Une vie sans fin

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En deux mots:
Entendant tenir la promesse faite à sa fille de ne pas mourir, Frédéric Beigbeder va enquêter dans les laboratoires de recherche à travers le monde et tester quelques méthodes novatrices. Un placement de père de famille?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La mort de la mort

Enquêtant sur les recherches menées pour prolonger la vie, Frédéric Beigbeder nous livre par la même occasion les recettes pour prolonger le roman. Vertigineux!

Quatre ans après Oona & Salinger, voici Frédéric Beigbeder de retour avec Une vie sans fin. Un roman qui n’a pas de fin non plus, mais plusieurs débuts. Il y a d’abord une question de sa fille Romy et la promesse, un poil présomptueuse, qu’il va falloir essayer de tenir :
« — Papa, si je comprends bien, tout le monde meurt? Il va y avoir grand-père et grand-mère, puis ce sera maman, toi, moi, les animaux, les arbres et les fleurs?
— T’inquiète pas chérie, lui ai-je répondu, à partir de maintenant, plus personne ne meurt. »
Il y a ensuite la carrière d’animateur de l’auteur, organisant une émission autour de «La mort de la mort» avec des sommités telles que Laurent Alexandre, Stylianos Antonarakis, Luc Ferry, Dimitri Itskov, Mathieu Terence et Sergueï Brin de chez Google et qui va donner envie d’approfondir le sujet. Il y a enfin l’histoire familiale, qui ne peut laisser indifférent : « Cette année, ma mère a fait un infarctus et mon père est tombé dans un hall d’hôtel. J’ai commencé à devenir un habitué des hôpitaux parisiens. J’ai ainsi appris ce qu’était un stent vasculaire et découvert l’existence des prothèses du genou en titane. J’ai commencé à détester la vieillesse: l’antichambre du cercueil. »
Curiosité intellectuelle, peur de la mort qui s’intensifie après la cinquantaine, mais surtout volonté de relever un défi vont donc pousser le narrateur de ce livre, Frédéric Beigbeder, à enquêter, à voyager, à confronter les opinions et à trouver des réponses. Il nous explique qu’en démarrant cette enquête sur l’immortalité de l’homme, jamais il n’aurait imaginé où elle le mènerait.
Disons d’emblée qu’il en va de même pour nous, lecteurs, et c’est bien ce qui rend l’ouvrage passionnant. Si l’on ne ressort pas immortel de cette lecture, on aura pour le moins appris des tas de choses sur les manipulations génétiques, sur le séquençage du génome, sur la vie augmentée, aidés non seulement par le talent de vulgarisateur de l’auteur, mais aussi par le rôle de cobaye qu’il n’hésite pas à endosser. Quand, par exemple, il part en Autriche régénérer son sang en intraveineuses guidées par laser ou quand il décide de conserver ses cellules souche. Chapitre après chapitre, il va finir pas nous convaincre qu’effectivement les limites sont «repoussables» et que la science avance à grands pas.
On y voit aussi un homme décidé à tirer un trait sur les excès passés. Aux nuits parisiennes, il préfère l’air vivifiant de la Côte Basque où il est désormais installé. Il a démissionné de Canal+ et de la direction du magazine Lui. Sans dévoiler la fin, on pourra dire qu’il débouche sur une nouvelle vie avec une troisième épouse et deux filles.
Encore deux remarques en guise de conclusion. La construction de ce roman répond aussi à un souci d’explorer de nouvelles voies avec le souci d’augmenter là aussi les dimensions du livre, au propre comme au figuré. Comme dans les guides pratiques, on y trouve aussi des listes, des citations ou encore des compte-rendu médicaux. Cela pourra dérouter les puristes, mais cela donne à mon sens un attrait supplémentaire à cette course contre une fin qui n’est plus aussi sûre.

Une vie sans fin
Frédéric Beigbeder
Éditions Grasset
Roman
360 p., 22 €
EAN : 9782246812616
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et nous entraîne également en Suisse, en Autriche, aux Etats-Unis ou encore en Israël.

