Alice et les autres

MOESCHLER_alice-et-les-autres RL-automne-2021

En deux mots
Alice Morin souffre d’un trouble dissociatif de la personnalité, c’est à dire que d’autres personnes occupent son corps et ses pensées, une petite fille, un vieux pervers, une femme dévergondée ou encore une infirmière. Après les avoir vus à l’œuvre, son mari et ses enfants témoignant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Toutes ces personnes qui vivent en elle

Dans son nouveau roman Vinciane Moeschler confirme sa virtuosité à explorer les zones troubles en dressant le portrait d’Alice Morin qui souffre d’un trouble dissociatif de la personnalité. Un cas clinique qui est aussi l’histoire d’un amour absolu.

Si la folie conserve un aspect fascinant, l’exploration de cette folie par Vinciane Moeschler est tout aussi fascinante. Car la construction du roman, qui peut dérouter de prime abord, est une vertigineuse mise en abyme de ce trouble dissociatif. Même si dès les premières lignes, «La première fois, c’était à la venue du printemps. Sur le chemin répétitif du collège. J’ai quinze ans» on comprend l’origine de ce mal insidieux qui touche l’adolescente, la romancière prend bien soin de ne pas guider son lecteur, laissant tour à tour parler les différents avatars d’Alice.
Derrière la façade d’un pavillon d’une petite ville des Ardennes, Guy Morin aimerait goûter les charmes d’une vie de famille ordinaire entouré de son épouse et de ses trois enfants. Mais il en est loin, car Alice se transforme et fait courir des risques à la famille. Elle doit régulièrement être internée.
Après avoir croisé Alice, la petite fille à réconforter, on va découvrir Émile, le vieil homme pervers, Betty, la femme dévergondée et Jasmine, la bonne infirmière charitable. Plusieurs identités dont «chacune faisait état d’un caractère, d’une gestuelle ou d’une façon de s’exprimer qui lui était propre, suivant la personnalité qui l’habitait.» Et c’est sans doute là la première des prouesses de la romancière, donner à chacune de ses personnalités son style et son langage. Parler crûment ici, innocemment là, méchamment ici et gentiment là. Fascinant kaléidoscope d’attitudes et de voix qui se succèdent avant de s’effacer par une amnésie. Une amnésie qui n’efface cependant pas la dangerosité d’une telle affection, les comportements borderline. Intuition ou besoin de protection? Alice semble pressentir les crises et trouve régulièrement refuge dans un asile psychiatrique où les médecins cherchent à cerner l’origine du mal, à «réparer les cicatrices invisibles». Une travail de longue haleine que le soignant ne peut que résumer en rappelant qu’il n’a pas les pouvoirs d’un sorcier vaudou, qu’il n’est «qu’un modeste praticien de la médecine occidentale».
De la galerie de personnages, de la voix de l’infirmière et du médecin, le roman prend un tour plus intime, lorsque la parole est donnée à la famille. Guy raconte leur rencontre, sa maladresse et sa conviction, l’amour de sa vie, la naissance de leurs trois enfants et son combat. Suivront les versions des enfants, des deux garçons, puis de la fille jusqu’à un épilogue étourdissant qui fait suite à une tension permanente, inhérente à l’imprévisibilité du comportement d’Alice.
De ce fascinant jeu de miroirs, on ressort impressionné, ému et curieusement ragaillardi. Oui, la lauréate du Prix Rossel 2019 pour Trois incendies a réussi là un roman encore plus ambitieux.

Alice et les autres
Vinciane Moeschler
Mercure de France
Roman
196 p., 18 €
EAN 9782715256682
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans les Ardennes, dans une ville baptisée Coroy et dans les environs.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Madame Morin mène une existence paisible entre son mari Guy et ses trois enfants qu’elle élève avec fierté. C’est une mère de famille aimante. Pourtant, se pourrait-il qu’elle mène d’autres vies? Atteinte d’un trouble dissociatif depuis ses quinze ans, elle est en proie à plusieurs personnalités distinctes qui prennent tour à tour le contrôle de sa vie.
En quelques secondes, elle se métamorphose en Betty, Alice et les autres, dont elle ne conserve aucun souvenir. Des séjours répétitifs en clinique psychiatrique lui permettent de se mettre à l’abri. La fascination de son thérapeute suffira-t-elle à la protéger contre elle-même ?
Dans un jeu de miroir qui parle du double, Vinciane Moeschler nous entraîne dans les profondeurs de la folie humaine. Si Norman Bates, mythique figure de Psychose, n’est pas loin, c’est aussi une formidable histoire d’amour qui nous est contée ici.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Le carnet et les instants (Véronique Bergen)
Blog kimamori
Blog Les Chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Les premières pages du livre
« La première fois, c’était à la venue du printemps.
Sur le chemin répétitif du collège.
J’ai quinze ans, je shoote dans les cailloux gris et calcaires avec la pointe de mes tennis.
Je longe les haies, celles qui seront bientôt parsemées de fruits rouges.
À mains nues, j’arrache d’un geste machinal les hautes herbes qui se trémoussent au vent piquant.
Je respire l’odeur d’une branche de lilas.
Mon sac lourd contient les manuels scolaires que je n’ouvre jamais.
Pliée sous le fardeau, je me traîne.
Lorsque j’entends le vacarme du train sur les rails, je sais que j’approche de la gare.
Sans vraiment m’en rendre compte, j’ai déjà parcouru plus de la moitié du trajet jusqu’à l’école.
Au moment de passer sous le pont, je trébuche.
Mon pied cogne un pavé.
J’en profite pour ralentir l’allure.
Je vais encore être en retard et subir les remarques de Mlle Leclerc.
Cela lui plaît de me sermonner devant toute la classe.
La honte, encore.
La honte habite ma vie.
Je voudrais être ailleurs, prendre des chemins de traverse, me perdre dans la nature, plus infinie que les contours rétrécis de mon quotidien.
Un peu lasse, je m’assieds sur un muret à l’écart de la route.
Sans bouger.
Une petite morte. Un cadavre sans histoire. Une rien du tout.
Une ligne d’horizon, sans moi.
J’ai le souvenir de mes jambes qui pendent dans le vide.
Dans un ballet funeste, une jeune abeille zigzague devant mon visage.
Je me vois encore agiter les mains.
Puis, les coller contre mes tempes.
Les masser doucement parce que ma tête est douloureuse.
Une torture.
Je ne peux que fermer les paupières.
Le vent m’effleure.
Elle continue de virevolter autour de moi.
Je la chasse.
Laisse-moi !
Elle insiste.
Pressée de butiner, la voilà qui se pose sur une fleur, s’enroule dans la lumière.
Mes yeux se plissent, des larmes glissent.
J’ai mal. Je perds le contrôle de mon corps.
Soudain, une main.
Sur mon épaule.
Mademoiselle ?
Le contact est à la fois doux et ferme.
Hé, hé, réveillez-vous !
Une voix de femme.
Que faites-vous ainsi couchée, à cette heure tardive ?
Je suis allongée sur un banc.
Un long banc vert à lattes inconfortables.
Comment vous appelez-vous ? me demande-t-elle avec sollicitude.
En me redressant, je découvre la place d’une ville que je ne connais pas.
Il fait nuit.
Presque froid.
Je distingue, les paupières mi-closes, des lumières qui proviennent d’un restaurant.
Quelques rires s’en échappent.
C’est quoi votre petit nom, mademoiselle ?
Dans la poche de mon jeans, un billet de train. Mon sac a disparu.
Je vous ramène chez vos parents ?
Elle est délicate, comme son geste. Protectrice, avec de beaux cheveux blonds.
Je ne sais pas quoi répondre.
J’ignore où je suis et comment je suis arrivée dans cet espace inconnu.
Il y a deux minutes j’étais près de l’école.
Sur un muret. Pas loin du train.
Et maintenant ici.
Pourquoi ? Depuis combien de temps ?
Aucun souvenir auquel me raccrocher.
Ma mémoire n’est inscrite dans rien.
La femme est penchée vers moi. Je lui demande : il est quelle heure ?
Tard, 22 heures.
Elle est attentive à ma main qui gratte avec fureur ma peau enflée.
Mais vous avez été sacrement piquée !
J’ai le souvenir.
D’une abeille.
Et puis rien, plus rien.
Vous avez bien un prénom ? insiste-t-elle.
Alice, je m’appelle Alice.
*
La seconde fois, je viens d’avoir seize ans.
Une frange trop longue cache mes yeux.
Aux obsèques de Papi, deux de ses anciens collègues, Raymond et le macaroni, comme ils le surnommaient, me présentent leurs condoléances.
Ils baissent la tête.
Pourquoi ne soutiennent-ils pas mon regard ?
Je leur dis poliment merci parce que Mamie me donne un petit coup de coude dans les hanches.
Un peu de courtoisie, s’il te plaît.
Mamie pleure.
Sa pension ne représente pas grand-chose.
Mamie pleure sur elle-même.
Comment faire avec le peu qu’il lui laisse ?
Qu’est-ce que je vais devenir ! répète-t-elle.
Nous sommes quatre face au cercueil. Plus nombreux que lorsqu’il était subclaquant, en soins palliatifs.
L’enterrement de Papi est expédié.
Ma grand-mère me prend par la taille.
Viens, on rentre, me dit-elle.
Je passe mon brevet dans quinze jours, je dois travailler.
Elle, avec ses jambes trop lourdes, ce sont ses varices qu’elle doit supporter.
Son vieux sous terre, elle va pouvoir traîner au lit.
Nos territoires ne se rencontrent pas.
Sur la table du salon, j’ordonne mes bouquins.
Cette pièce m’a toujours oppressée, tous ces cadres qui surgissent du papier !
Des portraits. De toutes les époques.
Des portraits de lui. Que de lui. Du défunt, je veux dire.
Pas de place pour Mamie, pour moi ou Maman.
Je les décroche un à un.
Pour le bien de ma grand-mère.
Prendre soin de Mamie, c’est important pour moi.
Si elle rouspète, je lui demanderai : est-ce bien utile de repenser au passé ?
Elle haussera les épaules sans doute.
Je consigne délicatement les cadres dans une vieille boîte.
Au cas où une poussée de nostalgie viendrait l’égratigner, je trouve même une petite place pour la ranger afin qu’elle soit accessible pour Mamie.
Là, dans la cuisine, sur le premier étage de l’armoire.
À côté des poubelles.
Ses vêtements, je pense qu’il serait généreux de les donner aux sans-abri.
Ils prennent de la place dans la garde-robe.
Je n’ai pas osé le faire avant, lorsqu’il était à l’hôpital, des fois qu’un miracle se serait produit.
Ça aurait été stupide.
Je jette le tout à terre et l’enfouis dans un grand sac.
Voilà qui fera des heureux.
Je l’embarque au rez-de-chaussée, sors dans la rue pour le porter directement au tri du centre d’accueil.
J’ai tellement bourré le sac que des bouts de tissus dépassent.
J’en reconnais un de son vieux pantalon bleu élimé.
J’en peux plus de tirer cette saloperie de merde de sac.
Il se met à pleuvoir.
Saloperie de merde de sac.
La lumière est forte.
Elle m’abîme les yeux.
Éteignez cette lumière, je vous en prie.
Un rayon de soleil écrase mon visage de chaleur.
Ma tête, ma tête, elle va éclater.
Est-ce que je perds conscience ?
Je suis au bord d’une rivière.
Sur mon corps, des vêtements d’homme.
*
Le mois suivant, nous vidons la maison, balançons nos souvenirs et nous installons, ma grand-mère et moi, dans un deux pièces.
Lugubre.
*
Sept ans plus tard, je la fourre au « Jolis Tilleuls ».
Bon débarras !

Clinique Saint-Charles, Unité psychiatrique
ALICE
Je suis une sale gamine.
Mais non, me dit l’infirmière. Tu dois juste nous obéir… Tiens prends ça, mets-le sous ta langue, attends que ça fonde et puis avale.
Les enfants ne peuvent pas prendre de médicaments !
Certains si, poursuit-elle.
Après, je pourrai regarder un dessin animé ?
Tu pourras. Avale d’abord.
Emmener Sophie avec ?
Oui, mais pas…
Pas mon biberon !
Elle a raison, Jasmine. À sept ans on n’est plus un bébé.
Jasmine est mon infirmière de référence. Je l’adore. Elle a un drôle de nez tout rond. Pourtant elle est sévère. Un nez rond ne veut pas dire un nez de clown.
La nuit quand je fais des rêves bizarres, c’est elle que j’appelle.
Sa main ne refuse jamais une caresse réconfortante.
Quand elle retourne dormir dans sa maison, Emma prend sa place.
Emma n’a aucune patience. S’énerve vite, est pressée, toujours pressée.
Rendors-toi, grogne-t-elle au lieu de me consoler comme on console une enfant.
Je sais qu’elle me souhaite une bonne nuit pour se débarrasser de moi.
Puis, elle claque la porte, exprès, très fort. Pour me faire sursauter.

ÉMILE
Saloperie de merde, doucement la porte.
Cette chienne n’arrête pas de faire du bruit… Dans les hôpitaux c’est toujours pareil, aucune intimité, on nous traite comme des numéros.
Ce que je veux c’est qu’on me foute la paix.
J’ai pas voulu être ici moi. Ils m’ont enfermé dans cette piaule. Bordel. Enfermé, pris au piège.
Comme un rat.
Aucune visite, mes objets personnels ont disparu.
Et comment je fais pour me raser ?

BETTY
Ce bar est mon repère.
Je fume, je bois, je traque.
Ce bar est coincé dans le faubourg d’une ville provinciale qui sent le sexe des hommes seuls. Il n’y a pas de place pour Dieu, il y a de la place pour moi et mon T-shirt trop court. Mes jupes en acrylique, fendues, bon marché.
Je suis un courant d’air.
Eux, les prédateurs adipeux sur qui je fracasse ma vie nauséabonde, ne remarquent rien.
Ils me baisent. Je les hais.
Et je danse au milieu du bar.
Au déclin du jour.
La musique est lourde comme les corps qui se donnent.
Je mate leur calvitie, leur ventre bedonnant.
Et j’avale une gorgée d’alcool trop fort.
J’observe.
La détresse des hommes vieillissants.
Il n’y a qu’une frêle mouche qui soit capable de se faufiler au milieu des volutes de fumée.
Ici le tabac est brun. Les odeurs de friture pas très loin. L’atmosphère moite.
La vulgarité des lieux qui ne rime avec rien.
Et dire qu’il existe d’autres vies possibles.
Des vies qui se tiennent debout, par-ci, par-là. Pas des vies trébuchantes comme la mienne. Qu’est-ce que je fiche là ?

Coroy, Ardennes
MME MORIN
En ouvrant les volets ce matin je contemple le ciel bleu, et pense à ma fille.
À son examen de biologie.
Un ciel si joyeux ne peut que lui porter chance.
C’est du reste ce que je lui dis : regarde, le ciel est joyeux.
Elle me répond que joyeux est une expression complètement naze !
On dit le ciel est bleu. Tout simplement.
Regarde, le ciel est bleu tout simplement.
Son visage chiffonné est à demi enfoui dans l’oreiller.
J’observe sa petite mèche de cheveux, frisotant au creux du cou.
Elle doit sentir l’odeur âcre du sommeil c’est sûr, comme lorsqu’elle était petite.
Je la reniflerais bien.
Je n’ose pas.
Pas de temps à perdre, il y a encore ses frères à réveiller.
Allez debout, les garçons.
Ces deux-là, ce sont des grognons au réveil, mais une fois qu’ils ont avalé leur bol de céréales, la journée peut commencer.
Comme chaque matin, ça va être le stress.
Celui de nous installer tous les quatre dans la vieille Citroën avec l’angoisse qu’elle ne démarre pas.
Guy prend la Twingo, il ne peut pas se permettre d’être en retard.
Il faut rouler prudemment. Parfois, la visibilité est limitée lorsque la nappe de brouillard s’agrippe aux troncs noueux.
Dans notre région les arbres sont solides, solides comme les gars de chez nous.
Enfin, parfois c’est juste une apparence. Un gros coup de vent et voilà qu’ils se cassent en deux.
Au moment de longer la forêt, j’ai une attention particulière pour le gibier. Il traverse avec une désinvolture effrayante. Ceci dit, on a encore la chance de vivre dans un environnement où la nature nous dicte sa loi.
Lorsque j’arrive à l’école, avec tous ces véhicules qui jouent aux autos tamponneuses, il me faut trouver une place dans le parking.
J’estime qu’il est important de prendre le temps d’accompagner ses enfants jusqu’à la porte d’entrée. Les parents qui déguerpissent pour aller travailler me désolent.
Moi je les embrasse à tour de rôle. Leur murmure une petite phrase à chacun, juste quelques mots pour accompagner leur journée.
Prends soin de toi Lou, ma chérie. Courage pour ton examen !
Henri, tu as oublié de te laver ! Tu as encore tes moustaches de chocolat… Attends que je frotte ta frimousse. Maintenant, file, au revoir petit chat.
Max, qu’est-ce qu’il y a mon cœur ?
Tout en agrippant ses doigts à ma veste, il me dit de sa voix éraillée qu’il a mal au ventre.
Des petites mains de rien du tout et des yeux qui cherchent les miens. Ça donne envie de dire : viens mon fils, je t’emmène avec moi.
Des gouttes perlent sur ses longs cils recourbés.
Maman, ze veux pas aller en classe.
Il zozote quand il est contrarié.
Et si je soufflais sur ton ventre, pendant que tu penses à ce que tu voudrais faire en rentrant à la maison tout à l’heure ?
Je fais souvent ça quand il n’est pas bien, mon Max.
Il fait un oui de la tête.
Il souhaite toujours la même chose : aller rendre visite à Hubert, le vieil âne du voisin.
Tu as déjà dit à Mlle Violaine, ta maîtresse, que toi aussi tu aimais les bêtes ? Tu lui as parlé de Billie, notre fidèle chienne ? Raconte-lui… N’est-ce pas aussi son animal préféré, le chien ?
Il boude toujours. Sa main moite dans la mienne.
T’oublieras pas, dis, Maman, de venir me chercher ?
En reprenant ma voiture, j’ai une boule à l’estomac.

Clinique Saint-Charles, Unité psychiatrique
BETTY
Mon corps leur appartient.
Je leur en fais don, cela me rend plus forte.
Dans les toilettes du bar, je fais ça.
Celui-là est râblé et taiseux.
Il se presse contre mon dos, me plaque contre le mur, je sens sa queue, sa main qui cherche mon cul.
Il dispose de moi comme d’un objet.
De mes nichons et du reste.
Je ne ressens rien.
Je fais ça avec d’autres aussi.
Je fais ça jusqu’à en perdre la raison.
Je répète ce qu’ils me demandent de dire : oui prends-moi, continue, encore.
Quand ils me traitent de pute, je fais semblant.
Dans ma tête je pense à autre chose.
J’imagine.
La mer est devant moi. Sauvage. Dégoulinante de beauté. Elle se fracasse.
Écoute.
Le bruit du ressac.
Il couvre leurs bruits à eux. Je ferme les yeux, la lumière virevolte sous mes paupières.
Dans ma tête, je me passe un film.
Un dauphin surgit de l’écume par inadvertance, en bordure de la vie réelle. Il me montre que tout ça, c’est rien.
Écoute.
Le vent.
C’est essentiel.
Il semble vouloir chasser la présence des mouettes qui se prélassent sur la jetée. Mais elles résistent.
Écoute mieux.
La Tosca de Puccini.
Non, surtout ne pleure pas.
Je ne suis ni triste ni révoltée. Non.
Je ne suis rien.
Pourtant.
Mon imagination est vaste et personne ne peut s’y installer.
Pas même toi qui me défonces le corps.
Personne.
ALICE
Pardon, pardon.
C’est pas grave, calme-toi.
Mais j’ai fait pipi… C’est tout mouillé maintenant.
Calme-toi, enfin.
Oh non, que va dire Maman ?
Ta maman n’est plus là, Alice. Tu es dans une clinique, souviens-toi.
Ça pue.
On va changer les draps.
Je vais vous aider.
Non, toi tu vas prendre une petite douche. Je m’occupe des draps.
Merci, merci beaucoup.
Je marche dans le couloir.
Je marche jusqu’à la douche en pensant à ma maman.
Sur la pointe des pieds. Sophie contre moi.
Je marche en regardant à terre pour que personne ne me voie.
Une dizaine de pas séparent ma chambre de la salle de bains.
Dix petits pas.
Tout un monde.
L’eau coule lentement sur mon corps.
Je lape les gouttes fraîches. J’attrape le savon que j’ai fait glisser entre mes cuisses.
Sur mon sexe.
Ça me dégoûte.
Je frotte, frotte.
Des longues stries se forment sur ma peau frissonnante. Du sang s’est mélangé à l’eau.
Je ne redoute pas la douleur.
Je continue.
Pour me punir.
À sept ans, on ne fait plus pipi au lit !
Je suis une sale gamine.

Coroy, Ardennes
MME MORIN
J’ai arrêté de travailler quand j’ai eu ma première.
J’aime mes enfants. Ils sont ma raison de vivre.
Quand Max est entré à l’école, j’ai songé reprendre mon métier d’assistante maternelle.
Mais Guy, Guy c’est mon mari, m’a laissée décider : fait comme tu le sens. Pour l’argent, on s’arrangera toujours. Mon amour, je veux que tu sois heureuse.
J’aime mes enfants. Autant que mon mari. Il est ma raison de ne pas mourir.
Pourtant, parfois, un sentiment de vide m’envahit.
Avant, il y avait les jeux bruyants des jours de pluie, les maladies infantiles en pyjama, les premières lectures paresseuses et l’innocence des mots. Les rires spontanés. Des moments minuscules et fulgurants.
La vie qui bouge.
Simplement.
Maintenant qu’ils vont à l’école, la maison est calme pendant la journée.
J’ai tout mon temps.
Dans le fond, je crois que mon mari est heureux que je puisse demeurer tranquillement chez nous au lieu de me stresser avec des enfants qui ne sont pas les nôtres.
Les journées d’une assistante maternelle sont éreintantes.
Guy s’inquiète toujours.
Mon mari souhaite mon épanouissement.
Mon mari sait ce qui est bon pour moi.
Le ménage, je le fais chaque jour un petit peu.
Ça sent le propre chez nous.
S’il n’y a pas beaucoup de photos, c’est parce que les souvenirs, je les tiens à distance. Ne pas s’attendrir.
Aller de l’avant.
Il y a pourtant quelque chose du passé qui me réconforte. »

Extraits
« Elle avait quitté son comportement d’enfant, paraissait sereine.
Si elle ne faisait aucune référence à une famille quelconque, c’est parce qu’une amnésie quasi totale de son passé semblait s’être installée. Elle me posait question.
À partir de quand? Dans quelles circonstances? Accident? Trouble cérébral?
Au bout de quelques mois d’hospitalisation, ma suspicion s’est révélée exacte.
Sa personnalité a recommencé à se fractionner en plusieurs identités.
Chacune faisait état d’un caractère, d’une gestuelle ou d’une façon de s’exprimer qui lui était propre, suivant la personnalité qui l’habitait.
J’ai rencontré ses alters, comme on dit, ses autres personnalités. J’en ai compté quatre.
Comment vous expliquer…
Se dissocier, c’est perdre conscience, en mettant en place des mécanismes de protection, suite à un vécu traumatique.
Quel traumatisme?
Là est toute la question! À l’époque, si j’en avais connu l’origine, cela m’aurait permis de travailler avec elle dans ce sens. Et de gagner du temps.
Le diagnostic de la maladie psychique peut parfois prendre des dizaines d’années.
Après, il faut réparer les cicatrices invisibles. Exorciser Les alters,
Je n’ai pas les pouvoirs d’un sorcier vaudou, je ne suis qu’un modeste praticien de la médecine occidentale. » p. 129

« Moi-même, il m’arrivait de douter.
J’étais mal à l’aise face à mes collègues.
J’ai insisté: pensez à la honte qu’elle ressent.
Je reste persuadé que dans son inconscient, Mlle Mercier sait, même si elle oublie, que vous l’avez déjà vue en Alice, la petite fille à réconforter, en Émile, le vieil homme pervers, en Betty, la femme dévergondée, ou en Jasmine, son alter le plus bienveillant, la bonne infirmière charitable.
Quant aux patients de la clinique, eh bien la confrontation avec les différentes personnalités de votre épouse à fortement perturbé leurs certitudes.
Côtoyer la grande folie n’est pas aisé.
Elle était parfois intrusive, agaçait.
Les plus compatissants cherchaient à la comprendre et à la protéger. » p. 132

À propos de l’auteur
MOESCHLER_Vinciane_©Celine_LambiottezVinciane Moeschler © Photo Céline Lambiottez

Vinciane Moeschler est née en 1965 à Genève. Sur son site internet, elle se présente ainsi: «A 20 ans, carte de presse en poche, je quitte Genève pour Paris. Pendant douze ans, je vis au cœur du quartier des Halles, côtoie les cafés de la rue Montorgueil et les artistes de la fin des années 80’ avec qui je réalise des interviews pour différents magazines francophones (La Tribune de Genève, Le Soir, Paris Match, Biba, Elle Belgique, Elle Québec, l’Hebdo ….). Ils sont célèbres ou débutants, passionnés, “borderline”, écorchés, vaniteux parfois. Il y a la touchante beauté d’Audrey Hepburn quelques semaines avant sa mort, la tendresse de Léo Ferré, les cinq heures interviews avec Jacques Higelin, le rire de jeune fille d’Arletty, la parole précieuse de Jean Marais.
A New York, Arman, le collectionneur compulsif me reçoit dans son loft de Washington Street, Botero dans le confort bourgeois de son appartement parisien et César en peignoir blanc au sortir d’un sauna. Il y a les autres: Wim Wenders, Sonia Rykiel, Claude Simon, Philippe Sollers, Ettore Scola, Alain Delon,Youssef Chahin, Jean Luc Godard, Théodore Monod, Kenzo, Claude Berri, Etienne Daho, Pierre et Gilles, Bettina Rheims, André Dussolier, Elisabeth Badinter, Antonio Saura, Robert Doisneau, Edouard Boubat, Jeanloup Sieff, Willy Ronis, Helmut Newton, Jacques Henri Lartigue, Sarah Moon… Et puis, la rencontre avec le mythe. Le mythe Sagan. Elle m’entraîne au Casino de Deauville ; une belle complicité s’installe.
Lorsque je quitte la France, c’est pour aller voir ailleurs. Voir, mais aussi écouter, humer, palper, ressentir… Dénoncer le monde, gratter là où ça fait mal, sentir vibrer notre planète, se poser des questions sur notre société. Errer aux quatre coins des cultures. Quelques mois en Tunisie, en Polynésie ou au Brésil. Plusieurs années au Sénégal et en République dominicaine. C’est l’époque des grands reportages : le Chili, trente ans après Allende, les nouveaux griots de la musique hip hop du Sénégal, la double vie des Iraniennes à Téhéran, les enfants des rues de la Boca à Buenos Aires ou encore les derniers esclaves des « bateys » en République Dominicaine… J’aime de plus en plus écrire. Après un premier roman publié à 25 ans, trois autres suivent aux éditions de l’Age d’Homme. Encouragée par des bourses et résidences, je navigue vers d’autres écritures: textes de chanson, scénarios et réalisation de documentaires radiophoniques pour la RTBF/France Culture.
Mais un vieux rêve trotte toujours dans ma tête : le cinéma. Après des formations de scénariste et de réalisation (Sorbonne Nouvelle, Conservatoire d’Écriture Audiovisuelle à Paris), je deviens lectrice pour la Commission Fonds Sud (C.N.C). Et c’est pendant l’été 2006 que je tourne “Hannah” mon premier court métrage de fiction.
Aujourd’hui, j’habite à Bruxelles, ville chaleureuse et bouillonnante comme je les aime. Comme le journalisme mène à tout (à condition d’en sortir!), j’anime des ateliers d’écriture et je créé les ateliers du “Coin Bleu” que je dirige pendant quatre ans. Depuis plus de dix ans, j’ai intégré le service thérapeutique et artistique d’un grand hôpital psychiatrique bruxellois où j’initie les autres à mes petites combines d’écrivain! »

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Alias

GALLOIS_alias

En deux mots
Alias est un enfant battu par sa mère, comme va le découvrir sa voisine après la séparation de ses parents, lorsqu’elle à la garde de l’enfant. Les services de la protection de l’enfance, chargés de trouver une solution, ne vont qu’aggraver le problème.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quand l’intérêt de l’enfant doit primer

Dans un court et percutant roman Claire Gallois part en guerre contre les services de la Protection de l’enfance en retraçant le parcours édifiant d’«Alias», enfant battu et confié… à son bourreau!

