes sous les décombres de son paradis.
Cela durait depuis la tombée du jour, sans une seconde de répit. Des hauts du Luberon, décapités par les nuées noires, cascadaient des torrents furibonds venus grossir les flots boueux chargés des bois morts arrachés à ses rives par la Durance, lancée comme une folle vers ses épousailles avec le Rhône.
Perchée sur une butte à l’entrée du vallon de Fenouillet, entre La Roque-d’Anthéron et Valbonnette, La Crémade tremblait sur ses fondations. Les vagues de pluie mêlées de grêle crépitaient sur les tuiles rondes de la vieille bastide.
Le bruit était assourdissant. Sous les assauts furieux du vent, les poutres faîtières de la charpente craquaient comme les mâtures d’un voilier dans la tempête.
Dans la remise, à droite du bâtiment principal, les bêtes affolées bêlaient, meuglaient, bottaient contre les cloisons de bois de l’étable. Même Boumian – un grand berger de Crau noir et hirsute, capable de briser l’échine du loup quand il rôdait trop près du troupeau – n’en menait pas large, le museau entre les pattes, allongé aux pieds de son maître.
Dans la grande cuisine où fumait une flambée mourante, Martin Jaume, qu’on appelait Le Mestre, avait rallumé les trois chandelles posées sur la table encore encombrée des reliefs du repas. Planté au milieu de la pièce commune, tel un capitaine debout sur le pont balayé par les lames, son visage embroussaillé de poils gris levé vers le plafond, il écoutait gémir sa maison, les sens en alerte, attentif à tous les bruits qui en provenaient.
Dès les premiers signes de la tourmente à venir, le métayer avait quitté sa couche. Il avait remis ses chausses et ses grosses galoches aux semelles cloutées, avait fait trembler de son pas lourd les marches de bois qui menaient au rez-de-chaussée et gagné la vaste salle où se dressait la table familiale, flanquée de ses bancs et de ses coffres à linge ou à vaisselle. Depuis, droit comme un cyprès, il n’avait plus bougé : il écoutait la colère divine et tentait d’en déchiffrer la raison. Par sa seule présence, il voulait rassurer tout son monde, bêtes et gens, et même les pierres de la maison sortie de ses grosses mains de paysan. Il montrait à l’orage qu’il ne craignait pas de l’affronter face à face. L’air de dire à chacun: «Tenez bon. Vous ne risquez rien,
puisque je suis là.»
Avant de descendre, Jaume avait contemplé Élise, sa femme, agenouillée dans sa longue chemise de nuit. Sans reprendre souffle, elle marmonnait des patenôtres au pied du lit conjugal. Il l’avait rembarrée avec un haussement d’épaule:
— Cesse donc, avec ces bêtises de papiste ! Tu crois que le Bon Dieu ne sait pas ce qu’il fait ? As-tu oublié la promesse de l’Éternel à Moïse devant la Terre promise? «Je donnerai à votre pays la pluie en son temps et tu
recueilleras ton blé.»
Ce rappel ne rassurait pas la malheureuse Élise. Un œuf à la main, consacré le jour de la Sainte-Claire par le curé de Lauris, elle enchaînait en bredouillant ses invocations à la bienheureuse, réputée pour savoir chasser les nuages. Sainte Claire, éloigne le tonnerre et calme les éclairs, Amen.
Rien à faire: ni le défi du Mestre, ni les invocations de sa femme ne faisaient reculer la pluie. Dieu semblait devenu insensible aux plaintes de Sa créature. Jaume jura sourdement entre ses dents. Il pensait aux jeunes pousses de seigle à peine sorties de terre et déjà hachées par les grêlons, ensevelies sous la boue, et aux jeunes fleurs fragiles de ses oliviers qui venaient d’apparaître à l’aisselle des feuilles. Avec quoi payer la tasque, cette redevance au seigneur, qui la calcule en fonction de la récolte? Le seigneur Renaud d’Allen, qui lui louait ses terres, avait beau être l’un des plus généreux, des plus compréhensifs aux peines de ses métayers parmi les seigneurs du val de Durance, il faudrait multiplier les corvées pour compenser la dette à venir. Avec quels bras ? Dieu lui avait repris ses trois fils, lui faisant la grâce de n’épargner que sa fille…
À la lueur de l’éclair qui révéla le paysage comme en plein jour, Le Mestre jeta un coup d’œil par la fenêtre vers le champ en contrebas de la bastide, ruisselant à gros
bouillons vers la rivière. Les peupliers en bordure du cours d’eau s’agitaient comme une procession de possédés frappés par la danse de Saint-Guy. Il lui sembla voir quelque chose bouger, dans l’ombre des arbres. Une forme sombre se déplaçait avec peine, en zigzaguant. Un animal affolé sans doute, aucun être humain doué de raison ne se serait risqué dehors par un temps pareil.
La nuit noire retomba comme un rideau, laissant Jaume ébloui. Le Mestre avait fermé les yeux par réflexe en détournant son regard vers la table. Quand il les rouvrit, il fut surpris par une forme blanche, dressée immobile au pied de l’escalier venant de l’étage, une chandelle à la main. Boumian était à ses pieds, tremblant comme un chiot de l’année.
— Que fais-tu là, fille ? gronda le paysan en forçant la voix pour dominer le tintamarre des éléments déchaînés. Isabelle, dans sa longue chemise de nuit fermée au col par une aiguillette, un bonnet rond noué au menton sur ses cheveux dorés qui cascadaient jusqu’aux épaules, avec ses bras croisés sur sa poitrine, ressemblait à une statue de sainte dans sa niche. À ceci près qu’elle grelotait des pieds à la tête.
— J’ai peur, père. Et j’ai froid. Des tuiles ont bougé. L’eau vient jusque sur le pied de ma couche.
— J’irai voir ça demain, grogna Le Mestre. Ce temps-là dure pas, ici. Dieu ne va pas gaspiller toute Son eau rien qu’avec nous autres. Il Lui en faut pour ailleurs. Partout où les hommes travaillent la terre. Remonte te coucher, Isa. Comme elle n’avait pas l’air de vouloir bouger, le père haussa le ton :
— Allez, zou ! Que tu vas m’attraper froid pour de bon, à pieds nus, comme ça ! Fourre-toi sous ton lit, l’orage viendra pas t’y chercher.
Comme pour contredire le métayer, une série d’éclairs fulgurèrent, illuminant longuement la pièce, aussitôt suivis d’une formidable détonation : la foudre était tombée tout près de La Crémade. Isabelle, lâchant sa chandelle, poussa un cri d’horreur. Ses yeux sombres exorbités, ses traits figés, sa bouche ouverte disaient autant que sa voix sa frayeur. Jaume s’avança vers sa fille. Il cherchait son regard pour la rassurer. Mais ce n’était pas son père qu’Isabelle fixait avec autant d’intensité. Son buste était penché sur la gauche et elle semblait observer quelque chose que la silhouette paternelle massive lui masquait. Cette chose était derrière Jaume. Le Mestre pivota d’un bloc vers la fenêtre et, derrière la vitre dégoulinante qui en déformait l’image, il crut deviner une tête ruisselante et échevelée dont la bouche grimaçait, et deux mains crispées sur les gros barreaux de fer qui la protégeaient.
L’apparition avait été fugace. À l’éclair suivant, l’encadrement était vide.
Isabelle, au comble de la terreur, cria d’une voix qui se brisa :
— C’est un masque, père ! Le diable nous l’envoie !
Des coups furent frappés sur le bois de la porte. Jaume, un instant ébranlé, se reprit:
— Tais-toi, fille ! Le diable ne fait rien à l’affaire.
Il se saisit de la grosse fourche qu’il tenait en permanence dressée contre le mur, à droite de la porte d’entrée, pour être toujours en mesure de repousser un rôdeur. De sa main gauche, il entreprit d’ôter la barre de bois qui la barricadait. Isabelle, livide, s’était jetée à genoux et les doigts de ses mains crispées entrelacés, les yeux levés au ciel, elle disait une prière dont on n’entendait pas les mots.
La porte débarrée s’ouvrit en grand sous une poussée violente du vent, Jaume recula, le manche de sa fourche solidement empoigné à deux mains et, bien campé sur ses jambes à la manière d’un soldat maniant sa lance pour embrocher l’ennemi, il attendit, l’œil fixé sur le rectangle sombre qui s’ouvrait sur la nuit.
Boumian, surmontant sa terreur, s’était dressé, babines retroussées, et grondait tous crocs dehors. Sur le seuil inondé se tenait une silhouette d’homme que la lueur d’un éclair en arrière-plan rendait opaque:
— Qui tu es ? hurla Jaume. Un trèvo?
Pour toute réponse le fantôme fit un pas en avant et s’abattit tout d’une pièce, face contre terre, ses traits masqués par ses cheveux noirs rabattus vers le front, pareils à un paquet d’algues qu’on vient de tirer de l’eau. Déjà le chien était sur lui, ses deux pattes avant posées sur le dos du corps abattu, son mufle sur sa nuque, prêt à la briser. Le Mestre saisit la bête par son collier et tira violemment en arrière :
— Couché Boumian !
À la voix de son maître, le molosse redevint doux comme un agneau et alla se blottir aux pieds d’Isabelle. Le pourpoint détrempé de l’homme, aux larges manches à revers, était déchiré, son haut-de-chausse bouffant maculé. Il portait une épée au côté et des bottes cavalières à éperons. Que faisait-il dehors par cette nuit d’apocalypse?»

Extrait
« Qui donc avait conseillé à ces paysans d’abandonner la terre qu’ils avaient repeuplée, puis fécondée par leur travail? Avaient-ils pris au mot le baron d’Oppède qui s’était juré, lors d’une séance de la cour souveraine du Parlement de Provence, «de guérir ce pays infecté d’hérésie à la façon des chirurgiens quand ils curent une plaie»? » p. 89

À propos de l’auteur
CONTRUCCI_Jean_©Theo_OrengoJean Contrucci © Photo Theo Orengo

Jean Contrucci est né à Marseille en 1939, journaliste pour Le Provençal et Le Soir, critique littéraire pour La Provence, il est le correspondant du Monde pendant vingt ans. Auteur de polars plusieurs fois primé, il démarre sa série Les Mystères de Marseille chez Lattès en 2002, dont il a signé le dernier en 2018. Figure culturelle de Marseille, il est très reconnu pour ses romans historiques. N’oublie pas de te souvenir (Éditions Hervé Chopin, 2019) et La Ville des Tempêtes (Éditions Hervé Chopin, 2016) ont connu un beau succès en librairie. (Source: Éditions Hervé Chopin)

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Le Dit du Mistral

MAK-BOUCHARD_le_dit_du_mistral  RL2020 Logo_premier_roman coup_de_coeur  

Prix Première Plume 2020

En deux mots:
Après un orage, la découverte de tessons de poteries sous un mur écroulé va entraîner le narrateur et son voisin à faire des fouilles et mettre à jour une fontaine romaine et pousser les hommes à poursuivre leurs recherche sur l’Histoire et les légendes du Lubéron.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le mistral gagnant

Olivier Mak-Bouchard a réussi un formidable premier roman qui met le Lubéron en vedette, mêle des fouilles archéologiques aux mythes qui ont façonné cette terre et débouche sur une amitié forte. Bonheur de lecture garanti!

Paraphrasant Georges Brassens, on peut écrire que la plus belle découverte que le narrateur de ce somptueux roman a pu faire, il la doit au mauvais temps, à Jupiter. Elle lui tomba d’un ciel d’orage.
Car c’est à la suite d’une pluie violente que le mur de pierres sèches, entre sa propriété et celle de son voisin, a été emporté, mettant à jour de curieux tessons de poteries. Ne doutant pas qu’il s’agit de vestiges archéologiques, Monsieur Sécaillat – en vieux sage – propose de reconstruire le mur et d’oublier leur découverte, de peur de voir sa tranquillité perturbée par l’arrivée de hordes d’archéologues. Son voisin, fonctionnaire dans un lycée de L’Isle-sur-la-Sorgue, arrive toutefois à le persuader de poursuivre les fouilles de façon clandestine. La curiosité étant la plus forte, les archéologues amateurs se mettent au travail et finissent par déterrer des trompettes en terre cuite.
Creuser la terre et trier les tessons a aussi la vertu de rapprocher les deux voisins qui jusque-là s’étaient plutôt évités. Car ils vont tenter d’en savoir davantage sur leurs découvertes, essayer de dater précisément les objets, comprendre à quoi peuvent bien servir ces trompettes. Des recherches sur internet, une visite au musée et déjà les hypothèses, qu’ils discutent autour d’un verre ou d’un repas, vont les exciter. Et quand soudain ils voient apparaître le visage d’une femme sculptée dans une large plaque de calcaire, ils ont l’impression d’avoir une nouvelle amie dans leur vie. Qu’il leur faudra bien partager avec leurs épouses. Si Madame Sécaillat, atteinte de la maladie d’Alzheimer, ne saisit pas forcément l’importance de cette découverte, l’épouse du narrateur – de retour d’un voyage au Japon – va juger leur comportement irresponsable. Sans pour autant trouver comment régler la question. D’autant qu’une source a jailli et que son eau semble avoir des effets très bénéfiques…
Olivier Mak-Bouchard, en mêlant habilement l’Histoire et les légendes, en ajoutant quelques touches de fantastique à son récit, réussit un livre captivant qui chante ce pays comme les grands auteurs de la région dont il s’est nourri: Alphonse Daudet, Jean Giono, Frédéric Mistral, Henri Bosco ou Marcel Pagnol. Ce faisant, il nous fait partager son amour immodéré pour cette terre si riche en mythes et légendes, mais aussi forte d’un passé dont on devient le témoin privilégié. Un peu comme Le Hussard, un chat qui est l’observateur privilégié de la relation privilégiée qui se noue ici.
Des quatre éléments qui ont façonné la géographie du Lubéron aux éléphants d’Hannibal qui l’ont traversée, de la chèvre d’or qui s’est battue vaillamment jusqu’à ce mistral qui dure trois, six ou neuf jours et peut rendre fou, on se laisse porter avec bonheur par les parfums et les couleurs, la poésie du lieu et l’enthousiasme d’un auteur qui, comme sa femme-calcaire, est doté de pouvoirs magiques!

