Manifesto

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En deux mots:
Léonor part à la Pitié-Salpêtrière pour y veiller son père Félix. Elle sait qu’il vit ses dernières heures. Tandis que l’esprit du défunt vagabonde en compagnie d’Hemingway, sa fille lui confie ce qu’elle lui doit, ses mots d’amour…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Aficionado, appassionato… Manifesto

Une nouvelle petite merveille signée Léonor de Récondo. Après le magnifique Point Cardinal, voici un témoignage très émouvant sur les dernières heures passées avec son père Félix.

Avec cet émouvant hommage à son père, Léonor de Récondo démontre avec maestria qu’elle est l’une de nos plus belles plumes. C’est-à-dire qu’elle réussit à faire une œuvre littéraire d’un drame intime, qu’elle parvient à transcender la mort de son père pour en faire une ode à la liberté. Un Manifesto tout entier contenu dans cette phrase «Pour mourir libre, il faut vivre libre.»
Après Amours et Point Cardinal, voici donc le récit des derniers jours de Félix, cloué sur son lit dans une chambre l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Un univers froid et sans âme, un environnement dont Léonor et sa mère vont tenter de faire abstraction pour accompagner les derniers jours de cet homme.
Félix a quant à lui déjà fait disparaître les murs de l’hôpital. Il est au bord de la mer assis sur un banc aux côtés d’Ernest Hemingway. Ce n’est «pas seulement le lieu du souvenir, mais aussi celui d’une espérance, d’une vie passée fringante et riche».
On l’aura compris, l’esprit de Félix vagabonde, s’engage sur les routes des souvenirs, celui d’une enfance en Espagne, de la guerre contre Franco, de l’exil.
Et qui mieux qu’Hemingway, cet autre amoureux de l’Espagne, pour évoquer ces années, ces paysages, ces combats et la douleur de l’exil. Sans oublier les morts, à la fois si lointains et si proches, les morts qu’il va rejoindre… «Mais je n’y crois pas. On meurt, c’est tout, et on agrandit l’âme de ceux qui nous aiment. On la dilate. La mienne va bientôt exploser.»
Pour Cécile et Léonor l’inconcevable, l’inacceptable, mais la tout aussi inévitable fin s’inscrit dans une autre chronologie, à la fois insoutenable dans l’attente et trop rapide pour tout dire : «Je ne veux rien oublier, je veux que ça s’inscrive. Dans quelques heures, je ne te verrai plus, c’est maintenant que se fait le souvenir. Et pourtant, je sais que je vais oublier, comme j’ai oublié les mains et le rire de Frédéric, et ce n’est pas faute d’amour. Je voudrais retenir vos voix à tous, en faire une polyphonie. Y ajouter la mienne le moment venu.»
Une procession qui n’oublie ni les grands-parents, ni le frère, ni Dominique retrouvée morte dans un squat à Montreuil.
Au chagrin, à la peine qui tétanise, j’imagine ce besoin de trouver une issue, de «faire le deuil». Et j’imagine tout autant la romancière essayer de poser sur le papier un début d’histoire, d’y revenir, de pleurer de rage, de tout jeter puis de recommencer. Puis d’arriver à ce moment de grâce, de communion avec Félix le sculpteur. Où ce qu’il dit de son art peut aussi se dire de celui de sa fille «mon paysage intérieur est surpeuplé, foule dense, désespérée souvent. On m’a demandé d’où venaient mes personnages, s’il y avait une image originelle qui viendrait hanter toutes les autres. Je ne le crois pas. Il y a des émotions passées qui, lorsqu’on les retrouve en pensée, nous bouleversent chaque fois.»
Bouleversant, ce roman l’est à coup sûr. Il impose Léonor de Récondo comme l’une de nos plus élégantes stylistes.

Manifesto
Léonor de Récondo
Sabine Wespieser éditeur
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782848053141
Paru le 10/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris avec des réminiscences de l’exil de l’Espagne vers la Côte basque. On y cite Irun, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye, Dax, Mont-de-Marsan ainsi que les Cévennes ou encore Nîmes. On y évoque aussi Montreuil.

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque des souvenirs remontant jusqu’à 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pour mourir libre, il faut vivre libre.» La vie et la mort s’entrelacent au cœur de ce «Manifesto» pour un père bientôt disparu. Proche de son dernier souffle, le corps de Félix repose sur son lit d’hôpital. À son chevet, sa fille Léonor se souvient de leur pas de deux artistique – les traits dessinés par Félix, peintre et sculpteur, venaient épouser les notes de la jeune apprentie violoniste, au milieu de l’atelier. L’art, la beauté et la quête de lumière pour conjurer les fantômes d’une enfance tôt interrompue.
Pendant cette longue veille, l’esprit de Félix s’est échappé vers l’Espagne de ses toutes premières années, avant la guerre civile, avant l’exil. Il y a rejoint l’ombre d’Ernest Hemingway. Aujourd’hui que la différence d’âge est abolie, les deux vieux se racontent les femmes, la guerre, l’œuvre accomplie, leurs destinées devenues si parallèles par le malheur enduré et la mort omniprésente.
Les deux narrations, celle de Léonor et celle de Félix, transfigurent cette nuit de chagrin en un somptueux éloge de l’amour, de la joie partagée et de la force créatrice comme ultime refuge à la violence du monde.

Les critiques
Babelio
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RFI
Blog Domi C Lire
Blog Sur la route de Jostein


Léonor de Récondo présente son nouveau roman Manifesto © Production Librairie Mollat

Incipit (Les premières pages du livre)
J’ai commencé l’écriture de ce texte depuis plusieurs mois déjà, quand je fais un rêve. Je suis dans une pièce entourée d’une multitude de petits bouts de papier. Cécile, ma mère, est assise sur un canapé, elle m’observe. Je dois écrire la quatrième de couverture de ce livre. Je suis angoissée, j’essaie de mettre en ordre les petits bouts de papier, ce qu’il s’est passé dans les années 1980, puis 1990, et cette nuit-là. La nuit du 24 au 25 mars 2015 où Cécile et moi avons accompagné Félix, mon père, vers la mort.
Je suis perdue, Cécile est calme. Elle me dit :
– C’est simple, Léonor. Quelle est la phrase qui viendrait tout définir?
Je la regarde, je ne sais pas. Sans lui répondre, je continue de fouiller frénétiquement les papiers.
Elle poursuit :
– La phrase importante de ce manifeste, de ton Manifesto?
Je m’arrête à nouveau. Je réfléchis et réponds :
– Pour mourir libre, il faut vivre libre.
Et je me réveille en sursaut avec ce mot «Manifesto».
Cécile, en plus d’être l’un des personnages principaux de ce texte, m’offrait un titre et la possibilité de poursuivre l’écriture de cette ultime conversation entre Félix et Ernest Hemingway.

«Je te vois assis sur le banc en marbre, le ciel sous les pieds. Tu regardes la vallée. Je m’approche lentement, la montée m’a fatigué. Tu as le dos courbé. Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas vus, Ernesto? Des décennies, dans les années cinquante sûrement, j’avais vingt ans, et toi, trente de plus.
Aujourd’hui, je savais que je te trouverais là. Il faut qu’on se raconte, toi, moi, les autres. Sinon, on se taira et on regardera le paysage longtemps, à s’en remplir les yeux. On se dira : tu te souviens ? Et on se souviendra de tout, Ernesto, très précisément de chaque détail.
Peut-être qu’on posera des mots dessus. Il paraît que ça allège. On deviendra, alors, si légers qu’il n’y aura plus de banc, plus rien, juste le ciel et tous les détails qu’on y trouvera. On se regardera et on rira des rides, des cheveux blancs, des dents qui manquent. On s’observera du coin de l’œil, la pupille vive comme au premier jour, et on pensera aux femmes qu’on a aimées, à leurs corps, à leurs seins chauds et fragiles dans nos paumes, à leurs ventres tendus, à nos bouches
sur leurs lèvres. On y pensera comme si c’était hier, et nos mains nues se souviendront. Je te vois de dos, Ernesto, je m’approche lentement.
Je vois la forêt et le bois, je sens la chaleur de l’été. On lancera les phrases à la montagne. Tu me parleras de ton suicide et des toros. Je te parlerai de mes enfants morts, et puis j’ouvrirai la boîte que j’ai avec moi et je te montrerai le violon. Il n’y aura personne pour le faire sonner, mais ça n’a plus d’importance. J’ai tellement imaginé, rêvé ce son, qu’en ouvrant l’étui tu l’entendras un peu, et moi, je l’entendrai parfaitement.
La musique se faufile dans le fil du bois, attend, se cache, puis s’endort. Léonor viendra la réveiller un jour. Mais aujourd’hui, ce qui compte, c’est qu’on se retrouve, toi et moi.
Tu me parleras de Madrid et du Florida, de Martha, comme elle était chic toujours, même dans la poussière des bombardements, même sur le front, même devant la mort au coin de la rue. Et puis tu me décriras encore et encore ses jambes, si longues. Je hocherai la tête. Je ne l’ai jamais rencontrée. On va revivre tout ça ensemble avec nos doutes et nos silences. Personne n’est là pour nous entendre, pour se moquer du lyrisme des deux petits vieux. On ne radote pas. Non, on se dit tout ça avec notre corps, une bonne dernière fois. Une dernière fois aussi longue qu’une éternité. Et on se tapera sur l’épaule.
Ernesto, tu es en vie.»
«Toi aussi Félix.»

Extrait
« Je ne veux rien oublier, je veux que ça s’inscrive. Dans quelques heures, je ne te verrai plus, c’est maintenant que se fait le souvenir. Et pourtant, je sais que je vais oublier, comme j’ai oublié les mains et le rire de Frédéric, et ce n’est pas faute d’amour. Je voudrais retenir vos voix à tous, en faire une polyphonie. Y ajouter la mienne le moment venu. »

À propos de l’auteur
Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. Elle fonde alors le quatuor à cordes Arezzo et, grâce au soutien de l’association ProQuartet, se perfectionne auprès des plus grands maîtres du genre (Quatuor Amadeus, Quatuor Alban Berg). Sa curiosité la pousse ensuite à s’intéresser au baroque. Elle étudie pendant trois ans ce nouveau répertoire auprès de Sigiswald Kuijken au Conservatoire de Bruxelles. Depuis, elle a travaillé avec les plus prestigieux ensembles baroques (Les Talens Lyriques, Le Concert d’Astrée, Les Musiciens du Louvre, Le Concert Spirituel). De 2005 à 2009, elle fait partie des musiciens permanents des Folies Françoises, un ensemble avec lequel elle explore, entre autres, le répertoire du quatuor à cordes classique. En février 2009, elle dirige l’opéra de Purcell Didon et Enée mis en scène par Jean-Paul Scarpitta à l’Opéra national de Montpellier. Cette production fait l’objet d’une tournée. En avril 2010, et en collaboration avec la chanteuse Emily Loizeau, elle crée un spectacle mêlant musique baroque et musique actuelle.
Léonor de Récondo a été premier violon sous la direction de Vincent Dumestre (Le Poème Harmonique), Patrick Cohën-Akenine (Les Folies Françoises), Enrico Gatti, Ryo Terakado, Sigiswald Kuijken. Elle est lauréate du concours international de musique baroque Van Wassenaer (Hollande) en 2004.
Elle fonde en 2005 avec Cyril Auvity (ténor) L’Yriade, un ensemble de musique de chambre baroque qui se spécialise dans le répertoire oublié des cantates. Un premier disque de l’ensemble paraît chez Zig-Zag Territoires autour du mythe d’Orphée (plusieurs fois récompensé par la presse), un deuxième de cantates de Giovanni Bononcini en juillet 2010 chez Ramée.
Léonor de Récondo a enregistré une quinzaine de disques (Deutsche Grammophon, Virgin, K617, Alpha, Zig-Zag Territoires) et a participé à plusieurs DVD (Musica Lucida). En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait.
Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur: en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Point cardinal, paru en août 2017 a été finaliste du prix Fnac, élu prix du Roman des étudiants France Culture/Télérama, et 5e au palmarès Livres Hebdo des libraires. Manifesto, paru en janvier 2019, renouera avec la veine autobiographique de Rêves oubliés.

Page Wikipédia de l’auteur 

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Première dame

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En deux mots:
Paul annonce à son épouse qu’il sera candidat pour les primaires. Marie et leurs quatre enfants le soutiennent, sans imaginer la violence du combat qui s’engage. Malgré les attaques, il va réussir à remporter les primaires. Mais il est déstabilisé…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La longue route vers l’Elysée

Caroline Lunoir a choisi de se mettre dans la peau de la femme d’un candidat à la présidence de la République. Son journal intime va nous faire vivre une campagne implacable.

Il y a les récits qui racontent l’ascension d’un homme vers le pouvoir, ces «romans» confiés à Yasmina Reza par Nicolas Sarkozy (L’aube le soir ou la nuit), à Laurent Binet par François Hollande (Rien ne se passe comme prévu) et à Philippe Besson par Emmanuel Macron (Un personnage de roman). Plus que des romans, ce sont davantage des hagiographies. Il y a ensuite la variante satirique, chasse gardée de Patrick Rambaud qui vient de publier Emmanuel le magnifique, premier tome consacré à la première année d’Emmanuel Macron à l’Elysée.
Mais, aussi réussis qu’ils puissent l’être, ces livres ne donnent qu’un point de vue extérieur – d’observateur – sur la vie de l’homme politique qui décide de s’attaquer à la fonction suprême. Grâce à Caroline Lunoir, on a enfin vision «de l’intérieur» de ce parcours, de cette épreuve. Car, n’en doutons pas, une campagne présidentielle est une épreuve terrible.
Quand Paul annonce à son épouse Marie et à ses enfants Violaine, Clothilde, Solenn et Victor qu’il va se présenter aux primaires de son parti, c’est tout naturellement la fierté et l’excitation qui l’emportent. Mais au fil des pages, les émotions vont bien vite se transformer, à la faveur des coups reçus et que Marie va nous détailler dans un cahier de campagne: «Je tiens mon journal avec des pudeurs de midinette. Je ne crois pas que Paul connaisse l’existence de ce cahier. Je ne sais pas ce qu’il en penserait. Y verrait il une coquetterie ou une menace?»
La romancière a subtilement brouillé les cartes. En mêlant habilement des épisodes qui ont parsemé les dernières campagnes présidentielles, elle donne de la crédibilité à son propos, mais en donnant des noms de fantaisie aux acteurs, elle évite le petit jeu de masques. Car il ne s’agit pas de trouver derrière Stéphanie L. (candidate d’extrême-droite) ou derrière Nathalie M. (à gauche) des personnalités connues, mais plutôt des archétypes.
Les jours passent et les médias s’en donnent à cœur joie, commençant à chercher des poux dans la biographie du candidat. Un article évoquant des comptes bancaires à l’étranger va mettre le feu aux poudres et conduite jusqu’à une perquisition traumatisante, notamment pour les enfants également inquiétés.
Marie souffre et écrit dans son journal: «le pays entier me considère comme une tricheuse, qui a dissimulé sa fortune dans un paradis fiscal et qui a volé le trésor public». Le coup est rude, mais ne la secouera pas autant que la révélation d’une liaison entre son mari et Marion, son éditrice. Si leur union vacille, elle va tenir. Car Marie se prend au jeu et voit la dynamique enclenchée.
«Paul a triomphé au second tour de la primaire, emportant avec lui les militants et des millions de voix. C’est écrit. Il sera le candidat à la présidentielle de notre parti. Ma main tremble un peu. Il paraît que cette élection présidentielle, après cinq ans de gouvernement par l’opposition, la déroute de Régis B. et les luttes fratricides qui déchirent désormais son parti laissé sans candidat officiel, est imperdable. Ce soir, ma joie, notre joie, connaît aussi le poids de la responsabilité qui nous échoit. Cher pays, mon Paul, je répondrai présente, autant que je le pourrai.»
Après les primaires, un autre match s’annonce, encore plus galvanisant, mais encore plus violent. Et le mot d’ordre est alors «Tenir».
Je vous laisse découvrir le dénouement de ce roman qui vous fera pénétrer dans l’intimité d’un couple, vous initiera aux jeux de pouvoir et ne vous laissera rien caché des tourments de l’âme de la Première dame.

