Habiter le monde

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Tom meurt d’un accident de montagne, laissant derrière lui Emily et son enfant. Après une période difficile qui a failli l’emporter, elle reprend petit à petit pied et tente de se construire un avenir. Lors d’un voyage en Australie, elle fera une rencontre décisive.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’escalade vers le bonheur

Après avoir retracé son expérience d’alpiniste dans «À la verticale de soi», Stéphanie Bodet se lance avec le même bonheur dans le roman. Et nous donne envie d’«Habiter le monde».

Emily a connu Tom Eliadec alors qu’elle était en terminale au lycée de Nemours. Et plus ce garçon taiseux qui ne s’intéressait pas aux filles la fuyait et plus il la fascinait. Car la passion quasi exclusive de Tom, c’est l’escalade. Aussi se décide-t-elle à l’accompagner sur les rochers de Fontainebleau où il s’entraine. Mais à peine le premier baiser est-il échangé qu’il lui annonce qu’il va partir pour Chamonix et devenir guide. Là-bas, il va très vite devenir «ET», l’alpiniste le plus rapide du monde. Et être rejoint par Emily. «L’épouse du héros», comme Paris-Match l’avait nommée, va suivre son ascension, le voir prendre toujours plus de risques et… chuter mortellement.
Un drame qu’elle va avoir de la peine à surmonter. «À chaque pas, elle butait sur l’absence. Le soleil la révoltait. Il n’avait pas cessé de briller depuis sa mort. Il fallait fuir.»
Après avoir choisi le Sud et les contreforts de la Sainte-Baume, elle va choisir de trouver un peu de réconfort auprès de sa famille. Guillaume, son frère parfumeur, l’accueille chez lui. Avec lui, elle va pouvoir se raccrocher à ses souvenirs d’enfance, se rapprocher de son père dont l’essentiel du temps est consacré à accompagner son épouse, dont la «maladie invisible» l’éloigne tous les jours davantage de lui. Mais cette mère qui n’a plus sa tête et ce père si dévoué font du bien à Emily.
Si elle retrouve l’envie d’avancer, c’est aussi parce qu’elle porte un enfant et qu’elle a envie d’avancer avec lui dans la vie.
Elle va s’installer à Paris pour y étudier et y travailler. Les concierges de son immeuble, Georges Dubois et son épouse Fatou, vont devenir des amis proches et lui proposer de garder Lucie pour lui offrir du temps pour elle.
Une autre rencontre va lui permettre de trouver du travail. Elle croise Juliette, qui faisait partie de l’équipe de Paris-Match, et qui lui propose de prendre une place laissée vacante dans la rédaction du blog de déco du magazine Your home. Très vite, elle va s’imposer avec ses articles rose bonbon.
Entourée de ses amis, elle reprend goût à la vie, constate que Lucie grandit avec les mêmes envies de grimper que son père qu’elle n’a pas connu. C’est alors qu’on va lui confier un reportage en Australie où elle devra notamment réaliser un entretien avec Mark, un architecte d’intérieur.
Dans ce roman des rencontres et des liens qui se nouent entre des personnes qui jusqu’alors ne se connaissaient pas, Stéphanie Bodet va choisir les antipodes, le dernier rivage, pour rassembler Mark et Emily. Une rencontre d’autant plus féconde que les circonstances vont leur permettent d’échanger longuement, de se trouver de nombreux points communs. Aussi c’est avec un pincement au cœur qu’Emily regagne la France.
Commence alors un échange épistolaire dans lequel chacun va de plus en plus se dévoiler. Je vous laisser découvrir les derniers rebondissements et l’épilogue de cette quête qui, j’en suis persuadé, vous emportera à votre tour.
La plume allègre, la construction très classique mais ponctuée de scènes fortes en émotions alternant avec quelques épisodes cocasses, des personnages attachants et une philosophie de vie lumineuse donnent en effet envie d’«habiter le monde».

Habiter le monde
Stéphanie Bodet
Éditions Gallimard / L’Arpenteur
Roman
288 p., 21 €
EAN 9782072821226
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Nemours puis dans les Alpes, du côté de Chamonix et d’Éourres, sur la Côte d’Azur, à Gémenos sur les contreforts de la Sainte-Baume, à Paris et en région parisienne, à Larchant, à Tours, à Cruas-Meyse, ainsi qu’en Australie, de Sydney à la Tasmanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un soir, alors qu’elle escaladait sans assurance une paroi des calanques plus raide et plus haute que les autres, elle avait soudain réalisé l’absurdité de la chose. Le rocher était friable. Elle se mettait bêtement en danger. Si une prise cassait, elle rebondirait le long de la paroi et disparaîtrait dans la mer. Elle réalisa que, depuis son départ, elle avait inconsciemment cherché à imiter Tom, à rejouer sa vie, en empruntant une voie qui n’était pas la sienne.
Cette prise de conscience l’amena à ralentir, à s’extraire d’un rythme devenu frénétique et aveugle, pour faire face au vide et à l’absence.»
À la mort de Tom, Emily repart en quête de l’essentiel pour ne pas perdre pied. Son enfant, sa famille, des amis qui l’aiment et la soutiennent lui permettent de retrouver goût à la vie et de développer une nouvelle manière d’appréhender le monde. Sa rencontre avec Mark, un célèbre architecte d’intérieur qui s’interroge sur le sens de son travail, et, comme elle, porte en lui une fêlure, fera ressortir le meilleur de chacun d’eux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Fabrice Drouzy)
Le Temps (Estelle Lucien – Portrait de l’auteur réalisé en 2017)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle attendait cet appel depuis si longtemps…
Comme si son esprit avait anticipé chacune des paroles du gendarme du PGHM, lui délivrant un message qu’elle connaissait depuis toujours. Elle s’apprêtait à donner la réplique d’une tragédie qu’elle avait répétée durant des nuits. Impression d’entrer en scène, lorsqu’elle avait répondu au pauvre homme chargé de lui apprendre la terrible nouvelle :
— J’attendais ce coup de téléphone depuis des années.
Avant de raccrocher. Effondrée.
Et lucide.
Car elle savait. Elle avait toujours su. Et pourtant… Souffle coupé, cœur emmuré, elle s’était assise par terre, hébétée. Les mains vides, ouvertes sur ses genoux. Rien ne lui restait plus.
Rien, songea-t-elle.
Son mental anesthésié repassait le message en boucle. Tom avait disparu. Tom était tombé. Son funambule qui se riait du vertige, et courait sur les arêtes comme un chamois, avait fait un faux pas…
Une cordée l’avait vu dévaler la face de 800 mètres avant de disparaître au fond de la rimaye. Les secouristes l’avaient localisé mais ils n’avaient pas eu de « chance », comme l’avait expliqué le capitaine. À l’instant où l’un d’eux avait aperçu son corps au fond de la crevasse, en équilibre sur la petite vire qui avait arrêté sa chute, le pont de neige s’était brusquement effondré, et Tom avait plongé dans les entrailles du glacier, profondeurs insondables.
Son corps allait dériver dans la glace vive, porté par d’obscurs courants, pendant des décennies, et peut-être refaire un jour surface, des kilomètres plus bas…
La montagne le lui avait pris. C’était écrit. Elle lui avait tout enlevé, même sa mort. C’est à elle seule qu’il appartenait, qu’il avait toujours appartenu.
*
Ce matin-là, lorsque la sonnerie du téléphone retentit une nouvelle fois dans le mazot, elle sentit qu’elle devait fuir. Échapper aux interviews des journalistes friands de couvrir la disparition du « héros », « l’extraterrestre des Alpes », « l’alpiniste invincible».
L’idée de jouer les veuves glorieuses lui fichait la nausée. C’était une question de survie. Hormis le vieux Jean, elle n’avait personne ici pour la protéger. Elle réalisa soudain à quel point elle avait été seule. À quel point elle était seule.
Sa vie avec Thomas l’avait éloignée du monde, de sa famille et de ses amis d’autrefois. Ils avaient dérivé l’un et l’autre sur des îlots séparés par un océan de malentendus, croyant vivre pourtant sur une même terre.
Ce matin, son minuscule îlot de paix et de sécurité achevait de sombrer. Il fallait partir, prendre la route. Et vite !
Avec des gestes d’automate, elle jeta pêle-mêle quelques vêtements et son matériel de montagne dans son sac à dos. Prit son réchaud, son duvet et le matelas gonflable qu’elle utilisait pour camper.
Elle se demandait, sans bien comprendre, d’où lui venait cette force, cet élan en dépit de la douleur.
Après la cérémonie, elle était restée prostrée trois jours durant sur le tapis, sans bouger, sans presque manger. Lorsque l’épuisement la saisissait, elle s’endormait, priant pour que le sommeil l’ensevelisse, lui épargne l’horreur du réveil. Ouvrir les yeux, c’était faire face à l’absence.
Un ami, amputé des orteils à cause de gelures, avait tenté, un jour, de lui expliquer l’élancement lancinant du membre fantôme. Cette partie du corps qui a cessé d’exister sur le plan physique et qui continue pourtant à vivre d’une vie invisible, à faire souffrir malgré l’absence. C’était ce qu’elle ressentait à chaque heure du jour, une douleur d’âme fantôme.
Réfugiée la nuit dans le vieux pull de Tom, elle revoyait son regard étrange, couleur de glace, traversé de rares éclats de tendresse, qui n’en avaient été que plus précieux à ses yeux. Elle pleurait son amour de jeunesse, regrettant ce qu’il était devenu. Mais pouvait-il en être autrement ?
Elle revit leurs escapades en fourgon, leurs nuits de bivouac sous les étoiles en chaussettes trouées, cette époque bénie où leur jeunesse insouciante savait vivre de peu. Riches de tout ce qu’ils ne possédaient pas : les agendas, les sponsors et les réseaux sociaux… Cette époque où la seule joie d’être les guidait.
Pourtant, ce matin-là, en se rappelant l’homme ardent et passionné, elle sécha soudain ses larmes.
Il l’avait aimée mais la montagne l’avait bientôt remplacée. C’était son véritable amour. Elle ne pouvait pas lutter. Elle avait toujours su qu’il en serait ainsi. »

Extraits
« Elle s’était prise au jeu de l’escalade. Elle ressentait à son tour ces sensations exaltantes qu’il évoquait. Oser pousser sur des appuis de pied infimes, avoir la foi, y croire en tentant des mouvements risqués, apprendre à échouer, ne pas se résigner, et recommencer. Inlassablement. Cette discipline lui offrait une vitalité et une confiance nouvelles. Elle sentait que ce qu’elle apprenait sur les pierres de Fontainebleau lui servirait toute sa vie. L’avenir s’éclairait ! »

« Sous les mains et les lèvres de Tom, Emily avait découvert les contours de son corps. Un corps très différent de ce corps d’adolescente qui l’avait habillée, au sortir de l’enfance, d’un sentiment de disgrâce. Elle n’avait eu que peu d’amitié pour lui jusqu’alors. Ses cuisses n’étaient pas aussi fuselées qu’elle l’aurait souhaité. Ses hanches et sa poitrine arrondies ne correspondaient pas à l’idéal qu’elle se faisait d’un corps de femme. Elle admirait les silhouettes androgynes. Lorsqu’elle lui avait avoué ses complexes enfantins, Tom avait ri de bon cœur. »

À propos de l’auteur
Stéphanie Bodet est née en 1976. Vainqueur de la Coupe du Monde d’Escalade de bloc en 1999, elle partage sa passion des voyages verticaux avec son compagnon Arnaud Petit.
Du Pakistan aux États-Unis, en passant par le Venezuela, le Maroc ou la Patagonie, elle parcourt la planète à la recherche des parois les plus vertigineuses.
Un an après l’ascension de la mythique paroi du Salto Angel, 979 m de dévers, Stéphanie est devenue, en 2007, la troisième femme à gravir intégralement en libre et en tête, El Capitan, au Yosemite. Auteur de Salto Angel et À la verticale de soi, un récit autobiographique (Éditions Paulsen), elle publie Habiter le monde, son premier roman, en 2019. (Source: Babelio, Wikipédia, site internet de Stéphanie Bodet)

Blog de l’auteur
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Battements de cœur

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En deux mots:
L’histoire d’Anna et de Paul pourrait être celle d’un grand amour, d’une deuxième chance après une première union ratée. Mais la passion, même tardive, résistera-t-elle à l’usure du temps?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Anna et Paul, une histoire d’amour

En racontant l’histoire d’Anna, éditrice, et Paul, paysagiste, Cécile Pivot réussit un premier roman qui touche au cœur. Cet amour sera-t-il le bon, après une première expérience manquée de part et d’autre?

Après un échec sentimental, que ce soit du côté de la femme ou de celui de l’homme et que l’on soit quitté ou que l’on décide de quitter, vient forcément le temps des questions et souvent, celui des remises en question. Ai-je choisi le bon? Qu’est-ce-qui a fait que la relation a fini par s’user? Ne vaut-il pas mieux être seul que mal accompagné? Anna Capaldy a décidé de s’offrir un break. Sa rupture avec Étienne, qui a préféré aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte, l’a secouée. D’autant qu’elle doit a sous son toit leurs deux garçons, Gabriel et Hugo, que les médecins ont diagnostiqué autiste et qu’elle entoure de toute son affection.
Elle a aussi édicté certaines règles. En tant qu’éditrice, elle s’interdit par exemple de coucher avec un écrivain. Les relations qu’elle s’autorise sont des aventures d’un soir: «Elle compte sur le sexe et les hommes pour s’amuser dans la vie».
Une relation sérieuse est d’autant plus inenvisageable qu’elle n’aime que les hommes qui la fuient.
Lors de ce dîner chez Louis Landersonne, elle a à peine remarqué son frère Paul et, il faut bien l’avouer, est surprise de l’invitation à déjeuner au Plaza qu’il lui propose au lendemain de leur rencontre.
Paul, qui a également un parcours sentimental et conjugal chaotique, s’investit davantage dans son métier de paysagiste que survole l’éducation de ses deux enfants, Rose, la fille qu’il a eu avec Isabelle et Tom, le fils qu’il a eu avec Laurence sept ans plus tard. Il a appris à «éteindre le feu avant même l’étincelle».
Et si leur premier rendez-vous se passe très bien, il vont vite se rendre compte que leurs intérêts sont n ne peut plus divergents. « Elle aime la ville, lui la nature. Elle aime la mer, lui la campagne. Elle lit beaucoup, lui peu. Elle est bordélique, lui est maniaque. Elle se couche tard, lui s’endort tôt. Elle goûte les bourgognes, lui les bordeaux. Ces dissemblances deviennent vite un jeu entre eux. Ils se séduisent, se défient, tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais c’est perdu d’avance et ils le savent.» Anna a 38 ans, Paul 43. Ils ne vont plus se quitter.
Au bout de quelques mois, ils décident d’acheter une maison, partent en vacances tous les six en Grèce puis en Toscane. Un bonheur que Tom a envie de partager. Il demande à son père de vivre avec eux. Anna va accepter, même si elle sent que l’équilibre des familles recomposées et fragile. Peut-être a-t-elle l’intuition d’un premier coup de canif dans leur contrat. Ce qui n’était qu’un jeu entre eux, le refus de Paul de se marier, va devenir une source d’inquiétude.
Quand Gabriel, qui a rompu avec son père, prend son envol et s’engage dans des études de médecine – il veut se spécialiser en autisme – il faut s’adapter à nouveau.
Au fil des jours, on va constater l’usure du couple que Hugo, hypersensible, sent au plus profond de lui. L’heure de prendre de la distance a sonné.
Cécile Pivot a la précision de l’entomologiste pour dire combien telle attitude, tel détail, telle remarque vient s’inscrire au passif de cette histoire d’amour qui, comme dit la chanson, finit mal en général. Un premier roman très réussi, sensible et qui sonne on ne peut plus vrai.

