Le chien de Schrödinger

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après avoir perdu son épouse dans un accident, le narrateur subit un nouveau drame, son fils a un cancer du pancréas. Pour lui remonter le moral, il lui promet de trouver un éditeur pour le roman qu’il a écrit. Mais les lettres de refus s’accumulent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tout mensonge est-il bon à dire ?

Et dire que ce premier roman, paru en 2018, aurait pu être condamné à l’oubli! Ç’aurait été dommage, tant l’histoire de ce père confronté au cancer de son fils est prenante et émouvante.

On pourrait résumer ce court roman en disant que Jean, le narrateur, n’a pas eu de chance. En épousant Lucille, il savait que sa femme était sensible et fragile. «Pas triste, non, mais mélancolique. Oui, j’aime bien ce mot. Mélancolique. Les médecins ne l’ont pas dit pareil. «Une maladie». Ça portait un nom dont je n’ai pas voulu me souvenir. Un souci dans la tête, quelque chose d’invisible en fin de compte.» Et quelques mois après avoir mis au monde leur fils Pierre, un accident de voiture lui coûte la vie. Un décès qui va hanter Jean, qui se rattache alors à l’éducation de son fils, aménageant ses horaires de chauffeur de taxi pour être plus près de lui. Les vacances qu’ils passent ensemble à faire de la plongée les rapprochent indéniablement. Rêvant d’un avenir heureux pour sa progéniture, il lui laisse choisir sa vocation. Pierre délaisse ses cours de biologie à l’université pour un club de théâtre et pour écrire. Il imagine déjà son œuvre publiée.
C’est alors que survient un nouveau drame. Après des examens consécutifs à une fatigue inhabituelle, les médecins constatent que les résultats des analyses ne sont pas bons: «C’est une tumeur. Il est trop tôt pour en dire l’état d’avancement, mais il faut vite régir.» Le cancer du pancréas, l’un de ceux qu’il est difficile de guérir, gagne du terrain jour après jour.
Pour lui remonter le moral, Jean le laisse espérer une réponse positive à l’envoi de son manuscrit. «J’étais si fatigué d’être ce type, cette moitié d’homme, ravagé de peur et de chagrin. Et puis cette culpabilité, un truc qui n’en finissait plus . Il fallait bien que ça s’arrête. J’avais menti, d’accord; mais ce n’était pas ma faute. On me forçait. Pierre, ses yeux, sa souffrance placardée partout.»
Dès lors Martin Dumont va réussir un vrai tour de force, donner à ce roman si chargé en émotion une dimension métaphysique. Interroger le mal et le bien, le mensonge et la vérité. Dans les choix que l’on fait qu’est ce qui est raisonnable et qu’est ce qui est juste? En mettant ainsi en lumière l’énigmatique titre de son roman. Le paradoxe de Schrödinger est une expérience scientifique – qui n’a jamais été tentée – et dans laquelle, comme nous l’explique Wikipédia «un chat est enfermé dans une boîte avec un dispositif qui tue l’animal dès qu’il détecte la désintégration d’un atome d’un corps radioactif». Cette expérience est censée démontrer que tant que la boîte n’est pas ouverte le chat peut être à la fois mort et vivant et par extrapolation qu’il en est de même de la physique quantique. À chacun alors de tout reconsidérer, selon le point de vue dans lequel on se place. Pour Philippe, la vie qu’il imagine est sans doute plus facile à vivre que celle qui le fait tant souffrir. Et pour le lecteur?

Le chien de Schrödinger
Martin Dumont
Éditions Delcourt Littérature
Premier roman
144 p., 15 €
EAN 9782413006985
Paru le 11/04/2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement au centre hospitalier d’une grande ville, mais on y évoque aussi des sorties en mer et une maison sur la côte, sans doute au large de la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les fils grandissent en s’éloignant des pères; c’est dans l’ordre des choses.» Le monde de Jean, c’est Pierre, le fils qu’il a élevé seul. Depuis presque vingt ans, il maraude chaque nuit à bord de son taxi, pour ne pas perdre une miette de son fils. Il lui a aussi transmis son goût pour la plongée, ces moments magiques où ensemble ils descendent se fondre dans les nuances du monde, où la pression disparaît et le cœur s’efface. Mais depuis quelque temps, Pierre est fatigué. Trop fatigué. Il a beau passer son temps à le regarder, Jean n’a pas vu les signes avant-coureurs de la maladie. Alors de l’imagination, il va lui en falloir pour être à la hauteur, et inventer la vie que son fils n’aura pas le temps de vivre. Quand la vérité s’embrouille, il faut parfois choisir sa réalité. Un premier roman pudique et poignant, le roman de l’amour fou d’un père pour son fils.

