Histoire du fils

LAFON_histoire_du_fils  RL2020

En deux mots:
C’est l’histoire d’un enfant élevé par la sœur de sa mère et qui cherche ses parents. C’est l’histoire de ce père qui ne sait pas qu’il a un fils. C’est l’histoire des secrets de famille et des liens invisibles qui se tissent. Mais c’est aussi l’histoire de racines, d’un pays et de ses sources.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les branches invisibles de l’arbre généalogique

Le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon est aussi fort que les liens de famille, aussi solidement ancré que le pays originel, même si ceux-ci semblent s’être évaporés.

Comme un vigneron mélange plusieurs cépages ou plusieurs cuvées pour composer un vin plein de finesse et d’arôme, Marie-Hélène Lafon a réalisé son propre assemblage pour construire un roman à l’histoire aussi familiale que minérale, où l’émotion et les sentiments font fi de la chronologie. Histoire du fils pose un arbre généalogique sur une carte de France pour aussitôt constater que des zones d’ombre existent dans l’histoire familiale autant que dans la géographie. Des zones d’ombre que le livre va tenter d’éclairer.
Paul Lachalme est un élève doué auquel l’école républicaine va donner sa chance. Après ses bons résultats à l’école primaire, il va pouvoir poursuivre son parcours d’excellence à Aurillac où il sera désormais pensionnaire. C’est là qu’il va tomber sous le charme de Gabrielle, une infirmière avec laquelle il rêve déjà de mener la grande vie. Quand il monte à Paris pour finir ses études de Droit et devenir avocat, il se réjouit qu’elle puisse le rejoindre. En revanche, ce qu’il ne sait pas, c’est que cette dernière est enceinte. Aussi quand elle met au monde André, elle préfère le confier à sa sœur Hélène avant de filer vers la capitale.
Le garçon va grandir à Figeac, auprès d’Hélène et de son mari Léon, recevant irrégulièrement la visite de sa mère. Car la belle idylle a fait long feu. Mais Gabrielle a choisi de rester à Paris.
Marie-Hélène Lafon joue alors avec les non-dits et les secrets de famille, proposant au lecteur diverses pistes. Que sait Paul de sa paternité? Gabrielle a-t-elle caché sa descendance? A-t-elle voulu instaure rune sorte de mur entre Paris et la Province? Hélène va-t-elle présenter André à son père? André sera-t-il plus heureux à Paris, entre des parents biologiques séparés qu’en province où il a ses racines? À l’image du roman qui passe allègrement d’une année à une autre, on suit les interrogations des uns et des autres et on tente de rattacher les bribes des lignées familiales qui vont couvrir tout un siècle. Servi par une écriture très sensuelle où les lieux changent en fonction des saisons, où les parfums et les odeurs sont indissociables des personnages qui les traversent, le roman raconte aussi la métamorphose d’une France qui a traversé deux guerres et le bouleversement des rapports humains. C’est alors que l’on prend conscience que le sujet du livre pourrait fort bien être ailleurs. Derrière la filiation, ou plutôt devant, la romancière ne nous a-t-elle pas donné un livre sur la solitude, sur le manque qui va accompagner chacun des protagonistes, depuis ce frère jumeau qui meurt ébouillanté, laissant son frère seul jusqu’à ce petit-fils revenu à Chanterelle, où tout a commencé.

Histoire du fils
Marie-Hélène Lafon
Éditions Buchet-Chastel
Roman
176 p.,15 €
EAN 9782283032800
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans le Cantal, le Lot et le Puy-de-Dôme, à Chanterelle, Aurillac, Figeac, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de 1908 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu.
André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille.
Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le cœur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences.
Avec ce nouveau roman, Marie-Hélène Lafon confirme la place si particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Info Culture (Laurence Houot)
La Croix (Antoine Perraud)
RTBF (Sophie Creuz)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog L’Or des livres
Blog Le petit poucet des mots 
Blog Baz’Art
Blog Voyage au fil des pages

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jeudi 25 avril 1908
Les pieds nus d’Armand glissent sur le parquet ; il ne veut pas réveiller Paul qui dort encore et fait son petit bruit de lèvres dégoûtant, comme un chiot quand il tète. Il va attendre un peu, mais pas trop longtemps, il ne faut pas que Paul se réveille, il gâcherait la fête des retrouvailles, Paul gâche tout. Paul et lui sont nés le même jour, le 2 août 1903 ; il sait, par sa mère et par sa tante, qu’il n’y avait jamais eu de jumeaux dans les deux familles avant eux. Il préférerait n’être pas jumeau, ou l’être avec Georges, sans Paul. Il comprend que c’est impossible, parce que les choses sont comme elles sont, la tante Marguerite le dit souvent, il tourne et retourne derrière ses dents cette phrase un peu bizarre qui glisse et lui échappe, il s’applique un moment à penser aux phrases grises de la tante Marguerite, et à son odeur, cendres froides et saucisson sec. Il réfléchit beaucoup aux odeurs et aux couleurs des gens, des choses, des pièces ou des moments et, quand Antoinette vivait avec eux à Chanterelle, il la faisait rire avec ce qu’elle appelait ses folies, et elle riait elle riait, elle pleurait aussi du coin des yeux à force de rire tellement ; maintenant il ne peut plus dire ses folies à personne. Georges sent la confiture de prunes, quand la tante la laisse cuire longtemps en été dans la bassine de cuivre, il sent cette confiture à ce moment précis, et pas quand on l’étale sur des tartines au goûter en hiver ; même le père en mange et fait des compliments à la tante qui ne lui répond rien et le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Amélie sent la rivière, au printemps, la rivière haute des neiges fondues. Paul sent le vent et la lame froide des couteaux qui sont dans la cuisine et qu’ils n’ont pas le droit de toucher. Pour sa mère, il hésite, et ça change tout le temps, la neige quand elle devient bleue le soir au bord du bois, le café chaud, elle sent rouge aussi certaines fois. Pour le père, la soupe de légumes peut-être, mais il ne trouve pas vraiment, il s’arrête, ça se fige à l’intérieur de lui et il préfère ne pas insister. Les odeurs sont un jeu et on ne peut pas jouer avec le père. La petite chambre de Georges, entre celle des parents et la leur, sent le chaud blanc des fers à repasser que sa mère ou Amélie font glisser sur les linges en pliant le bras et en écartant le coude, bras et coude droits pour sa mère, gauches pour Amélie qui est pourtant la plus habile. La grande toilette du samedi soir, avec les serviettes tièdes et douces, et la mère et la tante penchées sur lui, sur eux, la grande toilette sent rose, Antoinette et Amélie ne s’occupent pas de cette toilette du samedi. La tante dit, en détachant bien chaque mot, on ne mélange pas les torchons et les serviettes ; ou qui va à la chasse perd sa place, ou qui dort dîne, ou qui sème le vent récolte la tempête, ou les chiens ne font pas des chats. Il sait par cœur toutes les phrases de la tante, surtout celles qu’il ne comprend pas, et les récite parfois, en silence, mot à mot, pour s’endormir, ou pour se calmer, pour se refroidir, comme maintenant, quand il sent qu’il voudrait sauter d’un seul bond les six marches de l’escalier et se poser dans la cuisine sur l’épaule d’Antoinette, comme une hirondelle. La tante dit aussi, une hirondelle ne fait pas le printemps. Pour prendre patience jusqu’à ce que le carillon de la salle à manger sonne la demie, il s’applique à penser aux fraises, celles qu’Antoinette aura cueillies pour lui à Embort, les premières, et celles du jardin de la tante. Il sait que sa mère, sa tante et Amélie sont dans la cuisine et s’affairent pour la lessive, ça commence aujourd’hui et ça durera deux jours entiers. Antoinette viendra aussi, elle revient pour les gros travaux, elle est sans doute déjà arrivée, elle lui a promis les premières fraises et Antoinette tient toujours ses promesses. Elle ne vit plus à Chanterelle mais à Embort, il a bien retenu le nom, dans un autre pays beaucoup plus doux où poussent de grands cerisiers, elle le raconte et montre avec ses deux bras comment les cerisiers s’arrondissent dans les vergers de ce nouveau pays où elle habite avec son mari. Il a beaucoup pleuré quand elle est partie avec ce mari, qui est frisé, même si sa mère et la tante Marguerite lui ont expliqué que c’était normal, que les jeunes filles comme Antoinette, quand elles trouvent un mari, quittent les enfants dont elles s’occupent dans les maisons des autres pour suivre leur mari et habiter avec lui dans leur propre maison où elles auront des enfants à elles. La tante Marguerite a penché la tête en disant ces mots et il a compris qu’il ne fallait pas poser davantage de questions. Il sait que la tante Marguerite n’a ni mari, ni maison, ni enfants, et il sent que la tristesse traverse sa peau et lui donne une odeur particulière que n’ont pas sa mère, Antoinette ou Amélie. C’est un parfum gris et froid qui lui serre le ventre ; il pourrait pleurer, mais il ne pleure pas, il ne faut pas le faire, on se moquerait. Il sort de la chambre, la fenêtre au bout du couloir est pleine de lumière, comme le grand vitrail de l’église quand il fait beau ; le soleil se lève de ce côté et on ne ferme jamais les volets de cette fenêtre, même l’hiver. Il est seul dans le couloir, tout le monde est en bas, dans la cuisine, et son père est parti à la Mairie, le jeudi matin son père va très tôt à la Mairie. Il était encore dans son lit quand il l’a entendu fermer la porte et traverser la place ; à l’oreille, et les yeux fermés, parce qu’il écoute mieux les yeux fermés, il reconnaît le pas et les façons de faire de chacun, sa mère, sa tante, son père, Paul, Georges, Amélie et même d’autres personnes, comme Solange ou Antonin, qui viennent pour aider et n’habitent pas avec eux ; il reconnaît aussi les aboiements de chaque chien du bourg, c’est un jeu et un secret, Paul ne doit pas savoir. Armand s’avance, il marche dans la lumière tiède, il la sent sur lui, sur ses pieds, sur ses mains, son visage, ses cheveux, il ferme les yeux. Plus tard, bientôt, quand il sera assez grand, il sera enfant de chœur, sa mère et sa tante le voudront, son père ne pourra pas l’empêcher, il a entendu Antoinette le dire à Amélie même si elles ont changé de sujet quand il est entré dans la cuisine. Antoinette et Amélie craignent le père, tout le monde le craint, même Paul, les colères du père sont comme l’orage et le tonnerre, la maison tremble, la terre tremble, c’est la nuit en plein jour ; quand ça s’arrête, quand le père s’en va, on recommence à respirer. En attendant on peut réciter à l’intérieur de soi la prière que leur mère dit le soir dans la chambre pour Paul et lui, Georges ne comprend pas, il est encore trop petit. Armand a essayé pendant la dernière colère, mais ça n’a pas marché, il sait pourquoi, la prière commence par Notre père, et les mots se coincent dans sa gorge, ça ne passe pas. Il faudrait pouvoir en parler à Antoinette aujourd’hui, ou demain ; ensuite elle repartira, dès que la lessive sera finie, et il ne sait pas quand elle reviendra. Antoinette a des idées, des solutions pour tout, elle sait des tours de magie, il aime ses bras, ses cheveux, son cou, il aime entrer à la volée avec elle dans l’église vide les après-midi de beau temps, juste pour aller faire une génuflexion et le signe de croix dans les flaques de lumière jaune et rouge qui tombent du grand vitrail. Ils s’assoient aussi une minute dans le confessionnal, chacun de son côté, elle à droite lui à gauche, le bois est lustré et doux, le confessionnal sent la cire, le miel, le beurre frais. Il aime l’église, il sera enfant de chœur, il aime Antoinette.
Il entend sa voix qui monte de la cuisine, mêlée à celle de sa mère, la tante et Amélie ne disent rien. Il se tient debout sur la première marche de l’escalier, il attend, il sait que sa mère et sa tante sont levées depuis longtemps déjà et ont mis l’eau à chauffer sur le grand fourneau dans deux faitouts très hauts qui ne servent que pour les lessives ; le reste du temps ils sont rangés sur l’étagère du bas dans la buanderie et ils aiment, Georges et lui, jouer avec le plus profond qui est assez grand pour que Georges s’y glisse entièrement, comme dans une sorte d’étui dur, il disparaît à l’intérieur et se balance d’avant en arrière ou de droite à gauche en imitant les poules quand elles ont pondu, le faitout a l’air de danser en gloussant et ils rient sans pouvoir s’arrêter. Ils le font en cachette, quand les adultes ne s’occupent pas d’eux, ils seraient grondés parce qu’il ne faut pas abîmer les ustensiles. Paul trouve que c’est un jeu de petits et se moque d’eux mais ne les dénonce pas. Armand descend deux marches et s’assied sur la troisième d’où il peut voir, sans être vu, ce qui se passe dans la cuisine. Antoinette est là ; elle va et vient, les bras chargés de linge, ses cheveux moussus sont roux, Antoinette est rousse, pas rouquine, il n’aime pas ce mot que son père dit parfois. Antoinette est rousse comme le renard qu’ils ont vu l’hiver dernier, sa mère et lui, en traversant le grand pré du haut, un soir de neige. Sa mère a serré sa main qu’elle tenait dans la sienne, ils se sont arrêtés, le renard aussi, saisis, les trois ; ensuite le bois a avalé la bête, il n’est plus resté que ses traces à peine visibles sur la neige bleue et dure. Antoinette est un miracle, comme le renard. Son père tue les renards, son père est chasseur, plus tard, lui, il sera enfant de chœur et il ne chassera pas, il ne veut pas tuer les bêtes, ni les renards magiques, ni les lièvres de velours, ni les chevreuils bondissants, ni les oiseaux, aucun oiseau, surtout pas les oiseaux. Tout se bouscule à l’intérieur de lui, les oiseaux, Antoinette la renarde, le vitrail de l’église, les fraises, le beurre frais du confessionnal, le secret du grand faitout. Il ne résiste pas, c’est trop de tout en une seule goulée, ses pieds nus battent en silence la mesure de sa joie sur la quatrième marche, il voudrait s’envoler. Il aime se souvenir du dernier été, quand il ne savait pas encore qu’Antoinette partirait, ils allaient les soirs, eux, les deux, ils arrosaient les salades, surtout les salades, et d’autres légumes qui ne l’intéressaient pas beaucoup mais il aimait porter les petits brocs, le blanc et le bleu, il suivait Antoinette, il la respirait dans l’odeur de la terre mouillée, il avait des ailes, il galopait du puits à l’autre bout du jardin, sans rien abîmer, pour chercher de l’eau, encore de l’eau. Le jardin était un royaume vert et doré, le jardin était le monde et la lumière ne finissait pas. Ensuite, avant de rentrer, ils passeraient par le coin des fraises, ils seraient accroupis l’un en face de l’autre, de chaque côté de la plate-bande, ils fouilleraient doucement la dentelle fraîche des feuilles et sentiraient sous leurs doigts s’arrondir les fraises, trois ou quatre, pas davantage, pour ne pas fâcher la tante. Il y aurait un autre été, bientôt, mais Antoinette ne serait plus là. La demie de huit heures bondit au carillon, lui aussi, il n’y tient plus, il est debout, ses pieds sont nus sur les marches hautes de l’escalier. Antoinette lui tourne le dos, elle est devant le fourneau, elle ne l’a pas encore vu mais il sait qu’elle l’attend, il ne touche plus terre, il jaillit, il court, il se jette dans les jambes de son Antoinette au moment où elle se retourne ; elle a retiré du fourneau le haut faitout brûlant, elle le porte à bout de bras, empoigné, et ça s’achève dans un cri déchiré qui réveille Paul.

