Je t’aime

ABEl_Je-taime

En deux mots:
Un accident mortel provoqué sous l’emprise du cannabis va faire basculer la vie d’Alice, la petite amie du conducteur et, par un effet de domino, celle de toute sa famille. Quand l’amour est proche de la haine, personne ne s’en sort indemne!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Je t’aime… je te hais

Dans «Je t’aime» Barbara Abel explore ces liens étranges qui unissent parents et enfants lorsqu’ils sont confrontés à une crise majeure. Quand la tension est extrême, l’amour est alors proche de la haine.

On appelle cela un fait divers, autrement dit un événement à ranger dans la catégorie de ceux qui arrivent presque quotidiennement et qui ne méritent pas que l’on ne s’y attarde outre-mesure. En l’occurrence, il s’agit d’un accident de la circulation. La voiture conduite par un jeune homme s’est encastrée dans un bus de transport scolaire, causant la mort du chauffeur, dont la voiture a dévié de sa trajectoire, et celle d’un petit garçon de sept ans.
Mais sous la plume de Barbara Abel, on saisit immédiatement la dimension dramatique et les implications de cet accident. Bruno, le conducteur de la voiture, était un jeune homme bien, qui vivait sa première histoire d’amour, et qui rentrait chez lui après avoir ramené la belle Alice chez elle. Certes, il était un peu énervé, parce que sa mère les avait surpris dans sa chambre et avait exigé que la jeune fille rentre chez elle. Mais surtout, ils avaient tous les deux passé l’après-midi à s’aimer et à fumer quelques joints. Les résultats des analyses ne laissent aucun doute.
Ce qui laissent pantois à la fois la mère de Bruno, greffière au tribunal, qui n’aurait pu imaginer que son fils se droguait et le père d’Alice, chirurgien, qui «n’a rien vu venir».
Il en va tout différemment de Maude, la belle-mère d’Alice qui a surpris la fille de son nouveau compagnon quelques mois plus tôt en train de tirer sur un joint. Elle lui a promis de ne rien dire à son père si elle promettait d’arrêter. En fait, elle entretenait l’espoir que ce secret puisse les rapprocher, car depuis qu’elle avait recomposé sa famille en emménageant avec ses deux enfants chez Simon et Alice, les tensions étaient permanentes. Et comme on le sait, «une famille recomposée, c’est comme une greffe: on ne sait jamais si ça va prendre.»
Et si on imagine bien combien la perte de son amoureux peut affecter Alice, on va découvrir au fur et à mesure combien chacun des membres de la famille va être affecté par ce drame. À la peine et au mutisme d’Alice vient en effet s’ajouter une enquête de police, car les mères des deux enfants décédés, Nicole et Solange, veulent que l’on fasse toute la lumière sur cette affaire. Depuis combien de temps se droguaient-ils? Qui a fourni la drogue? Qui sont les trafiquants? Après un premier interrogatoire qui n’a pas permis de lever le voile une perquisition est ordonnée. Elle va permettre de découvrir des plants de cannabis dans la cave du domicile et entraîner la garde à vue d’Alice.
Simon qui «nourrit pour sa fille une adoration indissociable des angoisses ordinaires afférentes à la fonction paternelle» ne veut pas croire à cette culpabilité pourtant si évidente. Maude est bouleversée, mais veut croire que tout va s’arranger. «L’amour est le moteur de ses actes, il légitime ses choix, il est la matière première de ses pensées. Elle aime fort, avec bonheur et sans répit. Elle aime sa vie, son boulot, ses enfants… »
Après Je sais pas, Barbara Abel poursuit son exploration des liens familiaux et de la psychologie des enfants. L’épilogue qu’elle va nous proposer va vous laisser pantois. En nous prouvant que «rien n’est plus proche de l’amour que la haine», elle réussit une nouvelle fois un roman fort et prenant que vous n’aurez pas envie de lâcher avant le dernier coup de théâtre!

Je t’aime
Barbara Abel
Éditions Belfond
Thriller
464 p., 19,50 €
EAN : 9782714476333
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Après un divorce difficile, Maude rencontre le grand amour en la personne de Simon. Un homme dont la fille, Alice, lui mène hélas une guerre au quotidien. Lorsque Maude découvre l’adolescente en train de fumer du cannabis dans sa chambre, celle-ci la supplie de ne rien dire à son père et jure de ne jamais recommencer. Maude hésite, mais voit là l’occasion de tisser un lien avec elle et d’apaiser les tensions au sein de sa famille recomposée.
Six mois plus tard, Alice fume toujours en cachette et son addiction provoque un accident mortel. Maude devient malgré elle sa complice et fait en sorte que Simon n’apprenne pas qu’elle était au courant. Mais toute à sa crainte de le décevoir, elle est loin d’imaginer les effets destructeurs de son petit mensonge par omission…
Ceci n’est pas exactement une histoire d’amour, même si l’influence qu’il va exercer sur les héros de ce roman est capitale. Autant d’hommes et de femmes dont les routes vont se croiser au gré de leur façon d’aimer parfois, de haïr souvent.
Parce que dans les livres de Barbara Abel, comme dans la vie, rien n’est plus proche de l’amour que la haine…

Les critiques
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Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Les lectures de l’oncle Paul 
Zonelivre.fr 
Blog Carobookine
Blog Collectif Polar 
Emotions – blog littéraire et musical
Rubrique Un livre en cinq questions 


Barbara Abel présente Je t’aime © Production Marie-Claire Belgique

Les premières pages du livre:
« La première fois que Maude a dit « Je t’aime » à quelqu’un, c’était par écrit. Elle avait dix-sept ans, l’été commençait à peine et, avec lui, les vacances scolaires s’étalaient à perte de vue jusqu’à une rentrée lointaine et négligeable. Septembre ressemblait à un concept. Elle venait de tomber amoureuse d’un garçon de trois ans son aîné, jeune étudiant en médecine, rencontré à l’anniversaire d’une amie commune.
Louis.
Ils ont roucoulé une semaine durant, avant de partir chacun de leur côté pour des vacances prévues de longue date.
En 1998, si les téléphones mobiles se banalisaient, les communications coûtaient un bras. Les mails nécessitaient la possession d’un ordinateur, les portables et autres laptops étaient encore rares, raison pour laquelle la lettre restait le moyen de communication le plus répandu.
Perdue au fin fond de l’Espagne en compagnie de ses parents, Maude a attendu un mot doux de Louis pendant deux interminables semaines, guettant chaque jour l’arrivée du facteur. Elle avait envoyé une missive au début de son séjour, révélant entre les lignes la force de son amour et la folie de ses attentes. La distance idéalisait la romance, l’absence de l’aimé en aiguisait le désir. Sans nouvelles de Louis, son cœur jouait aux montagnes russes, passant en un éclair des sommets exaltés de l’espoir aux creux dépressifs du doute. Le dix-septième jour, enfin, au retour d’une balade, une lettre est apparue parmi le courrier, le miracle qu’elle n’attendait plus. Fébrilc, elle a décacheté l’enveloppe et découvert un court feuillet gribouillé d’une écriture à peine lisible : le jeune homme, dont la graphie ressemblait déjà à celle du médecin qu’il était appelé à devenir, avait couché sur le papier ses émois, qu’elle a eu un mal de chien à décrypter. Les quelques phrases manuscrites semblaient receler tout le mystère de ses sentiments. Au bas de la page, pourtant, quelques mots effaçaient tout doute quant à l’adoration du jeune homme: « À vite, mon amour. »
Transportée par cette déclaration qu’elle n’espérait plus, Maude s’est empressée de lui répondre. Tremblante, elle a achevé son billet par ces mots d’une folle audace, concédant à leur relation une intimité qui lui faisait tourner la tête: « Je t’aime. »
Au moment d’écrire ces sept lettres, son cœur s’est répandu dans sa poitrine. Il l’a inondée d’une chaleur épicée, une flamme à la fois distincte et diffuse, un truc bizarre qui encombrait son corps et son esprit tout ensemble. Elle y a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était. Sa chair et son âme.
Les vacances se sont achevées sans autre nouvelle de Louis. À son retour, Maude s’est empressée de lui donner rendez-vous, consumée par un feu que le fantasme avait nourri sans relâche. Arrivée un quart d’heure à l’avance, elle a utilisé ce temps pour magnifier un lien qu’elle avait déjà largement célébré dans ses rêves les plus fous.

Soyons clairs, les retrouvailles ont été un échec cuisant, un naufrage qui a englouti jusqu’aux tisons oubliés. »

Extrait
« Dans la rue, cinq silhouettes accompagnées d’un chien s’approchent de la maison alors que l’aube n’est encore qu’un vague projet. L’obscurité s’attarde au-dehors comme à l’intérieur, elle manipule les ombres à sa guise et se gausse du faisceau lumineux que l’éclairage public étire jusque dans le salon.
Dans la cuisine, l’horloge indique cinq heures cinquante-huit. À l’extérieur, quatre des hommes, ainsi que le chien, rejoignent la porte d’entrée tandis que le cinquième fait le tour par l’arrière et se poste devant la porte du jardin. Ils se déplacent sans bruit, avec une économie de moyens dont la synchronie n’a d’égale que l’efficacité. »

À propos de l’auteur
Barbara Abel vit à Bruxelles où elle se consacre à l’écriture. Prix Cognac avec L’Instinct maternel (Éditions du Masque, 2002), puis sélectionnée par le prix du Roman d’Aventures pour Un bel âge pour mourir (Éditions du Masque, 2003), elle voit aujourd’hui son œuvre adaptée à la télévision et traduite en plusieurs langues. Marquant son grand retour au roman noir, Derrière la haine (Fleuve Éditions, 2012) – Prix des lycéens de littérature belge 2015 –, sort sur les grands écrans en 2018. Après la fin (2013) est son dernier roman publié chez Fleuve Éditions. Après L’Innocence des bourreaux (Belfond, 2015) et Je sais pas (Belfond, 2016), Je t’aime (Belfond, 2018) est son douzième roman. Tous ces titres sont repris chez Pocket. (Source : Éditions Belfond)

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La saison des feux

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En deux mots:
Quand Mia et sa fille Pearl s’installent à Shaker Heights, dans la banlieue chic de Cleveland, elles ne se doutent pas combien cette décision va bousculer la communauté, à commencer par celle des Richardson et de leurs quatre enfants.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Allumer le feu et faire danser les diables et les dieux»

Dans ce second livre traduit en français, Celeste Ng confirme son talent. L’auteur de «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’y montre aussi incisive qu’impitoyable.

Avec deux livres, Celeste Ng impose déjà sa patte sur la littérature américaine contemporaine. Son sens de l’observation et son analyse très fine de la société l’ont propulsé au rang de figure de proue de la jeune génération d’écrivains d’Outre-Atlantique. Avec d’excellentes raisons, à commencer par un sens diabolique de la construction dramatique.
Si «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’ouvrait avec la découverte d’une jeune fille noyée dans un lac, ce nouvel opus commence également par un fait divers, une énigme: un incendie vient perturber la vie tranquille des habitants de Shaker Heights dans la banlieue chic de Cleveland. Une banlieue que l’auteur connaît bien pour y avoir vécu de 1990 à son départ pour l’université en 1998. C’est du reste l’époque où elle situe cet acte malveillant initial. Car d’après les pompiers, l’origine criminelle ne fait aucun doute, ayant découvert un accélérateur et plusieurs foyers simultanés.
Cette image des feux qui s’allument un peu partout va dès lors accompagner le lecteur. Car ils vont très vite découvrir que derrière les façades sages, le calme et la sérénité apparents, il suffira d’une étincelle pour allumer le feu et, comme le chantait Johnny Halliday, «faire danser les diables et les dieux».
Les regards vont très vite se tourner du côté des moutons noirs, des habitants qui sont «différents», à commencer par Izzy, la fille rebelle des Richardson qui aurait très bien pu mettre le feu à la maison familiale.
Puis le regard va se porter vers Mia Warren et sa fille Pearl qui ne cadrent pas non plus avec les habitants-modèle du quartier. Depuis qu’elles sont arrivées, leur passé bohème a vite fait de leur coller une réputation de marginales.
Izzy n’était-elle du reste pas liée avec Pearl? Et Mia ne travaillait-elle pas pour Elena Richardson qui lui louait également un appartement? Et comme en plus, elle semble avoir disparu sans laisser de traces…
Seulement voilà, lorsque l’on désigne aussi rapidement des coupables, c’est que l’on a envie d’évacuer une affaire avec laquelle on ne se sent pas vraiment à l’aise. Et tout le talent de Celeste Ng consiste à nous faire découvrir peu à peu les failles des uns et des autres, de ces familles «bien sous tous rapports». Mais il n’y a qu’à creuser un peu sous le vernis pour découvrir frustrations, envies, jalousies et convoitises.
Izzy trouve en Mia l’artiste le modèle de la femme libre qu’elle rêve d’être. Son frère Moody tombe amoureux de Pearl qui, après des années d’errance et de difficultés financières rêve du mode de vie des Richardson. Du coup Elena s’affole…
Flash-back. Nous partons à New York où Mia a suivi une formation à l’art et où son «œil» a été repéré par une galeriste. Mais elle va devoir rentrer faute de pouvoir continuer à financer ses études. C’est à ce moment qu’elle rencontre les Ryan qui lui proposent d’être une mère-porteuse et lui font un pont d’or. Une proposition qu’elle va finir par accepter.  Pendant le restant de sa vie, Mia se demanderait à quoi aurait ressemblé son existence si elle n’était pas allée au restaurant ce jour-là. Sur le coup, ça avait ressemblé à une plaisanterie: juste un moyen de satisfaire sa curiosité et d’avoir un bon repas par-dessus le marché. Par la suite, bien entendu, elle comprendrait que ça avait tout changé pour toujours.»
Voilà le roman qui bascule à nouveau ou plutôt qui s’enrichit de nouvelles problématiques qui vont relier toutes ces femmes et toutes ces filles, à commencer par leur place dans la société, leur légitimité, leurs droits et devoirs.
Un passionnant chassé-croisé orchestré par une plume incisive qui n’hésite pas à remettre sur le devant de la scène la lutte des classes ou le racisme avec une subtilité qui ne fait que donner encore davantage de poids à la démonstration. Magistral!