Quand?
L’action se situe de 2015 à 2017.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La vie est une hécatombe. 59 millions de morts par an. 1,9 par seconde. 158 857 par jour. Depuis que vous lisez ce paragraphe, une vingtaine de personnes sont décédées dans le monde – davantage si vous lisez lentement. L’humanité est décimée dans l’indifférence générale.
Pourquoi tolérons-nous ce carnage quotidien sous prétexte que c’est un processus naturel? Avant je pensais à la mort une fois par jour. Depuis que j’ai franchi le cap du demi-siècle, j’y pense toutes les minutes.
Ce livre raconte comment je m’y suis pris pour cesser de trépasser bêtement comme tout le monde. Il était hors de question de décéder sans réagir. » F. B.
Contrairement aux apparences, ceci n’est pas un roman de science-fiction.

Les critiques
Babelio
GQ 
Marie Claire (Gilles Chenaille – entretien avec l’auteur)
Actualitte.com (Nicolas Gary)
Libération (Luc Le Vaillant – Portrait)
France Dimanche (Laurence Paris)

Les premières pages du livre
PETITE PRÉCISION AYANT SON IMPORTANCE
« La différence entre la fiction et la réalité, c’est que la fiction doit être crédible», dit Mark Twain. Mais que faire quand la réalité ne l’est plus ? La fiction est aujourd’hui moins folle que la science. Voici un ouvrage de « science non-fiction » ; un roman dont tous les développements scientifiques ont été publiés dans Science ou Nature. Les entretiens avec des médecins, chercheurs, biologistes et généticiens réels y sont retranscrits tels qu’ils ont été enregistrés au cours des années 2015 à 2017. Tous les noms de personnes ou d’entreprises, adresses, découvertes, start-ups, machines, médicaments et établissements cliniques mentionnés existent bel et bien. J’ai seulement changé les noms de mes proches pour ne pas les embarrasser.
En démarrant cette enquête sur l’immortalité de l’homme, jamais je n’aurais imaginé où elle me mènerait.
L’auteur décline toute responsabilité quant aux conséquences de ce livre sur l’espèce humaine (en général) et la durée de vie de son lecteur (en particulier). F.B.

1. MOURIR N’EST PAS UNE OPTION
« La mort, c’est stupide. » Francis Bacon à Francis Giacobetti (septembre 1991)
Si le ciel est dégagé, on peut voir la mort toutes les nuits. Il suffit de lever les yeux. La lumière des astres défunts a traversé la galaxie. Des étoiles lointaines, disparues depuis des millénaires, persistent à nous envoyer un souvenir dans le firmament. Il m’arrive de téléphoner à quelqu’un que l’on vient d’enterrer, et d’entendre sa voix, intacte, sur sa boîte vocale. Cette situation provoque un sentiment paradoxal. Au bout de combien de temps la luminosité diminue-t-elle quand l’étoile n’existe plus ? Combien de semaines met une compagnie téléphonique à effacer le répondeur d’un cadavre ? Il existe un délai entre le décès et l’extinction : les étoiles sont la preuve qu’on peut continuer de briller après la mort. Passé ce light gap, arrive forcément le moment où l’éclat d’un soleil révolu vacille comme la flamme d’une bougie sur le point de s’éteindre. La lueur hésite, l’étoile se fatigue, le répondeur se tait, le feu tremble. Si l’on observe la mort attentivement, on voit que les astres absents scintillent légèrement moins que les soleils vivants. Leur halo faiblit, leur chatoiement s’estompe. L’étoile morte se met à clignoter, comme si elle nous adressait un message de détresse… Elle s’accroche.

Frédéric Beigbeder présente son nouveau roman Une vie sans fin © Production Europe 1

À propos de l’auteur
Frédéric Beigbeder est né le 21 septembre 1965 à Neuilly-sur-Seine. Il s’est d’abord fait connaître en fondant le Caca’s Club avant de travailler de nombreuses années dans la publicité. En 1990, il publie son premier roman Mémoires d’un jeune homme dérangé, à La Table Ronde. Les suivants seront tous édités chez Grasset. Comme L’amour dure trois ans et 99 francs – rebaptisé deux ans plus tard 14,99 euros! Ces deux livres ont ensuite été portés à l’écran. Il a reçu le prix Interallié en 2003 pour Windows on the World et le prix Renaudot, en 2009, pour Un roman français – distinction dont il est cette année le président du jury. Après avoir été chroniqueur à Lire, il collabore désormais à la rubrique «Livres» du Figaro Magazine ainsi qu’à la Matinale de France Inter. (Source : magazine Lire).