Extrait
« On était à l’étude. Il frottait ses pieds l’un contre l’autre sous le pupitre ; il avait toujours les pieds froids, même si sa mère glissait dans sa valise de courts chaussons de laine fine, gris ou noirs, qu’elle tricotait pour lui, là-haut, l’hiver, à Chanterelle. Le matin, au dortoir, il les enfilait discrètement sous ses chaussettes, ils étaient très ajustés, et doux sur la peau. On ne devait pas savoir, au lycée, que Paul Lachalme craignait le froid aux pieds et portait des chaussons tricotés par sa mère. Il avait un rang à tenir. Ils étaient une poignée, quatre ou cinq, à n’avoir pas cessé, toute l’année précédente, de clamer, proclamer et déclamer, avec lui, dans son sillage, leur hâte d’en être, d’avoir seize ans, enfin, pour s’engager, tenter au moins de le faire, et partir, quitter cette honte molle de l’arrière où les femmes, les enfants, les vieillards, les estropiés, les demi-portions et les planqués attendaient, poussant l’ordinaire des jours tranquilles avec leur ventre, tandis que les hommes vivaient ailleurs, et mouraient, au-dessus d’eux-mêmes. Paul était content de sa phrase et de ses formules ; il en avait le goût, d’aucuns disaient le don, et en usait volontiers au fil des discussions enflammées entre internes sur la cruciale question de cette guerre qui ne finissait pas. Ceux qui voulaient partir, et rejoindre, ou remplacer, ou venger les pères, les oncles, les frères, les cousins, les amis, en imposaient aux autres ; on osait à peine dire ou même penser que l’on avait peur, ou que cette guerre enterrée dans la boue depuis quatre ans n’avait plus vraiment de sens, ou que l’on ne savait pas comment infliger ça en plus, ce départ, à une mère, à une sœur déjà vouées au noir et aux larmes. L’Armistice avait tranché dans le vif et coupé court aux atermoiements et aux rodomontades. Deux mois plus tard, l’interminable janvier s’étirait dans le gris glacé des semaines à entasser les unes sur les autres jusqu’aux lointains congés de Pâques et Paul Lachalme avait froid aux pieds à l’étude du soir. On avait été rendu à son état d’enfance, on ne deviendrait pas un héros, on ne serait pas mort au champ d’honneur, il était trop tard pour tout ; on dépendait, on redevenait impuissant, on n’avait jamais cessé de l’être, on subissait et on se débattait avec tout ça, les semaines, les pieds froids, la première Bucolique et autres purges scolaires. Sub tegmine fagi, sous le couvert des hêtres ; vivement que l’on y soit, sous les hêtres, à Chanterelle, à Pâques, en avril, dans le printemps du monde ; encore une formule ; pas tout à fait. Paul secoue la tête. Il ne parle à personne du pays d’en haut, de Chanterelle, des parents, de la tante ; c’est un royaume, ça ne se partage pas, et il ne faut pas donner prise »

À propos de l’auteur
Marie Hélène LafonMarie-Hélène Lafon © Photo Brigitte Beaudesson 

Marie-Hélène Lafon est professeure de lettres classiques à Paris. Elle est l’auteure de 13 romans et fictions chez Buchet/Chastel. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Il est juste que les forts soient frappés

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  RL2020  Logo_premier_roman

Sélectionné pour le Prix RTL-LiRE 2020

En deux mots:
Sarah rencontre Théo. Ils s’aiment passionnément, ont un fils, bientôt rejoint par une petite fille. C’est à ce moment que tombe la nouvelle, aussi brutale qu’injuste : Sarah a un cancer qui va l’emporter. Alors, elle s’accroche aux belles choses…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Jusqu’à ce que la mort nous sépare

Pour son premier roman Thibault Bérard frappe fort et vise juste: au cœur. Il confie à Sarah, victime d’un cancer à 37 ans, le soin de raconter sa vie foudroyée. Tragique et beau.

L’envie de mordre dans la vie à pleines dents, de fuir une vie trop bien rangée, «la maison parentale avec la télé allumée 24 heures sur 24», une mère «tendre et butée», un père «taiseux et plus fragile que le papier à cigarette qui jaunissait ses doigts» pousse Sarah, dont la scolarité était «traversée dans une solitude de rat de bibliothèque», à partir pour Paris. Sur les bancs de l’université, elle rencontre Martial.
Sauf que ce n’est pas cette histoire qu’elle veut ne raconter. Trop banale, trop ennuyeuse. De son point de vue, la vraie rencontre, la vraie histoire – celle qui compte – c’est sa vie avec Théo.
Pour la raconter, Thibault Bérard choisit un point de vue exceptionnel, livré dès les premières lignes de son roman: «J’étais une femme quand je suis morte – une jeune femme, 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir.» Une voix d’outre-tombe qui fait le bilan d’une – trop courte – vie, de la rencontre avec ce jeune homme au caractère bien différent du sien, gentil, romantique, à l’image des films de Capra qu’il aime tant. Pourtant la magie opère, auprès de lui elle s’assagit au point de vouloir créer une vraie famille. Un bonheur sans nuages, couronné par l’arrivée d’un premier enfant. Un moment de félicité: «Moi, j’étais une mère évidence. J‘étais méduse entièrement, et je l’ai été du premier au neuvième mois, jusqu’au jour de l’accouchement que j‘appréhendais par peur, non pas de la douleur, mais d’être séparée de ce petit bébé qui me faisait me sentir si bien dans mon corps, dans ma vie.» Avec Théo, Simon devient le second amour de sa vie… Et l’idée d’en ajouter encore un devient bientôt réalité.
Mais cette fois l’accouchement s’accompagne d’inquiétudes. Les médecins ont trouvé quelque chose d’anormal qui va s’avérer être une tumeur. À l’incrédulité du départ – on n’attrape pas un cancer du poumon à 37 ans –, il faut bien vite céder la place à un combat à l’issue incertaine.
En donnant le rôle de narratrice à Sarah, Thibault Bérard désamorce tout à la fois ce qu’il y aurait pu avoir de voyeuriste dans une telle histoire. Mieux, il insuffle au récit de l’humanité, voire même de l’espoir. Quand Sarah nous enjoint de ne pas voir en elle une victime ou une malade, mais le témoin d’une belle histoire, on se dit qu’elle a raison. «Ce n’est pas parce qu’elle est vraie et dure par moments, ni même parce qu’elle finirait mal» que cette histoire n‘en est pas une, «toutes les vies sont des aventures extraordinaires, pour qui peut les voir dépliées devant soi».
Alors oui, acceptions «d‘en goûter les couleurs éclatantes, en dépit de ce gris dont le réel granit voudrait tout recouvrir», et saluons le talent de ce jeune romancier dont on devrait bientôt reparler!

Il est juste que les forts soient frappés
Thibault Bérard
Éditions de L’Observatoire
Roman
300 p., 20 €
EAN 9791032908815
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord en province puis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque Sarah rencontre Théo, c’est un choc amoureux. Elle, l’écorchée vive, la punkette qui ne s’autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire que la Faucheuse la rappellerait avant ses 40 ans, va se laisser convaincre de son droit au bonheur par ce fou de Capra et de Fellini.
Dans le tintamarre joyeux de leur jeunesse, de leurs amis et de leurs passions naît Simon. Puis, Sarah tombe enceinte d’une petite fille. Mais très vite, comme si leur bonheur avait provoqué la colère de l’univers, à l’euphorie de cette grossesse se substituent la peur et l’incertitude tandis que les médecins détectent à Sarah un cancer qui progresse à une vitesse alarmante. Chaque minute compte pour la sauver.
Le couple se lance alors à corps perdu dans un long combat, refusant de sombrer dans le désespoir.
Un récit d’une légèreté et d’une grâce bouleversantes, entre rire et larmes, dont on ressort empreint de gratitude devant la puissance redoutable du bonheur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien (Marie Briand-Locu)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Nathdelaude
Blog Carobookine
Blog Mumu dans le bocage
Blog Bonnes feuilles et mauvaises herbes
Blog T Livres T Arts 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Mes échappées livresques 


Thibault Bérard présente Il est juste que les forts soient frappés © Production Librairie Mollat


Philippe Chauveau présente Il est juste que les forts soient frappés © Production WebTV Culture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« VLOUSH!
J’imagine que vous serez d’accord: ce que tout le monde veut, dans la vie, c’est laisser une trace, non? Résister à l’oubli éternel?
Eh bien le scoop, mes amis, le truc pas croyable que je vais vous annoncer ici, dans ces pages et même dès la première, c’est que le but ultime de tout le monde, dans la mort, c’est exactement l’inverse : se faire oublier des vivants. Couper le cordon une bonne fois avec l’avant pour, enfin, accéder à cette absolue félicité, ce repos parfait des sens et de l’esprit dont on nous rebat les oreilles depuis les siècles des siècles.
Avouez que ça remet les choses en perspective.
Moi-même, j’ai mis un moment à comprendre ça et, quand j’ai fini par y arriver, je me suis décidée à en faire quelque chose, histoire que ça vous rentre dans le crâne, pour « le jour où » (parce que, vous le savez, ou alors il serait temps, ce sera votre tour à un moment ou un autre).
Décidée avec un « e », ça n’a pas échappé aux premiers de la classe, parce que je suis une fille, enfin une femme. J’étais une femme quand je suis morte – une jeune femme, 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir. Mon nom n’a pas beaucoup d’importance, et je n’avais pas l’intention de vous le donner, mais on va dire Sarah, OK?
OK.
Pour commencer, je vais en décevoir plus d’un, mais il faut bien vous avouer que je ne peux rien vous dire de la mort. Pas que je n’en aie pas envie. C’est simplement impossible, il y a comme un écran blanc entre les mots et moi qui se dresse à l’instant même où j’exprime le plus petit début d’intention de vous raconter. Eh oui, ç’aurait été trop beau. Il faudra donc vous contenter du reste qui, j’espère, vaut quand même son pesant de sel.
Cette histoire de cordon, déjà.
Ça m’est apparu au bout d’un bon moment, parce que je ne suis pas spécialement rapide, comme fille. J’ai toujours besoin d’un peu de temps pour assembler les éléments.
La première chose à faire, c’est de vous figurer quelque chose de très, très, très… moussu. Ce mot est un peu nul, mais c’est le seul qui me vient : « moussu ». Vaste, infiniment vaste, et moussu. Vous marinez, vous barbotez dans ce machin infiniment vaste et moussu où tout – mais vraiment tout – pèse moins lourd qu’une bulle de savon, d’accord ? Vous faites la brasse là-dedans, ça vous arrache des frissons et des rires (enfin non, pas des rires, disons des flashs grelottants, comme si on vous chatouillait le cerveau jusqu’à ce qu’il éternue).
Et vous êtes bien. Vous êtes bien comme jamais vous ne l’avez été, vous êtes une méduse. Oui, ça c’est pas mal, vous êtes une méduse.
Brusquement, ça fait VLOUSH!, une main de fer vous agrippe aux cheveux et vous tire en arrière, oh hisse, pour vous faire passer en entier à travers le siphon d’une baignoire, morceau par morceau, cran après cran, d’un coup toute la mousse a disparu, il n’y a plus de bulles, plus que des « hisse » et du malaise et de la rigidité ; pour finir, vous tombez cul sur le sol tiède et lisse d’une cellule.
La baignoire, la cellule, c’est pour vous faire comprendre. Je suppose que chacun a sa façon de se représenter les choses. Dans mon cas, la main de fer me dépose là, au milieu d’une pièce sombre, humide, sans fenêtre. Glauque à souhait.
Quand je tourne le regard, je m’aperçois que cette pièce est plutôt une alcôve, ou une grotte de glaise, reliée à un interminable labyrinthe souterrain d’autres grottes et alcôves de glaise, entre lesquelles serpente une rivière noire où personne n’aurait l’idée de tremper un orteil. C’est un lieu bas de plafond, opaque, pas un chat. Pas un bruit.
Et c’est dans ce lieu que je peux rassembler mes pensées, mes souvenirs.
Cette cellule est le lieu où les vivants nous ramènent quand ils pensent à nous un peu trop fort. La main de fer, c’est l’un d’entre eux qui ferme les paupières à les fendre en gémissant Pourquoi?, ou bien Tu me manques, et aussi Je voudrais que tu sois là.
Ma main de fer s’appelle Théo.
Oh, à propos, j’y pense parce que Théo a toujours été très branché étymologie : n’attendez pas de moi que je vous parle de Dieu ou d’Allah ou que sais-je encore. Écran blanc. Je vous l’avais dit, ce serait trop beau. Les soixante-douze vierges, ça, c’est du flan, mais je pense que personne n’avait de doutes là-dessus.
Pour le reste, on va dire que les paris restent ouverts, mon bon Pascal.
Je ne parlerai pas de Dieu ni de lumière au bout du couloir, mais je vais vous parler de Théo. Et de plein de gens qui m’ont côtoyée durant mes quarante-deux années de vie; qui m’ont aimée.
Dans le cas de Théo, je vous dirai même les moments où je n’étais pas, durant lesquels j’étais endormie ou ailleurs – les moments sans moi. Parce que ce qui est beau, dans l’affaire, c’est que depuis ma cellule, j’ai non seulement accès à tous mes souvenirs, mais en plus, je peux me balader dans ceux de Théo comme si une porte s’ouvrait sur son existence.
J’appelle ça le Privilège des morts, cette visite guidée dans les pas de mon plus proche vivant. Sans ça, évidemment, mon tour d’horizon serait plutôt restreint. Or je compte bien aller au fond des choses ; c’est ce que j’ai toujours aimé faire.
Mais d’abord, je vais vous parler un peu de moi.

Extraits
« Eh oui, la vie est dingue. Surtout dans cette façon d’aller repêcher ceux qui veulent en finir avec elle à un moment que sa sœur chérie, la mort, n’avait pas choisi…
Je fais la maligne parce que c‘est mon tempérament, et peut-être aussi parce que ça me remue plus que je ne voudrais l‘avouer de revoir cette scène, mais voilà, ça s’est vraiment passé de cette manière-là. Madame frange cuivrée, qui s’appelait en fait madame Bernardt («comme l’écrivain», fît elle remarquer, me coupant l‘herbe sous le pied), était bien une psy, et c’était surtout une femme extraordinaire.
Madame Bernardt m’a sauvée ce jour-là et plus encore durant les semaines et les mois qui ont suivi. Elle détesterait que je le dise ainsi; elle n‘arrêtait pas de me répéter que la seule personne capable de me sauver, c’était moi.
Ça ne s’est pas fait en un jour, évidemment. J‘étais sacrément têtue, et puis mon cas était sérieux. Mais elle ne m’a pas lâchée… et moi non plus, je vous concède ce point, chère madame Bemardt, je ne me suis pas lâchée. À l’époque, je faisais des études de philo à Paris, des études plutôt poussées même si j’étais devenue incapable d’assister au moindre cours vu l’état avancé de dépression dans lequel je me trouvais, et je suis revenue chaque week-end à son bureau pour une séance spéciale, dans cette petite ville de Donfran que je ne pouvais plus voir en peinture. » p. 23-24

« – J‘ai passé mon enfance à lire, lire, lire et à faire du sport, du hand, du cross-country, des marathons, pour être dehors autant que possible. Mes parents n’ont rien à se reprocher, ils sont même très bienveillants. Je sais que ma mère est fière que je sois à Paris, que je fasse de la philo… En même temps, elle ne comprend pas trop à quoi ça rime. Et il faut croire que moi non plus, vu que je n’ai plus le goût de rien. Tout ça me semble complètement vain. » p. 24

« Moi, je n‘étais pas une de ces jeunes mamans branchées qui analysent chaque étape de leur parcours prénatal tout en se confectionnant un petit cocon mignon… Moi, j’étais une mère évidence. J‘étais méduse entièrement, et je l’ai été du premier au neuvième mois, jusqu’au jour de l’accouchement que j‘appréhendais par peur, non pas de la douleur, mais d’être séparée de ce petit bébé qui me faisait me sentir si bien dans mon corps, dans ma vie. Qui m’avait donné ma place.
La plus belle surprise de l’histoire, en fin de compte, c‘est celle que notre Simon m’a faite lui-même, en me révélant qu‘il ne suffirait certainement pas de couper le cordon ombilical qui nous unissait pour nous séparer. » p. 60

« – Je veux dire, elle a 37 ans, ça semblerait vraiment…
Il s‘arrête là, il ne sait même pas dire ce que ça semblerait. Nul? Dur? Illogique? Injuste, peut-être? Comme il est malgré tout loin d‘être idiot, il y a en lui un Théo qui sait qu’aucun de ces adjectifs ne pèse assez lourd pour contrarier le mouvement terrible que paraît suivre la balance, et qui me fait chavirer avec elle.
L’infirmière veut être gentille – elle a sans doute tort parce que ce n‘est pas son métier, mais ça, c’est quelque chose que nous ne comprendrons que bien plus tard, quand nous aurons vu défiler assez d’infirmières pour savoir en un coup d’œil distinguer celles qui nous disent un peu n’importe quoi pour être «gentilles» (et qu‘il ne faut surtout pas écouter) et celles qui ont le cran de nous dire la vérité, même si elle fait mal, même si ça leur vaut de notre part des regards furieux ou affolés, même si ça leur pourrit leur journée.
Elle dit:
– Non, c’est vrai que généralement, le cancer du poumon frappe surtout les hommes à partir de 55 ans… » p. 87

« Ne me voyez pas comme une victime ou une malade.
Voyez ça comme ce que c’est, une histoire. Ce n’est pas parce qu’elle est vraie et dure par moments, ni même parce qu’elle finirait mal, que ce n‘en est pas une; toutes les vies sont des aventures extraordinaires, pour qui peut les voir dépliées devant soi.
Ça ne signifie pas qu’on doive applaudir aux grandes scènes ou espérer qu’une musique bizarre vienne souligner les passages drôles ou absurdes; ce que je demande, c’est que vous prêtiez la même attention aux mots qui vont suivre et que vous acceptiez d‘en goûter les couleurs éclatantes, en dépit de ce gris dont le réel granit voudrait tout recouvrir. Je sais que Théo aurait besoin que vous fassiez ça, et moi, en tant que morte, je vous le demande par respect pour les vivants.
Joli paradoxe, non?
C‘est drôle, parce que c’est cela qui m‘importe, qui m’atteint plus que tout le reste, finalement. » p. 105

À propos de l’auteur
Thibault Bérard est né à Paris en 1980. Après des études littéraires, il devient journaliste pour le magazine Topo, puis éditeur. Il est, depuis treize ans, responsable du secteur romans aux éditions Sarbacane et réside en banlieue parisienne, à Romainville. Il est juste que les forts soient frappés est son premier roman. (Source: Livres Hebdo)

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Laura

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En deux mots:
À 47 ans, Éric revient dans sa région natale et y retrouve Laura, son amour de jeunesse. La femme qu’elle est devenue lui plaît toujours autant. Aussi essaie-t-il de reprendre sa tentative de conquête. D’autant que les choses s’annoncent bien puisque Laura l’invite à la suivre en balade.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Laura, j’aurais tant à apprendre de toi»

