Plasmas

MINARD_plasmas RL-automne-2021

En deux mots
Une poignée de survivants dans le monde d’après la catastrophe tente de survivre et de comprendre par quel enchainement de circonstances ils en sont arrivés là. Parviendront-ils à se construire un avenir? C’est tout l’enjeu du combat qui s’engage entre des tribus rivales et des projets différents.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Bienvenue dans le monde d’après

Céline Minard poursuit son exploration des différents genres littéraires avec toujours le même bonheur. Après le joyeusement iconoclaste Bacchantes, qui explorait les codes du polar, nous voici dans la science-fiction avec Plasmas.

Situé dans un lointain futur, le roman nous entraine dans un univers qui a déjà connu bien des bouleversements. En consultant les archives, on peut par exemple retrouver les tentatives de colonisation menées sur la lune ou sur mars et qui se sont toutes soldées par des échecs. Et sur terre la situation est tout sauf florissante. «Tout était gris, noir, couvert d’une couche de poudre épaisse, un tapis de fractales irrégulières, mêlé de brun, strié de blanc. Les vents balayaient et recomposaient les sols. Les marées brassaient la roche et la cendre avec le sable. Les braises s’étouffaient dans la zone de nuit jusqu’à l’extinction complète. Les nuages perdaient de la masse et se reformaient, plus clairs, lessivant les terres depuis les sommets. Des montagnes glissaient, les grands fleuves remuaient, prenaient du volume, poussaient les alluvions et forçaient les barrages pour rejoindre les mers. Les coulées sales s’éclaircissaient. Et le vert apparaissait. En points, puis en taches de plus en plus larges sur l’ensemble des terres émergées. Il occupait la côte est de l’Amérique du Nord suivant l’ancien maillage du réseau lumineux jusqu’au centre du continent, par capillarité, il soutenait les fleuves dans leur course, courait sur les plateaux, sautait sur les versants. L’Eurasie se couvrait d’un manteau clair ininterrompu dans sa partie nord, l’Australie se bordait, l’Afrique retrouvait un cœur, l’Amérique du Sud une coiffe, une robe, une parure. Et les cyclones continuaient de brasser, les océans d’éclaircir et d’engloutir les îles et les bordures.»
La poignée de survivants a compris que cette terre n’aura d’avenir que dans la préservation de tous les êtres vivants, végétaux et animaux. Que la recherche devait être axée sur les moyens de la développer. C’est par exemple l’exploit réalisé par Aliona Ilinitchna Belova, qui «avait mis au point, seule, dans son laboratoire pouilleux de Bratsk, la technique de clonage la plus économique du monde» et avait réussi à développer une nouvelle race de petits chevaux que le monde entier s’arrachait.
Le projet littéraire de Céline Minard est ici en parfaite phase avec l’histoire proposée. Entre poésie et nécessité, elle a élaboré de nouveaux mots pour décrire une réalité située dans le futur où l’univers est bien différent d’aujourd’hui, où de nouveaux êtres apparaissent, de nouveaux objets, de nouvelles fonctionnalités. J’imagine que cette écriture pourra dérouter le lecteur, mais j’ai pris pour ma part beaucoup de plaisir en compagnie des Bjorgs, des Arrecifs ou encore de Rhif et de la Küin, sans oublier tous les héros Marvel et les icônes des jeux vidéo convoqués pour un final en apothéose.
Oubliant le récit linéaire, la romancière a choisi un assemblage de récits qui dressent une sorte de panorama de ce «monde d’après». On passe ainsi des acrobates dont les prouesses servent à enrichir la connaissance scientifique à une exploration de la faune et de la flore qui, pour survivre, a subi bien des mutations. Mutations auxquelles les humains n’ont pas pu résister non plus. Au fil des chapitres, on constatera par exemple combien leur cinq sens ont évolué, jusqu’à bouleverser la hiérarchie actuelle. Et combien la cohabitation avec la nature a pris une autre dimension.
En fait, derrière la fantaisie et l’imagination débridée se cache une profonde réflexion sur l’écologie, sur la place de l’homme au côté des autres espèces (et non au-dessus) et sur les enjeux technologiques de notre futur. Jamais peut-être les mots science et fiction n’auront été mieux accolés.

Plasmas
Céline Minard
Éditions Rivages
Roman
160 p., 18,00€
EAN 9782743653675
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en principalement sur notre planète, mais on y évoque aussi la lune et mars.

Quand?
L’action se déroule dans un futur lointain.

Ce qu’en dit l’éditeur
Céline Minard nous plonge dans un univers renversant, où les espèces et les genres s’enchevêtrent, le réel et le virtuel communiquent par des fils ténus et invisibles. Qu’elle décrive les mesures sensorielles effectuées sur des acrobates dans un monde post-humain, la conservation de la mémoire de la Terre après son extinction, la chute d’un parallélépipède d’aluminium tombé des étoiles et du futur à travers un couloir du temps, ou bien encore la création accidentelle d’un monstre génétique dans une écurie de chevaux sibérienne, l’auteure dessine le tableau d’une fascinante cosmo-vision, dont les recombinaisons infinies forment un jeu permanent de métamorphoses. Fidèle à sa poétique des frontières, elle invente, ce faisant, un genre littéraire, forme éclatée et renouvelée du livre-monde.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Page des Libraires (Anne Canoville Librairie du Tramway, Lyon)
France Inter (Un monde nouveau)
Kube.com
Blog Sur la route de Jostein


Céline Minard s’entretient avec Madeleine Rigopoulos à propos de Plasmas © Production Éditions Rivages

Les premières pages du livre
« En l’air
La salle bourdonne d’électricité. Ils sont tous là, ils attendent dans le noir, caméras en veille, capteurs éteints, à l’arrêt depuis qu’ils ont pris place un à un dans l’ordre, en silence, immobiles.
Galván est debout sur la plateforme de départ, chaud, étiré, frémissant, il attend le faisceau de lumière qui le lancera dans l’action. Il sait comment passer les vingt secondes entre le coup de projecteur et l’envol. Les yeux fermés, concentré sur la disparition progressive du phosphène provoqué par la poursuite qui le reprendra et ne le lâchera plus durant les trente-cinq minutes à venir. Si tout va bien.
Rodric est en train de grimper en contrebas face à lui, il l’entend. Léna le rejoindra dans quelques secondes en pleine lumière. Elle s’appuiera sur son épaule pour saisir la barre. Ils percevront alors tous les trois le déclic unique de trois mille capteurs réactivés.
Galván respire avec application, il compte. Sa transpiration commence à imbiber son intégrale sous les aisselles, au creux des genoux et des reins. Le tissu gonfle imperceptiblement, la ventilation s’amorce. Il regrette son antique léotard en graphène qui puait bien avant la fin de l’échauffement. Mais plus aucun humain n’est autorisé à circuler sans sa gaine électro-organique connectée. Ils traitent toutes les données, tout le temps. Et ce n’est pas maintenant, pas ce soir, qu’il va y échapper.
Les trois mille Bjorgs qui occupent le parterre sont venus pour ça, recueillir, analyser et transformer les informations. En temps immédiat et en conditions réelles reconstituées.
Les agrès sont d’époque, le filet se déploie douze mètres sous les plateformes, quatre au-dessus de la sciure et du sable qui jonchent la piste, on s’y croirait. Les gradins ont été adaptés. Aucun siège, mais une rampe de résine souple spiralée en pente douce autour du cercle central, sur laquelle ils ont roulé pour monter jusqu’à leurs points d’arrêt respectifs. Les différences de captation seront négligeables.
L’observation mécanique n’est plus l’enjeu. Galván connaît la longue histoire des Bjorgs vers la fluidité du mouvement. L’acharnement des hommes puis des modulaires pour égaler l’agilité des organismes. Il y a longtemps que les records humains ont été pulvérisés. En toute discipline. Ils sautent, ils nagent, ils volent, ils lancent plus haut, plus loin, plus profond, ils frappent plus fort, ils courent plus vite. Sur des lames d’acier tendre, les Bjorgs équipés au minimum servent de leurre lors des courses de lévriers. Avec les préréglages requis pour garder les chiens en haleine et les emmener plus vite, toujours plus vite vers leur fin. Ils en ont épuisé des milliers avant de réduire la zone de seuil critique à un point. Précis, indépassable. L’analyse des Bjorgs est efficace.
L’échelle de corde oscille contre le métal du portique. Léna monte sans peser, elle coule son ascension à l’intérieur de la tresse de chanvre qui la supporte, elle passe d’un degré à l’autre sans en marquer aucun, dépasse la plateforme et s’y pose. Elle touche Galván à l’épaule, le projecteur les inonde. Elle attrape la barre, la garde dans sa main, la réchauffe. Galván a les yeux clos. Rodric est sur le trapèze en face d’eux, assis, en mouvement. Ses avant-bras sont blancs, poudrés jusqu’aux coudes. Ses maniques brillent d’un éclat mat. Il se balance, en équilibre sur une fesse et un bout de cuisse, les jambes pendantes. Le fantôme lumineux s’est estompé sous les paupières de Galván, Rodric est accroché par les jarrets, épaules et tête relâchées, il prend de la vitesse à chaque aller, chaque retour. C’est un moment qu’il aime. La progressive inversion de l’orientation de son corps. Cette minute d’installation, de retrouvailles avec la posture, l’ancrage dans ses cuisses, la présence de son crâne, les fourmis dans ses doigts. Il en profite, il est chez lui, solide, un porteur.
Et Galván tout à coup tient la barre des deux mains. Produit son petit saut de départ, jambes tendues, pointes, et part. Sans tambour ni trompette, les seuls sons seront ceux des agrès, des corps, des souffles, des chocs et du vent. Il siffle à ses oreilles dès le premier ballant. Bras tendus, gainé, jambes à l’équerre au retour, il monte en force, s’allège, s’alourdit d’autant, encaisse la pression, la convoque, la révoque et passe sa figure. Un double saut périlleux au bout duquel Rodric lui dit « Donne ! », et il donne, ses mains, sa vie, son cœur dans le même geste. Un seul coup d’œil entre eux et Galván exécute son retour en pirouette et demie. Ample, lente, une promenade fulgurante. Dix secondes de vie en tout et pour tout. La plateforme vibre sous l’autorité de son poids retrouvé. Il y est, il est dans son élément, en pleine possession de ses moyens, lucide, affûté, il ne pense qu’à la quitter de nouveau. Mais Léna s’est enfuie avec le trapèze, il faudra l’attendre. Elle remonte le deuxième ballant, entame sa descente, la pointe de chaque pied à chaque extrémité de la barre, elle atteint l’apogée, lâche, plonge, verticale, jambes refermées, bras tendus, paumes jointes, et propose ses chevilles à Rodric qui les prend.
Il la tient, tête en bas, pleine d’eau, pleine de sang, il sent sa résistance descendre dans les jambes de Léna qui frôle l’air de ses doigts et semble le dessiner, le déchirer, il la tient pour la relancer, lui transmettre en élan ce qu’elle lui a fourni en impact qui les a entraînés tous les deux vers l’arrière, vers l’avant, il la lance, la barre lui cisaille les tibias, Galván a renvoyé le bâton, Léna le surmonte, pirouette et saisit le retour comme il passe. Ses mains sont immenses. Toutes veines apparentes. Elle ne sourit pas en rejoignant la plateforme. Elle n’a jamais eu à le faire. Ce n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une espèce qui en regarde une autre – et repart, sauvage. Il n’y a que ces trois-là, ce soir, pour savoir ce qu’ils font.
Le trapèze fait six mouvements à vide pendant que Rodric ouvre le sac de magnésie accroché à sa ceinture, y enfonce la main droite, le referme, et laisse un sillage de poudre se former sur l’étendue de la courbe qu’il traverse, son ambitus, son territoire.
Les Bjorgs sont étanches, insensibles aux particules fines.
Galván est là pour tourner le triple comme il se tourne depuis des siècles, à l’antique. Sa technique est irréprochable, elle est rodée. Les Bjorgs qui maîtrisent la quinte et le sixte n’en ont pourtant pas fini avec lui, avec son art, avec sa peur peut-être. Les variations de son taux d’adrénaline qui grimpe en flèche au tout début du départ, descend pendant le ballant, s’installe dans la figure, plus stable qu’un centre de gravité pendant qu’il tourne sur lui-même comme autour d’un axe inamovible, et remonte au moment de la rencontre, juste avant d’entendre le porteur, de le sentir, de le voir enfin, ses yeux comme deux lacs inversés, gorgés de vie, de larmes retenues.
Ils n’en ont pas fini avec Rodric non plus. Avec ce qui les lie au travers du vide, qui échappe à leurs mesures. Au calcul des forces, à la mécanique des fluides, à la chimie.
Il le tourne et revient. Rodric tape dans ses mains. Léna repart.
Elle se lance de la plateforme d’un saut sec, très réduit, le seul effort qu’elle semble fournir d’elle-même, tirer de son corps, de sa force personnelle, le seul acte où sa volonté se manifeste, décisive et ramassée comme une balle. Le geste après quoi tout est dit alors que rien encore n’est joué, n’a eu lieu, ni pris forme sinon dans sa chair et déjà dans l’air qui la porte. Elle est au-delà de la figure qu’elle va accomplir. Occupée seulement de sa suspension, paumes fermées sur la barre, immobile dans le mouvement de l’agrès, dans la masse du gaz qui l’entoure. Ce n’est pas elle qui bouge mais les éléments autour d’elle. La barre, le porteur, le filet, le portique. Elle les lâche dans les quatre directions, elle les fait tourner, les reprend pendant qu’ils tombent, les replace, les renvoie, les affole, et revient la barre dans ses mains, la plateforme sous ses pieds, la barre sans ses mains, la gravité dans la terre, l’air dans sa bouche.
Léna n’est pas une voltigeuse, elle n’a que faire de la chute.
Les Bjorgs ne parviennent pas à quantifier son degré d’absence.
Galván est en place pour le quad. Il inspire et souffle en sautant. Toujours le même, une corde, un assemblage de bâtons et d’élastiques, un mental trempé comme l’acier, une flèche dure qui va devenir toupie et s’envoyer dans le volume, hors de prise, de toute atteinte, intraitable. C’est ce moment qui le fait voler. La seconde, le dixième de seconde où le mouvement se déclenche et l’envahit, l’embarque, le prend comme s’il était lui la vague dans l’océan, la force élémentaire, le contact. Bien moins qu’une durée, une éternité. Après quoi, les bras de Rodric lui rendent son corps, les yeux de Rodric attestent son vol, et la barre son poids.
Les Bjorgs refont sans cesse le calcul de sa densité. »