La saison des feux
Celeste Ng
Sonatine Éditions
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau
384 p., 21 €
EAN : 9782355846502
Paru le 5 avril 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, plus précisément à Shaker Heights dans la banlieue de Cleveland dans l’Ohio, à Silver Springs, mais aussi à New York.

Quand?
L’action se situe de la fin du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand le voile des apparences ne peut être déchiré, il faut parfois y mettre le feu.
À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.
Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit (Sonatine Éditions, 2016), Celeste Ng confirme avec ce deuxième roman son talent exceptionnel. Rarement le feu qui couve sous la surface policée des riches banlieues américaines aura été montré avec tant d’acuité. Cette comédie de mœurs, qui n’est pas sans rappeler l’univers de Laura Kasischke, se lit comme un thriller. Avec cette galerie de portraits de femmes plus poignants les uns que les autres, c’est aussi l’occasion pour l’auteur d’un constat d’une justesse étonnante sur les rapports sociaux et familiaux aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
Le Point (Julie Malaure)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Mon féérique blog littéraire 
Blog Sangpages 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Abracadabooks 
Blog Froggy’s Delight 


Bande-annonce de La Saison des Feux, par Celeste Ng © Production Hachette livre

Les premières pages du livre
« Que vous optiez pour un terrain constructible dans la zone des écoles, de vastes hectares de terre sur le domaine de Shaker Country, ou l’une des maisons offertes par notre société dans divers quartiers, votre achat inclura des installations pour le golf, l’équitation, le tennis, la navigation de plaisance; il inclura également des écoles inégalables ; et il vous assurera une protection éternelle contre la dépréciation et le changement non désiré. »
Publicité de la compagnie Van Sweringen, créateurs et développeurs de Shaker Village

« Au fond, cependant, tout bien considéré, les habitants de Shaker Heights sont très semblables à ceux du reste de l’Amérique. Ils ont peut-être trois ou quatre voitures au lieu d’une ou deux, et deux téléviseurs au lieu d’un seul, et quand une fille de Shaker Heights se marie, elle aura peut-être droit à une réception pour huit cents personnes avec l’orchestre de Meyer Davis venu de New York, au lieu d’une réception pour cent personnes avec un groupe local, mais ce sont des différences de degré plus que des différences fondamentales. « Nous sommes des gens chaleureux et nous passons des moments merveilleux! » déclarait récemment une femme au country club de Shaker Heights, et elle avait raison, car les habitants de l’Utopie semblent en effet mener une vie plutôt heureuse. »
«The Good Life in Shaker Heights», Cosmopolitan, mars 1963

« Tout le monde à Shaker Heights en parlait cet été-là : du fait qu’Isabelle, la dernière des enfants Richardson, avait finalement perdu la raison et mis le feu à la maison. Tous les ragots du printemps avaient tourné autour de la petite Mirabelle McCullough, et maintenant, enfin, il y avait un nouveau sujet de conversation sensationnel. Peu après midi ce samedi de mai, les clients qui poussaient leur caddie de courses chez Heinen’s avaient entendu les camions de pompiers se mettre à hurler et foncer vers la mare aux canards. À midi et quart, il y en avait quatre garés en une file rouge désordonnée dans Parkland Drive, où chacune des six chambres de la maison des Richardson était en flammes. Et quiconque se trouvait dans un rayon de huit cents mètres voyait la fumée qui s’élevait au-dessus des arbres comme un nuage d’orage noir et dense. Plus tard, on dirait que les signes avaient tout le temps été là : qu’Izzy était un peu cinglée, qu’il y avait toujours eu quelque chose qui clochait dans la famille Richardson, que dès qu’ils avaient entendu les sirènes ce matin-là ils avaient su qu’une chose terrible s’était produite. Alors, bien entendu, Izzy serait depuis longtemps partie, ne laissant derrière elle personne pour la défendre, et les gens pourraient – et ils ne s’en priveraient pas – dire tout ce qui leur plairait. À l’instant où les camions de pompiers étaient arrivés, cependant, et pendant un bon bout de temps par la suite, personne ne savait ce qui se passait. Les voisins s’étaient massés aussi près que possible de la barrière de fortune – une voiture de police garée de travers à quelques centaines de mètres – et avaient regardé les pompiers dérouler leurs lances avec la mine sombre d’hommes qui savaient que la cause était entendue. De l’autre côté de la rue, les oies de la mare plongeaient la tête sous l’eau en quête d’herbes, totalement indifférentes à l’agitation.
Mme Richardson se tenait sur la pelouse arborée, serrant fermement le col de son peignoir bleu pâle. Bien qu’il fût midi passé, elle dormait encore quand les détecteurs de fumée avaient retenti. Elle s’était couchée tard et avait volontairement fait la grasse matinée, estimant qu’elle le méritait après une journée plutôt difficile. La veille au soir, elle avait regardé depuis une fenêtre à l’étage tandis qu’une voiture s’immobilisait finalement devant la maison. L’allée était longue et circulaire, formant un profond arc en fer à cheval qui reliait le trottoir à la porte puis retournait vers la rue, qui se trouvait à une bonne trentaine de mètres, trop loin pour qu’elle puisse la distinguer clairement, d’autant que même en mai, à huit heures du soir, il faisait presque nuit. Mais elle avait reconnu la petite Volkswagen marron clair de sa locataire, Mia, dont les phares brillaient. La portière côté passager s’était ouverte et une silhouette élancée était descendue sans la refermer : la fille adolescente de Mia, Pearl. Le plafonnier éclairait l’intérieur de la voiture comme une petite vitrine, mais le véhicule était rempli de sacs presque jusqu’au plafond, et Mme Richardson apercevait tout juste le contour vague de la tête de Mia, le chignon négligé perché au sommet de son crâne. Pearl s’était penchée au-dessus de la boîte à lettres, et Mme Richardson s’était imaginé le léger grincement tandis que le battant s’ouvrait, puis se refermait. Pearl était ensuite vivement retournée dans la voiture et avait repoussé la portière. Les feux de stop avaient rougeoyé, avant de disparaître, et la voiture s’était éloignée en crachotant dans la nuit de plus en plus sombre. Avec un certain soulagement, Mme Richardson était descendue à la boîte à lettres et avait trouvé un jeu de clés sur un simple anneau, sans un mot. Elle avait prévu de se rendre à la maison de location de Winslow Road dans la matinée pour l’inspecter, même si elle savait déjà qu’elles seraient parties. »

Extraits:
« Alors ils avaient d’abord eu Lexie, en 1980, puis Trip l’année suivante et Moody celle d’après, et Mme Richardson avait été secrètement fière de voir que son corps était si fertile, si endurant. Elle marchait avec Moody dans sa poussette pendant que Lexie et Trip lui emboîtaient le pas, chacun agrippant sa jupe comme des éléphanteaux suivant leur mère, et les gens dans la rue marquaient un temps d’arrêt : cette jeune femme élancée ne pouvait pas avoir porté trois enfants, si ? « Juste un de plus », avait-elle dit à son mari. Ils avaient convenu de les avoir tôt pour qu’ensuite Mme Richardson puisse retourner au travail. Dans un sens, elle aurait aimé rester à la maison, simplement être avec ses enfants, mais sa mère avait toujours méprisé les femmes au foyer. « Elles gâchent leur potentiel, affirmait-elle d’un ton dédaigneux. Tu as une tête bien faite, Elena. Tu ne vas pas juste rester à la maison et tricoter, n’est-ce pas ? » Une femme moderne, avait-elle toujours laissé entendre, pouvait – non, devait – tout avoir. Alors, après chaque naissance, Mme Richardson avait repris le travail, rédigeant les gentils articles que son rédacteur demandait, puis elle rentrait à la maison pour dorloter ses petits, attendant l’arrivée du prochain. »

« Pour elle, c’était simple: Bebe Chow avait été une mauvaise mère; Linda Mc Cullough en avait été une bonne. L’une avait suivi les règles, l’autre non. Mais le problème avec les règles, songea-t-il, c’était qu’elles supposaient une bonne et une mauvaise manière de faire les choses. Alors qu’en fait, la plupart du temps, il y avait simplement des manières différentes, dont aucune n’était totalement mauvaise ou totalement bonne, et il n’y avait rien pour vous indiquer de quel côté de la ligne de démarcation vous vous trouviez. Il avait toujours admiré l’idéalisme de sa femme, sa certitude que le monde pouvait être amélioré, pacifié, peut-être même être rendu parfait. Et pour la première fois il se demanda s’il voyait les choses du même œil. »

À propos de l’auteur
Celeste Ng vit dans le Massachusetts. Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, La Saison des feux est son deuxième roman publié chez Sonatine Éditions. (Source : Sonatine Éditions)

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Hâte-toi de vivre!

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Logo_premier_roman

En deux mots:
Après un accident, Léo se retrouve sur un lit d’hôpital. Pour l’aider à se reconstruire, elle va pouvoir compter sur sa grand-mère Lina, dont le fantôme l’accompagne désormais et entend lui prodiguer ses conseils avisés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)
Ma chronique:

Madame et son fantôme

Lauréate du Mazarine Book Day, Laure Rollier nous offre un roman aussi joyeux qu’entraînant sur les pas d’une trentenaire obligée de revoir ses priorités après un accident de voiture.

J’emprunte à Hélène Harbonnier, journaliste à la Voix du Nord, la formule qui résume le mieux ce joli roman : «un pavé de bonnes ondes, qui se déguste comme une sucrerie». La journaliste qui s’est penchée sur la vogue des romans «feel good», trouverait en effet sans aucune peine le point commun entre Hâte-toi de vivre et Il est grand temps de rallumer les étoiles de Virginie Grimaldi, À la lumière du petit matin d’Agnès Martin-Lugand ou encore Dans le murmure des feuilles qui dansent d’Agnès Ledig: tous ces livres (re)donnent le moral aux lecteurs en propageant une philosophie optimiste, un peu comme un manuel de développement personnel enrobé dans une bonne histoire.
Dans le cas de Laure Rollier, on pourrait même dire que la présence du livre dans les rayons des librairies est en elle-même déjà une première preuve que le volontarisme et l’envie de réussir peuvent déplacer des montagnes.
Elle est en effet la première lauréate du Mazarine Book Day. Cette initiative originale, sorte de speed-dating pour nouveaux auteurs, permet à chacun de venir présenter son livre en un maximum de dix minutes à un jury composé de l’éditeur, d’un libraire et d’un blogueur et d’avoir un retour argumenté.
La troisième édition vient du reste d’avoir lieu avec quelque 140 participants et en présence de Laure Rollier.
Mais venons-en au livre et à Léo, la narratrice, qui est professeur de philosophie dans un lycée du Sud-Ouest. L’existence qu’elle mène est celle de beaucoup de femmes, essayant de gérer au mieux un agenda chargé. Dès les premières pages, on comprend que ce n’est pas chose facile, car elle est déjà en retard. Mauvais conseiller, le stress va la mener à la catastrophe. Elle ne voit pas le bus qui arrive et termine… sur un lit d’hôpital.
Le choc du réveil s’accompagne d’une évidence et d’une surprise. Il va lui falloir retisser le fil de sa vie et revoir ses priorités, mais elle pourra bénéficier des conseils d’un fantôme, celui de sa grand-mère qui partage désormais son quotidien et qui entend la remettre sur de bons rails. Une jolie trouvaille, très romanesque, que cette voix de l’au-delà, mais si elle est tout sauf diplomate. Mais après tout, c’est en mettant les pieds dans le plat et en regardant la réalité telle qu’elle est – et non telle que Léo aimerait qu’elle soit – que l’on peut reconstruire une vie. Entre les amis qu’il va falloir trier, les amours qui méritent une réévaluation et la famille qui recèle un secret qui fausse son jugement, la jeune fille va pouvoir dresser un bilan critique et, au fil des pages, tracer les contours d’une vie choisie et non subie, avec ce qu’il faut de rebondissements.
Le récit est alerte, le style enlevé. Autour de Léo, les personnages de Lina, la grand-mère, de Louise la colocataire, de l’ami Juju et de sa fille Tess sont parfaitement campés et apportent leur pierre à l’édifice. C’est plein d’humour et cela se déguste effectivement comme un bonbon acidulé. Et après tout, il n’y a pas de mal à se faire du bien !