Le Dit du mistral
Olivier Mak-Bouchard
Éditions Le Tripode
Roman
360 p., 19 €
EAN 9782370552396
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans le Lubéron
MAK-BOUCHARD_ledit_du_mistral_carteCarte réalisée d’après un croquis de l’auteur © Éditions Le Tripode

Quand?
L’action se situe de nos jours, mais on remonte jusqu’aux origines de la création.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une nuit de violent orage, un homme voit toquer à la porte de sa maison de campagne Monsieur Sécaillat, le vieux paysan d’à-côté. Qu’est-ce qui a pu pousser ce voisin secret, bourru, généralement si avare de paroles, à venir jusqu’à lui ? L’homme lui apporte la réponse en le conduisant dans leur champ mitoyen: emporté par la pluie violente et la terre gorgée d’eau, un pan entier d’un ancien mur de pierres sèches s’est éboulé. Or, au milieu des décombres et de la glaise, surgissent par endroits de mystérieux éclats de poterie. Intrigués par leur découverte, les deux hommes vont décider de mener une fouille clandestine, sans se douter que cette décision va chambouler leur vie.
S’il se nourrit des œuvres de Giono et de Bosco, Le Dit du Mistral n’est pas un livre comme les autres. C’est le début d’un voyage, un roman sur l’amitié, la transmission, sur ce que nous ont légué les générations anciennes et ce que nous voulons léguer à celles à venir. C’est un récit sur le refus d’oublier, une invitation à la vie où s’entremêlent histoires, légendes et rêves. C’est une fenêtre ouverte sans bruit sur les terres de Provence, la photographie d’un univers, un télescope aimanté par les dieux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La République des livres (Pierre Assouline)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog La Viduité 


L’équipe du Tripode présente Le Dit du mistral d’Olivier Mak-Bouchard. © Production Le Tripode

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PROLOGUE
Quan lou vent coumenco, vento très jour, siès ou noun.
(Le vent dure trois, six ou neuf jours.)
Si le lecteur veut comprendre comment toute cette histoire a pu arriver, il ne doit pas avoir peur de remonter dans le temps. S’il se limitait au réel qui baigne chacune de ses journées, il risquerait de ne pas saisir le fin mot de tout ce qui va suivre, ou pire encore, de ne pas y croire du tout. Il comprendrait à la rigueur le comment, mais le pourquoi lui échapperait. Il serait comme un de ces touristes qui, les jours de crue du Calavon, n’en croient pas leurs yeux et se demandent comment un si petit rataillon peut se transformer en quelques heures en fleuve Amazone, aussi large que violent. Les Anciens lui diront que forcément, c’est lié au relief du pays : une cuvette, une vallis clausa1 en entonnoir dont le Calavon est l’unique réceptacle en temps de pluie, vous comprenez.
Oui, si le lecteur veut vraiment comprendre, il doit remonter jusqu’à la création du monde. Pas celle que tout le monde connaît, mais bien celle des légendes du coin, celle que l’on raconte aux enfants d’ici pour qu’ils s’endorment.
*
Les légendes prétendent qu’au matin du septième jour, le bon Dieu était fatigué de son labeur et décida de se reposer. Il s’assit au soleil et, caressant sa barbe blanche, contempla son œuvre : la croûte terrestre, la voûte du ciel et des étoiles, la nature embryonnante, l’homme et la femme. Il n’était pas mécontent de lui, mais il n’était pas complètement satisfait non plus : il avait l’impression qu’il manquait quelque chose. Il avait besoin d’une cerise sur le gâteau, d’une touche finale avec un peu plus de gueule que les simples Adam et Ève. Il fit venir les Quatre Éléments, et leur dit qu’il voulait mettre un petit bout de paradis en ce bas-monde. Pour cela il comptait sur eux.
« Après tout le travail de cette semaine, je suis vanné, je n’ai plus d’idées. Chacun d’entre vous doit me faire un cadeau, un cadeau à la fois utile et sublime, que je mettrai dans cette région où nous voilà réunis. »
L’Eau, l’Air, la Terre et le Feu se regardèrent en chiens de faïence, se demandant bien ce qu’ils allaient pouvoir répondre.
« Pourquoi ne demandez-vous pas à Adam et Ève ? Après tout, ce sont eux, les joyaux de la Création », questionna l’Air, un tantinet narquois.
« Oui, oui, justement, je me demande si je ne me suis pas un peu loupé, là-dessus. Mais allez ouste, la Terre, c’est toi qui as été créée la première, c’est toi qui t’y colles. Tu as quoi dans ta besace ? »
La Terre se leva, bien ennuyée, regardant ses pieds et fouillant dans ses poches. Elle chercha une bonne minute, puis regarda le bon Dieu, le sourire aux lèvres, heureuse de la trouvaille qui venait de germer en elle.
« Moi, j’offre le calcaire. Ça n’a l’air de rien, ça n’est pas du marbre ou du diamant, mais c’est du solide. C’est blanc comme la neige, ça se met en strate tout seul si bien que pas besoin de tailler, ça fait de belles pierres plates naturellement. Avec le calcaire, les paysans pourront faire des murs à flanc de collines, et cultiver en terrasse. Les bergers pourront en faire des bories, pour s’abriter lorsque la nuit arrive ou quand l’orage surgit. »
Le silence se fit, comme dans une salle de classe à la fin d’une récitation, quand les élèves attendent l’appréciation du professeur. Le bon Dieu passa ses doigts dans sa barbe, la lissant sur le fil de ses pensées.
« Oui, le calcaire, c’est pas mal, c’est utile. Mais en termes de magnificence, c’est tout de même un peu blancasse. Voyons ce que les trois autres ont trouvé. Le Feu, à ton tour, qu’est-ce que tu peux faire à partir de ça, vas-y, on t’écoute. »
Le Feu se leva d’un coup, impatient de montrer ce qu’il avait préparé pendant que la Terre passait à la casserole. Il toussota pour s’éclaircir la voix, et prit la parole.
« Moi, je vais prendre ces strates de calcaire, et je vais faire courir de belles flammes tout du long. Le blanc, je le prends et je le fracasse, je l’expose à toutes les couleurs que mes flammes peuvent avoir. De la flammichette du briquet jusqu’à la torchère du pin qui crame, je donnerai au calcaire le pourpre et l’écarlate, le jaune topaze et le rubis, le vert luciole et le bleu pétrole, et tout ça en falaises, en à-pics, et en cheminées de fée. Moi, j’offre le plus beau des cadeaux : l’ocre. »
« Eh bien en voilà, de la magnificence ! Bon, je garde l’idée, ça m’a l’air très bien. Allez, l’Eau, maintenant, c’est à toi, montre-moi ce que tu as en réserve. »
L’Eau se leva, jetant des regards fuyants de tous les côtés, faisant son possible pour éviter de croiser les yeux du bon Dieu. Elle ne disait rien et restait silencieuse.
« Allez ouste, on n’a pas toute la journée », dit le bon Dieu.
« Je n’ai rien », répondit l’Eau.
« Allez, arrête ton cinéma. Montre-nous ce que tu as », dit un ton plus haut le bon Dieu.
« Mais puisque je vous dis que je n’ai rien trouvé, se mit à pleurnicher l’Eau. J’ai beau chercher, tout ce que j’ai ne convient pas. C’est le problème avec ce pays : il n’y a pas d’eau. La mer ? Elle est à deux heures de là, et si je la fais monter, vous pouvez dire adieu aux calanques. De la pluie ? Il suffit que je fasse tomber quelques gouttes pour délayer votre calcaire, pour délaver vos ocres. Et de toute manière, comment voulez-vous que je fasse venir la pluie ? Avec ce soleil, vous croyez que la raïsse2, elle vient par l’opération du Saint-Esprit ? Chaque année, ça va être la même chose, sécheresse sur sécheresse, rien en été, et pas beaucoup en hiver. Puisque je vous dis que je n’ai rien. Il y a bien la rosée du matin, mais en termes de magnificence, la rosée, ça pourra repasser. Quand je dis que je n’ai rien, ça veut dire que je n’ai rien de rien. »
Le bon Dieu est sévère, mais il est aussi miséricordieux. Il comprit que l’Eau avait vraiment cherché, qu’elle n’avait vraiment rien trouvé, et qu’il valait mieux ne pas continuer à la faire bisquer.
« Bon, bon, ce n’est pas la peine non plus de se mettre dans ces états-là. On va réfléchir et trouver une solution ensemble. Je suis sûr qu’on va trouver quelque chose de très bien. »
Les autres Éléments, assis à l’ombre d’un figuier, se regardèrent, de l’envie plein les yeux : le bon Dieu répondait à la place de l’Eau, elle avait bien de la chance. Ils se disaient que c’était injuste, mais pas un n’ouvrit la bouche, et chacun regarda ses pieds.
« Bon, alors, montre-moi ce que tu as déjà dans la région. On a le lac de Sainte-Croix, mais ce n’est pas franchement la porte à côté. On a le Rhône et la Durance, aussi, mais ce n’est pas non plus tout près. Non, il nous faut quelque chose du coin, que les gens trouveront ici et pas ailleurs. Le Rhône, ils peuvent le voir à Lyon, et la Durance, ils peuvent la voir à Sisteron. Qu’est-ce que tu as comme rivière autour de la montagne à proprement parler ? »
« J’ai beaucoup de petites choses, mais rien de bien gros : l’Aiguebelle, l’Aiguebrun, la Dôa, le Rimayon, la Sénancole… Beaucoup de cailloux et des trous d’eau par-ci par-là. Quand je vous dis qu’il n’y a rien, je n’invente pas, j’ai déjà cherché. »
« Ma foi, c’est justement parce qu’il n’y a rien qu’il doit bien y avoir une solution. La nature est comme moi : elle a horreur du vide. Elle cache sa beauté dans sa simplicité. Ces cailloux et ces trous d’eau, ils doivent bien se jeter quelque part ?
« Non, soit ils retournent direct dans la nappe, soit ils se perdent dans la plaine », dit d’un ton résigné l’Eau.
« Eh bien à partir d’aujourd’hui je veux que chaque goutte qui tombe du ciel entre cette montagne et la montagne de Lure aille dans tous ces rimaillons, et que tous ces rimaillons aillent dans une seule et même rivière. Cette rivière, ce sera le Calavon. Insignifiant chaque jour de l’année, il se réveillera les jours de gros orage, grossira autant qu’un fleuve, et arrachera tout sur son passage. Ses flots seront alors belliqueux, et emporteront tout jusqu’à la mer, les agneaux comme les serpents. Le Calavon rappellera aux habitants du coin, au moins une fois par an, que la nature reprend toujours ses droits ; et que s’ils peuvent se croire au paradis ici, un rien pourra les en priver », dit le bon Dieu.
Il fit une pause. Il réfléchissait à la tournure que prenaient les événements et ne semblait pas mécontent. Dans un sursaut, il se rappela qu’il y en avait un qui n’était pas passé, celui-là même qui regardait ses pieds avec beaucoup d’attention.
« L’Air, c’est à toi. Attention, tu as eu le temps de préparer, je serai exigeant. »
L’Air prit la parole à reculons, comme si on venait de le surprendre en train de préparer un mauvais coup. Il parlait d’une voix sourde, qu’on avait du mal à entendre.
« Moi j’ai regardé dans ma besace ce que j’avais en stock. Je prends ma rose des vents, et je vois qu’on a déjà de beaux zefs dans cette région. Venant du nord, on a la Tramontane, qui nettoie tout de la montagne jusqu’à la mer. De l’est, on a le Levant, aussi doux qu’il est humide. De l’ouest, on a le Narboune, qui amène l’hiver après l’automne et le ramène d’où il vient au printemps. Au sud, on a le Sirocco, qui se coltine quand même toute la mer Méditerranée pour faire le trait d’union entre les sables du Sahara et ici. »
Le bon Dieu le coupa tout net.
« Eh oh, tu te stoppes, là. Je ne t’ai pas appelé pour que tu me fasses l’inventaire des stocks et me décrives par le menu tout ce qui existe déjà, je le connais mieux que toi. Passe directement au prochain chapitre. »
« J’allais y venir. Je vous présente mon petit dernier, qui vient de naître dans une grotte près de Burzet. C’est mon caganis3 : je l’ai appelé Mistral. Vous vouliez de la magnificence, vous ne serez pas déçu : c’est un enfant terrible, un petit malpoli qui peut dépasser les cent kilomètres par heure en rafale. Il a une personnalité à décorner les bœufs, toujours à faire les quatre cents coups. Les gens vont l’adorer ou le détester, mais je peux vous dire qu’ils s’en souviendront et qu’il marquera les esprits. Il va déshabiller la région, la pénétrer jusqu’au corps, lui enlever son capèu4 de nuages les jours de mauvais temps. Si des nuages s’accumulent au-dessus du Mourre Nègre, le Mistral se mettra à souffler pour les faire déguerpir : moi, avec lui, j’offre un ciel toujours bleu, une lumière radieuse, et des couleurs chatoyantes. »
« C’est pas une mauvaise idée, en effet, ce ciel toujours bleu. Ça rendra le calcaire plus blanc et les ocres plus rouges. Ça me plaît », jugea le bon Dieu.
Le silence se fit. Lissant sa barbe, le bon Dieu regardait dans le vide comme si une toile invisible y attendait la touche finale. L’Eau, la Terre, l’Air et le Feu ne mouftaient pas, bien contents que le bon Dieu ne leur demande plus rien, et attendaient la suite.
« Oui, mais bon, il y a un détail qui me tracasse, reprit le bon Dieu. Dis-moi, l’Air, avec ton Mistral qui va souffler tous les jours, n’y a-t-il pas un risque que les gens d’en dessous deviennent complètement fadas ? S’il est aussi terrible que tu le dis, il ne saura pas s’arrêter et tout cela finira mal. »
L’Air ne répondit rien, accusant le coup. Le bon Dieu avait marqué un point, et l’Élément se triturait les méninges. Au bout d’une petite minute, il reprit la parole :
« Vous avez raison, je n’avais pas pensé à cela. Tout est question d’éducation : il faut savoir fixer des règles aux enfants, surtout aux plus terribles. Je vous propose ceci. Le Mistral pourra souffler aussi fort qu’il le souhaite, mais seulement par tranches successives de trois jours. Un, trois, six ou neuf, pas plus.
Je m’explique : si des nuages font mine de s’installer en haut du Mourre Nègre, s’ils commencent à y déployer leurs volutes, alors le Mistral aura le droit de souffler. Il pourra souffler, mais attention, gentiment. Les gens l’appelleront alors le mistralet. Si les nuages n’ont pas disparu au bout d’un jour, alors le Mistral aura le droit de souffler plus fort jusqu’à la fin du troisième jour. Quand je dis plus fort, je veux dire par bourrasques et rafales. Les gens l’appelleront alors le rauba-capèu5, car il enlèvera les capes sur les épaules, et les chapeaux vissés sur les têtes. Si, à la fin de ces trois jours, les nuages sont toujours là, alors il aura le droit d’y aller franco pour trois jours supplémentaires. Les gens l’appelleront le mistralas : il sera fort et méchant, obligeant les gens à rester chez eux, les volets clos, le temps qu’il fasse la sale besogne. Si, à la fin de ces six jours au total, le beau temps complet n’est toujours pas revenu, alors le Mistral pourra souffler de toutes ses forces, il aura carte blanche sur les cumulus pour trois jours de plus. Le ciel bleu devra impérativement être revenu au bout de ces neuf jours. Et les gens appelleront alors le Mistral par son titre de noblesse, son nom à rallonge, celui qu’on annonce dans les antichambres et qui retourne les portières : le broufouniè-de-mistrau6.
Un, trois, six ou neuf : le Mistral devra compter ses jours, il fera comme ça et pas autrement. »
Le bon Dieu ne répondit rien, approuvant en silence. Les Quatre Éléments le regardaient, et le voyaient en train de faire tourne et retourne dans sa tête.
« Parfait, parfait. Là, je crois qu’on commence à tenir quelque chose. Oui, avec cette règle du trois, six, ou neuf, je pense qu’on tient le bon bout. Avec ce calcaire, cette ocre, ce Calavon et maintenant ce Mistral, oui, ça commence à prendre forme », réfléchit-il à voix haute.
« Que le Luberon soit », ordonna le Créateur.
Et le Luberon fut.