Extraits
« Le cœur de la sphère disparaissait un moment sous un aérosol homogène moucheté de paillettes. On tenait alors une boule de fumée aussi fragile qu’une bulle de savon, tout aussi vide.
La poussière de la floraison retombait. Elle décantait, lentement, se posait sur les surfaces immobiles, accentuait les reliefs, tapissait les plaines, marquait les liquides. Tout était gris, noir, couvert d’une couche de poudre épaisse, un tapis de fractales irrégulières, mêlé de brun, strié de blanc. Les vents balayaient et recomposaient les sols. Les marées brassaient la roche et la cendre avec le sable. Les braises s’étouffaient dans la zone de nuit jusqu’à l’extinction complète. Les nuages perdaient de la masse et se reformaient, plus clairs, lessivant les terres depuis les sommets. Des montagnes glissaient, les grands fleuves remuaient, prenaient du volume, poussaient les alluvions et forçaient les barrages pour rejoindre les mers. Les coulées sales s’éclaircissaient. Et le vert apparaissait. En points, puis en taches de plus en plus larges sur l’ensemble des terres émergées. Il occupait la côte est de l’Amérique du Nord suivant l’ancien maillage du réseau lumineux jusqu’au centre du continent, par capillarité, il soutenait les fleuves dans leur course, courait sur les plateaux, sautait sur les versants. L’Eurasie se couvrait d’un manteau clair ininterrompu dans sa partie nord, l’Australie se bordait, l’Afrique retrouvait un cœur, l’Amérique du Sud une coiffe, une robe, une parure.
Et les cyclones continuaient de brasser, les océans d’éclaircir et d’engloutir les îles et les bordures. Quand le sable se distinguait de l’écume sur les littoraux et formait un trait de contour blond, quand les lagunes apparaissaient en mer Caspienne, les mangroves à la pointe de la Somalie, les récifs-barrières en Australie, Helen arrêtait l’animation. Tout le monde connaissait la suite. Son auditoire ne supportait plus la mention de la série d’événements qui avaient eu lieu dans cette tardive Antiquité. La lassitude, plus rarement la colère, le rendait sourd à cette période historique.
Elle reposait la sphère sur l’étagère XVIII de la vitrine et proposait à deux de ses étudiantes, de préférence, de prendre et d’allumer les deux autres manumériques simultanément. La Lune blafarde et Mars la poussiéreuse. Les hypothèses de l’époque.
Ils voyaient alors le satellite et la planète rouge s’animer d’une vie minuscule, circonscrite à quelques cratères. D’abord sur la Lune, avec les structures de vie, de forage et d’assemblage rapide, puis sur Mars, quelques minutes après. Les réacteurs nucléaires, les panneaux solaires, les bulles à eau, à oxygène, les serres, l’entrée des tunnels à vivre, le parc des Rovers et des Voltigers qui couvraient bientôt des centaines d’hectares. Les data de cette période dite d’installation étaient toujours disponibles. Ainsi qu’une petite dizaine de récits d’explorateurs qu’Helen affectionnait pour leur enthousiasme et leur maladresse. » p. 20-21

« Quand ils eurent à leurs pieds, tout net, le parallélépipède parfait, désenfoui de millénaires d’alluvions et d’innombrables brassages souterrains, quand ils l’eurent sous les yeux, nu, aveuglant, excessivement géométrique, ils comprirent qu’ils avaient eu une vie qui ne reviendrait pas.
Les résultats des tests chimiques étaient indubitables. Le bloc était de l’aluminium pur. Un monolithe. Il venait de l’espace. Ce qui n’était pas une grande affaire. Il ne venait pas de notre système solaire, ce qui était déjà plus solide. Et sans doute ne venait-il pas du passé, en quelques milliards d’années qu’on le compte.
Mais il était là, considérable.
C’était un fait. » p. 43

« Le nombre des commandes était monté en flèche après la publication des résultats des tests à l’effort et du tableau complet des rapports puissance-énergie-résistance dans Nature and Adaptation. Aliona Ilinitchna Belova avait dû agrandir son installation, recruter, former et produire à une échelle dont elle n’aurait jamais osé rêver. Les investisseurs se bousculaient à sa porte, les préparateurs se présentaient par centaines, spontanément, les entraîneurs rivalisaient d’adresse, les amants de déclarations. (Les amantes étaient plus discrètes.)
La Sibérie entière en réclamait, l’Australie proposait des avances fabuleuses contre la garantie d’être fournie en priorité. Les ranchers de l’Ouest américain s’étaient arraché les premières cargaisons aux enchères, l’Europe, après un temps de réflexion, s’était lancée dans la course en déléguant de grands dresseurs décidés à prêter main-forte et à définir les meilleures souches. Aliona Ilinitchna n’avait pas besoin de leur expertise. Elle avait mis au point, seule, dans son laboratoire pouilleux de Bratsk, la technique de clonage la plus économique du monde, sans l’aide ni la bénédiction de qui que ce soit, et elle comptait bien garder la main. Elle ne regrettait pas ses choix. En regardant le fenil branlant, la grange borgne et la boue de patate à ses pieds, elle se sentait en accord avec le passé, et elle le resterait tant que ses cinquante coursiers s’ébattraient sous ses yeux dans le pré. » p. 62

À propos de l’auteur
MINARD_Celine_©Elizabeth_Carecchio

Céline Minard © Photo Elizabeth Carecchio

Céline Minard a écrit notamment Le Dernier Monde (2007), Faillir être flingué (prix du Livre Inter 2014), Le Grand Jeu (2016) et Bacchantes (2019). Elle est saluée comme une voix majeure de la littérature française actuelle. (Source: Éditions Rivages)

Page Wikipédia de l’auteur

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Nuit polaire

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En deux mots
À la suite de la disparition mystérieuse du manager de la base Concordia en Antarctique, Apollon Maubrey est chargé de lui succéder pour poursuivre les recherches scientifiques, mais aussi pour enquêter sur ce qui pourrait s’avérer être le premier homicide du pôle sud. De nombreuse surprises l’attendent tout au long de cette périlleuse mission.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Enquête en Antarctique

Un scientifique a disparu sur une base scientifique en Antarctique. En suivant l’enquêteur chargé de cette affaire peu banale, Balthazar Kaplan nous offre non seulement un thriller habilement ficelé, mais nous fait aussi découvrir une région du globe au statut très particulier et très menacé.

Apollon Maubrey s’est vu confier une double mission, manager une équipe scientifique en place sur la base antarctique Concordia et enquêter sur la disparition de Henning, son prédécesseur, qui six mois a subitement quitté la base et dont le corps n’a pas été retrouvé. En arrivant sur place, il lui faut d’abord s’adapter à cet univers particulièrement hostile, car la station de recherche est installée à plus de 3000 m d’altitude et la température la plus clémente est de l’ordre de -25°C. Mais il doit aussi se faire accepter par une équipe toujours secouée par la perte d’un collègue unanimement apprécié.
En acceptant de relancer le projet de forage interrompu par cette dramatique circonstance, il va réussir à restaurer un peu de sérénité au sein de l’équipe et à redonner au directeur un peu de son autorité perdue. Car les questions restent nombreuses après le drame.
Comment Henning a-t-il pu déjouer les systèmes de sécurité? Comment a-t-il fait pour parcourir des kilomètres et réussir à se déshabiller au pied de la crevasse où on a retrouvé sa combinaison et où l’on suppose qu’il s’est jeté? Avec une température de -80°C, il ne faut que quelques secondes pour que le corps ne gèle complètement.
Très vite Apollon doute de cette version «officielle» et tente d’élaborer d’autres scénarios.
Qui tous ne peuvent tenir qu’en mettant en cause l’un ou l’autre des habitants de la base, à commencer par les cinq personnes constituant le board et qui se sont affrontées autour de la question dudit forage qui devait atteindre un lac souterrain, c’est-à-dire un environnement totalement préservé depuis des milliers d’années. Entre Henning et Patrice, le directeur de la base et Giancarlo, le technicien «magicien de la réparation», le consensus a été difficile à trouver. Le tout sous l’œil observateur de Cécile, l’une des seules femmes présentes, par ailleurs médecin de l’équipe. Dans ce continent où tout le monde est contraint de vivre confiné, la période que nous venons de passer permet de comprendre les tensions qui peuvent naître lorsque la promiscuité est imposée.
Mais il reste aussi l’option Chamcepoix. Cet entrepreneur ravitaille les différentes bases scientifiques avec son avion et connaît bien tout ce petit monde. Il aurait aussi pu jouer un rôle dans la disparition du manager. A moins Apollon ne fasse fausse piste. Car Henning venait de faire une inspection de la base chinoise, entretenait des liens avec les Russes et les Américains. Et au bout du bout du monde, la géopolitique joue un rôle qui est loin d’être anodin. La gouverneure, en charge du respect de la convention internationale qui gère ce «bien commun de l’humanité», doit déployer des trésors de diplomatie pour assurer le fragile équilibre de cette zone.
Très bien documenté, Balthazar Kaplan nous permet de découvrir et de comprendre les enjeux dans cette partie du globe que le réchauffement climatique fragilise. Le tout sous couvert d’un thriller diablement efficace, rebondissements compris et épilogue surprenant à la clé. Et si quelques coquilles viennent un peu gâcher le texte, elles ne remettent pas en question le plaisir que l’on prend à la lecture de ce roman qui pourrait être un compagnon idéal de vos vacances !

Nuit polaire
Balthazar Kaplan
Éditions Ab irato
Roman
290 p., 23 €
EAN 9782911917776
Paru le 04/06/2021

Où?
Le roman est situé sur la base antarctique Concordia et dans les autres bases du continent.

Quand?
L’action se déroule en 2040.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nuit polaire est un thriller qui se passe en Antarctique dans un futur proche, aux alentours de 2040. L’enquête d’Apollon Maubrey sur la disparition mystérieuse d’un homme emmène les lectrices et les lecteurs au croisement d’enjeux scientifiques, géopolitiques et écologiques. Le récit évolue tantôt dans l’espace dangereux et confiné des bases polaires et celui sauvage de l’immense, du continent antarctique..

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Prologue
McEnzie avait un nom qui pouvait faire penser à un explorateur des pôles, pourtant il n’avait jamais mis les pieds là-bas. À dire vrai, il ne s’était jamais senti d’un grand courage physique. La dernière expédition sur les glaciers qu’il avait menée avait été en Alaska, et cette expédition, pourtant limitée à deux semaines, lui avait suffi à ramener des engelures dont il avait longtemps souffert. Sans parler des mauvaises nuits sous la tente, des ronflements de ses collègues, de la mauvaise nourriture dans des gamelles douteuses. Jadis, dans sa jeunesse, 1l avait parcouru de nombreux glaciers (certains d’entre eux avaient d’ailleurs quasiment disparu depuis), en Europe, en Amérique du Nord et du Sud. Mais avec l’âge, le goût de l’aventure et même celui du contact physique avec la glace s’étaient estompés. C’était désormais les autres qui allaient se les geler tandis que lui se contentait de collecter les données qu’ils lui envoyaient et qu’il analysait en profitant de tout le confort de son université californienne, avec son campus parsemé d’arbres centenaires, les fauteuils club de son bureau, les cocktails et soirées chez les collègues, et les sourires de ses étudiantes. Sa réputation internationale de glaciologue – car il était devenu l’un des meilleurs analystes de la cryosphère l’accompagnait comme une auréole, relative toutefois car certains de ses collègues du campus ne savaient rien de lui et n’avaient aucune idée de ce en quoi consistait la glaciologie, mais il avait le respect du conseil d’administration de son université, comme celui de son doyen, il disposait d’un remarquable laboratoire qui recueillait de très nombreuses données envoyées aussi bien par les relevés sur place que par des photos satellites. Les outils informatiques dont il bénéficiait étaient parmi les meilleurs du monde. C’est du moins ainsi que le vendait la brochure de l’université mais c’était en grande partie vrai. Et même si la glace s’était pour lui métamorphosée en graphiques, courbes et séries de chiffres, il considérait qu’il n’avait jamais aussi bien compris et maîtrisé son évolution et plus exactement les formes diverses de sa diminution voire de sa disparition. Il se souvenait que, dans sa jeunesse, au début du XXe siècle, des gens osaient encore douter du réchauffement climatique. Il le gardait en tête pour se rappeler que la bêtise n’avait pas de limite. Depuis ce temps, la banquise au pôle Nord avait disparu et il y avait même eu un début de conflit armé entre pays riverains de l’océan arctique pour asseoir leur autorité sur le contrôle du nouveau trafic maritime et sur l’exploitation des fonds marins. Un accord international fragile avait permis d’éviter le pire.
Il n’avait donc pas été surpris qu’on fasse appel à lui pour interpréter de nouveaux relevés, effectués deux semaines plus tôt sur la banquise de Ross, en Antarctique. L’évolution de ce continent était plus complexe, du point de vue du réchauffement. Les températures y restaient très en deçà de zéro et certains endroits continuaient à frôler les records de froid. L’étude de la glace y était donc plus intéressante car plus complexe et encore en partie incomprise dans ses mouvements de masse. Ce continent était lui aussi touché par le réchauffement mais ses métamorphoses échappaient encore aux scenarii des scientifiques. C’est pourquoi analyser ces nouvelles données l’intéressait particulièrement. Il avait travaillé à plusieurs reprises sur cette banquise qui, d’ailleurs, n’en était pas une: ce n’était pas de la mer gelée mais la continuation sur la mer d’un glacier, la plus étonnante langue de glace flottante, que des milliards de m2 de glace poussaient venant du continent vers le large, sur des centaines et centaines de kilomètres jusqu’à ce qu’elle finisse par se fracturer en icebergs qui partaient alors dériver vers des eaux plus chaudes. Les relevés avaient été effectués très en amont, à plus de cinq cents kilomètres à l’intérieur de la baie. Et ces relevés étaient a priori incompréhensibles. Plus exactement, ils renvoyaient à l’évolution d’une fissure souterraine, qu’il ne comprenait pas. Pourtant il connaissait bien cette fissure. Il en avait été un des premiers informés. C’est une expédition américaine qui l’avait détectée quatre ans plus tôt et l’article qu’il avait écrit à son sujet avait fait un certain bruit car il avait prouvé qu’elle était causée par le réchauffement climatique. Il faut dire que c’était un peu sa spécialité, les fissures dans la glace provoquées par le réchauffement. Il avait travaillé sur celles du Groenland, celles de nombreux grands glaciers du monde. Son article avait surpris. Car la partie orientale du continent antarctique avait toujours paru moins sensible à la hausse des températures. Mais McEnzie avait montré que l’ensemble du continent jouait comme un système global où la perturbation d’une partie pouvait avoir des effets sur une autre, même très éloignée il avait eu cette réplique lors d’un débat, qui avait remporté un certain succès: «ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de coléoptère en Antarctique qu’il ne peut pas y avoir d’effet papillon». De fait, ce n’était pas la hausse des températures de l’air qui importait pour cette partie du continent mais la combinaison de deux facteurs: la hausse des températures des océans qui la bordaient – en se réchauffant, l’eau accélérait la fragmentation de l’iceshelf qui descendait de la plaque continentale; et l’intensification des vents d’ouest qui tournaient autour de l’Antarctique et apportaient de la chaleur le long des côtes.
Mais les nouvelles données qu’il venait de recevoir lui posaient un problème: l’évolution de cette fracture non seulement avait de quoi inquiéter mais — et pour l’expert qu’il était, c’était presque pire — elle évoluait selon un modèle aberrant. Dans aucun glacier au monde, une fracture souterraine de glace n’aurait évolué ainsi. |
Il avait également un autre problème: les circonstances autour du relevé n’étaient pas des plus claires. Il ne l’avait pas reçu selon les protocoles d’échanges d’informations. Il l’avait reçu personnellement, scanné, avec un mot manuscrit d’un collègue chinois. Ce chercheur, il le connaissait, certes, il l’avait rencontré lors d’un colloque et celui-ci lui avait fait une bonne impression. Mais pas au point d’avoir une familiarité qui autorisait un tel échange informel, et dépourvu de toute explication. En soi, l’envoi du relevé était aussi aberrant que son contenu.
Il voulut en savoir plus. Il essaya d’entrer en contact avec lui. Rien dans le document n’indiquait d’où ça avait été envoyé. Il supposa que ce collègue travaillait à la station polaire de l’Ile Inexprimable, la station chinoise en bordure de la banquise de Ross. Intuition qui lui fut confirmée sauf que ledit collègue avait dû repartir en Chine pour des raisons personnelles. Et que depuis, à paraissait avoir disparu de toutes les institutions de recherche en glaciologie.
McEnzie ne pouvait donc se baser que sur ce qu’il avait reçu. La tentation était grande de considérer qu’il y avait eu une erreur dans le relevé, ce que les apparences de l’envoi renforçaient, par leur côté informel, voire brouillon. Ce fut même sa première réaction. Il mit le document au fond d’un tiroir, avec dédain. Mais voilà… Une petite voix en lui, celle du chercheur, lui susurrait qu’il avait tort, qu’au contraire, les grandes découvertes ne s’offraient pas sur un plateau d’argent mais prenaient toujours des chemins de traverse. Il dut alors accepter ce que cette petite voix lui disait: le relevé était exact et authentique, il ne devait pas le remettre en cause.
Il se remit alors au travail et passa plusieurs semaines à essayer différentes hypothèses, recourant à tous les algorithmes possibles de son labo. Mais aucun des graphiques obtenus ne correspondait aux relevés qu’il avait reçus. C’était un moment terrible pour un scientifique : devait-il douter du réel ou de la théorie qui était censée l’expliquer? Il savait que l’histoire de la science avait été faite par ceux qui avaient considéré que le réel ne se trompait jamais. Ce fut une période difficile. Il devenait dépressif, ces collègues étaient surpris de le croiser sur le campus vêtu de façon négligée, mal rasé, les cheveux sales. Ses étudiantes souriaient toujours mais pour se moquer de lui.
C’est un matin, en se réveillant, que l’idée lui vint. Une idée très simple, qui avait l’avantage d’expliquer à la fois l’évolution de la fissure et les circonstances de l’envoi. Simple, lumineuse, immédiate. Il fallait quand même vérifier son exactitude, ce qui nécessitait quelques compléments d’information. Cela lui prit encore un mois pour rassembler ce dont il avait besoin. Il tâtonna car cela n’avait aucun rapport avec son domaine de recherche et il dut l’adapter à la matière spécifique sur laquelle il travaillait depuis si longtemps: la glace. Et lorsqu’il rentra enfin toutes les données collectées et qu’il lança le processus, il lui fallut peu de temps pour voir que le graphique qui se dessinait sur son écran correspondait aux relevés constatés. Son hypothèse était donc la bonne. Il avait trouvé. Il avait compris. Mais au lieu d’en éprouver de la fierté, il en éprouva au Contraire une très grande inquiétude…