Entre nostalgie et mélancolie Éric Chauvier raconte le retour d’un homme dans sa région natale où il retrouve son amour de jeunesse. Avec cette envie folle de réécrire l’histoire…

S’il existe un amour qui ne meurt pas, c’est le premier. Celui qui marque la fin de l’enfance. Celui qui, comme un rite de passage, vous offre tous les possibles. À la fois creuset de tous les fantasmes et rêve d’une vie idéale. Dans son «bled» Éric a la chance de côtoyer Laura, la fille au bikini rouge qu’il croise à la piscine et dont la beauté renversante met en émoi tous ses sens.
Dans une vie idéale cet amour emporterait tout. Parce que pur et absolu. Sauf qu’Éric est timide, sauf qu’Éric n’ose pas avouer sa passion brûlante, sauf qu’Éric est un gentil garçon qui ne peut rivaliser avec une horde de jeunes mâles entreprenants. Laura, quant à elle, s’est parfaitement rendue compte de l’effet qu’elle faisait et a décidé de jouer sur ses atouts pour se choisir un bon parti. «L’héritier», le fils du riche industriel pourra lui permettre de sortir de sa condition, de se construire un avenir à la hauteur de ses espérances…
Éric Chauvier a choisi de construire son roman sur deux époques, celle de cette jeunesse où tout était encore possible et de nos jours, soit une trentaine d’années plus tard, au moment où l’amoureux transi revient dans sa région natale et y retrouve Laura. L’occasion de revisiter le passé, l’occasion aussi de mettre en perspective les rêves d’alors et la réalité d’aujourd’hui. De retracer le parcours de ses camarades de classe, ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, ceux qui se sont rangés et ceux dont on a perdu la trace.
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. »
Car Laura est toujours aussi belle et désirable. Aussi accepte-t-il volontiers de la suivre quand elle lui propose une virée du côté de l’usine. L’occasion rêvée pour lui avouer son amour, peut-être même de ne plus fantasmer et de passer aux actes. Après quelques verres d’un rosé en cubi et quelques joints d’une herbe dont Laura peut s’enorgueillir d’être la productrice, la conversation se fait plus ouverte, les langues se délient.
Éric raconte comment il est parti en 1989, s’inventant «des raisons qui font diversion» pour suivre des études de philo et d’anthropologie, qu’il a trouvé un emploi, s’est marié et a eu des enfants, partageant son temps entre Paris et la banlieue de Bordeaux.
Laura dit son mal-être après le départ de «l’héritier» qui a choisi de céder aux injonctions de son père qui refusait cette mésalliance et un mariage raté auprès d’un mari violent. Elle dit sa colère et son désarroi, mais aussi l’espoir que sa fille devenue «influenceuse» réussisse là où elle a échoué.
La force de ce court roman tient dans ce choc des cultures, dans le constat amer que la vie est passée et qu’elle aurait pu être toute autre, mais aussi dans ce désir aussi fou que désespéré de remettre les choses à l’endroit. Éric Chauvier, à l’instar de Nicolas Mathieu avec Leurs enfants après eux peint la France d’aujourd’hui, celle qui s’est résolue à essayer de s’en sortir mais qui n’a plus de rêves, celle dont l’avenir semble s’obscurcir à mesure qu’elle avance. Entre nostalgie et mélancolie, c’est à la fois triste et beau, un peu comme Laura, la chanson de Johnny où j’ai trouvé le titre de cette chronique.

Laura
Éric Chauvier
Éditions Allia
Roman
144 p., 8 €
EAN 9791030422375
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une ville de province qui n’est pas précisée. On y évoque aussi Bordeaux et Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de ‘l’Héritier’, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends? Elle n’a que ça en tête: tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle?»
Tout semble opposer Éric et Laura. Si la réussite sociale de celui-ci n’a pas tenu toutes ses promesses, la déchéance de Laura est totale, aussi bien sur le plan amoureux que professionnel. Près de trente ans après leur première rencontre, les deux personnages se retrouvent sur un parking, buvant du rosé et fumant des joints, au fil d’un dialogue décousu.
Cette nuit-là, tout le passé d’Éric lié à la mémoire de Laura resurgit : la fascination obsessionnelle pour sa beauté, un souvenir d’elle adolescente en bikini rouge et la douleur perpétuelle d’une distance jamais surmontée… Qu’il s’agisse de leur milieu d’origine, de leur langage ou de leurs références culturelles : tout prouve qu’ils n’appartiennent plus au même monde. Pourtant Éric est là, et ne ressent que plus de désir à son égard. Pour ne pas passer pour un homme cultivé et méprisant, chaque mot doit être pesé, apprécié selon l’écart social qu’il pourrait signifier et les blessures qu’il pourrait raviver.
En dépit de la colère ressentie face à l’impossibilité de communiquer et la douleur de ne pouvoir aimer, Éric tâche pourtant d’interroger ce qui les sépare. À travers le récit d’un amour non advenu, l’anthropologue s’efforce de raconter autrement les fractures qui divisent la France d’aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
AOC Media
Blog La garde de nuit

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« “Tu veux du rosé?”
Deux questions, simplement. La première me semblait impensable il y a peu encore : comment m’est venue cette impression que tout est possible ; je veux dire qu’aucune limite policière, encore moins judiciaire, ne saurait interférer désormais sur nos actes? La seconde question est à peine moins angoissante: qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de “l’Héritier”, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? “J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends ?” Elle n’a que ça en tête : tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle ? Je la dévisage et j’ai bien conscience que mon regard comporte quelque chose d’insistant, de culpabilisant peut-être.
“Oh oh, je te parle! Tu veux du rosé?
– Hein ? Euh… Du rosé… Pourquoi pas…
– Tiens, prends un gobelet et marque ton prénom dessus.
– Quoi ? Pourquoi je devrais marquer mon prénom ? Ça n’a aucun sens, on n’est que tous les deux. On n’est pas dans une fête…
– Je plaisante, c’était une blague. Bon t’en veux ou pas, du rosé ?”
Pourquoi cette blague ? J’ai l’impression qu’elle se fout de moi, qu’elle me prend pour un citadin.
“Oui, euh… D’accord. C’est juste que c’est particulier, non, de boire du rosé en plein mois de décembre sur ce parking, alors qu’il doit faire combien, à peine dix degrés!
– Qu’est-ce qu’on en a à foutre de la température qu’y fait? Qui va nous le reprocher?
– Ouais c’est vrai, personne.
– On va la faire cramer l’usine à Papy! Il restera plus rien bientôt de son usine de gros enculé !”
Dès que je goûte à sa beauté, elle me balance ce genre d’images – “une usine de gros enculé” – sidérante, sale, vile et – je ne sais comment – puissante.
“Si tu le dis, Laura.
– Je le dis.”
Elle a l’air tellement sérieuse tout à coup. Elle me ferait rire si je n’éprouvais pour elle cette appréhension mâtinée de désir.
“Il est pas bon mon rosé ?”
En fait, si je ne ris pas, c’est parce que la peur et le désir sexuel sont des repoussoirs parfaits du rire. En ce qui concerne le rosé, pour dire vrai, je le trouve acide et râpeux mais n’ose pas l’avouer de peur de passer pour un esthète dénué de virilité ou, pire, pour un riche, un nanti, pourquoi pas un oligarque aux “yeux de Laura” (tiens, c’est le titre d’une chanson de variété de notre adolescence). Si tant est qu’elle sache ce qu’est un “oligarque” ; je suis presque sûr qu’elle ignore le sens de ce mot. Pourtant, lorsqu’elle évoque des “enculés”, j’ai l’impression qu’elle cible justement une caste qui comprendrait des êtres injustes, globaux, triomphants, mondialisés, évanescents. Je ne sais d’où lui vient cette fascination pour ce mot, “enculé” mais, dans sa bouche, il devient surprenant, comme si, par les seuls recours à l’intonation, Laura était finalement beaucoup plus précise que moi pour parler du monde. Par exemple, si je voulais lui opposer une déclinaison de la “décence ordinaire” de George Orwell, ce serait avec de telles hésitations qu’elle me répondrait sûrement que tout partisan de la démocratie apparenté à ce modèle se réduit in fine à une “belle brochette d’enculés”. Et elle ferait mouche, sûrement.
“Eh-oh ! Il est pas bon mon rosé?”
Elle aime les gens sincères, me semble-t-il, excepté donc, sans doute, un homme qui lui avouerait sa passion pour l’art, son homosexualité ou son envie de dominer le monde. Je voudrais simplement lui parler de démocratie et de l’inanité de la violence – (…) mais voilà, je ne trouve pas les mots :
“Le vin ? Ouais. Moyen. Mais enfin, ça passe…”
À moins que je ne sache pas réellement ce que je souhaite lui dire.
Je la regarde et repense à l’adolescente que je regardais – d’une façon similaire, me semble-t-il – durant l’été 1988à la piscine municipale de cette petite ville du centre de la France où nous sommes nés à quelques mois d’intervalle. Dans une lumière blanche, je me rappelle son bikini rouge vif et ses formes naissantes qui attisaient ma libido d’adolescent. Fou d’elle mais bien incapable de l’aborder, je sortais de l’enfance et imaginais encore nos histoires d’amour sur le mode archaïque de Jane et de Tarzan, de filles à sauver et d’aventuriers miraculeux. J’étais timide et attardé, elle était sublime et hardie. Ses cheveux noirs, son regard vert, son sourire blanc, ses petits seins roses, ses fesses… De quelle couleur étaient ses fesses ? Et aujourd’hui ?
“T’aimes pas mon rosé ? On dit que c’est une boisson pour les femmes, c’est pour ça que tu l’aimes pas ?
– Non, euh, non pas du tout.”
Je voudrais faire le type viril qui préfère les alcools forts, mais ce n’est pas vraiment le problème. Je n’ai jamais abattu cette carte avec Laura. De mon point de vue, elle faisait partie de ces filles qui savent à l’avance les effets qu’elles vont produire, autrement dit une énigme, un continent de fièvres et de ravins. Pour la voir ainsi, il fallait donc que je ne sois pas de la même trempe que les jeunes hommes du bled – mais de quelle trempe exactement ?
“J’ai lu une étude sur le rosé sur Internet. Y paraît qu’ils ont beaucoup progressé les fabricants de rosé… dans la qualité… Enfin pas les fabricants, les… Comment dire ? Les…
– Les viticulteurs ? Les œnologues ?
– Ouais voilà, tu sais toujours trouver les mots justes toi ? Faire des études ça aide quand même. Regarde, moi, où j’en suis !”
La regarder, je ne fais que ça. Mais elle, me voyait-elle seulement ? Je n’ai aucune raison de le penser. J’étais le fils de l’instituteur et jouissais à ce titre d’une sorte de statut remarquable, quoique seulement aux yeux des jeunes gens raisonnables, respectueux d’un ordre qui les rassurait. Ce n’était pas le cas de Laura. Elle semblait indifférente à mon soi-disant “statut”. À ses yeux, j’étais peut-être même complice du mal indistinct qui s’acharnait sur elle. Elle m’a toujours donné l’impression de mépriser tout ce qui se rattachait à l’école républicaine, ses symboles et ses prétendus principes d’égalité. »

Extrait:
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. » p. 25

À propos de l’auteur
Éric Chauvier est né à Saint-Yrieix la Perche, en Limousin, en novembre 1971, sous le septennat de Georges Pompidou. À l’époque, il n’est pas encore contre Télérama. Ses parents sont des enseignants raisonnablement ouverts à la culture. Son enfance se passe (il ne réagit pas), l’adolescence aussi, dans une région, le Limousin, qu’il mettra un point d’honneur à redouter et à déconstruire. Quittant cette contrée qui constitue à ses yeux une énigme, il se rend, en 1989, dans la ville de Bordeaux, connue pour son vin et son port négrier. Là, il étudie la philosophie, mais, en manque d’enquêtes et, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a montré Wittgenstein, un problème de langage, il se tourne vers l’anthropologie. Il poursuit ses études en nourrissant sa dissonance. Au gré de ses missions, il est amené à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO, sur les adolescents placés en institution et sur la ville. Contrairement à ce qui se dit ici et là, généralement chez les gens mal informés, il n’est pas, en 2011, professeur à l’université, mais enseignant vacataire, ce qui le situe dans une catégorie flottante d’intellectuel précaire et, en tout état de cause, interdit de le ranger, comme cela fut malencontreusement avancé, dans la catégorie des bobos. De toute façon, il résiste au classement sous toutes ses formes et va jusqu’à tirer de cette ligne de conduite une certaine satisfaction. Enfin, il vit depuis 2000 dans le péché avec une femme qui lui fait confiance en dépit de sa situation économique, laquelle est cependant valorisée symboliquement par le fait d’avoir été publié chez Allia, ce qui a changé sa vie, qui n’est plus assimilable à un échec, mais à autre chose, qu’il s’emploie à identifier dans ses livres. Cette femme aimante lui a en outre offert deux fillettes charmantes, quoique dans un avenir acceptable au prix d’une dose colossale de naïveté. Sur un plan plus «comportemental», Éric Chauvier est raisonnablement angoissé et apprécie plus que tout le groupe de rock Eighties Matchbox B-line Disaster, dont la musique parvient parfois à l’apaiser durablement. Enfin, il aime le vin – le Pessac Léognan blanc surtout – et emporterait sûrement des livres d’Arno Schmidt s’il se rendait sur une île déserte, mais il n’a aucune raison d’effectuer un tel périple, parfaitement absurde pour un anthropologue. (Source: Éditions Allia)

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Sœur

QUENTIN_soeur

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Jenny a décidé de quitter Sucy-en-Loire où l’ennui et son mal-être la rongent. Elle a trouvé en Dounia une oreille attentive et de nouvelles perspectives qui l’ont fait basculer vers l’islam radical. Son nouvel objectif est de commettre un attentat à Paris.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment Jenny est devenue terroriste

Dans son cabinet d’avocat Abel Quentin a traité des dossiers de jeunes gens radicalisés. Dans Sœur, son premier roman, il dresse le portrait saisissant d’une adolescente qui s’ennuie en province et bascule vers le terrorisme.

Tout commence par une scène de polar. Dans un commissariat de police on interroge Chafia, encore mineure, pour tenter d’obtenir des informations sur Dounia Bousaïd, l’une des filles qui figurent avec elle sur une photo de groupe et qui a disparu sans laisser de traces depuis près d’une semaine.
Puis on passe dans les bureaux lambrissés de la Présidence de la République pour assister à une conversation entre Saint-Maxens, le vieil homme qui dirige le pays et son conseiller Karawicz qui l’encourage à clarifier sa situation, c’est-à-dire à annoncer qu’il ne se représentera plus pour laisser la place à son ministre de l’intérieur.
Nous voici enfin sur le terre de Djihadistes où Dounia vient d’arriver. Prise en charge sommairement, on lui explique qu’elle pourrait soutenir la cause en les aidant à fomenter un attentat contre Saint-Maxens. Trois scènes d’ouverture fortes qui posent les bases de ce roman qui va dès lors se concentrer sur le parcours d’une jeune fille «bien sous tous rapports».
À quinze ans, Jennyfer mène une existence ordinaire dans la Nièvre, entouré de parents tout aussi ordinaires. Il est vrai que les perspectives ne sont guère exaltantes: «Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus.» Mais ce qui pèse encore davantage l’adolescente, c’est son corps qu’elle a de la peine à accepter et le regard des collégiens, les moqueries et le rejet dont elle va être victime. Alors elle se réfugie dans sa chambre. «Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots.» Si elle pouvait disposer de pouvoirs magiques…
La première main qui va se tendre, attentive et secourable, sera la bonne. L’amie qui l’écoute est une guerrière avec laquelle elle prend confiance. Une maie rencontrée via internet et qui va lui offrir un nouveau monde. La radicalisation se fait insidieusement, le basculement vers l’islam radical est vécu comme une libération.
La voilà en route pour Paris, laissant derrière elle son enfance et des parents désemparés. La voilà prête à passer à l’action, à se battre contre tous ces médiocres, ces pervers, ces mécréants.
Saluons la construction de ce roman qui gagne en intensité au fil des pages, qui tisse des fils entre une jeune adolescente et un Président de la République, entre Sucy-en-Loire et le Califat, entre Harry Potter et un attentat terroriste, entre fiction et actualité brûlante. Et finit par nous sidérer face à cette logique implacable qui va entraîner Jenny à concevoir son attentat.
Le jury du Prix Goncourt ne s’y est pas trompé en mettant ce roman dans sa première sélection. Sœur est en quelque sorte aussi le frère de Des hommes couleur de ciel d’Anaïs Llobet, publié dans la même maison d’édition, et qui retraçait aussi le parcours de terroristes. Tous deux ont cette vertu cardinale: nous obliger à regarder cette réalité en face, nous faire réfléchir à ces parcours, à ce qui pousse les gens à rejoindre les rangs de Daech, à notre responsabilité collective. Car Abel Quentin, qui en tant qu’avocat s’est occupé de jeunes radicalisés, a compris que si on ne naissait pas terroriste, on le devenait. Avec à chaque fois une histoire particulière: «La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente.» La suite, effrayante, coule presque de source.