1 Vallée close.
2 Pluie.
3 Dernier-né.
4 Chapeau.
5 Rebrousse-chapeau.
6 Voix de tempête.

1. LOU GRAN CARRI Y LOU PITCHO CARRI
J’éteignis les phares et sortis de la voiture. C’est toujours un moment particulier : les lumières des phares ne vous montrent que l’obscurité, et vous n’entendez pas les bruits de la nuit. La portière ouverte, c’est un nouveau monde qui se révèle, comme lorsque l’on met un masque et que l’on plonge la tête sous l’eau. Il fait plus frais. Vous ne voyez pas la montagne tout de suite, vos yeux ne font pas encore la différence entre le noir étoilé et le noir océan du massif. Une à une, les étoiles timides se dévoilent. La lune fait apparaître les sommets puis les crêtes, et la masse du Luberon se laisse enfin deviner. On ne le voit pas vraiment, mais on sent qu’il est tout autour, avec ses bruits qui ressemblent à des murmures, ses taillis profonds qui résistent au regard, ses bêtes que l’on devine de sortie pour profiter de la fraîcheur. C’est angoissant : l’obscurité et le silence cachent mal tout ce qui est là, qui épie, aux aguets, mais qui demeure invisible.
Je reste deux ou trois minutes accoudé à la voiture, pour apprécier la présence du mont. En journée c’est différent : il y a les rendez-vous qui n’attendent pas, le cagnard1 qui assomme, la lumière qui fait plisser les yeux. Là, c’est mon heure de solitude, une rivière noire que l’on traverse en abandonnant sur l’autre rive les problèmes de la journée.
Enfin, solitude, c’est beaucoup dire : c’est toujours à cet instant que le Hussard vient tournicoter dans mes jambes.
Le Hussard est arrivé dans ma vie dans des conditions assez surprenantes. Il y avait au fond du jardin un vieux J7, bourré de ronces et de mauvaises herbes. Un samedi matin, le téléphone sonne, c’est monsieur Sécaillat, notre voisin du bout du chemin.
« Je vais porter à la déchetterie toute une remorque de cochonneries, et si ça vous dit, j’en profite pour embarquer aussi votre J7. »
J’ai hésité : ce camion datait de mon grand-père, qui s’en servait pour charger les cagettes le jour du marché, avec moi par-dessus. Malgré les ronces et les mauvaises herbes, il était une part de mon héritage. Je répondis non, ma femme Blanche dit oui au nom de la lutte contre le tétanos, et le vieux J7 partit.
Nous regardions l’épave disparaître avec monsieur Sécaillat dans le virage lorsque le Hussard apparut, remontant notre chemin bordé de chênes-kermès. J’ai demandé plus tard à monsieur Sécaillat s’il avait aperçu ce chat quand il remorquait le J7, il me répondit que non, et que d’ailleurs il ne l’avait jamais vu dans le coin. Il s’en serait souvenu : le Hussard est un gros chat tout blanc, à l’exception de ses pattes qui sont noires, des coussinets jusqu’aux genoux. C’est pourquoi nous l’avons appelé le Hussard : on aurait dit un chasseur alpin pourvu de grandes bottes de cuir noir, et longeant le mur de la Peste. Toujours est-il que, ce jour-là, de son pas cadencé et martial, le Hussard remonta notre chemin, nous doubla sans coup férir, et s’avança jusqu’à notre porte d’entrée. Il nous attendit sur le paillasson, fier de son nouveau titre qu’il nous restait à apprendre : maître des lieux.
Donc, comme à son habitude, le Hussard vint tournicoter autour de moi à ma sortie de la voiture. Si les chats ne sont pas aussi réputés pour leur fidélité que leurs cousins canins, le Hussard est une exception qui confirme la règle. Je me suis toujours demandé comment il fait pour être là quand je rentre, fidèle au poste. Je n’ai pas d’horaires fixes, il m’arrive de rentrer tard. J’imagine qu’au coucher du soleil, l’animal doit surveiller notre chemin depuis un trou de garrigue, à l’affût du ronron du moteur.
Après quelques tournicotis, le Hussard mit officiellement fin aux retrouvailles et se dirigea vers la maison, en ouvrant la route. Je ne m’en plains pas. Mes yeux ne sont toujours pas habitués à l’obscurité, et mon sherpa félin m’aide à éviter quelques racines traîtresses. Nous remontons ensemble un bout de chemin dans le noir, passant à côté du petit bassin. Les crapauds s’y appellent toute la nuit pour ne jamais se voir : ils se taisent quelques instants, à notre passage, pour reprendre de plus belle sitôt que nous les avons dépassés.
Blanche rentre du travail après moi, ce qui me laisse le temps de mettre la table et de préparer le souper. Ce soir, ce sera croque-monsieur avec une salade de concombres, histoire que ce soit pas trop estoufadou2. L’ouverture du frigidaire devient un moment de grande hypocrisie. Je regarde ce qu’il y a et me demande quoi faire, tandis que le Hussard fait des pieds et des mains devant. Il sait pourtant très bien qu’il n’aura rien : je mets un point d’honneur à ne lui donner à manger qu’une fois le repas terminé. C’est mon père qui m’a appris cela, les hommes d’abord, les bêtes ensuite. S’il voyait la place que prend le Hussard sur le canapé du salon, il se retournerait dans sa tombe.
Ma femme rentra et on passa à table. Elle adore les croque-monsieur et ne raffole pas des concombres, ce qui fait une bonne moyenne. Le Hussard trônait comme à son habitude en face de la table, pattes en avant et yeux fermés. Il ne faut pas se fier à son faux air de sphinx désintéressé. L’animal est toujours prêt à bondir au moindre bout de jambon tombé par terre. Ma femme prit le dernier croque-monsieur et me laissa finir la salade. Je l’écoutais me raconter sa journée tout en sauçant le fond du saladier avec un quignon de pain. C’est un usage hérité de mon enfance que je n’ai pas abandonné au fil des années : si tu as tout mangé, tu as le droit de saucer le plat. Ce privilège était l’objet d’âpres négociations avec mes deux frères, Franck et Andréas. Moi, je suis celui du milieu, la pire des positions. L’aîné a une autorité naturelle, donnant son avis sur tout, tandis que le plus jeune ne manque jamais de revendiquer son statut auprès des autorités parentales. Autrement dit, je n’ai pas eu souvent dans mon enfance l’occasion de saucer les plats et il me faut rattraper depuis le temps perdu.
Ensuite, un pacte de non-agression divise les tâches ménagères : à moi la cuisine, à Blanche la vaisselle. Un avenant m’attribue le ravitaillement du Hussard. Je pris le reste du jambon, sortis une boîte de thon, mixai le tout dans sa gamelle, et ouvris la porte-fenêtre de la terrasse. En hiver, le Hussard mange dans la cuisine et dort dans le garage, dans un panier juché sur la tondeuse à gazon, dont on ne se sert jamais. En été, il mange et dort à l’extérieur.
Après lui avoir donné sa pâtée, je restai dehors, à écouter les murmures nocturnes. La nuit étincelait : des serpents d’étoiles ondulaient dans le noir de l’océan, leurs écailles ricochaient en constellations ésotériques. Je n’ai jamais été très fort pour lire les astres. Je suis myope comme une taupe, et plus simplement je n’y connais rien. Franck et Andréas se battaient au sujet de Cassiopée, et c’est tout juste si j’arrivais à voir l’étoile du berger. Ce soir je réussis à aller jusqu’au bout de mes possibilités : je reconnus la Grande Ourse et la Petite Ourse. Je fermai les volets, laissant le Hussard à son dîner.

2. LE HUSSARD SOUS L’ORAGE
Ce n’est pas le tonnerre qui me fit ouvrir les yeux, mais le bruit de la pluie. Blanche dormait toujours, l’orage ne l’avait pas réveillée. La pluie faisait un bruit cadencé, intense et régulier. Je me levai en essayant de ne pas déranger ma femme et descendis dans la cuisine. La pluie s’en donnait à cœur joie : malgré la nuit noire, on pouvait voir de grosses gouttes lessiver notre baie vitrée. On entendait le tonnerre gronder au loin, sans voir d’éclairs toutefois. L’orage avait l’air d’être sur Caseneuve et se rapprochait. À travers le bruit de la pluie, les pins couinaient sous l’effet du vent, et les vieilles tuiles s’agitaient. Je n’avais pas peur, mais regarder la pluie tomber est différent de sentir un orage passer sur le coin de votre tête. C’est comme faire le guet en temps de paix ou en temps de guerre.
Soudain un éclair illumina la nuit. Il fit une formidable photographie en noir et blanc de quelques secondes, sitôt apparue sitôt disparue. L’éclair avait révélé le jardin et la piscine, et le mur de pierres sèches qui nous séparait de chez monsieur Sécaillat. Pendant une fraction de seconde apparut distinctement la silhouette du Hussard, marchant de profil sur une des terrasses du champ de cerisiers. L’obscurité revint et avec elle un grand étonnement. Je ne m’attendais pas à voir le Hussard gambader sous la pluie par une telle nuit. Je l’imaginai plutôt en train de dormir dans le garage, où il peut rentrer par un vieux soupirail éventré.
J’ouvris la porte-fenêtre et tentai de l’appeler sans réveiller Blanche, mais la pluie doucha ma tentative. Je commençai à douter de ma vision au fur et à mesure que l’impression de l’image diminuait sur mes rétines et que l’obscurité revenait. Je n’en étais plus sûr du tout. Ce ne devait pas être le Hussard, mais simplement l’ombre de pierres. Je restai encore un instant accoudé à la baie vitrée, guettant un nouvel éclair pour en avoir le cœur net. Mais l’orage filait maintenant sur Saint-Saturnin et les grondements se firent de plus en plus lointains.
Je n’étais pas prêt pour autant à aller me recoucher. La vision me trottait dans la tête, et se faufilait à chaque fois sous le rideau de mes paupières quand je fermai les yeux. Il me fallait quelque chose de chaud de toute façon : le contrecoup de la chaleur de l’après-midi comme l’orage avaient rendu le fond de l’air plutôt frais. Un bout de fièvre n’était pas loin et risquait de pointer le bout de son nez demain matin. Un aïgo boulido1 m’aiderait à faire faux bond à la maladie. Mon grand-père s’en faisait un tous les dimanches soir : ça le requinquait pour la semaine qui arrivait, et « qu’a de sauvi din soun jardin a pas besoun de médecin2», disait-il.
Je pris six gousses d’ail dans le garde-manger, les coupai en petits bouts puis les écrasai à la cuillère. Je les fis bouillir pendant une vingtaine de minutes, avec du sel, de l’huile d’olive, de la sauge et deux feuilles de laurier. La vapeur d’eau passait sur mon visage et se chargeait petit à petit des vertus de l’ail et de la sauge. L’eau perdait sa couleur transparente. Je coupai le feu, laissai reposer un instant puis m’en versai une grosse tasse.
J’ouvris la porte-fenêtre de la cuisine, et allai sur la terrasse avec mon aïgo boulido. L’orage avait laissé son odeur avant de partir. L’ozone nocturne vous fouettait comme l’iode au bord de l’océan : on avait envie de respirer à pleins poumons pour s’imprégner de ce bien-être alchimique. Je pensais déjà à la satisfaction que j’aurais le lendemain matin, en tapant sur la citerne en fer, de bas en haut, et au son si caractéristique qui signale le niveau d’eau. Je sortis une chaise longue de dessous l’auvent, et commençai à siroter à petites gorgées.
J’appelai à voix basse le Hussard, lançant des « pitchi pitchi » dans le noir. Peine perdue, il était aux abonnés absents. Il n’y avait pas un bruit. Les criquets, les grillons, les grenouilles et même le vent ne disaient rien, comme s’ils avaient peur de faire revenir l’orage, tels des écoliers attendant leur instituteur malade.
*
Au matin, la pluie tombait toujours. C’était un samedi, l’alarme de mon réveil était débranchée. Comme pour chaque grasse matinée, je me réveillai plusieurs fois, me rendormant un peu plus tard. La première fois vous vous dites qu’il est encore tôt, qu’il doit faire encore nuit, et que c’est pour ça que la pluie ne s’est pas arrêtée. La deuxième fois vous n’êtes pas sûr de bien entendre : c’est un bruit léger, un crachin, rien de plus. La fois suivante, la lumière se fait de plus en plus insistante à travers les volets, et vous devez vous rendre à l’évidence, ce sera une journée foutue, il pleut.
Deux sentiments se battaient en duel sur mon oreiller. La triste idée que la météo allait gâcher le samedi, et la surprise : en cette fin d’été, si les orages de chaleur ne sont pas rares, ils sont en revanche très courts. Mais il fallait bien se lever. Il ne me restait plus qu’à regarder la pluie avec une tasse de café.
Nous sommes des inconditionnels du café à l’italienne. En semaine, je ne fais pas le difficile, je bois chaque matin le jus de chaussette préparé au travail. Je suis lent à démarrer, et il m’aide à connecter mes neurones. Le week-end, c’est différent : finie la perfusion de caféine, bonjour l’expresso. Nous avons une cafetière Moka, celle à huit faces et en aluminium. Il nous a fallu du temps pour l’apprivoiser. Même après toutes ces années, le tire-boyaux n’est jamais bien loin. Cette fois-ci, le résultat était à la hauteur des espérances. Je m’en versai une petite tasse, y ajoutai du sucre avec une petite cuillère en fer-blanc.
Blanche était déjà debout, travaillant sur son ordinateur. Je commençai à boire, accoudé à une fenêtre de la salle à manger. De gros nuages allant du gris au noir tutoyaient les cimes du Luberon, donnant à la montagne de sinistres versants. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que me revint la photographie en noir et blanc de la veille, celle du Hussard gambadant sur le mur de pierres au milieu des éclairs. Je n’y avais pas pensé jusque-là.
« Tu as vu le Hussard ce matin ? »
« Oui, il tambourinait à la porte du garage quand je me suis levée. »
« Il est toujours là ou bien il est sorti ? »
« Par ce temps, tu rigoles ? Il roupille sur le fauteuil du salon. D’ailleurs, tu as raison, il faut le surveiller, il va pisser en catimini comme la dernière fois. Tu n’as qu’à le faire sortir. »
Il était là, roulé en boule sur son fauteuil habituel. Je le caressai du bout de l’ongle entre les deux sourcils, passai entre les deux oreilles puis remontai tout le long de l’échine. Il s’étira, poussant du bout de ses pattes des soucis invisibles. Je lui demandai où il avait passé la nuit, et si c’était bien lui qui s’amusait à faire la farandole entre les éclairs dans le champ de monsieur Sécaillat. Il ouvrit les yeux, et me jeta un regard courroucé, celui des gens que l’on dérange pendant la sieste. Je le mis sur mes genoux pour faire la paix et il se mit à ronronner.
J’allumai notre vieux transistor et écoutai Radio France Vaucluse égrener les nouvelles du matin. L’orage avait fait de gros dégâts, les services publics avaient fort à faire. Vers Cadenet, un glissement de terrain avait balayé un bout de route. À Apt, le Calavon faisait des siennes : il enflait d’heure en heure et promettait de déborder en milieu d’après-midi. La fourrière avait embarqué les véhicules des imprudents qui étaient encore garés sur les rives. La mairie avait donné un numéro vert pour obtenir des renseignements. Le présentateur passa aux résultats sportifs.
Je ne l’écoutai plus, bercé par les ronrons du Hussard et me demandant ce que le Calavon allait déterrer cette fois-ci. Aux dernières crues, le torrent avait mis au jour, un peu plus loin dans la vallée, vers Lumières, les ruines d’un tombeau du néolithique. C’était surprenant : si les vestiges gallo-romains étaient nombreux à Apta Julia, Apt la Romaine, les traces d’un passé encore plus ancien le long de la via Domitia étaient plus rares. Je n’ai jamais pris le temps d’aller voir ce tombeau, qui avait fait pourtant la une de la presse locale. C’était à l’endroit exact où, trente ans plus tôt, mon père nous avait emmenés avec mes frères un matin observer les castors du Calavon. À ce niveau, le plat de la plaine oblige le torrent à faire de vastes méandres, idéaux pour leurs barrages. Nous en avions vu trois en train de s’affairer dans le froid matinal. On avait été marqués par leurs incisives et leurs queues plates : sitôt le travail terminé, ils se retournaient et consolidaient à grands coups de queue leurs constructions hydrauliques. Je les regardai, agrippé aux jambes de mon père, et l’imaginant dans son atelier, éternel bricoleur rangeant ses outils et disant d’un ton satisfait : « Ce qui est fait n’est plus à faire. »
Sa voix résonnait toujours dans ma tête lorsque l’on frappa à la porte. Comme nous n’attendions personne, je me demandai qui cela pouvait bien être. Je poussai doucement le Hussard vers le rebord du fauteuil, et allai ouvrir. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant sur mon paillasson, trempé comme une soupe, monsieur Sécaillat.
« Venez, y a quelque chose qu’y faut que je vous montre », m’annonça-t-il calmement.