Hâte-toi de vivre
Laure Rollier
Éditions Mazarine
Roman
220 p., 17 €
EAN : 9782863744789
Paru le 21 février 2018

 

Ce qu’en dit l’éditeur
« 7 h 52. Collision. Accident de voiture.
À son réveil à l’hôpital, Léo, jeune professeure de philosophie âgée de trente ans, se retrouve nez à nez avec Mamie Lina, qui n’est autre que sa grand-mère décédée. Personnage haut en couleurs à l’humour cinglant qui donne son avis sur tout – sans qu’on le lui ait demandé –, celle-ci s’immisce dans la vie quotidienne hésitante de Léo et de ses amis Louise et Juju, à un moment décisif de leur vie. Par ses interventions intempestives, cette grand-mère pas comme les autres chamboule tout sur son passage. Mais en confrontant Léo à ses peurs et à ces secrets qui hantent toute famille, elle fait à sa petite-fille le plus beau cadeau: le courage de saisir la vie à pleine main – et de donner une chance au bonheur. »

Les critiques
Babelio
Blog Carobookine
La VIDA Magazine
Le Petit bleu d’Agen
Le blog d’eirenamg
Romanthé – un blog littéraire décalé
Blog Malénia dans ses livres
Blog Des livres et des coquelicots

Les premières pages du livre:
La musique d’Hotel California se lance sur mon téléphone…
6 h 35. C’est trop tôt. Cinq minutes encore. Pas plus.
7 h 10. Merde ! C’est trop tard, là ! Qu’est-ce qu’il a encore, cet iPhone ? J’avais mis le rappel pourtant, j’en suis sûre. C’est quand même incroyable qu’on vous vende des appareils qui coûtent deux bras et qu’ils ne soient pas fichus de fonctionner correctement. Parce que, maintenant, je le déverrouille et j’entends bien le cliquetis – il n’était donc pas en silencieux. Si j’ai le temps, je m’arrêterai chez Juju pour qu’il regarde ce qui a merdé.
7 h 20. Faites-nous penser à faire un procès à Apple. À ma mauvaise foi et à moi.
— Léo, je te dépose ?
— Non, non, je me lève juste, Louloune ! Je suis super à la bourre, je prends ma voiture ! rétorqué-je à ma colocataire en étouffant un bâillement.
— OK à plus, me répond Louise depuis le salon, juste avant de sortir en claquant bruyamment la porte d’entrée.
Je n’aime pas ça. Être en retard, je veux dire. Mais il est hors de question que j’attaque la journée sans mon intraveineuse de caféine… Putain, il est déjà 7 h 35. J’hallucine. J’ai cours à 8 heures. Autant se rendre tout de suite à l’évidence : comme je ne voyage pas avec Air Force One, je n’y serai jamais. Quel jour on est ? Jeudi… Je commence par les Littéraires. En plus.
J’aurais peut-être mieux fait de supplier ma colocataire de m’attendre, quitte à enfiler mes chaussures dans la voiture. Tandis que les minutes défilent, je me bats avec le tube de dentifrice, puis c’est au tour de mes cheveux de rester coincés dans la brosse. Plus on essaie de faire les choses rapidement, plus la vie nous balance des bâtons dans les roues, non ?
Dans le miroir de l’entrée, je jette un rapide coup d’œil sur l’étendue des dégâts et de mes cernes. Le mascara a fait ce qu’il a pu, mais il n’est pas chirurgien. Je vais devoir me résoudre à sortir comme cela, l’horloge tourne et je ne peux pas me permettre de remettre les pieds dans la salle de bain. Même si je l’entends m’appeler depuis l’étage.
Mes clés ? Qu’ai-je encore fait de mes clés ? En temps normal, je suis déjà en train de râler contre les parents qui se garent sur le parking des professeurs. Bouge-toi un peu, Léo ! Sur le mur de notre salon, l’horloge géante mi-suédoise, mi-taiwanaise se fout de ma gueule avec ses longs bras qui font la course entre eux.
Où est mon portable ? Il faut que j’appelle Louise, elle doit être arrivée au lycée! Elle !
— Louloune, tu peux t’arrêter à la «Vie scolaire» prévenir que je serai en retard? dis-je d’une traite dans le maudit téléphone tout en enfilant mes Converse.
— Genre, combien de retard? me questionne ma colocataire. Mais bouge, con!
— Quoi ?
— Non, je parle à Luc Alphand devant, le mec, il slalome avec les feux! Je l’entends râler comme j’en ai l’habitude.
— Dix minutes, quinze max. Qu’ils ne se barrent pas, les gosses, j’arrive, OK?
— OK, fait-elle tandis que le klaxon me transperce un tympan.
— Et arrête de répondre en conduisant!
— Alors arrête de m’appeler. Elle me raccroche au nez. »

Extrait
« 7 h 52. Cela devrait passer, le temps de me garer, 8 h 10, au pire, je suis devant la salle. À la radio, Manu raconte qu’il a entendu parler d’un mec qui n’a jamais pissé debout de sa vie. Jamais. Il trouve ça hallucinant, moi aussi. Le monde est peuplé de gens étranges. Mais qu’est-ce que…
7 h 53. BAM.
Je sens mon estomac monter irrémédiablement dans ma gorge. J’ai la nausée. Et cette odeur âcre qui me brûle les yeux. J’entends la ceinture enfoncer ma clavicule dans un craquement. Je suis sonnée par l’uppercut que l’airbag fait subir à mon nez. Il fait froid, j’ai froid. Manu ne parle plus. Mes oreilles sifflent tellement que je pourrais hurler. Toujours cette odeur âcre. Je ne comprends plus rien, je ne sais plus où je suis, j’ai mal. Je porte ma main à mon nez, elle est inondée de sang. Je découvre à ce moment le bus face à moi que je n’avais pas vu avant. Je distingue, malgré mes paupières de plus en plus lourdes, des gens courir vers moi. J’ai froid. J’ai sommeil. Je m’endors. »

À propos de l’auteur
Laure Rollier est auteure, blogueuse, caricaturiste et vit dans le Sud Ouest de la France avec ses trois enfants. Après avoir publié un recueil de poésie en 2015, Laure se consacre entièrement à ses activités artistiques et littéraires. En 2016, elle décide de publier son premier roman Ce que tu ne sais pas sur son blog dans le but de récolter des fonds pour la recherche contre le cancer, sa priorité. Parallèlement, Laure travaille sur des caricatures, principalement sur le thème de la petite enfance, la maternité et la grossesse pour des magazines et blogs français. Lauréate du Mazarine Book Day, son «vrai» premier roman Hâte-toi de vivre paraît en 2018 chez Mazarine. (Source : ensemble maintenant)

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La Femme de dos

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En deux mots:
Une directrice de casting part à la recherche de l’interprète d’un film intitulé La Femme de dos. Elle finira par la trouver du côté de Toulon. Une quête qui aura remué bien des souvenirs et éclairé quelques zones d’ombre.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le casting était presque parfait

Quand une chef monteuse décide de raconter l’histoire d’une responsable de casting, cela nous donne un roman sensible qui montre comment un tournage peut impressionner une jeune fille, combien il est difficile de produire un film et… comment la relation mère-fille peut être compliquée…

Faisant sien le principe qui veut que l’on ne parle bien que de ce que l’on connaît bien, Alice Moine – qui est chef monteuse – a choisi le milieu du cinéma pour son premier roman qui fait suite à un récit intitulé Faits d’hiver paru chez Kero en 2015. C’est à la fois par la construction et par l’angle choisi qu’elle fait preuve d’une belle originalité. Comme dans un film, une première scène brève montre un goéland fondre sur une jeune fille inanimée sur un rocher, avec une plaie ouverte à la jambe.
On n’en saura guère plus pour l’instant, car la scène suivante nous conduit sous la canopée du forum des Halles à Paris où une jeune femme, quittant son bureau pour s’aérer, entraîne son instinct. « Depuis toujours, elle avait la faculté de projeter sur un visage les potentiels d’un passé ou les prémisses d’un avenir. Quand l’un d’entre eux sortait du lot, elle s’efforçait de balayer tous les accessoires et particulièrement l’habit, traîtresse enveloppe. On ne se sape pas comme on respire, encore faut-il savoir ce que l’on dégage et à qui l’on s’adresse. Celle qu’un jour un célèbre producteur avait surnommé l’Œil analysait les dérapages et regardait au travers. Voilà donc à quoi Jane H. passait son temps à l’heure du déjeuner, joignant l’utile à l’agréable puisque cette fantaisie lui avait déjà permis de dénicher une bonne cinquantaine de rôles en vingt ans de pratique. Rendement faible si l’on se rapporte au temps passé, mais que diriez-vous d’un champion sportif qui décrocherait ses médailles entre midi et deux?»
Cette directrice de casting originale est à la recherche de l’interprète principale d’un film intitulé «La femme de dos». Elle va toutefois et contre son gré cesser son repérage car Magda, sa mère, est tombée dans le coma. Elle prend le train en direction du Sud et de la maison de son enfance où l’attend Souad Chad, la fidèle employée. Elle s’imaginait faire un aller-retour, le temps que sa mère, qui es tune guerrière, rouvre les yeux et poursuive sa vie trépidante. Mais elle va devoir très vite déchanter, les médecins n’imaginant pas qu’elle puisse se réveiller ou alors dans un état désespéré. Pour la stimuler, on lui conseille de lui parler…
Ne sachant trop quoi lui dire, elle lui fait la lecture, passant d’une biographie de Gertrude Bell au courrier, avant de tomber sur de vieilles lettres de Tristan, son ex petit ami. C’est ainsi que petit à petit on découvre la jeunesse de Jane, ses débuts dans le cinéma – sa maison a été choisie par André Téchiné pour y tourner Les Innocents – et sa rencontre avec le photographe de plateau qui lui vaudra ses premiers émois et son premier chagrin. Mais son séjour forcé ne la fait pas dévier de son objectif et c’est au péage de l’autoroute qu’elle croise Charline, une employée qu’elle s’imagine pouvoir être La Femme de dos. Sauf que cette fois, le rêve de gloire et l’acceptation enthousiaste qu’elle obtient d’habitude lorsqu’elle propose un rôle va se transformer en un refus cinglant.
Jane n’étant pas du genre à baisser les bras, elle va entreprendre une manœuvre de séduction-persuasion, car elle est persuadée tenir la candidate idéale.
Jouant avec son lecteur, Alice Moine mène dès lors trois récits en parrallèle, celui qui plonge dans sa jeunesse et dans ces épisodes qui l’ont construite – peut-être en l’éloignant de cette mère qui lutte pour la vie sur son lit d’hôpital – celui de sa tentative d’apprivoiser Charline et celui de la production de ce film qui résonne d’une façon très particulière en elle. Ne serait-elle pas au bout du compte cette Femme de dos si mystérieuse? À l’image d’un tricot, les différentes pelotes vont passer par des mailles expertes et finir par nous livrer un joli résultat. Un premier roman riche de promesses.

La Femme de dos
Alice Moine
Serge Safran éditeur
Roman
352 p., 19,90 €
EAN : 9791097594046
Paru le 15 février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans le sud de la France, notamment en Provence, à Toulon et dans les environs.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Surnommée l’Œil, Jane est directrice de casting à Paris. Un été, un producteur célèbre lui confie la recherche d’une « perle rare » pour le film La Femme de dos de Telo Ruedigger, un artiste dont les œuvres défraient la chronique. Au même moment, Jane est appelée dans le sud de la France au chevet de sa mère dans le coma.
Vingt-huit ans auparavant, Les Vignettes, maison d’enfance de Jane, servait de décor au film Les Innocents d’André Téchiné. Jane découvrait le monde du cinéma et l’amour avec Tristan, photographe de plateau, disparu en ne laissant comme trace qu’une photo d’elle marchant de dos sur une digue. La similitude avec le style de Telo Ruedigger la trouble.
Lors d’un repérage près de Toulon, elle croit reconnaître en Charline, jeune employée de péage d’autoroute, la «perle rare»…

Les critiques
Babelio
Blog ZAZY
Radio B (émission Café littéraire)

Les premières pages du livre
« Il faut toujours se méfier du Goéland leucophée. C’est un oiseau féroce prêt à tout pour arracher les restes d’une charogne. De son bec jaune tacheté de rouge, il se nourrit d’œufs et de jeunes puffins allant jusqu’à dévorer les proies qu’il n’a pas chassées en s’adjugeant les meilleurs territoires. Déchetterie, lagune, cap isolé, tout y passe.
Un soleil de plomb inondait la pointe. Le goéland tournoyait au-dessus des rochers à la recherche de son déjeuner. De son œil perçant, il avisa quelque chose qui émergeait du maquis et piqua droit dessus. Avant d’attaquer, il hésita pourtant. La forme était humaine, et Dieu sait s’il se méfiait dc ces créatures-là. Il se posa non loin sur une zone pelée. Des vêtements déchirés jaillissait un bout de chair. L’odeur du sang séché affola ses sens. Oubliant ses principes, le goéland s’approcha si près qu’il n’eut plus qu’à tendre le cou pour plonger son bec dans la plaie. L’attaque fut brève, trois coups plantés dans la jambe aussi raide qu’un tronc. Le goût du sang l’enivra et il récidiva jusqu’à ce que la jeune fille se redresse enfin, menaçant d’une pierre son manteau argenté. Dans un cri terrifiant, l’oiseau prit son envol loin de la furie, cheveux courts, teint livide et membres ensanglantés, à qui sans le savoir il venait de redonner vie. »

Extraits
« À l’orée du gigantesque escalator, Jane recherchait le monde entier. De son visage impassible qui ne souriait jamais, elle suivait des yeux quelques-uns des huit cent mille voyageurs qui convergeaient ici chaque jour, et imaginait leurs histoires. Ici-même, elle s’oubliait. Elle passait sa main dans les mèches blondes décolorées de sa coupe à la garçonne, ses doigts frôlant les racines brunes savamment maîtrisées. Ici, ses angoisses lui foutaient la paix. Elle se sentait rassurée par le mouvement de la foule, ne pensant à rien ni personne, du moins le croyait-elle. »

« Si Jane n’avait aucune idée de ce que pouvaient contenir ces lettres, elle savait que les mots couchés là étaient ceux du jeune homme dont elle s’était amouraché vingt-huit ans plus tôt. Et tandis que le poème électro-pop incantatoire répétait en boucle Chercher le garçon / Trouver son nom, Jane se mit à décrypter la lettre comme on voyage dans le temps. »

 

À propos de l’auteur
Alice Moine est chef monteuse pour la publicité et le cinéma. Née à Toulon en 1971, elle se dirige vers le montage pour le plaisir de raconter des histoires. Elle a publié un recueil, Faits d’hiver, chez Kero, en 2015. La femme de dos est son premier roman. (Source: Serge Safran éditeur)

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Chanson de la ville silencieuse

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En deux mots:
Une fille part à la recherche de son père, ancienne vedette de la chanson disparu mystérieusement et que des amis ont peut être croisé à Lisbonne. Une quête mélancolique, un cri du cœur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

À la recherche du père perdu

Olivier Adam nous offre sans doute l’un de ses plus beaux romans en se mettant dans la peau d’une jeune femme partant à la recherche d’un fantôme : son père.