Sœur
Abel Quentin
Éditions de l’Observatoire
Roman
250 p., 19 €
EAN 9791032905913
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Sucy-en-Loire puis à Paris. On y évoque aussi la Syrie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu’aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale, tandis qu’à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Blog The Unamed Bookshelf 
Blog Aurélie et écrit 
Lettres It Be
Blog La bibliothèque de Juju 
Le pavillon de la littérature(Apolline Elter)


Abel Quentin présente son premier roman intitulé Sœur © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Chafia racle le sol du bout de ses baskets, et la gomme imprime des traces noirâtres sur le linoléum.
Elle a demandé l’heure.
Elle est assise sur un tabouret en plastique moulé, entre les deux bureaux en vis-à-vis qui mangent l’essentiel de la pièce, avec la grande armoire métallique. Ils sont trois, elle et les deux flics, un homme et une femme, piégés entre les cloisons en placoplâtre qu’on devine ajoutées au gré de l’évolution du service, découpant en bureaux étroits ce qui a dû être un vaste open space.
Ils ne l’ont pas menottée.
L’homme est court, charpenté, centre de gravité bas, il porte un pantalon de treillis et un T-shirt à manches longues. La femme s’en tire avec un cul haut perché et une queue de cheval. Des ombres passent, furtives, derrière la porte en verre dépoli.
Le bureau sans apprêt ne raconte rien que de très sobre et très fonctionnel. Un panneau de liège trahit, seul, ses occupants et leurs secrètes passions : entre un fascicule de prévention (SÉCURITÉ ROUTIÈRE, TOUS RESPONSABLES) et un planning d’astreinte se balance un fanion frangé d’or aux couleurs du Real Madrid. Il y a aussi, posée à côté du clavier de l’homme, une figurine en résine du guerrier Thorgal.
La porte s’ouvre. Un grand type roux passe une tête ennuyée pour savoir où en est l’audition, parce qu’il voudrait bien récupérer son bureau, hein, et la porte ouverte un instant charrie l’ambiance du commissariat, sonneries de portable, grésillements de talkies-walkies, conversations et raclements de chaise, rugissement lointain d’une disqueuse. L’homme en treillis répond qu’il est désolé, ils ont pris du retard à cause d’un « souci avec la caméra », l’autre dit « qu’est ce qu’on en a à battre de la caméra t’es pas en procédure criminelle » et l’homme en treillis répond qu’elle est mineure, « donc les auditions doivent être filmées », pas mécontent de rabattre le caquet du grand roux qui ne bouge pas, la bouche entrouverte, les yeux plissés, fouillant à l’intérieur de lui-même pour trouver une réplique qui lui permettrait de s’en tirer sans déshonneur, mais rien ne vient. Il opte pour la moue circonspecte de celui qui n’est pas totalement convaincu de la vérité qu’on lui assène mais qui ne se battra pas pour faire valoir la sienne, et il part en bougonnant, il a besoin de son bureau, merde.
L’homme en treillis décoche un rictus méprisant en triturant la figurine de Thorgal, pièce maîtresse d’une petite collection conservée à domicile où se côtoient Spirou, Buck Danny et Natacha-hôtesse-de-l’air. Puis il l’envoie valdinguer d’une pichenette sans appel, histoire de signifier au monde ce qu’il pense de leur rouquin propriétaire qui les traque sans doute au fond des boîtes de céréales, avec la joie pure d’un enfant de six ans.
Chafia bâille.
Le ciel plombé, à travers les stores vénitiens, ne lui apprend pas grand-chose alors elle a demandé l’heure. L’homme en treillis lui a dit sèchement qu’il n’était pas là pour répondre à ses questions, son sourire découvrant sa gencive supérieure tandis qu’il ajoute : « Pourquoi, t’as un rencart, t’es pressée, t’as peur de louper Koh Lanta ? » Il lui demande ce qui urge tant, on a vingt-quatre heures à passer ensemble, peut-être plus si le procureur veut jouer les prolongations, donc franchement.
Il dit cela en se malaxant le coude comme s’il était douloureux, il en fait un peu des caisses, sans doute a-t-il envie que sa collègue le plaigne mais elle est absorbée par sa frappe monotone, Chafia l’entend taper dans son dos, une frappe lente et concentrée, peut-être les ultimes retouches au procès-verbal de notification des droits. Elle a parlé d’une grosse coquille, il faudra le signer de nouveau.
Chafia sent monter la haine, doucement. Ce matin déjà elle s’était retenue de ne pas lui casser l’arête du nez, lorsqu’il avait échangé sa chaise contre un tabouret au prétexte qu’elle était avachie.
Elle répond qu’elle veut connaître l’heure pour faire sa prière, c’est tout, et elle ajoute cette phrase qui pue le bluff à trois sous : « Vas-y, je connais mes droits, vous allez pas me la faire à l’envers », avec un petit air crâne qu’elle aurait voulu être celui de Pablo Escobar face aux policiers de Medellín, mais elle a manqué son effet et l’homme en treillis la considère en penchant la tête sur le côté, comme on regarde un chiot malade. Il y a un silence, la collègue suspend sa frappe et rétorque que non, elle ne connaît pas ses droits, elle ne connaît rien à rien d’ailleurs, mais qu’elle aura bientôt l’occasion d’acquérir une solide connaissance de la procédure pénale, une fois mise en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Elle dit ça comme ça, pour ce que ça vaut, et elle reprend ses gammes de dactylo.
Okay, dit Chafia.
Très bien, elle ne répondra pas aux questions.
Elle s’avance au bord du tabouret, se penche en avant, la tête entre ses mains, coudes plantés dans le gras des cuisses, elle regarde ses pompes, et elle prie. Elle récite la prière d’ouverture, enfin les premiers mots qui lui viennent de tête car rapidement elle bute, tâtonne, une syllabe manquante lui faisant perdre le fil de sa mélopée, elle continue à bouger les lèvres pour ne pas perdre la face, au cas où ils regarderaient, elle essaie de faire le vide, se transporte dans un espace neutre et laiteux, ça y est, ça vient, elle raccroche les wagons de la sourate Al-Fatiha, « Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, Louange à Allah, Seigneur des mondes, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, le Roi du Jour du Jugement » et puis de nouveau le trou noir, alors elle se contente de répéter Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar, allez bien niquer vos mères.
L’homme soupire, jette un regard à sa collègue qui lui fait un signe de tête. Il saisit la petite webcam qu’il décale de quelques centimètres, s’assurant qu’elle cadre bien la gardée à vue. Puis il frappe un grand coup sur le bureau. Chafia sursaute.
— Allez, on va arrêter les conneries. Parle-moi un peu de Dounia. Dis-nous où elle est en ce moment.
— Je la connais pas.
— Ça, tu vois, ça me va pas du tout comme réponse. Dans une demi-heure, je dois appeler le proc pour lui rendre compte de ta garde à vue. Tu veux que je lui dise que tu lui proposes d’aller se faire foutre ? T’es dans la merde, ma pauvre. T’es dans la merde mais tu peux encore limiter la casse. Alors arrête de faire la belle.
— T’inquiète pas pour moi, j’arrangerai ça avec le procureur, j’le connais, c’est mon pote.
— Ta gueule.
— Oui, réfléchis un peu, dit doucement la femme, depuis son bureau.
Leur numéro était bien rodé : il beuglait, elle jouait la meuf arrangeante.
Chafia se retourne vers elle, ouvre la bouche pour parler mais l’homme frappe de nouveau, du plat de la main. Un stabilo décapuchonné va rejoindre Thorgal sur le lino.
— C’est à moi que tu parles. C’est moi que tu regardes.
— C’est bon elle m’a parlé donc je…
— C’est moi qui te pose des questions, c’est moi que tu regardes.
— Va-z-y c’est bon.
— Une dernière fois : Dounia Bousaïd.
Sans la lâcher du regard il allonge la main vers un tiroir, sous le bureau en contreplaqué. Il attrape un dossier souple, en retire une photo grand format. On y voit six jeunes filles portant le hijab, attablées dans un fast-food. Un numéro a été ajouté au feutre épais au-dessus de chacune de leurs têtes, comme des flammes de la Pentecôte. Chafia se reconnaît immédiatement en numéro quatre, rencognée sur la banquette, son petit nez de surmulot et ses yeux cernés de ténèbres. Dounia est immortalisée à ses côtés, de profil, en pleine oraison, bouche ouverte et doigt accusateur. Elle a le numéro un, évidemment.
— Franchement, le Chicken Spot, soupire la femme. Vous auriez pu au moins aller dans un truc hallal.
— Ouais, c’est pas très sérieux, dit l’homme. Vous êtes vraiment des branques.
— Je ne la connais pas, répète Chafia, avec un large sourire qui soutient hardiment le contraire. Et elle se dit que Dounia aurait été fière de ce sourire.
— La question n’est pas de savoir si tu la connais, ma grande. Bien sûr que tu la connais. La question est de savoir où elle est. Elle a disparu depuis une semaine, et j’ai besoin de savoir où elle est. Toi, t’es que dalle, t’es rien. Mais elle, elle nous fait un peu flipper, tu vois. Donc on n’aime pas rester trop longtemps sans avoir de ses nouvelles.
Sur ce point, Chafia n’est pas loin de partager l’avis du flic. Elle n’aime pas ce silence de Dounia, qui ressemble de plus en plus à une disparition. Elle aimerait pouvoir lui répondre que oui, bien sûr, elle sait où se trouve Dounia mais qu’elle crèverait la bouche ouverte plutôt que de parler, elle aimerait pouvoir leur confirmer qu’elle est sa confidente, que la communion de leur deux âmes est aussi parfaite que le Tawhid lui-même, qu’elle connaît chacune des pensées secrètes de la grande Dounia, la « Lionçonne du califat », l’irrésistible soul sister à l’éloquence de feu, mais la vérité est qu’elle n’a plus la moindre nouvelle depuis cinq jours, et autant de nuits blanches. Alors elle se retient de ne pas craquer en lui demandant s’ils tiennent une piste, s’ils ont trouvé quelque chose chez elle lors de la perquisition, un mot, une lettre, des consignes, n’importe quoi. Est-ce qu’elle est encore en France ? Chafia veut y croire un peu, même si dans le milieu on sait bien ce que signifie un silence radio qui s’éternise. Elle a envisagé toutes les hypothèses et se raccroche désespérément à la moins probable, celle d’un stratagème imaginé par Dounia qui aurait disparu exprès, quelques jours, afin de tester sa protégée et s’assurer que celle-ci tiendrait bon, en garde à vue, sous le feu roulant des questions de flics. Une sorte de bizutage, qui correspondrait assez à son goût de la mise en scène. Cette pensée lui donne un peu de courage.
— Sur le Coran, je la connais pas. Et au fait, Chicken Spot est hallal.
L’homme lâche un soupir consterné.
— Laisse le Coran tranquille. Très bien, on va s’arrêter. Je vais pas passer deux heures à te tendre des perches. T’as envie d’aller au placard, eh ben tu vas y aller ma grande, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
— « Je la connais pas… », répète sa collègue d’une voix neutre, tandis qu’elle tape.
— Elle a dit : « Sur le Coran, je la connais pas. » Si on veut être précis, corrige l’homme.
— Ouais, ricane Chafia.
— Toi la ramène pas. Et puisque tu veux pas parler de Dounia, tu vas me parler de quelqu’un d’autre. Tu vas me parler de Jenny Marchand.
De nouveau la femme a interrompu ses gammes. Du bout du pied, l’homme actionne le variateur d’intensité de la lampe halogène et Chafia regarde, songeuse, les fines particules qui dansent dans la lumière. »

Extraits
« Karawicz se tient assis au bord de son siège, penché en avant, son regard achoppant sur le fauteuil présidentiel laissé vide comme si celui-ci lui suggérait une métaphore terrible, celle d’une vacance à la tête de l’État. Le conseiller a la laideur crapoussine. Sur son faciès batracien, une paire d’yeux perçants intrigue comme une anomalie. Fils d’immigrés polonais, Jacek Karawicz est un pur produit de la méritocratie républicaine, petit bijou d’énarque dégoté au rabais dans une préfecture auvergnate où il croupissait, déjà gras et encore inutilisé. »

« Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus. Au bar-tabac-café-sports les mouvements sont alentis, les piliers de rade sont ici depuis vingt-cinq ans mais ils continuent de choisir leurs mots avec précaution, méfiants par habitude et hostiles par principe, visages rivés sur le zinc, avares de leurs impressions, des fois qu’on interpréterait mal, persuadés qu’on peut tout perdre à dévoiler son jeu. »

« Claquemurée dans le pavillon familial, l’enfance de Jenny s’est consumée dans le silence. Pas que ses parents soient des taiseux, simplement leur caquetage est pour elle comme le silence: vide et oppressant. »

« Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots. Elle regarde les autres rouler leurs premières pelles au bal du 13 juillet. On l’y invite rarement, elle la trouble-fête perpétuellement dégrisée – mais dégrisée d’aucune fête. Son regard, trop dur, est celui d’une petite vieille. »

« Elle veut forcer l’indifférence générale, fasciner le monde ou le révulser. Barbouiller le ciel de sa douleur obscène, éclabousser l’horizon de ses jeunes viscères, exhiber son âme si dégueulassement écorchée et mélancoliquement inadéquate, achalander ses salopes souffrances sur un étal de boucherie à faire pâlir un équarrisseur, un étal ignoble et somptueux. »

« Radicalisation. Les journalistes répéteront ce mot à l’envi, ravis d’avoir trouvé un concept-talisman que ses six syllabes paraient d’une vague aura scientifique, sans se rendre compte qu’ils commettent ainsi une erreur manifeste d’appréciation. La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente. Bien sûr, elle avait écouté Dounia lui expliquer les subtilités de l’apostasie et du chiisme, elle avait écouté ses harangues contre ces millions de musulmans qui trahissaient leur foi en s’accommodant de la modernité, mais tout cela était un peu chinois pour une néophyte. » p. 215

À propos de l’auteur
Originaire de Lyon, Abel Quentin est avocat et s’occupe notamment de jeunes gens radicalisés. Sœur est son premier roman. (Source: Éditions de l’Observatoire / Livres Hebdo)

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Le nom secret des choses

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  RL_automne-2019

En deux mots:
Bac en poche, Océane quitte sa Bretagne natale pour aller étudier à Paris. Dans cette capitale de tous les possibles, elle va faire une rencontre déterminante. Avec Elia l’amitié devient fusionnelle. Les deux jeunes filles rêvent alors de se construire une nouvelle vie

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Comment Océane est devenue Blandine

Dans une nouvelle version de l’histoire de la provinciale qui découvre Paris, Blandine Rinkel confirme les espoirs suscités par «L’abandon des prétentions». Et nous raconte comment elle est devenue Blandine.

Océane n’est plus la même depuis son arrivée à Paris. Bac en poche et toute la vie devant elle, elle est fascinée par la capitale et ses habitants. Même si elle est encore bien loin d’en apprivoiser tous les codes, elle sent la vibration, l’énergie et les opportunités qui s’offrent à elle: «Les premiers mois, tu habites dans le quartier d’Odéon. Dix mètres carrés, dégotés sur un coup de chance grâce au bagout de ton père. Tu n’as aucune idée de la portée symbolique de ce quartier. Tu n’es pas au fait de l’ancienne rivalité entre rive gauche et rive droite. Tu n’as pas même conscience d’être chanceuse de loger là. Tu trouves ça tout simplement beau.»
Même «la fosse de Tolbiac» ne lui fait pas peur, cette fac où pourtant elle doit se préparer un avenir. Il s’agit, consciemment ou non, de faire quelque chose de cette nouvelle vie, de se transformer, de se métamorphoser. Et pour cela toutes les expériences comptent, y compris sexuelles. «Tu suçais sans y penser. Le sexe te semblant être un moyen comme un autre de te changer en quelqu’un d’autre. Une façon d’accélérer ta métamorphose. C’était comme un processus chimique de transformation de soi. Se faire pénétrer, comme la pâte à laquelle on ajoute un ingrédient, deux cerises, du beurre fondu.»
La route d’Océane va alors croiser une jeune fille qu’elle n’avait jusqu’alors pas vraiment considérée, même si cette collègue semblait venir de loin, comme son regard vairon, le même que David Bowie. Une rencontre comme une évidence, une découverte et la naissance d’une amitié fusionnelle, presque télépathique.
De la seconde personne du singulier, le récit passe alors à la seconde personne du pluriel : «Vous partagiez une amitié incandescente qui, tout extatique qu’elle fût, n’était en rien sexuelle, ne l’avait pas été, ne le serait jamais, et cette impossibilité de toucher, cet interdit tacite entre vous, rendait votre relation d’autant plus dérangeante.»
C’est à ce moment du roman que la romancière nous offre ce moment où tout bascule, ce rite de passage qui fait que toute la vie d’avant se fige et que désormais l’autre vie prend la place. Ce moment, c’est celui où on transforme la réalité pour qu’elle soit conforme à ce que l’on voudrait qu’elle soit. Un mensonge, une imposture dont Blandine Rinkel nous cite les exemples les plus emblématiques comme par exemple avec Jean-Claude Romand. «La mise en branle de l’imposture, c’est une tâche indélébile qu’on étale de plus belle en espérant la résorber. Et l’imposteur ajoute en permanence, de l’eau au moulin de son propre naufrage.»
Pour Elia et Océane, ce dédoublement de leur personnalité doit trouver sa légitimité dans un changement de prénom. Un petit jeu aux conséquences loin d’être anodines, comme vous vous en rendrez compte.
Voilà comment Océane est devenue Blandine. Et voilà comment, après L’abandon des prétentions, Blandine Rinkel confirme son talent.