1 Ail bouilli.
2 Qui a de la sauge dans son jardin, n’a pas besoin de médecin.

3. PAR LES COLLINES ÉTRUSQUES
Mon voisin marchait vite : il essayait de passer entre les gouttes, ou bien était pressé de montrer sa trouvaille. J’avais du mal à le suivre, glissant sur les cailloux mouillés et perdant l’équilibre tous les deux pas. Je n’étais pas habillé pour aller sous la pluie. J’avais pris mon ciré, héritage d’une semaine de vacances au mont Saint-Michel, l’avais passé sur mon polo et mon bermuda. J’avais cherché sans succès mes bottes jaunes. Elles aussi dataient des grandes marées du mont Saint-Michel. Ne pouvant mettre la main dessus, j’avais pris en désespoir de cause mes claquettes et avais emboîté le pas à monsieur Sécaillat.
On ne se disait rien : je marchai, cinq ou six mètres derrière lui, faisant mon possible pour garder bonne figure. Il descendit le long du chemin, tourna à droite à l’intersection, comme pour remonter chez lui. À mi-parcours, il bifurqua et coupa à travers le champ qui séparait son mas du nôtre. Il y faisait pousser des cerisiers, et quelques amandiers en bordure. On y voyait passer des sangliers qui descendaient du Luberon pour aller boire dans l’eau du Calavon à la tombée du jour. Monsieur Sécaillat remonta la pente jusqu’au mur de la première terrasse, le longea sur une vingtaine de mètres et s’arrêta brusquement. Pas la peine de lui demander pourquoi : le mur était éboulé sur quatre ou cinq mètres. Les pierres avaient roulé entre les troncs des cerisiers, en arrachant un au passage.
J’étais un peu remonté contre mon voisin. Certes, c’était impressionnant, et j’étais désolé pour son cerisier, mais ce n’était pas non plus la fin du monde, loin de là. Il n’y avait pas de quoi venir me déranger et me faire rincer jusqu’aux os. Peut-être espérait-il un coup de main pour remonter son mur. Cela faisait bien dix ans que j’avais développé une passion pour les murs en pierres sèches, et que j’occupais mes étés à aménager notre terrain en construisant des murets. Monsieur Sécaillat aurait pu attendre le lendemain pour me passer un coup de fil, cela aurait été du pareil au même. Je tournai mon regard vers lui et m’apprêtai à lui dire le fond de ma pensée lorsqu’il leva le bras sans mot dire et pointa du doigt quelque chose dans les éboulis.
Ce n’étaient pas juste des éboulis. Il n’y avait pas que de la terre, des racines et des cailloux. À travers tout ce micmac, on pouvait apercevoir autre chose, et cette autre chose n’avait pas échappé à son vieux regard de paysan. Il y avait des cailloux qui n’en étaient pas, des tessons de terre cuite, des bouts de poterie. Poussé par la curiosité et sachant déjà que je violai une scène de crime, j’escaladai à quatre pattes les gravats.
C’est à ce moment précis que tout a commencé. Un tartempion n’aurait pas fait ce pas fatidique. Interloqué, il se serait retourné vers monsieur Sécaillat, les bras ballants. Pas moi. Et peut-être que monsieur Sécaillat l’avait deviné, pour venir toquer à ma porte par ce jour pluvieux.
J’ai bondi sur ces éboulis, cherchant parmi les mottes de terre comme un chien autour des racines de chêne à la saison des truffes. Je passai d’une motte à l’autre, découvrant des trésors là où il n’y avait que des racines, repoussant des pierres là où il y avait Dieu sait quoi. J’entendais César, ou bien encore Pline, à chaque goutte de pluie qui s’écrasait sur mon ciré.
Un long bout de terre cuite vert olive sortait d’une motte. Raclant la terre mouillée avec mes ongles, je me demandai ce que cela pouvait bien être : un bout d’amphore, de lampe à huile ou que sais-je encore. Je repoussai ce qui restait de terre autour, et imaginai la dernière fois qu’un homme l’avait manipulé. Qu’avait-il pensé, qu’avait-il dit ?
Monsieur Sécaillat me rejoignit et, observant ma trouvaille, sourit d’un air interrogateur. Il me tira par la manche et me proposa de remonter chez lui, sous-entendant qu’on allait en discuter. Comme un enfant qui veut rester encore au Corso, je le suivis en regardant l’amas d’éboulis, rêvant déjà d’en découvrir un peu plus.
On suivit le mur de terrasse jusqu’à retomber sur le chemin qui menait à son mas. Il me fit entrer par la porte de son garage, qui était restée grande ouverte. Il pendit nos deux imperméables à un clou dans son atelier puis me fit monter à l’étage, là où lui et sa femme habitaient. Il y avait dans la cuisine une énorme table en bois massif. Une douzaine de personnes pouvaient y tenir, elle avait dû voir bien des soupers. Du café restait dans la cafetière, mais il était froid. Monsieur Sécaillat remplit deux petites tasses à ras bord, et les mit une minute au four à micro-ondes. Ni lui ni moi ne parlions, attendant que la sonnerie de l’appareil lance le début de la conversation.
« Il faut appeler lundi à la mairie et leur dire que vous avez trouvé des trucs au fond du champ. Ils sauront vers qui nous diriger. Ils vont nous envoyer des gens de la sous-préfecture, à moins que ce ne soit le conservateur du musée qui vienne directement… » commençai-je.
« C’est hors de question », me coupa monsieur Sécaillat.
Silence.
« Qu’est-ce qui est hors de question ? Vous ne voulez pas que le gars du musée vienne ? Je le connais bien, c’est monsieur Gardiol. Il est très sympa. J’ai fait un stage avec lui quand j’étais au collège. »
« Lui ou un autre, c’est pareil. Il est hors de question qu’ils viennent faire des fouilles ici. On sait quand ça commence, on ne sait pas quand ça finit. On ne sait jamais quand ça va finir. Suffit qu’ils trouvent le bout de la moustache de Vercingétorix et l’État vous fout dehors. J’ai pas envie qu’ils se mettent à creuser des trous partout et de ne plus pouvoir aller dans mes cerisiers pendant dix ans ou plus. »
« Et qu’est-ce que vous allez faire alors ? »
« Dès que c’est sec, un coup de tractopelle là-dessus, et après je reconstruis le mur. Si vous pouvez m’aider à le faire avec les pierres, tant mieux, c’est plus joli, sinon, trois coups de parpaings et on n’en parle plus. »
*
Deux heures de débat supplémentaires n’avaient pas changé grand-chose. Son opinion était faite, et insister n’aurait servi qu’à envenimer les choses. L’heure du déjeuner était largement dépassée et il était temps pour moi de partir. Sa femme était atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle ne sortait plus beaucoup. Monsieur Sécaillat devait la faire manger. Il me raccompagna au garage, me tendit mon ciré puis me serra la main. La pluie s’était arrêtée, et il faisait grand beau. À contrecœur je retournai à la maison : fou saupre mettre l’aiguo per lou valat1
Peu importe que monsieur Sécaillat ne s’intéresse pas à l’Histoire, peu importe le caractère illégal de ce qu’il comptait faire. Sa réaction provenait de quelque chose de profond et d’ancré en lui. Cela touchait à sa terre, à ce champ qu’il avait parcouru dans un sens puis dans l’autre, en plein cagnard comme en plein hiver. Le simple fait que l’État ou qui que ce soit d’autre puisse s’arroger la propriété de son sol était hors de question. Le priver de son lopin de terre était comme lui couper un bras.
Pour une raison que j’ignore, je n’ai rien dit à Blanche en rentrant. Elle m’avait demandé à mon retour ce que monsieur Sécaillat voulait, et j’avais maugréé une excuse bidon avant d’aller m’enfermer dans mon bureau après le repas. Je n’avais pas très faim, un reste de poulet fut vite expédié.
L’après-midi se révéla maussade, partagée entre la chute d’adrénaline et un sentiment de frustration. Se trouvait peut-être sous les cerisiers de monsieur Sécaillat une villa, une tombe, ou même un temple, qui sait. Au dix-septième siècle, la charrue d’un paysan avait heurté un gros caillou dans un champ sur la colline des Tourettes. Le gros caillou n’en était pas un : de forme rectangulaire, il était parcouru d’une longue inscription. Le curé de la paroisse la déchiffra : c’était du latin. Il la consigna dans les registres de la paroisse :
Borysthène l’alain, impérial cheval de chasse, qui par la plaine, par les marais et par les collines étrusques savait si bien voler, qu’aucun sanglier, quand il chassait les sangliers de Pannonie, de sa dent étincelante de blanc n’osa le blesser, de sa bouche éclabousser de salive l’extrémité de sa queue. Mais dans la force de sa jeunesse, comme il arrive souvent, en pleine possession de ses moyens, il a atteint son dernier jour. Il repose ici dans la terre.
L’évêque fit faire des recherches supplémentaires et l’on découvrit plus d’éléments dans un volume de Dion Cassius. Au cours d’une partie de chasse dans le sud de la Gaule, l’empereur Hadrien avait perdu son cheval préféré, Borysthène. Il lui avait fait ériger un mausolée et avait composé lui-même l’épitaphe, cette même épitaphe que le paysan avait retrouvée des siècles plus tard. Malheureusement, ni la stèle ni le lieu précis de la découverte n’avaient réussi à surnager jusqu’à nos jours, si bien que personne ne savait où était enterré ce brave Borysthène. Peut-être le paysan, apeuré par le tintamarre du curé, avait-il refusé de divulguer l’endroit exact de sa découverte, préférant que les

Extrait
« Coucou chéri,
Kono-Hana était la fille du dieu des montagnes, Oho-Yama. Symbole de la délicate vie terrestre, elle est souvent associée au bourgeon de cerisier, le sakura, qui représente la renaissance de la vie immaculée après un long hiver. Elle avait rencontré au bord de l’eau son futur mari Ninigi, le fils du dieu soleil. Il avait demandé sa main à son père, qui avait refusé. Il lui aurait proposé au contraire sa première fille, Iwa-Naga, la princesse roche, qui était moins belle, mais qui était beaucoup plus stable, beaucoup plus posée. Le dieu des montagnes souligna que les humains seraient fragiles et éphémères, comme le sont les pétales de cerisier. Ninigi refusa tout de même, et devant son insistance, Oho-Yama finit par céder et donna la main de sa seconde fille. Kono-Hana tomba enceinte très rapidement: le lendemain de son mariage, elle annonça à Ninigi qu’elle attendait en effet un heureux événement. Ninigi fut pris de doutes: était-il vraiment le père, n’avait-il pas été joué dans l’histoire? Kono-Hana fut offusquée par les doutes de son épouse et eut recours à une solution extrême pour défendre son honneur. Elle s’enferma dans la maison de maternité et, toutes portes closes, y mit le feu, proclamant que si ses enfants étaient bien de Ninigi, alors ils vivraient. S ’ils étaient d ’une liaison adultère, alors ils périraient dans les flammes. »

À propos de l’auteur
MAK-BOUCHARD_Olivier_©DROlivier Mak-Bouchard © Photo DR

Olivier Mak-Bouchard a grandi dans le Luberon. Il vit désormais à San Francisco. Le Dit du Mistral est son premier roman. (Source: Éditions Le Tripode)

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Les simples

ÉXÉ TYPE couv+

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En deux mots:
L’abbaye bénédictine de Notre-Dame du Loup est réputée pour les soins qu’elle prodigue à la population, notamment par les médications qu’elle prépare à partir des plantes. Mais l’évêque ne voit pas d’un œil se développer cette communauté qui échappe à sa juridiction. Une guerre de pouvoir où tous les coups sont permis s’engage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une «simple» guerre de religion

Formidable roman autour d’une abbaye provençale qui suscite bien des convoitises en cette fin de XVIe siècle. Yannick Grannec nous fait découvrir les vertus des simples et les vices de la hiérarchie catholique. Diabolique!

Commençons par décrire l’endroit, car l’esprit du lieu joue ici un rôle important. Nous sommes en Provence, du côté de Vence, plus précisément à l’abbaye bénédictine de Notre-Dame du Loup. Si Yannick Grannec nous explique dans la postface qu’elle n’a jamais existé, le lecteur n’a aucune peine à visualiser les sœurs, à imaginer leur vie et leurs activités. À tel point qu’une adaptation du roman au cinéma pourrait faire un excellent film.

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Voici donc, par ordre d’apparition à l’image sœur Clémence, la doyenne, qui connaît si bien les simples et leurs vertus. Un savoir qu’elle tente de faire partager à Fleur, une oblate, c’est-à-dire «une enfant consacrée à Dieu et donnée par son père aux louventines». Une Fleur qui va s’épanouir au fil des mois et trouver sa place dans une communauté dont les règles de vie strictes n’évitent pas les sentiments bien humains de convoitise et de jalousie, sans parler de quête pour défendre ou accroître ses prérogatives, son pouvoir.
Un pouvoir que les hommes n’entendent pas laisser aux mains de ces femmes. C’est au tour de Léon de la Sine et du vicaire Dambier d’entrer en scène. Le jeune homme et son aîné sont envoyés par l’évêque de Vence, Jean de Solines, pour une mission d’inspection. Car cette abbaye bénéficie d’un statut particulier que le prélat entend remettre en cause par tous les moyens. Rappelons que la toute-puissance de l’église catholique est déjà fragilisée par les réformateurs dont les idées ne cessent de gagner du terrain. Mais Léon a encore bien des choses à apprendre et trouve bien du charme à cet endroit et à la belle Gabrielle qui, quelques temps plus tard
On va dès lors assister à un affrontement, d’abord à fleurets mouchetés, avec échanges d’amabilités, puis plus violent. Un combat durant lequel chacune des parties va jouer avec ses armes. En recueillant en leur sein Léon de la Sinne, victime d’un grave accident, et en le soignant, les sœurs vont disposer d’un argument de poids et pouvoir démontrer les vertus des simples et de leurs médications, le bien-fondé de leur mission hospitalière. Elles sont aussi dépositaires des reliques de Sainte Vérane et comme les habitants croient que la poudre de son tombeau et l’eau de sa source guérissent les malades.
L’évêque fédère quant à lui le clergé, le corps médical – qui entend interdire aux sœurs le droit d’exercer ans diplôme – et la baronne douairière Renée de Solines, sa maîtresse, qui entend monter à ces «salopes de nonnes» de quel bois elle se chauffe. La mission «récupération du fils en perdition» est lancée. Elle va donner lieu à quelques épisodes truculents et à bien des remises en cause. Mais je vous laisse apprécier par vous-mêmes et cède volontiers la plume à Gaëlle Nohant pour la conclusion: «Autour d’une trame passionnante, Yannick Grannec tisse un roman éblouissant à l’écriture poétique et implacable, dont l’humour acerbe vous réjouira avant que sa tendresse pour ses personnages ne vous bouleverse. C’est un livre puissant, qui creuse loin et vous emporte avec lui.»