Battements de cœur
Cécile Pivot
Éditions Calmann-Lévy
Roman
272 p., 17,90 €
EAN : 9782702165607
Paru le 2 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Fontainebleau, Nogent-sur-Marne et Marseille. Il y est aussi question de lieux de villégiature à Arcachon, Beaulieu-sur-Mer, Rome, Madagascar, Paros ainsi que d’un séjour sur la côte adriatique, entre Bol et Split, d’un autre au Japon, à Kyoto, Uno et Teshima et d’une escale à Munich.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle aime la ville, lui la nature. Elle aime la mer, lui la campagne. Elle lit beaucoup, lui peu. Elle est bordélique, lui est maniaque. Elle se couche tard, lui s’endort tôt. Elle goûte les bourgognes, lui les bordeaux. Ces dissemblances deviennent vite un jeu entre eux. Ils se séduisent, se défient, tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais c’est perdu d’avance et ils le savent.»
Tout oppose Anna et Paul, hormis une même habitude des relations sans lendemain. Et pourtant, ces deux grands solitaires vont s’aimer. Passionnément. Un amour si dense, si parfait, qu’il suffirait d’un rien pour qu’il vole en éclats.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Valmyvoyoulit
Blog de fflo la dilettante
Blog Aude bouquine

INCIPIT (Les premières pages du livre)
MER ADRIATIQUE, CROATIE
Août 2017
À bord du ferry qui laisse derrière lui Supetar, Joséphine, sept ans le 10 septembre prochain, joues rondes et peau semée de taches de rousseur, habillée d’un short et d’un débardeur orange, arbore deux nattes brunes qui lui donnent un petit air coquin et joyeux mais ne disent rien de sa tristesse.
Le paysage défile lentement devant les yeux de la petite fille, adossée au garde-corps. Elle a aimé ses montagnes couvertes de champs d’oliviers et de chemins de rocaille, ses pins odorants, les galets qui lui brûlaient la plante des pieds avant qu’elle ait le temps de se jeter à l’eau, les glaces en fin d’après-midi, les chats qui se prélassaient au soleil devant les portes des maisons, qui se nourrissaient des poissons que les pêcheurs voulaient bien leur abandonner. Son genou cogne de manière régulière contre la rambarde en un geste entêté.
Depuis le ferry, Joséphine discerne une femme, allongée sur la petite plage de la crique, point minuscule et vêtue, lui semble-t-il, d’un maillot de bain une pièce noir. Elle aimerait être à sa place.
La femme que discerne la petite fille au loin se prénomme Anna. Elle vient de terminer Le Lit défait de Françoise Sagan, d’en lire la dernière phrase, « Et lorsque levant les yeux, elle aperçut son reflet dans la glace, lorsqu’elle vit cette femme brune, si sombre et si fatale, entourée de toutes ces roses matinales et mortes, embuées de rosée, elle ne put s’empêcher de penser que, de toute façon, en même temps qu’un bel amour, Édouard lui avait offert un beau rôle. »
Joséphine fait provision de paysages et de lumières. Elle se raconte une histoire. Le ferry tomberait en panne et on aurait tous le droit d’aller se baigner en attendant qu’il reparte. On raterait l’avion, le temps se serait arrêté.
Anna a maintenant l’habitude de voir passer les ferrys au loin. C’est le même mouvement, lent et imposant, aux mêmes heures de la journée. Elle referme son livre. Le bateau est déjà hors de vue. Elle sourit. Et elle, que dirait-elle ? Paul lui a-t-il offert, sinon un beau rôle, un bel amour?

PARIS, FRANCE
Avril 2004
Paul est en retard, mais personne ne lui en tiendra rigueur. Il va dîner chez son frère cadet et passera la soirée avec leurs amis communs. Ils seront nombreux, comme toujours chez Louis, le bon vivant de la famille, enjoué et affectueux, qui aime les grandes tablées, avoir du monde autour de lui, sortir avec des filles drôles et effrontées, qui l’embarquent pour des nuits qui se terminent à l’aube, jouer au rugby avec ses copains le dimanche au bois de Boulogne et faire de la voile en Bretagne l’été venu. « Un sacré fêtard », « un type vraiment gentil », « on peut compter sur lui », « un mec droit », c’est ce que disent de lui ses amis et sa famille. L’opposé de Paul le lunatique, qui arbore souvent un air revêche, prend les choses trop au sérieux et se montre intransigeant dès qu’il s’agit d’écologie et de développement durable. « Insaisissable », « ténébreux », « antipathique », « généreux », « attentionné » : sont les mots que l’on emploie à son propos et personne n’est d’accord avec personne.
Au-delà des apparences, rien n’est aussi simple ni aussi caricatural. Lequel ne s’est pas marié et ne veut surtout pas d’enfant ? Louis. Qui en a deux ? Paul. Et qui plus est de deux femmes différentes, dont il est aujourd’hui séparé. Depuis, il s’est promis que plus jamais.
Paul est enfin arrivé. Il fait le tour des convives, déjà attablés, claque la bise aux amis. Ils lui demandent des nouvelles de ses enfants, d’où il vient comme ça, avec cet air hirsute et son jean tout crotté. Ils sont contents de le voir. Il se dirige vers la seule personne qu’il ne connaît pas.
— Bonsoir. Paul.
— Anna.
— C’est mon grand frère, précise Louis.
— Je sais, nous nous sommes vus à ton anniversaire, Louis.
— Mais oui, c’est vrai ! répond-il, avant de retourner en cuisine.
Paul n’a gardé aucun souvenir d’elle.
— Oui, je me souviens, murmure-t-il d’un ton distrait.
— Non, vous ne vous souvenez pas, lui dit-elle en riant. Ça n’a aucune importance, on ne se souvient pas de moi la première fois, je ne sais pas pourquoi.
Lui sait. Elle n’est pas son genre. Il préfère les blondes et les rousses féminines, grandes, le corps plantureux, la tête solide, l’esprit pratique, qui veulent vivre des histoires d’amour légères. Il fuit les torturées, les intellos, les féministes revanchardes, les revanchardes tout court, les anorexiques. Il part en courant quand elles n’ont pas d’enfant à trente ans passés. En fait, avec le temps, il apprécie de plus en plus les pétasses. Il assume. Et pour elles, aucune préférence physique. Plus elles sont consternantes, vulgaires, plus elles parlent fort, font des selfies à tout-va, plus elles l’excitent.
Cette Anna est l’opposé. Elle est petite, mince, ses yeux sont d’une couleur indéfinissable et son visage, d’une pâleur extrême, est encadré par de longs cheveux noirs. Il est difficile de deviner de prime abord d’où provient précisément sa distinction que l’on remarque dès le premier regard et qu’elle habite comme une seconde peau. Elle a le sourire généreux, elle rit facilement, mais ne se départ pas d’une certaine froideur qui tient l’autre à distance. Elle doit séduire les hommes qui aiment les poupées, pense Paul. Elle ne le laisse pas indifférent, mais il n’est pas certain de la trouver agréable. Est-ce parce qu’elle n’a pu s’empêcher de lui faire remarquer qu’il lui avait menti, ou le mélange de douceur et de fermeté qui émane d’elle, ou encore son regard, qui se plante dans celui de son interlocuteur et ne le lâche pas ? Il n’en a pas la moindre idée.
Anna pense qu’elle ne sait décidément pas se taire quand il le faut. C’est malin de dire à un inconnu, d’un air bravache, que personne ne se souvient d’elle.
Les conversations vont bon train, les verres s’entrechoquent. On félicite Louis pour ses lasagnes maison. Olivia confie à Juliette qu’elle ne s’habille plus que chez Monoprix et Zara. « À quelques exceptions près, précise Renaud, son mari, Jérôme Dreyfuss pour les sacs, Patricia Blanchet pour les chaussures, Isabel Marant si on a une soirée… » Camille et Isabelle prennent la défense d’Olivia. « Encore heureux qu’elle se fasse plaisir, après les heures qu’elle fait au bureau. Et puis dis donc, on ne t’a pas vu dernièrement avec un costume Renoma ? »
Paul raconte à Vincent ses journées passées près de Fontainebleau, où il réaménage pour un couple d’hôteliers un parc de dix hectares, les arbres qu’il est en train d’y planter, les fleurs qu’il prévoit d’installer autour de la maison, les allées qu’il remet à neuf, les nouvelles perspectives visuelles, que les propriétaires découvriront dans quelques mois. Bientôt, peut-être, il signera avec le Ritz pour l’aménagement des terrasses. Il a envie de leur proposer dans le cahier de charges… mais brusquement il se tait. C’est le rire de cette femme, Anna, assise à la gauche de Louis, qui lui a fait perdre le fil de sa conversation. Un rire particulier et très rauque, rauque comme le timbre de sa voix, réalise-t-il maintenant qu’il arrive à le discerner parmi les autres. Puis il remarque ses mains, longues et fines, aux ongles coupés court et dépourvus de vernis. Il se penche légèrement pour voir son visage mais elle est tournée de l’autre côté, il ne voit que ses cheveux qui lui tombent sur les épaules. Alors il revient à ses mains, qu’elle ne cesse d’agiter en des mouvements amples ou brefs. Ses mains qui passent dans ses cheveux pour venir enrouler des mèches autour de ses doigts, entament un geste pour les attacher puis les relâcher, jouent avec sa fourchette qu’elle fait tourner comme une baguette de majorette. Ses mains qu’elle cache sous la table et qui réapparaissent aussi sec. Des gestes délicats et fébriles, oui, ce sont les adjectifs qui disent le mieux son agitation. Sa mère, professeur de français et de grec, a donné à Paul le goût des mots. Il aime depuis son enfance trouver ceux qui conviennent le mieux à chaque situation, les plus justes et les plus précis. Le vocabulaire est un domaine où il refuse l’approximatif. »

Extrait
« Les livres sont devenus son refuge, sa forteresse indestructible, son mode d’emploi de la vie. Le bonheur se cachait dans les mots, dans ces existences parallèles à la sienne, et cela, même quand ils racontaient des histoires insoutenables et sordides. Elle n’aurait échangé son bonheur de la lecture contre rien au monde. »

À propos de l’auteur
Cécile Pivot est journaliste et s’offre avec plaisir quelques incursions dans l’écriture.
Battements de cœur est son premier roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Comment t’écrire adieu

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En deux mots:
Quand elle se retrouve seule, Juliette essaie de se réfugier dans les mots et dans la musique. Égrenant la bande-son de sa vie, de Françoise Hardy à Springsteen, elle va nous raconter son histoire d’amour, la déchirure et la tentative de reconstruction. Original et musical.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La playlist de la séparation

Dans un premier roman étonnant, Juliette Arnaud raconte comment elle s’est retrouvée seule la quarantaine passée. Et comment sa vie a toujours été accompagnée par la musique. Jusqu’à l’obsession.

Une lecture rapide de ce premier roman pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un collage de critiques musicales, d’analyse des chansons qui ont marqué la vie de Juliette. Mais ce premier roman est bien plus que ça, il raconte comment la musique a accompagné une vie, comment les chansons ont construit un imaginaire et combien elles mettent en relief les sentiments, les émotions.
Si chacun d’entre nous s’amusait à dresser une liste des titres qui l’ont marqué depuis l’enfance, j’imagine combien cette dernière raconterait un parcours, des expériences, des amours, des douleurs aussi. «La chanson m’attendait, les chansons nous attendent tous.»
Juliette se retrouve seule. Enfin, pas tout à fait, parce qu’elle a son chat, fidèle lui. R. a choisi de s’enfuir. On serait censé de d’écrire comme le font souvent les hommes, sans une explication. Sans dire adieu. Du coup, elle va s’en charger. Elle va écrire son adieu, rembobiner le film et nous dire comment tout a commencé, comment cinquante fois leur histoire a failli finir et comment cinquante fois, ils se sont retrouvés. Parce que, comme le chante Françoise Hardy, elle aimerait comprendre: «Tu as mis à l’indEX / Nos nuits blanches, nos matins gris-bleu / Mais pour moi une EXplication vaudrait mieux.»
Après Françoise Hardy, défileront dans un bel éclectisme Selena Gomez, George Harrison, Mireille et Jean Sablon, Étienne Daho et tous les autres que vous retrouverez dans la playlist ci-dessous. EXplication de texte mais aussi des mélodies qui vous entrainent que la romancière accompagne souvent de parenthèses – et quelquefois de parenthèse dans la parenthèse – pour nous dire son état d’esprit.
« C’est quand qu’on arrête d’écrire des chansons d’Amour? Tout n’a-t-il pas déjà été dit? Sur tous les tons? Chanté? Chuchoté? Hurlé? Scandé? Psalmodié? Eh ben, on n’arrête pas. On s’entête. Tout ça me va très bien, je suis entêtée de nature. Avec un terrain addictif à livrer ma tronche à la neurobiologie après ma mort. »
Cette manière de dire sa vie à travers la musique, à travers des paroles qui touchent font l’originalité de ce premier roman en même temps qu’elle en marque les limites. Car sans les références, sans le bruit et la fureur que véhiculent certains morceaux, il est quelquefois difficile de suivre.
Mais il n’en reste pas moins une écriture, une originalité que l’on prendra plaisir à suivre. Ce livre n’est pas un adieu, mais un au revoir.