Concordia – été
Apollon Maubrey se tenait droit sur le pont couvert de givre. L’air froid, malgré sa combinaison relevée, lui mordait son visage, durcissait ses cils et ses sourcils. Avec sa masse de cent kilos, il avait un peu de la bête et comme la bête, il était doté d’un sens intuitif aigu, primitif. Il se cramponnait au bastingage comme s’il était en alerte. La mer, d’un indigo sombre, ne lui offrait que des creux profonds et des crêtes d’écume. Et le vide du ciel lui faisait écho, en l’amplifiant. Ce n’était pourtant qu’un apéritif d’infini et de folie. Une petite musique d’air glacial pour le préparer au grand show polaire. Mais il savait qu’il ne pouvait rien anticiper, rien imaginer, il avançait droit vers un inconnu – il espérait juste qu’avec sa maturité d’homme qui venait de passer les cinquante ans, il pourrait mieux aborder la virginité sidérale qui s’annonçait.
Soudain, il vit l’iceberg. Son premier iceberg. Il ne l’avait pas vu surgir. Celui-ci semblait brusquement tombé du ciel ou surgi de la masse noire de l’océan.
Alors ce surgissement impromptu de l’iceberg, il le ressentit comme une annonce. Mais une annonce de quoi?
Un iceberg… Quelle chose bizarre, pensa Apollon. Ce n’est que de l’eau et pourtant ça se dresse comme une montagne. C’est immense et lourd et ça flotte comme un bouchon. C’est régulier, presque géométrique, un morceau de plateau blanc, légèrement ébréché et ça impressionne comme un monstre difforme. C’est silencieux et on n’entend que lui, comme si, de même que le blanc est la fusion de toutes les couleurs, son silence était la fusion de tous les bruits.
L’iceberg avait quelque chose de mélancolique dans son impassibilité. Mélancolie du monstre qui se sentait à l’écart? Mélancolie de la perte, de l’esseulement, loin de son glacier qui l’avait engendré? Qu’est-ce qu’il essayait de dire à travers son silence? Bien sûr, se raisonna Apollon, ce n’est qu’un cube de glace détaché d’un glacier antarctique, dérivant au fil d’un courant marin. Seulement, il ne pouvait s’empêcher de le percevoir, ce bloc blanc où l’on aurait pu bâtir un village, comme un éclaireur dépêché pour lui porter un message. »

Extraits
« Il n’y avait personne à cette heure avancée, même s’il faisait clair. Apollon prit une tasse et se servit un café à une machine en libre-service. Il aperçut au fond, déjà devant ses fourneaux, le cuistot en chef, Charles, avec sa bonne bouille ronde et ses favoris. Ils se saluèrent de loin.
Voilà l’homme le plus important de la base, se dit Apollon. Puis, sirotant doucement le breuvage onctueux et chaud, il se posta devant un des grands hublots qui éclairaient la salle. Le spectacle extérieur n’avait rien d’extraordinaire: une étendue blanche à perte de vue, même pas un monticule ou un dôme de neige pour créer une impression de relief, c’était le plat pays en version esquimau. Plus singulière était cette lueur au-dessus de l’horizon, une lueur diffuse et déclinante, un halo rouge qui cherchait à convaincre le ciel de devenir mauve mais ça manquait de conviction, ça ne marchait même pas du tout: le ciel restait d’un bleu-jaune délavé. Aucun bruit sinon un léger ronronnement, celui des grilles d’aération et de chauffage, et un vague roucoulement de tuyauterie. Pas d’odeurs non plus, sinon les relents d’une odeur humaine, plutôt masculine, mêlée à celle d’un détergent.
Il emprunta la galerie suspendue qui reliait le module vie au module administration.
L’aménagement intérieur, récent, rompait avec le décor foutraque du temps des pionniers. Il donnait plutôt l’impression d’évoluer dans une station spatiale avec un environnement fonctionnel aux angles arrondis, comme pour rassurer le regard, la lumière douce, artificielle qui se mêlait à la clarté venant des hublots. Trouant cette ambiance de cocon artificiel: la signalétique d’urgence et les écrans affichant les températures extérieures qui rappelaient la nécessité de rester vigilant et discipliné. Par le hublot, le soleil toujours au-dessus de l’horizon comme s’il frimait un peu avant de disparaître.
Son bureau se trouvait au premier niveau, à l’opposé de celui du directeur. Même escalier central, en colimaçon, puis on s’engageait sur la droite. La porte était légèrement entrouverte. Et de la lumière blanche, venant du plafonnier, passait par l’entrebâillement pour creuser dans la pénombre du couloir un entrefilet de
couleur pâle. Quelqu’un était dans son bureau. » p. 32-33

« Ils commencèrent à marcher droit devant eux. Il n’y avait rien devant qui pouvait constituer un objectif à atteindre, pas la moindre dune, le moindre relief, une platitude infinie. Apollon sentait le froid vif lui attaquer la peau, les yeux, les lèvres. La moindre parcelle de chair exposée était aussitôt assiégée. L’air respiré transformait sa trachée en tube de glace, les poumons semblaient se rétracter et le froid se glissait jusqu’aux sinus. Et ce n’était pas seulement le froid qui l’attaquait. L’air était incroyablement sec. Sous ses pas, la neige, dure, faisait un bruit de carton.
On se rapproche de la fin du «in», dit Cécile. » p. 36

À propos de l’auteur
KAPLAN_Balthazar_©DRBalthazar Kaplan © Photo DR

Balthazar Kaplan est né en 1965, à Charenton. Il a publié sous son vrai nom, Guillaume Marbot, deux romans, La Ville aux éditions Michalon en 1998 et Le Chimiste chez Flammarion en 2004. Il a publié de nombreux articles dans la revue l’Atelier du Roman. Sous le nom de Balthazar Kaplan, il est l’auteur chez Ab irato de Little Nemo, Le Rêveur absolu (2014). Il voyage également beaucoup, séjourne plusieurs années aux États-Unis puis au Japon et finit par poser ses valises en Bretagne où il enseigne à l’université de Rennes. (Source: Éditions Ab irato)

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Mousse

MODICK_mousse  RL_hiver_2021

En deux mots
Retrouvé par son frère après son décès, le manuscrit d’un botaniste parti s’isoler dans un refuge en pleine nature s’éloigne de son projet scientifique initial. Les souvenirs se mêlent aux réflexions en faisant un recueil d’écologie poétique.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Petit recueil d’écologie poétique

Publié dans son pays d’origine en 1984 et déniché par les éditions Rue de l’échiquier, ce premier roman de Klaus Modick est un étonnant mélange d’érudition scientifique et de poésie. Une écofiction remarquable.

C’est par l’intermédiaire du frère de son auteur, Franz, que le manuscrit de ce curieux livre est parvenu jusqu’à son éditeur, du moins si l’on en croit la «Note préliminaire de l’éditeur». Un texte qui nous donne aussi l’occasion de faire plus ample connaissance avec le personnage au cœur du roman, Lukas Ohlburg, un botaniste passionné et d’apprendre les circonstances de sa mort: «Mon frère était étendu devant son bureau, dans un état de légère décomposition dû au haut degré d’humidité qui régnait dans la maison. Curieusement, des mousses étaient apparues sur son visage, en particulier autour de sa bouche, de son nez et de ses yeux, ainsi que dans sa barbe.»
La mousse comme une sorte d’obsession pour Lukas Ohlburg qui a pris soin de barrer le titre prévu pour son livre De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques et de le remplacer par Mousse. On dira qu’il a bien fait, à la fois pour s’ouvrir à un lectorat plus large et parce que la quasi-totalité du livre va traiter de cette espèce botanique particulière qui va l’accompagner jusqu’au-delà de la mort. Cette mousse qu’il trouve au bord du lac qu’il a pris l’habitude de traverser à la nage. Une activité qui n’est pas sans risques à son âge, mais qui lui permet de réfléchir et d’observer.
La mousse, c’est aussi cette plante qui s’est installée sur les tuiles du toit et que son frère aimerait voir disparaître. Aussi a-t-il mandaté un artisan pour procéder au grattage et au nettoyage du toit. Il sera finalement congédié par le scientifique avant d’avoir fini, car cette tâche lui était devenue trop pénible à supporter. C’est parce qu’elle le ramène à un traumatisme d’enfance, quand la famille venait s’installer là pour les vacances. Tandis que sa mère nettoie la maison et que le père retrouve les habitants à la taverne, les enfants doivent nettoyer le chemin à la brosse: nous «grattions la mousse jusqu’à ce que nos mains nous brûlent et que notre dos et nos genoux nous fassent mal, afin que notre père, à son retour, puisse depuis le léger brouillard de schnaps et de bière où il se trouvait dire ce qu’il disait toujours: Voilà. Là, on peut vivre.»
Pour le vieil homme qu’il est aujourd’hui, on peut vivre avec la mousse. C’est d’ailleurs désormais sa mission, vivre avec la nature, dans une sorte de communion. Un ascétisme qui ouvre son esprit, qui éclaire ses observations. Il comprend alors les limites de la science, celle qui nomme et celle qui classe, et se rapproche du vrai, de l’authentique, à savoir les sensations et la poésie. Entendre une bûche crépiter dans la cheminée, observer la mousse qui colonise les endroits les plus insolites, sentir les odeurs et la vibration du soleil sur ses yeux clos… Le vieil homme a compris que ce manuscrit sera son testament, alors il dit tout de sa vie, de ses recherches, de ses doutes, mais aussi de la chance qu’il a à faire partie de ce cycle de la vie. Alors quand la mousse s’installe dans sa barbe, il est heureux. Le bonheur est vert.

Mousse
Klaus Modick
Éditions Rue de l’Échiquier
Roman
Traduit de l’allemand par Marie Hermann
176 p., 17 €
EAN 9782374252551
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, dans le lieu-dit Mollberg près de Dringenburg et Oldenburg, lieu de naissance de l’auteur.

Quand?
L’action se déroule principalement au début des années 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un botaniste vieillissant, de renommée internationale, se retire dans sa maison de famille dans la campagne allemande pour écrire un ultime ouvrage visant à critiquer les méthodes de la botanique moderne. À mesure qu’il avance dans la rédaction, il réalise que son travail scientifique consistant à répertorier et classer la flore du monde entier l’a en réalité tenu à l’écart de la nature, de sa vitalité et de son essence fondamentale.
Et alors que sa force physique décline, son visage progressivement envahi par une mousse verte et mystérieuse, il se remémore le besoin compulsif qu’avait son père d’élaguer la végétation et de repousser toujours plus loin l’avancée naturelle de la forêt sur les limites de leur propriété. Il se souvient aussi, entre écriture et promenades, comment il a fui avec sa famille le fascisme naissant, ou encore ses premiers émois amoureux.
Klaus Modick nous plonge ainsi dans les pensées d’un homme qui réexamine sa vie et accède à une compréhension nouvelle, et plus profonde, de l’amour, de la mort et du monde naturel. Il offre aussi une réflexion philosophique sur le langage et la manière qu’il peut avoir de nous tenir à l’écart du cœur vivant de ce qu’il désigne. Mousse explore enfin nos besoins les plus fondamentaux de transcendance et de connexion au monde, et livre un testament émouvant de notre relation intime à la nature.