Les simples
Yannick Grannec
Éditions Anne Carrière
Roman
368 p., 22 €
EAN 9782843379482
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Provence, du côté de Vence

Quand?
L’action se situe à la fin du XVIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
1584, en Provence. L’abbaye de Notre-Dame du Loup est un havre de paix pour la petite communauté de bénédictines qui y mène une existence vouée à Dieu et à soulager les douleurs de Ses enfants. Ces religieuses doivent leur indépendance inhabituelle à la faveur d’un roi, et leur autonomie au don de leur doyenne, sœur Clémence, une herboriste dont certaines préparations de simples sont prisées jusqu’à la Cour.
Le nouvel évêque de Vence, Jean de Solines, compte s’accaparer cette manne financière. Il dépêche deux vicaires dévoués, dont le jeune et sensible Léon, pour inspecter l’abbaye. À charge pour eux d’y trouver matière à scandale ou, à défaut… d’en provoquer un. Mais l’évêque, vite dépassé par ses propres intrigues, va allumer un brasier dont il est loin d’imaginer l’ampleur.
Il aurait dû savoir que, lorsqu’on lui entrouvre la porte, le diable se sent partout chez lui. Évêque, abbesse, soigneuse, rebouteuse, seigneur ou souillon, chacun garde une petite part au Malin. Et personne, personne n’est jamais aussi simple qu’il y paraît.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Christine Barros)
L’Albatros – le blog de Nicolas Houguet
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les sens d’Iris 


Yannick Grannec présente Les simples © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vingtième jour d’avril
À Saint-Théodore fleurit le bouton d’or

Sœur Clémence
— Fais-moi la pluie, dit Fleur. Les doigts de sœur Clémence ruissellent sur le crâne de l’enfant.
— Fais-moi le vent.
Elle souffle sur les tendres paupières, fermées d’extase.
— Touche mon cœur comme il t’aime. Sous la paume de la vieille femme, l’oiseau en cage toque avec une vigueur qu’a oubliée le sien. In manu Dei sunt. Lui seul connaît l’instant du dernier battement.
Fleur guide une fourmi de son pouce à son index, puis, lassée, l’envoie voler d’un soupir. Elle gratte une croûte sur sa joue, renifle le dessous de ses ongles, s’enivre de leur odeur rance et dit :
— Tu crois que mon père reviendra bientôt? Sœur Clémence hausse les épaules pour ne pas avoir à lui mentir, mais la fillette s’est déjà évadée vers d’autres jeux, explorer l’entrée d’une tanière ou se tresser une couronne de pâquerettes et de cistes.
La doyenne se repose au soleil de la restanque avant de repartir. Depuis le matin, elle ratisse les abords de la rivière. Le dégel a gonflé les eaux du Loup, rendant les berges glissantes et dangereuses, mais pour rien au monde elle n’aurait manqué ce jour.
Cette nuit, Vert-de-cul, le crapaud de la source, a chanté, et ce matin, alors que les murs de l’abbaye expiraient l’humidité de l’hiver en bouffées putrides, elle a vu qu’au jardin la rondette avait fleuri. Cette date n’est pas inscrite dans le calendrier, ou décidée par les astres, elle change chaque année. Il faut savoir en reconnaître le tressaillement, le premier coup de reins secouant l’apparente immobilité du paysage. C’est le jour exact où naît le printemps.
Sur les berges, sœur Clémence a récolté des brassées d’orties, d’herbe du bon soldat et les premières têtes de pas-d’âne. Elle cueille ces dernières à peine écloses et les séchera au plus vite. Trop ouvertes, elles perdent leurs vertus en mûrissant leurs graines. Ce soir, elle en composera une infusion pour soigner les vilaines toux de ses sœurs.
Sœur Clémence a baptisé cette plante «Filius ante Patrem», le fils avant le père, car elle fleurit avant de faire ses feuilles. Fleur préfère l’appeler «pas-d’âne», en pensant aux écailles de sa tige. L’enfant aime les images; la vieille femme, les étrangetés de la nature.
Son panier déborde d’asperges sauvages qui agrémenteront la collation du dîner. La fin du jeûne de carême redonne un souffle de gentillesse aux anciennes et un peu de couleur aux novices. Sœur Clémence a peu d’espoir que sa cueillette mette la sœur cuisinière dans de meilleures dispositions. Jamais les simples ne rendront aimable cette rosse. À croire que la fréquentation des fourneaux a asséché son âme.
— Quisiera cochi aqui , dit Fleur.
— Les loups te mangeraient.
La brise apporte jusqu’à elles le tintement des cloches. C’est déjà none.
Les sœurs converses célèbrent l’office divin là où elles travaillent. La doyenne se plaît à prier ainsi, les genoux agacés par le tapis de glands, de feuilles et d’épines. Deus, in adjutorium meum intende, chantent-elle à la voûte verte et bleue. Domine, ad adjuvandum me festina, lui répondent les pins dont les têtes dansent très haut, plus près du Créateur.
Elle se relève après le Gloire au Père et ses os protestent, tandis que Fleur virevolte autour d’elle, la narguant de sa jeunesse.
— Demain, nous irons au vallon obscur.
— ¡ Ahmo! ¡ Yo no voy! grogne la fillette.
La vieille taloche la petite, car elle doit abandonner sa langue étrange et elle doit apprendre à obéir. Personne n’aime le vallon obscur, même les chèvres, pourtant de nature si curieuse, mais dans l’ombre humide et inquiétante poussent les plantes qui fuient le soleil des collines.
Fleur est oblate, une enfant consacrée à Dieu et donnée par son père aux louventines. Sans dot, elle ne deviendra jamais sœur de chœur : comme sœur Clémence, elle prendra le voile brun des converses. Ora et labora, prière et travail, elle suivra la règle de saint Benoît parmi les Marthe6, les servantes de Dieu, payant par le labeur son séjour dans Sa citadelle.
Quand elles atteignent la dernière restanque, au sommet de la colline, sœur Clémence découvre que la terre au pied des vénérables oliviers est fraîchement labourée par les sangliers, là même où elle avait trouvé une belle racine de mandragore. Quel dommage ! Elle pensait venir l’extraire plus tard, une nuit de pleine lune, car il est bien trop tôt dans la saison pour la récolter.
La vieille nonne ôte la couronne que Fleur s’est tressée. Mère Marie-Vérane désapprouverait d’un pli familier de sa bouche sèche. Elle jette aussi celle que l’oblate lui a offerte. Là, les lèvres de l’abbesse siffleraient l’enfer.
— S’orner est un péché.
— Mais c’est Dieu qui donne les fleurs ! dit l’enfant en reculant.
Puis changeant comme la rivière, son visage s’illumine et elle s’écrie :
— Des visiteurs, sœur Clémence, des visiteurs ! La converse aperçoit deux centaures noirs au pied du chemin du chef de Dalmas. Le premier cavalier épuise son cheval sous son poids ; l’animal refuse d’avancer. Le second, une maigre tige, fait tourner sa monture autour de son compagnon avant de s’élancer, bras en croix, dans la longue pente qui mène à l’abbaye.

Léon de la Sine
Quand les pensées de Léon ne sont pas tournées vers Dieu, elles le sont vers sa mère. Le visage de Renée de la Sine s’immisce entre lui et son Créateur, comme une lune occultant le soleil. Il prie la Vierge Marie, espérant chasser une mère par une autre, rien n’y fait. La sienne s’installe dans ses oraisons, emmêle les versets, critique sa maigreur, ses silences, ses absences comme la froideur de sa présence, jusqu’à la somme des reproches qu’elle a à lui imputer.
Au jour du Jugement dernier, la baronne Renée de la Sine surgira d’entre les nuages pour houspiller les anges et vérifier trois fois l’équilibre de leur balance. Miserere mei, Deus. Léon se griffe le dos des mains, creusant ses mauvaises plaies. La souffrance purifiera son âme tourmentée.
Une bonne chevauchée le soulagerait presque autant qu’une mortification mais, depuis leur départ de Vence, le vicaire Dambier, piètre cavalier, l’oblige à maintenir sa propre monture au pas.
Au pied du chemin du chef de Dalmas, la carne de son compagnon renâcle davantage. Le jeune prêtre a déjà entendu les cloches. Ils ne pourront respecter la consigne de l’évêque de se présenter à Notre-Dame du Loup entre sexte et none, afin de ne pas déranger l’office divin.
Gamin, Léon traquait le sanglier avec son père dans les bois alentour. Il aimait l’odeur du sang et les cris des chiens à travers la brume ; il aimait les récits de chevalerie et de croisades, l’écho de la guerre. Habile à l’épée, rapide à la course, prompt à défendre son honneur dans les rixes avec les sauvageons du village, il s’imaginait un avenir couvert de gloire militaire. Il aurait pu éventrer quelques huguenots, mais les temps sont à la paix, alors, à défaut, il rêve du Nouveau Monde, de ces terres où l’on démontre la puissance de sa foi avec celle de sa lame.
Las ! Le cadet des Sine ne traversera jamais l’océan, sa mère en a décidé autrement. En intriguant pour le faire nommer vicaire auprès de l’évêque, elle a attaché à jamais sa main à une plume et son cul à une chaise, assis à gratter du papier.
Des huit enfants que Renée de la Sine a portés, six ont vu le jour, quatre ont marché, mais seuls deux garçons ont atteint l’âge du premier Pater. Elle a promis le puîné à Dieu, s’Il gardait en vie l’aîné, son trésor, et trente messes au clergé. Les offices payés, les deux frères ont survécu et le pacte a été honoré : Léon, gamin vigoureux et rieur, qu’on vermifugeait avec assiduité tant il ne tenait pas en place, a été envoyé vers des années de solitude noire chez les Cordeliers, tandis que Quentin, malingre et velléitaire, a reçu le titre de baron à la mort de leur père.
Léon ouvre grand les bras, serre les cuisses et tâche de se mettre en prière, abandonnant à son cheval le choix de l’allure. Peu importe que sa monture le jette à terre et qu’il se brise les os. Qu’il soit dans la main de Dieu, dans celle de sa mère ou soumis au caprice d’un animal, son destin ne lui a jamais appartenu.
Son cheval, enfin libéré, s’engage au galop dans la pente. Au loin, une robe terreuse se détache de la verdure pour se confondre avec l’ombre des murailles. Son cœur lui semble soudain étreint d’un gant de fer. Toi, Léon de la Sine, aurais-tu peur de simples femelles? « Puceau », lui souffle sa mère à l’oreille.
Puceau, il ne l’est pas. Avant d’être ordonné prêtre, il a connu la chair avec quelques prostituées, expériences qui lui ont laissé plus de démangeaisons que de plaisants souvenirs. Ses camarades étudiants l’auraient accusé d’être eunuque ou sodomite s’il ne les avait pas suivis dans leurs virées nocturnes. À sa décharge, n’ayant jamais eu de sœurs ou de cousines, il a peu fréquenté l’espèce étrange.
Les Vençois parlent des louventines avec un respect mêlé de crainte ; Renée de la Sine crache sur elles avec un mépris haineux nourri par les années de pensionnat qu’elle y a passées. «Ces corneilles m’ont appris le goût de l’enfer!»
Après d’interminables atermoiements, l’évêque de Vence, monsieur Jean de Solines, a fixé cette date de visite au début de l’octave pascale, après le dimanche de la Résurrection. «Les moniales seront affaiblies par le jeûne, mais rendues à une meilleure humeur par sa récente rupture», a-t-il spéculé. Voyant pâlir son vicaire, monsieur de Solines s’est moqué de lui: «Il n’a jamais été prouvé que les bénédictines mangent les petits prêtres rôtis.»
Il a ajouté que, d’après la rumeur, ces saintes créatures préfèrent mâchonner du papier. Elles sont procédurières, tatillonnes, jalouses de leurs droits. Elles en remontrent au notaire sur les subtilités des baux, corrigent les arpenteurs, persécutent les procureurs et sermonnent les hommes d’Église. Léon a pu lui-même constater que la correspondance de l’abbesse répondant à la demande d’inspection diocésaine était un chef-d’œuvre dilatoire. «Quelle calamité que l’instruction des femmes!» a ricané l’évêque avant de le congédier d’un revers de la main. Il lui a cependant conseillé de laisser bavasser le vicaire Dambier et d’ouvrir grand les yeux. «Mon fils, observez et rapportez.»
Au sommet de la colline, le chemin du chef de Dalmas mène au flanc nord du bâtiment. L’entrée des visiteurs s’y fait par une lourde porte de fer enchâssée dans la muraille ; celle des charrettes se situe à l’ouest, sous l’ombre d’un petit beffroi. Notre-Dame du Loup est une forteresse austère, ceinturée de façades aveugles, sans aucun des charmants agréments que le siècle a apportés. Le jeune clerc médite un moment devant les remparts bâtis à l’aplomb de la falaise: vue du fond de la gorge, l’abbaye semble un vaisseau de pierre échoué au bord du gouffre. La clôture préserve la virginité des professes, pense Léon. Mais dans leur sagesse les anciens n’avaient-ils pas avant tout construit des murs assez haut pour protéger les hommes?

Sœur Clémence
La sœur portière, qui guettait leur arrivée depuis le beffroi, déverrouille la poterne des converses sans même qu’elles aient à attendre. L’enfant traîne des pieds à l’idée de retrouver ses corvées; sœur Clémence, elle, s’illumine comme toujours d’un sentiment de reconnaissance. L’entrée des visiteurs n’est qu’une porte donnant sur une autre porte, mais celle des charrettes s’ouvre sur le paisible cimetière, semé d’un verger déjà fleuri des promesses du printemps et sur le potager, aux claies parfaitement alignées. Au fond, caché par les cyprès, se devine le bâtiment des novices et des petites, et là-bas, au bout d’une allée sableuse, le jardin des simples.
De cet éden ceinturé de murs, aucun arbre, aucun caillou ne lui est étranger. Rien n’a changé depuis son enfance, sinon les deux granges et la fabrique que l’abbesse a fait construire. Chaque embellissement blesse la vieille converse, car de sa citadelle elle aime jusqu’à la moindre lézarde. Parfois, elle s’autorise à contempler depuis la tour de guet la mer qui scintille au loin, immuable, dans sa trompeuse placidité. Elle n’a pas oublié les craquements du bois du navire, les cris, les râles et la mort qui accompagnaient la longue traversée. Mais peu importe la morsure du souvenir, la clôture la protège. Le verger fleurissait à son arrivée, il donnera encore ses fruits quand Dieu la rappellera ; seuls les êtres passent.
Devant l’infirmerie, sœur Clémence s’assoit sur le banc où l’empreinte de son derrière a, année après année, lustré la pierre jusqu’à la rendre brillante. Elle trie de son panier les asperges que la petite rapportera en cuisine, puis elle sépare l’herbe du bon soldat de ses racines: ces dernières exhalent une forte odeur épicée, comme la coûteuse fleur du giroflier. La sœur cellérière a mal aux dents: on l’entend gémir depuis des jours, même pendant l’antienne. Ni les gousses d’ail qu’elle mâche en permanence ni l’onguent à la matricaire que lui a proposé sœur Clémence ne la soulagent; l’abbesse a dû la dispenser d’office. Réduite en poudre et bouillie dans du vin, la racine de benoîte offrira peut-être meilleur effet. Elle alternera avec des figues sèches cuites dans du lait, qui feront mûrir l’abcès.
— Raconte-moi une histoire, dit l’enfant. Sœur Clémence jauge la course du soleil. Elle sait qu’avant tout la fillette mendie un dernier instant de liberté. Fleur fuit le silence et la discipline, mais elle s’y habituera. Elles s’y habituent toutes.
La vieille converse a encore du travail avant les vêpres; elle contera la légende du chef de Dalmas, une histoire courte, mais, en vérité, sa préférée. »

À propos de l’auteur
Yannick Grannec est designer industriel de formation, graphiste de métier et passionnée de mathématiques. Elle vit à Saint-Paul-de-Vence. Son premier roman La Déesse des petites victoires a reçu le Prix des libraires 2013 et le Prix Fondation Pierre Prince de Monaco. Après Le bal mécanique, parait Les simples, son troisième roman. (Source: Éditions Anne Carrière)

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Le Cœur Blanc

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En deux mots:
Rosalinde parcourt la Provence. Bien loin de faire du tourisme, elle survit en offrant sa force de travail comme saisonnière. Un travail rude, un milieu difficile, entre la convoitise des uns et le pouvoir des autres. Un jour elle rencontre Mounia et une autre histoire commence.

Ma note:
★★ (livre intéressant)

Ma chronique:

Femme au bord d’une rivière

Catherine Poulain nous avait éblouis avec Le grand marin. Et si son second roman n’a plus cette magie, il n’en demeure pas moins fort et viril, sur la piste des saisonniers qui donnent leur force de travail pour quelques euros.