Le nom secret des choses
Blandine Rinkel
Éditions Fayard
Roman
304 p., 19 €
EAN 9782213712901
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris à Rennes, à Saint-Jean-des-Oies. On y évoque aussi Fresnes, le Jura, Pantin et Coignières, la Roche-sur-Yon, Arles, Nantes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Et si ce que Paris a de plus désirable pour une jeune fille de province, sa culture, était en même temps l’outil de la violence sociale la plus dure? Et jusqu’où cette jeune fille sera-t-elle prête à aller pour se faire accepter dans cette ville où elle n’est pas sûre d’avoir sa place?
Tu avais l’âge de quitter ton enfance, l’âge où on se sent libre et où, dans le train pour Paris, on s’assoit dans le sens de la marche.
Dès ton arrivée, tu t’es sentie obligée de devenir quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’oserait plus dire «je ne sais pas». C’était la ville qui t’imposait ça, dans ce qu’elle avait à tes yeux de violent et de désirable: sa culture.
Puis tu as rencontré Elsa. Elle avait le goût des métamorphoses.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV info (Manon Botticelli)


Blandine Rinkel présente Le Nom secret des choses © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Tu gardes de ton premier voyage à Paris le souvenir d’un bruit infernal et ivre. En toi tout se télescope : les rugissements de camions-poubelles et les bavardages de gare, bruits de pelles et souffleries diverses ; les claquements des talons sur le pavé et le cliquetis des clés ; les klaxons des voitures bloquées en enfilade et la vaisselle du Sorbon cognant dans les éviers ; les sirènes de pompiers sur lesquelles vous aimiez tant improviser des harmonies, monologues ou percussions ; les coups de feu nocturnes, pétards ou balles dont on ne connaîtrait jamais l’origine ; les rideaux de fer qu’on relève et qu’on abaisse le matin, le soir ; la nuit, les sonnettes de vélos dans les rues, les disputes et la musique émanant d’appartements bleus et blêmes, rose électrique, et les hurlements de joie, les chants, les orgasmes et les pleurs – tu gardes de ton arrivée à Paris le souvenir d’un feu d’artifice sonore.
Le plus marquant furent les cris parsemant tes premières nuits. Des hurlements sans émetteurs identifiés qui remontaient, aléatoirement, aux fenêtres de ton appartement. Jamais, avant ça, tu n’avais entendu de telles manifestations de soi. C’étaient des sortes de brames tenant à la fois du cerf et de l’alcoolique, d’Edward Munch et du nouveau-né – c’étaient des sons inhumains et trop humains, qui jaillissaient dans l’obscurité comme l’inconscient funèbre de la Ville lumière. Son double obscur. Parfois, en écoutant filer ces comètes désastreuses, tu donnais aux cris les visages des derniers clochards que tu avais croisés, à qui tu avais cédé le peu de monnaie qu’il te restait et que tu t’étais sentie coupable de ne pouvoir soulager davantage. La culpabilité resterait, dans les années à venir, le sentiment que tu associerais le plus volontiers à la ville de Paris – cette capitale qu’on sait de misère et d’or, obscène jusque dans ses failles – et les étranges cris pénétrant les appartements à minuit révélaient cette déchirure invisible.
Tu as dix-huit ans. Tu vis pour la toute première fois sans ton père, sans tes amis, sans la mer. Tu es partie brutalement, laissant ton enfance derrière toi.
Dans le train, tu t’es installée dans le sens de la marche : tu y tenais. T’efforçant de chasser l’image du regard de ton père sur le quai de gare – lui et ses mains imposantes, que tu avais surprises à trembler –, t’efforçant de t’en foutre, tu as regardé défiler la France derrière la vitre, toutes les nuances de vert et tous les kilomètres. Tu as gardé les yeux grands ouverts et ton cœur s’est changé en grenade. Dans ta bouche, ta langue heurtait ton palais : tu avais soif. À tes côtés, une jeune femme possédait une gourde de métal alors, n’y tenant plus, tu lui as demandé si tu pouvais y boire. Tu en as éprouvé une honte inédite, en même temps qu’une envie de rire. Tu te sentais libre.
En arrivant, ta traversée de la gare Montparnasse fut aussi ta première visite d’un parc d’attractions. Jamais ton père ne t’avait emmenée dans un tel lieu, mais c’est comme ça que tu les imaginais : vertigineux et saccadés, avec des milliers de gens grouillant de toutes parts – des solitaires, des familles, des animaux, des amoureux. Une fois le portique du métro passé – celui qui, pareil à un piège pour nuisibles, menace de se refermer brutalement sur les hommes les plus lents –, les couloirs de la station te firent tout de suite grande impression. Une impression incandescente, renforcée par ta découverte du Trottoir Roulant Rapide, encore en fonction à l’époque, entre les lignes de métro 6/13 et leurs adversaires 4/12.
Conçu par la Construction industrielle de la Méditerranée et décrit comme un « tapis roulant expérimental », le TRR transportait en 2010 les passagers en ligne droite sur 180 m à hauteur de 11 km/h, soit 3 m/s – une vitesse jamais vue. Avec ses rampes lumineuses, sous la voûte souterraine du métro, il ressemblait au couloir d’un vaisseau spatial, pareil à ceux qu’on voit dans 2001: l’Odyssée de l’espace ou Star Strek, à ceci près qu’il luisait d’une lumière jaunâtre et incertaine lui donnant comme un air sépia. Une visite dans les zones passées du futur. Pourquoi la science-fiction représente-t-elle si souvent l’avenir propre,

Extraits
« Les premiers mois, tu habites dans le quartier d’Odéon. Dix mètres carrés, dégotés sur un coup de chance grâce au bagout de ton père. Tu n’as aucune idée de la portée symbolique de ce quartier. Tu n’es pas au fait de l’ancienne rivalité entre rive gauche et rive droite. Tu n’as pas même conscience d’être chanceuse de loger là. Tu trouves ça tout simplement beau. Dans cet étrange et vieil appartement, de la moquette recouvre sol et murs, une matière vert forêt dont l’allure romantique – l’excès de kitsch – te ravit. Tu l’associes volontiers aux romans de Stendhal ou à la poésie de Baudelaire, que tu connais d’ailleurs mal, que tu ne connais pour ainsi dire pas, mais que tu imagines moquettée, tapissée, et tout cela te plaît. Tu ignores encore que ce décor ne relève pas du bon goût mais d’une sorte de maniérisme risible, dont tu riras. »

« D’Elia, tu ne connais pas encore le prénom mais remarques aussitôt la moue solaire et la combinaison verte. C’est une combinaison qu’on achète moins qu’on ne la déniche – et chez cette fille tout te semble venir de loin. De loin ses gestes virils pour allumer sa clope, de loin la soie de ses cheveux et leur couleur de nuit persane, de loin aussi son regard, qui te trouble aussitôt sans que tu puisses identifier pourquoi – et il te faudrait plusieurs apparitions pour réaliser que ses yeux sont comme ceux de David Bowie, de couleurs légèrement différentes. À cause de ce trouble vairon, peut-être, ta sympathie, bien qu’immédiate, ne se manifeste par aucun sourire. Ton propre regard, comme saisi d’un spasme, se détourne. Il y a trouble, il faut fuir. »

« Tu suçais sans y penser. Le sexe te semblant être un moyen comme un autre de te changer en quelqu’un d’autre. Une façon d’accélérer ta métamorphose. C’était comme un processus chimique de transformation de soi. Se faire pénétrer, comme la pâte à laquelle on ajoute un ingrédient, deux cerises, du beurre fondu. Bien des fois tu n’avais aucune envie de baiser mais t’y résignais pourtant, pour être sympathique – «pour être sympathique» ! –, vérifier que tu étais désirable, cocher des sortes de cases. »

« Vous partagiez une amitié incandescente qui, tout extatique qu’elle fût, n’était en rien sexuelle, ne l’avait pas été, ne le serait jamais, et cette impossibilité de toucher, cet interdit tacite entre vous, rendait votre relation d’autant plus dérangeante.
Votre intimité était d’un ordre psychique très étrange. Vous pratiquiez, sans vous le dire, une sorte de télépathie. Les idées vous venaient simultanément. »

« La mise en branle de l’imposture, c’est une tâche indélébile qu’on étale de plus belle en espérant la résorber. Et l’imposteur ajoute en permanence, de l’eau au moulin de son propre naufrage. »

« Un matin on se réveille, et l’on est fatigué de soi-même.
On a plus envie de revêtir, ce jour-là, le visage qu’on portait la veille. On aimerait tout recommencer, alors on commence quelque chose. En sous-vêtements, l’haleine ridée, sans avoir bu ni mangé, on se saisit de son téléphone et on compose le numéro d’une mairie lointaine et qui pourtant est la nôtre. »

« Comment nos vies parallèles infléchissent-elles la principale ? Comment la déforment-elles subtilement – pareilles à ces batteries de smartphones usées auxquelles il arrive, gonflant dans l’obscurité, de finir par soulever l’écran de la machine ?
Sans doute y a-t-il des parts de nous soumises à d’autres lois de la gravité, d’une autre gravité, lois tordues et inconscientes dont nous ne connaissons rien mais sentons la puissance par à-coups – des accords de piano plaqués dans le vide –, et nous éprouvons parfois, en nous-même, la trace d’une intensité qui, si nous la prenions au sérieux, pourrait modifier durablement nos vies. Puis, généralement, nous oublions.
Mais tout le monde n’oublie pas. Et chacun des gestes d’Elia, chacune de ses intonations, étaient en ce sens comme les indices d’un système moral alternatif qu’on devinait cohérent et tenu, mais auquel personne ne pouvait tout à fait accéder.
Batterie secrète qui la faisait enfler. »

À propos de l’auteur
Blandine Rinkel a fait une entrée en littérature très remarquée avec L’abandon des prétentions, paru chez Fayard en 2017. Le nom secret des choses est son deuxième roman. (Source: Éditions Fayard)

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Une bête au paradis

COULON_une-bete-au-paradis
  RL_automne-2019  coup_de_coeur

Le magazine LiRE a sélectionné ce roman et publié un extrait dans son édition de juillet-août 2019.
Sélectionné par le magazine PAGE des libraires pour figurer dans le coffret «Rentrée littéraire PAGE 2019»
Figure dans la liste des livres les plus attendus de la rentrée littéraire de septembre 2019 proposée par Babelio
Roman comptant parmi les 30 titres sélectionnés par la FNAC pour la rentrée 2019.
Roman sélectionné pour le Prix littéraire du Monde 2019
Sélectionné par le magazine Technikart parmi les dix romans de la rentrée à Découvrir.

En deux mots:
Dans la ferme du Paradis vivent Émilienne avec son commis Louis et ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Si son frère a envie de se construire une vie hors de l’exploitation agricole, Blanche se voit reprendre le flambeau aux côtés d’Alexandre, l’homme de sa vie. Des plans qui ne vont pas se réaliser comme prévu.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Si proche du Paradis, si proche de l’enfer

Cécile Coulon nous revient avec un roman âpre, au goût de terre et de vengeance. «Une bête au Paradis» est un petit bijou, qui pourrait fort bien être la belle surprise de cette rentrée.

Ne vous fiez pas à l’écriteau planté sur un pieux et sur lequel est marqué «Vous êtes arrivés au paradis». Car le Paradis en question est une grande ferme, de celle qui nécessitent des bras, de la force et du courage pour venir à bout du travail quotidien. C’est là que vit Émilienne avec son commis Louis et ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Elle «avait perdu sa fille, Marianne, et son gendre, Étienne, dans un accident de voiture».
Le roman s’ouvre au moment où tout le monde s’affaire, car on tue le cochon. L’occasion choisie par Blanche pour faire l’amour avec Alexandre. Si elle a choisi le fils de la femme de ménage de l’école du village et du guichetier à la gare de la ville voisine, c’est qu’elle s’imagine que ce beau garçon partagera sa vie et l’aidera à surmonter ses peurs. Car «même si Blanche aimait le Paradis, elle s’y sentait petite. Les fantômes qui peuplaient les lieux prenaient toute la place.»
Les fantômes, mais aussi les convoitises et les rivalités. Louis, par exemple, n’avait pas apprécié que «cette petite» avait choisi de ne pas assister «à la mort du cochon, pour s’enfoncer, à l’étage, dans la peau d’un autre garçon que lui.» Depuis son arrivée au Paradis, battu au sang par son père, il s’était fait une place au sein du domaine et était considéré comme un rouage essentiel de l’exploitation, ne rechignant pas à la tâche. Autant dire qu’il verra comme une bénédiction ce que Blanche verra comme une trahison, le départ d’Alexandre parti poursuivre des études et chercher fortune en ville. Qu’il s’imagine prendre la place de cet amant qui ne donne plus signe de vie.
Les années vont passer, Gabriel va trouver en Aurore la compagne idéale. Louis ronge son frein et Blanche va essayer de surmonter son chagrin. Mais douze ans après leur rupture, un nouveau coup de tonnerre s’abat sur le Paradis. Alexandre est de retour. On raconte qu’il a fait fortune en Nouvelle-Zélande et qu’il revient pour acheter des terres. «Entendre le prénom d’Alexandre avait réveillé chez elle une bête, créature de désir et de larmes. Blanche se préparait: elle patrouillait au Paradis sans relâche. Lorsqu’elle s’arrêtait, épuisée, il luio fallait s’endormir vite; la figure si belle, si douce d’Alexandre la hantait. Ce visage n’en finissait pas d’agiter en elle des flammes vacillantes.»
Cécile Coulon va alors réussir un épilogue qui vous laissera pantois, aussi me garderai-je bien de vous en dévoiler le moindre élément. S’élevant au niveau des tragédies antiques, elle va pousser les sentiments et les émotions à l’extrême, tout en nous livrant des fulgurances d’écriture, à l’image de cette comparaison entre le corps de la femme, une ville, et de l’homme, un village: «Les formes des femmes changeaient sans cesse, évoluaient, se répandaient à la vue des autres, la peau se gonflait en certains lieux et se creusait ailleurs, tandis que le corps des hommes, passé l’adolescence, gardait son aspect et sa taille initiale. L’âge et l’alcool pouvaient l’arrondir, mais il ne se métamorphosait pas.» Il se pourrait bien qu’avec ce sixième roman – et après avoir rejoint la maison d’édition d’Adeline Dieudonné – Cécile Coulon réussisse un grand coup! C’est tout le bonheur que je lui souhaite.

Une bête au Paradis
Cécile Coulon
Éditions L’iconoclaste
Roman
346 p., 18 €
EAN 9782378800789
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village de province qui n’est pas davantage spécifié.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le roman fiévreux d’une lignée de femmes envoutées par ce qu’elles ont de plus précieux: leur terre. Puissant et Hypnotique.
La vie d’Émilienne, c’est le Paradis. Cette ferme isolée, au bout d’un chemin sinueux. C’est là qu’elle élève seule, avec pour uniques ressources son courage et sa terre, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Les saisons se suivent, ils grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui dévaste tout sur son passage. Il s’appelle Alexandre. Leur couple se forge. Mais la passion que Blanche voue au Paradis la domine tout entière, quand Alexandre, dévoré par son ambition, veut partir en ville, réussir. Alors leurs mondes se déchirent. Et vient la vengeance.
« Une bête au Paradis » est le roman d’une lignée de femmes possédées par leur terre. Un huis clos fiévreux hanté par la folie, le désir et la liberté.