Playlist
Comment te dire adieu, Françoise Hardy (1968)
Love You Like a Love Song, Selena Gomez and the Scene (2011)
Isn’t It a Pity ? George Harrison (1970)
Puisque vous partez en voyage, Mireille et Jean Sablon (1936)
Les Voyages immobiles, Étienne Daho (1991)
Delilah, Florence and the Machine (2015)
Give Him a Great Big Kiss, The Shangri-Las (1965)
Secret Garden, Bruce Springsteen (1995)
Dreams, Fleetwood Mac (1977)
You’re So Vain, Carly Simon (1972)
Mess Is Mine, Vance Joy (2014)
Gnossiennes 1, 2, 3 et Gymnopédie 1, Erik Satie (1893 et 1888)
Here You Come Again, Dolly Parton (1977)
… et, I Ain’t Mad at Cha, Tupac Shakur (1996)

Comment t’écrire adieu
Juliette Arnaud
Éditions Belfond
Roman
144 p., 17 €
EAN : 9782714479938
Paru le 6 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule en France, de Saint-Étienne à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai l’intuition que les chansons nous attendent. J’ai toujours aimé Comment te dire adieu. Il aura fallu R. et sa fugue finale, sans annonce, sans explication, mais blindée de fausseté, pour que je l’entende. La chanson m’attendait, les chansons nous attendent tous. »
À 45 ans, Juliette se retrouve face à elle-même, avec le cœur déchiré et l’envie de rire de tout. Elle se repasse alors les 14 titres de sa bande originale, d’Étienne Daho à Dolly Parton, sans oublier Bruce Springsteen, 14 pop songs qu’elle a écoutées religieusement et dont elle connaît les paroles par cœur. Pourquoi sa vie chante-t-elle tout à coup si faux? Qu’est-ce qui a mal tourné? Elle a pourtant suivi à la lettre ce que les refrains suggéraient. Elle a scrupuleusement appliqué les adages de chacun des couplets.
À défaut de réponse, puisque R. est parti sans un mot, Juliette va s’y coller, à écrire adieu. Elle essaiera d’être drôle et elle sera sincère, pour comprendre, peut-être, que tout ce qui mène à la fin d’une histoire d’amour, on le porte en soi.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« J’ai l’intuition que les chansons nous attendent.
J’ai toujours aimé Comment te dire adieu.
La batterie d’abord, le piano aussi agaçant qu’une comptine enfantine, et puis la voix chantée et digne de Françoise Hardy que les trompettes moquent un peu. Quand elle parle et ne chante plus aussi, avec comme une nuance de vocodeur, les violons pour sentimentaliser l’affaire.
J’ai admiré Gainsbourg et ce modèle parfait d’allitération en EX, presque aussi parfait techniquement que celui en INGUE/ANG de Comme un boomerang.
Oui, je l’ai toujours beaucoup aimé et admiré.
Il aura fallu R. et sa fugue finale, sans annonce, sans EXplication, mais blindée de fausseté, pour que je l’entende.
La chanson m’attendait, les chansons nous attendent tous.
Plus de deux années de liaison, plus de huit saisons, et pas d’adieu. C’est la première réflexion que je me suis faite.
Il ne m’a pas dit adieu.
Il ne l’a pas jugé utile. C’est son droit, j’imagine, comme c’est le mien d’attraper, au hasard d’une lecture, le vade-mecum de Montherlant quand il fait dire à l’un de ses personnages, Costal : « Apprends qu’un écrivain a toujours le dernier mot. »
«Comment te dire adieu»: je vais m’y coller.
Que veux-tu, R.! J’ai Costal de mon côté et puis, j’ai été élevée comme ça, la politesse, tout ça tout ça.
Je viens seulement de piger, après des décennies à l’aimer et à l’écouter, cette chanson, que le mot important n’est pas «adieu», c’est «dire».
Et crois-moi, mon pauvre, je vais dire.
Parenthèse nécessaire: cons de chats/pitoyables humains
«I don’t wanna play in your yard / If you can’t be good to me», H. W. Petrie, 1894.
C’est pas compliqué, non?
C’est pas compliqué comme une chanson de gosses, avec un qui dit à l’autre : «Moi, je viens plus jouer dans ta cour si tu ne peux pas être gentil avec moi.»
Cette base-là, cette petite idée enfantine, à être appliquée, nous sauverait les miches à nous, adultes.
Et puis, il y a les chats. Et certains humains.
Et moi qui ai vu, il y a longtemps, à la télé, un reportage dans un pays de très grand froid et de glace, où une femme s’était mis en tête d’apprivoiser un chat sauvage.
Elle posait de la nourriture pour lui devant sa maison.
Il venait depuis des mois, petit à petit elle s’approchait, mais à chaque avancée de main décisive, celle qui permettra d’enfin toucher la fourrure, le chat sauvage à moitié éborgné et crasseux lui crachait dessus, à la dame.
Alors elle retirait vivement sa main, regardait la caméra en riant d’elle, de lui, d’eux deux, je suppose, et recommençait invariablement.
Elle, la dame du pays froid: «C’est pas grave, c’est normal, c’est un chat, c’est sa nature…», etc., jusqu’à la nausée, mais je vous (nous) épargne toutes ses considérations biologiques/psychologiques/angéliques.
Lui, le chat: «Bah oui. Personne n’a dit que je devais quelque chose en échange. C’est pas moi qui lui ai demandé, à cette conne. Qu’elle baise la trace de mes pieds divins et ça va bien.»
Je suis la dame, R. est le chat.
Parenthèse fermée »

Extraits
«Tu as mis à l’indEX / Nos nuits blanches, nos matins gris-bleu / Mais pour moi une EXplication vaudrait mieux.»
Les gens qui se quittent se le disent. Ils donnent une EXplication.
La plupart du temps, je le sais bien, ceux qui partent tâtonnent autour de la vérité.
Tâtonnent seulement parce que : la lâcheté, la fatigue, le désir de ne pas faire plus de mal.
Je me souviens d’une fois où il m’a semblé être au plus proche de la vérité en disant à un homme : «Je ne t’aime plus.» C’était tout à fait vrai puisque ça contenait «je t’ai aimé».
Je me souviens de son visage à ce moment-là : tout espoir s’est évanoui d’un seul coup. J’ai failli revenir là-dessus, tenter de dire quelque chose pour amoindrir le choc, mais j’ai tenu bon. Et il est parti.
R. m’a quittée une bonne cinquantaine de fois, sans exagération, entre le début et la fin de notre liaison. »

« C’est quand qu’on arrête d’écrire des chansons d’Amour?
Tout n’a-t-il pas déjà été dit? Sur tous les tons?
Chanté? Chuchoté? Hurlé? Scandé? Psalmodié?
Eh ben, on n’arrête pas. On s’entête.
Tout ça me va très bien, je suis entêtée de nature. Avec un terrain addictif à livrer ma tronche à la neurobiologie après ma mort.
On s’entête, et même, parce qu’on n’est ni idiot ni ignorant, on le dit au début de la chanson: « Tout a été dit et fait / Toutes les belles pensées ont déjà été chantées. » »

À propos de l’auteur
Juliette Arnaud est comédienne, dramaturge et chroniqueuse sur France Inter. Par ailleurs, elle danse comme une Allemande, entretient une relation névrotique avec ses cheveux et s’est fait tatouer en souvenir de son chien, Gros. Comment t’écrire adieu est son premier roman. (Source : Éditions Belfond)

Page Wikipédia de l’auteur

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Objet trouvé

JAMBON_PUILLET_Objet-trouve
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En deux mots:
Une femme habillée de latex est retrouvée morte dans un appartement de Lyon. Dans la pièce attenante, un homme prostré. L’enquête qui commence va nous entraîner dans le milieu BDSM de Lyon, mais aussi nous offrir une réflexion sur la sexualité et la quête de la jouissance, sur le couple et sur… la vie de famille!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Maîtresse et esclave

Sabrina est retrouvée morte dans son appartement de Lyon. En racontant l’enquête qui suit Matthias Jambon-Puillet nous offre un premier roman qui explore une face cachée de la sexualité. À la fois étonnant, sans tabous, et surprenant.

Attention, livre chaud, livre choc! Cet Objet trouvé n’est pas à mettre entre toutes les mains, même s’il nous dévoile un pan fort intéressant de la sexualité connu sous le sigle BDSM et dont Wikipédia nous apprend qu’il signifie «Bondage, Discipline, Sado-Masochisme» et «désigne une forme d’échange sexuel contractuel utilisant la douleur, la contrainte, l’humiliation ou la mise en scène de divers fantasmes dans un but éro-gène. Au centre des pratiques sadomasochistes et fondé sur un contrat entre deux parties (pôle dominant et pôle dominé)».
Avec l’histoire de Marc, Matthias Jambon-Puillet va nous en offrir une illustration sai-sissante. Marc, c’est cet homme retrouvé par une brigade de pompiers un immeuble de la Croix-Rousse à Lyon. Chargée de vérifier si une jeune femme dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours est toujours en vie, elle va tomber sur le corps sans vie de Sabrina, ligotée dans une tenue de cuir qui ne couvre qu’un minimum de ses attributs généreux et sur cet homme prostré, recroquevillé dans la pièce attenante.
L’enquête commence. Elle va nous permettre, grâce à l’habile construction du roman, de découvrir petit à petit comment on en est arrivé à ce drame. Comment Marc a sou-dain basculé d’une vie à une autre. Comment, le soir de l’enterrement de sa vie de garçon, il a disparu, laissant Nadège, sa fiancée, désemparée. D’autant plus que, quelques mois plus tard, elle donnera naissance à un petit garçon qu’elle appellera Enzo.
L’habile construction du roman, qui fait alterner les points de vue, nous permet de suivre Marc et Sabrina – le dominé et la dominante – ainsi que Nadège et Enzo qui essaient de se construire un avenir avec Antoine. Jusqu’à ce fameux fait divers qui va remettre Marc dans la vie de Nadège. C’est l’heure des questions, des remises en cause, des doutes: «J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment». Mais c’est aussi un formidable jeu de la vérité où les masques vont tomber les uns après les autres.
Évitant tout manichéisme, Matthias Jambon-Puillet nous propose une réflexion aigüe sur les liens qui unissent un homme et une femme, sur la quête de l’harmonie sexuelle, sur les limites du pouvoir que l’on peut avoir sur une personne et sur la pos-sibilité – ou non – de changer après avoir été pris dans un tel engrenage. Un premier roman parfaitement maîtrisé et une jolie performance, car avec un tel sujet les risques de dérapages étaient très nombreux.

Objet trouvé
Matthias Jambon-Puillet
Éditions Anne Carrière
Roman
200 p., 18 €
EAN : 9782843379215
Paru le 31 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon et Villeurbanne. On y évoque aussi un voyage jusqu’au Saintes-Maries-de-la-Mer

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le soir de son enterrement de vie de garçon, Marc disparait, laissant seule sa fiancée, Nadège, enceinte de leur premier enfant. Trois ans plus tard, alors que Nadège a refait sa vie, on retrouve Marc: nu, dans une salle de bain, bras menottés dans le dos. Dans la pièce voisine, quelqu’un est mort – une femme gainée de cuir. Qui était-elle? Que s’est-il passé durant ces années? Et, surtout, quel futur pour Marc et Nadège?
Derrière l’énigme apparente se cache une histoire simple qu’il faut reconstituer, celle de trois personnes qui se cherchent, se frôlent, et doivent choisir comment mener leur vie.
Dans ce roman, Matthias Jambon-Puillet donne à voir un triangle amoureux atypique, qui trouve sa réalisation dans l’exploration des sexualités alternatives. C’est aussi, en filigrane, une réflexion sur la masculinité, l’engagement et la quête de la jouissance.

68 premières fois
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Les autres critiques
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Actualitté (Nicolas Gary)
Les chroniques de Mandor (Entretien avec l’auteur)
Les Echos (Esther Attias)

Les premières pages du livre
« Prologue
Thibaut est l’homme par lequel l’histoire commence. C’est là son rôle. Il n’en avait pas conscience quand il s’est engagé dans les pompiers volontaires. Lui, ce qu’il s’imaginait du métier, c’était surtout sauver des vies, la camaraderie, le feu. Après plu-sieurs années de service, il connaît maintenant l’enjeu véritable. Il a accepté cette nouvelle fonction. Lorsqu’une intervention se déroule sans accroc, lorsqu’il sauve quelqu’un, résout un problème bénin, lui et son équipe ne font que maintenir la situa-tion initiale en place. «Non, vous ne mourrez pas aujourd’hui.» «Non, votre apparte-ment ne partira pas en flammes.» «Non, votre chat n’est pas perdu.» «Je n’ai rien à vous apprendre si ce n’est que vous avez évité le pire, que la vie continuera sans heurt.» Le revers de la médaille du mérite, ce sont toutes les tragédies, les catas-trophes, les arrivées trop tard. Dans ces cas-là, Thibaut constate, consigne et commu-nique l’information. Il est l’étincelle de la réaction en chaîne qui s’apprête à tout dévas-ter.
Il pense à tout ça, Thibaut, pendant que son collègue tape aux portes du petit im-meuble montée de la Grande-Côte, en plein milieu des pentes de la Croix-Rousse. La mission de ce lundi matin consiste à s’assurer qu’une jeune femme, dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours, est toujours en vie. Thibaut n’aime pas intervenir dans le quartier. Foule de complications que cet enchevêtrement de maisons sur ter-rains pentus, tous ces bâtiments de pierre qui se mêlent les uns aux autres, cousus entre eux par d’étroits escaliers en colimaçon. Par exemple, le petit groupe ne peut pas pénétrer dans l’appartement par la fenêtre, comme ils procéderaient s’il s’agissait d’un immeuble récent. Alors, avant d’enfoncer l’épaisse porte d’époque, et en l’absence de gardien, on interroge les voisins. «Quelqu’un a-t-il une clef?» Les col-lègues de Thibaut tambourinent, s’excusent, expliquent. Le cirque dure cinq étages et dix bonnes minutes avant que l’équipée ne s’avoue vaincue. Ils auront essayé. Thi-baut enfile ses lunettes de protection, retrousse ses manches, attrape le pied-de-biche qu’on lui tend.
Le pompier fléchit les jambes, raidit le dos, accélère le pouls. Il fiche d’un coup net la pointe de la barre en métal au niveau de la serrure, entre la porte et son cadre. Thibaut contracte des années de renforcement musculaire. Poignets, avant-bras, biceps, tri-ceps, épaules et pectoraux besognent de concert pour maximiser la pression contre le montant. La peinture s’écaille, le bois plie. La barre vient appuyer contre le verrou. Il ne s’agit dès lors plus que d’une question de force, jusqu’au point de rupture, là où les lois de la physique termineront le travail. Le reste de l’équipe s’écarte.
Le bruit fascine, la chair de bois qui hurle, le métal de la serrure que l’on pousse, c’est une lente agonie. La porte cède dans une gerbe d’échardes. Thibaut, pris de court, titube en arrière, on le rattrape. Ses muscles tremblent de la différence de sollicitation, passés de tout à rien, ses doigts restent crispés autour du métal. On lui reprend le pied-de-biche. La porte achève de s’ouvrir, soulagée parce que vaincue.
– Est-ce qu’il y a quelqu’un? Madame, c’est les pompiers. Est-ce que tout va bien?
Pas de réponse, pas même d’écho, aucun bruit, Thibaut pénètre dans l’appartement. Une entrée avec portemanteau, petit meuble orné de bibelots et courriers ouverts au-tour duquel se prosternent des chaussures alignées avec soin. Le couloir aux murs nus s’enfonce quelques mètres vers l’intérieur, enjambe une petite cuisine séparée pour arriver au salon. Plafond haut, poutres et pierres apparentes, la décoration est froide: meubles de verre et de métal, pas de magazines jetés en vrac sur le canapé. Seule source de chaleur au milieu du minimalisme, plusieurs étagères de livres habil-lent un renfoncement. L’appartement se déploie via une mince marche qui donne sur un second couloir. Thibaut remarque une ligne de démarcation en forme de relief sous le plâtre qui court du sol au plafond au niveau de la marche: il pénètre dans l’im-meuble voisin. Le logement s’étend entre deux bâtisses distinctes. Typique du quar-tier, datant de l’époque où les ateliers textiles ont été convertis en souricières pour la petite classe moyenne. »