Sélection anniversaire des «68 premières fois»: le choix de Gabrielle Tuloup:

TULOUP_Gabrielle_©DR
Née en 1985, Gabrielle Tuloup a grandi entre Paris et Saint-Malo. Championne de France de slam en 2010, elle est professeure agrégée de lettres et enseigne en Seine-Saint-Denis. En 2018, elle est lauréate du Festival du premier roman de Chambéry pour La nuit introuvable. Elle confirme son talent en 2020 avec Sauf que c’étaient des enfants. (Photo: DR)

«Le Chien de Schrödinger est un roman qui fait danser les possibles derrière les portes.
Un roman qui interroge notre notion univoque de la vérité et pose cette question inconfortable: «y a-t-il de beaux mensonges?» J’insiste: pas de mensonges légitimes ou utiles, de beaux mensonges, de ceux qui colorent une réalité trop insupportable.
Ce que j’ai admiré dans le livre de Martin Dumont, c’est que l’histoire ne perd jamais la délicatesse et la pudeur comme ligne de vie, même au plus profond des abîmes de l’inacceptable. On y suit les personnages, en apnée, en espérant, à l’image des plongeurs, savoir faire ralentir son cœur qui bat un peu trop vite à la surface du monde.
Crayon à papier à la main, combien de phrases ai-je soulignées, combien d’accolades ou de petites croix dans la marge? C’est toujours juste, sans concession. Juste dans la révolte, juste dans la douceur, juste dans le passage de l’une à l’autre.»

Les critiques des «68 premières fois»
Blog DOMI C LIRE 
Blog Les livres de Joëlle
Blog Lire & Vous 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Clémence Holstein)
Page des libraires (Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph, Poitiers)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)


Une petite curiosité en fond sonore, le titre «Schrodinger’s Cat» de Tears for Fears.

