Nous irons mieux demain

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En deux mots
Candice va faire la connaissance de Dominique en lui portant secours après un accident de la route. À partir de ce moment les deux femmes vont se voir régulièrement. Dominique raconte sa passion pour Zola, Candice lui présente son fils, mais leurs secrets de famille respectifs restent encore bien enfouis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Au bonheur des deux dames

Tatiana de Rosnay nous revient avec un roman bien plus intime qu’il n’y paraît. Sous couvert d’un hommage à Émile Zola, elle raconte la rencontre de deux femmes qui cachent de lourds secrets.

Candice Louradour a 28 ans, ingénieure du son, travaille dans un studio d’enregistrement de podcasts et livres audio. Après sa séparation avec Julien, elle a trouvé un nouvel équilibre avec Arthur. C’est sur le chemin de l’école où elle se rend pour récupérer son fils Timothée que survient l’accident. À un feu rouge une femme est violemment heurtée par une voiture. En attendant les secours, Candice la réconforte un peu. Et quand elle prend la direction de l’hôpital Cochin, Candice la suit. Si elle ne connaît pas Dominique Marquisan, elle ressent le besoin de l’aider, d’autant qu’elle a dû être amputée et n’a plus de famille.
La quinquagénaire va lui confier les clés de son appartement et le secret qu’elle a découvert en emménageant: un petit mot coincé derrière le marbre de la cheminée: «Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. »
Cette déclaration signée Émile Zola était adressée à la locataire de cet appartement, sa maîtresse Jeanne Rozerot. Dominique va alors avouer à Candice combien l’auteur des Rougon Macquart faisait désormais partie de sa vie et combien son appartement lui manquait.
Fascinée par ce récit, Candice viendra dès lors régulièrement revoir la convalescente et livrer à son tour quelques confidences, mais n’ira toutefois pas jusqu’à avouer le mal qui la ronge, la boulimie. Elle se jette sur tous les aliments qu’elle peut trouver. Puis «chaque nuit, en silence, elle se plie à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumet à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidange son estomac d’un jet acide. Elle se couche avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semble encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspire que répugnance.»
Un secret très bien gardé mais qui, au fur et à mesure de l’intensification de leur relation, va être plus difficile à cacher. Car Dominique a été licenciée et littéralement jetée à la rue et viendra habiter chez Candice le temps de se retourner. Une présence qui, au fil du temps, va toutefois devenir par trop envahissante. Car, comme le souligne Gaëlle Nohant, qui a pu lire le roman au fur et à mesure de son écriture, «Tatiana de Rosnay sait comme personne cultiver l’ambiguïté, l’ambivalence, explorer les secrets et les non-dits d’une relation troublante, qui va prendre de plus en plus d’importance dans la vie de Candice.»
Sous l’égide de Zola, à qui la romancière rend un hommage appuyé, l’histoire du grand écrivain vient entrer en résonnance avec celui de Candice. C’est l’image de la maîtresse de Zola qui va surgir quand la sœur de Candice découvre que leur père disparu ne menait pas une vie aussi rangée que ce qu’il laissait paraître. Et la faire douter de la justesse de ses sentiments.
Il est alors temps de regarder lucidement sa vie et ses relations. Une remise en cause aussi violente que salutaire. Un roman-vérité aussi, car la romancière mêle fort habilement son expérience personnelle à la fiction. Elle a par exemple elle-même prêté sa voix pour dire son amour pour Daphné du Maurier, Virginia Woolf et Émile Zola le temps de trois podcasts enregistrés dans les maisons des auteurs et a ainsi pu à la fois découvrir l’univers des enregistrements et les lieux où vivaient et travaillaient les auteurs. Autre souvenir, plus douloureux, qu’elle a confié à Amélie Cordonnier pour le passionnant podcast de Femme Actuelle intitulé Secrets d’écriture : «J’ai souffert de boulimie de mes quinze à quarante ans. Elle a dévasté 25 ans de ma vie. Trouver les mots pour décrire ces scènes de crise n’a pas été facile même si cela fait deux décennies que je suis guérie. J’ai dû retrouver la noirceur d’une époque pour ensuite aller vers la lumière.»

Nous irons mieux demain
Tatiana de Rosnay
Éditions Robert Laffont
Roman
352 p., 21,90 €
EAN 9782221264225
Paru le 15/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand l’amitié devient emprise.
Mère célibataire de vingt-huit ans, ébranlée par le décès récent de son père, Candice Louradour mène une vie sans saveur. Un soir d’hiver pluvieux, à Paris, elle est témoin d’un accident de la circulation. Une femme est renversée et grièvement blessée.
Bouleversée, Candice lui porte assistance, puis se rend à son chevet à l’hôpital. Petit à petit, la jeune ingénieure du son et la convalescente se lient d’amitié.
Jusqu’au jour où Dominique demande à Candice de pénétrer dans son appartement pour y récupérer quelques affaires.
Dès lors, tout va basculer…
Pourquoi Candice a-t-elle envie de fouiller l’intimité d’une existence dont elle ne sait finalement rien? Et qui est cette Dominique Marquisan, la cinquantaine élégante, si solitaire et énigmatique?
Nous irons mieux demain retrace le chemin d’une femme fragile vers l’acceptation de soi, vers sa liberté. Il fait aussi écho aux derniers mots d’Émile Zola, le passager clandestin de cette histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Femme actuelle (entretien avec Amélie Cordonnier)
Les Échos (Judith Housez)
Le blog de Gilles Pudlowski


Interview décalée avec Tatiana de Rosnay à Rennes le mardi 13 septembre 2022 © Production Ouest-France

Les premières pages du livre
« Candice était en retard pour aller chercher son fils à l’école maternelle, rue de l’Espérance. La grève battait son plein depuis plusieurs semaines et l’exaspération régnait, toute-puissante. Sur les trottoirs, rendus glissants par la bruine, les piétons évitaient au mieux vélos et trottinettes ; il fallait jouer des coudes pour passer d’un bord à l’autre. Embouteillages et klaxons, aucun transport en commun : à bout de nerfs, les gens s’invectivaient, les insultes fusaient, tout le monde s’exaspérait ; Candice aussi. Cela faisait plus d’une heure qu’elle marchait depuis République. Heureusement, le chemin du retour avec Timothée serait court ; elle n’habitait qu’à quelques minutes de l’école, rue des Cinq-Diamants.
Depuis la Seine, elle cheminait le long du boulevard de l’Hôpital qui débouchait sur la place d’Italie. Encore une dizaine de minutes et elle serait arrivée. Devant le feu du carrefour, une foule compacte s’était formée, en attendant qu’il passe au rouge. Soudain une voiture fit une embardée, et heurta la personne qui se trouvait juste devant Candice. Elle entendit un hurlement ; une voix de femme, puis une frêle silhouette s’envola comme un vêtement emporté par le vent. Le crissement des freins, le fracas de la chute, les cris d’horreur. Il faisait sombre, on voyait mal, mais des badauds s’étaient aussitôt mis à filmer avec leurs portables, plantés là, au lieu de venir en aide.
Candice s’approcha du corps à terre, distingua des cheveux blonds épars, du sang, un visage pointu et blanc. Quelqu’un cria : « Elle est morte ! » Le conducteur de la voiture sanglotait en marmonnant qu’il n’avait rien vu ; la foule se pressait autour de cette inconnue étendue de tout son long, mais personne ne la réconfortait. Candice s’agenouilla sur la chaussée mouillée.
— Vous m’entendez, madame ?
La victime devait avoir la cinquantaine ou plus, des yeux immenses et noirs.
— Oui, lui dit-elle, d’une voix claire. Je vous entends.
Elle portait un manteau noir à la coupe élégante, un foulard en soie de couleur jaune.
— Il faut appeler le SAMU ! lança une femme au-dessus d’elles. Regardez l’état de sa jambe.
— Alors, appelez, bordel ! s’époumona un homme.
La foule autour s’était remise à bouger en un étrange ballet désordonné, et toujours ces gens qui filmaient. Candice les suppliait d’arrêter ; et s’il s’agissait de leur mère, de leur sœur ?
— Les secours vont arriver, ne vous inquiétez pas. Ça va aller.
Elle essayait de l’apaiser avec des mots qu’elle aurait aimé entendre si elle avait été à sa place.
— Merci… Merci beaucoup.
La victime s’exprimait lentement, comme si chaque parole était douloureuse ; sa peau semblait transparente, ses yeux ne quittaient pas ceux de Candice. Elle tentait de bouger ses mains, mais n’y parvenait pas.
— S’il vous plaît… Pouvez-vous vérifier…
Candice se pencha.
— Je vous écoute.
— Mes boucles d’oreilles… C’est mon père qui me les a offertes. J’y tiens beaucoup. J’ai l’impression que…
Candice discernait un clip à son oreille droite, une perle. Rien à l’autre. Le bijou avait dû se détacher.
— S’il vous plaît… Cherchez… Cherchez…
D’une main hésitante, Candice déplaça les cheveux blonds ; aucune boucle dessous, ni à côté.
— Faut pas toucher ! brailla une femme.
— Attention ! s’agaça un individu à sa droite. Faut attendre l’arrivée du SAMU !
Candice fit un effort pour rester calme.
— Je cherche sa boucle d’oreille ! Une perle. Regardez donc sous vos pieds.
Les curieux s’y mettaient, utilisaient les torches de leurs mobiles pour scruter le macadam. Quelqu’un cria : « Je l’ai ! » Révérencieusement, on lui tendit le minuscule bijou ; Candice le déposa dans la paume glacée.
— Pouvez-vous…, chuchota la dame, en esquissant un geste.
Candice fixa la perle à son lobe gauche. La victime ajouta, quelques instants plus tard, avec un filet de voix :
— Mon père n’est plus là. Il me les a offertes pour le dernier Noël passé avec lui.
Candice posa une main sur sa manche.
— Gardez vos forces, madame.
— Oui… Mais ça me fait du bien de vous parler.
La jeune femme ressentit de la pitié, un éclair vif qui la transperça. Elle lui sourit. Il lui semblait que les secours mettaient des siècles à venir. Le froid mordait de plus belle, la pluie ne cessait de tomber ; l’air paraissait lourd, humide, chargé de pollution. Quel endroit laid pour mourir, pensa- t-elle, crever là, sur ce carré de bitume suintant, face aux néons criards des immeubles modernes avec, dans les narines, cette odeur pestilentielle de métropole saturée par les bouchons. Mais ses pensées pourraient porter malheur à cette pauvre femme ; alors, Candice se concentra sur Timothée à la garderie, aux courses pour le dîner, à Arthur qui lui rendrait visite ce soir, aux prises de son éreintantes de la journée, rendues plus compliquées encore par les grèves et l’absence de certains de ses collaborateurs.
Candice jeta un coup d’œil vers les jambes de la victime, devina une blessure qui lui sembla si effroyable qu’elle détourna le regard.
— Ne vous inquiétez pas, ils seront là bientôt. Ils vont vous emmener à l’hôpital. On va s’occuper de vous, vous verrez. On va vous soigner.
La jeune femme lui parlait avec sa voix de maman, celle dont elle se servait pour rassurer Timothée, trois ans. Cette inconnue devait avoir l’âge de sa propre mère, ou être plus âgée encore. Elle ne savait pas si elle l’entendait, si ses paroles lui faisaient du bien ; elle n’osait plus la toucher.
— Vous êtes si gentille… Merci…
Ses mots n’étaient plus que chuchotis à présent.
Autour d’elles montait le vacarme des voix, de la circulation ; au loin, une sirène.
— Vous entendez ? Ils arrivent !
Toujours ce visage blafard, immobile, humide sous l’averse. Il était peut-être trop tard. Candice avait envie de pleurer ; elle tenta de reprendre le dessus. Une étrangère ! Une femme dont elle ne connaissait même pas le nom ; et dont elle n’arrêtait pas de revoir le corps qui valdinguait, le bruit de la chute, les traits de morte, les fines mains recroquevillées.
La victime murmura :
— S’il vous plaît, votre nom ?
Un pompier pria Candice de se lever, de s’écarter ; tout le monde devait reculer.
La main de la femme attrapa sa manche avec une force étonnante ; ses yeux noirs, comme deux puits sans fond.
Candice répondit :
— Candice Louradour.
— C’est joli. Je vous remercie. Pour tout.
Ses lèvres étaient blanches. On poussa Candice, tandis que les médecins formaient une haie autour de la blessée ; brancard, soins, oxygène. Candice vit l’un d’eux froncer les sourcils en découvrant la blessure à la jambe. Une jeune urgentiste lâcha : « Ah putain, quand même ! »
Ils travaillaient en silence, méthodiquement ; leurs visages étaient graves, leurs gestes, précis. Des tubes, un masque, une couverture de survie ; on ne voyait plus rien d’elle. La police arriva, ils embarquèrent le conducteur en larmes. Un des pompiers réclama le sac à main de l’accidentée ; Candice inspecta la chaussée, en vain. Les badauds haussaient les épaules, personne ne savait où était son sac.
— Quelqu’un a dû le piquer, marmonna un jeune homme.
— Quelle honte ! s’exclama la femme à sa gauche.
Candice demanda à un des médecins où on l’emmenait. Cochin. Puis elle posa la question qui la tourmentait : allait-elle s’en sortir ? Pas de réponse. Cette femme sans nom partait aux urgences sans ses proches, sans quelqu’un pour veiller sur elle. Peut-être qu’elle ne s’en sortirait pas, justement.
Le crachin tombait toujours ; la foule s’était dispersée. Candice était seule sur le trottoir, avec le bruit strident des klaxons autour d’elle. Tout le monde avait repris sa course. On l’avait déjà oubliée, la dame, l’inconnue renversée ; elle deviendrait un sujet de conversation au dîner, un fait divers. Timothée attendait sa mère, Candice allait être très en retard. Pourtant, elle n’hésita pas : elle se mit en route, mais pas vers l’école ; elle saisit son mobile, appela Arthur et lui annonça qu’elle se rendait à l’hôpital Cochin. Il semblait interloqué.
— Une femme a été renversée, devant moi. Elle est blessée. Il faut que tu ailles chercher Timothée, s’il te plaît !
— Tu la connais, cette femme ?
— Non ! Elle est toute seule. Sa jambe… C’était horrible… Je vais y aller, être là pour elle, pour…
Arthur était agacé, elle le devinait. Mais Candice savait qu’elle pouvait compter sur lui. Il avait les clefs de l’appartement, même s’ils n’habitaient pas officiellement ensemble. Il dormait chez elle trois ou quatre nuits par semaine. Arthur travaillait dans une startup tout près de l’école de Timothée. Il acquiesça : ils se verraient plus tard, il ferait les courses aussi. Candice le remercia, puis se pressa.
L’hôpital était à vingt minutes à pied par l’avenue des Gobelins et le boulevard Arago. Elle marchait vite, capuche sur la tête. Le froid piquait ses joues ; ses pieds étaient humides. Elle aurait aimé se trouver dans son salon, au chaud, avec les garçons, mais elle se sentait comme chargée d’une mission. Elle ne resterait pas longtemps auprès de cette dame, juste pour prendre des nouvelles.
Aux urgences, l’ambiance était calme. Candice expliqua sa venue : non, elle ne connaissait pas le nom de la victime, une femme blonde, la cinquantaine, fauchée par une voiture, place d’Italie. On lui demanda de s’asseoir. Une femme somnolait dans un coin, une autre en face d’elle se tenait la tête entre les mains. L’heure tournait.
Attendre à l’hôpital ravivait le souvenir de la mort de son père. Cette odeur… Comme elle lui paraissait familière et insupportable ! Elle ranimait les derniers instants de son père ; il avait cinquante-sept ans, emporté par la Covid-19 en quelques semaines lors de la deuxième vague en octobre, l’année dernière. Elle n’avait pas remis les pieds dans un hôpital depuis son décès, et elle sentait tristesse et angoisse monter en elle.
Mais que fichait-elle là, au fond ? Pourquoi s’en faire pour une étrangère dont elle ne savait rien ? N’aurait-elle pas dû rentrer dès le départ de l’ambulance ?
Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation ; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes ; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. Un homme au visage cireux s’installa sur une chaise. Toujours pas de nouvelles. Candice écouta en entier un album d’Angèle, une de ses chanteuses préférées. Au moment où elle hésitait à partir, un médecin en blouse verte apparut. Elle ôta prestement ses écouteurs. Était-elle là pour la personne renversée place d’Italie ? Elle opina.
— La patiente est dans un état stable, dit-il.
— Et sa jambe ?
Il grimaça.
— C’est compliqué.
Silence.
Candice lui demanda si la blessée allait rester longtemps à l’hôpital.
— Pour l’instant, on la garde. Vous êtes sa fille ?
— Du tout. J’ai été témoin de l’accident. J’étais à côté d’elle quand…
— Je vois.
— On a retrouvé son sac ? Ses papiers ?
— Non, rien. On ne connaît pas son nom.
— Elle ne se souvient pas ?
— Elle est sous sédatifs. On va la laisser comme ça pour la nuit.
Candice pensa à ses boucles d’oreilles, cadeaux de son père, à son foulard, à son manteau à la coupe seyante. Ce matin, quand cette femme avait choisi ses vêtements, elle ne s’était pas doutée de ce qui adviendrait le soir même ; il y avait des gens, quelque part, qui ignoraient qu’elle avait eu un accident, qu’elle ne rentrerait pas ce soir, ni celui d’après. Ils ne savaient rien, encore. Il y avait peut-être un mari, qui l’attendait pour le dîner, qui regardait sa montre, des enfants qui s’interrogeaient. Son portable qui sonnait dans le vide ; l’inquiétude des proches. Pourquoi cela la touchait-il autant ?
— Comment faire pour avoir de ses nouvelles ?
L’interne lui tendit une feuille de papier. Elle pouvait appeler à ce numéro, demain en fin de matinée, et demander l’état de la patiente de la chambre 309.
Candice rentra sous la pluie. Les rues s’étaient vidées ; il était tard. Lorsqu’elle arriva devant chez elle, elle se sentait épuisée. Les deux fenêtres du dernier étage étaient allumées, des phares apaisants qui la guidaient. Arthur l’attendait dans le salon ; le petit dormait depuis longtemps, il avait bien dîné. Le jeune homme l’enlaça, la réconforta, baisa ses cheveux humides. Elle tenta de lui décrire l’horreur de l’accident, mais ne trouvait pas les mots ; elle avait les larmes aux yeux.
— Tu es tellement sensible, Candice. Tu t’en fais trop pour les autres.
Il lui avait déjà fait ces remarques. Elle restait muette, blottie contre lui. Ses lèvres contre sa tempe, Arthur murmura que sa mère avait cherché à la joindre, sur la ligne fixe.
Candice n’avait même pas regardé son portable sur le chemin du retour. Elle n’avait pensé qu’à elle, cette inconnue. Seule, sans les siens.

Le lendemain matin, tôt, en allant à pied au studio Violette, faute de transports en commun, et sous la même pluie tenace, Candice téléphona à sa mère. Elle obtint son répondeur, laissa un message. Depuis la mort de leur père, sa sœur aînée, Clémence, s’occupait beaucoup d’elle. Elle vivait dans un appartement voisin, à Alésia, et lui rendait régulièrement visite, avec ses jeunes enfants. Leur mère, Faustine, ne faisait pas ses cinquante-cinq ans ; on la prenait souvent pour leur grande sœur.
En fin de matinée, Candice s’isola dans le coin cuisine, et appela l’hôpital Cochin. Une femme à la voix lasse répondit. La 309 ? Elle la pria d’attendre quelques instants. Puis elle dit :
— La patiente se repose. Tout va bien.
— Et sa jambe ?
— Ils vont opérer.
— Mais encore ?
— Je n’en sais pas plus. Vous pouvez parler au professeur Sindon si vous le souhaitez. Vous êtes la fille de la patiente ?
— Non. J’étais là, c’est tout. Lors de l’accident.
— Rappelez demain. On en saura davantage.
— Oui, merci. Je peux aussi laisser mon numéro ? Si jamais… Si jamais personne n’appelle pour elle.
Sa voix s’étranglait sur ses propres mots. L’infirmière nota son portable, sans faire de commentaire.
Toute la journée, elle effectua chaque tâche comme un automate. Pourtant, elle aimait son métier ; elle était ingénieure du son au studio Violette, une petite entreprise spécialisée dans l’enregistrement de podcasts et de livres audio. Candice effectuait les prises de son, puis veillait sur le montage et le mixage. Pour l’essentiel, des comédiens se rendaient en studio lire les textes des autres, mais de temps en temps, les auteurs prêtaient leur propre voix : les moments préférés de Candice. Certains écrivains semblaient plus doués que d’autres ; elle savait combien lire à voix haute était un exercice périlleux. Parfois, elle ne rentrait pas dans l’histoire, elle écoutait une voix, corrigeait un mot mal prononcé, avalé ou inaudible, mais, à d’autres moments, elle était emportée, voire bouleversée par un texte ; elle terminait ses séances en larmes. Ses collègues, Luc et Agathe, se moquaient d’elle, gentiment.
Le soir venu, Candice était en train de travailler avec une comédienne lorsque son portable, toujours sur silencieux au studio, afficha un SMS.
Bonjour, merci de rappeler l’hôpital Cochin à ce numéro.
Dr Roche
Service du prof. Sindon
Elle dut attendre la fin de la session pour pouvoir passer l’appel ; elle rongeait son frein. L’artiste avait dû la trouver particulièrement expéditive, elle qui d’habitude aimait discuter en fin d’enregistrement.
Une voix d’homme, cette fois. Elle lui dit :
— Bonsoir, Candice Louradour. J’ai reçu un SMS.
— Merci d’avoir rappelé. Aucun proche ne s’est encore manifesté pour la patiente.
— Elle a repris connaissance ?
— Oui, mais si je vous appelle, c’est que cela vous concerne.
— Ah bon ?
Candice s’était reculée pour échapper aux oreilles indiscrètes d’Agathe.
— La seule phrase qu’elle a prononcée, c’est celle-ci : « Je voudrais voir Candice Louradour. » C’est bien vous ?
Elle répondit oui, à voix basse.
— Vous êtes d’accord pour passer ce soir à Cochin ?
— Pour la voir ?
— Oui. Vous pouvez lui faire du bien. C’est important, car il n’y a personne pour la soutenir.
— Et sa jambe ?
— Justement, sa jambe…
— Quoi ?
Un effroi, tout à coup.
— Le professeur a dû amputer. Sous le genou. Elle portera une prothèse. On en fabrique de très perfectionnées.
Candice était horrifiée, incapable de parler.
— La blessure était grave. Mais elle remarchera. Elle remarchera avec sa prothèse.
Candice raccrocha, sans pouvoir prononcer un mot ; Agathe lui demanda si tout allait bien, remarqua qu’elle était blême. Candice bredouilla qu’elle avait reçu une mauvaise nouvelle. Et, sans savoir pourquoi, elle lâcha qu’une amie avait eu un accident.
Une amie.
Ce mot trottait dans sa tête alors qu’elle se rendait à Cochin à pied, le soir même. Une amie… Une étrangère, plutôt ! Pourquoi partait-elle au chevet d’une inconnue ? Cette éternelle envie d’aider. Toujours prête à rendre service, toujours prête à tendre la main. C’était plus fort qu’elle.
La capitale était à nouveau congestionnée, bloquée de partout par la grève. Pas de pluie ce soir, mais un énervement palpable, des injures, des cris ; un volume sonore poussé au maximum. Elle, dont le métier consistait à maîtriser le bruit, ne supportait plus ce qu’elle entendait. Arthur avait été maussade au téléphone lorsqu’elle lui avait annoncé qu’il devait encore aller chercher Timothée. Puis, elle avait mentionné la jambe amputée, et il s’était tu, ému.
Candice appela sa mère en chemin, écouta son bavardage, évoqua Timothée, que Faustine adorait et réclamait. Elle ne lui révéla pas ce qu’elle était en train de faire : se rendre au chevet d’une inconnue. En raccrochant, un SMS de sa sœur s’afficha.
Candi, il faut que je te parle. Important. Clem
Intriguée, elle tenta de la joindre ; elle ne laissa pas de message sur son répondeur, mais envoya un SMS, elle rappellerait plus tard.
Le service du professeur Sindon se trouvait au dernier étage du bâtiment D. Toujours ces couloirs lugubres, ces éclairages trop forts, ces relents de désinfectant qui faisaient ressurgir le décès de son père. Le docteur Roche l’attendait ; un homme d’une quarantaine d’années, au regard clair. Il lui indiqua qu’elle devait revêtir une blouse. La patiente était consciente, mais encore faible ; l’opération s’était bien passée.
Candice avoua qu’elle ne comprenait pas très bien ce qu’elle faisait là, au fond.
— Cette dame est toute seule, répondit-il. Et elle vous a réclamée.
Elle n’arrivait pas à croire que sa famille ne s’était pas manifestée. Le docteur précisa qu’il s’agissait sans doute d’une personne qui vivait seule. Elle lui demanda si elle savait qu’elle avait été amputée.
— Oui. Et elle s’est souvenue de son identité. Son sac a été rapporté par la police.
Candice le suivit dans un vestiaire où elle put enfiler la blouse et enfermer ses affaires dans un casier. Les réminiscences de la mort de son père la poursuivaient tandis que le docteur ouvrait la porte d’une chambre silencieuse, bardée de matériel médical. Elle vit une silhouette sur le lit, encore plus mince, encore plus fragile que dans son souvenir. Candice redoutait d’entrevoir la blessure, la jambe manquante, mais rien n’était visible. La patiente était recouverte de draps stériles. Seul son visage émergeait, toujours aussi pâle ; l’immensité des yeux noirs.
Elle s’approcha. Le regard de la blessée s’aimanta au sien, elle sourit, péniblement ; ses lèvres étaient craquelées, sa peau déshydratée, couverte de ridules. Ses cheveux étaient tirés en arrière, cendrés, moins blonds. Elle faisait plus âgée, soixante ans, voire plus ; tout en elle était d’une grande finesse, ses traits, son cou, ses mains. Elle avait dû être jolie.
— Candice Louradour.
Cette voix étonnamment grave pour une femme à l’ossature si frêle.
— Vous êtes venue. Merci.
Candice ne savait pas quoi répondre. Elle restait là, le docteur Roche à ses côtés. Il prenait des nouvelles de la patiente, qui assurait qu’elle se sentait mieux, sauf sa tête qui tournait et sa bouche asséchée. Le docteur sonna ; une infirmière entra dans la chambre et lui donna de l’eau.
Après avoir bu quelques gorgées, la dame se remit à parler.
— Je voulais vous remercier, mademoiselle. C’est si rare, l’entraide.
— Je vous en prie, madame.
— Je m’appelle Dominique. Dominique Marquisan.
Candice était gênée ; elle ignorait si elle devait lui dire « bonjour » ou « enchantée ».
Le docteur Roche les laissa seules. Dominique Marquisan ne parla pas ; pourtant, le silence n’était pas inconfortable. Candice osa, enfin :
— Comment vous sentez-vous ?
— Je suis fatiguée. Et puis, j’ai peur.
La jeune femme lui répondit qu’elle comprenait, qu’elle aussi, à sa place, elle aurait peur. Elle lui proposa de prévenir un membre de sa famille.
La dame baissa les yeux.
— Non, pas la peine.
Le docteur avait raison. Elle vivait seule.
— Des amis alors, peut-être ?
— Non. Merci.
Face à une telle solitude, Candice se trouvait impuissante ; la patiente ne s’en cachait pas, elle l’assumait.
— Mes parents ne sont plus de ce monde.
Candice faillit ajouter : un ex-mari ? Des enfants ? Mais elle se retint, puis enchaîna sur le type qui conduisait, celui qui l’avait renversée. La dame répondit qu’elle n’en savait pas grand-chose, on ne lui avait rien précisé ; il y aurait certainement un procès, des indemnités. Elle se doutait qu’elle allait devoir rester longtemps ici ; se remettre, et après, la rééducation. Candice eut peur qu’elle n’évoque sa jambe amputée, devoir en parler la paniquait ; elle craignait de s’exprimer avec maladresse, et luttait contre l’envie de lancer son regard vers le renflement du drap.
— Vous avez quel âge, mademoiselle ?
— Vingt-huit ans.
— Vous semblez encore plus jeune. Je vous aurais donné vingt-deux, vingt-trois.
— On me le dit souvent. Parfois, c’est énervant, quand on doit avoir un peu d’autorité.
— Je peux vous demander un service ?
— Bien sûr.
— Pouvez-vous me donner mon sac, s’il vous plaît ?
Il était posé sur la table près du lit médicalisé. Candice le lui tendit.
— Excusez-moi, je n’ai plus de forces. Merci de l’ouvrir.
C’était un sac de marque de taille moyenne, en cuir bleu marine. Candice l’ouvrit ; l’exhalaison d’une odeur poudrée, féminine. À l’intérieur, tout était bien rangé ; le contraire de son sac à elle. Elle aperçut des clefs, une brosse à cheveux, un portefeuille ; un poudrier, un rouge à lèvres, un petit carnet, un portable. Ce sac avait voltigé pendant l’accident ; il avait atterri ailleurs, il avait été égaré, puis retrouvé, et il n’avait pas une égratignure, alors que sa propriétaire avait perdu une jambe.
— Une personne parfaitement honnête l’a rapporté à la police. Comme quoi, il y a des gens bien. Comme vous.
Un sourire.
— Et on ne vous a rien volé ?
— Non. J’ai peu d’argent sur moi, mais rien n’a été pris. Cherchez bien, mes boucles d’oreilles sont là, tout au fond, dans une enveloppe.
— Oui, je les vois. Vous les voulez ?
— Pouvez-vous les emporter avec vous ?
— Comment ça ?
Candice l’observa, dépassée.
— J’ai peur qu’on ne me les vole.
— Si vous voulez, je peux demander au docteur Roche qu’il les mette au coffre.
— Gardez-les pour moi, s’il vous plaît. Vous me les rendrez quand… Quand vous le pourrez.
Comment cette femme pouvait-elle faire autant confiance ? Elle ne la connaissait pas ; elle ne savait rien de Candice.
La petite enveloppe tenait dans sa main.
— Chez moi, je n’ai pas de coffre, vous savez.
— Elles n’ont qu’une valeur sentimentale. Je ne supporterais pas de les perdre. L’ultime cadeau de mon père.
— Oui, je me souviens. Votre dernier Noël avec lui.
— Ouvrez l’enveloppe, Candice.
Elle avait une jolie façon de prononcer son prénom ; avec le sourire.
Deux perles grises, montées sur des brides dorées. Elle lui expliqua qu’elles venaient de Tahiti. Son père s’était occupé de tout ; il s’était donné du mal, il voulait faire un beau cadeau à sa fille.
Candice pensa à son propre père, parti si vite. Il n’avait pas eu le temps d’offrir de derniers cadeaux, ni à sa sœur ni à elle ; il avait été aussi pressé dans la mort qu’il le fut dans la vie. Si son père lui avait fait un si joli présent, elle l’aurait conservé précieusement.
— Je les garderai pour vous avec plaisir. Je ferai attention que Timothée ne joue pas avec.
La patiente eut l’air surpris. Candice précisa qu’il s’agissait de son fils.
— Il a quel âge ?
Elle répondit que Timothée avait trois ans.
— Vous êtes mariée, alors ?
Candice ne parvenait pas à décrypter son expression. Envie ? Jalousie ? Curiosité ?
— Séparée.
— Si jeune, déjà maman et divorcée.
— Non, pas divorcée. Je n’ai jamais été mariée.
Candice risqua un « Et vous ? », car elle en avait légèrement assez d’être le centre de la conversation.
La patiente se tut pendant quelques instants, puis avec un sourire amer, presque une grimace, elle soupira :
— Moi ? Rien.
Candice ignorait ce qu’il y avait dans ce « rien ». Cela signifiait-il qu’elle n’avait jamais été ni épouse, ni mère ? Elle n’osa pas poursuivre avec ses interrogations, importuner cette femme amputée, visiblement si seule.
— Timothée a bien de la chance d’avoir une maman comme vous. Que faites-vous dans la vie ?
La patiente avait des tournures de phrases un peu désuètes, comme dans ces films des années soixante-dix que la mère de Candice appréciait, ceux avec Romy Schneider et Michel Piccoli.
— Je suis ingénieure du son.
— Pour le cinéma ?
Candice expliqua la nature de son travail au studio Violette. La blessée écoutait avec attention, comme si ce que Candice racontait était captivant ; elle posait des questions, Candice répondait : l’échange était agréable. La jeune femme ne vit pas le temps passer. Le docteur Roche vint la chercher ; l’heure de s’en aller avait sonné.
— Vous reviendrez me voir ?
Tant d’espoir vibrait dans ses yeux. Candice ne trouva pas le courage de dire non ; elle promit de revenir bientôt.
Candice quittait l’hôpital lorsque son portable sonna. Sa sœur, Clémence. Elle avait sa voix impérieuse qui l’agaçait. Il fallait qu’elles se voient ce soir ; c’était important. Candice s’imagina qu’elle avait dû se disputer avec son mari, ce qui arrivait parfois, et qu’elle avait besoin qu’on lui remonte le moral. Ou alors, peut-être qu’elle voulait lui déposer sa fille cadette, Nina, qui avait l’âge de Timothée ; Candice la dépannait de temps en temps.
Candice pensa à Timothée et à Arthur qui l’attendaient, il était déjà tard. Arthur qui avait encore une fois fait les courses, préparé le dîner. Elle ne pouvait pas les laisser tomber, tous les deux. Elle essaya d’expliquer la situation à sa sœur, l’accident, l’hôpital, l’amputation. Cette pauvre femme seule. Et puis les garçons qui patientaient.
Clémence l’interrompit :
— Écoute-moi. Ça concerne papa.
— Quoi, papa ?
— Si tu ne peux pas venir chez moi, alors c’est moi qui viens.
— Attends ! Je sors de Cochin, je ne serai pas rue des Cinq-Diamants avant vingt-cinq minutes.
— Alors je poireauterai en bas. À tout de suite.