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Géopolitique du moustique

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En deux mots:
Après avoir exploré le coton, l’eau et le papier, Erik Orsenna poursuit ses voyages didactiques en s’attaquant cette fois au moustique. Un combat perdu d’avance, ou presque, mais qui n’en demeure pas moins passionnant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Géopolitique du moustique
Erik Orsenna / Isabelle de Saint-Aubin
Fayard
Essai
288 p., 19 €
ISBN: 9782213701349
Paru en mars 2017

Où?
Poursuivant ses traités sur la mondialisation, l’auteur nous entraîne sur presque tous les continents, de Guyane au Cambodge, en passant par la Chine, le Sénégal, le Brésil et la France, sans oublier la forêt Zika en Ouganda.

Quand?
Si les reportages sont actuels, de nombreuses références historiques nous entraînent vers le passé tout au long de l’ouvrage.

Ce qu’en dit l’auteur
« Les moustiques viennent de la nuit des temps (250 millions d’années), mais ils ne s’attardent pas (durée de vie moyenne : 30 jours). Nombreux (3 564 espèces), volontiers dangereux (plus de 700 000 morts humaines chaque année), ils sont répandus sur les cinq continents (Groenland inclus).
Quand ils vrombissent à nos oreilles, c’est une histoire qu’ils nous racontent : leur point de vue sur la mondialisation.
Une histoire de frontières abolies, de mutations permanentes, de luttes pour survivre, de santé planétaire, mais aussi celle des pouvoirs humains (vertigineux) qu’offrent les manipulations génétiques. Allons-nous devenir des apprentis sorciers ?
Toutefois, ne nous y trompons pas, c’est d’abord l’histoire d’un couple à trois : le moustique, le parasite et sa proie (nous, les vertébrés).
Après le coton, l’eau et le papier, je vous emmène faire un nouveau voyage pour tenter de mieux comprendre notre terre. Guyane, Cambodge, Pékin, Sénégal, Brésil, sans oublier la mythique forêt Zika (Ouganda) : Je vous promets des surprises et des fièvres !
Pour un tel périple dans le savoir, il me fallait une alliée. Personne ne pouvait mieux jouer ce rôle que le docteur Isabelle de Saint Aubin, élevée sur la rive du fleuve Ogooué, au cœur d’un des plus piquants royaumes du moustique. » Erik Orsenna

Ce que j’en pense
Erik Orsenna est un vulgarisateur hors-pair. J’imagine qu’il pourrait même rendre l’analyse d’un bottin téléphonique passionnante. Fidèle au modèle qu’il a conçu pour nous expliquer la mondialisation et avec lequel il nous a successivement raconté le parcours d’une balle de coton, suivi le trajet de l’eau ou encore la fabrication du papier, il a cette fois choisi un animal comme figure de proue de la mondialisation: le moustique. À suivre notre académicien avide de savoir, on comprend très vite le potentiel formidable de cet insecte aussi minuscule que terrifiant.
Quelques chiffres suffisent du reste à illustrer la dimension du problème. En 2015, les moustiques ont causé la mort de plus de 800000 personnes, alors que la même année les conflits humains ont tué 580000 personnes. Même un bestiaire à la Prévert qui rassemblerait requins, lions, crocodiles, serpents, chiens, ours ou autres prédateurs n’arriverait pas à la cheville de ces insectes. Au tableau de chasse du moustique on répertorie les victimes du paludisme, de la dengue, du Zika, de la fièvre jaune, du chikungunya pour ne prendre que les parasites et virus les plus connus que transmettent ces espèces qui n’ont sans doute pas encore été toutes découvertes.
C’est dire le potentiel de nuisance de ces minuscules bestioles. C’est dire aussi combien le combat mené sur tous les continents est vital. Avec l’aide et la caution d’Isabelle de Saint-Aubin, Erik Orsenna peut se lâcher et entraîner le lecteur dans cette guerre à l’issue très incertaine, dans un combat où les plus malins ne sont pas forcément ceux qu’on croit (l’adaptabilité des moustiques aux pièges qu’on leur tend est phénoménale), dans une stratégie battue en brèche par le tourisme et les voyages qui rendent possible – voire inéluctable – l’invasion de nouvelles espèces dans des régions jusque-là préservées. Le cas du moustique-tigre en est un exemple révélateur.
Très didactique, l’ouvrage est construit sur une série de voyages et d’entretiens qui en le rendent aussi passionnant à lire qu’un roman. Découpé en trois grandes parties, il commence par dresser le portrait des moustiques (Qui sont-ils ?) avant de partir sur leurs traces (Où sont-ils ?) puis de détailler les recherches en cours (Comment s’en débarrasser?). Si le but du livre n’est pas de gâcher les vacances du lecteur, il faut bien reconnaître que les différentes techniques d’éradication, des recettes de grand-mère aux techniques utilisant la génétique, montrent toutes leurs limites.
Puis-je me permettre de vous suggérer l’achat d’un moustiquaire avant d’attaquer cet essai passionnant ? Car si vous avez besoin d’être rassurés, je ne vois guère que cette solution. Le très intéressant dossier complémentaire mis en ligne par l’Institut Pasteur n’étant pas vraiment susceptible de vous rassurer, au moins à court terme. Bzzzz, bzzzz !