Un peu comme dans L’Ami de Tiffany Tavernier, la narratrice va nous parler de ses voisins. Un couple apparemment sans histoires. Maxime est courtier en assurances, son épouse Noëlle – qui préfère qu’on l’appelle Chouchou – est mannequin, travaillant notamment pour les catalogues de vente par correspondance et les soutiens-gorge perfect silhouette. On appellera leur fils Alias, pour ne pas lui faire du tort. Un fils que la narratrice gardait quelque fois chez elle, y compris après le divorce relativement rapide du couple. Car les absences trop longues et répétées de son épouse ne convenaient plus à son mari.
C’est en donnant un coup de main à Chouchou qu’elle s’est rendue compte de son absence d’instinct maternel. Et si, la cinquantaine passée, elle prend la plume pour nous raconter ce qu’il est advenu de ce fils considéré comme un obstacle, c’est qu’elle sait ce qu’il a enduré, d’abord psychologiquement puisqu’il a rapidement compris qu’il ne serait pas entouré d’amour. Et puis physiquement: «Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure, mais je ne pleure pas.»
Une spirale infernale va alors entraîner le garçon vers le fond. Car si la justice et la Protection sociale de l’enfance décident d’éloigner le fils de sa mère, le poids des procédures et l’absence de discernement – l’administration en vient à soupçonner le père et même l’enfant lui-même de dissimuler la vérité – perturbent au plus haut point un psychisme déjà mis à rude épreuve. Au point qu’il ne voit qu’une issue, sauter par la fenêtre. S’il est arrêté avant de commettre l’irréparable, il va toutefois se retrouver en asile psychiatrique. Une étape de plus d’un chemin de croix qui n’avait pourtant rien d’inéluctable.
Dans ce réquisitoire parfaitement documenté, Claire Gallois part en guerre contre les services de la protection de l’enfance. «Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque.»
En imaginant combien Alias compte de frères et de sœurs pris en charge pas ces services de la protection de l’enfance, si mal nommés, on en frémit d’horreur.
Avec son sens aigu de la formule, la romancière nous fait découvrir ce «petit salon de la philosophie du malheur». Ajoutons qu’en refermant le livre, on forme des vœux pour que les politiques s’emparent rapidement de ce sujet, ô combien sensible, ô combien tragique.

Alias
Claire Gallois
Éditions Flammarion
Roman
128 p., 16 €
EAN 9782080235282
Paru le 5/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les enfants ne savent pas se venger de l’injure que le monde leur fait.»
Est-ce en racontant leur histoire que la narratrice de ce livre saura leur faire justice? Cette femme de cinquante ans s’est occupée d’Alias, le fils de ses voisins et amis, depuis toujours. Le couple s’est rapidement séparé et, quand l’enfant a eu dix ans, il a révélé les sévices physiques et psychologiques que sa mère lui faisait subir. S’ensuivent des plaintes, une enquête et un dossier qui atterrit à la Protection de l’enfance, une institution qui va, au mépris de ce que l’enfant a enduré, rendre sa vie plus cauchemardesque encore.
Alias est le récit de cette témoin d’un naufrage, qui croise les expériences d’autres parents et enfants meurtris à jamais. Un livre puissant qui nous montre que «l’amour, comme les nuages, peut prendre des formes inimaginables».

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Les Notes 

Les premières pages du livre
« La mort m’a plus d’une fois sauvé la vie. Depuis l’enfance, elle m’est apparue comme un instrument de liberté. Et la fonction de la liberté est d’échapper à l’oppression du pouvoir exercé par certains êtres, certains événements sur vos décisions personnelles. Parfois, il semblerait qu’il vaudrait mieux disparaître pour contenter tout le monde. J’ai compris la leçon très tôt. Quand je me trouvais dans une situation qui dépassait le seuil tolérable de la douleur, je l’affrontais sans faiblir, je me disais : « M’en fiche, je m’évaderai quand je veux, c’est moi qui choisirai mon heure. Ceux-là ne m’auront pas vivante. » Pour moi, c’était un privilège que les grands n’avaient pas.
J’ai vécu jusqu’à l’adolescence en toute sérénité. Je n’avais qu’un seul but : grandir. Grandir pour partir. Mon seul tourment était l’impatience. Je prenais trop souvent la mesure de ma croissance avec un centimètre et un crayon tenu sur la tête pour laisser une marque au dos d’une porte de placard. Parfois, j’étais découragée : quand est-ce que je serais grande ?
C’est arrivé d’un seul coup. Avec l’accident fatal qui a fauché l’aînée de cette famille. Sur la route, les gendarmes avaient tracé à la craie le contour de son corps et ma mère, totalement asservie à la douleur, m’a craché au visage : « Pourquoi n’es-tu pas morte à la place de ta sœur ? »
Un vent venu de nulle part m’a figée en statue. Oui, j’ai voulu mourir sur le coup. Et puis je me suis posé la question idiote que se pose un enfant : « Mais comment on fait ? »

Si j’en parle aujourd’hui, c’est à cause d’Alias. On l’avait enfermé dans une vision de son quotidien, et même de son avenir, en circuit fermé. Des parasites salariés d’une institution judiciaire lui collaient aux trousses. Voulaient lui imposer leur théorème des bons sentiments, au mépris de ce qu’il avait enduré, de son désespoir.
Il a été plus fliqué qu’un voleur. Après l’intervention pleine de douceur et de compassion de la brigade des mineurs, il a passé une nuit entière à plat ventre à marteler, poings fermés sur son matelas, à hoqueter sans une larme et tout bas : « J’en veux pas de cette petite vie de merde. »

Quarante ans nous séparaient mais il m’a donné le sentiment d’une transmission des blessures, comme si elles se reliaient en secret à seule fin de se reproduire. Comme si le passé et le présent se rejoignaient dans l’intime. Comme si même des années mornes ou brillantes de bonheurs divers se fondaient, elles aussi, dans toutes les souffrances d’une terre morte.

Alias est un prénom mystérieux. La plupart du temps, on est bien incapable de deviner lequel est la vraie personne. Cela peut être aussi un nom de guerre. Ou encore, un nom de domaine, une façon de dire « autrement ». Alias ne pouvait pas m’appartenir. On ne possède pas un enfant comme un capital. C’est pourquoi je l’ai baptisé ainsi. Alias n’est pas le nom sur le livret de famille du petit garçon que j’ai rencontré et aimé. Il existe un risque incontournable au fait d’aimer : le fait d’être incompris, le fait d’échouer. Nous avons connu les deux. Nous ne nous oublierons jamais. Nos souvenirs seront sans doute différents, certaines vérités de chacun gardent leur mystère, quel que soit le partage.
Maintenant, Alias est grand. Le fait de l’appeler ainsi me rend libre. L’écriture est la seule discipline où les critiques ne peuvent s’exercer que sur la forme d’un récit, il ne peut être pénalisé par d’éventuelles controverses sur la vraisemblance des faits. Moi qui n’ai jamais fait que lire les autres, aujourd’hui, pour la première fois, j’ai besoin d’écrire cette histoire, notre histoire.
L’idée m’en a surprise, comme un coup à l’estomac, à l’énoncé d’un extrait de procès-verbal dressé par la police du commissariat de quartier : « Violence suivie d’incapacité n’excédant pas 8 jours sur un mineur de 15 ans par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime. Victime blessée à mains nues sans mobile apparent. » C’est son père qui m’a tendu ce bout de papier, en se retournant devant sa porte cochère, un simple hasard de circonstance, impossible à prévoir, je ne sors jamais très tôt le matin. Il a semblé comme happé au passage par ma présence – ce qui ne s’était jamais produit. À le voir ainsi figé, presque méconnaissable, il m’a fait rejoindre aussitôt la peur intérieure qui se lisait sur son visage. Un genre d’absence au passé, balayé par une menace dont on pressent le danger sans pouvoir encore en mesurer l’importance. Nous sommes restés un moment, immobiles sans un mot, face à face sur le trottoir, dans la sidération partagée de l’impensable. Mon bref coup d’œil sur le procès-verbal m’avait rendue muette à mon tour.

Le père et la mère d’Alias étaient des gens au sourire immédiat quand nous nous croisions. Nous habitions la même rue. Nous nous rendions toujours service. Son papa, Maxime, dépannait mon chauffe-eau ou empoignait au passage mon panier de courses trop lourd. Bébé, j’ai gardé assez souvent Alias pour tirer d’embarras sa maman quand ses rendez-vous tombaient à l’improviste. Elle était inscrite dans une agence de mannequins, Dream City, et elle figurait chaque saison dans le catalogue de La Redoute, collections Robes à fleurs ou ceintures Sportfy. Elle posait aussi pour les soutiens-gorge destinés aux poitrines généreuses «Perfect silhouette». C’était donc une très belle fille, port de tête d’altesse, sourire à faire pâlir un dentiste. Elle l’affichait, sans trace de restriction, ce sourire trop beau, enthousiaste quand elle soulevait à bout de bras son bébé dès qu’il y avait deux ou trois personnes en vue. Elle le tenait très haut, comme elle aurait pavoisé avec un drapeau (elle l’habillait chez « Idéal Baby »), et riait encore plus fort à la cantonade avant de proclamer : « C’est mon fils, mon amour », avec de gros baisers sur le petit crâne adouci d’un duvet blond de poussin, tant qu’elle pouvait recueillir des mines attendries ou joyeuses. Moi je l’admirais parce que, depuis l’âge de six ou huit mois, dès qu’Alias m’apercevait, il entamait une vive bascule de tout son petit corps vers moi et elle n’était pas jalouse. Elle riait encore en me le flanquant dans les bras. Personne n’aurait imaginé qu’elle riait un peu trop pour être franche.

Tout le monde avait été pris de court, à la mairie, le jour de la cérémonie. À la lecture de l’état civil des conjoints, l’assistance avait découvert qu’elle avait déjà été mariée. Deux fois. Cette surprenante récidive, chez une si jeune femme, fit naître dans l’assemblée ultrachic un discret murmure. Si encore elle avait été veuve, les invités auraient pu se réjouir de voir en cette nouvelle union le choix d’une âme miraculeusement sensible. Mais quand les réjouissances sont de mise officielle, le cœur et la raison se disputent une issue : opprobre ou compassion ? Ricanements ou bravos ? Une coalition de crédules égayés l’emporta et certains applaudirent. Futée comme elle était, l’obstinée du mariage tenait son sauvetage : des larmes, des sanglots, des « pardons » étouffés, et elle s’était jetée au cou de son nouveau mari qui l’avait serrée dans ses bras pour la réconforter : « Mais on s’en fiche, nous, Chouchou, calme-toi, on est heureux ! »
Maxime est courtier en assurances, il sait très bien que chaque risque a son prix. Il avait raison, oublier deux maris précédents, cela peut arriver à tout le monde, bien sûr. Se faire appeler Chouchou aussi. Elle n’aimait pas son vrai prénom, Noëlle, assez convenu, certes, mais il y a pire. Chouchou par exemple. Pour elle, ça voulait dire aussi « chérie, favorite », elle le revendiquait.

Telle que je l’ai connue, Chouchou se maintenait, même au quotidien, dans la représentation. Celle-ci est par définition égoïste, amorale, mais le plus souvent on ne peut pas y résister, seulement s’y soumettre. Elle s’exerçait à ne pas déchoir du premier rôle. Quand elle a cessé de paraître toute-puissante, elle a endossé celui de victime. Et avec quel succès ! Mais cela est pour plus tard.
Pendant deux ou trois ans après leur divorce – survenu quelques mois après le mariage pour cause d’incompatibilité entre le quotidien conjugal et les absences de plus en plus fréquentes de Madame qui volait jusqu’à Singapour pour poser entre les pousse-pousse et étoffer le catalogue de La Redoute –, j’ai continué à voir Alias. Quand son père, qui occupait toujours le même appartement, était en manque de nounou, j’allais le chercher à la crèche, à la maternelle, puis au CP, j’ai même dû faire le CE1.
On s’amusait bien. Si le ciel était beau, on faisait un tour au manège magique où un lama, une vache, une poule et même un dinosaure valsaient à la queue leu leu sous l’égide d’un lutin en habit rouge qui tournoyait en douceur pour frôler le front des petits ; ils tendaient en vain leurs deux bras pour l’attraper. Je ne suis pas une fan avérée des bébés. Quand j’ai vu Alias pour la première fois, il avait quelques jours. Je ne sais pas ce qui s’est passé. L’amour a tellement de visages. Il a pris aussitôt celui d’Alias. Comment ? Pourquoi ? La réponse m’importe peu. Encore qu’elle m’effleure souvent : où que tu sois, Alias, et même si tu préfères (peut-être) ne plus me revoir, grâce à toi, je ne serai plus jamais seule au monde.

En garde alternée, Chouchou a continué à tenir le rôle de la maman attentive, aimante. Pour moi, un danger ne se résume pas à partir d’un « avant » et d’un « après ». Je sais maintenant qu’il se fabrique avec plein de petits riens, et même avec ce qui est dit sans y penser (comme on continue de voir des amis de loin en loin, parce qu’on y reconnaît un détail qui fait écho à notre propre vie).
C’est seulement avec le recul que me reviennent certains épisodes auxquels je n’avais pas accordé une attention soutenue. Après la naissance d’Alias, Chouchou avait vite repris son travail, « Ça l’épuisait de parler bébé ». Pas moi. Je venais donc m’occuper de lui, captivée sans fin par sa découverte du monde. Le tout petit doigt qui s’élevait pour la première fois et le regard du nouveau-né qui n’en croyait pas ses yeux. La marionnette dansante qu’il voulait toucher… sans succès et qui éveillait ses premiers sourires. Sa menotte qui tentait toujours de me tirer les cheveux et les baisers partout, même sur son nombril quand je le changeais et qui se transformaient en vrais rires sonnants et trébuchants.
J’attendais que sa mère rentre pour partir mais il lui fallait se démaquiller, téléphoner surtout et tout le temps, et elle me demanda un jour en chuchotant, faute de pouvoir interrompre son bavardage passionnant, de donner au bébé le biberon qu’elle venait de préparer. »

Extraits
« Je suis au bout de la situation, je ne sais plus qui je suis et j’ai peur de ma mère, je suis prêt à partir. Mes parents sont séparés. Elle m’a régulièrement giflé et frappé depuis. Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure mais je ne pleure pas, et elle: “Le silence des poltrons, tu connais? Ma mère m’interdit de parler des coups que je reçois, elle me dit: « sinon ce sera pire ». » p. 22

« Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque. Même Clémentine se décourageait. Elle présumait que Chouchou continuerait ses poursuites mensongères jusqu’à la majorité d’Alias. De temps à autre, elle se prétendait à l’étranger, vrai ou faux, on s’en moquait, c’était un soulagement pour Alias, délivré des visites médiatisées. J’ai fait exprès de laisser passer le temps sans compter. La routine implacable des Schmolles avait rendu Alias mutique. » p. 67

À propos de l’auteur
GALLOIS_Claire_©Claire_DelfinoClaire Gallois © Photo DR

Claire Gallois est romancière, essayiste et critique littéraire. Elle a publié une dizaine de romans et des récits, dont Une fille cousue de fil blanc, L’Homme de peine, Les Heures dangereuses, L’Empreinte des choses cassées et, en 2017, Et si tu n’existais pas, aux Éditions Stock. (Source: Éditions Flammarion)

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La sirène d’Isé

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En deux mots
Leeloo met au monde Malgorne, avant de disparaître. L’enfant sourd et muet va grandir dans un asile d’aliénés, aux bons soins de Sigrid, une vieille dame et du Dr Riwald qui règne sur cet endroit bien à l’abri des regards. Jusqu’au jour où l’avancée de la mer, qui ronge la falaise, l’oblige à fermer l’établissement.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’enfant sourd entendra-t-il le chant de la sirène?

Dans son nouveau roman, initiatique et envoûtant, Hubert Haddad met en scène un enfant né sourd dans un établissement isolé au fin fond d’une baie. Un conte lumineux.

Cela commence par une naissance quasi miraculeuse dans un sanatorium transformé en «maison de repos» construit face à la mer, au bord d’une falaise, dans la baie d’Umwelt. C’est dans cet endroit reculé, à l’abri des regards – en fait la population ne préfère rien savoir des traitements qu’on y prodigue – que la fragile Leeloo met au monde un fils baptisé Malgorne. Le bébé, né sourd, va devoir se débrouiller dans cet environnement hostile mais aussi protégé de la fureur du monde. Il ne pourra bénéficier de l’aide de sa mère, Leeloo étant portée disparue, emportée par l’océan. Sigrid va alors jouer le rôle de mère de substitution de même que le Dr Riwald, qui règne sur cette institution et à qui la justice a confié l’enfant. Un troisième viendra jouer un grand rôle dans l’initiation de l’enfant, Martellhus, le jardinier. C’est lui qui est en charge de la récréation du labyrinthe, un immense espace boisé devenu «un dispositif privilégié d’analyse comportementale, voire de thérapie» pour les patients. Prenant de l’âge, Martellhus confie son savoir à Malgorne qui, patiemment, va apprendre à apprivoiser cette végétation, faire des arbres des alliés qui vont lui permettre d’avancer.
Pendant ce temps, la mer sape la falaise. Jusqu’à ce jour où un effondrement important provoque la fermeture de l’institution psychiatrique.
«On dissémina les malades dans les institutions asilaires du district; quant aux membres du personnel, ils durent subir divers contrôles et interrogatoires avant d’aller postuler ailleurs selon leurs qualifications. La vieille Sigrid fut transférée dans une maison de retraite. Déserté face à l’immédiate proximité de l’océan, le domaine des Descenderies prit vite un aspect irréel qui raviva d’anciennes rumeurs combinant folie et phtisie, dégénérescence et contagiosité, sur fond d’enquête criminelle».
Martellhus et Malgorne continuent de veiller sur le domaine désormais à la merci des éléments. Seule une jeune fille répondant au doux nom de Peirdre, ose encore s’aventurer à bicyclette sur le chemin côtier pour tromper sa solitude, car son père, au décès de son épouse, a pris le commandement d’un navire. «D’évidence, le veuf avait fui les pluies infinies, battantes comme un cœur au tombeau. Il avait repris du service dans la marine marchande au lendemain des funérailles et n’était plus jamais reparu. La fin d’un amour est une fin du monde. On oublie tout au milieu des mers, la mort et la trahison. On s’oublie soi-même aux cimes de l’océan, seul endroit avec le ciel où l’infini partout s’abîme en lui-même.»
Cette apparition va envoûter Malgorne qui n’aura qu’une envie, la revoir.
Après avoir revisité une page d’histoire avec Un monstre et un chaos qui se déroulait dans la ghetto de Lodz, Hubert Haddad continue à explorer les territoires de l’enfance, les rites initiatiques et le combat contre l’adversité. Toujours aussi prenant, avec des phrases toujours aussi joliment ciselées, ce conte convoque sirène et solitude, grand large et rêves d’enfants, malédiction et soif de liberté. Laissez-vous à votre tour envoûter par la puissance poétique de ce récit.

La sirène d’Isé
Hubert Haddad
Éditions Zulma
Roman
192 p., 17,50 €
EAN 9791038700024
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé principalement à Umwelt, contrée imaginaire dans une baie reculée d’Angleterre. On y évoque aussi Tanger, Göteborg, ou encore Port Harcourt au Niger.

Quand?
L’action n’est pas précisément située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la pointe sud de la baie d’Umwelt, loin du monde et hors du temps, le domaine des Descenderies a accueilli des générations de patientes. Né de la fragile Leeloo, Malgorne grandit sous la houlette de Sigrid, entre incompréhension et possession jalouse. Il trouve bientôt refuge dans le dédale de l’extravagant labyrinthe d’ifs, de cyprès, de pins et de mélèzes imaginé par le Dr Riwald. S’il n’entend ni le ressac ni les vagues qui se déchirent sur les brisants, Malgorne se nourrit des vents et scrute sans fin l’horizon.
Depuis l’ancien sémaphore, Peirdre sonde elle aussi chaque soir l’océan, hantée par la voix d’une amie disparue. Son père, capitaine au long cours, fait parfois résonner pour elle les cornes de brume de son cargo de fret.
C’est sur la grève, un matin, devant le corps échoué d’une étonnante créature marine, que Peirdre et Malgorne forgent soudain l’espoir du retour d’autres sirènes. Après Le Peintre d’éventail, Hubert Haddad nous entraîne dans la magie d’un nouveau jardin entre terre et mer. La Sirène d’Isé est un roman magnétique, envoûtant et lumineux.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
La Cause Littéraire (Fawaz Hussain) 
RFI (Vous m’en direz des nouvelles – Jean-François Cadet) 
Blog Levons l’encre 
Blog Baz’Art 
Blog encres vagabondes (Serge Cabrol) 
Le blog de Virginie Neufville 
Blog La Viduité 
Blog Lili au fil des pages 

Les premières pages du livre
« Avertissement
C’est une histoire véridique et pourtant fabuleuse, mais elle ne m’appartient pas, elle n’appartient à personne, pas même aux rares protagonistes encore de ce monde. En second rôle d’aucune étoile, je préfère ne pas dévoiler celui qui me fut assez distraitement imparti. On comprendra à demi-mot quelle exigence m’engage à relater cette histoire invraisemblable si dramatiquement avérée.

Prologue
On naît aveugle au milieu d’une fanfare : voix, cris, bruits d’organes et d’engins, rivières du vent, appels et chants d’oiseaux. Lui ne put rien entendre une fois délogé du ventre de sa mère, pas même un souffle. Sans doute devina-t-il le monde au chaud remuement qui soudain l’entourait, tout de poussées, de glissements et d’entraves, et à cette tiède haleine modulée en ondes légères sur son visage à peine déplissé des ténèbres. Le silence existe-t-il plus qu’un cri muet de sourd ? Ployée, les seins nus, la démente à l’enfant fredonnait à son oreille. Elle psalmodiait sans paroles une complainte du fond des âges. Mais Leeloo n’était pas si folle ; ses mouvements avaient une grâce nécessaire. Dans ses bras, le nouveau-né semblait inspirer ses gestes par secrète influence. Leeloo fredonnait et parfois des mots lui venaient incompréhensiblement :
De l’eau, donnez-moi de l’eau fraîche
La neige tombe seule dans les rues
La neige monte et descend l’escalier
Donnez-moi de l’eau fraîche pour chanter
Au petit matin, la sage-femme qui l’avait assistée dans la nuit revint d’un pas précipité à son chevet comme si elle avait craint le pire. La jeune mère dormait, la tête inclinée vers l’enfant que l’infirmière de service venait de replacer dans un minuscule lit de fer.
— C’est bien de le lui avoir laissé, dit l’accoucheuse en effleurant d’un doigt le montant du berceau. Mais il ne faudrait pas la perdre de vue.
— Il n’y a pas à s’inquiéter, répondit froidement l’infirmière.
Les deux femmes échangèrent un regard vide, bouches closes. L’une et l’autre devaient se demander par quel extraordinaire cette naissance avait pu s’accomplir.

À peine éveillée, Leeloo, le front moite, s’était écriée : « Du lait, donnez-moi du lait froid ! », comme si sa vie en dépendait. Bulles remontées d’abysses dans l’écume de l’aube, les images d’un rêve lui revinrent. Elle courait, les bras serrés contre sa gorge. Une lumière poussiéreuse filtrait d’un dédale de couloirs obscurs. Chaque porte s’écartait sur une silhouette menaçante qui n’était autre que la porte suivante. Il n’y a pas d’issue, toutes les portes franchies se referment derrière elle.
Après un coup d’œil sur la fenêtre et les deux personnes en blouse dressées au pied de son lit, Leeloo s’est tournée vers l’enfant dans un sursaut d’effroi. Le berceau de fer lui paraissait si éloigné, comme un esquif à la dérive. La jeune femme concentra toute son attention sur cette créature inconnue d’elle et de l’univers quelques heures plus tôt. D’où sortait cette petite chose d’une prodigieuse fragilité ? Existait-elle pour de vrai ? Un subterfuge lui parut soudain flagrant : on avait profité de son sommeil pour intervertir les poupées ; celle du rêve, bien à elle, à cette autre un peu rouge et fripée. Dans ce cas, comment échapperait-elle à son cauchemar ?
Mais le bébé bâilla et s’étira mollement dans ses langes. Leeloo crut deviner un sourire de porcelaine sous le bouton rose du nez. Subitement, il se mit à happer l’air et à grimacer. La sage-femme s’empressa.
— On dirait qu’il a faim, dit-elle.
Leeloo reçut le nourrisson avec une expression terrifiée. Elle ressentit une brûlure à la pointe du sein, comme si sa propre chair aspirait son sang. Ses larmes apitoyèrent les soignantes qui ne saisirent rien de sa douleur.
— Il ne faut pas s’affoler, dit l’une.
— Tout ira bien, dit l’autre.