Extraits
« – On m’a dit que tu n’obéissais qu’aux infirmières, pas aux médecins ni aux policiers. Tu ne réponds pas à leurs questions. C’est pour ça que tu es encore suspect. À moins que ce ne soit pour ça que tu n’es pas encore coupable. Je ne sais pas qui elle était ni ce qu’elle t’a fait et maintenant elle est morte. Je ne peux pas lui demander. Elle ne peut pas me répondre. Peut-être même qu’elle ne t’a rien fait, peut-être que tu étais toujours comme ça, planqué quelque part au fond. Notre couple n’était pas parfait, je me souviens de chaque engueulade, ces moments où on a bien cru en rester là. Et parce que tu confiais tes doutes et frustrations, je pensais te connaître. J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment. La vérité, c’est que je n’en sais rien. Et sans cette femme, il n’y a que toi qui peux me dire. »

« « Quoi? » demande-t-elle? « Aucune importance en fait », répond-il. Les plans ont chan-gé, il est temps de prendre ses responsabilités. Il compte l’annoncer ce soir: sa fiancée est enceinte. Ce n’était pas prévu. Mais il ne regrette pas, promis. Elle veut le garder et lui veut faire ce qu’il faut, Sabrina ne comprend pas, en quoi l’enfant change tout, qu’est-ce qu’il l’empêche de continuer à étudier? Marc lève les yeux, regarde le ciel. Un enfant, c’est une responsabilité, morale, financière. Il doit se marier, il doit mettre la fac de côté, le temps de se stabiliser. D’ailleurs, ses parents l’y encouragent, feront ce qu’il faut pour les soutenir. Ils en ont beaucoup parlé, ils y tiennent. Son ami Nicolas lui a proposé de prendre une place à son atelier, en menuiserie, au moins les premières années du bébé. Ce ne sera pas si mal. Si le cœur de Sabrina continue à battre, ce n’est plus de désir. »

À propos de l’auteur
Né à Lyon en 1986, Matthias Jambon-Puillet vit à Paris. Il travaille dans le milieu du divertissement et des nouvelles technologies. Objet trouvé est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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Focus Littérature

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Ce que l’homme a cru voir

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En deux mots:
Simon Reijik revient dans son village natal près de Toulouse pour retrouver un vieil ami malade. Entre souvenirs et retrouvailles, son passé va lui revenir en pleine figure, faisant voler en éclats la vie qu’il s’était soigneusement construite loin de l’épisode traumatisant de son enfance.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Rattrapé par son passé

Gautier Battistella confirme son talent en racontant le retour en Haute-Garonne d’un jeune homme qui va vite se rendre compte qu’on ne se débarrasse pas si facilement de son passé.

« Je sais ce qu’ils pensent de moi, les autres. On ne peut empêcher personne. Je croyais qu’un jour, je ne les entendrais plus. Je me suis trompé. Ils hurlent à voix basse. On me regarde par-derrière. On chuchote « pauvre garçon », ce n’est pas de moi qu’ils parlent. Ils racontent des tas de mensonges. J’ai peur de finir par les croire. Je me regarde dans le miroir, j’ai changé. Le matin, j’ai la bouche pâteuse, mauvaise haleine. Je commence à perdre mes cheveux. Je ne dors plus. Je n’en peux plus de grelotter sous le soleil. La fièvre, en été. Tu les entends, aussi ? Ces voix, le jour et la nuit. Dis-moi que je ne suis pas le seul à devenir fou… Le matin va se lever. Mon sac est prêt. Je n’ai pas peur, aucun regret. Puisqu’ici, on refuse d’oublier, j’irai là où on ne me connaît pas. Ne me cherche pas. Nous ne nous reverrons plus. Bonne chance, Toni.
Simon. »
Le second roman de Gautier Battistella s’ouvre sur ce courrier énigmatique adressé par Simon à Toni. Et s’il conservera son mystère une grande partie du livre, il livre aussi quelques indices que l’auteur nous dévoilera au fur et à mesure du déroulement de l’histoire familiale de Simon, de ses parents et grands-parents.
Gregor Reijik, le grand-père, est chronologiquement, le premier à entrer en scène. Né en 1921 en Pologne, il survivra au carnage de la seconde Guerre mondiale, aux exactions des troupes allemandes et parviendra à prendra le chemin de l’exil. Traversant toute l’Europe, il finira par arriver en France, à Carmaux, puis à Verfeil. C’est dans cette localité de Haute-Garonne que la famille va prendre racine. C’est aussi là que se trouvent les réponses aux questions qui vont se poser durant toute la première partie du roman. C’est là aussi que Simon va revenir après l’annonce de la grave maladie de Toni. Il tentera de revoir son ami avant sa mort ; on comprend vite tout ce que ce séjour remue de souvenirs et d’émotions.
Derrière l’image du jeune homme prometteur, pour reprendre le titre du premier roman de Gautier Battistella, se cache une profonde faille. Si Simon a choisi de partir pour Paris, c’est aussi pour s’inventer une nouvelle vie.
Sa profession, effacer les traces numériques gênantes de ses clients, n’a du reste rien à voir avec le hasard. Simon « offrait des zones d’ombre aux victimes et, si besoin, leur inventait un passé de rechange. Une autre vie possible. Il maquillait leur fuite. La vérité n’est souvent qu’une question d’éclairage. »
Et suivant l’éclairage, on pouvait trouver sa vie plutôt réussie. Une profession gratifiante et bien rémunérée, une épouse professeur de lettres de 35 ans, un appartement de cent vingt mètres carrés sur deux étages, avenue Ledru-Rollin et deux chats, Clyde et Bonnie 2. Lui qui était « entré en couple par hasard » chérissait le « juste équilibre de dissimulations et d’attentions » qui les liait. Jusqu’à ce brusque départ vers Verfeuil.
Avec un sens de la construction diaboliquement addictif, l’auteur nous fait découvrir cette faille qui, au fil de la seconde partie, va tout faire voler en éclats. Et nous prouve une fois encore que les secrets de famille ne devraient pas rester enfouis. Car plus on les cache et plus violente est la déflagration lorsqu’ils ressurgissent.

Ce que l’homme a cru voir
Gautier Battistella
Éditions Grasset
Roman
234 p., 19 €
EAN : 9782246859734
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Verfeil en Haute-Garonne, mais aussi à Paris et en Normandie ainsi qu’au fil les étapes de l’émigration familiale dans les montagnes de la petite Pologne, un village à trente kilomètres de Zakopane puis la Slovaquie, la Hongrie, la Slovénie, l’Italie et la France depuis Nice et Carmaux.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec un retour dans l’histoire familiale jusqu’en 1921.

Ce qu’en dit l’éditeur
Simon Reijik a refait sa vie. Son métier: effacer les réputations numériques, libérer les hommes de leur passé. Lui-même croyait s’être affranchi de son histoire, jusqu’au coup de téléphone d’une inconnue. Simon abandonne sans explication sa femme Laura, et retourne sur les lieux où il a grandi.
Il retrouve près de Toulouse cette terre gasconne, si attachante qu’on la dit amoureuse. Il l’avait fuie, elle ne l’a jamais quitté. Les acteurs de son enfance, vivants et morts, se rappellent à lui.  C’est l’heure des comptes. Le voici contraint d’accomplir le chemin qu’il a refusé de suivre vingt ans auparavant. Simon a cru voir, il s’est trompé. On ne sait jamais ce que le passé nous réserve.
Un parcours initiatique d’une grande puissance, porté par une écriture charnelle, sensible, intense.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com


Gautier Battistella présente Ce que l’homme a cru voir © Production Hachette France

Les premières pages du livre
« Je sais ce qu’ils pensent de moi, les autres. On ne peut empêcher personne. Je croyais qu’un jour, je ne les entendrais plus. Je me suis trompé. Ils hurlent à voix basse. On me regarde par-derrière. On chuchote «pauvre garçon», ce n’est pas de moi qu’ils parlent. Ils racontent des tas de mensonges. J’ai peur de finir par les croire. Je me regarde dans le miroir, j’ai changé. Le matin, j’ai la bouche pâteuse, mauvaise haleine. Je commence à perdre mes cheveux. Je ne dors plus. Je n’en peux plus de grelotter sous le soleil. La fièvre, en été. Tu les entends, aussi? Ces voix, le jour et la nuit. Dis-moi que je ne suis pas le seul à devenir fou… Le matin va se lever. Mon sac est prêt. Je n’ai pas peur, aucun regret. Puisqu’ici, on refuse d’oublier, j’irai là où on ne me connaît pas. Ne me cherche pas. Nous ne nous reverrons plus. Bonne chance, Toni. Simon.

Première partie
Prétendre que le vieux Gregor n’était pas bavard relève de la litote: il ne s’exprimait que contraint par les circonstances. Sa tendance à l’exagération silencieuse s’était accentuée à la mort d’Angelina, la seule femme qu’il ait jamais aimée. Parfois, pourtant, la vieille prune qu’il distillait derrière la chaudière prenait la parole à sa place; certains souvenirs échappaient à leurs bâillons. Peut-être se cachait-il davantage derrière ce qu’il omettait de révéler. Qu’importe. Depuis John Ford, tout le monde sait que quand la légende est plus belle que la réalité, on raconte la légende.
«Je suis né de la mort de ma mère, une nuit de décembre. C’était en 1921, à trente kilomètres de Zakopane, dans les montagnes de la petite Pologne. Gregor y avait passé une enfance rude et solitaire, auprès de son père menuisier. Il l’aidait à l’atelier: de cette période remontait sa fascination pour les outils minutieux, ciseaux, coutant, ou alènes. À dix-sept ans, il avait assisté à l’entrée des troupes allemandes, venues de Slovaquie. Lui ne connaissait que la pierre et l’odeur du feu, le mugissement sourd des châtaigniers, balayés par les vents d’altitude et les tourbillons des ruisseaux dc montagne. Les chars, ces masses compactes de métal et de feu, avançaient lentement, en file indienne et écrasaient les champs, les hommes, les animaux, même les collines. La cavalerie polonaise et les quelques blindés furent pulvérisés par les raids aériens de la Luftwaffe, des villages entiers réduits en cendres. Les corps gisaient au bord des routes, déchiquetés. Les civils soupçonnés de résistance étaient exécutés par balles ou à la grenade. On incendia écoles comme églises. Seuls passaient encore les fantômes de chiens efflanqués, rendus sourds ou estropiés par les bombardements, les yeux hagards, se demandant ce qu’ils foutaient là. La Pologne cessa d’exister. Gregor appelait cela «le début du grand silence».
Nombre de camarades de Gregor acceptèrent de travailler pour l’occupant et rejoignirent le bassin houiller de Silésie ou de la Ruhr allemande. Quand il apprit que
l’URSS venait de pénétrer en Pologne, son père enfouit dans son gros sac en toile une gourde, du pain, du fromage, des fruits secs, et une couverture. Ensuite, il serra son fils dans ses bras et lui offrit un petit couteau en demi-lune, glissé dans une gaine de cuir. Il n’y eut pas de larmes. L’hiver 1940 laisserait dans les mémoires un souvenir de neige, de sang et de nuit. Gregor traversa la Slovaquie, la Hongrie, puis rejoignit la Slovénie. Il couchait là où s’effondrait son corps, sous les voies de chemin de fer, au pied d’une souche, dans une grange à ciel ouvert. Gregor buvait l’eau des mares volait des fruits, et même un jour tua une poule. L’Europe tout entière avait basculé dans la folie. La gens se hâtaient, poursuivis par leurs ombres, on soupçonnait un frère, un ami, un fils. Gregor fut arrêté à la frontière italienne, hirsute, affamé, en haillons. Ses chaussures, qu’il avait pris soin d’entretenir pendant le périple, ressemblaient à deux bouts de cuir fondu. On l’emprisonna dans un ancien monastère – les Italiens ont toujours eu le goût du mélodrame. Des vierges en deuil veillaient sur les âmes égarées; il y avait là des déserteurs allemands, des Français qui s’étaient trompés de sens en traversant les Alpes, des Juifs autrichiens, une poignée de Russes, peut-être communistes – même un Américain, venu visiter Milan. Gregor avala une mauvaise soupe, qu’il vomit, demeura deux jours semi-conscient. Un matin, il trouva sa cellule ouverte et la prison désertée. Dehors, c’était le printemps. Les oiseaux piaillaient. La campagne était belle, inconsciente. Les branches des pommiers ployaient, alourdies de fruits. Gregor attrapa une colique mémorable.
Il parvint à Nice, plus de six mois après avoir quitté ses montagnes. Gregor pleura en embrassant la terre de France, dont il conserverait toute sa vie un flacon. Une famille le trouva recroquevillé dans un fossé, grelottant, à moitié délirant. Il fut soigné, nourri, caché. On lui proposa de rester, le fils de la famille s’était enrôlé dans les troupes mussoliniennes. Il remercia ses bienfaiteurs, mais le lendemain à l’aube, il avait disparu. Le 3 mai 1940, il entrait dans Carmaux. »

Extrait
« Les nouvelles technologies avaient crucifié la vie privée. L’intime agonisait en place publique. Tout était devenu montrable. Tout devait se savoir. Simon se contentait de rétablir un peu d’équité. Ce droit à l’oubli, suggéré par l’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Il offrait des zones d’ombre aux victimes et, si besoin, leur inventait un passé de rechange. Une autre vie possible. Il maquillait leur fuite. La vérité n’est souvent qu’une question d’éclairage. Simon ne blâmait personne. Lui n’était ni meilleur, ni pire que ses contemporains: il se contentait de jouer sa partition sur la grande harpe des émotions humaines. Il s’était adapté. Le petit-fils d’immigré polonais était parvenu aux premières loges de l’évolution. Il n’en tirait pas de fierté particulière, il ne laisserait pas son nom dans les manuels d’histoire, mais il participait, à sa façon, à la marche de la civilisation. » p. 28

À propos de l’auteur
Gautier Battistella est né à Toulouse en 1976. Son premier roman, Un jeune homme prometteur (Grasset, 2014) a notamment reçu les prix Québec-France et Jean-Claude Brialy. Ce que l’homme a cru voir est son deuxième roman. (Source : Éditions Grasset)

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Les enfants de ma mère

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En deux mots:
Après son divorce Françoise va devoir trouver les moyens de ses ambitions, vivre libre tout en offrant à ses enfants les meilleures chances de réussite. En suivant Françoise, Nathalie et Laurent des années 80 à nos jours, on retrouve cette France qui voulait changer la vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Françoise, Nathalie, Laurent … et les autres

Dans son second roman, Jérôme Chantreau a choisi de nous replonger dans la France des années 80 à travers la vie d’une mère divorcée et ses deux enfants. Superbe fresque, entre émancipation et renoncements.