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il y a quelqu’un derrière le mur.
Je ne crois pas que je dormais. Je somnolais, peut-être. Je suis allongé sur le dos, je n’ai pas ouvert les yeux.
Le parquet grince, on s’approche lentement de la chambre. Je ne suis pas sûr. Peut-être que je rêve encore.
Les pas s’éloignent vers la cuisine. Les secondes s’égrènent et je ne perçois plus le moindre son.
Et si ce n’était pas Pierre?
C’est possible, après tout ; il pourrait s’agir d’un cambrioleur. Un type habile et bien entraîné – je n’ai pas relevé de bruit particulier. Il aura crocheté la serrure puis ouvert doucement.
C’est facile de vérifier. Je me lève et je vais voir. Je peux même me contenter d’appeler: Pierre répondra s’il m’entend. Le voleur, lui, prendra plutôt la fuite. Dans les deux cas, je dissipe le doute.
Pour savoir, il me suffit d’agir.
Alors pourquoi est-ce que je reste là?
C’est étrange, cette impression ; j’ai le sentiment que je gâcherais tout. Parce qu’il y a un équilibre. Au fond, c’est presque un jeu : derrière le mur, il y a quelqu’un qui marche. Ce n’est pas Pierre, ce n’est pas un cambrioleur ; c’est comme s’ils se superposaient. Oui, c’est ça. Tant que je ne m’en assure pas, c’est un peu des deux.
J’ai fini par me redresser. Mes réflexions me semblaient stupides. Peut-être que l’idée d’un cambrioleur avait fini par m’inquiéter, je ne sais pas. Disons simplement que j’avais envie de voir mon fils.
Je suis sorti du lit et j’ai regardé l’heure. Je n’avais presque pas dormi. J’ai soupiré en pensant que je le payerai en fin de nuit.
En sortant de la chambre, j’ai aperçu Pierre. Il s’installait sur le balcon. Il avait posé des gâteaux et un verre de lait sur la petite table en fer.
Pierre a vingt ans, il ne manque jamais un seul goûter. Quand je lui fais remarquer, il hausse les épaules en souriant.
Je me suis servi un café dans la cuisine – je déteste le lait. Les biscuits, j’ai toujours aimé ça, mais lui mange des trucs trop sucrés pour moi. Le temps de le rejoindre, il avait déjà fini la moitié du paquet.
« Salut papa. »
Il m’a souri, un gâteau entre les dents, puis il m’a demandé comment s’était passée ma journée.
Le matin, j’avais chargé plusieurs clients à l’aéroport. Direction le centre-ville. La plupart n’avaient pas lâché leur téléphone ; les autres avaient dormi, tête appuyée contre la vitre. Je ne suis plus surpris de les entendre ronfler à peine installés sur la banquette. En début d’après-midi, j’étais rentré et je m’étais couché.
Ce n’était pas intéressant, alors j’ai simplement répondu «bien» et je lui ai retourné la question.
Pierre est étudiant, en troisième année de biologie. Il m’a détaillé son emploi du temps. Après le déjeuner, il est allé au club théâtre. Je dis «club», c’est pour marquer la distinction. Pierre ne va jamais voir de spectacles, il préfère jouer. C’est comme ça depuis qu’il est petit.
Il y a passé l’après-midi. Je ne comprends pas pourquoi il n’a jamais cours. Quelquefois, je demande des explications mais il se braque. Il dit que je ne suis jamais allé à l’université. « Tu ne peux pas comprendre. »
Sa troupe prépare une nouvelle représentation. « Une œuvre originale », il précise. Il en est l’auteur.
Pierre aime beaucoup écrire. Je ne sais plus de quand ça date. Plus jeune, il remplissait des carnets entiers.
Il me parle de la pièce et je hoche la tête parce qu’il m’a déjà raconté dix fois l’intrigue. Il a les yeux qui brillent quand il récite les scènes. La révolte, l’amitié, la peur et la justice. L’amour aussi. Il y a de tout dans son machin.
«Tu vois, papa? Tu devrais la lire!»
Je n’ai aucune excuse. Il m’a imprimé le texte le mois dernier. J’ai promis et, depuis, il est posé sur ma table de nuit.
Il me décrit les répétitions. Il joue de ses mains, s’accompagne de mouvements exagérés. Il rit un peu mais son visage se durcit lorsqu’il évoque les premiers rôles – un couple, si j’ai bien compris.
«Il est pas au niveau, le type.»
La fille, par contre ; un talent monstre. Il la voit déjà au cinéma. Je la devine jolie : cheveux longs, sourire d’ange, bonne élève. Mon Pierrot tombe toujours amoureux des premières de sa classe.
Je le pensais lancé sur elle, mais voilà qu’il repique sur le comédien. Cette fois, c’est plus virulent. Mauvaise diction, jeu caricatural. La grosse tête avec ça.
«Il se prend pour une star!»
Un sourire m’échappe. Pierre rougit. Il dit «Ouais, bon d’accord. Je suis jaloux», et il se met à rire.
Après ça, il débarrasse. Ses joues paraissent un peu creusées. C’est comme s’il était fatigué tout à coup, légèrement fébrile. Je demande et il dit que non, que tout va bien. «C’est presque le week-end. C’est normal d’être un peu crevé.» Je n’insiste pas.
On est jeudi, alors il sort. Je n’ai même pas demandé. C’est la même chose toutes les semaines, j’ai l’habitude.
Je prendrai le service à vingt-deux heures. En attendant, il y a James Bond à la télé. Un de ceux avec Roger Moore. La courgette humaine. Pierre rigole quand je dis ça.
J’ai fait réchauffer deux morceaux de quiche mais lui n’en prendra pas. Il mangera un sandwich en route. Il m’embrasse et enfile sa veste. « Je rentrerai tard, peut-être après toi. » Je ne dois pas m’inquiéter.
Quand il claque la porte, je me fige quelques secondes. Dans la cuisine, la quiche me toise à travers la porte vitrée du four. Tant pis. Je mangerai les deux parts. »