Le docteur Riwald était puissant. Personne d’autre que lui ne voulait prendre soin de Leeloo. Pas même l’ombre sans nom qui l’eût plutôt maudite. On la ramènerait donc à l’institution des Descenderies. Le docteur avait tout arrangé. On ne lui retirerait pas l’enfant, il vivrait à l’abri avec elle, côté jardins, face à la mer, dans une annexe privée de l’immense édifice. Leeloo ne comprenait rien à son sort. Après la mort du père et de la mère coup sur coup, d’un excès d’amour ou de découragement, il y avait de cela un gouffre d’années, l’ombre sans nom et deux gendarmes l’avaient conduite un jour au bout des landes, à la pointe sud de la baie d’Umwelt, dans ce drôle de château face au vide.
Il y a maintes espèces d’établissements publics ou privés en charge des corps souffrants et des âmes affolées, éperdues, expirantes d’avoir tant espéré, mais la plupart de ces lieux de relégation, soumis aux pesanteurs administratives, n’assurent que l’ordinaire de leur fonction et cèdent à l’extraordinaire au gré des circonstances.
Édifié à la fin du XIXe siècle sur l’une des plus hautes falaises de la côte, en respect de la bande littorale inconstructible d’une centaine de mètres, le vaste complexe des Descenderies fut l’un des premiers hôpitaux maritimes destinés aux poitrinaires. La peste blanche frappait en priorité les plus démunis, les ouvriers et leurs enfants, mais aussi les plus exposés à la solitude morale et à la déréliction. On l’appelait atrocement « le mal des petites bonnes », mal qui n’épargnait guère les demoiselles bien nées confiées aux pensionnats et aux instituts religieux où la dureté de la règle entretenait les foyers d’infection. À l’origine dévolue aux jeunes filles phtisiques, la fondation des Descenderies perdit sa vocation première à la suite de la découverte de la pénicilline en 1928 et plus spécialement de la streptomycine peu avant le second conflit mondial. Dans l’après-guerre, à l’heure où l’on fermait les uns après les autres ce type d’établissements devenus inutiles, en bord de mer comme en montagne, un autre motif hâta la désaffectation du sanatorium des abords d’Umwelt : les vagues de suicides de résidentes transies de solitude, comme appelées par l’immédiate délivrance, à moins de cent mètres, entre abîme et lointain. Malgré les grilles en façade surélevées de pointes de lance, les jeunes pulmoniques parvenaient à contourner les obstacles dans l’exaltation de la fièvre. Cet usage du néant frappa durablement les imaginations et se perpétua en contes et en ragots longtemps après la fermeture de l’établissement. Recyclé deux décennies plus tard en «maison de repos», litote convenue pour rasséréner le voisinage, le domaine des Descenderies accueillit jusqu’à ces dernières années petites et grandes douleurs dans l’accointance des familles en quête de tranquillité. Certains lieux marqués par l’étrangeté du sort semblent lestés de fatalité et, d’un siècle à l’autre, comme pour y souscrire, connaissent d’analogues tragédies. À l’époque pas si éloignée où l’on enfermait bien davantage pour troubles mentaux que pour actes délictueux, le docteur Riwald eut à répondre de maltraitances méthodiques envers les patients sous sa tutelle. Médecin chef et directeur en poste, il prônait en effet une méthode de soins paradoxale alors en vogue, consistant à provoquer un traumatisme
prétendument libératoire qui, dans certaines circonstances, pouvait aboutir à un homicide caractérisé, quoique dans son principe involontaire. Faire frôler la mort à des malades souffrant d’asthénies, de phobies ou de délires en tous genres était censé occasionner un état de choc salutaire, une sorte de catharsis opératoire. Mais au troisième décès lié à ces traitements, les dénonciations anonymes s’accumulant, une enquête finit par être lancée et bien nonchalamment instruite. Prononcée l’année de la grande comète, la fermeture administrative de l’établissement pour infraction grave au code de la santé publique ne fut accompagnée d’aucune mesure confiscatoire. Les patients du docteur Riwald se virent dispersés dans les asiles des environs avec l’accord des familles, tandis que les membres du personnel exempts de poursuites allèrent trouver de l’embauche ailleurs.
Le processus d’érosion de la falaise, tributaire de la nature variable des tufs géologiques, s’étant considérablement accéléré, la société gérante dut en revanche assumer la maintenance du domaine désormais incessible pour cause de risque majeur.
Modèle inaugural, l’architecture héliotropique du bâtiment aux vastes espaces intérieurs, aux fenêtres panoramiques, en ferait un site classé malgré l’avis d’expropriation lancé par le district communal. Ces décrets antinomiques résultant du conflit des compétences eurent pour résultat de bloquer avant longtemps toute ingérence publique ou privée.
Ainsi donc, hormis l’entretien et le gardiennage imputables aux parties contractuelles, rien n’affecta plus le domaine des Descenderies comme en suspens d’avenir. On changeait à l’occasion un carreau de fenêtre ou quelque faîtière brisée par les intempéries.
Recruté aux premiers jours de la mise en service de la clinique psychiatrique un quart de siècle plus tôt, le gardien du domaine resté à demeure après sa clôture accomplissait en automate ses rondes de factionnaire dans la vaste cour d’accès disposée en jardins à la française, entre le portail monumental à vantaux ajourés flanqué de portes piétonnes et la façade de briques blanches de l’immeuble, toute nervurée d’arabesques en stuc et rehaussée de mosaïques, avec ses cinq niveaux d’immenses baies donnant sur la mer. Lui-même logeait au rez-de-chaussée du pavillon de garde à l’angle des hautes grilles, au milieu d’une collection de poupées de mode articulées en faïence peinte héritée d’une sœur défunte.
Côté lande, à l’arrière du bâtiment, le parc enclos d’un muret de pierres sèches à sa création et plus tard surélevé d’une belle hauteur de briques avait été planté de résineux: ifs, pins à l’encens, cyprès, mélèzes, essences jadis censées traiter efficacement la phtisie en appoint à la cure d’air marin et de lumière.
Du haut de l’escalier y menant, on eût dit un îlot forestier aux allures de bois sacré, assez vaste et conçu pour s’y perdre, avec, visible en son centre, un dôme biscornu de gloriette qui étincelait au soleil pardessus l’épaisse canopée d’égale voussure, faîtages entrelacés et taillés en terrasse afin d’inhiber la poussée vers la lumière des arbres les plus vigoureux. Un mur d’enceinte bornait l’étendue boisée à quelques
mètres d’écart, laissant ainsi courir une large allée de terre battue où quelques statues en buste engainées sur piédestal alternaient avec d’étroits bancs de fonte à usage purement ornemental.
Le docteur Riwald, clinicien avéré de la culture de l’hystérie, par ailleurs organiste liturgique bénévole à la paroisse Saint-Jude d’Umwelt et grand amateur de jardins dédaliques, s’était décidé à tirer parti de cette insolite plantation hygiénique qui, au fil des années, avait eu la patiente agilité de se ramifier et de s’épaissir au point d’en devenir impénétrable. Il y avait dans cette forteresse arbustive un défi d’espèce sauvage.
L’idée de le relever ne lui vint pas d’emblée; il s’était souvenu de sa passion des jardins secrets, enfant, quand seul le plaisir de s’égarer motivait ses fugues. Puis il avait longuement réfléchi au possible usage clinique de cette façon de cloître d’ombres ou de mangrove polaire, une fois agencé selon ses vœux. Il s’agissait en priorité de dompter cette jungle avec le concours d’ouvriers sylvicoles, ou plutôt d’en ordonner le secret, de concevoir un parc aux cent allées courbes, rectilignes et sinueuses là où régnait une sorte de chaos directionnel. Maître Willumsen, un arboriste forestier de l’arrière-pays, vieil homme passionné d’astronomie, fut engagé sur la foi du pasteur de Saint-Jude qui le disait capable de créer une cathédrale végétale à partir d’un bois maudit.
C’est ainsi que le docteur Riwald fit élaguer, essoucher, aligner, transplanter des années durant le peuplement anarchique du parc jusqu’à atteindre la forme la plus approchante de son utopie paysagère.
L’œuvre accomplie, il lui vint à l’esprit de déplacer et de restaurer en son point nodal l’armature et les verrières d’un édicule à fonction de serre, structure baroque en forme de kiosque inspirée des radiolaires dessinés par Ernst Haeckel et jusque-là oubliée sous un manteau de lierre poussiéreux, dans un dégagement des jardins de façade. Fort d’un certain pragmatisme conjectural particulier à sa profession, l’aliéniste s’était convaincu d’ouvrir à certaines heures l’accès au parc muré à l’arrière de l’ancien sanatorium. Les quelques pensionnaires sélectionnés eurent ainsi tout loisir d’interroger leur propre égarement au gré du réseau de voies entrelacées. Au fil des années, le docteur Riwald perfectionna et mit plus largement en pratique sa méthode de traitement fondé sur l’état de choc psychologique ou «collapsus émotionnel». La récréation du labyrinthe devint même un dispositif privilégié d’analyse comportementale, voire de thérapie. »

Extraits
« Le pouvoir des notables étant ce qu’il est, l’arrestation et la mise en garde à vue du docteur Riwald ne furent pas pour rien dans la subite diligence de l’administration territoriale; un mandataire de justice hâta le démantèlement de la structure hospitalière. On dissémina les malades dans les institutions asilaires du district ; quant aux membres du personnel, ils durent subir divers contrôles et interrogatoires avant d’aller postuler ailleurs selon leurs qualifications. La vieille Sigrid fut transférée dans une maison de retraite. Déserté face à l’immédiate proximité de l’océan, le domaine des Descenderies prit vite un aspect irréel qui raviva d’anciennes rumeurs combinant folie et phtisie, dégénérescence et contagiosité, sur fond d’enquête criminelle. » p. 90

« Le commandant Owen était sans pardon, mais il chérissait Peirdre à sa façon, aussi l’avait-il diligemment instruite, servante inapte et scrupuleuse, à l’intendance de la maison grâce à une dotation gérée par un notaire. D’évidence, le veuf avait fui les pluies infinies, battantes comme un cœur au tombeau. Il avait repris du service dans la marine marchande au lendemain des funérailles et n’était plus jamais reparu. La fin d’un amour est une fin du monde. On oublie tout au milieu des mers, la mort et la trahison. On s’oublie soi-même aux cimes de l’océan, seul endroit avec le ciel où l’infini partout s’abîme en lui-même. » p. 126

À propos de l’auteur
HADDAD_hubert_©nemoperierstefanovitchHubert Haddad © Photo Nemo Perier-Stefanovitch

Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’intellectuel et d’artiste, avec des titres comme Palestine (Prix Renaudot Poche, Prix des cinq continents de la Francophonie), les deux volumes foisonnants du Nouveau Magasin d’écriture, ou le très remarqué Peintre d’éventail (Prix Louis Guilloux, Grand Prix SGDL de littérature pour l’ensemble de l’œuvre). (Source: Éditions Zulma)

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Un été à Miradour

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En deux mots
Une maison de famille dans les Landes accueille pour un été, au début des années 1970, un couple, leur fille et quelques amis autour du personnel de maison. Entre la sieste et les quelques sorties, on travaille beaucoup, on écrit et on égrène les souvenirs.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les petits trésors d’un séjour estival

De petites scènes joliment agencées retracent Un été à Miradour. Florence Delay excelle dans cette peinture d’une France aujourd’hui disparue. L’occasion aussi de rendre un bel hommage à sa mère.

Ah, la belle plume de Florence Delay! Poursuivant dans la veine des textes courts comme Mes cendriers, Il me semble, mesdames ou encore Haute Couture, l’académicienne nous régale avec ce récit un brin désuet mais tellement vivifiant d’un été passé dans le Sud-Ouest par un couple de parisiens, leur fille et quelques hommes hauts en couleur. Il sera aisé de retrouver le caractère autobiographique du récit et en particulier le bel hommage rendu à sa mère Madeleine, mais cela rend le travail de la romancière encore plus délicat: agencer les scènes comme au théâtre, donnant sa place à chacun des personnages et imaginant des anecdotes qui donnent une signature à chacun des personnages, comme cette belle idée des cigarettes se mariant à la couleur des yeux: «Madeleine a les yeux verts et fume des Kool à la menthe. Paul a les yeux bleus et fume des Gitanes bleues. Blonde aux yeux bleus, Marianne fume des blondes légères, Rich & Light. Brun aux yeux bruns, Octave fume des brunes, les mêmes que Paul mais avec filtre. En étudiant tard le soir dans la cuisine Claudio fume des cigarillos, la fenêtre grande ouverte. Albert et Philibert ne fument pas.»
Grâce à la magie de l’écriture de Florence Delay, d’un clacissisme teinté d’humour, on replonge dans cette France des années Pompidou où, quand la voiture refuse de faire les derniers mètres pour gravir la colline, on fait appel au paysan qui prête ses bœufs qui tirent la quinze-chevaux jusqu’à l’entrée de la villa.
Madeleine, qui devient Madelou le temps de cette parenthèse estivale, s’affaire dans la maison et régente un personnel ravi de l’arrivée des parisiens qui vont mettre un peu d’animation. On y ajoutera Claudio, l’étudiant transformé en cuisinier et qui va mettre une touche italienne à ses plats.
Mais qu’on ne s’y méprenne pas, on vient pas là pour ne rien faire, bien au contraire. À l’image de son père qui détestait la campagne et ne sortait guère de son bureau, Paul travaille à son «Avant-mémoire» tandis que sa fille Marianne écrit son second roman. Son «ami» se passionne pour l’œuvre de Raymond Roussel. On évoque André Gide qui a séjourné là, on s’essaie à traduire Hölderlin. Et si l’on s’offre quelques sorties, la plage à Biarritz, une partie de rebot – type de pelote basque – à Hasparren et quelques promenades autour du domaine, c’est bien à Miradour que bat le cœur du livre.
Les choses entendues, les expressions utilisées sont autant de petites madeleines que l’on déguste avec autant d’appétit que de nostalgie. Ces petits trésors qui construisent une famille et dont on ressent le plaisir teinté d’humour que Florence Delay a pris à les coucher sur le papier. Une certaine idée du bonheur…
Le point de départ de ce roman est une réflexion de Borges qui se demandait: «Qu’est-ce qui mourra avec moi quand je mourrai?». Par la magie de cette centaine de pages, on peut confirmer le statut d’immortelle de l’académicienne.

Un été à Miradour
Florence Delay
Éditions Gallimard
Roman
112 p., 12 €
EAN 9782072891120
Paru le 04/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Miradour, une propriété située dans les Landes, non loin de Bayonne et d’Hossegor. Dans le livre, on se rend aussi à Biarritz, Bayonne, Dax et Hasparren avant de rentrer à Paris.
Paris

Quand?
au début des années 1970..

Ce qu’en dit l’éditeur
«On arrivait à Miradour par une mauvaise route à peine goudronnée qui montait en tournant. La pente était si raide que la vieille voiture de Madeleine tombait fréquemment en panne au milieu de la côte. Il n’y avait alors d’autre solution que d’aller chercher une paire de bœufs à la ferme la plus proche.»
Dans ce conte d’un été lointain, tout est vrai et tout est allègrement réinventé. D’êtres chéris, Florence Delay a fait des personnages et cousu ensemble des scènes éparses du passé pour ne pas les perdre.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret) 
France Inter (L’invitée de Patricia Martin)
La Croix (Francine de Martinoir) 

Les premières pages du livre
« On arrivait à Miradour par une mauvaise route à peine goudronnée qui montait en tournant. La pente était si raide que la vieille voiture de Madeleine tombait fréquemment en panne au milieu de la côte. Il n’y avait alors d’autre solution que d’aller chercher une paire de bœufs à la ferme la plus proche. Sous un manteau de drap blanc rayé rouge et bleu, couronnés de leur tiare, les bœufs tiraient fièrement les quinze chevaux de la Citroën jusqu’à l’esplanade devant la maison. Comme Madelou n’était pas souvent seule, c’est plutôt sa fille cadette ou son amie Nénette qui allait d’un bon pas quérir l’aide du fermier et, quand il était aux champs, elles allaient aux champs. Pendant ce temps, Madelou faisait des bouquets de fougères en cherchant des trèfles à quatre feuilles.

La vaste demeure avait été baptisée «Miradour» par celui qui l’avait fait construire dans les années vingt, au milieu des pinèdes et des champs de maïs, tout en haut d’une colline dominant l’Adour et le Bec du Gave. Un ancien joueur de rugby à XV, devenu président de la Fédération française de rugby, puis promoteur immobilier à Hossegor avant d’en être élu maire radical-socialiste en 1935. Il l’avait fait construire, disait-on, pour sa maîtresse tuberculeuse – le bon air qu’on respire là-haut étant censé la guérir. Riche, il avait acquis autour près de deux cents hectares. Il y avait eu là-haut une piscine, un tennis, et, au bord du fleuve, à Port-de-Lanne, une barque pour se promener sur l’eau. L’aimée avait sans doute occupé la plus belle chambre, au premier étage, celle qui donne sur une terrasse où prendre le soleil, regarder voler les rapaces guettant les proies autour des fermes, couler le fleuve qui naît au pic du Midi de Bigorre et va se jeter dans l’océan Atlantique, après Bayonne.

C’est un chirurgien de Bayonne, lui aussi radical-socialiste, qui peu avant la Seconde Guerre mondiale avait acquis la propriété, également pour sa maîtresse. Luxe inutile à ses yeux, il avait laissé les herbes folles envahir le tennis, fait combler la piscine, heureusement remplacée par des platanes dont les branches entrecroisées créaient une ombre aussi fraîche qu’une vague. Il s’était intéressé, en revanche, à une petite source, en bas de la côte, qui alimentait un lac aux contours indécis. Ayant bu de son eau et remarqué ses vertus diurétiques, le nouveau propriétaire – lui-même ne sachant pas conduire – chargeait son chauffeur, le temps des visites à Madame S., sa maîtresse, de remplir à la source le plus grand nombre de bouteilles possible. Rangées dans le coffre de la Salmson, elles étaient déposées ensuite à sa villa des allées Paulmy. Madelou, dont ce chirurgien était le beau-père, ne le vit jamais boire une autre eau.

Tôt après son mariage avec Paul, fils unique, elle avait entrepris de calmer les tensions existant entre le père et le fils, et de protéger sa belle-mère qu’elle adorait. De Paris, elle entretenait tout au long de l’année une relation épistolaire avec « Bayonne », envoyant parfois plusieurs lettres par semaine, narrant les travaux et les jours du fils extraordinaire, habilement entrelacés à la vie ordinaire, aux difficultés matérielles et à l’éducation de leurs filles. Mais le séjour obligé, pendant les vacances d’été, dans une villa où Paul retrouvait intacts les conflits de l’enfance, lui pesait.

Le hasard voulut qu’un après-midi d’été, dans le magasin d’antiquités ouvert à Biarritz par Madeleine Castaing, célèbre antiquaire de Paris, Madelou et Madame S. se rencontrent. Ces femmes raffinées avaient entendu parler l’une de l’autre mais ne se connaissaient pas et découvrirent qu’elles partageaient le même goût pour les meubles anglais, les couleurs russes et la poésie du mobilier. Madame S., peut-être en mal de reconnaissance, invita la jeune femme à lui rendre visite. C’est très officiellement, dans la Salmson de son beau-père, que Madelou monta la côte pour la première fois et découvrit la propriété dont elle tomba aussitôt amoureuse. Décida-t-elle alors d’en déloger l’occupante ? Le fait est que de douce façon diplomatique elle persuada Madame S. qu’il devenait dangereux pour elle, l’âge venant, de vivre en un lieu si isolé – le premier village, Sainte-Marie-de-Gosse, se trouvant à des kilomètres. Qu’elle serait plus heureuse en ville, rapprochée de son amant. Il l’était d’ailleurs de moins en moins, ayant trouvé dans sa propre villa de quoi satisfaire ses désirs en la personne, avenante et replète, d’une servante. Madame S. s’était laissé convaincre. Madelou devint maîtresse de Miradour, maison et alentours.

Sa fille aînée préférait les grandes vacances chez son grand-père à Bayonne, proche des plages de Biarritz où elle retrouvait ses flirts. La cadette, elle, dès avant l’arrivée des parents, montait sur la colline en compagnie de sa grand-mère Berthe. Conduites par Firmin dans une Chevrolet grise qui avait succédé à la Salmson noire, elles s’arrêtaient à la Guyenne et Gascogne de Sainte-Marie-de-Gosse, où Berthe faisait provision de vivres, achetait un cornet à surprises pour la fillette et un paquet de Gauloises bleues dont elle irait les jours suivants, de son pas lent et lourd, distribuer deux par deux les cigarettes à chacun de ceux qui travaillaient dans la propriété. Léon de Somsecq, la ferme la plus proche de la maison, était le premier servi, Matthieu du Moulin près du lac, le dernier, quand elles repartaient. Chacun portait le nom du lieu où il habitait comme un titre de noblesse. Mais tout ça appartient au passé. »

Extraits
« La veille histoire qu’elle ne veut pas raconter s’est passée l’été où Gide était venu avec son gendre Jean Lambert passer une semaine à Miradour. La campagne l’attristait et ses hôtes s’étaient évertués à trouver des distractions. C’est ainsi qu’ils étaient allés rendre visite à la veuve de Francis Jammes, à Hasparren, au peintre José de la Peña, grand amateur de sorcellerie et de taureaux, à Bayonne, et comme une salle de patronage au bord de l’Adour projetait cette semaine-là Les Deux Orphelines de Maurice Tourneur, que Gide aimait les mélos et «larmer» au cinéma, elle l’y avait conduit. Après le film, ayant elle-même rendez-vous avec un artisan dont l’atelier se trouvait à côté, elle avait prévu pour son hôte une promenade sur le fleuve. Quand Gide découvrit le batelier qui allait l’embarquer, un jeune garçon en short à la peau hâlée, aux yeux noirs, aux cheveux en broussaille, il baisa les mains de Madelou en prononçant cette phrase restée fameuse dans la famille: Chère, vous êtes merveilleuse, vous pensez à tout! » p. 77-78

« Dans toutes les familles, il est de petites phrases qui reviennent lorsqu’on les attend le moins, petits sésames ouvrant les portes du passé. Telle était dans cette famille le «vous êtes merveilleuse, vous pensez à tout!», et le joyeux «Sursum corda!» de Berthe pour se donner du courage, et un alexandrin moquant les affres de Chimène, «Il est joli garçon l’assassin de Papa», que Paul se faisait un plaisir de citer quand ses filles louaient le physique d’un galant, jouant au père menacé et déjà sacrifié! La plus banale de ces phrases, la plus aimée sans doute, ouvrait sur les visages un sourire complice, c’était: La vie est pleine de choses étranges. » p. 78

À propos de l’auteur
DELAY_Florence_©Anais_YsebaertFlorence Delay © Photo Anaïs Ysebaert

Romancière, essayiste, traductrice et dramaturge, Florence Delay a écrit des romans, dont Riche et légère et Etxemendi, des essais, La séduction brève et Dit Nerval, des textes brefs, Mes cendriers, Il me semble, mesdames, Haute couture et, avec le poète Jacques Roubaud, une suite de dix pièces intitulée Graal Théâtre. Elle a été élue à l’Académie française en décembre 2000. (Source: Éditions Gallimard)

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Certains cœurs lâchent pour trois fois rien

PARIS_Certains_coeurs_lachent_pour_trois_fois_rien

  RL_hiver_2021

En deux mots:
«tu n’arriveras jamais à rien. Tu n’es qu’une merde.» Cette phrase assénée par son père hantera longtemps Gilles Paris. Pris dans une terrible spirale qui va le voir enchaîner les dépressions – qu’il nous détaille – il révèle aussi combien son addiction pour l’écriture l’aura aidé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Même les gens normaux ont droit au bonheur»

Huit livres et autant de dépressions. Gilles Paris raconte une vie rongée par ce mal insidieux et comment, avec ses amis, ses amours et ses emmerdes, il a pu s’en sortir.

Au sein d’une maison d’édition, les attachés de presse sont des travailleurs de l’ombre. Quand leur travail paie et qu’un auteur est mis en avant, c’est évidemment parce que l’auteur a du talent et quand le livre ne trouve pas de couverture médiatique, c’est forcément que l’attaché de presse a failli. Si le cas de Gilles Paris est un peu à part, ce n’est pas tant qu’il a plusieurs décennies d’expérience dans le métier, mais parce qu’il est également auteur, avec huit livres à son actif dont le désormais célèbre Autobiographie d’une courgette, adapté au cinéma en 2016 par Claude Barras sous le titre Ma vie de Courgette. Dans les prochains mois suivront une adaptation au théâtre ainsi qu’une bande dessinée (dessins de Camille K et scénario d’Ingrid Chabbert). Il peut par conséquent porter un regard sur les deux aspects du métier. Toutefois, ce n’est pas l’aspect central de son récit. Avec honnêteté et sans filtre, il nous raconte les huit dépressions successives dont il a été victime. Un mal insidieux qui a bien failli l’emporter, car il a quelquefois accompagné sa chute d’une tentative de suicide. Et entendre alors le médecin lui expliquer que «Certains cœurs lâchent pour trois fois rien». Le sien a résisté, si bien qu’il peut aujourd’hui témoigner.
Raconter que la première fois qu’il a été laissé pour mort, cela n’avait rien à voir avec une dépression mais aux coups portés par son père. Une violence physique qui a été précédée d’une violence morale puisque régulièrement, il lui répétait qu’il n’arriverait jamais à rien, qu’il n’était qu’une merde. Une phrase devenue comme un mantra, une relation toxique sur laquelle il peut enfin mettre des mots: «Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte.»
Gilles Paris raconte les folles années de sa jeunesse, les addictions à la drogue et au sexe, la parenthèse avec Pascaline, le seule femme qu’il ait jamais aimée, les nuits à danser et les amants qui s’accumulent jusqu’à ces matins glauques où on se sent seul, triste, perdu. La première dépression arrive en 1992, elle sera suivie de sept autres, entrecoupées par des périodes durant lesquelles l’attaché de presse fera du bon travail, notamment pour les éditions Plon, servira d’homme à tout faire de Françoise Sagan, écrira des livres et rencontrera Laurent, l’homme qui va partager sa vie, l’apaiser, le secourir. Tout semble aller bien. «Je suis heureux avec Laurent. J’ai écrit un livre qui a du succès. J’ai un chouette appartement, un travail que j’aime. J’ai enfin trouvé mon équilibre». Mais ce bonheur sera de courte durée. La nouvelle dépression qui s’amorce «restera la plus inexplicable de toutes, et la plus rude. Elle va durer deux ans».
Comme toutes les dépressions qui vont suivre, elle va s’accompagner d’un séjour en hôpital psychiatrique. Les pages sur ces établissements sont aussi éclairantes que glaçantes. Elles dépeignent «la vie sans magie et sans couleurs». Alors Gilles Paris, comme Hippolyte, son personnage dans Inventer les couleurs, crée les couleurs là où elles n’existent pas. Il écrit. «L’écriture n’est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l’aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle.» Le paradoxe veut pourtant qu’après chaque livre une nouvelle dépression suive. Si bien qu’après la parution de Au pays des kangourous il s’imagine que ses livres sont en partie responsables de ses dépressions. «Après chaque lancement, je rechute. C’est systématique. Laurent, toujours pratique, me conseille d’arrêter d’écrire. Autant mourir.»
On remerciera l’auteur de son éclairage sincère et sans fioritures. En le suivant, on comprend combien ce mal est complexe, parce qu’en grande partie inexplicable. Et on se prend à espérer que la bête est enfin terrassée.