Sa sœur savait tout d’elle. Ou presque. Clémence ne connaissait pas l’horrible secret de Candice qui se révélait dans l’intimité de sa salle de bains, de sa cuisine. Clémence n’en savait rien, leurs parents non plus : ce mal était passé sous leurs radars. Quatorze ans que cela durait. La moitié de sa vie. Et la mort de leur père avait tout aggravé. Un mal insidieux, lent, qui la rongeait jour après jour tel un poison. Julien, son ex, n’avait rien repéré. Pourtant, leur histoire avait tenu quatre ans. Arthur, lui, ignorait tout. Candice faisait très attention, à la manière d’une criminelle qui efface chaque trace ; elle portait ce secret comme un lourd vêtement qui la dégoûtait, qui lui collait à la peau, qui l’étouffait. En parler ? À qui ? Trop tard. Elle aurait dû s’en occuper plus tôt, au sortir de l’adolescence ; mais elle avait rencontré Julien, qu’elle avait cru aimer, puis Timothée était né. Elle avait pensé que la grossesse la sauverait un temps de cette saloperie, que l’obsession la quitterait enfin. Peine perdue. Le poison était revenu insidieusement, petit à petit. Elle savait que tant de filles, de femmes souffraient comme elle ; elle savait qu’il existait des endroits dédiés pour se faire soigner. Mais elle ne faisait rien, empêchée par la peur, par la honte. Elle se disait toujours qu’elle finirait par s’en sortir, qu’elle reprendrait le dessus. Parfois, oui, elle y parvenait ; c’était un miracle, une sensation merveilleuse, une trêve, puis la saloperie la dominait à nouveau, et Candice était alors réduite à la soumission, telle une esclave. Elle se haïssait, elle méprisait son corps dans le miroir ; le dégoût l’envahissait.
Sa sœur l’attendait devant son immeuble, une cigarette aux doigts. Candice savait qu’elle ne fumait pas dans son appartement, devant ses filles, mais dès qu’elle sortait de chez elle, elle en allumait une. Sa sœur était aussi brune que Candice était blonde, un mystère de la génétique ; elle avait les prunelles sombres de leur père, et Candice avait hérité des yeux clairs de leur mère. Elles partageaient un anniversaire, nées le même jour avec deux ans d’écart.
— Tu ne veux pas monter ? On gèle !
— Non. On reste là, répondit Clémence.
Elles se firent la bise, visages rougis par le froid. Même avec son ridicule bonnet à pompon, sans maquillage, le nez écarlate, Clémence était belle. Candice proposa le hall de l’immeuble ; elles pourraient se réchauffer près du gros radiateur dans l’entrée. Clémence éteignit sa cigarette, la suivit à l’intérieur.
L’aînée prenait son temps pour parler, et au début, rien n’était clair ; une histoire de portable. Elle le posa dans les mains de Candice, un modèle Samsung assez ancien. Celle-ci le regarda sans comprendre.
— Le second téléphone de papa, dit Clémence.
— Il en avait deux ?
— Oui.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Clémence poursuivit à voix basse. Deux semaines auparavant, leur mère avait décidé de ranger la penderie de leur père ; elle n’avait pas eu jusqu’alors le courage de s’y atteler. Clémence était venue prêter main-forte. Cela avait été une épreuve ; le parfum de leur père flottait encore sur ses pulls, ses foulards. Elle avait dû lutter contre les larmes, tandis que leur mère parvenait à rester stoïque. Ensemble, elles triaient les vêtements, les affaires, que personne n’avait touchés depuis la mort de Daniel, survenue l’année dernière. Clémence était tombée sur ce téléphone portable dans la poche d’une veste, au fond d’un placard. Elle l’avait observé quelques instants ; elle n’avait jamais vu ce mobile, leur père possédait un iPhone récent, offert par Faustine et ses filles pour son dernier anniversaire. Instinctivement, elle choisit de ne pas en parler à leur mère, et glissa l’appareil dans son sac ; elle n’avait pas su comment se l’expliquer, mais elle avait compris qu’il ne fallait pas que Faustine le voie, une sorte de prémonition.
Clémence était revenue chez elle avec le Samsung. Il ne s’allumait plus, mais elle avait trouvé un chargeur en ligne. Une fois que l’appareil avait été en état de marche, il lui manquait le code secret et le code PIN pour le déverrouiller. Elle avait hésité avant de faire les démarches. Était-ce une bonne idée, d’en savoir plus sur ce téléphone ? Il semblait si bien dissimulé, dans une veste oubliée. Leur père avait été un homme exubérant, jovial, avec son embonpoint, sa barbe foisonnante, son rire communicatif. A priori, pas le genre à avoir des secrets. Le doute s’était emparé d’elle. Peut-être qu’il ne s’agissait même pas de son mobile ?
À la boutique où elle s’était rendue avec son livret de famille, ses papiers et le certificat de décès de son père, cela n’avait pas été compliqué. Le portable était bien au nom de Daniel Louradour ; on lui fournit le code PIN et l’appareil fut déverrouillé. La vendeuse derrière le comptoir l’avait observée avec un sourire ironique : selon elle, il ne fallait pas fouiller dans la mémoire des vieux portables ; personne n’était à l’abri d’une mauvaise surprise. En rentrant, Clémence n’avait pas osé l’examiner ; elle l’avait enfoui dans un tiroir et tentait de ne pas y penser. Jusqu’à ce que, n’y tenant plus, elle ait enfin décidé d’en parler à Candice.
Les deux sœurs s’étaient blotties près du radiateur en fonte à la peinture écaillée. À cette heure tardive, le petit immeuble était silencieux, on n’entendait plus les enfants du premier chahuter le long du couloir, ni la télévision de Mlle Lafeuille, la vieille dame du second ; le trafic qui provenait de la rue semblait lui aussi atténué. Le silence s’éternisa. Le regard de Candice se posa sur les boîtes aux lettres métalliques, le carrelage usé sous leurs pieds, les murs défraîchis du hall, avant de se fixer sur le visage tendu de sa sœur.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? lui demanda-t-elle.
— C’est toi qui vas regarder dans ce portable. Moi, je n’en ai pas la force.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es plus courageuse.
— C’est faux !
Clémence lui caressa la joue ; mais elle n’avait pas besoin d’expliquer : Candice était celle qui les avait portées, elle et leur mère, à la mort de Daniel, celle qui les avait soutenues lors de l’épreuve de la levée du corps, de la mise en bière, celle qui avait fait toutes les démarches ; celle qui encaissait, celle qui serrait les dents, qui ne se laissait pas faire, qui avait l’air de n’avoir peur de rien. Il n’y avait qu’à les regarder physiquement : Clémence, longue et fragile liane, Candice, robuste et ronde.
— On peut le faire ensemble, si tu veux.
Clémence secoua la tête.
— Prends-le. Je t’enverrai le code par SMS. Il n’y a peut-être rien. Je me fais un film, comme d’habitude…
Candice avait l’impression que le mobile pesait lourd dans sa main, qu’il lui brûlait la peau. Elle monta l’escalier après avoir embrassé sa sœur. Lorsqu’elle pénétra dans le petit appartement, tout était sombre, seule une lampe brillait dans l’entrée ; elle se déchaussa, posa son sac et le portable. Arthur dormait certainement, Timothée aussi. Elle prit garde à marcher doucement ; elle aurait aimé préparer une tisane, mais la bouilloire était trop bruyante : les cloisons étaient fines.
Devait-elle fouiller dans ce vieux portable cette nuit, ou attendre demain ? Son anxiété s’intensifiait. Elle avait faim, n’avait pas dîné. À un autre moment, elle se serait réjouie de l’opportunité de sauter un repas, mais cette nuit, l’angoisse forait un trou en elle, toujours au même endroit, son ventre. Elle redoutait ce qu’elle pourrait découvrir dans ce mobile, comme elle ne parvenait pas à oublier cette jambe amputée qu’elle n’avait pas vue, mais qui la hantait. Le trou l’aspirait et son corps entier allait se vider avec l’horrible gargouillis d’une baignoire qui se vidange. Elle essaya de lutter, elle essayait toujours, au début ; elle ferma les yeux, tenta de respirer calmement, mais elle savait déjà que c’était peine perdue. Elle n’avait pas succombé à une crise depuis un certain temps.
Dans le réfrigérateur, elle trouva les restes du dîner des garçons. Elle était consciente qu’elle ferait mieux de s’asseoir, de mettre le couvert, rien que pour elle, de prendre son temps, mais elle en était incapable : il lui fallait la bouffe, là, tout de suite, pas réchauffée, à même les doigts, debout, la porte du frigo entrouverte ; il lui fallait les gnocchis froids enveloppés de sauce gluante, saupoudrés de parmesan, engouffrés frénétiquement, à peine mâchés, à peine savourés ; ils l’emplissaient, la gavaient, et seule cette sensation de satiété pourrait lui apporter un court répit, afin de colmater le vide qui la transperçait jusqu’à la moelle. L’oreille aux aguets, surveillant le moindre bruit, dos tourné à la porte si jamais on la surprenait, elle raclait le fond du bol avec ses ongles, suçait les bouts de son pouce, index et majeur. Ce n’était pas encore assez : tout allait y passer ; tout ce qu’elle pouvait engloutir : la croûte du fromage, le reliquat du gruyère râpé, la pâte à tarte crue, puis, dans le placard, le pain rassis, le reste de la chapelure, les gâteaux de Timothée, les flocons de purée. En silence. En quelques minutes enfiévrées.
Elle se sentait enfin remplie, et l’écœurement vibrait au bout de ses lèvres. Elle se dirigea vers les toilettes sur la pointe des pieds, s’attacha les cheveux avec l’élastique qu’elle portait toujours au poignet. Elle n’avait plus besoin de glisser ses doigts jusqu’à sa glotte, le mouvement venait de lui-même ; il lui suffisait de se pencher au-dessus de la cuvette, et ce qu’elle avait ingurgité remontait d’un bloc, en un léger hoquet, tout glissait hors d’elle, souplement, accompagné d’un jet acide qui brûlait sa trachée, refluait jusqu’à ses narines, déclenchait des larmes instantanées. Elle ne s’acharna pas, ce serait trop risqué, trop sonore ; elle savait qu’elle avait éliminé la plus grosse partie de la nourriture. Une vaporisation de parfum d’intérieur pour évacuer toute odeur suspecte, puis elle tira la chasse d’eau et brossa la cuvette pour ôter les dernières traces. L’ultime étape l’attendait : la salle de bains et le brossage des dents. Elle tendit l’oreille ; les garçons dormaient. Elle avait réussi, une fois de plus. Demain, elle ferait les courses pour remplacer ce qu’elle avait mangé, mais elle savait déjà qu’Arthur ne discernerait rien. Elle était bien trop maligne. Personne n’avait remarqué, ni ses parents, lorsqu’elle vivait chez eux, ni le père de son fils. Elle changeait les aliments de place, rusait, faisait mine de constater avec surprise qu’il n’y avait plus de gâteaux ou de pâtes.
Elle se démaquilla, enleva ses vêtements, s’apprêta à enfiler sa chemise de nuit. La balance mécanique glissée sous la commode la narguait. Elle monta dessus ; le chiffre affiché la révulsa. Candice avait beau changer l’appareil de place, caler sa main sur le lavabo en remontant sur l’appareil, tourner le disque pour que l’aiguille recule un peu plus vers la gauche, rien n’y faisait. Le chiffre ignoble allait déteindre sur sa nuit entière et même sur le lendemain ; il allait asseoir son emprise sur chaque événement, chaque conversation, chaque action qu’elle entreprendrait. Despotique, il déciderait de la couleur de son humeur. En grimaçant, elle regarda son corps bien en face et elle l’exécra encore plus que d’habitude ; tout en lui pesait sur elle, ses seins volumineux qu’elle aurait voulu tronçonner, ses flancs pleins, ses cuisses qui se touchaient, le bombement de son ventre, ses genoux potelés ; mais ce qu’elle détestait par-dessus tout, c’étaient ses épaules arrondies, pas assez larges à son goût, qui ne lui donnaient pas le port de tête de Faustine et de Clémence, ni leur ligne, cette silhouette à l’égyptienne, larges épaules, hanches fines, abdomen plat. Elle se voyait comme un disgracieux têtard, une boule, un paquet.
Son sac se trouvait dans l’entrée ; elle l’attrapa, ainsi que le mobile de son père, et s’installa à nouveau dans la cuisine. Clémence lui avait envoyé le code, mais elle hésitait encore. Tandis qu’elle réfléchissait, elle ouvrit la petite enveloppe qui contenait les perles de Dominique Marquisan et les cala dans le creux de sa paume. Les billes nacrées luisaient dans l’obscurité et elle perçut un trouble soudain ; elle avait l’impression qu’elle avait rapporté des objets malfaisants – les perles, le portable – dans l’intimité de son refuge et que ce geste imprudent contaminait jusqu’à l’air qu’elle respirait.
Elle rangea les perles dans un tiroir en hauteur, loin des mains curieuses de Timothée. En se munissant du code fourni par sa sœur, elle déverrouilla le vieux Samsung. Pas d’image particulière en fond d’écran ; dans le répertoire, des noms qu’elle ne connaissait pas et qui ne lui disaient rien. Elle vérifia les derniers SMS : des publicités pour de nouveaux forfaits. Ces messages remontaient au mois précédant le décès de son père. Il avait été hospitalisé, et vers la fin, il n’avait plus été capable de se servir d’un mobile, de lire, ni même de parler. Daniel travaillait dans une agence immobilière depuis une quinzaine d’années. Candice avait rencontré la plupart de ses collaborateurs au fil du temps. Certains étaient venus à son enterrement.
Candice finissait par se dire que ce portable avait été utilisé uniquement pour des raisons professionnelles, et se voyait déjà en train de rassurer sa sœur, lorsqu’une petite main posée sur son genou la fit sursauter. Son fils, Timothée.
— Oh, tu m’as fait peur !
— Pourquoi tu dors pas, maman ? C’est pas ton portable, ça.
Rien n’échappait aux yeux observateurs du garçon.
Elle le câlina, respira l’odeur tiède de sommeil qui rôdait sur son cou, sous ses boucles blondes.
— Tu as raison ! C’est un vieux téléphone que m’a donné tante Clem. Allez, on retourne au dodo, il est tard ! Et on ne fait pas de bruit pour Arthur !
Il avait fallu chanter une comptine, redresser la couette, trouver le doudou qui avait roulé sous le lit ; lorsque Candice se glissa enfin aux côtés d’Arthur, il était déjà deux heures du matin.

Candice se réveilla avec un goût métallique désagréable sur la langue, ce qui arrivait souvent après une crise ; lorsque Arthur tenta de l’embrasser, elle le repoussa doucement. Il fallait qu’elle se lave les dents, tout de suite. Pendant que l’eau du robinet coulait, elle se pesa rapidement tout en prenant appui d’une main sur le lavabo, puis en relâchant doucement la pression, ce qui évitait de faire claquer la balance mécanique. Elle ne supportait pas l’idée qu’on puisse l’entendre se peser ; toujours ce chiffre odieux qui l’enfermait dans sa haine d’elle-même, lourde comme la porte d’une prison.
Aujourd’hui, elle ne travaillait pas, en accord avec Luc et Agathe, car en raison de la grève, l’école de Timothée resterait fermée, et elle n’avait pas d’autre choix que de s’occuper de lui, ce dont elle se réjouissait ; son fils était un enfant espiègle et attachant. Elle prépara le petit déjeuner, mit le couvert pour les garçons ; Arthur allait rejoindre sa startup, à deux pas, et il était déjà en retard. Il avala un café et un toast en vitesse.
— Tu vas rendre visite à ton éclopée ?
— Non, j’ai Timothée avec moi. Peut-être un autre jour.
— La pauvre…
— Oui, la pauvre.
Il lui sourit, passa une main dans ses cheveux.
— N’en fais pas trop, Candi. N’oublie pas, c’est quelqu’un que tu ne connais pas.
Candice se contenta de sourire. Depuis hier soir, l’histoire du téléphone secret de son père avait occulté le drame vécu par Dominique Marquisan. Arthur avait raison : cette personne était une étrangère dont elle ne savait rien, elle avait assisté à l’accident dans toute son horreur, elle avait fait ce qu’elle pensait devoir faire, se rendre à son chevet. Elle n’aurait sans doute pas dû accepter de garder les perles ; cet acte la liait à cette femme, malgré tout. Ce n’était pas bien grave, se dit-elle, elle les lui rapporterait.
Après le départ d’Arthur, le portable de Candice sonna : Clémence. Elle lui apprit qu’elle n’avait rien trouvé pour le moment, qu’elle allait poursuivre son exploration du mobile, mais elle pensait en toute honnêteté qu’elles avaient affaire à un appareil professionnel, peu utilisé par leur père. La journée s’écoula doucement, rythmée par l’attention qu’elle portait à son enfant : les jeux, la promenade dans le quartier, les repas, la sieste, les chansons, les câlins. Elle s’était habituée à l’élever seule. Son ex, Julien, avait eu un bébé avec une autre femme et Timothée ne souffrait nullement de la naissance de son petit frère ; au contraire, il paraissait curieux et enthousiaste.
En fin de journée, pendant que son fils regardait un dessin animé, Candice reprit l’examen du Samsung de son père ; elle faisait défiler les courriels qui avaient tous un rapport avec l’agence immobilière pour laquelle son père travaillait. Il classait méthodiquement ses dossiers, remarqua-t-elle, par nom de clients et par date ; visites, estimations, loyers, charges, loi Carrez, chauffage, travaux à prévoir. Tout cela semblait très professionnel ; Clémence s’était inquiétée pour rien. Candice esquissa un petit sourire, comme pour se moquer gentiment de sa sœur qui se faisait souvent une montagne de tout.
Elle souriait encore lorsqu’elle s’aperçut que tous les courriels ne provenaient pas de la même adresse électronique : il y avait deux boîtes mails sur ce portable, l’une au nom de louradour.daniel@vintimmobilier.fr et une autre intitulée gabriellelettre28@mymail.com. Ce nom ne lui évoquait rien. Une collaboratrice de son père ? Elle cliqua dessus par simple curiosité, histoire de faire un tour complet avant de refermer le mobile pour de bon. Un seul dossier avait été créé, nommé d’une lettre : « O ». Elle ouvrit le premier mail, envoyé une dizaine d’années auparavant par valentinpaprika333@jet.fr.
La maison plairait à Gabrielle. Elle est grande, avec un étage, des mansardes, et le jardin a été livré à lui-même, mais il est charmant. Il y a un chêne et un figuier. Oui, il y a des travaux à prévoir, mais c’est tout ce que nous aimons. À une heure de Paris, vers le sud. Sortie Courtenay, puis un joli hameau à quelques kilomètres de là, perdu dans les champs. Que dirait Gabrielle de passer la voir ? Valentin pourrait l’emmener. Ce vendredi, par exemple.
Candice cliqua sur le courriel suivant envoyé par le même Valentin, toujours avec cette désagréable sensation d’indiscrétion. Elle découvrit la photographie d’une maison de campagne, accompagnée d’un plan cadastral ; on y voyait la façade en pierre blanche, couverte de vigne vierge, et des volets à la peinture bleue écaillée.
Villa O semble avoir été construite pour Gabrielle et Valentin. Il paraît qu’elle n’a pas été habitée depuis des lustres, et que des chauves-souris sont venues vivre là, mais quelle importance ? Valentin se demande s’il ne serait pas judicieux de faire une offre. Il ne faudrait pas que cette maison leur passe sous le nez, tout de même ! Ce serait fou de ne pas essayer. Qu’en pense Gabrielle ? Valentin attend son appel.
Qui étaient ces gens ? Pourquoi cette correspondance se trouvait-elle dans le téléphone de son père ? Quel rapport avec lui ? Elle fit défiler d’autres courriels qui détaillaient l’avancée de travaux.
Le dernier, le plus récent, datait d’un an.
Valentin a attendu l’appel de Gabrielle longtemps, puis il a fini par comprendre qu’elle n’allait pas pouvoir le rejoindre à la Villa O. Il ne lui en veut pas. Mais elle lui manque. Terriblement. Il ne peut pas faire un pas sans penser à elle. Il s’inquiète pour elle. Souvent, comme hier, il passe sous ses fenêtres. Il sait qu’elle n’est pas là, et de toute façon jamais il n’oserait sonner. La villa est si belle en cet automne douloureux. Elle irradie de leur amour. V.
Le souffle de Timothée sur son cou la fit tressaillir.
— Maman, pourquoi tu regardes encore ce portable ?
À trois ans, Timothée s’exprimait déjà très bien, d’une voix affirmée et claire. »

Extraits
« Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. p. 17

«Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. » p. 74-75

Il y a tout dans ce roman, murmura Dominique en savourant son champagne. Absolument tout. Le désir, la lâcheté, le crime, le mensonge, la culpabilité, la folie. Mais ma scène préférée, c’est celle de la morgue.
Elle prononça ce dernier mot avec une sorte de sensualité frissonnante. p. 157

Ce vide en appelait un autre, plus sournois, plus néfaste, celui qu’elle connaissait si bien, celui du corps et du poids, de l’obsession de la balance et de la calorie. Elle remarqua qu’elle recommençait à se nourrir vite et mal, qu’elle terminait l’assiette de son fils, qu’elle léchait les couverts, qu’elle raclait les fonds de plats avec ses doigts. Et chaque nuit, en silence, elle se pliait à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumettait à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidangeait son estomac d’un jet acide. Elle se couchait avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semblait encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspirant que répugnance. p. 163

À propos de l’auteur

Tatiana de Rosnay au restaurant La Fontaine de Mars , Paris VII

Tatiana de Rosnay © Photo Bruno Levy

Franco-anglaise, Tatiana de Rosnay est l’auteur de treize romans traduits dans une quarantaine de pays. Plusieurs ont été adaptés au cinéma. (Source: Éditions Robert Laffont)

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Les fêlures

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En deux mots
Garance découvre sa sœur Roxane et son conjoint Martin inanimés dans leur lit après une tentative de suicide. Les secours parviendront à la sauver et constateront le décès de Martin. Pour Odile, sa belle-mère, Roxane est coupable. Et si la police conclut à un non-lieu après l’autopsie, le poison du doute s’est instillé et n’a pas fini de faire des dégâts.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le temps des soupçons

Barbara Abel revient avec un nouveau roman, aussi formidable que les précédents. Après une double tentative de suicide, il décrit les dégâts que va provoquer le doute qui ronge les protagonistes, tous sûrs de détenir la vérité.

Quand Garance reçoit l’appel à l’aide de sa sœur, il est déjà trop tard. Elle découvre Roxane aux côtés de Martin, inanimés dans leur lit. Malgré le choc, elle trouve le moyen d’appeler les secours avant de s’effondrer. A-t-elle vraiment compris l’ambulancier quand il a affirmé sentir un pouls?
Finalement Roxane sera sauvée et la double tentative de suicide par injection de morphine prend une tout autre dimension, car désormais c’est aux questions de la police qu’il va falloir répondre. Car avant même le résultat de l’autopsie la mère de Martin porte plainte pour homicide, persuadée que son fils n’avait aucune intention de mettre fin à ses jours.
En fait, autant les deux familles que la police se voient confrontées à des questions auxquelles il est bien difficile de répondre, d’autant que Roxane, qui pourrait éclaircir certains points, reste prostrée et muette. Alors Blache et Cherel, le duo chargé de l’enquête, se concentrent sur la famille et l’entourage, cherchent la raison de cette double tentative de suicide ou le mobile de cet homicide déguisé. Une hypothèse qui révolte Garance, elle qui croyait si bien connaître sa sœur avec laquelle elle a traversé bien des épreuves. Après le départ de leur père, elles se sont retrouvées face à une mère tyrannique, alcoolique et diabétique qui mourra après s’être injecté une trop forte dose d’insuline. Suicide, accident, homicide? On découvrira plus tard ce qu’il en est réellement.
«Roxane avait quatorze ans à l’époque, et ça ne se passait pas bien entre elles deux. Elles se disputaient à longueur de temps, se reprochaient tout et n’importe quoi, c’était insupportable. Mais quand maman est morte, c’est Roxane qui en a été le plus touchée. D’autant que c’est elle qui l’a découverte, sans vie, sur son lit.»
Pour Martin Jouanneaux, c’est un peu la même histoire, mais davantage policée. Lui a perdu son père, grand chef d’entreprise, emporté par la maladie. Son épouse a alors pris les rênes avec l’ambition de voir son aîné lui succéder. Mais à la suite d’une erreur qui verra un gros contrat leur échapper, elle décide de l’évincer au profit de Martin. S’il entend faire de son mieux, il constate toutefois qu’il n’est pas à l’aise avec le milieu des affaires et préférerait son consacrer à l’écriture.
Roxane, qui voulait être danseuse et a dû renoncer à ce rêve après une mauvaise chute dans laquelle sa mère l’a entraînée après une énième dispute a choisi de poursuivre des études de médecine. La jeune fille sait toutefois qu’il s’agit d’un choix par défaut. Les deux amoureux se persuadent alors que leur bonheur passe par une nouvelle vie.
Le scénario imaginé par Barbara Abel nous permet de suivre en parallèle la rencontre et l’histoire du couple Martin et Roxane, la cohabitation entre Garance et sa sœur après sa sortie de l’hôpital, les séances chez la psychologue qui suit les deux filles et la vie d’Odile. Passant d’une temporalité à l’autre, on comprend très bien comment la psychologie des personnages s’est construite et comment le poison du soupçon s’est instillé petit à petit jusqu’à causer des dégâts irrémédiables. Une fois encore, Barbara Abel réussit à nous embarquer dans cette sombre histoire où tout le monde est coupable, même si leurs intentions sont louables, où l’on découvre comment l’amour peut être toxique et comment un petit grain de sable peut remettre en cause bien des certitudes. Comme dans Je sais pas ou Je t’aime les personnages sont admirablement bien campés et, dès les pemières pages – très fortes – on se laisse happer. Comme le bon vin, Barbara Abel se bonifie avec le temps !