Première dame
Caroline Lunoir
Éditions Actes Sud
Roman
192 p., 18 €
EAN : 9782330117832
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi en province,
à C. ainsi qu’en Bretagne. On y évoque aussi des voyages à Portofino et en Grèce.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un beau dimanche d’avril, c’est dans l’euphorie et la fierté qu’est accueillie l’annonce de Paul : il sera candidat aux primaires de son parti en vue de l’élection présidentielle. Épouse dévouée, mère exemplaire, Marie inaugure pour l’occasion un journal, avide de tenir la chronique des deux années à venir qui s’annoncent pleines de suspense, de promesses et d’accomplissements. Leurs quatre enfants, jeunes adultes, se réjouissent du sens que ce projet paternel donne à une vie d’engagement et le soutiennent avec chaleur. Personne ne semble mesurer les conséquences d’une telle mise en lumière, ni ne pressent le souffle des scandales qui s’apprêtent à ébranler la cellule conjugale et le cocon familial…
Que faut-il d’abnégation, de cynisme, d’amour ou d’ambition pour accompagner un homme jusqu’aux portes du palais? Analyse intime d’une femme qui ne vivait que pour ses proches et qui se découvre un pouvoir ambigu, critique sociale d’un milieu privilégié coupé de la réalité, satire dénonçant les compromissions de la classe politique avec les experts en communication, ce roman enlevé mêle l’ironie d’une fausse résignation à un féminisme ambivalent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Quatre sans quatre

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Lundi 24 avril
Paul m’a annoncé hier qu’il serait candidat à la primaire du parti pour l’élection présidentielle.
Je le savais déjà. Des nuits passées à le sentir se retourner, compter ses soutiens, préparer des phrases, se rappeler les propos des uns, les piques des autres. Des nuits de sueur, d’excitation et d’insomnie. Des nuits à caler son angoisse dans l’étau de mes bras. Des heures à l’emmailloter de ma tendresse pour qu’il s’apaise.
Je savais qu’il ne pourrait pas renoncer. Chaque fois qu’il s’est frotté à une ambition, il a relevé le défi, de peur de refuser un combat, de ne pas être celui qu’il veut. Et il était revenu surexcité de son déjeuner avec Marc T., jeudi dernier.
Il a posé ses mains sur mes épaules. Alors j’ai su. Je suis restée silencieuse pour le laisser goûter ce moment comme il l’avait imaginé.
— Trésor, je… j’ai décidé d’y aller. Je me présente à la primaire…
Son souffle, ses mains sur mon cou, la chaleur de son exaltation.
— Si, bien sûr, tu me soutiens.
J’ai posé mes mains sur les siennes et il m’a serrée dans ses bras. Sans un mot. Nous étions heureux, soudés, confiants, prêts à monter ensemble au front. Notre étreinte de lutteurs.
Plus tard, alors qu’il répondait à ses messages, j’ai posé ma tête sur son oreiller, ajusté ses lunettes qui tombent toujours sur son nez et je lui ai demandé :
— Quand est-ce que tu vas le dire aux enfants ?
Il a souri.
— Je pensais ce week-end, à C., quand ils viendront pour le pont du 1er Mai.
Son téléphone a encore vibré. J’ai éteint ma lampe de chevet et essayé d’imaginer la tête que vous feriez.

Mardi 25 avril
J’ai compté : il nous reste un an, onze mois et vingt-six jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, soit sept cent vingt-six jours de campagne.
Le compte à rebours est lancé : J – 726 ! Paul sera encore un peu moins à nous et un peu plus aux autres. Mais il a l’air si sûr, si heureux.
J’aimerais tenir le journal du fil tendu de notre vie jusqu’à cette cible. Je me suis dit qu’un jour, quelqu’un, le biographe de Paul ou les enfants, voudrait savoir comment j’ai vécu tout ça. J’ai également pensé que plus tard, peut-être, à l’heure du repos et de notre vieillesse, je voudrais me contempler dans le miroir de ces années, retrouver la femme que j’étais, me piquer à l’émotion de ces moments.
J’ai trouvé ce cahier dans la bibliothèque. Un de ces articles de papeterie avec une belle couverture de cuir que l’on caresse avec plaisir lorsqu’il vous est offert à l’occasion d’une inauguration, que l’on destine à de multiples projets mais qui finalement, souvent, reste vierge. À moi de jouer!

J – 720
(Lundi 1er mai)
Victor, notre petit dernier, m’a apporté un bouquet de muguet. Je l’ai placé au centre de la table pendant que les filles mettaient le couvert. J’observais Paul, au milieu des enfants, bavard, rose de plaisir, comme une jeune femme qui se prépare à annoncer sa première grossesse. Il se gavait de pistaches. J’avais sorti notre service de mariage, celui avec notre chiffre doré. Clothilde, notre aînée, a tout de suite plaisanté en disant que quelqu’un avait quelque chose à annoncer. Puis elle est allée coucher
Capucine pour la sieste.
Paul a servi le vin qu’il a commenté avec Christophe, le mari de Clothilde. Solenn, notre numéro 3, avait l’air fatiguée, sans doute à cause d’une autre de ses soirées d’école de commerce.
Tous ces souvenirs auront le parfum du muguet. Quand j’ai apporté le poulet, Paul s’est levé et a passé son bras autour de ma taille.
— Les enfants…
Il a marqué une pause. Je pense que mes joues étaient enflammées.
— Nous avons décidé… que je serai candidat à la primaire.
Violaine, notre cadette, s’est renversée sur sa chaise et s’est retournée vers son petit frère, avec son air de triomphe. »

Extrait
« Que dire de moi, à côté de Paul ? Je l’ai rencontré en faculté de droit. C’est tellement classique. Il mendiait mes commentaires d’arrêt pour s’en inspirer et admirait, selon ses mots, ma puissance de raisonnement. J’adorais son sens de la répartie et son éloquence. Sa gouaille parfois tapageuse, parfois désordonnée, toujours séduisante. J’ai finalement choisi le journalisme. Je couvrais l’Europe de l’Est, cette région qui me fascine. J’ai appris le russe. Il est entré en politique. Ses succès m’ont happée.
J’ai voulu des enfants. Il a aimé que j’en veuille. Nos enfants ont singulièrement marqué son image publique. Quand il était encore préfet, à chaque nouveau poste il était d’abord annoncé comme « Paul V., père de quatre enfants ». Comme si avoir quatre enfants vous étiquetait avec plus de garantie qu’une couleur politique. »

« Je tiens mon journal avec des pudeurs de midinette. Je ne crois pas que Paul connaisse l’existence de ce cahier. Je ne sais pas ce qu’il en penserait. Y verrait il une coquetterie ou une menace? »

« Le journal, lui, prétend ne pas juger de l’adultère mais s’interroger au sujet des moyens utilisés pour le cacher, avec les deniers du parti. Je regarde le montant annoncé et tous ces chiffres. Je n’ai qu’une seule question: cette somme est-elle le prix à payer pour renoncer à Marion ou pour me garder? »

À propos de l’auteur
Avocate pénaliste, Caroline Lunoir vit et travaille à Paris. Elle est l’auteur de deux autres romans, parus chez Actes Sud : La Faute de goût (2011 ; n°1194) et Au temps pour nous (2015, prix littéraire des Sables-d’Olonne – prix Simenon). (Source : Éditions Actes Sud)

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La dédicace

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En deux mots:
Une primo-romancière doit régler un dernier détail avant la parution de son livre, trouver la dédicace qu’elle mettra en exergue de son roman. Une demande assez banale, qui va pourtant nous entraîner dans un parcours tour à tour drôle, dramatique, initiatique et… révélateur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un début prometteur

Leïla Bouherrafa a eu l’idée originale de publier un premier roman qui met en scène une jeune romancière… qui publie un premier roman. Il ne lui manque plus que La dédicace.

À Paris au petit matin, une jeune femme erre dans les rues, un peu nauséeuse. Elle aurait pourtant toutes les raisons de se réjouir car son éditrice l’attend pour mettre la dernière main à son premier roman prêt à partir à l’imprimerie! Elle n’est guère plus à l’aise en arrivant dans les bureaux de la prestigieuse maison, rue Saint-Denis. Elle sait que la réceptionniste la jalouse un peu, car a publié un recueil de nouvelles aussitôt oublié et tente de faire son trou comme pigiste. Et puis Hortense, son éditrice qui lui fait signer les derniers papiers lui rappelle qu’elle doit encore lui fournir une dédicace. Simple formalité? Non, car sa petite fille trouve que c’est le plus important dans un roman!
La voilà repartie, tout aussi nauséeuse, à la recherche de ces quelques lignes qui ne l’inspirent guère. Son amie Yvette, prostituée, ne peut pas l’aider malgré son bagout, pas davantage que ses voisins, occupés par une inscription énigmatique peinte dans le hall «Michel Sardou a le sida». Après avoir déjeuné avec sa mère – ce qui termine de la convaincre qu’elle ne mérite pas qu’elle lui dédie son livre – elle va essayer de se changer les idées dans un cinéma rue Rambuteau. Mais quand une idée fixe vous tenaille, il devient difficile de se concentrer sur autre chose.
La dédicace devient vite une obsession. Passant devant une librairie, elle va feuilleter des dizaines d’ouvrages et collectionner autant de dédicaces qui ne lui serviront finalement à rien.
On s’amuse de ses pérégrinations, des anecdotes qui parsèment son récit et qui débouchent sur un constat plutôt brutal: il lui faut trouver au plus vite possible quelqu’un qu’elle aime pour lui dédicacer son livre!
Vous croiserez ensuite un SDF, le cadavre d’un voisin, Vanessa, la vendeuse noire de chez Sephora, sa copine Alice qui chasse les hommes car son horloge biologique tourne ou encore un chien mort. Sans oublier l’escapade au salon du livre de Brive-la-Gaillarde qui va aussi lui réserver quelques surprises et quelques rencontres. Et au moment où l’échéance se rapproche, on aura passablement ri de ces épisodes truculents, parsemés de jolies formules telles que «le matin vous maudissez, le soir vous périssez» et de cette inspiration qui la pousse vers une galerie d’art pour rencontrer la fille de son éditrice. Mais je n’en dirais pas davantage, sinon que ce premier roman vous ravira. Quoi de mieux pour débuter une nouvelle année littéraire?

La dédicace
Leïla Bouherrafa
Allary Éditions
Roman
290 p., 18,90 €
EAN : 9782370732637
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Brive-la-Gaillarde et à Argenteuil.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Son premier roman part à l’imprimerie, et elle ne sait pas à qui le dédicacer…
Une jeune femme s’apprête à publier son premier roman. Elle vit seule, son téléphone ne vibre pas, elle a de plus en plus de mal à aimer sa mère. À qui pourrait-elle dédicacer son livre ? Son éditrice lui donne trois jours pour trouver.
Férocement drôle et émouvant, La dédicace est l’histoire d’une quête sentimentale dans un Paris peuplé de solitudes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Je suis toujours triste le samedi soir car il me semble que le monde ne me laisse que deux options : la fête ou le suicide. Feindre ou mourir. Et comme les effets des deux sont sensiblement identiques, je préfère allumer une cigarette.
Chapitre 1
Il faut bien dire qu’elle était laide. D’une laideur grossière et terrifiante. Il fallait l’imaginer toute vêtue de gris et suintante de désespoir. Elle ressemblait à une vieille femme ridée emmaillotée dans sa vieillesse et ses erreurs. C’était palpable. À chaque fois que je la voyais, j’étais prise de la même nausée, comme si un serpent s’enroulait autour de mes organes jusqu’à les étouffer. Ça commençait doucement, un léger mouvement à l’intérieur, délicat, comme une note de musique, puis très vite, ça s’intensifiait, ça se faufilait entre les organes, ça s’imprégnait dans le moindre tissu, jusqu’à ne faire qu’un avec mon sang. Une fois qu’elle était là, c’était comme si elle y avait toujours été. J’avais l’impression d’être faite de plomb et de n’être rien d’autre qu’un corps sans forces, sans vie mais tout de même douloureux.
Ce matin, comme à son habitude elle était laide. Cette ville était faite pour les romans, le cinéma, les fashion weeks, mais sûrement pas pour la réalité. Seules quelques vieilles promenaient leurs chiens ou traînaient leurs chariots de courses comme elles l’auraient fait d’un cadavre. En passant près d’elles, je jetai furtivement des coups d’œil curieux à l’intérieur cherchant tant bien que mal à comprendre ce que l’on pouvait acheter à une heure si matinale. Quelques olives, de la confiture, des tranches de jambon et du vin blanc. Rien dont Paris se souviendra. Du chocolat et un paquet de bretzels. Des bonbons au gingembre et de l’huile d’olive. J’ai dû m’approcher un peu trop de l’une d’elles car elle m’a lancé un regard noir et a ramené son chariot contre sa cuisse décharnée. Confuse, je lui ai fait un sourire amical qu’elle ne m’a pas rendu et j’ai pressé le pas adoptant la démarche de celle qui sait où se rendre mais n’en a pas envie.
La ville dormait encore ; les clochards aussi. J’étais, à quelques exceptions près, seule dans Paris. J’aurais pu y être en dix minutes mais j’avais fait détour sur détour si bien qu’à un moment il m’avait semblé entendre la mer mais ce n’était que le métro qui passait sous mes pieds. J’avais découvert il y a quelques mois que ma nausée était moins vivace quand j’empruntais des rues pour la première fois. Dans cette ville, j’étais heureuse à chaque fois que j’avais l’impression d’être ailleurs. Mais cette stratégie avait évidemment ses limites. Comme Paris ne faisait aucun effort, j’étais inexorablement amenée à me retrouver face à une rue dont j’avais déjà foulé les pavés. Alors, la nausée revenait, insidieusement, comme un frisson.
Je privilégiais toujours des chemins qui me faisaient passer près de la Seine. Il me semblait que ma nausée et mes rêveries étaient toujours plus douces à ses côtés. La simple perspective de plonger dans l’eau sale et glacée suffisait à les calmer. À cette heure, les boîtes des bouquinistes étaient encore fermées et ressemblaient à des tombeaux. Tout près, la Seine charriait des canettes en métal et ses noyés. J’ai continué de la longer encore un moment. Une ambulance est passée en trombe, en hurlant, réveillant ainsi la ville et ses gens qui dormaient encore. À son passage, une vieille aux cheveux bouclés a sursauté. Ici, on voudrait entendre la mer mais il n’y a que les sirènes. J’ai frôlé des publicités pour déodorant et de tristes façades de pierre puis, soudain, je n’ai plus eu le choix. Si je continuais de longer la Seine, je manquerais mon rendez-vous. Il fallait que je bifurque à gauche. J’ai attendu que le feu piéton passe au vert et j’ai traversé doucement comme si j’avais rendez-vous avec l’enfer. Je devais être l’être humain le plus lent de ce globe. Malgré le ciel bleu de novembre, tout était gris. Les trottoirs, les boutiques et l’atmosphère. Même les bruits. La ville faisait un bruit de métal qu’on écrase. Chaque bruissement était empli d’aigreur. Enfin parvenue de l’autre côté, j’ai été saisie d’un frisson imperceptible. J’ai retrouvé l’odeur familière de l’anis et de la déconfiture. Partout devant moi s’étalaient des pierres que j’avais déjà vues et des boutiques dans lesquelles j’étais déjà entrée.
De toute façon, dans cette ville, à chaque fois que je retrouvais mon chemin, j’étais presque déçue. »