Certains cœurs lâchent pour trois fois rien
Gilles Paris
Éditions Flammarion
Récit
220 p., 19 €
EAN 9782081500945
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on s’y déplace beaucoup, en France, à Montpellier, Biarritz, Angoulême, Issy-les-Moulineaux, Montréal, Benerville-sur-Mer, Cannes, Montmorency, Meudon, Marne-la-Vallée, Rungis, Enghien, Vichy, dans le Gers, à Juan-les-Pins, à Houlgate, en Afrique, particulièrement en Sierra Leone, à Blama et Freetown, en Europe, à Majorque, en Grèce, à Athènes et Amorgos, en Grande-Bretagne, à Londres, à Miami, au Mexique, à Playa del Carmen, Almyrida Sands, New York, Amsterdam, à Nassau aux Bahamas, en Allemagne, à Hambourg et Munich ou encore en Italie, en Crète ou aux Maldives. Ibiza, Sienne, Venise.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux.»
Une dépression ne ressemble pas à une autre. Gilles Paris est tombé huit fois et, huit fois, s’est relevé. Dans ce récit où il ne s’épargne pas, l’auteur tente de comprendre l’origine de cette mélancolie qui l’a tenaillé pendant plus de trente ans. Une histoire de famille, un divorce, la violence du père. Il y a l’écriture aussi, qui soigne autant qu’elle appelle le vide après la publication de chacun de ses romans. Peut-être fallait-il cesser de se cacher derrière les personnages de fiction pour, enfin, connaître la délivrance. « Ce ne sont pas les épreuves qui comptent mais ce qu’on en fait », écrit-il. Avec ce témoignage tout en clair-obscur, en posant des mots sur sa souffrance, l’écrivain nous offre un récit à l’issue lumineuse. Parce qu’il n’existe pas d’ombre sans lumière. Il suffit de la trouver.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Grande Parade (Serge Bressan)
Boojum, l’animal littéraire
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Les premières pages du livre
« AVERTISSEMENT
Ce livre n’est pas une autobiographie, mais des éclats de vie pour mieux comprendre les méandres de la dépression. Je n’ai pas vraiment cherché non plus à en trouver les causes. Elles sont multiples et sinueuses. S’en approcher, c’est s’en éloigner en même temps. Deux dépressions ont peu de choses en commun. Tenter de les cerner comme les chiens en meute traquent le gibier à la chasse serait une erreur. La bête a souvent le dernier mot, avant qu’on puisse la terrasser par sa propre volonté et le traitement médical adéquat. Je suppose que ma vie ressemble plus au dernier chapitre dans ses moments les plus exaltants, mais je ne peux nier ces trente années de combat que j’ai voulues sans fard. Soit la moitié de ma vie à réfléchir aussi à tout ce que mon père m’a fait ou pas, emmêlant le fil de ces années sombres. Comme le souvenir intact d’une photographie que je n’ai pas cherché à embellir, ni à modifier pour mieux émouvoir. Plutôt que de diriger la mémoire à mon avantage, je me suis abstenu d’en parler. Entre deux dépressions, j’ai eu la chance de vivre normalement et de supporter la menace d’une épée de Damoclès. Je suis heureux de la vie que j’ai menée, elle ressemble à celle de milliers d’autres personnes. Il vient une heure où chacun doit affronter ses démons pour mieux s’en libérer. J’aime être un parmi tous. Un anonyme dans la foule. Un inconnu célèbre que personne ne reconnaît. Je me suis défendu contre la bête, pas question d’être dominé par elle. Entrez dans ma vie, comme on entre dans une danse.

Lettre au père
Je te tutoie encore. C’est tout ce que j’ai en tête, quand ma vie, entre tes mains, s’est réduite au silence. Je ne commencerai pas cette lettre par « Cher papa », rien de toi ne m’est cher. Ces deux syllabes, pa-pa, se répètent comme un refus. Si au moins j’avais pu, pas à pas, me rapprocher de toi. J’entends juste une négation : pas de papa. Le vide abyssal où je tombe depuis soixante et un hivers.
Je me relève l’été, j’aime la chaleur sur mon corps, la mer qui m’avale, ma peau qui brunit. Je ne connais rien de tes étés à toi, juste une chaise longue sur un carré de pelouse verte où tu lis l’un de mes livres qui ne t’est pas dédicacé, et ne le sera jamais. Plus rien ne nous lie, si ce n’est cette photo envoyée par ta femme sur mon portable, où tu essaies sûrement de me dire que tu t’intéresses à moi, quand rien de toi ne me soucie en retour. Tu as pris du ventre avec les années, je m’évertue à le perdre à chaque dépression, comme le poids trop lourd de notre histoire.
Maman me prend pour toi depuis que tu es parti. Plus de quarante ans déjà. Les conversations se terminent mal entre elle et moi, un dialogue de sourds qui laisse ses empreintes et ne règle aucun compte. Je ne te ressemble pas, pourtant. J’ai choisi d’être écrivain alors que tous les mots de la terre nous séparent. J’aime les hommes. Toi, ta nouvelle famille.
Je suis devenu attaché de presse, par hasard, pour communiquer, puisqu’avec toi il n’en est rien. Je n’ai pas de haine à ton égard, cela ressemblerait trop à de l’amour. J’aime te savoir loin : je n’ai pas peur de te croiser quand je marche au hasard des rues. Je n’ai rien de toi, ni ton adresse postale, ni ton portable, ni d’anciennes photographies, toutes jetées, brûlées ou disparues. Je t’imagine avec tes cheveux gris épars, tes petites veines éclatées comme un trop-plein de colère, agacé comme autrefois quand tu me regardais sans me voir, les mots sautant de ta bouche comme des balles qui ne m’ont pas tué. Tu as essayé pourtant, ta colère l’emportant sur la raison.
Je n’avais pas vingt ans et tu t’es comporté comme un salaud dans mon premier appartement, rue Eugène-Manuel. Tes poings sur moi, tes coups de pied dans mon ventre, dans ma tête. Ce jour-là, une personne dont j’ignore tout m’a porté sur son épaule et déposé dans un hôpital. Je l’aurais aimé, cet inconnu qui passait devant mes fenêtres et m’a sauvé.
On ne m’a pas appris à te rendre la pareille. Ni toi, ni personne. C’est peut-être ce que je suis en train de faire avec cette lettre. J’aurais dû réagir avant, t’en coller une. Je t’ai laissé me faire mal. L’extérieur ce n’est rien, la peau cicatrise. Mais en dedans, rien ne me réparera.
Je danse dans les rues quand personne ne me regarde. J’essaie de rendre ma vie plus insouciante, et tu n’y es pas le bienvenu.
La vie n’est pas une voie romaine.
Dans mes cauchemars tu me frappes encore, jamais satisfait, moi non plus puisque je te laisse me cogner sans réagir, comme une règle interdite. Les médecins ne s’intéressent alors qu’à mes angines, aussi blanches que la poudre que j’inhale la nuit. Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte. Je me déprécie à ce jeu. Je te donne raison. Je me brûle, je me fais mal, j’écrase des cigarettes dans la paume de ma main, sans souffrir, car tout ce que je retiens, c’est cette blessure inguérissable que tu m’as faite. Elle revient comme un boomerang et cogne à ma tempe. Parce que je n’ai pas réagi, parce que je n’ai pas osé lever la main sur toi, je pensais m’être condamné à aimer le mal, à le chercher la nuit comme un fauve, ne sachant plus comment conjuguer le verbe « aimer ».
Quand je tombe la première fois, je t’appelle. Nous ne nous sommes pas vus depuis quatorze ans. Je me souviens de nos pas dans les allées du parc, de la brume en hiver. La lumière se fait rare, le froid, lui, te ressemble, il s’insinue. En sortant de cette clinique, je viens te voir dans ta maison, près de Vichy. Tu me cognes plus fort en niant ce qui s’est passé chez moi. Je crois un moment en perdre la raison. Cela me hante encore. J’aurais tout inventé. Un écrivain-né. Un écrivain mort-né.
Une année plus tard, tu reconnais tes torts. J’aurais dû te frapper. En finir. Mais je suis juste cette écorce qui protège l’arbre. Seuls les mots dansent entre mes doigts. Fra-Gilles, et fort à la fois. J’encaisse, je prends les coups, j’esquive, je tombe, je me relève chaque fois. J’aime, je donne tout, je suis excessif, je ne sais rien faire à moitié. Je me tiens en équilibre sur les frises des falaises. J’ai peur du vide, j’ai peur de moi. J’ai dix ans, plus de soixante ans, bientôt cent ans. Tout ce que tu as laissé derrière toi s’est étiolé. Maman, ma sœur et moi tenons presque debout, c’est un miracle. Toi, tu as ta nouvelle famille avec Évelyne devenue Laura, et Marie-Diane, une deuxième sœur, ma demi- rien du tout. Elle nous traite de dingues, ma sœur Geneviève et moi. Elle n’a pas tort en ce qui me concerne. Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. J’y ai séjourné après avoir avalé trop de pilules, des blanches, des roses, avec un peu de whisky ou de Martini rouge. Que la fête commence ! J’y ai connu toutes sortes de vies, des vies en marge, ou brisées, j’ai appris que lorsque la roue tourne, ce n’est pas toujours pour avancer. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux. J’ai fréquenté des dizaines d’hôpitaux, à Paris, en banlieue et à Montpellier, où tu n’es plus jamais venu me voir. Je ne t’ai appelé que la première fois.
Pour pardonner, il faut commencer par soi-même. Je l’ai fait en me réveillant, des électrodes sur la poitrine, survivant au pire. L’hiver 2016, un médecin m’a dit doucement que j’avais eu de la chance. « Certains cœurs lâchent pour trois fois rien. » La douceur me fait toujours réfléchir. Avec ce que je tenais au creux de ma paume, quelqu’un d’autre y serait resté. Toi ?
J’ai publié huit livres. Chacun est une réponse à ta violence, à ton absence, à ces mots entrés en moi comme un glaive, juste avant que je perde conscience, du sang plein la bouche. Tu ne vaux rien. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Tu es une merde. Parfois, je le pense vraiment. Je me détruis, je m’isole, je suis incapable d’amour, incapable de donner. Tu gagnes, un instant.
J’aspire les endorphines de mes leçons de sport, comme je me penchais autrefois sur les lunettes des toilettes. Cristaux blancs et pluie cinglant mon visage. Rien ne me retient, ni la neige, ni la bourrasque, ni le froid qui me gèle les doigts. Je suis un warrior. Quand je boxe, la cible te ressemble, j’essaye de rattraper le temps perdu.
Je me suis marié pour conjurer le mauvais sort. J’ai épousé Laurent. Vingt ans de vie commune et d’hôpitaux psychiatriques. Parfois, Laurent en a assez, il ne supporte plus ma tête trop pleine, le cendrier débordant, mon regard qui n’en est plus un, mais il reste auprès de moi, et nous t’oublions dans ta maison où je ne me rappelle rien. Ni la couleur de tes canapés où nous avons à peine parlé, ni celle de tes yeux : je ne les ai pas assez regardés.
Un ami cher m’a demandé de t’écrire cette lettre. Toi qui n’en as jamais eu, ni reçu un seul mot de moi. Une boîte de Pandore que j’ouvre sans peur. Je ne crains plus rien de toi. Tu dois être vieux maintenant, auprès de ta femme, de ta fille, à peindre des tableaux surgis de la pénombre de tes rêves, après ce métier d’architecte que tu as tenté, en vain, de m’enseigner. Déjà, tout ce qui venait de toi ne m’intéressait pas. Peut-être que tu ne peins plus. Tu attends juste que ton heure vienne.
Je ne suis pas obligé de t’aimer. Je l’ai compris depuis peu. Pas plus moi que toi, d’ailleurs. Ni ma mère qui finit ses jours dans une maison de retraite. Quand on me demande le livre que je préfère parmi ceux que j’ai écrits, je réponds invariablement : « Demanderait-on à un père lequel de ses enfants il préfère ? » Ma sœur a toujours eu ta préférence. Je ne lui en veux pas. J’ai sept enfants livres, huit avec celui-ci. Ils sont toute ma famille, tout comme ceux que j’aime sans limites, car je n’ai pas appris à aimer autrement. J’ai tant d’amour à donner pour rattraper celui que je n’ai jamais eu avec toi. Ton avis est forcément différent du mien, mais je ne tiens pas à le connaître, ni à devenir un jour ton père. Je n’ai pas choisi cette voie.
J’ai dix ans, plus de soixante, bientôt cent ans, tu peux t’éteindre. Pour moi tu l’as fait depuis longtemps. Récemment, Geneviève m’a appris que tu perdais la tête. Je sais ce que c’est. Je l’ai perdue, à ma manière, à huit reprises.
Je me souviens de cette odeur de cuir nauséabond dans la Mercedes que tu conduisais. Elle est indissociable de toi. J’ai couru un jour derrière cette voiture. Tu avais fui notre bel appartement, je voulais savoir où tu allais. Mais tu t’es éloigné avec cette odeur qui a imprégné ma mémoire et je me suis retrouvé seul dans un quartier inconnu. J’ai marché, sonné, abandonné par toi pour longtemps. Des années plus tard, je me suis réveillé dans un lit qui n’était pas le mien, J’y étais seul, sans un mot. J’ai fait le tour de cet endroit, sans rien reconnaître. Je suis parti laissant un merci écrit sur un ticket de métro. Je n’ai jamais su qui m’avait recueilli au bout de cette nuit-là. J’imagine un père absent veillant sur moi.
Je t’ai longtemps cherché parmi des hommes de ton âge, avant d’y renoncer. Tu n’étais jamais là. J’avais envie d’une vie sans toi, ce que j’ai construit au fil des ans, avec Laurent. Nous sommes devenus toi et moi deux inconnus, séparés par des centaines de kilomètres et nos milliers de pensées éparses. Je ne fais plus le saut de l’ange, j’apprends à dire «je t’aime» et à croire en moi. Je ne me sens plus obligé en rien en ce qui te concerne. Je suis délivré de toi et j’avance entre les mots et la ponctuation. Tu n’es plus qu’un point isolé dans un livre. Un point final.

Mélancolie
La mélancolie entre en moi. Elle préfère l’automne ou l’hiver, les lumières grises et les brumes qui recouvrent les parcs des institutions psychiatriques. Elle obscurcit les âmes et s’y réfugie tout entière. Elle évacue la joie et la bonne humeur. Les plafonds, le ciel, même, ressemblent à un couvercle en verre sous lequel je peine à rester droit. Je n’ai plus rien d’un I majuscule. Tout juste un e rabougri. Je regarde le sol. J’ai cent ans. L’âge de maman, penchée sur son déambulateur.
La mélancolie prend toute la place. Elle étire ses pattes visqueuses dans mon corps qui s’engourdit à sa merci. Elle se débarrasse du passé et de l’avenir. Elle m’oblige à vivre le présent comme seul horizon. Elle n’aime ni la vie, ni les couleurs. Elle m’ôte l’espoir, l’envie et le désir. Hippocrate la définissait autrefois comme un trouble des humeurs. Les médecins ont emprunté ce doux nom de mélancolie pour décrire cette maladie mentale qui développe le sentiment d’incapacité, la tristesse profonde, l’absence du goût de vivre. Elle survient sans prévenir. À peine ai-je senti une grande nervosité, la fatigue et le vain sentiment que plus rien ne semblait possible. Les peurs grimpent comme le lierre sur l’arbre. La panique poursuit la raison et souvent la rattrape. La dépression me possède, elle dédouble ma personnalité, tout en laissant ma conscience intacte. La tristesse m’envahit, plus rien ne me fait sourire. Tout relève alors d’un effort surhumain. Pourquoi me lever le matin, alors que la bête resterait au lit à ne rien faire, sinon dormir ? Pourquoi se laver, aller jusqu’à la salle de bains qui me paraît si loin ? Ou rester sous la douche tandis que l’eau coule, que mon corps s’affaisse sur le carreau et que l’eau tiède le recouvre d’une fine pellicule, pareille au placenta d’une mère ? Pourquoi répondre au téléphone et dire que tout va mal quand personne ne m’écoute vraiment ? Et tous ces gens qui s’inquiètent et m’envoient marcher ou courir, quand tout ce qui m’intéresse est une mort lente, sombrer dans le noir, avaler des somnifères jour et nuit pour que le corps épuisé trouve enfin sa place. Cette bête en moi retient toutes les horloges du monde. Le temps ne sera plus le même, tant que l’animal me domine. Il va falloir égrener les heures comme un sablier filmé au ralenti. Pas seulement parce que la zone cérébrale est atteinte et que certains efforts ressembleront à des poids trop lourds. Tout ce que j’entreprends est retardé par la dépression, et le temps qui joue un rôle essentiel dans l’évolution de la maladie mentale me paraît hors d’atteinte. Le regard que je porte sans cesse à ma montre, au réveil, me renvoie à un film d’anticipation où l’heure serait presque toujours la même.
La nourriture n’a plus le même goût. Elle ne me rassasie plus, elle me dégoûte. Avec les médicaments, il me faut constamment boire de l’eau, ce liquide qui, très vite, provoque en moi la nausée de vivre, comme un sentiment de noyade, de submersion. Chaque gorgée me donne envie de vomir mes tripes. Ma vie résiste, goutte d’eau débordante et dérisoire.
À la nuit tombée, j’éteins une à une les lumières trop fortes qui m’éblouissent. J’observe les fenêtres d’en face. Ces hommes, ces femmes, à l’intérieur, qui se déplacent. J’envie leur vie sans la connaître. Je l’imagine forcément meilleure que la mienne. Je laisse le courrier s’accumuler. Le portable est sur silencieux, je ne supporte plus le moindre bruit. Je ne décroche plus. Je ne poste plus rien sur les réseaux sociaux, cette idée d’un bonheur imposé. Je suis incapable, le soir, de regarder mes mails. Je ne veux voir personne. Je n’ai plus rien de social à part Laurent qui me protège, et ne m’en voudra pas de me taire. La télévision me remplace. Et mon chien Franklin, un beagle, se colle constamment à moi. J’ai parfois l’impression qu’il me comprend mieux que quiconque.
Emmuré en moi-même, bientôt je confonds les jours. La tristesse est dans mon regard, dans mes gestes lents, dans ma bouche qui refuse de s’ouvrir. Les messages s’accumulent sur le répondeur de mon portable. Depuis combien de temps ne suis-je pas passé sous la douche ? Depuis combien de temps n’ai-je pas donné de mes nouvelles ?
Je franchis la porte de la salle de bains. Je me lave, mains hésitantes sur mon corps nu qui me semble lourd. Je me sèche. Je m’habille lentement. Rien ne va avec rien. Je m’en fiche. Je vais voir un médecin. C’est le début d’un long processus. Le tout premier pas, vacillant, vers la guérison. Je n’y pense même pas.
Les rues sont sinistres. La foule m’effraye. Je reste planté au-dessus des marches du métro. Je ne peux pas les descendre. J’ai peur de tomber. Peur de tout. Je m’engouffre dans un taxi. Je transpire. Je donne une adresse et je prie pour que le chauffeur m’oublie à l’arrière. Dans la salle d’attente, je choisis une chaise isolée. Je regarde furtivement les visages. Les âges. La bête est insatiable. Elle prend tout. Rue Garancière, cet hiver 2016, tous ces malades m’ont paru si jeunes.
Dans le bureau d’un psychiatre, je ne résiste plus. Je pleure. Je parle en même temps. J’en ai assez. Je suis en colère. J’ai brûlé des cigarettes au creux de ma main, autrefois, pour mieux me faire comprendre. Quand je tombe, chaque fois, j’entends la voix du père. Ses mots. Tu es une merde. Et là, devant ce psychiatre qui me regarde avec bienveillance, comme un père normal le ferait, j’ai envie de poser ma tête sur son épaule et de sentir sa main caresser mes cheveux. Je l’invente, cette caresse. J’en ai tant besoin.
Je fais disparaître l’ordonnance dans la poche de mon pantalon.
Je vais devoir téléphoner au bon docteur M. et reprendre mes séances de psychanalyse. Parler de moi, de mes petites lâchetés, de mes défauts soigneusement cachés que seul Laurent connaît bien, des hommes de ma vie, de mes amants, de mes excès. De Lui. Je vais guetter les rares phrases du docteur M. quand il me reprend et me demande d’aller plus loin. Je me déprécie. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Je m’abîme.
Quand vient la dépression, à ce moment précis, je ne déteste pas ce lâcher-prise où je n’ai plus à me soucier de rien. Juste un trou dans lequel je tombe sans me soucier de la chute. Que pourrais-je faire d’autre dans une piscine dont j’ai touché le fond, sinon donner le coup de pied qui me ramène à la surface ? Si paresser au sol est tentant quand plus rien ne me sourit, je sais in extremis que rien n’est joué et que la vie en vaut vraiment la peine. Je mets juste un certain temps avant d’en être sûr. C’est plus facile de ne pas faire de choix. Les mots et les images peuvent être trompeurs, tout comme les sentiments. Rien ne résiste au temps. Je me dis juste que tout cela n’était qu’un long moment d’hésitation. Et hors de l’eau, j’apprécie enfin de respirer comme si je m’en étais abstenu pendant toute la durée de la dépression.
Comme si la maladie n’avait été qu’un long temps d’apnée.

Huit dépressions en trente ans de vie
Huit.
J’en ai traversé huit, en trente ans de vie.
Les sept premières ont été suivies d’hospitalisation, de quinze jours à plus d’un an. L’image dominante qui me revient à l’esprit, ce sont les bancs dehors, où je m’assois en silence, les jambes serrées, une cigarette au bout des doigts, le regard ailleurs, la mémoire absente. Parfois, j’y bois un café que je suis allé chercher à la cafétéria, et je me souviens brièvement de plages et de petits déjeuners avec Laurent, au Mexique ou en Italie. Ma vie d’avant. Un rayon de soleil un peu glacial s’attarde sur ma nuque, mon visage, mes mains nues. Je reste des heures à ne rien faire, imaginant la chaleur me rendre, un instant, la vie que la bête m’a volée. Je suis un parmi les fous. Laurent est à la maison, ce chez nous qui ne veut plus rien dire. Les premières permissions de sortie sont catastrophiques. Je reconnais peu l’appartement où je vis. Je suis un visiteur pressé. Je veux rentrer chez moi, à l’hôpital. Là-bas, au moins, je suis un sans domicile fixe avec toit. Je range ma vie d’avant dans un mouchoir, au fond de ma poche. Elle ne tient à rien.
J’ai parfois un ou deux compagnons de banc, aussi peu bavards que moi. Nos jambes se touchent, ça me rassure. Je ne suis plus seul. Nos têtes penchées ne regardent rien de précis. Plongés dans nos pensées abyssales, la tempête est intérieure. Je ne me souviens d’aucun prénom. Je n’ai jamais revu un seul patient au-dehors. Je n’ai pas cherché à les revoir. Les médecins me le déconseillent. Je sais de toute façon que ma vie d’après ne sera pas avec eux. Pourtant, durant chacun de mes séjours, ils sont tout pour moi. Plus importants que Laurent, que mes proches. J’ai une autre vie à l’hôpital. Je suis là pour guérir. Je cherche leur présence pour partager en silence nos solitudes et nos liens qui me paraissent aussi contraints que les racines entremêlées des figuiers. Il nous arrive d’échanger quelques mots, des phrases bancales sur un instant de nos vies. »

Extraits
Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte. Je me déprécie à ce jeu. Je te donne raison. Je me brûle, je me fais mal, j’écrase des cigarettes dans la paume de ma main, sans souffrir, car tout ce que je retiens, c’est cette blessure inguérissable que tu m’as faite. Elle revient comme un boomerang et cogne à ma tempe. p. 15

Après la parution d’Au pays des kangourous va naître en moi le sentiment que mes livres sont en partie responsables de mes dépressions. Après chaque lancement, je rechute. C’est systématique. Laurent, toujours pratique, me conseille d’arrêter d’écrire.
Autant mourir.
Les médecins, sans trop s’avancer, évoqueront la fatigue cérébrale. Est-ce que je me vide en écrivant chaque roman ? Mais me vider de quoi ? De mots produits par mon inconscient ? Est-ce qu’en allant toujours plus profond en moi, je crée une fissure dans laquelle je disparais, comme celle du plafond de ma chambre d’adolescent ?
Face à sa page ou à son écran, l’écrivain est seul. Une solitude choisie, un éloignement volontaire. p. 59

Mais ce bonheur est de courte durée. Tout semble bien aller pourtant. Je suis heureux avec Laurent. J’ai écrit un livre qui a du succès. J’ai un chouette appartement, un travail que j’aime. J’ai enfin trouvé mon équilibre et tout va me filer entre les doigts. Cette troisième dépression qui s’amorce restera la plus inexplicable de toutes, et la plus rude. Elle va durer deux ans. Un an complet d’hôpitaux ou de cliniques psychiatriques dont Cochin, Enghien, Sainte-Anne, la Pitié-Salpétrière, La Lironde à Montpellier. Un an pour remonter la pente, Les médecins évoqueront l’incidence du succès. La fatigue, mais les dépressions sont en grande partie inexplicables, c’est ce qui les rend si complexes. L’explication rassure toujours. p. 129

« L’écriture n’est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l’aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle. Dans L’Été des lucioles, je fais dire à Victor: «La vie sans magie, c’est juste la vie.» Dans Inventer les couleurs, Hippolyte dit: «Il faut inventer les couleurs là où elles n’existent pas.» Que serait en effet la vie sans magie et sans couleurs? Un établissement psychiatrique. » p. 170

À propos de l’auteur
PARIS_Gilles_©Lylia_BerthonneauGilles Paris © Photo Lylia Berthonneau

Gilles Paris est l’auteur de huit romans qui ont tous connu un succès critique. Son best-seller Autobiographie d’une courgette a fait l’objet d’un film césarisé et multirécompensé en 2016. (Source: Éditions Flammarion)

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Sale bourge

RODIER_sale_bourge  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Pierre est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. Il va nous raconter comment il en est arrivé là, remontant le fil de son existence depuis son enfance au sein d’une famille nombreuse et bourgeoise jusqu’à ses 33 ans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Maud, maux, maudit

Dans un premier roman choc Nicolas Rodier raconte la spirale infernale qui l’a conduit à être condamné pour violences conjugales. Aussi glaçant qu’éclairant, ce récit est aussi une plongée dans les névroses d’une famille bourgeoise.

