Fenua

DEVILLE_fenua

  RL-automne-2021

En deux mots
Patrick Deville poursuit sa route autour du monde en s’installant cette fois en Polynésie et nous raconte ce «bout du monde» à travers ses explorations, mais surtout à travers les traces laissées par les explorateurs, les peintres, les écrivains et cinéastes, sans oublier l’évolution économique et politique. Comme à chaque fois, c’est un festival d’érudition et de sensualité.

Grand prix de littérature de l’Académie Française 2021 pour l’ensemble de son œuvre

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Kaléidoscope polynésien

Patrick Deville poursuit son tour du monde en nous livrant avec Fenua un portrait kaléidoscopique de la Polynésie. Comme toujours le panorama est riche, l’érudition époustouflante. Larguez les amarres !

Nous avions quitté Patrick Deville en 2019 avec Amazonia qui retraçait son voyage sur le grand fleuve latino-américain en compagnie de son fils et qui formait le septième volume de son grand projet littéraire baptisé «Abracadabra». Il nous revient aujourd’hui du côté de la Polynésie avec son huitième volume. Le romancier s’est cette fois installé dans une cabane non loin de Papeete, d’où il explore le Fenua (le terme qui désigne «le pays» pour les Polynésiens) et qui rassemble ce chapelet d’îles. Mais comme à son habitude, les choses vues viennent en complément des témoignages recueillis et de ses lectures – de celles de son enfance et son adolescence à celles d’aujourd’hui – et comme à chaque fois, on a l’impression que rien ne lui échappe.
Le chapitre d’ouverture nous décrit le premier cliché de Tahiti pris le 15 août 1860 par Gustave Viaud, médecin de marine, qui avait emprunté le même trajet que Bougainville et dont le journal livre de précieuses informations sur ce petit coin de terre au bout du monde.
Il raconte sa découverte de l’île et son voyage retour avec Ahutoru, un autochtone. Cook fera la même démarche avec un dénommé Omaï. «Ces deux-là furent aussi les hommes du premier contact, Ahutoru présenté au roi Louis XV et Omaï au roi George II. Ils surent se plier aux usages de cour, furent admirés l’un et l’autre pour leur parfaite maitrise des cérémonials, leur goût du protocole, devant ces nobles emperruqués et poudrés, accoutrés de fraises et jabots, retrouvant avec aisance l’habitude des rituels et la hiérarchie complexe de leur propre société, la révérence aux grands prêtres, leurs cérémonies sur le marae de remise des plumes rouges aux chefs, les ari’i, la confection des parures et de la ceinture royale du maro’ura symbole du pouvoir.»
Deux hommes qui symbolisent aussi la rivalité entre la France et l’Angleterre dans la course aux découvertes et à l’agrandissement de leurs empires respectifs. Ainsi Bougainville n’arrivera-t-il à Tahiti qu’en second, mais finira par emporter le morceau avec l’ambition de faire de Tahiti «un laboratoire philosophique». Car ce petit monde qui vit en autarcie intéresse botanistes, astronomes, dessinateurs, peintres, cartographes et géologues.
Patrick Deville ne va oublier aucune de ces disciplines, nous offrant le bel herbier des plantes du Pacifique sud, les observations des scientifiques avant de se concentrer sur les arts. La littérature, depuis le journal de bord du capitaine «qu’il peaufine ensuite pour faire œuvre littéraire. Ces récits seront lus par les penseurs de l’état de nature.» en passant par Jack London, Hermann Melville, Somerset Maugham et Robert Louis Stevenson jusqu’aux Français Pierre Loti, Victor Segalen ou encore Alain Gerbault. Mais c’est bien davantage autour des beaux-arts et plus particulièrement de Gauguin que le romancier a choisi de consacrer une grande partie de son livre. On le suit jour par jour et on partage avec lui ses tourments, mais aussi ses moments de bonheur avec sa nouvelle compagne: «Chaque jour au petit lever du soleil la lumière était radieuse dans mon logis. L’or du visage de Tehamana inondait tout l’alentour et tous deux dans un ruisseau voisin nous allions naturellement, simplement, comme au Paradis, nous rafraîchir.» L’artiste est inspiré et peint ses magnifiques toiles. «Il cherche à coups de brosse les grands aplats et l’affrontement des couleurs, un paréo bleu et un drap jaune de chrome devant un fond violet pourpre semé de fleurs étincelantes. Et lorsqu’il pose les pinceaux, il écrit Cahier pour Aline, sa fille». En fait, il fait sienne la phrase de Segalen: «Je puis dire n’avoir rien vu du pays et de ses Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin.»
Après nous avoir régalé avec les écrivains et les peintres, voici les cinéastes qui débarquent. Du rêve un peu fou et sacrilège de Murnau qui réalise là son dernier film, Tabou, au mégalomane Marlon Brando qui emploie deux mille Polynésiens et va jusqu’à acheter l’atoll de Tetiaroa.
Une exploration qui va se terminer par un panorama économico-politique. Car Patrick Deville ne peut oublier les manœuvres des colons et des néo-colons qui en 1963 créent le CEP, le Centre d’Expérimentation du Pacifique, et vont polluer durablement le site avec les essais nucléaires. L’occasion de replacer, quelques semaines après la visite d’Emmanuel Macron, cette poussière d’étoiles au cœur de l’actualité.

Petite galerie polynésienne

Voici quelques œuvres de Gauguin dont la genèse nous est contée dans le livre.

Imacon Color Scanner

Manao Tupapau

GAUGUIN_Te_bourao_IITe Bourao II

GAUGUIN_te-arii_vahineTe Arii Vahine (La Femme du Roi)

Fenua
Patrick Deville
Éditions du Seuil
Roman
368 p., 20 €
EAN 9782021434026
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement en Polynésie.

DEVILLE_Fenua_Tahiti_carte

Quand?
L’action se déroule du XIXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Polynésie se décline en un poudroiement d’îles, atolls et archipels, sur des milliers de kilomètres, mais en fin de compte un ensemble de terres émergées assez réduit : toutes réunies, elles ne feraient pas même la surface de la Corse. Et ce territoire, c’est le Fenua.
Comme toujours chez Deville, le roman foisonne d’histoires, de rencontres et de voyages. On déambule, on rêve. On découvre les conflits impérialistes et coloniaux qui opposèrent la France et l’Angleterre, on croise Bougainville, Stevenson, Melville, puis Pierre Loti sur les traces de son frère Gustave, ou Victor Segalen. Mais la figure centrale c’est Gauguin, le peintre qui a fixé notre imaginaire de cette partie du monde, entre douceur lascive et sauvagerie. Des îles merveilleuses qui deviendront, vers le milieu du XXe siècle, le terrain privilégié d’essais nucléaires dont le plus sûr effet aura peut-être été de susciter un désir d’indépendance…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Ouest-France


Bande-annonce de Fenua de Patrick Deville © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« première image
C’est une photographie du 15 août 1860. Il note ça dans un carnet, Gustave. Le procédé est nouveau, qui permet plusieurs tirages d’une même prise, sur « papier ciré sec ».
Cette image est la première de Tahiti à n’être ni du dessin ni de l’aquarelle ni de la peinture de chevalet. Sa composition cependant est celle d’un tableau. Le cadre est borné à gauche par le fût rectiligne et fin d’un cocotier dont les palmes noires obscurcissent le coin supérieur, à droite et en bas par l’extrémité du toit en tôle de sa case. Dans un jeu de bruns et de gris, c’est une maisonnette que prolonge une terrasse. La couverture est à double pente, au-dessus de quoi jaillissent, par-derrière, les feuilles d’un bananier ainsi que le fouillis d’un arbre considérable qui semble être un bourao. L’habitation de Gustave est une « petite case en bon état avec varangue devant et petit jardin derrière, à cent pas de l’hôpital, à toucher le restaurant », sans doute l’hôtel Georges, où il prend ses repas.
Gustave Viaud est médecin, on disait alors chirurgien de marine, tout juste diplômé de l’École de Santé navale. Tahiti est sa première affectation. L’île est sous l’autorité d’un commissaire impérial français. La reine Pomaré IV occupe des fonctions honorifiques et appointées. Lorsqu’il n’est pas en tournée sanitaire dans les archipels, on confie au jeune médecin des consultations à l’hôpital de Papeete.

Pendant les quatre années de son séjour polynésien, le premier photographe de Tahiti avait réalisé vingt-quatre calotypes, qui furent exposés un siècle après au musée de l’Homme à Paris : des paysages côtiers, le palais de la reine, l’arsenal, un seul portrait, celui de Teriimaevarua, fille de la reine Pomaré et princesse de Bora Bora. Embarqué à vingt-deux ans sur la Victorine pour un voyage de plus de sept mois aux multiples escales, il avait à bord suivi dans les livres les traces de ses devanciers, celles de Louis-Antoine de Bougainville le premier d’entre eux, dont il empruntait le même parcours quatre-vingt-dix ans après lui. Dans son Voyage autour du monde, Gustave avait vu la Boudeuse descendre depuis Nantes l’estuaire de la Loire, faire escale à Mindin, puis se lancer à l’océan après un détour par Brest.
premiers voyages

Tournant à mon tour ces pages que Gustave devait lire à la lampe dans sa case ou pendant ses gardes à l’hôpital, j’imaginais la vie du premier photographe de Tahiti, ce qu’il avait appris ici, et surtout, à la lecture de Bougainville, que dès cette époque lointaine des premiers navigateurs le voyage entre les deux mondes avait été réciproque : « Ereti fut le prendre par la main, et il me le présenta en me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait nous suivre, et me priant d’y consentir. » Il semblait avoir environ trente ans et imaginait peut-être un petit tour en mer. « Le plus grand éloignement dont Aotourou m’ait parlé est à quinze jours de marche. C’est sans doute à peu près à cette distance qu’il supposait être notre patrie, lorsqu’il s’est déterminé à nous suivre. » Il était parti pour des années. Et je voyais cet homme errer sur le pont, ou se lover sur sa couche, à mesure du froid se vêtir de la vareuse du matelot.
Emmené à Paris en 1768, présenté au roi à Versailles, Ahutoru avait rencontré les savants La Condamine, Buffon, les philosophes d’Alembert et Diderot, habitait chez Bougainville près de l’église Saint-Eustache, était devenu la vedette des salons où l’on rêvait d’amours libres, d’un âge d’or d’avant l’Église et le mariage, de l’origine de l’humanité. Il avait appris un peu le français, et « tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, jamais il ne s’est égaré. Souvent il faisait des emplettes, et presque jamais il n’a payé les choses au-delà de leur valeur », il se rendait seul à l’Opéra où il fut assidu, fréquenta chez la duchesse de Choiseul. « Il aime beaucoup notre cuisine, boit et mange avec une grande présence d’esprit. Il se grise volontiers, mais sa grande passion est celle des femmes, auxquelles il se livre indistinctement. » Ce fut sa perte. Embarqué pour le retour par l’océan Indien, il séjourna sur l’île de France où il rencontra Bernardin de Saint-Pierre, puis à La Réunion alors Bourbon, mourut en mer de la petite vérole, fut immergé au large de Madagascar.