Jérôme Chantreau a fait une entrée remarquée en littérature avec Avant que naisse la forêt, un roman que l’on pourrait qualifier d’écologique, même si déjà la relation entre un fils et sa mère défunte structurait le récit.
Son nouvel opus nous raconte aussi la relation d’une mère – bien vivante cette fois – avec ses enfants. Tout commence pour un épisode décisif dans la vie des protagonistes, celui où Françoise décide de rompre avec son mari. Une scène qui donne d’emblée le ton de ce roman qui, à travers les biographies des protagonistes, va relater les mutations de la société française et notamment l’émancipation des femmes: « Elle avait commandé une sole. Elle ne pourrait jamais plus manger de sole. Elle se demandait pourquoi il mentait, alors qu’il était là, de toute évidence, pour annoncer la vérité. Elle avait mal pour lui. Elle lui aurait bien mis les mots dans la bouche. Mais il arrive un moment où les femmes comprennent qu’il faut cesser d’infantiliser les hommes. Ce moment-là, c’est souvent le jour de la rupture. Françoise aurait pu, malgré tout, l’aider encore une fois, tant était puissant en elle le sentiment maternel. Prendre sur soi la douleur des autres. L’encaisser, pour qu’ils restent heureux et légers. Être encore une fois la femme, la mère, inépuisable et inconditionnelle. Elle sentit monter en elle une force inconnue. Et cette impression nouvelle provoqua une poussée d’endorphine qui répandit dans tout son corps quelque chose qui ressemblait à du bonheur. C’était du bonheur. Elle faillit relancer la conversation, parce qu’à elle, les mots venaient tout seuls: Tu es un homme qui s’en va, un homme qui renverse tout en partant, se cogne contre les meubles, oublie ses affaires, revient penaud, ressort bêtement. Um homme, comme tous les hommes, qui rate sa sortie. »
Aux côtés de ses enfants Nathalie et de Laurent, Françoise va désormais devoir tenir le coup, trouver un emploi. En écho aux affiches de François Mitterrand qui vient de remporter l’élection présidenteille, elle entend profiter de sa liberté retrouvée pour changer la vie.
Très vite, les amants vont défiler sous le regard quasi indifférent des ados qui ont chacun leur territoire dans l’appartement du 26, rue de Naples et entendent bien profiter aussi de ce vent nouveau.
Et tandis que Françoise trouve un emploi de graphiste, Laurent se lance dans la musique. Avec quelques amis, ils investissent la cave pour en faire une salle de répétitions. Quant à Nathalie, elle joue les anges gardiens en ramenant Édurne à la maison. Spontanément, Françoise décide de loger la jeune punkette dans la chambre de bonne. « Laurent avait assisté à cette scène sans pouvoir prononcer une parole. Il comprenait seulement qu’une fille, qui ressemblait à la chanteuse sur la pochette de Kids in America, débarquait, la veille de Noël, et que tout le monde trouvait cela normal. Il aurait pu lui en vouloir de le déloger de la chambre de bonne, mais la curiosité de la voir habiter sous le même toit et d’autres sentiments qu’il ne s’expliquait pas encore faisaient qu’il n’éprouvait aucune jalousie. »
De cette cohabitation, somme toute assez éphémère, la famille conservera un souvenir marquant et voudra s’imprégner de ce caractère rebelle…
Viendra alors le moment pour chacun de vouloir tracer sa route. Françoise va organiser des dîners où se retrouvera une faune assez disparate d’amis et d’artistes et va concrétiser une envie restée longtemps enfouie: peindre.
Laurent prend la route, se désintéresse de ses études et, tout en testant les paradis artificiels, va essayer de percer dans la musique avec son ami Victor. Mais pour l’heure, tout ce qu’il récolte, c’est le renvoi de son collège.
Nathalie, de son côté, avait choisi sa voie. « Son tempérament la poussa à entrer directement dans le monde du travail, à la radio plus exactement, où, dès ses débuts, elle réussit au-delà de toute attente. »
Si j’ai beaucoup aimé suivre les différents protagonistes, c’est parce que Jérôme Chantreau pose sur eux un regard d’une acuité exceptionnelle. Au fil des pages, on a l’impression de tellement bien connaître chacun d’eux qu’on s’imagine pouvoir les reconnaître si on les croisait dans la rue. Gageons du reste que vous n’aurez aucune peine à trouver une Françoise dans vos relations, une femme des années Mitterrand qui s’imaginait se débarasser de ses chaînes pour vivre autrement ou encore un artiste maudit que la drogue n’a pas réussi à élever. Sans oublier la jeune fille qui, à l’inverse de sa mère, entend profiter du système, aussi impafait soit-il.
Superbe roman et gros coup de cœur!

Les enfants de ma mère
Jérôme Chantreau
Éditions Les escales
Roman
480 p., 19,90 €
EAN : 9782365693134
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris. Mais on y évoque aussi Orgosolo, un village en plein cœur de la Barbagia en Sardaigne et Baïgorry, un village près de la vallée des Aldudes, à côté de Saint-Jean-Pied-de-Port au Pays Basque et Bayonne et des voyages à Liverpool, le Mexique, l’Egypte du Caire à Assouan et à Laval.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À travers le portrait d’une femme en quête d’elle-même et la musique d’une adolescence tourmentée, Jérôme Chantreau nous invite à passer la porte du 26, rue de Naples et réenchante Paris.
Changer la vie.
Trois mots pour s’inventer un destin. Trois mots que Françoise, fraîchement divorcée, a décidé de faire siens, elle qui, pour la première fois, a voté à gauche le 10 mai 1981.
Au 26, rue de Naples, un appartement ouvert aux quatre vents, Françoise tente de changer la vie – sa vie. Elle métamorphosera surtout celle de ses enfants en les plongeant dans un tourbillon aussi fantasque que brutal. Tandis que son fils Laurent crée un groupe de rock dans les caves parisiennes, Françoise recueille chez elle des gamins du quartier, fracassés par la drogue, les mauvais coups et l’exil. Mais à trop s’occuper des enfants des autres, ne risque-t-elle pas d’en oublier les siens ? Laurent est là, qui se tient au bord de l’abîme, hypnotisé par Victor – le plus beau, le plus brillant de la bande.
Dans ce roman où Paris se fait personnage, Jérôme Chantreau nous offre un portrait sans complaisance de la France mitterrandienne, aux accents violents et poétiques.

Les critiques
Babelio
Page des libraires (Betty Trouillet, Librairie Cultura, Carcassonne)
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Françoise posa dans l’entrée ses valises en tissu écossais et ses deux enfants. Elle apprécia la luminosité des pièces, la hauteur des plafonds, les moulures en plâtre. Le pan de mur qui menait jusqu’au salon était couvert d’un miroir que le reflet vermillon de la moquette faisait flamboyer. L’effet espéré était moins de proposer une image satisfaisante de soi qu’une fuite du regard, mais une fuite brûlante, un luxe d’espace en trompe l’œil. Elle en fut troublée. Dès son premier pas sur le tapis rouge, Françoise sentit que sa vie allait se jouer là. L’impression que cet appartement l’attendait. Elle n’en voudrait plus d’autre. Elle était arrivée.
Ce jour-là, il n’y avait qu’elle, ses valises et ses enfants. Son mari travaillait. L’instant aurait mérité une petite célébration, mais à cette époque, la fin des années 1960, les hommes passaient leur vie au bureau. Ils rataient tous les rendez-vous familiaux.
Elle garda pour elle ses impressions au moment de découvrir, une à une, les pièces du 26 rue de Naples. Elle jeta un coup d’œil à la cave qui sentait le salpêtre et à la chambre de bonne sous les combles. Au milieu du salon, Laurent se réveillait déjà dans son couffin avec son regard perdu de nourrisson. Nathalie, âgée de trois ans, courait sur la moquette en feu.
En prenant possession des lieux, Françoise acceptait d’en devenir la maîtresse, ce qui impliquait d’en être le plus souvent la servante. Elle avait vingt-cinq ans. Le soir, quand les jeunes époux se couchaient, toujours un peu trop tôt à son goût, son mari lui répétait qu’ils n’étaient pas encore assez riches pour s’offrir les services d’une femme de ménage. Il travaillait pour que les choses s’améliorent. Pour travailler, on pouvait lui faire confiance. Ils mangeaient leur pain noir, disait-il. Encore quelques années et tu verras… Et puis il s’endormait. Tournée de son côté, Françoise attendait le sommeil qui viendrait plus tard. Elle ne se plaignait pas. Elle n’avait pas appris à le faire.
Dès les premiers mois, Françoise se lança dans des travaux de rénovation. Elle conserva la moquette rouge et tendit de papier ciel et blanc la chambre de Laurent dont la fenêtre donnait sur une cour d’immeuble. Nathalie avait la sienne, lumineuse et bruyante, au-dessus du carrefour de la rue du Rocher. La petite faisait sa rentrée dans une école privée du quartier. Françoise n’avait plus qu’à accomplir sa part de travail en se répétant qu’elle avait fait le bon choix, que la réussite viendrait et qu’elle serait libérée de ces tâches qui remplissaient sa journée. Avec un peu de chance, elle serait encore jeune. Combien de temps faudrait-il ? Cinq ans ? Non, c’était trop peu. Dix ans alors ? Quinze, plus certainement. Elle n’était pas très bonne en calcul mental. Avant de se remettre au ménage, elle eut le temps de voir s’amonceler un gros paquet d’idées noires.
L’appartement se trouvait au deuxième étage d’un immeuble, tout près de la place Villiers. Un coin de Paris tranquille quoique populaire. Le quartier n’avait pas atteint le standing que l’on trouvait de l’autre côté du parc Monceau, mais les rues de l’Europe, propres et bien proportionnées, renvoyaient une impression d’harmonie propice à la réussite. Les petits commerçants votaient à droite. Tous les habitants semblaient partager le même objectif : travailler à la réalisation d’une vie confortable.
Comme les affaires avançaient plus vite que prévu, son mari lui offrit une cuisine en formica. La pièce était exiguë. Il y avait une table escamotable pour les petits déjeuners et, au-dessus, un téléviseur de poche qui représentait le dernier cri de la miniaturisation. Une fenêtre, près de l’évier, donnait sur la cour d’immeuble. Françoise y plongeait souvent son regard. Elle s’était familiarisée avec les bruits : de longues plages de silence ponctuées d’un grincement de lit, un meuble qu’on pousse sur le parquet, quelques voix qui s’élèvent, puis retombent, un tintement de vaisselle. Des fenêtres, s’élevait la mélodie des familles. Elle était plutôt triste.
Françoise alluma le poste de télévision. L’image en noir et blanc, saupoudrée de neige, tremblota avant de se stabiliser. Les informations montraient des étudiants hurlant des slogans incompréhensibles. Leur colère d’opérette s’opposait au large sourire qui barrait leurs visages. Ils portaient des casques de moto, quelques-uns haranguaient la foule avec un mégaphone. Françoise repensa aux membres de sa famille qui avaient connu la guerre. Ils savaient l’importance de l’ordre et de la sécurité. Françoise se disait qu’elle ne connaissait pas grand-chose et qu’elle avait arrêté l’école beaucoup trop tôt. Qu’elle serait bien allée à la fac, elle aussi. En imper et en casque de moto. Si elle avait poursuivi ses études, au lieu de se marier, elle serait peut-être là, dans le poste, au milieu de cette foule heureuse. Ne te plains pas ! se répétait-elle, les mains dans la vaisselle.
Les voisins, au quatrième, dîneraient bientôt. Elle avait reconnu le bruit de la table que l’on déplie, les couverts qui tintent à rythme régulier, quelques voix, celle d’un homme plutôt vieux, d’une femme âgée. De son côté, le repas du soir était prêt et les enfants dormaient déjà. Françoise ne pouvait dire à quelle heure rentrerait son mari. On entendait les réclames à la télévision. Pendant les actualités, le journaliste avait été très sévère envers les jeunes révoltés. De Gaulle avait parlé de chienlit. Le Sacha Show allait commencer. Elle aimait bien Petula Clark. »

Extraits
« Françoise avait été bombardée graphiste, métier d’avant-garde dont elle percevait mal les contours. Sur quoi allait-elle dessiner ? Sur des ordinateurs. Comment cela était-il possible? Elle paniqua un peu les premiers jours. Elle apprit à allumer une unité centrale et à attendre qu’elle se mette en route. Pascal, son collègue, avait dix ans de moins et beaucoup plus de compétences en informatique. Lui, le peintre surdoué, avait consenti, pour gagner sa vie parisienne, à devenir un virtuose de l’image 3D. Il lui apprit en quelques semaines ce qu’elle devait savoir pour ne pas passer pour une incapable aux yeux des chefs. Françoise n’avait plus qu’à griffonner ses idées sur un bloc-notes.
Le reste du temps, elle connaissait une sorte de déprime, pas très violente, qui lui servait de vêtements de deuil pour femme divorcée. Ses amies y virent l’occasion de s’empiffrer de pâtisseries. Elle les avait connues pendant son mariage. Elles disparaîtraient bientôt, comme une volée de moineaux, parce que le divorce, on ne sait jamais, ça peut être contagieux. Pour le moment, elles voulaient bien que cela dure un peu, pourvu qu’on puisse montrer son grand cœur cher Angelina, devant un chocolat mousseux. »
« Françoise ruminait ces pensées tout en transformant la salle à manger en atelier d’artiste. Elle voyait bien que quelque chose lui échappait. Elle prit une décision : elle arrêterait les dîners, et elle ne les recommencerait qu’à la rentrée, se laissant tout l’été pour faire ce qu’elle aimait vraiment, la peinture.
Dès le début des grandes vacances, elle avait renvoyé Laurent à Liverpool, en voyage linguistique. Il avait paru enchanté. Nathalie était allée perfectionner son espagnol au Mexique. Françoise était minée, mais riche d’un mois de vacances. Pour la premiére fois, elle n’avait pris en compte ni son couple ni ses enfants.
Françoise s’installa devant un chevalet. La lumière entrait par les trois fenêtres de la salle à manger. Pascal l’avait aidée pour l’achat des peintures à l’huile, des aquarelles, des fusains, des pastels et des pinceaux. Il avait souri en la voyant s’entourer de toutes les techniques possibles, chacune ouvrant une voie différente, chacune nécessitant une maîtrise, une implication totale et exclusive. Il avait souri, mais il n’avait rien dit. Il fallait bien qu’elle commence. »
« Le choc de modernité avait pris tout le monde de court. Peu d‘adultes et moins encore d’adolescents étaient préparés à accueillir la révolution informatique dans leur quotidien. S‘il existait des geeks, c’était au fond de garages, dans quelques banlieues minables de la côte ouest des États-Unis. Aussi l‘informatique domestique, la miniaturisation, les nouvelles inventions provoquaient-elles chez les gens une sorte d‘hystérie compulsive.
Ce fut d’abord l’invasion des gadgets, comme une nuée de sauterelles sur l’Égypte biblique. On s’arrachait les porte-clefs qui répondaient au sifflement, les montres Casio avec calculatrice et tout ce qui pouvait se télécommander. Ne plus se lever de son fauteuil pour changer les chaînes du poste de télévision était vécu comme une avancée majeure dans la vie des ménages. On avait d’abord pensé que les voitures voleraient et que l’on mangerait des pilules aux repas. Il n’en était rien. Françoise conduisait une R5 et les Français préféraient toujours la blanquette de veau. »

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Trois fois la fin du monde

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En deux mots:
Joseph Kamal est entraîné par son frère dans un braquage qui tourne mal. Il finit en prison. C’est sa première «fin du monde». Un accident nucléaire va provoquer un exil de masse. C’est sa seconde «fin du monde». Pour retrouver un semblant de liberté, il va lui falloir vivre dans la zone interdite. C’est sa troisième «fin du monde». Trois parties d’un roman habilement construit qui confirme le talent de Sophie Divry.