Autres critiques
Babelio 
Paris-Match (Catherine Schwaab)
L’Express (Marianne Payot)
Le JDD (Bernard Pivot)
La Croix (Denis Sergent)
Le Point (Violaine de Montclos)
Blog Errances immobiles 


Erik Orsenna présente son livre « Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV » (Fayard)

Les premières pages du livre 

Extrait
« Si certains parviennent tant bien que mal à la cinquantaine, la plupart d’entre eux, à commencer par les moustiques, ne vivent pas longtemps. En d’autres termes, ils ne sont pas embarrassés par leurs vieux. À peine ont-ils at teint la pleine force qu’ils ont la décence de mourir pour laisser la place aux jeunes. On pourrait objecter qu’ils perdent ainsi en expérience. Ce manque est pallié par leur très longue présence sur la Terre : en quatre cents millions d’années, certes on prend son temps, mais on s’adapte à tout !
Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne. »

À propos de l’auteur
Erik Orsenna est l’auteur de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), de Longtemps, de Madame Bâ et de Mali, ô Mali. Il a écrit aussi des petits précis de mondialisation, dont Voyage aux pays du coton (2006), et deux biographies, l’une consacrée au jardinier de Louis XIV, André Le Nôtre, Portrait d’un homme heureux (2000), et l’autre à Louis Pasteur, La Vie, la Mort, la Vie (2015). On lui doit également cinq contes célébrant la langue française dont La grammaire est une chanson douce (2001). Entré à l’Académie française en 1998, il occupe, sans légitimité aucune, le siège de Louis Pasteur et d’Émile Littré. (Source : Editions Stock)

Site internet de l’auteur 
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Sorbonne Plage

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Sorbonne Plage
Édouard Launet
Éditions Stock
Roman
216 p., 18 €
EAN : 9782234079250
Paru en mai 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Bretagne, sur la presqu’île de l’Arcouest, en par Paimpol, l’île d’Ouessant, Pors-Even, l’île de Saint-Riom. Bien entendu, Paris et ses instituts et universités ainsi que les tristement célèbres villes d’Hiroshima et de Nagasaki sont également évoquées, de même que les centres de recherche et lieux d’expérimentation américains comme Alamogordo.

Quand?
L’action se situe au début du XXe siècle, principalement durant les années qui précèdent la seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début du siècle dernier, des universitaires parisiens prennent leurs quartiers d’été sur la presqu’île de l’Arcouest, un joli coin de Bretagne. Ils y pêchent, se baignent, naviguent en famille. Le reste de l’année, ils mènent des combats politiques et scientifiques : dreyfusisme, pacifisme, rationalisme, antifascisme…et recherche atomique. Dans le groupe de l’Arcouest, aussi surnommé « Sorbonne Plage », quatre prix Nobel – Marie Curie, Jean Perrin, Frédéric et Irène Joliot-Curie – seront à deux doigts de prouver qu’une énergie formidable peut être extraite de l’infiniment petit pour être mise au service de l’humanité. Les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki feront s’effondrer le rêve de ces idéalistes ainsi que notre foi sans bornes en la science. Tout en nous faisant découvrir cette histoire humaine et scientifique hors norme, Édouard Launet nous raconte aussi celle, plus dramatique, de la bombe atomique, aventure intellectuelle autant que politique.