Si les Français avaient fait d’Ahutoru un libertin, il en fut autrement de celui que les Anglais appelèrent Omaï, et dont le nom fut peut-être Ma’i. Contre l’avis du capitaine Cook, lequel ne voyait pas l’intérêt de « s’encombrer de cet homme, qui n’était pas à mon avis un échantillon bien choisi des habitants de ces îles heureuses, n’ayant ni les avantages de la naissance ni ceux d’un rang acquis ». La vie d’Omaï avait été bouleversée par les combats, il avait perdu son père sur l’île de Raiatea, les biens de sa famille avaient été confisqués, il s’était enfui enfant de Bora Bora avant d’y être sacrifié. Après quelques années à Tahiti, Omaï avait mené une expédition sur son île natale pour la libérer des envahisseurs, avait échoué, vivait depuis sur l’île de Huahine en étranger à peine toléré. Contrairement à Ahutoru, issu d’une famille de chefs, Omaï est un déclassé et un rebelle. Emmené en août 1773, il avait passé quatre ans avec l’équipage, avait appris l’anglais, fut l’interprète du capitaine, et vécut deux ans en Angleterre. Au fil du temps, Cook avait reconnu l’erreur de son impression première. « Je doute fort qu’aucun autre naturel eût donné par sa conduite autant de satisfaction qu’Omaï. Il a très certainement beaucoup de facilité pour tout comprendre, de la vivacité d’esprit et des intentions honnêtes. »
Mais pendant toutes ces années, Omaï ne perdait pas de vue son projet qui était la vengeance, préparait son retour, menait une vie ascétique. « Je n’ai jamais entendu dire que pendant la durée de son séjour en Angleterre, qui fut de deux ans, il eût été une seule fois pris de vin ou se fût montré disposé à outrepasser les bornes de la plus rigoureuse modération. » Revenu à Huahine lors du dernier voyage de Cook, muni des objets inconnus et des armes à feu des Anglais, il entendait enfin asseoir le prestige qu’il estimait mériter. « En vue de la construction d’une petite maison pour Omaï, où il pût mettre en lieu sûr pour son usage personnel ce qu’il avait rapporté d’Europe, on mit au travail les charpentiers des deux bâtiments. » En 1790, paraîtrait un livre de l’abbé Baston, Narrations d’Omaï, insulaire de la mer du Sud, ami et compagnon de voyage du capitaine Cook. Loin de l’imagerie attendue du bon sauvage, on découvrirait un homme cruel et violent à son retour dans les îles.

Comme les trois Indiens tupi amenés du Brésil au seizième siècle et présentés au roi et à Montaigne, ces deux-là furent aussi les hommes du premier contact, Ahutoru présenté au roi Louis XV et Omaï au roi George III. Ils surent se plier aux usages de cour, furent admirés l’un et l’autre pour leur parfaite maîtrise des cérémonials, leur goût du protocole, devant ces nobles emperruqués et poudrés, accoutrés de fraises et jabots, retrouvant avec aisance l’habitude des rituels et de la hiérarchie complexe de leur propre société, la révérence aux grands prêtres, leurs cérémonies sur le marae de remise des plumes rouges aux chefs, les ari’i, la confection des parures et de la ceinture royale du maro’ura symbole du pouvoir.
mauvais mouillage

De hauts vaisseaux bariolés couraient sur la mer. Ces navigations et compétitions entre les marines anglaise et française sont la suite de la guerre de Sept Ans entre toutes les nations européennes, premier conflit dont l’extension fut mondiale, et qui avait entraîné un bouleversement des empires au détriment de la France et à l’avantage de l’Angleterre. La supposition de terres vierges et inconnues, offertes au premier qui allait s’en emparer, enflammait l’esprit des capitaines. Aux commandes du Dolphin, l’un des premiers navires à doublage de cuivre, John Byron, le grand-père du poète, avait en 1765 signalé des atolls dans le nord des Tuamotu innomés. L’absence de mouillage et une forte houle, ainsi que de nombreux insulaires armés de lances et de frondes, l’avaient amené à s’en écarter.
Le Dolphin embarquait cent cinquante matelots, quarante officiers, des bœufs, moutons, chèvres et volailles. Par ses dimensions, ses quarante mètres et ses trois mâts, ses canons astiqués scintillant au soleil, le monstre multicolore répandait la terreur et la fascination : la coque est jaune au-dessus de la ligne de flottaison noire, les œuvres vives sont bleues, les gaillards et tout l’intérieur peints en rouge vif. La Boudeuse serait de même taille et tout aussi peinturlurée, une figure de proue féminine et des dorures à la poupe. Un espion en Angleterre annonce les préparatifs d’un départ du Dolphin aux ordres d’un nouveau capitaine. Bougainville est à Nantes où s’achève la construction. Le navire accompagnateur de la Boudeuse, sa flûte, serait l’Étoile.
L’expédition traverse l’Atlantique vers le sud-ouest, perd du temps au Río de la Plata où sur ordre de Louis XV Bougainville doit céder les îles Malouines aux Espagnols qui en feront les Malvinas, avant que les Anglais ne les récupèrent et en fassent les Falkland. Enfin il s’engage dans le détroit de Magellan, le labyrinthe de ses eaux glacées où se mêlent les courants de l’Atlantique et de l’Antarctique et du Pacifique. Les hommes couverts d’épaisses pelisses voient les paysages qui mêlent des noirs et des bleus sombres. En ces confins patagons c’est l’été austral. Bougainville décrit en décembre 1767 « cette baie à laquelle le malheureux fort de la colonie de Philippeville, établie vers l’an 1581 par Sarmiento, a fait donner le nom de port Famine ».

Quelques décennies plus tard, ce serait à la pire saison, en août 1828, que le capitaine du Beagle, Pringle Stokes, au bout du rouleau, se suiciderait à l’escale de ce Puerto del Hambre. Son second, Robert FitzRoy, prendrait les commandes et six ans plus tard relâcherait à nouveau dans la baie. Cette fois le naturaliste Charles Darwin est à bord, qui consigne dans son journal de 1834 : « 1er juin – Nous jetons l’ancre dans la baie magnifique où se trouve Port-Famine. C’est le commencement de l’hiver et jamais je n’ai vu paysage plus triste et plus sombre. Les forêts, au feuillage si foncé qu’elles paraissent presque noires, à moitié blanchies par la neige qui les recouvre, n’apparaissent qu’indistinctes à travers une atmosphère brumeuse et froide. »
Et ce serait encore à la saison la plus dure, en août 1849, qu’un modeste brick de commerce à deux mâts en route pour Callao et le Pérou mouillerait dans la baie maudite. À bord Clovis Gauguin et sa famille fuient la révolution manquée à Paris. Le journaliste républicain part fonder un journal à Lima. Âgé de trente-cinq ans, fragile du cœur, il explose devant le capitaine qui fait du gringue à sa jeune épouse Aline, fille de Flora Tristan, et meurt d’une crise cardiaque ou d’une rupture d’anévrisme. Le lieu se prête peu à la pratique de l’autopsie. On l’enterre sur la côte de Port-Famine. La jeune veuve et les deux orphelins, Paul et Marie, reprennent leur voyage.

Passé l’épreuve initiatique de cette borne du bout du monde, de ces remous maléfiques où s’affrontent les océans, l’Étoile et la Boudeuse entrent de conserve dans le Pacifique Sud en janvier 1768, remontent un peu la côte chilienne, virent plein ouest vers les terres soupçonnées.
Trois ans après John Byron, les deux navires dépassent l’archipel des Tuamotu et comme lui négligent ces îlots au ras de l’eau. Le 21 mars, les marins pêchent un thon annonciateur d’une terre, son estomac est empli de petits poissons des lagons, puis voient peu à peu grandir devant la proue une montagne très verte et les fils blancs des cascades, les pics élevés, le mont Orohena point culminant de Tahiti à plus de deux mille mètres. Début avril, ils approchent de ce rivage qui ne figure sur aucune carte : « La journée du 5 se passa à louvoyer, afin de gagner au vent de l’île, et à faire sonder par les bateaux pour trouver un mouillage. L’aspect de cette côte élevée en amphithéâtre, nous offrait le plus riant spectacle. »
J’avais de mon côté emprunté le tapis magique de ma première lecture d’enfant, rejoint l’île en un clin d’œil, puis j’étais entré dans la machine à remonter le temps inventée par mon père pour son numéro de clown au théâtre du Lazaret de Mindin. J’avais réglé la molette sur l’année de l’arrivée de la Boudeuse de manière à les attendre sur place. Depuis Papeete, au volant d’une Dacia de location d’un blanc immaculé, j’avais suivi la route de l’ouest jusqu’à Taravao, puis remonté la côte jusqu’à Hitiaa par l’étroite voie en lacets devant les vagues furieuses qui grondaient sur les roches et le sable noirs, la tête emplie de la beauté du vocabulaire marin : « L’Étoile passa au vent à nous et mouilla dans le nord à une encablure. Dès que nous fûmes affourchés, nous amenâmes basses vergues et mâts de hune. »
Le mauvais mouillage de Bougainville, qui deviendrait « la passe de la Boudeuse », était cependant établi devant le plus beau paysage et le plus sauvage, la montagne couverte de végétation plongeait dans la mer, au plus loin de Papeete, toujours très peu loti deux siècles et demi plus tard, des bicoques colorées sous les palmes, pas d’hôtels, des gargotes avec le panneau « casse-croûte ». J’avais abandonné la Dacia sur une pente herbeuse, observais au loin la Boudeuse à la manœuvre, plus de cinquante marins unissant leurs forces pour virer les lourds câbles avec le grand cabestan et le tournevire. On mouille l’ancre principale et l’ancre de veille. Invisible et muet fantôme du futur, je voyais les marins entrer dans la verdure ombreuse, boire à grandes goulées l’eau fraîche de la rivière. Me gardant d’intervenir au risque de bouleverser l’histoire de l’île, je ne pouvais leur conseiller le mouillage plus sûr de Matavai, de l’autre côté de la pointe Vénus. Ils ignorent encore l’étendue de ce territoire inconnu des géographes.
Puis ce sont les offrandes de fleurs et de feuilles de bananier en signe de bienvenue. « Les pirogues étaient remplies de femmes qui ne le cèdent pas, pour l’agrément de la figure, au plus grand nombre des Européennes, et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avaient ôté la pagne. » Devant ces beautés à la peau dorée, Bougainville choisit de nommer « Nouvelle-Cythère » ce pays qu’il croit avoir découvert. Les hommes descendus à terre emplissent d’eau les tonneaux, font des provisions de bouche fraîches. Les charpentiers bâtissent un camp pour les scorbutiques et un hangar. Les officiers se promènent en compagnie du chef local Ereti. Sur la plage les Tahitiens entourent Jean Barret, le domestique du naturaliste Commerson, dont ils devinent qu’il est une femme déguisée, entreprennent de la déshabiller, on la fait remonter à bord sous escorte.
Mais l’inquiétude grandit pour la sûreté des deux navires qui tirent sur leurs ancres. Sous l’effet de la houle, les fonds cisaillent les torons de chanvre à chaque vague, sectionnent le câble de l’ancre de poste qui est perdue, la Boudeuse se dégage et n’échoue pas. On mouille deux ancres d’affourche et de touée avec des haussières mais on ne dispose pas de chaîne métallique. L’autre déconvenue est d’avoir été devancé, non pas dans cette baie, à Hitiaa, mais à Matavai plus au nord, et la nouvelle était parvenue jusqu’ici. Bougainville comprend dans les propos du chef Ereti « qu’environ huit mois avant notre arrivée dans son île, un vaisseau anglais y avait abordé. C’est celui que commandait M. Wallas ». Il s’agit de Samuel Wallis, le nouveau capitaine du Dolphin. Celui-ci laisserait son nom à l’archipel de Wallis et Futuna, qui rejoindrait plus tard la Polynésie française.
Cette déception, ajoutée au risque d’échouage, amène Bougainville à quitter l’île dans la précipitation, avant de recourir à l’ultime « ancre de miséricorde », celle du dernier secours, protégée au cœur du navire. Après tous ces mois de mer, l’escale tahitienne avait été de dix jours. « Nous travaillâmes tout le jour et une partie de la nuit à finir notre eau, à déblayer l’hôpital et le camp. J’enfouis près du hangar un acte de prise de possession inscrit sur une planche de chêne, avec une bouteille bien fermée et lutée contenant les noms des officiers des deux navires. » Comment pourrait-il imaginer, Louis-Antoine de Bougainville, que de sa petite bouteille enterrée jailliraient un jour comme d’une lampe d’Aladin un hypermarché Carrefour de l’autre côté de l’île et des explosions nucléaires à Mururoa ?