Sélection Prix du Roman Fnac 2018

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Robinson Crusoé à la française

En jetant un repris de justice dans une zone contaminée par un accident nucléaire, Sophie Divry nous livre une version trash de Robinson Crusoé et sans doute l’un de ses romans les plus aboutis.

Trois fois la fin du monde aurait aussi pu s’intituler trois expériences ultimes, de celles qui laissent des traces indélébiles et pour lesquelles l’auteur de La Condition pavillonnaire et de Quand le diable sortit de la salle de bain retrouve son terrain de prédilection, celui des moments de crise qui obligent à faire des choix, peut-être pas toujours conscients.
Comme il se doit, tout commence très mal. Tonio entraîne son frère Joseph dans un braquage qui vire au drame. Son frère est tué et Joseph arrêté. Le jeune va alors très vite être confronté à la condition détentionnaire, aux règles qui régissent la vie dans les centres de détention et qu’il va devoir assimiler très vite. Car cette première «fin du monde» ne laisse guère la place à la fantaisie. En dehors ou avec la complicité des matons, il faut apprendre à survivre sans confort, nourriture, sommeil, calme et affection, mais surtout à une hiérarchie brutale et à une promiscuité répugnante. «Je me demande pourquoi mon frère ne m’a jamais dit un seul mot sur ses années de prison. Ça me serait utile aujourd’hui. Mais il est vrai que je n’étais pas censé m’y retrouver. C’était lui le voyou de la famille, pas moi.»
À la sidération du néo-détenu vient s’ajouter celle du lecteur qui découvre la loi des caïds, la violence aveugle et les châtiments qui n’ont rien à voir avec une quelconque justice. Avec Joseph Kamal, il se rend compte de l’abomination que peut représenter un séjour carcéral en France aujourd’hui. Et sous la plume de Sophie Divry s’éclairent subitement bien des questions. Les statistiques sur les taux de récidive ou sur la dimension criminogène de nos prisons s’incarnent ici. Avec de tels traitements, comment ne pas sombrer… ne pas être habité par la haine. « Ce n’est plus une haine étroite et médiocre, celle des premières humiliations, non, c’est une haine comme une drogue dure. Elle fait jaillir dans le cerveau des consolations fantastiques. Elle caresse l’ego. Elle transforme l’humiliation en désir de cruauté et l’orgueil en mépris des autres. Je ne hais plus seulement les matons, je hais aussi cette engeance de damnés qui croupit là, encline à la soumission, complice des guet-apens. Dans cette cellule étroite, sans matelas, mes pensées-haine se répercutent d’un mur à l’autre. Je m’y adonne avec plaisir, suivant de longues fantaisies mentales où moi seul, brûlant la prison, reçois le pouvoir de vie ou de mort sur les détenus et les gardiens, les faisant tour à tour pendre, brûler vif, empaler. Parfois la rêverie s’arrête brusquement, mon cœur plonge dans une fosse de chagrin à la pensée de mon frère. Je comprends pourquoi Tonio ne m’a jamais dit un mot sur ce qu’il a vécu ici. »
Aux idées noires vient pourtant se substituer une seconde «fin du monde» tout aussi dramatique : une catastrophe nucléaire. On peut imaginer le vent de panique face aux radiations et on comprend que tout le monde cherche à fuir. Une chance que Joseph ne va pas laisser passer, quitte à tuer à son tour. Un meurtre avec un arrière-goût de vengeance.
Vient alors la partie du livre qui m’a le plus intéressé. Joseph choisit de s’installer dans la zone interdite pour échapper à la police.
Quelque part en France, il rejoue Robinson Crusoé sans Vendredi à ses côtés.
« Toute sa vie, il a été éduqué, habillé, noté, discipliné, employé, insulté, encavé, battu – par les autres. Maintenant, les autres, ils sont morts ou ils ont fui. Il est seul sur le causse. » Il est libre mais seul.
Avec un sens de la tension dramatique, qui avait déjà fait merveille dans Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry va alors creuser dans la tête de Joseph Kamal et nous livrer les pensées d’un homme qui, pour l’avoir déjà perdu, va chercher encore un toujours un sens à sa vie. Magistral!

Trois fois la fin du monde
Sophie Divry
Les éditions Noir sur Blanc / Notabilia
Roman
235 p., 16 €
EAN : 9782882505286
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis en Province dans une région qui n’est pas précisément définie

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après un braquage avec son frère qui se termine mal, Joseph Kamal est jeté en prison. Gardes et détenus rivalisent de brutalité, le jeune homme doit courber la tête et s’adapter. Il voudrait que ce cauchemar s’arrête. Une explosion nucléaire lui permet d’échapper à cet enfer. Joseph se cache dans la zone interdite. Poussé par un désir de solitude absolue, il s’installe dans une ferme désertée. Là, le temps s’arrête, il se construit une nouvelle vie avec un mouton et un chat, au cœur d’une nature qui le fascine.
Trois fois la fin du monde est une expérience de pensée, une ode envoûtante à la nature, l’histoire revisitée d’un Robinson Crusoé plongé jusqu’à la folie dans son îlot mental. L’écriture d’une force poétique remarquable, une tension permanente et une justesse psychologique saisissante rendent ce roman crépusculaire impressionnant de maîtrise.
« Au bout d’un temps infini, le greffier dit que c’est bon, tout est en règle, que la fouille est terminée. Il ôte ses gants et les jette avec répugnance dans une corbeille. Je peux enfin cacher ma nudité. Mais je ne rhabille plus le même homme qu’une heure auparavant. »

Les critiques
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Sophie Divry présente Trois fois la fin du monde © Production Les Éditions Noir sur Blanc

Les premières pages du livre
« Ils ont tué mon frère. Ils l’ont tué devant la bijouterie parce qu’il portait une arme et qu’il leur tirait dessus. Ils n’ont pas fait les sommations réglementaires, j’ai répété ça pendant toute la garde à vue. Vous n’avez pas fait les trois sommations, salopards, crevards, assassins. Les flics ne me touchent pas, à quoi bon, ils savent que je vais en prendre pour vingt ans pour complicité. Moi j’attendais dans la voiture volée. Quand j’ai vu la bleusaille, il était trop tard pour démarrer, ils se sont jetés sur moi, m’ont plaqué à terre. C’est de là que j’ai vu la scène, rien de pire ne pouvait m’arriver: Tonio tué sous mes yeux. Mais pourquoi ce con a-t-il fait feu ? Il était mon dernier lien, ma dernière famille. Notre mère est morte quand on avait vingt ans, on n’a jamais eu de père. Tonio assassiné, je suis désormais seul sur la terre, je n’ai plus d’amis, tous se sont détournés de moi, ni d’amantes, j’étais à ce moment-là célibataire, je n’ai plus qu’un immense chagrin qui me déchire, me révolte. J’en veux à mort aux flics, je m’en veux à moi aussi. J’aurais dû empêcher Tonio de faire cette connerie. J’étais sûr que ce braquage était une mauvaise idée, qu’il allait à sa perte. Mais comment est-il fait celui qui laisserait perdre son frère sans prendre le risque de se perdre avec lui? En ces temps-là, il y avait des frères, on se rendait des services et il y avait des hommes pour vous punir. Voilà pourquoi je me retrouve un soir devant la porte de la prison de F.
C’est le mois de juin, il fait chaud à l’intérieur du fourgon de police. Les précédentes nuits ont été si affreuses que je me suis assoupi durant le trajet. L’arrêt du moteur me réveille. La première chose que j’aperçois quand les flics m’extraient de la voiture, c’est une porte noire encastrée dans un mur d’enceinte de vingt mètres de haut, un mur tout en béton. Un des deux flics m’enlève les entraves que j’ai aux pieds. L’autre appuie sur l’hygiaphone. Une caméra de surveillance cligne au-dessus de nous Le métal de la porte renvoie la chaleur de cette fin de journée. Mes yeux sont douloureux, j’ai trop pleuré les nuits précédentes. Derrière nous, il y a des champs jaunes et secs, je remarque qu’ils viennent d’être moissonnés. Encore un centre de détention établi loin des villes, posé au milieu de champs plats et mornes, sans reliefs saillants où poser le regard. À quelques centaines de mètres, je vois une rangée de pavillons minables, sans doute construits là pour loger des gardiens, à l’écart eux aussi de toute société. Le soleil se couche entre ces maisons. Mais je ne peux pas contempler plus longtemps. La porte noire s’est ouverte, une main grise en sort, attrape la chaînette reliée à mes menottes et me tire de l’autre côté du seuil. On avance vers une seconde enceinte à peine moins haute que la première et surmontée de barbelés. Je marche sans rien dire. Au-dessus de nous, un filet de sécurité découpe le ciel en petits carrés. Le portier me fait franchir ce second mur par un portail grillagé. Au passage, je croise son regard, affreusement vide. À présent c’est une cour triangulaire, bitumée, qui semble servir de cour de livraison. Devant nous un bâtiment délabré de quatre étages dont les fenêtres sont dépourvues de barreaux. C’est sans doute le bâtiment administratif du complexe pénitentiaire. »

Extraits
« Et je sens que règne ici un continent de règles et de termes qu’en tant que primaire j’ai intérêt à assimiler au plus vite. Je repense à Tonio, je me demande pourquoi mon frère ne m’a jamais dit un seul mot sur ses années de prison. Ça me serait utile aujourd’hui. Mais il est vrai que je n’étais pas censé m’y retrouver. C’était lui le voyou de la famille, pas moi. »

« Je suis en manque de tout : confort, nourriture, sommeil, calme, affection. La promiscuité est répugnante. Ce que je suis en train de vivre me sidère tellement, je me dis ce n’est pas possible, on va me sortir de là, c’est une blague, un cauchemar, ce scandale va cesser. Les gens du Dehors ne savent pas, l’apprendront, vont faire quelque chose. Une pareille abomination ne peut pas se passer dans mon pays. »

« J’analyse le piège dans lequel je suis tombé. Et cela m’ouvre des perspectives qui, tout en m’effarant, renforcent ma haine. Ce n’est plus une haine étroite et médiocre, celle des premières humiliations, non, c’est une haine comme une drogue dure. Elle fait jaillir dans le cerveau des consolations fantastiques. Elle caresse l’ego. Elle transforme l’humiliation en désir de cruauté et l’orgueil en mépris des autres. Je ne hais plus seulement les matons, je hais aussi cette engeance de damnés qui croupit là, encline à la soumission, complice des guet-apens. Dans cette cellule étroite, sans matelas, mes pensées-haine se répercutent d’un mur à l’autre. Je m’y adonne avec plaisir, suivant de longues fantaisies mentales où moi seul, brûlant la prison, reçois le pouvoir de vie ou de mort sur les détenus et les gardiens, les faisant tour à tour pendre, brûler vif, empaler. Parfois la rêverie s’arrête brusquement, mon cœur plonge dans une fosse de chagrin à la pensée de mon frère. Je comprends pourquoi Tonio ne m’a jamais dit un mot sur ce qu’il a vécu ici. »

À propos de l’auteur
Sophie Divry est née en 1979 à Montpellier et vit actuellement à Lyon. Elle a publié cinq romans – La cote 400; Journal d’un recommencement; La Condition pavillonnaire; Quand le diable sortit de la salle de bain et Trois fois la fin du monde ainsi qu’un essai, Rouvrir le roman. (Source: Les éditions Noir sur Blanc)

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En deux mots:
Après un accident, Léo se retrouve sur un lit d’hôpital. Pour l’aider à se reconstruire, elle va pouvoir compter sur sa grand-mère Lina, dont le fantôme l’accompagne désormais et entend lui prodiguer ses conseils avisés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)
Ma chronique:

Madame et son fantôme

Lauréate du Mazarine Book Day, Laure Rollier nous offre un roman aussi joyeux qu’entraînant sur les pas d’une trentenaire obligée de revoir ses priorités après un accident de voiture.

J’emprunte à Hélène Harbonnier, journaliste à la Voix du Nord, la formule qui résume le mieux ce joli roman : «un pavé de bonnes ondes, qui se déguste comme une sucrerie». La journaliste qui s’est penchée sur la vogue des romans «feel good», trouverait en effet sans aucune peine le point commun entre Hâte-toi de vivre et Il est grand temps de rallumer les étoiles de Virginie Grimaldi, À la lumière du petit matin d’Agnès Martin-Lugand ou encore Dans le murmure des feuilles qui dansent d’Agnès Ledig: tous ces livres (re)donnent le moral aux lecteurs en propageant une philosophie optimiste, un peu comme un manuel de développement personnel enrobé dans une bonne histoire.
Dans le cas de Laure Rollier, on pourrait même dire que la présence du livre dans les rayons des librairies est en elle-même déjà une première preuve que le volontarisme et l’envie de réussir peuvent déplacer des montagnes.
Elle est en effet la première lauréate du Mazarine Book Day. Cette initiative originale, sorte de speed-dating pour nouveaux auteurs, permet à chacun de venir présenter son livre en un maximum de dix minutes à un jury composé de l’éditeur, d’un libraire et d’un blogueur et d’avoir un retour argumenté.
La troisième édition vient du reste d’avoir lieu avec quelque 140 participants et en présence de Laure Rollier.
Mais venons-en au livre et à Léo, la narratrice, qui est professeur de philosophie dans un lycée du Sud-Ouest. L’existence qu’elle mène est celle de beaucoup de femmes, essayant de gérer au mieux un agenda chargé. Dès les premières pages, on comprend que ce n’est pas chose facile, car elle est déjà en retard. Mauvais conseiller, le stress va la mener à la catastrophe. Elle ne voit pas le bus qui arrive et termine… sur un lit d’hôpital.
Le choc du réveil s’accompagne d’une évidence et d’une surprise. Il va lui falloir retisser le fil de sa vie et revoir ses priorités, mais elle pourra bénéficier des conseils d’un fantôme, celui de sa grand-mère qui partage désormais son quotidien et qui entend la remettre sur de bons rails. Une jolie trouvaille, très romanesque, que cette voix de l’au-delà, mais si elle est tout sauf diplomate. Mais après tout, c’est en mettant les pieds dans le plat et en regardant la réalité telle qu’elle est – et non telle que Léo aimerait qu’elle soit – que l’on peut reconstruire une vie. Entre les amis qu’il va falloir trier, les amours qui méritent une réévaluation et la famille qui recèle un secret qui fausse son jugement, la jeune fille va pouvoir dresser un bilan critique et, au fil des pages, tracer les contours d’une vie choisie et non subie, avec ce qu’il faut de rebondissements.
Le récit est alerte, le style enlevé. Autour de Léo, les personnages de Lina, la grand-mère, de Louise la colocataire, de l’ami Juju et de sa fille Tess sont parfaitement campés et apportent leur pierre à l’édifice. C’est plein d’humour et cela se déguste effectivement comme un bonbon acidulé. Et après tout, il n’y a pas de mal à se faire du bien !

