Leurs enfants après eux

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En deux mots:
De 1992 à 1998 une bande de jeunes tout juste sortis de l’adolescence vont tenter de prendre leur place dans la société. Anthony, Clem, Steph, Hacine et les autres ne veulent pas finir comme leurs parents, ne veulent pas crever dans leur vallée lorraine que l’industrie a désertée.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Prix Blù Jean-Marc Roberts – 2018
La Feuille d’or de la ville de Nancy, prix des Médias France Bleu-France 3-L’Est Républicain 2018

Ma chronique:

Lorraine, cœur d’acier… rouillé

Après Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu revient avec un magnifique roman qui, à travers les portraits d’une bande de jeunes dans une Lorraine désindustrialisée, raconte la France des années 90. Fort, juste, dramatiquement vrai.

Balzac, Hugo, ou encore… Karine Tuil. Il y a dans le second roman de Nicolas Mathieu la faconde de l’auteur de La Comédie humaine, la dimension sociale et politique de l’auteur des Misérables et l’art de dépeindre une époque de la romancière de L’Insouciance. Autant dire que je place Leurs enfants après eux dans le carré la plus précieux de ma bibliothèque, celui des livres «indispensables» dont j’imagine qu’ils pourraient devenir des classiques.
Le roman s’ouvre au bord d’une plage, durant l’été 1992. Anthony s’y prélasse avec quelques copains, essayant de tuer le temps. Au sortir de l’adolescence, son horizon n’est guère enthousiasmant. Dans une Lorraine qui a beau comporter de nombreuses localités se terminant par «ange», c’est plutôt le diable qui semble avoir pris le contrôle du territoire. Après la fin du charbon, c’est la fin de la sidérurgie. La désindustrialisation a déjà fait des ravages. Le chômage a frappé les enfants du baby-boom et s’est étendu comme un cancer aux stigmates visibles dans tout le paysage. Comment s’imaginer un avenir au milieu de friches industrielles, d’usines désaffectées, de commerces ayant définitivement tiré leur rideau de fer? « Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu; il ne restait plus qu’à faire du bruit. » Le bruit des motos pétaradantes ou celui de groupes tels que Nirvana ou Queen vont du reste accompagner le lecteur tout au long du roman. L’YZ que son père garde au fond de son garage va servir à Anthony à rejoindre la fête donnée dans une villa à quelques kilomètres de chez lui. Avec son cousin, il va essayer de trouver dans l’alcool, la drogue et le sexe de quoi agrémenter son spleen. Sauf qu’au petit matin, le bilan est loin d’être grandiose. Outre une altercation avec Hacine qui tentait de s’incruster dans cette fête, et une bonne gueule de bois, il constate que la moto a été volée.
Il retourne chez lui la peur au ventre, car il n’a pas demandé l’autorisation à son père et sait combien ce dernier tenait à cette moto, même s’il ne s’en servait plus guère. Hélène, sa mère, redoute tout autant la réaction de son mari et décide de se rendre chez le père de Hacine pour récupérer l’YZ, sans succès. Car cette dernière est en train de brûler au milieu de curieux ébahis.
Si l’on peut parler ici d’acte fondateur, c’est parce que cet événement cristallise toutes les rancœurs, toutes les peurs, tous les drames à venir.
Hacine se fait proprement défoncer par son père, l’immigré forcément accusé de tous les maux. Patrick s’en prend à sa femme Hélène et à Anthony, provoquant l’éclatement de la famille. La vengeance va entraîner la déchéance…
Nicolas Mathieu a découpé son roman en quatre périodes, quatre étés de 1992 à 1998 qui nous permettent, outre le passage de l’adolescence à l’âge adulte d’Anthony, de Hacine, de Clem, de Steph et des autres, de suivre l’actualité politique et l’actualité sportive. De la montée du front national à la Coupe du monde de football, l’auteur montre comment ces événements accompagnent le quotidien et marquent les esprits jusqu’à bousculer quelques existences. Car les drames et les réussites servent aussi de révélateur. À l’aune de cette époque floue et instable, entre la chute du mur de Berlin et celle des Twin Towers, la seule issue raisonnable semble devoir être la fuite.
Disons encore quelques mots du style de Nicolas Mathieu. Il a parfaitement su retrouver le ton, les expressions et le ressenti de ses personnages – il est de la même génération – avec cette dose de violence et de fatalisme qui leur colle à la peau et qui vont faire voler en éclats leurs rêves. Retrouvant l’ambiance de son roman noir, Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu nous livre un constat aussi lucide que douloureux. Et qui résonne d’autant plus fort en moi, car je fais partie de ces Lorrains qui ont choisi de s’exiler sous des cieux plus cléments.

Leurs enfants après eux
Nicolas Mathieu
Éditions Actes Sud
Roman
432 p., 21,80 €
EAN : 9782330108717
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Grand-Est, dans des villes de Lorraine que l’auteur recompose, entre Metz et le Luxembourg. On y évoque aussi des voyages en voiture jusqu’à Tétouan au Maroc avec des étapes à Orléans, Poitiers, Tours, Gibraltar, Ceuta où via Villeurbanne, Marseille, Tanger.

Quand?
L’action se situe de 1992 à 1998, avec quelques retours en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.
Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

« AU DÉPART, ON POURRAIT TENTER CETTE HYPOTHÈSE : un roman, ça s’écrit toujours à la croisée des blessures. Ici, j’en verrais trois, disons les miennes.
D’abord, l’adolescence. J’ai été cet enfant qui finit, qui rêve de sortir avec la plus belle fille du bahut, et veut sa part du gâteau. Et puis la plus belle fille ne veut rien savoir, le monde reste insaisissable, le temps passe et c’est encore le pire. Il y aura des étés, des flirts, les poils qui poussent, la voix qui mue. Ce sera le plus beau de la vie, et le plus cruel aussi. Dans une histoire, j’essaierai de mettre des mots là-dessus, la cicatrice à partir de quoi tout commence.
L’autre plaie, ce serait celle du social et des distances. Quand j’étais petit, on m’a raconté un mensonge, que le monde s’offrait à moi tel quel, équitable, transparent, quand on veut on peut. Mais un jour, peut-être grâce aux livres, le voile s’est déchiré et j’ai commencé à comprendre. Cette leçon des écarts, des legs et des signes distinctifs, cette vérité des places et des hiérarchies, ce sera mon carburant.
Enfin, il y a ce départ. Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire. » N. M.

Les critiques
Babelio
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Télérama (Michel Abescat)
Culturebox (Anne Brigaudeau)
Blog Encore du Noir 
Blog Quatre sans quatre (Accompagné de la playlist du livre)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Mes p’tits lus 
Blog Blablablamia


Nicolas Mathieu parle de son roman Leurs enfants après eux © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.
À l’aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d’une carpe ou d’un brochet. Le garçon renifla. L’air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n’expliquait pas tout.
Anthony venait d’avoir quatorze ans. Au goûter, il s’enfilait toute une baguette avec des Vache qui Rit. La nuit, il lui arrivait parfois d’écrire des chansons, ses écouteurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. À la rentrée, ce serait la troisième.
Le cousin, lui, ne s’en faisait pas. Étendu sur sa serviette, la belle achetée au marché de Calvi, l’année où ils étaient partis en colo, il somnolait à demi. Même allongé, il faisait grand. Tout le monde lui donnait facile vingt-deux ou vingt-trois ans. Le cousin jouait d’ailleurs de cette présomption pour aller dans des endroits où il n’aurait pas dû se trouver. Des bars, des boîtes, des filles.
Anthony tira une clope du paquet glissé dans son short et demanda son avis au cousin, si des fois lui aussi ne trouvait pas qu’on s’emmerdait comme pas permis.
Le cousin ne broncha pas. Sous sa peau, on pouvait suivre le dessin précis des muscles. Par instants, une mouche venait se poser au pli que faisait son aisselle. Sa peau frémissait alors comme celle d’un cheval incommodé par un taon. Anthony aurait bien voulu être comme ça, fin, le buste compartimenté. Chaque soir, il faisait des pompes et des abdos dans sa piaule. Mais ce n’était pas son genre. Il demeurait carré, massif, un steak. Une fois, au bahut, un pion l’avait emmerdé pour une histoire de ballon de foot crevé. Anthony lui avait donné rendez-vous à la sortie. Le pion n’était jamais venu. En plus, les Ray-Ban du cousin étaient des vraies.
Anthony alluma une clope et soupira. Le cousin avait bien ce qu’il voulait. Anthony le tannait depuis des jours pour aller faire un tour du côté de la plage des culs-nus, qu’on avait d’ailleurs baptisée ainsi par excès d’optimisme, parce qu’on n’y voyait guère que des filles topless, et encore. Quoi qu’il en soit, Anthony était complètement obnubilé.
– Allez, on y va.
– Non, grogna le cousin.
– Allez. S’te plaît.
– Pas maintenant. T’as qu’à te baigner.
¬– T’as raison…
Anthony se mit à fixer la flotte de son drôle de regard penché. Une sorte de paresse tenait sa paupière droite mi-close, faussant son visage, lui donnant un air continuellement maussade. Un de ces trucs qui n’allaient pas. Comme cette chaleur où il se trouvait pris, et ce corps étriqué, mal fichu, cette pointure 43 et tous ces boutons qui lui poussaient sur la figure. Se baigner… Il en avait de bonnes, le cousin. Anthony cracha entre ses dents.
Un an plus tôt, le fils Colin s’était noyé. Un 14 juillet, c’était facile de se rappeler. Cette nuit-là, les gens du coin étaient venus en nombre sur les bords du lac et dans les bois pour assister au feu d’artifice. On avait fait des feux de camp, des barbecues. Comme toujours, une bagarre avait éclaté un peu après minuit. Les permissionnaires de la caserne s’en étaient pris aux Arabes de la ZUP, et puis les grosses têtes de Hennicourt s’en étaient mêlées. Finalement, des habitués du camping, plutôt des jeunes, mais aussi quelques pères de famille, des Belges avec une panse et des coups de soleil, s’y étaient mis à leur tour. Le lendemain. on avait retrouvé des papiers gras, du sang sur des bouts de bois, des bouteilles cassées et même un Optimist du club nautique c0incé dans un arbre; c’était pas banal. En revanche, on n’avait pas retrouvé le fils Colin.
Pourtant, ce dernier avait bien passé la soirée au bord du lac. On en était sûr parce qu’il était venu avec ses potes, qui avaient tous témoigné par la suite. Des mômes sans rien de particulier, qui s’appelaient Arnaud, Alexandre ou Sébastien, tout juste bacheliers et même pas le permis. Ils étaient venus là pour assister à la baston traditionnelle, sans intention d’en découdre personnellement. Sauf qu’à un moment, ils avaient été pris dans la mêlée. La suite baignait dans le flou. Plusieurs témoins avaient bien aperçu un garçon qui semblait blessé. On parlait d’un t-shirt plein de sang, et aussi d’une plaie à la gorge, comme une bouche ouverte sur des profondeurs liquides et noires. Dans la confusion, personne n’avait pris sur soi de lui porter secours. Au matin, le lit du fils Colin était vide.
Les jours suivants, le préfet avait organisé une battue dans les bois environnants. tandis que des plongeurs draguaient le lac. Pendant des heures, les badauds avaient observé les allées et venues du Zodiac orange. Les plongeurs basculaient en arrière dans un plouf lointain et puis il fallait attendre, dans un silence de mort.
On disait que la mère Colin était à l’hôpital, sous tranquillisants. On disait aussi qu’elle s’était pendue. Ou qu’on l’avait vue errer dans la rue en chemise de nuit. Le père Colin travaillait à la police municipale. Comme il était chasseur et que tout le monde pensait naturellement que les Arabes avaient fait le coup, on espérait plus ou moins un règlement de compte. Le père, c’était ce type trapu qui restait dans le bateau des pompiers, son crâne dégarni sous un soleil de plomb. Depuis la rive, les gens l’observaient, son immobilité, ce calme insupportable et son crâne qui mûrissait lentement. Pour tout le monde, cette patience avait quelque chose de révoltant. On aurait voulu qu’il fasse quelque chose, qu’il bouge au moins, mette une casquette.
Ce qui avait beaucoup perturbé la population par la suite, ç’avait été ce portrait publié dans le journal. Sur la photo, le fils Colin avait une bonne tête sans grâce, pâle, qui allait bien à une victime, pour tout dire. Ses cheveux frisaient sur les côtés, les yeux étaient marron et il portait un t-shirt rouge. L’article disait qu’il avait décroché son bac avec une mention très bien. Quand on connaissait sa famille, c’était tout de même une prouesse.
Comme quoi, avait fait le père d’Anthony.
Finalement, le corps était resté introuvable et le père Colin avait repris le chemin du boulot sans faire de vagues. Sa femme ne s’était pas pendue ni rien. Elle s’était contenté de prendre des cachets.
En tout cas, Anthony n’avait aucune envie d’aller nager là-dedans. Son mégot émit un petit sifflement en touchant la surface du lac. Il leva les yeux vers le ciel et, ébloui, fronça les sourcils. Ses paupières, l’espace d’un instant, s’équilibrèrent. Le soleil pointait haut, il devait être 15 heures. La clope lui avait laissé un goût désagréable sur la langue. Décidément, le temps ne passait pas. En même temps, la rentrée arrivait à toute vitesse.
– Putain…
– Le cousin se redressa.
– Tu saoules.
– On s’emmerde, sérieux. Tous les jours à rien foutre.
– Bon allez…
Le cousin passa sa serviette sur ses épaules, enfourcha son VTT, il partait.
– Allez, magne-toi. On y va.
– Où ça?
– Magne-toi je te dis.
Anthony fourra sa serviette dans son vieux sac à dos Chevignon, récupéra sa montre dans une basket et se rhabilla en vitesse. Il venait à peine de redresser son BMX que le cousin disparaissait sur le chemin qui faisait le tour du lac.
– Attends-moi, putain!
Depuis l’enfance, Anthony lui collait aux basques. Quand elles étaient plus jeunes, leurs mères aussi avaient été cul et chemise. Les filles Mougel, comme on disait. Longtemps, elles avaient écumé les bals du canton avant de se caser parce que le grand amour. Hélène, la mère d’Anthony, avait choisi un fils Casati. Irène était plus mal tombée encore. Quoi qu’il en soit, les filles Mougel, leurs mecs, les cousins, la belle-famille, c’était le même monde. Il suffisait pour s’en rendre compte de voir le fonctionnement, dans les mariages, aux enterrements, à Noël. »