Passant de la mer à la terre, Catherine Poulain revient sur un autre de ses métiers, celui de saisonnière agricole. Nous sommes dans le Sud de la France, dans une région où les perspectives d’emploi pour ceux qui n’ont guère de qualification se réduisent comme peau de chagrin. Reste les travaux des champs, la main d’œuvre pour les bien-nommées exploitations agricoles. Car c’est bien d’exploitation dont il est question ici. Quand on trime à longueur de journée pour quelques euros.
En quelque sorte l’illustration de ce qu’affirmait Karl Marx il y a plus d’un siècle déjà et qui reste malheureusement toujours d’actualité: « Un homme qui ne dispose d’aucun loisir, dont la vie tout entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu’une bête de somme. C’est une simple machine à produire la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. Et pourtant, toute l’histoire moderne montre que le capital, si on n’y met pas obstacle, travaille sans égard ni pitié à abaisser toute la classe ouvrière à ce niveau d’extrême dégradation.»
L’héroïne de ce drame social s’appelle Rosalinde, « toute petite, mains douloureuses, une créature aux reins brûlants, le dos courbé vers la terre noire». Après les asperges, il lui faut marcher deux jours jusqu’à la prochaine récolte, celle des melons. Puis viendront peut-être les olives ou les greffons de lavande à préparer, puis les cerises, les abricots avant les vendanges. Au milieu de ces hommes qui, tout comme elle, n’ont guère d’autres préoccupations que de trouver un toit, de quoi manger et avoir encore assez d’argent pour l’alcool ou la drogue, Rosalinde détonne. Femme fragile sous un masque de fermeté, femme convoitée qui peut se donner autant par lassitude que par jeu, elle paie cher sa liberté.
Ils sont plusieurs à vouloir s’attacher la «pute de saisonnière».
Une spirale infernale qui va toutefois se bloquer après la rencontre avec une autre femme. Mounia croise le regard des hommes sur Rosalinde avant de croiser celui de cette «bête ensauvagée» qu’elle a envie d’apprivoiser. Mais comme toujours, les routes vont finir par se séparer.
À l’image de ce feu de forêt, «ce brasier qui sera à la couleur, à la violence de leur fatigue», Catherine Poulain dépeint avec justesse et âpreté ces parcours chaotiques qui laissent quelquefois la place à un rêve d’ailleurs, de meilleur. Quand la lumière au bord d’une rivière prend la teinte de l’espoir.

Le cœur blanc
Catherine Poulain
Éditions de l’olivier
Roman
256 p., 18,50 €
EAN : 9782823613599
Paru le 4 octobre 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Sud. On y évoque aussi Hambourg, le Maroc et le Portugal d’où sont originaires certains saisonniers.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Le chant glacé et mélodieux de la rivière, sa peur, le poids terrible d’une attente folle entre les remparts des montagnes qui la cernent, mais quelle attente cette épée qu’elle pressent toujours, suspendue dans la nuit des arbres qui l’écrase – sur son cœur blanc, sa tête rousse de gibier des bois. Oh que tout éclate enfin pour que tout s’arrête.»
Pour Rosalinde, c’est l’été de tous les dangers. Dans ce village où l’a menée son errance, quelque part en Provence, elle est une saisonnière parmi d’autres.
Travailler dans les champs jusqu’à l’épuisement; résister au désir des hommes, et parfois y céder; répondre à leur violence; s’abrutir d’alcool; tout cela n’est rien à côté de ce qui l’attend. L’amitié – l’amour? – d’une autre femme lui donne un moment le sentiment qu’un apaisement est possible. Mais ce n’est qu’une illusion.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Michel Abescat)
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
L’Express (Marianne Payot)
L’Humanité (Sophie Joubert)
Grazia (Philippe Azoury)
La Vie (Anne Berthod)
La Dépêche (Jacques Verdier)
Blog Unwalkers 
La Semaine (Béatrice Arvet)


Catherine Poulain présente son second roman Le cœur blanc © Production Librairie Mollat

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Les champs étaient nus. Ils s’étendaient jusqu’aux sombres limites du ciel. Ahmed rentrait sur sa mobylette, le cou entre les épaules, un bonnet ramené bas sur les yeux, ses lourdes chaussures gorgées d’eau. Le fils du patron, un adolescent aux cils de jeune fille, n’avait pas détourné le jet du karcher quand il avait croisé Ahmed qui nettoyait la calibreuse à asperges. Sans un mot d’excuse, il avait continué, traçant son passage entre les Marocains qui charriaient les caisses. La fille aux cheveux rouges l’avait évité de justesse, si maigre et jeune la fille, ses traits creusés sous le mauvais néon, cet air inquiet, mais qu’est-ce qu’elle foutait là. Ils avaient travaillé encore longtemps dans les courants d’air et le froid du hangar, curé le sol, chargé les caisses enfin sur le camion. « Pouvez y aller. Demain six heures ! » Demain serait dimanche et c’était trop tard pour le pain. Mais allez, on a l’habitude, après huit ans à trimer sur leur terre, dans leurs champs, pour leur fric, pour sa croûte.
La fille, elle, rentrait dans une caravane abritée sous des cyprès. Trop fatiguée, envie de pleurer, bien sûr qu’elle n’était pas de taille parmi ces Marocains silencieux, courbés au-dessus des buttes, qui jamais ne cessaient d’avancer, et elle loin derrière qui tentait de les rattraper. Ça la tourmentait le jour et la nuit. Elle ne tiendrait pas la saison.
Le grand rouquin partait au bar avec son père. Il avait nettoyé tant bien que mal ses ongles incrustés de cambouis. Le père pas. Pour quoi faire? Demain serait là bien assez vite. L’apéro. Puis l’apéro. Et encore l’apéro. Jusqu’à plus soif. Mais pour le père cela n’existait pas, « plus soif ». C’est la vie, il disait. Jusqu’au soir, jusqu’à s’écrouler sur son lit. La nuit la fille rêvait aux asperges qu’elle voyait défiler sur le tapis roulant de la calibreuse, un film qui tournait en boucle. Elles étaient tellement sales, les asperges, on avait beau les laver elles restaient sales, il fallait sans cesse laver et creuser, et creuser encore, et creuser toujours dans l’argile noire. Les hommes sombres avançaient dans les terres, le front obstinément tourné vers le sol, si bien que l’on ne distinguait jamais leur visage. Des hommes de l’ombre. Mais quelle vie, quelle vie… elle murmurait dans une mélopée qui la réveillait. Et déjà c’était le matin et l’heure d’y retourner. Ahmed se levait dans une aube grise. Il avait plu pendant la nuit. Une lueur blanchâtre semblait sourdre de la brume, de l’horizon peut-être mais comment savoir, le ciel et les champs ne faisaient qu’un. À nouveau le sol serait détrempé. La terre collerait à la gouge, aux asperges qu’elle rendrait cassantes, au seau et aux pieds qui pèseraient des tonnes. Ahmed se raclait la gorge, crachait par la fenêtre du préfabriqué qu’il refermait très vite. Le gars déjeunait en allumant sa première gitane. On annonçait à la radio l’arrivée au pouvoir d’un président au Portugal et les fruits tardifs d’une révolution très lointaine. Il s’en foutait le gars. Le père ouvrait un œil vitreux – Grouille, disait le fils, ça va être l’heure. Mal de tronche son vieux, langue épaisse, bouche pâteuse, avec ce goût de viande avariée. Ça leur serait bien égal son haleine aux machines de toute façon, et le fils qui y voyait clair, lui, saurait l’aider. Presque aussi bon que lui aujourd’hui le fils. Ça allait faire un sacré mécano. Comme lui, avant. Et la fille, la rousse, petit casque de feu qui déjà se voyait ployer sous un ciel trop bas – Est-ce que je vais tenir aujourd’hui encore, la terre sera grasse et collante, le patron enverra son fils, garde-chiourme aux paupières de femme, douces et ombrées de très longs cils. Il y aura les aboiements des contremaîtres dans les champs voisins, des « feignants », « enculés » qui s’entendront jusqu’à très loin dans les terres. Et le patron viendra pisser près d’elle lorsqu’elle aura le front baissé sur la butte. Elle aura peur d’être à la traîne encore, de briser une asperge en l’extirpant de l’argile trop compacte. Une fois de plus elle détournera les yeux pour ne pas voir la bite qu’il secouera avec un étrange sourire. Les ouvriers continueront d’avancer en un peloton silencieux et fier, elle derrière à peiner et à cacher ses larmes, les joues barbouillées de terre et de morve.
Des merles chantaient dans les saules. Les asperges, petits pénis pâles, pointaient le long des buttes. Pousser, grandir, voir le jour. Et on les exécuterait bientôt, d’un coup de gouge bref et précis.
Le printemps était proche. Bientôt le sifflement long des hirondelles viendrait ponctuer les heures trop lourdes, sa joie quand la journée finie elle relèverait enfin la tête : elle saurait qu’elle avait tenu bon. Elle écarterait les bras dès qu’elle se sentirait loin des regards, étirerait ce corps trop léger. Elle voudrait courir mais n’en aurait plus la force. C’est ma vie, elle pensa. C’est là et ça va vers une fin. Ce n’est plus le début, et pourtant, le début, c’était, c’est encore presque là. Dehors les arbres tremblent au vent et la fatigue me cloue au sol. Le ciel est immense au-dessus des terres. Moi dessous, toute petite, mains douloureuses, une créature aux reins brûlants. C’est ma vie. Laissez-la-moi encore un peu, gardez-moi quelque temps des marques et de l’usure – c’est ma vie sous le ciel, et nous le front baissé qui nous en détournons toujours, le dos courbé vers la terre noire.
Il s’est avancé, l’a prise contre lui. Le saule tremblait. Elle frissonnait – Tu ressembles à mon fils – étrange étreinte. Il la tenait à peine, liane entre ses bras, nuque fragile, les deux tendons comme les cordes d’une harpe, une mèche rousse égarée dans le sillon clair, jusqu’à la bosse aiguë de la vertèbre. Son fils. Elle en aurait pleuré. Allait pleurer. Son odeur d’homme, chaude et musquée – Les Arabes ne sentent pas pareil, un goût d’épices… de cumin ? elle pensa le temps d’un éclair. L’idée étrange et incongrue l’aurait fait rire en d’autres temps, elle s’y raccrocha pour ne pas sombrer dans un puits obscur et sans fond. Elle voyait le regard noir se rapprocher, la bouche lourde, charnue, l’éclat bref de ses dents, il n’était plus que cela, une bouche, des yeux, un souffle, deux mains sur elle, l’une refermée sur sa nuque, frôlant ses cheveux, l’autre avançant toujours, remontant son flanc. La main s’arrêta sur sa poitrine. D’abord légère, presque hésitante, la pression de ses doigts se fit plus hâtive, rude, jusqu’à écraser son sein en même temps qu’il mordait ses lèvres. Le saule tremblait toujours. Doucement, comme une eau bruissante venue de très loin et qui enflait, elle entendit les peupliers. Ils semblaient s’éveiller, chuchotant le long des roubines, un soupir fluide et languissant qui grandissait jusqu’à la route. L’appel rauque d’un vol d’oies sauvages. Après, elle ne se souvenait plus. N’aurait pas su même le dire. Elle pleurait. Un long sanglot qu’il n’entendait pas, avalé par son souffle à lui. Il embrassait sa bouche, il buvait ses plaintes et sa faim comme si lui-même mourait de soif. Mais était-ce une plainte ce gémissement flûté de bête. Elle ne se souvient plus. Cette déchirure. Il l’emplissait, s’acharnait. Quel bonheur. Il a murmuré trois mots, en arabe, a eu comme un hoquet, un sursaut, un râle étouffé ce gémissement qui vibrait en elle, remontait en un long frisson, la brûlait – depuis ses cuisses, son ventre, sa gorge, jusqu’aux tréfonds. Elle se rappelle qu’elle était allongée, sous elle la terre noire et humide. Il était retombé, il l’étouffait de tout son poids. Le saule. Il bruissait. »

Extraits
« On les paye à la tâche. C’est léger, des fleurs. Longues journées, chaleur sur la peau, les tilleuls bourdonnent des multitudes d’abeilles qui butinent. Les heures défilent, paisibles et lourdes. On ne les sent pas passer en haut de l’échelle, dans les cimes vrombissantes. Elle aperçoit le ciel au-travers des branches. Il se déploie jusqu’aux limites des crêtes que la chaleur trouble d’un halo diffus. Elle se dit, Oh, le ciel… et pousse un soupir de contentement. Jean la regarde. Ils se sourient. Ils s’offrent une cigarette parfois, des caramels achetés à l’épicerie du village, des cerises cueillies dans le verger voisin. La peau ferme et lisse résiste un instant avant de craquer doucement sous les dents. Le jus sucré et tiède emplit la bouche. C’est bon pour la soif. Transparence de l’été – cerises et carambars. Elle voudrait que ces journées passées dans les arbres polissent les angles de toutes choses, de ce qu’elle a connu et ce qu’elle a craint. Au loin un coq ne cesse d’appeler, on entend le premier grillon, le sanglot d’une tourterelle, le son de la source en contrebas… »

« Et t’as raison Moune, faut avancer, elle a repris plus doucement, ne pas suivre interminablement le chemin qu’ont tracé les autres. Il faut être fidèle au monde plutôt qu’à un homme, le beau monde qui nous entoure, l’inconnu qui vous prend le cœur et les tripes. »

À propos de l’auteur
Catherine Poulain est née à Barr, près de Strasbourg, en 1960. A 20 ans elle part à Hong Kong, où elle trouve une place de barmaid, et commence à prendre des notes, avide de découvrir et fixer dans ses carnets «un monde onirique qui se mélange au réel». Après un bref retour en France, elle repart, poussée par ses envies de grands espaces et d’expériences: Colombie britannique, Mexique Guatemala, Etats-Unis… Au gré de ses voyages, elle a été employée dans une conserverie de poissons en Islande et sur les chantiers navals aux U.S.A., ouvrière agricole au Canada, pêcheuse pendant dix ans en Alaska. De retour en France, elle est tour à tour saisonnière, bergère et ouvrière viticole, en Provence et dans les Alpes de Haute-Provence. Elle vit actuellement dans le Médoc.
Le Grand Marin, son premier roman, a accumulé les prix littéraires, rencontré un immense succès aussi bien auprès de la critique que des libraires, été traduit dans une douzaine de pays, et fait l’objet d’une adaptation cinématographique. Son deuxième roman, Le Cœur blanc, affirme qu’elle est un écrivain rare, préférant «l’univers sensible, le ressenti», et capable de transcender le réel en l’exacerbant. (Source : Éditions de l’olivier)

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La Femme de dos

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En deux mots:
Une directrice de casting part à la recherche de l’interprète d’un film intitulé La Femme de dos. Elle finira par la trouver du côté de Toulon. Une quête qui aura remué bien des souvenirs et éclairé quelques zones d’ombre.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le casting était presque parfait

Quand une chef monteuse décide de raconter l’histoire d’une responsable de casting, cela nous donne un roman sensible qui montre comment un tournage peut impressionner une jeune fille, combien il est difficile de produire un film et… comment la relation mère-fille peut être compliquée…