Extrait
« Je n’écoutais pas. Puis, en me raccompagnant à la porte de son bureau, elle a ajouté cette phrase :
– Tu sais, ma fille dit que ce qu’il y a de plus important dans un livre, c’est la dédicace.
Il y a des phrases comme ça, elles sont tragiques. On ne voudrait jamais les entendre. En disant ces mots, elle a secoué la tête dans un petit rire, comme si quelqu’un venait de lui glisser à l’oreille une bonne blague ou qu’un homme venait de lui faire un compliment sur ses seins. Alors, je lui ai demandé laquelle de ses filles disait ça, car sur le coup, ça m’a paru vraiment capital de le savoir et elle m’a dit avec le ton que l’on prend pour énoncer une évidence :
– La petite.
Elle m’a saluée avec un sourire chaleureux qui m’a transpercée. J’aurais voulu qu’elle me prenne dans ses bras. Sa main dans la mienne était lourde et chaude. Puis en fermant la porte d’une manière que j’ai trouvée trop brutale, elle a lâché comme une reine à un sujet:
– J’attends ta dédicace, alors.
Alors… eh bien alors, dans l’interstice de cette porte, des mots terribles venaient d’être prononcés. Sans surprise, Paris n’a pas bronché. »

« Cette rue était laide et ressemblait à un animal en qui on ne pouvait pas avoir confiance. À peine avais-je mis un pied sur son trottoir dépravé que j’ai eu un haut-le-cœur. L’odeur d’urine mélangée à celle du goudron me donnait envie de prendre mes jambes à mon cou. J’ai aperçu Yvette au loin. Yvette était la doyenne de cette portion de la rue Saint-Denis, une Noire bien en chair, toujours vêtue d’un imprimé animal, et qui jouait sans équivoque avec le cliché de la femme noire sauvage et bestiale. »

À propos de l’auteur
Leïla Bouherrafa a 29 ans. Elle enseigne le français dans une association qui accueille de jeunes réfugiés. La dédicace est son premier roman. (Source: Allary Éditions )

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Sujet inconnu

ROBERT_Sujet_inconnu

En deux mots:
C’est l’histoire d’un amour. D’une passion dévorante, enragée, toxique. Mais c’est aussi l’histoire d’une fille qui s’émancipe. Qui quitte ses parents et sa Lorraine natale. Qui découvre dans l’écriture un sens à sa vie. C’est un choc. Un cri de rage. Un cœur qui bat de plus en plus fort.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La vie au rythme d’un cœur qui s’emballe

Bianca, Hope, Sujet inconnu. Trois romans en trois ans. Qui imposent Loulou Robert comme la chroniqueuse de sa génération. Car après l’amour, il ne reste que la littérature. La vraie passion.

Essayons une chronique à la manière de… À la manière de Loulou Robert. En phrases courtes. De quelques lignes tout au plus. De ce style si particulier qui donne un rythme syncopé à la phrase. Qui dit l’urgence, la frénésie, le besoin. Quelquefois la rage. Mais qui inscrit si bien la romancière dans notre époque où le SMS a remplacé la correspondance. Ce roman est écrit au rythme d’un cœur qui bat. Le troisième en trois ans, à un rythme «nothombien». Après Bianca et Hope voici donc Sujet inconnu. L’histoire d’une fille de l’Est qui n’imagine pas son avenir en Lorraine. Qui décide d’aller se chercher un avenir ailleurs. Comme dans Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu. Alors elle quitte un père entièrement concentré sur sa carrière de journaliste. Alors elle quitte sa mère qu’elle aime tant. Elle va «étudier» à Paris. En fait, elle se demande ce qu’elle fait sur les bancs de la fac. Elle a essayé de s’intéresser un peu à la chose mais a renoncé. Les cafés, la salle de boxe, les boîtes de nuit sont sa nouvelle université.
C’est là qu’elle fait des rencontres. C’est là qu’elle fait LA rencontre. Des atomes crochus qui se télescopent, se cherchent, s’unissent. Et quelquefois se rejettent, emportés vers d’autres univers. Car la tension persiste. Omniprésente. À l’envie de stabilité vient se heurter un quotidien difficile à appréhender. D’autant plus qu’une ombre s’avance. Le cancer. Qui se développe chez sa mère.
Un nouveau combat. Une nouvelle colère. Le cœur bat encore plus fort. S’emballe. Incontrôlable.
Les mots sont alors le dernier refuge. Les phrases qui s’alignent. Un besoin. Une nécessité. Les mots qui sont un exutoire. Qui font du mal et qui font du bien. Qui disent les émotions, qui disent les interrogations. Qui quelquefois apportent des réponses. Qui pansent les plaies. Qui ouvrent un horizon.
Une soif de liberté, d’absolu qui, on s’en doute, ne se satisfera pas de de demi-mesures. Quitte à se brûler, notre Icare vise le soleil.
On la suit dans son voyage. Intensément. Aveuglément.

Sujet inconnu
Loulou Robert
Éditions Julliard
Roman
252 p., 19 €
EAN : 9782260032465
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’à Metz et dans le Grand-Est.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
J’avais huit ans quand j’ai su que je ne finirais pas mes jours ici. Qu’ici je ne deviendrais personne. Qu’ici je n’aimerais personne. Qu’ici, rien. Je ne ressentirais rien.
J’avais huit ans et j’ai décidé de partir un jour. J’ai choisi de ressentir. J’ai choisi de souffrir. À partir de là, je suis condamnée à cette histoire.
Sujet inconnu, c’est, dans un style brut et très contemporain, l’histoire d’un amour qui tourne mal. Entre jeux de jambes et jeux de mains, l’héroïne de ce roman boxe, court, tombe, se relève, danse, au rythme syncopé de phrases lapidaires et d’onomatopées. Plus la violence gagne le récit, plus on est pris par cette pulsation qui s’accélère au fil des pages. Un roman écrit d’une seule traite, d’un seul souffle, dans l’urgence de gagner le combat, dans l’urgence de vivre, tout simplement.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Anahita Ettehadi)
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Blog L’Albatros (Nicolas Houguet)
Blog Domi C Lire
Le Blog du petit carré jaune 
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Les lectures d’Antigone 


Loulou Robert présente Sujet inconnu © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Je pensais que ma douleur me protégerait de toutes les autres. Je pensais être forte. Plus forte. Que toi. Que tout. Je pensais pouvoir tout arrêter. Partir avant. Avant quoi ? Toi. Toi, tu ne pars pas. Je pensais garder le contrôle. Être lucide. C’est le pire. J’étais lucide.
Je pensais beaucoup. J’avais des certitudes. J’avais tort.
Je devrais commencer par me présenter.
Ce qui vous intéresse est de savoir si cette histoire est vraie. Si la personne qui a écrit cette histoire a vécu cette histoire. Si son cerveau a vrillé comme celui du personnage. Pulsation cardiaque. Boum. Boum. Boum. Si ce cœur était réel. Si ce cœur était le mien. Cette question revient à chaque page. Chaque passage à la radio. Est-ce sa voix ? À la télé. Son visage ? Je pourrais parler à la troisième personne. Dire elle. Dire tu.
Je dis je. Cette histoire existe. Réelle ou pas. Elle existe. La réalité, on s’en fout. La réalité n’écrit pas d’histoires. Je. Tu. Il. Elle ne vit pas. Elle ne mange pas. Ne ressent pas. Ne baise pas. N’aime pas. Ne meurt pas.
Je ne veux pas être réelle.
Je ne veux plus savoir qui je suis.
Je ne sais plus qui je suis.
Je ne me présenterai pas.
J’ai une mémoire. Je sais d’où je viens. Nous venons tous de quelque part.
Ils l’appellent le Grand Est pourtant rien n’y est grand. J’ai toujours pensé que les plus sensibles venaient de régions merdiques. Ils ont ressenti le vide. L’absurde. Le sens de la vie, ils l’ont cherché. La vie aussi. La Creuse. La Meuse. De villes comme Vierzon ou Forbach. Où rester est synonyme de poison. Où les maisons sont des tombeaux. On a beau fuir. On ne renie pas sa mère. D’où je viens. Du ventre de ma mère. Du Grand Est.
J’avais huit ans quand j’ai su que je ne finirais pas mes jours ici. Qu’ici je ne deviendrais personne. Qu’ici je n’aimerais personne. Qu’ici, rien. Je ne ressentirais rien. Qu’ici je devrais survivre. Et pour survivre, il ne fallait rien ressentir. Qu’ici il n’y avait pas de couleurs. C’est gris. Tout. Le ciel, le sol et les visages. Tout est béton. Tout est dur et froid.
J’avais huit ans et un enfant m’a craché dessus dans la cour de récréation. Il m’a dit que j’étais bizarre. Il avait raison. J’étais bizarre. Pas bizarre en soi. Car être bizarre en soi, ce n’est pas bizarre. On est bizarre par rapport à quelque chose. Une norme. Et si ce garçon était la norme, alors oui, j’étais bizarre.
J’avais huit ans et j’ai décidé de partir un jour. J’ai choisi de ressentir. J’ai choisi de souffrir. À partir de là, je suis condamnée à cette histoire.
Celle que je ne voulais pas écrire. Pourtant, j’écris.

Extraits
« Ça vaut ce que ça vaut mais ma mère était la plus belle femme du Grand Est. Tous les mecs la désiraient et toutes les filles la détestaient. Elle n’avait pas beaucoup d’amis. Juste Frank, son vieux pote du lycée, fumeur à l’âge de quatorze ans. Frank est mort il y a dix ans. Le crabe. Parti en fumée. Ma mère a jeté les cendres dans la cour du lycée. Il était amoureux d’elle. Elle, de mon père. Ils sont restés bons copains. Et ensemble, ils descendaient des paquets de clopes aux terrasses des cafés, crachaient sur la région, et donnaient des notes aux passants. Les notes ne dépassaient jamais la moyenne.
Je n’ai qu’un vague souvenir de Frank. Il est plus comme une sensation. Il est un sourire de ma mère.
Frank n’appréciait pas mon père. Ce n’était pas qu’une histoire de jalousie. Il trouvait que ma mère méritait mieux. Par mieux, il ne pensait pas à lui. L’idée que ma mère puisse s’intéresser à un type comme lui était inconcevable. Il était plus petit qu’elle, plus jeune d’un an, et foutu comme une allumette. Frank avait hérité d’un gène qui l’empêchait de prendre du poids. Aucun muscle. Il était dispensé de sport. De plus, il était imberbe. On lui donnait quatorze ans. Même à sa mort, dans le cercueil, on lui donnait quatorze ans. Mais Frank avait du succès avec les filles. Il avait un truc que les autres n’avaient pas : l’humour. Pas de poils mais des fous rires assurés. Ma mère a survécu grâce à Frank. »

« J’étais assise sur mon tapis, adossée au canapé quand la porte s’est refermée. Je serrais Sam contre mon ventre et ma mère est partie. J’avais dix-huit ans et l’impression qu’on m’arrachait une partie de moi. Ma mère. Je ne l’ai pas retenue. Je ne me suis pas accrochée à son mollet. Je n’ai pas fait de crise. Je suis restée calme. Par amour, je n’ai pas pleuré. Par amour, j’ai dit que tout allait bien se passer. Que je serais bien ici. Bientôt, j’aurais des amis. Par amour, … »

À propos de l’auteur
Loulou Robert est l’auteure de Bianca (2016) et Hope (2017). (Source: Éditions Julliard)

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La Chance de leur vie

DESARTHE_La-chance-de_leur_vieEn deux mots:
La famille Vickery quitte Paris pour la Caroline du Nord où Hector a trouvé un poste d’enseignant à l’université. Sylvie, son épouse, appréhende un peu sa nouvelle vie tandis que leur fils Lester s’imagine déjà conquérir l’Amérique. Mais le trio n’est pas au bout de ses surprises.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La parenthèse américaine

Agnès Desarthe poursuit son exploration de la cellule familiale en imaginant cette fois un couple d’expats débarquant aux États-Unis avec leur fils. Leur nouvelle vie va leur réserver bien des surprises…

Leur avion a à peine décollé que déjà les choses commencent à se dérégler. Lester explique à l’hôtesse qu’il se prénomme «Absalom Absalom». Alors que sa mère imagine une plaisanterie, il lui explique qu’il a décidé de changer d’identité, de marquer ainsi la nouvelle étape de son existence.
C’est avec ce genre de petits détails qu’Agnès Desarthe construit son roman. En ajoutant des grains de sable dans une mécanique si bien huilée par Hector. En acceptant le poste qu’on lui propose à l’Université de Caroline du Nord il s’imagine couronner sa fin de carrière, offrir à son épouse un dépaysement exaltant et à son fils le moyen de parfaire son anglais tout en se frottant à une autre civilisation. Et si pour lui les choses semblent se passer pour le mieux – il est très bien accueilli par ses confrères – la vie d’expatrié est plus difficile à apprivoiser pour Sylvie et Lester qui sont encore en manque de repères. Hector fait le joli cœur et Sylvie s’interroge: « C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » Pour éviter la dépression, elle va s’inscrire à un cours de poterie et tenter de se faire de nouveaux amis tout en entretenant une correspondance avec le réfugié qu’ils avaient accueilli chez eux à Paris.
Nous sommes au moment où les attentats frappent Paris, où il faut bien admettre qu’ils sont bien mieux de ce que côté-ci de l’Atlantique.
Lester, quant à lui, est pris dans une sorte de révélation mystique qui lui permet de se faire passer pour une sorte de gourou auprès de ses nouveaux amis et de les entraîner vers quelques dérives que l’on peut mettre sur le compte de l’âge.
Point d’orgue de cette parenthèse américaine: la découverte de l’infidélité d’Hector…
Je vous laisse découvrir la façon dont le trio va gérer la crise, tout en soulignant combien l’écriture d’Agnès Desarthe, par son souci de l’observation, vient se mettre au service du récit. Pour avoir fréquenté quelques temps ce campus, je peux confirmer la justesse dans l’analyse de ce milieu et dans la psychologie des Américains que côtoie la famille Vickery, entre fascination et méfiance.
En refermant ce bon roman, relisez son titre. Vous y découvrirez alors toute son ironie et sa justesse.