Extraits
« Dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêves écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana. Ils se laissaient pousser les cheveux et ils tâchaient de transformer leur vague à l’âme en colère, leur déprime en décibels. Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu; il ne restait plus qu’à faire du bruit. Anthony suivait le rythme avec sa tête. Ils étaient trente comme lui. Il y eut un frisson vers la fin et puis ce fut tout. Chacun pouvait rentrer chez soi. »

« Quand elle avait dix-sept ans, c’était déjà la même histoire. Avec sa frangine, elles aimaient bien danser. Elles se tapaient des mecs, séchaient les cours. Elles s’achetaient des soutifs pointus. Elles écoutaient Âge tendre à la radio. Dans le quartier déjà, on disait les salopes, parce qu’elles refusaient la règle du compte-gouttes, celle qui fixe les étapes, la bonne mesure. Hélène avait le plus beau cul d’Heillange. C’est un pouvoir qui vous échoit par hasard et ne se refuse pas. Les garçons ont alors des yeux de veau, ils deviennent sots, prodigues, vous pouvez les choisir, les échelonner, aller de l’un à l’autre. Vous régnez sur leurs désirs imbéciles et dans cette France de la DS et de Sylvie Vartan, où les filles étaient cantonnées aux fiches cuisine et aux rôles de midinette, c’était presque déjà la révolution.
Le plus beau cul d’Heillange. »

À propos de l’auteur
Nicolas Mathieu est né à Épinal en 1978. Après des études d’histoire et de cinéma, il s’installe à Paris où il exerce toutes sortes d’activités instructives et presque toujours mal payées. En 2014, il publie chez Actes Sud Aux animaux la guerre, adapté pour la télévision par Alain Tasma. Aujourd’hui, il vit à Nancy et partage son temps entre l’écriture et le salariat. (Source : Éditions Actes Sud)

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L’été circulaire

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En deux mots:
À 16 ans, Céline annonce à ses parents qu’elle est enceinte mais refuse de dire qui est le père de l’enfant. Une situation que son père n’accepte pas. Il entend faire payer le «coupable». La tension monte comme la température durant cet été dans le Vaucluse.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un été presque ordinaire

« Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. »

Voilà un formidable roman construit comme une tragédie grecque, à la fois formidable analyse de l’âme humaine et thriller implacable. Marian Brunet réussit dès les premières pages, avec une scène-choc, à ferrer son lecteur. Dès lors, il ne lâchera plus cette histoire. Nous sommes près de Cavaillon dans un modeste pavillon où vivent Johanna, dite Jo (15 ans) et sa sœur Céline (16 ans) avec un père maçon et une mère au foyer. Quand Céline annonce qu’elle est enceinte, son père la gifle violemment. D’emblée on comprend que la violence est ici comme une seconde nature, que le bon a choisi de céder la place à la brute et au truand. « Chez eux, se souvient Johanna, une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. »
Ici on tente de suivre des études tout en se disant qu’elles sont faites pour les autres, on attend les estivants pour partager avec eux les vacances faute de pouvoir rêver d’autres horizons. Le passe-temps favori, outre boire et fumer, ce sont les bals qui animent les soirées estivales. On y retrouve les voisins, les collègues et on y fait quelquefois des rencontres. « Céline a toujours aimé ça, reine de la fête, adulée des garçons – toutes bandes confondues. Même quand elle était plus jeune, il y avait des coins d’ombre où se laisser glisser contre le corps d’un petit ami, jouer à ne pas aller plus loin mais s’arrêter tout au bord. Eux rêvaient de ses doigts aux ongles roses sur leur petit pénis dressé; elle serrait amoureusement de grosses peluches gagnées à la carabine en espérant des mots d’amour. Et s’il fallait se laisser tâter maladroitement les seins pour obtenir de pauvres Je t’aime balbutiants et autres dérivés sans imagination, elle était prête. » Et voilà comment la jeune fille s’est retrouvée enceinte. Et voilà pourquoi son père n’envisage qu’une solution : qu’elle dise qui est le père et qu’elle l’épouse. Sauf que Céline ne veut rien dire, faisant ainsi monter la tension et laisser fleurir les hypothèses.
Car il faut laver l’affront, trouver le responsable, le faire avouer. Toutes les fréquentations de Céline sont passées au crible. Jo est questionnée et voudrait bien pouvoir aider son père, mais « la vérité, c’est qu’elle n’en sait vraiment rien, de qui a mis sa sœur enceinte. En faisant le compte à rebours, trois mois en arrière, elle voit pas. Difficile de savoir, avec sa sœur. Du temps a passé, depuis les tripotages derrière les autos-tamponneuses. Elle est belle, Céline, mais faut pas croire que pour certains, elle est autre chose qu’une pute. »
La colère du père ne va cesser de grandir et, se mêlant d’effluves racistes, va se diriger contre un jeune d’origine maghrébine, cible idéale pour asseoir son besoin de vengeance. Il y a du Dupont-Lajoie dans cet homme-là.
Et à mesure que l’été avance, que la chaleur écrase le Lubéron, que l’on s’amuse en allant plonger dans les piscines des maisons encore inoccupées où en s’incrustant dans les fêtes des nantis, le drame va se nouer.
La chronique sociale se transforme alors brutalement en une tragédie aux rebondissements multiples que Marion Brunet orchestre avec maestria. Voilà sans aucun doute l’un des livres à emporter avec vous pour les vacances!

L’été circulaire
Marion Brunet
Éditions Albin Michel
Thriller
000 p., 18 €
EAN : 9782226398918
Paru le 1er février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Vaucluse, à l’Isle-sur-la-Sorgue, à Avignon avant de prendre la route vers Marseille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Fuir leur petite ville du Midi, ses lotissements, son quotidien morne: Jo et Céline, deux sœurs de quinze et seize ans, errent entre fêtes foraines, centres commerciaux et descentes nocturnes dans les piscines des villas cossues de la région. Trop jeunes pour renoncer à leurs rêves et suivre le chemin des parents qui triment pour payer les traites de leur pavillon.
Mais, le temps d’un été, Céline se retrouve au cœur d’un drame qui fait voler en éclats la famille et libère la rage sourde d’un père impatient d’en découdre avec le premier venu, surtout s’il n’est pas «comme eux».
L’été circulaire est un roman âpre et sombre, portrait implacable des «petits Blancs», ces communautés périurbaines renfermées sur elles-mêmes et apeurées. L’écriture acérée, la narration tendue imposent d’emblée le talent de Marion Brunet.

Les critiques
Babelio
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Le Temps (Jean-Bernard Vuillème)
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Marion Brunet présente L’été circulaire dans La Grande Librairie. © Production France Télévisions

Les premières pages du livre:
« Chez eux, se souvient Johanna, une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. C’était mort au départ, atout ou appât, elles pouvaient s’asseoir sur l’idée même du jeu, vu qu’elles n’avaient pas écrit les règles.
Ce soir, Céline, c’est pas une main au cul qu’elle se prend, c’est une main dans la gueule. Le père, fou de rage, s’en étouffe à moitié. Déjà qu’il n’a pas beaucoup de vocabulaire, là, c’est pire. Il retourne la tête de sa fille de son énorme paluche de maçon; elle s’écroule sur le sol de la cuisine – un tas de tissu mouillé. Ça fait un bruit bizarre, comme si des petits bouts d’elle s’étaient brisés.
– C’est qui?
Céline est bien incapable de répondre, même si elle avait décidé de parler. Elle tente de reprendre sa respiration. Ses cheveux pendent en rideau, on ne voit ni ses yeux ni sa bouche. Jo voudrais bien l’aider mais elle sent ses pieds vissés au sol comme ceux d’un lit de prison.
La cuisine sent le détergent et la lavande, fragrance de pub pour le grand Sud, cigales et compagnie.
– C’est qui l’ordure qui t’a fait ça? C’est qui, le fils de pute sorti du con d’une chienne, qui a osé faire ça?
La mère remplit un verre d’eau. Il lui échappe des mains et roule dans l’évier en inox. Elle chuchote Arrête, mais sans conviction. D’ailleurs, on ne sait même pas à qui elle s’adresse.
– Tu vas répondre, oui?
Et puis le père cesse de crier. Son menton se met à trembler, une menace bien pire – Jo détourne les yeux. La mère s’accroupit, son verre d’eau à la main, et elle relève le visage de Céline sans douceur. Elle l’a jamais eue, faut dire. L’espace d’un petit instant, on pourrait se demander si elle va lui jeter l’eau au visage ou l’aider à boire. Céline pousse le sol d’une main, s’agrippe de l’autre au poignet de sa mère. L’eau déborde, coule sur le genou nu de la mère qui s’en agace. Dans un mouvement de recul, elle pose le verre par terre, se redresse difficilement – une très vieille femme, d’un coup, malgré son air d’avoir toujours trente ans. Céline lâche son poignet, reste prostrée sur un coude. Sa bouche a enflé, son nez semble tordu. Le père n’a jamais frappé aussi fort. Elle saisit le verre pour boire mais l’eau coule à côté, sur son menton et sur son tee-shirt décoré d’une vanité rose avec des paillettes autour, et du sang aussi qui jaillit en bulles de sa narine droite. Des milliers de pointes lui cisaillent le ventre.
Le père a croisé les bras, il a repris des forces jusque dans sa posture, et il défie Céline du regard. Elle a les yeux pleins d’eau, les joues creuses à force de serrer les dents.
– Elle dira rien, siffle la mère. Elle dira rien, cette garce. »

Extraits
« Manuel lève la tête et tend son regard vers les murs. Endetté jusqu’au cou mais propriétaire de sa maison en carton-pâte, de sa maison au crépi rose dans le lotissement social construit par une mairie vaguement socialiste, dans les années 80. Seulement il doit encore tellement de fric à son beau-père que c’est pas vraiment comme si elle était à lui. C’est plutôt comme si elle était à sa femme, la maison. Quand il y pense un peu trop, il a l’impression qu’on lui a coupé les couilles à la faucille. Et maintenant sa fille [enceinte à 16 ans], comme s’il était incapable de la surveiller. Au grand jeu de la vie, lui non plus n’a pas écrit les règles. Le problème, c’est qu’il pensait le contraire. »

« La bizarrerie a ses avantages. À force de faire semblant de ne pas la voir pour éviter son regard, les gens finissent par oublier qu’elle est là. Ça autorise certaines excentricités, et il lui arrive d’en abuser, histoire d’entretenir cette licence de petite folie, cet écran de trouble entre elle et les autres. Là, face au père, elle en a besoin. La vérité, c’est qu’elle n’en sait vraiment rien, de qui a mis sa sœur enceinte. En faisant le compte à rebours, trois mois en arrière, elle voit pas. Difficile de savoir, avec sa sœur. Du temps a passé, depuis les tripotages derrière les autos-tamponneuses. Elle est belle, Céline, mais faut pas croire que pour certains, elle est autre chose qu’une pute. »

« Ici, tout ce qui sort un tant soit peu de l’ordinaire est commenté, décortiqué, devient sujet. Dans le viseur des langues de comptoir, prophétiques et avinées, pas d’expédient sauf l’habitude. Seule l’habitude peut rendre banal ce qui ne l’est pas. »

« Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. C’était mort au départ, atout ou appât, elles pouvaient s’asseoir sur l’idée même du jeu, vu qu’elles n’avaient pas écrit les règles. »

« Il en jouit, de sa solitude supérieure, c’est sa came. Et puis elle est belle cette fille enceinte sortie d’on ne sait où. Pas le genre de la maison, c’est sûr, et ça, ça l’excite drôlement, le fils de bonne famille. Et comme son intelligence lui offre l’élégance d’un cynisme vaguement désespéré, il s’autorise à penser que oui, ce serait amusant de la sauter, avec son gros ventre et sa vulgarité qui affleure sous chaque éclat de rire. Ce serait beau, décadent, nouveau. Il s’ennuie tellement.
– Mais quoi? Pourquoi tu me regardes comme ça?
Céline glousse et entame la troisième bière que lui tend Côme.
Il se sent dégueulasse, et il trouve ça délicieux. »

À propos de l’auteur
Auteure reconnue en jeunesse pour ses romans Young Adult publiés chez Sarbacane et récompensés par plus de 30 prix comme le prix Unicef de littérature jeunesse 2017, Marion Brunet, née en 1976, a travaillé comme éducatrice spécialisée. Elle vit à Marseille où elle est lectrice pour diverses maisons d’édition et anime des rencontres littéraires auprès des scolaires. (Source : Livres Hebdo)

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La saison des feux

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En deux mots:
Quand Mia et sa fille Pearl s’installent à Shaker Heights, dans la banlieue chic de Cleveland, elles ne se doutent pas combien cette décision va bousculer la communauté, à commencer par celle des Richardson et de leurs quatre enfants.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Allumer le feu et faire danser les diables et les dieux»

Dans ce second livre traduit en français, Celeste Ng confirme son talent. L’auteur de «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’y montre aussi incisive qu’impitoyable.