Avouons-le, les raisons sont nombreuses pour passer à côté d’un roman formidable. Une couverture et un titre qui n’accrochent pas, une pile d’autres livres qui semblent à priori plus intéressants, un thème qui risque d’inviter à la déprime. Il suffit pourtant de lire les premières pages de Sale bourge pour se laisser prendre par ce premier roman et ne plus le lâcher: «À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu. Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins. J’ai trente-trois ans.»
Le ton, le rythme et la construction du livre, associés à une écriture simple et sans fioritures, des mots justes et des chapitres courts – qui se limitent souvent à une anecdote marquante, à un souvenir fort – nous permettent de découvrir cet enfant
d’une famille de la grande bourgeoisie et de comprendre très vite combien le fait d’être bien-né ne va en rien lui offrir une vie de rêve. Car chez les Desmercier chacun se bat avec ses névroses, sans vraiment parvenir à les maîtriser.
Si bien que la violence, verbale mais aussi physique, va très vite accompagner le quotidien de Pierre, l’aîné des six enfants. Un peu comme dans un film de Chabrol, qui a si bien su explorer les failles de la bourgeoisie, on voit la caméra s’arrêter dans un décor superbe, nous sommes sur la Côte d’Émeraude durant les vacances d’été, et se rapprocher d’un petit garçon resté seul à table devant des carottes râpées qu’il ne veut pas manger, trouvant la vinaigrette trop acide. Alors que les cousins et le reste de la famille sont à la plage, il n’aura pas le droit de se lever avant d’avoir fini. Il résistera plusieurs heures avant de renoncer pour ne pas que ses cousins le retrouvent comme ils l’avaient quitté. Il faut savoir se tenir.
Dès lors tout le roman va jouer sur ce contraste saisissant entre les apparences et la violence, entre les tensions qui vont s’exacerber et le parcours si joliment balisé, depuis le lycée privé jusqu’aux grandes écoles, de Versailles à Saint-Cloud, de Ville d’Avray aux meilleurs arrondissements parisiens. Un poids dont il est difficile de s’affranchir. Pierre va essayer de se rebeller, essaiera la drogue et l’alcool, avant de retrouver le droit chemin.
Mais son mal-être persiste. Il cherche sa voie et décide d’arrêter ses études de droit pour s’inscrire en philosophie à la Sorbonne. Une expérience qui là encore fera long feu.
Reste la rencontre avec Maud. C’est avec elle que l’horizon s’élargit et que le roman bascule. L’amour sera-t-il plus fort que l’emprise familiale? En s’engageant dans une nouvelle histoire, peut-on effacer les traces de l’ancienne? Bien sûr, on a envie d’y croire, même si on sait depuis la première page que ce Sale bourge va mal finir.
Nicolas Rodier, retenez bien ce nom. Il pourrait bien refaire parler de lui !

Sale bourge
Nicolas Rodier
Éditions Flammarion
Premier roman
224 p., 17 €
EAN 9782081511514
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, à Versailles, Ville-d’Avray, Rueil-Malmaison, Saint-Cloud, Fontainebleau, Saint-Germain-en-Laye. On y évoque aussi des vacances et voyages à Saint-Cast-le-Guildo, à Marnay près de Cluny en passant par Serrières et Dompierre-les-Ormes, à Beauchère en Sologne, en Normandie ou encore à Anglet ainsi qu’à Rome.

Quand?
L’action se déroule de 1883 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pierre passe la journée en garde à vue après que sa toute jeune femme a porté plainte contre lui pour violences conjugales. Pierre a frappé, lui aussi, comme il a été frappé, enfant. Pierre n’a donc pas échappé à sa « bonne éducation » : élevé à Versailles, il est le fils aîné d’une famille nombreuse où la certitude d’être au-dessus des autres et toujours dans son bon droit autorise toutes les violences, physiques comme symboliques. Pierre avait pourtant essayé, lui qu’on jugeait trop sensible, trop velléitaire, si peu « famille », de résister aux mots d’ordre et aux coups.
Comment en est-il arrivé là ? C’est en replongeant dans son enfance et son adolescence qu’il va tenter de comprendre ce qui s’est joué, intimement et socialement, dans cette famille de « privilégiés ».
Dans ce premier roman à vif, Nicolas Rodier met en scène la famille comme un jeu de construction dont il faut détourner les règles pour sortir gagnant.

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Nicolas Rodier présente son premier roman, Sale bourge © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu.
Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins.
J’ai trente-trois ans.

ENFANCE (1983-1994)
Je suis assis dehors, dans le jardin, devant mon assiette. Ma mère est à côté de moi, bronzée, en maillot de bain. Nous sommes en vacances à Saint-Cast-le-Guildo, j’ai sept ans, nous avons quitté Versailles il y a quinze jours, il fait très chaud – des guêpes rôdent autour de nous.
Je ne veux pas manger mes carottes râpées – la vinaigrette est trop acide pour moi.
Les autres – mes cousins, les enfants de Françoise, la grande sœur de ma mère – sont déjà partis à la plage pour se baigner, faire du bateau, je reste là. Je dois terminer mon assiette mais je n’y parviens pas. Chaque fois que j’approche la fourchette de ma bouche, je sens un regard, une pression, et j’ai envie de tout recracher, de vomir. J’ai les larmes aux yeux mais ma mère ne veut pas céder. Chaque fois que je refuse d’avaler une bouchée ou que je recrache mes carottes râpées, elle me gifle. Une fois sur deux, elle me hurle dessus. Une gifle avec les cris, une gifle sans les cris. Au bout d’une demi-heure, elle me tire par les cheveux et m’écrase la tête dans mon assiette – j’ai déjà vu mon oncle faire ça avec l’un de mes cousins ; lorsque Geoffroy s’était relevé, il avait du sang sur le front, le coup avait brisé l’assiette.
Je sens la vinaigrette et les carottes râpées dans mes cheveux, sur mes paupières. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. C’est la même chose que la semaine dernière lorsqu’elle m’a forcé à prendre mon comprimé de Clamoxyl avec quelques gorgées d’eau seulement. Je ne suis pas arrivé à le mettre dans ma bouche, comme un grand, je n’ai pas réussi à l’avaler, il est resté plusieurs fois coincé dans ma gorge et j’ai eu peur de mourir étranglé alors que ma mère me criait : « Tu vas l’avaler ! »
Mais ce jour-là, à Saint-Cast, je décide de résister. Je ne céderai pas. Et je tiens. Je résiste. Elle a beau me gifler, je serre les poings. Une heure passe, deux heures, trois heures, quatre heures. Je vais gagner. Mais vers dix-huit heures, en entendant les premières voitures revenir de la plage, je craque: l’idée que les autres puissent me voir encore à table m’est insoutenable. Je me soumets. Je finis mon assiette. Je mange mes carottes râpées et même si mon dégoût est immense, je ressens un soulagement car les autres ne verront pas la méchanceté ni la folie de ma mère.
Juste à côté de moi, je l’entends dire : « Eh bien, tu vois, quand tu veux. »
Quelques secondes après, elle ajoute : « Ça ne servait à rien de faire autant d’histoires. Il y a d’autres moyens d’attirer l’attention sur toi, tu sais, Pierre. »
Le soir, elle vient me dire bonsoir dans mon lit. Elle me prend contre elle et me dit qu’elle m’aime. Je l’écoute, je la serre dans mes bras et lui réponds: «Moi aussi, je t’aime, maman.»
À Saint-Cast, toutes les familles ont une Peugeot 505 sept places. La même que celle des « Arabes » que nous croisons sur les aires d’autoroute. L’été, il y a autant d’enfants dans leurs voitures que dans les nôtres. Nous sommes des familles nombreuses.
À la plage de Pen Guen, les gens parlent de bateaux, de rugby, de propriétés, de messes et de camps scouts. Toute la journée, tout le temps. Personne ne parle de jeux vidéo ni de dessins animés. Tous les hommes portent un maillot de bain bleu foncé ou rouge. La plupart des femmes, un maillot de bain une pièce. Beaucoup d’entre elles ont des veines étranges sur les jambes ; ma sœur dit que ce sont des varices. Ma mère, elle, a les jambes fines et porte un maillot deux pièces. Elle a les cheveux courts et bouclés ; ils deviennent presque blonds pendant l’été.
L’après-midi, le soleil tape. Nous allons pêcher des crabes avec des épuisettes dans les rochers. Nous devons faire attention aux vipères. Le fils d’une amie d’enfance de Françoise est mort l’été dernier, mordu par une vipère dans les rochers près de Saint-Malo. Il avait neuf ans. Nous avons du mal à croire à cette histoire. Nous rêvons tous d’avoir des sandales en plastique qui vont dans l’eau pour aller dans les rochers, mais c’est interdit, ce n’est pas distingué.
Je soulève une pierre, les crevettes fusent. Les algues me dégoûtent. Mon cousin les prend à pleines mains et me les envoie dans le dos. Une bagarre commence. Je ne sais pas me battre. Puis Bénédicte, ma sœur cadette, vient nous chercher avec la fille aînée de Françoise ; ce sont toujours les filles qui nous disent l’heure à laquelle nous devons rentrer.
À la maison, nous mettons nos crabes dans la bassine bleue, celle qui sert à rincer nos maillots.
Mais Françoise arrive et nous ordonne de jeter tout ça à la poubelle. Ce n’est pas l’heure de jouer de toute façon – nous devons mettre le couvert. « Dépêchez-vous ! » crie-t-elle.
Le dernier soir des vacances, nous allons acheter des glaces. Ma tante refuse que nous prenions un parfum qu’elle n’aime pas ou qu’elle juge trop plouc. Je trouve ça injuste. Elle me regarde droit dans les yeux : « Tu préfères peut-être passer tes vacances au centre aéré avec les Noirs et les Arabes de la cité Périchaux ? »
Ma mère m’attrape la main, elle me tire par le bras – elle me fait presque mal.
« Tu veux quel parfum ? »
Je ne sais pas si c’est un piège. Elle est très énervée. « Tu peux prendre ce que tu veux. » J’hésite entre Malabar et Schtroumpf. Je prends les deux et demande un cornet maison. Ma mère accepte. Lorsque je me tourne vers mes cousins, ma tante est furieuse ; elle remet son serre-tête.
Une heure plus tard, nous retrouvons des amis de ma tante et de mon oncle dans une autre maison. Une dizaine de personnes sont dans le jardin, assises autour de la table. Paul-François, debout, fait un sketch de Michel Leeb. « Dis donc, dis donc, ce ne sont pas mes luu-nettes, ce sont mes naaa-riiines ! » Il fait des grands gestes et mime le singe. Tout le monde éclate de rire et s’enthousiasme : Paul-François imite très bien l’accent noir.
Paul-Étienne, le fils de Paul-François (son grand-père s’appelle Paul-André – c’est ainsi, de génération en génération), qui a deux ans de plus que moi, raconte lui aussi beaucoup de blagues. « Quelle est la deuxième langue parlée à Marseille ? » Nous hésitons : « L’arabe ? » « Non ! s’écrie-t-il. Le français ! » Et il continue : « Un Américain, un Arabe et un Français sont dans un avion… Au milieu du vol, il y a une explosion. L’un des réacteurs ne fonctionne plus. Le pilote dit aux passagers de réduire le poids au maximum. L’Américain, aussitôt, jette des dollars et dit: « J’en ai plein dans mon pays. » L’Arabe jette des barils de pétrole; il en a plein dans son pays. Le Français, lui, tout d’un coup, jette l’Arabe par-dessus bord. L’Américain le regarde, très étonné. “Bah quoi, j’en ai plein dans mon pays !” lui répond le Français. » Paul-Étienne ne tient plus en place. Son visage rougit. Je l’observe. Il transpire tellement il rit.
Nous passons la fin de nos vacances en Bourgogne à Marnay, près de Cluny, dans la propriété appartenant à la famille de ma mère. Nous sommes invités à passer un après-midi dans le château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Sur le trajet se trouve Serrières, un village que ma mère déteste. Petite, elle y a vécu chez Georges, son oncle, les pires Noëls de sa vie. Elle nous parle de Claude, son cousin, le fils de Georges, qui s’est suicidé à dix-huit ans avec un fusil de chasse alors qu’il était en première année de médecine. Elle était très attachée à lui. Elle évoque ensuite son père, la seule figure gentille de son enfance. Il s’est marié avec bonne-maman, notre grand-mère, en mai 1939, quelques mois avant la guerre. Elle nous parle de la captivité de bon-papa, de l’attente de bonne-maman à Fontainebleau pendant près de cinq ans, puis de leur vie, à Lyon, rue Vauban. Elle se remémore son enfance, la couleur des murs, des tapis, ses premières années d’école à Sainte-Marie. Puis, soudain, elle parle de sa naissance. Elle n’aurait jamais dû survivre, nous explique-t-elle. Il n’y a qu’une infirmière qui a cru en elle, Annie, et qui l’a soignée pendant six mois à l’hôpital. Les médecins ont dit à notre grand-mère de ne pas venir trop souvent pour ne pas trop s’attacher. Notre grand-père était alors au Maroc pour un projet de chantier – il travaillait dans une entreprise de matériaux de construction, chez Lafarge. C’était quelqu’un d’extraordinaire, insiste-t-elle, il a toujours été de son côté, il lui manque beaucoup. Ils ont déménagé à Paris lorsqu’elle avait dix ans. Bonne-maman a écrasé bon-papa toute sa vie – elle a même refusé qu’il fasse de la photo pendant son temps libre, elle lui a interdit d’aménager une chambre noire dans le cagibi de l’appartement de la rue de Passy.
Elle avait quinze ans quand bon-papa est mort, nous rappelle-t-elle, comme chaque fois qu’elle nous parle de lui. Il avait quarante-sept ans. Une crise cardiaque. Je songe à la photo de lui tenant ma mère enfant sur ses genoux, posée sur la commode du salon dans notre appartement à Versailles. Ma mère a les larmes aux yeux. Je me dis que notre grand-père aurait pu nous protéger. J’ai de la peine pour elle. Nous arrivons au château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Lorsque nous passons la grille, elle pleure.
Au retour, dans la voiture, elle nous dit que plus tard, même si elle adore cette maison, c’est Françoise qui reprendra Marnay, que c’est comme ça.
À Marnay, lorsque mes cousins se disputent ou désobéissent, ma tante les frappe avec une cravache de dressage – elle fait entre un mètre vingt et un mètre cinquante. Ma mère, elle, pour nous frapper, utilise une cravache normale, une de celles que nous prenons lorsque nous montons à cheval au club hippique de La Chaume.
Tous les étés, à Marnay, nous invitons au moins trois fois le prêtre de la paroisse à déjeuner. C’est un privilège, peu de familles ont cette chance.
Dans le parc, mes cousins adorent faire des cabanes et des constructions. Ils ont en permanence un Opinel dans leur poche. Ils reviennent chaque fois les cheveux sales et les mains pleines de terre.
En moyenne, nous prenons un bain par semaine à Marnay. Nous avons les ongles noirs.
En comptant tous les enfants, et les amis de mon oncle et ma tante, nous sommes toujours entre vingt et vingt-cinq personnes dans la maison. Des activités mondaines sont organisées – tout le monde adore ça : tournois de tennis, soirées à l’Union de Bourgogne, randonnées, chasses au trésor, rallyes automobile à thème, etc.
Nous sommes tellement nombreux qu’il y a rarement assez de pain pour tout le monde au petit déjeuner. Tout ce qui est bon, cher ou en quantité limitée est réservé exclusivement aux adultes.
Mon père, lui, vient rarement à Marnay. Il préfère prendre ses jours de congé lorsque nous sommes à Beauchère, en Sologne, dans la propriété appartenant à la famille de sa mère. D’après lui, pour ma tante Françoise, Marnay est une obsession. Pour moi, tout est triste et ancien dans cette maison. Je n’aime pas les vacances dans ce lieu.
Le dimanche, à Versailles, après la messe, ma grand-mère maternelle, bonne-maman, vient déjeuner chez nous. Mon père l’attend sur le seuil et l’accueille toujours avec la même blague : « Bonjour, ma mère, vous me reconnaissez ? Hubert Desmercier, capitaine des sapeurs-pompiers de Versailles. »
Ma grand-mère rit. Mon père fait une courbette et lui baise la main. Elle retire son manteau.
Ma grand-mère est fière d’avoir autant de petits-enfants – dix –, avec seulement deux filles.
Quand elle entre dans le salon, elle fait souvent la même réflexion : « Franchement, votre parquet, je ne m’y fais pas. On a beau dire, le moderne, ça n’a pas le même cachet que l’ancien. Quand vous comparez avec celui de mon appartement, rue de Passy… »
Ma grand-mère porte toujours des chaussures à talons, des vêtements élégants et des boucles d’oreilles.
Après le repas, elle regarde mon père s’endormir sur le canapé. Elle l’admire. « Il travaille beaucoup votre père, vous savez, beaucoup », nous dit-elle. Puis elle nous répète inlassablement, comme tous les dimanches : « Les polytechniciens embauchent des polytechniciens ; les centraliens, des centraliens. Demandez à votre père (mais il dort, bonne-maman, il dort…), pour les écoles de commerce, c’est pareil: les HEC embauchent des HEC, et les ESSEC, des ESSEC. Que voulez-vous? Alors oui, pendant deux ans, la prépa, c’est dur, mais après, on est tranquille toute sa vie! »
Bonne-maman n’est jamais allée à l’école. Sa sœur aînée est morte de la tuberculose à deux ans. « À cause de ça, nous explique-t-elle, je n’ai jamais eu le droit d’aller à l’école ni de m’amuser, je n’ai jamais eu le droit de faire quoi que ce soit. Pas de patin à glace en hiver! Pas de baignade en été! Je n’avais le droit qu’à une seule chose: faire du piano! Mon père ne disait rien. La seule fois où j’ai eu le malheur de jouer à tape-tape la balle, dans le dos de maman, la balle a glissé sur sa chaussure et je me suis reçu une de ces paires de claques ! La balle a effleuré sa chaussure, et vlan ! Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai eu la joue rouge pendant tout l’après-midi. Maman était furieuse. »
Elle remet ensuite ses boucles d’oreilles et se lève. Mon père l’attend dans l’entrée, les cheveux ébouriffés – il vient de finir sa sieste, il bâille, ses lunettes sont de travers.
Ma grand-mère continue – elle parle maintenant de bon-papa, notre grand-père : « Henri aurait dû faire une troisième année. S’il l’avait faite, il aurait eu Polytechnique. Ne pas avoir fait une troisième année, c’est l’erreur de sa vie, l’erreur de sa vie. Son frère, Georges, disait la même chose. Tout le monde disait la même chose. Il aurait dû faire une troisième année, Hubert. Il était fait pour Polytechnique. »
Mon père acquiesce. Ma mère s’agace: «Combien de fois, maman, je vous ai dit que je ne voulais plus vous entendre parler de Georges ! Vous ne pouvez pas vous en empêcher?»
Ma grand-mère répond, cinglante: «Je crois qu’à mon âge, je n’ai plus d’ordre à recevoir.»
Quelques minutes après qu’elle est partie, mon père reproche à ma mère d’être excessive. Ma mère l’invective aussitôt, avec virulence : « Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! » Mon père lève les yeux au ciel. Elle le foudroie du regard. Mon père fulmine, il serre les dents. Elle prend son manteau et claque la porte de l’appartement.
Bénédicte, ma sœur cadette, qui a essayé de retenir ma mère, s’énerve contre mon père. « On ne doit pas parler de Georges devant maman ! Elle l’a déjà dit plein de fois ! » Mon père se met à tourner en rond, il respire bruyamment, son visage se contracte, il a des tics nerveux, ferme ses poings, puis, d’un coup, retenant son souffle, se rue vers le placard au fond du couloir où il range ses chaussures et commence à les trier frénétiquement. « Mais pourquoi j’ai épousé cette connasse… Elle est incapable de se contrôler ! » Il la traite ensuite de dégénérée et d’hystérique.
Bénédicte attrape Augustin, notre petit frère âgé de trois ans, et l’emmène dans sa chambre. Élise, qui vient de naître, dort dans son berceau. Olivier, mon frère cadet, s’assoit dans le couloir et se met à pleurer. Mon père ne le voit pas. Je vais le consoler.

Lorsque ma mère revient, avec les yeux rouges et des gâteaux achetés à la boulangerie Durand – la seule ouverte le dimanche –, Bénédicte, Olivier et Augustin lui sautent au cou. Je reste dans ma chambre.
Le matin, la plupart du temps, c’est notre père qui nous emmène à l’école. Il salue toujours les mêmes personnes, habillées et coiffées comme lui, en costume-cravate. Il porte souvent un imperméable beige et des mocassins en cuir. »

Extrait
« Elle continue à me regarder droit dans les yeux et entame la liste de toutes les choses qu’elle regrette d’avoir faites et me demande pardon pour les coups, les claques, la violence chronique, l’instabilité émotionnelle, l’insécurité, le poids qu’elle a fait peser sur moi, sur nous, le regret infini qu’elle a de ne pas avoir pris les choses en main plus tôt, et la souffrance que c’est encore, pour elle, tous les jours, d’avoir été la mère qu’elle a été.
Je ressens une émotion impossible à accueillir. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas de sa faute, que ce n’est pas grave, mais en même temps ma vie est tellement douloureuse parfois.
«Tu sais, j’ai accumulé beaucoup d’’injustices en moi, poursuit-elle. Beaucoup de colère. Et je n’avais pas assez de repères. Avec bonne-maman, Georges, le suicide de Claude. La mort de papa. On ne pouvait pas parler de ces choses-là à l’époque, il n’y avait pas vraiment d’aide. »
Je suis dans un état de confusion totale.
«Alors, quand on souffre, soit on est dans le rejet, soit on s’attache à ce qui nous est le plus accessible, à ce qu’on nous a inculqué. Et parfois, on reste entre les deux.»
Je me sens entièrement démuni. Ma mère, dans un instinct de protection peut-être, cherche à prendre ma main.
J’ai les larmes aux yeux. Je la repousse. C’est trop difficile pour moi.
«Pierre…»
Elle se rapproche de moi, pose sa main sur la mienne. » p. 203-204

À propos de l’auteur
Nicolas RodierNicolas Rodier © Astrid di Crollalanza

Nicolas Rodier est né en 1982 à Paris où il vit. Sale bourge est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Tête de paille

GLATT_tete_de_paille  RL2020

En deux mots:
Quand son père lui annonce la mort de son frère Daniel, Gérard Glatt est secoué. De tous les sentiments qui le traversent c’est d’abord la colère qu’il exprime, puis la tristesse et la culpabilité. Il décide alors de prendre la plume pour retracer ses 39 années d’une vie difficile et pour lui rendre hommage.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Sais-tu si tu avais vécu… »

Dans ce récit bouleversant Gérard Glatt raconte son frère Daniel, mort à 39 ans dans une maison spécialisée pour handicapés mentaux adultes. Un frère qu’il n’avait pas revu depuis près de seize ans.

Dans son roman L’Enfant des Soldanelles, paru l’an passé, Gérard Glatt raconte comment Guillaume, atteint d’une maladie contagieuse, par pour un préventorium dans les Alpes et quitte ainsi ses deux frères, Étienne et Benoît. Derrière ces personnages de roman se cachent en fait Gérard et ses frères Daniel et Jean-Loup, dont il dressait brièvement le portrait. Comme il l’explique dans l’avant-propos de Tête de paille (à retrouver ci-dessous), la parution de ce roman l’a poussé à ressortir de ses tiroirs un manuscrit commencé il y a trente ans et qui, par ces concours de circonstances qui font l’ironie de l’histoire, n’avait pas trouvé d’éditeur jusqu’à l’an passé.
Grâce à Clarisse Enaudeau, directrice littéraire de la collection Terres de France aux Presses de la cité et Christophe Matho, directeur littéraire chez Ramsay jusqu’en août dernier, c’est désormais chose faite.
La douloureuse confession de «l’écrivain de la famille» commence en 1984, au moment où son père lui apprend le décès de son frère à l’hôpital d’Évry. La «mauvaise grippe» qui l’a emporté va en fait s’avérer être un cancer. Encore un mensonge dans une existence qui en compte tant, soit par omission, soit pour cacher une trop dure réalité. Que les premières années ne laissaient pas entrevoir. Certes Daniel était né «différent» et avait des problèmes de développement. Mais, comme en témoignent notamment les photos de vacances, les trois frères étaient complices. Et si les tentatives d’apprentissage se solderont par autant d’échecs, il aura passé une enfance avec sa famille, secondées par trois bonnes. «Geneviève, la Normande, qui était petite et sourde comme un pot. Monique, qui n’est restée que quelque temps: son repaire c’était Clichy, elle courait la prétantaine, et selon mon souvenir se lavait peu. Quant à Marienne, elle était du Berry. Elle non plus n’était pas grande, mais plus ronde que Geneviève. Je l’ai adorée. Elle adorait Daniel. Lorsqu’elle nous a quittés, c’était le jour de son mariage. Elle avait des larmes aux yeux. Nous aussi.» Un déchirement suivi par quelques autres. Quand Gérard part dans son préventorium, quand les parents, à la recherche d’un havre de paix, déménagent d’un endroit à l’autre ou encore quand les membres de la famille se détournent de cet adolescent de plus en plus incontrôlable.
Les conflits prennent de l’ampleur, mais aucune structure n’est là pour soulager la famille. Alors chacun essaie d’oublier, de vivre sa vie. On essaie d’oublier Daniel.
Si le témoignage de Gérard Glatt est si fort, c’est parce qu’il ne fait pas l’impasse sur les difficultés, les colères, les éreintements de l’entourage du jeune handicapé. Avec cette phrase qui tombe comme un couperet: «Tout est fait pour qu’il soit malheureux. Moquerie permanente, autant des gamins que des parents.»
Rien ne semble pouvoir enrayer la méchanceté et l’inexorable chute. Sauf Cécile, appelée en renfort et qui s’entendra fort bien avec Daniel, faisant preuve de naturel et de loyauté. «Peut-être est-ce précisément ce qui a plu tout de suite à Daniel, que les pensées de Cécile, toute de simplicité, de fraîcheur aussi, fussent lisibles au premier coup d’œil.» Un dernier rayon de soleil avant des crises de plus en plus nombreuses. La violence et la peur qui s’installe.
En 1968, quand Gérard – qui effectue son service militaire – rentre chez lui à l’occasion d’une permission, il ne retrouve pas son frère et apprend que sur l’intervention de son oncle, il a été interné. Daniel passera treize ans au Centre Barthélémy-Durand à Étampes avant d’être transféré dans différents hôpitaux jusqu’à son décès. Seize années sans le voir, six années supplémentaires avant de prendre la plume. Et, on l’a dit, près de trente ans avant que paraisse ce témoignage poignant, entre colère et culpabilité, entre incompréhension et interrogations. «Sais-tu si tu avais vécu / Ce que nous aurions fait ensemble… »

Tête de paille
Gérard Glatt
Éditions Ramsay
Récit
196 p., 19 €
EAN 9782812201813
Paru le 13/10/2020

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, à Évry, à Puteaux, à Montgeron, à Étampes, Saint-Mandé, à Chamonix, à Saint-Guillaume, à La Norville, à Toucy et Chauchoine, un hameau rattaché à Egleny en Bourgogne, non loin d’Auxerre, ou encore à Saint-Guillaume, dans le Vercors, à Cessy ou Versonnex, dans le Jura, à Ottrott, à Buis-les-Baronnies ou aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à l’île d’Oléron, à Vaison-la-Romaine, à Courthézon, à Jullouville, en Normandie ou à Klingenthal et Heiligenstein, en Alsace.