Extraits
« Je n’ai pas vu le moment où elle a basculé. Avec le recul, je me dis que j’aurais pu faire quelque chose. Au début, en tout cas, quand elle a commencé à m’échapper. Mais j’avais trop de boulot. Le môme, même à deux ans, il prenait encore une place terrible. D’ailleurs ce n’était pas aussi distinct. Je veux dire : elle avait toujours été comme ça. Fragile, trop sensible. Pas triste, non, mais mélancolique. Oui, j’aime bien ce mot. Mélancolique.
Les médecins ne l’ont pas dit pareil. « Une maladie ». Ça portait un nom dont je n’ai pas voulu me souvenir. Un souci dans la tête, quelque chose d’invisible en fin de compte. C’est frustrant parce qu’on a du mal à se l’imaginer.
Ce penchant pour le malheur, bien sûr que je l’avais senti. Ça lui venait toujours par phase, de longues périodes à soupirer. Je suis quand même tombé amoureux d’elle, parce qu’on ne contrôle pas tout. Peut-être que ça me plaisait de pouvoir l’aider. »

« J’ai marché jusqu’à la plage. À vrai dire, c’était plutôt une crique, un bazar de sable: des roches plantées un peu partout. L’écume fouettait l’ensemble avec acharnement. J’ai écouté les vagues se fracasser. Je les voyais à peine. Une nuit sans lune était tombée, du pétrole sur l’horizon. J’ai inspiré l’odeur de la marée. J’ai compris à quel point ça me manquait, cette histoire d’embruns. J’ai pensé qu’un jour j’y reviendrai à toute cette flotte. »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1988, Martin Dumont a longtemps vécu en Bretagne, où il est tombé amoureux de la mer. Un décor au cœur de son premier roman, Le Chien de Schrödinger, et une passion dont il a fait sa profession: il est aujourd’hui architecte naval. (Source : Éditions Delcourt Littérature)

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La zone des murmures

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En deux mots:
Deux collègues de travail décident de quitter leur agence Web pour un week-end dans le Sud de la France. Là-bas, il seront confrontés à une contrée hostile et à leurs traumatismes familiaux. À moins que leur imagination ne leur joue des tours…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

La zone des murmures
Nathacha Nisic
Éditions TohuBohu
Roman
296 p., 20 €
EAN : 9782376220220
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi que dans le Sud de la France, notamment dans le hameau du Poil, après un voyage passant par Aix-en-Provence.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Signalement : Femme de type européen, âgée de 42 ans au moment de sa disparition, 1,69 m, 53 kg, corpulence fine, yeux gris-verts, cheveux bruns et longs.
Dans La zone des murmures, roman labyrinthe, une femme disparaît en haute montagne.
Le temps d’un week-end, Lise et Frankie, s’aventurent dans une zone escarpée, sans réseau ni hôtel de charme, afin de faire le point, par la même occasion affronter leurs démons. Avec cette question éternelle: qu’est-ce qui est réel ?
« On aura beau fabriquer des drones silencieux capables d’imiter le vol de la chouette et de se déplacer dans le noir entre les branches, il reste difficile de trouver une fin dans la nuit. Même si c’est dans le noir que j’entends le mieux ta voix, que tes mots s’éclaircissent et qu’il me semble enfin te comprendre. Je rêve encore de paysages vallonnés, de cimes, d’appels d’air, de ciel sans fin à bord d’un ULM… Je rêve de dragons volants et d’oiseaux aux grandes ailes plates qui me transporteraient jusqu’à toi. Je rêve d’arcs-en-ciel dessinés à la craie, d’orages noirs et de déserts de pierre… d’un piano muet et de vampires rassasiés sous la pluie… de ta mort sous forme de légende. Le jour revient, et le doute avec. »