Avec deux livres, Celeste Ng impose déjà sa patte sur la littérature américaine contemporaine. Son sens de l’observation et son analyse très fine de la société l’ont propulsé au rang de figure de proue de la jeune génération d’écrivains d’Outre-Atlantique. Avec d’excellentes raisons, à commencer par un sens diabolique de la construction dramatique.
Si «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’ouvrait avec la découverte d’une jeune fille noyée dans un lac, ce nouvel opus commence également par un fait divers, une énigme: un incendie vient perturber la vie tranquille des habitants de Shaker Heights dans la banlieue chic de Cleveland. Une banlieue que l’auteur connaît bien pour y avoir vécu de 1990 à son départ pour l’université en 1998. C’est du reste l’époque où elle situe cet acte malveillant initial. Car d’après les pompiers, l’origine criminelle ne fait aucun doute, ayant découvert un accélérateur et plusieurs foyers simultanés.
Cette image des feux qui s’allument un peu partout va dès lors accompagner le lecteur. Car ils vont très vite découvrir que derrière les façades sages, le calme et la sérénité apparents, il suffira d’une étincelle pour allumer le feu et, comme le chantait Johnny Halliday, «faire danser les diables et les dieux».
Les regards vont très vite se tourner du côté des moutons noirs, des habitants qui sont «différents», à commencer par Izzy, la fille rebelle des Richardson qui aurait très bien pu mettre le feu à la maison familiale.
Puis le regard va se porter vers Mia Warren et sa fille Pearl qui ne cadrent pas non plus avec les habitants-modèle du quartier. Depuis qu’elles sont arrivées, leur passé bohème a vite fait de leur coller une réputation de marginales.
Izzy n’était-elle du reste pas liée avec Pearl? Et Mia ne travaillait-elle pas pour Elena Richardson qui lui louait également un appartement? Et comme en plus, elle semble avoir disparu sans laisser de traces…
Seulement voilà, lorsque l’on désigne aussi rapidement des coupables, c’est que l’on a envie d’évacuer une affaire avec laquelle on ne se sent pas vraiment à l’aise. Et tout le talent de Celeste Ng consiste à nous faire découvrir peu à peu les failles des uns et des autres, de ces familles «bien sous tous rapports». Mais il n’y a qu’à creuser un peu sous le vernis pour découvrir frustrations, envies, jalousies et convoitises.
Izzy trouve en Mia l’artiste le modèle de la femme libre qu’elle rêve d’être. Son frère Moody tombe amoureux de Pearl qui, après des années d’errance et de difficultés financières rêve du mode de vie des Richardson. Du coup Elena s’affole…
Flash-back. Nous partons à New York où Mia a suivi une formation à l’art et où son «œil» a été repéré par une galeriste. Mais elle va devoir rentrer faute de pouvoir continuer à financer ses études. C’est à ce moment qu’elle rencontre les Ryan qui lui proposent d’être une mère-porteuse et lui font un pont d’or. Une proposition qu’elle va finir par accepter.  Pendant le restant de sa vie, Mia se demanderait à quoi aurait ressemblé son existence si elle n’était pas allée au restaurant ce jour-là. Sur le coup, ça avait ressemblé à une plaisanterie: juste un moyen de satisfaire sa curiosité et d’avoir un bon repas par-dessus le marché. Par la suite, bien entendu, elle comprendrait que ça avait tout changé pour toujours.»
Voilà le roman qui bascule à nouveau ou plutôt qui s’enrichit de nouvelles problématiques qui vont relier toutes ces femmes et toutes ces filles, à commencer par leur place dans la société, leur légitimité, leurs droits et devoirs.
Un passionnant chassé-croisé orchestré par une plume incisive qui n’hésite pas à remettre sur le devant de la scène la lutte des classes ou le racisme avec une subtilité qui ne fait que donner encore davantage de poids à la démonstration. Magistral!

La saison des feux
Celeste Ng
Sonatine Éditions
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau
384 p., 21 €
EAN : 9782355846502
Paru le 5 avril 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, plus précisément à Shaker Heights dans la banlieue de Cleveland dans l’Ohio, à Silver Springs, mais aussi à New York.

Quand?
L’action se situe de la fin du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand le voile des apparences ne peut être déchiré, il faut parfois y mettre le feu.
À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.
Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit (Sonatine Éditions, 2016), Celeste Ng confirme avec ce deuxième roman son talent exceptionnel. Rarement le feu qui couve sous la surface policée des riches banlieues américaines aura été montré avec tant d’acuité. Cette comédie de mœurs, qui n’est pas sans rappeler l’univers de Laura Kasischke, se lit comme un thriller. Avec cette galerie de portraits de femmes plus poignants les uns que les autres, c’est aussi l’occasion pour l’auteur d’un constat d’une justesse étonnante sur les rapports sociaux et familiaux aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
Le Point (Julie Malaure)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Mon féérique blog littéraire 
Blog Sangpages 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Abracadabooks 
Blog Froggy’s Delight 


Bande-annonce de La Saison des Feux, par Celeste Ng © Production Hachette livre

Les premières pages du livre
« Que vous optiez pour un terrain constructible dans la zone des écoles, de vastes hectares de terre sur le domaine de Shaker Country, ou l’une des maisons offertes par notre société dans divers quartiers, votre achat inclura des installations pour le golf, l’équitation, le tennis, la navigation de plaisance; il inclura également des écoles inégalables ; et il vous assurera une protection éternelle contre la dépréciation et le changement non désiré. »
Publicité de la compagnie Van Sweringen, créateurs et développeurs de Shaker Village

« Au fond, cependant, tout bien considéré, les habitants de Shaker Heights sont très semblables à ceux du reste de l’Amérique. Ils ont peut-être trois ou quatre voitures au lieu d’une ou deux, et deux téléviseurs au lieu d’un seul, et quand une fille de Shaker Heights se marie, elle aura peut-être droit à une réception pour huit cents personnes avec l’orchestre de Meyer Davis venu de New York, au lieu d’une réception pour cent personnes avec un groupe local, mais ce sont des différences de degré plus que des différences fondamentales. « Nous sommes des gens chaleureux et nous passons des moments merveilleux! » déclarait récemment une femme au country club de Shaker Heights, et elle avait raison, car les habitants de l’Utopie semblent en effet mener une vie plutôt heureuse. »
«The Good Life in Shaker Heights», Cosmopolitan, mars 1963

« Tout le monde à Shaker Heights en parlait cet été-là : du fait qu’Isabelle, la dernière des enfants Richardson, avait finalement perdu la raison et mis le feu à la maison. Tous les ragots du printemps avaient tourné autour de la petite Mirabelle McCullough, et maintenant, enfin, il y avait un nouveau sujet de conversation sensationnel. Peu après midi ce samedi de mai, les clients qui poussaient leur caddie de courses chez Heinen’s avaient entendu les camions de pompiers se mettre à hurler et foncer vers la mare aux canards. À midi et quart, il y en avait quatre garés en une file rouge désordonnée dans Parkland Drive, où chacune des six chambres de la maison des Richardson était en flammes. Et quiconque se trouvait dans un rayon de huit cents mètres voyait la fumée qui s’élevait au-dessus des arbres comme un nuage d’orage noir et dense. Plus tard, on dirait que les signes avaient tout le temps été là : qu’Izzy était un peu cinglée, qu’il y avait toujours eu quelque chose qui clochait dans la famille Richardson, que dès qu’ils avaient entendu les sirènes ce matin-là ils avaient su qu’une chose terrible s’était produite. Alors, bien entendu, Izzy serait depuis longtemps partie, ne laissant derrière elle personne pour la défendre, et les gens pourraient – et ils ne s’en priveraient pas – dire tout ce qui leur plairait. À l’instant où les camions de pompiers étaient arrivés, cependant, et pendant un bon bout de temps par la suite, personne ne savait ce qui se passait. Les voisins s’étaient massés aussi près que possible de la barrière de fortune – une voiture de police garée de travers à quelques centaines de mètres – et avaient regardé les pompiers dérouler leurs lances avec la mine sombre d’hommes qui savaient que la cause était entendue. De l’autre côté de la rue, les oies de la mare plongeaient la tête sous l’eau en quête d’herbes, totalement indifférentes à l’agitation.
Mme Richardson se tenait sur la pelouse arborée, serrant fermement le col de son peignoir bleu pâle. Bien qu’il fût midi passé, elle dormait encore quand les détecteurs de fumée avaient retenti. Elle s’était couchée tard et avait volontairement fait la grasse matinée, estimant qu’elle le méritait après une journée plutôt difficile. La veille au soir, elle avait regardé depuis une fenêtre à l’étage tandis qu’une voiture s’immobilisait finalement devant la maison. L’allée était longue et circulaire, formant un profond arc en fer à cheval qui reliait le trottoir à la porte puis retournait vers la rue, qui se trouvait à une bonne trentaine de mètres, trop loin pour qu’elle puisse la distinguer clairement, d’autant que même en mai, à huit heures du soir, il faisait presque nuit. Mais elle avait reconnu la petite Volkswagen marron clair de sa locataire, Mia, dont les phares brillaient. La portière côté passager s’était ouverte et une silhouette élancée était descendue sans la refermer : la fille adolescente de Mia, Pearl. Le plafonnier éclairait l’intérieur de la voiture comme une petite vitrine, mais le véhicule était rempli de sacs presque jusqu’au plafond, et Mme Richardson apercevait tout juste le contour vague de la tête de Mia, le chignon négligé perché au sommet de son crâne. Pearl s’était penchée au-dessus de la boîte à lettres, et Mme Richardson s’était imaginé le léger grincement tandis que le battant s’ouvrait, puis se refermait. Pearl était ensuite vivement retournée dans la voiture et avait repoussé la portière. Les feux de stop avaient rougeoyé, avant de disparaître, et la voiture s’était éloignée en crachotant dans la nuit de plus en plus sombre. Avec un certain soulagement, Mme Richardson était descendue à la boîte à lettres et avait trouvé un jeu de clés sur un simple anneau, sans un mot. Elle avait prévu de se rendre à la maison de location de Winslow Road dans la matinée pour l’inspecter, même si elle savait déjà qu’elles seraient parties. »

Extraits:
« Alors ils avaient d’abord eu Lexie, en 1980, puis Trip l’année suivante et Moody celle d’après, et Mme Richardson avait été secrètement fière de voir que son corps était si fertile, si endurant. Elle marchait avec Moody dans sa poussette pendant que Lexie et Trip lui emboîtaient le pas, chacun agrippant sa jupe comme des éléphanteaux suivant leur mère, et les gens dans la rue marquaient un temps d’arrêt : cette jeune femme élancée ne pouvait pas avoir porté trois enfants, si ? « Juste un de plus », avait-elle dit à son mari. Ils avaient convenu de les avoir tôt pour qu’ensuite Mme Richardson puisse retourner au travail. Dans un sens, elle aurait aimé rester à la maison, simplement être avec ses enfants, mais sa mère avait toujours méprisé les femmes au foyer. « Elles gâchent leur potentiel, affirmait-elle d’un ton dédaigneux. Tu as une tête bien faite, Elena. Tu ne vas pas juste rester à la maison et tricoter, n’est-ce pas ? » Une femme moderne, avait-elle toujours laissé entendre, pouvait – non, devait – tout avoir. Alors, après chaque naissance, Mme Richardson avait repris le travail, rédigeant les gentils articles que son rédacteur demandait, puis elle rentrait à la maison pour dorloter ses petits, attendant l’arrivée du prochain. »

« Pour elle, c’était simple: Bebe Chow avait été une mauvaise mère; Linda Mc Cullough en avait été une bonne. L’une avait suivi les règles, l’autre non. Mais le problème avec les règles, songea-t-il, c’était qu’elles supposaient une bonne et une mauvaise manière de faire les choses. Alors qu’en fait, la plupart du temps, il y avait simplement des manières différentes, dont aucune n’était totalement mauvaise ou totalement bonne, et il n’y avait rien pour vous indiquer de quel côté de la ligne de démarcation vous vous trouviez. Il avait toujours admiré l’idéalisme de sa femme, sa certitude que le monde pouvait être amélioré, pacifié, peut-être même être rendu parfait. Et pour la première fois il se demanda s’il voyait les choses du même œil. »

À propos de l’auteur
Celeste Ng vit dans le Massachusetts. Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, La Saison des feux est son deuxième roman publié chez Sonatine Éditions. (Source : Sonatine Éditions)

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Diên Biên Phù

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En deux mots:
À Diên Biên Phù un soldat français va vivre les trois expériences les plus fortes de sa vie. Il est blessé au combat, secouru par un camarade sénégalais et rencontre l’amour de sa vie. Vingt ans après, il veut retrouver Maï Lan et part pour le Vietnam.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Sur la trace d’un amour perdu

Un premier roman qui résonne déjà comme l’œuvre d’une vie. En racontant le retour au Vietnam d’un soldat français vingt ans après Diên Biên Phù, Marc Alexandre Oho Bambe nous offre un roman d’amour absolu.