Quand?
L’action se déroule de 1945 à 1984.

Ce qu’en dit l’éditeur
En mars 1984, un après-midi, le père du narrateur lui annonce la mort de son frère, Daniel, qu’il n’avait pas revu depuis le mois de mai 1968. À cette époque, seize ans plus tôt, il effectuait son service militaire. C’est à l’occasion d’une permission qu’il avait appris qu’à la suite d’une colère incontrôlable, en présence des gendarmes et des pompiers appelés à la rescousse, rien moins que la force de trois ambulanciers avait été nécessaire pour maîtriser le jeune homme et le conduire dans un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Daniel va y être interné pendant presque treize années, un tunnel sans fin, avant d’être admis, à Évry Petit-Bourg, dans une maison spécialisée pour handicapés mentaux adultes. Trois années plus tard, un cancer des poumons devait l’emporter. Il aurait eu 39 ans…
Le narrateur, qui n’est autre que l’auteur de ce roman autobiographique raconte à sa manière, et sans pathétisme, l’histoire d’une vie brève, peuplée d’orages et de superbes éclaircies.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Avant-propos
De par la construction de ce livre, sans doute me suis-je écarté de la biographie, voire du récit. C’est pourtant l’histoire d’une vie qui y est racontée, celle de Daniel, mon plus jeune frère – nous étions trois, j’étais le cadet –, de sa vie telle que je l’ai partagée et qu’ensemble nous l’avons affrontée, comme à la guerre lorsqu’on dit être au front… Mais ce livre, qui paraît cette année, a lui aussi son histoire.
La voici rapidement contée. Daniel est mort en 1984. Quelques semaines plus tard, je savais déjà que j’écrirais Tête de Paille. Le titre était en moi, et aucun autre ne conviendrait mieux. Les années ont passé. En 1990, je m’y suis mis enfin. À cette époque, deux écrivains veillaient sur mon destin: Roger Vrigny, qui avait édité mon premier roman, alors directeur littéraire chez Calmann-Lévy, que j’avais eu comme professeur lorsque j’étais à Rocroy-Saint-Léon, une institution que dirigeaient les pères de l’Oratoire; et Pierre Silvain, notamment édité au Mercure de France et chez Verdier, une plume admirable au service d’un esprit d’une extrême finesse. Tous deux avaient apprécié Tête de Paille. Ils étaient les seuls lecteurs de mes manuscrits. Pour une raison qui n’appartenait qu’à lui, mais que j’ai comprise par la suite, Alain Oulman, qui gérait Calmann-Lévy, ne souhaitait plus éditer mes textes, bien que ce fût jugé par Roger Vrigny «comme une injustice…» Aussi, au cours de l’année 1997, comme il devait quitter les bureaux de Calmann-Lévy pour rejoindre ceux de la rue Sébastien-Bottin, aujourd’hui baptisée rue Gaston Gallimard, avait-il décidé de placer dans ses bagages deux d’entre eux, dont Tête de Paille. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était la maladie. Il devait décéder le 16 août de cette même année. Une nouvelle qui m’assomma et me vit fondre en larmes si attaché que j’étais à lui, et si confiant. Sans pour autant que je l’abandonne, Tête de Paille a donc rejoint mes tiroirs… Des années plus tard, j’ai écrit L’Enfant des Soldanelles que les Presses de la Cité ont publié au mois de janvier 2019. Dans ce roman, où je parle de mon enfance, j’évoque Daniel en quelques mots, quelques phrases… Alors lui, tout naturellement, s’est rappelé à moi comme on toque à la porte de son frère, pour que je lui ouvre et lui dise d’entrer. Ce que j’ai fait… Tête de Paille est réapparu. Je l’ai donné à lire à mon éditrice, Clarisse Enaudeau. Après lecture, elle me dit avoir été bouleversée. Pour autant, dans la mesure où il ne pouvait convenir aux collections des Presses de la Cité, il ne lui était pas possible de l’éditer. Elle avait néanmoins le sentiment que ce texte répondait à la ligne éditoriale des éditions Ramsay dont Christophe Matho était le nouveau directeur.
C’est ainsi qu’après trente-six années de silence, grâce à Christophe Matho et Clarisse Enaudeau, que je remercie avec émotion, Daniel peut enfin renaître à la lumière du jour.
Rueil-Malmaison, le 17 décembre 2019

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Livre I
Le grand départ
Le 2 mars 1984, tôt dans l’après-midi – J’étais à mon bureau. Le téléphone a sonné. J’ai décroché. Mon père a dit: «Daniel est mort. » Et moi, j’ai fait : « Ah ! …» Puis il a dit encore: «D’une mauvaise grippe.» Et il m’a expliqué d’une voix neutre qu’on l’avait mis à l’hôpital d’Évry, dans l’Essonne, parce que, au début, comme d’habitude, il avait refusé de se soigner. Il a ajouté que c’était le directeur de l’établissement où il avait vécu ses trois dernières années, qui venait de le prévenir. Et que Daniel n’était hospitalisé que depuis une dizaine de jours, pas davantage. Bref, mon père a conclu que, peut-être, c’était mieux ainsi. Mieux pour Daniel et mieux pour nous tous. Restait à décider du lieu où il serait enterré. Mon père avait pensé à La Norville : la famille y avait déjà un caveau. Au Père-Lachaise, c’était exclu. Mais il y avait aussi Montparnasse. « À La Norville, naturellement, ce serait plus commode » fit encore mon père. Mais alors que je n’avais presque rien dit jusqu’à ce moment, ma réaction a été vive: «À côté de mon oncle? Ce n’est pas possible! Je n’étais pas là quand on l’a emmené. Pourtant, on m’en a dit assez pour que je n’oublie pas que, sans lui, ni les pompiers ni les gendarmes ne seraient intervenus.» Il y a eu un silence. J’ai senti ma gorge se serrer, mes yeux se mouiller. Au bout du fil, j’entendais la respiration de mon père. À la fin, il m’a demandé: «Alors, où veux-tu?» J’ai répondu aussitôt: «À Montparnasse. À Montparnasse, parce que là on lui fichera la paix. Il mérite bien ça.» Et j’ai dit encore: «Tu comprends, on ne peut pas le mettre avec ceux qui ne l’ont jamais aimé.» Et mon père m’a dit que oui, très lentement. Oui, j’avais peut-être raison. À Montparnasse, Daniel serait bien. Il allait faire le nécessaire. C’était normal.
Je crois que mon père a continué encore quelque temps sur ce même ton lent. Il a continué, mais je ne l’écoutais plus, ne l’entendais pas davantage. Parce que j’étais déjà loin, très loin de lui. Trop loin, sans doute. Puis il m’a dit: «À ce soir, à ce soir…» Et il a raccroché.
J’ai raccroché à mon tour, sans savoir pourquoi mon père m’avait dit à ce soir. J’ai mis la tête dans mes mains et je n’ai plus bougé ; j’avais l’esprit vide ; des larmes glissaient sur mes joues ; je reniflais. J’ai dû me moucher. Et puis soudain, je me souviens, j’ai pensé à mille choses. À toutes ces années, à ces années qui s’étaient écoulées depuis que nous ne nous étions plus revus, Daniel et moi. Ça remontait à mai 1968. Ce qui faisait maintenant presque seize ans.
Et j’ai eu l’impression de le retrouver là, en face de moi, comme autrefois quand nous jouions dans notre chambre, nous faufilant à grand bruit de moteur entre les pieds de deux ou trois chaises que nous recouvrions alors d’une large couverture afin de n’être aperçus de personne. De le retrouver tout enfant, et tout blond, de cette blondeur qu’a la paille en juillet quand elle n’a pas encore été fauchée, mais c’était comme dans un film. Parce qu’une image en chassait très vite une autre, puis une autre encore, et ce jusqu’à n’en plus finir. Ainsi, des côtes normandes où nous avions séjourné un été, je passais à la Bourgogne ; de la pêche à la crevette où nous poussions le havenet, à la pêche au gardon et à la brème. Ainsi de la Provence, une nuit de juillet où nous grelottions tous les deux en revenant d’un spectacle, c’était à Vaison-la-Romaine, je me transportais à La Norville pour une veillée de Noël, et je le revoyais qui nous ignorait tous, dévorant à belles dents, sans rien laisser de la peau, le pilon d’une dinde. Alors, il était loin de moi, à l’autre extrémité de la table, à côté de Jean-Loup, notre frère aîné, et, le cœur serré, je l’observais. Sans qu’il s’en doutât, je l’épiais ; je devais avoir les yeux rouges, parce que, de le savoir vivre ainsi, retiré en lui-même, me faisait mal. Boursouflé, difforme dans un épais pull vert – il pesait déjà plus de cent kilos, ce devait être en 64 ou 65 –, mais le teint étrangement frais et rose, il mangeait, il s’empiffrait – quel autre terme mieux approprié pourrais-je utiliser ? –, il avait l’air renfrogné d’une bête. Comme lui à notre égard, nous tous autour de lui feignions l’indifférence. C’est que nous évitions de croiser nos regards avec le sien de peur que ne se réveille tout soudain sa colère. Cette colère sournoise, toujours latente, que nous craignions, et provoquions peut-être à force de la craindre. Et qui, moi, me rongeait. Me rongeait de l’intérieur, sans doute un peu plus que les autres. N’était-ce qu’à cause de mon âge, si proche de celui de Daniel, de notre éducation commune. Cette colère qui nous conduirait au pire si elle devait éclater. Aux cris de mon père, mais pas que. Aux hurlements de mon oncle qui ne saurait faire autrement que de s’en mêler. Aux implorations de ma mère qui les supplierait de se calmer. Et, bien sûr, à cette démonstration de vigueur, embarrassée d’invectives, sans laquelle Daniel n’aurait pas eu le sentiment d’exister.
Daniel, si peu pareil à moi.
Daniel, si peu mon frère.
Daniel que j’ai haï autant que j’ai pu l’aimer.
J’ai appelé Madeleine. Je lui ai annoncé la nouvelle. Elle aussi, elle a fait : «Ah…», comme moi tout à l’heure. Puis elle a attendu. Attendu que je poursuive. Parce que Daniel, elle ne l’avait jamais vu, sinon sur quelques photos que je lui avais montrées. Et n’en avait jamais entendu parler que par bribes, quand il m’arrivait d’évoquer une douleur d’enfance, mais ce n’était pas souvent. Alors, comme elle ne disait toujours rien, je lui ai répété ce que mon père m’avait exposé: la vilaine grippe, l’hospitalisation, la vitesse avec laquelle la maladie avait évolué, le directeur de l’établissement. «Un jeune con», m’avait-il dit à son propos. Ce qui a fait sursauter Madeleine. Madeleine qui m’a demandé pourquoi mon père avait eu cette réflexion. Malgré moi, et le téléphone qui nous séparait, j’ai haussé les épaules. Comme si elle ne se doutait pas! Comme si elle ne savait pas que les jeunes, pour lui, c’étaient des prétentieux! Sans compter que l’autre, un type d’une trentaine d’années, n’avait pas dû prendre de gants, lui non plus, pour dire ce qu’il avait à dire. J’en étais persuadé. Comme j’étais persuadé qu’il n’avait peut-être pas eu tort. Et que si mon père l’avait traité comme il m’avait dit, ce devait être précisément pour ça. Parce qu’il estimait ne pas avoir de leçon à recevoir. Sur quoi, Madeleine, ennuyée, contrariée par ce que j’avançais, m’a interrompu: Mon père n’avait-il rien dit d’autre? Alors, je lui ai répondu: «Si, si, il m’a aussi entretenu des cimetières…» Madeleine s’est étonnée. «Des cimetières?» elle a fait. Alors, je lui ai dit sèchement qu’il fallait bien enterrer Daniel. «Et tu sais, ai-je ajouté, que des caveaux, nous en avons trois: celui de La Norville, un autre au Père-Lachaise où mes parents ont leur place, le troisième à Montparnasse. Alors, comme il y avait à choisir, j’ai pensé que Montparnasse ce serait mieux, parce que, avec mon oncle, au même endroit, tu imagines un peu…» Et, malavisé, je me suis lancé dans une diatribe sans intérêt. Et bavarde. Et déplacée. Ce qu’au reste Madeleine n’a pas tardé à me faire sentir avec sévérité, constatant: «Tu ne peux jamais t’exprimer sans te mettre hors de toi. Ton oncle, qu’est-ce que tu avais besoin de t’en prendre à lui? Avais-tu besoin d’être aussi désagréable?» Il y a eu un court silence. Madeleine était dans le vrai. Pourtant, je n’ai pas voulu m’en tenir là. Je lui ai dit que c’était de sa faute, à mon père. Qu’il m’avait agacé avec ses incertitudes. Qu’il m’agaçait toujours d’ailleurs, avec sa façon d’étourdir le monde. De s’étourdir lui-même. Et que finalement… Eh bien, oui, c’était tombé sur mon oncle! Il n’y avait pas de quoi en faire un drame. Après ça, je me souviens, à cause d’un nouveau silence, j’ai demandé à Madeleine pourquoi elle ne me répondait pas. Si ce n’était pas exact ce que je disais, que mon père était parfois horripilant? Mais elle, au lieu d’être d’accord avec moi, ce que j’espérais pourtant, elle désespéra de ma sottise et, désolée, poussa un profond soupir. Puis elle dit qu’il ne pouvait être question pour elle d’émettre une opinion quelconque. Au moins, je devais en être conscient. Et elle ajouta encore que le mieux, c’était que je n’en dise pas davantage. J’étais troublé; ce n’était pas surprenant; on verrait plus clair le lendemain. Puis il y eut un nouveau silence. Cette fois, deux ou trois longues minutes. Et, soudain, sans rapport immédiat avec ce qui précédait, elle m’annonça que pour le dîner elle avait tout acheté. Que je n’avais donc pas à me tracasser. Comme si c’était là mon habitude. Et elle a terminé en me demandant de ne pas rentrer trop tard.
Alors, vers 18 heures, j’ai fait comme elle m’avait demandé: j’ai abandonné mes papiers, rangé mes dossiers et fermé mes tiroirs. Puis je suis parti prendre mon train à la gare Saint-Lazare. Direction Puteaux.

2
À la maison, Marie recopiait une dictée. Debout derrière elle, Madeleine veillait aux fautes d’orthographe.
Après un baiser ici, un autre là, quelques banalités, je me suis débarrassé de mes affaires. Puis je suis allé dans le salon où j’ai ouvert le courrier que Madeleine avait posé sur la table basse devant le canapé. Et ensuite dans la cuisine où j’ai préparé le repas: le potage, la sauce de la salade, quelques autres bricoles que j’ai sorties du réfrigérateur.
Tandis que j’installais la table, j’ai entendu Marie qui disait à voix haute sa récitation: elle venait à peine d’avoir neuf ans; déjà elle se donnait du mal; et moi, à travers le chuintement du gaz, je l’écoutais. Je l’écoutais sans vraiment saisir. Ce qui m’attendrissait car je me rappelais les difficultés que j’avais eues à son âge lorsque je devais réviser mes leçons. Difficultés liées à la présence de Daniel. Daniel, toujours lui, qui jouait dans mon dos. À chaque fois j’appréhendais qu’il ne me dérange. Daniel qui allait en classe, à l’Institut Montaigne – à ce moment, nous habitions à Saint-Mandé, avenue Benoît Lévy, à une centaine de mètres du bois de Vincennes –, mais qui ne ramenait ni devoirs, ni notes, ni carnet à signer. Daniel, gamin rusé et fieffé emmerdeur, qui ne s’exprimait pas comme nous autres. Mais quelle importance? Je veux dire: pour moi, à cette époque, quelle importance? Je ne m’interrogeais pas encore à ce sujet. Il baragouinait plus qu’il ne parlait vraiment, et alors? Mais Daniel, Daniel que l’envie prenait brusquement de m’appeler, exigeant alors que je le rejoigne. Et qui, surtout, hurlait et pleurait, tapait des pieds et des mains, si je ne lui cédais pas assez vite. La chose qu’à l’époque je redoutais le plus, impuissant que j’étais d’obtenir de lui qu’il se taise, car elle avait pour effet immédiat d’affoler Geneviève. Geneviève, c’était la jeune fille que mes parents avaient engagée et qui s’occupait de nous. Une jeune fille un peu sourde, qui, surgissant du couloir et me voyant plongé dans mes cahiers, me traitait d’hypocrite imbécile et prenait Daniel dans ses bras pour le consoler. Geneviève, native de Villedieu-les-Poêles, aux yeux immensément bleus, et future épouse de marin: las, pour moi, la première personne à qui le jugement fît cruellement défaut et dont le souvenir m’a pesé très longtemps comme un éternel chagrin. Mais un souvenir qui, à cet instant où j’écoutais Marie, tout en mettant le couvert, me remuait étrangement, comme un peu de bonheur dans la nuit triste où nous étions.

21 heures.
Marie était couchée et la lumière éteinte dans sa chambre.
Madeleine s’est assise en face de moi, nous étions dans la cuisine. Je buvais mon café. Et comme j’observais un fil de poussière qui oscillait au-dessus de l’évier, j’ai levé le bras machinalement et j’ai dit:
«Tu as vu, là?»
Puis j’ai baissé le bras. Et vidé ma tasse.
Ensuite, j’ai repensé à Marie, à cause du sommeil qui la tirait loin, si loin de nous, et j’ai demandé :
«On ne le lui apprend pas?»
Alors Madeleine a hésité, elle a demandé à son tour :
«À qui? À Marie?»
J’ai hoché la tête.
«À qui d’autre voudrais-tu?»
Elle s’est tournée vers moi, déconcertée.
«Je ne sais pas…»
Et elle m’a dit encore, le timbre légèrement voilé, que non, à son avis ce n’était pas utile. Du moins, pas encore. Pas si brutalement. Que Marie saurait suffisamment tôt. D’ailleurs, avait-elle jamais cherché à comprendre? Avait-elle déjà prêté attention à ce que représentait la mort? à la disparition de quelqu’un? Il y a eu un silence.
J’ai répondu:
«Je crois bien que non…»
Alors, Madeleine a cru devoir rectifier, elle a dit que, elle, elle en était certaine. Parce qu’une pareille histoire, forcément, c’était trop dur, ce n’était pas concevable par un enfant. Et puis encore, avec lassitude:
«Enfin, tu t’arranges comme tu veux…»
En d’autres termes, elle me demandait de laisser Marie, de la laisser tranquille avec tout ça. Et c’est ce que j’ai fait, parce que j’ai compris que c’était là la sagesse.
Alors, je l’ai laissée dormir.
Je l’ai laissée dans l’ignorance de cet oncle, pendant des jours, des mois, peut-être des années. Au juste, je ne saurais plus dire à présent.
Mais quelle importance pour Daniel?
Et quelle importance pour elle, après tout?
Oui, quelle importance que tout ça pour Marie? et pour Daniel? maintenant dissimulé à la vue du monde sous un drap blanc, son linceul. Daniel que ni Madeleine ni Marie ne croiseraient jamais ni dans la rue, ni sur une plage jouant à la balle, ni sur un sentier de montagne, sous le soleil de midi. En aucun de ces lieux connus de lui et de moi, où nous avions séjourné, où nous nous étions amusés et avions ri parfois comme des fous. Je pensais à Saint-Guillaume, dans le Vercors, à Cessy ou Versonnex, dans le Jura, à Ottrott également, à Montgeron où je suis né, à Buis-les-Baronnies ou à Vaison-la-Romaine, et à Chauchoine, en Bourgogne, non loin d’Auxerre, son havre de paix, son refuge, sa source de bonheur et la mienne durant tant d’années, en tous ces lieux et bien d’autres encore, comme Jullouville, en Normandie, Klingenthal ou Heiligenstein, en Alsace, où je savais que Daniel m’attendrait si je devais m’y rendre un jour encore, pour me demander en me prenant par le cou avec une voix à peine audible, et sans acrimonie aucune: «Pourquoi, pourquoi, toi que j’aimais tant, dis-moi pourquoi est-ce que tu n’as jamais tenté de me revoir?»
Je me suis rappelé ce que m’avait dit mon père. J’ai fait son numéro de téléphone. Et j’ai attendu. Mais seulement une seconde. Car il devait être tout à côté, la main déjà posée sur le combiné. Il a dit : «Allo?» C’était dans un soupir. Et encore : «Allo? C’est toi?» Mais cette fois avec insistance. J’ai répondu que oui, c’était bien moi, que je m’étais soudain rappelé ce qu’il m’avait dit. Et je lui ai demandé si, lui aussi, il se souvenait. S’il se souvenait qu’il m’avait dit «à ce soir». Il m’a répondu: «Parfaitement», ajoutant que, vu l’heure tardive, il commençait à s’inquiéter. Puis il m’a dit: «Ne quitte pas, attends. Suzanne est dans le salon.» Il a crié son nom. Très fort. M’a dit encore, tandis qu’elle arrivait: «Tu sais, elle en a gros sur la patate…» Et après un silence, j’ai eu ma mère. Suzanne, c’était elle, avec ses cheveux gris et bouclés, son regard si pâle, si tendre. Son visage près du mien, sa bouche collée à mon oreille, comme si elle était là pour de bon, assise devant moi, avec son chagrin qu’elle pressait contre son cœur, presque jalousement, ne voulant rien en dire, et ne lâchant que ces quelques mots, à deux ou trois reprises, articulés avec difficulté: «Mon pauvre garçon…» Rien d’autre, absolument.
Mon père a repris le combiné.
Il a toussé un peu, comme souvent avant de prendre une décision, puis il m’a confirmé que oui, à son sens, le cimetière du Montparnasse c’était encore ce qu’il y avait de préférable. Il m’a également précisé qu’il commanderait peu de faire-parts, car il prévoyait que les obsèques auraient lieu dans l’intimité. Enfin, après s’être à nouveau raclé la gorge, il m’a parlé de Jean-Loup et m’a dit qu’il était indécis sur la conduite à tenir envers lui. Devait-il le prévenir? N’était-il pas mieux de ne rien lui dire pour le moment?
«D’autant, continua-t-il, que si je le préviens, il se croira obligé de faire le déplacement, et devra fermer le café. Dénicher quelqu’un pour garder Gérald et Stéphanie…»
Gérald et Stéphanie, c’étaient mes neveux.
Et le café, le troquet que Jean-Loup avait acheté un mois auparavant, à Toucy, une jolie bourgade située à une douzaine de kilomètres de Chauchoine.
Mon père m’a demandé ce que j’en pensais, calmement, comme s’il était normal qu’il me pose une telle question.
Stupidement, je crois, je l’ai éludée.
Cette question, je l’avais pourtant soulevée moi-même, une vingtaine de minutes plus tôt, quand je m’étais enquis auprès de Madeleine de ce que nous devions dire à Marie.
J’ai répondu, ombrageux:
«Est-ce que je sais?»
Comme ça, sans réfléchir une seconde.
Comme si je ne savais pas ce que j’aurais fait si j’avais été Jean-Loup! Comme si j’ignorais ce qu’aurait été ma réaction en pareil cas, violente, oui, quelles qu’en pussent être les raisons. Fussent-elles louables.
«Est-ce que je sais?» ai-je encore répété.
Je me doutais de ce que ressentirait mon frère aîné si jamais on lui manquait de la sorte.
Pourtant, parce qu’il fallait en finir et que la nuit bien avancée m’attirait irrésistiblement vers son cortège de peine et de regrets, je n’ai rien ajouté, il me semble, rien qui pût suggérer quoi que ce fût à mon père, si ce n’est peut-être, mais je n’en suis pas certain, d’appeler Jean-Loup sans tarder.
De la sorte, s’il le mit au courant le soir même ou le lendemain matin, ce que je n’ai jamais su, ce fut de sa propre initiative. Comme cela devait être.
Là-dessus, nous nous sommes dit : « Bonne nuit. »
Après quoi, j’ai rejoint Madeleine dans notre chambre.
Je me suis déshabillé et me suis mis au lit.
Nous avons éteint la lumière.
Mais, en fait de peine et de regrets, c’est ma mère – ma mère et ses cheveux gris, et son regard si pâle, si tendre –, que la nuit a invitée. Ma mère qui me tint compagnie pendant que je me reposais les yeux grands ouverts dans le noir, et qui, veillant sur moi jusqu’aux premières lueurs de l’aube, a essuyé mon front qui dégoulinait de sueur, chassé les fourmis qui s’en prenaient à mes chevilles, éloigné les idées délétères qui, pareilles à des serpents, s’enroulaient autour de mon cou, de mes bras, écarté de ma vue les souvenirs bons et mauvais qui sourdaient et que, d’ici quelque temps, quelques mois, il me faudrait classer définitivement. »

Extraits
« Une enfance comblée? Certainement pas. Mais une enfance qui n’a manqué de rien. Ni de personnes pour nous élever. Trois bonnes se sont succédé. Geneviève, la Normande, qui était petite et sourde comme un pot. Monique, qui n’est restée que quelque temps: son repaire c’était Clichy, elle courait la prétantaine, et selon mon souvenir se lavait peu. Quant à Marienne, elle était du Berry. Elle non plus n’était pas grande, mais plus ronde que Geneviève. Je l’ai adorée. Elle adorait Daniel. Lorsqu’elle nous a quittés, c’était le jour de son mariage. Elle avait des larmes aux yeux. Nous aussi. Elle aurait désiré que Daniel et moi soyons de la noce. » p. 79

« Maintenant encore, je me souviens de son visage, extraordinaire de douceur, étincelant, et de sa chevelure qui lui tombait jusque sur les épaules, de son menton carré, légèrement fendu au milieu, et des pommettes effrontées qui saillaient juste au-dessous de ses yeux. Des yeux marrons, mais sans profondeur. Ce qui, selon moi, n’était pas un défaut. Bien au contraire. Car ainsi, je devinais – je devrais dire: nous devinions –, ses pensées sans avoir jamais à nous interroger. Peut-être est-ce précisément ce qui a plu tout de suite à Daniel, que les pensées de Cécile, toute de simplicité, de fraîcheur aussi, fussent lisibles au premier coup d’œil. » p. 167

« Mais c’est vrai que la méchanceté est profondément ancrée en l’être humain. Sans elle, il aurait disparu depuis longtemps. Pourtant, il n’y a pas de gloire à en tirer… De Daniel, parce qu’il n’est pas normal, on n’en veut pas dans les parages. Et Daniel, quoi de plus naturel, ressentait cela comme une injustice. Tout est fait pour qu’il soit malheureux. Moquerie permanente, autant des gamins que des parents. Je les ai vus, et j’en ai autant souffert que Daniel, même si ça n’a pas été de la même façon, que ce soit à La Norville, à Vaison-la-Romaine, en Alsace ou partout ailleurs où nous avons séjourné avec lui, sauf à Chauchoine, c’est exact – moqueries des gamins, dis-je, que les parents, dans notre dos, ne manquaient pas d’encourager… » p. 187

À propos de l’auteur
GLATT_gerard_©DRGérard Glatt © Photo DR

Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération.
Ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit pendant des mois: il découvre la lecture. Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, et René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. Il rencontre également Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, éditeur chez Julliard. L’un et l’autre l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires. Quelques années plus tard, entré dans l’administration des Finances, il fait la connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines, qui le soutient à son tour. En 1977, il publie son premier roman, Holçarté, chez Calmann-Lévy. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (romans, poésies, livres pour la jeunesse) parmi lesquels Retour à Belle Etoile, Les sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer et L’enfant des Soldanelles, Gérard Glatt ne se consacre aujourd’hui qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. (Source: Presses de la Cité)

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Sept gingembres

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En deux mots:
Un directeur de création se retrouve interné à Saint-Anne. En découvrant comment ce quadragénaire a atterri là, on va voir un père de famille bien sous tous rapports devenir un prédateur sexuel dont les obsessions auront raison de sa raison.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tu finiras à Sainte-Anne

Pour son premier roman, Christophe Perruchas a choisi le milieu qu’il connaît le mieux, celui de la publicité, pour dresser le portrait d’un directeur de création, d’un mari, d’un père, d’un amant et… d’un prédateur sexuel. Glaçant!