« Je suis la fille dont la disparition mystérieuse du père fait la une des journaux. Celle dont la mort du père attend d’être prononcée. Celle dont la mort du père sera actée par un jugement. Celle dont le corps du père demeure introuvable. Je suis la fille d’un père sans sépulture, sans cendres à disperser. Celle qui croit voir un fantôme sur une photo floue. Celle dans les rues de Lisbonne, sur les pentes de l’Alfama. Qui guette un chanteur errant, une étoile dépouillée d’elle-même, un ermite qui aurait tout laissé derrière lui. Sa maison, son compte en banque, ses amis, sa fille. Sa vie elle-même. Qui se serait défait d’une peau ancienne, réincarné en mendiant, en musicien vagabond. Un homme qui aurait choisi la dernière adresse de son grand amour. Pour lui chanter à elle, partout éparpillés dans l’air, les chansons qu’il lui dédie. Les offrir à quelques uns, au hasard. Des mots comme glissés à l’oreille. Gratuits. Je suis la fille du Bairro Alto. De la Praça das Flores. Celle qui se confie à son pire ennemi. Qui se hâte vers la gare. La fille dans le train pour les bords de mer. »
Cette fille qui erre dans Lisbonne, la narratrice de ce nouveau petit bijou signé Olivier Adam, veut croire que son père n’est pas mort comme la presse et les autorités judiciaires semblent le croire. Elle préfère imaginer que cette photo floue est bien celle d’Antoine Schaeffer l’ancienne vedette de la chanson qui, après une brillante carrière, additionnée de tous les excès qui le sont inhérents, a choisi une autre vie. Après tout, n’avait-il pas lui-même « qu’il mettait un terme à sa carrière, qu’il ne publierait plus aucun disque, qu’il se retirait et souhaitait qu’on le laisse en paix. » Il ne voulait pas être de ceux qui continuent, même s’ils n’ont plus le feu sacré, qui « composent à côté, écrivent à côté. Ils le savent. C’est derrière eux mais ils s’obstinent. »
Après avoir vécu une enfance très particulière et n’avoir pas vraiment connu ce dernier, elle aimerait simplement le connaître.
En déroulant sa biographie, on se rend compte qu’elle n’a pas vraiment souffert de cette «drôle de vie», comme le chantait Véronique Sanson. « C’était juste ma vie. Et j’ignorais qu’il y en avait d’autres. » Entre les tournée de concerts, les périodes de composition et les fêtes avec la troupe, il y a bien eu quelques promenades dans Paris, quelques virées à la mer et puis l’achat de cette grande maison près d’Aubenas confiée à Paul et Irène, le couple de gardiens qui va, au fil des ans, faire partie de la famille.
L’alcool, la drogue et le sexe, les afters qui n’en finissent plus intriguent et excitent peut-être sa copine Clara, mais elle aspire au contraire à la vie rangée de son amie, à des parents classiques. Sa mère qui « ne se levait plus que pour s’allonger dans son bain, une cigarette aux lèvres, un verre posé sur le rebord de la baignoire. » a depuis longtemps coupé les ponts, pris la fuite en Californie où elle essaie de se faire oublier. Reste donc ce père qui aura joué son rôle le jour où il a choisi de l’inscrire à l’université, de l’installer dans un appartement sur la butte Montmartre, de lui ouvrir les portes d’une petite maison d’édition. Mais qui pour le reste est une énigme, un objet de quête : « Je n’ai jamais bien su qui était mon père. Qui il était au fond. Pour le comprendre, il me faudrait dresser l’anthologie des légendes. Y opérer un tri. Même si je ne suis pas certaine d’en être capable. Sa biographie regorge de faits, d’anecdotes que je ne suis plus à même que quiconque de valider ou d’infirmer. Il me faudrait aussi me fier à ce que j’ai vu, ce que j’ai cru saisir – mais là non plus je ne suis sûre de rien. Et tenter d’assembler tout cela comme autant de points éparpillés, qui une fois reliés laisseraient apparaître une image. Qu’obtiendrais-je alors ? Rien sans doute. Des figures entremêlées. Des lignes contradictoires. Un puzzle impossible à reconstituer. »
Les rues de Lisbonne lui permettront-elles au moins de rassembler quelques pièces ? Guillaume, qu’elle croise avec son appareil photo pourra-t-il l’aider ?
Olivier Adam, qui excelle dans ce registre doux amer nous offre une intrigue habilement tricotée, un suspense qui vous tiendra en haleine jusqu’aux dernières pages, et – sans doute par un heureux hasard – à nous livrer une réflexion d’une actualité brûlante sur l’héritage, sur la transmission. Beau, grave, émouvant.

Chanson de la ville silencieuse
Olivier Adam
Éditions Flammarion
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782081422032
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule principalement au Portugal, à Lisbonne et Cascais, mais aussi en France, à Paris, Lyon et dans le Sud, à Aix-en-Provence, Valence et Aubenas.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je suis la fille du chanteur. La fille seule au fond des cafés, qui noircit des carnets, note ce qu’elle ressent pour savoir qu’elle ressent. La fille qui se perd dans les rues de Paris au petit matin. La fille qui baisse les yeux. Je suis la fille dont le père est parti dans la nuit. La fille dont le père a garé sa voiture le long du fleuve. La fille dont le père a été déclaré mort. Celle qui prend un avion sur la foi d’un cliché flou. Celle dans les rues de Lisbonne, sur les pentes de l’Alfama. Qui guette un musicien errant, une étoile dépouillée d’elle-même, un ermite qui aurait tout laissé derrière lui. La fille qui traverse les jardins, que les vivants bouleversent, que les mots des autres comblent, la fille qui ne veut pas disparaître. Qui peu à peu se délivre.

Les critiques
Babelio
Télérama (Michel Abescat)
Radio Télé Suisse Culture (Jean-Marie Félix)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
Blog Dealer de lignes 
Blog Bibliza
Blog Les lectures d’Antigone


Olivier Adam est l’invité de Vincent Roux dans l’émission À l’affiche © Production France 24

Les premières pages du livre:
« Tout ici succombe à l’inclinaison. Les tuiles orange coulent en cascades, ruissellent des ruelles, se suspendent aux abords des belvédères, puis replongent vers le fleuve. La ville entière semble s’y glisser peu à peu, se couler dans ses eaux bleu nuit, y sombrer sans fin. Sous la surface opaque, j’imagine des quartiers anciens. Des palais délabrés engloutis par les flots. Enlisés dans les sables.
Je claque la porte de la chambre un peu triste, descends trois étages de bois sombre, murs recouverts de papier peint gondolé, se décollant par endroits, percés d’appliques grésillantes. Derrière le comptoir de la réception, une femme vêtue de noir me sourit. Veille sur sa constellation de clés. Je quitte l’hôtel et débouche dans la lumière acide du printemps. Les escaliers s’effondrent en douceur. Je les dévale sans hâte, les yeux brûlés, aspirée par l’océan lointain, à peine entravée par les allées courbes, enserrées par les façades décrépies où s’effrite un nuancier fané d’azulejos.
Un promontoire me retient. De l’asphalte surgissent des arbres mauves, dévorés de ciel. L’estuaire se déploie en contrebas, lacéré de rubans turquoise, virant au gris aluminium à la faveur d’un nuage. Puis de nouveau la ville s’abandonne.
Plus rien ne s’oppose.
Tout consent à la noyade.
Au hasard d’un lacet, une place en triangle. Ici aussi tout décline. Les pavés irréguliers tentent d’épouser la pente. D’arbres en lampadaires courent des guirlandes de fanions, d’ampoules multicolores. Quelques tables branlantes, cernées de chaises instables, sont jetées là comme au hasard. Une devanture écaillée, surmontée d’un bandeau de bois lézardé signale un café. De la salle sombre, étagères chargées de trophées sportifs astiqués du jour, murs constellés de photographies signées, Cristiano Ronaldo cheveux huilés par le gel, s’échappe une chanson languide. À l’ombre des arbres, des types en sandales, bermudas et tee-shirts, cheveux en pagaille et barbe de six jours, sirotent des rhums arrangés en attendant la fin du monde, sans inquiétude apparente. Je prends place et les imite, me laisse bercer par l’alcool. Les lèvres couvertes de sucre et de vanille, me noie dans la douceur de leur langue, dont je ne saisis rien, pas le moindre mot. Je regarde l’heure. Comme hier la nuit sera longue à venir. Rien ne la presse. Aucun agenda, aucune occupation. »

Extraits:
« Cela fait trois jours que je sillonne ainsi la ville, trois jours que je dérive au hasard en attendant qu’à la brune les restaurants se remplissent. Alors j’arpente les rues confites dans la lumière dorée, le trouble orangé des réverbères, me cogne au flot des touristes, des passants éméchés, seulement guidée par des lambeaux de musique dont je cherche la source, traquant leur origine jusqu’à la prochaine terrasse où s’attablent les dîneurs, le bourdon des conversations ne laissant qu’un mince filet de son au musicien qui joue pour eux, enchaîne deux ou trois morceaux avant de tendre sa casquette pour y cueillir quelques pièces, puis disparaît dans les ruelles, sa guitare à la main, en quête d’une autre place, d’un autre bar. Aux serveurs, aux patrons, aux clients, je montre les photos. La plupart haussent les épaules. De temps en temps un type acquiesce, oui, il l’a déjà vu mais pas ce soir, ni ces derniers jours. Personne n’en sait beaucoup plus. Il arrive de nulle part, armé de son instrument et d’une chaise pliante, s’installe et commence à chanter, les yeux fermés. Des vieilleries en anglais. Parfois en italien ou en portugais. Des chansons en français, aussi. Quand il a fini, il adresse un petit signe au patron, aux gens attablés, sourit doucement aux applaudissements et repart sans un mot. Sans même demander d’argent. »

« J’ai soudain l’impression d’entendre mon père. Que nos voix se confondent. Où vont les chansons qu’il compose depuis quinze ans. Que personne n’écoute. À part lui. La dernière fois qu’il s’est exprimé dans la presse, quelques mois après la sortie de son ultime album, , ce fut pour annoncer qu’il mettait un terme à sa carrière, qu’il ne publierait plus aucun disque, qu’il se retirait et souhaitait qu’on le laisse en paix. Quand un journaliste l’a interrogé sur les raisons qui motivaient cette décision il a esquivé. Je n’y arrive plus voilà tout. C’est derrière moi. Ça s’est égaré quelque part. Ça m’a quitté. Certains continuent. Savent qu’ils ont perdu le fil, l’intensité, la nécessité, l’inspiration ou appelez ça comme vous voudrez. Mais continuent.
Ils composent à côté, écrivent à côté. Ils le savent. C’est derrière eux mais ils s’obstinent. Je ne veux pas être de ceux-là. »

« Trois semaines après mon retour à Paris, après ce court séjour auprès d’eux, Paul et Irène m’ont appelée. On avait retrouvé l’Alfa en bordure du Rhône. Dans le coffre, sur la banquette arrière, ses affaires intactes. Vêtements. Livres. Guitare. Papiers d’identité. Carte bancaire. À la place du mort, un cimetière de bouteilles de whisky vidées, de boîtes de médicaments liquidées. Une paire de bottes gisait abandonnée sur la berge. Et dans la boîte à gants, une sorte de poème. Une chanson inachevée. Qui parlait de se laisser emporter par le fleuve. De reposer en son fond. Et de s’y dissoudre lentement. En dépit des recherches qui ont suivi, on a échoué à retrouver son corps. Une enquête a été diligentée. Aucun élément n’est venu contredire la thèse du suicide. Aucun mouvement bancaire. Aucune trace téléphonique. Aucun nom sur aucune liste de passagers. Aucun signalement crédible. Il y a longtemps maintenant que la presse s’est chargée d’entériner son décès. »

« Je n’ai jamais bien su qui était mon père. Qui il était au fond. Pour le comprendre, il me faudrait dresser l’anthologie des légendes. Y opérer un tri. Même si je ne suis pas certaine d’en être capable. Sa biographie regorge de faits, d’anecdotes que je ne suis plus à même que quiconque de valider ou d’infirmer. Il me faudrait aussi me fier à ce que j’ai vu, ce que j’ai cru saisir – mais là non plus je ne suis sûre de rien. Et tenter d’assembler tout cela comme autant de points éparpillés, qui une fois reliés laisseraient apparaître une image. Qu’obtiendrais-je alors ? Rien sans doute. Des figures entremêlées. Des lignes contradictoires. Un puzzle impossible à reconstituer. »

À propos de l’auteur
Originaire de l’Essonne, Olivier Adam – aujourd’hui âgé de 43 ans – est l’un des écrivains les plus prolifiques et populaires de sa génération. Salué entre autres par la bourse Goncourt de la nouvelle pour le recueil Passer l’hiver, il a signé une quinzaine de livres, et plusieurs d’entre eux ont été adaptés au cinéma – Je vais bien ne t’en fais pas par Philippe Lioret, Des vents contraires par Jalil Lespert… Creusant le sillon d’une littérature à la fois sociale et psychologique, Adam s’interroge dans ses fictions sur les inégalités de classe, la famille, le poids de l’enfance, l’ancrage géographique et la perte de repères. Chanson de la ville silencieuse est son treizième roman. (Source : Éditions Flammarion / magazine Lire)

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Fugitive parce que reine

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En deux mots:
En 1989 une fille se retrouve sans sa mère, internée en asile psychiatrique. Elle n’aura dès lors de cesse de la retrouver, de dire ce qu’elle a vraiment été, de lui hurler son amour.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Romancière parce que fille

Le premier roman de Violaine Huisman est un sublime chant d’amour d’une fille pour sa mère. C’est aussi une ode à l’émancipation.