Quel choc! Voilà sans doute l’un des plus beaux romans qu’il m’a été donné de lire cette année. Marc Alexandre Oho Bambe s’inscrit pour moi dans la lignée de ces auteurs qui portent en eux une histoire forte qu’ils écrivent et réécrivent des dizaine sde fois avant de la poser sur le papier. Une histoire qu’ils veulent parfaite, entière, définitive. Une histoire dont chaque mot est pesé, chaque phrase pensée. Le slameur et poète qui se produit sous le nom de Capitaine Alexandre est désormais aussi un grand écrivain dont il faudra retenir le nom: Marc Alexandre Oho Bambe.
Le livre s’ouvre sur le rappel de cette ultime bataille de ce que l’on appelait alors la Guerre d’Indochine et qui fît plus d’un demi-million de morts :
« Diên Biên Phù,
Joli nom, pour un naufrage.
Diên Biên Phù,
Trois syllabes de sang, un son de claque et de défaite.
Pour nous, les hommes.
Le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours et cinquante-sept nuits âpres, nous rendons les armes, vaincus par les troupes viêtminh. »
Les jeunes générations ont peut-être oublié aujourd’hui la déflagration provoquée par cette défaite. Alexandre, le narrateur, marqué non seulement dans sa chair mais aussi dans son cœur nous le rappelle en quelques lignes: « Nous avons perdu la bataille, la guerre et l’honneur. L’honneur de la France coloniale. » Pour les autorités françaises, il faut dès lors essayer de tirer au plus vite un trait sur cette humiliante défaite en rapatriant au plus vite le contingent.
Pour Alexandre, ce rapatriement n’est pas un soulagement, mais un nouveau déchirement. Il laisse derrière lui Alassane Diop, le camarade de régiment sénégalais qui lui a sauvé la vie et avec lequel il a noué une solide amitié et Maï Lan, la femme dont il est passionnément amoureux. Lui qui avait grandi dans l’idée que le combat pour la civilisation était juste avait compris la légitimité des autochtones dans leur aspiration à la liberté. Avec Diop, son «frère d’une autre terre», il avait aussi compris qu’une civilisation sans cœur était moribonde et sans honneur.
Si en 1954, on ne parlait pas encore de syndrome post-traumatique, on comprend fort bien dans quel état psychologique devaient être les soldats qui retrouvaient le sol de France.
Pour Alexandre, les choses vont se faire «sans lui». Il sera plus spectateur qu’acteur de sa vie de famille, épousera Mireille et lui fera des enfants. «Nous devions avoir une belle vie. C’était la promesse du jour. Mais le jour ne tint pas sa promesse. Et la nuit finit par tomber. Sur nous, Mireille et moi, notre mariage arrangé, les hommes en guerre contre eux-mêmes, l’humanité dérangée. Je partis m’abîmer à la violence du monde, me construire et chercher ma place dans les décombres de mon être et le vacarme des bombes.»
Pour survivre, il utilise la recette de son ami Diop, il écrit. «Écrire pour laisser une trace. Ma trace.» Il lui faudra vingt ans pour pouvoir comprendre qu’il vivait une vie de procuration, qu’il n’était qu’une sorte d’ectoplasme. «Je n’ai jamais pu m’habituer à la mort, pas même à la mienne. Je n’ai jamais pu m’habituer à la mort. Et pourtant je suis mort vivant, Depuis vingt ans.»
Il comprend alors que son amour pour Maï Lan est toujours aussi fort, qu’il lui faut retourner à Hanoï, quitte à blesser sa famille. Il part sans se retourner, il part pour ne plus revenir.
Retrouve le Normandie qui «était la base de repos des soldats français. C’est là aussi que me retrouvait Maï. On buvait quelques verres, on dansait, on parlait, on riait fort, on s’aimait, défiant l’absurdité du monde. Et la guerre. Ensuite on s’échappait hôtel de la Paix quelques pas plus loin, pour baiser. Ou faire l’amour. Et oublier. La condition humaine et nos pays, patries ennemies.»
Il brûle d’un fol espoir, celui de retrouver la femme de sa vie. La femme qu’il croise au bar est touchée par son histoire, accepte de l’aider, quand bien même le fil est très ténu.
On rêve avec lui, on espère qu’un amour aussi pur sera récompensé. On craint aussi les ravages du temps, la nouvelle défaite. Disons simplement que la fin de ce roman bouleversant est à la hauteur de la quête. Précipitez-vous sur ce livre magnifique qui, et c’est là mon seul regret, aura échappé à la sagacité du comité de sélection des «68 premières fois». Quoiqu’il en soit, il fait désormais partie de ma bibliothèque idéale!

Diên Biên Phù
Marc Alexandre Oho Bambe
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
232 p., 19 €
EAN : 9782848052823
Paru en mars 2018

Où?
Le roman se déroule au Vietnam, à Hanoï, à Diên Biên Phù et à Mu Cang Chai dans la province de Yen Bai, ainsi qu’en France, notamment à Paris.

Quand?
L’action se situe en 1954, puis vingt années plus tard.

Ce qu’en dit l’éditeur
Étrangement, j’avais le sentiment de devoir quelque chose à cette guerre: l’homme que j’étais devenu et quelques-unes des rencontres les plus déterminantes de ma vie.
Étrangement, j’avais trouvé la clé de mon existence, l’amour grand et l’amitié inconditionnelle.
En temps de guerre.
Au milieu de tant de morts, tant de destins brisés.
Vingt ans après Diên Biên Phù, Alexandre, un ancien soldat français, revient au Viêtnam sur les traces de la «fille au visage lune» qu’il a follement aimée. L’horreur et l’absurdité de la guerre étaient vite apparues à l’engagé mal marié et désorienté qui avait cédé à la propagande du ministère. Au cœur de l’enfer, il rencontra les deux êtres qui le révélèrent à lui-même et modelèrent l’homme épris de justice et le journaliste militant pour les indépendances qu’il allait devenir: Maï Lan, qu’il n’oubliera jamais, et Alassane Diop, son camarade de régiment sénégalais, qui lui sauva la vie.
Avec ce roman vibrant, intense, rythmé par les poèmes qu’Alexandre a pendant vingt ans écrits à l’absente, Marc Alexandre Oho Bambe nous embarque dans une histoire d’amour et d’amitié éperdus, qui est aussi celle d’une quête de vérité.

Les critiques
Babelio
Africultures (Aminata Aïdara)
RCF (Le livre de la semaine – Yves Viollier)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Page des libraires (Sarah Gastel – Librairie Terre des livres, Lyon)
La Vie (Yves Viollier)
Blog DOMI C LIRE 
Blog L’ivresse littéraire
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)


Marc Alexandre Oho Bambe à Diên Biên Phù, lieu d’un amour fou © Production France 24, émission «à l’affiche»

Les premières pages du livre
« Diên Biên Phù,
Joli nom, pour un naufrage.
Diên Biên Phù,
Trois syllabes de sang, un son de claque et de défaite.
Pour nous, les hommes.
Le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours et cinquante-sept nuits âpres, nous rendons les armes, vaincus par les troupes viêtminh.
Notre camp retranché tombe aux mains des bodoi, le général Giàp a gagné son pari, le combat du tigre et de l’éléphant, annoncé par Hô Chi Minh: « Le tigre tapi dans la jungle harcèlera l’éléphant figé qui, peu à peu, se videra de son sang et mourra d’épuisement. »
Tous les points d’appui fortifiés dans la plaine, destinés à couvrir notre camp, sont tombés.
Il est dix-huit heures. Nous avons perdu la bataille, la guerre et l’honneur.
L’honneur de la France coloniale.
Diên Biên Phù, depuis vingt ans mon esprit erre en ce lieu, qui me hante. J’y reviens enfin, pour retrouver des souvenirs perdus, en exil de moi-même. Je suis de retour ici pour une femme, flamme rencontrée pendant la guerre. Nous nous étions aimés, sans bruit ni fureur, avant de nous séparer, contraints.
Dans la stridence du silence.
J’étais jeune et mal marié, rêveur, avide de voyages et d’aventures, de douces drogues dures et d’écriture. Passions voraces et dévastatrices pour les âmes comme la mienne, en quête d’absolu, inatteignable.
À la recherche de moi-même, j’avais trouvé Maï Lan. Frêle et mystérieuse jeune femme, qui allait s’éprendre d’un soldat en guerre contre son pays.
Et contre lui-même.
Il y a des êtres qu’on rencontre trop tard pour ne pas les aimer.
Maï Lan.
Retour à Diên Biên Phù.
À la recherche d’un amour jeune et vieux, fou.
De vingt ans.
Retour ici, en pèlerinage.
Cette fille est ma faille, mon alcool, ma parabole.
Et son pays, mon gouffre néant: j’y suis mort et m’y suis enterré, avec mes dernières illusions sur l’humanité, sur moi-même et sur ma propre patrie, « terre des
droits de l’homme ». C’est ainsi, ainsi qu’elle aime, qu’elle aime qu’on la nomme.
Je suis mort ici, en Indochine.
Avant de renaître, puis mourir encore.
Dans le regard de Maï.
Il y a vingt ans.
C’était la guerre. »

Extrait
« Retour à Diên Biên Phù.
À la recherche d’un amour jeune et vieux, fou.
Retour ici, avec l’espoir mitraillé de retrouver celle qui m’accoucha.
Retour ici, pour mourir où je suis né, dans un corps-à-corps fiévreux.
Retour ici, après vingt ans d’exil intérieur, l’âme en feu. Je suis revenu ici, où je suis tombé amoureux, pour ne plus jamais me relever. Je suis revenu ici, pour finir mon voyage. Dans une bulle d’opium ou de tendresse.
Je suis revenu ici, pour écrire la dernière page. De mon livre de vie.
Je suis de retour à Diên Biên Phù.
Pour mettre un point final à ma peine ou mourir en paix, dans les bras ou le doux souvenir de mon amour siamois au visage lune, Maï Lan, unique soleil dans la nuit. »

À propos de l’auteur
Marc Alexandre Oho Bambe, alias Capitaine Alexandre, est poète et slameur. Né en 1976 à Douala, au Cameroun, il est bercé par la poésie dès son plus jeune âge, notamment par Aimé Césaire et René Char (à qui il rendra hommage en choisissant son nom de scène). Arrivé en France à dix-sept ans, il étudie à Lille, travaille brièvement dans une agence de communication, avant de se consacrer au journalisme et à l’écriture.
En 2006, il fonde le collectif On A Slamé Sur La Lune, troupe de poètes slameurs, musiciens, metteurs en scène, plasticiens, vidéastes et performeurs, qui en 2010 sort son premier album. Les membres du collectif multiplient les interventions culturelles et les performances scéniques, et affirment leur ambition pédagogique : celle de sensibiliser le public à la poésie, au spectacle vivant et au dialogue des cultures.
À partir de 2009, Marc Alexandre Oho Bambe publie de la poésie, notamment Le Chant des possibles, aux éditions La Cheminante (prix Fetkann ! de poésie, 2014, et prix Paul Verlaine de l’Académie française, 2015), Résidents de la République (La Cheminante, 2016) et De terre, de mer, d’amour et de feu (Mémoire d’encrier, 2017).
Capitaine Alexandre slame ses textes et chante les possibles sur les scènes du monde entier, intervient lors de conférences internationales, et donne de nombreux concerts littéraires en France et à l’étranger. Sa dernière création, De terre, de mer, d’amour et de feu, est un opéra slam baroque, présenté en juin 2017 en avant-première à la Fondation Louis Vuitton dans le cadre de la Carte blanche d’Alain Mabanckou.
Marc Alexandre Oho Bambe enseigne depuis dix ans et transmet à ses élèves et ses étudiants le goût de la littérature et de la poésie. il est également chroniqueur pour Africultures, Médiapart, Wéo et Le Point Afrique. (Source : Sabine Wespieser Éditeur)

Page Wikipédia de l’auteur 
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Celui qui disait non

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En deux mots:
Il faut regarder avec attention la couverture de ce livre, car l’auteur retrace le destin de l’ouvrier qui, en 1936, refuse de faire le salut hitlérien sur un quai de Hambourg. Il s’appelait August Landmesser.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’histoire d’un héros ordinaire

Il aura fallu un concours de circonstances assez exceptionnel pour retrouver le nom d’un homme sur une photo et donner ainsi à Adeline Baldacchino le sujet de son premier roman.