«Je m’appelle Antoine, je vis depuis quelques semaines au milieu du 14e arrondissement de Paris, dans cet endroit que j’ai toujours regardé avec fascination avant d’avoir à y dormir. L’hôpital Sainte-Anne ne comporte plus aujourd’hui que deux pavillons dédiés à l’accueil permanent.» Les premières lignes de «Sept gingembres» racontent le quotidien d’un pensionnaire de l’hôpital psychiatrique le plus célèbre de Paris et permettent à Christophe Perruchas de construire son premier roman autour de la question qui va dès lors tarauder l’esprit de ses lecteurs: comment en est-on arrivé là? Car ce patient a bien réussi, il est publicitaire, directeur de création dans une agence parisienne. Il a une femme, deux enfants et une solide culture générale, cherchant dans les murs qui l’entourent les traces de ses prédécesseurs, Antonin Artaud et Louis Althusser…
Peut-être faut-il voir dans son appétit sexuel la cause première de son dérapage. On imagine qu’il n’est pas le premier à tromper sa femme avec son assistante. Sauf que dans un monde post #metoo la question du consentement revient comme un boomerang. A-t-elle vraiment eu le choix? A-t-il joué de sa position dominante? Au fil des pages le portrait du cadre dynamique dont les idées rapportent gros va se brouiller. De meetings en séminaires, de chasse aux gros contrats aux ambitions de plus en plus démesurées, il va se transformer en prédateur. S’il est bien conscient des enjeux et de la nécessité de valoriser la femme – surtout dans un milieu considéré comme machiste, créateur et développeur du concept de la femme-objet – il y voit surtout un défi à la hauteur de sa capacité de séduction. Après les SMS très crus adressés à sa maîtresse, il va fantasmer sur les femmes qui vont croiser sa route, au bureau, dans le train, au restaurant. Son imagination déborde, son sexe se durcit, ses paroles s’enrichissent de sous-entendus de plus en plus explicites, d’allusions déstabilisantes. Il est pris dans un engrenage infernal qu’il s’évertue consciencieusement à huiler pour accélérer frénétiquement. Jusqu’à éveiller les soupçons d’un inspecteur du travail. Dont il est persuadé qu’il ne fera qu’une bouchée. N’est-il pas signataire de la charte anti-harcèlement? N’a-t-il pas approuvé la politique d’égalité salariale?
Un aveuglement qui rendra sa chute encore plus brutale. Car désormais les rumeurs enflent, les femmes se méfient, la Direction le lâche. Et les journalistes s’en donnent à cœur joie…
Le contre-feu, ces sept gingembres qui donnent son joli titre au livre et qui sont autant d’épisodes qui racontent la famille unie mise en scène via les réseaux sociaux, ne pourra éviter l’embrasement. Et le retour à Saint-Anne.
Refermant ce premier roman, raconté par le prédateur sexuel, on se dit que le publicitaire a parfaitement réussi son pari, fidèle à sa maxime «faire du quelque chose avec du rien et du quelque chose transgressif, toujours. Dans un cadre fort.»

Sept gingembres
Christophe Perruchas
Éditions Le Rouergue
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782812619878
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un père attentionné, un manager toxique, un mari aimant, mais aussi un prédateur sexuel, un publicitaire exsangue, une victime des temps qui vont, un coupable sans aucun doute.
Il vit, on le suit, caméra à l’épaule, instantanés de ses maintenant, haïkus éclatés, qui vont nous révéler petit à petit l’ensemble de l’image, pixel après pixel.
Toutes ces zones grises sont autant de nuances qui finissent par constituer un visage familier : celui de l’époque.
Qui s’achève dans la chute d’un mâle blanc, quadragénaire, asphyxié par un système dont il est le combustible.
En véritable sismographe, Christophe Perruchas enregistre cet effondrement qui fait écho à celui d’un vieux monde à bout de souffle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog En lisant, en écrivant


Christophe Perruchas dépeint le personnage principal de son nouveau roman Sept gingembres © Production le Rouergue

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Dedans
La mouche, grosse et lente, bruyante n’en finit plus de s’écraser contre la vitre, têtue, semblant oublier à chaque seconde son échec précédent.
Je la regarde encore quand la lumière automatique de ce côté du pavillon s’éteint. Dehors, c’est déjà le sombre, le cliquetis des couverts et des assiettes me ramène à la réalité. Le silence des convives est étonnant, bande-son désynchronisée, déséquilibrée, comme si on avait gommé tous les bruits de discussions, mariage du vacarme et du rien.
C’est un samedi soir comme les autres, un samedi soir dans un coin du 14e arrondissement de Paris. L’odeur fade et pourtant excessive de la nourriture bon marché achève de réveiller mon cafard-roseau, léger, souple, comme séparé en de petites feuilles opaques, origami mouvant, à la limite du scotome.
C’est un samedi soir comme les autres dans un coin de ma tête, je laisse la mouche à ses circonvolutions imbéciles.
À table il a fallu se placer à côté de Kurtzman, un grand type châtain clair du côté où il lui reste des cheveux. Le côté exactement opposé à sa balafre, ligne rose et imprécise, sorte de diagonale du vide, pas tout à fait étrangère à l’absence mate du regard. Trépané, sous médicamentation lourde, coutumier de brusques changements d’humeur, des accès de violence qui le laissent comme mort, crispé, granit humain.
C’est pour cela qu’il y a toujours de la place près de lui.
S’asseoir à ses côtés, c’est renoncer à lâcher prise pendant toute la durée du repas. C’est aussi une libération, savoir que le danger qu’il représente va me permettre de ne pas me laisser aller. La vigilance qui lutte contre les cachets, qui fait reculer l’engourdissement.
Le danger peut venir de toute part, une légère modification du silence ou au contraire un cri et puis un autre et des chaises qui se renversent. Au moindre changement d’atmosphère, je suis capable de réagir, de me protéger, mettre le plateau entre moi et ce qui se présente, m’en servir comme d’une arme, la tranche contre la carotide, rapide comme un fouet. Du moins c’est que je pense.
Kurtzman enfourne les fourchettes les unes après les autres, parfois son regard se pose sur moi, mes mains serrent le plateau.
Purée.
Salsifis.
Un fromage blanc ou une compote.
Et puis le danger semble s’éloigner, il ne m’a peut-être pas vu, je n’existe sans doute pas pour lui. Je suis comme les nervures d’un bois qui accompagnent le mouvement du doigt.
Je sais qu’au moindre nœud, à la plus petite contrariété je surgirai dans son paysage, comme un diable au bout de son ressort, menaçant, déstabilisant, j’appellerai alors des mesures directes, brutales. Je serai un danger qu’il conviendra de neutraliser.
Son regard balaie l’espace comme une caméra de surveillance, il continue son mouvement, loin à ma gauche.
Derrière moi, j’entends les mouvements de langue de Dinis, un fragile birbe, Portugais, à la bouche mobile qui prononce sans cesse, qui dit et ressasse, parfois des phrases, parfois juste des bruits, borborygmes, à la limite de l’animal. Qui prend un coup de pied quand il lasse, dans le flanc comme un chien. Et qui s’éloigne.
Les repas sont de drôles de moments. D’équilibre.
Entre la tension générée par ces corps si proches et l’envie de nourriture. Entre les odeurs de ceux d’en face, la sueur qui a séché, celle des paniques qui donne une haleine pointue, et les sons, ces respirations souvent haletantes comme celle des patients en fin de vie, dont on attend que le corps lâche, vieille bourrique, on redoute le bruit de chair molle qui s’étale sur le sol. Et on l’attend.
Confrontation obligatoire, ces trente minutes pour dîner, les regards qui se soutiennent et qui glissent, cette purée, tiède qui entre dans les bouches et vient arrondir les ventres.
Comfort food d’hôpital, qui réactive les enfances ; madeleine handicapée.
Cette jeune fille, là-bas, à la fois maigre et grosse, au corps torturé, irrégulier, déjà vieilli, elle ne parle pas, sa tête se balance, les cheveux comme de la paille, blonds, avec des mèches blanches, on ne sait pas quel âge lui donner. Les yeux marron, doux, elle pleure, debout à côté de sa chaise. Quand elle se retourne, sa blouse blanche, elle s’est chiée dessus. Personne ne lui prête attention, son voisin attaque son assiette, fourchette, en la surveillant du regard, vaguement inquiet.
Ces trente minutes où les infirmiers semblent boucher les issues, eux qui se tiennent droits, les bras croisés, les yeux mobiles et le menton haut, on dirait des matons. Au moindre début d’altercation, ils interviennent, les deux plus proches fondent, comme aimantés par le fauteur de troubles, une clef au bras et c’est l’isolement pendant des jours.
Le service au réfectoire est le résultat d’une négociation entre les personnels, en sous-effectif, et les représentants des familles, assistés d’organisations pour la dignité en milieu psychiatrique. Un arrangement qui sort du légal. De l’humain pour compenser la bureaucratie, l’alternative fragile aux journées entières passées entre quatre murs, à deviner les crises, à se parler par les bouches d’aération.
Aucun de nous, pourtant tous pensionnaires du fermé, n’est classé H7, dangereux en toute occasion, mais tous ceux qui sont en état de s’en rendre compte le savent bien : un seul incident et c’est l’isolement, quelques jours dans la pièce matelassée, à tourner en rond. À compter les heures entre les comprimés. Ou pire encore, le transfert en UMD, loin d’ici, l’unité des malades difficiles, celle dont on revient changé.
Alors on les réprime, ces batailles de territoires, sourdes et farouches, toujours à deux doigts d’embraser les bancs de la cantine.
Et puis c’est déjà la compote d’abricots.
Je m’appelle Antoine, je vis depuis quelques semaines au milieu du 14e arrondissement de Paris, dans cet endroit que j’ai toujours regardé avec fascination avant d’avoir à y dormir.
L’hôpital Sainte-Anne ne comporte plus aujourd’hui que deux pavillons dédiés à l’accueil permanent. Quand les promenades m’étaient encore permises, il m’arrivait de marcher sans but entre les différents bâtiments, d’imaginer Antonin Artaud, la mèche corbeau, le profil coupant, drapé dans un pardessus de gros tissu sombre, enjamber les buissons, Antonin Artaud, à qui parlait-il ? À la petite Germaine, sa petite sœur morte, étranglée à l’âge de sept mois ? À un public de théâtre qui cherchait l’esclandre ? À lui seul ?
Je me suis promis d’entreprendre des recherches pour savoir où il était hébergé.
Et Althusser ?
Althusser, rien que le nom, je pourrais le répéter encore et encore. Althusser, je le répète, dont je me sens proche. Pas de l’intellectuel de ce vieux siècle qui n’en finissait pas de découper les choses en petits morceaux, empoignades sur des sujets qui nous semblent bien dérisoires ; anecdotiques bagarres de pouvoir au sein de courants qui n’existent quasiment plus. La vanité de tout cela. L’énergie que ça prend et puis la mort.
Althusser, les alertes, sa dépression d’abord, mais tous les dépressifs ne fabriquent pas des meurtriers. Brillant, sa langue comme une pierre, l’intelligence et la raison. Pourtant la maladie, bipolaire, sa femme, sa sœur de vie, étranglée dans sa soixante-dixième année.
L’impression qu’ici on empêche les gens de respirer.
Je les imagine, ici, ces deux-là, si différents et si jumeaux. Qu’est-ce qui fait qu’on est sur les rails, que tout est possible, rectiligne ? Et puis.
Comment on franchit la limite ?
Dans ma vie d’avant, il n’y a pas si longtemps encore, je me suis parfois demandé pourquoi je n’étais pas où je suis maintenant, dans la salle de ce restaurant gris d’hôpital, gris, lui aussi, plutôt qu’au bureau, discussions anodines de machine à café, entouré de D.G.A. à la petite trentaine, en costumes bien coupés, sourires blancs, dents effilées, chauves-souris décharnées, nuances d’Hugo Boss.
Pourquoi j’étais en conférence, au téléphone, sérieux, plein de certitudes, pourquoi j’étais avec mes équipes, non, tu ne pourras pas partir en juillet, il n’y a plus personne à la R&D, pourquoi je conseillais des clients sur des problématiques étranges, gagner des parts de marché, produire moins cher, mettre en avant ce qui fait vendre, taire le reste.
Pourquoi ça et pas courir nu en me masturbant ? Pourquoi rester assis derrière un large bureau, joli bois lisse, plutôt que m’asseoir dans le coin d’une pièce sans meuble, concentré, appliqué à jouer avec mes excréments ?
Qu’est-ce qui fait qu’un instant on est dans la vie qu’on dit normale, qu’on s’en échappe, sortie de route, qu’on rit trop fort et puis qu’on gifle les gens. Que tout est parfois beau et drôle, possible et presque magique ? Et parfois lourd et triste à en crever, quasi viscéral, cancer des entrailles plutôt que de la tête.
Peut-être déjà confusément je sentais que ma place n’était pas dehors, où tout est hélium et danger, mais ici, où tout est calme et rangé, morceaux de mousse aux coins des tables en verre.
On emmène enfin la vieille-jeune, ses cris froids et sa trace infamante, l’odeur de merde met longtemps à disparaître, l’assiette est froide, je me concentre sur le plafond, une lézarde dont les bords sont jaunis, comme un fleuve imaginaire, sec, un éclair mort, à moins que ce ne soient les frontières d’un pays inconnu, failles, plaques tectoniques en mouvement, le noir de cette fissure fait par endroits le dessin d’un vagin, là où elle est la plus large, le noir mat et profond, menaçant. Je me surprends à penser à ça, au sexe en général, mon esprit dérive lentement, comme une péniche sans gouvernail, lourd et maladroit. Je peine à convoquer les sensations, un pull qu’on soulève, la densité d’un corps, l’odeur d’un sexe qu’on embrasse. Je tente de me souvenir des mains sur moi, ma verge qu’on dégage et qu’on avale, comme si c’était la chose la plus urgente à faire. Mais les images résistent, le vagin reprend son cours de crevasse et vient s’échouer sur le chambranle de stuc. Mon regard suit le montant, les rares lumières dehors, quelques silhouettes blanches autour d’un groupe plus gris, c’est la fin du repas, la cigarette et puis le retour dans les unités.
Traverser ce parc endeuillé.
Le lieu se confond avec mon état, lointain et brouillard, cet état qui m’empêche de mettre des chaussettes sans me concentrer. Les matins. Et puis les chaussures, tension maximale, chaque geste semble aussi important que la mise en orbite d’un satellite, les lacets enfin, je me souviens des promenades.
Souvent je poussais jusqu’à la statue verdâtre, un homme, nu, allongé, un long couteau à ses côtés. Comme un Polaroid en pierre, haïku saisi dans son déséquilibre. Cet étrange guetteur, placé vers la rue de la Santé, il avait des choses à nous dire. Il semblait vouloir jaillir, nous jeter aux oreilles ses horribles secrets, témoin de plus d’un siècle de patients, d’histoires, de traitements qui font frémir rien qu’en les énumérant : l’horloge de Heinroth, le bain-surprise, le gyrator, qu’on connaît aussi sous le nom de tambour à rotation, les électrochocs. Toutes n’ont pas eu cours ici, le gyrator, sans doute jamais, mais l’écho de cette liste, camisole chimique, dont mon olanzapine est sans doute le dernier avatar, n’en finit pas de ricocher dans un ricanement qui me surprend. Le mien.
C’est ce qui me plaît ici : savoir que nous sommes tous les maillons d’une chaîne ; que ce que nous ressentons, d’autres l’ont déjà éprouvé, que des Kurtzman et des Dinis, il y en a eu des milliers ici. Mêmes angoisses, mêmes regards vides et fuyants, mêmes mesquineries et toutes ces petitesses, ce que l’homme du milieu juge ainsi, ce que l’humanité fabrique à sa marge, la maladie, celle dont on a honte, encore plus que du cancer aujourd’hui ou du sida hier. »

Extrait
« J’entends, lointaine, la voix timide de la jeune chef de pub, son premier slide, elle a eu du mal à brancher le vidéoprojecteur, elle doit suer, extrasystoles, et redouter le mouvement d’humeur. Elle sait que ce retard à l’allumage est parfois le début d’une descente aux enfers, irrationnelle. Qu’un manager se lève, excédé, décide que ça n’est pas professionnel, qu’on n’a pas le temps d’être approximatif, que le sombre et la pesanteur de sa colère rentrée, pierre mate, contamine toute la pièce, anti soleil, trou noir qui avale tout et c’est le début de l’isolement, les soutiens qu’on ne trouve plus, les regards qui se détournent, la solitude et les charrettes. Et toujours les lieutenants imbéciles qui appuient le trait du général, et qui, serviles et en bons chiens, anticipent les condamnations. Les yeux rouges, ne le prends pas personnellement, c’est juste du travail, mais ta présentation était à chier.
Elle bute sur le début de ses phrases, les regards se font inquiets, début de meute, ils attendent le signal pour fabriquer des mouvements plus tranchés, le début d’une pente qu’il sera compliqué de remonter. Je hoche la tête, doucement, les yeux dans mon iPhone. Loin de tout ce qui se joue, baptême aussi bien que bizutage.
Il faut réagir vite, si le journaliste m’appelle, c’est qu’il a déjà commencé son enquête, interrogé des dizaines de gens ici, que l’incendie couve déjà, tapi dans les poutres de la maison, qu’il suffira de la publication pour créer un appel d’air. Peu importe que tout soit faux, exagéré. Tout explosera, il faudra être exemplaire. Le #metoo, c’est le bouton nucléaire.
Qui a lancé le truc, quel témoignage a été le premier, a précédé et encouragé les autres, qui a balancé et quoi ? Il n’est peut-être pas trop tard, contre une armée de poux, sauter la case shampoing à la lavande, inutile, et tout raser.
Un texto de Frédéric, passe me voir.
La machine est partie, idiote et myope, elle peut tout emporter sur son passage, comme on renverse une tasse de café, minuscule incident.
Je referme la porte de son bureau : nous sommes au sixième, l’étage ultime, les portes sont épaisses, lourdes à fermer. Le ciel est partout ; ici on peut ouvrir les fenêtres, sortir sur la vaste terrasse arborée et dominer Paris. Ici, on ne vient que pour célébrer ou couper des têtes, un ascenseur direct permet d’y accéder sans se mélanger aux salariés. Des patrons, discrets, des hommes politiques, de moins en moins bedonnants depuis les dernières législatives.
Ce que je sais, il va droit au but, ce n’est que le début, il y a d’autres agences incriminées. Ton nom revient, mais il n’y a rien de grave sur toi. Je pense qu’un ou deux types, on les connaît, vont sauter, les cas les plus graves, ceux qui ont déjà des casseroles judiciaires au cul. Tu connais le passif de Jérémy chez DRC. Il y a aussi Max, le type qui a gagné Tefal l’an passé, tu sais le case study malin sur l’adhérence. Lui, il est déjà mort, lâché. Il y a une vidéo qui tourne.
Je te connais Antoine, je sais comme tu peux être lourd en fin de soirée, comme tu aimes les femmes, comme tu te sens bien dans l’ambiguïté. Mais de là à t’accuser de harcèlement, au pire, une vanne toute naze, qui tombe à plat, on n’est plus en 95, parfois ça passe mal. Mais harcèlement, non. »

À propos de l’auteur
PERRUCHAS_Christophe_©Julie-Balague

Christophe Perruchas © Photo Julie Balagué

Christophe Perruchas est né en 1972 à Nantes. Directeur de création, il a travaillé dans quelques grandes agences de publicité parisiennes. Il a également ouvert des épiceries et un restaurant avec trois amis. Il est aussi papa et allergique au pollen de platane. Sept gingembres est son premier roman. (Source : Éditions Le Rouergue)

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La dislocation

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En deux mots:
Émergeant d’un long séjour à l’hôpital, une femme va tenter de retrouver la mémoire et le contrôle de sa vie, aidée par son ami Camille. Au fur et à mesure de ses progrès, elle va découvrir son étonnante histoire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Terre et mère, même combat

Ingénieure agronome, Louise Browaeys se lance dans le roman. Et nous met en garde en retraçant la destinée de Gaïa. Est-ce le roman d’une renaissance ou d’un cataclysme? Peut-être l’un et l’autre.

La narratrice, après des mois d’hôpital, émerge à nouveau. Si sa mémoire et ses sensations sont encore défaillantes, elle peut s’appuyer sur les visites régulières de Camille, qu’elle appelle K, et qui serait un ami d’enfance. Ce graphiste, qui délaisse un peu son projet de BD pour s’occuper de la jeune femme, l’emmène avec son fils Aurélien faire des promenades dans le Parc Montsouris où la nature vit au ralenti en cet hiver 2016-2017. Peu à peu, elle réapprend à vivre, à parler, à avoir des sensations, même si elle pense qu’il est encore trop tôt pour des relations sexuelles. Elle aimerait aussi se rapprocher de cette nature qu’elle sent menacée. À l’aide de carnets qu’elle remplit consciencieusement, elle se réapproprie les mots, le langage. Avec les livres, elle essaie de se reconstruire une histoire.
Vient alors le moment de s’ouvrir aux autres. Elle choisit pour cela de passer par un site de rencontres qui lui permet de faire la connaissance de Béatrice et Jean-François, un couple échangiste avec lequel elle va se persuader que la mécanique fonctionne toujours. Évoquant son expérience avec Léonora, son infirmière devenue une amie, elle constatera qu’elle préfère Béatrice à Jean-François. Mais c’est alors qu’elle rencontre Wajdi dans un magasin de bricolage. Avec ce bel algérien, elle aura une brève liaison, avant que son amant ne décide de rentrer au pays.
Elle retrouve alors K qui comprend que le moment est venu de lui révéler le secret de ses origines et de leur histoire commune.
D’abord incrédule, elle va peu à peu comprendre que son travail d’exploration personnelle ne fait que commencer. Est-ce parce que K essaie d’adapter en BD son roman «Le soleil noir» qu’elle éprouve l’envie de partir sur les traces de Louis Guilloux? À Saint-Brieuc, elle veut surtout prendre du recul avant de constater que le voyage «amène à adopter un point de vue nouveau sur les sujets que l’on croyait avoir classés. La distance, ajoutée à l’isolement, fait travailler l’imagination.»
Louise Browaeys a construit son roman comme une quête intérieure, semant des indices au fil des chapitres. Tout comme sa narratrice, le lecteur va petit à petit prendre conscience que les «dérèglements» dont elle est victime sont ceux de notre planète et que son salut passera par une réappropriation de son environnement. Oui, c’est bien Gaïa, la terre-mère, qu’il faut sauver.

La dislocation
Louise Browaeys
Éditions Harper Collins France
Premier roman
320 p., 17 €
EAN 9791033904953
Paru le 26/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Montreuil et Saint-Brieuc.