l’âge d’or
Gustave non plus, en 1860, ne peut imaginer un tel avenir. Il continue d’étudier le passé, et plus près de lui les textes davantage détaillés de la première moitié de son siècle, ceux de Jules Dumont d’Urville, de Jacques-Antoine Moerenhout, d’Abel Dupetit-Thouars qu’il trouve à la bibliothèque des officiers, dans le bâtiment neuf du Commandement de la Marine inauguré l’an passé, ou que lui prêtent des colons. Il y découvre le grand élan qui amenait tous ceux-là vers le pays des Maohi, vers l’altérité la plus radicale.
Pour les Européens, cette île de Tahiti serait la première saisie par la science, un laboratoire philosophique. C’est inattendu, inespéré, a fortiori une île, un petit monde en autarcie isolé de tous les continents, un peuple qu’on imagine vivre là depuis la nuit des temps. À bord de chaque navire s’affairent le botaniste, l’astronome, le dessinateur, le peintre, le cartographe, le géologue. On collecte des plantes, des coquillages et des coraux, relève les altitudes. Le capitaine tient le journal de bord qu’il peaufine ensuite pour faire œuvre littéraire. Ces récits seront lus par les penseurs de « l’état de nature ».
Devant les visions anacréontiques de Bougainville – « J’ai plusieurs fois été, moi second ou troisième, me promener dans l’intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d’Éden : nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse » –, Voltaire écrit dans une lettre : « Je suis encore dans l’île de Tahiti. J’y admire la diversité de la nature. »
Parmi les encyclopédistes, si l’on attribue à Rousseau le mythe du « bon sauvage », c’est Diderot qui compose un Supplément au « Voyage » de Bougainville après sa lecture enthousiaste : « Voici le seul voyage dont la lecture m’ait inspiré du goût pour une autre contrée que la mienne. » Il ne reproche au capitaine que l’abondance et la précision du vocabulaire marin mais fait son éloge. « Il est aimable et gai. C’est un véritable Français, lesté d’un bord d’un Traité de calcul différentiel et intégral, et de l’autre d’un Voyage autour du globe. » Cette légendaire gaîté des Français, je l’avais retrouvée dans les manuels scolaires conservés par mon aïeul directeur d’école de la Troisième République – « Le caractère des Français est aimable, accueillant ; on nous reconnaît de la gaîté, de l’esprit ; on vante notre politesse » –, et l’avais retrouvée encore, cette gaîté française, louée dans l’œuvre de Malcolm Lowry. Même si cela paraît difficile, il faut bien souscrire à ces témoignages multiples, et accepter l’idée que ce peuple morose et grincheux fut un jour gai.

Ce qu’on lit chez Diderot, c’est tout le paradoxe de l’universalisme des Lumières, qui veulent éclairer tous les hommes de tous les continents et pourtant s’élèvent contre toute intervention, essaient de concilier l’impossible harmonie des Droits de l’Homme, quelles que soient les mœurs et les croyances, et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’essai vif et sautillant est empli de dialogues, multiplie les narrateurs et les points de vue, parfois s’adresse au capitaine : « Ah ! Monsieur de Bougainville, éloignez votre vaisseau des rives de ces innocents et fortunés Tahitiens ; ils sont heureux et vous ne pouvez que nuire à leur bonheur. » Il lui reproche la cérémonie de la petite bouteille lutée et enterrée : « Si un Otaïtien débarquait un jour sur vos côtes et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays est aux habitants d’Otaïti, qu’en penserais-tu ? »
Il cède la parole à un vieillard tahitien : « Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières », puis invente le dialogue du sage tahitien Orou avec l’aumônier du bord, qui essaie de sauver son âme : « Crois-moi, vous avez rendu la condition de l’homme pire que celle de l’animal. Je ne sais ce que c’est que ton grand ouvrier, mais je me réjouis qu’il n’ait point parlé à nos pères, et je souhaite qu’il ne parle point à nos enfants, car il pourrait par hasard dire les mêmes sottises, et ils feraient peut-être celle de les croire. »
Enfin Diderot s’adresse aux Tahitiens eux-mêmes et les met en garde contre les Européens qu’ils ont chaleureusement accueillis : « Un jour vous les connaîtrez mieux ; un jour ils viendront, un crucifix dans une main et le poignard dans l’autre, vous égorger ou vous forcer à prendre leurs mœurs et leurs opinions ; un jour vous serez sous eux presque aussi malheureux qu’eux », dans cette contradiction des Lumières, leur optimisme supposé, mais tout empli de la crainte déjà du déclin : « L’Otaïtien touche à l’origine du monde et l’Européen touche à sa vieillesse. »

Mais tout cela est faux.
Pendant plusieurs dizaines de millions d’années après leur surgissement au milieu de l’océan par l’action sismique et volcanique, ces lieux furent libres de toute présence humaine. L’île haute, l’île escarpée, qu’entoure une étroite bande côtière bordée du récif corallien, hérissée de pics, de crêtes, d’arêtes et de cascades, est une formation récente à l’échelle de la géologie. Les vents et les oiseaux avaient apporté les graines et les insectes. L’ensemble des données linguistiques et botaniques, archéologiques et biologiques attestaient de la venue tardive de populations du Sud-Est asiatique, d’archipels en archipels, par bonds successifs, au long des générations, les premières sans doute après le début de l’ère chrétienne ou dans les premiers siècles de celle-ci.
Je voyais les longues pirogues à balancier naviguer toujours plus loin vers l’est, sur des milliers de kilomètres. Une vision satellitaire, avant de redescendre au ras du sol parmi les hommes et les plantes, offrait en accéléré une chronologie courte. Jusqu’au neuvième siècle, le niveau de la mer est supérieur de plus d’un mètre, la végétation endémique trop pauvre, la diversité de la faune et de la flore insuffisante pour y vivre de chasse et de cueillette. L’installation se fait par sauts de puce, des allers-retours, une série de bonds, les îles Sous-le-Vent puis les îles du Vent, les Tuamotu, les Marquises encore plus à l’est, enfin l’île de Pâques, la plus proche de la côte américaine.
La navigation hauturière des pirogues à double coque apporte le taro et l’igname, l’arbre à pain et le bananier, le mûrier et l’hibiscus, la canne à sucre et le cocotier, le pandanus pour couvrir les toits, le poulet et le chien et le cochon pour les manger. Une avant-garde surveille les plantations et les élevages avant l’arrivée d’une colonie plus nombreuse. Si, à l’époque des premiers contacts, les populations vivent en harmonie avec leur environnement et sans disette, c’est après des siècles de travail et d’habileté, l’invention des techniques de pêche dans les lagons et les récifs et d’irrigation des cultures.
Non seulement ces hommes ne vivent pas depuis des temps immémoriaux dans une nature édénique mais dans un paysage qu’ils ont façonné depuis peu, ils ne vivent pas non plus en paix. Dans la Nouvelle-Cythère comme ailleurs et partout dans le monde, la guerre fait rage entre les chefferies et les hommes n’y sont pas moins sanguinaires. Si leur ingéniosité taille et polit l’hameçon en nacre elle invente aussi le casse-tête et la lance à pointe de pierre. Sur chaque île des conflits meurtriers opposent les clans. Dès qu’un chef est parvenu à asservir l’ennemi, après qu’il a offert à ses guerriers le festin cannibale de quelques vaincus, il les envoie soumettre l’île voisine, arme les pirogues de combat pavoisées des fétiches.