Ce que j’en pense
Natacha Nisic nous propose un étonnant voyage dans La zone des murmures. Le genre d’épopée riche en surprises et qui, vers la fin du livre, risque de vous étonner bien au-delà des péripéties que vous avez déjà partagé avec Frankie et Lise. Vous voilà par conséquent condamnés à ne pas lâcher le livre jusqu’à cet épilogue pour en goûter tout le sel. À moins que vous ne soyez un lecture très attentif, soucieux de compter les petits cailloux qui sèment la route et forment autant d’indices.
Et comme je suis bon joueur, je vous indique que le premier de ces indices arrive avant même que les deux collègues ne décident de passer un weekend dans le Sud de la France, histoire de se changer les idées. Car leur quotidien se passe dans des bureaux, figés derrière l’écran de leur ordinateur. Leur mission est de développer un logiciel qui rassemblera un maximum de données sur les internautes afin de leur proposer de continuer à vivre virtuellement après leur mort.
« – Nous partons du présent pour aller le plus loin possible dans le passé. Et pas l’inverse. Nous fouillons la mémoire des gens et nous la stockons jusque dans leur tombe… Je cherche à recruter quelqu’un dans ce sens: préparer l’avenir. Qu’en pensez-vous ?
– Les gens sont prêts à tout pour ne pas oublier.
Cette phrase, je l’avais préparée; j’en étais même un peu fier. Mais le boss m’a repris, revêche.
– L’essentiel, c’est qu’ils soient prêts à payer. Raquer pour leurs souvenirs en prévision d’obsèques multimédias, vous comprenez?
– Oui.
– Bon, ça c’est facile… Mais le top, oui, vous m’entendez bien, ne croyez pas que je cherche à vous la faire à l’envers, oui le top c’est que les morts continuent à vivre et qu’on puisse les voir vieillir encore et encore; c’est pourquoi ces données sont précieuses et c’est grâce à cet historique que nous allons créer ensemble la mémoire du futur. En inversant le passé…
Animer les visages, les vieillir éventuellement, tout comme les corps, à l’aide d’un logiciel révolutionnaire et d’outils perfectionnés incluant la voix de synthèse. Arrêtez-moi si ce n’est pas clair… »
On comprend dès lors le besoin que l’on peut ressentir de s’aérer la tête. Et même si Lise n’est pas la petite amie de Frankie, elle accepte de l’accompagner dans son expédition. Mais au lieu du farniente qu’elle avait imaginé, c’est à une vraie épreuve qu’elle va se trouver confrontée. Leur voiture de location disparaît, le hameau qu’ils essaient d’atteindre n’est plus qu’une ruine, sans habitants – ou presque – sans électricité, sans moyens de communication. Une zone blanche.
Une situation de crise, on le sait, est propice à révéler les personnalités, à exacerber les sentiments ou encore à pousser à davantage de confidences et, dans le meilleur des cas, à plus de solidarité. Frankie va ainsi révéler qu’il a mis ses talents d’informaticien au service d’un programme permettant de reconstituer une voix, histoire de retrouver le message de sa mère, disparue après une course en montagne. Le choix du hameau de Poil n’est pas non plus fortuit.
Au fur et à mesure que se déroule l’écheveau, le lecteur va en apprendre davantage. L’expérience de survie en milieu hostile cristallisant les espoirs et les peurs.
Avec un joli sens de la construction, Natacha Nisic confronte l’angoisse des deux randonneurs à celle que l’on peut éprouver face aux dérives de la technologie :
« à l’ère de l’enquête en ligne, des serial hackers et d’avatars criminels aux profils multiples, de la traque numérique via la géolocalisation, le digital et les réseaux sociaux. Les cookies ne se mangent plus; ils nous surveillent. »
Virtuel, réel : difficile de dire qui aura le dernier mot. Et c’est tant mieux pour le lecteur!

Les critiques
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Natacha Nisic présente La zone des murmures © Editions TohuBohu

Les premières pages du livre
« Nous sommes partis, cheveux au vent et la fleur au fusil, laissant derrière nous, à Paris, tous nos objets connectés. J’ai juste emporté un appareil photo numérique, qui ne sert qu’à prendre des photos et à rien d’autre, et qui se recharge avec une batterie, à l’électricité ; je l’ai trouvé chez Frankie.
Dépourvue de tout autre appareil électronique et en particulier de téléphone, je me sentais bizarrement vulnérable. Davantage concentrée sur ce que je faisais, attentive à chacune de mes actions ainsi qu’aux directions à prendre, je répétais chaque geste, regardais autour de moi comme si j’étais sous surveillance. N’ayant plus droit à l’erreur ni à la distraction, je reprenais en quelque sorte possession de mon corps devenu par les circonstances autonome. Retrouver Frankie à la gare m’a rassurée. Je pouvais enfin me laisser aller, déployer mes pensées… Je lui ai renvoyé son sourire avec joie.
On a pris le train lent jusqu’à Aix-en-Provence, loué une voiture basique, la moins chère ; un modèle économique à essence, peinture blanche, qui nous attendait à l’emplacement G21250. Nous avons dû marcher dans un parking ouvert, au soleil.
– Le seul problème, a dit Frankie en fixant l’horizon où se découpaient les montagnes, ce sera de trouver une station pour faire le plein. »