Hâte-toi de vivre
Laure Rollier
Éditions Mazarine
Roman
220 p., 17 €
EAN : 9782863744789
Paru le 21 février 2018

 

Ce qu’en dit l’éditeur
« 7 h 52. Collision. Accident de voiture.
À son réveil à l’hôpital, Léo, jeune professeure de philosophie âgée de trente ans, se retrouve nez à nez avec Mamie Lina, qui n’est autre que sa grand-mère décédée. Personnage haut en couleurs à l’humour cinglant qui donne son avis sur tout – sans qu’on le lui ait demandé –, celle-ci s’immisce dans la vie quotidienne hésitante de Léo et de ses amis Louise et Juju, à un moment décisif de leur vie. Par ses interventions intempestives, cette grand-mère pas comme les autres chamboule tout sur son passage. Mais en confrontant Léo à ses peurs et à ces secrets qui hantent toute famille, elle fait à sa petite-fille le plus beau cadeau: le courage de saisir la vie à pleine main – et de donner une chance au bonheur. »

Les critiques
Babelio
Blog Carobookine
La VIDA Magazine
Le Petit bleu d’Agen
Le blog d’eirenamg
Romanthé – un blog littéraire décalé
Blog Malénia dans ses livres
Blog Des livres et des coquelicots

Les premières pages du livre:
La musique d’Hotel California se lance sur mon téléphone…
6 h 35. C’est trop tôt. Cinq minutes encore. Pas plus.
7 h 10. Merde ! C’est trop tard, là ! Qu’est-ce qu’il a encore, cet iPhone ? J’avais mis le rappel pourtant, j’en suis sûre. C’est quand même incroyable qu’on vous vende des appareils qui coûtent deux bras et qu’ils ne soient pas fichus de fonctionner correctement. Parce que, maintenant, je le déverrouille et j’entends bien le cliquetis – il n’était donc pas en silencieux. Si j’ai le temps, je m’arrêterai chez Juju pour qu’il regarde ce qui a merdé.
7 h 20. Faites-nous penser à faire un procès à Apple. À ma mauvaise foi et à moi.
— Léo, je te dépose ?
— Non, non, je me lève juste, Louloune ! Je suis super à la bourre, je prends ma voiture ! rétorqué-je à ma colocataire en étouffant un bâillement.
— OK à plus, me répond Louise depuis le salon, juste avant de sortir en claquant bruyamment la porte d’entrée.
Je n’aime pas ça. Être en retard, je veux dire. Mais il est hors de question que j’attaque la journée sans mon intraveineuse de caféine… Putain, il est déjà 7 h 35. J’hallucine. J’ai cours à 8 heures. Autant se rendre tout de suite à l’évidence : comme je ne voyage pas avec Air Force One, je n’y serai jamais. Quel jour on est ? Jeudi… Je commence par les Littéraires. En plus.
J’aurais peut-être mieux fait de supplier ma colocataire de m’attendre, quitte à enfiler mes chaussures dans la voiture. Tandis que les minutes défilent, je me bats avec le tube de dentifrice, puis c’est au tour de mes cheveux de rester coincés dans la brosse. Plus on essaie de faire les choses rapidement, plus la vie nous balance des bâtons dans les roues, non ?
Dans le miroir de l’entrée, je jette un rapide coup d’œil sur l’étendue des dégâts et de mes cernes. Le mascara a fait ce qu’il a pu, mais il n’est pas chirurgien. Je vais devoir me résoudre à sortir comme cela, l’horloge tourne et je ne peux pas me permettre de remettre les pieds dans la salle de bain. Même si je l’entends m’appeler depuis l’étage.
Mes clés ? Qu’ai-je encore fait de mes clés ? En temps normal, je suis déjà en train de râler contre les parents qui se garent sur le parking des professeurs. Bouge-toi un peu, Léo ! Sur le mur de notre salon, l’horloge géante mi-suédoise, mi-taiwanaise se fout de ma gueule avec ses longs bras qui font la course entre eux.
Où est mon portable ? Il faut que j’appelle Louise, elle doit être arrivée au lycée! Elle !
— Louloune, tu peux t’arrêter à la «Vie scolaire» prévenir que je serai en retard? dis-je d’une traite dans le maudit téléphone tout en enfilant mes Converse.
— Genre, combien de retard? me questionne ma colocataire. Mais bouge, con!
— Quoi ?
— Non, je parle à Luc Alphand devant, le mec, il slalome avec les feux! Je l’entends râler comme j’en ai l’habitude.
— Dix minutes, quinze max. Qu’ils ne se barrent pas, les gosses, j’arrive, OK?
— OK, fait-elle tandis que le klaxon me transperce un tympan.
— Et arrête de répondre en conduisant!
— Alors arrête de m’appeler. Elle me raccroche au nez. »

Extrait
« 7 h 52. Cela devrait passer, le temps de me garer, 8 h 10, au pire, je suis devant la salle. À la radio, Manu raconte qu’il a entendu parler d’un mec qui n’a jamais pissé debout de sa vie. Jamais. Il trouve ça hallucinant, moi aussi. Le monde est peuplé de gens étranges. Mais qu’est-ce que…
7 h 53. BAM.
Je sens mon estomac monter irrémédiablement dans ma gorge. J’ai la nausée. Et cette odeur âcre qui me brûle les yeux. J’entends la ceinture enfoncer ma clavicule dans un craquement. Je suis sonnée par l’uppercut que l’airbag fait subir à mon nez. Il fait froid, j’ai froid. Manu ne parle plus. Mes oreilles sifflent tellement que je pourrais hurler. Toujours cette odeur âcre. Je ne comprends plus rien, je ne sais plus où je suis, j’ai mal. Je porte ma main à mon nez, elle est inondée de sang. Je découvre à ce moment le bus face à moi que je n’avais pas vu avant. Je distingue, malgré mes paupières de plus en plus lourdes, des gens courir vers moi. J’ai froid. J’ai sommeil. Je m’endors. »

À propos de l’auteur
Laure Rollier est auteure, blogueuse, caricaturiste et vit dans le Sud Ouest de la France avec ses trois enfants. Après avoir publié un recueil de poésie en 2015, Laure se consacre entièrement à ses activités artistiques et littéraires. En 2016, elle décide de publier son premier roman Ce que tu ne sais pas sur son blog dans le but de récolter des fonds pour la recherche contre le cancer, sa priorité. Parallèlement, Laure travaille sur des caricatures, principalement sur le thème de la petite enfance, la maternité et la grossesse pour des magazines et blogs français. Lauréate du Mazarine Book Day, son «vrai» premier roman Hâte-toi de vivre paraît en 2018 chez Mazarine. (Source : ensemble maintenant)

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Une famille très française

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En deux mots:
Quand Charlotte rencontre Jane et découvre sa famille, elle est éblouie. Du coup, elle trouve son propre cocon ringard. Mais souvent, il arrive que les apparences soient trompeuses…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand les Duchesnais se déchaînent

Dans son second roman, Maëlle Guillaud choisit de suivre une jeune fille qui va devoir se construire suite à un drame qu’elle a promis d’occulter.

Après Lucie ou la vocation, un premier roman étonnant sur l’appel de la foi qui va pousser une jeune étudiante à abandonner famille et amie pour devenir Sœur Marie-Lucie, Maëlle Guillaud poursuit sa quête de l’identité en nous offrant de pénétrer dans l’intimité d’Une famille très française.
Sorte d’archétype de la famille bourgeoise, les Duchesnais sont pour Charlotte, la narratrice, une sorte d’idéal qu’elle peut approcher grâce à son amie Jane qui – Ô joie – l’invite chez elle, lui présente son frère Gabriel, sa mère Marie-Christine et son père Bernard. Le monde qu’elle découvre lui semble à des années-lumière de son quotidien ancré dans toutes sortes de règles et de contraintes. Au fur et à mesure que sa relation avec Jane s’étoffe, son malaise va croître. Pourquoi sa mère se sent elle investie de la mission de la protéger coûte que coûte? Pourquoi ne peut-elle pas s’habiller de façon plus moderne? Pourquoi sa grand-mère Ichter s’obstine-t-elle à ressasser ses souvenirs du Maroc, à lui faire la cuisine de «là-bas»? Pourquoi faut-il célébrer deux fêtes juives alors qu’elle est catholique? Autant de questions qui dérangent Charlotte quand elle voit la liberté qui semble présider au mode de vie des Duchesnais. Et qu’elle entend désormais faire sienne en s’éloignant des siens qu’elle rejette petit à petit.
Le jour où les Duchesnais sont invités chez elle, que sa grand-mère leur propose des mouffletas, les crêpes marocaines, elle ne pourra se départir de ce sentiment. Quand Marie-Christine s’exclame « Hmm… c’est … c’est très bon, mais un peu gras, non?» elle a envie de fuir. D’autant qu’elle s’entend répondre «C’est meilleur avec du miel ou de la confiture». Si seulement le dîner pouvait s’arrêter… «Charlotte est terriblement gênée par le relâchement de sa grand-mère, ses accoutrements lui paraissent ridicules et lui font honte.» Son rêve serait de vivre chez les Duchesnais, intégrer cette famille.
Pourtant, derrière l’harmonie et le clinquant affichés, il y a aussi une partie plus sombre. Si le père de Jane est l’incarnation de la réussite et que «tout en lui respire l’assurance et l’argent. Ses gestes, la souplesse de sa conduite, son énorme montre au bracelet en cuir tabac», il entend aussi jouer de son pouvoir. Un soir, il pénètre dans la chambre de leur jeune invitée et glisse «sa main sous la couette. Sur son corps… Non, non, c’est l’alcool qui lui a tourné la tête. Qui lui fait imaginer une situation invraisemblable. Sa main sur son sein. Son souffle près de son visage. Son regard lourd de menace. Et si c’était un cauchemar? Tout simplement… Pourtant, elle n’a pas rêvé.»
Mais elle ne peut rien dire, faute de voir son rêve d’intégration s’envoler. Car désormais Charlotte «se voit à travers le regard de Jane, de cette famille si française qui ne connaît rien des difficultés de l’exil, de l’adaptation, rien des épreuves de la vie, elle en est persuadée.» Un aveuglement qui va prendre une dimension tragique lorsque Bernard qui a embarqué Charlotte dans sa voiture renverse un homme et prend la fuite et entend réduire sa passagère au silence.
Le plus facile, du moins le pense-t-elle, serait effectivement de nier. D’autant que les menaces se font précises. Que l’affirmation de Jane qui trouve son papa formidable,
« Faut dire que papa, rien ne lui résiste. Il obtient toujours ce qu’il veut », résonne très bizarrement à son oreille. Mais vivre avec ce mensonge est tout aussi difficile, d’autant que la victime n’est pas un inconnu puisqu’il s’agit du mari de la femme de ménage des Duchesnais. «Le mépris qu’elle ressent pour elle-même la paralyse.»
Et puis il y a Gabriel qui le la laisse pas indifférente. Prise dans un engrenage qui peut la broyer, Charlotte ne veut pas voir les avertissements. Y compris quand ceux-ci débouchent sur la violence. Quand sa «meilleure amie» la découvre dans les bras de son frère et qu’elle est «hérissée de colère» :
« – Toi, tais-toi. Tu t’imagines quoi? Que tu vas rentrer dans la famille? Que tu en fais partie? Mais t’es qu’une de ses poules! Tu crois que t‘es la seule?
– Jane, écoute-moi. . .
– Tu crois peut-être qu’il est amoureux de toi? siffle-t-elle entre ses dents. Ah tu m’as bien baladée hier soir! »
Maëlle Guillaud a un sens inné pour faire monter la tension. Elle construit ses romans comme une symphonie qui va crescendo, entraînant le lecteur dans un drame qui va finir par exploser. Une déflagration qui va entraîner la remise en cause de bien des certitudes – et si la famille très française n’était pas celle qu’on croit – et bousculer quelques parcours. Il va falloir désormais changer le scénario, trouver une autre voie. Voilà encore un beau roman de formation servie par une écriture ciselée.

Une famille très française
Maëlle Guillaud
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
190 p., 17 €
EAN : 9782350874494
Paru le 12 avril 2018

Où?
Le roman se déroule en France, dans une petite ville de Haute-Savoie, dans un chalet de montagne, mais aussi à Paris. Des souvenirs du Maroc y sont aussi évoqués ainsi qu’un exil au Canada.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours au début des années 90.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec justesse et subtilité, Maëlle Guillaud soulève l’épineuse question de la construction de l’identité à travers les yeux d’une adolescente face à ses contradictions. Une famille très française est un roman d’apprentissage qui dénonce les normes édictées en principe et loue la richesse d’être soi, tout simplement, avec son histoire et ses singularités.
Charlotte vit en Savoie avec ses parents, qu’elle adore – quoique le tempérament exubérant de sa mère, d’origine séfarade, la met bien souvent dans des situations terriblement embarrassantes. Elle se prend parfois à préférer ceux de sa meilleure amie Jane, dont l’éducation, l’élégance et la réussite l’éblouissent. Sans oublier la silhouette élancée de son amie, qui tranche à côté de ses rondeurs alimentées par les pâtisseries de sa grand-mère.
Invitée chez Jane, le rêve vire rapidement au cauchemar le jour où Bernard, le père, entraîne Charlotte dans un tragique accident. Terrorisée, elle garde le silence.
Le mensonge de la parfaite comédie familiale se fracture, et Charlotte, désormais installée à Paris pour ses études, va devoir se libérer de cette emprise.