Les réseaux sociaux ont indéniablement quelques avantages. Quand, par exemple, une photo est partagée des milliers de fois, et qu’elle finit par intriguer et intéresser. On se souvient d’Isabelle Monnin avec Les Gens dans l’enveloppe, qui était partie à la recherche des personnes figurant sur un jeu de photos achetées dans une brocante et qui avait fini par les trouver.
Cette fois, il s’agit du cliché reproduit en couverture du livre et qui montre des dizaines de personnes faisant le salut nazi, sauf un.
En 2012, Marie Simon a raconté dans L’Express comment, grâce à un message posté au Japon sur Facebook pour illustrer la volonté de dire non – en l’occurrence à une catastrophe nucléaire – le monde entier avait pu faire la connaissance d’Auguste Landmesser. Quelques vingt années auparavant, c’est sa fille Irene qui avait reconnu son père sur la phto publiée par un quotidien allemand. « Depuis quelques années déjà, elle rassemble des documents sur le destin de ses proches. Elle en a même fait un livre, publié en 1996, dans lequel elle raconte l’histoire de sa famille « déchirée par l’Allemagne nazie ».»
C’est ce livre que la narratrice a dans ses bagages, lorsqu’elle débarque à Hambourg en avril 2017, « un long fichier, un seul, qui rassemble l’essentiel de ce que l’on sait d’August et d’Irma, de leurs filles, Ingrid et Irene, de la grand-mère Friederike, du grand-père Arthur et de quelques autres. Des documents d’archives, aussi secs que le sont tous les papiers officiels. Tout est là. Ou presque. Car ce n’est que le squelette de tout. Ce qui est arrivé. Ce qui fut consigné. Les dates, les lieux, les noms : une chronologie. La vérité crue, brutale et nette, sans artifices ni sentiments. Deux cent cinquante pages d’actes et de fac-similés, quelques lettres, un sommaire qui ressemble à celui d’une dissertation d’histoire. » Un document qui doit ressembler au livre que vient de publier Colombe Schneck, Les Guerres de mon père, livrant lui aussi quelques documents bruts qui sont le fruit de ses recherches. Mais le projet d’Adeline Baldacchino n’est pas celui d’une historienne, mais d’une romancière qui entend traquer la chair. « Ce que nous disent les regards, ce que nous dérobent les actes administratifs. La pulpe du réel. C’est elle que je ne retrouverai qu’au prix de l’invention. Tout sera vrai, tout est déjà vrai puisque tout est arrivé. Je sais les tribunaux, les prisons, les camps. Je sais la dernière balle et même le plan détaillé de la chambre à gaz de Bernburg. Je sais qui est devenu quoi, je sais qui a emprunté quelle impasse de l’Histoire. Je sais les dates, les lieux. Je sais le bruit de cymbales du dénouement. Le flot des larmes et les jambes qui flanchent en lisant. Le reste, je le devinerai. Donc, je l’écrirai. »
Un choix juste, un choix vrai. De ceux qui donnent cette indicible épaisseur au récit, qui permet de faire se fusionner les sentiments, les époques, les émotions. Car si la narratrice est à Hambourg, c’est aussi pour essayer de faire le deuil de son père, oarti neuf mois plus tôt. « Je crois que j’écris aussi pour te crier que je t’aime et n’ai jamais su te le dire assez. Je ne connais pas d’autre moyen de te le prouver que d’écrire un livre et d’y glisser ton nom. »
Nous voici donc en octobre 1934, au moment où August rencontre Irma. « C’était l’automne à Hambourg. Des feuilles mortes voletaient dans les rues trop larges pour les âmes solitaires. Elle était allée s’asseoir au jardin botanique, Planten und Blomen, près du petit canal aménagé qui le traversait, sous un saule pleureur dont elle avait fait un ami. (…) Ce jour-là, sa robe était blanc et noir. Elle avait emprunté à sa mère un petit châle de laine. Le livre venait de retomber sur ses genoux. Je crois bien qu’elle s’était assoupie, vaguement ivre dans l’odeur d’écorce et de colchiques. August cherchait un endroit pour faire la sieste. C’était l’automne, certes, mais l’une des dernières belles journées de l’année. Il avait repéré l’arbre et son ombre prometteuse. Il venait de pénétrer sous le rideau protecteur de sa ramure, quand il était tombé en arrêt, n’osant plus ni continuer ni se retirer.
August ne sait rien alors du début de la longue marche des communistes en Chine du Nord. Rien du vol du premier bombardier soviétique à grande vitesse, le Tupolev SB1. Rien de l’appel de Maurice Thorez à fonder le Front populaire en France. Tout cela se passe en octobre 1934. Tout cela, mais encore ce bruissement de feuilles sous un saule au bord du canal, une femme avec un livre ouvert au bout de ses doigts qui attirent la lumière. Elle pourrait lire, mais elle dort. Et c’est parce qu’elle sommeille qu’il peut regarder longtemps les commissures de ses lèvres, l’angle de son nez, la forme de ses sourcils, la blancheur de son front, les racines de sa chevelure noire et souple. Il peut détailler tout cela. Ses paumes ouvertes, abandonnées, il sait qu’il va les saisir et les retenir, qu’elles vont le caresser et l’épouser. Ce jour-là, August, grand bonhomme un peu gauche qui adhère au parti nazi depuis trois ans, a complètement oublié la politique. Il sait que son désir est charnel, mais aussi pur et puissant que la sève du saule. C’est quand il hésite à la réveiller, se demandant s’il doit s’asseoir là, lui aussi, et la contempler sans fin, qu’une rafale un peu brusque expédie une bouffée odorante dans les narines d’Irma. Crocus et camélias, des fleurs aux noms qui claqueraient dans la mémoire. Ou bien la feuille à peine détachée, jaune encore et rougissante, qui lui effleure la pommette. Elle s’éveille, Irma, et il est là. »
Une longue citation pour dire qu’il n’est guère nécessaire d’en dire plus. Vous découvrirez combien ce bel amour va se transformer en un défi fou. Car Irma est juive et que des lois absurdes «pour la protection du sang» interdisent non seulement leur union, mais aussi toute descendance. Sur ce quai de Hambourg, au moment de cette photo désormais célèbre, August disait non à Hitler, mais il disait surtout oui à Irma. Longtemps, il pensera que la force de leur amour aura raison de la stupidité des hommes. Que cet amour protégera aussi les deux filles qui vont naître. Et quand il se rendra compte que le pays est subitement devenu fou, il sera trop tard. En 1937, on peut arrêter un membre du parti nazi pour «souillure raciale» et l’envoyer en camp de travail et à la mort. Et on ne va pas tarder à expérimenter la solution finale sur ses propres ressortissants. Irma sera de l’un des premiers contingents pour Ravensbrück.
Ce premier roman est un hommage, mais aussi un cri. Qui résonne d’autant plus fort en nous qu’il est soutenu par une plume magnifique : «Les écrivains n’ont qu’une passion : ressusciter les morts en les racontant, retenir les vivants en les répertoriant. Ce goût de pâquerette sur les cendres. Quand les mots s’écoulent de l’âme comme du sang frais, c’est bon signe. Et je saigne. »

Celui qui disait non
Adeline Baldacchino
Éditions Fayard
Roman
200 p., 17 €
EAN : 9782213705941
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Hambourg, mais aussi dans sur les routes allant vers le Danemark et celles conduisant aux camps de la mort de Ravensbrück, Dachau, Bergen-Belsen, Buchenwald et Auschwitz.

Quand?
L’action se situe dans les années 1930-1940 ainsi qu’en 2017.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celui qui disait non s’appelle August Landmesser. Le 13 juin 1936, le jeune ouvrier qui fut pourtant brièvement membre du parti nazi refuse de lever le bras pour faire le salut hitlérien sur le quai de Hambourg où le chancelier vient baptiser un navire-école. Ce qu’il ne sait pas alors, c’est qu’il est pris en photo : cette image ne resurgira qu’en 1991 et sera reconnue par ses deux filles survivantes.
Ce livre se présente comme un roman vrai, librement inspiré de faits réels. Il reconstitue le parcours d’un homme ordinaire que rien ne vouait à devenir une icône de l’insoumission. Il raconte surtout l’histoire d’amour avec Irma Eckler qui transforma son destin. Frappé de plein fouet par les lois de Nuremberg qui interdisent en 1935 les mariages mixtes, le couple ne pourra ni s’unir ni s’aimer. Arrêté en 1937 pour « souillure raciale », envoyé en 1938 dans les camps de travail de l’Emsland, finalement enrôlé pour servir de chair à canon sur le front de l’Est en 1944, August connaîtra à peine ses filles.
De son côté, Irma Eckler, déportée de prison en forteresse, de camp en clinique d’euthanasie, fera partie du premier contingent des gazées de Ravensbrück. Leur petite Irene, sans accent et sans espoir, subira les pires sévices lors de la nuit de cristal. Miraculée de l’Histoire, elle traversera la Seconde Guerre mondiale grâce à une improbable conjuration des justes.
La narratrice, elle-même perdue dans les méandres de la mémoire et lancée dans une quête du père trop tôt disparu, part à la poursuite de ces deux amants magnifiques. Pour comprendre comment la politique rattrape toujours ceux qui croyaient pouvoir lui échapper. Pour nier la cendre et raviver la braise. Pour raconter l’irracontable – jusqu’au dernier seuil, celui où les mésanges chantent encore tandis que des femmes nues entrent dans la mort.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Les autres critiques:
Babelio
La Revue civique (Marc Knobel)
Froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Encres vagabondes (Nadine Dutier)
Blog Les mots de Gwen 


Adeline Baldachino présente Celui qui disait non © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre 
« Avant d’arriver sur ce port, il t’était arrivé quelques bricoles, August. Et d’abord la bricole de ta vie, la seule qui vaille la peine de naître : la bricole du grand amour. Il faut croire que ça rend courageux, et je le crois dur comme fer, comme croix de fer nazie, comme le fer d’un éperon de cavalier de la Wehrmacht – ou serait-ce de l’Apocalypse ? La bricole du grand amour t’avait un peu ouvert les yeux, sinon tu aurais fini comme les autres. Au bord d’une fosse, à fusiller des Juifs.
Oui mais voilà, tu l’avais trop aimée, ton Irma, tu la voulais nue dans les herbes au bord de l’Elbe, tu la voulais épanouie sous tes mains rudes qui soulevaient sa jupe en riant, tu la voulais pleine de tes enfants, tu la voulais comme on veut les fruits qu’on nous interdit, le rouge de ses lèvres couleur de cerise mûre et sa voix qui coulait au creux de ton oreille, tu te gorgeais d’elle, tu te désaltérais dans ses creux, tu n’aurais plus jamais soif, enfin tu le croyais, ça te suffisait de le croire. Et pourtant on voulait t’envoyer là-bas, au bord des fosses, pour tuer des Irma par milliers.
Avant d’arriver sur ce port, il t’était arrivé quelques bricoles, August, rien de très important aux yeux de la grande Histoire, mais c’est dans la petite que se nichent les vraies raisons de vivre ou de mourir, de résister ou de céder, de saluer Hitler ou de ne pas.

16 avril 2017
Prologue, Hafen Hamburg
Le navire à roue à aubes Louisiana Star, tout de blanc et de bleu vêtu, donnerait presque des airs de Mississippi au gros fleuve gris. Une autre embarcation, plus rapide, affiche en lettres d’or sur fond bleu marine le nom d’Aladdin : sans doute une publicité pour quelque comédie musicale. Sur la rive d’en face, j’aperçois des immeubles dont la fonction reste difficile à définir – entrepôts, vastes citernes, un ou deux théâtres. Sous ma fenêtre, c’est un défilé permanent de bus jaunes et rouges des Stadtrundfahrt qui embarquent les visiteurs pressés ou paresseux par douzaines.
Vers la gauche, si l’on tend un peu le cou, se détache sur le fond moiré du ciel la silhouette d’un grand trois-mâts, le Cap San Diego. Hier soir, de la musique brésilienne s’en échappait par toutes les écoutilles. On le visite comme un immense joujou, les jeunes mariés le louent pour le transformer en bercail de luxe et les entreprises pour y organiser des soirées corporate de teambuilding.
Plus loin encore, je distingue le profil de la nouvelle salle de concerts, l’Elbphilharmonie, ses voiles de métal et de verre posées sur un bloc de brique rouge, tout en courbes confondantes qui viennent de révolutionner le paysage portuaire. Quelque chose me dit qu’August et Irma auraient pris peur devant elles comme s’il s’était agi d’un vaisseau spatial tombé d’une lointaine planète.
J’appareille vers le passé en observant le futur. Le temps me joue déjà des tours. Qui demeure sensible aux correspondances et aux coïncidences, aux résonances et aux traces, aux replis de la mémoire et de l’Histoire, ne peut que se perdre en ses labyrinthes. Je voudrais une errance heureuse. Mais il en est des voyages comme des livres : certains sont nés de la joie et d’autres servent à tenter de l’atteindre quand elle vous échappe. Je suis partie pour cesser de fuir. Je ne suis pas partie, je suis allée. Vers August et vers Irma. Vers mon père aussi, sans doute. Parce qu’ils ne sont plus là. Parce que je ne les trouverai pas. Et que, à force de ne pas les trouver, il me faudra bien apprendre à les réinventer.
Si je ferme les yeux, je vois cette photographie. Je ne cesserai plus de la voir. Je la porte, comme une greffe à l’âme, une sorte de fétiche lové dans les replis nébuleux de la mémoire. »