Deux chutes, presque en parallèle, vont marquer la narratrice de ce beau roman : celle du mur de Berlin et celle de sa mère. Sauf que, pas davantage pour l’événement historique que pour l’événement intime la petite fille ne va pouvoir prendre la mesure de ce qu’elle est train de vivre. Mais elle perçoit intimement que ce qui se joue là est important et grave. Il aura fallu attendre que le temps fasse son œuvre de polissage pour saisir l’entièreté et la force de ces moments de bascule.
« j’avais admiré maman jusque-là, et l’éclat de sa présence dans mon regard mouillé de petite fille n’avait pas eu le temps de se ternir. Elle s’était éclipsée brusquement. Maman avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois ».
L’explication qu’on lui donne alors «ta-mère-est-maniaco-dépressive» n’en est pas une. Vingt ans plus tard, Violaine Huisman a su trouver les mots pour dire dire le mal qui a rongé cette femme, des mots à la fois splendides et pathétiques, sombres et éclairants. Des mots qui fouillent au plus près un sentiment jusqu’alors diffus, parce qu’il faut parer au plus pressé, parce qu’on gère la situation : « À douze et dix ans, ma sœur et moi allions devoir nous débrouiller seules, sans maman, et nos familles rafistolées s’avéraient d’un soutien inébranlable ». Car le père refuse la garde des enfants et laisse des amis prendre en charge sa progéniture.
Pour son excuse, on dira qu’il n’a pas eu envie de revivre un nouveau traumatisme, lui qui a grandi dans le palais de l’Élysée petit garçon, puis dans des logements de fonction d’un luxe comparable, et qui brusquement, lorsque la Seconde Guerre a éclaté, s’est retrouvé sans un sou, obligé de fuir en raison de ses origines juives. « Papa se rappelait qu’un beau jour, en pleine guerre, alors qu’ils étaient cachés sous un nom d’emprunt à Marseille, son père avait dit que si d’ici à la fin du mois il ne trouvait pas de quoi les faire vivre, lui, sa mère et ses frères, ils iraient tous se jeter dans le Vieux-Port au bout de la Canebière. »
Au fil des pages, on retrouvera les traces de son parcours, de l’histoire familiale et de sa rencontre avec cette mère fugitive parce que reine, qui mettra au monde ses filles alors qu’elle entendait vivre libre, émancipée. « Maman ne cachait ni son corps ni ses amants, et le défilé permanent de spécimens aussi improbables que variés donnait à notre domicile des allures de freak show d’autant plus insolite qu’il comptait des gens normaux, des anomalies au milieu du bazar de bizarreries dans lequel nous étions élevées. » Et des bizarreries, il y en aura beaucoup. On pourra les affubler de noms de maladie, la schizophrénie, la mythomanie, la kleptomanie, la neurasthénie et même l’hystérie, mis ce ne serait sans doute pas, du moins au yeux de ses filles, la meilleure manière de raconter ce que cette femme dégageait, aussi excessive que passionnée.
Du coup l’entreprise de Violaine Huisman devient aussi difficile que risquée. Elle essaie de répondre aux questions essentielles « Qu’est-ce qu’on garde d’une vie ? Comment la raconter ? Qu’en dire ? Est-ce qu’une vie compte autrement que dans l’enfantement ou la création ? Quelle vie vaut la peine d’être retenue ? De qui se souvient-on ? De qui se souviendra-t-on? »
La réponse se trouve dans la dernière partie de ce roman lumineux, dans les pages qui disent les dernières années de cette mère. Comme un lien intangible mais aussi fort que l’acier, l’amour qui les unit est de ceux que l’on imagine indestructible parce que se difficile à conquérir, si délicat à conserver.
Un chant d’amour sublime qui entraine avec lui toutes les tornades qui ont accompagné leurs existences respectives.

Fugitive parce que Reine
Violaine Huisman
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 19 €
EAN : 9782072765629
Paru le 11 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Montfermeil, Boulogne, Cannes, Saint-Paul-de-Vence, Puypertus, Garches, Marseille, Boulogne, Auteuil, Megève, Royan, Montreuil, Antibes, Épinay-sur-Seine, Nogent-sur-Marne en passant par Rimini, Venise, Londres, Athènes, New York, Séville, Francfort, Bologne, Dakar ou encore Los Angeles.

Quand?
L’action se situe de la seconde moitié du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Maman était une force de la nature et elle avait une patience très limitée pour les jérémiades de gamines douillettes. Nos plaies, elle les désinfectait à l’alcool à 90 °, le Mercurochrome apparemment était pour les enfants gâtés. Et puis il y avait l’éther, dans ce flacon d’un bleu céruléen comme la sphère vespérale. Cette couleur était la sienne, cette profondeur du bleu sombre où se perd le coup de poing lancé contre Dieu.»
Ce premier roman raconte l’amour inconditionnel liant une mère à ses filles, malgré ses fêlures et sa défaillance. Mais l’écriture poétique et sulfureuse de Violaine Huisman porte aussi la voix déchirante d’une femme, une femme avant tout, qui n’a jamais cessé d’affirmer son droit à une vie rêvée, à la liberté.

68 premières fois
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Les autres critiques
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Les premières pages du livre
« Le jour de la chute du mur de Berlin, l’année de mes dix ans, tandis que défilaient sur les écrans du monde entier des images d’embrassades, de larmes de joie, de bras déployés en signe de victoire, des ribambelles d’hommes et de femmes en liesse devant des monticules de pierres, des éboulis, des nuées de poussière, nous autres, Français, assistions à cet événement historique au détour de fondus enchaînés sur le visage sévère du présentateur du journal de 20 heures, lequel nous avait tacitement invités à passer à table – pour ceux qui passaient à table, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui suivaient un rituel familial et pour qui le JT avait remplacé le bénédicité ou constituait une sorte de prière républicaine, un rite séculaire conforme à la laïcité de notre patrie –, et moi, les yeux rivés sur le poste, je restais ahurie, effarée par ce chaos dont la portée géopolitique m’échappait complètement malgré les efforts de pédagogie du speaker – on pouvait juger de l’importance des nouvelles à sa diction : progressivement descendante quand l’heure était grave, et aiguë les dimanches soir quand il était chargé d’annoncer aux téléspectateurs qui avaient patienté toute la semaine la rediffusion d’une comédie ou d’un film d’aventure –, non, les enjeux de l’événement n’avaient eu aucune prise sur ma conscience, mais je n’en étais pas moins saisie, happée par ces reportages à travers lesquels il me semblait percevoir en filigrane, comme derrière une vitrine, en transparence, les vestiges de maman, son portrait magnifié parmi les ruines, son corps dissimulé sous les décombres, son visage sous les gravats, peut-être ses cendres. C’était avec un ravissement ébloui que j’avais admiré maman jusque-là, et l’éclat de sa présence dans mon regard mouillé de petite fille n’avait pas eu le temps de se ternir. Elle s’était éclipsée brusquement. Maman avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois, de force. Après m’avoir longtemps menti sur les raisons de sa disparition soudaine, on m’apprit que maman était maniaco-dépressive. La phrase m’était restée tout attachée – ta-mère-est-maniaco-dépressive –, une phrase prononcée par un adulte quelconque, une de ces phrases de grande personne qui ne servait à rien sinon à m’embrouiller ou me persécuter. Son écho devenait le leitmotiv de mon tourment, ma langue enroulant et déroulant ses vocables pour en diluer le peu de sens que j’y discernais. Ça ne voulait rien dire d’abord, maniaco-dépressive. Ou si, ça voulait dire que maman pouvait monter dans les tours, des tours que je visualisais aux angles d’un château fort, des donjons, au sommet desquels j’imaginais maman grimper à toute allure, et d’un bond plonger au fin fond des cachots ou des catacombes, enfin là où il faisait froid et humide, là où ça puait la mort. Maman avait donc disparu du jour au lendemain. Mes souvenirs de ce qui avait précédé sa fugue étaient probablement trop décousus pour en tisser un récit cohérent, mais les explications qui m’avaient été proposées étaient aussi invraisemblables qu’irrecevables. En fin de compte, personne ne se rappelait mieux que moi mon enfance hormis ma sœur qui n’avait pas retenu exactement les mêmes épisodes de notre épopée et pouvait parfois me souffler des répliques pour combler les lacunes de ma mémoire. Seul un élément nous manquait : le moment précis de sa chute. Cet incident, s’il avait eu lieu, nous avait échappé à toutes les deux et cette ellipse ne nous laissait que le sentiment diffus que nous avions bien failli mourir. Oui, cette angoisse persistait. Une anecdote étayait notre hypothèse, non qu’elle fût clairement le catalyseur, mais à défaut d’en identifier un avec certitude, cette mésaventure faisait l’affaire: l’accident de voiture sur le chemin ou au retour de l’école, ma sœur à l’avant, à la place du mort, moi derrière, sans ceinture jamais, et maman qui en première ligne du feu rouge avenue George-V accélérait d’un coup au son de forts crissements de pneus dans la perpendiculaire de l’avenue des Champs-Élysées. Impossible de se rappeler combien de voitures nous ont percutées mais suffisamment pour envoyer notre petite Opel à la casse. »

Extraits:
« Maman ne cachait ni son corps ni ses amants, et le défilé permanent de spécimens aussi improbables que variés donnait à notre domicile des allures de freak show d’autant plus insolite qu’il comptait des gens normaux, des anomalies au milieu du bazar de bizarreries dans lequel nous étions élevées. »

« Maman cassa une vitre un jour, de rage, et d’un bout de verre brisé balafra le visage de Ducon, qui malgré sa saloperie restait le père de nos amis, ces enfants avec qui nous avions vécu et grandi pendant quatre ans et demi. Nous ne savions que penser mais nous prenions parti, peut-être malgré nous. Les gendarmes que j’avais admirés montant la garde sous nos fenêtres venaient régulièrement frapper à la porte parce que les voisins se plaignaient de tapage nocturne… »

« Catherine CREMNITZ née le 1er avril 1947, d’un père juif et d’une mère catholique, a subi les conséquences de la déportation de son père et s’est retrouvée confrontée aux problèmes que pose cette double identité. C’est un cri. (L’ellipse n’est pas de moi. Cette phrase intervient juste après l’indication biographique, sans transition, et ça c’est tout à fait elle.) Toute la puissance de ce texte autobiographique réside dans la recherche d’une écriture représentative d’un vécu paradoxal. (J’admire son ambition, sa volonté de manier l’oxymore pour arriver au plus près des contradictions de son être ; ça aussi, c’est juste.) Il est impossible de rester insensible à ce souffle, à ce déferlement de révoltes souvent violentes et crues (rien à voir, cependant, avec les déferlements dont j’ai fait l’expérience en personne), qui une fois mises à nu transportent le lecteur dans un univers d’extrême pudeur et d’infinie poésie. »
À propos de l’auteur
Née en 1979, Violaine Huisman vit depuis vingt ans à New-York où elle a débuté dans l’édition et organise actuellement des événements littéraires, notamment pour la Brooklyn Academy of Music. Elle est l’auteure de plusieurs traductions de l’américain dont Un crime parfait de David Grann (Allia, 2009) et La Haine de la poésie de Ben Lerner (Allia, 2017). (Source : livreshebdo.fr)

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Les guerres de mon père

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En deux mots:
C’est à une véritable enquête que se livre Colombe Schneck dans ce roman consacré à son père. Témoignages et archives mettent à jour des vérités occultées durant un quart de siècle.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La gloire de mon père

Colombe Schneck est partie sur la trace d’un père qui avait pris soin d’occulter son passé. Pour lui rendre hommage et pour l’Histoire.