Les critiques
Babelio
Paris côté jardin
Blog Charybde 27 


Lecture d’un extrait de Mousse de Klaus Modick © Production A ma guise

Les premières pages du livre
« Note préliminaire de l’éditeur
La mort du professeur Lukas Ohlburg, survenue au printemps 1981 dans sa soixante-quatorzième année, a suscité la sympathie et endeuillé de vastes cercles du monde scientifique, par-delà ses collègues botanistes. Dans nombre de nécrologies et d’hommages publiés par des journaux et des magazines, dont certains n’étaient pas spécialisés en sciences, la mort d’Ohlburg est apparue comme une perte considérable pour la botanique en particulier et pour les sciences naturelles en général. Outre les recherches spécifiques qu’il a menées, et dont témoignent principalement ses deux grands ouvrages consacrés aux formes de végétation tropicales et subtropicales, considérés depuis longtemps comme des classiques de la botanique moderne, Ohlburg a exercé une grande influence sur le discours de la théorie des sciences grâce à ses essais sur la critique de la terminologie scientifique. La nature de son travail explique que non seulement des approbations emphatiques mais aussi des critiques sévères lui aient été adressées, et Ohlburg les provoquait en toute conscience.
Les collègues et amis d’Ohlburg savent que, durant les dernières années de sa vie, il parlait fréquemment de rassembler ces essais dans un ouvrage systématique intitulé De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques.
Cependant, il semble ne s’être jamais attelé à ce travail ; du moins, on n’a retrouvé à sa mort aucun document ou matériau s’y rapportant. En ma qualité d’assistant d’Ohlburg pendant de nombreuses années, on m’a confié l’honorable tâche d’effectuer des recherches et, le cas échéant, d’éditer ces travaux posthumes, ce qui a été fait (voir Lukas Ohlburg, Considérations posthumes sur la botanique, Munich, 1982). Après cette parution, qui n’aurait pu aboutir sans l’aide amicale du frère du défunt, le professeur Franz B. Ohlburg, de Hanovre, j’ai reçu fin 1982 une lettre dudit Franz B. Ohlburg dont je reproduis ici, avec son aimable autorisation, quelques extraits, qui ont une grande importance dans la compréhension des textes publiés ci-après :

« … vous recevrez aussi un colis en recommandé contenant un manuscrit de mon frère décédé. Comme vous le savez, il a laissé, en plus des textes scientifiques que vous avez édités, de nombreuses notes personnelles, essentiellement des journaux intimes que j’ai détruits sans les lire dans le respect de ses dernières volontés. En ce qui concerne la nature du manuscrit dont il est question ici, je me suis longtemps demandé s’il s’agissait de notes personnelles ou d’un texte écrit en vue d’être publié. Après plusieurs lectures, compliquées par le fait qu’une partie du manuscrit est rédigée en sténographie, j’en suis venu à la conclusion que mon frère avait conçu ces notes comme appartenant à De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques. Même si j’ai de sérieux doutes quant à une éventuelle publication, celle-ci devrait être conforme aux intentions de mon frère. Cependant, avant d’entrer dans le détail, je dois vous donner quelques précisions sur la mort de ce dernier, qui pourraient apporter un éclairage particulier sur ce texte étrange.
Comme annoncé officiellement, mon frère a été retrouvé mort dans la maison de campagne de l’Ammerland que nous possédions tous les deux. Le décès, pour autant qu’on ait pu le déterminer, est daté du 3 mai 1981, et sa cause est une insuffisance cardiaque. Mon frère s’était isolé en septembre 1980 dans cette maison pour travailler à son projet. Bien que son cœur ne lui assurât pas le meilleur état de santé, il tenait à garder son autonomie, refusant catégoriquement toute aide domestique. Vous savez sans doute mieux que moi à quel point il pouvait se montrer têtu, surtout dans son travail. Je lui ai rendu visite à Noël 1980. Il m’a donné l’impression d’être satisfait, détendu et plus joyeux qu’à l’accoutumée. Le seul changement que j’ai remarqué est la barbe qu’il s’était laissé pousser. Il semblait en pleine possession de ses moyens intellectuels. Aujourd’hui, je dirais bien entendu que certaines de ses déclarations auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Le 11 mai 1981, j’ai reçu un appel du commissariat local m’annonçant sa mort. Je me suis rendu sur les lieux le jour même. Hennting, un voisin agriculteur, avait appelé la police parce que contrairement à ses habitudes, mon frère ne s’était pas présenté chez lui pour récupérer son courrier et faire ses courses. Quand je suis entré dans la maison, sa dépouille avait déjà été transportée au village de Wiefelstede. Le médecin qui a émis le certificat de décès m’en a fait la description suivante. Malgré la pluie qui était tombée les jours précédents, les portes et les fenêtres étaient restées ouvertes. Mon frère était étendu devant son bureau, dans un état de légère décomposition dû au haut degré d’humidité qui régnait dans la maison. Curieusement, des mousses étaient apparues sur son visage, en particulier autour de sa bouche, de son nez et de ses yeux, ainsi que dans sa barbe. Pour des raisons évidentes, son corps avait immédiatement été placé dans un cercueil. Cependant, à l’exception de sa barbe sauvage, mon frère ne m’a pas paru négligé ni sous-alimenté. La maison était, je m’en suis moi-même assuré, propre et rangée, à une étonnante exception près : il y avait partout des amas et des coussins de mousse, le bureau en étant couvert, tout comme le sol. L’oreiller du lit en accueillait même plusieurs sortes, dont certaines avaient séché, et d’autres, du fait de l’humidité régnant dans la maison, étaient encore vertes. Cette situation explique la « moussification » de la dépouille de mon frère. Sur son bureau se trouvait, au milieu des mousses, le manuscrit en question ainsi qu’un stylo à plume ouvert. Ainsi, il semblerait que mon frère soit littéralement mort au travail.
Vous comprendrez en le lisant pourquoi j’ai hésité si longtemps à transmettre ce texte. Même si je suis profane en la matière, je crois pouvoir affirmer que ces pages ne présentent que peu d’intérêt pour la recherche en botanique. Je doute également que mon frère les ait écrites en pleine possession de ses moyens. Si, en tant que frère, je peux juger regrettable la confusion de sa pensée et de son langage, en tant que psychologue, elle me paraît alarmante. En effet, bien qu’il y soit continuellement question d’une critique de la terminologie, ce texte dans son ensemble ne me semble être que le psychogramme de sa sénilité avancée. Cependant, la réputation des travaux scientifiques de mon frère n’ayant jamais fait l’objet du moindre doute, je ne m’opposerai pas à cette publication. Je tiens toutefois à exposer en des termes très clairs mes réserves concernant les points de vue exprimés. La page de titre, de même que certains passages, indiquent que mon frère voulait le publier. Croyant honorer ses souhaits en vous transmettant ce manuscrit…»
Voilà pour les réflexions de Franz B. Ohlburg, dont je partage les réserves. Le manuscrit était rangé dans une chemise cartonnée marron très gondolée, sans doute par effet de l’humidité. Il est impossible de reconstituer l’ordre dans lequel les textes ont été écrits. Quoi qu’il en soit, Ohlburg a dû continuer à y travailler jusqu’à sa mort, bien que sporadiquement. Le manuscrit a été composé sur un papier classique de machine à écrire, ostensiblement divisé en deux parties. Le premier tiers a été écrit en sténographie au crayon, la méthode de travail préférée d’Ohlburg. Il dictait ensuite ses notes à sa secrétaire. La dernière partie, la plus importante, est rédigée au stylo plume en écriture normale, bien qu’Ohlburg ait utilisé de l’encre verte. Le texte aborde directement ce détail. Sur la chemise en carton, il avait sténographié au crayon le titre original, De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques puis, sans doute dans un second temps, avait barré ce titre à l’encre verte et écrit soigneusement par-dessus: Mousse. La citation mise en exergue semble aussi avoir été ajoutée après-coup. K.M. Hambourg, octobre 1983

Extrait
« Mon père était considéré comme un excellent pédagogue. Et nous, ses fils, grattions la mousse jusqu’à ce que nos mains nous brûlent et que notre dos et nos genoux nous fassent mal, afin que notre père, à son retour, puisse depuis le léger brouillard de schnaps et de bière où il se trouvait dire ce qu’il disait toujours: Voilà. Là, on peut vivre. » p. 44

À propos de l’auteur
Klaus ModickKlaus Modick © Photo DR

Né en 1951 à Oldenbourg (Allemagne), Klaus Modick est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages. Mousse, son premier roman, a été considéré comme une œuvre majeure d’écofiction dès sa parution en Allemagne, en 1984. (Source: Éditions Rue de l’Échiquier)

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L’été en poche (12): Le Prix

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En 2 mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se prépare, Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années, vient lui rendre visite pour qu’il rende des comptes. En imaginant ce huis-clos intense, étouffant, étincelant, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Le prix
Cyril Gely
Éditions Points Poche
Roman
192 p., 6,60 €
EAN 9782757881484
Paru le 13/02/2020

Les premières lignes
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

L’avis de… Manon Botticelli (Culture Box, France Télévisions)
« Près de 70 ans après le Nobel d’Otto Hahn, Cyril Gely remet son prix à Lise Meitner, sans qui la fission nucléaire n’aurait sans doute pas été découverte. Son roman, la réhabilitation passionnante d’une grande physicienne, évoque évidemment en filigrane toutes ces grandes scientifiques restées dans l’ombre. »

Vidéo


La chronique de Gérard Collard. © Production GriffeNoireTV

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L’été en poche (8): Oublier Klara

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En 2 mots:
Iouri revient à Mourmansk 23 ans après, au chevet d’un père mal-aimé qui va mourir. L’occasion d’en apprendre davantage sur Klara, la mère qui a été arrêtée alors qu’il n’était qu’en enfant et qu’il ne plus jamais revue. Commence alors une exploration sur trois générations, pleine de bruit et de fureur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Oublier Klara
Isabelle Autissier
Le livre de Poche
Roman
312 p., 20 €
EAN 9782253934400
Paru le 10/06/2020

Les premières lignes
« IOURI
Retour à Mourmansk
C’était l’heure sublime.
Iouri n’avait pas demandé une place au hublot, mais l’avion était loin d’être plein et il s’y était glissé. Il savait qu’il serait incapable de lire ou de se concentrer sur quoi que ce soit. Mieux valait regarder le paysage qui agissait comme une hypnose apaisante. Huit mille mètres sous lui s’étendait un blanc sans fin, à peine tranché, çà et là, d’une route sombre, dont on ne pouvait dire où elle conduisait. Les lacs gelés renvoyaient un éclat bleuté, la forêt alignait ses troncs bruns qui n’avaient pas retenu la neige. Ailleurs, blanc, blanc, blanc.
Alors que le soleil tangentait l’horizon, le rose et le pourpre s’imposèrent. La neige semblait flamber. La couleur du ciel allait du jaune orangé à l’ouest au noir à l’est. Il aurait voulu être dans le poste de pilotage pour embrasser l’ensemble de ce lavis et savourer ces minutes. Ses souvenirs d’un tel panorama dataient de près de trente ans, sur un chalutier de fer, quelque part loin au nord. Depuis, l’éclairage urbain lui avait toujours masqué l’arrivée de la nuit. Il sentait que ce spectacle était fait pour lui seul, pour l’aider à retisser les liens avec ce passé qu’il s’apprêtait à affronter.
La gloire des couleurs ne dura que quelques minutes, puis tout sombra dans le sépia, et enfin le noir prit possession de l’espace. Seule une lueur, sur la gauche de l’appareil, signalait leur destination.
– Mesdames et messieurs, nous allons prochainement atterrir à Mourmansk, veuillez regagner vos sièges…
En entendant l’annonce standardisée de l’hôtesse, Iouri perçut ce vieux serrement au niveau du plexus qu’il n’avait plus éprouvé depuis longtemps. Voilà. On y était. Plus d’échappatoire. Depuis qu’il avait pris la décision de revenir, quelques jours plus tôt, il avait évité de penser aux conséquences. En route, il s’était appliqué à se laisser bercer par l’irréalité de ces voyages longs-courriers : foules d’aéroports, queues, cafés insipides, films à la chaîne qui vous laissent comateux et rendent indistinctes les heures du jour ou de la nuit. Il avait toujours comparé la position du voyageur intercontinental à une régression fœtale. Ce qui, aujourd’hui, s’appliquait parfaitement à son cas.
En sortant de l’aéroport, il repéra le coin des « brouettes », les taxis clandestins, grâce aux hommes emmitouflés qui hélaient discrètement les voyageurs. Il avait largement de quoi se payer un vrai taxi mais eut pitié de ces types qui faisaient le planton dans la nuit, espérant quelques roubles.
– Business, Sir ? S’enquit le chauffeur.
Il avait dû repérer la qualité de la valise. La conversation était un passage obligé dans une brouette et un peu de sympathie pouvait rapporter un pourboire. Iouri répondit en russe.
– Oui, inspection de la sécurité de la Route du Nord.
Pourquoi mentait-il ? Parce qu’il était trop long ou trop douloureux d’expliquer qu’il arrivait d’Ithaca, État de New York, pour assister, vraisemblablement, à la mort de son père. Il aurait fallu raconter qu’il n’avait pas mis les pieds en Russie depuis 1994, vingt-trois ans auparavant, et qu’il s’en était enfui en se jurant que c’était pour toujours.
La vieille Mercedes taillait la route, ses phares perçant à peine une purée de microcristaux de glace. Ils quittèrent la forêt, la neige devint noire. La poussière de charbon ! Iouri avait oublié que Mourmansk baignait dans son nuage de polluants, dont celui-ci n’était que le plus visible.
La ville surgit, déserte à cette heure. Il nota le nouveau pont sur la baie de Kola et le quartier neuf qui scintillait sur la berge opposée. Le chauffeur le déposa à l’hôtel Gubernskiy, non sans lui avoir laissé son portable pour une autre fois ou s’il cherchait un endroit pour s’amuser un peu.
Un passeport américain, même avec un patronyme dénonçant l’origine russe, faisait encore son petit effet à Mourmansk. On s’empressa de lui ouvrir une chambre fleurant le désinfectant, mais confortable : lit XXL, écran géant. Avec son couvre-pieds à fleurs et son tableau de chasse au cerf, il aurait pu se croire dans un recoin du Wisconsin ou de l’Alabama.
Il dîna rapidement dans une salle à manger d’un kitsch à pleurer où ne traînaient que trois hommes d’affaires silencieux, et s’abattit dans le grand fauteuil en simili-cuir de sa chambre. Il était temps de sortir de la léthargie du voyage.

L’avis de… Gilles Martin-Chauffier (Paris-Match)
« Isabelle Autissier fait de ce roman un chemin de croix à mi-chemin entre Soljenitsyne et Robinson Crusoé. Un vrai roman d’aventures. Rien d’une lecture d’été pour le bord de mer. Juste un grand livre. »

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Isabelle Autissier présente Oublier Klara. © Production Hachette France

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Un automne de Flaubert

POSTEL_un_automne_de_flaubert
  RL2020

Prix Cazes-Brasserie Lipp 2020

En deux mots:
Pour se changer les idées et chasser ses idées noires, Flaubert décide de partir à Concarneau. C’est durant ce séjour en Bretagne qu’il va retrouver ses amis Pouchet et Pennetier et l’envie d’écrire et se lancer dans la rédaction du premier de ses Trois contes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Flaubert part en voyage à Concarneau

En nous entrainant sur les pas de Flaubert durant un automne à Concarneau, Alexandre Postel fait bien mieux que lever le voile sur un épisode de la vie de l’écrivain. Il nous raconte comment s’écrit une œuvre. Et c’est fascinant!

Flaubert ne va pas très bien. Il est acariâtre, atrabilaire, démoralisé. Il voit ses proches mourir, membres de la famille et amis. À 53 ans, il a pourtant déjà écrit quelques ouvrages qui marqueront la littérature française, de Madame Bovary à Salammbô, en passant par L’Éducation sentimentale. Mais c’est peut-être aussi là que réside son problème. Sa plume se doit d’être à la hauteur. Il ne peut se répéter. Il doit trouver un sujet, une histoire, une inspiration qui lui fait défaut. Il y a bien la rencontre et l’amitié de deux hommes à la fois très différents et pourtant très proches. Mais le récit n’avance pas. Sans oublier les soucis financiers. Sa nièce, propriétaire de la maison de Croisset où il vit depuis si longtemps, a dilapidé sa fortune et envisage de vendre la propriété.
Alors, comme son moral est en berne, Gustave décide de partir en voyage. Il choisit d’aller rendre visite à Concarneau à ses amis Pouchet et Pennetier. Le premier, scientifique qui mène ses études dans un vivier-laboratoire, est apte à lui faire changer ses idées. Il lui explique ses recherches, essayer de faire naître la vie à partir d’espèces marines auxquelles il fait subir différents traitements. Des travaux qui sont bien loin des préoccupations de l’écrivain, mais qui vont l’intéresser.
Et de fait, dans ce port breton qui vit au rythme des conserveries de sardines, l’air vivifiant, et davantage encore les deux Georges, vont chasser ses humeurs noires. Ce que ses précédentes visites auprès de ses pairs n’ont pas réussi à faire. Bien au contraire, il est revenu encore plus démoralisé de ses visites chez sa bonne amie George Sand à Nohant et chez le « Grand » Hugo à Paris. Dans sa chambre bien peu confortable, il retrouve même l’inspiration, se décide à imaginer le plan d’un nouveau livre, en aligne les premières phrases.
Postel nous raconte comment est né La Légende de saint Julien l’Hospitalier, comment Flaubert travaille, combien il se bat pour trouver la phrase, le mot juste.
Outre l’aspect documentaire sur cet épisode de la biographie du grand écrivain, c’est aussi cette exploration de la création littéraire qui donne à ce court roman tout son poids. Car l’ouvrage qui paraîtra sous le titre Trois contes et rassemblera Un cœur simple et Hérodias aux côtés de cette légende en gestation La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Hérodias, cache en fait la trame de ce roman qu’il ne parvient pas à écrire et qu’il va désormais pouvoir reprendre, riche de son expérience bretonne. Et si Bouvard et Pécuchet ne sera jamais achevé, il aura beaucoup progressé durant cet automne.