Extraits
« Celui qui disait non se demande ce qui reste quand on a tout perdu. Le formule-t-il ainsi ? Agenouillé derrière un rocher, l’épaule collée contre la pierre, son arme appuyée sur le bras, il fixe le rayon de soleil qui vient de transpercer la couverture nuageuse. Le serpent jaune effleure un buisson, promène sa lumière entre les baies rouges de l’arbuste qu’il semble fouiller.
On aurait presque envie de tendre la main pour l’attraper, pour palper cette promesse de chaleur et de réconfort, mais il sait que ce serait la mort certaine. Les partisans sont à quelques centaines de mètres, dissimulés derrière d’autres éboulis. Un coup de feu éclate à sa droite. En face, ils ripostent. Il se serre un peu plus contre son rocher. Quelque part, une balle ricoche et détache quelques éclats de calcaire d’un bloc tout près de lui. Le souffle l’a fait sursauter.
Sa mémoire est aussi érodée que le lit de la rivière en contrebas. L’odeur de poudre lui chatouille les narines. Il se dit je suis vivant pourtant mais combien d’heures encore, combien de secondes avant que je ressemble à ce caillou, les ronces l’enlacent, et qui m’embrassera, moi, qui me fermera les yeux, qui dira mon nom à mes filles, qui leur racontera l’odeur de la peau d’Irma le jour de ses vingt-trois ans sur la plage de Blankenese, qui se souviendra? »

« Et j’avais vu Dachau, Bergen-Belsen et Buchenwald, vu Auschwitz et pleuré dans la lumière du crépuscule, quand j’essayais encore de comprendre comment il était encore permis d’écrire de la poésie, comment il fallait justement en écrire parce que prier, non, ce n’était plus possible – qui voulez-vous prier : celui qui ne répondit jamais quand on le suppliait dans les chambres à gaz? »

« J’écris, sidérée d’écrire encore, comme si je ne savais pas que l’écriture ne sauvait de rien. J’écris ces lignes, alors que mon père s’est endormi il y a neuf mois tout juste – c’était un 16 juillet. Même s’il est des sommeils dont on ne s’éveille plus. J’écris, dans un semi-brouillard d’automatisme où je confonds les époques et les tendresses. Je me mets à aimer August comme s’il était encore temps de te raconter une histoire avant que tu ne glisses dans la nuit. Regarde, je commence à confondre ceux que j’interpelle. Est-ce à toi, papa, ou à lui, August, que je dis tu? »

« Irma, trempée de la belle sueur des amantes, se souvient. De sa rencontre avec August en octobre 1934. Et je veux me souvenir pour elle. Il n’y a rien de plus difficile à raconter pourtant que la naissance d’un amour.
Ingrid est née le 29 octobre de la même année. Un an tout juste après leur rencontre. »

« Nombre de ses camarades, peut-être des amis d’enfance, en tous cas les adolescents qu’il dut croiser au parti nazi dans les années 1930, rejoindront le service actif, notamment le 101e bataillon de police de réserve allemande, au sujet duquel l’historien Christopher Browning écrirait un jour un livre indispensable pour comprendre comment l’on devient un tueur. En seize mois, moins de cinq cents hommes qui étaient de simples ouvriers, dockers, membres de la classe moyenne de Hambourg, ni particulièrement militants ni fanatiquement racistes au départ, allaient assassiner trente-huit mille Juifs et en transporter quarante-cinq mille autres vers les chambres à gaz. Faire ramper des vieillards vers leur tombe. Tirer sur des bébés lancés en l’air pour déconcentrer la mère qu’un autre assassin visait pendant ce temps. Patauger dans le sang et la cervelle. Fêter des massacres sans nom. Boire plus que de raison pour ne plus comprendre ce qu’ils fêtaient. Tout cela, qui n’a rien de métaphorique ou d’imaginaire. Tout cela, décrit et documenté, implacablement, par les historiens. Tout cela, qu’on croit tellement savoir qu’on finit par en oublier la réalité même. »

« En raison d’une violation particulièrement grave et sérieuse de la loi pour la protection du sang, August Landmesser, 28 ans, était appelé cet après-midi devant la cour criminelle de Hambourg. Pendant des années, Landmesser a eu une relation avec une Juive dont ila eu deux enfants. Leur relation ayant continué après la promulgation des lois de Nuremberg, Landmesser a été arrêté à l’été 1937, mais acquitté après dix mois de détention provisoire pour des raisons subjectives. À cette occasion, il lui a été fermement rappelé que toute relation avec une Juive était interdite et il lui a été clairement exprimé que, en cas de répétition de la faute, il devrait s’attendre à une condamnation à plusieurs années de prison. Néanmoins, Landmesser a recommencé à entretenir des relations avec cette femme […]. Le verdict a été de deux ans et demi de servitude pénale pour souillure de la race. » Extrait d’un journal allemand, mercredi 26 octobre 1938

À propos de l’auteur
Adeline Baldacchino mène une double vie de poète et de magistrat. En plus de nombreux recueils de poésie, elle a notamment publié en 2013 une biographie primée et très remarquée de l’écrivain, journaliste et résistant Max-Pol Fouchet et en 2015 un texte d’analyse critique sur l’ENA. Celui qui disait non est son premier roman. (Source: Éditions Fayard)

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Nage libre

BERGMANN_Nage_libre

En deux mots:
Issa vient de rater son bac et dans sa Zone, les perspectives d’avenir sont proches du néant. Quand il accepte de suivre son ami Élie à la piscine, il ne sait pas encore combien cette décision va être capitale.

Ma note:
★★★ (bien aimé)
Ma chronique:

Dans le grand bain

Quand on a raté son bac, qu’on vit dans un quartier difficile avec une mère célibataire, l’avenir n’est pas rose. Issa réussira-t-il à s’en sortir?

À 25 ans, Boris Bergmann nous offre déjà son quatrième roman. On se souviendra notamment de Viens là que je te tue ma belle, paru en 2007, alors couronné par un prix créé pour l’occasion, le Prix de Flore du Lycéen et de Déserteur paru en 2016. Cette fois le jeune homme s’est mis dans la peau d’un jeune métis prénommé Issa, un héritage du Mali d’où vient Fatumata, sa mère. De son père on ne saura rien d’autre qu’il a fui avant même sa naissance. À la périphérie de Paris, pas la banlieue chaude mais plutôt un «bourrelet tiède», l’horizon se résume aux barres d’immeuble et au désœuvrement. Quand, comme Issa, on ne veut pas sombrer dans la délinquance, il n’y a guère que les petits boulots pour essayer de seconder une mère qui connaît mieux que personne la chanson métro, boulot, dodo. Car Issa vient de rater son bac, sans espoir de rattrappage.
Fort heureusement, il n’est pas seul dans sa galère. Élie, son voisin, lui propose de quitter la Cité du Parc, bât. B, esc. 2, 3e ét., appt. 24C pour une nouvelle expérience: la piscine municipale.
Ce qui semble à priori un loisir comme un autre a tout d’un rite de passage pour Issa. Dans tous les sens du terme, il doit se découvrir, oublier sa pudeur et les interdits que les intégristes entendent lui faire respecter. C’est peu dire qu’il rentre avec appréhension dans l’eau. Mais il va surmonter le traumatisme et apprendre à regarder son corps et celui des autres, notamment celui des femmes. « Il saisit l’importanoe de ce premier pas vers le corps de l‘autre. Il a réussi, sans avoir le choix, à partager un peu de salive, de langue, de dent, de peau. C’est quand même son premier baiser. Sa passion naissante d’adolescent solitaire n’est plus confrontée à son propre vide mais à la passion d’un autre (…) Issa sent pousser en lui la plante commune – désir d’être désirable. » Et la métamorphose est spectaculaire. L’anxieux, le mélancolique, le résigné, l’envieux de son copain extraverti va avancer ses pions. Au fur et à mesure de ses progrès en natation, il va se transformer, tenter de dépasser ses propres limites, mais aussi celles que les ancêtres de Tombouctou veulent lui imposer en jufeant sa pratique sportive impure. Sa situation sociale ne lui fait plus peur, lui qui né « dans le tiroir du bas. Dernière petite tache de pourriture sur la carte de la capitale, en haut à droite. » Il s’enhardit à franchir le prériphérique, à répondre aux attaques des bandes qui hantent la cité, à venir en aide à Élie qui doit subir les coups d’un père violent.
Du coup, il s’inscrit à la formation de maître-nageur sauveteur. Un autre moyen de s’insérer… et d’épater les filles.
« Toutes ses lourdeurs tombent au sol, abandonnées comme de vieux vêtements sales. Profanation des certitudes, des évidences, des lacunes, des pauvretés, des temporalités. Tout chavire, tout se mélange… »
Boris Bergmann sait admirablement rendre compte de cette métamorphose. À l’inverse de Delphine de Vigan qui raconte une descente aux enfers dans Les Loyautés, ce roman d’apprentissage tente d’oublier le malheur et les drames pour nous montrer qu’une autre voie est possible. Mais le combat est rude. Ici, il n’est pas question de lendemains qui chantent, mais de petites victoires, d’une rencontre qui permet d’avancer encore un peu davantage vers l’émancipation. À tel point qu’on aimerait quelquefois pousser Issa, l’aider à faire de plus grands pas. Mais Issa avance à son rythme, mesuré mais déterminé. N’hésitez pas vous aussi à vous lancer dans le grand bain. Vous verrez combien cette Nage libre peut faire du bien.

Nage libre
Boris Bergmann
Éditions Calmann-Lévy
Roman
312 p., 18,90 €
EAN : 9782702161401
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en région parisienne. Le Mali y est évoqué.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Du haut de son HLM parisien, l’horizon d’Issa se resserre: il vient de rater son bac et n’a pas le moindre projet d’avenir. Par chance, son ami Élie lui propose de le former pour devenir maître-nageur – excellent prétexte pour passer l’été ensemble. Mais Issa garde d’épouvantables souvenirs d’enfance de la piscine.
Il se prête néanmoins au jeu, se faisant violence chaque jour pour dompter le bassin. Sous l’eau, l’enjeu sportif se mue bientôt en un vaste éveil des sens où chaque corps déclenche son désir d’adulte. Plus que le crawl, la conquête de l’autre devient l’obsession d’Issa. Mais la «zone» dans laquelle il vit le laissera-t-elle ainsi s’abandonner? Et, surtout, sera-t-il là pour Élie quand il aura à son tour besoin d’un ami? De son style nerveux et acéré, Boris Bergmann dresse le portrait d’une jeunesse qui se débat pour être libre, signant ici un roman d’une grande sensibilité.

Les critiques
Babelio
Blog Lire au lit

Les premières pages du livre
« Son nom manque à l’appel.
Il a beau chercher – c’est facile, il est le plus grand, presque deux mètres, comme un arbre mûr, il les dépasse tous –, il a beau scruter la liste qu’une main a punaisée au tableau ; il ne trouve pas. Il ne se trouve pas.
Il est plus grand que les autres et pourtant il se tient courbé, le dos brisé. Il cherche, hume, flaire, parcourt la liste mille fois parcourue… Ah. Enfin. ISSA. C’est son nom.
Son nom est là. En capitales. Mais, comme s’il n’existait pas, il n’y a rien à côté, rien pour le soutenir. Du vide, du blanc. Pas le moindre résultat positif. Pas la moyenne. Pas même la case « rattrapage » qu’on aurait cochée en dernier recours. Ça y est. C’est officiel. Il a raté son bac.
Il s’extirpe de la cohue, mélasse frétillante de corps indifférenciés. Laisse son nom dans l’oubli. Laisse son nom tomber là. Issa croise tous ces visages qu’il connaît et qui le méprisent. Il aimerait les mépriser en retour, ce serait juste – dent pour dent, vengeance de canines, colère de molaires –, mais il ne sait pas faire ça. Il ne sait pas être juste. Il ploie un peu plus, il prolonge sa brisure vers le bas.
Il voudrait se rayer de la liste, tracer un trait à la règle sur ce patronyme imposé, ces lettres noires qui le confectionnent, lui donnent vie, l’habitent à plein-temps, lui inculquent un son et une histoire – brisés, eux aussi.
Il aimerait voir Élie, entendre sa voix. La sentir, sa voix, car les voix ont une odeur et une couleur rien qu’à elles. Élie, ami unique. Que fait-il ? Où est-il ? Il doit chercher son nom, lui aussi. Il doit chercher.
Chercher Issa ? Peut-être. Mais Issa en doute.
Issa… C’est pas beaucoup, son nom. On le cerne facilement. Ça tient en quelques lettres. Prononcé à haute voix, c’est moins qu’un souffle.
Issa : nom-prophète, nom savant, nom taille haute et destin qui va avec. À-valoir de grandeur, ça ne suffit pas pour y croire. Sa mère l’a appelé Issa en hommage au nom que porte Jésus dans le Coran. Et parce qu’un vieux parent mort au pays et réputé pour sa sagesse s’appelait aussi Issa. Nom-histoire, mais pas la sienne.
C’est un nom trop grand pour lui. Pas à sa taille.
Issa : héritage du Mali. Le pays de sa mère, Fatumata. Et de son géniteur, père inconnu, parti bien avant, qui n’a rien voulu connaître, surtout pas le reconnaître.
Issa pense à ce pays d’origine, comme on dit, mais qu’il n’a jamais vu, jamais foulé. Né à Paris dans le XIXe arrondissement. Depuis, Issa n’a pas bougé.
Enfin il aperçoit Élie.
Il entend la rumeur qui l’entoure : Élie aussi a raté, Élie aussi a échoué. Mais Élie s’en fiche, lui. Il porte haut le sourire hardi, tord ses lèvres rouges jusqu’à l’excès, pour leur montrer que ça ne l’atteint pas, avec sa noble violence, il est insaisissable.
Issa aimerait s’approcher. Mais Élie est avec les Autres.
Tous ceux qui ont raté ont spontanément convergé vers son rire et son insolence car ils les rassurent. Ils s’y associent, s’y abritent. C’est de l’ombre, un rocher, une cachette, un espace libre – l’insolence des Autres. Issa ne peut pas, lui, en être, en faire partie. Il n’a pas le droit.
Alors il rentre. Il laisse son nom. Son nom a fait défaut. »