Un mot de l’auteure
« Une bête au Paradis n’est pas le roman le plus long que j’ai écrit, mais c’est celui qui m’a pris le plus de temps: j’avais des scènes entières très précises, très cinématographiques, entre La Nuit du chasseur et Claude Chabrol. Ce roman est un huis clos. Une angoisse permanente monte, une tension gonfle car personne ne peut sortir des limites de la ferme. Il n’est pas question de grands espaces naturels mais de la place que l’homme prend dans ces espaces, des clôtures qu’il enfonce dans cette terre et des drames qui se jouent dans les limites qu’il s’est lui-même fixé. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Cécile Mazin)
La Montagne (1) (Simon Antony)
La Montagne (2) (Rémi Bonnet)
La Croix (Stéphanie Janicot)
Blog Le boudoir de Nath
Blog Just a Word (Nicolas Winter)


Cécile Coulon présente Une bête au Paradis © Production éditions de l’iconoclaste

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« De chaque côté de la route étroite qui serpente entre des champs d’un vert épais, un vert d’orage et d’herbe, des fleurs, énormes, aux couleurs pâles, aux tiges vacillantes, des fleurs poussent en toute saison. Elles bordent ce ruban de goudron jusqu’au chemin où un pieu de bois surmonté d’un écriteau indique :
VOUS ÊTES ARRIVÉS AU PARADIS
En contrebas, le chemin, troué de flaques brunes, débouche sur une large cour : un rectangle de terre battue aux angles légèrement arrondis, mangé par l’ivraie. La grange est strictement tenue. Devant, un tracteur et une petite voiture bleue sont rangés là et nettoyés régulièrement. De l’autre côté de la cour, des poules, des oies, un coq et trois canards entrent et sortent d’un cabanon en longueur percé d’ouvertures basses. Du grain blond couvre le sol. Le poulailler donne sur une pente raide bordée par un ru que l’été assèche chaque année. À l’horizon, les Bas-Champs sont balayés par le vent, la surface du Sombre-Étang dans son renfoncement de fougères frissonne de hérons et de grenouilles.
Au centre de la cour, un arbre centenaire, aux branches assez hautes pour y pendre un homme ou un pneu, arrose de son ombre le sol, si bien qu’en automne, lorsque Blanche sort de la maison pour faire le tour du domaine, la quantité de feuilles mortes et la profondeur du rouge qui les habille lui donnent l’impression d’avancer sur une terre qui aurait saigné toute la nuit. Elle passe le poulailler, passe la grange, passe le chien, peut-être le douzième, le treizième qu’elle ait connu ici – d’ailleurs il n’a pas de nom, il s’appelle « le Chien », comme les autres avant lui –, elle trottine jusqu’à la fosse à cochons, un cercle de planches avec une porte battante fermée par un loquet que le froid coince, l’hiver. Là le sol est tanné, il a été piétiné pendant des années puis laissé à l’abandon sans qu’aucun pied, qu’aucune patte ne le foule.
Dans la fosse, si vaste pour un lieu qui n’accueille plus d’animaux, dans la fosse, Blanche se tient droite, malgré les quatre-vingts années qui alourdissent sa poitrine, balafrent son visage et transforment ses doigts en bâtons cassés.
La fosse est vide mais en son centre gît un bouquet de ces fleurs qui bordent le ruban de goudron menant au Paradis. Certaines ont déjà fané, d’autres – comme Blanche – sont sur le point de perdre leurs dernières couleurs. C’est un petit bouquet de campagne dans un grand cercle terreux. Les épaules chargées d’un gilet rouge, d’un rouge plus vif que celui des feuilles mortes sous l’arbre à pendaisons, elle bascule, s’agenouille devant ce petit bouquet qu’un enfant aurait pu composer pour sa première communion et en retire les tiges brunes qu’elle jette, d’un geste étonnamment vif, presque violent. Puis elle sort de la poche de ce gilet rouge, d’un rouge plus vif que le sang du Paradis, quelques fleurs encore jeunes, sur lesquelles elle souffle très doucement avant de les déposer avec les autres. Elle se tient là, prostrée devant ce petit bouquet de campagne, si joli au milieu de cette fosse que sa grand-mère, Émilienne, a fait creuser pour ses cochons. C’était il y a longtemps. Elle se souvient de tout.
Car si aucun animal n’habite plus cette arène de planches et de terre, une bête s’y recueille chaque matin.
Blanche. »

Extrait
« À seize ans elle avait encore besoin de regarder faire Louis et Émilienne, d’enregistrer leurs gestes, d’emmagasiner leurs forces pour le jour où le Paradis dépendrait entièrement d’elle. Quand la grand-mère et son commis quittaient la ferme, les vaches meuglaient à l’autre bout des Bas-Champs, les bécassines au bord de l’étang s’envolaient sur l’eau, fuyant Blanche ; après la fenaison, les balles de foin, immobiles sur le sol ras, la narguaient.
Même si Blanche aimait le Paradis, elle s’y sentait petite. Les fantômes qui peuplaient les lieux prenaient toute la place. »

« Entendre le prénom d’Alexandre avait réveillé chez elle une bête, créature de désir et de larmes. Blanche se préparait: elle patrouillait au Paradis sans relâche. Lorsqu’elle s’arrêtait, épuisée, il luio fallait s’endormir vite; la figure si belle, si douce d’Alexandre la hantait. Ce visage n’en finissait pas d’agiter en elle des flammes vacillantes. »

À propos de l’auteur
Cécile Coulon est née en 1990. En quelques années, elle a fait une ascension fulgurante et a publié six romans, dont Trois Saisons d’orage, récompensé par le prix des Libraires, et un recueil de poèmes, Les Ronces, prix Apollinaire. (Source : Éditions de l’iconoclaste)

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La Grande escapade

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En deux mots:
Les enfants terminent leur école primaire et s’apprêtent à basculer dans l’adolescence. Leurs parents digèrent mai 68 et s’apprêtent à basculer dans la société de consommation. Autour de quelques épisodes tragi-comiques, ce sont les mutations de la France des années 70 qui sont au cœur de ce roman.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’année de tous les possibles

Jean-Philippe Blondel poursuit son exploration de la France d’avant dans le milieu éducatif qu’il connaît si bien. Avec «La grande escapade» il nous offre de découvrir le microcosme d’un groupe scolaire dans les années 70.

Tout à la fois plongée dans la France des années 70, étude sociologique et évocation d’un système éducatif en mutation, le nouveau roman de Jean-Philippe Blondel, après Un hiver à Paris et La mise à nu, est avant tout la chronique des souvenirs d’enfance, de cet âge où l’innocence peu à peu s’enfuit pour laisser place à des personnalités qui s’affirment, à des destins qui s’ébauchent, marqués par quelques épisodes inoubliables qui ont valeur de rites de passage.
Pour ouvrir ce roman au goût nostalgique, on retrouve une poignée d’enfants sur la corniche qui court le long du grenier du groupe scolaire, à une dizaine de mètres du sol. C’est Baptiste Lorrain qui a eu cette idée et qui a entraîné toute la bande en haut de l’immeuble pour un jeu qui mêle aventure, audace, danger, adrénaline. Si Pascal Ferrant n’avait pas touché l’épaule de Philippe Goubert et si les pieds de ce dernier ne s’étaient pas emmêlés, ce dernier ne se retrouverait pas les mains accrochées à la corniche. En quelque secondes, il voit son destin basculer… Mais la main secourable d’un pompier, suivi de la gifle retentissante de sa mère vont le ramener sur terre.
La vie autour du groupe scolaire Denis-Diderot peut dès lors reprendre son cours. Les parents se préoccuper de la vie de leurs voisins et leur progéniture faire du terrain vague au bord de la ligne de chemin de fer Paris-Bâle le cadre de leur émancipation et l’endroit où ils vont ériger leur cabane.
Jean-Philippe Blondel, en observateur attentif, va alors dévier des enfants à leurs parents et nous montrer combien ce microcosme – les enseignants et leurs époux ou épouses respectives – va se trouver au cœur des bouleversements d’une société qui n’a pas encore pris toute l’ampleur du mouvement initié par mai 68. Le patriarcat vacille, les principes rigides de l’enseignement vont soudain être traversés de voix discordantes, d’expériences nouvelles. Le jean et le tee-shirt s’invitent dans les garde-robes.
Après la coupure des vacances en famille, les envies d’émancipation se précisent. Alors que Gérard Lorrain rêve de ses prochains grands voyages, son épouse Janick grimpe les échelons de l’entreprise. Baptiste va sur ses quinze ans et prend la direction du collège. Charles Florimont se détache de sa Josée pour rêver à d’autres corps. Celui de Michèle Goubert ne lui déplairait pas. Mais avant cette grande escapade qui donne son titre au roman, il devra éteindre l’incendie provoqué par Reine Esposito. Un joli scandale qui rester dans les mémoires. Mais le point d’orgue de cette année particulière sera ce voyage à Paris dont je vous laisse découvrir les acteurs et le scénario.
C’est avec la palette d’un impressionniste que l’auteur nous raconte ce pays en train de basculer dans une société plus libre, plus ouverte. Par petites touches, il dépeint les courants encore en gestation qui vont déboucher sur une frénésie consumériste. Ayant partagé cette expérience du groupe scolaire – mon père était instituteur – j’ai aussi retrouvé dans ce livre une partie de mon enfance. Et ce joli parfum de nostalgie douce-amère.

La grande escapade
Jean-Philippe Blondel
Éditions Buchet Chastel
Roman
272 p., 18 €
EAN 9782283031506
Paru le 15/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans une région qui ne doit pas être très éloignée de Troyes où vit l’auteur.

Quand?
L’action se situe durant une année, de 1975 à 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Grande Escapade raconte l’enfance – un territoire que Jean-Philippe Blondel a jusqu’à présent refusé d’explorer dans ses romans. Les années 70, la province, l’école Denis-Diderot en briques orange, le jardin public, le terrain vague. Et surtout, les habitants du groupe scolaire. Cette troupe d’instits qui se figuraient encore être des passeurs de savoir et qui vivaient là, avec leurs familles.
1975-1976 ou des années de bascule : les premières alertes sérieuses sur l’état écologique et environnemental de la terre ; un nouveau président de droite qui promet de changer la société mais qui nomme Raymond Barre premier ministre ; les femmes qui relèvent la tête ; la mixité imposée dans les écoles…
Il y a les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant ; il y a Francine, Marie-Dominique et Janick. Il y a des coups de foudre et des trahisons. De grands éclats de rire et des émotions. Tous les personnages sont extrêmement incarnés. On y est ! Dans l’ambiance et le décor. Et le lecteur peut suivre, page après page, Jean-Philippe Blondel qui nous fait faire le tour du propriétaire de ce monde d’hier.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Croix (Francine de Martinoir)
La Grande Parade (Serge Bressan)
L’Indépendant (Michel Litout)
Blog Fflo la dilettante
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Blog Albertine22
Blog 31rst floor

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’affaire dite de la corniche
C’est à ce moment-là que Philippe Goubert se rend compte qu’il est vivant.
Il est suspendu à une douzaine de mètres du sol, les mains agrippées à la corniche qui court tout le long du grenier du groupe scolaire, ses amis lui jettent des regards anxieux depuis la lucarne derrière laquelle ils se sont réfugiés et sa mère est en train de piquer une crise de nerfs en contrebas tandis que le camion des pompiers arrive toutes sirènes hurlantes, couvrant la voix du chanteur français d’origine batave qui s’échappe par la fenêtre de la cuisine de Nicole Desplanques et prie qu’une dénommée Vanina ne le laisse pas seul au monde. La brise de ce juin 1975 s’infiltre sous son tee-shirt (Philippe aime le mot « tee-shirt », même s’il n’est pas très bien vu au sein de sa famille de l’utiliser, puisqu’il s’agit d’un anglicisme et que ces satanés Yankees vont bientôt coloniser notre langue comme ils annexent les territoires asiatiques et sud-américains, il serait mieux d’utiliser l’expression «maillot de corps», et tant pis si elle semble légèrement vieillotte et exhale des parfums de Deuxième Guerre mondiale et de colonies françaises) et Philippe Goubert comprend qu’il est sur le point de mourir, à dix ans à peine.
Il suffirait que ses doigts crispés et douloureux desserrent leur étreinte pour que son corps flotte un instant dans l’éther puis s’écrase dans l’allée du jardin public alors que sa mère tomberait cette fois carrément dans les pommes et que les pompiers se précipiteraient, mais trop tard, «on n’a rien pu faire, chef, le petit était déjà inerte».
Ce qui est sûr, pense-t il, c’est qu’on ne le reprendra plus à jouer à la pique sur les corniches du groupe scolaire. C’est Baptiste Lorrain, le meilleur ami de Philippe Goubert et son aîné d’un an, qui a eu cette idée saugrenue l’été dernier et toute la bande en a été émoustillée. Il faut dire que courir sur cette bordure de pierre d’un mètre de large qui longe les toits du bâtiment est exactement le type d’activité que recherchent les garçons : de l’aventure, de l’audace, du danger, de l’adrénaline, mais au sein d’un cadre familier. Et puis, tous ceux qui ont tenté l’expérience vous le diront: là-haut, quand on tutoie les cimes des arbres et qu’aucun édifice ne vient vous gâcher le soleil, on se sent le maître du monde. La seule chose à laquelle il faut évidemment prêter attention, c’est à ne pas trébucher quand votre camarade vous touche et que vous devenez à votre tour la pique, le loup ou l’un de ces noms dont on affuble celui qui a été plus lent que les autres et qui doit maintenant se venger. Or c’est justement ce qui s’est produit : Pascal Ferrant a touché l’épaule de Philippe Goubert dont les pieds se sont soudain emmêlés – en même temps il est tellement pataud, ce Philippe Goubert ! –, l’entraînant par-dessus bord. Il a tout de même eu l’instinct, au moment de sa chute, de se raccrocher à la corniche en poussant un hurlement de terreur, et ce au moment même où sa mère et Geneviève Coudrier débouchaient au coin de la rue, de retour du supermarché avec leurs cabas remplis à ras bord.
C’est donc là, entre ciel et terre, le regard accroché aux cumulus qui paressent, au milieu d’un invraisemblable tohu-bohu, que Philippe Goubert connaît sa première épiphanie. Il prend conscience des moindres parties de son corps, entend le sang qui bouillonne dans ses veines, ressent le périlleux engourdissement de ses doigts et assiste à la projection intérieure du très court film de son existence.
Curieusement, une fois le premier choc passé, il n’a pas peur – ce dont il est le premier à s’étonner, puisque tout le monde le décrit comme un trouillard de première. Il s’est vite résigné à l’idée qu’il va mourir, et il se plaît à croire qu’à décéder aussi jeune, il restera dans les mémoires du quartier. Les habitants du groupe scolaire gommeront ses défauts, arrondiront les angles, le rendront héroïque et exemplaire. Un jour, un de ses anciens voisins publiera un roman qui portera son nom (Philippe Goubert, un destin), sera édité dans la célèbre Bibliothèque Verte puis adapté en une de ces séries télévisées, rendez-vous incontournable du samedi après-midi. Les filles pleureront (surtout Nathalie Lespinasse), les garçons ravaleront leur salive et seront fiers de l’avoir connu. Ce sera beau. À ceci près que Goubert, dont les parents sont franchement anticléricaux, n’est pas du tout certain qu’il pourra assister à son apothéose. Le paradis, très peu pour lui. »

Extrait
« Non, ce qui le heurte c’est de se rendre compte qu’une fois les portes des logements de fonction refermées, les adultes portent des jugements pas seulement les uns sur les autres, ce qui paraît au fond tout à fait normal, mais aussi sur la progéniture de leurs voisins. Il est d’autant plus blessé que la critique provient de Janick Lorrain qui a toujours été, et de loin, un modèle pour lui – bien plus que sa propre mère ou que son père. Elle incarne à ses yeux la perfection – une alliance rare de douceur et de modernité. La façon dont elle s’exprime (cette voix calme et posée et les phrases affirmatives qui montent imperceptiblement en fin de proposition, se transformant presque en interrogatives), sa silhouette élancée et racée, l’élégance de ses tenues, ce monde extérieur qu’elle représente puisque elle, au moins, ne travaille pas dans le groupe scolaire – tout séduit Philippe, qui trouve sa mère bien plus quelconque, avec son rire tonitruant et contagieux, ses tenues parfois mal assorties et ses molaires en métal qui brillent au fond de ses gencives. Philippe a toujours secrètement mis Janick sur un piédestal et, même après la révélation de cette fin d’après-midi, il ne se résout pas à l’en faire descendre. » (p. 59)

À propos de l’auteur
Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne-Ardenne. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003. (Source: Éditions Buchet Chastel)

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État de nature

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En deux mots:
Dans une France coupée en deux, la préfète de la Douvre intérieure a réussi à faire bouger les lignes, au grand dam du baron local qui demande son éviction. Mais dans le petit jeu des ambitions personnelles, des calculs politiciens et des pesanteurs administratives, elle n’a pas dit son dernier mot.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Chronique d’une France immobile

Homme du sérail, Jean-Baptiste de Froment s’est visiblement beaucoup amusé en imaginant la France quasi ingouvernable, coupée en deux par une administration omnipotente et des gouvernés en révolte. Prémonitoire?

Voilà un livre qui tombe à pic, au moment où la France est secouée par l’une de ces convulsions qui vient périodiquement prouver que le corps social est malade. Qu’entre les élites pensantes et le bas-peuple le fossé s’est élargi à un point tel qu’il devient même difficile d’établir un dialogue.
L’uchronie, c’est-à-dire la «réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé», imaginée par Jean-Baptiste de Froment met en scène un pays arc-bouté sur son conservatisme. Il est dirigé par Simone Radjovic, une Présidente de la République française qui entame son troisième septennat. Une longévité qui s’explique par une volonté farouche de ne surtout rien faire, car elle a vite compris que les réformes étaient d’abord un facteur de déstabilisation.
Aussi pratique-t-elle avec un art consommé la tactique des petites touches cosmétiques ainsi que des arrangements tactiques dans de son appareil administratif.
C’est ainsi qu’elle accède à la demande du «gouverneur» Claude, de muter Barbara Vauvert, préfète de la Douvre intérieure, parce qu’elle avait trop bien réussi dans sa mission de redynamiser une région oubliée de la République. D’une part parce qu’elle fait de l’ombre au Président Farejeaux, le baron local et d’autre part parce que ce succès pourrait lui donner des idées, d’autant qu’elle a réussi à prendre langue avec le groupe des opposants le plus virulent. Mené par Arthur Cann, un philosophe-agronome, il entend jeter les bases d’une société nouvelle, œuvrer pour «la réconciliation de la Pensée et de la Terre». Ensemble, ils lancent le projet Gaïapolis, la première cité agricole numérique parfaitement autosuffisante. Sébastien, son remplaçant, aura la charge d’enterrer le projet et de faire miroiter aux administrés tous les avantages d’une fusion de deux départements avec la création de la «Richardouvre».
Bien entendu, les choses ne se passent pas aussi bien que prévu. Claude sent que son heure est venue, Barbara ronge son frein, Arthur s’imagine mener la fronde contre la technocratie surpuissante, soutenue par Mélusine, la «moins raisonnable de toutes ses étudiantes» qui s’est installée chez lui dans l’attente du grand soir.
Sans oublier les Douvriens qui se sentent floués. Bref, il y a dans ce cocktail d’ambitions, d’aspirations, de rivalités, tous les ingrédients d’une tragi-comédie aussi féroce que divertissante.
Il faut dire que l’auteur connaît parfaitement le sujet. Jean-Baptiste de Froment est conseiller d’État, ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy à l’Elysée et conseiller LR de Paris. On notera aussi dans son CV une agrégation de philosophie, et un certain Emmanuel Macron parmi ses anciens camarades de khâgne. Sa plume, d’un classicisme teinté d’ironie vient au service d’une intrigue habilement construite et qu’il faut lire non comme un roman à clé – à l’image de «Première dame» de Caroline Lunoir – mais comme l’analyse lucide et un peu angoissante du poids de l’administration et des technocrates sur les politiques qui auraient des velléités de changement.