Les fêlures
Barbara Abel
Éditions Plon
Roman
422 p., 20 €
EAN 9782259307628
Paru le 31/03/2022

Où?
Le roman n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Qui est le véritable meurtrier d’un être qui se suicide ?
Lui, sans doute.
Et puis tous les autres, aussi.
Quand Roxane ouvre les yeux, elle sait que les choses ne se sont pas passées comme prévu.
Martin et elle formaient un couple fusionnel. Et puis, un matin, on les a retrouvés dans leur lit, suicidés. Si Roxane s’est réveillée, Martin, lui, n’a pas eu sa chance… ou sa malchance. Comment expliquer la folie de leur geste ? Comment justifier la terrible décision qu’ils ont prise ?
Roxane va devoir s’expliquer devant ses proches, ceux de Martin, et bientôt devant la police, car ce suicide en partie raté ne serait-il pas en réalité un meurtre parfait ? Que savons-nous réellement de ce qui se passe au sein d’un couple ? Au sein d’une famille ? Que savons-nous des fêlures de chacun ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
EmOtionS blog littéraire (Yvan Fauth)
RTBF (Sous couverture)
Blog Aude bouquine
Blog L’œil de Luciole

Les premières pages du livre
Chapitre 1
Certains réveils sont plus pénibles que d’autres.
Au moment où Roxane ouvre les yeux, malgré le chaos qui règne dans sa tête, elle comprend que les choses ne se sont pas passées comme prévu.
Les souvenirs peinent à refaire surface, ils se désordonnent à mesure qu’ils apparaissent, comme on joue à cache-cache dans l’obscurité. Ce sont des formes confuses, des ébauches d’impressions, ils se dérobent à peine décelés, ils s’échappent sitôt saisis. Sa conscience en profite pour occuper le terrain : sans perdre de temps, elle découvre des crocs redoutables qu’elle plante sans pitié dans sa raison. C’est fulgurant, la jeune femme essuie un premier assaut, dont la violence la laisse pantelante. Elle tente de rassembler ses idées, d’organiser la bouillie qui lui sert de mémoire, de dompter la souffrance qui, déjà, lui ronge l’âme. Peine perdue. Elle n’a pas encore retrouvé son calme qu’elle doit affronter une meute de spectres grimaçants, dont elle devine qu’ils ne lui accorderont aucun répit.
À la douleur de l’esprit succède celle du corps. Comme pour se mettre au diapason, c’est la tête qui endure le premier supplice. Elle explose sous la charge d’une pression féroce, brutale, qui arrache à Roxane une plainte rauque. Elle tousse, et chaque quinte lui écorche les voies respiratoires. Elle tente de se redresser pour atténuer le mal, le mouvement réveille son estomac qui se tord instantanément et propulse dans tout l’abdomen de virulentes pointes aiguës, lesquelles la forcent à se recoucher.
— Ne bouge pas, ma petite souris. Je suis là. Tout va bien.
Cette voix, Roxane l’identifie à la seconde : c’est celle de Garance, sa sœur. Celle-ci se penche sur elle, sa respiration lui effleure le front. Cela apaise Roxane durant quelques secondes, juste avant que ses démons repartent à l’assaut. Elle veut parler, savoir ce qui se passe, où elle se trouve, pourquoi, comment ?
— N’essaie pas de parler, on a dû t’intuber.
En croisant le regard de Garance, Roxane lit l’angoisse tapie au fond des yeux de sa sœur, la peur rétrospective dont elle est l’otage, une charge émotionnelle difficile à dompter. Elle devine enfin la pointe de reproche que Garance ne parvient pas à dissimuler tout à fait. Des images commencent alors à émerger, se révélant à son esprit par petites touches, une silhouette d’abord, dont elle discerne les contours, et, avec elle, le souvenir éprouvant des derniers instants, juste avant que la morphine se rue dans son organisme et prenne d’assaut une à une ses fonctions vitales.
Martin.
Roxane sonde aussitôt la pièce dans laquelle elle se trouve, à sa recherche.
— Tu veux quelque chose ? lui demande Garance avec douceur.
La peur de savoir lui tord le cœur, mais, très vite, l’ignorance l’effraie plus encore.
Posant sur sa sœur un regard inquisiteur, entre terreur et détermination, Roxane attend.
Il faut quelques instants à Garance pour déceler ce que cherche sa cadette. Alors, elle s’assombrit et la considère avec gravité. Le temps s’arrête. Les secondes s’étirent dans l’immobilité du silence, les deux femmes se contemplent, l’une en demande, à l’affût du moindre indice, l’autre en retrait, épouvantée par la réponse qu’elle doit formuler. Alors, prenant le parti de contourner l’impossible épreuve, Garance se contente de secouer lentement la tête.
Non.
Ce qui se passe ensuite restera gravé dans la mémoire de Garance. Les traits de Roxane se figent un court instant, voilés d’une obscurité minérale, presque tombale, avant de se décomposer en une grimace déchirante. Terrassée, la jeune femme se recroqueville, on dirait qu’elle se dessèche, se vide, se décolore, soudain diaphane, transparente, presque un fantôme. Elle s’abîme dans un interminable sanglot qui met une éternité à émerger, à expulser le hoquet de peine, celui qui donnera le coup de feu du départ, la permission d’exprimer sans retenue son chagrin et sa douleur.
Garance se tient pétrifiée à côté d’elle. Elle assiste, impuissante, à la déliquescence de Roxane, à sa déchéance, à sa mise à mort. Et lorsque sa sœur plonge dans les flots de sa détresse, lorsqu’elle donne libre cours à ses larmes, lorsque les plaintes emplissent l’espace, déchirées et déchirantes, Garance la prend enfin dans ses bras et la serre contre elle.
Les deux jeunes femmes pleurent longuement, agrippées l’une à l’autre.
— Pourquoi ? demande Garance.
Roxane frémit. Elle s’extirpe de l’étreinte et reste figée. D’une immobilité parfaite, elle tente pourtant de contenir le tumulte qui malmène ses pensées, son cœur, ses muscles, ses tripes.
Pourquoi ?
Comment répondre à cette question ?
Comment raconter, comment expliquer ?
Comment traduire en mots la folie de ce geste ? Roxane tressaille en songeant que son premier juge est là, devant elle, Garance, son âme sœur, et que rien, à ses yeux, ne justifiera la dérive de leurs illusions.
Elle tente d’endiguer les souvenirs qui l’assaillent et ne peut réprimer un frisson d’angoisse. À mesure que la situation se dévoile, à mesure que se révèlent à sa conscience celles et ceux qui lui demanderont des comptes, elle voit se creuser sous ses pas un abîme sans fond dans lequel la tentation est grande de se laisser sombrer. Disparaître, s’évanouir, se désagréger. S’ajoute un sentiment de solitude terrifiant, un étau qui lui enserre la poitrine au point d’entraver sa respiration. Enfin, il y a cette voix qui ricane sous son crâne, la persécute et l’accuse, vomissant une déferlante de reproches, tu croyais quoi, pauvre idiote ? Les mots ricochent dans sa conscience, elle voudrait les chasser, mais comment ? La voix poursuit sa diatribe, implacable. Tu pensais vraiment que ce serait aussi facile, que tu allais t’en sortir comme ça ? Roxane secoue la tête, non, promis, elle ne pensait rien, elle mesure son arrogance, elle comprend son erreur. Elle demande pardon, pitié, elle sait maintenant que tout cela était vain, qu’ils avaient tort, bercés d’illusions.
Elle sait surtout qu’elle ne maîtrise rien et qu’elle doit affronter son destin. Seule.

Jamais démenti
La première fois que Garance et Roxane se sont vues, les choses ont mal commencé. En même temps, tout allait mal à cette époque, pourquoi aurait-ce été différent ?
Pour commencer, il était prévu qu’elles se rencontrent dans la matinée, c’est en tout cas ce qu’on avait dit à Garance. Au lieu de ça, Roxane était arrivée en fin d’après-midi. Garance avait passé la journée le nez à la fenêtre, les nerfs à fleur de peau. Elle avait tenté de négocier avec son impatience, consciente malgré ses quatre ans que cette journée serait déterminante et que, rien, jamais, ne serait plus comme avant.
Elle ne s’était pas trompée.
Lorsque Roxane est arrivée – enfin ! –, Garance était dans un tel état de tension qu’elle a mis plusieurs minutes avant de venir l’accueillir. Elle avait tourné en rond dans sa chambre, ravalant sa rancœur et cherchant au fond d’elle-même un reste de cette fébrilité qui l’animait ce matin encore. Les bruits du salon lui parvenaient par bribes étouffées, la voix de Judith, sa mère, impatiente et agacée, celle de Jean, son père, déjà à cran. Elle se demandait pourquoi ces deux-là prenaient encore la peine de se parler, le moindre mot entre eux dégénérait invariablement, quelle que soit l’heure de la journée, quel que soit le sujet abordé, tournant à l’aigre dans le meilleur des cas, virant au pugilat dans le pire.
Seule dans sa chambre, Garance percevait la tension, une nervosité ambiante qu’elle connaissait par cœur, elle pouvait en prévoir chaque étape. En entendant ses parents se chamailler dès le retour de sa mère, avant même qu’elle n’ait pris le temps de se poser, sans même s’inquiéter d’elle, Garance avait éprouvé une amertume chargée de dépit.
Qu’allait penser Roxane ?
Elle s’était donc résolue à rejoindre le salon, sans grand espoir d’apaiser la dispute qui se cristallisait sous les mots accablants et les paroles blessantes.
Quand elle était apparue, sa mère l’avait gratifiée d’un simple « Ah, tu es là, toi ? » avant de reporter son attention sur son mari à qui elle reprochait l’état de l’appartement, tu as vu le bordel, franchement, tu ne pouvais pas faire un effort, au moins pour mon retour ? Jean s’était retranché derrière son emploi du temps surchargé, tu crois que j’ai eu le temps, sans oublier qu’il a fallu s’occuper de Garance, lui préparer ses repas, la conduire à l’école et aller la rechercher, putain, tu n’es pas là depuis dix minutes que tu fais déjà chier !
Roxane s’était mise à pleurer.
Blotti dans son couffin, le nouveau-né s’agitait dans l’indifférence générale.
La querelle des parents prenait de l’ampleur, mais leurs mots se noyaient dans les pleurs du bébé. Garance s’était avancée, en apnée, navrée pour cet enfant, ça n’a pas l’air terrible comme ça, mais tu verras, il y a parfois de bons moments.
À mesure qu’elle se rapprochait de Roxane, la cacophonie familiale s’était estompée dans les battements de son cœur. Elle avait dû grimper sur la chaise, car le couffin était posé sur la table et elle ne distinguait rien de ce qu’il y avait à l’intérieur. Le temps avait alors endigué sa course, comme s’il lui donnait la possibilité de faire marche arrière, de retourner dans sa chambre comme si de rien n’était, après tout elle n’avait rien demandé à personne…
Bien sûr, Garance n’avait pas hésité.
Elle s’était penchée au-dessus du couffin et avait découvert sa petite sœur.
Le coup de foudre avait été immédiat.
Et réciproque.
Était-ce cette présence au-dessus d’elle, cette odeur d’enfance, cette douceur sucrée, ce regard à la fois étonné et déjà fasciné, cette menotte qui s’était approchée et avait effleuré sa joue ?
Au contact de la fillette, Roxane s’était tue, aux aguets.
Les yeux froncés, encore fermés au monde qui l’entourait, le teint laiteux, la peau plissée et duveteuse, elle s’était aussitôt apaisée tandis que Garance lui murmurait de jolis sons, une berceuse improvisée dans les replis de ses espoirs.
C’est ainsi que les deux sœurs avaient fait connaissance. Roxane ne se rappelle pas, bien sûr, mais Garance lui a tant de fois raconté cette première rencontre qu’elle a la sensation de se souvenir de chaque seconde.
Vingt ans plus tard, cet amour ne s’est jamais démenti.

Chapitre 2
Garance sort de la chambre et se presse vers les ascenseurs. Elle a besoin d’air, elle a envie de fumer, elle doit passer un coup de fil, prévenir son père que Roxane est réveillée.
Tandis que les portes se referment sur elle, Garance découvre son reflet dans le miroir. Ses traits sont creusés, son teint est gris, elle semble à peine plus vaillante que Roxane. Elle prend une grande inspiration et se pince les joues pour en raviver les couleurs. Le résultat est décevant mais elle s’en contentera.
Dehors, elle tire une cigarette de son paquet, l’allume et aspire longuement la fumée qu’elle garde quelques secondes dans ses poumons. Elle attend de l’avoir recrachée pour s’emparer de son smartphone. Quatre appels en absence, tous de son père, dont deux avec message qu’elle n’écoute pas. À la place, elle compose directement son numéro.
La discussion est éprouvante. Il lui reproche d’emblée tout un tas de choses, de ne pas l’avoir prévenu plus tôt, et d’ailleurs de ne pas répondre au téléphone, de ne rien savoir de plus, de ne pas avoir vu le médecin. Il tourne en rond depuis des heures, il devient fou, vouloir mourir à vingt ans, ça n’a pas de sens ! Garance lui fait remarquer qu’elle est dans le même état que lui, qu’elle se pose les mêmes questions, ce n’est pas la peine de passer ses nerfs sur elle. Jean soupire, il s’excuse, oui, désolé, il est à cran. Garance se justifie comme d’habitude, et, comme d’habitude, son père ne l’écoute pas. Il l’informe qu’il n’a pas pu annuler la répétition de cet après-midi, mais qu’il a trouvé un vol dans la soirée et qu’il sera là demain matin, au plus tard à 10 heures. La discussion s’achève, tendue, Garance raccroche, et soudain la fatigue s’abat sur elle, une fatigue extrême qui la laisse sans force, le cœur vide. Elle devrait rentrer chez elle, se reposer quelques heures, mais la hantise d’être seule sans personne pour détourner ses pensées la décourage. Elle sait que cet instant viendra, forcément, et que les événements éprouvants des dernières vingt-quatre heures la hanteront jusqu’au petit matin. Comme pour confirmer ses craintes, le souvenir de la chambre de Roxane et Martin envahit son esprit, ce moment étrange où elle pressent le drame, l’obscurité à cette heure matinale, les deux silhouettes couchées dans le lit, le silence malgré ses appels et ses questions, il y a quelqu’un, Roxane, Martin, vous êtes là ?
Et puis…
Et puis l’horreur, le cauchemar, glaçant, indescriptible. Elle les voit tous les deux, ils sont là, allongés sur le lit, immobiles et muets. Elle s’approche, ne comprend pas pourquoi ils ne l’entendent pas, pourquoi ils ne bougent pas. Elle se penche sur eux, elle tend la main pour réveiller sa sœur, Roxane, c’est moi, c’est Garance. Elle allume la lampe de chevet…
Alors seulement elle découvre son visage figé, son regard déjà absent, ses lèvres trop pâles, son teint cireux. Garance se glace, son cœur dégringole dans son estomac. Elle pousse un cri d’épouvante, se jette sur sa sœur, l’appelle, la secoue, la supplie. Elle panique, se tourne vers Martin pour lui demander son aide… L’effroi lui agrippe les tripes, il est plus livide encore. Elle se précipite hors de la chambre, court jusqu’au salon où elle a laissé son sac, y plonge la main, y fouille avec frénésie à la recherche de son téléphone. Elle appelle les secours dans un état second, bafouille de pauvres mots dépourvus de sens. Elle invective la voix à l’autre bout du fil, l’implore de venir tout de suite, d’être déjà là, ne comprend rien à ce qu’on lui demande. L’adresse ? Elle hurle le nom de la rue, le numéro de l’immeuble, hystérique, doit recommencer, la voix ne saisit pas le numéro, trente et un, merde, c’est pas compliqué !
L’attente débute, longue, lente, interminable. On lui a assuré que les secours étaient en route, mais Garance ne voit rien, n’entend rien. Le silence s’abat sur elle avec une violence qui la laisse étourdie. Elle se morfond, hébétée, puis regagne la chambre, se précipite vers le lit, empoigne sa sœur par les épaules, la redresse de force tout en la stimulant, tiens bon, Roxane, l’ambulance va arriver, je t’en supplie, tiens le coup ! Elle parvient à la stabiliser et la retient dans un semblant de posture assise. Roxane ressemble à une poupée à taille humaine, repliée sur elle-même, dont la tête tombe lourdement sur la poitrine. Ses longs cheveux blonds lui mangent la figure. Garance ne distingue pas ses traits. Elle la presse contre elle et la frictionne, c’est idiot, elle ne sait pas pourquoi, il semble que c’est ce qu’elle doit faire, conserver la chaleur du corps, solliciter chaque parcelle de sa peau, chaque cellule, chaque nerf. Elle voudrait sentir sa sœur bouger, percevoir une résistance dans ses muscles, une énergie, un mouvement… Mais dès qu’elle lâche la jeune femme, celle-ci manque de s’affaisser d’un côté ou de l’autre. Garance la retient avec plus de détermination encore, à tel point qu’elle ne sait plus très bien qui maintient qui à la verticale, laquelle empêche l’autre de tomber.
Alors qu’elle sombre dans l’intensité de l’étreinte, tout entière absorbée par cette communion rédemptrice, son attention est attirée par une enveloppe posée sur la table de nuit, juste à côté de Roxane. Une alerte hurle dans son cerveau. Elle reconnaît tout de suite l’écriture de sa sœur. « Garance ». Elle tourne instinctivement la tête vers la table de nuit du côté de Martin… Une enveloppe y est également posée.
Quelque chose se brise en elle, comme un verre éclatant sur le sol, fracassé en mille morceaux. Elle sait, elle a compris. Les mots que renferment ces enveloppes seront difficiles à lire, impossibles à accepter. Ils engendreront des interrogations, des remises en question, des jours noirs et des nuits blanches. Elle tend malgré tout la main vers la lettre de Roxane, c’est plus fort qu’elle, la saisit et la ramène vers elle.
« Pourquoi ? », murmure-t-elle en enfouissant son visage dans le cou de la jeune femme.
Elle presse sa sœur contre elle, et ce corps glacé la brûle, la consume, lui ronge le cœur et l’âme. Elle se sent aspirée vers des fonds dérobés, des rivages parallèles auxquels seuls ceux qui souffrent accostent, et dont certains ne reviennent jamais. Déchirée par une insupportable douleur, elle lâche prise, se dit tant pis, à quoi bon, s’enfonce peu à peu…
Dehors, le lointain écho de l’ambulance la ramène brutalement dans la chambre.
Garance sursaute et prend une grande bouffée d’air. Elle repose Roxane à l’horizontale et se précipite dans l’entrée. Elle sort de l’appartement, dévale les deux étages qui la séparent du hall de l’immeuble et déboule sur le trottoir, hors d’haleine, échevelée, au bord de l’hystérie. Les gyrophares des véhicules tournoient dans la nuit, donnant à la rue des allures de scène de tragédie. Les secouristes n’ont pas le temps de descendre de l’ambulance qu’elle les apostrophe déjà puis les guide jusqu’à la chambre.
Ensuite, l’éternité s’installe. Des gens envahissent les lieux, parmi lesquels des policiers. On lui demande de rester à l’écart pour ne pas entraver le bon déroulement des opérations. Au sinistre silence du trépas succède le tourbillon des urgentistes. Garance se retranche dans la cuisine, perdue, éperdue, impuissante. Elle entend des bruits de machine, des sons, des mots, sans parvenir à en retirer une information concrète. Elle trépigne, tourne en rond, se sent de trop, pas à sa place, elle devrait être auprès de sa sœur, Roxane a besoin d’elle, elle le devine, elle le sait. Alors elle avance dans le couloir en direction de la chambre, c’est plus fort qu’elle, elle se dévisse le cou pour voir, pour savoir… La cohue générale se mêle au chaos de son esprit, les gens s’agitent autour du lit, certains lancent des ordres, d’autres y répondent.
Un homme annonce que c’est fini.
Les boyaux de Garance se soulèvent, elle expulse un cri de détresse et bondit vers le lit. Un infirmier la retient de justesse et l’empêche d’avancer, tente de la contenir, de la raisonner. Garance n’entend rien, elle se débat, rugit, elle veut voir sa sœur, le répète sans cesse dans une litanie sourde. L’infirmier l’entrave, cherche à attirer son attention sur autre chose, sur lui, sur ses mots, laissez-nous la sauver, madame, nous faisons le maximum, nous…
« On a un pouls ! »
La phrase a jailli dans un cri au-delà du tumulte. Chacun se tend une demi-seconde avant de replonger dans la fièvre du sauvetage. On ne lâche rien. Garance se fige, en apnée, tous les sens aux aguets. L’infirmier sollicite son regard, lui promet qu’ils vont la sauver, mais que, pour ça, il faut les laisser faire. OK ? Vous avez compris ? Vous entendez ce que je dis ? Madame ?
Garance sursaute. Elle braque les yeux sur lui, tout étonnée de le trouver là, si près. Elle le dévisage tandis que les mots parviennent à sa conscience. Alors seulement elle hoche la tête, elle comprend, oui, bien sûr…
Ensuite tout se mélange dans son esprit. Elle sait juste que les choses sont allées très vite, ils ont chargé Roxane sur une civière avant de filer vers l’entrée, les escaliers, la rue, l’ambulance. Elle leur a emboîté le pas, cavalant à côté de sa sœur, la sommant de ne pas lâcher, lui défendant de mourir, tu entends, je te l’interdis !
— Tiens bon, ma petite souris ! a-t-elle hurlé dans un sanglot déchiré.
Au moment où elle a voulu sortir de l’immeuble, un policier l’a alpaguée, lui demandant de le suivre pour répondre à des questions. Garance l’a regardé comme s’il était fou, sans comprendre ce qu’on lui voulait, elle s’est défendue, impérieuse, laissez-moi passer, je dois rester avec ma sœur… Il a insisté, mais elle s’est dégagée.
— Si vous voulez me poser des questions, rejoignez-moi à l’hôpital !
Puis elle a suivi le mouvement sans ralentir sa course, sans quitter Roxane des yeux, s’accrochant à la certitude que, tant qu’elle sera près d’elle, sa sœur aura une chance de s’en sortir.
Parce qu’elle n’osera jamais mourir devant elle.