À propos de l’auteur
Dès l’adolescence, Boris Bergmann impressionne avec son premier roman, Viens là que je te tue ma belle, couronné en 2007 d’un prix de Flore des lycéens créé pour lui. Phénomène d’édition tant par sa jeunesse que par son talent, il est très remarqué en 2016 avec Déserteur, encensé par la presse, finaliste du prix Wepler et du prix de Flore et lauréat du prix du Touquet. Nage libre est son deuxième roman à paraître chez Calmann-Lévy. Boris Bergmann vit actuellement à Rome, où il a été sélectionné par la prestigieuse Villa Médicis pour une année de résidence. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

Site Wikipédia de l’auteur

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Dankala

SIVAN_DankalaLogo_premier_roman

En deux mots:
Dankala, petit pays d’Afrique noire, est secoué par une série de meurtres qui frappent la colonie française. L’enquête menée «à l’africaine» va permettre à l’auteur de brosser un tableau sans concessions des mœurs particulières de ce microcosme d’exilés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Meurtres mystérieux en Afrique

Pour son premier roman Isabelle Sivan nous entraîne en Afrique où la communauté française est victime de meurtres en série. L’enquête s’annonce délicate.

À 62 ans, Jean Richemont retrouve Dankala où il a commencé sa carrière diplomatique. Après être passé par Madagascar, l’Inde, la Chine, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, il a retrouvé Mme Pernaud, sa secrétaire, pour ce qui sera sans doute son dernier poste de Consul.
Le résumé de sa carrière peut se lire sur les murs de son bureau et sur la pile de dossiers qui garnissent son bureau. D’une part des scènes de la vie dankalaise, «des femmes accroupies dans un marché. La silhouette ciselée d’un berger. Un dromadaire sur fond de pierres noires» pour ce qui est de son environnement et de la vie dans cet État que l’on qualifiera d’ex-colonie française, sans davantage de précisions. Et d’autre part, la routine administrative «la prise en charge des nouveaux expatriés. Les présentations, les courbettes et tous les salamalecs qu’il serait obligé de faire pour les accueillir.»
Si le pays peut faire rêver, le quotidien au sein de ce microcosme d’exilés devient vite étouffant. On ne peut quasiment faire un pas sans croiser le colonel Patte, sa femme ou ses quatre fils, le procureur de la République, Mohamed Ibrahim Moussa et sa femme Nadine ou encore la bele Julie Charpentier, directrice du dispensaire, sans oublier le banquier Leguenec qui vient de débarquer avec son épouse. À part les ragots sur les uns et les autres, les écarts alcoolisés de suns, sexuels des autres, voire les deux visant une seule et même personne, on s’ennuie…
Avec autant de cynisme que d’intérêt, on dira que la découverte d’un jeune militaire français assassiné va mettre un peu de piquant dans cette commnauté. Quand, au bout d’un mois deux nouveaux cadavres s’ajoutent à la liste, l’affaire devient «un événement particulier qui remuerait un peu les pierres et les esprits engourdis par l’ennui de ce petit pays».
Et si la métropole continue à faire la sourde oreille, le consul sent que, comme Romain Gary ou Jean-Philippe Rufin, il y a là matière à littérature. Tandis que l’on se perd en conjectures dans les beaux salons de l’ambassade, il s’attelle à son chef d’œuvre.
Pendant ce temps les autorités locales essaient de trouver une piste, les militaires édictent des consignes de prudence et les morts s’additionnent.
Laurent Radiguet «philosophe et éditorialiste du journal Le Monde» se rend à Dankala. Dès lors, l’affaire prend une autre dimension. À l’indifférence polie devant les cadavres qui s’accumulent («personne ne sait rien, personne ne veut savoir») succède un intérêt très particulier, puisque chacun tente de tirer la couverture à lui et d’attirer la «nuée de sauterelles» qui viennent du monde entier pour analyser ce phénomène et donner à Dankala, sinon ses lettres de noblese, au moins une notoriété nouvelle.
Isabelle Sivan réussit à donner à son roman la moiteur de la ville et la vacuité qui caractérise ces néo-colonialistes. On l’imagine se cachée derrière le personnage d’Achille, un mendiant qui est un le spectateur privilégié de ce psychodrame. Avec ses yeux, on prend la dimension très contrastée qui règne dans ce pays. Ici tout est, au vrai sens du terme, noir ou blanc. Européen ou africain, riche ou pauvre, cultivé ou ignorant, dominant ou dominé. Jusqu’à ce que les certitudes commencent à vaciller, et que la vérité commence à déchirer la nuit pour laisser place à un soleil écrasant. «Les anciens disaient qu’à Dankala, la lumière était la mort, cette impossibilité à vivre dont le spierres noires du désert se chargeaient. Et lorsqu’on la sentait s’abattre sur le front, on ne pouvait que les croire».

Dankala
Isabelle Sivan
Éditions Serge Safran
Roman
268 p., 19,90 €
EAN : 9791097594008
Paru le 11 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Dankala est un petit pays d’Afrique noire écrasé par le soleil, où les ressortissants français, les expatriés, essaient de tuer le temps chacun à leur façon.
Le meurtre isolé d’un soldat français vient soudain perturber cette société blanche et désœuvrée. Et lorsque d’autres meurtres sauvages viennent s’ajouter, ils perturbent la communauté française de la capitale, les discussions s’enflamment, ragots et rumeurs vont bon train, certains cœurs même s’émoustillent.
Richemont, le consul, dégote de la matière pour le roman dont il rêve, les commerçants profitent du tourisme que l’affaire amène, le colonel Patte avance ses hypothèses sur le tueur, tandis que Marie-Claire Richemont, la femme du consul, se trouve de nouveaux amis pour meubler sa solitude…

Les autres critiques
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Les premières lignes du livre
« Tu ne retrouveras pas ton chemin. Toute la noirceur de l’Afrique lui renvoyait cette phrase, un vent sale sans image. Renaud Girod n’avait pas sa veste, son téléphone sur lui. Ses espadrilles n’étaient pas faites pour marcher. Il avait trop bu, trop fumé. Dam quel sale plan s’était-il fourré? Ses pieds alourdis par l’alcool raclaient le sol. Sa fatigue et autre chose, irrémédiablement, se transformaient en une ritournelle sans espoir. Tu ne retrouveras pas ton chemin. Les baraques en tôle sous l’estompe de la nuit se courbaient pour l’éviter. Il n’osait pas les approcher. ll voyait bien, assis sur le seuil, que des hommes riaient sur son passage, que les femmes secouaient leurs mains autour de leur visage pour le chasser. Tous lui criaient qu’il n’avait pas à être là. Lui, dans ce quartier de Noirs à l’écart du centre-ville, lui Blanc, loin de ceux qui lui ressemblaient. Tu ne retrouveras pas ton chemin. Alors, en retrait dans l’obscurité, de loin, il scrutait les îlots de lumière. Il espérait reconnaître, les yeux plissés, un lieu, la couleur jaune d’un taxi qui le ramènerait à la caserne.
Depuis combien de temps marchait-il? Les doigts serrés, il se frotta le poignet pour sentir le bracelet de sa montre. L’heure était son seul repère: sa trace entre le moment où il avait quitté la boîte de nuit et celui où il atteindrait les premières lueurs du jour. »

Extraits
« Pour la première fois, elle s’engageait sans voiture sur ce chemin. À l’exception du centre-ville, il n’était pas prudent de se déplacer à pied dans les rues de Dankala. Marie-Claire serra son sac contre sa poitrine. Les derniers meurtres qui avaient eu lieu dans le quartier de Belbali n’étaient pas pour la rassurer. Elle suivait l’affaire de loin. Les histoires de politique ne l’intéressaient pas. Mais tout le monde en parlait hier au cocktail de l’ambassade. »

« Achille ferma les yeux. La chaleur fondit sur sa peau d’ébène. Depuis le matin, il n’avait pas bronché, accroupi, les bras tendus posés sur les genoux. Ses longs doigts noueux et secs comme du bois mort tricotaient l’air blanc. Il avait choisi un endroit, le bord d’un trottoir, où il savait qu’il ne serait pas dérangé par l’ombre. La fin août était le meilleur moment de l’année pour observer les passants. Le moment où de nouveaux expatriés arrivaient de France. Si roses, si pâles qu’on les voyait briller la nuit comme des lucioles. Cette année, ils n’étaient pas nombreux. Comme souvent les années aux chiffres pairs. Achille aimait les années paires. Elles étaient riches en événements à l’inverse des autres. Tout particulièrement, les millésimes multiples de quatre. 1976, l’indépendance du pays ; 1984, le grand tremblement de terre ; 2008, l’attentat au bistrot du Palmier Oublié. »

À propos de l’auteur
Isabelle Sivan, née à Marseille, a passé plusieurs années de son enfance en Afrique. Elle est aujourd’hui avocate en propriété intellectuelle. Elle a signé sous le nom de Lisa Belvent le scénario de la bande dessinée Le Voyage d’Abel (Les Amaranthes, 2014). Dankala est son premier roman. (Source : Éditions Serge Safran)

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Les peaux rouges

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que les anti-héros genre «gros dégueulasse» sont plutôt rare dans la littérature française contemporaine. Avec Amédée nous avons affaire ici à un raciste ordinaire qui dit tout haut ce qu’il pense et ne se soucie guère du qu’en dira-t-on et encore moins du politiquement correct.

2. Parce que, comme l’écrit si bien Virginie Neufville « Les Peaux Rouges est un premier roman original qui dénonce le racisme en utilisant ses mécanismes. Construit comme une fable, le récit ne prétend pas pourtant à une morale quelconque. Le personnage d’Amédée Gourd est succulent malgré la noirceur de son esprit. Parfois, on se retrouve en absurdie. On sent qu’Emmanuel Brault s’est amusé en le construisant, en le faisant parler et user d’expressions erronées. Si sa haine de l’autre ne l’emportait pas, on en viendrait même à le trouver touchant.

3. Parce que le monde qu’imagine Emmanuel Brault semble à la fois si proche de nous et totalement éloigné d’une conception apaisée de la démocratie. Les «rouges» formant le peuple honni par les désormais célèbres «Français de souche». Du coup, cette anticipation sonne comme une mise en garde aussi ironique que salutaire.

Les peaux rouges
Emmanuel Brault
Éditions Grasset
Roman
198 p., 17,50 €
EAN: 9782246813132
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
« Ce matin, je sors, plutôt pressé, et j’ai pas fait trente mètres, que paf… une rouge avec sa marmaille me rentre dedans au coin de la rue. Elle se casse la figure et me gueule dessus. Elle me dit que je l’ai fait exprès, que c’est une agression. En temps normal, on se serait excusés, j’aurais fait mon sourire de faux cul et tout serait rentré dans l’ordre. Mais non, je trouve rien de mieux que de lui cracher: “fais pas chier sale rougeaude” et manque de pot, une passante qui arrive derrière moi a tout entendu. C’était puni par la loi du genre super sévère depuis les événements, à égalité avec viol de gamin ou presque. On était à trente mètres de chez moi, ils m’ont facilement retrouvé. Et là mes amis, mes problèmes ont commencé, et des vrais comme on n’en fait plus. »
Amédée Gourd est raciste. Il pense comme il parle. Mal. La société entreprend de le rééduquer. Grinçant par son sujet, ce roman tendre et loufoque met en scène un antihéros comme on en voit si peu dans les livres, et si souvent dans la vie.
Une histoire d’amours ratées mais de haine réussie. Une fable humaine, trop humaine.