Un automne de Flaubert
Alexandre Postel
Éditions Gallimard
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782072850202
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Concarneau. Mais on y évoque aussi Paris, Croisset et Nohant.

Quand?
L’action se situe en 1875.

Ce qu’en dit l’éditeur
«1875: à cinquante-trois ans, Gustave Flaubert se considère comme un homme fini. Menacé de ruine financière, accablé de chagrins, incapable d’écrire, il voudrait être mort.
Il décide de passer l’automne à Concarneau, où un savant de ses amis dirige la station de biologie marine. Là, pendant deux mois, Flaubert prend des bains de mer, se promène sur la côte, s’empiffre de homards, observe les pêcheurs, regarde son ami disséquer mollusques et poissons.
Un jour, dans sa petite chambre d’hôtel, il commence à écrire un conte médiéval d’une grande férocité – pour voir, dit-il, s’il est encore capable de faire une phrase…
À partir de ces éléments avérés, j’ai imaginé le roman de son oisiveté, le rêve de sa rêverie, la légende de sa guérison. Cela aurait pu s’appeler: Gustave terrassant le dragon de la mélancolie.» Alexandre Postel

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La cause littéraire (Philippe Chauché)
France bleu (Le rendez-vous des livres)
Blog Club de lectures (Jacques Brélivet)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À son entrée dans Concarneau, Flaubert crève de sommeil et de faim.
La veille, il était à Deauville afin de conclure devant notaire la vente de sa ferme. De Deauville, il s’est rendu à la gare de Trouville où il a pris le train pour Lisieux ; à Lisieux, il monte à bord d’un tortillard qui descend vers Le Mans. Arrivé au Mans, il attend jusqu’à une heure du matin le passage du rapide de Brest ; mais Flaubert ne va pas à Brest, il descend à Rennes et bifurque vers le sud ; en gare de Redon il rejoint la ligne qui, longeant la côte, remonte vers le Finistère en passant par Auray, Vannes, Lorient, Rosporden ; Rosporden où, après une nuit passée à regarder par la fenêtre du wagon la lune filer derrière les arbres, il descend à dix heures du matin, le jeudi 16 septembre 1875.
Il ne lui reste plus qu’à patienter quatre heures en attendant le départ de la voiture pour Concarneau.
*
À demi éveillé durant ces heures mortes, il se souvient de son précédent passage à Rosporden, presque trente ans plus tôt. Le chemin de fer ne traversait pas encore ces régions ; Du Camp et lui allaient le plus souvent à pied, longeant les cours d’eau et les haies, s’arrêtant dans les églises et les auberges ; ils s’amusaient d’un visage, songeaient devant les tombeaux, contemplaient les clématites en fleur, les vieilles pierres recouvertes de lierre, la forme d’une colline éloignée dans la brume. Rosporden leur avait fait l’impression d’un bourg austère où, même en plein marché, on n’entendait pas un bruit, pas un rire, pas un cri : le silence enveloppait ces transactions de pauvres et tout, jusqu’aux longs cheveux qui semblaient couler sous les chapeaux de feutre, dégageait une tristesse de chien mouillé. Des mendiants harcelaient les voyageurs en marmonnant des prières ; la flèche de pierre de l’église se dressait, grisâtre, dans le ciel gris.
Flaubert avait alors vingt-cinq ans. L’année précédente, à quelques semaines d’intervalle, il avait perdu son père puis sa sœur cadette, emportée par une fièvre puerpérale. Respirer, voilà ce qu’il attendait de cette errance par les champs et par les grèves ; humer à pleine poitrine un air plus vif et plus puissant ; se libérer pour quelques semaines de la tristesse de sa mère et du navrant spectacle de sa nièce, la petite orpheline dont les Flaubert ont obtenu la garde.
Cette vie nouvelle dont il était parti puiser les influx dans le déferlement des vagues, la profondeur des forêts et la monotonie des landes, il songe, en ruminant ses souvenirs dans Rosporden retrouvée, qu’elle est à son tour révolue. Il a cinquante-trois ans : sa deuxième vie a duré exactement aussi longtemps que la première. À présent une autre vie doit commencer, ou plutôt une survie – en attendant la fin qui ne saurait tarder.
*
Autour de lui tout meurt. Son ami Bouilhet, le poète-professeur assez savant pour comprendre ses projets, assez rigoureux pour les éplucher sans pitié, trop délicat pour avoir produit lui-même autre chose que des œuvrettes sans importance ; sa pauvre mère dont il s’est aperçu, mais trop tard, qu’elle était l’être qu’il a le plus aimé ; et puis les autres, Jules de Goncourt, Gautier, le petit Duplan qui comprenait si bien Sade, Ernest Feydeau, tous ces lettrés dont la fréquentation rendait la vie moins ennuyeuse et qui tombent comme des mouches.
Il se sent seul ; souvent il se plaint de vivre dans un cimetière ou, ce qui revient au même, sur le radeau de la Méduse ; il est à la fois le désert, le voyageur et le chameau. Il n’a personne à qui parler de ce qui importe : non pas des lois constitutionnelles et du président Mac Mahon, ni des crues de la Garonne, ni des expéditions africaines de Savorgnan de Brazza, ni de la définition du mètre étalon, mais de ce qui l’attriste et plus encore de ce qui le réjouit, Homère, Goethe, Rabelais, Shakespeare.
Il y aurait bien Tourgueniev, mais le Moscove est toujours par monts et par vaux, tantôt en Russie, tantôt à Bade, tantôt à Bougival, si bien qu’on a les pires peines du monde à le faire venir jusqu’à Croisset pour une bonne causerie. Et puis Tourgueniev, en homme soumis aux volontés de la femme qu’il aime, ne se livre à l’amitié que par saccades : c’est agaçant.
George Sand ? Cette femme est la bonté même ; sa tendresse, sa générosité n’ont pas de bornes. Elle invite sans relâche Flaubert à Nohant où il lui est arrivé de passer quelques jours heureux en compagnie de la tribu qu’elle s’est créée, enfants, petits-enfants, voisins, rassemblés autour d’un spectacle de marionnettes. Mais la mère Sand le fatigue avec ses idées sur le suffrage universel et l’éducation des masses ; elle ignore ce que c’est que la haine.
Quand Flaubert lui avoue qu’il broie du noir et voudrait être mort, elle lui recommande de bien dormir, de bien manger, et surtout de faire de l’exercice : sage conseil à n’en pas douter, très sage conseil, qui ne peut émaner que d’un esprit lucide, calme et borné – borné par choix, mûrement, profondément borné, à la façon de ces médecins de campagne dont on se demande, tant leur face exprime de simplicité, de confiance et de sérénité, si ce sont de parfaits imbéciles ou s’ils détiennent sur la santé, le bonheur et la vie, un savoir inaccessible aux âmes compliquées. George Sand est de cette étoffe-là ; cela ne peut combler les aspirations de Flaubert et elle le sait.
Plus orgueilleuse, elle en aurait pris offense ; plus indifférente, elle se serait contentée de déplorer, entre deux romans champêtres, l’infortune de son ami. Mais George Sand se tient sur la fine pointe de l’âme, au-delà de l’orgueil, en deçà de l’indifférence, dans cette région à la fois très basse et très élevée qui reçut autrefois le nom d’humilité. Admettant son impuissance à consoler Flaubert sans pour autant se désintéresser de son sort, elle suspend un instant la rédaction des Contes d’une grand-mère et pense à lui ; humblement, activement, dans sa chambre bleue de Nohant, elle se demande ce qui lui serait bénéfique. Marcher davantage, se marier, employer son existence au service des autres : non, ces réponses-là viennent encore d’elle. Peu à peu, à force d’attention, elle se déprend de ses opinions, de sa personne.
Elle essaie de se mettre à la place de Flaubert. Elle s’imagine dans le corps de cet homme plus grand et plus gros que les autres. Elle s’absorbe dans ses humeurs. Elle ferme les yeux, les rouvre ; c’est l’heure où les cèdres du parc ont des reflets bleus. Une idée lui vient. Elle écrit aussitôt à son ami pour lui en faire part : il devrait fréquenter davantage le père Hugo. »

Extrait
« Flaubert retourne donc, un soir de mars, au 21 rue de Clichy – et sitôt qu’il a passé la porte, il regrette d’être venu, tant son humeur en ce printemps est encline à tout flétrir. Il maudit les conseils ineptes de la mère Sand et plus encore sa propre naïveté en voyant s’empresser dans le salon, sous un oppressant plafond de soie cerise, publicistes, politiques, et affidés de toute sorte : ces barbes noires dont aime à s’entourer la barbe blanche lui répugnent. Il ne comprend pas qu’un homme capable d’écrire « Booz endormi » puisse goûter une compagnie pareille. Il ne songe qu’à repartir au plus vite.
Mais Hugo l’a remarqué, vient lui serrer la main, le présente à un illustrateur, à un député républicain, à un chroniqueur du Rappel auquel il vante la noble prose et la pensée élevée de La Tentation de saint Antoine ; puis il lui glisse, avant d’accueillir un autre visiteur : « Restez dîner, nous causerons. » Flaubert répond qu’il en serait honoré. Il a vu briller dans l’œil du maître, durant ce bref échange, la flamme d’une connivence profonde ; un mince espoir renaît dans son cœur.
Cet homme-là a tout vu, tout lu, tout vécu. C’est en le lisant que Flaubert a appris à respirer le monde. Son souffle a fait battre son cœur, ses vers sont entrés dans son sang. Et puis, Hugo connaît la souffrance et la tentation du néant. On dit que la nuit, cherchant le sommeil, il entend des bruits mystérieux, des frappements ; que des voix d’enfants murmurent à son oreille « papa, papa » ; qu’il aurait fait placer, au chevet de son lit, une veilleuse qu’il n’éteint jamais. Pourtant, ni la force ni l’espérance ne l’ont quitté. Du fond de l’ombre qu’il porte en lui, toujours par quelque soupirail il entrevoit la clarté. »

À propos de l’auteur
Alexandre Postel est né en 1982. Il est l’auteur de trois romans parus aux Éditions Gallimard: Un homme effacé (Goncourt du premier roman 2013, prix Landerneau découvertes), L’ascendant (prix du Deuxième Roman 2016) et Les deux pigeons (2016). (Source: Éditions Gallimard)

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Contagions

GIORDANO_contagions

  RL2020

En deux mots:
Docteur en physique théorique et romancier, Paolo Giordano a su trouver les mots pour raconter ce moment particulier de l’histoire de l’humanité où une pandémie a paralysé la planète. Son essai éclairant ouvre aussi des perspectives pour l’avenir.

Ma chronique:

«Aucun homme n’est une île»

Il ne tient qu’à nous de réaliser le vœu de Paolo Giordano et de passer de la contagion à la réflexion vers ce monde qui reste désormais à construire. Car cet essai salutaire démontre combien les effets de la pandémie s’inscrivent dans la durée.

«Quand vous lirez ces pages, la situation aura changé. Les chiffres seront différents, l’épidémie se sera étendue, elle aura atteint tous les coins civilisés du monde, ou aura été domptée – peu importe. Les réflexions que la contagion suscite maintenant seront encore valables. Car nous n’avons pas affaire à un accident fortuit ou à un fléau. Ce qui arrive n’a rien de nouveau: cela s’est déjà produit et cela se reproduira.» Quand Paolo Giordano s’est décidé à écrire, un samedi 29 février, près de 85000 personnes étaient malades du COVID-19 (dont 80000 en Chine) et le nombre de morts approchait les 3000. L’Italie avait décidé des mesures de confinement et peu après, le monde allait s’arrêter. C’est ce qui rend cet essai aussi saisissant, c’est à la fois le décalage avec le «monde d’avant» et le vertige avec le monde qui vient. Passé l’urgence et le temps de la sidération quand, comme lui, nous avons «échoué dans un espace vide inattendu», il a bien fallu réfléchir aux moyens de s’en sortir, à imaginer quel sens ce nouveau monde pourrait avoir.
Pour le docteur en physique théorique qu’est Paolo Giordano, les mathématiques, la recherche scientifique, mais aussi en sciences humaines sont essentielles pour analyser et tenter de comprendre, aussi bien maintenant, dans ce qu’il appelle la phase des sacrifices autant que demain, durant la «phase la plus difficile, celle de la patience.»
Car c’est sans doute l’un des points essentiels de cette réflexion éclairante. Au moment où les premières mesures de déconfinement sont prises, il serait illusoire de croire que les choses vont redevenir normales. Tant qu’il n’y aura pas de vaccin, il faudra de la patience. Cependant, il ne tient qu’à nous de ne pas désespérer, même si les temps restent terriblement difficiles. De faire un meilleur usage de ce laps de temps, «nous en servir pour méditer ce que la normalité nous empêche de méditer: comment nous en sommes arrivés là, comment nous aimerions reprendre le cours de notre vie. Compter les jours. Appliquer notre cœur à la sagesse. Ne pas permettre que toute cette souffrance passe en vain.»
Aussi paradoxalement que cela puisse sembler avec les mesures barrière en vigueur, il nous faut comprendre que nous sommes membres d’une collectivité, «voir que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d’autrui dans nos choix individuels.»
C’est aussi pour cela que je vous invite à acheter cet essai éclairant chez votre libraire – pour le lire si vous n’avez pas pu le faire jusque-là (rappelons que les éditions du Seuil ont choisi de mettre Contagions gratuitement à disposition sur leur site durant la période de confinement) – mais aussi pour conserver ce document qui, à n’en pas douter, sera un marqueur de votre histoire personnelle comme de celle du monde.