Chapitre 3
De retour dans l’ascenseur, Garance se ressaisit. Roxane est à présent hors de danger, c’est tout ce qui compte. Le reste est dérisoire, elle peut tout affronter, faire face à toutes les vérités, même les plus éprouvantes. Elle espère recevoir les résultats des analyses sanguines, avoir un début de réponse et, sinon comprendre, du moins en apprendre plus sur la façon dont les choses se sont déroulées. La seringue trouvée à côté des corps et envoyée au laboratoire de la police scientifique pour examen va bientôt révéler ses secrets.
En débouchant dans le couloir du quatrième étage, la jeune femme ralentit le pas. À hauteur de la chambre de sa sœur, deux hommes discutent avec le docteur Moreau, qui s’occupe de Roxane depuis son admission. Elle se hâte de les rejoindre et, tandis qu’elle approche, reconnaît le policier qui voulait l’interroger sur les lieux du drame.
Garance étouffe un juron : elle l’avait oublié, celui-là. Elle a lu la lettre laissée par sa sœur, sans parvenir à associer les mots qui y figurent ni à en dégager tous les détails qu’elle recèle. Les larmes, l’émotion et la douleur l’ont empêchée de mettre du sens dans tout ça. Elle sait juste que les deux jeunes gens ont cherché à mettre fin à leurs jours pour des raisons qui lui échappent encore. Roxane parle de décision réfléchie, de choix commun, elle supplie sa sœur de ne pas lui en vouloir, s’excuse mille fois du chagrin qu’elle va lui causer. Elle la charge de toute une série de messages pour les uns et les autres, leur père et quelques-uns de ses amis. Elle lui dit adieu et s’excuse encore. Elle lui dit qu’elle l’aime.
Garance ignore tout du contenu de la lettre de Martin. Elle la présume pareille à celle de Roxane, avec quelques nuances concernant les messages personnels adressés à ses proches. Elle frissonne en songeant que, si sa sœur a pu être sauvée, Martin n’a pas eu cette chance. Ou cette malchance, c’est selon. La réaction de Roxane à son réveil l’a bouleversée, son désespoir était palpable, celui de n’être pas partie avec son compagnon. Sans doute aussi celui de devoir maintenant affronter la vie sans lui. Leur geste demeure inexpliqué, Garance a beau chercher une raison, elle ne comprend pas ce qui les a poussés à une telle extrémité. Elle n’ose imaginer la détresse de la famille de Martin, tout en éprouvant le soulagement infini de ne pas être à leur place.
Ses sentiments à leur égard sont complexes : sans vraiment se connaître, le courant n’est jamais passé entre eux. En vérité, tout les oppose, à commencer par leur milieu social, dont la différence, du côté de la famille de Martin Jouanneaux du moins, semble poser un problème : ils sont riches, terriblement protecteurs de leurs privilèges que – ils en sont persuadés – le monde entier leur envie, et nourrissent une méfiance maladive envers Roxane, convaincus qu’elle n’aime Martin que pour sa fortune et sa position sociale. La mère surtout, Odile Jouanneaux, a toujours marqué le fossé qui les sépare, acceptant avec difficulté que son fils cadet s’amourache d’une fille d’artistes, des bohèmes, des saltimbanques. Les rares occasions au cours desquelles les deux familles se sont réunies ont été empreintes d’une froide courtoisie, à peine plus cordiale qu’un repas d’affaires. Et d’affaires, il était chaque fois question, Odile Jouanneaux ne manquant jamais de rappeler tous les avantages de Martin, dont Roxane n’était pas la dernière à profiter : un appartement dans le centre historique, que Martin occupait et dans lequel Roxane s’était installée quelques mois auparavant, une villa en Espagne, une autre en Provence, un confort matériel indéniable, une sécurité pour l’avenir. Si elle a commencé par s’opposer à cette union, elle a dû peu à peu accepter la présence de Roxane au sein de la famille. D’après celle-ci, les rapports s’étaient améliorés avec le temps, il lui arrivait même parfois de partager une certaine complicité avec la mère de Martin. Après tout, cela faisait maintenant un peu plus d’un an que les deux tourtereaux étaient ensemble.
Garance arrive au niveau de la porte de la chambre de Roxane. Le docteur Moreau l’aperçoit et lui sourit avec complaisance. Il s’adresse alors aux enquêteurs :
— Justement, voici Mlle Leprince, la sœur de Roxane Leprince.
Les deux policiers se tournent vers elle, et l’un d’eux l’aborde aussitôt en lui tendant la main :
— Capitaine Cherel, en charge de l’enquête sur le décès de Martin Jouanneaux. Nous nous sommes vus sur les lieux du drame. Et voici le lieutenant Blache.
Garance les salue d’un bref signe de tête. Elle veut demander au médecin s’il a reçu les résultats des analyses, mais le capitaine ne lui en laisse pas le temps.
— Nous avons des questions à vous poser, l’informe-t-il sur un ton qui, à présent, ne souffre pas la discussion. Si vous voulez bien nous suivre…
Garance masque son trouble et suit les deux policiers jusque dans une chambre inoccupée.
Maintenant seule avec eux, elle tente de se ressaisir. Leur présence l’oppresse. Elle se sent mal à l’aise, comme fautive par défaut. Elle est toujours sous le choc de sa macabre découverte, pas encore remise de la terrible perspective d’avoir pu perdre sa sœur, bouleversée par ce qui les attend, Roxane et elle.
— Nous avons besoin d’établir la chronologie des faits, commence le capitaine Cherel avec pragmatisme.
— Je ne sais pas grand-chose, remarque Garance.
— C’est vous qui avez découvert les corps ? demande-t-il sans plus de détours.
Garance opine du menton en fermant brièvement les yeux.
— Pouvez-vous nous dire tout ce qui s’est passé depuis le moment où vous êtes entrée dans l’appartement ?
Garance tente de mettre de l’ordre dans ses idées avant d’entamer un récit qui suit la progression des événements tels qu’elle les a encore à l’esprit. Le capitaine Cherel l’écoute avec attention pendant que le lieutenant Blache prend des notes.
— Avez-vous une idée de la raison qui les a poussés à vouloir se donner la mort ?
— Non, se contente-t-elle de répondre.
Les deux enquêteurs attendent une suite qui ne vient pas.
— Votre sœur a-t-elle des antécédents suicidaires, un suivi psychiatrique ?
— Non ! Pas du tout !
— A-t-elle un état général dépressif ?
— Non, répète Garance en secouant la tête.
— Et Martin Jouanneaux ?
— Je le connais moins, mais il ne m’a pas semblé…
— Vous n’avez rien remarqué d’inhabituel dans le comportement de votre sœur ces derniers temps ? insiste Blache.
— Rien de significatif…
Une fois de plus, elle choisit de ne pas s’étendre. Cherel décide alors d’aborder le sujet sous un autre angle.
— Que faisiez-vous au domicile de votre sœur si tôt le matin ?
Garance soupire.
— Roxane m’a envoyé un message en me demandant de venir le plus vite possible. Il était 7 h 30, j’ai tout de suite compris que quelque chose n’allait pas.
— Elle vous a dit pourquoi ?
— Non, dit-elle d’une voix tendue. Juste de la rejoindre rapidement. J’ai essayé de l’appeler, mais elle n’a pas décroché. Je lui ai alors renvoyé un texto pour savoir si tout allait bien… Rien.
— Vous étiez inquiète ?
— Bien sûr que j’étais inquiète ! Quand on vous envoie un message à 7 h 30 en vous demandant de venir de toute urgence, c’est inquiétant, non ? Et puis, c’est ma sœur. Dès qu’elle appelle, j’accours. C’est comme ça depuis qu’elle est toute petite.
— OK, concède Cherel. Mais, hormis l’heure matinale et vos codes relationnels, aviez-vous des raisons d’être inquiète ?
Cette fois, Garance met un peu plus de temps pour répondre. Lorsqu’elle se décide enfin, sa voix n’est plus qu’un filet à peine audible.
— Pas à proprement parler. J’avais l’impression que Roxane allait bien. C’est juste que…
Elle s’interrompt, cherche ses mots, hésite…
— Oui ? la presse Cherel.
— Nous nous sommes moins vues ces derniers temps. Ma sœur et moi sommes très proches, nous ne restons jamais très longtemps sans nous voir ou sans nous appeler. Mais, dernièrement, Roxane était moins disponible.
— Depuis quand ? demande le lieutenant Blache.
— Quatre ou cinq mois, environ.
— Il y avait une raison à ça ?
Garance secoue la tête.
— Pas précisément. La vie. Elle est en première année de médecine, ça lui prenait pas mal de temps. Je n’ai pas fait attention, j’étais moi-même surchargée de boulot. On a eu du mal à trouver des moments pour se voir.
Ses yeux se remplissent de larmes, qu’elle peine à refouler.
— J’aurais dû être plus vigilante, ajoute-t-elle dans un sanglot contenu.
Le lieutenant Blache enchaîne aussitôt :
— Comment êtes-vous entrée dans l’appartement ?
— J’ai un double des clefs, répond Garance en se ressaisissant.
Les deux enquêteurs se consultent d’un bref coup d’œil qui n’échappe pas à la jeune femme.
— Nous avons chacune un double des clefs de l’autre, se justifie-t-elle. J’ai sonné à l’interphone mais personne n’a répondu. Du coup, je me suis permis d’entrer.
Cherel hoche la tête, songeur.
— Quels étaient les rapports entre votre sœur et son compagnon ?
Garance laisse de nouveau échapper un profond soupir gonflé de détresse.
— Ils étaient très amoureux l’un de l’autre. Vraiment. Peut-être même un peu trop…
— C’est-à-dire ? demande Blache.
Garance se mordille l’intérieur des joues avant de répondre.
— Roxane et Martin, c’était le couple fusionnel par excellence. Le genre qui ne laisse pas beaucoup de place aux autres. Quand on fait partie de l’entourage proche, c’est parfois difficile à gérer.
— Depuis combien de temps se connaissent-ils ?
— Un peu plus d’un an.
Elle réfléchit avant d’ajouter :
— Je n’arrête pas de me demander si je ne suis pas passée à côté de quelque chose. C’est vrai que je trouvais que Martin prenait beaucoup de place dans la vie de Roxane. Parfois trop, à mon goût. En même temps, elle était heureuse comme elle ne l’a jamais été.
Elle marque une courte pause avant de continuer :
— Bien sûr, il pouvait y avoir des tensions entre eux, comme dans tous les couples. Mais, chaque fois, c’était pour des raisons secondaires, un malentendu, un manque de dialogue, une incompréhension. Ça ne durait jamais. Ils étaient incapables de rester fâchés très longtemps.
Elle réprime un frisson.
— Je ne sais pas comment elle va faire pour vivre sans lui…
Cherel l’observe avec attention avant de passer à la question suivante.
— Savez-vous s’ils fréquentaient une secte ou des groupes religieux ?
— Ça m’étonnerait ! Ce n’est pas du tout le genre de Roxane, et je vois mal Martin dans ce genre de délire…
— Leur connaissez-vous des ennemis, des gens qui leur veulent du mal ?
La question surprend Garance. Elle dévisage le capitaine, pas certaine de comprendre.
— Pourquoi quelqu’un leur voudrait-il du mal ? C’est… C’est une tentative de suicide, non ?
— Ça reste à démontrer…, se contente de répondre Cherel.
Un silence s’installe durant lequel Garance prend la mesure de cette affirmation.
— Alors ? insiste le policier. Des ennemis ?
— Non, répond aussitôt Garance, déconcertée. Pas que je sache, en tout cas.
— Votre sœur est étudiante en médecine, c’est bien ça ? enchaîne Blache.
Garance acquiesce d’un hochement de tête.
— On a retrouvé un flacon de morphine à côté de la seringue. On ne sait pas encore si c’est en effet le produit qu’elle contenait, on attend les résultats du labo, mais est-il possible que votre sœur ait pu se procurer de la morphine par le biais de la faculté ?
Garance fronce les sourcils.
— Aucune idée. Roxane est en première année, je ne pense pas qu’elle ait déjà des stages ou ce genre de chose. Les cours sont plutôt théoriques à ce stade. Donc a priori, non.
— Et M. Jouanneaux ? poursuit le capitaine Cherel. Quel était son secteur d’activité ?
— La finance. Destiné à diriger la société familiale. Une voie en or, un chemin tout tracé.
L’ironie de son ton n’échappe pas aux enquêteurs.
— OK. Une dernière chose : pouvez-vous nous montrer le message de votre sœur, celui qu’elle vous a envoyé ce matin en vous demandant de venir de toute urgence ?
Garance masque son trouble en hochant vigoureusement la tête.
— Oui, bien sûr…, répond-elle en fouillant dans sa poche.
Elle en sort son smartphone et recherche la conversation entre sa sœur et elle, qu’elle tend ensuite aux policiers. Cherel s’en saisit et parcourt l’échange avec attention.
— Ce sera tout pour l’instant, merci, lui dit-il en lui rendant l’appareil. Nous vous prions de rester à notre disposition dans les jours qui viennent et de ne pas quitter le territoire.
Cette injonction glace le sang de Garance malgré elle.
— Je n’ai pas l’intention de quitter le territoire, capitaine, rétorque-t-elle froidement. Ma sœur a besoin de moi ici.
Puis, considérant les policiers avec une attention plus soutenue :
— Vous… Vous ne croyez pas à la thèse du suicide ?
— Disons que nous n’excluons aucun scénario et que, jusqu’à preuve du contraire, tout le monde est suspect, se contente-t-il de répondre en la scrutant avec insistance.
Le regard que lui lance Cherel jette Garance dans un profond désarroi. Elle se sent mise sur la sellette, comme s’il l’accusait d’être plus impliquée dans cette affaire que ce qu’elle prétend.
— Vous… Vous pensez que les choses ne se sont pas passées comme je vous l’ai dit ? balbutie-t-elle, incrédule.
— Nous n’excluons aucun scénario, répète-t-il sans la quitter des yeux.
Un souffle d’amour
Des cris dans le noir.
Si Garance devait décrire l’enfer en quelques mots, ce serait cela : des cris dans le noir.
Elle a huit ans, elle vient de perdre une dent. Bien que la petite souris ne soit jamais passée pour elle, elle l’a mise sous son oreiller. Non pas qu’elle croie à son existence, elle n’y a jamais cru, pas plus qu’au Père Noël ou aux cloches de Pâques. Ses parents n’ont pas entretenu ces croyances enfantines qu’ils qualifient de mensonges inutiles. Non, ce qu’elle espère, ce qu’elle attend, c’est que l’un d’eux vienne échanger sa dent contre une pièce d’un euro. Qu’il pénètre à pas de loup dans sa chambre, le souffle retenu, à l’affût du moindre mouvement. Qu’il glisse sa main sous l’oreiller pour subtiliser la dent et la remplacer par le sou. Qu’il prenne mille précautions pour ne pas la réveiller. Et peut-être même que, pendant quelques instants, il la regarde dormir et veille sur son sommeil.
La chose est mal engagée. Dans la cuisine, ni son père ni sa mère ne se préparent à troquer la dent par un sou, trop occupés à se reprocher jusqu’à leur présence dans la même pièce. La voix de sa mère ressemble à des clameurs aiguës au rythme chaotique, un insupportable déluge de notes stridentes. Par-dessus, son père expectore des paroles de mépris et d’agacement. La fillette ne perçoit pas les syllabes exactes des maux qu’ils échangent, mais, à l’évidence, le combat est âpre et les guerriers ne se font pas de quartier. Dans l’obscurité de sa chambre, ces mots assassins, ces cris de douleur, ces attaques, ces ripostes, ces dégoûts prennent l’ampleur d’un conflit sanglant.
Garance veut bien renoncer aux contes de fées pour peu qu’on ne la plonge pas dans l’horreur des faits divers.
Allongée dans son lit, les yeux grands ouverts, elle suit l’évolution des assauts. Sa mère paraît s’épuiser à brailler sans discontinuer, lançant ses flèches à l’aveugle, sans ordre ni méthode, un cri, une injure, un crachat. Son père est plus organisé, il économise ses forces, profère des propos meurtriers avec une certaine réflexion, alterne insultes et menaces, semble faire mouche si l’on en croit les hurlements d’animal blessé que pousse sa mère.
Garance ferme les yeux et se recroqueville. L’écho des explosions d’obus résonne dans son cœur et, avec lui, le regret de n’être pas plus importante que la guerre qui fait rage dans la cuisine. À l’évidence, aucun des belligérants ne pense à elle, à sa dent, à la pièce. Les attaques redoublent de part et d’autre, les offensives succèdent aux assauts, on se heurte, on se blesse, on se déchire. Garance le sait, l’un des deux va bientôt réclamer la fin des hostilités. En général, c’est sa mère, même s’il est déjà arrivé que son père dépose les armes.
Pas cette fois.
Comme à son habitude, Judith finit par agiter le drapeau blanc : elle éclate en sanglots, et Garance l’imagine se voûter, secouée de pleurs convulsifs, le visage caché dans ses mains. La fillette n’éprouve que du mépris pour cette façon de capituler, sans fierté, sans panache, dévoiler sa faiblesse pour demander pitié, pire, l’exposer, l’afficher comme un infirme exhibe son moignon pour inspirer la compassion des passants et leur soutirer une pièce. Cette pièce, justement, qu’elle ferait mieux de venir glisser sous l’oreiller de sa fille avant de passer quelques instants à la regarder dormir.
Maintenant son père a l’air d’un con avec son sourire victorieux qui déjà se fige, s’étiole et s’efface. La suite n’est pas plus originale, il y a ce silence qui succède au vacarme, quelques minutes suspendues dans le souffle d’une reddition, la trêve annoncée, juste avant que les gémissements de sa mère s’élèvent dans les airs, bientôt scandés par les halètements de son père. Les murmures lascifs prennent de l’ampleur, deviennent éclats de plaisir, ils s’entraînent l’un l’autre dans l’expression de leur volupté, cris et grognements se mêlent dans une mélopée qui remplace le fracas des attaques et des offenses.
Garance se bouche les oreilles. L’armistice la révulse plus encore que la guerre.
C’est foutu pour la petite souris et sa pièce.
Une boule d’amertume se forme dans sa gorge, elle les hait, s’ils savaient, elle se promet de ne jamais oublier chacun de leurs manquements, chacune de leurs trahisons, de leurs absences, de leurs négligences. Elle les accumule dans sa mémoire, toutes leurs incuries, elle les range, elle les trie, elle les ressasse. Ils paieront un jour, elle s’en fait le serment. Ils le regretteront. Ils lui demanderont pardon, pour tout ce qu’ils ont dit ou fait, pour tout ce qu’ils ont raté ou méprisé. Ils essaieront de se disculper en invoquant le manque de temps, le manque d’argent, elle ne leur accordera aucune circonstance atténuante. Ils expieront. Ils souffriront autant qu’elle souffre en ce moment.
À présent, les sanglots de Garance se mêlent aux soupirs de sa mère. La fillette tente de les réprimer, mais c’est plus fort qu’elle, ils se pressent dans sa gorge, forcent le barrage de sa colère et déboulent en vrac sur ses joues. Ses hoquets de chagrin l’étouffent tandis qu’ils nourrissent sa rancœur de mille vengeances qu’elle assouvira un jour, elle le promet, à elle, à Dieu, au diable.
Un mouvement la fait se figer dans le noir et suspend ses larmes un bref instant. Bientôt, un petit corps grimpe sur son lit, une menotte fouille l’obscurité à la recherche de son visage, le trouve, le caresse avec cette maladresse propre aux enfants, si douce, une gaucherie veloutée, une délicatesse malhabile.
— Pleure pas, Garou, murmure Roxane en bécotant les joues mouillées de sa sœur.
— Je ne pleure pas, sanglote Garance dans un déluge de larmes.
La fillette se pelotonne contre le corps recroquevillé de son aînée, elle l’enlace de ses bras trop courts, elle l’étreint d’un amour cristallin, puisant en elle la force d’une adoration absolue, sans réserve ni condition. Garance feint le détachement, une indifférence dont Roxane ne fait aucun cas. Au contraire, elle s’abandonne à sa tâche, celle de tarir les sanglots de sa sœur, la consoler, la rassurer. Elle fait comme celle-ci lui a appris, elle absorbe sa douleur, elle la pétrit et l’émiette, elle la réchauffe, elle la fond.
Garance se laisse peu à peu aller.
Bientôt, la férocité de son tourment s’apaise. Le feu qui consume son cœur et sa gorge d’une rancœur incandescente s’éteint lentement sous le baume des câlins enfantins. Elle ouvre alors les yeux et dévisage sa sœur avec tendresse.
— Ma petite souris, murmure-t-elle dans un souffle d’amour.

Chapitre 4
Odile Jouanneaux ramène contre elle les pans de son gilet, comme on appose une compresse sur un corps mutilé. Elle frissonne pourtant, consciente du caractère dérisoire de ces gestes que l’on accomplit sans y penser, des garde-fous auxquels on s’accroche pour ne pas réveiller la souffrance tapie dans un coin de l’âme.
Faire semblant. De vivre, de bouger, de respirer. Feindre l’impact, simuler l’agonie. En vérité, elle ne ressent rien. Elle est au-delà de ça. À l’annonce de la mort de Martin, son esprit a mis en place un système de défense dont la perfection n’a d’égal que l’efficience. Il a plongé ses émotions dans le coma, il a paralysé toute velléité de riposte nerveuse, il a assommé sa conscience. Elle sait que le monde vient de s’écrouler autour d’elle, mais ce n’est pour l’instant qu’une simple constatation.
Depuis tout à l’heure, elle tourne en rond dans une salle d’attente de l’hôpital, sans comprendre ce qu’elle fait là. On lui a dit que, quelque part dans le bâtiment, le légiste procédait à l’autopsie de son fils et qu’il ne servait à rien de rester. Les informations demeurent abstraites, elle saisit les phrases dans leur ensemble sans parvenir à les rattacher à une réalité tangible.
— Vous serez prévenue dès que le rapport sera rédigé, l’a avertie un infirmier. Rentrez chez vous.
Pourtant, elle n’a pas bougé. Depuis combien de temps est-elle là ? Elle n’en a aucune idée. Rentrer chez elle lui paraît absurde, elle se contente donc de faire les cent pas, les bras croisés sur son gilet, mimant comme elle peut l’attitude d’une mère qui vient de perdre son enfant.
Un bruit de pas la fait sursauter, des chaussures qui claquent sur le linoléum du couloir, qui se pressent et scandent une hâte teintée de détresse. En tournant la tête, Odile découvre, dans l’encadrement de la porte, la silhouette d’Adrien, son fils aîné, qui la rejoint, hagard.
— Maman !
Il fond sur elle puis la serre contre lui avant de s’effondrer, on ne sait pas très bien s’il vient pour soutenir ou être soutenu, sans doute l’ignore-t-il lui-même. Odile ouvre les bras et accueille l’étreinte, à la fois protectrice et absente. Il n’en faut pas plus à Adrien pour éclater en sanglots et prendre à son compte toute la souffrance de la terrible nouvelle. La douleur est intense, il vibre de mille blessures, il ondoie sous des volutes de détresse, il incarne le chagrin qui fait défaut à Odile.
— Dis-moi que ce n’est pas vrai, hoquette-t-il dans un pauvre gargouillis à peine audible.
Odile reste là, dans ses bras, incapable de la moindre parole. Elle observe son tourment avec envie, pourquoi ne parvient-elle pas à pleurer, elle aussi, à gémir, à faire sortir d’elle l’ampleur de la douleur qui devrait normalement la submerger ? Elle maudit ce besoin maladif de toujours tout contrôler, ce cœur dont on lui a si souvent reproché la sécheresse.
— On sait ce qui s’est passé ? s’enquiert ensuite Adrien en mettant fin à l’étreinte.
— Martin et Roxane se sont injecté un produit dans les veines, répond-elle gravement. La police a parlé de suicide, je n’ai pas tout compris. Le légiste est en train de faire l’autopsie de Martin. On en saura plus après.
Le silence qui suit les plonge tous les deux dans une hébétude maladroite. Aucun mot pour combler le vide que Martin leur impose. Les gestes, les regards, les soupirs, les sanglots sont les seuls moyens de communication qui demeurent.
— On fait quoi, maintenant ? demande Adrien au bout d’un long moment.
— On attend.
C’est la seule réponse qui vient à l’esprit d’Odile. Parce que, en effet, c’est ce qu’elle fait : elle attend. Que l’émotion la gagne enfin, que son esprit démantèle les barricades qui protègent sa raison. D’être assiégée par le tsunami qui menace de submerger depuis trop longtemps sa sensibilité, de le laisser enfin s’abattre sur elle.
— On attend quoi ? insiste Adrien.
Odile a envie de lui dire qu’ils attendent Martin, mais elle sait que cette réponse n’est pas la bonne, qu’elle déclencherait l’inquiétude et les commentaires de son fils.
— On attend qu’ils aient terminé l’autopsie.
Ces mots lui arrachent la langue, mais elle n’en montre rien. Elle gère son attitude seconde après seconde. Tant que les questions sont simples, elle y répond avec une patience sincère, soulagée de ne pas être confrontée à des demandes plus complexes. Elle fuit le jugement de son fils, persuadée que celui-ci s’étonne déjà de son manque de réaction, prêt à dégainer les remarques et les critiques. Elle est tentée de vérifier si, comme elle le suppose, Adrien est en train de l’observer…
Leurs yeux se croisent, et dans ceux d’Adrien se reflète le ballet des questions qu’il souhaite encore poser sans oser les formuler.
— Tu es là depuis longtemps ? s’enquiert-il enfin.
— Aucune idée.
— Tu… Tu veux quelque chose, maman ? Un verre d’eau, un café ?
— Non merci.
— OK, murmure-t-il comme si c’était la réponse qu’il espérait.
Odile se dit que c’est bon, tout est sous contrôle, ils vont s’asseoir tous les deux sur un siège et attendre, ça lui laissera un peu de répit, l’occasion de se concentrer sur cette saloperie d’émotion qui la nargue de son absence.
— Et Roxane ? demande soudain Adrien, comme s’il se souvenait d’un détail, ce genre de vétilles qui, en vérité, changent tout.
— Elle est en réanimation.
— Elle… Elle n’est pas morte ?
— Non, ils sont parvenus à la sauver.
Les yeux d’Adrien s’arrondissent, il dévisage sa mère, incrédule. Odile soutient son regard et tente de mettre dans le sien un peu de la douleur qu’elle voit poindre dans celui de son fils. Elle observe les remous qui y fluctuent, entre incompréhension, refus et révolte, toutes les questions qu’il se pose, toutes les réflexions qui s’affrontent.
— Ils se sont suicidés comment, tu m’as dit ? lui demande-t-il encore.
— Injection.
— De quoi ?
— Je ne sais pas.
— Donc c’est Roxane qui l’a faite ?
— Qui a fait quoi ?
— L’injection.
Odile s’apprête à répondre, mais elle s’aperçoit qu’elle n’en sait rien. Est-ce Roxane qui a fait la piqûre mortelle ? Elle hausse les épaules en signe d’ignorance.
— Oui, je suppose, se contente-t-elle de dire.
Adrien ferme les yeux. Même les paupières closes, il parvient à exprimer tous les combats que charrient ses pensées.
Lorsqu’il les rouvre, c’est une blessure à vif que traduit son regard.
— Martin a laissé une lettre ?
— Oui, répond Odile.
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Des choses absurdes, incompréhensibles.
— Écrite de sa main ?
— Oui, écrite de sa main !
— Elle est où, cette lettre ?
— Chez les flics.
Adrien fronce les sourcils.
— C’est la procédure, explique-t-elle.
Cette fois, le jeune homme acquiesce, mais sans conviction.
— Tu penses à quoi ? demande Odile.
— Je me demande juste pourquoi…, commence Adrien d’une voix asphyxiée.
— Pourquoi quoi ?
Le jeune homme secoue la tête, égaré.
— Pourquoi il est mort et pas elle.

Chapitre 5
La nuit est blanche, interminable. Garance s’est finalement résignée à rentrer chez elle, et ce qu’elle craignait s’est confirmé, seule face à ses questions, à ses doutes, à ses peurs : une litanie incessante dans la tête, des images, des souvenirs. La sensation d’un immense gâchis qu’elle n’a pas vu venir. La rengaine grinçante d’une culpabilité dont elle n’arrive pas à se défaire, elle s’en veut, c’est certain…
Très vite, pourtant, un autre sentiment force le barrage de ses émotions.
Elle en veut à Roxane.
Pire, elle nourrit envers elle une rancœur inédite. Ça bouillonne dans son crâne, des reproches fusent de toutes parts et s’y agglutinent, ils macèrent, se gorgent de ressentiments, se transforment en une colère sourde alimentée par une incompréhension profonde, encombrante et tyrannique.
Garance se sent trahie. Roxane lui a jeté en pleine face la preuve d’un insupportable rejet. Le séisme de ce désaveu l’ébranle au point de la faire douter des liens qui les unissent. N’a-t-elle pas toujours été là pour sa sœur ? Depuis leur plus tendre enfance, ne sont-elles pas l’une pour l’autre le pilier central de leur existence ?
Hier soir, Roxane s’est enfermée dans un mutisme désespérant, elle n’a rien pu en tirer. Garance est finalement restée un long moment à ses côtés, sans rien dire.
Alors que l’heure des visites touchait à sa fin, une femme est entrée dans la chambre et a demandé à s’entretenir avec elle, l’invitant d’un signe de tête à la suivre hors de la pièce. Une fois dans le couloir, elle s’est présentée comme psychologue, ou psychiatre, ou neuropsymachin, Garance ne sait plus très bien. Elle lui a proposé une entrevue afin de mettre en place un soutien pour Roxane et ses proches.
— Une évaluation psychologique, familiale et sociale va être rapidement réalisée pour aider votre sœur à surmonter cette épreuve et éviter tout risque de récidive.
Le cœur de Garance a manqué un battement.
— Récidive ?
— Il faut prendre très au sérieux toute tentative de suicide et, au vu des premiers éléments dont je dispose, celle de Roxane n’est pas anodine.
— Quand va-t-elle pouvoir sortir ?
— Pas tout de suite. À moins de signer une décharge, nous ne conseillons pas un retour au quotidien trop rapidement.
Submergée par le présent, Garance n’avait pas envisagé l’après, cette vie qui poursuit sa course envers et contre tout. Elle a dégluti tandis que la psychologue continuait de l’informer :
— Nous préconisons une prise en charge hospitalière durant la semaine qui suit la période de soins aux urgences, puis un séjour en hôpital psychiatrique, a enchaîné la psychologue. Mais nous devons parler de tout cela et mettre en place le mode d’assistance qui conviendra le mieux à Roxane.
— Oui, bien sûr, a acquiescé Garance d’une voix blanche.
— Je suis ici tous les matins de la semaine, à l’exception du mercredi, l’a-t-elle informée en lui tendant sa carte. Mon bureau se trouve à cet étage, à gauche en sortant des ascenseurs. Demain, 10 heures, ça vous va ?
Garance a saisi la carte en hochant la tête avant de lire le nom sur le carton : Annelise Chamborny. Celle-ci lui a souri en guise de salut, elle s’est apprêtée à prendre congé, mais Garance l’a retenue :
— Roxane n’a pas dit un mot… Je ne parviens pas à établir le contact avec elle.
— C’est normal, l’a rassurée Annelise Chamborny. C’est trop tôt. Roxane présente tous les symptômes d’un trouble de stress post-traumatique. J’ignore encore s’il est antérieur à la TS, et donc peut-être son déclencheur, ou bien s’il en découle directement…
— La TS ?
— La tentative de suicide. Il faut comprendre que, quoi qu’il se soit passé, Roxane a voulu quitter ce monde. Parler est une reprise de contact avec ce monde. Se taire, c’est une manière pour elle de refuser ce contact. Il se peut qu’elle garde le silence pendant quelques jours encore.
— Mais elle reparlera ?
— Très probablement.
La psychologue a de nouveau adressé un chaleureux sourire à Garance, qui l’a remerciée avant de rejoindre Roxane et son regard vide, ses lèvres closes, son corps immobile. Elle a encore tenté de la solliciter, sans trop y croire elle-même, déjà épuisée par tout ce mutisme, cette mort latente, tapie dans un coin en attendant son heure.
Découragée, elle s’est enfin décidée à rentrer chez elle.
À présent seule au creux de cette nuit sans fin, Garance se sent dépassée. Elle sait que le chemin sera long et qu’elle devra s’armer de patience, refréner cette envie de secouer sa sœur pour lui ordonner de vivre.
Pour lui demander des comptes, aussi.
Sa rancœur la trouble, son impuissance la rend folle.
Elle passe une partie de la nuit à tourner en rond, incapable de mettre de l’ordre dans ses pensées, encore moins de trouver le sommeil. Elle triture le passé dans tous les sens pour comprendre, débusquer ce qu’elle n’a pas vu, identifier ce qui lui a échappé.
Pour ne rien arranger, une autre rancœur vient ajouter sa pénombre au tableau. Elle lui pèse sur le cœur et dans le ventre, elle s’impose là, au beau milieu de ses entrailles, elle erre dans son corps et dans sa tête, omniprésente. Pourtant minuscule, elle prend toute la place. Elle tyrannise ses humeurs, elle dévore son énergie, elle l’épuise et lui donne la nausée.
Garance est enceinte.
L’affaire n’a rien de joyeux, le cœur qui bat dans son utérus n’est pas le bienvenu. C’est une erreur de parcours, une péripétie dont elle doit s’occuper et, justement, le temps commence à presser. Si ses calculs sont bons, sa grossesse date de trois semaines, elle devrait pouvoir s’en tirer avec une pilule à avaler et une journée au fond de son lit. Elle aimerait éviter l’hôpital, le curetage, l’intervention invasive. Elle avait pris rendez-vous chez le gynécologue, elle aurait dû y aller cet après-midi…
Garance remballe son dépit et se raisonne, ce n’est que partie remise. Elle téléphonera demain matin et s’excusera, elle expliquera, on comprendra. Elle devrait pouvoir obtenir un autre rendez-vous dans la foulée, le jour même ou le lendemain, elle l’espère. D’ici la fin du mois, tout sera réglé, affaire classée. Le géniteur n’est qu’un amant de passage, un corps en transit dont elle ne se rappelle rien, ni le prénom ni le visage. Elle ne veut d’ailleurs rien garder de lui et certainement pas le souvenir encombrant d’une étreinte urgente, un désir fulgurant qu’on assouvit comme un besoin pressant.
Garance se connaît, elle n’attend rien, les lendemains sont faits pour oublier.
Quand son corps veut se rassasier, quand son bas-ventre s’enflamme d’une ardeur impérieuse, elle s’habille de court et sort en quête du feu qui comblera sa fièvre. Pas de réseaux sociaux ni d’applications de rencontres, Garance ne trouve ses partenaires sexuels que dans le vivier de la vie réelle, la meilleure façon pour elle de ne laisser aucune trace, ni nom ni profil. La plupart du temps, elle ne donne même pas son prénom. Le déroulé est toujours le même, ou presque. Elle exhibe sa solitude dans un bar, épaule dénudée et pose lascive. Elle commande une boisson, c’est la seule qu’elle paiera. Elle n’aura pas le temps de l’achever qu’un homme l’accostera, elle jouera l’indifférence avant de se laisser séduire, soi-disant envoûtée par le charme ravageur d’un pilier de comptoir. Quelques verres plus tard, elle se fera sauter dans les toilettes, vite, fort, la jupe relevée et le dos au mur.
Garance ne s’attache à rien ni à personne. Jamais. C’est une loi, une règle à laquelle elle ne déroge sous aucun prétexte. Elle se fout de ces rencontres expédiées, de ce dont elles l’accusent, de ce qu’elles induisent : elles lui assurent un célibat auquel elle tient comme à la prunelle de ses yeux. Ces soirs-là, la jeune femme assume sa dégaine de salope, elle revendique ses désirs et le choix de les assouvir. Et si les hommes qui la pénètrent la prennent pour un objet, elle en pense autant à leur sujet. En vrai, c’est elle qui mène les ébats, elle se fait prendre si elle veut et comme elle veut. À la fin de l’étreinte, pas de temps perdu pour conclure et partir. Pas de risque non plus de subir les dérives d’un sentimental, d’un macho ou d’un psychopathe. Pas d’amour, pas de haine, pas de problème. On n’échange plus rien, ni baiser ni numéro de téléphone.
Elle s’offre sans se donner. Ça la rassure.
Ainsi délestée de toute inquiétude, Garance prend son pied comme personne. Elle s’éclate, elle savoure, elle exulte. Elle jouit. Elle ne pense qu’à son propre plaisir, dont elle explore les faces, dont elle exalte les sensations. La situation l’excite autant que l’acte, parce que l’une donne à l’autre toute l’ampleur qu’il recèle. C’est simple, c’est léger, c’est sans conséquence.
Enfin, normalement.
Le cadeau indésirable laissé par sa dernière étreinte est une sortie de route.
Garance se retient au montant de son lit. Le plus urgent reste cet embryon qui grandit en elle, qu’elle doit chasser comme un nuisible que l’on extermine.
Au creux de cette nuit sans fin, elle mesure l’ironie des circonstances : elle aurait dû donner la mort à un être qui ne demandait qu’à vivre, elle en a sauvé un autre qui voulait mourir.