La chance de leur vie
Agnès Desarthe
Éditions de l’Olivier
Roman
304 p., 19 €
EAN : 9782823610376
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, en Caroline du Nord et du Sud, du côté de Raleigh et Charleston, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe à la rentrée 2015 et dans les mois suivants.

Ce qu’en dit l’éditeur
Hector, Sylvie et leur fils Lester s’envolent vers les États-Unis. Là-bas, une nouvelle vie les attend. Hector a été nommé professeur dans une université de Caroline du nord. Très vite, son charisme fait des ravages parmi les femmes qui l’entourent.
Fragile, rêveuse, Sylvie n’en observe pas moins avec lucidité les effets produits par le donjuanisme de son mari, tandis que Lester devient le guide d’un groupe d’adolescents qui, comme lui, cherchent à donner une direction à leurs élans.
Pendant ce temps, des attentats meurtriers ont lieu à Paris, et l’Amérique, sans le savoir, s’apprête à élire Donald Trump.
Chez Agnès Desarthe, chaque personnage semble suivre un double cheminement. Car si les corps obéissent à des pulsions irrésistibles, il en va tout autrement des âmes tourmentées par le désir, la honte et les exigences d’une loyauté sans faille.
Mais ce qui frappe le plus dans cet admirable roman où la France est vue à distance, comme à travers un télescope, c’est combien chacun demeure étranger à son propre destin, jusqu’à ce que la vie se charge de lui en révéler le sens.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Fabienne Pascaud)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres Exprès 
Blog Cunéipage 
Blog Léa Touch Book 


L’éditeur Olivier Cohen présente La chance de leur vie d’Agnès Desarthe © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Hector avait une femme. Elle s’appelait Sylvie. Ensemble ils avaient un fils. Il s’appelait Lester. Un prénom anglais parce que la famille paternelle d’Hector était originaire de Penzance, en Cornouailles, ou plutôt d’une bourgade située au nord de cette station balnéaire. Un village dont on taisait le nom par amour du secret.
Récemment, Lester avait demandé à ce qu’on l’appelle autrement. Cela s’était passé dans l’avion. Au-dessus de l’océan Atlantique. À peu près au milieu, mettons. Là où, avait songé l’adolescent, passagers et équipage seraient irrémédiablement perdus si, par malheur, l’appareil venait à s’abîmer. Même si l’amerrissage est possible, avait-il spéculé, nous sommes si loin de tout, si détachés de la terre, que nous mourrons. Nous ne mourrons pas dans les flammes, nous ne mourrons pas sous le choc, corps lacérés par les éclats de carlingue, nous mourrons comme sont morts les marins, les explorateurs: de faim, de tristesse et d’angoisse.
Cela ne lui faisait pas peur. Il avait quatorze ans et s’exerçait fermement à la sagesse.
Nous mourrons.
Assis entre son père et sa mère – lui plongé dans un journal, elle lisant la même page de son livre depuis le début du vol parce qu’elle n’arrivait pas à se concentrer, qu’elle l’espionnait, car, oui, elle espionnait son fils, son fils qui l’inquiétait, sans qu’elle le reconnaisse, sans qu’elle en parle – Lester envisageait
leur disparition avec sérénité.
Alors qu’il s’imposait un rythme de respiration de cinq secondes à l’inspire et dix à l’expire dans l’espoir de faciliter son entrée en méditation profonde, paumes tournées vers le haut et paupières closes, une menue gerbe d’eau lui avait arrosé le visage. Ce n’était presque rien. Le contenu de la bouche d’une grenouille farceuse qui, pour jouer, lui aurait craché dessus. Mais ce n’était pas une grenouille, bien entendu. C’était Léonie, l’hôtesse atteinte d’un rhumatisme aigu et qui ne l’avait dit à personne parce qu’elle aimait les voyages, son uniforme, et redoutait un licenciement. Une pointe douloureuse au niveau du genou l’avait fait trébucher juste au moment où elle débarrassait la boisson d’un homme assis de l’autre côté de l’allée. L’eau avait jailli.
« Oh, pardon. Pardon mon grand. Comment t’appelles-tu  » lui avait-elle demandé en l’épongeant avec douceur.
Le garçon l’avait regardée attentivement. Le fond de teint rendait sa peau lisse et veloutée comme celle d’une pêche lavée, elle avait de gros yeux noisette d’animal, un petit foulard noué autour du cou.
« Absalom Absalom, avait répondu Lester.
– Absalom? C’est rare. Et comme c’est joli.
– Absalom Absalom, avait corrigé Lester. C’est une sorte de nom composé, si vous voulez, comme Jean-Jacques, sauf que c’est le même deux fois.
– Avec un tiret entre les deux?
– Non. Absalom espace Absalom. Comme ça, sans tiret.
– Intéressant », avait murmuré Léonie en adressant un regard d’admiration pas entièrement convaincu à la personne assise à côté du garçon dont elle n’aurait su dire s’il s’agissait de sa grand-mère, de sa tante, ou peut-être de sa mère. Ils étaient de la même famille, elle en aurait mis sa main à couper, car ils avaient les mêmes grands yeux écartés d’un vert… »

Extraits
« Il souriait. Il était fier. Quelque chose était arrivé dans sa vie. Il avait été nommé. Il avait été élu. Il avait passé des entretiens. Il avait convaincu. Son œuvre critique, son œuvre poétique seraient publiées aux presses universitaires de la faculté. La directrice du département, Farah Asmanantou, le lui avait assuré: « Ce sera
un honneur pour nous, un honneur, Hector. C’est le renouveau après Derrida, mais pas contre Derrida. Pour nous, c’est très fort. Vraiment très fort. » Elle avait plaqué sa main brune aux longs ongles bombés d’un rose bégonia sur sa poitrine, et son sein droit s’était légèrement enfoncé, comme un oreiller sous une tête. Hector avait tâté le col de sa chemise, l’abaissant puis le relevant aussitôt. C’était sa meilleure chemise, celle en lin gris, un cadeau de sa mère. »

« C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » p. 55

À propos de l’auteur
Agnès Desarthe est née en 1966. Romancière, elle a publié notamment : Un secret sans importance (prix du Livre Inter 1996), Dans la nuit brune (prix Renaudot des lycéens 2010) ou encore Une partie de chasse, ainsi que de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Elle a également publié un essai consacré à Virginia Woolf avec Geneviève Brisac, V.W. Le mélange des genres. Son essai autobiographique Comment j’ai appris à lire (Stock, 2013) a connu un grand succès critique et public et son dernier roman, Ce cœur changeant, a remporté en 2015 le Prix Littéraire du Monde. (Source: Éditions de l’Olivier)

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Le guetteur

BOLTANSKI_Le_guetteur

En deux mots:
À la mort de sa mère, le narrateur vient mettre de l’ordre dans ses affaires et découvre qu’elle écrivait des romans policiers. Désireux d’en savoir davantage sur cette passion secrète, il va enquêter et découvrir un tout autre visage de cette femme… y compris le secret de sa naissance.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Christophe joue à cache-cache

Le nouveau roman de Christophe Boltanski est un fascinant kaléidoscope qui va permettre, au fil des chapitres, de découvrir toute les facette d’une inconnue : sa mère.

Christophe Boltanski passe d’une cache à l’autre avec le même bonheur. De La cache de la rue de Grenelle où sa famille trouvait refuge pour échapper aux rafles durant la Seconde guerre mondiale jusqu’à celle de la rue Philibert-Lucot où, au début des années 60, papiers et documents des combattants clandestins pour la libération de l’Algérie étaient planqués. Cette fois, l’auteur a décidé de se pencher sur la biographie de sa mère, un personnage qu’il va découvrir, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, au fil de cette enquête passionnante.
Après son décès, il se rend au domicile de cette dernière pour le vider. Si son nettoyage avait été un peu plus expéditif, il n’aurait jamais su qu’elle aimait le roman noir. « J’aurais pu ne jamais savoir que ma mère écrivait. Ou plus exactement qu’elle avait tenté d’écrire. La chemise plastifiée bleu iris, retenue par deux élastiques, reposait dans le tiroir de sa table de chevet. Je faillis la jeter, comme le reste. Elle attira mon attention à cause de son étiquette collée sur la tranche : «Dossier Polar». Une mention plutôt ludique, vu les circonstances, propre à éveiller la curiosité. Je l’ouvris sans craindre de violer un secret. Elle contenait des notes sur le Prozac « un nouvel antidépresseur avec très peu d’effets secondaires » -, le virus du sida et ses premiers traitements, une étude de nature scientifique consacrée aux agresseurs sexuels, de nombreuses coupures de presse datant de la fin du XXe siècle et des textes rédigés à l’encre violette, sa couleur fétiche, d’une calligraphie ample, régulière… »
À partir de ce matériau la curiosité du romancier – à moins que ce ne soit celle du journaliste qui sait comment rassembler des informations, les recouper et les vérifier – va être piquée au point de devenir quasi obsessionnelle, n’hésitant pas à harceler les voisins ou témoins supposés, à solliciter les administrations et à multiplier les recours. Un acharnement qui va finir par payer…
Mais n’anticipons pas. Le Guetteur qui donne son titre au roman est un personnage imaginé par sa mère dans une ébauche de texte influencé par les «maîtres du genre, des auteurs américains qu’elle adulait comme Dashiell Hammett, David Goodis, James Cain ou Raymond Chandler.» En le découvrant, il a l’intuition qu’il a vraiment existé ou au moins qu’il a été inspiré par l’une de ses connaissances. C’est pourquoi il épluche les carnets d’adresse, recherche d’autres documents. « Ma mère était ce que je ne savais pas d’elle et que je chercherais indéfiniment toute ma vie. Elle se barricadait, elle élevait des remparts et guettait un ennemi invisible. Pour pouvoir l’appréhender, je devais la transformer en un roman policier, la réduire à des informations consignées dans mon carnet, méthode familière que je pratiquais depuis des décennies, et la tenir ainsi à distance, parce que cette histoire me faisait peur. Par ce biais, les moindres bribes que je recueillais acquéraient une profondeur, une grandeur imprévues. »
Il va finir par découvrir qu’au tournant des années 60 sa mère avait joué un rôle actif en faveur du mouvement pour l’indépendance de l’Algérie, son appartement servant notamment de base arrière aux militants recherchés par la police. Et si elle avait effectivement été espionnée?
Au fil des 33 courts chapitres, la partie de cache-cache va se transformer en un jeu de la vérité qui, à travers le détail de l’opération Flore, dont je ne dévoilerai rien ici, va conduire le narrateur à découvrir dans quelles circonstances il est né. Remercions donc la DST et le docteur Ogino, sans lesquels nous n’aurions pas pu nous régaler de ce délicieux roman.

Le Guetteur
Christophe Boltanski
Éditions Stock
Roman
288 p., 19 €
EAN : 9782234081710
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Verneuil-sur-Seine.

Quand?
L’action se situe de la fin des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mais qui guette qui ? Lorsque le narrateur découvre dans l’appartement de sa mère le manuscrit d’un polar qu’elle avait entamé, « Le Guetteur », il est intrigué. Des recensements de cigarettes fumées, les pneus des voitures voisines crevés – comment vivait cette femme fantasque et insaisissable ? Elle qui aimait le frisson, pourquoi s’est-elle coupée du monde ?
Elle a vécu à Paris avec pour seul compagnon son chien Chips. Maintenant qu’elle est morte, le mystère autour d’elle s’épaissit. Alors il décide de la prendre en filature. Et de remonter le temps. Est-ce dans ses années d’études à la Sorbonne, en pleine guerre d’Algérie, où l’on tracte et l’on se planque, que la jeune femme militante bascule ?
Le Guetteur est le roman bouleversant d’une femme qui s’est perdue. La quête d’un fils qui cherche à retrouver sa mère. La confirmation d’un grand écrivain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama (Nathalie Crom)
Le JDD (Marie-Laure Delorme)