Faisant sien le principe qui veut que l’on ne parle bien que de ce que l’on connaît bien, Alice Moine – qui est chef monteuse – a choisi le milieu du cinéma pour son premier roman qui fait suite à un récit intitulé Faits d’hiver paru chez Kero en 2015. C’est à la fois par la construction et par l’angle choisi qu’elle fait preuve d’une belle originalité. Comme dans un film, une première scène brève montre un goéland fondre sur une jeune fille inanimée sur un rocher, avec une plaie ouverte à la jambe.
On n’en saura guère plus pour l’instant, car la scène suivante nous conduit sous la canopée du forum des Halles à Paris où une jeune femme, quittant son bureau pour s’aérer, entraîne son instinct. « Depuis toujours, elle avait la faculté de projeter sur un visage les potentiels d’un passé ou les prémisses d’un avenir. Quand l’un d’entre eux sortait du lot, elle s’efforçait de balayer tous les accessoires et particulièrement l’habit, traîtresse enveloppe. On ne se sape pas comme on respire, encore faut-il savoir ce que l’on dégage et à qui l’on s’adresse. Celle qu’un jour un célèbre producteur avait surnommé l’Œil analysait les dérapages et regardait au travers. Voilà donc à quoi Jane H. passait son temps à l’heure du déjeuner, joignant l’utile à l’agréable puisque cette fantaisie lui avait déjà permis de dénicher une bonne cinquantaine de rôles en vingt ans de pratique. Rendement faible si l’on se rapporte au temps passé, mais que diriez-vous d’un champion sportif qui décrocherait ses médailles entre midi et deux?»
Cette directrice de casting originale est à la recherche de l’interprète principale d’un film intitulé «La femme de dos». Elle va toutefois et contre son gré cesser son repérage car Magda, sa mère, est tombée dans le coma. Elle prend le train en direction du Sud et de la maison de son enfance où l’attend Souad Chad, la fidèle employée. Elle s’imaginait faire un aller-retour, le temps que sa mère, qui es tune guerrière, rouvre les yeux et poursuive sa vie trépidante. Mais elle va devoir très vite déchanter, les médecins n’imaginant pas qu’elle puisse se réveiller ou alors dans un état désespéré. Pour la stimuler, on lui conseille de lui parler…
Ne sachant trop quoi lui dire, elle lui fait la lecture, passant d’une biographie de Gertrude Bell au courrier, avant de tomber sur de vieilles lettres de Tristan, son ex petit ami. C’est ainsi que petit à petit on découvre la jeunesse de Jane, ses débuts dans le cinéma – sa maison a été choisie par André Téchiné pour y tourner Les Innocents – et sa rencontre avec le photographe de plateau qui lui vaudra ses premiers émois et son premier chagrin. Mais son séjour forcé ne la fait pas dévier de son objectif et c’est au péage de l’autoroute qu’elle croise Charline, une employée qu’elle s’imagine pouvoir être La Femme de dos. Sauf que cette fois, le rêve de gloire et l’acceptation enthousiaste qu’elle obtient d’habitude lorsqu’elle propose un rôle va se transformer en un refus cinglant.
Jane n’étant pas du genre à baisser les bras, elle va entreprendre une manœuvre de séduction-persuasion, car elle est persuadée tenir la candidate idéale.
Jouant avec son lecteur, Alice Moine mène dès lors trois récits en parrallèle, celui qui plonge dans sa jeunesse et dans ces épisodes qui l’ont construite – peut-être en l’éloignant de cette mère qui lutte pour la vie sur son lit d’hôpital – celui de sa tentative d’apprivoiser Charline et celui de la production de ce film qui résonne d’une façon très particulière en elle. Ne serait-elle pas au bout du compte cette Femme de dos si mystérieuse? À l’image d’un tricot, les différentes pelotes vont passer par des mailles expertes et finir par nous livrer un joli résultat. Un premier roman riche de promesses.

La Femme de dos
Alice Moine
Serge Safran éditeur
Roman
352 p., 19,90 €
EAN : 9791097594046
Paru le 15 février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans le sud de la France, notamment en Provence, à Toulon et dans les environs.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Surnommée l’Œil, Jane est directrice de casting à Paris. Un été, un producteur célèbre lui confie la recherche d’une « perle rare » pour le film La Femme de dos de Telo Ruedigger, un artiste dont les œuvres défraient la chronique. Au même moment, Jane est appelée dans le sud de la France au chevet de sa mère dans le coma.
Vingt-huit ans auparavant, Les Vignettes, maison d’enfance de Jane, servait de décor au film Les Innocents d’André Téchiné. Jane découvrait le monde du cinéma et l’amour avec Tristan, photographe de plateau, disparu en ne laissant comme trace qu’une photo d’elle marchant de dos sur une digue. La similitude avec le style de Telo Ruedigger la trouble.
Lors d’un repérage près de Toulon, elle croit reconnaître en Charline, jeune employée de péage d’autoroute, la «perle rare»…

Les critiques
Babelio
Blog ZAZY
Radio B (émission Café littéraire)

Les premières pages du livre
« Il faut toujours se méfier du Goéland leucophée. C’est un oiseau féroce prêt à tout pour arracher les restes d’une charogne. De son bec jaune tacheté de rouge, il se nourrit d’œufs et de jeunes puffins allant jusqu’à dévorer les proies qu’il n’a pas chassées en s’adjugeant les meilleurs territoires. Déchetterie, lagune, cap isolé, tout y passe.
Un soleil de plomb inondait la pointe. Le goéland tournoyait au-dessus des rochers à la recherche de son déjeuner. De son œil perçant, il avisa quelque chose qui émergeait du maquis et piqua droit dessus. Avant d’attaquer, il hésita pourtant. La forme était humaine, et Dieu sait s’il se méfiait dc ces créatures-là. Il se posa non loin sur une zone pelée. Des vêtements déchirés jaillissait un bout de chair. L’odeur du sang séché affola ses sens. Oubliant ses principes, le goéland s’approcha si près qu’il n’eut plus qu’à tendre le cou pour plonger son bec dans la plaie. L’attaque fut brève, trois coups plantés dans la jambe aussi raide qu’un tronc. Le goût du sang l’enivra et il récidiva jusqu’à ce que la jeune fille se redresse enfin, menaçant d’une pierre son manteau argenté. Dans un cri terrifiant, l’oiseau prit son envol loin de la furie, cheveux courts, teint livide et membres ensanglantés, à qui sans le savoir il venait de redonner vie. »

Extraits
« À l’orée du gigantesque escalator, Jane recherchait le monde entier. De son visage impassible qui ne souriait jamais, elle suivait des yeux quelques-uns des huit cent mille voyageurs qui convergeaient ici chaque jour, et imaginait leurs histoires. Ici-même, elle s’oubliait. Elle passait sa main dans les mèches blondes décolorées de sa coupe à la garçonne, ses doigts frôlant les racines brunes savamment maîtrisées. Ici, ses angoisses lui foutaient la paix. Elle se sentait rassurée par le mouvement de la foule, ne pensant à rien ni personne, du moins le croyait-elle. »

« Si Jane n’avait aucune idée de ce que pouvaient contenir ces lettres, elle savait que les mots couchés là étaient ceux du jeune homme dont elle s’était amouraché vingt-huit ans plus tôt. Et tandis que le poème électro-pop incantatoire répétait en boucle Chercher le garçon / Trouver son nom, Jane se mit à décrypter la lettre comme on voyage dans le temps. »

 

À propos de l’auteur
Alice Moine est chef monteuse pour la publicité et le cinéma. Née à Toulon en 1971, elle se dirige vers le montage pour le plaisir de raconter des histoires. Elle a publié un recueil, Faits d’hiver, chez Kero, en 2015. La femme de dos est son premier roman. (Source: Serge Safran éditeur)

Site internet de l’auteur 

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C’est Shell que j’aime

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En deux mots
Le petit garçon de la station-service de la Vallée de l’Asse ne veut pas aller en pension. Aussi décide-t-il de partir pour la guerre. Une fugue qui va lui apprendre un tas de choses, y compris sur lui-même.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

C’est Shell que j’aime

Un premier roman délicat et tendre qui explore le monde avec les yeux d’un petit garçon. Tout ceux qui ont gardé quelque chose de l’enfance en eux vont adorer!

Une station-service dans la vallée de l’Asse. C’est là que vit un petit garçon entouré de ses parents. Si on l’appelle Shell, c’est sans doute parce qu’il a appris à donner un coup de main à son père, qu’il se fait un peu de pourboire en aidant les clients et qu’il arbore un blouson à l’emblème de la société pétrolière.
Shell vit paisiblement, fait quelques bêtises de temps et temps. Et s’il n’a pas d’amis, c’est qu’il semble un peu attardé. « Le Dr Bardet avait utilisé plein de mots compliqués, et comme mes parents n’avaient pas l’air de comprendre non plus, il leur avait expliqué que ma tête avait arrêté de grandir. Ça m’avait fait rigoler en douce, parce que c’était comme s’il ne parlait pas de moi. Ma tête, au contraire, elle était grande, bien plus grande que celle des autres. C’était le monde qui était petit, et je ne voyais pas comment on pouvait faire rentrer quelque chose de grand dans quelque chose de petit. »
Un soir, comme dans le conte du petit poucet, Shell entend ses parents parler de la placer dans un établissement spécialisé et prend peur. Il décide de fuir, de partir pour la guerre. Il prépare un sac à dos, cherche le fusil de son père – même s’il n’a aucune idée de la manière dont il faut s’en servir – et prend la direction du plateau:
« J’avais un plan. À la guerre, je me battrais, on me donnerait des médailles, je reviendrais, et là, tout le monde serait bien forcé d’admettre que j’étais un adulte, ou tout comme. »
Jean-Baptiste Andrea a le sens de la formule et la nostalgie d’une époque où tout semblait possible. Comme dans le Pagnol de La Gloire de mon père, il réussit le tour de force de nous entraîner sur les pas de son narrateur, désarmant de sincérité et de naïveté. Après s’être rendu compte qu’il avait oublié son sac à dos, il doit bien avouer qu’il n’avait aucune idée de l’endroit où on faisait la guerre. Très vite, il est obligé d’abdiquer : « Autant le dire tout de suite parce que de toute façon tout le monde le sait: la guerre, je n’y suis jamais arrivé. »
Mais il n’est pas question pour autant de rentrer, même si la faim commence à la tenailler, même si son lit douillet lui manque. Car dans ses errements, il croise la route de Viviane. La belle jeune fille va lui venir en aide et partager quelques secrets avec lui. Il va lui expliquer son plan. Après lui avoir expliqué que la guerre, c’était loin, beaucoup plus loin que ce qu’il s’imaginait, «le genre de loin où on ne peut pas aller à pied», elle va lui révéler qu’elle est une reine aux pouvoirs magiques.
Il n’en fallait pas davantage pour subjuguer Shell, déjà ravi de ne plus être seul dans la montagne. Ensemble, ils vont éviter les gendarmes partis à leur recherche, elle va régulièrement le ravitailler, lui faire découvrir une grotte comme celle de Lascaux (le plus merveilleux des cadeaux d’anniversaire), lui indiquer un refuge avant de devoir retourner dans son château.
« Je l’ai regardée disparaître, j’avais tellement envie de la retenir que j’ai imaginé sa silhouette longtemps après son départ. Puis la nuit est tombée et m’a forcé à rentrer. J’ai trouvé un vieux tas de paille dans un coin, je l’ai étalée par terre et je me suis allongé dessus, les mains derrière la tête. Je me suis rendu compte que j’avais complètement oublié mon histoire de guerre, mes médailles, mon retour héroïque. J’ai eu un peu honte. Je ne voulais pas passer pour un lâche quand je rentrerais. Mais j’avais une reine, je savais déjà que je ferais tout pour elle, pas parce que j’avais juré mais parce que j’en avais envie, et j’ai pensé que c’était peut-être ça, être un héros: faire des choses qu’on n’est pas obligé de faire. »
À l’émerveillement suit le coup de blues. Mais fort heureusement Shell croise la route de Matti, un berger qui lui propose de l’accompagner et à qui il peut confier ses bleus à l’âme. « Le soir Matti m’a dit de ne pas m’en faire, enfin il l’a dit à sa façon avec le minimum de mots.» Parce que Matti sait où habite la petite parisienne qui avait «emporté nos jeux, nos rires, ses mensonges formidables et ceux que j’aimais moins comme quand elle avait dit qu’elle resterait pour toujours avec moi»
C’est à ce moment que le roman devient vraiment initiatique, dans le sens où Shell comprend qu’à côté de sa reine – à laquelle il aimerait tant vouloir continuer de croire – il y a une réalité un peu moins rose. Que s’il avait pu lire la lettre que Viviane lui avait laissé, il n’aurait peut-être pas été autant en colère contre lui et tous ses problèmes, contre son père, contre sa mère, contre les fourmis ou encore «contre le grille-pain qui brûle les tartines même sur la position 1».
Il va dès lors devoir oublier la boîte de GI Joe posée sur le rebord de la fenêtre, ne plus endosser le costume de Zorro, mais tout simplement retrouver une place parmi les siens. Et nous lecteurs, grâce à la plume poétique et magique de Jean-Baptiste Andrea, auront retrouvé les émotions de notre enfance. Qui, comme chacun le sait, n’ont pas de prix.

Ma Reine
Jean-Baptiste Andrea
Éditions L’Iconoclaste
Roman
240 p., 17 €
EAN : 9791095438403
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Un conte initiatique où tout est vrai, tout est rêve, tout est roman.
Shell n’est pas un enfant comme les autres. Il vit seul avec ses parents dans une station-service. Après avoir manqué mettre le feu à la garrigue, ses parents décident de le placer dans un institut. Mais Shell préfère partir faire la guerre, pour leur prouver qu’il n’est plus un enfant. Il monte le chemin en Z derrière la station. Arrivé sur le plateau derrière chez lui, la guerre n’est pas là. Seuls se déploient le silence et les odeurs de maquis. Et une fille, comme un souffle, qui apparaît devant lui. Avec elle, tout s’invente et l’impossible devient vrai.
Jean-Baptiste Andrea livre ici son premier roman. Ode à la liberté, à l’imaginaire, et à la différence, Ma reine est un texte à hauteur d’enfants. L’auteur y campe des personnages cabossés, ou plutôt des êtres en parfaite harmonie avec un monde où les valeurs sont inversées et signe récit pictural aux images justes et fulgurantes qui nous immerge en Provence, un été 1965.

68 premières fois
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Mémo Émoi 
Blog A l’ombre du noyer 
Blog Zazy 
Blog Les couleurs de la vie  

Autres critiques
Babelio 
livreshebdo.fr (Léopoldine Leblanc)
Culturebox (Laurence Houot)
ActuaLitté (Béatrice Courau)
culture-chronique.com
Blog Books’njoy


Jean-Baptiste Andrea présente «Ma reine» © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre :
« Je tombais, je tombais et j’avais oublié pourquoi. C’était comme si j’étais toujours tombé. Des étoiles passaient au-dessus de ma tête, sous mes pieds, autour de moi, je moulinais pour m’y raccrocher mais je n’attrapais que du vide. Je tourbillonnais dans un grand souffle d’air mouillé.
Je brûlais de vitesse, le vent hurlait entre mes doigts, j’ai repensé à l’époque où on courait le cent mètres à l’école, les seules fois où les autres ne se moquaient jamais de moi. Avec mes grandes jambes, je les battais tous. Sauf que là, mes jambes ne servaient à rien. Elles tombaient elles aussi comme des imbéciles.
Quelqu’un a crié, loin. Il fallait que je me rappelle pourquoi j’étais là, c’était forcément important. On ne tombe pas comme ça sans une bonne raison. J’ai regardé derrière moi, mais derrière ça ne voulait plus rien dire. Tout changeait tout le temps, tellement vite que j’avais envie de pleurer.
À coup sûr, j’avais fait une énorme bêtise. J’allais me faire gronder ou pire, même si je ne voyais pas ce qu’il y avait de pire que d’être grondé. Je me suis roulé en boule comme quand Macret me tabassait, c’était un truc connu[…] »

Extraits
« J’ai voulu la pluie. Je l’ai tant voulue que quand elle est venue, je ne savais plus comment l’arrêter. C’était une grosse pluie rose, vert, bleu, elle prenait la couleur d’un rien. Elle assommait les oiseaux. Il a plu comme ça pendant je ne sais pas combien de temps. Les vieux disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça. Ils parlaient de leurs ancêtres et de Dieu et du ciel et de tout sauf de la raison de la pluie: moi. »

« Il ne manquait plus qu’une chose à mon paquetage, la plus importante : une arme. Les parents dormaient – mon père ronflait sur le canapé-lit du salon et ma mère dans leur chambre. Je suis passé devant le canapé pour ouvrir la belle armoire en Formica et prendre le 22 paternel, celui avec lequel il tirait les lapins, et les quelques balles qui restaient dans une boîte. Je les ai mises dans ma poche. Des balles, ils avaient intérêt à m’en donner d’autres à la guerre parce que je ne risquais pas de tuer beaucoup d’ennemis avec celles que j’avais. Ils allaient aussi devoir me montrer comment on se servait du fusil. Ici, j’avais interdiction de le toucher et je savais, en le prenant, que rien ne serait plus jamais comme avant. »

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Il est réalisateur et scénariste. Ma reine est son premier roman. (Source : Éditions L’Iconoclaste)

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Ma reine

ANDREA_Ma_reine

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5 raisons de lire ce livre :
1. Parce que ce premier roman fait déjà beaucoup parler de lui. Outre son bel accueil en librairie, ila déjà été préempté par Folio pour une édition en poche et les droit sont déjà été vendus pour des traductions en Allemagne, Italie, Grèce et Roumanie.