Tupaia
Au début de mon séjour à Tahiti, je quittais peu la cabane, assemblais des bribes et les quelques traces que Gustave Viaud avait laissées de sa brève existence dans les îles. Je découvrais que, de ces premiers navigateurs, le plus lucide, celui qui ambitionnait « non seulement d’aller plus loin qu’aucun homme n’était encore allé, mais aussi loin qu’il était possible d’aller », celui qui avait bourlingué de la banquise antarctique à l’Alaska, James Cook, après avoir abordé l’île sur les traces de Wallis, avait effectué un deuxième voyage quatre ans plus tard depuis les icebergs tout au sud, était revenu encore en 1777. Son récit traduit en français était lu par Louis XVI, lequel ordonnait à la Royale de ne jamais inquiéter la flotte de Cook, tant les bénéfices de ses explorations apportaient au monde entier. Cette lecture fut cause encore du lancement par le roi de l’expédition géographique du capitaine La Pérouse.
Cook avait séjourné plus longtemps et plus fréquemment sur cette île où Samuel Wallis était resté un mois, et Louis-Antoine de Bougainville dix jours, il est aussi le plus judicieux, le moins aveuglé, comprend qu’il s’agit d’une rencontre entre deux civilisations dont les critères diffèrent en tout, et que les mœurs ne sont ni pires ni meilleures qu’ailleurs. Dès son premier voyage, Cook voit à Tahiti des ossements humains sur le marae de Mahaiatea, sur l’île de Raiatea des alignements de mâchoires après la conquête de l’île par les guerriers de Bora Bora. Sur cette île de Raiatea, il rencontre un homme qui se fait appeler Tupaia – « celui qui a été battu » –, il fut grand prêtre dans une chefferie de Tahiti, victime de la guerre et blessé, ostracisé, il demande à Cook de l’emmener : « Quelque temps avant notre départ de cette île, des naturels s’étaient offerts à partir avec nous, et comme ils pouvaient nous être utiles pour nos futures découvertes nous décidâmes d’en emmener un, nommé Tupaia, qui était chef et prêtre. »
Curieux de tout, il apprend à bord le dessin et l’aquarelle et le capitaine ne tarit pas d’éloges : « Nous l’avions trouvé très intelligent, et il en savait plus sur la géographie des îles situées dans ces mers, sur la religion, les lois et les coutumes de leurs habitants qu’aucun de ceux à qui nous avions eu affaire jusque-là. » Cook est subjugué par la carte que dessine son invité : depuis Raiatea soixante-quatorze îles placées sans l’aide des longitudes et des latitudes, son savoir astronomique et nautique établi sur la seule observation du ciel et des courants marins, sans instruments, ni compas ni sextant, jamais Tupaia n’avait perdu l’azimut depuis leur départ de Tahiti jusqu’à sa mort à l’escale d’Indonésie un an plus tard, du scorbut ou d’une autre maladie, sans avoir atteint le pays des marins blancs dont était impatient le grand Hérodote de l’Océanie, toujours vénéré chez les Maori de la Nouvelle-Zélande, à l’extrémité sud du Triangle polynésien.
Peut-être trop sûr de lui après ses multiples voyages, Cook serait assassiné plus tard par les guerriers des îles Hawaï, à l’extrémité nord du Triangle polynésien.

Parce que la cartographie des îliens était mentale plutôt qu’imprimée, que tous leurs outils étaient de composition minérale, qu’ils ignoraient la forge et la fonte des métaux, et aussi l’écriture pour conserver les traces de l’Histoire, selon les critères de la science occidentale ils étaient des hommes préhistoriques à l’âge de pierre.
Des herminettes trouvées à Raiatea avaient été polies dans des roches des Marquises à mille cinq cents kilomètres, les hameçons en nacre étaient fignolés pour chaque variété de poisson, des tresses végétales liaient les voiles et les balanciers des pirogues comme les charpentes des farés. Les artisans cependant sont fascinés par la découverte du fer, et tout particulièrement des clous si pratiques.
Très vite c’est la monnaie qu’exigent les vahinés en échange de leurs faveurs et les marins en sont assoiffés, de ces douces faveurs. Bougainville le comprend bien. « Je le demande : comment retenir au travail, au milieu d’un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes ? » Il reconnaît que cela le titille lui aussi : « Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés, le moins difficile n’avait pas été de parvenir à se contenir soi-même. »
Mais les hommes volent des clous dans la réserve, même en arrachent à la membrure et mettent en péril la sûreté des vaisseaux. Cook dans son journal de bord mentionne les punitions au fouet, comme celle « de deux douzaines de coups à Archibald Wolf pour vol : ayant pénétré dans la soute aux vivres, il a volé une forte quantité de clous, dont on trouva quelques-uns sur lui ». Contrairement à l’expression française « des clous » signifiant « que dalle », « zéro », « rien du tout », dont j’ignore l’origine, et qui ne figure pas dans le Bouquet des expressions imagées de Claude Duneton, les clous c’était alors beaucoup.

À Tahiti on ne semait pas, on plantait, le taro ou la patate douce, et certains, par analogie avec les surgeons poussant au pied des arbres à pain, plantèrent des clous et attendirent en vain. Les uns enterraient des clous et les autres des bouteilles. Chez les Européens chacun y allait de sa capsule, de sa cérémonie de « prise officielle de possession » comme une fable pour enfants, l’histoire des Trois brigands qui s’emparent d’une île et de ses habitants, avec discours et hymnes et salut au drapeau et prières au vrai dieu, Wallis en 1767 à Matavai pour le roi d’Angleterre sous le nom d’île du roi George, Bougainville en 1768 à Hitiaa sous celui de Nouvelle-Cythère pour le roi de France, Boenechea en 1772 à Tautira pour le vice-roi du Pérou sous celui d’île Amat. Les Tahitiens, habitués aux rites obscurs des arioï et à l’étiquette complexe des ari’i, peut-être plus tard déterraient les bouteilles, à moins qu’elles ne fussent « tapu », interdites et sacrées, frappées de sombre malédiction.

à Punaauia
Même si l’avifaune n’est pas d’ampleur amazonienne – les oiseaux endémiques ayant laissé des plumes dans l’histoire et pour nombre d’entre eux disparu, décimés par la confection des parures –, l’Océanie n’est pas vide de volatiles. Chaque matin, un couple de tourterelles bleu-gris se promenait devant moi sur l’herbe, je surprenais dans les arbres du jardin le bulbul à ventre rouge, le diamant à cinq couleurs, surtout des bandes d’oiseaux coureurs au bec jaune, assez hauts sur leurs pattes grêles, qui sont des « martins tristes », plutôt « martins gueulards », qu’on appelle souvent merles des Moluques, espèce invasive introduite pour chasser les guêpes dans les vergers.
À quelques kilomètres au sud de Papeete, j’avais établi dans cette cabane mon camp de base à partir duquel j’allais vadrouiller dans les archipels, y avais apporté une bibliothèque qui assemblait les ouvrages de beaucoup qui avaient écrit sur les îles, comme si depuis tous les horizons des fils invisibles les avaient attirés ici, ouvrages que j’avais classés de manière à les lire dans l’ordre chronologique de leur écriture, commençant par ceux que Gustave Viaud avait pu trouver en 1860, les premiers récits du dix-huitième siècle, celui du botaniste Philibert Commerson qui avait baptisé le bougainvillier en hommage à son capitaine, Post-scriptum sur l’isle de la Nouvelle Cythère ou Tayti, celui de Nicolas de La Dixmerie, Le Sauvage de Taïti aux Français, avec le projet de me promener dans cette bibliothèque comme au milieu des cent dix-huit îles de la Polynésie française, éparpillées sur un territoire maritime vaste comme l’Europe, et dont la superficie, si on les rassemblait toutes, ne couvrirait pas la Corse.
Après un premier séjour au Fenua des années plus tôt, je souhaitais essayer d’y comprendre un peu quelque chose. J’arrivais de l’île de Pâques. La cabane était libre pour les trois mois à venir et je l’avais louée, m’étais livré à l’inventaire de mon petit domaine, une pièce blanche munie d’un lit et d’un coin cuisine, une table sur laquelle j’avais déposé ma bibliothèque de campagne. Aux murs grimpaient des geckos et au sol filaient des blattes. Devant la porte un terrain herbeux en pente douce descendait jusqu’à l’estran boueux percé de trous de crabes. Des poules naines et deux coqs, des libellules. Tout autour des figuiers, tamaris, hibiscus, palmiers et cocotiers, un tiaré en fleurs, pompons rouges des puarata, un immense bourao aux troncs emmêlés, dont les crabes attrapaient les fleurs jaunes dès qu’elles tombaient à terre et les emportaient au fond de leurs trous.
En bas du jardin, une passerelle menait à un ponton sur pilotis au-dessus du lagon, vers un unique fauteuil en bois pour admirer au loin le trait blanc de la vague qui brisait sur la barrière du récif, à l’horizon l’écharpe blanche des nuages sur le profil noir de l’île sœur de Moorea. À la verticale poissons et coraux, oursins. Tous les matins, pendant des semaines, un jeune requin pointe noire d’une soixantaine de centimètres, peut-être atteint de sagesse précoce et du goût pour la solitude, reprenait sa promenade indolente dans un mètre d’eau autour des pieux de la passerelle. Le soir je fumais une dernière cigarette dans ce fauteuil devant l’or et l’orange et les mauves, remontais la pente dans le ciel assombri. Derrière la cabane s’élevait le centre montagneux de l’île, toujours inhabité, mais des routes en lacets grimpaient vers des villas de plus en plus haut perchées.

Dans les années soixante du vingtième siècle, cent ans après Gustave, j’avais appris l’existence de Tahiti enfant, au Lazaret de Mindin. Mon père qui n’avait jamais voyagé s’était pris de passion pour l’expédition du Kon-Tiki de l’explorateur norvégien Thor Heyerdahl, lequel, en reliant les îles depuis le port péruvien de Callao, au prix de cent jours de dérive à bord de son radeau en roseaux tortoras, entendait démontrer que le peuplement de la Polynésie avait été accompli de l’est vers l’ouest, par les Indiens d’Amérique du Sud. Je me souvenais que cette expédition était aussi l’un des souvenirs de Georges Perec dans Je me souviens.
Ces histoires de plumes rouges et de sauvages guerriers, de lagons et de pirogues à balancier, étaient de nature à enflammer l’imagination d’un enfant et je me demandais si Tahiti existait vraiment, dont l’image paradisiaque n’était pas encore perturbée par celles des champignons atomiques sur les atolls des Tuamotu. J’avais dessiné le Kon-Tiki dans l’encyclopédie que j’assemblais à l’époque, cahier dans lequel j’avais aussi consigné l’énigme de la « patate douce », dont la présence attestait, selon le Norvégien, de la véracité de son hypothèse, pourtant depuis réfutée, légume alors inconnu de la Bretagne en général et de la cuisine de notre Lazaret en particulier.

des échanges botaniques
Cette patate douce dont je n’avais jamais goûté la chair avait germé dans mes rêveries. S’en était épanouie une curiosité pour les aventures géographiques des fruits et des légumes. Je suivais sur l’atlas le voyage du caféier africain vers l’Amérique, celui du cacaoyer américain vers l’Afrique, plus tard j’avais cherché les traces de certains qui avaient œuvré à ces échanges planétaires, depuis Tokyo j’avais gagné l’île d’Hokkaido tout au nord sur celles de William Smith Clark, botaniste du Massachusetts auquel l’empereur du Japon avait demandé de créer, à Sapporo, une école d’agriculture et une ferme expérimentale pour acclimater de nouvelles variétés de plantes, et dans l’actuel Vietnam celles du bactériologiste Alexandre Yersin qui le premier avait planté l’hévéa brésilien, introduit autour de Dalat la culture de la rose, de la fraise et de l’artichaut.
Lors de son séjour pourtant si bref, et croyant bien faire en son paternalisme, Bougainville avait déjà perturbé l’écosystème tahitien : « Nous leur avons semé du blé, de l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs, des oignons et des graines potagères de toute espèce. Nous avons lieu de croire que ces plantations seront bien soignées : car ce peuple nous a paru aimer l’agriculture, et je crois qu’on l’accoutumerait facilement à tirer parti du sol le plus fertile de l’univers. » Mais les Polynésiens avaient introduit depuis des siècles leurs propres variétés comestibles, dont cet « arbre à pain » qui me semblait lui aussi énigmatique lorsque j’étais enfant, surpris qu’il existât en ces contrées fabuleuses un arbre boulanger et qu’on y cueillît du pain.