« Il m’a fallu vingt-cinq ans pour être capable d’affronter ce qu’il cachait. Il avait honte et nous avions honte, il était coupable et nous étions coupables, il manquait quelque chose, je ne savais pas quoi, ma seule certitude d’enfance était que son amour était aussi indéfectible qu’irremplaçable.
J’ai cherché de manière absurde, partout, son amour et son passé.
Conversations oubliées, notes perdues, dossiers administratifs, archives publiques. »
La confession qui ouvre le nouveau livre de Colombe Schneck nous livre aussi le mode d’emploi de la romancière. Ce n’est en effet pas uniquement avec ses souvenirs et les témoignages de la famille et des proches, mais aussi en généalogiste et en archiviste qu’elle est partie à la recherche du véritable visage d’un homme qui offrait à sa progéniture « un amour sans limites. Seules semblaient compter pour lui la beauté et la bonté. Il était prêt à nous laisser sans armes, dans l’illusion. Il suffisait de fermer les yeux. Nous étions des exilés sans mémoire s’accrochant aux joies du présent. » À l’image de cette photo de vacances sur le bandeau de couverture où Colombe trône sur ses épaules. Une joie de vivre et une insouciance qui ne sont pas feintes, mais qui sont nées d’un passé qu’il cherchait à oublier, à occulter.
La vérité, c’est qu’il « avait survécu aux destructions et aux rafles, aux morts injustes et à la torture, aux terreurs, à l’humiliation et à la peur, à la honte, à l’exil, à la perte encore; il avait été confronté, enfant, adolescent, jeune homme, à la violence et l’inhumanité. Face aux guerres, il avait construit un état de résistance, refusant l’amertume et la désolation, la plainte et la tristesse, la nostalgie. Il venait de pays qui ont disparu et dont il subsiste si peu de traces. Il était facile de nous faire croire qu’ »avant n’existe pas »».
Voilà donc la généalogiste remontant l’arbre généalogique – qu’elle a eu la bonne idée de reproduire au début du livre – pour essayer de mieux comprendre qui sont les personnages rencontrés au fil de cette enquête.

SCHNECK_arbre_genealogique
À la première génération, celle de ses parents, on imagine ce que le romanesque d’une histoire proche du Jules et Jim de Henri-Pierre Roché a pu être accompagné de frustrations et de non-dits, même si l’arrangement entre les deux amis se partageant la même femme semblait avoir eu l’assentiment de la grand-mère parternelle et de son second mari. Voici donc Pierre présentant son épouse Hélène à son ami Gilbert. Ce dernier, le père de Colombe, tombe immédiatement amoureux d’elle et finira par l’épouser. Le couple aura trois enfants, Antoine, Colombe et Marine.
Avant de revenir à Gilbert, qui est le personnage central de ce livre, remontant une génération de plus,celle des grands-parents. Cette fois, on se rapproche du Romain Gary de La Promesse de l’aube avec Majer, L’increvable Monsieur Schneck, et Paula: « Paula Hercovitz, la mère de Gilbert, ma grand-mère paternelle, est née à Bistriţa le 14 juillet 1909, une petite ville de la Transylvanie hongroise. Le père de Paula, comme 138 juifs de Bistriţa, s’engage en 1914 dans l’armée hongroise, il est tué en 1915. À sept ans, Paula est orpheline de père. Par le traité du Trianon, la Transylvanie devient roumaine. À l’âge de dix ans, Paula la petite Hongroise change de nationalité, de langue. Elle parle allemand, yiddish et hongrois, elle doit apprendre le roumain et une nouvelle forme d’antisémitisme, le modèle hongrois est plus feutré, presque invisible, l’antisémitisme roumain est lui violent, visible, physique. En 1922, la famille Hercovitz fuit vers la France. Qui est-on, quand on apprend dès l’enfance que rien ne reste? Qu’il faut toujours être prêt à tout perdre, même sa langue maternelle? Rien, même les murs d’une maison, une liste de camarades de classe, des habitudes, des goûts, rien ne tient. À Strasbourg, Paula devenue Paulette a suivi un cours de secrétariat ainsi qu’une école ménagère tandis que Majer, devenu Max devient voyageur de commerce pour un grossiste en porcelaine et cristal.
C’est dans cette France qui n’a pas encore pris la juste mesure des périls qui montent que naît Gilbert. Le petit garçon va très vite comprendre que le principe d’incertitude est durablement ancré dans la famille et, lié à ce dernier, le besoin de fuir, de chercher un abri ailleurs. Un atavisme qui lui suivra du reste jusqu’en Algérie.
C’est alors à l’archiviste de prendre le relais, de rechercher dans les administrations les documents et les noms des acteurs qui sont alors intervenus pour aider ou au contraire pour nuire à la famille. Si certains lecteurs seront rebutés par la transcription brute de ces dossiers, lettres et fichiers, on sent combien le devoir de mémoire l’emporte ici sur le souci d’écriture. Et ce qu’elle trouve est édifiant, met quelquefois du baume au cœur sur des blessures encore vives ou ravive le chagrin et la colère. Faisons ici le choix de citer les Justes, ces personnes qui ont rendu possible la survie de Gilbert et, par voie de conséquence, rendu possible la naissance de l’auteur. Merci à Charles Schmitt, directeur de l’école communale de Nontron, merci à Marguerite Eberentz, du réseau de Résistance de la préfecture de Périgueux et merci aux anonymes habitants de Trélissac.
Grâce à eux, Colombe peut rendre hommage à son père et, se faisant, ajouter à son travail d’archiviste et de généalogiste, celui d’historienne.

Les guerres de mon père
Colombe Schneck
Éditions Stock
Roman
306 p., 20,50 €
EAN : 9782234081833
Paru le 3 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
« Quand j’évoque mon père devant ses proches, bientôt trente ans après sa mort, ils sourient toujours, un sourire reconnaissant pour sa générosité. Il répétait, il ne faut laisser que des bons souvenirs. Il disait aussi, on ne parle pas des choses qui fâchent. À le voir vivre, on ne pouvait rien deviner des guerres qu’il avait traversées. J’ai découvert ce qu’il cachait, la violence, l’exil, les destructions et la honte, j’ai compris que sa manière d’être était un état de survie et de résistance.
Quand je regarde cette photo en couverture de ce livre, moi à l’âge de deux ans sur les épaules de mon père, je vois l’arrogance de mon regard d’enfant, son amour était immortel. Sa mort à la sortie de l’adolescence m’a laissée dans un état
de grande solitude. En écrivant, en enquêtant dans les archives, pour comprendre
ce que mon père fuyait, je me suis avouée, pour la première fois, que nous n’étions pas coupables de nos errances en tout genre et que, peut-être, je pouvais accepter d’être aimée. »

Les critiques
Babelio
Télérama 
La Croix (Jeanne Ferney)
RTL (émission Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
Le Temps (Salomé Kiner)
La Vie (Anne Berthod)
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Blog Les lectures d’Antigone 
Blog T Livres T Arts 


Colombe Schneck présente son ouvrage Les guerres de mon père © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre 
« En souvenir de Gilbert Schneck et de Pierre Pachet
Si vous l’aviez connu, vous n’auriez rien pu deviner, son regard était toujours doux, souriant. À ses côtés, on se sentait aimé. Mon père voulait savoir ce qu’il pouvait faire pour vous. Comment vous aider. Quel était votre désir.
Guettant la moindre grimace, le plus infime souffle de contrariété auquel il répondait :
– Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire.
Alors, il partait en quête de ce qui pourrait vous soulager.
Le passé n’existait pas, seul le présent comptait.
Il répétait:
– Il ne faut offrir que de bons souvenirs.
Ou encore:
– Ne parlons pas de choses qui fâchent.
Il avait survécu aux destructions et aux rafles, aux morts injustes et à la torture, aux terreurs, à l’humiliation et à la peur, à la honte, à l’exil, à la perte encore; il avait été confronté, enfant, adolescent, jeune homme, à la violence et l’inhumanité.
Face aux guerres, il avait construit un état de résistance, refusant l’amertume et la désolation, la plainte et la tristesse, la nostalgie. Il venait de pays qui ont disparu et dont il subsiste si peu de traces. Il était facile de nous faire croire qu’« avant n’existe pas ».
Mon père nous offrait un pull-over en laine vieux rose, des lieder de Schubert chantés par Kathleen Ferrier, un paysage vert de Dordogne, un amour sans limites. Seules semblaient compter pour lui la beauté et la bonté. Il était prêt à nous laisser sans armes, dans l’illusion. Il suffisait de fermer les yeux.
Nous étions des exilés sans mémoire s’accrochant aux joies du présent.
Il est mort il y a si longtemps. Il m’a fallu vingt-cinq ans pour être capable d’affronter ce qu’il cachait. Il avait honte et nous avions honte, il était coupable et nous étions coupables, il manquait quelque chose, je ne savais pas quoi, ma seule certitude d’enfance était que son amour était aussi indéfectible qu’irremplaçable.
J’ai cherché de manière absurde, partout, son amour et son passé.
Conversations oubliées, notes perdues, dossiers administratifs, archives publiques.
En France, l’administration conserve tout et je me suis longtemps demandé la raison de cette obsession conservatrice. J’ai fini par la comprendre et l’admirer.
Alors que nos souvenirs sont des mensonges, nos passés au mieux flous, quand ils ne sont pas transformés, les archives offrent de minuscules assises. Je ne sais rien et cela est si facile, il suffit de prendre le métro, de tendre sa carte d’identité, de remplir une demande et un dossier, alors apparaissent un nom, une date, une lettre, des photos, une clarté.
Grâce à ces archives, je me suis avoué, pour la première fois, que ni mon père ni moi n’étions coupables de nos errances en tout genre, et que, peut-être, je pouvais accepter d’être aimée. »

Extraits
« Majer Schneck, mon grand-père, est né à Sanok en 1902.
Sanok est alors une ville du royaume de Galicie appartenant à l’Empire austro-hongrois, devenue polonaise par le traité de Brest-Litovsk en 1918, après avoir failli être rattachée à l’Ukraine. Elle est aujourd’hui située au sud-est de la Pologne, non loin de la frontière avec la Slovaquie.
Ses parents sont commerçants, sa mère est hongroise, son père, polonais.
Majer est un garçon long et mince, inquiet, blond, aux yeux bleus, agile, qui dès l’âge de douze ans accompagne son père en Bohême, en Moravie, en Bessarabie, pour acheter porcelaines et verres, qu’ils revendront dans le magasin de Sanok.
Il possède un talent, la séduction. »

« Les parents de Gilbert, avant de se nommer Max et Paulette, avaient pour prénoms Majer et Paula. Ils avaient émigré de pays qui n’existent plus, la Transylvanie hongroise, la Galicie polonaise, la Bessarabie russe. Ils n’avaient pas fait d’études, mais ils parlaient à eux deux sept langues couramment, l’allemand, le hongrois, le russe, le roumain, le yiddish, le polonais et le français. L’allemand était la langue de l’administration, le hongrois, celle de l’école, le roumain, pour ma grand-mère, la langue de l’occupant, le russe, la langue du commerce, le yiddish, la langue de la cuisine et de l’amour, et le français, celle dans laquelle ils avaient élevé leur fils. »

« Il l’avait rencontrée en premier, à la fin des années 60, l’avait présentée à mon père qui en était tombé très amoureux. Le problème est que Gilbert était marié à la belle Hélène, qu’il était le père d’un petit garçon et qu’une fille venait de naître (moi).
Comment faire avec l’amour?
Pierre a bien voulu me raconter une histoire que je connaissais déjà, leur arrangement à tous les trois. Lui, sa sœur Hélène (ma mère), son ami Gilbert (mon père).
Ils s’étaient retrouvés en Tunisie, à Sidi Bou Saïd, en 1960 pour le négocier.
Pierre et Gilbert étaient en permission. Ils finissaient leur service militaire en Algérie. Mon père dans le Constantinois comme médecin. Pierre à la troupe. Hélène venait rendre visite à Gilbert dont elle était tombée amoureuse, dans une colonie de vacances des Étudiants juifs de France à Saint-Cast, six ans auparavant, se jurant qu’elle l’aurait un jour, qu’il finirait par se lasser de toutes les autres et qu’il l’aimerait, elle.
L’amour était un combat, pensait-elle.
Lui était amoureux de plusieurs filles en même temps, refusant de choisir. Il était enthousiaste, admiratif davantage que leur beauté, leur rondeur, c’était leur vitalité, la manière dont chacune s’en était sortie. Elles avaient toutes été des enfants cachées pendant la guerre, toutes connu la peur, la solitude face à la peur, la perte, le silence après la perte. Entre lui et elles, cela n’était jamais évoqué, trop dangereux, mais ils partageaient cette compréhension que le passé était incurable, rien ne le corrigerait, il valait mieux l’oublier, et puisqu’ils étaient en vie, il y avait une obligation de vivre, d’être présent au monde. »

« Le grand appartement, vestibule aux murs émeraude, salle à manger rose, salon argenté, couloir bleu nuit, cuisine vert d’eau, salle de bain pourpre, salle de bain orangée, chambre bleu roi, bleu gris,bleu mauve, bleu ennui, n’offrent plus aucun abri, chaque pièce, tiroir, meuble, est plein de ce qui n’est pas dit, de tous ces morts sans tombe. »

À propos de l’auteur
Écrivain, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L’Increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Une femme célèbre (2010) et, aux Éditions Grasset, La Réparation, traduit dans plusieurs pays. (Source : Éditions Stock)

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L’enlèvement des Sabines

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En deux mots:
Pour son départ, Sabine se voit offrir une autre Sabine, la poupée gonflable qui va dés lors l’accompagner et la transformer. Une fable sociale originale qui n’est pas faite pour les dégonflés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La femme et la poupée

Émilie de Turckheim nous revient avec un roman aussi original que dérangeant, aussi gonflé que la poupée qui y joue un rôle prépondérant.