2. Parce que depuis Marcel Pagnol, je sais ce que le monde vu par les yeux d’un enfant peut receler de mystère et de poésie, à l’image de cet extrait: « J’ai voulu la pluie. Je l’ai tant voulue que quand elle est venue, je ne savais plus comment l’arrêter. C’était une grosse pluie rose, vert, bleu, elle prenait la couleur d’un rien. Elle assommait les oiseaux. Il a plu comme ça pendant je ne sais pas combien de temps. Les vieux disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça. Ils parlaient de leurs ancêtres et de Dieu et du ciel et de tout sauf de la raison de la pluie: moi. »

3. Parce qu’il figure dans la sélection des 68 premières fois toujours très pertinente.

4. Parce que Archibald Ploom ne tarit pas d’éloges sur ce roman sur Culture Chronique: «Jean-Baptiste Andréa réalise une incroyable performance littéraire en nous proposant un premier roman remarquablement abouti qui sonne comme une ode à la liberté et à la fidélité à nos rêves d’enfant. »

5. Parce que l’auteur a su trouver les mots pour donner envie de lire son livre « Nous perdons par habitude, ou par paresse, notre capacité d’enchantement. Je ne dis pas que nous sommes incapables d’émerveillement, au contraire. Un paysage peut nous exalter, quelques notes de musiques, une relation… Tout le monde en fait l’expérience. Mais nous avons du mal à « retenir » ces moments. Ils ne nous rendent pas meilleurs et ne changent pas nos vies. Bien vite, le quotidien reprend ses droits. Je voulais donc raconter l’histoire d’un enfant qui lui, retient tous les bonheurs qu’il rencontre – certains sont pourtant bien minces. J’espère que les lecteurs, une fois le livre refermé, auront un peu de ce héros en eux. Qu’il rajeunira leurs yeux comme il a rajeuni les miens. »

Ma Reine
Jean-Baptiste Andrea
Éditions L’Iconoclaste
Roman
240 p., 17 €
EAN : 9791095438403
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Un conte initiatique où tout est vrai, tout est rêve, tout est roman.
Shell n’est pas un enfant comme les autres. Il vit seul avec ses parents dans une station-service. Après avoir manqué mettre le feu à la garrigue, ses parents décident de le placer dans un institut. Mais Shell préfère partir faire la guerre, pour leur prouver qu’il n’est plus un enfant. Il monte le chemin en Z derrière la station. Arrivé sur le plateau derrière chez lui, la guerre n’est pas là. Seuls se déploient le silence et les odeurs de maquis. Et une fille, comme un souffle, qui apparaît devant lui. Avec elle, tout s’invente et l’impossible devient vrai.
Jean-Baptiste Andrea livre ici son premier roman. Ode à la liberté, à l’imaginaire, et à la différence, Ma reine est un texte à hauteur d’enfants. L’auteur y campe des personnages cabossés, ou plutôt des êtres en parfaite harmonie avec un monde où les valeurs sont inversées et signe récit pictural aux images justes et fulgurantes qui nous immerge en Provence, un été 1965.

Les critiques
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ActuaLitté (Béatrice Courau)
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Jean-Baptiste Andrea présente «Ma reine» © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre :
« Je tombais, je tombais et j’avais oublié pourquoi. C’était comme si j’étais toujours tombé. Des étoiles passaient au-dessus de ma tête, sous mes pieds, autour de moi, je moulinais pour m’y raccrocher mais je n’attrapais que du vide. Je tourbillonnais dans un grand souffle d’air mouillé.
Je brûlais de vitesse, le vent hurlait entre mes doigts, j’ai repensé à l’époque où on courait le cent mètres à l’école, les seules fois où les autres ne se moquaient jamais de moi. Avec mes grandes jambes, je les battais tous. Sauf que là, mes jambes ne servaient à rien. Elles tombaient elles aussi comme des imbéciles.
Quelqu’un a crié, loin. Il fallait que je me rappelle pourquoi j’étais là, c’était forcément important. On ne tombe pas comme ça sans une bonne raison. J’ai regardé derrière moi, mais derrière ça ne voulait plus rien dire. Tout changeait tout le temps, tellement vite que j’avais envie de pleurer.
À coup sûr, j’avais fait une énorme bêtise. J’allais me faire gronder ou pire, même si je ne voyais pas ce qu’il y avait de pire que d’être grondé. Je me suis roulé en boule comme quand Macret me tabassait, c’était un truc connu[…] »

Extraits
« J’ai voulu la pluie. Je l’ai tant voulue que quand elle est venue, je ne savais plus comment l’arrêter. C’était une grosse pluie rose, vert, bleu, elle prenait la couleur d’un rien. Elle assommait les oiseaux. Il a plu comme ça pendant je ne sais pas combien de temps. Les vieux disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça. Ils parlaient de leurs ancêtres et de Dieu et du ciel et de tout sauf de la raison de la pluie: moi. »

« Il ne manquait plus qu’une chose à mon paquetage, la plus importante : une arme. Les parents dormaient – mon père ronflait sur le canapé-lit du salon et ma mère dans leur chambre. Je suis passé devant le canapé pour ouvrir la belle armoire en Formica et prendre le 22 paternel, celui avec lequel il tirait les lapins, et les quelques balles qui restaient dans une boîte. Je les ai mises dans ma poche. Des balles, ils avaient intérêt à m’en donner d’autres à la guerre parce que je ne risquais pas de tuer beaucoup d’ennemis avec celles que j’avais. Ils allaient aussi devoir me montrer comment on se servait du fusil. Ici, j’avais interdiction de le toucher et je savais, en le prenant, que rien ne serait plus jamais comme avant. »

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Il est réalisateur et scénariste. Ma reine est son premier roman. (Source : Éditions L’Iconoclaste)

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L’été en poche (7)

POULAIN_le-grand-marin_P

Le grand marin

En 2 mots
Lili décide quitter la Provence pour pêcher en Alaska. A bord du Rebel, elle va découvrir des conditions de travail dantesques, un peu d’amour et le goût de l’absolu. Au-delà du récit d’aventure, cette quête ultime est tout simplement un grand roman.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Jérôme Garcin (BibliObs)
« Cette héritière sauvage de Conrad et Melville, qui écrit «J’aurais voulu être un bateau que l’on rend à la mer», a composé, sous sa yourte provençale, un étourdissant et rugissant premier livre dont la prose évoque l’inquiétant mugissement d’une corne de brume. »

Vidéo


Catherine Poulain présente son ouvrage «Le grand marin» © Production librairie Mollat.

Le grand marin

POULAIN_Le_grand_marin68_premieres_fois_Logo

Le grand marin
Catherine Poulain
Éditions de L’Olivier
Roman
384 p., 19 €
ISBN: 9782823608632
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Alaska où la narratrice se rend, quittant Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux, en passant par New York, le Wyoming, le Nevada, Las Vegas, Seattle avant d’atterrir à Anchorage. Les ports de pêche de Kodiak, Seward et Dutch Harbour sont ses escales suivantes, rêvant d’atteindre Point Barrow.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une femme rêvait de partir.
De prendre le large.
Après un long voyage, elle arrive à Kodiak (Alaska). Tout de suite, elle sait : à bord d’un de ces bateaux qui s’en vont pêcher la morue noire, le crabe et le flétan, il y a une place pour elle. Dormir à même le sol, supporter l’humidité permanente et le sel qui ronge la peau, la fatigue, la peur, les blessures…
C’est la découverte d’une existence âpre et rude, un apprentissage effrayant qui se doit de passer par le sang. Et puis, il y a les hommes. À terre, elle partage leur vie, en camarade.
Traîne dans les bars.
En attendant de rembarquer.
C’est alors qu’elle rencontre le Grand Marin.

Ce que j’en pense
****
Déjà couronné par de nombreuses distinctions, Le prix Mac Orlan, le prix Joseph Kessel, le Prix Henri-Queffélec, deux Prix Gens de mer et le Prix Ouest-France Etonnants voyageurs, ce premier roman est étonnant à plus d’un titre.
D’abord parce que Catherine Poulain est sans aucun doute l’un des plus étonnants voyageurs de notre littérature. Sur les raisons qui la poussent à quitter la Provence, elle restera très discrète, comme si un beau jour cela était devenu une évidence de vouloir partir en Alaska, de vouloir atteindre « The Last Frontier »… Elle laisse tout pour se marier avec l’océan. Un avion pour New York, un car Gryhound pour rejoindre d’Est en Ouest Seattle et la voilà à Anchorage.
Ensuite parce que rien ne semble devoir arrêter ce bout de femme. Dans une contrée des plus hostiles, dans un milieu presque uniquement masculin, sur un bateau offrant des conditions de vie plus que rudimentaires et des conditions de travail dantesques, elle va finir par se faire accepter.
Parce qu’elle ne laisse pas la souffrance prendre le dessus, parce qu’elle ne concède pas le moindre terrain à la faim, à la fatigue, au froid. Parce qu’à aucun moment elle ne remet son choix en question.
Mieux même. Quand ses compagnons d’infortune lui racontent leurs misères, les blessures, les naufrages, elle les envie presque. Comme eux, elle veut aller au-delà des limites. Son but – qu’elle n’atteindra pas – serait d’atteindre cette dernière frontière, à Point Barrow, au bout du bout.
En attendant, elle vit sa première expérience à bord : «Nous appâtons, des heures et des heures jusqu’à la nuit très sombre, traçant notre route d’écume, sillage éphémère qui déchire les flots et disparaît presque aussitôt, laissant le grand océan vierge et bleu, puis noir.» Le poisson se fait rare, la tempête menace.
«On tombe sur le banc de morues noires la troisième nuit. La mer ne s’est pas calmée. Simon et moi continuons de perdre l’équilibre, au gros de l’effort, et d’aller nous écraser contre les angles des casiers sous le regard excédé des hommes. On se relève sans un mot, comme pris en faute. Mais ce soir-là on n’en aura pas le temps. La première palangre arrive à bord et c’est une déferlante de poissons qui jaillit à nous en un flot presque ininterrompu. Les hommes hurlent de joie.
Mais Lili ne peut partager cette allégresse. Une vilaine blessure à la main l’oblige à quitter le bateau. Sans vraiment savoir quand elle pourra reprendre la mer, elle cherche à s’occuper, travaille sur le port, repeint les bateaux, répare les outils. L’oisiveté serait la mère des vices, même si elle n’hésite pas à accompagner les marins qui vont peindre la ville en rouge. A-t-on vraiment besoin de lui expliquer que «Ça veut dire aller se cuiter», tant les distractions sont peu nombreuses. La bière et le whisky sont les meilleurs compagnons des marins, quelques uns ont une femme et une maison, d’autres se contentent d’une visite dans un cabaret, voire d’un peu de drogue.
Lili entend rêve de remonter à bord, d’affronter la mer et les flétans. De regarder la mort en face. Malgré les mises en garde. Malgré les témoignages effrayants : «Embarquer, c’est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie, t’as plus rien à toi. (…) Je ne sais pas ce qui fait que l’on veuille tant souffrir, pour rien au fond. Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d’amour aussi, il ajoute à mi-voix, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à haïr le métier, et que malgré tout on en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou. Qu’on finit par ne plus pouvoir se passer de ça, de cette ivresse, de ce danger, de cette folie oui ! »
Avec Joey, Simon, Dave, Jesse, Jude et les autres, elle va se battre de toutes ses forces. «La mer nous malmène. Nos pieds sont gelés. Debout sur le pont arrière, nous travaillons sans un mot, le cou rentré dans les épaules, les bras plaqués contre le corps. Nos gestes sont mécaniques. Les reins vont et viennent au rythme de la gîte. Le son rauque, lent et répété de la vague…»
Quant au fruit de leurs efforts, il sera en partie ruiné par la perte d’une partie du matériel qu’il faudra rembourser à l’armateur et par une amende salée pour n’avoir pas respecté les quotas. Ce n’est pas encore cette fois qu’elle repartira cousue d’or…
La maigre consolation de cette difficile campagne s’appelle Jude. C’est lui «le grand marin» qui donne le titre à ce roman et qui partagera, le temps de brèves étreintes, la couche de Lili. Jude qui va s’en aller pour les mers du Sud, Jude qui va attendre Lili. Mais cette dernière ne lâche pas son idée fixe, pas plus qu’elle ne veut rendre les armes face à l’adversité. Elle a encore des choses à prouver. Elle veut remonter à bord du Rebel pour ne nouvelle campagne de pêche.
Catherine Poulain réussit le tour de force d’entraîner le lecteur dans ce qui peut sembler une folie. Après l’effroi, c’est une sorte de fascination qui le gagne. Une addiction. A tel point que quand le roman se termine, on éprouve une sorte de manque et on attend avec impatience la suite du périple de Lili.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Café Littéraire Gourmand (Nadine Jolu)
Blog Les livres de Joëlle
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Autres critiques
Babelio
BibliObs (Jérôme Garcin)
France Inter (L’humeur vagabonde – Kathleen Evin)
Tribune de Genève (Pascale Frey – rencontre avec l’auteur)
20 minutes (Annabelle Laurent)
Magazine NLTO
Blog Sagweste in Librio
Bibliosurf (La revue du web littéraire)

Extrait
« – Mais moi, c’est le Rebel que j’attends. C’est avec ceux qui sont à bord que je veux continuer la pêche.
– La saison finie, ils partiront de toute façon.
– C’est vrai. Alors j’irai à Point Barrow.
– Qu’est-ce tu veux foutre à Point Barrow ?
– C’est le bout. Après y a plus rien. Seulement la mer polaire et la banquise. Le soleil de minuit aussi. Je voudrais bien y aller. M’asseoir au bout, tout en haut du monde. J’imagine toujours que je laisserai pendre mes jambes dans le vide… Je mangerai une glace ou du pop-corn. Je fumerai une cigarette. Je regarderai. Je saurai bien que je ne peux pas aller plus loin parce que la Terre est finie.
– Et après ?
– Après je sauterai. Ou peut-être que je redescendrai pêcher. »

A propos de l’auteur
Catherine Poulain commence à voyager très jeune. Elle a été, au gré de ses voyages, employée dans une conserverie de poissons en Islande et sur les chantiers navals aux U.S.A., travailleuse agricole au Canada, barmaid à Hong-Kong, et a pêché pendant dix ans en Alaska. Elle vit aujourd’hui entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc, où elle est respectivement bergère et ouvrière viticole. Le Grand Marin est son premier roman. (Source: Éditions de L’Olivier)

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