Contagions
Paolo Giordano
Éditions du Seuil
Essai
Nel Contagio, traduit de l’italien par Nathalie Bauer
64 p., 9,50 €
EAN 9782021465761
Paru le 29/05/2020
L’auteur s’est engagé à reverser une partie de ses droits d’auteur à la l’urgence sanitaire et la recherche scientifique.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que le monde, frappé par l’épidémie du coronavirus, traverse une crise sanitaire sans précédent, un écrivain prend la parole. Homme de lettres et de science, mais citoyen avant tout, Paolo Giordano nous offre un témoignage personnel et une réflexion dont la portée va bien au-delà des soubresauts de l’actualité, de l’inquiétude et de l’incertitude immédiates. Ni « accident fortuit » ni « fléau », l’épidémie du COVID-19, nous dit-il avec espoir, vigueur et lucidité, est un miroir dans lequel doit se réfléchir la société, et qui peut ainsi nous conduire à une prise de conscience salutaire : nous appartenons tous à une seule et même collectivité humaine, et nous sommes les hôtes d’une nature que nous avons trop longtemps négligée. À cet égard, la contagion est le « symptôme » d’un désordre écologique auquel nous ne sommes pas étrangers – mais face auquel nous ne sommes pas non plus impuissants.
Un petit livre d’une grande sagesse, pour aujourd’hui et pour demain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sophie Creuz)
Usbek & Rica (Fabien Benoit)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Rester à terre
L’épidémie de coronavirus brigue la première place parmi les urgences sanitaires de notre époque. Ni la première ni la dernière, peut-être pas la plus terrible non plus. Il est probable qu’elle ne produira pas davantage de victimes que beaucoup d’autres, or, trois mois après son apparition, elle a déjà établi un record : le SARS-CoV-2 est le premier nouveau virus à se manifester aussi rapidement à une échelle globale. D’autres, comme son prédécesseur le SARS-CoV, assez semblable, ont été vaincus très vite. D’autres encore, tel le VIH, ont comploté dans l’ombre pendant des années. Le SARS-CoV-2 a été plus audacieux. Son effronterie nous révèle ce que nous savions déjà et que nous avions toutefois du mal à mesurer : la multiplicité des niveaux qui nous relient les uns aux autres, partout, ainsi que la complexité du monde que nous habitons, de ses logiques non seulement sociales, politiques, économiques, mais également interpersonnelles et psychiques.
En ce rare 29 février, un samedi de cette année bissextile, où j’écris, les contagions confirmées dans le monde ont dépassé la barre de quatre-vingt-cinq mille – près de quatre-vingt mille dans la seule Chine – et le nombre de morts approche les trois mille. Cela fait plus d’un mois que cette étrange comptabilité tient lieu d’arrière-fond à mes journées. À cet instant aussi, je regarde la carte interactive de la Johns Hopkins University. Des cercles rouges se détachant sur un fond gris signalent les zones de diffusion : les couleurs de l’alarme, qu’on aurait pu choisir avec plus de sagacité. Mais, c’est bien connu, les virus sont rouges, les urgences sont rouges. Si la Chine et le Sud-Est asiatique ont disparu sous une unique grande tache, le monde entier est grêlé, et le rash s’aggravera inéluctablement.
L’Italie, à la surprise de bon nombre d’observateurs, s’est retrouvée sur le podium de cette compétition anxiogène. Il s’agit cependant d’une circonstance aléatoire. En l’espace de quelques jours, d’autres pays risquent d’être davantage touchés que le nôtre, y compris de manière inopinée. Dans cette crise, l’expression « en Italie » s’affadit, il n’y a plus ni frontières, ni régions, ni quartiers. Ce que nous traversons possède un caractère supra-identitaire et supra-culturel. La contagion est à la mesure du monde d’aujourd’hui, global, interconnecté, inextricable.
Je m’en rends bien compte, et pourtant, en observant le disque rouge sur l’Italie, je ne peux m’empêcher d’être impressionné. Mes rendez-vous des prochains jours ont été annulés en vertu des mesures de confinement, j’en ai moi-même repoussé d’autres. J’ai échoué dans un espace vide inattendu. C’est un présent largement partagé : nous traversons un intervalle de suspension de notre quotidien, une interruption de notre rythme, comme dans certaines chansons, lorsque la batterie cesse et que la musique semble se dilater. Établissements scolaires fermés, de rares avions dans le ciel, des pas solitaires et sonores dans les couloirs des musées, partout plus de silence que d’habitude.
J’ai décidé d’employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L’écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n’est pas tout: je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s’évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Quand vous lirez ces pages, la situation aura changé. Les chiffres seront différents, l’épidémie se sera étendue, elle aura atteint tous les coins civilisés du monde, ou aura été domptée – peu importe. Les réflexions que la contagion suscite maintenant seront encore valables. Car nous n’avons pas affaire à un accident fortuit ou à un fléau. Ce qui arrive n’a rien de nouveau: cela s’est déjà produit et cela se reproduira.

Des après-midi de nerd
Je me rappelle certains après-midi, en seconde et en première, passés à simplifier des expressions. Recopier une longue série de symboles contenus dans un livre puis, pas à pas, la réduire à un résultat concis et compréhensible : 0, -½, a2. Derrière la fenêtre la nuit tombait, et le paysage laissait place au reflet de mon visage éclairé par la lampe. C’étaient des après-midi de paix. Des bulles d’ordre à un âge où tout, en moi et hors de moi – surtout en moi –, semblait virer au chaos.
Bien avant l’écriture, les mathématiques m’ont permis de réfréner l’angoisse. Il m’arrive encore, le matin au réveil, d’improviser des calculs et des successions de nombres : c’est en général le signe que quelque chose cloche. Je suppose que cela fait de moi un nerd. Je l’accepte. Et j’assume pour ainsi dire cet embarras. Or, il se trouve qu’en ce moment les mathématiques ne sont pas seulement un passe-temps à l’usage des nerds : elles sont l’instrument indispensable pour comprendre la situation et se débarrasser des suggestions.
Avant d’être des urgences médicales, les épidémies sont des urgences mathématiques. Car les mathématiques ne sont pas vraiment la science des nombres, elles sont la science des relations : elles décrivent les liens et les échanges entre différentes entités en s’efforçant d’oublier de quoi ces entités sont faites, en les rendant abstraites sous forme de lettres, de fonctions, de vecteurs, de points et de surfaces. La contagion est une infection de notre réseau de relations.

La mathématique de la contagion
Elle était visible à l’horizon comme un amoncellement de nuages, mais la Chine est loin, et puis pensez-vous… Quand la contagion a fondu sur nous, elle nous a étourdis.
Pour dissiper mon incrédulité, j’ai cru bon de recourir aux mathématiques à partir du modèle SIR, l’ossature transparente de toute épidémie.
Une distinction importante, d’abord : le SARS-CoV-2 est le virus, le COVID-19 la maladie. Ce sont des noms fastidieux, impersonnels, dont le choix répond peut-être au désir d’en limiter l’impact émotif, mais ils sont plus précis que le populaire « coronavirus ». Je les utiliserai donc. Pour plus de simplicité et pour éviter les confusions avec la contagion de 2003, j’abrégerai désormais SARS-CoV-2 en CoV-2.
Le CoV-2 est la forme de vie la plus élémentaire que nous connaissions. Afin de comprendre son action, nous devons adopter son intelligence limitée, nous voir ainsi qu’il nous voit. Et nous rappeler que le CoV-2 ne s’intéresse guère à nous, à notre âge, à notre sexe, à notre nationalité ou à nos préférences. Pour le virus, l’humanité entière se partage en trois groupes : les Susceptibles, c’est-à-dire tous ceux qu’il pourrait encore contaminer ; les Infectés, c’est-à-dire ceux qu’il a déjà contaminés ; et les Rejetés, ceux qu’il ne peut plus contaminer.
Susceptibles, Infectés, Rejetés : SIR.
D’après la carte de la contagion qui vibre sur mon écran, le nombre des Infectés dans le monde s’élève, à cet instant, à environ quarante mille ; celui des Rejetés, morts ou guéris, est légèrement supérieur.
Mais c’est l’autre groupe qu’il faut surveiller, celui qu’on ne mentionne pas. Les Susceptibles, les êtres humains que le CoV-2 pourrait encore infecter, constituent une population d’un peu moins de sept milliards et demi d’individus. »

À propos de l’auteur
Paolo Giordano, né en 1982 à Turin, est docteur en physique théorique et romancier (La Solitude des nombres premiers, Dévorer le ciel). Il vit entre Rome et Paris. (Source: Éditions du Seuil)

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Oublier Klara

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En deux mots:
Iouri revient à Mourmansk 23 ans après, au chevet d’un père mal-aimé qui va mourir. L’occasion d’en apprendre davantage sur Klara, la mère qui a été arrêtée alors qu’il n’était qu’en enfant et qu’il ne plus jamais revue. Commence alors une exploration sur trois générations, pleine de bruit et de fureur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les oiseaux de Mourmansk

Isabelle Autissier construit, roman après roman, une œuvre forte et attachante. Après «Soudain, seuls» voici l’enquête menée à Mourmansk par Iouri, de retour en Russie après 23 ans pour tenter de retrouver sa mère Klara.

On avait quitté Isabelle Autissier avec «Soudain, seuls», ce combat glaçant et émouvant pour la survie mené par Louise et Ludovic, échoués sur l’île australe de Stromness. Un excellent roman – dont on se réjouit de voir l’adaptation cinématographique – comme l’est ce nouvel opus qui nous mène cette fois à Mourmansk. C’est là, au nord du cercle polaire arctique, que Iouri débarque un jour de 2017. Il a fait le voyage d’Ithaca, État de New York, «pour assister, vraisemblablement, à la mort de son père.» même s’il était parti 23 ans plus tôt, en se jurant de ne pas revenir et de couper les ponts avec ce père qui le maltraitait.
Sans doute pressent-il qu’en retrouvant la ville de son enfance, il pourrait faire ressurgir quelques souvenirs, reconstituer une partie du passé de sa famille et par conséquent le sien. Une intuition confirmée par Irina, sa belle-mère, qui l’accueille avec ces mots: «Heureusement que tu es là. J’ai prié pour cela. Tu dois le voir. Il faut qu’il te parle. Il a des choses à te dire. Vas-y vite avant…»
Arrivé à l’hôpital où son père est alité, il constate qu’il est déjà trop tard, avant de se rendre compte que Rubin respire encore, qu’il aimerait évoquer avec lui la vie de sa mère Klara.
S’il a tant à dire, c’est parce que jusqu’à présent le sujet était tabou, qu’il ne fallait même pas évoquer son nom, de peur de perdre une liberté déjà restreinte et de protéger la famille.
La construction du roman, qui visite tour à tour les trois générations, nous permet de comparer tout à la fois les régimes politiques, le poids de l’Histoire et les personnages de la famille: «une grand-mère énergique et sensible jusqu’à l’imprudence; un grand-père aimant, mais faible et veule; un père tenu de se battre dont la brutalité avait dévoré la vie; une mère inexistante qui s’était dévolue aux objets, puisque les êtres la décevaient. Et au final lui, Iouri, dont l’enfance avait été imprégnée de ces espoirs, de ces combats, de ces renoncements. Un destin identique à celui de millions de familles tourmentées par les soubresauts de l’Histoire, qui cachaient un cadavre dans le placard, croyant ainsi se faciliter la vie.»
Le cadavre en question, c’est la condamnation de Klara à 25 ans de camp pour espionnage et propagande contre le pouvoir soviétique. Avec Anton, elle était arrivée à Mourmansk avec leur bébé pour assurer la victoire du régime communiste en mettant leurs compétences de géologues au service de la recherche de minerai radioactif. «Ils bénéficiaient de bons de nourriture et surtout de charbon. Aussi, le soir, les visiteurs étaient nombreux, autant pour se tenir au chaud que pour profiter de l’ambiance. Car Rubin décrivait sa mère comme une optimiste invétérée, une femme énergique, aimant s’entourer, régner sur un aréopage d’amis.»
Un bonheur fugace pour le petit garçon qui se retrouve bientôt séparé de sa mère, en proie à un père de plus en plus irascible, de plus en plus violent et qui ne voit d’autre carrière pour son fils que la sienne, celle de marin-pêcheur.
Mais Iouri veut étudier, s’intéresse à l’ornithologie et surtout, sacrilège suprême aux yeux de son géniteur, éprouve une inclinaison très forte pour les hommes. Pour donner le change, il suivra le parcours traditionnel des pionniers, rencontrera Luka avec lequel il a ses premiers émois amoureux, et montera à bord du chalutier confié à son père en tant que mousse. Une expérience aussi traumatisante que formatrice et qui s’achèvera de façon dramatique.
Après la chute de l’URSS et le retour de prisonniers des camps, un nouvel espoir de revoir Klara naît.
Mais le nouveau régime charrie aussi avec lui lenteurs administratives et jugements arbitraires. Isabelle Autissier montre fort bien que la peur ne s’envole pas d’un jour à l’autre et que l’économie de marché provoque aussi de grands bouleversements, surtout dans ces régions reculées. Un roman fort, à hauteur d’hommes qui tisse des liens entre les générations et qui démontre combien il est difficile de s’évader, de vouloir fuir un destin ancré dans les gènes.

Oublier Klara
Isabelle Autissier
Éditions Stock
Roman
320 p., 20 €
EAN 9782234083134
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Mourmansk, au Nord du Cercle polaire, autour de la baie de Kola, des plages de Tchernovko. On y évoque aussi Stalingrad (aujourd’hui Volgograd) et les environs de Perm, de l’île de Sipaeïevna et de la péninsule Yamal, ainsi qu’Ithaca, aux États-Unis.

Quand?
L’action se situe de 2017 à 2018, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, à l’époque de l’URSS.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mourmansk, au Nord du cercle polaire. Sur son lit d’hôpital, Rubin se sait condamné. Seule une énigme le maintient en vie: alors qu’il n’était qu’un enfant, Klara, sa mère, chercheuse scientifique à l’époque de Staline, a été arrêtée sous ses yeux. Qu’est-elle devenue? L’absence de Klara, la blessure ressentie enfant ont fait de lui un homme rude. Avec lui-même. Avec son fils Iouri. Le père devient patron de chalutier, mutique. Le fils aura les oiseaux pour compagnon et la fuite pour horizon. Iouri s’exile en Amérique, tournant la page d’une enfance meurtrie.
Mais à l’appel de son père, Iouri, désormais adulte, répond présent: ne pas oublier Klara! Lutter contre l’Histoire, lutter contre un silence. Quel est le secret de Klara? Peut-on conjurer le passé?
Dans son enquête, Iouri découvrira une vérité essentielle qui unit leurs destins. Oublier Klara est une magnifique aventure humaine, traversé par une nature sauvage.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Paris-Match (Gilles Martin-Chauffier)
La Vie (Marie Chaudet – entretien avec Isabelle Autissier)
France Bleu – Les livres (Sophie Thomas)
France Culture (Caroline Broué)
Blog Culur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Miscellanées


Isabelle Autissier présente son roman Oublier Klara, une grande fresque familiale sur trois générations en Sibérie. © Production Hachette livres