Chapitre 6
Au petit matin, à bout de forces, Garance décide de jeter l’éponge et de laisser le passé où il est. Elle n’en tirera rien. Du moins pas tant que sa sœur refusera de parler.
Une fois le passé remisé dans les tiroirs de sa conscience, c’est l’avenir qui vient la narguer de ses angoisses tentaculaires.
La psychologue l’a évoqué sans détour : que se passera-t-il lorsque Roxane sortira de l’hôpital ?
Il n’est pas question de retourner dans l’appartement de Martin, les Jouanneaux ne le permettront pas. Très vite, Garance se rend à l’évidence : elle va devoir héberger sa cadette. Elle s’y résout, sans aucune hésitation, elle l’accueillera, la recueillera, la soignera, la nourrira. Elle lui imposera de vivre, envers et contre elle-même. Mais cette expectative la remplit d’angoisse.
Diététicienne fraîchement diplômée, Garance vient de s’installer à son compte et reçoit désormais ses patients chez elle. À gauche dans l’entrée de son appartement, une petite salle d’attente donne accès à un cabinet dans lequel elle consulte. Plus loin, un salon et une cuisine constituent un espace ouvert, sans isolation sonore. On y entend tout ce qui se dit dans son bureau et vice versa, ce qui, en temps normal, ne gêne personne puisqu’elle est seule à y habiter.
À l’autre bout du logement, sa chambre est l’unique pièce qui offre un peu d’intimité – si on fait abstraction de la salle de bains –, mais dont la superficie est plutôt réduite. Garance n’imagine pas demander à Roxane de s’y cantonner chaque fois qu’elle reçoit un patient. Elle a beau retourner le problème dans sa tête, elle voit mal comment faire pour concilier ses impératifs familiaux et ses obligations professionnelles.
À cela s’ajoute l’arrivée imminente de leur père. La jeune femme est déjà épuisée à la seule pensée de devoir gérer ses réactions intempestives. Sous des dehors enjoués et débonnaires, Jean Leprince possède un tempérament immature dépourvu de filtre : diplomatie, tact et bienséance sont des concepts qu’il méprise et qualifie d’artificiels et d’hypocrites. Il dit ce qu’il pense comme il le pense au moment où il le pense, qu’importe la façon dont ses propos sont reçus. Il ne se préoccupe ni de l’impact ni des conséquences de ses actes, encore moins de ses mots. Quand ils sont ensemble, Garance est sans cesse sur ses gardes. Avec lui, tout est possible et, bien souvent, les rôles sont inversés : il est l’insupportable adolescent, elle est l’adulte responsable. Cette fois pourtant, la jeune femme n’est pas certaine d’avoir la patience de maintenir leurs échanges dans les limites de l’amabilité.
Alors que les soucis succèdent aux angoisses, à bout de forces, Garance finit par sombrer dans un sommeil agité aux premières lueurs de l’aube. S’il ne lui apporte pas le repos nécessaire, il lui permet toutefois de ne plus penser à rien durant quelques heures.
Malgré tout, à son réveil, les événements de la veille fondent sur elle et la tourmentent avec plus de force encore.
C’est donc physiquement et moralement épuisée que la jeune femme regagne l’hôpital à 9 h 30. Elle aimerait parler avec sa sœur, lui extirper quelques mots, un début d’explication, l’attendre au détour d’une émotion, dissimulée derrière sa conscience, l’atteindre en tout cas, avant que leur père assiège la pièce et accapare toute l’attention. C’est pourquoi, lorsqu’elle pousse la porte de la chambre de Roxane et qu’elle le découvre là, au chevet de sa fille, Garance doit puiser dans ses ressources de résignation pour ne pas montrer son agacement.
— Et voilà la grande ! s’exclame Jean Leprince à son entrée. Salut, ma belle !
Il se lève et vient à sa rencontre. Derrière lui, Roxane regarde dans le vide, une sorte d’apathie qui serre le cœur de Garance. Sa sœur est toujours hors d’atteinte.
Jean se penche sur elle pour l’embrasser, détournant son attention. Garance lui rend son baiser. »

Extrait
« Roxane avait quatorze ans à l’époque, et ça ne se passait pas bien entre elles deux. Elles se disputaient à longueur de temps, se reprochaient tout et n’importe quoi, c’était insupportable. Mais quand maman est morte, c’est Roxane qui en a été le plus touchée. D’autant que c’est elle qui l’a découverte, sans vie, sur son lit. Elle était rongée par la culpabilité. » p. 79

À propos de l’auteur
ABEL_Barbara_DRBarbara Abel © Photo DR

Née en 1969, Barbara Abel vit à Bruxelles, où elle se consacre à l’écriture. Pour son premier roman, L’Instinct maternel (Le Masque, 2002), elle a reçu le prix du Roman policier du festival de Cognac. Aujourd’hui, ses livres sont adaptés à la télévision, au cinéma, et traduits dans plusieurs langues. Le film Duelles adapté de son roman Derrière la haine est tourné aux États-Unis avec Jessica Chastain et Anne Hathaway dans les rôles principaux. Son précédent thriller, Et les vivants autour, a été un véritable succès. Les fêlures est son quatorzième roman. (Source: polarlens.fr)

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Ubasute

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En deux mots
Pierre a décidé d’exaucer le vœu de sa mère et de la transporter vers le sommet de la montagne pour son dernier voyage. Tout au long de l’ascension, il va évoquer avec elle leurs souvenirs, leur histoire familiale.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

En route pour le dernier voyage

Dans un court et émouvant premier roman, Isabel Gutierrez raconte comment un fils exauce le vœu de sa mère de mourir sur une montagne. Une ultime ascension d’une grande richesse.

Comme nous l’apprend Wikipédia, l’Ubasute est «au Japon une pratique consistant à porter un infirme ou un parent âgé sur une montagne, ou un autre endroit éloigné et désolé, pour le laisser mourir.» Se sachant condamnée, c’est le choix que fait Marie, avec la complicité de son fils Pierre, chargée de confectionner une chaise à dos pour transporter sa mère là-haut sur la montagne, dans la petite grotte sous un grand rocher.
Cet ultime voyage a beau se faire avec une économie de mots, le cœur parle et retrace tous les liens qui ont uni la famille au fil des ans, les moments heureux et les périodes plus difficiles qu’il aura fallu apprendre à surmonter. Pierre peut remonter jusqu’à l’enfance, jusqu’à ces belles années où ils partaient en famille en vacances à la mer, où avec ses sœurs ils avaient pris l’appareil photo de son père pour immortaliser leur amour en réalisant ce cliché de leurs deux corps enlacés sous la tente. Un cliché qui prendra quelques années plus tard le statut d’une relique. Car, après une course en montagne, c’est le corps déchiré par une chute mortelle qui leur sera ramené. «Une absence infinie remplissait nos journées d’enfants et finissait, apprivoisée, par devenir une présence douce et voluptueuse. Nous savions croiser nos regards, les filles et moi, lorsque le tien s’égarait ou se diluait dans le temps. Tu restais alors séparée de nous par une virgule, toi, la voix des mille et une nuits devenue aphone tout à coup, et nous faisions parler les choses à ta place.»
Comment faire le deuil, comment combler le vide abyssal qui s’est alors ouvert? Il aura fallu jouer avec le temps, avec les souvenirs…
«Au bout de longs mois, j’aurais appris à deviner ta présence autour de moi. Dans l’air mêlé tout à coup, dans le lait de la lumière, une voix qui court dans les épicéas du vallon derrière la maison, dans la fraîcheur des vents catabatiques d’été, une trace de rires laissée dans la poudreuse fraîche de l’hiver.»
C’est avec infiniment de pudeur et tout autant de poésie qu’Isabel Gutierrez construit ce magnifique chant d’amour. En remontant à la douleur des grands-parents ayant dû s’exiler de l’Espagne franquiste, elle tisse la trame du tissu familial. Un tissu que l’on sent épais, un peu rêche, mais solide. De plus en plus solide.
«Dans ce temps des mémoires, je découvris d’autres temps. Le temps du regard, celui de l’absence et des retrouvailles. Le temps de la solitude qui deviendrait un jour émerveillement de l’âme. Le temps du silence et des ombres qui s’allongent sur les hautes plaines.»

Ubasute
Isabel Gutierrez
Éditions La fosse aux ours
Premier roman
126 p., 15 €
EAN 9782357071667
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé dans les Alpes suisses, du côté de Zermatt pour le dernier voyage. Il y est aussi question d’un voyage dans les Andes, de montagnes et bords de mer et, en remontant dans l’histoire de l’Espagne du côté de Leon et de l’exil, des Asturies en Bretagne, jusqu’à Argelès-sur-Mer.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marie va mourir. Elle demande son fils de la porter dans la montagne pour la déposer sous le Grand Rocher. Ce court périple est la dernière chance pour Marie de parler à son fils.
Ce roman autour de l’Ubasute, cette tradition ancestrale du Japon qui voulait que l’on abandonne en montagne une personne âgée et malade, brosse le portrait d’une femme lumineuse. C’est un véritable hymne à la vie, à sa beauté et à sa cruauté.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« C’est un jour de très grand vent, un vent de fin d’automne sur la surface de ce monde.
Marie n’en finit pas de rincer son riz blanc.
Depuis ce matin, les branches du cerisier ont commencé à s’entrechoquer dans un bruit de cannes sèches.
C’est son temps.
Depuis trois saisons, chaque jour qui la fait s’approcher de cette partition de bois brisé est comme une sorte de ravissement. Elle les a comptés: deux cent quatre-vingts jours depuis les premières fleurs blanches du printemps jusqu’à la valse dans le vent qui l’a fait sursauter au réveil.
Chaque matin plus attentive à la clarté naissante — du noir dense qui s’efface au bleu transparent qui advient —, elle a profité avec soin du parfum des herbes, fraîches ou séchées, dans son thé.

Chaque matin, elle a noué et dénoué ses cheveux avec toute la conscience de leur poids dans sa main.
Trois saisons à prendre le pouls du départ, trois saisons à se souvenir que chacune serait la dernière.
Lorsque le dernier plein hiver s’était installé elle avait mouillé de manière parcimonieuse la terre mélangée qu’elle était allée chercher dans les carrières à l’automne précédent. Sous ses mains douces et assurées, la chair terreuse avait pris forme. Marie s’était remise à tournasser sur son vieux tour à pédale. Sous ses mains fermes, l’objet était apparu, un petit bol, d’abord un peu lourd et qui s’était allégé, comme aminci, au fil des heures à pédaler. Il avait aujourd’hui la forme de son âme et la douceur des caresses.
Elle jette un coup d’œil à l’objet posé, en attente. Aujourd’hui, grand vent en liesse par le monde.
Le corps un peu lâche de Marie s’avance près de la fenêtre, un corps lourd d’usure et de sagesse. Elle regarde dehors et se dit qu’il faut qu’elle appelle son fils.
Elle partirait demain en fin d’après-midi, il allait devoir, lui aussi, commencer ses préparatifs.
Quelques vers lui reviennent en mémoire:
Couronne-toi, jeunesse, d’une feuille plus aiguë!
Le Vent frappe à ta porte comme un Maître de camp
À ta porte timbrée du gantelet de fer.
Et toi, douceur qui vas mourir, couvre-toi la face de ta toge
Et du parfum terrestre de nos mains…
Elle aime les poètes comme on aime une soupe — sans avoir jamais osé l’avouer à personne, la comparaison étant fort peu poétique —, elle aime goûter chacun des mots comme elle s’amuse encore à laisser fondre chaque légume qui compose le potage. La douceur de la courge et l’amertume du fenouil.
Marie n’est pas si âgée mais elle a découvert tardivement ce que vivre signifiait et elle s’en est saisi. Les mains en corbeille, elle a accueilli les odeurs piquantes de la tristesse et de l’amour, les cris de plaisir et de désespoir des hommes, toutes sortes de vies, des couleurs éclatantes, des lumières presque éteintes. Demain, elle partirait gonflée de ce saisissement.
Gonflée comme une outre, cette idée la fait sourire, s’imaginant incarner l’outre des vents odysséens que les marins n’avaient pu se retenir d’ouvrir. Elle vérifierait son poids sur la balance avant de monter sur le dos de son fils, elle serait attentive à ne pas lui peser trop, s’il fallait qu’elle laisse là quelques sacs de mémoire, elle le ferait.

Extraits
« Dans ce temps des mémoires, je découvris d’autres temps. Le temps du regard, celui de l’absence et des retrouvailles. Le temps de la solitude qui deviendrait un jour émerveillement de l’âme. Le temps du silence et des ombres qui s’allongent sur les hautes plaines. » p. 43

« Au bout de longs mois, j’aurais appris à deviner ta présence autour de moi. Dans l’air mêlé tout à coup, dans le lait de la lumière, une voix qui court dans les épicéas du vallon derrière la maison, dans la fraîcheur des vents catabatiques d’été, une trace de rires laissée dans la poudreuse fraîche de l’hiver. Tu seras là, penché au-dessus de ma douleur à l’hôpital, et dans la joie mélangée du retour. » p. 57

« Une absence infinie remplissait nos journées d’enfants et finissait, apprivoisée, par devenir une présence douce et voluptueuse.
Nous savions croiser nos regards, les filles et moi, lorsque le tien s’égarait ou se diluait dans le temps.
Tu restais alors séparée de nous par une virgule, toi, la voix des mille et une nuits devenue aphone tout à coup, et nous faisions parler les choses à ta place. Les arbres, les pierres et la morsure glacée du vent. Et puis, tout à coup, l’écran de tes pensées semblait disparaître, tu découvrais un trou au coude de mon pull, l’élastique rompu au bout de la natte de ma sœur et tu nous revenais du fond de l’Océan. » p. 108

« Ils ne forment plus qu’un seul et même corps, informe, dont on ne saurait reconnaître les bras des jambes. Une seule et même douleur en mouvements presque imperceptibles. Ni l’un ni l’autre ne savent encore s’ils auront la force de s’arracher, de se dénouer. Le fils avance très lentement, il lui semble que sa mère s’est endormie dans son dos. »

« Mon fils, entends-tu les mémoires traverser ma voix silencieuse ? Les souvenirs s’épluchent sur le chemin, en couches, dans ton dos robuste. J’aimerais qu’ils te fassent un chaud manteau quand nous serons dans la montagne. Je ne suis pas bonne couturière, ce sera un manteau en morceaux. Des lambeaux qui, ajustés les uns aux autres, forment une histoire. Demain soir, il faudra nous dire adieu. »

À propos de l’auteur
GUTIERREZ_Isabel_©Philippe-MaloneIsabel Gutierrez © Photo Philippe Malone

Isabel Gutierrez enseigne la littérature et le cinéma à Grenoble. Ubasute est son premier roman. (Source: Éditions la fosse aux ours)

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Le livre de Neige

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En deux mots
Nieves, Neige en français, n’a pas dix ans quand elle doit quitter son Espagne natale. La conchita va devoir se faire une place dans une société hostile. Avec une philosophie de vie combative et un esprit curieux, elle réussira de brillantes études. Son fils Olivier retrace son parcours avec des yeux admiratifs.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma mère est ultragéniale

Le troisième roman d’Olivier Liron est consacré à sa mère, arrivée en France dans les années soixante, avec la vague d’immigration espagnole postfranquiste. Un livre-hommage, mais aussi une réflexion sur le sort de tous les réfugiés et migrants accueillis souvent avec méfiance, voire mépris.

C’est dans les faubourgs de Madrid que débute ce bel hommage d’Olivier Liron à sa mère. L’auteur – très remarqué de Einstein, le sexe et moi – qui retraçait son parcours jusqu’en finale de Questions pour un champion, change totalement de registre pour nous offrir ce portrait sensible et lumineux d’une femme qui entendait vivre sa vie en refusant les diktats.
Mais revenons dans le quartier madrilène de Lagazpi au début des années trente, au moment où naît Carmen, au sein d’une famille qui compte treize frères et sœurs. Quand la Guerre civile s’abat sur la ville, son père est arrêté puis exécuté, son frère sautera sur une mine. Le travail dans une usine d’aluminium puis sa rencontre avec Paco lui permettront d’atténuer sa peine. Contre l’avis de la belle-famille, ils se marient et donnent naissance à Maria Nieves durant l’hiver 1954. La jeune fille, dont le nom signifie Neige, est loin d’être une oie blanche. Dès ses premières années, elle ne s’en laisse pas conter et refuse le modèle que Franco et ses sbires veulent imposer au pays, celui de la femme soumise à son mari, responsable du ménage. Idem côté religion. Si elle suit les étapes jusqu’à sa communion, elle refuse cette image culpabilisatrice qu’on inculque depuis l’origine. «Pourquoi? S’ils ont fait des conneries, les premiers humains, on n’est pas responsables. On n’a pas à endosser!»
Une nouvelle épreuve attend cependant la jeune fille au début des années 60. Son père, puis sa mère, partent chercher du travail en France. Ils ne reviendront pas. Ce sera à Nieves d’aller les rejoindre, après avoir vécu quelques mois chez sa tia Bernarda, et découvrir ce pays froid et pluvieux. «L’exil est une blessure, une condamnation, un bannissement, une destitution, une indignité, un rejet.» Mais Nieves va faire de tous les obstacles qui se dressent sur sa route une force. Sans manuels scolaires, elle va apprendre et progresser, quand elle est ostracisée, elle trouve une issue en parcourant à la bibliothèque de Saint-Denis. Sa soif d’apprendre et l’aide de Madame Blin, cette prof qui va l’encourager à poursuivre des études, la conduiront jusqu’au baccalauréat et à la nationalité française. Désormais, tous les rêves sont possibles. Le tourbillon de la vie l’emporte. De brillantes études, un mari, un pavillon construit en bordure de forêt, un engagement pour l’écologie et un fils qui naît «le 27 mars 1987, trois jours après la convention pour la création de Disneyland Paris».
Olivier Liron a la plume sensible, mais ne se départit jamais de son sens de l’humour. Ce qui donne tout à la fois la distance nécessaire aux choses de la vie et la lecture de cette vraie-fausse biographie très agréable. Je ne vous dirai rien du marathon d’amour que constitue la seconde partie du livre. Aux mots d’enfants vont se succéder les années d’apprentissage de l’être-livre, l’être libre qui, comme sa mère, aime les bibliothèques et sait faire son miel de toutes les histoires qui s’y cachent. Et si les épreuves continuent de semer leur route, on sent que leur indéfectible lien leur servira toujours de boussole. À cœur vaillant, rien d’impossible!

Le livre de Neige
Olivier Liron
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19 €
EAN: 9782072876653
Paru le 2/02/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Madrid puis en France, à Paris, Saint-Denis, Pantin, Aubervilliers, Dammarie-les-Lys ou encore Melun. On y évoque aussi des voyages à Dinard et Saint-Malo, à Moscou et Kazan.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai voulu écrire ce livre comme un cadeau pour ma mère, Maria Nieves, dite Nieves, qui signifie neige en espagnol. Un livre pour elle, entre vérité et fiction. Un portrait romanesque par petites touches, comme des flocons. »
Neige a grandi sous la dictature franquiste, puis connu l’exil et la misère des bidonvilles de Saint-Denis. Humiliée, insoumise, elle s’est inventée en France un nouveau destin. Hommage espiègle d’Olivier Liron à sa mère, cette héroïne discrète qui lui a transmis l’amour de la vie et l’idée que les livres sont notre salut, Le livre de Neige raconte aussi, en creux, la naissance d’un écrivain.

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Les premières pages du livre
« J’ai voulu écrire ce livre comme un cadeau pour ma mère, Maria Nieves, dite Nieves, qui signifie neige en espagnol. Un livre pour elle, entre vérité et fiction. Un portrait romanesque par petites touches, comme des flocons.

AUX ORIGINES
Madrid, années trente. Carmen de la Fe grandit dans le quartier de Legazpi au sud de la ville, au sein d’une famille de treize frères et sœurs. Parmi eux, cinq sont morts en bas âge. Carmen est très proche de sa grande sœur, la Bernarda, qui s’est mariée jeune. Elles chérissent leur mère Ana, una santa mujer, et se méfient du Borgne, leur père violent et alcoolique. Dès qu’il a le dos tourné, elles murmurent entre leurs dents : El cabrón !
Juste avant la naissance de Carmen, deux jumeaux sont morts. Sa mère Ana lui a dit :
— Les enfants qui meurent deviennent des anges.
Alors, quand elle sent une légère brise agiter les rideaux dans une pièce aux fenêtres fermées, quand elle éprouve une impression de fraîcheur sur ses tempes, un chuchotement inexplicable autour d’elle, elle sait que ce sont les jumeaux. Un dimanche, elle était en train de plier un couvre-lit dans la chambre de ses parents quand elle a entendu un grand froissement d’ailes. Elle s’est retournée, a senti leur présence. Ses anges gardiens.

Il faut se représenter le quartier de Legazpi avant la guerre d’Espagne, un quartier comme tous les autres quartiers de Madrid, avec des cloches, des horloges et des arbres, de la lumière sur tout cela comme un psaume ; un immeuble avec des géraniums accrochés aux fenêtres et des couloirs interminables où courent toute la journée des chiens et des petits enfants ; des rires qui éclatent dans le soir en grands bouquets parfumés. Au dernier étage vivent les Machado, un vieux couple d’antiquaires, et leur perroquet Gastón, la mascotte de l’immeuble. Quand elle va sur le toit pour faire sécher le linge, Carmen voit au loin le visage sec de la terre de Castille, comme un océan de cuir. Elle laisse le soleil inonder son visage. La gratitude des jours d’enfance est infinie.

Carmen ne sait ni lire ni écrire, elle aide sa mère à la maison. Très pieuse, elle adore se rendre à l’église de la Virgen de la Paloma, et y allumer des cierges pour sa mère et sa grande sœur. Pourtant, leur nom de jeune fille est de la Fe, trace des origines juives de la famille. À la fin de la Reconquista en 1492, les juifs et les musulmans qui vivaient en Espagne furent dans l’obligation de se convertir au christianisme, sous peine d’être jetés au bûcher – « le baptême ou la mort », telle était la devise funeste du prêtre dominicain Vincent Ferrier, qui pensait aussi que les juifs étaient « des animaux avec des queues et menstrués comme les femmes ». Les noms Santa Cruz, Amor de Dios ou Ave María viennent de cette conversion forcée. Les juifs qui continuaient à pratiquer secrètement leur religion furent désignés comme les marranos, les « porcs », et persécutés par l’Inquisition. Pour survivre, beaucoup adoptèrent des noms outrancièrement catholiques : José, María, Santiago, Jacobo, Tomás. Carmen est loin de s’en douter, quand elle allume des cierges à l’église.

Son plus grand bonheur est d’aller au marché. Elle aime la rue pleine de vie, les cris des vendeurs et l’odeur du pain chaud. Les marchandes de poisson qui trônent parmi les merlus, le bacalao et les calamars. L’huile d’olive. La pulsation de la ville. La beauté des toits sous le soleil froid. Les flèches des églises qui s’élancent vers le ciel. Les pommes de terre comme des lingots d’or. Elle touche les pastèques et les chirimoyas, les poivrons et les tomates bien mûres. Les jumeaux lui chuchotent un jour : « La vida es un regalo » (« La vie est un cadeau »).
À la tombée du soir, elle marche avec Bernarda dans la calle Princesa ou sur la Gran Via. Elles vont jusqu’à la Puerta del Sol, passent devant les tables bondées de la Taberna de Correos où se donnent rendez-vous de jeunes poètes inconnus de la Residencia de Estudiantes : des inconnus nommés Rafael Alberti, Federico García Lorca ou Pablo Neruda.
Mais un matin, tout se met à brûler. Madrid est en feu, comme si tous les bûchers de l’enfer étaient sortis de terre pour dévorer les êtres vivants. La poudre. Le sang. On est en 1936, l’Espagne vit sous la Seconde République et les élections sont marquées par une victoire écrasante du Front populaire. Une partie de l’armée espagnole, commandée par le général Franco, lance un coup d’État depuis le nord du Maroc. Le pays entier est divisé en deux camps. Quand la ville est bombardée, la famille se réfugie dans la cave d’un immeuble. Carmen invoque ses anges. Elle ne comprend pas la guerre, ou plutôt elle comprend que c’est exactement cela, la guerre, ne plus rien comprendre.
Les républicains sortent victorieux de la bataille de Madrid, mais la guerre continue. Le lundi 26 avril 1937, les avions de la légion Condor de la Luftwaffe et les Savoia-Marchetti SM.79 de l’Aviazione Legionaria de Mussolini bombardent Guernica. Carmen voit les avions étrangers qui arrivent tous les jours du ciel. Et le sang des enfants se met à couler dans les rues, simplement, como sangre de niños. Au début de l’année 1939, les forces républicaines s’effondrent. Des centaines de milliers de réfugiés espagnols s’enfuient pour gagner la France. Ils seront parqués dans ces camps de la honte que l’État français appelle des camps de concentration. Le 28 mars, les franquistes font leur entrée à Madrid. Le dernier jour de la guerre, le mari de Bernarda, Luis, qui se bat aux côtés des républicains, est fait prisonnier.
Dénonciation anonyme. Putain de dernier jour !
La répression s’exerce avec une barbarie sans précédent. Au total, la guerre civile espagnole fera plus d’un million de morts pour un pays de vingt-six millions d’habitants.
La petite Carmen met son plus beau chapeau, elle accompagne sa sœur Bernarda chez le général Varela pour demander la grâce du mari. Elles patientent longtemps devant l’entrée du palacio de Buenavista, le siège du ministère des Armées. Quand le général Varela fait son apparition, gants blancs en cuir de chevreau, bottes cirées, uniforme impeccable, escorté de ses soldats, il regarde la Bernarda et éclate de rire :
— Tu es une très belle gitane, mais je ne peux rien pour toi !
Quatorze jours plus tard, Luis sera fusillé.

À la fin de la guerre, Carmen a dix ans. Elle s’occupe de Luisa et Luisito, les deux enfants en bas âge de sa sœur. Dès qu’elle a le dos tourné, le petit Luisito échappe à sa surveillance et s’enfuit pour retourner chez sa mère. Un mercredi, dans un terrain vague à proximité de l’immeuble, il tombe sur un jouet magnifique. Il se penche sur le jouet, cherche à l’ouvrir avec les mains, puis avec les dents. La mine lui explose au visage. On vient chercher Carmen en urgence. Luisito est au pied de l’immeuble, défiguré, les entrailles du jeune garçon sortent de son ventre. Il meurt dans la voiture qui le transporte à l’hôpital, dans les bras de Carmen.
La vie continue pourtant. Il faut survivre et nourrir sa famille : Carmen ramasse des champignons pour les vendre à la gare avec des figurines de Mickey. Personne ne veut des champignons, alors elle les mange. Elle glane des épis de blé, qu’elle moud avec une bouteille pour faire de la farine. Elle grimpe comme un garçon dans les camions des maraîchers pour voler des oranges.
À quatorze ans, elle entre à l’usine d’aluminium où elle se blesse et perd l’usage d’un doigt. Elle fabrique des pièces de monnaie. Un jour, à la pause, un homme la regarde en souriant, cigarette aux lèvres. C’est Paco, fondeur dans la même usine. Carmen est gaie, rieuse et sympathique. Paco est plus âgé et beau garçon.
Ils vont faire un tour à la feria de San Isidro. Mais il se met à pleuvoir et Paco doit rentrer chez lui plus vite que prévu. Ils se perdent de vue.

Des années plus tard, ils se retrouvent par hasard. Carmen marche près de la gare d’Atocha lorsqu’elle tombe sur un homme qu’elle reconnaît aussitôt. Paco revient de ses deux ans de service militaire. Il s’exclame avec un sourire de marlou :
— Dis donc, toi… Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vue !
Elle ne se laisse pas impressionner :
— Moi aussi… Tu avais peur que je te mange ? Tu es marié ?
Paco vient de se séparer de sa fiancée Gabriela, qui s’amusait un peu trop entre les permissions. Il insiste pour revoir Carmen.
Il lui parle de son enfance. Il est orphelin et vient de Cadix, en Andalousie. Il a grandi parmi les champs d’oliviers. Son père était militaire à Melilla en territoire marocain, avant la guerre civile ; une voiture l’a renversé alors qu’il sortait de la caserne. Paco avait cinq ans. Sa mère a touché une minuscule pension de veuve, insuffisante pour faire vivre ses enfants, et Paco est parti dans un pensionnat de Séville, où il a appris à lire et à écrire. Il connaît même les tables de multiplication. Ruinée, la famille de Paco a quitté l’Andalousie et s’est installée dans un taudis de Vallecas, en banlieue de Madrid. Là-bas, on va chercher l’eau au puits. Il n’y a pas d’électricité, il faut s’éclairer à la bougie et les ombres dansent sur les murs.

En 1953, Carmen et Paco sont amoureux. Le père de Carmen, le Borgne, s’oppose fermement à leur mariage. Quand elle lui demande sa bénédiction, il la gifle :
— Je te maudis, hija !
De l’autre côté, la mère de Paco déteste Carmen, elle préférait Gabriela qui était de bonne famille. Pendant la semaine sainte, elle s’agenouille et supplie Dieu de faire échouer l’union. C’est mal connaître Dieu : ils se marieront.

Le curé, don Gerundio, est un homme que Carmen trouve sympathique, et bizarre. Pour avoir le droit de se marier par l’allée centrale, il faudra mettre le prix :
— Vous comprenez, ça use le tapis…
Avec don Gerundio, tout se monnaie. Les amoureux sont décontenancés. Paco demande de but en blanc :
— Par où est-ce le moins cher ?
— Par le côté. Mais en passant par le milieu, vous pouvez mettre des fleurs…
— Va pour le côté.
Il reste à convenir de l’heure :
— Disons midi ?
— À midi, ce sera plus cher… Et il y a un couple avant vous. Je peux vous proposer seize heures. Bien sûr, il fait chaud en général. Et puis c’est l’heure de la sieste…
— Va pour seize heures.
— Excellent choix ! Je peux vous faire une offre… à trente-cinq pesetas. Une bonne affaire !
C’est encore une fortune pour Carmen et Paco. Le curé insiste :
— Trente-cinq pesetas, c’est une affaire en or !

Rendez-vous est fixé le matin du grand jour, pour la confession obligatoire avant le mariage. Paco, mal remis de l’enterrement de vie de garçon, arrive avec deux heures de retard. Carmen, qui a attendu à l’église toute la matinée, explose. Elle ne veut plus se marier. Dans une colère folle, elle s’enfuit chez Bernarda :
— Deux heures de retard ! Je ne me marie pas ! J’en ai ras le bol, je rentre chez moi !
Sa sœur cherche à la calmer :
— Hermana, tu es folle ?
— Je ne me marie pas ! Eh, dis, deux heures de retard pour se confesser !
— Ne fais pas l’imbécile…
Paco, mort de honte, vient retrouver Carmen chez la Bernarda. Il l’implore à genoux de lui pardonner. Bernarda s’impatiente :
— Alors, tu te maries, ou tu ne te maries pas ?

Finalement, le mariage a bien lieu. Au moment où la cérémonie va commencer, Carmen aperçoit le curé qui lui fait signe avec insistance. Quel homme bizarre, décidément. Que lui veut-il encore ? Elle se porte à sa hauteur. Le curé lui annonce en souriant :
— J’ai une bonne nouvelle. Tu ne vas pas te marier par le côté : la fiancée qui devait se marier tout à l’heure a eu un accident !
Il éclate de rire :
— Vous pouvez la remplacer.
C’est donc par l’allée d’honneur que Carmen et Paco s’avancent vers l’autel. Ils profitent du tapis rouge et des bouquets de fleurs éclatantes. Les invités écarquillent les yeux. Les jeunes sœurs de Paco s’extasient de la beauté de la mariée, radieuse et triomphante. Sur les photographies du mariage, qui resteront pendant des mois dans la vitrine de l’église, les tourtereaux ressemblent à Grace Kelly et au prince Rainier. Carmen est sublime dans sa robe blanche. À son bras, Paco est l’élégance même. Bernarda se tient à côté d’eux, toute de noir vêtue, avec la peineta dans sa mantille et un œillet couleur rouge sang. Les invités chuchotent, terriblement jaloux :
— Como una que tiene dinero ! (« En voilà une qui a de l’argent ! »)
Pour le repas de mariage, on a fait simple. Un verre de lait et un petit pain pour tout le monde.