Et cet arbre lui aussi allait parcourir le monde. L’Angleterre, qui se voit pourvue, après la guerre de Sept Ans, de nouvelles colonies dans les Caraïbes, entend nourrir les esclaves de son fruit, et envoie le capitaine William Bligh en faire cargaison. C’est un briscard des mers du Sud qui avait navigué avec Cook. Aux commandes du Bounty, ou de la Bounty, puisque Kipling nous rappelle que « the Liner she’s a Lady », il gagne Tahiti par la route de l’océan Indien, mouille en baie de Matavai, retrouve de vieilles connaissances, leur cache la mort de Cook assassiné à Hawaï pour ne pas leur donner des idées.
Le capitaine est aussi dessinateur, étudie les poissons, consigne de judicieuses observations sur les mœurs. Le Bounty lève l’ancre six mois plus tard, le 4 avril 1789, chargé de plus de mille plants d’arbre à pain. Dès le 28 la mutinerie éclate à bord, au large des Tonga. En une demi-heure le lieutenant Fletcher Christian s’empare du navire. Bligh et dix-huit marins qui lui sont fidèles sont descendus dans une chaloupe sans carte ni provisions, condamnés à périr. Au terme d’une dérive de près de sept mille kilomètres, la chaloupe touche la côte au Timor dans les Indes hollandaises. »

Extraits
« La mère « sortit un quart d’heure et tandis qu’on apportait le repas des maiorés, des bananes sauvages et quelques crevettes, la vieille rentra suivie d’une grande jeune fille un petit paquet à la main. À travers la robe de mousseline rose excessivement transparente on voyait la peau dorée des épaules et des bras, deux boutons pointaient dru à la poitrine ». Sa nouvelle compagne est Teha’amana et c’est peut-être pour lui le seul moment de bonheur de toutes ces années tahitiennes. « Chaque jour au petit lever du soleil la lumière était radieuse dans mon logis. L’or du visage de Tehamana inondait tout l’alentour et tous deux dans un ruisseau voisin nous allions naturellement, simplement, comme au Paradis, nous rafraîchir. »
Elle partage sa vie et sa case et lui pêche dans le lagon, Il la peint magnifique allongée nue et les fesses offertes, étendue sur une couche pendant que l’observe le tupapa’u, assaillie ou surveillée par le fantôme que peut-être elle rêve, c’est la toile Manao Tupapau. Il cherche à coups de brosse les grands aplats et l’affrontement des couleurs, un paréo bleu et un drap jaune de chrome devant un fond violet pourpre semé de fleurs étincelantes. Et lorsqu’il pose les pinceaux, il écrit Cahier pour Aline, sa fille, à laquelle il a donné le prénom de sa mère Aline Chazal, fille de Flora Tristan, il l’engage à toujours vivre libre, aligne des considérations politiques que peut-être elle lirait plus tard, lui parle de l’égalitarisme et de l’élitisme. En France c’est la Troisième République. « Mon opinion politique? Je n’en ai pas, mais avec le vote universel je dois en avoir une. Je suis républicain parce que j’estime que la société doit vivre en paix. » » p. 148

« je récitais la phrase de Segalen: « Je puis dire n’avoir rien vu du pays et de ses Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin. » » p. 243

« Le tournage employait deux mille Polynésiens, davantage que les phosphates. Les salaires y étaient quatre fois supérieurs. Brando achetait pour son usage personnel l’atoll de Tetiaroa au nord de Tahiti et partait vivre sur son îlot avec sa compagne tahitienne. Mais c’est chaque année qu’il fallait créer deux mille emplois, Ce dont l’économie locale était incapable, c’est le CEP le Centre d’Expérimentation du Pacifique, qui allait le réaliser.
Début janvier 1963, une délégation d’élus du Fenua aux abois se rendait à Paris pour négocier une rallonge budgétaire. À leur étonnement ils étaient reçus par le chef de l’État en personne. Après les avoir écoutés, de Gaulle leur annonçait l’installation d’un centre d’essais nucléaires aux Tuamotu, leur assurait que la métropole se montrerait généreuse en matière financière, et leur souhaitait un bon voyage de retour. L’un de ces élus, Jacques-Denis Drollet, déclarait à la presse: «Nous avons purement et simplement été informés. Il ne nous a pas demandé notre avis. Il a décidé.»
Ce qu’on allait appeler à Tahiti les «années CEP» courrait de 1963 à 1996 mais l’histoire n’est pas finie. Elle commence aussi plus tôt. Le Commissariat à l’Énergie atomique avait été créé par de Gaulle dès la Libération mais en ce domaine, comme en beaucoup d’autres à son goût, la Quatrième République avait perdu du temps. De retour aux affaires, il était revenu sur le décret d’autonomie de Gaston Defferre. Après qu’il avait aussi décidé – ou s’était résolu — d’accorder l’indépendance à l’Algérie lors des accords d’Évian, il avait conçu le Centre d’ Expérimentation du Pacifique. »

À propos de l’auteur
DEVILLE_Patrick_©Astrid_di_CrollalanzaPatrick Deville © Photo Astrid di Crollalanza

Grand voyageur et esprit cosmopolite, Patrick Deville est né en 1957. Il a publié une douzaine de romans, traduits dans de nombreuses langues. En 2012, il est récompensé par le prix Femina pour sa formidable évocation de Yersin et Pasteur, Peste & Choléra. (Source: Éditions du Seuil)

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Amazonia

DEVILLE_amazonia

 RL_automne-2019

En deux mots:
Un écrivain-voyageur part en voyage le long de l’Amazone avec son fils. Au fil des étapes, il va nous raconter non seulement les méandres de ce fleuve de Belém à Santa Elena, mais aussi nous livrer le fruit de centaines de lectures, retracer l’histoire du continent et ne pas oublier l’actualité. Un roman aussi parcouru de rencontres et de personnages emblématiques.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Géographie et histoires de l’Amazonie

Dans un roman foisonnant et érudit, Patrick Deville raconte ses voyages en Amazonie. Le long des méandres du fleuve, il nous en détaille les histoires et les légendes, tout en se rapprochant de son fils. Embarquez !

«Mains derrière la nuque, on peut imaginer ces milliers de rivières qui, depuis les deux hémisphères, se rejoignent dans le lit du fleuve quelques degrés sous l’équateur comme des milliers d’histoires.» Patrick Deville, au moment d’entamer ce nouveau voyage le long de l’Amazone, nous en livre la clé. Bien davantage qu’un récit de voyage, bien mieux qu’un manuel d’Histoire, il va nous raconter les milliers d’histoires qui ont fait la légende de ce cours d’eau à nul autre pareil.
Se plaçant d’emblée sous l’égide de Blaise Cendrars, l’écrivain-voyageur nous offre sans doute le livre qui colle le mieux à la collection dans laquelle il publie : «Fiction & Cie».
Dans ses pas, nous allons croiser des paysages extraordinaires, une faune et une flore de plus en plus menacées par l’homme, mais surtout découvrir ou redécouvrir une histoire multiséculaire d’où vont émerger quelques figures de proue extravagantes. Commençons par les Conquistadors, qui ont tout de génocidaires, et rappelons que «toute l’histoire de la conquête est celle de traîtres trahis par de plus traîtres qu’eux». Poursuivons avec Brian Sweeney Fitzgerald, plus connu sous le nom de Fitzcarraldo, et dont Werner Herzog dépeindra l’épopée sous les traits de Klaus Kinski. L’auteur reviendra du reste aussi sur l’épopée de ce film ainsi que sur le tournage de Aguirre, la colère de Dieu avec le même réalisateur et le même interprète principal, habité par la folie de son personnage. Et puis il y a les aventuriers, les hommes politiques et les capitaines d’industrie moins connus, les barons du café tels que Paolo Prado, les exploitants du caoutchouc – et des populations locales – les révolutionnaires, les indépendantistes, les chercheurs d’or, les scientifiques. N’oublions pas non plus les pionniers qui se lancent dans la construction de lignes de chemins de fer à travers la jungle où qui envisagent de lancer des câbles téléphoniques sur des milliers de kilomètres et qui, comme l’écrira Claude Lévi-Strauss, seront «victimes des termites et des indiens».
On revivra les épisodes sanglants de la colonisation, la fièvre du caoutchouc avec la grandeur et la décadence de Manaus.
On y croisera aussi le bandit Lampião, devenu héros populaire et la superbe galerie des personnages nés des plumes fécondes des écrivains. Ce qui nous vaudra aussi quelques digressions… et une bibliographie en fin de volume qui est aussi une invitation à poursuivre le voyage. Avec Cendrars, Jules Verne, Montaigne, Melville, Faulkner et Thoreau, sans oublier les sud-américains comme Alvaro Mutis et Vargas Llosa. On pourrait aussi y ajouter Lévi-Strauss et garder une place pour Henri Michaux.
On l’aura compris, il est impossible de réserver ce roman, tant il est à l’image de cette Amazonie, riche, foisonnant, énigmatique. Mais il suffit de se laisser emporter par la plume enlevée de Patrick Deville, pour aller de surprise en découverte et en apprendre beaucoup. Il faudrait encore dire un mot de Pierre, ce fils qui accompagne son père durant ce voyage et qui est lui aussi objet d’étude pour son père qui doit bien constater qu’au fil du temps, il évolue et se modifie. Tout comme cette Amazonie sans doute plus menacée aujourd’hui qu’elle ne l’était hier.