Ce que j’en pense
***
Qu’advient-il des romans qui paraissent en mai et juin au moment du déferlement de la rentrée littéraire de septembre? Sont-ils condamnés à disparaître sous les piles des livres qui envahissent les librairies à la fin août? Il faut malheureusement répondre par l’affirmative dans la plupart des cas et, par conséquent, condamner ce roman. Pourtant, il ne mérite vraiment pas ce traitement tant il est original.
Car il y a au moins cinq niveaux de lecture possible pour ce roman, un niveau géographique, un niveau «people», un niveau historique, un niveau scientifique et un niveau sociologique.
Le niveau géographique, c’est celui qui nous fait découvrir la presqu’île de l’Arcouest, d’abord depuis la mer. Le narrateur, parti de Paimpol pour rejoindre la Bretagne sud et faire escale à l’île d’Ouessant, doit diriger son voilier entre les rochers, raser le bourg de Pors-Even avant de découvrir ce coin de Bretagne qui va tant plaire aux intellectuels parisiens. À l’occasion de sorties en mer, de baignades ou de promenades, le lecteur est invité à en découvrir les recoins, mais aussi de suivre le développement économique avec la construction des maisons de villégiature et le Développement du tourisme.
On peut considérer l’historien Charles Seignobos comme l’initiateur de ce mouvement. Avec le physiologiste Louis Lapicque, il est en effet à l’origine de ce qui deviendra au fil des ans la communauté scientifique qui donne son titre à l’ouvrage. On y croisera pas moins de quatre Prix Nobel : Pierre et Marie Curie, Frédéric et Irène Joliot-Curie et Jean Perrin. Au fil des ans, il seront rejoint par Emile Borel, Pierre Auger ainsi que par quelques industriels tels que Eugène Schueller, le fondateur de l’Oréal. Quand sa fille Liliane prend des bains de mer, elle peut tester l’ambre solaire et observer ces vacanciers humanistes que la presse va finir par rassembler sous le nom générique de «Fort la science». Car s’il est bien question de vacances, notamment pour les enfants de ces scientifiques, l’endroit se prête aussi aux échanges et à l’élaboration de quelques projets communs comme, par exemple, la création d’outils de formation. Ainsi le CNRS ou du CEA doivent sans doute beaucoup à l’Arcouest.
L’engagement social, l’idée que la science doit être au services des hommes donnera lieu à des débats enflammés – notamment quand il sera question des recherches dans le domaine nucléaire – tout comme l’affaire Dreyfus en faveur duquel une majorité, sinon une unanimité, se dégage très vite.
« Il y avait là l’image la plus achevée de ce que fut le XXe siècle : idéalisme, puis violence, puis désillusion.» Quand des milliers de Japonais meurent des radiations émises par la première bombe atomique, par exemple.
La cohabitation des Bretons avec cette communauté donne aussi quelques pages savoureuses, même s’il faut bien avouer une petite déception avant de refermer ce livre: le souffle romanesque qui aurait pu accompagner cette épopée n’est qu’une petite brise qui ne parvient pas à faire gonfler les voiles d’un récit qui reste un peu encalminé dans sa très solide documentation.

Autres critiques
Babelio
Toute la culture (Marine Stisi)
Libération (Claire Devarrieux)
BibliObs (Grégoire Leménager)
RFI (Sophie Joubert)
La Vie (Pascale Tournier)
Sciences & Avenir (Joël Ignasse)
Blog Que lire?
Blog Clara et les mots
Blog Les livres de Joëlle