Carmen a reçu mille pesetas de l’usine en cadeau de mariage. Elle les donne intégralement à sa sœur Bernarda, qui s’est remariée et doit nourrir ses cinq enfants. Les jeunes mariés n’ont pas un rond. Quand ils peuvent, ils mangent un sandwich aux calamars à deux pesetas.

À l’hiver 1954, au moment où, en France, l’abbé Pierre lance son insurrection de la bonté, une petite fille naît à Madrid.
C’est la fille de Carmen et Paco.
On appelle la petite fille Maria Nieves, Marie des Neiges en espagnol. Est-ce parce qu’il faisait très froid à Madrid, cet hiver-là ? Maria de las Nieves est aussi l’un des noms de la Vierge Marie. On dit que c’est Nuestra Señora de las Nieves, Notre Dame des Neiges, qui, le matin du 5 août 358, fit tomber de la neige en plein été sur le mont Esquilin, à Rome, et recouvrit le sol de blancheur. Ce signe extraordinaire donna lieu à la construction de la basilique Santa Maria Maggiore, la plus ancienne église consacrée à la Vierge Marie.

Ainsi commence l’histoire miraculeuse de ma mère.
MIRACULÉE
Nieves est une miraculée. Dès les premières semaines après sa naissance, au cœur du terrible hiver 1954, elle attrape la coqueluche. En l’absence de traitement adapté, sans antibiotiques, ses quintes de toux fréquentes et prolongées plongent ses parents dans une terrible inquiétude ; Carmen prie toute la journée, elle ne veut pas perdre sa fille.
Nieves s’en sort in extremis grâce à une transfusion sanguine. Elle garde des séquelles de la maladie. Ses oreilles de bébé sont atteintes par l’infection ; les cellules de l’oreille interne, qui transmettent les sons au cerveau, sont parmi les rares de l’organisme qui ne se renouvellent pas. Le diagnostic des médecins est sans appel : la petite fille entendra moins bien que les autres. Surdité précoce.
Premier miracle, premiers stigmates.
Est-ce qu’on garde mémoire d’avoir frôlé la mort ? Est-ce à cela qu’elle doit ce farouche instinct de survie qui ne la quittera plus ? Cette joie infinie devant le miracle du vivant ? Ce sentiment d’une force et d’une vulnérabilité mêlées, indissociablement liées en elle, mort et vie tissées dans la même étoffe, la même moire ?
L’ONCLE D’AMÉRIQUE
Jour de baptême. Paco, élégant comme Humphrey Bogart dans son costume de location, porte fièrement sa fille dans ses bras. Nieves a pour parrain l’oncle Alfonso, en réalité un cousin éloigné, témoin de mariage de Paco. Une aura de mystère l’entoure. Que fait-il réellement dans la vie ? Quels liens entretient-il avec le régime franquiste ? Il se dit architecte, prétend construire des immeubles de luxe – mais personne n’a jamais vu le moindre bâtiment se réaliser. L’oncle Alfonso aurait participé aux plans de l’Edificio España, qui culmine à cent dix-sept mètres au nord de la plaza de España. Le plus grand immeuble de Madrid ! D’autres murmurent des choses moins avouables. On le dit trafiquant d’œuvres d’art ou marchand d’armes.
— Un grand architecte ! soutient fermement Paco, sourire aux lèvres.
Deux semaines après le baptême, l’oncle Alfonso part en Amérique latine, laisse derrière lui l’Europe aux anciens parapets et ne reviendra jamais. La petite Nieves ne sait pas à quoi il ressemble. En grandissant, elle imagine des tas de choses, bercée par les légendes familiales. Certains disent que le parrain de Nieves vit désormais avec sa fille dans un palais de Caracas, au Venezuela, couvert de diamants, à la tête d’une fortune colossale. Son gendre serait un célèbre acteur de cinéma portugais.
Un jour, il va penser à eux. Dès qu’une lettre arrive, Nieves s’empresse de demander :
— C’est l’oncle Alfonso ?
Elle s’attend à recevoir des cadeaux extraordinaires venus d’Amérique latine. Surtout le 5 août, fête des Maria Nieves. Mais les années passent et la famille n’a pas de nouvelles. On chuchote qu’Alfonso s’est fait descendre par la pègre locale.
Nieves rêve à son oncle d’Amérique.

CALLE MARQUÉS DE SANTA ANA
Calle Marqués de Santa Ana, numéro 5.
Toute la famille habite en pension chez Marcelina, une vieille dame rogue et acariâtre. Appartement spartiate : une pièce commune et un réduit sombre sans fenêtre. Pas de salle d’eau. Toilettes sur le palier. Nieves dort avec ses parents dans la pièce commune. La chambre de Marcelina est plongée dans l’obscurité absolue – on pourrait prendre la vieille pour l’une des Grées effrayantes de la mythologie grecque, ces créatures possédant une dent et un œil uniques, vivant dans une caverne où il fait toujours nuit. Cette pièce obscure terrorise Nieves. Qu’y a-t-il au fond de l’abîme ?
Paco continue à travailler à l’usine, Carmen s’occupe du ménage et des repas. Marcelina trône près de l’unique fenêtre du séjour et fait régner la terreur sur la petite fille, qui ne doit faire aucun bruit pour ne pas l’irriter. Nieves reste assise en silence contre un vieux bahut, découpe les personnages des tebeos, ces bandes dessinées bon marché, les assemble à sa façon, compose des frises et invente de nouvelles histoires, les siennes.
Elle est fille unique. Où caserait-on un autre enfant dans ce logement étriqué ? Et Marcelina, continuerait-elle à les accepter comme locataires ?

Madrid, hiver 1957. Au premier plan, Nieves, trois ans, calle Marqués de Santa Ana.

LA BELLE ANDALOUSE
Nieves est différente des autres.
Attentive au mystère de la vie, elle est curieuse du monde qui l’entoure. Un jour que Carmen s’en va régler une facture d’électricité à l’autre bout de la ville, à la grande poste de la plaza de Cibeles, Nieves passe d’interminables heures à jouer avec les oiseaux. C’est une enfant sensible, intelligente, éveillée. À la maison, ses parents l’appellent la Belle Andalouse, pour ses cheveux aussi noirs que ceux de Paco. Elle aime jouer à la corde à sauter dans la rue, jongler avec des balles, faire tourner un cerceau autour de sa taille. Des jouets simples – ni trottinette, ni jeux sophistiqués. Elle n’en souffre pas, mais les patins à roulettes, oh, comme ils la font rêver…
Ses parents ont fort à faire pour ne pas mourir de faim. La crise économique des années cinquante est terrible, Carmen et Paco pensent à chercher du travail à l’étranger. Faire un peu d’argent pour rentrer ensuite au pays. Ils n’en parlent pas à leur fille, pour ne pas l’inquiéter.

L’ÉCOLE FRANQUISTE
À l’école du quartier, les cours sont pris en charge par l’Église et assurés par une religieuse, sœur Dolores. Aujourd’hui, Nieves et ses camarades apprennent la leçon 22 du manuel, intitulée « Franco ! Franco ! Franco ! ». L’idéologie du régime est inspirée de la Phalange espagnole, ce parti politique d’extrême droite qui a joué un rôle décisif dans la guerre d’Espagne – même si les théoriciens du mouvement, comme Primo de Rivera, ont été éliminés par Franco. Un portrait de profil du généralissime surplombe quelques explications sommaires : « La Phalange est un mouvement espagnol pour l’implantation de la doctrine universelle nationale-syndicaliste. Une famille est formée par le père, la mère et les frères. » Dans l’esprit de Nieves, un doute surgit. Et les sœurs ? Les filles ? Elles ne font pas partie de la famille ?
Certaines questions lui brûlent les lèvres. « Le chef de la famille est le père. » Son père Paco est à l’usine du matin au soir, c’est sa mère Carmen qui prend toutes les décisions. Passons. La leçon se poursuit, répétant l’antienne des hiérarchies franquistes et le culte du chef : « Les familles, qui vivent les unes à côté des autres, forment un village ou une ville. Le chef d’un village ou d’une ville est le maire. Les villages et les villes forment une province. Les provinces forment une nation. Notre nation s’appelle l’Espagne. Le chef suprême de la nation est le généralissime Franco. » Nieves et ses camarades apprennent ces pages à la gloire de Franco. « Franco s’est mis il y a quelques années à la tête de l’Armée pour rétablir l’ordre en Espagne. Il a remporté la guerre, et maintenant il triomphe dans la paix en nous gouvernant avec beaucoup de réussite. » Le culte de la personnalité du dictateur puise dans un répertoire de métaphores en le présentant comme le sauveur élu de l’Espagne, illuminé par le Saint-Esprit. Il est comparé à Alexandre le Grand, à Napoléon ou à l’archange Gabriel. Dans toutes les grandes villes d’Espagne, une statue équestre le représente désormais comme le chef de la croisade chrétienne, la cruzada.
Sœur Dolores demande à la petite Nieves de relire le début de la leçon. Au lieu de réciter sagement, elle s’écrie :
— Une famille est formée par le père, la mère, les frères… et les sœurs !
Sœur Dolores voit rouge. Elle force Nieves à s’agenouiller par terre, les bras en croix :
— Comme le Christ, Nieves !
La petite doit faire pénitence, des livres dans chaque main. Quand elle faiblit sous le poids des manuels, sœur Dolores la frappe avec sa baguette. Une vraie méthode de torture.
Nieves comprend très vite que pour survivre elle doit se tenir à carreau, taire ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même – la violence des châtiments physiques et de ce silence imposé, la spirale de la souffrance et de la honte, qui se nourrissent l’une de l’autre, font naître en elle un sentiment de révolte.
Est-ce à l’école franquiste que Nieves a commencé à ne plus croire en Dieu ? Est-ce parce que la religion lui donnait trop de crampes qu’elle est devenue, plus tard, une scientifique ? Est-ce cela qui l’a poussée à se tourner vers une autre religion, celle de la nature ?

Nieves, sept ans, commémoration à l’école de la Fiesta del Pilar.

LE GUIDE DE LA BONNE ÉPOUSE
Nieves grandit dans une dictature où les femmes et les jeunes filles sont réduites à un rôle d’esclaves domestiques. Sous la Seconde République espagnole, dans les années trente, les femmes ont conquis le droit de vote et commencé à occuper l’espace public. Mais la dictature de Franco veut reconduire les femmes à la bergerie domestique, supprimer leurs revendications égalitaires et les assigner à une fonction procréatrice – la patrie a besoin d’enfants après le bain de sang. La Section féminine de la Phalange espagnole se consacre à l’endoctrinement idéologique des femmes, cherchant à éteindre en elles tout désir d’émancipation et de révolte. Voici le programme antiféministe de sa dirigeante Pilar Primo de Rivera, sœur de José Antonio Primo de Rivera, fondateur du parti fasciste de la Phalange, et fille du dictateur Miguel Primo de Rivera qui fut aux commandes de l’Espagne dans les années vingt : « Grâce à la Phalange, les femmes vont être plus propres, les enfants plus sains, les peuples plus heureux et les maisons plus claires. Tous les jours nous devrions rendre grâce à Dieu d’avoir privé la majorité des femmes du don de la parole. Car si nous l’avions, qui sait si nous ne tomberions pas dans la vanité de l’exhiber sur les places. Les femmes ne découvrent jamais rien ; il leur manque le talent créateur réservé par Dieu aux intelligences viriles. La vie de chaque femme, malgré tout ce qu’elle veut simuler ou dissimuler, n’est pas autre chose qu’un éternel désir de rencontrer quelqu’un à qui se soumettre. »
Le Guide de la bonne épouse est une plaquette en couleurs, où figurent des femmes qui sourient, occupées avec bonheur à différentes tâches ménagères. Chaque page est numérotée et illustre un commandement à respecter, assorti d’un développement didactique. Le sous-titre annonce : « 11 règles pour rendre ton mari heureux. Sois l’épouse dont il a toujours rêvé ! » Il est suivi de ces onze commandements :

Un : Que le dîner soit prêt !
Prépare, en y passant du temps, un délicieux dîner quand il rentre du travail. C’est une façon de lui faire savoir que tu as pensé à lui, et que ses besoins te préoccupent. La plupart des hommes sont affamés quand ils arrivent à la maison. Prépare-lui son plat favori !

Deux : Fais-toi belle !
Repose-toi pendant cinq minutes, avant son arrivée, afin qu’il te trouve fraîche et resplendissante. Retouche ton maquillage, mets un ruban dans tes cheveux et fais-toi la plus belle possible pour lui. Souviens-toi qu’il a eu une dure journée et qu’il n’a eu affaire qu’à ses collègues de travail.

Trois : Sois douce et intéressante !
Sa journée de travail ennuyeuse a peut-être besoin d’être améliorée. Tu dois faire tout ce qui est en ton possible pour cela. Une de tes obligations est de le distraire.

Quatre : Range la maison !
Elle doit être impeccable. Fais un dernier tour dans les principales pièces de la maison avant que ton mari ne rentre. Range les livres d’école qui traînent, les jouets, etc. Et nettoie les tables avec un plumeau.

Cinq : Fais-le se sentir au paradis !
Pendant les mois les plus froids de l’année, tu dois préparer la cheminée avant son arrivée. Ton mari sentira qu’il est arrivé dans un paradis de repos et d’ordre, cela te redonnera le moral à toi aussi. Après tout, s’occuper de son confort t’apportera une énorme satisfaction personnelle.

Six : Prépare les enfants !
Coiffe-les, lave-les et fais-les changer de vêtements si nécessaire. Les enfants sont ses trésors et il doit les trouver resplendissants. Prends quelques minutes pour qu’ils se fassent beaux.

Sept : Fais le moins de bruit possible !
Au moment de son arrivée, éteins la machine à laver, le sèche-linge, l’aspirateur et fais en sorte que les enfants soient silencieux.
Pense à tout le bruit qu’il a dû supporter pendant sa dure journée au bureau.

Huit : Fais en sorte qu’il te voie heureuse !
Offre-lui un grand sourire et montre de la sincérité dans ton désir de le satisfaire.
Ton bonheur est la récompense de son effort quotidien.

Neuf : Écoute-le !
Tu as peut-être une douzaine de choses importantes à lui dire, mais à son arrivée, ce n’est pas le meilleur moment pour en parler. Laisse-le parler d’abord. Souviens-toi que ses thèmes de discussion sont plus importants que les tiens.

Dix : Mets-toi à sa place ! [¡Ponte en sus zapatos !]
Ne te plains pas s’il rentre tard, s’il sort se divertir sans toi ou s’il ne rentre pas de la nuit. Essaie de comprendre sa vie, faite de pression et d’engagements, et son réel besoin d’être détendu à la maison.

Onze : Ne te plains pas !
Ne le sature pas avec des problèmes insignifiants.
Ton problème, quel qu’il soit, est un détail infime en comparaison des siens. La bonne épouse sait quelle est sa place !

Bonus : Qu’il se sente à l’aise !
Laisse-le s’installer dans un fauteuil ou s’allonger dans la chambre. Prépare-lui une boisson chaude. Remets-lui son oreiller et propose de lui enlever ses chaussures. Parle avec une voix douce et agréable!»

Extraits
« Devant elle, le dieu sur sa croix souffre et expie. Elle ne lui a rien demandé pourtant! Elle préfère être responsable de sa vie. Pas besoin que quelqu’un d’autre prenne sa souffrance à sa place. Toujours cette image culpabilisatrice. Cette culpabilité qu’on porte depuis l’origine. Pourquoi? S’ils ont fait des conneries, les premiers humains, on n’est pas responsables. On n’a pas à endosser! »

« Sur la photographie de la première communion, Nieves a un sourire d’une tristesse infinie dans sa petite robe blanche. » p. 38

« Un rêve, c’est une fiction qui dit la vérité. » p. 46

« Ici, Nieves est une pouilleuse.
L’exil est une blessure, une condamnation, un bannissement, une destitution, une indignité, un rejet.
Maria, prénom de paria. » p. 47

« La vie est plus belle quand on la raconte. » p. 55

« Écrire, c’est s’inventer une nouvelle vie. » p. 159

À propos de l’auteur
LIRON_Olivier_francesca_MantovaniOlivier Liron © Photo Francesca Mantovani

Olivier Liron est né en 1987. Normalien, il étudie la littérature et l’histoire de l’art à Madrid et à Paris avant de se consacrer à la scène et à l’écriture. Il se forme en parallèle comme comédien à l’École du Jeu, au cours Cochet et lors de nombreux workshops. Il a également une formation de pianiste en conservatoire.
Au théâtre il écrit quatre pièces courtes qui s’accompagnent de performances, Ice Tea (2008), Entrepôt de confections (2010), Douze douleurs douces (2012), Paysage avec koalas (2013). Il réalise aussi de nombreuses lectures (Cendrars, Pessoa, Michaux, Boris Vian, textes des indiens d’Amérique du Nord). En 2015, il crée la performance Banana spleen à l’École Suisse Internationale. En 2016, il fonde le collectif Animal Miroir notamment en résidence au Théâtre de Vanves.
En tant que scénariste pour le cinéma, il a reçu l’aide à la réécriture du CNC pour le long métrage de fiction Nora avec Alissa Wenz et l’aide à l’écriture de la région Île-de-France pour le développement du long métrage Un cœur en banlieue.
Il a également écrit des nouvelles pour les revues Décapage et Créatures, ainsi que pour l’Opéra de Paris, sans oublier des fictions sonores pour le Centre Pompidou. Ses deux premiers romans, Danse d’atomes d’or et Einstein, le sexe et moi ont fait l’objet de multiples adaptations théâtrales et sont également en cours d’adaptation pour le cinéma.
Pour le théâtre, il écrit la pièce La Vraie Vie d’Olivier Liron, dans laquelle il interprète son propre rôle. La pièce est créée en 2016 puis se joue en tournée en France et en Belgique. Sa deuxième pièce Neige est créée par le collectif Lyncéus et la metteuse en scène Fanny Sintès en 2018. Olivier Liron se fait aussi connaître sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram par ses lectures de poésie et ses compositions au piano. En 2022 paraît son troisième roman, Le livre de Neige. (Source: Alma éditeur / Wikipédia)

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Le temps des grêlons

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En deux mots
Tout a commencé par une sortie scolaire et ces images qui ne montraient plus les gens pris en photo. Pour le narrateur et ses amis, il va désormais falloir apprendre à vivre avec cette nouvelle donne, mais aussi s’occuper de ceux qui tombent du nuage, retrouvant une vie après le temps saisi par le cliché.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Au-delà du cliché

Dans un second roman étonnant et détonnant, Olivier Mak-Bouchard imagine un monde dans lequel le numérique a des ratés, qu’il ne peut plus enregistrer les personnes sur les photos et au-delà de cette panne qu’il recrache des données, faisant revivre ceux qui ont été photographiés. Un conte tout à la fois drôle, tendre et profond.

L’événement aurait pu passer inaperçu, d’autant que Mme Philibert, leur prof de français avait prévenu ses élèves que les indiens ne devaient pas être pris en photo, parce qu’ils avaient peur de perdre leur âme. Et même si ces indiens ne sont que des employés d’Ok Corral, le parc d’attraction provençal où le narrateur passe la journée avec sa classe, ils n’apparaissent pas sur les photos. Si la première hypothèse est un souci technique sur les smartphones, il va bien falloir se rendre à l’évidence. Le problème est bien plus grave, d’autant qu’il va vite s’étendre à la planète toute entière. Tous les humains ne figurent plus sur les clichés que l’on prend d’eux. Les premières analyses montrent que le traitement des données par le cloud est défaillant. «Là, ce que le Nuage relâche, ce n’est pas des 0 et des 1, du binaire. C’est autre chose, un langage qui n’a ni queue ni tête, de la data d’un nouveau type, qui s’échappe du Nuage au milieu du reste en petits paquets. Des micro-averses qui tombent, comme çà, alors qu’on n’a rien demandé. Il ne s’agit pas de flux, qui sont vectorisés; non, le Nuage nous crache dessus des micro-averses de data sauvage.» Ces averses de grêlons effacent les personnes. Du coup le cinéma, la télévision et la photo elle-même perdent de leur intérêt. À contrario le dessin connaît une nouvelle jeunesse.
Mais dans ce fantastique roman, nous sommes loin d’être au bout de nos surprises. Quand la gare de la Ciotat est envahie par un groupe de personnes habillées comme au début du siècle dernier, on pense à une flash-mob, avant de se rendre compte qu’il s’agit des personnages tombés de l’un des premiers films des Frères Lumière. Du coup un policier a l’idée de remonter aux origines de la photographie et va dénicher l’homme qui figurait sur la première photo de Daguerre! Les grêlons sont alors le seul sujet de conversation. Même le Président de la République s’en empare, bien qu’il n’ait pas d’explication plausible à livrer. En revanche, il doit mettre en place un système permettant d’identifier ces personnes et leur éviter de causer de gros dommages en descendant de leur nuage. Car si la résurgence des photographiés est chronologique, elle va très vite devenir ingérable, la production de photo étant exponentielle au fil du temps.
Jean-Jean et Gwen, les deux copains de classe du narrateur, vont du reste jouer un rôle dans les gestion des grêlons. Lui-même se voyant confier le rôle de leur rafraîchir la mémoire, de les illuminer, surtout s’ils s’agit de célébrités telles qu’Arthur Rimbaud. Une tâche qui va s’avérer très délicate, voire risquée.
Pour son second roman Olivier Mak-Bouchard, qui nous avait épaté avec Le Dit du Mistral, fait preuve de la même imagination débridée, mais creuse davantage le côté fantastique. Autour de l’histoire de la photographie, qui est habilement retracée au fil du livre, le romancier explore cette manie du selfie, ce besoin d’avoir des images, de remplir sa vie. Avec humour et un sens affûté de l’autodérision, il va nous prouver qu’Arthur Rimbaud a encore de beaux restes, que l’amour peut s’immiscer où on ne l’attend pas et qu’une mère a eu une vie avant d’enfanter. Derrière la joyeuse comédie peuvent se cacher quelques profondes réflexions et la belle confirmation du talent d’Olivier Mak-Bouchard.

Le temps des grêlons
Olivier Mak-Bouchard
Éditions Le Tripode
Roman
352 p., 19 €
EAN 9782370553188
Paru le 3/03/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Provence, dans la région d’Apt et Avignon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Du jour au lendemain, partout sur la planète, c’est la stupéfaction : les appareils photographiques ont cessé de fonctionner, ils refusent d’enregistrer la présence des personnes ! C’est à croire que l’univers, saturé de nos présences, a décidé de se révolter contre l’espèce humaine. En Provence, trois enfants doivent grandir avec ce phénomène inexplicable, et voient leur monde basculer dans une direction que personne n’aurait imaginée…
Olivier Mak-Bouchard est l’auteur du Dit du Mistral (Le Tripode, 2020). Avec Le Temps des Grêlons, il nous offre un second roman tout aussi étonnant, une fable envoûtante, douce et âpre, qui questionne une nouvelle fois les menaces qui pèsent sur notre temps.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Diversions magazine
Ernestmag (Entretien avec l’auteur)
Actualitté

Extrait
« Lorsque les appareils photo se sont arrêtés c’est de ce côté-là qu’on avait creusé pour trouver une explication. On a regardé à nouveau, on a renvoyé de la data pour voir.
Le Nuage est toujours là, et il joue toujours avec la data. Impossible de lui faire avaler ou cracher ce qu’on veut, ça n’a pas changé. En revanche, ce qui est nouveau, c’est qu’il a en plus commencé à lâcher de l’information sans qu’on le lui demande. On s’en est même pas aperçu, au début, il a vraiment fallu regarder deux fois avant d’arriver à voir quelque chose. C’est infinitésimal, presque rien par rapport aux flux qui opèrent encore normalement. Mais le plus curieux, c’est que ce n’est même pas de la data, ou moins pas la même structure que celle avec laquelle on a l’habitude de traiter.
Là, ce que le Nuage relâche, ce n’est pas des 0 et des 1, du binaire. C’est autre chose, un langage qui n’a ni queue ni tête, de la data d’un nouveau type, qui s’échappe du Nuage au milieu du reste en petits paquets. Des micro-averses qui tombent, comme çà, alors qu’on n’a rien demandé. Il ne s’agit pas de flux, qui sont vectorisés; non, le Nuage nous crache dessus des micro-averses de data sauvage.»
L’Homme le Plus Riche du Monde a fait une pause. On s’entait qu’il voulait nous laisser le temps de digérer. » p. 100

À propos de l’auteur
MAK-BOUCGARD_OLIVIER_DROlivier Mak-Bouchard © Photo DR

Olivier Mak-Bouchard a grandi dans le Luberon. Il vit désormais à San Francisco. Il est l’auteur au Tripode du Dit du Mistral (prix Première Plume, 2020) et du Temps des Grêlons (2022). (Source: Éditions Le Tripode)

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On pourrait croire que ce sont des larmes

GENETET_on_pourrait_croire_que

  RL_Hiver_2022

En deux mots
Julien part à Argelès-sur-Mer 33 ans après avoir quitté la station balnéaire, à la recherche de sa mère Louise qui a disparu. À l’été 1986, ils avaient quitté le sud sans son père, parti sans laisser d’adresse. En la retrouvant, il va découvrir qu’elle a écrit le roman de sa vie, un écrit qu’elle entend confier à son fils.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un homme en route vers son passé

Dans son nouveau roman, Éric Genetet confronte un fils à sa mère. 33 ans après avoir quitté Argelès-sur-Mer, traumatisé, il fait le chemin inverse pour tenter d’appréhender la vérité. Une quête riche en émotions.

Ce joli roman sur la marque indélébile que laisse un traumatisme d’enfance commence véritablement à l’été 1986, même si c’est 33 ans plus tard que Julien prend la route pour rejoindre au plus vite Argelès-sur-Mer où sa mère a choisi de s’installer. Une mère qui a disparu. Au volant de sa Mercedes rouge les souvenirs affluent. «Cette auto était le symbole des années heureuses. Lorsque le soleil tapait fort sur les sièges, Julien retrouvait les odeurs de son père, mélanges de sueur et de cigarettes, et l’essence de jasmin de sa mère.» C’était l’époque où ils formaient une famille, jusqu’à sa douzième année. Quand il s’amusait à creuser des trous dans le sable et à nager dans la Méditerranée. C’était le temps des vacances et de l’insouciance. Jusqu’à ce que son père prenne la poudre d’escampette pour disparaître à jamais. Il lui faudra dorénavant construire sa vie autour d’un grand vide. Très vite sa mère ne fait plus semblant d’espérer un retour qu’elle sait improbable et poursuit sa carrière d’actrice, délaissant son fils. «Louise Denner a fait le métier, toujours juste, impeccable dans n’importe quel registre, du moins dans ceux qu’on lui proposait, des seconds rôles le plus souvent.» Et quand elle est privée «de ce frisson indescriptible, celui de monter sur une scène de théâtre», elle tient le coup en tournant de publicités, en commentant des documentaires. Elle sera aussi standardiste dans une compagnie d’assurance et serveuse dans un bar de nuit, «en banlieue pour ne pas être repérée par la profession.»
Pendant plus de trente ans, elle n’a rien dit à son fils qui est devenu «un homme de quarante-cinq ans qui aime les pardessus gris, un homme qui écrase le sable froid, un homme qui marche vers la mer.» Qui marche vers sa mère. Car Louise, qui était revenue à Argelès «pour retrouver la boîte noire des vols de sa vie» veut lui confier le manuscrit qui raconte sa vie, leur vie. Mais Julien veut-il entendre ce qu’elle a à lui dire? Il ne semble pas encore prêt et reprend le volant vers Paris.
Éric Genetet dépeint avec beaucoup de pudeur et de sensibilité ce chemin qu’emprunte le fils vers sa mère, vers cette vérité qu’il redoute après avoir trop longtemps voulu entendre. Car il a compris que «quand on a passé son temps à essayer de supporter le poids de ses souffrances, c’est très dur de trouver la force d’aimer.» Mais il a aussi compris qu’il va lui falloir se confronter à son passé pour pouvoir espérer se construire un avenir. «Maintenant, ils avancent ensemble contre le vent. Sous l’effet des tourbillons de sable, leurs yeux coulent. On pourrait croire que ce sont des larmes.»

Playlist


Con mil desengaños de Luz Casal rythme le roman

On pourrait croire que ce sont des larmes
Éric Genetet
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
160 p., 16 €
EAN 9782350877877
Paru le 27/01/2022

Où?
à Argelès-sur-Mer dans les Pyrénées Orientales ainsi qu’à Paris et Lyon ainsi qu’à Grignan. On y évoque aussi de nombreux voyages à Madrid, Lisbonne, Berlin, Genève, Venise, Vérone, Florence, Rome, Naples, Prague, Liverpool, Dubrovnik, Florence ou encore au Maroc, du côté d’Essaouira et à Buenos-Aires.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cela fait près de trente ans que Julien n’est pas retourné à Argelès-sur-Mer. C’est là-bas, sur la plage, que son innocence a volé en éclats. Là-bas que s’est installée sa mère, Louise, depuis plusieurs mois. Elle qui s’était promis de ne plus y remettre les pieds. Ce trajet qui le ramène vers de douloureux souvenirs, Julien n’a d’autre choix que de l’emprunter : sa mère a disparu. Du moins l’a-t-il cru. À quoi joue-t-elle ? Après tant de silence, qu’espère-t-elle encore de lui ?
À travers le portrait de cet homme en route vers son passé, Éric Genetet raconte les blessures vives de l’enfance et des non-dits. Mais au bout du voyage, la lumière inonde la plage et ouvre une nouvelle voie, celle de la réconciliation. L’avenir est toujours à construire.