La vie de Sabine n’est pas des plus joyeuses. Entre un compagnon tyrannique, un travail décevant, une mère qui n’a que peu de considération pour elle, elle esaie de faire bonne figure. Avant de toucher le fond, elle décide de démissionner pour se donner un peu d’air. Pour son pot de départ une surprise l’attend. Ses collègues ont choisi de lui offrir une poupée qui porte le même prénom.
Cette seconde Sabine mesure 1,58 m pour 40 kg. Fabriquée par une entreprise familiale située au Mans, elle est faite en élastomère thermoplastique «avec toucher effet peau et finitions réalistes».
Son premier réflexe est de revendre cet encombrant cadeau: «Ayant passé l’âge de jouer à la poupée, je la revends sans y avoir touché. Prix proposé: 6 999 € ». Sauf que Sabine a quelques atouts. Elle est silencieuse, calme et toujours présente.
Elle ne téléphone pas de manière intempestive comme le fait la mère de Sabine en se plaignant que le répondeur n’accepte pas de messages plus longs que deux minutes. Des messages qui montrent tout à la fois que cette ancienne mannequin à une bien piètre image de sa fille et une préférence affirmée pour sa sœur Fanny, une avocate «responsable et bosseuse».
La poupée Sabine écoute avec un sourire gentil sa nouvelle «propriétaire», bien loin de ce que lui fait subir Hans, son mari metteur en scène prompt à la dévaloriser ou même à l’humilier.
Émilie de Turckheim a eu la bonne idée de proposer entre les chapitres quelques dialogues éclairants qui viennent alterner avec le long monologue de la narratrice. Des discussions qui illustrent la difficulté à dialoguer de manière apaisée, des débuts qui ne seraient sans doute pas importants, s’ils ne s’accompagnaient de préjugés blessants.
« L’époux. — L’humanité entière sait pourquoi tu ne conduis pas ! Tes grands-parents sont morts dans un abominable accident de voiture! Grillés dans les flammes! Pauvre petite fille ! Tout le monde perd ses grands-parents, Claire! Et c’était il y a vingt-cinq ans!
L’épouse. — Ils sont morts sous mes yeux! J’ai passé un mois en réanimation à l’hôpital! J’ai eu des greffes de peau! J’ai failli mourir!
L’époux. — Moi j’ai failli mourir d’une intoxication à la salmonellose en colonie de vacances. Tout le monde a failli mourir une fois dans sa vie. On n’a pas tous des chauffeurs pour autant.
L’épouse. — Inculte.
L’époux. — Qu’est-ce que tu racontes?
L’épouse. — Quinze jours de vacances et tu n’emportes pas un seul livre.
L’époux. — Tu vas encore me faire chier avec cette histoire de livres? En vacances, je me repose! Je ne fais rien! Je me vide la tête!
L’épouse. — Il n’y a rien à vider! Ta tête est déserte! Même Dieu n’est pas dans ta tête! Tu n’as pas de Dieu! Tu ne vois pas Dieu! »
Et tandis que la situation empire, un petit miracle se produit : Sabine aide Sabine à s’émanciper… allant même jusqu’à transformer les sarcasmes de son mari en jalousie. Dès lors le roman prend une toute autre dimension. La violence sourde et le machisme rampant viennent se fracasser sur la solidarité nouvelle entre la femme et la poupée. Le rôle de l’homme et de la femme au sein du couple sont remis en question et vont finir… mais vous le découvrirez par vous-mêmes !
Ce roman est sélectionné pour le Prix Anaïs Nin 2018 qui récompense «une œuvre qui se distingue par une voix et une sensibilité singulières, l’originalité de son imaginaire et une audace face à l’ordre moral». Inutile d’ajouter que L’Enlèvement des Sabines répond parfaitement à ces critères.

L’enlèvement des Sabines
Émilie de Turckheim
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
224 p., 17 €
EAN : 9782350874333
Paru le 11 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec impertinence et humour, L’Enlèvement des Sabines démonte la mécanique des rapports de force et opère une libération, aux confins du meurtre et de la folie.
Pour son pot de départ, Sabine reçoit une sex doll. Stupéfaite, la jeune femme rentre chez elle accompagnée de sa poupée aux seins démesurés et au visage figé de manga. Un renversement s’opère face à cette étrange colocataire convoitée et confortablement installée.
D’un naturel effacé, Sabine se confie et pas à pas s’impose dans le jeu mortifère de son couple avec Hans – un metteur en scène mondialement connu pour ses spectacles ultra réalistes, encensé par toute la critique qui veut y lire une dénonciation de la violence.
Pourtant en coulisse sévit un monstre féroce protégé par son charme, son succès et son aura de créateur génial.

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Émilie de Turckheim présente L’enlèvement des Sabines © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre 
Noma Takeshi : journaliste au Nikkan Gendai.
Gidayū Takemoto : en couple avec Sayana depuis un an.

L’entretien a lieu à Hiroshima, chez M. Gidayū, dans un appartement
d’une seule pièce, au 9e étage d’une tour.

Noma Takeshi Est-ce qu’on doit chuchoter ? Je vois qu’elle se repose…
Gidayū Takemoto Non, non… on peut parler normalement. Sayana est une poupée, elle n’entend pas.
N. T. Pour vous, Sayana est bien plus qu’une poupée… Vous la considérez comme votre compagne, je crois…
G. T. Oui, Sayana est ma compagne. Je partage ma vie avec elle.
N. T. Et elle ? Est-ce que Sayana partage sa vie avec vous ?
G. T. Bien sûr. Nous partageons tout. Je vais fermer le store si ça ne vous dérange pas, avec ce soleil qui entre il fait très chaud.
N. T. Ils ont annoncéde grosses chaleurs pour aujourd’hui et apparemment, ce sera pire demain. Monsieur Gidayū, racontez-nous une journée typique avec Sayana.
G. T. Rien de spécial… On se réveille à 5 h 50, on se lave, après on mange en tête-à-tête à cette table. Sayana est toujours assise de votre côté, à votre place. Elle n’est jamais assise ailleurs. Tous les couples ont leurs habitudes… Je lui sers son tamago kake gohan et des tsukemono, même si elle ne les mange pas. Je lui parle de ce que j’ai dans la tête… les soucis… ma mère… Je vous ai dit au téléphone que ma mère était malade… Et aussi les problèmes à l’usine… Ou parfois on mange en silence. Et puis je l’embrasse avant de partir au travail. Je lui dis : «À ce soir, Sayana. Passe une bonne journée». Et le soir, je la retrouve exactement à la même place, assise là.

Extrait
« Sabine, c’est moi, c’est maman. Je n’ai pas dormi de la nuit… c’était couru d’avance… On ne peut pas dormir dans ces conditions… Je suis épuisée… J’ai fini par appeler ta sœur à 5 h 15 du matin… Je m’en voulais de la réveiller, mais je n’avais pas le choix… j’étais angoissée, j’avais le cœur qui battait à cent cinquante à l’heure… Tu ne vas pas en croire tes oreilles : ta sœur était déjà levée! À 5 heures du matin! Elle a une audience très importante à 11 heures… elle était plongée dans son dossier… Elle reprenait tous les points, un par un, pour son client… Si un jour tu commets un crime… si tu étrangles Hans… prends ta sœur pour te défendre… Tu sortiras du tribunal innocente comme un bébé au sortir du ventre sa mère… Bref je lui explique que tu es sur le point de laisser tomber ton travail sur un coup de tête et que ça serait bien qu’elle prenne un moment pour te parler… J’avais un peu honte de l’embêter avec cette histoire… elle qui est tellement responsable et bosseuse… elle a d’autres chats à fouetter… et là je réalise qu’elle est déjà au courant… Non seulement elle sait que tu démissionnes, mais elle le sait depuis des mois… Mets-toi à ma place, Sabine! Je passe pour quel genre de mère? C’est tout à l’honneur de ta sœur… Fanny est une tombe. Quel que soit le secret qu’on lui confie, elle gardera la bouche cousue »

À propos de l’auteur
Née en 1980 à Lyon, Émilie de Turckheim publie à vingt-quatre ans Les Amants terrestres. Son expérience de visiteuse de prison lui inspire Les Pendus (2008) et Une sainte (2013). Elle reçoit le prix de la Vocation pour Chute libre (2009). Elle est modèle vivant pour des peintres et des sculpteurs, une expérience qu’elle relate dans La Femme à modeler, paru en 2012. En 2013, elle publie également deux albums pour la jeunesse Jules et César et Mamie Antoinette aux éditions Naïve. Elle reçoit le prix Roger Nimier pour La Disparition du nombril (2014). Suivra Popcorn Melody en 2015. L’enlèvement des Sabines est son neuvième roman. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson / Wikipédia)

Site Wikipédia de l’auteur

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Les rêveurs

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En deux mots:
Comment construire sa vie avec une mère vivant dans son propre monde, un père qui se découvre homosexuel et une fratrie très indépendante? Isabelle Carré cherche la réponse dans ce premier roman éclairant.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vie et rien d’autre

Pour ses débuts en littérature, Isabelle Carré nous livre un roman d’apprentissage étonnant et détonnant.

Une fois n’est pas coutume, commençons par la dernière page du roman d’Isabelle carré, celle des remerciements, pour noter d’abord qu’elle a participé à l’atelier d’écriture «Marcher sur la queue du tigre» de Philippe Djian. Quand ce dernier explique qu’il n’apprend pas à écrire à ses élèves «mais à éviter les écueils, à gagner du temps et à réfléchir à ce qu’ils font à l’aide d’exercices dont ils doivent respecter l’énoncé. Il n’y a pas de manière d’apprendre à écrire, plutôt une façon d’apprendre à ressentir», on ne peut que constater ici combien elle a pu faire son miel de ces conseils.
En remerciant sa mère, qui «a compris ce qu’elle voulait faire», Isabelle Carré nous livre une seconde clé. Comme elle l’a expliqué au micro de Léa Salamé sur France Inter, elle n’a pas voulu une «vérité vraie», mais raconter des impressions. «Ce sont beaucoup plus des émotions que des faits» expliquera-t-elle en revendiquant sa subjectivité.
Concrètement, cela donne un premier chapitre où la petite fille qu’elle est encore se promène main dans la main avec sa mère jusqu’au moment où cette dernière lâche sa petite menotte. «Ma mère ne me voit pas, elle ne me sauvera d’aucun danger, elle n’est pas vraiment là, elle ne fait que passer, elle est déjà passée. Elle s’en va.» Ne cherchons pas plus loin l’explication du titre du roman. Tous les acteurs de cette tragi-comédie sont des rêveurs. La mère qui vit dans un monde parrallèle, fait plus de dépressions que d’exaltations. Le père qui va se transformer au fil des ans physiquement et mentalement jusqu’à finir par avouer son homosexualité et quitter le domicile pour rejoindre son ami. Et Isabelle qui ne trouve pas sa place dans ce tourbillon et choisit de rêver sa vie plutôt que de l’affronter. C’est ainsi qu’elle choisit, par exemple, de prendre son envol du second étage de son domicile… La dure réalité, la chute qui s’en suit, aura pour conséquence de briser sa carrière de danseuse.
Une autre tentative de suicide, par la prise d’une grande quantité de pilules, l’obligera à séjourner dans un hopitâl psychiatrique. Où elle fera une belle rencontre. Car c’est bien à un roman d’apprentissage que nous avons affaire, à l’étude d’un parcours qui – pour dramatique qu’il soit – a fait d’Isabelle Carré l’actrice «discrète et lumineuse» que l’on connaît.
En explorant ses souvenirs, elle va refuser la narration chronologique pour laisser les fortes impressions dominer, pour essayer d’attrapper ces moments intenses avant qu’il ne soit trop tard : « le temps ne fera que nous en éloigner, à moins d’être un bon rêveur, celui qui se souvient toujours de ses rêves, de rêves si clairs et précis qu’ils permettent de s’y attarder encore, d’entrer à nouveau dans ces pièces de l’enfance, sans autre clé que le désir constant d’y revenir. »
Les parfums et les odeurs, les lieux et les personnes: la romancière nous propose un concentré d’émotions qui par vagues successives vont dessiner le portrait de cette famille très particulière. Dont elle aimerait beaucoup trouver le mode d’emploi. Jusqu’au moment où elle comprend que c’est mission impossible, qu’elle ne changera pas son passé et que ce roman est aussi celui de sa «vraie» vie.
« Puisque tout est vrai, et que les acteurs « font semblant de faire semblant », comme l’écrit Marivaux.»