Christophe Boltanski présente «Le Guetteur» © Production Hachette

Les premières pages du livre
« Suis-je le seul à l’espionner ? Je l’aperçois à travers la vitre embuée du café. Posée sur la banquette en skaï jaune, droite comme une ballerine, elle écoute deux garçons qui se font face. Fidèle à son habitude, elle fume une cigarette. Les volutes bleuâtres de sa Gauloise nimbent les contours de son visage et l’amènent à plisser ses yeux bruns. Elle correspond aux photos que j’ai conservées d’elle. Avec son attitude réservée, discrète, presque boudeuse, son pantalon pied-de-poule, sa marinière à rayures, ses souliers plats et sa frange longue, lissée à droite, qui lui barre la vue et qu’elle s’évertue à repousser d’un bref battement de tête, elle paraît vouloir imiter une chanteuse yé-yé à la mode, plus jeune de quelques années, dont elle partage le prénom.
Ses compagnons, jambes étendues, épaules voûtées, affectent une allure plus décontractée, presque avachie. Le premier tient le rôle du boute-en-train. Le second, celui du beau ténébreux. Elle trône entre les deux. Avec son port haut, elle les domine d’une mèche malgré sa petite taille. Le cendrier plein et les tasses vides accumulés devant eux témoignent qu’ils sont assis là depuis longtemps. Ils occupent la table du fond, celle qui jouxte la cabine de téléphone couverte de dessins phalliques et de graffiti à la gloire du lettrisme. Manteaux en boule, piles de livres et de journaux, ils s’étalent, ils prennent racine, comme si ce recoin plaqué de plastique stratifié leur appartenait. Le plus enjoué des trois passe commande, fouille dans sa poche, compte ses sous, lève à nouveau la main, bredouille ce qui ressemble à des excuses. Après plusieurs allers-retours, le serveur à gilet revient avec une demi-portion de frites.
Part réduite de moitié et petits soins. L’attitude du garçon à leur égard confirme leur statut d’habitués. De toute évidence, La Fourchette, snack-bar franchouillard de la rue de l’École-de-Médecine, constitue leur quartier général. Difficile, à cet instant, de définir la nature des liens qui les unissent. En revanche, leur occupation se devine aisément. Ce sont des étudiants en lettres, comme le dénotent leur âge, leur mise affranchie des codes vestimentaires de l’époque, leur condition économique précaire sans être miséreuse, le quartier où ils évoluent, à mi-chemin entre le boulevard Saint-Michel et la place de l’Odéon, leur apparente oisiveté, le simple fait qu’ils soient là, dans un café, un après-midi de semaine, et non pas dans un bureau ou, pis, de l’autre côté de la Méditerranée, un uniforme sur le dos et la trouille au ventre.
Afin de saisir des bribes de leur conversation, je pousse la porte de mon imaginaire et m’accoude au comptoir. Qu’est-ce que vous prenez ? me demande une femme-tronc, chef d’un orchestre de percolateurs et de tireuses à bière. Je ne me formalise pas de son ton revêche que j’attribue autant à sa pratique professionnelle, celle de tenancière d’un troquet parisien, qu’à une trop longue fréquentation d’une clientèle estudiantine et désargentée. Contrairement à son employé, elle paraît ne plus supporter tous ces parasites qui confondent son mobilier en similicuir avec des bancs publics. Je l’entends bougonner en briquant une soucoupe avec son chiffon: « Ce ne sont pas des consommateurs, ils ne boivent rien ! »
La salle sent le tabac gris et l’eau de Javel. Quelqu’un entre, on quête son salut, on l’interpelle, on lui lance un sourire de connivence, on lui serre la dextre, on le congratule. Ce n’est plus un débit de boissons, mais un club privé, un aréopage de membres cooptés. Carabins d’un côté, sorbonnards de l’autre. Fraternités réunies par amphis, convictions ou goûts musicaux. Presque autant de filles que de garçons. Plus de couples que de polycopiés. La Fourchette, c’est un café où l’on vient draguer.
Un nouveau venu, vite repéré à son air halluciné, fait son apparition. Après avoir balayé la salle du regard, un regard de myope, perdu dans le vague et filtré par de grosses lunettes rectangulaires, il s’approche du trio d’un pas mal assuré, comme s’il marchait dans l’obscurité. Un visage rond, encore enfantin, des cheveux noirs et crépus, il porte une chemise à carreaux fermée jusqu’au col, un pull épais, des mocassins fatigués, nécessitant un bon coup de cirage, et une veste en daim au revers molletonné d’où dépasse de la poche une revue de poésie reconnaissable à sa minceur et à la sobriété de sa couverture. Il tend l’oreille en ouvrant la bouche car il souffre aussi de surdité. Il ne semble connaître personne à part l’éternel railleur de la bande qui lui désigne une chaise et le présente au reste de la tablée.
Pendant un instant, chacun se jauge, se renifle, relève les babines, montre les dents, émet des signes discrets relatifs à son origine sociale et son orientation sexuelle, capte des molécules suspendues dans l’air, filtre des fréquences sonores, guette chez l’autre un geste, un mouvement de tête, une inflexion de voix susceptible de le trahir. Quelques échanges de salutations et de phéromones plus tard, les voilà tous assis. Pour se donner une contenance, l’inconnu sort une pipe et la coince entre ses lèvres sans l’allumer.
Le groupe qu’ils forment à présent suit un schéma assez classique: les deux premiers garçons, le nouvel arrivant et son ami jovial, témoignent de leur empressement pour la fille qui ne cache pas son attirance pour le troisième, en dépit du fait ou peut-être, précisément, parce que celui-ci affecte à son égard une indifférence dont il est malaisé de dire si elle est feinte ou sincère. Impossible à ce stade de deviner que c’est l’outsider qui va remporter la course.
En attendant, ils ont des choses plus austères à discuter. Pour pouvoir s’entretenir en toute tranquillité, ils alimentent le juke-box en pièces de monnaie. Leur conversation se mêle à la voix stridente de Marvin Gaye, puis à celle plus grave de Sarah Vaughan. Des pieds bibopent sur le carrelage. Entre deux disques et avant que le saphir planté au bout du bras en bakélite ne touche le fond du sillon, j’entends parler de peuples frères, de gouvernement impérialiste, de vérité révolutionnaire. « Notre sort est lié au leur, s’écrie le ténébreux qui, visiblement, exerce sur la meute un pouvoir sans partage. Leur violence qui au quotidien nous est étrangère est objectivement la nôtre. Il faut sortir de la passivité et reprendre l’initiative. »

Extraits
« Son personnage était une ombre. Un désir mal défini et menaçant. Deux faisceaux optiques. Deux chemins lumineux dans la nuit. L’homme épie des femmes. Ou plutôt des cibles. Il les tient en joue. Chacune dans son carré. Dans quel but ? À ce stade, ses motifs ne sont pas connus. Jusqu’où est-il prêt à aller ? Ses deux petits hublots lui permettent de gommer la distance qui le sépare de ses proies. Mais va-t-il se contenter d’être deux yeux morts ?
Le voyeur souhaitait-il être vu ? Trouvait-il son plaisir dans son absence, son effacement ou dans le croisement des focales ? Il ne se contentait pas de regarder ses voisines, il voulait exercer sur elles un pouvoir. « Au bout de ses jumelles, elles perdaient leur innocence et modifiaient insensiblement leur comportement ; tels des animaux pris dans le pinceau des phares, leurs gestes s’altéraient, se faisaient gauches, leur visage se crispait, comme si elles subissaient, de mauvais gré, sa volonté à distance. » Plus inquiétant encore, il les actionnait par des fils, pareilles à des marionnettes. Internet et la téléphonie cellulaire n’existant pas encore, il les pêchait à la ligne fixe. Il les harcelait au téléphone. Le texte s’arrêtait, comme les autres, six pages plus tard, au moment où le guetteur s’apprêtait à contacter l’une de ses victimes : « Il lui laissa le temps de sortir de la douche, compta jusqu’à dix, puis fit le numéro. »

« Tout la rattachait au roman noir, à un univers noir, à une littérature qui vise moins à résoudre une énigme qu’à montrer la noirceur de la société. Son rejet de l’ordre établi, son caractère atrabilaire, son pessimisme foncier la portaient naturellement vers des auteurs qui s‘appliquent à dépeindre des villes pourries, des mondes dominés par des salopards, où le héros ne peut compter sur personne et ne vaut en général pas mieux que les autres. Il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste pour reconnaître dans ses ébauches de textes l’influence des maîtres du genre, des auteurs américains qu’elle adulait comme Dashiell Hammett, David Goodis, James Cain ou Raymond Chandler. »

À propos de l’auteur
Romancier et journaliste, Christophe Boltanski est l’auteur de Minerais de sang, et de La Cache, qui a reçu le prix Femina en 2015. (Source : Éditions Stock)

Page Wikipédia de l’auteur 

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50 chroniques de livre

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Les enfants de ma mère

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En deux mots:
Après son divorce Françoise va devoir trouver les moyens de ses ambitions, vivre libre tout en offrant à ses enfants les meilleures chances de réussite. En suivant Françoise, Nathalie et Laurent des années 80 à nos jours, on retrouve cette France qui voulait changer la vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Françoise, Nathalie, Laurent … et les autres

Dans son second roman, Jérôme Chantreau a choisi de nous replonger dans la France des années 80 à travers la vie d’une mère divorcée et ses deux enfants. Superbe fresque, entre émancipation et renoncements.

Jérôme Chantreau a fait une entrée remarquée en littérature avec Avant que naisse la forêt, un roman que l’on pourrait qualifier d’écologique, même si déjà la relation entre un fils et sa mère défunte structurait le récit.
Son nouvel opus nous raconte aussi la relation d’une mère – bien vivante cette fois – avec ses enfants. Tout commence pour un épisode décisif dans la vie des protagonistes, celui où Françoise décide de rompre avec son mari. Une scène qui donne d’emblée le ton de ce roman qui, à travers les biographies des protagonistes, va relater les mutations de la société française et notamment l’émancipation des femmes: « Elle avait commandé une sole. Elle ne pourrait jamais plus manger de sole. Elle se demandait pourquoi il mentait, alors qu’il était là, de toute évidence, pour annoncer la vérité. Elle avait mal pour lui. Elle lui aurait bien mis les mots dans la bouche. Mais il arrive un moment où les femmes comprennent qu’il faut cesser d’infantiliser les hommes. Ce moment-là, c’est souvent le jour de la rupture. Françoise aurait pu, malgré tout, l’aider encore une fois, tant était puissant en elle le sentiment maternel. Prendre sur soi la douleur des autres. L’encaisser, pour qu’ils restent heureux et légers. Être encore une fois la femme, la mère, inépuisable et inconditionnelle. Elle sentit monter en elle une force inconnue. Et cette impression nouvelle provoqua une poussée d’endorphine qui répandit dans tout son corps quelque chose qui ressemblait à du bonheur. C’était du bonheur. Elle faillit relancer la conversation, parce qu’à elle, les mots venaient tout seuls: Tu es un homme qui s’en va, un homme qui renverse tout en partant, se cogne contre les meubles, oublie ses affaires, revient penaud, ressort bêtement. Um homme, comme tous les hommes, qui rate sa sortie. »
Aux côtés de ses enfants Nathalie et de Laurent, Françoise va désormais devoir tenir le coup, trouver un emploi. En écho aux affiches de François Mitterrand qui vient de remporter l’élection présidenteille, elle entend profiter de sa liberté retrouvée pour changer la vie.
Très vite, les amants vont défiler sous le regard quasi indifférent des ados qui ont chacun leur territoire dans l’appartement du 26, rue de Naples et entendent bien profiter aussi de ce vent nouveau.
Et tandis que Françoise trouve un emploi de graphiste, Laurent se lance dans la musique. Avec quelques amis, ils investissent la cave pour en faire une salle de répétitions. Quant à Nathalie, elle joue les anges gardiens en ramenant Édurne à la maison. Spontanément, Françoise décide de loger la jeune punkette dans la chambre de bonne. « Laurent avait assisté à cette scène sans pouvoir prononcer une parole. Il comprenait seulement qu’une fille, qui ressemblait à la chanteuse sur la pochette de Kids in America, débarquait, la veille de Noël, et que tout le monde trouvait cela normal. Il aurait pu lui en vouloir de le déloger de la chambre de bonne, mais la curiosité de la voir habiter sous le même toit et d’autres sentiments qu’il ne s’expliquait pas encore faisaient qu’il n’éprouvait aucune jalousie. »
De cette cohabitation, somme toute assez éphémère, la famille conservera un souvenir marquant et voudra s’imprégner de ce caractère rebelle…
Viendra alors le moment pour chacun de vouloir tracer sa route. Françoise va organiser des dîners où se retrouvera une faune assez disparate d’amis et d’artistes et va concrétiser une envie restée longtemps enfouie: peindre.
Laurent prend la route, se désintéresse de ses études et, tout en testant les paradis artificiels, va essayer de percer dans la musique avec son ami Victor. Mais pour l’heure, tout ce qu’il récolte, c’est le renvoi de son collège.
Nathalie, de son côté, avait choisi sa voie. « Son tempérament la poussa à entrer directement dans le monde du travail, à la radio plus exactement, où, dès ses débuts, elle réussit au-delà de toute attente. »
Si j’ai beaucoup aimé suivre les différents protagonistes, c’est parce que Jérôme Chantreau pose sur eux un regard d’une acuité exceptionnelle. Au fil des pages, on a l’impression de tellement bien connaître chacun d’eux qu’on s’imagine pouvoir les reconnaître si on les croisait dans la rue. Gageons du reste que vous n’aurez aucune peine à trouver une Françoise dans vos relations, une femme des années Mitterrand qui s’imaginait se débarasser de ses chaînes pour vivre autrement ou encore un artiste maudit que la drogue n’a pas réussi à élever. Sans oublier la jeune fille qui, à l’inverse de sa mère, entend profiter du système, aussi impafait soit-il.
Superbe roman et gros coup de cœur!

Les enfants de ma mère
Jérôme Chantreau
Éditions Les escales
Roman
480 p., 19,90 €
EAN : 9782365693134
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris. Mais on y évoque aussi Orgosolo, un village en plein cœur de la Barbagia en Sardaigne et Baïgorry, un village près de la vallée des Aldudes, à côté de Saint-Jean-Pied-de-Port au Pays Basque et Bayonne et des voyages à Liverpool, le Mexique, l’Egypte du Caire à Assouan et à Laval.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À travers le portrait d’une femme en quête d’elle-même et la musique d’une adolescence tourmentée, Jérôme Chantreau nous invite à passer la porte du 26, rue de Naples et réenchante Paris.
Changer la vie.
Trois mots pour s’inventer un destin. Trois mots que Françoise, fraîchement divorcée, a décidé de faire siens, elle qui, pour la première fois, a voté à gauche le 10 mai 1981.
Au 26, rue de Naples, un appartement ouvert aux quatre vents, Françoise tente de changer la vie – sa vie. Elle métamorphosera surtout celle de ses enfants en les plongeant dans un tourbillon aussi fantasque que brutal. Tandis que son fils Laurent crée un groupe de rock dans les caves parisiennes, Françoise recueille chez elle des gamins du quartier, fracassés par la drogue, les mauvais coups et l’exil. Mais à trop s’occuper des enfants des autres, ne risque-t-elle pas d’en oublier les siens ? Laurent est là, qui se tient au bord de l’abîme, hypnotisé par Victor – le plus beau, le plus brillant de la bande.
Dans ce roman où Paris se fait personnage, Jérôme Chantreau nous offre un portrait sans complaisance de la France mitterrandienne, aux accents violents et poétiques.