Quand?
L’action se situe de 2016 à 2030.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.
Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage. Il lui arrive même de crever les pneus des voitures.
Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter. Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler: Camille, dit K, ami et gardien d’un passé interdit.
Le souvenir d’un désert entouré de vitres, une fonction exercée au ministère de l’Agriculture, une bible restée ouverte au chapitre du Déluge forment un faisceau d’indices de sa vie d’avant. Quelques démangeaisons et une irrépressible envie de décortiquer le monde et les êtres qu’elle croise hantent ses jours présents.
Sa rencontre avec Wajdi, envoûtant et révolté, marquera son cœur et son esprit. Ce sera avant de gagner la Bretagne et, peut-être, de parvenir à combler les énigmes de son histoire prise au piège de l’oubli.
La trajectoire d’une femme cousue à celle de la planète, c’est le pari de ce premier roman en forme de fable écoféministe où la tragédie contemporaine côtoie l’espoir le plus fou.
Hypnotique, drolatique, libre et profondément humain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Paris – Montreuil, automne-hiver 2016-2017
Finis les électrochocs et les traitements. J’étais sortie de l’hôpital. Je n’avais aucun souvenir des trois mois ni même des trois ans qui avaient précédé ce mois d’avril. J’essayais de me concentrer sur une saison qui devait ressembler à l’hiver. Mais rien ne venait. Un vide. Une douleur irradiante au centre du cerveau. Une racine qui n’arrive plus à pousser. Une amputation qui démange.
En rentrant chez moi, il paraît que j’avais déambulé dans les pièces et que j’avais passé un mois sans ouvrir la bouche. Je voulais rester allongée coûte que coûte. Je ne voulais voir personne. Il y a des gens à qui cela semblera arrogant. Mais je ne pouvais plus me lever. Vrai. Il y avait comme un poids qui pesait sur moi et me clouait au lit. Cette chose sur laquelle je prenais naguère appui pour soulever le monde m’écrasait. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. C’était un poids qui n’avait rien à voir avec, par exemple, le poids délicieux d’un homme dur et cambré sur mon ventre. Une chose invisible et obsédante. Douloureusement laide. C’était très difficile à décrire aux médecins, voilà pourquoi j’ai vite laissé tomber.
J’ai commencé à sortir de ma torpeur lors des premières visites de K. Il venait presque tous les jours à ce moment-là. J’ouvrais les yeux et, une fois sur deux, je le voyais s’affairer dans ma chambre. Il me donnait à manger. Je ne sais pas comment il trouvait le temps de cuisiner entre son travail et son fils, mais à l’époque ce genre de question n’effleurait pas mon cerveau. Pas grand-chose n’effleurait mon cerveau, me direz-vous. La spécialité de K, c’est les raviolis : il les achète crus je ne sais où, et il les fait cuire dans une casserole d’eau bouillante dans laquelle il s’obstine à ne pas mettre de sel. Ensuite il les enduit d’huile d’olive et de parmesan râpé. Ça finit d’ailleurs par m’écœurer.
Ce printemps-là, je me suis aussi aperçue à quel point ce garçon était obnubilé par les moustiques, et il y en avait de plus en plus à Paris. En France, me disait-il, le visage tourné vers le plafond, inquiet, plus de soixante espèces de moustiques sont recensées. Regarde celui-là ! Alors il attrapait un livre (il prenait toujours le même, qu’il laissait dans un coin sous mon chevet : était-ce un auteur qu’il adorait ou qu’il détestait ? Je ne sais pas, car K, depuis des mois que je l’observe, a toujours été assez difficile à suivre et à cerner), sautait à pieds joints sur le lit et écrasait l’insecte du mieux qu’il pouvait sur les murs et le plafond de la chambre. C’est drôle car j’aime beaucoup les moustiques ; surtout quand ils s’envolent et se cachent au coin de nos yeux, finissant par coller nos paupières.
K me parlait volontiers de ses dessins. Je ne disais rien quand il me les montrait. Je hochais la tête, parfois je m’endormais. Je savais que j’avais gardé la capacité de parler, qu’elle était tapie quelque part, mais je ne pouvais pas encore totalement le prouver. K semblait trouver cela normal et il en savait sans doute bien plus que moi sur ma propre maladie. Il avait de la patience. C’est une qualité indéniable. Il lui arrivait d’arranger quelques fleurs sur la table. Souvent des tulipes ; des fleurs qui font un bel effet, mais qui n’ont pas coûté cher et fanent vite si on met trop d’eau dans le vase. Il faisait la vaisselle, il essuyait tout avec un torchon propre et ne laissait rien traîner sur l’égouttoir. Il me demandait, sans vraiment vérifier, si j’avais pris mes médicaments. Il souriait, il ouvrait les rideaux, il les refermait, il enlevait un peu de poussière sur un meuble, il repartait. Je voyais bien qu’il pleurait.
J’ai repris lentement goût à ce qu’on appelle la vie. Par un processus assez inexplicable. Comme une chenille qui se transformerait en papillon ou, pour être précise, l’inverse : j’avais la sensation, à mesure que les jours passaient, que mes propres ailes se décomposaient. Enfin, c’est ce que K m’a raconté après coup. K n’est pas médecin, c’est simplement un ami. Un ami d’enfance, d’après ce que j’ai compris. Il était le seul à écouter mes silences. Au fond, il savait ce qu’un tel mutisme pouvait signifier. Les hommes ont parfois des intuitions extraordinaires. C’est ce que je me suis dit. Rétrospectivement, elles pourraient vous arracher des larmes. Mais je m’égare dès qu’il s’agit de parler de K. Je me mets à dire n’importe quoi, j’exagère ses gestes, ses intentions et ses paroles. C’est comme si je ne pouvais pas encore en parler avec suffisamment de clarté et de distance. Pas encore. Pas de cette manière-là. Je veux toujours aller trop vite. Impatiente !
D’ailleurs, j’écris K par facilité. Son vrai prénom est Camille. Son nom de famille sonne bien et je n’ai jamais connu personne d’autre qui le portait. Mais je ne préfère pas l’écrire pour l’instant. Figurez-vous que c’est aussi le nom que j’ai choisi de porter pour me cacher. Je ne voudrais pas impliquer ses proches. Je ne voudrais pas non plus que certaines personnes se reconnaissent. En fait, si j’y pense un peu sérieusement, je ne voudrais impliquer personne.
Maintenant seulement, je commence à comprendre ce que je vais devoir accomplir. Je le comprends bien plus précisément qu’au début. Quelque chose a décanté. Il a fallu du temps. N’oublie pas de boire de l’eau, dit toujours K. Il faut nourrir le cycle de l’eau. Toute cette eau que j’ai bue a dû sédimenter dans mes estuaires et aider à dénouer des choses. À liquéfier les caillots de sang, à accompagner les poussées de sève. J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout. Comme si l’eau que j’avais bue était allée chercher ces phrases d’une façon ou d’une autre au fond d’une nappe phréatique. Essayez d’être sous mes mains, mademoiselle, s’il vous plaît, concentrez-vous sur cette partie de votre corps que je touche. Si vous voulez que je vous soutienne, il faut que vous lâchiez du lest. Ce sont des phrases que me répétait un médecin à l’hôpital. Peut-être un kiné ? Un médecin pas tout à fait comme les autres. Ou bien K lui-même. Je ne sais plus. K est tout à fait capable de dire des choses pareilles. Ce garçon est surprenant.
Je dois commencer par rassembler mes forces et ranger mes affaires. Oui. C’est ce que je me répète tous les jours, alors que je reste allongée la plupart du temps à regarder alternativement par la fenêtre le ciel rompu de cendre et le contenu nauséeux des étagères de la bibliothèque. Je dois rassembler mes forces et ranger mes affaires avant de pouvoir retrouver un à un mes souvenirs. Les pêcher, les compter et les classer par ordre chronologique. Dans mon cas, il faut être le plus pragmatique possible. Forcez-vous la main, bon sang, n’écoutez personne, levez-vous et faites ce que vous avez à faire, dites-vous que vous vous fichez bien d’échouer ou d’être encore prise pour une folle. C’est effrayant. Tellement décourageant de constater que, même quand je fais tout mon possible, j’échoue lamentablement.
Combien de temps suis-je demeurée étendue ici, chez moi, à attendre ? Plusieurs mois, d’après K. Une saison entière ? J’ai perdu des lambeaux entiers de mes souvenirs. Pour être précise, car c’est ce que demandent avec acharnement les médecins, je ne sais plus qui je suis ni d’où je viens (j’ai vaguement l’image d’un désert entouré de vitres), ni ce qu’il m’est arrivé les trente-trois dernières années : c’est mon âge, si j’en crois K à qui je l’ai demandé, mais je ne veux pas savoir mon prénom, ai-je ajouté tout de suite, en levant les mains, je veux le retrouver toute seule. C’est comme si de la robe que je portais jadis, il ne restait plus que les coutures. Tous les pans ont été arrachés un à un par des bêtes sanguinaires qui ressemblent étrangement à des hommes, et les fils pendent bêtement, attendant qu’on les noue ensemble. En dessous, ma peau est pleine d’eczéma. On dirait qu’elle est érodée, me dit K, ce qui m’a permis d’apprendre un mot. Tout un peuple de fantômes m’accompagnent jour et nuit mais dès que j’essaie de m’approcher d’un visage, il s’évapore. J’ai perdu aussi une partie de la notion du temps et de l’espace. En revanche, j’ai la mémoire des gestes. Je peux facilement mettre la bouilloire en marche, tirer les rideaux, me brosser les dents, tourner les pages d’un livre, fumer une cigarette, me masturber en pensant à mon kiné.
Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité. Pour réapprendre correctement à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne. Je suis ridicule dans ces moments, si j’en crois le regard de K. Mais je progresse. Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, je parlais avec à peine deux ou trois cents mots. Des mots qui avaient une espèce d’arrière-goût d’hôpital et qui me donnaient la nausée. Des mots que l’on écrit à la va-vite sur les ordonnances, si vous voyez ce que je veux dire. Des mots que les visiteurs ou les médecins en chef prononcent en arrivant dans votre chambre et en levant les yeux au ciel. Des mots usés, oppressés, fatigués d’être dans des milliards de bouches à la fois. Maintenant j’en connais presque sept cents. À mesure que je les découvre comme si c’était la première fois, je les note dans un carnet pour ne pas les perdre et je les compte une fois par semaine. Je les classe par thèmes, dans un ordre qui me semble logique, et j’essaie de les faire vivre à ma manière. K me dit qu’il n’y comprend rien. J’ai l’impression que ça m’aidera à me souvenir. Un peu de rigueur ne fait pas de mal. Dans ce domaine, je me trompe peut-être mais je me fais confiance. L’autre jour, tiens, j’ai sorti mon carnet au rayon peinture d’un magasin de bricolage (c’était une de mes premières sorties en dehors de mon appartement) et j’ai écrit : rouille, ocre, terre brûlée, brun de garance, noisette, terre de Sienne. J’ai quitté précipitamment le magasin. Trop de nouveaux mots peut me donner le vertige et me faire dérailler. Je dois rester vigilante. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison que je n’allume plus la radio. J’aimais beaucoup écouter France Inter au début, je pouvais laisser la radio tourner toute la journée sans rien comprendre, mais j’ai lu quelque part (dans la salle d’attente d’un médecin ?) que le débit moyen oral des médias est d’environ deux cents mots par minute (l’auteur faisait justement référence à des chaînes que nous écoutons tous les jours, vous et moi). Dans certaines émissions préenregistrées, le débit pourrait s’accélérer jusqu’à atteindre deux cent trente mots par minute. L’auteur précisait même que c’est au détriment de la compréhension. Enfin, je m’égare. De toute façon, j’ai remarqué qu’ils se répètent. Comme les médecins. C’est le propre des gens qui ont perdu une partie de la mémoire. J’en sais quelque chose. »

Extrait
« Dans le fond, ce que j’aimerais, c’est simplement repeupler une mémoire vierge. Ma mémoire est un muscle engourdi. Aussi indocile que les autres. Je voudrais la repeupler avec suffisamment de pragmatisme et de sens de l’harmonie comme s’il s’agissait d’un bâtiment vide. Comme si j’ordonnais au directeur d’un musée fraîchement recruté, il faut coûte que coûte remplir l’espace, oui, combler l’air, nommer les étagères, ranger les plumes, étiqueter les coquillages, entasser les objets. Pour ne plus avoir mal et échapper à cette constante sensation de noyade. Pour ne plus sentir cette démangeaison à l’endroit de l’amputation cérébrale. Pour ne plus avoir la sensation de respirer par le chas d’une aiguille. Vous comprenez ? Vous comprenez ? Lui répéterais-je en m’approchant et en pointant mon doigt sur lui jusqu’à effleurer un bouton de sa chemise. Plus je me concentre pour retrouver des souvenirs, plus je nage dans un brouillard tiède et informe, presque fétide… »

À propos de l’auteur
Ingénieure agronome (diplômée de AgroParis Tech) et autrice, Louise Browaeys accompagne les organisations sur des sujets variés comme l’agriculture bio, l’alimentation saine, la RSE (Responsabilité sociale des entreprises), la CNV (Communication non violente) et la permaculture. Consultante, conférencière et facilitatrice, elle travaille sur les «trois écologies»: intérieure, relationnelle et environnementale. Elle est l’autrice d’une quinzaine de livres en lien avec l’alimentation saine, la transition écologique des organisations, la permaculture. Elle a 34 ans et vit à Paris. La dislocation est son premier roman. (Source: Harper Collins France)

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Une fille de passage

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Cécile Balavoine rencontre Serge Doubrovsky à New York. Entre le professeur-écrivain et l’étudiante une relation privilégiée s’installe, de plus en plus intime. La future romancière raconte ses années de formation et ses sentiments ambivalents.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Parce que c’était lui, parce que c’était moi»

En dévoilant la relation qu’elle a entretenue avec Serge Doubrovsky, le «pape de l’autofiction», Cécile Balavoine fait bien plus que mettre les pas dans ceux de cet écrivain. Cette plongée dans la création littéraire et le pouvoir des mots est fascinante.

Un jour de septembre 1997 Cécile Balavoine fait la connaissance du professeur qui donne un cours sur Molière à l’université de New York. Ou plutôt elle rencontre l’auteur du Livre brisé qui l’a tant marquée. Car, comme l’écrit Clémentine Baron dans sa nécrologie du désormais défunt Nouveau Magazine littéraire, dans ce livre de 1989 Serge Doubrovsky raconte sa hantise «d’avoir peut-être contribué, par ses livres mêmes, au suicide de sa compagne».
L’écrivain est alors «un homme fatigué, vieilli, dont le visage était parsemé de taches brunes, le tour de taille épaissi, les épaules visiblement voûtées.» Mais son charisme et l’émotion ressentie à la lecture de son roman attisent la curiosité de l’étudiante. Un intérêt qui va devenir réciproque: «J’avais remarqué qu’il se confiait plus volontiers depuis qu’il avait découvert que j’avais lu quelques-uns de ses livres. Au printemps, avant son retour à Paris, à la suite de son cours sur Molière, je m’étais inscrite à son séminaire sur l’autofiction, terme qu’il avait inventé vers la fin des années 70 pour désigner le fait d’écrire sur soi quand on n’était personne. Il était fier de ce mot qui avait fait florès, comme il disait. Et il aurait voulu que sa mère, qui l’avait d’abord rêvé en violoniste puis finalement en écrivain, voie ce succès. Malheureusement, elle était morte trop tôt pour en être témoin.»
Un autre événement va sans doute être décisif dans la relation qui se noue. Quand le professeur repart pour Paris, il sous-loue son appartement à ses étudiants. Cécile, Liv et Adrian prennent possession de l’appartement qui «était encore imprégné de sa présence.» L’extrême sensibilité – pur ne pas dire fragilité – de Cécile va alors lui faire percevoir ce que ses camarades ne voient pas. Peu à peu, elle va être hantée , par l’histoire sombre qui s’était déroulée entre les murs de cet appartement, allant même jusqu’à faire à son tour une tentative de suicide, s’imaginant devenir folle.
Après un séjour à la clinique psychiatrique du Bellevue Hospital, oui celle de Vol au-dessus d’un nid de coucou – on lui diagnostique une crise de panique, un choc émotionnel. Son thérapeute, le Docteur Wozniack, va alors l’aider à surmonter ce cap difficile. Son professeur va lui devenir son confident. Leurs conversations prendre un ton plus intime, poussant Serge Doubrovsky à une déclaration enflammée lorsqu’elle vient lui rendre visite à l’hôpital où il a été transporté: «Je t’aime, mais j’aurais préféré que tu ne me voies pas dans cet état!» Plus tard, il lui demandera même de l’épouser, aura un geste déplacé. Puis, devant son refus, se vengera en s’éloignant d’elle, en invitant d’autres étudiants à partager son intimité: «En les invitant, il me semblait qu’il me chassait un peu, que Marguerite, qui trônait devant lui, me destituait. Je n’avais plus ma place.»
La fascinante imbrication de la vie et de l’œuvre, de l’écriture et du poids des mots vont alors se dévoiler dans toute leur force et dans toute leur intensité. Serge a compris que Cécile avait un talent d’écrivain, Cécile a compris la leçon du maître de l’autofiction, allant jusqu’à faire mal avec ses mots.
Le poids de l’Histoire – l’étoile jaune que portait le jeune Serge – venant s’ajouter aux drames successifs vécus par l’écrivain et la disparition successive de ses compagnes, sans oublier la maladie qui va peu à peu le ronger formant ici le terreau d’une œuvre que Cécile Balavoine nous donne envie de (re)découvrir.
Avant de nous livrer un jour son «héritage», le livre sur Freud qu’il préparait et dont il a confié les notes à l’une de ses plus proches élèves…

Playlist du livre


Portishead Humming


Us3 Cantaloop


Portishead Give me a reason to love you

Une fille de passage
Cécile Balavoine
Éditions du Mercure de France
Roman
240 p., 19,50 €
EAN 9782715254411
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, à New York, mais aussi à Houston et Dallas et en France, à Paris. On y évoque aussi l’Autriche et notamment Linz, Salzbourg et Graz, l’Allemagne avec Munich, sans oublier les voyages de la Chine aux États-Unis, de l’Espagne à la Pologne, de Singapour à Seattle.

Quand?
L’action se situe de 1997 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Puis il s’était penché. Je m’étais approchée pour lui offrir ma joue. Mais il s’était penché encore. Et soudain, dans le choc des visages, j’avais senti l’humidité de sa bouche s’échouer au coin de mes lèvres. Je n’avais eu que le temps d’esquisser un mouvement de recul. Il avait refermé la portière, me faisant un signe de la main en me souriant tandis que la voiture démarrait et que je m’effondrais sur le dossier, essuyant mon visage avec dégoût sur la manche de ma veste en jean, le cœur battant, en retenant mes larmes.
New York, septembre 1997. La jeune Cécile est étudiante. L’un de ses professeurs est un écrivain célèbre : Serge Doubrovsky, pape de l’autofiction. Entre elle et lui s’installe une relation très forte. Les années passant, la jeune femme et l’écrivain se voient, à Paris ou à New York, ils dînent ensemble, apprennent à se connaître toujours plus intimement, échangent sur la littérature et sur la vie. Bientôt, ils n’ont plus de secret l’un pour l’autre, une confiance absolue les lie. Pygmalion ou père de substitution, Doubrovsky n’est pour Cécile ni l’un ni l’autre. Du moins se plaît-elle à le croire et à le lui faire croire.

68 premières fois
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Les autres critiques
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Rencontre en ligne avec Cécile Balavoine, interrogée par Charlotte Milandri, fondatrice de l’association des 68 premières fois. © Production 1 Endroit où aller

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’inquiétante étrangeté
C’était la première fois qu’il m’invitait. J’avais sonné, les bras chargés de soleils. Sa voix s’était aussitôt fait entendre. Il me priait d’entrer. J’avais trouvé la porte entrebâillée et lui assis sur le grand canapé du salon, pliant le New York Times. Il s’était levé, s’était saisi des fleurs, un peu surpris, les avait disposées dans le vase en cristal qu’il était allé chercher dans un placard de la cuisine, ce que j’avais pu observer puisque ladite cuisine n’avait pas de porte et qu’une large ouverture, sorte de bar, la reliait au salon. Puis, posant le bouquet sur une vieille table en chêne, placée sous un lustre en étain, il m’avait demandé quelle chambre je comptais choisir. La question m’avait semblé tout à fait naturelle, même si je n’étais jamais venue chez lui. Les lieux ne m’étaient pas inconnus, il le savait, tout comme moi je savais que je ne choisirais pas la chambre bleue, avec les lits jumeaux et les vestiges de sa vie conjugale. Ni non plus celle, proche du salon, où il lisait et travaillait. Il m’avait conduite à travers les pièces et quand nous étions arrivés devant un cagibi, dans le couloir, juste avant la grande chambre du fond, celle qui lui servait de bureau, la plus grande, avec sa salle de bains et son dressing, il m’avait déclaré que, s’il venait à mourir, il me faudrait en briser le cadenas afin de rassembler ses manuscrits et les remettre à l’institut dont j’ignorais alors le nom, qu’il m’avait aussitôt noté sur un morceau de papier. Il aurait pu tout simplement me dire où se trouvait la clé du cadenas à briser. Mais il ne m’en avait rien dit et j’avais, dans une sorte de panique, pensé que je risquais de ne pas savoir comment m’y prendre, n’ayant jamais brisé de cadenas.
Je m’étais rassurée en me répétant que je n’aurais pas à le faire. Il reviendrait. Bien sûr qu’il reviendrait. Pourquoi, de quoi serait-il mort à Paris ? Il n’était pas si vieux. Du moins avais-je conscience qu’il n’était vieux que de manière relative à mon âge. Il était vieux parce que moi j’étais jeune. Je venais tout juste de fêter mes vingt-cinq ans. Lui, bientôt, en aurait soixante-dix. Nous étions tous les deux nés en mai, lui à la fin, moi au début. Il n’était pas si vieux, je le savais. Mais il parlait souvent de sa mort, lorsque nous conversions parfois, dans l’ascenseur, le jeudi soir, avant de nous quitter sur University Place ou devant la bibliothèque de New York University, massif bâtiment rouge face à Washington Square. Il me parlait de la mort qui le guettait et de la mort qui l’avait déjà guetté, autrefois, étoile jaune au revers de sa veste. J’étais cependant certaine qu’il lui restait au moins deux décennies, peut-être trois s’il avait un peu de chance. Il reviendrait. Et quand il reviendrait, le parquet de la chambre que j’aurais choisie serait briqué à la cire ; sur son bureau, il y aurait un bouquet dans le vase en cristal où baignaient maintenant mes soleils ; la cuisine, récurée, sentirait le vinaigre blanc.
Nous étions finalement entrés dans la chambre du fond, avec ses étagères de livres qui recouvraient les deux pans de murs latéraux, avec l’immense fenêtre qui ouvrait sur Soho et sur les Twin Towers, avec le grand bureau auquel il écrivait. J’avais fini par décréter que c’était là, dans cette chambre, que j’allais m’installer. Et aussitôt, de sa voix caverneuse, qui m’était devenue familière au fil des mois, il m’avait rétorqué, sans aucun embarras, Nous coucherons donc ensemble par chambre interposée ! Il avait ri, cette fois d’une voix de fausset, aiguë, malgré son timbre autrement très profond. J’étais restée un instant sans bouger, figée, honteuse. Peut-être un peu flattée au fond.
Pourtant, en quelques secondes, je m’étais imaginé ce qui se serait passé si j’avais joué l’outrée : je serais partie sur-le-champ, claquant la porte pour qu’il me coure après, pour qu’il s’excuse, pour qu’il m’implore devant les ascenseurs du douzième étage, dans le corridor éclairé aux néons. Pourquoi m’étais-je imaginé cette scène alors que je me tenais là, sans intention de m’en aller, heureuse dans sa grande chambre qui serait bientôt la mienne, détournant le visage pour éviter qu’il ne remarque que sa muflerie me faisait sourire, et même plaisir ? J’avais honte, j’aurais dû avoir honte, mais je savais très bien, il était impossible de me mentir à moi-même sur ce point, que je n’avais peut-être rien attendu, cette année-là, d’autre que cela : QU’IL ME VOIE.
Nous avions finalement quitté la pièce, nous marchions l’un derrière l’autre sur le parquet fait de petits carreaux de bois pour retourner au salon. Je m’étais installée sous un portrait de Proust pâle, catleya à la boutonnière, sur l’immense canapé fleuri, fané, affaissé par les ans, dont le velours restait pourtant très doux et pelucheux. Il s’était éclipsé, était revenu avec deux verres, m’avait servi du vin, s’était assis en face de moi, était demeuré silencieux un instant. Puis, lentement, presque grave, articulant chaque mot, il m’avait dit :
— J’aimerais vous demander un service.
Je ne sais plus ce que j’avais répondu, sans doute que j’étais ravie de pouvoir l’aider mais en quoi ? J’avais sûrement accompagné ma réponse d’un geste séducteur, passant une main dans mes cheveux ou souriant tête penchée.
Derrière les vitres du salon, la pointe de Manhattan piquait un ciel torrentueux, gavé de roses, de mandarines et de violettes qui fusionnaient comme sous l’effet d’un doigt. Les Twin Towers s’allumaient peu à peu, et l’on devinait, au tout dernier étage de la tour nord, une lumière rouge montant comme en un trait, peut-être un escalier roulant bordé d’un éclairage.
J’attendais. Qu’allait-il me demander ? Il hésitait, prenait son temps, son souffle. Il paraissait troublé, comme s’il n’était pas sûr que je puisse accepter.
— J’aimerais vous demander, avait-il fini par me dire, s’interrompant à mi-phrase. J’aimerais vous demander de me renvoyer mon courrier à Paris. »

Extraits
« J’avais remarqué qu’il se confiait plus volontiers depuis qu’il avait découvert que j’avais lu quelques-uns de ses livres. Au printemps, avant son retour à Paris, à la suite de son cours sur Molière, je m’étais inscrite à son séminaire sur l’autofiction, terme qu’il avait inventé vers la fin des années 70 pour désigner le fait d’écrire sur soi quand on n’était personne. Il était fier de ce mot qui avait fait florès, comme il disait. Et il aurait voulu que sa mère, qui l’avait d’abord rêvé en violoniste puis finalement en écrivain, voie ce succès. Malheureusement, elle était morte trop tôt pour en être témoin. » p. 36

« Un jour, peu après sa sortie de l’hôpital, il avait demandé à notre groupe d’écriture de le retrouver chez lui plutôt que dans la salle de conférences à l’université. Il était encore trop faible pour quitter son appartement. J’étais donc arrivée en compagnie des autres, Hassen, Chris, Marguerite, Jean-Philippe, un peu gênée tout de même. La porte était fermée, il avait mis un certain temps à venir nous ouvrir. Nous avions disposé quelques chaises autour du canapé. Je m’étais installée en retrait avec Chris tandis que Marguerite avait trouvé sa place en face de lui, sous le portrait de Proust. Nous avions lu nos textes; lui commentait, corrigeait, suggérait, pérorait dans son antre en souriant, tandis que moi, je me sentais dessaisie, abandonnée, dépossédée, leurs présences m’oblitérant, je les regardais dans ce décor qui m’était si intime, que tous, ou presque, connaissaient car nous y avions dansé ensemble, dans ces soirées qui s’achevaient au petit matin, mais ça n’était plus moi, la maîtresse de céans. En les invitant, il me semblait qu’il me chassait un peu, que Marguerite, qui trônait devant lui, me destituait. Je n’avais plus ma place. » p. 124

« C’était la première fois que je sentais vraiment, je veux dire dans mon corps, dans mes fibres, l’impact que pouvait avoir le fait d‘écrire sur soi et ceux qui nous entourent. À celui même qui non seulement pratiquait l’autofiction mais qui l’avait pensée, théorisée, j’étais parvenue à faire mal par mes mots. Dans Le livre brisé, il avait écrit, Si on avait un crâne en verre, si on pouvait se lire mutuellement dans les pensées, pas un couple qui n’éclaterait au bout d’une heure. Je lui avais sans doute montré, sans pudeur, l’intérieur de mon crâne, du moins la part qui éprouvait encore de la colère et un léger dégoût. » p. 166

À propos de l’auteur
Après Maestro, Une fille de passage est le deuxième roman de Cécile Balavoine. (Source: Éditions du Mercure de France)

Page Wikipédia de l’auteur

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