DEVILLE_carte_amazoneAmazonia
Patrick Deville
Éditions du Seuil
Roman
300 p., 19 €
EAN 97820212475034
Paru le 21/08/2019

Où?
L’action se situe de tout au long du fleuve Amazone, de Belém à Santa Elena, en passant par Santarém, le rio Negro, Manaus, Iquitos, Guayaquil. On y passe aussi des Galápagos en Amérique centrale et latine, sans oublier tous les voyages précédents évoqués, à Saint-Malo, Jersey, la Normandie, l’Aubrac et le Quercy, la Belgique, Dunkerque, Bruges, la Hollande, Paimpol et Tréguier, Bréhat, Port-Navalo, Rochefort-sur-Mer, Saint-Palais, le Verdon, Biarritz puis Bilbao, les Asturies, la Cantabrie, la Galice, Chamonix et les Alpes, ou encore le Maroc, avant le retour à Paris.

Quand?
Le roman se déroule de nos jours, avec l’évocation des siècles passés depuis les XIIe et XIIIe siècles.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec Amazonia, Patrick Deville propose un somptueux carnaval littéraire dont le principe est une remontée de l’Amazone et la traversée du sous-continent latino-américain, partant de Belém sur l’Atlantique pour aboutir à Santa Elena sur le Pacifique, en ayant franchi la cordillère des Andes. On découvre Santarém, le río Negro, Manaus, Iquitos, Guayaquil, on finit même aux Galápagos, plausible havre de paix dans un monde devenu à nouveau fou, et qui pousse les feux de son extinction.
Le roman plonge jusqu’aux premières intrusions européennes, dans la quête d’or et de richesses, selon une géographie encore vierge, pleine de légendes et de surprises. Plus tard, les explorateurs établiront des cartes, mettront un peu d’ordre dans le labyrinthe de fleuves et affluents. Des industriels viendront exploiter le caoutchouc, faisant fortune et faillite, le monde va vite. Dans ce paysage luxuriant qui porte à la démesure, certains se forgent un destin : Aguirre, Fitzgerald devenu Fitzcarraldo, Darwin, Humboldt, Bolívar.
Ce voyage entrepris par un père avec son fils de vingt-neuf ans dans l’histoire et le territoire de l’Amazonie est aussi l’occasion d’éprouver le dérèglement du climat et ses conséquences catastrophiques.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Laure Emblesec)
Page des libraires (Joachim Floren, librairie le Matoulu, Melle)
Le Temps (Isabelle Ruf)
Presse Océan


Patrick Deville parle de son roman Amazonia © Production éditions du Seuil

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« père & fils
Une violente averse bousculait le navire, l’eau pénétrait par la jointure des hublots. Nous allumions une petite lampe. Dans la pénombre de la cabine baignée d’air chaud, Pierre à contre-jour emplissait un carnet. J’avais attendu d’être à bord pour lui demander s’il se souvenait de sa découverte, une dizaine d’années plus tôt, de ce vers de Blaise Cendrars, « Gong tam-tam zanzibar bête de la jungle rayons x express bistouri symphonie », fragment de poème qu’il avait intégré à l’un de ses dessins. Il m’avait répondu que, sans doute, à l’époque, je lui avais mis ça sous les yeux.
Son père à lui, Cendrars, son père l’inventeur raté ou spolié, l’homme aux affaires calamiteuses, l’importateur de bière frelatée à Naples, le promoteur ruiné d’un palace fantôme en Égypte, l’auteur du brevet d’un ressort pour fermer les portes, finalement revenu à La Chaux-de-Fonds, lui avait offert un livre de Nerval qui allait décider de sa vie. Il avait encore trouvé dans la bibliothèque paternelle L’Asie russe d’Élisée Reclus et ç’avait été l’invention du Transsibérien. Longtemps après le Brésil, Cendrars avait offert à son fils Rémy La Chute d’un ange de Lamartine.
Le fils était aviateur. C’était la guerre. L’ange avait perdu la vie lors d’un vol d’entraînement.
Il faut se méfier des livres qu’on recommande aux fils : c’est sur une forte recommandation paternelle, une injonction, que j’avais lu enfant Moravagine. Même s’il me semblait étrange, ce livre, j’avais longtemps pensé qu’il était écrit pour moi puisque mon père me l’avait imposé, j’y trouvais le goût des tours du monde, la parenté du fou Moravagine et du fou Taba-Taba, lequel était alors mon camarade dans l’hôpital psychiatrique où nous vivions. Sans doute les scènes érotiques et pornographiques m’avaient échappé.
Pas les Indiens bleus.
Lorsqu’il débarque du Formose en 1924, Cendrars rêve de fortunes brésiliennes. Il est pour ça aussi peu doué que son père. Les chats ne font pas des chiens. Il descend l’échelle de coupée, balaie ces dix dernières années: en 14 il vivait encore à Forges-par-Barbizon. Ce Suisse qui pouvait échapper à la mobilisation, de la guerre se laver les mains, avait lancé un appel afin de réunir « des étrangers amis de la France, qui pendant leur séjour en France ont appris à l’aimer et à la chérir comme une seconde patrie, et sentent le besoin impérieux de lui offrir leurs bras ».
Un an plus tard, un obus lui avait arraché le bras droit et la main avec laquelle il avait écrit cet appel.
Cette main jetée dans la poubelle d’un hôpital de campagne avait tracé les vers des Pâques à New York et de La Prose du Transsibérien. C’est déjà un vieux modernisme, dépassé par le dadaïsme et le surréalisme, démodé, des trains et des paquebots comme affiches des Messageries Maritimes, un ananas et un perroquet en métonymie des Antilles. Il imagine se mettre au roman, depuis des années traîne dans ses malles les projets de L’Or et de Moravagine.
De sa Remington portative, à bord du Formose, il a peu entendu tinter la sonnette en bout de ligne.
Sur le quai, vêtus de blanc, l’attendent Paolo Prado et la petite bande du Movimento Modernista. Il écrira que son mécène était « un homme de la famille d’A.O. Barnabooth, presque aussi riche que le héros de Valery Larbaud, mais beaucoup plus racé, fin, lettré, érudisant », surtout roi du café, riche à millions. Son père à lui était un proche de l’empereur Pedro II. Paolo Prado avait négocié avec Paul Claudel, ambassadeur à Rio, l’entrée en guerre du Brésil auprès des Alliés. Depuis l’armistice, la petite bande vivait souvent en France, skiait dans les Pyrénées.
À Paris, Cendrars leur avait présenté Larbaud et Supervielle, Satie et Debussy. Comme les navigateurs normands avaient au seizième siècle emmené des Indiens du Brésil pour les présenter au roi de France, Paolo Prado avait ramené, tel un ethnologue un trophée, un poète moderniste français au Brésil.

Extrait
« S’il est souvent agaçant d’observer son père, de retrouver en lui des travers et des manies qu’on sait en avoir reçus, mais qu’on aurait préféré ne pas, il est fascinant d’observer son fils, ces détails qu’on reconnaît et d’autres inconnus, dans des «façons de penser et des tendances», et ce déséquilibre dans l’observation est source de malentendus au fil du temps, puisque l’un et l’autre évoluent, se modifient, alors que chacun sans doute aimerait être le seul à changer et que l’autre demeure constant. »

À propos de l’auteur
Grand voyageur et esprit cosmopolite, Patrick Deville dirige la Maison des écrivains étrangers et traducteurs (MEET) de Saint-Nazaire et la revue du même nom. Né en 1957, il est l’auteur d’une douzaine de romans dont le très remarqué Peste & Choléra (Seuil 2014). (Source: Éditions du Seuil)

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Quand Dieu apprenait le dessin

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En deux mots:
Pour asseoir son autorité le Doge Justinien envoie ses hommes à Alexandrie pour y dérober les reliques de Saint Marc. Ce qui nous offre une expédition mouvementée, un portrait saisissant des mœurs au IXe siècle et nous permet de découvrir les origines de Venise, la Sérénissime.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Naissance de la Sérénissime

La quête des reliques de Saint Marc permet à Patrick Rambaud de nous offrir un grand roman d’aventures et une belle fresque historique.

C’est dans un autre roman qui connaît actuellement un grand succès que j’ai trouvé le résumé de ce nouvel opus de Patrick Rambaud. Jean d’Ormesson dans Et moi, je vis toujours revient sur la genèse de l’une de ses villes préférées : « Née, dans un paysage ingrat au milieu des marais, d’un afflux de réfugiés chassés d’Aquileia, vous le savez déjà, par les Huns d’Attila, Venise est le triomphe du génie des hommes sur l’hostilité de la nature. Non, je ne vous parlerai pas de la basilique Saint-Marc qui doit son existence et son nom aux reliques de saint Marc l’évangéliste ramenées de Palestine, au risque de leur vie, par des marins vénitiens qui les avaient dissimulées sous de la viande de porc. » Or, c’est précisément à ses marins vénitiens que s’intéresse Patrick Rambaud, à leur malice et à leur intrépidité qui leur permirent de mener à bien leur projet un peu fou.
Mais avant d’en venir à cette belle relation d’un voyage à hauts risques, disons quelques mots d’une œuvre classique qui explique le titre du livre, le Décaméron de Boccace. Dans la sixième nouvelle de la sixième journée, on nous explique que « Dieu a créé les Baronci au moment où il faisait son apprentissage de peintre. Les autres hommes, il les a faits quand il savait déjà peindre. » Nous voici par conséquent revenus à cette époque où Dieu apprenait le dessin, où il tâtonnait encore, où il lui fallait encore affiner ses premières esquisses. Nous voici en 828.
Pour asseoir son pouvoir le Doge Justinien a une idée susceptible de calmer les Romains et les autorités religieuses en leur apportant la preuve qu’ils sont au même niveau de dévotion. Il veut offrir à ses fidèles une relique et confie à ses meilleurs hommes le soin d’aller dérober celle de Saint-Marc en terre impie: « Je vous sais rusés, débrouillez-vous mais rapportez ici la relique de l’évangéliste par tous les moyens! Sous la protection de saint Marc nous pourrons traiter à égalité avec Rome. Et nous fondrons une République de mille ans!»
Avec un amuse-bouche intitulé «La peur», l’auteur nous dresse un état des lieux dans les mœurs de l’époque. On peut les résumer abruptement en disant que le plus fort a toujours raison. Sur les pas des Vénitiens s’aventurant vers Mayence, on ne va pas tarder à s’en rendre compte. Ce sera aussi l’occasion pour ce détachement de faire une démonstration de son habileté à ruser. Une qualité qui va devenir indispensable dans la seconde partie, « Le pouvoir ». On y sent l’auteur des chroniques de Nicolas 1er et de François le Petit, désormais habitué à analyser les intrigues de pouvoir, dans son élément. Avec une jubilation non feinte, il nous détaille les moyens – souvent peu recommandables en terme de justice, de loyauté ou d’équité – mis en œuvre pour régner.
Mais c’est avec la trosième partie, « L’aventure » que je me suis le plus régalé. Dans les ruelles d’Alexandrie, sur la piste de ces reliques convoitées par les deux émissaires, Marino Bon et Rustico, on savoure, on tue, on s’amourache, on s’enivre au point d’oublier sa mission première, ou presque. Mais au bout du compte, on mettra bien la main sur ce que l’on pourra présenter comme les reliques authentiques. À moins que le titre du dernier chapitre, « La légende » ne soit aussi ne mise en garde sur la véracité historique de cette expédition. Mais qu’importe, l’essentiel n’est-il pas de «construire le roman national» comme on a pu l’écrire de l’histoire de France. Dans cette mission là, Patrick Rambaud est inégalable!