Les critiques
Babelio
Page des libraires (Betty Trouillet, Librairie Cultura, Carcassonne)
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Françoise posa dans l’entrée ses valises en tissu écossais et ses deux enfants. Elle apprécia la luminosité des pièces, la hauteur des plafonds, les moulures en plâtre. Le pan de mur qui menait jusqu’au salon était couvert d’un miroir que le reflet vermillon de la moquette faisait flamboyer. L’effet espéré était moins de proposer une image satisfaisante de soi qu’une fuite du regard, mais une fuite brûlante, un luxe d’espace en trompe l’œil. Elle en fut troublée. Dès son premier pas sur le tapis rouge, Françoise sentit que sa vie allait se jouer là. L’impression que cet appartement l’attendait. Elle n’en voudrait plus d’autre. Elle était arrivée.
Ce jour-là, il n’y avait qu’elle, ses valises et ses enfants. Son mari travaillait. L’instant aurait mérité une petite célébration, mais à cette époque, la fin des années 1960, les hommes passaient leur vie au bureau. Ils rataient tous les rendez-vous familiaux.
Elle garda pour elle ses impressions au moment de découvrir, une à une, les pièces du 26 rue de Naples. Elle jeta un coup d’œil à la cave qui sentait le salpêtre et à la chambre de bonne sous les combles. Au milieu du salon, Laurent se réveillait déjà dans son couffin avec son regard perdu de nourrisson. Nathalie, âgée de trois ans, courait sur la moquette en feu.
En prenant possession des lieux, Françoise acceptait d’en devenir la maîtresse, ce qui impliquait d’en être le plus souvent la servante. Elle avait vingt-cinq ans. Le soir, quand les jeunes époux se couchaient, toujours un peu trop tôt à son goût, son mari lui répétait qu’ils n’étaient pas encore assez riches pour s’offrir les services d’une femme de ménage. Il travaillait pour que les choses s’améliorent. Pour travailler, on pouvait lui faire confiance. Ils mangeaient leur pain noir, disait-il. Encore quelques années et tu verras… Et puis il s’endormait. Tournée de son côté, Françoise attendait le sommeil qui viendrait plus tard. Elle ne se plaignait pas. Elle n’avait pas appris à le faire.
Dès les premiers mois, Françoise se lança dans des travaux de rénovation. Elle conserva la moquette rouge et tendit de papier ciel et blanc la chambre de Laurent dont la fenêtre donnait sur une cour d’immeuble. Nathalie avait la sienne, lumineuse et bruyante, au-dessus du carrefour de la rue du Rocher. La petite faisait sa rentrée dans une école privée du quartier. Françoise n’avait plus qu’à accomplir sa part de travail en se répétant qu’elle avait fait le bon choix, que la réussite viendrait et qu’elle serait libérée de ces tâches qui remplissaient sa journée. Avec un peu de chance, elle serait encore jeune. Combien de temps faudrait-il ? Cinq ans ? Non, c’était trop peu. Dix ans alors ? Quinze, plus certainement. Elle n’était pas très bonne en calcul mental. Avant de se remettre au ménage, elle eut le temps de voir s’amonceler un gros paquet d’idées noires.
L’appartement se trouvait au deuxième étage d’un immeuble, tout près de la place Villiers. Un coin de Paris tranquille quoique populaire. Le quartier n’avait pas atteint le standing que l’on trouvait de l’autre côté du parc Monceau, mais les rues de l’Europe, propres et bien proportionnées, renvoyaient une impression d’harmonie propice à la réussite. Les petits commerçants votaient à droite. Tous les habitants semblaient partager le même objectif : travailler à la réalisation d’une vie confortable.
Comme les affaires avançaient plus vite que prévu, son mari lui offrit une cuisine en formica. La pièce était exiguë. Il y avait une table escamotable pour les petits déjeuners et, au-dessus, un téléviseur de poche qui représentait le dernier cri de la miniaturisation. Une fenêtre, près de l’évier, donnait sur la cour d’immeuble. Françoise y plongeait souvent son regard. Elle s’était familiarisée avec les bruits : de longues plages de silence ponctuées d’un grincement de lit, un meuble qu’on pousse sur le parquet, quelques voix qui s’élèvent, puis retombent, un tintement de vaisselle. Des fenêtres, s’élevait la mélodie des familles. Elle était plutôt triste.
Françoise alluma le poste de télévision. L’image en noir et blanc, saupoudrée de neige, tremblota avant de se stabiliser. Les informations montraient des étudiants hurlant des slogans incompréhensibles. Leur colère d’opérette s’opposait au large sourire qui barrait leurs visages. Ils portaient des casques de moto, quelques-uns haranguaient la foule avec un mégaphone. Françoise repensa aux membres de sa famille qui avaient connu la guerre. Ils savaient l’importance de l’ordre et de la sécurité. Françoise se disait qu’elle ne connaissait pas grand-chose et qu’elle avait arrêté l’école beaucoup trop tôt. Qu’elle serait bien allée à la fac, elle aussi. En imper et en casque de moto. Si elle avait poursuivi ses études, au lieu de se marier, elle serait peut-être là, dans le poste, au milieu de cette foule heureuse. Ne te plains pas ! se répétait-elle, les mains dans la vaisselle.
Les voisins, au quatrième, dîneraient bientôt. Elle avait reconnu le bruit de la table que l’on déplie, les couverts qui tintent à rythme régulier, quelques voix, celle d’un homme plutôt vieux, d’une femme âgée. De son côté, le repas du soir était prêt et les enfants dormaient déjà. Françoise ne pouvait dire à quelle heure rentrerait son mari. On entendait les réclames à la télévision. Pendant les actualités, le journaliste avait été très sévère envers les jeunes révoltés. De Gaulle avait parlé de chienlit. Le Sacha Show allait commencer. Elle aimait bien Petula Clark. »

Extraits
« Françoise avait été bombardée graphiste, métier d’avant-garde dont elle percevait mal les contours. Sur quoi allait-elle dessiner ? Sur des ordinateurs. Comment cela était-il possible? Elle paniqua un peu les premiers jours. Elle apprit à allumer une unité centrale et à attendre qu’elle se mette en route. Pascal, son collègue, avait dix ans de moins et beaucoup plus de compétences en informatique. Lui, le peintre surdoué, avait consenti, pour gagner sa vie parisienne, à devenir un virtuose de l’image 3D. Il lui apprit en quelques semaines ce qu’elle devait savoir pour ne pas passer pour une incapable aux yeux des chefs. Françoise n’avait plus qu’à griffonner ses idées sur un bloc-notes.
Le reste du temps, elle connaissait une sorte de déprime, pas très violente, qui lui servait de vêtements de deuil pour femme divorcée. Ses amies y virent l’occasion de s’empiffrer de pâtisseries. Elle les avait connues pendant son mariage. Elles disparaîtraient bientôt, comme une volée de moineaux, parce que le divorce, on ne sait jamais, ça peut être contagieux. Pour le moment, elles voulaient bien que cela dure un peu, pourvu qu’on puisse montrer son grand cœur cher Angelina, devant un chocolat mousseux. »
« Françoise ruminait ces pensées tout en transformant la salle à manger en atelier d’artiste. Elle voyait bien que quelque chose lui échappait. Elle prit une décision : elle arrêterait les dîners, et elle ne les recommencerait qu’à la rentrée, se laissant tout l’été pour faire ce qu’elle aimait vraiment, la peinture.
Dès le début des grandes vacances, elle avait renvoyé Laurent à Liverpool, en voyage linguistique. Il avait paru enchanté. Nathalie était allée perfectionner son espagnol au Mexique. Françoise était minée, mais riche d’un mois de vacances. Pour la premiére fois, elle n’avait pris en compte ni son couple ni ses enfants.
Françoise s’installa devant un chevalet. La lumière entrait par les trois fenêtres de la salle à manger. Pascal l’avait aidée pour l’achat des peintures à l’huile, des aquarelles, des fusains, des pastels et des pinceaux. Il avait souri en la voyant s’entourer de toutes les techniques possibles, chacune ouvrant une voie différente, chacune nécessitant une maîtrise, une implication totale et exclusive. Il avait souri, mais il n’avait rien dit. Il fallait bien qu’elle commence. »
« Le choc de modernité avait pris tout le monde de court. Peu d‘adultes et moins encore d’adolescents étaient préparés à accueillir la révolution informatique dans leur quotidien. S‘il existait des geeks, c’était au fond de garages, dans quelques banlieues minables de la côte ouest des États-Unis. Aussi l‘informatique domestique, la miniaturisation, les nouvelles inventions provoquaient-elles chez les gens une sorte d‘hystérie compulsive.
Ce fut d’abord l’invasion des gadgets, comme une nuée de sauterelles sur l’Égypte biblique. On s’arrachait les porte-clefs qui répondaient au sifflement, les montres Casio avec calculatrice et tout ce qui pouvait se télécommander. Ne plus se lever de son fauteuil pour changer les chaînes du poste de télévision était vécu comme une avancée majeure dans la vie des ménages. On avait d’abord pensé que les voitures voleraient et que l’on mangerait des pilules aux repas. Il n’en était rien. Françoise conduisait une R5 et les Français préféraient toujours la blanquette de veau. »

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Les heures rouges

ZUMAS_Les_heures_rouges

En deux mots:
Quatre femmes, quatre destins: Roberta, une prof d’histoire qui a 42 ans veut à tout prix un enfant ; Mattie, son élève de quinze ans qui va se retrouver bêtement enceinte ; Susan, la mère de famille qui a tout sacrifié pour sa progéniture et Gin, la «sorcière» que l’on consulte en désespoir de cause. Quatre destins rassemblés par toutes les questions liées à la maternité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quatre femmes et quelques enfants

Dans un roman choral, Leni Zumas met en scène quatre femmes de Newville, Oregon. Quatre femmes aux destins fort différents, mais que la question de la maternité va lier et déchirer.

Newville est une petite bourgade de l’Oregon, au Nord-ouest des Etats-Unis. C’est dans ce coin de l’Amérique profonde que Leni Zumas a situé son nouveau roman et a choisi de nous retracer le combat de quatre femmes très différentes et pourtant reliées par un lien aussi invisible que fort. Gin, aussi appelée la guérisseuse, est une marginale, que l’on vient consulter parce que l’on craint les médecins et surtout le qu’en-dira-t-on, est peut-être en fin de compte la plus censée et la plus libre de toutes.
Car dans la bourgade les tensions s’exacerbent, en raison d’un amendement voté par le Congrès sur l’identité de la personne qui décrète le droit à la vie dès la conception, ce qui rend notamment l’avortement illégal et pose de graves problèmes s’agissant de PMA et de dons d’ovule et de sperme, le transfert d’embryons dans l’utérus étant désormais interdit.
Bien entendu, il s’agit d’une dystopie, mais on sait que dans les Etats-Unis de Trump une large fraction de la population se bat pour ce type de régression qui entend faire de la seule cellule familiale traditionnelle le seul et unique modèle acceptable.
Mais revenons à nos quatre femmes. Si Gin est une observatrice attentive du microcosme qui gravite autour d’elle, Roberta est directement concernée par la nouvelle législation. Cette prof d’histoire a en effet décidé de faire un bébé toute seule. À 42 ans son horloge biologique tourne et elle se dit que la prochaine fécondation in vitro sera sans doute la dernière. Tout en décrivant sa peine, son mal-être et son combat, Leni Zumas a eu la bonne idée d’entrecouper le récit avec des extraits de la biographie sur laquelle Roberta travaille et qui retrace la vie de l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír au XIXe siècle. Cette islandaise intrépide a aussi été victime de l’ostracisme et de la misogynie.
L’une des plus brillantes élèves de Roberta est Mattie. Quinze ans à peine et elle aussi en proie à un terrible dilemme. Sa première expérience sexuelle tourne au drame. Elle se retrouve enceinte et va éprouver toutes les peines du monde à avorter, le Canada ayant érigé un «mur rose» pour empêcher les Américaines de franchir la frontière pour avoir recours à une IVG.
Reste Susan, la mère de famille qui n’a, à priori, pas à se préoccuper de ces questions. Mais Leni Zumas est bien trop habile pour ne pas ajouter à ce panorama une femme bien sous tous rapports. Susan est mariée, mère de deux enfants qu’elle a choisi d’élever en mettant entre parenthèses sa carrière d’avocate. Mais le bilan est bien amer. Entre un mari et des enfants qui la délaissent, elle sombre dans la déprime et envisage le divorce et même le suicide.
Il faut d’abord lire ce beau roman comme un avertissement face à la montée d’un néo conservatisme qui viendrait mettre à mal les conquêtes si fragiles résultant d’années de luttes. La peur et la douleur qu’expriment ces femmes doit résonner auprès de tous les lecteurs comme un signal d’alarme.
Parce que c’est sans doute ce manque de vigilance qui a piégé toutes les femmes qui, comme Roberta, ont cru à « une comédie politique, une surenchère de la Chambre des représentants et du Sénat ligués avec le nouveau président amoureux des fœtus». Jusqu’au jour où la loi est passée…

Les heures rouges
Leni Zumas
Les Presses de la Cité
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch
400 p., 21 €
EAN : 9782258146921
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, à Newville, du côté de Salem, Oregon.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Drôle, mordant, poétique, politique, alarmant, inspirant, Les Heures rouges révolutionne la fiction de notre époque.» Maggie Nelson (Une partie rouge, Les Argonautes)
États-Unis, demain. Avortement interdit, adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Non loin de Salem, Oregon, dans un petit village de pêcheurs, cinq femmes voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère. Roberta, professeure célibataire de quarante-deux ans, tente de concevoir un enfant et d’écrire la biographie d’Eivør, exploratrice islandaise du xixe. Des enfants, Susan en a, mais elle est lasse de sa vie de mère au foyer – de son renoncement à une carrière d’avocate, des jours qui passent et se ressemblent. Mattie, la meilleure élève de Ro, n’a pas peur de l’avenir : elle sera scientifique. Par curiosité, elle se laisse déshabiller à l’arrière d’une voiture… Et Gin. Gin la guérisseuse, Gin au passé meurtri, Gin la marginale à laquelle les hommes font un procès en sorcellerie parce qu’elle a voulu aider les femmes.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Née en 1841 dans une bergerie féroïenne,
L’exploratrice polaire fut élevée dans une ferme près de
Dans l’océan Atlantique, entre l’Écosse et l’Islande, sur une île où les moutons sont plus nombreux que les humains, la femme d’un berger mit au monde un enfant qui, une fois adulte, étudierait la banquise. Autrefois cet amas de glaces flottantes représentait un tel danger pour les bateaux que tout expert connaissant la personnalité de cette glace capable de prédire son comportement était précieux pour les compagnies et les gouvernements qui finançaient les expéditions polaires. En 1841, dans les îles Féroé, à l’intérieur d’une petite maison au toit de tourbe, sur un lit qui sentait la graisse de baleine, une mère qui avait mis au monde neuf enfants, dont cinq avaient survécu, donna naissance à l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír.