Extrait 1
« Donc voilà : quel genre de vacanciers étaient ces universitaires et chercheurs qui entendaient associer progrès scientifique et social ? Le granit de la presqu’île garde-t-il les traces poudreuses de leurs ambitions à la manière d’une surface sensible, comme les plaques photographiques laissées par Henri Becquerel dans un tiroir lui révélèrent l’activité des sels d’uranium ? Comment fut accueillie en ces lieux la nouvelle du bombardement atomique du Japon ? Qu’est-ce que, dans le fond, cette matrice bretonne d’un des idéalismes les plus construits a à raconter sur cette issue paradoxale ? Autant que l’histoire des idées, c’est donc l’histoire intime du lieu qu’il fallait fouiller. Pas avec une rigueur d’universitaire mais en flânant car, avant tout, ces grèves et chemins forment un cocon où il fait bon nicher en écoutant le vent. Et puis nous sommes ici au bord de La Manche, chose qui, pour moi, est loin d’être mineure : comme Paul Warfield Tibbets, mais pour des raisons fort différentes, j’ai une passion pour cette mer vive et nerveuse au bord de laquelle la pensée (rare) se dissout dans l’iode et le temps dans la brume (fréquente), ou peut-être l’inverse.
J’ai, depuis, souvent navigué au large de la presqu’île atomique et je sais maintenant que la maison de Liliane Bettencourt n’en est pas la proue mais la poupe – même si, on le verra, sa famille s’est trouvée liée à ce groupe d’humanistes. Les maisons cachées dans les bois, j’en ai visité plusieurs, j’ai rencontré quelques-uns des descendants des familles pionnières, lesquelles en sont aujourd’hui à leur cinquième génération. J’ai pu constater que les rites d’hier se sont perpétués, certaines convictions aussi, en particulier le rationalisme et l’athéisme.
Mais la foi en une science émancipatrice a, elle, franchement vacillé. »

Extrait 2
« La maison Bettencourt est assez laide, massive et défigurée en façade par un pompeux péristyle plus grec que breton. Toutefois, il ne doit pas être désagréable d’y séjourner, puisque ses occupants jouissent d’une vue panoramique sur la baie de Paimpol et l’île de Bréhat, ainsi que d’un jardin s’inclinant en pente douce vers une cale où l’on amarrerait volontiers un petit bateau aux beaux jours. Ce coup d’œil sur la résidence de vacances de Liliane, évidente figure de proue de l’Arcouest, forgea ma première impression de la presqu’île : un coin fortuné mais d’un goût contestable, un pendant breton du lotissement du cap Nègre près du Lavandou, une oasis de privilégiés qui auraient eu la singulière idée de n’aller s’abreuver ni sur la Côte d’Azur ni à Deauville. Trois semaines plus tard, au retour de notre croisière circumbretonne, nous empruntâmes le même chenal, dans l’autre sens bien sûr, et cette fois quelqu’un à bord signala sur la côte la présence d’une « maison de Marie Curie » sans toutefois pouvoir précisément la situer. La physicienne aurait passé des vacances ici. Il paraît même qu’elle y aurait croisé une toute jeune Liliane. Voyez la scène : la découvreuse du radium et la future héritière de l’Ambre solaire en culotte courte (ou ce qui en tenait lieu à l’époque
pour les filles) se saluant au détour d’un sentier, se faisant la bise peut-être. Cette langue de granit était décidément fréquentée par des gens illustres. Au fil du temps, j’ai appris ce que savent beaucoup de gens de la région, et un peu au-delà, à savoir que pendant des dizaines d’années l’Arcouest fut le repaire estival des grands noms français de la physique atomique. Marie Curie donc, mais aussi sa fille Irène et son gendre Frédéric Joliot, nobélisés eux pour la radioactivité artificielle. Mais encore Jean Perrin, « inventeur » de l’atome, et son fils Francis, un des artisans de la bombe atomique française. Et aussi Pierre Auger, autre figure importante de la physique nucléaire, et enfin des chimistes de renom comme Victor Auger, père du précédent, André Debierne, ami et collaborateur de Marie Curie ou encore Georges Urbain. Aussi le lieu mérite-t-il bien le surnom de « presqu’île atomique » que certains lui ont donné. Deux ou trois personnes sont allées jusqu’à m’assurer qu’Albert Einstein lui-même était venu un jour à l’Arcouest saluer son amie Marie Curie, mais il s’agit là d’une pure affabulation. »

A propos de l’auteur
Journaliste, auteur d’essais sur la littérature et sur les sciences, Édouard Launet a publié chez Stock Le Seigneur des îles (2014). (Source : Éditions Stock)

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Voici la belle carte postale de vacances adressée par Edouard Launet et les Editions Stock où l’on reconnaît nombre de ses personnages en sa compagnie. (Editions Stock)

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