Les Rêveurs
Isabelle Carré
Éditions Grasset
Roman
304 p., 20 €
EAN : 9782246813842
Paru le 10 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
« On devrait trouver des moyens pour empêcher qu’un parfum s’épuise, demander un engagement au vendeur – certifiez-moi qu’il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans un grand magasin, retrouvent l’odeur de leur mère, d’une maison, d’une époque bénie de leur vie, d’un premier amour ou, plus précieuse encore, quasi inaccessible, l’odeur de leur enfance… » I. C.
Quand l’enfance a pour décor les années 70, tout semble possible. Mais pour cette famille de rêveurs un peu déglinguée, formidablement touchante, le chemin de la liberté est périlleux. Isabelle Carré dit les couleurs acidulées de l’époque, la découverte du monde compliqué des adultes, leurs douloureuses métamorphoses, la force et la fragilité d’une jeune fille que le théâtre va révéler à elle-même. Une rare grâce d’écriture.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
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Les autres critiques
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Libération (Portrait – Caroline de Bodinat)
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Isabelle Carré présente son premier roman Les rêveurs © Production La Grande librairie

Les premières pages du livre 
« Elle me tient par la main, et pousse en même temps mon frère dans son landau. Nous traversons la rue, nous marchons, personne ne parle. Les voitures roulent et les gens bougent en silence, c’est comme un film muet. Je n’ai pas encore remarqué, je crois, son regard fixe, sa démarche fantomatique, même si je sens qu’elle est loin, ses pensées l’ont encore capturée à des années-lumière, j’ai l’habitude… Oui, mais si loin, ce jour-là, qu’elle ne m’entend pas crier lorsqu’un passant m’arrache à elle…
Elle continue sa route, la tête bien droite, elle avance vers ce point mystérieux qu’elle fixe toujours, elle s’éloigne d’une marche régulière, presque mécanique, elle avance invariablement, sans enthousiasme ni détermination, sa trajectoire se dessine toute seule, elle n’espère rien, elle se déplace simplement vers autre chose, là où elle est censée se rendre, et ce rendez-vous, ce but quel qu’il soit, la laisse indifférente tout autant que ma disparition. Ma panique, mes efforts pour attirer son attention sont inutiles, aucun de mes hurlements ne l’alertera… Elle poursuit sa route, la poussette à la main, sans s’inquiéter de moi. Elle n’a pas senti ma main lui échapper, elle n’était que de l’eau ou du vent dans la sienne. J’ai six ou sept ans, et ce rêve revient de plus en plus souvent. Je sais bien que ce n’est qu’un cauchemar, mais il semble contenir une vérité que je ne saurais ignorer: ma mère ne me voit pas, elle ne me
sauvera d’aucun danger, elle n’est pas vraiment là, elle ne fait que passer, elle est déjà passée. Elle s’en va. »

Extraits
« Mais comment? Comment font les gens? Pourquoi personne n’a encore écrit une vraie «vie: mode d’emploi», ce serait plus qu’utile! Quelque chose de sérieux, pas un énième «livre-bien-être» d’un pseudo-psy dont on voit l’après-midi les chroniques à la télé, les conseils d’un médecin réputé à la recherche d’un complément de retraite, ou ceux d’un sage, adepte du yoga et de la méditation transcendentale… Non. J’aimerais tellement trouver mieux, je cherche des heures dans les librairies. Mon angoisse: passer devant, juste à côté sans le voir, manquer Le livre qu’il me fallait, qui aurait été fait pour moi, lumineux, salutaire, dans lequel j’aurais puisé les conseils d’un ami, enfin obtenu les bonnes réponses. Lorsque je trouve un chapitre qui ressemble à ça, une phrase limpide plus précieuse qu’un bijou, je m’endors avec, sous mon oreiller, près de mes mains, de mon visage, comme si sa substance pouvait m’imprégner pendant la nuit, me transmettre un peu de sa vérité et me protéger de l’obscurité. »

« On devrait trouver des moyens pour empêcher qu’un parfum s’épuise, demander un engagement au vendeur – certifiez-moi d’abord qu’il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans une parfumerie ou un grand magasin, retrouvent l’odeur de leur mère, l’odeur d’une maison, d’une époque bénie de leur vie, d’un premier amour ou, plus précieux encore, quasi inaccessible, l’odeur de leur enfance. »

À propos de l’auteur
Comédienne de théâtre et de cinéma, Isabelle Carré poursuit depuis 1987 une carrière d’anti-star discrète au talent toujours plus reconnu. Les rêveurs est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)

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Parmi les miens

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En deux mots:
Victime d’un grave accident de voiture, une femme est dans le coma. Autour d’elle son mari et ses enfants sont sous le choc. Vient alors le temps des questions…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ma mère, cette inconnue

Une fratrie et un mari se retrouvent face à une mère et épouse victime d’un grave accident. Désormais chacun est seul face à cette vie qui ne tient qu’à un fil.

 

« Il y a peu de choses que je n’acceptais pas venant de maman. La voir mourir en faisait partie. » Dès la première phrase du premier roman de Charlotte Pons le lecteur est happé par une histoire à forte teneur dramatique, par une tragédie qui change à jamais ceux qui y sont confrontés.
Je me souviens d’un repas de famille et de ce moment particulier où, après avoir épuisé les banalités, les commentaires sur l’actualité et les dernières histoires drôles nous en somme svenus à parler de la mort. Je me souviens notamment de ma mère nous priant de «la laisser partir» si jamais elle ne devait plus avoir sa tête. Je me souviens exactement de cette phrase : «Je ne veux pas finir comme un légume».
Je me souviens aussi du regard que nous avions échangé entre mes frères et ma sœur, mélange de crainte de nous retrouver un jour dans cette situation et d’interrogations sur l’attitude que nous aurions alors.
Voilà qui explique sans doute combien le personnage de Manon, l’aînée de la fratrie imaginée par la romancière et narratrice de ce drame intime m’a touchée. Un coup de fil de sa sœur l’avertit que sa mère a eu un grave accident et qu’elle doit sans tarder venir les rejoindre à l’hôpital de sa ville natale. Durant les cent cinquante kilomètres de trajet elle a à peine le temps de concevoir la situation, entre douleur et incompréhension.
En retrouvant son père, son frère Gabriel et sa sœur Adèle, en comprenant que si sa mère sort du coma elle ne sera ce «légume» tant redouté, elle trouve une seule issue pour évacuer la douleur, lâcher cette phrase définitive: autant qu’elle meure.
« J’avais dû le dire à voix haute car dans le regard de mes frère et sœur, j’ai lu l’effroi, j’ai deviné le gouffre qui menaçait toujours de surgir entre nous. Nos liens étaient si ténus. Mais que croyaient-ils ? Que nous avions les épaules pour cela? Affronter l’humanité de notre mère dans ce qu’elle avait de plus vain. Un corps, juste un corps. Qui se dégrade et que l’on maintient en vie coûte que coûte. Je ne pouvais pas, s’agissant de maman, imaginer l’œil vide et mort qu’elle nous jetterait lorsqu’on lui donnerait la becquée, imaginer les soliloques que l’on tiendrait en espérant qu’un mot l’atteigne. »
Pourquoi Manon prend seule ce poids sur ses épaules? Parce qu’étant l’aînée, elle se sent investie d’une mission ? Parce qu’elle ne se rend pas compte que pour son père et sans doute ses frère et sœur, il y a des circonstances dans lesquelles il vaut mieux essayer de nier la réalité que de prononcer ne condamnation.
« Les jours qui suivent, nous ne parlons pas de l’avenir; nous ne parlons pas de grand-chose d’ailleurs, nous abandonnant à ce temps bien particulier qui suit un traumatisme et n’exige rien d’autre que de se laisser aller à sa douleur. »
Manon s’installe quelques temps chez son père, Parmi les siens. Elle est de toute façon incapable de travailler ou encore de partager sa peine avec son mari et son fils. Car elle est obsédée par cette vie qui ne tient qu’à un fil et dont elle ne sait finalement pas grand chose. Venue de Norvège, elle a toujours été très mystérieuse sur ses parents. Petite fille, Manon a un jour croisé sa grand-mère sans qu’elle lui soit présentée. Les questions longtemps restées sans réponse prennent soudain une importance vitale. Son frère va finir par lâcher une part du lourd passé, son père également lorsqu’apparaissent des lettres expédiées d’Allemagne.
Et alors que l’on sait que l’issue sera fatale, voilà que l’hôpital entend récupérer le lit occupée par ce «légume». La famille décide alors de ramener cette femme totalement absente, et qui prend pourtant de plus en plus place dans leur quotidien, à son domicile. Une nouvelle épreuve commence alors.
Outre la revue d’effectifs et l’analyse some toute très lucide des liens qui se distendent au fil du temps avec les membres de la fratrie, Manon découvre combien sa meilleure amie Lisbeth lui est précieuse, qu’il est si apaisant de partager sans rien avoir à se dire. Car elle a la gorge sèche et, après les reproches encaissés autour d’elle, ne sait plus comment dire les choses? Comment exprimer sa détresse ? Comment expliquer à son mari, à son enfant qu’elle se retrouve déboussolée. Comment « dire toute la difficulté à être mère quand la mienne est en train de mourir, lui dire tout ce qu’elle ne m’a pas transmis et que je devrai trouver seule désormais; lui dire aussi toute l’intimité mêlée de défiance que j’éprouve pour mon bébé et qui me fait peur, me noue les tripes; lui dire encore que je n’ai plus souvenir d’une telle intimité avec ma mère aujourd’hui que je suis adulte, et que ça aussi, ça me rend malade. »
Avec beaucoup de pudeur, mais sans rien cacher des tourments et des conflits intérieurs qui agitent la narratrice et les membres de sa famille, Charlotte Pons nous offre un roman fort, chargé d’émotions, sans oublier de distiller quelques surprises de taille tout au long de son récit. Bref, une entrée en littérature réussie !

Parmi les miens
Charlotte Pons
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 18 €
EAN : 9782081414150
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, dans une ville au bord d’un lac, dans un chalet situé sur les hauteurs et dans une grande ville située à quelques 150 km. On y évoque aussi la Norvège et l’Allemagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des reminiscences à l’époque de la seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Il y a peu de choses que je n’acceptais pas venant de maman. La voir mourir en faisait partie. » Quand le médecin leur annonce que leur mère est vivante mais en état de mort cérébrale, Manon laisse échapper qu’elle préfèrerait qu’elle meure. C’est trop tôt pour y penser, lui répondent sèchement Adèle et Gabriel.
Délaissant mari et enfant, Manon décide de s’installer parmi les siens. Au cœur de cette fratrie grandie et éparpillée, elle découvre ce qu’il reste, dans leurs relations d’adultes, des enfants qu’ils ont été. Et tandis qu’alentour les montagnes menacent de s’effondrer, les secrets de famille refont surface. Qui était vraiment cette mère dont ils n’ont pas tous le même souvenir?
Charlotte Pons écrit une tragédie ordinaire tout en tension psychologique et révèle un talent fou pour mettre en scène, dans leur vérité nue, les relations familiales.

68 premières fois
Blog Les couleurs de la vie (Anne Leloup)
Romanthé – blog littéraire décalé (Sarah Dupouy)

Autres critiques
Babelio
Le Point (Marie-Sandrine Sgherri)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Blog Abracada Books
Blog Tombée du ciel
Blog Lis-moi si tu veux
Blog Meelly lit
Blog Passion bouquins
Blog Chronicroqueuse de livres

Les premières pages du livre:
« Il y a peu de choses que je n’acceptais pas venant de maman. La voir mourir en faisait partie. Mais quoi? Penser à maman comme à un légume. Je n’étais jamais aussi désemparée que lorsqu’elle ne me comprenait pas et voilà qu’elle ne m’aurait plus reconnue? — Autant qu’elle meure. J’avais dû le dire à voix haute car dans le regard de mes frère et sœur, j’ai lu l’effroi, j’ai deviné le gouffre qui menaçait toujours de surgir entre nous. Nos liens étaient si ténus. Mais que croyaient-ils ? Que nous avions les épaules pour cela? Affronter l’humanité de notre mère dans ce qu’elle avait de plus vain. Un corps, juste un corps. Qui se dégrade et que l’on maintient en vie coûte que coûte. Je ne pouvais pas, s’agissant de maman, imaginer l’œil vide et mort qu’elle nous jetterait lorsqu’on lui donnerait la becquée, imaginer les soliloques que l’on tiendrait en espérant qu’un mot l’atteigne. Tu m’entends, dis, tu m’entends? Je ne pouvais pas envisager que la peau contre laquelle elle nous serrait enfants en vienne à nous dégoûter. Elle avait ce grain de beauté, là, sur le bras. Lequel déjà? Petite, je le caressais sans cesse. Il y avait des années que je ne l’avais plus touchée. Je l’avais dit à voix haute et c’est là que l’histoire a définitivement tourné court entre Adèle, Gabriel et moi. Que les liens sur lesquels nous tirions depuis l’enfance ont cédé. Que celle-ci, en somme, s’est terminée. »

Extrait
« Au bout du fil, la voix est celle de quelqu’un de blême. J’en reconnais le timbre, celui de ma sœur, pas le ton, paniqué, ni le sens de ce qu’elle dit, improbable: Maman a eu un accident.
Je pense: «Non». Et puis: «Pourquoi pas?». Cela arrive tous les jours, répondre au téléphone et soudain, flancher. Cela arrive tous les jours et ce jour-là, c’est mon tour.
— Elle va bien?
— Viens, on t’attend.
Je les imagine, tous les trois sous la lumière crue des néons de l’hôpital. Adèle, Gabriel et notre père. Leur panique et leur détresse identiques à la mienne. Une bouffée d’amour comme je n’en ai pas ressentie à leur égard depuis longtemps me remue. Le sentiment d’appartenir à quelque chose de bien plus grand que ma personne – une famille, un destin, un monde en marche.
En raccrochant, je bafouille à l’intention de Simon: «Je crois que ma mère est en train de mourir» et sans autre explication ni considération pour l’énormité de ce que je viens de dire, je le plante là, notre fils dans les bras, pour rallier la ville de mon enfance, pied au plancher. Cent cinquante kilomètres, une vingtaine de cigarettes fumées et peut-être autant d’accidents auxquels j’ai échappé. Cent cinquante kilomètres en apnée, jusqu’au parking de l’hôpital où l’urgence qui m’a poussée à appuyer sur l’accélérateur retombe pour laisser place à une trouille qui me paralyse. Les mains crispées sur le volant, encore tout étourdie par le trajet, nauséeuse d’avoir trop fumé, je me concentre pour percevoir un signe – de ma mère, des morts ou
de Dieu que je ne prie jamais –, n’importe quoi qui me dirait «ça ira», mais rien d’autre ne me parvient que les clics et les clacs du moteur encore chaud ou le ronflement de la voie rapide qui passe en dessous. Il me faudra encore dix minutes
avant de parvenir à bouger. »

À propos de l’auteur
Charlotte Pons a passé huit ans au sein d’une rédaction parisienne comme journaliste culture et chef d’édition. Elle a créé en 2016 les ateliers d’écriture «Engrenages & Fictions». Parmi les miens est son premier roman. (Source : Éditions Flammarion)

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