La biographe
Dans une pièce réservée aux femmes dont le corps est brisé, la biographe d’Eivør Mínervudottír attend son tour. Entre deux âges, elle a la peau blanche, des taches de rousseur, et porte un jogging. Avant d’être appelée à monter sur la table d’examen et à poser les pieds sur les étriers, à sentir une sonde explorer son vagin, à voir sur l’écran les images sombres de ses ovaires et de son utérus, la biographe passe en revue les alliances des autres patientes. Des pierres authentiques, de larges anneaux scintillants. Elles épousent le doigt de femmes dotées de canapés en cuir et de maris solvables, mais dont les cellules, les trompes et le sang faillissent à leur destin animal. Du moins c’est ce que la biographe aime à imaginer. Une histoire simple, facile, qui lui permet de ne pas penser à ce qui se passe dans la tête de ces femmes ou des maris qui les accompagnent parfois. L’infirmière Crabby a une perruque rose fluo et un corset à lanières en plastique qui dénude pratiquement tout son torse et expose son décolleté.
— Joyeux Halloween, explique-t-elle.
— À vous aussi, répond la biographe.
— Allons aspirer un peu de lignée.
— Pardon ?
— Anagramme de sang.
— Hmm, dit poliment la biographe. Crabby ne trouve pas la veine tout de suite. Elle doit la chercher, et ça fait mal. « Où es-tu passée, petite ? » demande-t-elle. Des mois de piqûres ont balafré et assombri le creux des coudes de la patiente. Heureusement, les manches longues sont de mise dans cette région du monde.
— Les Anglais sont revenus, n’est-ce pas ? dit Crabby.
— L’esprit vengeur.
— Eh bien, Roberta, le corps est une énigme. Ça y est… je te tiens. Le sang afflue dans le tube. Le prélèvement leur indiquera les taux d’hormone folliculostimulante, d’œstradiol et de progestérone fabriqués par le corps de la biographe. Il y a de bons et de mauvais chiffres. Crabby range le tube dans un support, à côté d’autres échantillons. Une demi-heure plus tard, quelqu’un frappe un coup à la porte de la salle d’examen – pour signaler sa venue, pas pour demander la permission d’entrer. L’homme qui pénètre dans la pièce porte des lunettes d’aviateur, un gilet et un pantalon de cuir, et une perruque noire bouclée sous un chapeau rond.
— Je suis le garçon de la bande, annonce le Dr Kalbfleisch.
— Waouh ! s’exclame la biographe, perturbée par ce nouveau look si sexy.
— Jetons un coup d’œil, vous voulez bien ? Il pose ses fesses gainées de cuir sur un tabouret, face aux cuisses ouvertes de la patiente, et laisse échapper un « oups » en retirant ses lunettes. Kalbfleisch a joué au football dans une université de la côte est, et il a encore un visage d’étudiant. Le teint doré, une piètre capacité d’écoute. Il sourit en énonçant des statistiques peu réjouissantes. L’infirmière tient le d’hormone folliculostimulante (14,3), à la température extérieure (13) et au nombre de fourmis par mètre carré de sol juste en dessous (87), et vous saurez quelles sont vos chances. D’avoir un enfant. Il fait claquer ses gants de latex en les enfilant.
— Très bien, Roberta, voyons ce qu’il en est. Sur une échelle de un à dix, dix étant la puanteur infecte d’un fromage trop fait et un, l’absence totale d’odeur, comment évaluerait-il le fumet émanant du vagin de la biographe ? En comparaison des autres vagins qui défilent jour après jour dans cette salle d’examen, des années de vagins, une foule de fantômes vulvaires ? Beaucoup de femmes ne se douchent pas avant de consulter, ou luttent contre une candidose, ou bien puent naturellement de l’entrejambe. Kalbfleisch a reniflé plus d’une fois des effluves musqués au cours de sa carrière. Il introduit la sonde échographique enduite d’un gel bleu fluo et l’appuie contre le col.
— La paroi est fine et lisse, dit-il. Quatre millimètres et demi. Exactement ce qu’il nous faut. Sur l’écran, la paroi utérine est un trait de craie blanche dans une masse obscure, si fin qu’il semble impossible à mesurer, mais Kalbfleisch est un professionnel qualifié, ses compétences inspirent une totale confiance à la biographe. Et justifient le montant des honoraires qu’elle lui verse – des sommes si énormes que les chiffres en paraissent virtuels, mythiques, ils n’ont aucun rapport avec votre compte en banque, car ils dépassent l’imagination. En tout cas, les revenus de la biographe n’y suffiront pas. Elle utilise des cartes de crédit. Le médecin passe aux ovaires, enfonçant et inclinant la sonde afin d’obtenir l’angle qu’il recherche.
— Voici le bon côté. Joli paquet de follicules… Les ovocytes eux-mêmes sont trop petits pour qu’on les distingue, même en agrandissant l’image, mais on peut compter leurs poches – les trous noirs sur l’écran grisâtre.
— Croisons les doigts, dit Kalbfleisch en retirant doucement la sonde. Docteur, j’ai vraiment un joli paquet de follicules ? Il recule sur le tabouret à roulettes, loin de l’entrecuisse de la patiente, et ôte ses gants.
— Pendant les derniers cycles – ce n’est pas elle qu’il regarde, mais son dossier –, vous avez pris du Clomid pour stimuler l’ovulation. Elle n’a pas besoin qu’il le lui rappelle.
— Malheureusement, le Clomid provoque aussi un rétrécissement de la paroi utérine, nous conseillons donc aux patientes de ne pas poursuivre le traitement pendant de longues périodes. Ce qui est votre cas. Attendez, de quoi s’agit-il ? Elle aurait dû le vérifier elle-même.
— Donc cette fois-ci nous allons essayer un protocole différent. Un autre médicament connu pour améliorer les chances de certaines patientes âgées au stade prégravide.
— Âgées ?
— Un terme clinique, c’est tout. Il ne lève pas les yeux de l’ordonnance qu’il est en train de rédiger.
— Elle vous expliquera le mode d’emploi et nous vous reverrons ici le neuvième jour. Il tend le dossier à l’infirmière, se lève et rajuste son pantalon en cuir avant de s’éloigner à grands pas. Connard – reyvarhol en féroïen. Crabby explique :
— Procurez-vous ces comprimés aujourd’hui et commencez à les prendre demain, à jeun. Chaque matin pendant dix jours de suite. Pendant cette période, il se peut que vos pertes vaginales dégagent une odeur désagréable.
— Génial, répond la biographe.
— Certaines femmes disent que cette odeur est très… euh, surprenante, continue l’infirmière. Mais quoi qu’il arrive, évitez la douche vaginale. Cela introduirait dans le canal des produits chimiques qui, s’ils franchissent la barrière du col, peuvent compromettre le pH de la cavité utérine. La biographe n’a jamais pratiqué la douche vaginale de sa vie et ne connaît personne qui l’ait fait.
— Des questions ? dit l’infirmière.
— À quoi sert – elle examine l’ordonnance en plissant les yeux – l’Ovutran ?
— À stimuler l’ovulation.
— Mais de quelle façon ?
— Il faudra le demander au médecin. Elle se plie à ces multiples intrusions dans son intimité sans comprendre le centième de ce qu’elle subit. Cela paraît brusquement effroyable. Comment peut-on élever un enfant seule si on ne sait pas ce qu’on inflige à son corps ?
— Je voudrais lui en parler maintenant, reprend-elle.
— Il est déjà avec une autre patiente. Le mieux, c’est d’appeler le cabinet.
— Mais je suis sur place. Ne pourrait-il… ou y a-t-il quelqu’un d’autre qui…
— Désolée, tout le monde est surchargé aujourd’hui. Halloween et tout ça.
— Quel rapport avec Halloween ?
— C’est une fête.
— Pas une fête nationale. Les banques sont ouvertes et le courrier est distribué.
— Vous devrez téléphoner au cabinet, énonce lentement Crabby, pesant ses mots. »

Extrait
« Deux ans plus tôt, le Congrès américain a ratifié l’amendement sur l’identité de la personne, qui accorde le droit constitutionnel à la vie, à la liberté et à la propriété à un oeuf dès l’instant de sa conception. L’avortement est aujourd’hui illégal dans les cinquante Etats. Les avorteurs peuvent être accusés de meurtre au second degré et les femmes désireuses d’avorter, de complicité de meurtre. La fécondation in vitro est également interdite au niveau fédéral, parce que l’amendement condamne le transfert d’embryons du laboratoire dans l’utérus (les embryons ne sont pas en mesure d’y consentir). » p. 42

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Je t’aime

ABEl_Je-taime

En deux mots:
Un accident mortel provoqué sous l’emprise du cannabis va faire basculer la vie d’Alice, la petite amie du conducteur et, par un effet de domino, celle de toute sa famille. Quand l’amour est proche de la haine, personne ne s’en sort indemne!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Je t’aime… je te hais

Dans «Je t’aime» Barbara Abel explore ces liens étranges qui unissent parents et enfants lorsqu’ils sont confrontés à une crise majeure. Quand la tension est extrême, l’amour est alors proche de la haine.

On appelle cela un fait divers, autrement dit un événement à ranger dans la catégorie de ceux qui arrivent presque quotidiennement et qui ne méritent pas que l’on ne s’y attarde outre-mesure. En l’occurrence, il s’agit d’un accident de la circulation. La voiture conduite par un jeune homme s’est encastrée dans un bus de transport scolaire, causant la mort du chauffeur, dont la voiture a dévié de sa trajectoire, et celle d’un petit garçon de sept ans.
Mais sous la plume de Barbara Abel, on saisit immédiatement la dimension dramatique et les implications de cet accident. Bruno, le conducteur de la voiture, était un jeune homme bien, qui vivait sa première histoire d’amour, et qui rentrait chez lui après avoir ramené la belle Alice chez elle. Certes, il était un peu énervé, parce que sa mère les avait surpris dans sa chambre et avait exigé que la jeune fille rentre chez elle. Mais surtout, ils avaient tous les deux passé l’après-midi à s’aimer et à fumer quelques joints. Les résultats des analyses ne laissent aucun doute.
Ce qui laissent pantois à la fois la mère de Bruno, greffière au tribunal, qui n’aurait pu imaginer que son fils se droguait et le père d’Alice, chirurgien, qui «n’a rien vu venir».
Il en va tout différemment de Maude, la belle-mère d’Alice qui a surpris la fille de son nouveau compagnon quelques mois plus tôt en train de tirer sur un joint. Elle lui a promis de ne rien dire à son père si elle promettait d’arrêter. En fait, elle entretenait l’espoir que ce secret puisse les rapprocher, car depuis qu’elle avait recomposé sa famille en emménageant avec ses deux enfants chez Simon et Alice, les tensions étaient permanentes. Et comme on le sait, «une famille recomposée, c’est comme une greffe: on ne sait jamais si ça va prendre.»
Et si on imagine bien combien la perte de son amoureux peut affecter Alice, on va découvrir au fur et à mesure combien chacun des membres de la famille va être affecté par ce drame. À la peine et au mutisme d’Alice vient en effet s’ajouter une enquête de police, car les mères des deux enfants décédés, Nicole et Solange, veulent que l’on fasse toute la lumière sur cette affaire. Depuis combien de temps se droguaient-ils? Qui a fourni la drogue? Qui sont les trafiquants? Après un premier interrogatoire qui n’a pas permis de lever le voile une perquisition est ordonnée. Elle va permettre de découvrir des plants de cannabis dans la cave du domicile et entraîner la garde à vue d’Alice.
Simon qui «nourrit pour sa fille une adoration indissociable des angoisses ordinaires afférentes à la fonction paternelle» ne veut pas croire à cette culpabilité pourtant si évidente. Maude est bouleversée, mais veut croire que tout va s’arranger. «L’amour est le moteur de ses actes, il légitime ses choix, il est la matière première de ses pensées. Elle aime fort, avec bonheur et sans répit. Elle aime sa vie, son boulot, ses enfants… »
Après Je sais pas, Barbara Abel poursuit son exploration des liens familiaux et de la psychologie des enfants. L’épilogue qu’elle va nous proposer va vous laisser pantois. En nous prouvant que «rien n’est plus proche de l’amour que la haine», elle réussit une nouvelle fois un roman fort et prenant que vous n’aurez pas envie de lâcher avant le dernier coup de théâtre!

Je t’aime
Barbara Abel
Éditions Belfond
Thriller
464 p., 19,50 €
EAN : 9782714476333
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Après un divorce difficile, Maude rencontre le grand amour en la personne de Simon. Un homme dont la fille, Alice, lui mène hélas une guerre au quotidien. Lorsque Maude découvre l’adolescente en train de fumer du cannabis dans sa chambre, celle-ci la supplie de ne rien dire à son père et jure de ne jamais recommencer. Maude hésite, mais voit là l’occasion de tisser un lien avec elle et d’apaiser les tensions au sein de sa famille recomposée.
Six mois plus tard, Alice fume toujours en cachette et son addiction provoque un accident mortel. Maude devient malgré elle sa complice et fait en sorte que Simon n’apprenne pas qu’elle était au courant. Mais toute à sa crainte de le décevoir, elle est loin d’imaginer les effets destructeurs de son petit mensonge par omission…
Ceci n’est pas exactement une histoire d’amour, même si l’influence qu’il va exercer sur les héros de ce roman est capitale. Autant d’hommes et de femmes dont les routes vont se croiser au gré de leur façon d’aimer parfois, de haïr souvent.
Parce que dans les livres de Barbara Abel, comme dans la vie, rien n’est plus proche de l’amour que la haine…

Les critiques
Babelio 
Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Les lectures de l’oncle Paul 
Zonelivre.fr 
Blog Carobookine
Blog Collectif Polar 
Emotions – blog littéraire et musical
Rubrique Un livre en cinq questions 


Barbara Abel présente Je t’aime © Production Marie-Claire Belgique

Les premières pages du livre:
« La première fois que Maude a dit « Je t’aime » à quelqu’un, c’était par écrit. Elle avait dix-sept ans, l’été commençait à peine et, avec lui, les vacances scolaires s’étalaient à perte de vue jusqu’à une rentrée lointaine et négligeable. Septembre ressemblait à un concept. Elle venait de tomber amoureuse d’un garçon de trois ans son aîné, jeune étudiant en médecine, rencontré à l’anniversaire d’une amie commune.
Louis.
Ils ont roucoulé une semaine durant, avant de partir chacun de leur côté pour des vacances prévues de longue date.
En 1998, si les téléphones mobiles se banalisaient, les communications coûtaient un bras. Les mails nécessitaient la possession d’un ordinateur, les portables et autres laptops étaient encore rares, raison pour laquelle la lettre restait le moyen de communication le plus répandu.
Perdue au fin fond de l’Espagne en compagnie de ses parents, Maude a attendu un mot doux de Louis pendant deux interminables semaines, guettant chaque jour l’arrivée du facteur. Elle avait envoyé une missive au début de son séjour, révélant entre les lignes la force de son amour et la folie de ses attentes. La distance idéalisait la romance, l’absence de l’aimé en aiguisait le désir. Sans nouvelles de Louis, son cœur jouait aux montagnes russes, passant en un éclair des sommets exaltés de l’espoir aux creux dépressifs du doute. Le dix-septième jour, enfin, au retour d’une balade, une lettre est apparue parmi le courrier, le miracle qu’elle n’attendait plus. Fébrilc, elle a décacheté l’enveloppe et découvert un court feuillet gribouillé d’une écriture à peine lisible : le jeune homme, dont la graphie ressemblait déjà à celle du médecin qu’il était appelé à devenir, avait couché sur le papier ses émois, qu’elle a eu un mal de chien à décrypter. Les quelques phrases manuscrites semblaient receler tout le mystère de ses sentiments. Au bas de la page, pourtant, quelques mots effaçaient tout doute quant à l’adoration du jeune homme: « À vite, mon amour. »
Transportée par cette déclaration qu’elle n’espérait plus, Maude s’est empressée de lui répondre. Tremblante, elle a achevé son billet par ces mots d’une folle audace, concédant à leur relation une intimité qui lui faisait tourner la tête: « Je t’aime. »
Au moment d’écrire ces sept lettres, son cœur s’est répandu dans sa poitrine. Il l’a inondée d’une chaleur épicée, une flamme à la fois distincte et diffuse, un truc bizarre qui encombrait son corps et son esprit tout ensemble. Elle y a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était. Sa chair et son âme.
Les vacances se sont achevées sans autre nouvelle de Louis. À son retour, Maude s’est empressée de lui donner rendez-vous, consumée par un feu que le fantasme avait nourri sans relâche. Arrivée un quart d’heure à l’avance, elle a utilisé ce temps pour magnifier un lien qu’elle avait déjà largement célébré dans ses rêves les plus fous.