Quand Dieu apprenait le dessin
Patrick Rambaud
Éditions Grasset
Roman
288 p., 19 €
EAN: 9782246814863
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Italie, à Venise et dans les environs, à Torcello, Mamoniga, Scorpetho, Pavie mais aussi à Constantinople, Alexandrie ainsi que dans les Vosges, en route vers Mayence.

Quand?
L’action se situe au IXe Siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début du IXe siècle, « nous étions à l’âge des ténèbres. Le palais des doges n’avait pas encore remplacé la lourde forteresse où s’enfermaient les ducs. Les Vénitiens étaient ce peuple de marchands réfugiés dans les lagunes, pour se protéger des barbares. Ils ne voulaient pas affronter des ennemis mais cherchaient des clients: aux uns, ils vendaient des esclaves, aux autres du poivre ou de la soie. Leur force, c’étaient les bateaux – dans une Europe encore aux mains des évêques et des Papes. »
Venise la récalcitrante excite les convoitises et s’exaspère du pouvoir de Rome. Le 31 janvier 828, le doge de Rialto envoie deux tribuns en mission à Alexandrie pour ramener par tous les moyens la dépouille momifiée de saint Marc… Sous la protection d’un évangéliste de cette renommée, Venise pourra traiter d’égale à égale avec Rome et fonder ainsi une république de mille ans… Le roman d’une époque méconnue, racontée avec brio et ironie par Patrick Rambaud.

Les critiques
Babelio 
Paris-Match (Gilles Martin-Chauffier)
La Revue l’Éléphant (Lola Jordan)
Dans quelle éta-gère (monique Atlan)
Le littéraire.com (Serge Perraud)
Les Échos (Thierry Gandillot)
Blog DOMI C LIRE
Blog The unamed bookshelf 

Patrick Rambaud présente son roman Quand Dieu apprenait le dessin. © Production People Network

Les premières pages du livre 
« Pour Tieu Hong bien sûr,
Pour Henri de Régnier,
Pour mes amis de Venise, pour la petite dame du Rialto qui vend au printemps des artichauts minuscules, pour le fabricant de bottes de San Stefano, pour la patronne de La Rivetta qui m’a dépanné un dimanche soir avec une bouteille de Soave, pour les patrons d’Alla Frasca, près de la maison du Titien, qui réussissent une brandade de morue sans pareille, pour le facteur Cheval de Burano qui a un autographe de Gina Lollobrigida, pour le train qui arrive au matin à Santa Lucia, pour ce vieux monsieur impeccable dans son loden vert qui vient s’asseoir chaque jour à la même heure sur un banc des Zattere et ne regarde nulle part.

La peur
Dans l’île de Torcello, en 827, le tribun s’appelle Rustico. Son nom le résume: c’est une âme rude; il sait que la terre est plate et que la nef reconstruite de Santa Maria Asunta doit en marquer le centre. Rustico vit dans la certitude. Quand il regarde un arbre il a un œil de charpentier. Quand il regarde un poisson il a faim. Quand il regarde l’Adriatique il mesure la hauteur des vagues et la force du vent. Quand il voyage il cherche à ne pas se faire tuer. Quand il croise un inconnu il se demande d’où peut venir l’attaque. Au physique il a un nez trop long, des moustaches en crocs, des mains assez larges pour manier une hache, tirer un cordage ou emmaller des pièces d’or. Il sourit peu à cause de ses dents poussées de traviole, parce qu’il a acquis le sens des jolies choses à Constantinople en y étudiant les icônes, la grammaire et la prosodie. Il en a aussi ramené sa femme Kassia, fille de Phocas, un Byzantin riche qui fabrique des fours à pain. Lui-même a hérité de maisons, de cours et de jardins à Torcello. Il possède des forêts en terre ferme, des pâturages près de Mamoniga, quelques vignes à Scorpetho et deux bateaux de commerce ventrus capables de franchir la Méditerranée. Quelquefois il doit quitter son île pour une expédition commerciale.
Aujourd’hui il traverse les Vosges avec une caravane de marchandises précieuses. Dans les taillis, la capuche sur le front et l’œil à demi clos, avec son gilet de fourrure poils en dedans, il ne bronche pas. Il écoute de tout son corps. Sans nerfs. Il serre son javelot. La forêt est épaisse, le vent n’y pénètre pas et les sons s’y étouffent. Même la source qui glisse entre les pierres plates, on ne l’entend pas chanter. Soudain, vers l’ouest, Rustico perçoit un léger piétinement que la mousse engourdit, puis des craquements de brindilles. Les chèvres sauvages ont soif même si elles ont peur, en voici une, deux, plusieurs, inquiètes. La première renifle mais les chasseurs qui guettent ont une odeur rassurante: ils sentent le bouc. Une autre chèvre arrache les feuilles d’un arbuste, alors Rustico lance brutalement son javelot en poussant un cri. La bête se raidit et tombe, le ventre percé, et le sang gicle dans le ruisseau, une pluie de javelots s’abat sur les chèvres sauvages, cloue celle-ci contre un chêne, en fait déraper une autre sur les rochers humides. Les hommes sortent des broussailles et achèvent leur travail au couteau. En égorgeant sa chèvre, qu’il maintient d’une main par les cornes, Rustico reçoit sur le bras un jet de sang chaud. Il plonge maintenant son poignard de chasse dans la panse agitée de spasmes, on entend craquer les côtes sous la lame de fer. Les boyaux sortent. Chacun lave son javelot à même la source et vide les carcasses pour qu’elles soient moins lourdes à emporter jusqu’au camp provisoire. Puis ils s’en vont en tirant leurs chèvres par les pattes, laissant après eux une traînée rouge sur la mousse et les feuilles basses. Déjà les corbeaux se chamaillent en jacassant autour des intestins.
Ces hommes appartiennent tous au duché de Venise et voyagent ainsi depuis trois semaines dans les forêts, les tourbières dangereuses, la pierraille et les taillis serrés qu’ils ouvrent parfois à l’épée. Ils en ont assez de ces montagnes froides. « C’est encore loin, Mayence? » Le guide indigène, qui n’a pas de nez, bredouille en latin approximatif qu’après le monastère de Saint-Gandulf on y arrivera en une semaine si le Rhin est à nouveau navigable. Il n’est pas fiable, ce montagnard. On ne lui a pas coupé le nez pour rien. La nuit dernière on l’a surpris assis sur une peau de brebis fraîchement dépecée, le côté sanglant sous les fesses. Il a dû s’expliquer: le moyen, a-t-il dit, est infaillible pour que les démons sortent de terre. À Mayence, si on y arrive, on va se débarrasser du bonhomme. Pourquoi voulait-il que les démons sortent de terre? Comme s’il n’y en avait pas assez dans ces maudites forêts.
C’est la première fois que des marchands vénitiens s’aventurent si loin vers le nord. Jusqu’à présent ils se contentaient de livrer leur sel et les soieries orientales à Pavie, en remontant le Pô sur leurs barges. Déjà les Syriens et les Grecs n’avaient plus le monopole des épices d’Alexandrie, et les marins de Rustico avaient ramené d’Égypte du poivre, de l’encens, des teintures, des tissus brodés d’or qu’ils espèrent vendre cher aux barbares de Germanie. Ces produits si rares, peu encombrants, on pouvait en bourrer les navires et en tirer des fortunes. »

ExtraitS:
« Les croyances, toutes les espèces de croyances génèrent le désordre. Si tu crois, tu veux persuader ceux qui ne croient pas aux même choses que toi, tu t’imposes, tu légifères, tu ordonnes. Tous nos malheurs viennent de ces conflits lamentables et diaboliques. Ouvre les yeux, regarde autour, souviens-toi de ton périple vers Mayence, souviens-toi de Théodore, des amusements de Soulaymâne que seule retient sa sagesse mais jusqu’à quand? Les religions sont les manufactures où se fabriquent des monstres. Elles provoquent acharnement, délation, haine, meurtre, mépris, interdictions, rigidité, extermination, hécatombes, perversité, illusion, enfantillages…Quelle confusion !
– Arrête de parler, Marino, tu te fatigues en vain. »

« Comme c’est vilain, dit Thodoald.
– Silence ! commande Rustico. Un peu de respect pour le coude de sainte Werentrude que les parents de cette enfant ont mise à la broche !
– Elle n’avait qu’à se convertir à l’islam, dit Thodoald. Elle serait morte de vieillesse.
– Sûrement, mais elle ne serait pas sainte.
– Je sais : il faut choisir… »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1946, Patrick Rambaud est écrivain. On lui doit entre autres, chez Grasset, La Bataille (Grand prix du roman de l’Académie française et prix Goncourt), et une suite de célèbres chroniques sur la présidence de Nicolas 1er et de François le Petit. (Source : Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur

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Dans le désert

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce j’aime beaucoup la manière dont Julien Blanc-Gras raconte ses voyages. J’ai notamment beaucoup aimé Briser la glace, un voyage au Groenland résumé ainsi par l’auteur: «Un périple sur un voilier à travers les icebergs. Un narrateur incapable de naviguer. Un portrait tragicomique du Groenland.»

2. Parce que, comme l’explique «Anne & Arnaud», il est cette fois question d’un périple «dans le Nouvel Orient, entre Qatar, Dubaï et Oman (…) brûlant et plein de surprises».