Les critiques
Babelio 
Blog Fragments de lecture… (Virginie Neufville)
Blog T Livres T Arts 


Emmanuel Brault vous présente son ouvrage Les peaux rouges. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Les rouges. Tout un poème mais à l’envers. Je peux vous en parler, moi. Vous en faire un roman. Je sais pas d’où ils viennent. Leur dieu s’est tapé un délire en les peignant en rouge un soir de beuverie. Ou c’est leur Ève qui a mal tourné, elle a attrapé un truc louche et shplaf deux jumeaux rouges qu’elle a cachés dans la montagne. Et ils se sont reproduits, treize à la douzaine, vu que les mômes ça leur fait pas peur. Enfin, je sais pas trop, tout ce que je sais, c’est qu’ils sont nombreux dans les rues autour, partout, et qu’ils ont pas fini de nous faire chier. Ils sont éboueurs le matin sur les camions-poubelles, balayeurs derrière les stands les jours de marché, ouvriers à saloper le boulot quand je vais à l’entrepôt, je les aperçois dans les cuisines des restos où je vais jamais, ils mettent trois plombes à rendre la monnaie au supermarché, ils nous font chier en mendiant à chaque coin de rue, leurs mômes craignos passent leur temps à fumer sur les bancs publics, et si y a pas un de ces connards qui m’emmerde le soir à la télévision, je me couche content. »

Extrait
« Non, l’erreur bête, c’est l’insulte. Garder ses mauvais sentiments pour soi. Se taire absolument. Je le savais pourtant. C’était puni par la loi du genre supersévère depuis les événements, à égalité avec viol de gamin ou presque. On était à trente mètres de chez moi, ils m’ont facilement retrouvé à cause de cette cafteuse qui habite l’immeuble à côté. Et là mes amis (ou mes ennemis, vous devez être nombreux à pas m’aimer), mes problèmes ont commencé, mais des vrais comme on en fait plus. Car ce qu’ils n’aiment pas dans cette société, c’est le naturel. Chassez le naturel, il s’enfuit au galop ils disent. Chez moi, il est revenu. J’ai toujours été un faible. »

À propos de l’auteur
Emmanuel Brault est né en 1976. Les Peaux rouges est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)

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Underground Railroad

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que Colson Whitehead a non seulement été couronné par le prix Pulitzer de littérature 2017 pour Underground Railroad, mais aussi par ce que son roman a été désigné «roman de l’année 2016» par la presse américaine (42 journaux et magazines) et qu’il s’est d’ores et déjà vendu à plus de 750 000 exemplaires hors France.

2. Parce que, comme le souligne Livres Hebdo, Colson Whitehead dispose d’un exceptionnel talent «à inventer des machines romanesques hautement séduisantes, irriguées en profondeur par une méditation sur les mythologies américaines telles que les a véhiculées la culture populaire, mais aussi par une réflexion très politique sur la question raciale, la place de l’homme noir dans la société, son invisibilité.»

3. Parce que le roman, outre le fait qu’il s’attache à la vérité historique de ce que fût l’esclavage, loin des clichés hollywoodiens, nous raconte ce chemin de fer clandestin Underground Railroad qui permit à près de 100000 esclaves de se réfugier au-delà de la ligne Mason-Dixon et trouver ainsi le chemin vers la liberté. Le réseau de routes clandestines fut formé au début du XIXe siècle et connut son apogée entre 1850 et 1860. Colson Whitehead à l’idée d’en faire un vrai chemin de fer.

4. Parce que ce roman est un coup de poing. Finis les gentils blancs, finie aussi la solidarité de classe. Ceux qui aident les noirs à s’enfuir ne sont pas tous habités de bonnes intentions. Quant aux esclaves eux-mêmes, ils ne dorment pas tous du sommeil du juste. Colson Whitehead a l’art de peindre les nuances, allant jusqu’à faire de Cora, son héroïne en fuite vers le Nord, un caractère bien trempé aux aspérités tranchantes.

5. Parce que cette œuvre est en résonnance directe avec l’actualité. Comme le raconte l’auteur lui-même: «Je pensais écrire sur le Harlem des années 1950, mais l’élection de Trump m’a fait changer d’époque: au final, je m’attaque au racisme et à la gouvernance politique dans la Floride des années 1960, proches de ce que nous connaissons à l’heure actuelle. »

Underground Railroad
Colson Whitehead
Éditions Albin Michel
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin
416 p., 22,90 €
EAN : 9782226393197
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.
De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.
L’une des prouesses de Colson Whitehead est de matérialiser l’« Underground Railroad », le célèbre réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite qui devient ici une véritable voie ferrée souterraine, pour explorer, avec une originalité et une maîtrise époustouflantes, les fondements et la mécanique du racisme.
À la fois récit d’un combat poignant et réflexion saisissante sur la lecture de l’Histoire, ce roman, couronné par le prix Pulitzer, est une œuvre politique aujourd’hui plus que jamais nécessaire.
« Un roman puissant et presque hallucinatoire. Une histoire essentielle pour comprendre les Américains d’hier et d’aujourd’hui. » The New York Times

Les critiques
Babelio
Le Figaro (Bruno Corty)
ActuaLitté (Cécile Pellerin)
L’Express (Hubert Artus)
Les Echos (Philippe Chevilley)
Le Journal de Montréal (Karine Vilder)
Blog Tombée du ciel 
Blog A sauts et à gambades

Colson Whitehead présente «Underground Railroad» © Production Les Editions Albin Michel

Les premières pages du livre

Extrait
« Après la disparition de Mabel, Cora ne fut plus qu’une enfant perdue. Onze ans, dix ans, dans ces eaux-là – il n’y avait plus personne pour le savoir précisément. Sous l’effet du choc, elle vit le monde s’assécher autour d’elle, réduit à des impressions grises. La première couleur qui revint fut le rouge-brun bouillonnant de la terre du lopin familial. Il la réveilla aux choses et aux êtres, et elle décida de se cramponner à son domaine, quoique jeune, frêle et sans personne pour s’occuper d’elle. Mabel était trop discrète et têtue pour être populaire, mais les gens avaient toujours respecté Ajarry. Son ombre avait été protectrice. La plupart des premiers esclaves de Randall étaient six pieds sous terre ou revendus, disparus d’une façon ou d’une autre. Restait-il encore une âme loyale envers sa grand-mère ? Cora sonda le village : pas une seule. Ils étaient tous morts. »

À propos de l’auteur
Né à New York, en 1969, Colson Whitehead est l’un des auteurs américains les plus passionnants de sa génération, découvert en France par la traduction de son premier roman virtuose, L’Intuitionniste (Gallimard, 2003). Ont suivi notamment, toujours chez Gallimard, Ballade pour John Henry (2005), Le Colosse de New York et Apex ou le cache-blessure (2008), plus récemment le futuriste Zone 1 et Sag Harbor (2014), roman d’essence autobiographique. (Source : livreshebdo.fr)

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Les larmes noires sur la terre

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Les larmes noires sur la terre
Sandrine Collette
Éditions Denoël, coll. Sueurs froides
Roman
336 p., 19,90 €
EAN : 9782207135570
Paru en février 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en France, dans une ville qui n’est pas nommée, mais qui est proche de Clermont-Ferrand. Les histoires et récits des protagonistes relatent des séjours dans une île du Pacifique, en Afghanistan, à Moscou, au Kazakhstan, en Biélorussie, Pologne, Allemagne, puis à Paris ainsi qu’à Bangkok et Ayutthaya en Thaïlande.

Quand?
L’action se situe au XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé «la Casse».
La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir.
Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser.
Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix?
Après le magistral Il reste la poussière, prix Landerneau Polar 2016, Sandrine Collette nous livre un roman bouleversant, planté dans le décor dantesque de la Casse.

Ce que j’en pense
****
Quel choc! L’expression souvent à tort et à travers prend ici tout son sens. Voilà en effet un roman dont on ne sort pas indemne. La noirceur, le désespoir et l’enchaînement des drames qui collent aux basques des femmes que l’on va suivre durant près d’une dizaine d’années ne pourra vous laisser de marbre. Sur son île, Moe croise Rodolphe. L’homme, qui a deux fois son âge, va lui faire miroiter les charmes de la métropole. Que n’a-t-elle pas écouté sa grand-mère qui lui disait de toujours réfléchir avant d’agir? « elle n’a pas réfléchi. Ou alors un peu, mais pas trop, pas si bête, elle savait bien que ça ne serait pas rose tous les jours. N’avait pas envie de se l’avouer avant même que l’histoire se noue, malgré le pincement au fond du ventre qui venait la titiller le soir, après, quand Rodolphe dormait et qu’elle le regardait, ses quarante ans, les rides au coin des yeux et les veinules parce qu’il buvait trop. » Loin des lumières de la Tour Eiffel, elle va découvrir un village où elle est tout sauf bienvenue. Méprisée, insultée, maltraitée, la «colorée» devient la «taipouet», objet des moqueries de Rodolphe et de ses amis de comptoir.
Six ans plus tard, sa joie de vivre a disparu. Elle est battue, vixtime de coups de plus en plus violents. Et songe à fuir cet enfer, surtout pour protéger Côme, ce fils qui vient de naître. Réjane, la fille d’une de ses vieilles clientes, va l’accueillir chez elle le temps de se retourner. Mais comment trouver un emploi avec un nouveau-né dans les bras? De petits boulots en expédients, elle va se retrouver dans la rue, essayer de trouver refuge aux aurgences de l’hôpital, avant de finir dans une sorte de camp où sont regroupés tous les sans-abri, rebuts de la société, délinquants ou filles perdues. Des milliers de personnes qui n’ont pour seul abri, les véhicules destinés à la casse. D’où le nom de cette prison aux règles aussi strictes qu’inhumaines.
Moe et Côme doivent se contenter d’une vieille épave, mais fort heureusement, ses cinq voisines viennent l’aider: Marie-Thé, Nini, Jaja, Poule et Ada.
Construit en trois parties, le roman va désormais nous raconter comment survivre dans ce milieu hostile, comment ne pas se tuer à la tâche, comment ne pas mourir de désespoir en constatant la quasi impossibilité de quitter ce camp de concentration d’âmes perdues. Et, au fil des chapitres, revenir sur l’histoire des femmes qui côtoient Moe, condamnée « à ruminer sur ce qui l’a amenée ici, et les erreurs, et les folies, et les directions manquées».
Poule avait fini par installer sa roulotte dans le camp, après avoir parcouru des milliers de kilomètres avec son cheval et ses poules et avoir usé son corps jusqu’à ce qu’il cède. Doit-elle pour autant se résigner? Gagner l’argent demandé par les gardiens pour sortir du camp, 15000 euros, tient de la mission impossible. Mais Moe veut encore y croire et n’hésite pas à donner son corps pour gagner quelques billets de plus, puis de jouer la mule auprès des trafiquants de drogue. Ce faisant, elle ne se rend pas compte qu’elle s’enfonce dans une terrible spirale, «descendant jusqu’au tréfonds de la terre, dévastée et saccagée»
Ada l’afghane, qui a surmonté l’invasion soviétique et fuira le régime taliban, n’aura guère plus de chance que ses compagnes d’infortune. Après un long calvaire vers l’exil, elle se retrouvera également prise au piège de La Casse. «Son existence entière s’est découpée en longues tranches, vingt ans en Afghanistan, dix ans à Clermont-Ferrand, cinq ans en prison, vingt-cinq ans dans la ville-Casse qu’elle connaît par cœur». Mais ses dons de guérisseuse lui donnent une sorte de statut particulier, d’immunité et une volonté de fer: « Mon histoire n’est pas terminée : un jour je quitterai cet endroit et j’irai vivre libre, au milieu des arbres, pour me consoler de toutes ces années de gris et d’enfermement.»
Marie-Thé, avec son passé d’esclave domestique, et Jaja qui a connu l’univers carcéral thaïlandais veulent aussi y croire. Même si leur espoir tient davantage du vœu pieux que d’un plan bien orchestré. Dès lors, l’issue fatale est davantage prévisible.
C’est dans une encre très noire que Sandrine Collette trempe sa plume. Du coup le lecteur doit, comme les femmes dont on suit l’histoire, avoir le cœur solidement accroché et qui sait, être un peu inconscient, pour imaginer une fin heureuse à ce roman. Il paraît que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir…

Autres critiques
Babelio 
Blog «Pages noires» de La Croix (Emmanuel Romer)
Blog Domi C lire 

Extrait
« Elle le sait parce que Rodolphe a commencé à lever la main sur elle, sans doute qu’avec l’enfant il s’y est senti autorisé, et elle Moe n’avait rien à dire, Fallait réfléchir avant, elle le chante presque, certains jours, en passant un doigt hésitant sur sa joue bleuie. Quelques gifles ici et là — pas pire que les insultes au fond, si ça en était resté là. Mais quand le poing se ferme, quand ses yeux à elle ne voient plus clair quelques instants à cause des coups. Quand elle marche courbée le lendemain parce que cela fait encore mal. Quand elle croise le regard de Rodolphe sur le berceau. Il suffira d’un verre de trop, mais elle n’arrive plus à les compter. Juste la certitude que le temps presse. »

A propos de l’auteur
Sandrine Collette est née en 1970. Elle partage son temps entre l’écriture et ses chevaux dans le Morvan. Elle est l’auteur de Des nœuds d’acier, Grand Prix de Littérature policière 2013 et best-seller dès sa sortie, de Un vent de cendres, de Six fourmis blanches et de Il reste la poussière, couronné par le prix Landerneau 2016. (Source: éditions Denoël)

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