État de nature
Jean-Baptiste de Froment
Aux forges de Vulcain
Roman
272 p., 18 €
EAN : 978xxx
Paru le 4 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en «Douvre intérieure» et à Paris.

Quand?
L’action se situe dans un présent qui n’a pas précisément défini.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un homme qui veut devenir président. Mais à l’autre bout du pays, une femme a eu exactement la même idée.
Leader charismatique contre technocrate distant. Peuple contre élite. Quand retomberont les cendres, qui sera à la tête du pays? Claude le patricien de l’ancien monde, ou Barbara, la passionaria qui incarne le saut dans l’inconnu pour un pays qui ne se reconnaît plus? Dans cette uchronie originale, qui passe par une France imaginaire pour peindre avec plus de justesse ce qu’est notre pays, Jean-Baptiste de Froment dissèque une nation qui, quand vient le crépuscule, ne sait plus à quel saint ou sainte, Claude ou Barbara, se vouer. S’efforçant, à la manière d’un Saramago, de cerner une réalité fuyante, dessinant, comme Gracq, l’attente d’un événement décisif
dans un lieu-frontière (la Douvre), méditant sur le pouvoir suprême comme Yourcenar dans ses Mémoires d’Hadrien, le jeune romancier retrouve les accents graves et le sens de la tragédie d’Un lion en hiver. Fable qui capture le génie d’un peuple, subversion ironique du roman national, État de nature est un premier roman qui dessine de manière éclatante l’état et la légende de la France.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Culture (Le temps des écrivains – Podcast)
Blog L’avis textuel de Marie M.
Blog de Lisa Giraud Taylor

Incipit (Les premières pages du livre)
«De toutes les provinces dont la réunion forme le royaume de France, celles qui composent le département de la Douvre intérieure sont peut-être les seules dont il n’y ait point d’histoire particulière. Quelques personnes, un peu trop prévenues contre leur pays, d’autres pour lesquelles il n’y a de digne d’attention que ce qui est loin d’elles, cherchent à justifier cet oubli, en prétendant que la Douvre n’a été le théâtre d’aucun événement digne de mémoire, n’a produit aucun personnage marquant et ne montre aucun lien auquel s’attachent des souvenirs historiques. Ce préjugé, dont l’honneur départemental est offensé, a pris naissance, comme la plupart des autres préjugés, dans cet esprit de paresse et d’indifférence, pour lequel il est plus commode et plus expéditif de nier que d’examiner et de rechercher.»
Histoire de la Douvre et du pays de Trêve,
par M. Joulietton, conseiller de préfecture du département de la Douvre intérieure, membre de plusieurs sociétés savantes, 1814.

Claude aimait se réveiller. Il aimait les retrouvailles de ses forces reconstituées par la nuit avec le monde. Le moment où il reprenait conscience de tout ce qu’il pouvait, et de toutes les occasions que la journée à venir lui donnerait d’en faire, à nouveau, la démonstration.
À l’instant de la sonnerie, il n’était encore personne. Rien qu’une respiration régulière dépourvue d’intelligence. Un imposant conglomérat de chair, repu de lui-même, recouvert d’un tricot de corps et empaqueté dans une grosse couette.
Mais petit à petit, un à un, ses capteurs cérébraux se remettaient en marche, comme se rallument, dans les vaisseaux spatiaux intergalactiques qui se préparent au démarrage, les signaux lumineux sur le vaste tableau de bord.
À mesure qu’ils se réactivaient, la perception de son importance, de la position éminente qu’il occupait dans le pays, se précisait. Une lumière de plus en plus vive éclairait la réalité, de moins en moins contestable, de ses prérogatives et compétences.
C’était délicieux. Il se laissait lentement envahir par la douce rumeur du monde. «Pouvoir de nomination et de révocation», «subventions exceptionnelles», «projets de loi». «Arbitrages interministériels», «coupes et rallonges budgétaires». «Habilitation à procéder par ordonnance», «décrets simples», «ratification», «Départements et territoires d’outremer», «État de catastrophe naturelle», «Monopole de la violence légitime». Les formules du pouvoir sortaient pêle-mêle du tohu-bohu de la nuit, d’abord comme un écho lointain, puis s’ordonnant, s’égrenant dans une récitation intérieure de plus en plus structurée. Et puis, finissant par émerger à travers les concepts, se faisaient jour les visages, obscurs ou illustres, de ses obligés. Tout cela flottait devant lui, dans les limbes de son demi-sommeil. Tout cela prenait forme et solidité. Tout cela était à lui.
À lui. Enfin, presque à lui objecta soudain une petite voix intérieure, en provenance d’une partie plus réveillée de lui-même. Malgré l’heure matinale, elle paraissait décidée à ne pas s’en laisser conter. « Certes », fut obligé de concéder sèchement Claude qui, sous la perfidie de l’attaque, avait ouvert les yeux. « Le sommet est très proche, nuança-t-il, sans quitter la position horizontale. Mais pour être parfaitement exact, il n’est pas encore atteint. Il y a encore, tout là-haut, cette vieille femme qui m’emmerde… »
Raison de plus pour se lever. La seule véritable raison, sans doute: Pour passer sous la douche, chaude, drue, comme une pluie tropicale sur son torse bombé.
Pour boutonner sa chemise bleu horizon et enfiler un costume, aujourd’hui gris sombre, au toucher légèrement duveteux ; la cravate club était fine, anglaise.
Pour prendre son petit-déjeuner, toujours la même chose, du thé et deux tranches de poisson cru.
Pour se brosser les dents.
Pour laisser reposer sa langue, qui picotait un peu, à cause du dentifrice à la menthe ultra-fraîche. Puis pour se brosser les dents une seconde fois.
Pour descendre les escaliers.
Pour monter dans sa voiture, qui fila, sans un bruit dans le matin ensommeillé, direction la Commanderie d’État.
Élégant arc de cercle tracé par les pneus sur le gravier de la cour d’honneur, ouverture de la porte latérale droite par l’huissier, sortie du véhicule.
Il vient d’arriver, monsieur le commandeur.
Qui ça déjà, «il»? se demanda Claude agacé que l’huissier prît toujours cet air de mystère entendu, comme s’il devait savoir, comme si les détails de l’agenda du jour faisaient partie de la culture générale. Ah oui, c’est vrai. Lui, dit-il, avec une moue de dégoût… Il va falloir être aimable. Tout ce qu’il_ voudra, quoi qu’il m’en coûte. Dans la dernière ligne droite, il faut redoubler de générosité, proféra-t-il. Les imbéciles croient que le pouvoir se gagne à force de voler, d’arracher aux autres ce qui leur est dû. C’est au contraire en leur abandonnant le plus possible, surtout lorsqu’ils ne le méritent pas, et en se privant soi-même pour cela, y compris du nécessaire, presque jusqu’à crever de faim, que l’on gravit les échelons. Tout au long du chemin, dans cette forêt obscure, il faut semer petits et gros cadeaux, tel un Petit Poucet qui préparerait son retour triomphal, sous les vivats de tous ceux qui, au bord de la route, ont bénéficié de ses largesses.

Le long des hauts murs de son bureau étaient disposés quatre écrans géants, qui diffusaient chacun, en continu et en plan fixe, l’image d’un cerisier du Japon. Chaque cerisier était différent et provenait d’un parc différent, lui-même situé sur une île différente, parmi les quatre principales de l’archipel. Du nord au sud : Hokkaido, Honshu, Shikoku et Kyushu.
Afin de neutraliser les effets du décalage horaire (il fallait que la lumière de là-bas correspondît à l’heure qu’il était, ici, à Paris), la retransmission des images s’effectuait avec sept heures de retard.
L’installation, inspirée du système des webcams mises en place par les sites de météorologie, qui permettait aux internautes de visualiser le temps qu’il faisait autour d’un point géographique donné (au sommet du Mont blanc, sur la plage de Biscarosse ou même sur le parking d’un supermarché), était souvent attribuée au vidéaste anglo-normand Victor Glambow. Mais ni ce dernier, qui entretenait volontiers le mystère sur la paternité de ses propres
œuvres, ni Claude l’impénétrable n’avaient jamais confirmé cette hypothèse, sans pour autant la réfuter.

Extrait
« En effet. La situation s’y prête. Le reste du pays, ce qu’on appelle «la France», est à l’image de l’antique momie qui prétend encore la présider: elle n’en a tout simplement plus pour très longtemps. L’insondable médiocrité de ses actuels dirigeants en est la cause immédiate et conjoncturelle. Mais il y a une explication plus profonde. La « civilisation », c’est-à-dire cette prétention de l’homme (et en particulier de l’homme français, soulignons-le au passage) à sortir de’ la nature pour se gouverner lui-même, touche à sa fin. »

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste de Froment est né en 1977. État de nature est son premier roman. (Source : Éditions Aux forges de Vulcain)

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Réelle

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En deux mots:
Johanna vit au sein d’une famille modeste dans une petite ville de province. Des études médiocres semblent la vouer à un destin tout aussi médiocre, d’autant que son rêve de gloire ne va pas plus loin qu’une audition aux éliminatoires régionaux de Graines de star. Jusqu’au jour où on l’appelle pour participer à la première émission de téléréalité française.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une autre Loft story

À travers l’histoire de Johanna, jeune fille modeste et sans histoire qui va devenir la vedette de la première émission de téléréalité française, Guillaume Sire nous entraîne dans ce curieux monde où les apparences sont les plus trompeuses.

Jennifer et sa copine Johanna sont à l’âge où elles deviennent femmes et où elles commencent à se poser des questions existentielles. Et si dans leur petite ville de province les perspectives sont toutes autres que réjouissantes, elles se disent que peut-être elles réussiront à accrocher une étoile. Que même leur scolarité médiocre ne les empêchera pas de devenir un jour une vedette.
Nourries par les images proposées par la télévision qui trône dans le salon, elles attendent le petit coup du pouce du destin. Pour Johanna, il pourrait venir des sélections de l’émission Graines de star. Outre un physique agréable, elle a pris des cours de danse classique et s’entraîne à chanter devant le clip de Dieu m’a donné la foi d’Ophélie Winter. Toutefois sa prestation ne convainc pas le jury et elle retrouve sa famille, ses parents Sylvie et Didier Tapiro, sa grand-mère – son premier supporter – et son frère Kevin.
Pour Antoine Dupré, le beau gosse du collège, sa prestation l‘a rendue plus désirable. Du coup, il l’invite à le suivre dans les toilettes du cinquième étage. Un rendez-vous loin d’être aussi romantique que celui de Léonardo di Caprio et Kate Winslet dans Titanic, mais une sorte de rite de passage. L’ironie veut que ce soit Jennifer qui mette son amie en garde – « Et tu crois que la prochaine étape, c’est quoi? Le mariage? Un jour il te fera mal. Les bourges, à un certain stade, il n’y a que ça qui les excite : la douleur. Pour eux, il s’agit d’une vérification. » – alors qu’elle même couche avec Adam qui n’a aucun égard pour elle, réussira à la mettre enceinte. Contraint d’assumer, il finira par frapper sa compagne.
La spirale infernale s’enclenche. Les petits boulots qui s’enchaînent, du McDonald’s à la caisse du supermarché et la fin de sa liaison avec Antoine qui a choisi Pauline Gouhier, plus conforme à son rang.
Le seul élément positif pour Johanna est la signature du bail pour un studio qui lui offre au moins l’illusion de la liberté.
Mais un coup de téléphone inattendu va tout bouleverser. Un producteur l’invite à Paris pour participer à une émission d’un nouveau genre. Intitulée Big Brother, elle mettra en scène des candidats «normaux» dont la mission sera de cohabiter dans un loft durant plusieurs semaines. Johanna accepte d’être l’une des pionnières de la téléréalité à la française. Après tout il s’agit d’une expérience limitée dans le temps et, comme lui souffle sa grand-mère, elle peut «tirer un maximum d’argent de toutes ces conneries».
On connaît la suite de l’histoire et l’hystérie qui s’est emparée de la France. Guillaume Sire n’a qu’à nous rafraîchir la mémoire en replaçant les épisodes forts de Loft story, saison 1 (Big Brother étant le nom d’origine du concept importé des Pays-Bas) dans son roman, utilisant même les mêmes prénoms pour certains des candidats tels que Laure ou Aziz. Johanna (que l’on rapprochera de Loana Petrucciani) et Édouard (on se souvient de la scène de la piscine avec Jean-Édouard) vont tomber amoureux et réussir à tenir presque jusqu’au bout. Mia qu’importe, car ils sont alors effectivement célèbres au point que Jean-Édouard va finir par se transformer en agent de Johanna.
Si ce roman est très réussi, c’est parce qu’il montre toute la perversité du système sans jamais se faire donneur de leçons. Johanna et Édouard ont par exemple compris que dans le loft ils ne peuvent pas tout se dire, surtout les épisodes de leur vie qui pourraient éventuellement se retourner contre eux. Du coup, ils conservent des parts d’ombre qui vont finir par les perdre. Le même jeu pervers va heurter la famille, les amis et même la production.
À vouloir trop se rapprocher du soleil, on finit – presque toujours – par se brûler les ailes…

Réelle
Guillaume Sire
Éditions de l’Observatoire
Roman
320 p., 20 €
EAN : 9791032902431
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord dans une ville de province vers l’ouest, puis à Paris, à la Plaine Saint-Denis et à Issy-les-Moulineaux, à Leucate et sur les hauteurs de Saint-Tropez.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Enviée, choisie, désirée : Johanna veut être aimée. La jeune fille ne croit plus aux contes de fée, et pourtant… Pourtant elle en est persuadée : le destin dans son cas n’a pas dit son dernier mot.
Les années 1990 passent, ses parents s’occupent d’elle quand ils ne regardent pas la télé, son frère la houspille, elle danse dans un sous-sol sur les tubes à la mode, après le lycée elle enchaîne les petits boulots, et pourtant…
Un jour enfin, on lui propose de participer à un nouveau genre d’émission. C’est le début d’une étrange aventure et d’une histoire d’amour intense et fragile. Naissent d’autres rêves, plus précis, et d’autres désillusions, plus définitives.
L’histoire de Johanna est la preuve romanesque qu’il n’y a rien de plus singulier dans ce monde qu’une fille comme les autres.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog éternelle transitoire (Quentin Perissinotto)