Extrait
« Une voix s’éleva dans la pièce, couvrant les murs fissurés d’une tendre mélancolie: « Bonjour mon chéri, c’est maman. J’espère que tu vas bien… Bon, juste pour te dire que je suis partie quelques jours en haute montagne. J’adore cet endroit, c’est magique… Le ciel est très pur ici. Je t’embrasse fort. »
Lise me regardait sans comprendre. je me lançai dans une explication en douceur:
– C’est le dernier message que j’ai eu de ma mère. Elle était institutrice lorsqu’on habitait au Poil. Elle a disparu du jour au lendemain sans plus jamais donner de nouvelles. J’avais effacé son message de mon téléphone mais, avec le temps, je m’en suis souvenu, mot pour mot. Grâce aux logiciels de l’agence, j’ai réussi à reproduire sa voix et à reconstituer son message.
J’insistai sur le mot pour mot. Inquiète, Lise se mit à frissonner. Je poursuivis en contemplant ses ongles peints en jaune:
– Excuse-moi, ce n’est pas le bon moment pour te raconter tout ça, mais tu me demandais ce que je faisais dans cette boîte…
Lise ne réagit pas; elle devait être encore sous le choc de la tempête qui avait éclaté au bureau en fin d’après-midi. »

À propos de l’auteur
Natacha Nisic vit à Paris. Lors de ses études de Littérature Générale et Comparée, elle rédige un mémoire de maîtrise sur le thème du surhomme (chez Nietzsche, Fante et Dali). Elle traduit le roman d’un auteur serbe, Rastko Petrovic, pour les éditions L’Âge d’Homme. Le premier roman de Natacha Nisic, intitulé La tentation de Lazar, mettant en scène un anti-héros, paraît chez le même éditeur en 1998.
Suivront Le tatouage d’Eléonore, un texte plus onirique au Castor Astral ; Incendie et Une vague odeur de tabac froid chez Calmann-Lévy. Elle quitte la toile pour retourner au papier avec La zone des murmures, son cinquième roman publié aux éditions TohuBohu. (Source : http://www.natachanisic.com/)

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Marcher droit, tourner en rond

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Marcher droit, tourner en rond
Emmanuel Venet
Éditions Verdier
Roman
128 p., 13 €
EAN : 9782864328780
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France, dans les petites communes de Sainte-Foy-Laval, Saint-Léger-de-Vaux, Saint-Amand-les-Aix, ainsi qu’à Hyères, Le Lavandou et Giens. À l’étranger, Nyon, Mykonos ainsi que Luanda, Anvers ou Dubaï sont évoqués.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Atteint du syndrome d’Asperger, l’homme qui se livre ici aime la vérité, la transparence, le scrabble, la logique, les catastrophes aériennes et Sophie Sylvestre, une camarade de lycée jamais revue depuis trente ans. Farouche ennemi des compromis dont s’accommode la socialité ordinaire, il souffre, aux funérailles de sa grand-mère, d’entendre l’officiante exagérer les vertus de la défunte. Parallèlement, il rêve de vivre avec Sophie Sylvestre un amour sans nuages ni faux-semblants, et d’écrire un Traité de criminologie domestique.
Par chance, il aime aussi la solitude.