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« IOURI
Retour à Mourmansk
C’était l’heure sublime.
Iouri n’avait pas demandé une place au hublot, mais l’avion était loin d’être plein et il s’y était glissé. Il savait qu’il serait incapable de lire ou de se concentrer sur quoi que ce soit. Mieux valait regarder le paysage qui agissait comme une hypnose apaisante. Huit mille mètres sous lui s’étendait un blanc sans fin, à peine tranché, çà et là, d’une route sombre, dont on ne pouvait dire où elle conduisait. Les lacs gelés renvoyaient un éclat bleuté, la forêt alignait ses troncs bruns qui n’avaient pas retenu la neige. Ailleurs, blanc, blanc, blanc.
Alors que le soleil tangentait l’horizon, le rose et le pourpre s’imposèrent. La neige semblait flamber. La couleur du ciel allait du jaune orangé à l’ouest au noir à l’est. Il aurait voulu être dans le poste de pilotage pour embrasser l’ensemble de ce lavis et savourer ces minutes. Ses souvenirs d’un tel panorama dataient de près de trente ans, sur un chalutier de fer, quelque part loin au nord. Depuis, l’éclairage urbain lui avait toujours masqué l’arrivée de la nuit. Il sentait que ce spectacle était fait pour lui seul, pour l’aider à retisser les liens avec ce passé qu’il s’apprêtait à affronter.
La gloire des couleurs ne dura que quelques minutes, puis tout sombra dans le sépia, et enfin le noir prit possession de l’espace. Seule une lueur, sur la gauche de l’appareil, signalait leur destination.
– Mesdames et messieurs, nous allons prochainement atterrir à Mourmansk, veuillez regagner vos sièges…
En entendant l’annonce standardisée de l’hôtesse, Iouri perçut ce vieux serrement au niveau du plexus qu’il n’avait plus éprouvé depuis longtemps. Voilà. On y était. Plus d’échappatoire. Depuis qu’il avait pris la décision de revenir, quelques jours plus tôt, il avait évité de penser aux conséquences. En route, il s’était appliqué à se laisser bercer par l’irréalité de ces voyages longs-courriers : foules d’aéroports, queues, cafés insipides, films à la chaîne qui vous laissent comateux et rendent indistinctes les heures du jour ou de la nuit. Il avait toujours comparé la position du voyageur intercontinental à une régression fœtale. Ce qui, aujourd’hui, s’appliquait parfaitement à son cas.
En sortant de l’aéroport, il repéra le coin des « brouettes », les taxis clandestins, grâce aux hommes emmitouflés qui hélaient discrètement les voyageurs. Il avait largement de quoi se payer un vrai taxi mais eut pitié de ces types qui faisaient le planton dans la nuit, espérant quelques roubles.
– Business, Sir ? S’enquit le chauffeur.
Il avait dû repérer la qualité de la valise. La conversation était un passage obligé dans une brouette et un peu de sympathie pouvait rapporter un pourboire. Iouri répondit en russe.
– Oui, inspection de la sécurité de la Route du Nord.
Pourquoi mentait-il ? Parce qu’il était trop long ou trop douloureux d’expliquer qu’il arrivait d’Ithaca, État de New York, pour assister, vraisemblablement, à la mort de son père. Il aurait fallu raconter qu’il n’avait pas mis les pieds en Russie depuis 1994, vingt-trois ans auparavant, et qu’il s’en était enfui en se jurant que c’était pour toujours.
La vieille Mercedes taillait la route, ses phares perçant à peine une purée de microcristaux de glace. Ils quittèrent la forêt, la neige devint noire. La poussière de charbon ! Iouri avait oublié que Mourmansk baignait dans son nuage de polluants, dont celui-ci n’était que le plus visible.
La ville surgit, déserte à cette heure. Il nota le nouveau pont sur la baie de Kola et le quartier neuf qui scintillait sur la berge opposée. Le chauffeur le déposa à l’hôtel Gubernskiy, non sans lui avoir laissé son portable pour une autre fois ou s’il cherchait un endroit pour s’amuser un peu.
Un passeport américain, même avec un patronyme dénonçant l’origine russe, faisait encore son petit effet à Mourmansk. On s’empressa de lui ouvrir une chambre fleurant le désinfectant, mais confortable : lit XXL, écran géant. Avec son couvre-pieds à fleurs et son tableau de chasse au cerf, il aurait pu se croire dans un recoin du Wisconsin ou de l’Alabama.
Il dîna rapidement dans une salle à manger d’un kitsch à pleurer où ne traînaient que trois hommes d’affaires silencieux, et s’abattit dans le grand fauteuil en simili-cuir de sa chambre. Il était temps de sortir de la léthargie du voyage.
*
Parmi les centaines de mails qui encombraient tous les jours sa boîte de l’université, celui rédigé en russe avait attiré son attention. D’ordinaire, c’est l’anglais qui est utilisé pour les échanges scientifiques :
« Monsieur, j’espère ne pas me tromper d’adresse mail. Vous ne me connaissez pas, je suis Anatoli Grigoriévitch Soutine, j’habite dans le même immeuble que votre père à Mourmansk. C’est sa voisine d’en face, que vous connaissez bien, Irina Ivanovna, qui m’a chargé de vous retrouver. Sachant seulement que vous viviez aux États-Unis et étiez vraisemblablement ornithologue, j’avoue que j’ai eu quelque peine à vous localiser. Ce sont vos publications scientifiques qui m’ont mis sur la piste. Irina vous fait savoir que votre père est hospitalisé pour un cancer du foie, visiblement en phase terminale. Elle ajoute qu’il mentionne souvent votre nom et semble impatient de vous revoir. Si vous le souhaitez, je peux lui faire passer un message en retour. Elle est devenue plutôt sourde et entend mal au téléphone.
Meilleures salutations. »
Iouri était resté longtemps immobile devant l’écran. Il était tard et le laboratoire silencieux. Il ferma les yeux et revit comme hier la carrure de boxeur, les yeux bleu-gris et la grande bouche au sourire goguenard avec la lippe jaunie de nicotine : son père. Pourquoi, après ce qui s’était passé, pouvait-il être impatient de le revoir ? Le remords n’avait jamais été un mot de son vocabulaire. L’approche de la mort transforme-t-elle un homme à ce point ?
Il s’aperçut qu’il agitait nerveusement la jambe, un tic qu’il ne connaissait plus depuis son arrivée aux États-Unis. Il lui rappelait cette impuissance qui l’assaillait quand il devait supporter les colères paternelles. S’opposer ne servait qu’à allonger le sermon et pousser son père dans des octaves supplémentaires de rage froide.
Il éteignit l’ordinateur. Son esprit vagabondait déjà à des milliers de kilomètres. Quand il sortit, le campus enténébré sentait l’automne. Un vent soutenu chuintait dans les arbres et il lui fallut vingt bonnes minutes pour rentrer chez lui à vélo. Dans l’espoir de maîtriser l’émotion qui le gagnait, il essaya de se concentrer sur la route mal éclairée, où il dérapait sur les amas de feuilles mortes. Il essayait de ne pas penser à ce message, mais savait déjà qu’à l’arrivée il allait pianoter sur son clavier pour chercher un billet d’avion.
Que craignait-il aujourd’hui d’un homme malade ?
À quarante-six ans, il avait passé exactement autant de temps en URSS qu’aux États-Unis, mais sa vraie patrie était ici, en Amérique. Pas seulement grâce au changement de passeport, mais surtout à cause de cette université, de ses recherches qui le passionnaient, de Stephan qu’il pouvait aimer sans honte, alors qu’il entendait des horreurs sur la traque des couples homosexuels en Russie ; bref, de toute cette existence qu’il s’était construite, librement. Rien ne lui ferait déserter ce pays qui avait accueilli un thésard impécunieux et lui avait ouvert une voie royale.
À chaque esclandre avec son père, quand il tentait de décrire la vie qu’il rêvait de mener, il s’entendait répliquer qu’il n’était qu’un imbécile qui n’arriverait à rien. Aujourd’hui, il était arrivé : professeur dans la meilleure université de sa spécialité, avec un salaire confortable, une belle maison, un chalet à la montagne et tout ce qui sied au way of life américain. C’est lui qui avait eu raison. Tout ce qu’il entendait sur la vie en Russie, à travers les confidences de quelques expatriés de fraîche date, confortait ses choix.
Iouri resta de longues heures, toutes lumières éteintes. Il employait cette méthode quand il butait sur des questions professionnelles ou sur une publication délicate. Son esprit vagabondait au gré des lueurs des réverbères qui se frayaient un chemin entre les branches de la haie. Cette immobilité aiguisait sa concentration. Les soirs de vent, comme celui-là, la lumière dansait dans la pièce sombre. L’effet en était hypnotique et ravivait les souvenirs. Il s’apercevait de l’ardeur avec laquelle il avait renié les vingt-trois premières années de sa vie. Jamais il n’avait voulu prendre ou envoyer de nouvelles. Au début, il craignait un chantage affectif de sa mère, ou les moqueries de son père, ensuite ce fut par facilité. La vie d’avant ne devait pas contaminer celle d’aujourd’hui, risquant de lui provoquer des angoisses ou des remords. Le mail de cet Anatoli venait contrarier sa ligne de conduite. C’était sans doute le signe que le temps était venu. Un homme peut-il refuser de répondre à l’appel d’un père malade ? N’y avait-il pas une paix à sceller ? Une main tendue qu’il se reprocherait de ne pas avoir saisie quand arriverait, à son tour, la fin de sa vie? »

Extraits
« Pendant quelques secondes, Iouri crut que son père était parti. Il n’avait jamais anticipé cette impression d’accablement, ce sentiment d’impuissance qui le saisit et le laissa pantois. Ce n’était pas prosaïquement l’idée qu’il avait fait tout ce chemin pour rien, ni la perspective de ne jamais savoir ce que son père désirait lui dire à propos de sa grand-mère. C’était plus brutal et plus simple à la fois : la mort d’un père, le sentiment d’un rendez-vous irrémédiablement manqué. Il aurait voulu, à toute force, lui parler encore. Juste parler, même pour ne rien dire d’important. Il était trop tard.
Il resta pétrifié un moment, puis se raisonna. Son père occupait une chambre de soins. Aucune infirmière ne lui avait rien signalé. Le tuyau jaunâtre qui descendait d’un portant pour pénétrer dans son nez indiquait sans conteste qu’il était encore nourri par sonde. En regardant mieux, il vit la couverture se soulever légèrement au niveau de la poitrine. Rubin respirait. »

« Klara et Anton étaient arrivés avec Rubin bébé à Mourmansk, peu après la fin de la guerre, dès qu’un laboratoire s’était réinstallé. Tous les deux étaient géologues. Klara, plus brillante, occupait un poste de directrice de département et Anton de chercheur. Rubin évoqua une vie privilégiée. La faculté logeait ses professeurs dans une grande bâtisse collective, démolie depuis, mais où, en tant que responsables, ils jouissaient de deux pièces: une chambre et une cuisine.
Ils bénéficiaient également de bons de nourriture et surtout de charbon. Aussi, le soir, les visiteurs étaient nombreux, autant pour se tenir au chaud que pour profiter de l’ambiance. Car Rubin décrivait sa mère comme une optimiste invétérée, une femme énergique, aimant s’entourer, régner sur un aréopage d’amis. »

« Il en savait assez pour se représenter les personnages de sa légende familiale: une grand-mère énergique et sensible jusqu’à l’imprudence; un grand-père aimant, mais faible et veule; un père tenu de se battre dont la brutalité avait dévoré la vie; une mère inexistante qui s’était dévolue aux objets, puisque les êtres la décevaient. Et au final lui, Iouri, dont l’enfance avait été imprégnée de ces espoirs, de ces combats, de ces renoncements. Un destin identique à celui de millions de familles tourmentées par les soubresauts de l’Histoire, qui cachaient un cadavre dans le placard, croyant ainsi se faciliter la vie. »

« Iouri se sentit soulagé. A son retour de Russie, il avait trainé son malaise, cauchemardé parfois d’une Klara décharnée derrière une grille de goulag, de son père le jaugeant dans la cuisine, de Serikov, surtout, qu’il voyait resurgir comme un pantin démantibulé et qui le poursuivait. Des scènes lui traversaient la mémoire, jusque dans la journée, le rendant irritable. Il avait fallu plusieurs semaines pour rendre de nouveau étanche la frontière entre sa vie d’avant et celle d’aujourd’hui. »

À propos de l’auteur
Isabelle Autissier est la première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire. Elle est l’auteur de romans, de contes et d’essais. Elle préside la fondation WWF France. Son dernier roman, Soudain, seuls, a été un véritable succès. Il s’est vendu dans dix pays, et est en cours d’adaptation cinématographique. (Source : Éditions Stock)

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Le Prix

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se préparer Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années vient lui rendre visite pour lui demander des comptes. Commence alors un huis-clos intense, étouffant, étincelant.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Huis-clos à Stockholm

En imaginant le huis-clos entre Otto Hahn, Prix Nobel de chimie et son ex-collaboratrice Lise Meitner, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Et si le plus beau des romans n’en était pas un? Et si une fois encore la réalité dépassait la fiction? Avec «Le Prix» Cyril Gely a construit une petite merveille à partir de personnages ayant réellement existé, les scientifiques Otto Hahn et Lise Meitner. Si, au fil du récit, le lecteur va découvrir les grandes lignes de leurs biographies respectives, c’est avant tout leur rencontre dans un hôtel de Stockholm le 10 décembre 1946 qui va faire de ce récit une tragédie digne des classiques tels qu’énoncés par Boileau en 1674 dans L’Art poétique:
« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »
Si le deux chercheurs se retrouvent dans la capitale suédoise, c’est parce qu’Otto Hahn vient y réceptionner le Prix Nobel qui lui a été décerné deux ans plus tôt pour sa découverte sur la fission nucléaire. De fission, c’est-à-dire de l’éclatement d’un noyau instable en deux noyaux plus légers, il va en être beaucoup question dans ce huis-clos, au moins au sens symbolique. Car Otto et Lise ont travaillé ensemble durant plus de trente ans, après leur rencontre en 1907 à l’Institut de chimie de l’université de Berlin. C’est conjointement qu’ils mèneront leurs recherches et publierons jusqu’au 12 juillet 1938. Une complicité de tous les instants, même s’il n’est pas question d’amour. «Ensemble, ils faisaient des merveilles», comme lorsqu’ils interprétaient la Mélodie hongroise de Schubert.
Mais le poids de l’Histoire vient mettre un terme brutal à cette relation. Après l’Anschluss, Lise l’Autrichienne devient citoyenne allemande et sa religion juive devient alors un fardeau de plus en plus pesant. Lise doit fuir et tenter de gagner la Suède via les Pays-Bas.
Otto et Lise vont pouvoir échanger quelques lettres, faire le point sur leurs recherches. Car ils sont proches du but: «La solution, ils la tenaient. Ils l’avaient sur le bout de la langue, encore un mois ou deux, et ils allaient la révéler au monde entier.»
Mais au moment de conclure leurs travaux, Otto publiera seul l’article qui lui vaudra le Nobel.
Lise n’est pas venue le féliciter, mais demander des comptes. Passe encore qu’elle ne soit pas associée à cette distinction, mais pourquoi – maintenant que la Seconde Guerre mondiale a pris fin – ne mentionne-t-il même pas le nom de la physicienne dans son discours?
Une accusation qui fait sortir l’Allemand de ses gonds: «Je t’ai sauvée la vie, j’ai pris des risques, je t’ai confié la bague de ma mère. Et toi, tu reviens huit ans plus tard, avec des allégations pleines de fiel! Si tu n’étais pas Lise Meitner, si nous n’avions pas en commun plus de trente années de travaux, il y a longtemps que je t’aurais mise dehors! »
Mais la physicienne a du répondant. Des arguments tout aussi percutants. Jamais l’adage «derrière chaque grand homme, se cache une femme» n’a paru plus pertinent. Car il semble bien que sans Lise, Otto ne serait pas dans cet hôtel, se préparant à recevoir la plus belle des récompenses pour un scientifique. Pour faire bonne mesure, on ajoutera la collaboration avec le régime nazi à cet «oubli».
Cyril Gely, qui a derrière lui de grands succès au théâtre et comme scénariste, nous offre des dialogues ciselés, une tension dramatique qui va crescendo jusqu’à l’épilogue, sans oublier quelques clins d’œil allant vers le Vaudeville quand on apprend, par exemple, que l’épouse d’Otto loge dans la chambre contigüe et que la porte peut s’ouvrir à chaque instant.
Subtilement, les arguments de l’un et de l’autre vont se confronter, donnant au lecteur tous les éléments pour se forger une opinion. Le fruit de la passion commune est mûr au moment d’enfiler le smoking pour rejoindre la grande réception. À vous de le cueillir. Et de savourer avec moi ce chef d’œuvre, car cette confrontation pose des questions qui n’ont pas perdu de leur acuité aujourd’hui. De l’antisémitisme latent à la place des femmes dans la société, de la résistance face à un pouvoir inique à la responsabilité des scientifiques quant à l’usage qui sera fait de leur découverte.