3. Pour cette citation extraite du livre (p. 53) : « Je crois qu’il ne faut céder ni à l’intimidation, ni à la mauvaise foi. Au fil de mes livres, je me suis permis des vannes sur des chrétiens, des juifs, des mormons, des hindous, et surtout sur moi-même. Je me permettrai donc aussi l’humour avec des musulmans, pour ne pas les discriminer. »

Dans le désert
Julien Blanc-Gras
Éditions Au Diable Vauvert
Récit de voyage
180 p., 15 €
EAN : 9791030700336
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Du Qatar à Oman, en passant par Dubaï et le Bahreïn, Julien Blanc-Gras nous guide à travers un nouveau monde où tout peut arriver, pour le meilleur ou pour le pire. Parviendra-t-il à réconcilier l’Orient et l’Occident en soulevant le voile des apparences ? Réussira-t-il à se faire des amis dans le désert ? Un périple brûlant, servi par la bienveillante ironie de l’auteur de Touriste.

Où?
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Les critiques
Babelio
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Les premières pages du livre
« Je voue une confiance mesurée à l’être humain. Ce niveau de confiance, fluctuant, tend à diminuer quand je me contente de rester chez moi en consommant de l’information. Dès que je pose le pied sur un autre continent, une bouffée d’optimisme me transporte. Vue de près, l’humanité n’est pas aussi laide qu’elle en a l’air. Je voyage avec un entêtement méthodique sur cette planète qui, pour minuscule qu’elle soit dans le cosmos, présente l’avantage d’être inépuisable à hauteur d’homme. Les hasards de l’existence et mon goût de l’ailleurs m’ont conduit dans les métropoles globales et les villages oubliés, dans la chaleur tropicale et le froid polaire, dans des régions troublées et des enclaves pacifiques. J’ai fréquenté des palaces et des bidonvilles, descendu des fleuves très sacrés et gravi des montagnes que l’honnêteté me contraint à décrire comme pas trop hautes. Surtout, j’ai partagé des bouts de vécu avec un échantillon assez représentatif de notre espèce. »

Extrait
« Une fois engagés dans le désert, le vrai, ce sont des dizaines, puis des centaines, puis des milliers de 4×4 que nous croisons sur une piste d’un kilomètre de large entrecoupée de hautes dunes. Procession de Toyota, buggies, quads qui s’élancent dans les sables. Impossible de ne pas penser à Mad Max. Il n’y a plus de route, il n’y a donc plus de code de la route. On ne roule ni à droite, ni à gauche, on se faufile entre les autres véhicules et les collisions ne sont pas rares. Des morceaux de phares et pare-choc jonchent le parcours. Des hélicos survolent la parade mécanique, des drones aussi. Le désert est un endroit très fréquenté. »

À propos de l’auteur
Né en 1976 à Gap, Julien Blanc-Gras est journaliste de profession et voyageur par vocation. Il est l’auteur de Gringoland (lauréat du Festival du premier roman de Chambéry 2006), de Comment devenir un dieu vivant, de Touriste (Prix J. Bouquin, Prix de l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon, nommé au Prix de Flore et au Prix des lectrices de Elle. Adaptation en BD chez Delcourt, parution 2015), de Paradis (avant liquidation), succès public et unanimité critique, de Briser la glace et de Dans le désert, son dernier ouvrage. (Source : Éditions Au Diable Vauvert)
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Briser la glace

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Briser la glace
Julien Blanc-Gras
Éditions Paulsen
Récit de voyage
184 p., 19,50 €
EAN : 9782352211730
Paru en septembre 2016

En deux mots
« Un périple sur un voilier à travers les icebergs. Un narrateur incapable de naviguer. Un portrait tragicomique du Groenland. » C’est ainsi que Julien Blanc-Gras résume, avec beaucoup d’à-propos, ce joli récit de voyage.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Où?
Le roman se déroule au Groenland, allant de Kangerlussuaq à Nuuk, puis à Ilulissat et dans la baie de Disko, à Rodebay, Qeqertaq, Aasiaat et Kitsissarsuit.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Voilà, j’arrive dans un pays où les vaches se déguisent en chèvres, où l’on vend des flingues à la supérette, où l’on prend l’avion avec des guêtres. Un panneau indique Paris à 4 h 25 et le pôle Nord à 3 h 15. » Le ton est donné.
Une immersion polaire tout en finesse par un écrivain-voyageur au ton unique.
Ni aventurier, ni ethnologue, ni sportif, ce «Touriste» faussement candide relate un périple au Groenland où l’on croise des chasseurs de baleine et des aurores boréales, des pêcheurs énervés et des dealers fanfarons, des doux rêveurs et surtout des icebergs. Beaucoup d’icebergs.
En ville, devant les glaciers ou sur les flots, les rencontres incongrues et les panoramas grandioses invitent à la réflexion. Le Groenland est une des destinations les plus prisées des français, et en même temps une des plus mystérieuses. Julien Blanc-Gras est sans conteste un guide remarquable: il nous livre ici une vision de ce pays à la fois pleine d’humour, de sensibilité, et de connaissance.

Ce que j’en pense
Je me souviens avoir passé de très belles vacances au Groenland.
Je me souviens que ma première réflexion, après avoir posé le pays à Kangerlussuaq, aura été de traduire le nom du pays en français et compris que ce «pays vert» était en effet très verdoyant.
Je me souviens avoir été frappé par le beauté des paysages, par la majesté des icebergs, par l’hospitalité des habitants.
Je me souviens du choc des cultures entre ce peuple de chasseurs et de pêcheurs et leurs HLM, leurs antennes satellite et leurs gros 4×4.
Je me souviens aussi des baleines, des chiens de traîneau, des bœufs musqués et de l’absence d’ours.
Autant d’images que j’ai retrouvées à la lecture du récit de voyage de Julien Blanc-Gras. Pour une première incursion dans les pays du Nord, sa verve et sa curiosité font merveille. Durant un mois, il aura parcouru le pays de Nuuk, la capitale au petit village de Kitsissarsuit dans la baie de Disko.
Je partage sa fascination pour cette terre « brune, austère, dépourvue d’arbres dignes de ce nom. Simplement des arbustes aplatis par le vent, des buissons, des mousses et des lichens. » et son approche des pays qu’il traverse, mélange de notations prises sur le vif, d’une solide documentation et d’un humour qui entraîne le lecteur à ne plus lâcher ce délicieux guide.
Avec un sens de la formule qui fait mouche, il nous fait comprendre comment ce pays grand comme quatre fois la France, mais peuplé de moins de 60000 habitants, aura plus changé dans les dernières années que durant les siècles précédents : « Prenez un pêcheur dans un village au mode de vie traditionnel. Transplantez-le dans une cage à lapin pour en faire un chômeur urbain pourvu d’une télévision. Multipliez par quelques milliers. Récoltez les conséquences sociales et la réputation dégradée qui va avec. »
J’admire aussi la technique qu’il a élaborée pour mieux découvrir cette « gentille bourgade avec son port, ses artères bien tracées, son unique cinéma, ses fonctionnaires qui sortent du bureau pour faire un tour à la galerie marchande avant de rentrer dans leur maison colorée en saluant leur voisin. » Cette méthode pour apprivoiser l’âme du lieu est simple, même si elle n’a pas sans risque : « Je sors de l’aéroport et je file au bistrot. Je l’ai éprouvée de Bakou à Valparaiso et je n’ai jamais été déçu, il en ressort toujours quelque chose, un premier écrémage des passions locales, une piste à suivre, parfois des amitiés. J’entre dans le premier établissement qui croise ma route et j’en ressors vite car il n’est peuplé que de grands blonds – je n’ai rien contre les grands blonds, mais ce ne sont pas eux que je cherche aujourd’hui. Je traverse la rue et pousse la porte du Max, qui présente l’avantage d’accueillir une clientèle plus typique. C’est un pub. Boiseries, fléchettes et écran géant diffusant un match de handball allemand. Kiel a trois buts de retard à la mi-temps. On se canarde au comptoir avec jovialité et tristesse, comme dans tous les bars du monde où l’on vient chercher un peu de détente en engourdissant son cerveau. Un couple de quinquagénaires attablés s’enlace avec tendresse. Un trio féminin joue à papier-caillou-ciseaux en enquillant les shots sur le comptoir.
Le patron me souhaite la bienvenue, puis un pilier tente d’engager la conversation. Très bien, je suis venu pour ça. Nous n’avons hélas que peu de mots en commun. Le groenlandais, idiome officiel, n’a pas de racine indo-européenne. Comme toutes les langues de la famille eskimo-aléoute, elle est polysynthétique et ergative. Je ne comprenais pas exactement ce que cela voulait dire avant de m’être documenté, et après m’être documenté, je ne comprends toujours pas. »
Maintenant que vous avez compris à la fois la méthode et le style de l’auteur, je gage que vous n’aurez de cesse à la suivre dans ses pérégrinations qui vont vous réserver de belles surprises. Quelques coups de chaleur plus tard – avouez que la chose n’est pas évidente sous ces latitudes – une vraie réflexion in situ sur le réchauffement climatique et l’opportunité qu’il peut représenter ainsi que sur le destin de ces habitants – qui restent pour l’instant sous administration danoise – vous aurez tout à la fois appris des tas de choses aussi utiles que futiles, mais vous aurez surtout passé un bon moment de lecture. Un plaisir qu’il serait dommage de ne pas s’offrir.

Autres critiques
Babelio
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
Paris Match (Philibert Humm)
Le Bien Public (Françoise Monnet)
24 Heures (David Moginier)
Blog Encres & Calames
Café Powell 


Présentation du livre par l’auteur à Chamonix. Production tvmountain.com, octobre 2016.

Extrait

A propos de l’auteur
Julien Blanc-Gras est né en 1976 autour du 44ème parallèle nord. Depuis, il traverse les latitudes pour rendre compte de ce qui rapproche les êtres humains des quatre coins du monde. Il est l’auteur de six romans, d’un essai, d’une BD et de dizaines de reportages pour la presse. En 2006, il est lauréat du « Prix du Premier Roman de Chambéry » pour Gringoland, périple latino-américain déjanté. Sont ensuite parus Comment devenir un dieu vivant, 2008 ; Touriste, 2011 ; Paradis (avant liquidation), 2013 ; In utero, 2015 (tous aux éditions Au diable Vauvert). Il est aussi co-auteur de Géorama avec Vincent Brocvielle (Robert Laffont, 2014) et de l’adaptation BD de Touriste avec Mademoiselle Caroline (Delcourt, 2015). (Source : Éditions Paulsen)

Site Wikipédia de l’auteur 

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