Soyons clairs, les retrouvailles ont été un échec cuisant, un naufrage qui a englouti jusqu’aux tisons oubliés. »

Extrait
« Dans la rue, cinq silhouettes accompagnées d’un chien s’approchent de la maison alors que l’aube n’est encore qu’un vague projet. L’obscurité s’attarde au-dehors comme à l’intérieur, elle manipule les ombres à sa guise et se gausse du faisceau lumineux que l’éclairage public étire jusque dans le salon.
Dans la cuisine, l’horloge indique cinq heures cinquante-huit. À l’extérieur, quatre des hommes, ainsi que le chien, rejoignent la porte d’entrée tandis que le cinquième fait le tour par l’arrière et se poste devant la porte du jardin. Ils se déplacent sans bruit, avec une économie de moyens dont la synchronie n’a d’égale que l’efficacité. »

À propos de l’auteur
Barbara Abel vit à Bruxelles où elle se consacre à l’écriture. Prix Cognac avec L’Instinct maternel (Éditions du Masque, 2002), puis sélectionnée par le prix du Roman d’Aventures pour Un bel âge pour mourir (Éditions du Masque, 2003), elle voit aujourd’hui son œuvre adaptée à la télévision et traduite en plusieurs langues. Marquant son grand retour au roman noir, Derrière la haine (Fleuve Éditions, 2012) – Prix des lycéens de littérature belge 2015 –, sort sur les grands écrans en 2018. Après la fin (2013) est son dernier roman publié chez Fleuve Éditions. Après L’Innocence des bourreaux (Belfond, 2015) et Je sais pas (Belfond, 2016), Je t’aime (Belfond, 2018) est son douzième roman. Tous ces titres sont repris chez Pocket. (Source : Éditions Belfond)

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La saison des feux

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En deux mots:
Quand Mia et sa fille Pearl s’installent à Shaker Heights, dans la banlieue chic de Cleveland, elles ne se doutent pas combien cette décision va bousculer la communauté, à commencer par celle des Richardson et de leurs quatre enfants.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Allumer le feu et faire danser les diables et les dieux»

Dans ce second livre traduit en français, Celeste Ng confirme son talent. L’auteur de «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’y montre aussi incisive qu’impitoyable.

Avec deux livres, Celeste Ng impose déjà sa patte sur la littérature américaine contemporaine. Son sens de l’observation et son analyse très fine de la société l’ont propulsé au rang de figure de proue de la jeune génération d’écrivains d’Outre-Atlantique. Avec d’excellentes raisons, à commencer par un sens diabolique de la construction dramatique.
Si «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’ouvrait avec la découverte d’une jeune fille noyée dans un lac, ce nouvel opus commence également par un fait divers, une énigme: un incendie vient perturber la vie tranquille des habitants de Shaker Heights dans la banlieue chic de Cleveland. Une banlieue que l’auteur connaît bien pour y avoir vécu de 1990 à son départ pour l’université en 1998. C’est du reste l’époque où elle situe cet acte malveillant initial. Car d’après les pompiers, l’origine criminelle ne fait aucun doute, ayant découvert un accélérateur et plusieurs foyers simultanés.
Cette image des feux qui s’allument un peu partout va dès lors accompagner le lecteur. Car ils vont très vite découvrir que derrière les façades sages, le calme et la sérénité apparents, il suffira d’une étincelle pour allumer le feu et, comme le chantait Johnny Halliday, «faire danser les diables et les dieux».
Les regards vont très vite se tourner du côté des moutons noirs, des habitants qui sont «différents», à commencer par Izzy, la fille rebelle des Richardson qui aurait très bien pu mettre le feu à la maison familiale.
Puis le regard va se porter vers Mia Warren et sa fille Pearl qui ne cadrent pas non plus avec les habitants-modèle du quartier. Depuis qu’elles sont arrivées, leur passé bohème a vite fait de leur coller une réputation de marginales.
Izzy n’était-elle du reste pas liée avec Pearl? Et Mia ne travaillait-elle pas pour Elena Richardson qui lui louait également un appartement? Et comme en plus, elle semble avoir disparu sans laisser de traces…
Seulement voilà, lorsque l’on désigne aussi rapidement des coupables, c’est que l’on a envie d’évacuer une affaire avec laquelle on ne se sent pas vraiment à l’aise. Et tout le talent de Celeste Ng consiste à nous faire découvrir peu à peu les failles des uns et des autres, de ces familles «bien sous tous rapports». Mais il n’y a qu’à creuser un peu sous le vernis pour découvrir frustrations, envies, jalousies et convoitises.
Izzy trouve en Mia l’artiste le modèle de la femme libre qu’elle rêve d’être. Son frère Moody tombe amoureux de Pearl qui, après des années d’errance et de difficultés financières rêve du mode de vie des Richardson. Du coup Elena s’affole…
Flash-back. Nous partons à New York où Mia a suivi une formation à l’art et où son «œil» a été repéré par une galeriste. Mais elle va devoir rentrer faute de pouvoir continuer à financer ses études. C’est à ce moment qu’elle rencontre les Ryan qui lui proposent d’être une mère-porteuse et lui font un pont d’or. Une proposition qu’elle va finir par accepter.  Pendant le restant de sa vie, Mia se demanderait à quoi aurait ressemblé son existence si elle n’était pas allée au restaurant ce jour-là. Sur le coup, ça avait ressemblé à une plaisanterie: juste un moyen de satisfaire sa curiosité et d’avoir un bon repas par-dessus le marché. Par la suite, bien entendu, elle comprendrait que ça avait tout changé pour toujours.»
Voilà le roman qui bascule à nouveau ou plutôt qui s’enrichit de nouvelles problématiques qui vont relier toutes ces femmes et toutes ces filles, à commencer par leur place dans la société, leur légitimité, leurs droits et devoirs.
Un passionnant chassé-croisé orchestré par une plume incisive qui n’hésite pas à remettre sur le devant de la scène la lutte des classes ou le racisme avec une subtilité qui ne fait que donner encore davantage de poids à la démonstration. Magistral!

La saison des feux
Celeste Ng
Sonatine Éditions
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau
384 p., 21 €
EAN : 9782355846502
Paru le 5 avril 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, plus précisément à Shaker Heights dans la banlieue de Cleveland dans l’Ohio, à Silver Springs, mais aussi à New York.

Quand?
L’action se situe de la fin du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand le voile des apparences ne peut être déchiré, il faut parfois y mettre le feu.
À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.
Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit (Sonatine Éditions, 2016), Celeste Ng confirme avec ce deuxième roman son talent exceptionnel. Rarement le feu qui couve sous la surface policée des riches banlieues américaines aura été montré avec tant d’acuité. Cette comédie de mœurs, qui n’est pas sans rappeler l’univers de Laura Kasischke, se lit comme un thriller. Avec cette galerie de portraits de femmes plus poignants les uns que les autres, c’est aussi l’occasion pour l’auteur d’un constat d’une justesse étonnante sur les rapports sociaux et familiaux aujourd’hui.

Les critiques
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Bande-annonce de La Saison des Feux, par Celeste Ng © Production Hachette livre

Les premières pages du livre
« Que vous optiez pour un terrain constructible dans la zone des écoles, de vastes hectares de terre sur le domaine de Shaker Country, ou l’une des maisons offertes par notre société dans divers quartiers, votre achat inclura des installations pour le golf, l’équitation, le tennis, la navigation de plaisance; il inclura également des écoles inégalables ; et il vous assurera une protection éternelle contre la dépréciation et le changement non désiré. »
Publicité de la compagnie Van Sweringen, créateurs et développeurs de Shaker Village

« Au fond, cependant, tout bien considéré, les habitants de Shaker Heights sont très semblables à ceux du reste de l’Amérique. Ils ont peut-être trois ou quatre voitures au lieu d’une ou deux, et deux téléviseurs au lieu d’un seul, et quand une fille de Shaker Heights se marie, elle aura peut-être droit à une réception pour huit cents personnes avec l’orchestre de Meyer Davis venu de New York, au lieu d’une réception pour cent personnes avec un groupe local, mais ce sont des différences de degré plus que des différences fondamentales. « Nous sommes des gens chaleureux et nous passons des moments merveilleux! » déclarait récemment une femme au country club de Shaker Heights, et elle avait raison, car les habitants de l’Utopie semblent en effet mener une vie plutôt heureuse. »
«The Good Life in Shaker Heights», Cosmopolitan, mars 1963

« Tout le monde à Shaker Heights en parlait cet été-là : du fait qu’Isabelle, la dernière des enfants Richardson, avait finalement perdu la raison et mis le feu à la maison. Tous les ragots du printemps avaient tourné autour de la petite Mirabelle McCullough, et maintenant, enfin, il y avait un nouveau sujet de conversation sensationnel. Peu après midi ce samedi de mai, les clients qui poussaient leur caddie de courses chez Heinen’s avaient entendu les camions de pompiers se mettre à hurler et foncer vers la mare aux canards. À midi et quart, il y en avait quatre garés en une file rouge désordonnée dans Parkland Drive, où chacune des six chambres de la maison des Richardson était en flammes. Et quiconque se trouvait dans un rayon de huit cents mètres voyait la fumée qui s’élevait au-dessus des arbres comme un nuage d’orage noir et dense. Plus tard, on dirait que les signes avaient tout le temps été là : qu’Izzy était un peu cinglée, qu’il y avait toujours eu quelque chose qui clochait dans la famille Richardson, que dès qu’ils avaient entendu les sirènes ce matin-là ils avaient su qu’une chose terrible s’était produite. Alors, bien entendu, Izzy serait depuis longtemps partie, ne laissant derrière elle personne pour la défendre, et les gens pourraient – et ils ne s’en priveraient pas – dire tout ce qui leur plairait. À l’instant où les camions de pompiers étaient arrivés, cependant, et pendant un bon bout de temps par la suite, personne ne savait ce qui se passait. Les voisins s’étaient massés aussi près que possible de la barrière de fortune – une voiture de police garée de travers à quelques centaines de mètres – et avaient regardé les pompiers dérouler leurs lances avec la mine sombre d’hommes qui savaient que la cause était entendue. De l’autre côté de la rue, les oies de la mare plongeaient la tête sous l’eau en quête d’herbes, totalement indifférentes à l’agitation.
Mme Richardson se tenait sur la pelouse arborée, serrant fermement le col de son peignoir bleu pâle. Bien qu’il fût midi passé, elle dormait encore quand les détecteurs de fumée avaient retenti. Elle s’était couchée tard et avait volontairement fait la grasse matinée, estimant qu’elle le méritait après une journée plutôt difficile. La veille au soir, elle avait regardé depuis une fenêtre à l’étage tandis qu’une voiture s’immobilisait finalement devant la maison. L’allée était longue et circulaire, formant un profond arc en fer à cheval qui reliait le trottoir à la porte puis retournait vers la rue, qui se trouvait à une bonne trentaine de mètres, trop loin pour qu’elle puisse la distinguer clairement, d’autant que même en mai, à huit heures du soir, il faisait presque nuit. Mais elle avait reconnu la petite Volkswagen marron clair de sa locataire, Mia, dont les phares brillaient. La portière côté passager s’était ouverte et une silhouette élancée était descendue sans la refermer : la fille adolescente de Mia, Pearl. Le plafonnier éclairait l’intérieur de la voiture comme une petite vitrine, mais le véhicule était rempli de sacs presque jusqu’au plafond, et Mme Richardson apercevait tout juste le contour vague de la tête de Mia, le chignon négligé perché au sommet de son crâne. Pearl s’était penchée au-dessus de la boîte à lettres, et Mme Richardson s’était imaginé le léger grincement tandis que le battant s’ouvrait, puis se refermait. Pearl était ensuite vivement retournée dans la voiture et avait repoussé la portière. Les feux de stop avaient rougeoyé, avant de disparaître, et la voiture s’était éloignée en crachotant dans la nuit de plus en plus sombre. Avec un certain soulagement, Mme Richardson était descendue à la boîte à lettres et avait trouvé un jeu de clés sur un simple anneau, sans un mot. Elle avait prévu de se rendre à la maison de location de Winslow Road dans la matinée pour l’inspecter, même si elle savait déjà qu’elles seraient parties. »

Extraits:
« Alors ils avaient d’abord eu Lexie, en 1980, puis Trip l’année suivante et Moody celle d’après, et Mme Richardson avait été secrètement fière de voir que son corps était si fertile, si endurant. Elle marchait avec Moody dans sa poussette pendant que Lexie et Trip lui emboîtaient le pas, chacun agrippant sa jupe comme des éléphanteaux suivant leur mère, et les gens dans la rue marquaient un temps d’arrêt : cette jeune femme élancée ne pouvait pas avoir porté trois enfants, si ? « Juste un de plus », avait-elle dit à son mari. Ils avaient convenu de les avoir tôt pour qu’ensuite Mme Richardson puisse retourner au travail. Dans un sens, elle aurait aimé rester à la maison, simplement être avec ses enfants, mais sa mère avait toujours méprisé les femmes au foyer. « Elles gâchent leur potentiel, affirmait-elle d’un ton dédaigneux. Tu as une tête bien faite, Elena. Tu ne vas pas juste rester à la maison et tricoter, n’est-ce pas ? » Une femme moderne, avait-elle toujours laissé entendre, pouvait – non, devait – tout avoir. Alors, après chaque naissance, Mme Richardson avait repris le travail, rédigeant les gentils articles que son rédacteur demandait, puis elle rentrait à la maison pour dorloter ses petits, attendant l’arrivée du prochain. »

« Pour elle, c’était simple: Bebe Chow avait été une mauvaise mère; Linda Mc Cullough en avait été une bonne. L’une avait suivi les règles, l’autre non. Mais le problème avec les règles, songea-t-il, c’était qu’elles supposaient une bonne et une mauvaise manière de faire les choses. Alors qu’en fait, la plupart du temps, il y avait simplement des manières différentes, dont aucune n’était totalement mauvaise ou totalement bonne, et il n’y avait rien pour vous indiquer de quel côté de la ligne de démarcation vous vous trouviez. Il avait toujours admiré l’idéalisme de sa femme, sa certitude que le monde pouvait être amélioré, pacifié, peut-être même être rendu parfait. Et pour la première fois il se demanda s’il voyait les choses du même œil. »

À propos de l’auteur
Celeste Ng vit dans le Massachusetts. Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, La Saison des feux est son deuxième roman publié chez Sonatine Éditions. (Source : Sonatine Éditions)

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