Les premières pages du livre
« Didier Tapiro avait emmené sa famille en forêt lorsqu’une pierre maintenue par un bourrelet de béton creva le pneu arrière droit.
— Johanna, tu vas devoir m’aider.
Il n’avait pas demandé à Sylvie, trop fragile, ni à Kevin, encore jeune, mais à sa fille, sur les épaules de laquelle reposeraient désormais la survie et la dignité des siens. Elle l’aida à positionner le cric conservé dans un compartiment dont tout ce temps elle avait ignoré l’existence. Non loin de là, un buisson de houx tremblotait comme si un lapin ou n’importe quel rouge-gorge avait essayé d’en sortir. Aucune rivière. La forêt s’assombrissait dans ses hauteurs mais le sous-bois était clair et presque fluorescent par endroits. Soutenue par le cric, la voiture ressemblait à ces herbivores dangereux (au zoo oui, au cirque non) en train de célébrer leur territoire. Quant aux rayons du soleil, ils patrouillaient dans l’entrelacs d’un cèdre pendant que Didier jouait les maréchaux-ferrants.
— Merci, ma chérie, sans toi je n’y serais pas arrivé.
Johanna eût été moins fière si sa mère et son frère n’avaient pas eux aussi remercié. Le buisson de houx avait cessé de trembloter. Sans elle, il aurait probablement fallu construire une cabane et ingurgiter l’eau de pluie, la vase, des racines, peut-être renoncer à certains principes ; il y a des films, après tout, où les secours n’arrivent jamais. Dans son cœur furent consignés le cèdre au tronc mauve, ses croisées d’ogives et sa fraise espagnole garnie d’aiguilles bleues ; sur la pulpe de ses doigts la bave violacée du cambouis et dans son regard le regard d’un père qui viendrait à son secours s’il fallait (un jour il faudrait).
En rentrant, Kevin, le petit frère, avait vomi sur la banquette. Il y avait des morceaux, et l’odeur, l’odeur !… De cela aussi, elle se souviendrait.
Les dimanches en forêt, deux ou trois par an, étaient aux Tapiro ce que pour une nation sont les moments d’unité. Le reste de la semaine, l’amour avait lieu, mais à distance raisonnable. On cochait sans conviction les cases d’un calendrier acheté à la police pour les étrennes et punaisé de guingois sur l’aggloméré de la cuisine.
Dans l’appartement où ils avaient emménagé après la naissance de Kevin, les meubles, les fenêtres, le coucou suisse fabriqué en Chine et les trois chambres existaient autour de la télévision.
— On dirait que l’architecte a travaillé pour elle, avait expliqué un jour Mamie. Ou pire, avait-elle ajouté sans que Johanna saisisse l’allusion.
À cette époque les télévisions étaient des caissons de bois et de plastique équipés d’un ventre de verre et remplis de luminophore. L’interrupteur de celle des Tapiro étant cassé, il n’y avait pas d’autre solution pour l’allumer et l’éteindre que de brancher et débrancher la prise, ce qui exigeait une contorsion digne des meilleurs danseurs à laquelle on ne procédait que quatre fois par jour, pour l’allumer au réveil et quand Didier rentrait du travail (il rentrait avant Sylvie), puis pour l’éteindre le matin avant de quitter l’appartement et la nuit lorsque les parents se couchaient. À cause des murs trop minces, Johanna s’endormait au son des mitraillettes des films de guerre et des saxophones des comédies romantiques, auquel elle était tellement habituée que, si elle se réveillait après que Didier eut débranché, elle actionnait le volume de son radio-réveil et se rendormait en écoutant des insomniaques parler de sauter par la fenêtre pendant qu’une femme à la voix caféinée leur suggérait de « profiter » (un jour l’un d’eux, un Bordelais, avait agressé sa voisine en direct). Mise en joue par les cauchemars et accrochée aux voix du radio-réveil comme d’autres enfants à leurs peluches bousillées, elle cherchait le sommeil ; puis le jour venait, Didier rebranchait la télévision, un oiseau chantait si le matin était brumeux et finalement la voix liquide et intelligente de William Leymergie se chargeait pour ainsi dire d’ouvrir les volets. »

Extrait
« Johanna se procura un portrait d’Ophélie Winter qu’elle accrocha au-dessus de son lit. Dans le magazine d’où elle le détacha se trouvait également une photo de Filip, le chanteur des 2be3, ornée d’une signature imprimée, comme si le poster avait vraiment été dédicacé.
Ça faisait plus d’un an qu’elle n’avait plus assisté au cours de danse classique de Mme Merzeau. Ses anciennes camarades avaient ébloui une trentaine de parents au spectacle de fin d’année. L’une d’elles avait obtenu une espèce de prix. La professeure avait essayé d’appeler les Tapiro mais elle avait fini par croire que le numéro de l’annuaire n’était pas le bon puisque personne, jamais, ne décrochait.
Dans la cave où Johanna dansait le mercredi – au « Club » –, le DJ passait une chanson d’Ophélie Winter quatre ou cinq fois par heure. On y installa une télévision pour diffuser les clips en même temps qu’on dansait devant les miroirs.
— Qu’est-ce que vous pensez d’Ophélie Winter ? demanda un jour Johanna à ses parents.
— Elle a une de ces poitrines, s’extasia Didier. On dirait une Américaine.
— Ils sont faux, ricana Sylvie.
— Et alors ?
— Moi, je trouve qu’elle ressemble à Jennifer, dit Kevin. »

À propos de l’auteur
Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse I Capitole. Il a publié des essais et deux romans, Les Confessions d’un funambule (La Table ronde, 2007) et Où la lumière s’effondre (Plon, 2016). (Source : Éditions de l’Observatoire)

Page Wikipédia de l’auteur 

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L’affaire Mayerling

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En deux mots:
Le narrateur et son ami Braque vont assister à la construction du Mayerling, un immeuble de standing. Ils vont surtout suivre les déboires des copropriétaires livrant un combat inégal contre ce monstre de béton bien décidé à avoir leur peau. Féroce et jubilatoire!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Copropriétaires à terre

En racontant les déboires de copropriétaires d’une résidence dite de Standing, Le Mayerling, Bernard Quiriny s’en prend férocement à tout un système.

Mayerling vous rappellera peut-être la tragédie de l’archiduc Rodolphe et de Mary Vetsera. Et si le visuel choisi pour le bandeau de couverture peut aussi vous y faire penser, oubliez-le. Car Bernard Quiriny est à mille lieues du récit historique. Le Mayerling dont il est question ici est un immeuble sis à Rouvières, «ville française d’environ 250000 habitants (350000 avec l’agglomération), rue Mayerling.»
Déambulant dans cette ville de province, le narrateur va confier à son acolyte Braque l’intérêt qu’il porte aux opérations immobilières et plus particulièrement à la stratégie de communication employée. Expliquant et détaillant combien «les annonces pour les programmes immobiliers sont un genre en soi, codifié subtilement», il va nous en faire la démonstration avec la construction de cet immeuble de cinq étages confiée à une société espagnole.
Tout semble ici avoir été conçu pour le bonheur des futurs résidents, y compris le bout de nature adjacent. Si bien que les appartements se vendent rapidement et qu’à l’issue du chantier la quasi-totalité du Mayerling est occupé.
Comme pour une pièce de théâtre Bernard Quiriny nous offre la distribution détaillée des rôles. Du rez-de-chaussée au cinquième étage, il y a là un microcosme représentatif de la population. De la famille bourgeoise aux étudiants, du couple de retraités au célibataire sans oublier les primo-accédents qui ont mis toute leur épargne dans cet investissement, dans ce rêve de petit paradis.
Seulement voilà, dès les premiers jours, il faut bien se rendre compte que malgré la promesse des agences, on est bien loin du rêve, car déjà des malfaçons apparaissent.
Bien entendu, dans l’euphorie de la nouveauté, on s’imagine qu’il faut bien essuyer les plâtres, que ces ennuis au démarrage ne seront bientôt qu’un vague souvenir…
C’est pourtant bien le contraire qui va arriver, les ennuis vont aller crescendo. Les murs, les canalisations, le bruit, les parties communes, la cave: à tous les niveaux la colère gronde. La tension va croître.
« Il faudrait réaliser le rêve de Perec, dans sa Vie mode d’emploi: tomber la façade d’un immeuble (mais moderne, cette fois), sans que les habitants s’en rendent compte, pour les observer. Comme les appartements d’aujourd’hui, type Mayerling, sont tous identiques et superposés parfaitement, avec les toilettes en enfilade pour économiser sur la plomberie, on verrait ce spectacle fascinant de gens qui, littéralement, se chient sur la tête: le résident du quatrième sur celui du troisième, celui-ci sur celui du deuxième, etc. Cela me vient toujours à l’esprit quand j’utilise les toilettes dans un immeuble: j’imagine qu’au-dessus de moi, tout près, le voisin plié en deux, pantalon sur les chevilles, se livre aux mêmes activités honteuses, et que si l’on ôtait d’un coup le béton qui nous sépare tout tomberait droit sur mon crâne. »
Et de fait, dans le jardinet de Mme Meunier finit par atterrir un bloc de béton énorme tombé des étages. Fort heureusement « elle était loin de chez elle, internée depuis quelques semaines à l’asile de Rouvières, où elle continuait sa collection d’ordures qu’elle entassait sous son lit. »
Car l’auteur s’intéresse d’abord à l’immobilier sous l’angle sociologique, nous donnant à voir les effets psychologiques de cette résidence qui va engloutir les rêves des uns et des autres, qui va entraîner des comportements étranges une fois que la désillusion et la colère auront gagné tous les résidents, notamment après qu’ils aient appris que leur promoteur avait fait faillite. De la révolte individuelle à la dynamique de groupe, le spectacle est permanent, la tension aussi palpable que dans une cocotte-minute.
« Une assemblée générale de copropriétaires, quel spectacle passionnant! C’est un chaudron, une arène, un ring où l’on règle ses comptes, publiquement, avec tous ses voisins qu’on déteste; mais il faut continuer de cohabiter ensuite avec eux, d’où la difficulté: frapper fort pour soulager son cœur, mais pas trop, pour éviter la guerre. C’est aussi une épreuve de stratégie. Il faut passer des alliances diverses, en fonction des sujets; tel voisin insupportable sur le chapitre du bruit peut se révéler un partenaire précieux dans une coalition visant à faire obstacle à telle autre décision »
Dans ce roman qui risque de donner des cauchemars à tous ceux qui rêvent d’acheter un appartement, la guerre va finalement être déclarée.
Bernard Quiriny réussit là un conte moderne, une tragi-comédie en béton armé!

LISTE DES RÉSIDENTS
Rez-de-chaussée
Mme Meunier et son fils (T3) ; M. Griet (T2) ; Les Louvois (T4)
1er étage
Les Lefebvre (T3) ; Les Compère (T4) ; M. Duharmont (T2) ; M. Camuzet (T3)
2e étage
Les Lequennec (T4) ; Les Boisselier (T4) ; M. Cormenin (T3) ; Les Lemoine (T3) ; M. Leprince (T2)
3e étage
M. Paul (T3) ; M. Durandat (T4) ; Mme Camy (T3) ; Les Thuillier (T4)
4e étage
Les Dubois (T4) ; Les Chopard (T3) ; Les Brides (T5) ; Mme Ximenez (T2) ; Les étudiants du quatrième (T3)
5e étage
Les Flandrin (T5) ; Les Chautemps (T4) ; Les Bouche (T5) ; Les Bergerat (T5).

L’Affaire Mayerling
Bernard Quiriny
Éditions Rivages
Roman
300 p., 20 €
EAN : 9782743642280
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, plus précisément à «Rouvières, ville française d’environ 250000 habitants (350000 avec l’agglomération)».

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Qu’arrive-t-il aux habitants du Mayerling? Cette résidence neuve de haut standing, aux occupants triés sur le volet, est une promesse de sérénité à laquelle succombent de nombreux acheteurs en quête de sécurité dans la petite ville de Rouvières. Mais derrière ses portes protégées par les digicodes, la vie se dérègle peu à peu. Les Lemoine, jeune couple dynamique, s’entredéchirent la rage au ventre. M. Paul rêve d’assassiner les bruyants locataires de l’étage supérieur. Une odeur pestilentielle s’échappe du logement de Mme Meunier. Mme Chopard voit le fantôme de sa mère. Et la très pieuse et honorable Mme Camy se retrouve soudainement rongée par le désir. Aléas incontournables de la vie en communauté ? À moins que le Mayerling ait décidé d’en finir avec ses résidents… De situations cocasses en dérapages absurdes et incontrôlables, le narrateur retrace pour notre plus grand plaisir le naufrage d’une communauté aux tensions exacerbées. Véritable satire de l’urbanisme contemporain, ce roman aussi drôle que glaçant, héritier survolté de La Vie mode d’emploi de Perec et de La Trilogie de béton de J. G. Ballard dresse le portrait d’une société prisonnière de ses rêves de béton.

Les critiques
Babelio
Le Journal de Québec (Karine Vilder)
Le Carnet et les instants (Joseph Duhamel)
France Culture (La dispute ; Mauvais genres)
RTL (Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
Blog L’ivresse littéraire
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Mémo Émoi
Blog Lire au lit 
Blog Lettres it be 
Blog MicMélo littéraire 


Bernard Quiriny parle de L’affaire Mayerling. © Production Éditions Rivages

Les premières pages du livre
« J’aime bien les publicités pour les programmes immobiliers. Je ne manque jamais de les admirer à la devanture des agences. Cette manie surprend mes compagnons de promenade, qui ne voient pas comme moi l‘intérêt de tels dessins.
Une fois, déambulant avec Braque dans les rues de N***. Je tombe en contemplation devant trois belles affiches pour des immeubles en construction. Braque aussitôt s’impatiente.
– Des publicités, marmonne-t-il. Toutes pareilles.
– Justement, dis-je, c’est ce qui est amusant. Les annonces pour les programmes immobiliers sont un genre en soi, codifié subtilement.
Il hausse les épaules. J’insiste.
– Regardez. Déjà, le ciel est toujours bleu.
Il s’esclaffe.
– Ils ne vont pas dessiner l‘immeuble dans le brouillard. On n’y verrait rien.
– Bien sûr. Mais surtout, le beau temps permet de montrer les habitants dehors, de donner de la vie au dessin. Il y a toujours des habitants.
Intrigué, Braque regarde plus attentivement.
– Il me semble tout de même avoir vu une affiche du même acabit, proteste-t-il, mais nocturne…
– Pour un immeuble dépourvu de balcons. Dans ce cas, mieux vaut montrer l’immeuble la nuit, tout illuminé de l’intérieur, tel un navire qui s’avance au port, plutôt qu’en plein jour sous un beau soleil, quand l’impossibilité de déjeuner sur son balcon se fait douloureusement sentir. Maintenant, observez les personnages.
Braque passe les affiches en revue.
– Je ne vois rien de spécial.
– Vraiment?
– Ah, si. Aucun ne porte de chapeau.
Il relève la tête, content de sa blague. (Braque est l’un des derniers hommes à ma connaissance à ne jamais sortir sans couvre-chef, comme s’il avait été éduqué en 1900. Du reste, je me demande si ce n’est pas le cas.)
– Très amusant, mais il y a plus.
– Dites.
– Eh bien, les personnages sont toujours les mêmes. Les dessinateurs les reprennent chaque fois. Il m’arrive de songer que ces personnages existent pour de vrai, qu’ils passent d’affiche en affiche à travers la France, comme des acteurs secondaires enchaînent les films en jouant toujours les mêmes rôles.
L’idée plaît à Braque.
– Voyez, dis-je. Ici, une jeune mère pousse un landau. Elle a trente ans et de beaux cheveux blonds.
– Sur cette autre affiche, confirme Braque, son mari l’accompagne. Même âge. Polo, pantalon bleu.
– Le cœur de cible. Un jeune couple aisé, optimiste, qui se projette dans l’avenir.
– À quoi voyez-vous qu’il se projette dans l’avenir?
– Au landau.
Braque fait la moue, façon d’admettre que ma lecture n’est pas sotte. Non loin de ces petits jeunes, une grand-mère jupe, cheveux blancs. Capitale, la grand-mère. Les vieillards rassurent. Ils ont de l’argent. Ils sont calmes et bien élevés. Ils écoutent de la musique classique en sourdine. Ils se couchent tôt.
– Je connais des vieillards qui ne sont pas calmes, fait observer Braque.
– Votre mère n’est pas représentative. Pour la plupart des gens, avoir un vieillard pour voisin est rassurant. Le vieillard paye ses charges de copropriété rubis sur l’ongle, et on n’a pas à craindre qu’il fasse des graffitis sur les boîtes aux lettres.
Braque sourit.
– Ensuite, dis-je, les fleurs.
– Quelles fleurs?
– Sur ces affiches, il y a toujours quelqu’un qui s’occupe de ses fleurs sur son balcon. Nature, chlorophylle, ce type de choses. Pour donner l’impression qu’on peut jouir dans ce mammouth en béton, planté dans une ville polluée, de la qualité de l’air et du silence d’un jardin de campagne.
– Vous exagérez.
– Non. Les touches de verdure comptent infiniment dans ces publicités. Elles déclenchent chez les acheteurs des réflexes inconscients. »

Extraits
«Enfilade. « Il faudrait réaliser le rêve de Perec, dans sa Vie mode d’emploi: tomber la façade d’un immeuble (mais moderne, cette fois), sans que les habitants s’en rendent compte, pour les observer. Comme les appartements d’aujourd’hui, type Mayerling, sont tous identiques et superposés parfaitement, avec les toilettes en enfilade pour économiser sur la plomberie, on verrait ce spectacle fascinant de gens qui, littéralement, se chient sur la tête: le résident du quatrième sur celui du troisième, celui-ci sur celui du deuxième, etc. Cela me vient toujours à l’esprit quand j’utilise les toilettes dans un immeuble: j’imagine qu’au-dessus de moi, tout près, le voisin plié en deux, pantalon sur les chevilles, se livre aux mêmes activités honteuses, et que si l’on ôtait d’un coup le béton qui nous sépare tout tomberait droit sur mon crâne. »
Densité. « Je ne sais quel philosophe a dit que la barbarie surgit dans deux types d’endroits: là où la densité démographique est très basse, et là où elle est très forte. »

« Au rez-de-chaussée, on trouva dans le jardinet de Mme Meunier un bloc de béton énorme, tombé des étages. Si Mme Meunier l’avait reçu sur le crâne, elle serait morte. Heureusement, elle était loin de chez elle, internée depuis quelques semaines à l’asile de Rouvières, où elle continuait sa collection d’ordures qu’elle entassait sous son lit. »

À propos de l’auteur
Bernard Quiriny est né à Bastogne le 27 juin 1978. Il a d’abor publié des nouvelles, L’Angoisse de la première phrase (2005) et Contes carnivores (2008), deux recueils à la tonalité fantastique couronnés par de nombreux prix, notamment celui de la Vocation, le prix Victor-Rossel et le prix du Style. Il passe au roman en 2010 avec Les Assoiffées. Journaliste, Bernard Quiriny est également professeur dans un lycée de Dijon. (Source: divers sites internet)

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