Ce que j’en pense
***
Quoi de mieux, au moment des bonnes résolutions, que de se plonger dans un roman qui a pour thème principal les arrangements que nous ne cessons de faire avec la vérité, les promesses vite oubliées, les compromis qui nous font occulter quelques faits pour n’en retenir que le côté qui nous sert.
L’auteur, qui exerce la profession de psychiatre, a choisi pour illustrer son propos un «héros» atteint du syndrome d’Asperger. Cette forme d’autisme, sans déficience intellectuelle ni retard de langage, se caractérise par des difficultés dans le domaine des relations et des interactions sociales : se faire des amis, comprendre les règles tacites de conduite sociale et les conventions sociales, attribuer à autrui des pensées ou se représenter un état émotionnel.
En revanche, l’Association Autisme France nous apprend également que «les patients atteints du syndrome d’Asperger sont étonnants de par leur culture générale et leur intérêt dans un domaine spécifique dans lequel ils excellent.»
Le narrateur va nous confirmer ce diagnostic tout au long du roman, y ajoutant une définition d’un spécialiste suisse, le professeur Urs Weiss « qui définit le syndrome d’Asperger comme un variant humain non pathologique voire avantageux, puisqu’il garantit, au prix d’une asociognosie parfois invalidante, une rectitude morale plutôt bienvenue dans notre époque de voyous. »
Voici pour le côté théorique, en espérant ne pas vous avoir perdu jusque-là, amis lecteurs, parce que le côté pratique nous offre quelques pages délicieusement jubilatoires sur la mauvaise foi, les secrets de famille plus ou moins bien gardés et l’hypocrisie qui règne en maître dans certaines circonstances.
Il s’agit en l’occurrence d’une cérémonie de funérailles qui déstabilise au plus haut point le narrateur : « Je ne comprendrai jamais pourquoi, lors des cérémonies de funérailles, on essaie de nous faire croire qu’il y a une vie après la mort et que le défunt n’avait, de son vivant, que des qualités. Si un dieu de miséricorde existait, on se demande bien au nom de quel caprice il nous ferait patienter plusieurs décennies dans cette vallée de larmes avant de nous octroyer la vie éternelle; et si les humains se conduisaient aussi vertueusement qu’on le dit après coup, l’humanité ne connaîtrait ni les guerres ni les injustices qui déchirent les âmes sensibles. »
Tout en approuvant cette logique imparable, on va bien vite se rendre compte que l’enfer est effectivement pavé de – telles – bonnes intentions. Faut-il dire que le cousin Henri est le fruit d’un viol, qu’Octave a été tué sur le chemin des dames par un tir venu de son camp, que le grand-mère Marguerite (que l’on enterre) a noué une relation extraconjugale avec un riche voisin et que la tante Lorraine en serait le fruit défendu ? Parmi les petits arrangements avec la réalité que cette dernière nous offre, on peut rajouter les régimes amaigrissants ou les cures thermales aussi sensationnels que sans résultats qu’elle suit année après année. On citera encore les positions politiques diamétralement opposées des cousines Marie et Christelle qui n’ont aucun scrupule à agir en opposition avec leur discours.
On se régale de ce petit jeu de massacre, agrémenté par les deux passions de notre homme, à savoir le jeu de scrabble et les catastrophes aériennes.
Et s’il vous fallait un argument supplémentaire pour vous plonger dans ce livre, terminons avec une histoire d’amour. Sophie Sylvestre, croisée sur les bancs de l’école, pourrait en effet devenir la plus heureuse des femmes, car un mari atteint du syndrome d’Asperger lui offrira un «gage de franchise, de réserve et de probité amoureuse.»
Mais je vous laisse découvrir par vous-même comment cette possible idylle va se développer…

Autres critiques
Babelio 
BibliObs (Jacques Drillon)
L’Express (Delphine Peras)
Atlantico.fr (Marine Baron)
La Montagne (Muriel Mingau)
L’Alsace (Jacques Lindecker)
Toute la culture (Jérôme Avenas)
Blog Le littéraire.com
Les mauvaises fréquentations, le blog de Thierry Savatier
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Le blog Charybde 27 
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Extrait
« Ma tante Lorraine, encore elle, a obtenu de lire un poème de son cru dont l’indigence le dispute à l’insincérité: « Maman joyeuse, maman rieuse, maman gracieuse, maman rêveuse, maman chaleureuse, maman travailleuse, maman berceuse, maman fabuleuse, maman facétieuse, maman lumineuse, maman tricoteuse, maman audacieuse, maman généreuse, maman fougueuse mais
surtout maman heureuse. » Certes, ma grand-mère Marguerite entretenait sa maison et aimait tricoter, mais pour le reste le portrait prend beaucoup de libertés avec le modèle. Quitte à retenir cette forme littéraire simplette, à la place de ma tante Lorraine j’aurais personnellement écrit « Maman menteuse, maman grincheuse, maman teigneuse, maman coureuse, maman oublieuse, maman rabâcheuse, maman truqueuse, maman râleuse, maman boudeuse, maman sermonneuse, maman cauteleuse, maman querelleuse, maman chicaneuse, maman rancuneuse, et surtout maman malheureuse ».. (p. 12-13)

A propos de l’auteur
Emmanuel Venet est psychiatre, il vit à Lyon où il est né en 1959. (Source : Éditions Verdier)

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