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Les premières pages du livre
Août
Elle descendait l’escalier de l’immeuble. Il la reconnut tout de suite. Il avait eu envie de lui dire Vous êtes Louise, c’est bien vous ? Je suis Genio, oui, Genio Tardelli, l’été 86, celui de notre baiser ? C’est très loin, en effet. Moi, je m’en souviens. Mais un dixième de seconde lui avait suffi pour comprendre que sa nouvelle voisine ne le reconnaissait pas. Alors, pour ne pas la gêner avec son histoire – dans la vie la plus grande peur de Genio est d’être indélicat –, il lui avait juste souhaité la bienvenue en bafouillant deux-trois mots, puis il avait évoqué son métier pour lui dire quand même, vous êtes certaine de ne pas vous rappeler de cette aventure avec un jeune et beau chasseur d’images ?
– J’étais photographe, ici à Argelès, il y a longtemps !
– Ah oui ? Mon fils est photographe, il travaille à Paris, elle avait dit pimbêche en prenant la direction de la mer.
Genio Tardelli ne se trompait pas, ce parfum de jasmin et peut-être de bergamote dans son sillage était bien celui qui l’avait obsédé l’été où elle venait chercher ses tirages. À la plage, il ne remarquait en elle aucun changement d’attitude, mais dès que Louise Denner poussait la porte de son petit magasin de la rue piétonne, ses yeux se chargeaient d’électricité. Et puis était arrivé ce jour où, dans un soupir, elle avait dit « Genio, vous me faites de l’effet. » Ils étaient seuls, l’attirance était réciproque et irrépressible. Les corps s’étaient emballés, les étoffes déboutonnées, il l’avait entraînée à l’écart. Ils auraient fait l’amour, c’est certain, si un client n’était pas entré à ce moment-là, puis un deuxième client alors qu’elle attendait dévêtue, assise sur le stock de pellicules. Dans la fraîcheur de l’arrière-boutique, son désir s’évapora, c’était trop tard. Elle se rhabilla sans bruit et quitta les lieux en détournant la tête pour que personne ne remarque son égarement, cette folie passagère qui devait se voir sur sa figure rougie par la confusion et la barbe de trois jours du photographe.

Alors que la veille son horizon n’était que son horizon, trente-deux ans plus tard, il se retrouvait face à la femme qui lui avait donné le baiser le plus renversant de toute sa vie. Le seul baiser qu’il n’avait jamais oublié, le seul baiser qui n’avait jamais voulu mourir.
Mais Louise ne l’avait pas reconnu. Pire, elle affichait une glaciale distance. Celle dont les âmes solitaires sont faites.
Genio resta planté dans le hall d’entrée de leur immeuble, se mordant les lèvres, d’abord convaincu que le regard de Louise fuyait comme celui de ces gens qui, le passé trop lourd, ne prennent pas le risque de se souvenir, puis tremblant d’émotion en repensant à cette femme à tomber par terre qu’elle était autrefois. Sous le maquillage de Louise, il devinait son teint pâle, sous les reflets rouges ses cheveux gris. Les années, les siècles ont-ils une prise sur les amours interrompues, sur les amours de bord de mer ? Peut-être que la patine du temps n’a aucune importance. Peut-être qu’elles sont protégées du lichen ou de la rouille, qu’elles restent en suspension dans les embruns salés et ne font jamais naufrage. Peut-être qu’un jour, il faut les vivre enfin.

Avril, l’année suivante
Bonsoir Julien, je suis le voisin de votre maman. Son préféré. Enfin, je crois. Je ne veux pas vous inquiéter, mais… je me demande si Louise est avec vous. Elle ne m’a pas averti de son départ. C’est curieux, d’habitude, elle me prévient. Je vous téléphone depuis chez elle, j’ai un double des clés au cas où. Je me suis permis d’entrer dans son appartement et j’ai trouvé votre numéro écrit en gros sur des Post-it, voilà… N’hésitez pas à me rappeler. Je suis monsieur Tardelli, Genio Tardelli, le voisin du dessus à Argelès-sur-Mer, deuxième étage gauche.

Le fils de Louise a réécouté le message et, parce qu’il n’avait plus le choix, il est monté dans la Mercedes 280 SE rouge en direction du sud de la France. La scène s’est déroulée hier soir à Paris, presque trente-trois ans après le dernier été.

La lumière des phares déchire le demi-jour. Julien ouvre la vitre. Après des heures sans sommeil, l’air frais lui fait du bien, comme le bruit des vagues en contrebas. La station balnéaire est encore endormie. Elle ressemble à un parc d’attractions abandonné, les néons du casino sont éteints, les autos tamponneuses bâchées, mal rangées au milieu de la piste. Le soleil d’Argelès-sur-Mer bientôt se lève, pour Julien c’est la première fois depuis 1986.
Il n’a jamais parlé à quiconque de ce coin des Pyrénées-Orientales. Et ce qui le rend fou de rage, Julien, c’est que sa mère n’ait rien trouvé de mieux que de s’installer ici l’été dernier. À soixante-dix-sept ans Louise a changé de vie, elle a quitté Paris. Il n’a pas compris cette décision. Il peut s’énerver pour rien, Julien ; au sujet de sa mère, il a toujours de bonnes raisons de le faire.

Il ralentit à hauteur de l’hôtel Plage des Pins, prend à gauche côté mer. Lorsque la voiture entre dans le virage, il entrevoit sa gueule défoncée dans le rétroviseur. Il se gare à quelques mètres de l’immeuble de Louise, qu’il a repéré sur l’appli de son téléphone, et serre doucement le frein à main. Le moteur de la Mercedes dégage une vieille odeur d’huile brûlante. Il coupe le contact, pose son doigt sur la croix tracée au feutre rouge en bas de l’ancienne carte Michelin étalée depuis Paris sur le siège passager. Julien est bien arrivé à Argelès-sur-Mer. Il plie la carte et la remet dans la boîte à gants, exactement au même endroit, avec le carnet d’entretien. Il boit le fond de sa bouteille d’eau, qu’il jette sur la banquette arrière. Sa bouche est chargée des litres de café et des huit cent soixante-dix kilomètres d’asphalte avalés toute la nuit. Il enfile son bonnet, sort de la voiture, serre ses poings et étire ses bras vers le ciel en prenant une grande bouffée d’air. Il ferme la portière sans la claquer, pour ne réveiller personne ; les fantômes pourraient avoir envie de faire un tour de manège.

Sa première idée est de se précipiter chez sa mère. Mais il ne peut pas y aller directement. Tout le retient, son corps glacé de fatigue, la peur de ne pas la trouver et de la trouver aussi.
Il avance vers le rivage. Il remonte la capuche de son sweatshirt qui dépasse de son pardessus gris clair. Il l’aime, ce manteau, il se sent bien dedans. C’est un homme de quarante-cinq ans qui aime les pardessus gris. C’est un homme qui écrase le sable froid, un homme qui marche vers la mer.

Il s’arrête devant le portique en poutres carrées d’une balançoire. Elle n’a pas bougé depuis un siècle. Il s’assied sur le siège en bois, enroule les cordes au-dessus de sa tête comme le faisait sa mère avant de tout lâcher. Le môme est de retour chez lui, mais l’adulte s’en veut d’être là. Il se sent coupable de ressentir cette chaleur de l’enfance, de céder à la grandeur des souvenirs. Hier, il ne savait pas qu’il n’avait rien oublié.
Les juillettistes bronzaient, nageaient, s’entassaient, mangeaient des glaces à l’italienne, jouaient aux raquettes et reprenaient des tickets de train fantôme. Les manèges tournaient jusqu’au milieu de la nuit. Julien pense au goût des pralines aux cacahouètes, aux verres de grenadine et au bruit des glaçons qui se fissuraient à la surface de l’eau, à l’odeur sucrée des beignets à la crème, aux étalages de melons et de brugnons sur le chemin de la mer. Il pense aux jours de tiercé dans les cafés enfumés, aux bateaux de pêche et aux navires de croisière qui entraient dans les ports alentour, aux gens sur les pédalos et aux avions publicitaires suspendus dans l’air à lutter contre la tramontane. Le petit train blanc coupait l’ombre des maisons du bord de mer, les allées étaient pleines de vacanciers venus dépenser leur argent après la journée à la plage. Les haut-parleurs des voitures de cirque annonçaient le spectacle du soir sur la place principale. Certains étés, le Tour de France passait par là avec ses maillots jaune, vert et rouge, les mêmes couleurs que celles des drapeaux de baignade ; ils flottaient dans l’air selon le ciel, le vent et les courants. Julien était soulagé quand il était vert ; la mer serait calme, il naviguerait sur le canot pneumatique bleu clair que son père gonflait à la bouche et qui sentait la cigarette, il courrait sur le sable, aveuglé par la lumière en criant « Regarde papa, regarde ! »
Il se jetait dans les lames de la Méditerranée. Son corps percutait la vague, il disparaissait dans l’écume, puis réapparaissait, retrouvait son souffle, chassait le sel de son visage et se tournait vers ses parents. Louise se tenait dans l’ombre du parasol rouge, cachée derrière son chapeau de paille et ses lunettes noires, elle lisait un magazine ou un roman. Serge dormait, allongé sur le dos. Julien revenait sur sa serviette. Le soleil lui séchait la peau et il recommençait. Entre deux bains, il écoutait le murmure de la mer et rêvait d’aller jusqu’au large, loin derrière les houles légères. Au début du dernier été, son père lui avait promis qu’ils nageraient ensemble, entre hommes, pour atteindre le graal, les bouées jaunes. Plusieurs fois, Julien avait demandé « on y va aujourd’hui papa », Serge avait répondu « peut-être demain ».

Tout est encore là, les balançoires, les espoirs, le vent, le sable, la mer, les mots de son père. Il n’en parle jamais. C’est comme ça, comme un accord tacite qu’il n’a passé avec personne. Depuis le dernier été, Argelès est l’autre nom du chagrin.

Julien ouvre son manteau gris et se met à courir. Il court, il accélère et, après quelques mètres, sur le terrain de jeu de sa vie, il shoote dans le ballon en cuir rouge et blanc de son enfance, il marque un penalty, lève les bras, change de direction, engage un nouveau sprint, fait quelques passements de jambes et une passe en profondeur, la balle lui revient et, sans contrôle, il tente une reprise de volée. C’est le deuxième but, en pleine lucarne, c’est magnifique ! Ce mouvement du pied qui déclenche la frappe, au ralenti, c’est du grand art ! Il stoppe son match et se laisse tomber en croix à l’endroit exact où il s’installait avec Serge et Louise. La même place tous les ans sur le sable brûlant de juillet, comme si elle était marquée d’une croix rouge sur une carte routière. Un matin du dernier été, Julien s’est réveillé vers neuf heures. Il a bu un verre de lait et il a trouvé que la tête de sa mère n’était pas celle des autres jours. La Mercedes rouge n’était pas devant la porte. Louise avait fini par dire : « Ton père nous a quittés cette nuit. »

L’absence d’un père est un volcan. On oublie sa menace, mais ses coulées de lave brûlent le cerveau quand le temps s’immobilise au milieu d’un tube du groupe Téléphone, sur un circuit de voitures électriques, sur l’encadrement d’une porte crayonnée de traits à intervalles irréguliers pour indiquer la taille de l’enfant, sur un œuf dur juste avant de casser la coquille, juste avant la mayonnaise, sur le miaulement d’un chat de gouttière, sur la trajectoire d’un ballon vers la lucarne d’un but au Parc des Princes, sur un dimanche au Jardin d’acclimatation où Louise, Serge et Julien se promenaient en mangeant des gaufres avant un tour sur le boulevard Périphérique avec la Mercedes, sur un jour au marché couvert des Enfants-Rouges où Serge emmenait Julien, ils achetaient une belle volaille et des pommes au four pour le déjeuner et ils entraient au bistro, le fils lisait les résultats sportifs et buvait un verre de grenadine rempli de glaçons qui craquaient dans l’eau, le père commandait un pastis, la cigarette collée à la bouche il cochait des cases sur les tickets de tiercé. Il parlait peu. Les grands ne font pas attention aux petits quand ils jouent de l’argent, mais Julien aimait ces silences-là dans le vacarme du samedi matin, ces silences qui n’ont rien à voir avec l’absence.

Depuis son balcon, un bol de café noir entre les mains pour supporter la fraîcheur de ce matin d’avril, Genio Tardelli devine au premier coup d’œil que celui qui court, frappe dans un ballon imaginaire, marque deux buts, lève les bras au ciel et se laisse tomber sur le sable est Julien, le fils de Louise Denner. Ça lui fait bizarre de le revoir. Il y a trente-trois ans, il n’était qu’un môme qui tirait la langue sur toutes les photos.

Dans les années quatre-vingt, les artistes gagnaient bien leur vie dans les rues et sur les plages d’Argelès. Des photographes en jean pattes d’éléphant slalomaient entre les parasols. Tardelli était l’un d’eux. Pour résister au soleil, il portait une large chemise blanche. Il avait les idées belles, la crinière abondante et rebelle, son Olympus à la main et son sac en bandoulière. En fin de journée, il attendait les clients dans sa boutique photo au cœur des allées marchandes. Plus tard, il l’avait cédée pour s’installer dans une station de montagne. Il s’était marié. Sa femme l’avait quitté pour un autre et il était revenu à Argelès.
Genio est plus adroit de ses mains qu’avec les moyens de communication modernes, mais il s’amuse à poster ses images sur Instagram. Lorsqu’il lit les commentaires dithyrambiques de ses abonnés, il oublie que son heure de gloire est passée il y a bien des années. Le temps où il vendait ses œuvres pour des centaines de francs n’avait pas duré, il s’était vite remis à faire des travaux à la petite semaine, courant les mariages, les journées portes ouvertes, les pots de départ avec les verres de champagne en rang d’oignons, enterrant son talent sans faire de sentiment.
Sa chevelure moins abondante a blanchi, comme sa barbe de cinq jours sur son visage marqué et arrondi par les années. Aux grandes théories, à l’entre-soi, à l’autosatisfaction, Genio Tardelli préfère la discrétion d’un regard. Fidèle d’aucune église, il supporte l’indifférence, pas le dégoût des choses. Ici les gens l’aiment bien, il a la réputation d’un type charmant, un homme droit.

Sur le sable, Louise allongeait trois serviettes bleues. Serge plantait profondément le pied d’un parasol rouge en fumant une Peter Stuyvesant. Julien plongeait aussitôt dans les vagues. Quand Genio arrivait à leur hauteur, il baratinait. C’était son métier et il avait l’art de faire plier les estivants regardants sur les dépenses. Ce n’était pas le cas de Serge et Louise, chaque jour ils se laissaient convaincre facilement : elle criait « Julien, viens là un instant, on va faire une photo avec le monsieur ». Genio disait « Petit, installe-toi avec tes parents », il invitait Serge à se déplacer légèrement, mais le père faisait mine de ne rien entendre. Pour se donner une contenance sur les photos, le môme, mouillé et recouvert de sable de la tête aux pieds, faisait des grimaces. Son extravagance énervait sa mère. Le père, le visage fermé, ne bronchait pas. Il retournait sa cigarette pour en allumer une autre avant que la première ne soit totalement consumée. « Voilà, parfait, ne bougez plus. » Julien était fasciné par cet artiste itinérant, par son allure, sa façon de s’habiller, de parler, la dextérité avec laquelle il maniait son appareil, pour lui c’était ça la liberté. Être photographe sur la plage d’Argelès. Son envie de faire ce métier est née là. Il avait demandé un reflex pour son anniversaire. Serge avait promis de lui acheter le meilleur.
Tardelli cadrait et appuyait sur l’obturateur de son argentique. Il donnait le ticket avec l’adresse où retirer les images et poursuivait sa progression. Julien le regardait s’éloigner. Ses talons glissaient de ses tongs et s’enfonçaient dans le sable brûlant.
Les années précédentes, Louise n’allait jamais voir les photos, mais en 1986, prétextant des achats à effectuer, elle laissait Serge et Julien prendre un verre au bistro et elle se rendait dans la boutique de Tardelli.

Il y a neuf mois, début août, Genio était seul. « Morne et seul », écrivait Paul Verlaine qu’il ne lisait plus. Parfois, à la manière de son poète préféré, il rêvait de conversations amoureuses, d’échanges passionnés et tendres, pour oublier que sa vie se terminait dans la râpeuse latitude d’un bord de mer. Il y a neuf mois, début août, tout a changé. Un lundi matin, le jour de son emménagement, il a reconnu immédiatement Louise Denner, même si trente-deux ans s’étaient écoulés. Pour être plus précis, il a d’abord identifié un tatouage sur son bras droit. Six lettres, dans le sens de la hauteur, IHA BLE. Elle le porte depuis ce temps ancien où elle passait ici ses vacances en famille.

Le soir du baiser, dans les rues d’Argelès, Genio avait déambulé au hasard, ne sachant pas s’il était heureux ou désespéré. Un instant, il avait bien cru apercevoir Louise, Serge et Julien parmi la foule, entre le bois des pins et les manèges. Il aurait juré qu’elle dégustait une glace à la fraise.
Ce même soir, personne ne se doutait que la joie plus intense qui se lisait sur le visage de Louise n’était pas seulement le reflet du bonheur des vacances et de la lumière des lampions multicolores qui éclairait la ville. Elle pensait à Genio, à son audace, à son odeur, à sa douceur, à sa façon de la saisir. Son désir était monté plus haut qu’elle n’avait jamais pu l’imaginer. Personne ne se doutait que son rythme cardiaque accélérait quand elle revoyait la scène de l’arrière-boutique. Cet instant où elle avait succombé au charme d’un photographe vagabond.

Depuis l’été 86, elle laissait les hommes à distance, pas question d’envisager le moindre début d’intimité. Genio Tardelli ne faisait pas exception, mais ces derniers temps, la Parisienne était moins sauvage. Leur complicité s’était renforcée au fil des jours et de leurs conversations autour d’un petit vin de pays. Ils étaient amis, ils allaient au cinéma, ils prenaient des verres au Café Novo. Elle avait confiance en lui. La preuve, elle lui avait laissé un double de clés, au cas où.

Il y a deux jours, Genio Tardelli a craint que Louise ait eu un problème, un malaise, une attaque ou, pire, qu’elle soit décédée, parce que ces choses-là arrivent, c’est dans les journaux. Il n’entendait pas les chansons de Luz Casal qu’elle mettait en boucle d’habitude. Il avait d’abord pensé que cela lui faisait des vacances, puis très vite, que ce n’était pas normal. Il était descendu, avait frappé à la porte. Aucune réponse. Il avait hésité à pénétrer dans l’appartement, imaginant son corps sans vie allongé sur le sol, dévoré par les nombreux chats sauvages qu’elle nourrissait et qui entraient et sortaient à leur guise par la fenêtre entrouverte de la salle de bains. Finalement, n’écoutant que son courage, il avait déverrouillé la serrure.

Les rideaux étaient à moitié tirés. Le logement avait l’aspect d’une nature luxuriante. Des plantes vertes et des vases garnis de fleurs fraîchement coupées étaient posés un peu partout. Les derniers rayons du soleil circulaient entre les feuilles des frangipaniers, des figuiers de Barbarie et des orchidées et se reflétaient dans les chromes des appareils ménagers. Deux siamois et un chat de gouttière rôdaient en attendant un repas incertain. Leurs miaulements rompaient le silence.
« Louise ? Louise, vous êtes là ? »

Comme un détective expérimenté, Genio fit le tour de l’appartement accompagné des chats et d’un sentiment d’exaltation étrange. Dans le réfrigérateur, deux bouteilles de blanc entamées et une boîte de six œufs bio se battaient en duel. Plus bas, un sachet dégageait une forte odeur de poisson frais à côté d’un saladier fermé par une feuille d’aluminium, il n’osa pas vérifier son contenu. Il pensa qu’un cambrioleur avait pu assassiner sa voisine, la découper à la scie avant de stocker les morceaux, que le rapport de police indiquerait des taches de sang invisibles à l’œil nu sur le carrelage, qu’il allait découvrir le tueur en se retournant, mais surtout qu’il abusait trop des séries télé. Il ne trouva aucun corps, aucune trace de lutte ou de départ précipité.
Genio Tardelli repéra un numéro de portable écrit au marqueur rouge sur des Post-it collés les uns à côté des autres sur un mur de la cuisine, au milieu d’un mélange de cartes postales, de tickets de spectacle et de cinéma, de polaroïds. Il composa le numéro avec le téléphone fixe accroché au mur et laissa un message.

Julien n’avait aucune envie de quitter Paris, pas envie de gérer ça maintenant, pas envie d’aller dans ce lieu de l’enfance qu’il a tant aimé. Depuis l’installation de sa mère au bord de la mer, il a refusé toutes ses invitations, même pour Noël. Mais il n’avait plus le choix, le message de Tardelli lui trottait dans la tête comme une archive sonore de mauvaise qualité. Je me demande si Louise est avec vous… le voisin du dessus à Argelès-sur-Mer, deuxième étage gauche… Elle ne m’a pas averti de son départ… C’est curieux… monsieur Tardelli, Genio Tardelli… N’hésitez pas à me rappeler… Argelès-sur-Mer… Julien alla chercher la Mercedes rouge au garage et prit la route.

En décembre, c’est Louise qui était montée à Paris. Pour le réveillon, elle avait préparé son traditionnel ceviche accompagné de frites épaisses et, rapidement, ils avaient allumé la télévision. Il n’y avait rien. Ils l’avaient regardée quand même. Julien avait dit trois mots de ses projets de photos. Sa mère avait tendu une oreille distraite avant de changer de sujet, quelque chose sans aucun rapport : « Qu’est-ce que c’est devenu sale Paris ! C’est rare la neige à Noël, c’est navrant! »

Extraits
« Cette nuit vers Argelès lui rappelait ses jeunes années. Entre vingt et trente ans, il avait roulé des milliers de kilomètres sur les autoroutes reliant les métropoles européennes avec cette voiture. Madrid, Lisbonne, Berlin, Genève, Rome, Prague, Liverpool, Dubrovnik, Florence, des journées entières, et des nuits aussi, s’arrêtant dormir sur des parkings déserts, pour faire des photos qu’il essayait de vendre aux agences. Il logeait ici ou là, sillonnait les villes avec son reflex. La Mercedes tournait comme une horloge. Pas une seule fois elle n’était tombée en panne. Il se disait que Serge veillait sur elle. Cette auto était le symbole des années heureuses.
Lorsque le soleil tapait fort sur les sièges, Julien retrouvait les odeurs de son père, mélanges de sueur et de cigarettes, et l’essence de jasmin de sa mère. » p. 33

« Louise Denner a fait le métier, toujours juste, impeccable dans n’importe quel registre, du moins dans ceux qu’on lui proposait, des seconds rôles le plus souvent. «Une existence entière sur le plateau, ce n’est pas donné à n’importe qui et c’est bien là ma réussite», confesse la comédienne. Il y a quelque chose de formidablement arrogant sur le visage d’un acteur quand il formule ce mot, plateau. Quelque chose qui le place au-dessus des autres, privés de ce frisson indescriptible, celui de monter sur une scène de théâtre. C’est si fort que Louise oublie les années où elle a travaillé pour remplir le réfrigérateur, tenir le coup, compléter son nombre de cachets d’intermittente du spectacle et arrondir les fins d’années moroses. Elle avait tourné quelques publicités, enregistré des commentaires de documentaires, accepté un boulot de standardiste dans une compagnie d’assurance, ou même servi dans un bar de nuit, en banlieue pour ne pas être repérée par la profession.
Lorsque les rentrées d’argent étaient insuffisantes, qu’elle ne trouvait ni rôle, ni travail, elle allait au combat avec la volonté d’un général républicain, armée de deux sacs en bandoulière. Arrivée aux caisses des magasins d’alimentation, elle déballait uniquement celui qui était le plus rempli. Et repartait, ni vue ni connue. Elle disait que c’était bien elle cette expression, ni vue ni connue, les tranches de jambon, les Apéricubes, les paquets de gâteaux Lu et le champagne sont bien meilleurs quand on les a volés. Dans les périodes plus florissantes, elle chapardait quand même un ou deux trucs pour ne pas perdre la main. Ce jeu était une révolte. Elle ne connaissait aucune drogue plus forte que la comédie, mais piller un supermarché lui procurait une dose d’adrénaline indispensable à sa survie. » p. 54-55

« Les mots? Quels mots? De quoi tu parles? Des mots de mon enfance si joyeuse, des mots de l’endroit où ma vie a basculé l’été de mes douze ans? Je te rappelle les faits? Ils racontent quoi tes mots? Mes jeux insouciants sur cette plage? Mes plongeons dans la Méditerranée qui n’intéressaient personne? Tu vas m’expliquer pourquoi tu ne m’as plus parlé de mon père? Pourquoi tu t’es installée ici trente-deux ans après? Pourquoi, putain? Tu vas me révéler le contenu de votre dernière conversation? J’ai quarante-cinq ans putain ! Quarante-cinq ans! Tu te rends compte que tu ne m’as jamais rien raconté, même pas le début, ce qu’il y a eu de beau entre vous. Tu te rends compte que tout ça a manqué à ma vie, que tu m’as jeté comme une merde à chaque fois que je t’ai posé des questions, Je pourrais porter plainte pour tentative d’abandon d’un enfant de douze ans!
– Je crois qu’il est possible de faire autrement désormais. »
Elle mesure, si elle en avait besoin, le désert qu’est devenue sa vie.
« Ah oui? Ce n’est plus interdit maintenant? Tiens, j’ai une question: c’était quoi son métier? Qui il était vraiment? Tu as passé des siècles à éviter le sujet, et subitement, un soir d’avril à Argelès, tu as fait un ceviche, tu me balances que c’était son plat préféré, ce que j’ignorais évidemment, et on en parle?
– Julien, les miracles n’existent pas dans les relations humaines, faut du temps pour expliquer les choses, même les plus simples, cela prend parfois des années.
– Mais là, il s’agit de décennies, de ma vie bordel. » p. 63

« Louise sort elle aussi du café, arrive à la hauteur de Julien, et pour la première fois depuis l’enfance, elle attrape son bras. Maintenant, ils avancent ensemble contre le vent. Sous l’effet des tourbillons de sable, leurs yeux coulent. On pourrait croire que ce sont des larmes. » p. 81

« Il y a deux catégories de malheureux, ceux qui creusent leur tombe et ceux qui n’ont pas de pelle. » p. 109

« Quand on est élevé dans le secret des choses, on reproduit ce silence intimement, infiniment. Quand on a passé son temps à essayer de supporter le poids de ses souffrances, c’est très dur de trouver la force d’aimer. » p. 152

À propos de l’auteur
GENETET_eric_Philippe_MatsasÉric Genetet © Photo Philippe Matsas

Né en 1967, Éric Genetet vit entre Strasbourg et Paris. Il est l’auteur de plusieurs romans dont Le Fiancé de la lune, sélection Talents Cultura 2008, Tomber, lauréat du prix Folire 2016, et Un bonheur sans pitié. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Asphalte

ZACCAGNA_Asphalte  RL_Hiver_2022  Logo_premier_roman

En deux mots
Victor court dans Paris. C’est le moyen qu’il a trouvé pour prendre de la distance avec le drame qu’il a vécu, avec la violence qui l’a accompagnée jusque-là. Les rencontres qu’il va faire l’aideront peut-être à tracer une autre route.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Marathon man

Dans ce premier roman qui se lit sur le rythme des kilomètres que le narrateur avale dans Paris, Matthieu Zaccagna fait une entrée remarquée en littérature. Il raconte le parcours d’un jeune homme qui tente de s’extraire de la violence subie depuis l’enfance.

Courir pour mettre son corps à l’épreuve, courir comme un exutoire, courir comme une thérapie. Victor, le narrateur met son corps à l’épreuve pour faire diversion, pour oublier son mal-être qui vient de loin. Qui vient de Fécamp, quand il vivait encore avec ses parents, Louis et Agnès, et qu’il culpabilisait. «Je m’interroge sur sa colère, la solitude, la fatigue, l’insatisfaction, la haine de soi, le mépris des autres, un mélange de tout ça. Je finis toujours par déduire que ma présence l’indispose. Ma présence n’a toujours fait qu’entretenir la colère de Papa.» Pour échapper à cette violence, il élabore un plan avec sa mère, une fuite à Paris. Idée folle, projet irréalisable. Il est seul à courir dans les rues de la capitale, avec ses «vies déchiquetées». Du côté du Trocadéro, il voit une troupe de skateurs, admire les figures qu’ils répètent. C’est là qu’il vient en aide à l’un d’entre eux, après une chute. C’est là qu’il fait la connaissance de Rachid. Rachid qu’il va suivre et qui va l’initier. «Sept cents mètres. On fonce jusqu’à Cardinet. On ne s’arrête pas.» Une folie. «Il y a quatre perpendiculaires pour arriver jusqu’à Cardinet. Rue La Condamine. Rue Legendre. Rue des Moines. Rue Brochant.» Comme si la prise de risques faisait désormais partie intégrale de sa nouvelle vie, comme si côtoyer la mort occultait tous les nuages noirs qui encombraient son esprit. À la course à pied, aux descentes en skate viennent s’ajouter une errance qui lui permettra de rencontrer Justine et de partager quelques temps l’appartement de ce travesti.
Matthieu Zaccagna écrit son roman au rythme saccadé de Victor. Sans reprendre son souffle. Avec lui, on avale les rues de Paris, on passe d’un arrondissement à l’autre dans une topographie de l’urgence, avec des descentes vertigineuses.
En suivant cet homme qui vit à la marge, il nous entraine dans un Paris interlope où la violence rôde, mais où la solidarité ne reste pas lettre morte. Et à propos de lettres, je vous laisse la surprise de découvrir qui entre le père, la mère et le fils est le plus doué en la matière.
Matthieu Zaccagna, un nom à retenir.