Les critiques
Babelio
Page des Libraires (Anne Lesobre – Librairie Entre les lignes, Chantilly)
Blog Le boudoir de Nath 

Les premières pages du livre
« Elle plisse les paupières de douleur. L’éclair s’est gravé dans sa rétine. Elle le distingue même les yeux fermés. Le fracas autour d’elle l’oppresse. La pluie martyrise l’habitacle, le vent chahute les arbres sur le bord de la route. Je suis à la place du mort, songe-t-elle, la gorge serrée. De nouveau l’obscurité. la voiture accélère. Elle voit à peine les gouttes d’eau qui s’écrasent contre le pare-brise. Il faut que je change les ampoules des phares. Son cœur tambourine. Son souffle se fait court. Je suis un esquif en pleine tempête. Le tonnerre la fait sursauter. Soudain, un trait de lumière déchire le ciel et des dizaines de filaments se cristallisent autour. Une sueur glacée ruisselle le long de son dos. La foudre vient de tomber à quelques mètres. Elle tourne la tête vers le conducteur. L’effroi lui givre l’échine. Une décharge électrique lui écorche le bout des doigts. Il n’y a personne. Et pourtant, le véhicule prend de la vitesse. Comme dans un train fantôme. Les branches brisées griffent les vitres. La carcasse tremble. Son corps vibre et ses doigts se crispent sur la poignée de la portière. Une ombre traverse le rétroviseur. Elle voudrait incliner la tête mais sa nuque est raide. Figée. Comme toute sa colonne vertébrale. Elle essaie de se lever, mais ses pieds sont collés au plancher. Prise au piège. Elle bat des paupières. Je suis en train de mourir. Ses ongles blanchissent à force de serrer le plastique. Sa gorge est trop nouée pour émettre le moindre cri. Mais pour appeler qui? Je suis seule. Et je vais mourir. La voiture continue de filer sur cette route au milieu de nulle part. Brusquement, les roues patinent. Tête à queue. Horreur. Le bitume s’est rétréci pour n’être plus qu’un fil. Jamais la voiture ne pourra tenir sur une bande si étroite, a-t-elle juste le temps de penser avant de basculer dans le vide. Elle claque des dents. L’eau engloutit peu à peu la carcasse. Mourir noyée la terrifie. Elle essaie de bouger les bras pour décrocher sa ceinture de sécurité, mais elle est paralysée. Son corps est un poids mort, bientôt une enclume. Le liquide s’infiltre par la vitre. Recouvre ses pieds, puis ses mollets et ses cuisses. Son ventre, ses seins, ses épaules. Le lac va être mon linceul. Sa bouche est pâteuse, sa langue épaisse. L’air se raréfie. Elle étouffe.
Elle se redresse d’un bond, en sueur. La couette pèse une tonne sur ses jambes. Elle passe ses mains sur ses yeux, se masse le front. Elle est fiévreuse. Elle appuie ses doigts sur ses paupières et inspire profondément pour chasser la terreur. Elle a du mal à respirer. La culpabilité lui mord le cœur. Grignote son âme, mois après mois, année après année. Cette histoire dévore sa vie. Je ne m’en sortirai jamais… Jamais. Sa voix se casse en prononçant ces mots. Tu t’es condamnée à errer dans le néant, le vide. Et tout ça à cause d’eux. Son squelette va se disloquer, ses os se briser comme du verre, elle ne pourra pas lutter contre le poids de ces images. Toujours ce même cauchemar. Rien ne pourra te sauver. Elle fond en larmes. »

Extraits:
« Charlotte se voit à travers le regard de Jane, de cette famille si française qui ne connaît rien des difficultés de l’exil, de l’adaptation, rien des épreuves de la vie, elle en est persuadée. Pas comme Malika, pas comme sa grand-mère. Pour la première fois, Charlotte voit Ichter dans le camp des exclus, de ceux qu’on peut renverser sans remords. De ceux qui ne méritent pas même le respect. Ceux dont l’existence est contestable puisqu’ils sont sans papiers. Ichter n’a qu’un permis de séjour. Et Malika? Pourtant, Charlotte est terriblement gênée par le relâchement de sa grand-mère, ses accoutrements lui paraissent ridicules et lui font honte. Mais elle était dans la voiture qui a renversé un homme, elle était assise à côté du chauffard. Charlotte a la gorge en feu. Le mépris qu’elle ressent pour elle-même la paralyse. » (p. 76)

« – Toi, tais-toi. Tu t’imagines quoi? Que tu vas rentrer dans la famille? Que tu en fais partie? Mais t’es qu’une de ses poules! Tu crois que t‘es la seule?
– Jane, écoute-moi. . .
– Tu crois peut-être qu’il est amoureux de toi? siffle-t-elle entre ses dents. Ah tu m’as bien baladée hier soir! Et dire que je t’ai crue quand tu m’as parlé d’un type de la fac…
Jamais Charlotte ne l’a vue ainsi. Son visage est déformé par la fureur. Un éclat de silex dans le regard, des rides de méchanceté au coin des yeux. Jane est comme hérissée par la colère. Une gorgone, songe Charlotte, pétrifiée. » (p. 153)

« Je ne fais partie ni de leur famille ni de leur monde. Nous sommes des énigmes, des mystères, des blessures inavouées les uns pour les autres. Nous ne faisons que nous échapper les uns aux autres. À force de vouloir leur ressembler, j’ai été comme anesthésiée. J‘entendais leurs phrases, mais ne donnais pas de sens aux m0ts. je voyais ce qui se déroulait autour de moi, mais je refusais de comprendre. Peut-on tomber amoureux d’une famille? Vouloir à tout prix être adoubée? J’ai voulu briller à leurs yeux. Me rendre désirable. En refusant d’admettre que pour eux, je ne suis qu’une fille de pieds-noirs, comme ils disent. « Ces gens-là sont d’une ignorance crasse », avait tranché sa mère après le dîner avec les Duchesnais. Le seul. Ses parents n’avaient eu aucune envie de récidiver, et curieusement, les parents de Jane ne les avaient pas invités en retour. « Comme si les juifs marocains étaient des pieds-noirs! avait repris sa mère. Cesse donc, mami, de vouloir leur ressembler. Tu ne leur ressembleras jamais. Tu n’es pas comme eux. On n’est pas comme eux. » Pourquoi n’ai-je pas écouté ce que ma mère me disait? Pourquoi ses mots ont-ils ricoché sans m’atteindre? Parce que la réalité était si décevante que j’ai préféré la maquiller pour mieux y croire? J’ai fait d’eux une famille idéale dans laquelle je pouvais me lover, je les voyais comme ils aiment à se présenter, ou comme j’avais envie qu’ils soient, une famille très française qui malgré moi m’ensorcelait. » (p. 161)

À propos de l’auteur
Née en 1974, Maëlle Guillaud est éditrice. Après Lucie ou la vocation, un premier roman très remarqué, elle publie Une famille très française. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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La belle n’a pas sommeil

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En deux mots:
Antoine a ouvert une bouquinerie dans une forêt du Médoc, non loin de la plage. Sa vie tranquille va être bousculée avec l’arrivée d’une conteuse blonde aussi merveilleuse qu’insaisissable.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La bouquinerie (presque) perdue

La plume joyeuse et mélancolique d’Éric Holder fait merveille dans ce nouveau roman du Médoc, sur les pas d’Antoine, un bouquiniste anachorète.

Avant d’être une histoire, ce beau roman est une géographie. Celle essinée par les forêts et les plages, les villages et les hameaux du Médoc où vit Éric Holder et où il aime situer ses romans. L’épicentre de ce nouvel opus est situé dans un endroit que les GPs auront de la peine à localiser, au fond d’une forêt, mais d’où l’on peut entendre les vagues venant mourir sur la grève. C’est dans ce coin bien caché qu’Antoine – contrairement à toute logique commerciale – a monté sa bouquinerie. Une sorte de paradis réservé aux initiés ou aux touristes aventureux, mais un endroit éminnement sympathique où l’on peut lire en toute quiétude. Ce qui tient du petit miracle, c’est que ces solitaires, ces marginaux, ces amateurs éclairés finissent par former une communauté «ne réclamant qu’une seule chose: la paix, la paix épaisse, confortable, soporifique. Les meilleurs jours, je me persuade que ce sont notre nombre, notre poids, notre silence qui pèsent sur la terre, freinant sa vitesse, la retenant par les cheveux, l’empêchant de tourner follement. »
Si la vente des livres ne suffit pas à le faire vivre, Antoine a trouvé un complément en livrant des caisses d’ouvrages restaurés par ses soins et recouverts de papier cristal et qui serviront à décorer les bibliothèques vendues pour donner un cachet intellectuel aux appartements des acheteurs. Mais après tout, Antoine ne se formalise pas de ce détournement, lui qui a choisi de se déconnecter «Juste la nature et lui. – Into the wild –. Se confronter au vide, le meubler, l’habiter, le vaincre. »
On apprendra à la fin du livre les circonstances qui l’on conduit à quitter Montreuil et pourquoi son activité tient de la mission sacrée: « Les livres m’ont sauvé la vie, depuis je sauve la leur. J’appellerais plutôt ça un remboursement, une gratitude, un sacerdoce.»
En retrait du monde et déconnecté, il n’en est pas pour autant misanthrope mais anachorète. Il aime les gens mais craint leur nombre. Autant dire qu’il trouve dans les clients de passage et les quelques habitants qu’il croise de quoi satisfaire son besoin de sociabilité. Jusqu’à ce jour béni où Lorraine, une conteuse blonde, débarque dans cet univers qui semble construit pour elle.
C’est peu de dire qu’elle va semer le trouble auprès de tous les mâles du lieu, à commencer par Antoine. En tant que fournisseur officiel d’histoires, il imagine que cette la belle n’aura d’yeux que pour lui. Qu’à l’image de l’un des contes qu’elle raconte à un public conquis, elle est cette « déesse blonde qui s’était généreusement penchée au-dessus d’eux, leur proposant, dans l’éclat d’yeux islandais où frémissaient des coquelicots, une compréhension magique, poétique du monde. Puisqu’elle-même existait, il fallait bien que tout cela fût vrai. »
Et si Lorraine finit dans la couche d’Antoine, elle est bien trop indépendante pour y rester… « Se faire larguer n’est jamais agréable. A partir d’un certain âge, cela dessine crûment le chemin vers le lieu où nous avons tous rendez-vous, seuls, à minuit. »
Je vous laisse découvrir les épisodes suivants, la jalousie, la déprime, l’espoir renaissant, le jugement sur les qualités et défauts de ses voisins et amis pour ne garder que cette parenthèse enchantée. Un joli rêve un peu mélancolique que je vous invite à partager.

La belle n’a pas sommeil
Éric Holder
Éditions du Seuil
Roman
224 p., 18 €
EAN : 9782021363326
Paru le 4 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Une presqu’île qui s’avance sur l’Océan, on y devine le Médoc venteux et ensoleillé de tous les derniers livres d’Éric Holder. L’intérieur de la presqu’île est boisé. Dans une grange au milieu de la végétation épaisse, Antoine a installé sa bouquinerie. L’endroit est quasi introuvable, et, sans l’intervention d’une mystérieuse madame Wong, le libraire crèverait de faim.
Antoine paraît heureux dans sa tanière. Il caresse ses spécimens, les habille de papier cristal, nourrit ses chats, s’interroge sur un voleur qui lui chaparde des livres, toujours du même auteur. C’est alors que déboule la blonde Lorraine, une conteuse professionnelle qui tourne de ville en ville. Antoine est vieux, aime se coucher à heure fixe : la belle n’a pas sommeil.
Ce sera donc l’histoire d’une idylle saisonnière, mais de celles qui laissent sous la peau des échardes cuisantes. Qui a dit que la campagne était un endroit tranquille ? Dans une langue merveilleusement ouvragée, Holder décrit un monde à la fois populaire et marginal, profondément singulier, qu’il connaît comme personne. Le sien.
Éric Holder est passé maître dans l’art du roman bref, brillant et ciselé. Après La Baïne, Bella Ciao et La Saison des Bijoux, il installe pour la quatrième fois son chevalet et sa palette dans ce Sud-Ouest où il vit.

Les critiques
Babelio 
20 Minutes (2 minutes pour choisir)
Benzinemag (Delphine Blanchard)
Blog Médiapart (Franck Bart)
Blog Danactu-résistance
France Bleu (émission Place des grands hommes – Rodolphe Martinez et Jean-Michel Plantey )

Les premières pages du livre
« Supposons qu’en été, fatigué de la plage, ou bien en hiver, coincé sur la presqu’île battue par la pluie, vous décidiez de visiter un endroit insolite dont on vous a parlé. Au milieu de la forêt, une librairie d’occasion, une bouquinerie dont les bacs, à l’entrée, semblent n’attirer la convoitise que des chevreuils, des corbeaux. On vous en aura parlé puisqu’aucune indication ne la signale, aucune publicité, pas de panneau.
Il s’agit d’une fermette basse, disposée en L. L’intérieur, refait à neuf, procure le sentiment d’arriver en plein match derrière les tribunes ou au-dessus des gradins.
Des milliers de livres montrent leur dos, du sol au plafond, tandis que des échelles figurent les allées centrales.
Deux fenêtres donnent depuis l’entrée, de ce côté du bâtiment, sur une grande portion de lande, une friche revenue à l’état de nature, et qu’un tracteur tond deux fois l’an. Puis c’est la lisière de bois noirs sous les écailles vertes que le vent écarte. De hauts chênes semblent y monter la garde, bras croisés.
Plus loin s’enchevêtre la végétation caractéristique des terres humides et sableuses, saules, acacias, fougères, entre des périodes d’arbres bientôt indistincts à force d’être emmêlés. On les nomme « chablis ». Sous le fouet des branches basses, des chasseurs y perdent leur chien dans l’eau qui monte jusqu’aux genoux.
Cependant vous avez décidé d’y aller. Ce sera l’occasion d’une promenade à bicyclette, en voiture… Peut-être afin de dénicher une belle édition, un grimoire, un ouvrage peu connu, ou bien pour retrouver des titres sous des couvertures naguère familières – « Alice », « Les Six Compagnons » en Hachette Bibliothèque verte. Au fait, si nous emmenions les enfants ? Venez par ici, bande de loustics. Ça vous sortirait.
À moins que vous vouliez simplement satisfaire votre curiosité. Ceux qui la connaissent se targuent d’y avoir été, prennent des mines d’explorateurs. Est-ce qu’elle existe, au moins, cette bouquinerie ?
Le coeur de la presqu’île, non content de verdir et de s’épaissir à mesure qu’on y avance, présente, généreux, de plus en plus de chemins pour tâcher de s’en sortir.
Peu comportent d’indications, à quoi, à qui bon ? Qui renseigner par ici ? Quel étranger s’aventurerait, porteur d’une fragile adresse, dans ce delta, un réseau de crastes – mi-fossés, mi-canaux – que recouvre mal, à cette heure, celui des GPS ?
Les seuls personnages dans le paysage, comme sur les gravures du XVIIe siècle, sont incarnés par des ouvriers isolés de loin en loin, penchés au-dessus de la vigne.
– Allez donc voir à la mairie, si elle est ouverte. Ils sauront vous dire là-bas… »

Extrait
« Le même soir, j’ai rendez-vous avec la boulangère. Marie habite, à l’extérieur du village, une réplique de ces cabanes tchanquées qu’on voit au bassin d’Arcachon, une maison de bois un peu coloniale dont les pilots sont fiches en terre plutôt que dans l’eau, et peinte en bleu ciel man’n, en bleu de pêcherie écaillé. Je m’y rends à bicyclette. Marie, s’il pleut, me ramènera. Le jaune espagnol du couchant, griffé de lignes noires illisibles, distrait du chemin jusqu’à ce qu’y déboulent, par surprise, de nouvelles bourrasques.
C’est exprès que Marie demeure à l’écart du bourg. Dès le magasin fermé, son temps n’appartient plus qu’à elle, qui le défend farouchement. Ne plus voir personne, ne plus entendre quiconque. En compagnie, elle aussi, de chats, lire des romans contemporains, les annoter, de là passer au journal intime, sa colonne vertébrale, puis aux journaux tout court, qu’elle dépouille avec une grâce nonchalante en croquant des amandes.
La scène se passe au milieu d’un lit rembourré de puissants oreillers, baignée par les lumières successives du jour, du soir, de la lampe de chevet. Je suis le seul, dit-elle, capable de lire aussi longtemps à ses côtés. Le seul à sentir le moment exact où elle commence d’avoir faim celui de jaillir du campement pour gagner la cuisine, qu’elle aime italienne. » (p. 49)

À propos de l’auteur
Éric Holder est passé maître dans l’art du roman bref, brillant et ciselé. Après La Baïne, Bella Ciao et La Saison des Bijoux, il installe pour la quatrième fois son chevalet et sa palette dans ce Sud-Ouest où il vit. (Source : Éditions du Seuil)

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