Le prix
Cyril Gely
Éditions Albin Michel
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782226437105
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Suède, à Stockholm. On y évoque l’Allemagne, à Berlin, à Göttingen, Hechingen et Tailfingen ainsi que la fuite de Lise à Stockholm via les Pays-Bas.

Quand?
L’action se situe en 1946.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn. Elle contre Hahn. Huit ans. Et ce jour est enfin arrivé. »
Le 10 décembre 1946, au Grand Hôtel de Stockholm, Otto Hahn attend de recevoir le prix Nobel de chimie. Peu avant l’heure, il est rejoint dans sa suite par Lise Meitner, son ancienne collaboratrice avec laquelle il a travaillé plus de trente ans. Mais Lise ne vient pas le féliciter. Elle vient régler ses comptes.
Dans ce huis clos implacable, Cyril Gely, l’auteur de la pièce de théâtre Diplomatie (adaptée à l’écran par Volker Schlöndorff et récompensée par le César de la meilleure adaptation), confronte la vérité de deux scientifiques aux prises avec l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
France Bleu (émission Les livres – Sylvie Thomas)
Blog Les mots chocolat 
Blog L’animal lecteur
Le blog de Squirelito

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

Extraits
« Lorsque Edith ouvre les yeux, sa première pensée est pour Lise. Ça fait si longtemps que les deux femmes ne se sont pas vues. Huit ans. Edith se souvient parfaitement de la date. Le 12 juillet 1938. Un siècle, un millénaire. Elle a du mal à comprendre son silence. Si pendant la guerre s’écrire ou se voir pouvait être compliqué, ça l’est moins depuis la chute de Berlin, en mai 1945. À la même date, pratiquement jour pour jour, Hahn était enlevé par des soldats anglais.
Edith se lève péniblement. Ses mains tremblent. Elle prend appui sur la table de chevet. Elle sait déjà que ce ne sera pas une bonne journée. Une ombre noire passe devant son visage. Edith la chasse d’un revers de main. Mais l’ombre revient. C’est toujours ainsi les mauvais jours. Mieux vaut ne pas lutter. Edith l’a compris au fil des années, c’est pourquoi elle éteint sa lumière et reste couchée.
Dans la pénombre, les souvenirs jaillissent. Ceux de la nuit du 12 juillet 1938. Et ceux d’avant. Jamais ceux d’après. Comme si cette date mémorable marquait, pour Edith, une frontière. Non entre le bien et le mal, mais plutôt entre l’insouciance et l’inquiétude. C’est depuis cette nuit-là qu’elle fait chambre à part avec Otto. »

« À eux trois, ils formaient un atome. Le noyau était composé d’Otto et de Lise, l’un proton, l’autre neutron. Edith était l’électron qui tournait autour – qui tournait sans jamais espérer s’en approcher un jour. »

« Hahn aimerait être ailleurs. A Göttingen, à Berlin, à dix mille kilomètres de Stockholm! Lise patiente. Elle n’a pas encore déplacé toutes ses pièces sur l’échiquier. Elle distingue à peine son vieil ami face à elle, et l’entend tout juste respirer. Mais si la lumière jaillissait soudain dans la pièce, elle sait que son visage porterait les traces de son affrontement. Quelques cernes plus profonds sous les yeux, les bajoues légèrement plus flasques. Hahn n’est pas un dieu. Ce n’est qu’un homme que Lise veut démettre de son piédestal ».

À propos de l’auteur
Cyril Gely est romancier, auteur de théâtre à succès – plusieurs fois nommé aux Molière pour Signé Dumas (Francis Perrin/Thierry Frémont), Diplomatie (Niels Arestrup/André Dussollier) – et scénariste (Chocolat de Roschdy Zem avec Omar Sy et James Thierrée). Il a reçu le Grand Prix du jeune théâtre de l’Académie Française, le Prix du Scénario au festival International de Shanghai et le César 2015 de la Meilleure adaptation pour Diplomatie, réalisé par Volker Schlöndorf. (Source : Éditions Albin Michel)

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No Zone

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En deux mots:
Après une catastrophe, une expédition est organisée pour explorer la zone qui a subi le feu nucléaire. Militaires et scientifiques vont récupérer des échantillons aux fins d’analyse et finir par retrouver des traces de vie. Espoir ou menace? Le débat est ouvert…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Expédition post-apocalypse

Dans un court roman Bruno Gay imagine une expédition militaro-scientifique à la suite d’une catastrophe nucléaire. Et nous réserve quelques surprises, agrémentées d’une réflexion sur l’humanité.

Quand commence ce court roman, la catastrophe a déjà eu lieu. La population survivante s’est concentrée dans un espace préservé, mais une grande zone reste soumise à des radiations ou a été totalement détruite. Mais pour en avoir le cœur net, une expédition est organisée, mêlant scientifiques et militaires.
« Nous approchons des restes d’une petite bourgade. Des hommes, il n’y en aura pas. Pas d’ennemi – pourtant, nous sommes nerveux. La route est défoncée, presque inexistante, la signalisation a disparu, ravagée par les tempêtes, rongée par l’oubli. Góra, qui excelle habituellement à lire les cartes, est incapable de nous situer: nous sommes un peu perdus, progressant à l’aveuglette dans un lieu sans nom. Un lieu sans nom est un non-lieu, il n’a jamais existé. Effacé des mémoires, on l’évite d’instinct comme un maléfice dont on ne prononce la première syllabe sans crainte. Les mots nous déterminent plus que nous ne le croyons et nous jugeons spontanément, aussi sûrement qu’un domaine critique longuement inspecté, innommable ce qui n’est pas nommé.» Voilà pour le décor, voilà pour l’ambiance. Tandis que les scientifiques effectuent des prélèvements et que les militaires restent aux aguets, les heures passent et la tension croît. Car les indices commencent à s’accumuler. Des odeurs, des bruits, des ombres apparaissent derrière le spectacle dantesque d’un territoire entièrement calciné.
La nature morte se rebiffe. L’angoisse gagne un cran supplémentaire avec la découverte du cadavre d’un monstre, un sujet de constitution robuste que rien, hormis la mâchoire, ne «semble exclure du genre humain: pas malformation ni de signe patent de mutation tant externe qu’interne.»
Et tandis que l’expédition se poursuit et que les traces de vie s’accumulent, le débat entre scientifiques et militaires devient plus tendu. La vie qui tente de regagner du terrain doit-elle être privilégiée à la sécurité?
Bruno Gay, en sondeur attentif de l’âme humaine, va surprendre le lecteur avec l’épilogue de cette expédition dont, bien entendu, on ne dévoilera rien. Pour des débuts en littérature, le style très travaillé et la construction sont impressionnantes. Bruno Gay est une belle découverte de cette rentrée

No zone
Bruno Gay
Éditions Léo Scheer
Roman
120 p., 17 €
EAN : 9782756112633
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule dans une zone géographique non précisément déterminée.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un avenir plus ou moins proche, une expédition composée de militaires et de scientifiques avance, au sein d’un territoire depuis longtemps déserté par l’homme, pour enquêter sur la rémanence de radiations émises lors d’une catastrophe, et leurs conséquences sur le biotope. Des éléments laissent penser à la présence d’autochtones. Peu à peu, les indices s’accumulent. La mission a-t-elle touché son but? Reste-il quelque chose, quelqu’un à sauver? Comme souvent en terra incognita, la menace semble imminente…
D’une écriture virtuose, Bruno Gay renouvelle ici le genre du récit post-apocalyptique.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Voilà plusieurs jours que nous entrons dans les terres interdites et ce n’est pas sans inquiétude que nous atteignons la bordure des arbres rouges. Notre progression est lente et, quoique bien équipés, nous sommes en retard sur nos objectifs dont je m’aperçois aujourd’hui qu’ils étaient irréalistes. Comment, cependant, prévoir un tel foisonnement ? La nature rendue à elle-même a partout repris ses droits et nous sommes renvoyés, nous, à nos élans, et nos élans, avec leurs aveuglements, à une plus juste mesure des choses, c’est-à-dire à rien sur l’immensité. Nous, fourmis écrasées par des géants : cette pensée, rien qu’une pensée, là… en passant – un songe, probablement –, me plaque immédiatement au sol et, alors que ma réflexion m’avait porté par-delà les hautes herbes, je suis à nouveau l’insecte accaparé par les détails, inquiet des foules matérielles. Pas à pas, minimum, je rampe en quelque sorte, ceinturé par une pesanteur dont mon esprit ne se dégage qu’avec peine.
La curiosité mélangée à la peur est une étrange impression que j’ai recherchée régulièrement, je l’avoue, mais que je n’avais jamais éprouvée avec une telle netteté, environné de dangers réels. Cette intensité esthétique m’apporte un plaisir vertigineux dont l’alcool sourd, je devrais dire fort, est un luxe intime et si, à l’instant, j’atteins un seuil d’exaltation qu’aucun confort n’offre ni n’offrira, il ne s’agit nullement de cela, mes motivations ne doivent pas entrer en jeu puisque j’ai charge d’hommes.
Nous longeons un long moment la lisière de bois avant de nous décider à pénétrer dans le foyer de cette jungle d’épicéas et de feuillus. La silhouette des branches offertes au ciel forme progressivement le parasol d’un automne artificiel aux beautés étranges, aux lumières incendiées. Sursaut : soudain, un oiseau s’effraie, rompant la pause d’une perception vouée au plaisir de la découverte. Une onde silencieuse parcourt la colonne revenue à des instincts plus guerriers. Un mouvement de recul ? La troupe se resserre. Mais, poussés par la curiosité et surtout par la nécessité, nous avançons davantage au centre de cette profondeur de sèves altérées, l’angoisse aux tripes, le cerveau allumé. Les détails d’une végétation fantastique s’accouplent au cœur de notre imagination et certains en ont le visage transfiguré. Quelques obstacles et le piège de fascinations trompeuses nous détournent régulièrement de notre objectif car la forêt est un dédale où on ne doit perdre ni son nord ni sa tête. Il ne faudrait pas se laisser entraîner par de mauvais charmes ou une trop grande assurance ! Toutefois, c’est plutôt l’hésitation qui domine maintenant en nous, et, insensiblement, nous plions l’échine, et plus encore notre volonté, marqués par le fer de cette chlorophylle aux accents de naufrage. Le sol tapissé de feuilles aux couleurs d’un même fauve, progressant, les sens en alerte, dans des boyaux hallucinés, guettant chaque craquement, tout frôlement, nous sommes submergés par le sentiment que bientôt nous serons nous-mêmes agrégés, quels que soient nos efforts, nos combats, aux teintes de cette palette sang-de-bœuf.
À chaque mètre grignoté, le niveau de radioactivité monte de plusieurs crans et nos compteurs Geiger atteignent vite leur saturation. La faune et la flore ne paraissent pas s’en porter mal : des mutants, nous n’en voyons pas, les loups sont des loups et le festival des cerfs, la biche furtive, le combat des ramures sont un spectacle dont la réalité nous laisse émerveillés ; seuls quelques bosquets ont la forme biscornue de sabbats vitrifiés. L’idée que des lynx à deux têtes ou que des fourmis de la taille d’une main nous barreraient régulièrement le chemin n’était qu’un fantasme de science-fiction. Les gènes détraqués forment probablement des genres de monstres ignominieux, néanmoins, la sélection et son alliée bienveillante, la mort, ont tôt fait de les rayer de la création. À y réfléchir, peut-être sommes-nous déçus de n’avoir pas à affronter directement une manifestation visible de ce péril atomique que nos yeux ne nous rendent pas. Aucune cible ne nous permet de nous décharger de nos angoisses, et c’est avec une méticulosité obsessionnelle que nous remplissons la charge contraignante du protocole de sécurité. Parmi les nombreuses précautions alimentaires dont l’observance est une garantie sanitaire supplémentaire, une garantie de survie, nous n’oublions jamais de prendre le cocktail à base d’iode, de chlorure de magnésium, de sélénium et de laminaire – j’en oublie certainement – que Martinus, le médecin de l’expédition, nous a concocté. Je suis persuadé que bon nombre prononcent, dans leur for intérieur, une prière teintée de superstition en ingérant cette hostie chimique.
L’Ukraine et la Biélorussie ont rejoint depuis longtemps les tombeaux de l’histoire : nos cartes sont donc fausses et n’ont de valeur qu’au regard de la géologie et de l’archéologie, peut-être. Et c’est avec nostalgie que je regarde les lignes de mes plans plastifiés. L’ordre rangé des routes, les toponymes en cyrillique de ces villages évanouis, tous ces points autrefois habités qui ne sont plus que taches d’encre et dont les traces réelles sont à peine détectables tant le temps a déjà fait son office d’éboueur. N’avons-nous été plus qu’un rêve ? Le monde est devenu un dépotoir, les continents ont reculé sous la montée des mers, les pôles sont secs. Fils sans constellation, avortés du néant par hasard – un accident de l’évolution ; n’avons-nous jamais été nécessaires en quoi que ce soit ? – nous avons visiblement brisé les charmes dès l’origine.
La conclusion est à la hauteur. »

Extraits
« Ce matin, la pluie a lavé d’un coup de peigne le voile mortuaire posé sur les feuilles ; nous l’avons reçue comme une rédemption du ciel. Ce petit événement a ressoudé l’équipe et dorénavant, je n’ai plus à rappeler quiconque à l’ordre. Nos travaux avancent et la collecte est bonne. Nous avons trouvé une multitude d’insectes, en particulier des scarabées et des libellules qui pullulent par légions. Quelle fascination de voir ces demoiselles aériennes, en plumes légères, s’approcher, d’un vol statique, leurs grands yeux nous passant au crible de leur damier. On dirait de petits drones très perfectionnés, comme l’industrie en fabriquait autrefois. Les soldats n’en ont jamais vu ; tout, dans cette nature, nous surprend, et nous rions encore de Luce affolé à la vue d’un crapaud joufflu qu’il avait manqué écraser. À mesure de notre progression, nous allons de surprise en surprise. Cet éblouissement paraît renvoyer chacun, même les plus durs, les plus rétifs, au début des temps, à savoir, au printemps de notre espèce. J’y vois la raison principale du sentiment vague, de la vague mélancolie dont est parfois frappé l’ensemble du groupe. Il me faut moi-même lutter pour ne pas tomber dans de subits états d’abattement, inexplicables, irrationnels. Peut-être est-ce l’idée, discrète, subtilement active mais définitive, que nous ne nous remettrons pas de nos blessures, que ce combat est inutile. Nous avons dévoré le monde: le festin est fini. »

« Curieusement, il y a des airs où la radioactivité est presque nulle ; notre santé exposée à aucun péril, nous nous déséquipons alors… le parfum de l’humus, la senteur des fleurs ! Nos serres ne nous ont jamais accordé ces délices. Le corps libre, notre peau est cette danse et j’ai l’impression d’être immédiatement en prise avec la totalité de l’univers, que tout m’effleure, me féconde. Fort de ce sentiment, esthète recréant des babylones idéales, je me vois comme le premier jardinier, bouturant amoureusement les essences, sauvant les variétés. N’être qu’une pousse ballottée par le vent, une croissance silencieuse, arrimée au sol pour ne pas perdre contact. Redevenir paysan, gavé de miel, de lait: connaître les secrets de Déméter. »

À propos de l’auteur
Après des études de philosophie, ne désirant pas embrasser la carrière d’enseignant, Bruno Gay a exercé divers métiers: jardinier, galeriste, restaurateur… Figure connue du milieu de l’art primitif, il est l’auteur de nombreux articles et notices d’exposition sur le sujet. (Source: Éditions Léo Scheer)

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