Asphalte
Matthieu Zaccagna
Éditions Noir Sur Blanc
Premier roman
144 pages 14,00 €
EAN 9782882507204
Paru le 06/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, à Pantin, mais aussi à Fécamp.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Courir déterminé, en un bloc solide, résistant. Se faire violence, serrer les dents, plisser les yeux, broyer l’asphalte. Courir vite, sentir la vie, maintenir l’urgence, ne jamais ralentir, jamais faiblir. Respirer fort, mécaniquement, trois inspirations, trois expirations, toujours, même dans les montées. Sentir qu’on brûle, qu’on arrache cette chose, qu’on tient bien là, doigts moites, mains tremblantes. Cette chose qu’on serre, qu’on use, qu’on épuise, ce corps qu’on purge, que diable peut-il contenir pour qu’on l’éprouve ainsi?
J’avance dans les quartiers nord de la ville. Mes cuisses sont en vrac. Mes genoux, pareil. Je ne m’arrête pas. J’abîme la douleur. Dans l’aube naissante, la brume se dissipe sur l’eau du canal. J’ignore combien de temps je vais pouvoir tenir comme ça.
Une course éperdue dans Paris. Une rupture physique et existentielle. Une question de survie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté (Victor de Sepausy)
Benzine Mag (Éric Médous)
Paris Match
Blog Joëlle Books


Bande-annonce du roman © Production Les Éditions Noir sur Blanc

Les premières pages du livre
« Courir déterminé, en un bloc solide, résistant. Se faire violence, serrer les dents, plisser les yeux, broyer l’asphalte. Courir vite, sentir la vie, maintenir l’urgence, ne jamais ralentir, jamais faiblir. Respirer fort, mécaniquement, trois inspirations, trois expirations, toujours, même dans les montées. Sentir qu’on brûle, qu’on arrache cette chose, qu’on tient bien là, doigts moites, mains tremblantes. Cette chose qu’on serre, qu’on use, qu’on épuise, ce corps qu’on purge, que diable peut-il contenir pour qu’on l’éprouve ainsi ? Courir avec méfiance, avec défiance, sans compromis, sans concession, slalomer entre les voitures, les piétons, les deux-roues, les laisser derrière, tous. S’échapper, partir d’ici, partir de soi. J’avance dans les quartiers nord de la ville. Mes cuisses sont en vrac. Mes genoux, pareil. Je ne m’arrête pas. J’abîme la douleur. Dans l’aube naissante, la brume se dissipe sur l’eau du canal. J’ignore combien de temps je vais pouvoir tenir comme ça.

Il arrive encore que je déraisonne quand je repense à ma course dans les rues de Paris. À ma fuite, ma fugue, jamais trop su comment appeler ça. Au coin de la rue Étex, je marque un temps d’arrêt, ferme les yeux, prends une profonde inspiration. Pense à Kadidja, à Rachid, répète lentement leurs prénoms, tout bas puis à voix haute. Autour de moi, les gens me dévisagent, me prennent sûrement pour un dégénéré, je ne peux pas les blâmer. Au bout d’un moment, j’arrête de dire Kadidja, j’arrête de dire Rachid, pourtant je continue de penser à eux. Je me calme, redeviens serein. Je sais que je vais mieux. Le temps a passé, les crises s’espacent. Je ne suis plus seul. Kadidja veille sur moi, Rachid aussi.
Sans Rachid, je ne serais pas là pour parler d’avant. Il a fait irruption lorsque je ne m’appartenais plus. J’ai tout de suite aimé son appétit de vie. De vitesse, aussi. Sa manière de glisser. Son obstination. Il prend des risques inconsidérés. Avale le bitume. Oublie son corps. J’observe son œil luisant, son visage déterminé. Je le regarde fixer l’obstacle, se mettre en position, surmonter l’épreuve. Rien ne l’arrête. Il tombe parfois. Quand sa tête cogne par terre, il se relève, adresse au monde un regard résolu, l’air de penser que la chute n’est pas une option. Puis il y retourne. N’abandonne jamais. Et quand il arrive à ses fins, il hurle de rire, de grands éclats au cours desquels je ne pense plus à rien. Alors ce rire déboule en moi, incontrôlable.
Sur le trottoir, je prononce son prénom à voix haute, une nouvelle fois. Repense à nous deux dans la nuit. Nos sessions, comme on les appelait. Course effrénée dans la ville endormie. On ne calculait rien. Il n’y avait que nous. On se laissait porter. On allait trop vite. On savait. Mais plus on prenait conscience du danger, plus on accélérait. Plus je prenais mes jambes à mon cou. Serrais les dents. Hurlais intérieurement. Plus Rachid mettait les bouchées doubles, sa planche rugissant à des degrés variés selon l’état d’usure du bitume. Le danger, on ne faisait rien pour l’éviter. On lui disait « Qu’est-ce t’as ! » On lui disait de la fermer. Traversant les boulevards à l’aveugle. Débouchant à fond au coin d’une rue en pente. Nous exposant à l’arrivée d’un engin qui nous aurait réduits en bouillie.

Je sens les moteurs bourdonner sur l’avenue, les véhicules démarrer en trombe, fuser autour de moi. Je pénètre dans l’enceinte du Carrefour Market. Ravale mes angoisses en même temps que les portes du supermarché coulissent derrière moi. De part et d’autre des rayons déserts, des étagères ploient sous une masse de produits conservés, plastifiés, réfrigérés, congelés, mondialisés. Les enceintes crachent une musique de variété polluée par des nappes de synthétiseurs eighties. Je déambule dans les rayons, ma liste de courses froissée en main. Tout est coloré, bien rangé. Tout clignote, rutile. Je suis censé trouver des légumes, mais à cette simple tâche j’échoue. Lassé de cette lumière artificielle, de cette accumulation absurde de nourriture, je ressors les mains vides, sans un signe pour la caissière absorbée par l’écran de son iPhone.
J’erre au hasard des rues. Cherche un autre endroit pour faire mes courses, me rassure en pensant qu’avec Kadidja et Rachid nous avons trouvé un équilibre, que depuis le temps nous formons ce qu’on pourrait appeler une famille. Sorte de. Je formule clairement ce mot dans mon esprit. Famille.

Lorsque je vivais à Fécamp, avant qu’il ne m’embarque dans sa Xantia pour Pantin, je me demande si pendant cette vie-là, je peux dire que j’ai eu une famille. Je ne sais pas. La manière dont il me plaquait contre son torse, me serrant fort dans ses bras au milieu du salon. Elle nous regardait, assise sur le canapé, un faux sourire aux lèvres, nous écoutions de la musique et tout redevenait calme dans nos têtes. Oui, il nous arrivait de passer de bons moments tous les trois. Mais ça ne peut pas être ça, une famille. Kadidja me l’a répété mais je n’ai jamais su entendre raison.
Je m’appelle Victor, j’ai dix-sept ans et c’est à peu près la seule chose dont je sois sûr puisque je ne peux plus parler à la dame en noir. Maintenant, c’est à moi que je parle, mais c’est douloureux et insuffisant. Papa ne parle pas, il hurle, crie, devient tout de suite très rouge et très violent. Je pleure souvent parce que je sais que Maman ne reviendra pas et que je ne peux rien faire pour changer ça. Il n’y a plus que Papa depuis que nous sommes arrivés à Pantin et la situation a encore empiré depuis qu’il s’est mis en tête d’écrire à plein temps. Il aurait mieux fait de continuer à vendre ses composants électroniques sur le quart nord-est de la France, au moins ça nous aurait fait de l’argent. Là, nous vivons des minima sociaux. Biscuits et boîtes de conserve. Pain sec et produits périmés. Je sais très bien qu’il faut que je sorte d’ici. Je sais très bien qu’il faut que je voie d’autres personnes. Je sais très bien qu’il faut que j’arrête de m’instruire uniquement à travers les écrits de Louis car Louis est cinglé et il me fait apprendre les choses de manière bancale. Je m’appelle Victor, je regarde à l’intérieur de moi, mais à cette époque, il n’y a que des voies sans issue.

Un tas d’ordures dans un sac poubelle, dans un coin de ce que j’appelle ma cellule. Le sac a percé, une odeur nauséabonde se répand dans la pièce. Je me lève. Referme le sac comme je peux, le presse dans l’angle du mur. Dans le miroir, mon reflet, ma peau blanche, terne, pareille à celle d’un cadavre. Pareille à celle de Maman. T’as pas besoin de plus. Et même si c’était le cas, t’aurais pas.
J’allume le poste de télévision. Regarde pour la énième fois L’Homme à la peau de serpent. J’aime bien Marlon Brando. Heureusement que j’ai ma petite télé, mon magnétoscope et mes VHS. C’est tout ce qu’il me reste de notre vie normande. Je passe mon temps à regarder des films en noir et blanc. Louis m’y autorise si je ne mets pas trop fort. Autrement, il fait irruption dans ma chambre sans prévenir, arrache le magnétoscope et l’emporte en claquant la porte derrière lui. Alors, je reste un long moment à fixer l’écran qui n’émet plus qu’un grésillement neigeux, à imaginer des formes dans le brouillard, à imaginer ma fuite hors de ce monde irréel.
Ce doit être le matin, mais je n’ai plus aucune conscience du temps. Je suis resté trop longtemps cloîtré dans cette pièce. La nuit, le soleil apparaît dans mes rêves, radieux et incompréhensible. Les ténèbres de mon enfance obscurcissent la lumière du jour. Je me sens oppressé. La nuit tombe en plein après-midi. Une lumière noire s’infiltre partout. Quelques minutes plus tard, un bruit sourd me réveille. Des pas dans l’appartement. Je baisse le son de la télévision. Louis s’affaire. C’est samedi. Je suis son invité aujourd’hui.
Je tire les rideaux. Une lumière blanche éclabousse l’intérieur de ma chambre. Je m’allonge sur le ventre, ferme les yeux, les rouvre sur mon corps transpirant, nerveux. Fixe mes muscles tendus comme des élastiques. Des bleus, des cicatrices, quelques brûlures ici et là. Mais sous les marques, mes muscles s’épaississent, c’est flagrant. Je me relève. Réalise quelques tractions sur le cadre de la cabine de douche condamnée. Souffle. Récupère. M’étire. Bois au lavabo. Me replace au centre de la pièce pour une nouvelle série de pompes. M’étire de nouveau. Cours en rond dans l’espace si réduit qu’il me donne l’impression de faire du surplace. Comme on le faisait avec Papa dans le salon de la maison de Fécamp. Je fais le moins de bruit possible. Poursuis mon entraînement sur la pointe des pieds. Souffle. Respire. Le regard noir. Un forcené.
L’espace d’un instant, je me demande si je serais en mesure de l’affronter désormais. Physiquement, j’entends. J’observe mon visage, plusieurs minutes, dans le miroir rouillé au-dessus du lit. Pas question. Papa est résistant, trapu, hargneux. Une teigne. Il ne se laisserait pas faire. Il encaisserait les coups, les rendrait trois fois plus fort. Il aurait vite fait de me tuer. J’imagine la scène. Je préfère ne plus y penser. Je baisse les yeux.

Trois coups secs et me voilà déjà en train d’enfiler à la va-vite quelques vêtements. Un dernier regard sous le lit pour vérifier que tout est prêt. J’ouvre la porte, longe le couloir qu’éclaire mal un néon agonisant, descends l’escalier plongé dans l’obscurité. Un rai de lumière s’échappe par l’embrasure de la porte en fer au bout du couloir. Derrière, le tintement des bouteilles, déjà. J’avance, pénètre dans le salon. Une ombre glisse vers moi. Figlio mio. Sa main calleuse approche ma tête de la sienne. Je reçois une accolade maladroite. Avanti. Je fais quelques pas dans le salon encombré d’objets, statuettes, lunettes de soleil, chapeaux, casquettes, journaux. Me fraye un passage à travers ce bordel sans nom. Perçois le grognement de Louis. Accélère le pas.
Sur la table à manger, des papiers, des revues, un vieil ordinateur, des dictionnaires, des tracts publicitaires, des offres d’abonnement à divers magazines littéraires. De gros tas de feuilles dactylographiées lues et relues sur ordre de Louis, de longs monologues, passages barrés, raturés, soulignés, surlignés au marqueur. Au-dessus des manuscrits, une chemise rouge où sont consignées les réponses d’éditeurs. Papa pousse vers moi une assiette contenant un œuf dur et une tranche de pain brûlé. Fait glisser sur la table une boîte de sardines, une boîte de maquereaux à la moutarde et deux bouteilles de vin rouge, qu’il s’empresse de déboucher. Approche un tabouret sur lequel il prend place. Le silence se fait. Je me concentre sur l’incision de mon œuf.
J’observe le visage de Louis, la ride verticale qui lui barre le front quand il mastique avec rage, avale avec détermination, rince l’intérieur de sa bouche d’une lampée de rouge. Je m’interroge sur sa colère, la solitude, la fatigue, l’insatisfaction, la haine de soi, le mépris des autres, un mélange de tout ça. Je finis toujours par déduire que ma présence l’indispose. Ma présence n’a toujours fait qu’entretenir la colère de Papa.
Il attrape son assiette, lui assène de vifs coups de langue. Rassasié, il en vient au fait : Les lettres. Elles sont où ? Il serre les dents, m’allume du regard. Je garde le silence, baisse les yeux, comme chaque fois. Il se lève brusquement de son tabouret, l’envoie valser derrière lui, m’accuse d’avoir comploté dans son dos, d’avoir œuvré dans l’ombre, me prie de croire qu’on n’en a pas terminé tous les deux.
Mon regard disparaît un instant par la fenêtre, suit les lignes blanches que laissent les avions dans le ciel. L’air me manque. Le dehors me manque. Louis me dit d’avaler l’œuf. « Bouffe-le », lance-t-il, irrité. J’avale comme je peux, pensant à la joie qu’une réponse positive pourrait lui procurer. Je décachète la lettre, chaque fois. C’est à moi que revient cette tâche. Nous sommes un duo, je ne dois pas l’oublier. Ouvre, vas-y ! Systématiquement, j’ouvre. Toujours, ses traits qui se décomposent quand je prononce les mots. Les mêmes, souvent.
Elles sont où ? s’époumone Louis, qui commence à être sévèrement aviné. Elle, elle est où ? J’entrevois le visage de ma mère, penché vers moi tandis que nous dessinons les planètes au milieu du salon. Contrairement à ce que dit Louis, je suis convaincu que nous en avons terminé, lui et moi. Comme Agnès en a terminé avec lui. Je reste silencieux. Il attrape une des bouteilles par le goulot. Le regard rivé sur moi, s’enfile une nouvelle rasade. Repose la bouteille sur la table. Sourit. Mon regard croise le sien, l’espace d’un instant nécessairement bref. Le prolonger marquerait la défiance. Je garde les yeux baissés. Garde en tête ce que je viens d’apercevoir dans l’œil de Louis, cette chose menaçante qui existe chez les bêtes avant qu’elles fondent sur leur proie. Il va me saisir par les crocs, me faire prisonnier de sa mâchoire folle. Il ne me relâchera qu’une fois son instinct soulagé.
Un temps de panique au cours duquel je dois rester calme. Je sais de quoi Papa est capable. Une assiette éclate contre le mur. Puis une autre. Un verre, dont les éclats se répandent sur les piles de manuscrits. Je fixe mon assiette, Louis se met à hurler, maudissant la vie, le monde de l’édition, ces lecteurs qui n’y comprennent rien, tellement rien qu’il va leur montrer de quoi on est capables, tous les deux, hein, leur médiocrité ne fera que renforcer notre volonté, oui, on leur montrera bientôt, à tous, l’auteur qu’on est vraiment, le génie qu’on a laissé croupir dans ce trou à rats. »

Extrait
« L’atmosphère est lourde malgré une légère brise. J’ai toujours mal aux côtes, mais j’avance, m’assure que j’ai toujours mon sac, le plaque contre moi. Par la rue des Dames, nous débouchons sur le haut de la rue Nollet. «Là», annonce Rachid d’une voix grave, tout en s’accroupissant. En silence, il gratte sa planche contre le bitume. Sort la clé à molette. Serre les roulements de son skate. Enfonce ses doigts au plus profond de ses gants. «Sept cents mètres. On fonce jusqu’à Cardinet. On ne s’arrête pas.» Je réprime un mouvement de recul, garde le silence face à la perspective d’une telle folie. Il y a quatre perpendiculaires pour arriver jusqu’à Cardinet. Rue La Condamine. Rue Legendre. Rue des Moines. Rue Brochant. » p. 48

À propos de l’auteur
ZACCAGNA_Matthieu_DRMatthieu Zaccagna © Photo DR

Matthieu Zaccagna est né à Croix en 1980. Après des études de gestion et de communication, il s’installe à Paris, où il exerce toutes sortes d’activités dans le secteur culturel. Depuis 2006, il travaille à la production de concerts à la Cité de la musique-Philharmonie de Paris. En rentrant, il écrit. Asphalte est son premier roman. (Source: Éditions Noir sur Blanc)

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Voyage au pays de l’enfance

BENZINE_voyage_au_bout_de_lenfance  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
La vie de Fabien bascule le jour où ses parents décident de quitter Sarcelles pour «le paradis sur terre», Raqqah en Syrie. Si leurs illusions vont très vite se dissiper, ils sont désormais pris au piège et doivent lutter pour leur survie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Papa et maman m’emmènent en Syrie

En racontant le drame d’un petit garçon que ses parents entrainent en Syrie, Rachid Benzine réussit un roman choc. Un récit émouvant qui pose la question du sort de milliers de personnes aujourd’hui piégées.

Fabien est un petit garçon de Sarcelles qui a trouvé en son enseignant de CE2, monsieur Tannier, un allié pour sa grande passion à côté du football, la poésie. Mais le jour où il devait déclamer ses vers devant ses camarades de classe, ses parents lui ont annoncé qu’ils partaient en voyage.
Au terme d’une longue route, il s’est retrouvé au paradis sur terre s’il devait en croire sa mère, à Raqqah en Syrie. Où très vite ce paradis prend des airs d’enfer. Sa mère pore désormais un niqab. En sortant de l’école, «on sait jamais qui est qui. Pour retrouver maman dans le paquet c’était difficile. Elles se ressemblent toutes. Alors fallait que j’attende que maman m’appelle sinon je ne savais jamais avec qui repartir à la fin des cours.» Son père est un combattant, et même s’il est discret, il sent bien que ses certitudes des premiers jours vacillent. En tentant bien que mal à répondre aux questions de son fils, il lâche: «Heureusement qu’on t’a mon petit Fabien pour éviter de perdre complètement la tête.»
Car même s’il a encore le football, on entend lui expliquer que la seule poésie qui vaille est celle qui chante la gloire du califat. Et son père comprend que derrière la candeur de l’enfance, son fils pose les bonnes questions: «Je me demande comment ils ont pu venir à Raqqah en connaissant rien de l’arabe et presque rien de la religion. Sûrement pour apprendre. Mais en fait ils apprenaient pas grand-chose. À eux aussi les Daesh ils leur faisaient répéter des phrases qu’ils devaient connaître par cœur pour faire bonne figure quand ils étaient avec tous les autres barbus et avec les femmes en niqab.» Quand ils se rendent compte de leur erreur, il est trop tard. Ils sont désormais prisonniers, sont obligés de se déplacer en fonction du conflit. Jusqu’à ce jour où son père ne revient pas. Où sa mère est remariée avant que son second mari ne meure lui aussi. Arrive alors un troisième homme, violent, qui va mettre sa mère enceinte avant qu’elle n’obtienne le divorce. Une spirale infernale qui finira dans un camp, dans le Kurdistan syrien, où ils se retrouvent des milliers. Dans cette enclave, véritable cour de miracles, on trouve des dizaines de nationalités. «S’il n’y avait pas mes poèmes, je crois que maman serait déjà morte. Et Selim aussi. Je l’aime mon frère. Quand il n’a pas mal au ventre à cause de la maladie ou parce qu’il n’a pas assez à manger, Selim est le plus gai des compagnons. (…) Je crois que Selim et mes poèmes c’est le meilleur médicament pour soigner tous les malheurs de maman. Parce qu’en vrai on n’a pas souvent de bonnes raisons de rigoler dans le camp.»
Rachid Benzine s’est solidement documenté pour nous offrir ce court mais percutant roman. L’islamologue est en contact avec des réfugiés et partage avec eux un drame qui semble inextricable. La France, encore traumatisée par les attentats qui ont frappé son sol, préfère détourner le regard et laisse ses ressortissants dans ses camps où les conditions de vie sont horriblement difficiles. Même les enfants, victimes collatérales de l’aveuglement de leurs parents, ne sont pas secourus. A travers ces lignes se pose la question de La décision comme le fait Karine Tuil à sa manière. Dans le pays des Droits de l’homme, le principe de précaution – que l’on appellera ici aussi la peur – a pris le pas sur toute considération humanitaire. Outre la colère, on peut légitimement aussi se demander si cette inaction n’est pas une bombe à retardement. Et voilà comment on bascule du conte tragique à la réflexion politique. Sans manichéisme, mais avec des enjeux majeurs. Après Dans les yeux du ciel et Ainsi parlait ma mère, Rachid Benzine donne ici une nouvelle preuve de son formidable talent d’écrivain.

Voyage au pays de l’enfance
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Roman
84 p., 13 €
EAN 9782021495591
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé d’abord en région parisienne, à Sarcelles puis en Syrie, à Raqqah et enfin dans un camp de prisonniers au Kurdistan syrien.

Quand?
L’action se déroule durant les quatre dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.» R. B.
Fabien est un petit garçon heureux qui aime, le football, la poésie et ses copains, jusqu’au jour où ses parents rejoignent la Syrie. Ce roman poignant et d’une grande humanité raconte le cauchemar éveillé d’un enfant lucide, courageux et aimant qui va affronter l’horreur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV info (Patricia Loison)
We Culte (Serge Bressan)
Actualitté
Le 360.ma (Zineb Ibnouzahir)
Page des Libraires (Mylène Ribereau, Librairie Georges à Talence)
Blog La parenthèse de Céline
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Baz’Art

Les premières pages du livre
« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.
Moi, ce que j’aime, c’est la poésie. Mon maître de CE2, monsieur Tannier, il m’encourageait toujours. Il me disait : « Fabien, tu seras un grand poète. Tu as tout pour réussir. Tes résultats scolaires sont excellents et tu as un imaginaire si créatif… » Je sais pas si c’est vrai mais en tout cas monsieur Tannier il y croyait dur comme fer. Et je me souviens très bien du jour où il m’a demandé de bien réviser les poésies que j’ai écrites pour les dire le lendemain à toute la classe. Mon jour de gloire en somme.
Mais ce jour de gloire n’est jamais venu. Parce que le lendemain matin, au moment d’aller à l’école, papa m’a dit : « Aujourd’hui, tu ne vas pas en classe. On part en voyage. » C’est pas que l’idée d’un voyage me déplaisait. Mais c’était le jour où je devais dire mes poèmes. J’ai supplié papa et maman de partir une autre fois. Pendant les vacances scolaires. Les voyages, je vais pas vous mentir, moi j’aime ça. C’est plein de surprises. On voit des choses magnifiques. On apprend beaucoup et on se fait des nouveaux copains. Mais le jour de la poésie… C’était une trahison. Rien n’y a fait. Ni papa ni maman ne m’ont écouté. J’ai caché mes affaires qu’ils avaient préparées pour partir. Mais dans un petit appartement de Sarcelles, y a pas beaucoup d’endroits pour cacher des affaires. Alors ils les ont vite retrouvées. J’ai insisté. Ça a fini par énerver papa. Il m’a traité de kâfir, de « mécréant ». Il m’a dit que j’allais finir en enfer si je refusais de venir. Ça m’a toujours fait peur l’enfer. Une fois, j’ai même dit à maman qu’Allah il était méchant. Parce que quand je fais des bêtises, mes parents ils me punissent mais Allah, si tu fais des bêtises, il te fait brûler en enfer. Et tu souffres beaucoup. Et pour toujours. Alors, j’ai pleuré, j’ai aidé mes parents à charger les bagages dans le taxi, j’ai pris mes poésies et on est partis.
Un drôle de voyage. Et très long. Il a fallu qu’on se cache dans une voiture. Pas seulement moi mais papa et maman aussi. Les gens parlaient arabe ou des langues bizarres. Même papa et maman ne savaient pas toujours quelle langue c’était. Enfin, ils étaient pas sûrs. Mais je crois qu’ils voulaient peut-être pas que je sache. Papa m’a toujours dit que j’étais trop curieux. C’est pas ma faute… J’ai envie de savoir, de comprendre. Allah il a rien contre ça. Je lui ai dit une fois à papa. Il avait l’air furieux. Mais il ne m’a pas grondé.
Et puis on est arrivés en Syrie. Là, ils m’ont dit où on était. Ça s’appelait Raqqah. Papa et maman, ils étaient très excités. Je les avais jamais vus aussi heureux. Ils m’ont dit que c’était le paradis ici. Moi je croyais que le paradis c’était dans le ciel, quand on est mort. Papa s’est habillé avec des vêtements très larges et un turban. Maman a mis un niqab. Tout noir. On voyait que ses yeux. Pour rire, elle me disait que c’était pour me surveiller comme depuis la meurtrière d’un château.
Et puis moi j’ai dû dire que je m’appelais Farid. Fini Fabien. Bonjour Farid. Parce que ça faisait plus sérieux à Raqqah. Mes parents m’ont eu avant de se convertir à l’islam. Alors je m’appelais Fabien, tout simplement. Et pourquoi ils faisaient pas tout ça déjà avant, eux, le turban, le niqab ? Mes parents m’ont dit que c’était parce qu’à Sarcelles on faisait semblant d’être comme les autres. De s’habiller comme eux. D’être amis avec eux. Mais moi j’ai jamais fait semblant. Mes copains c’est vraiment mes copains. Et monsieur Tannier, mon maître d’école, je l’aime vraiment beaucoup. Et tous les autres aussi.
Papa et maman m’ont dit que j’avais une chance extraordinaire de vivre dans l’État islamique. Que tout était fait pour les musulmans et que plus jamais on aurait affaire aux kouffâr. Que c’était une bénédiction d’Allah. Alors j’ai pleuré en me cachant. Parce que moi je voulais lire mes poésies à monsieur Tannier. Et je voulais voir mes copains et mes copines de Sarcelles. M’en fous qu’ils soient kouffâr, moi. Mon copain Ariel il est juif. Il m’a jamais embêté parce que j’étais musulman.
À Raqqah, papa disait souvent : « Regarde tous ces gens qu’Allah a appelés. Ils viennent du monde entier pour Sa gloire. Tu te rends compte de la chance que tu as de faire partie des élus d’Allah ? Si tu étudies bien, tu seras peut-être un jour un grand imam. » « Et peut-être même le calife », a ajouté maman en éclatant de rire. Papa a fait la tête un court instant et puis il a rigolé lui aussi. On était vraiment heureux à ce moment-là.
Pendant des mois ça s’est bien passé. Enfin pas trop mal. Parce que j’ai vite compris que les musulmans du califat c’était pas les mêmes qu’à la maison. Toujours à faire la gueule pour un rien. À rire comme des ânes pour un rien. À parler très fort. À gueuler pour tout. Et surtout pour rien. À faire des reproches pour pas grand-chose. Et côté religion, c’était pas plus joyeux. Rien de ce que je pensais, disais et faisais n’était jamais comme il fallait. C’était compliqué de s’y retrouver. Et puis il était plus question de défendre le peuple qui souffrait de Bachar el-Assad comme m’avaient dit papa et maman. Maintenant, on nous expliquait qu’il fallait combattre le monde entier. »

Extraits
« C’est chez les lionceaux du califat que, très vite, j’ai connu l’islam bien mieux que papa et maman. Ils étaient fiers de moi. Je me demande comment ils ont pu venir à Raqqah en connaissant rien de l’arabe et presque rien de la religion. Sûrement pour apprendre. Mais en fait ils apprenaient pas grand-chose. À eux aussi les Daesh ils leur faisaient répéter des phrases qu’ils devaient connaître par cœur pour faire bonne figure quand ils étaient avec tous les autres barbus et avec les femmes en niqab. Moi je les appelle les corbeaux. On sait jamais qui est qui. Pour retrouver maman dans le paquet c’était difficile. Elles se ressemblent toutes. Alors fallait que j’attende que maman m’appelle sinon je ne savais jamais avec qui repartir à la fin des cours. Pour les corbeaux, j’ai pas dit à maman que je les appelais comme ça. Elle se serait fâchée grave. J’ai osé le dire une fois à papa. Je m’attendais à prendre une beigne mais ça l’a fait rire. Il m’a même dit: «Heureusement qu’on t’a mon petit Fabien pour éviter de perdre complètement la tête.» J’ai pas compris ce qu’il voulait dire mais il m’a serré contre lui et ça m’a fait du bien. Et c’est la seule fois où il m’a de nouveau appelé Fabien. » p. 24-25

« S’il n’y avait pas mes poèmes, je crois que maman serait déjà morte. Et Selim aussi. Je l’aime mon frère. Quand il n’a pas mal au ventre à cause de la maladie ou parce qu’il n’a pas assez à manger, Selim est le plus gai des compagnons. Une petite boule d’amour qui sourit alors tout le temps. Comme si on n’était pas dans toute cette merde. Lui il s’en fout. Il sourit au monde, à maman, à la vie. Il s’accroche à moi. Il me tord l’oreille et il rit de toutes ses petites forces. Je crois que Selim et mes poèmes c’est le meilleur médicament pour soigner tous les malheurs de maman. Parce qu’en vrai on n’a pas souvent de bonnes raisons de rigoler dans le camp. » p. 58

À propos de l’auteur
BENZINE_Rachid_©Hermance_triayRachid Benzine © Photo Hermance Triay – DR

Enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, Rachid Benzine tente de penser dans ses travaux un islam à la hauteur de notre temps. Auteur d’un livre de référence, Les Nouveaux Penseurs de l’islam (Albin Michel), il a publié Le Coran expliqué aux jeunes (Seuil) et, en dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman, qui ont tous connu un grand succès. Il es taussi l’auteur de Dans les yeux du ciel et Ainsi parlait ma mère.  (Source: Éditions du Seuil)

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Le gosse

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En deux mots
Joseph se retrouve orphelin après le décès de son père, revenu de la Première Guerre porteur du virus de la fièvre espagnole et celui de sa mère, victime d’une hémorragie mortelle après un avortement clandestin. Après un placement et un séjour en prison, il se retrouve dans un sinistre camp d’internement pour mineurs d’où il rêve de fuir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les enfants martyrs de Mettray

Dans son nouveau roman, Véronique Olmi suit un garçon devenu orphelin au sortir de la Grande Guerre et qui va se retrouver dans un véritable bagne, la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray.

Joseph Vasseur est né en 1919 d’un père revenu de la Grande Guerre la gueule cassée et porteur du virus de la grippe espagnole. Un virus qui va l’emporter très vite. Sa mère, plumassière, doit désormais subvenir seule à ses besoins et à ceux de sa mère. Après son deuil, elle rencontre Augustin et espère pouvoir reconstruire sa vie avec cet homme bien plus jeune qu’elle. Mais en choisissant de ne pas garder leur enfant et d‘avoir recours à une faiseuse d’anges, elle va signer son arrêt de mort. Joseph se retrouve alors seul avec Florentine, sa grand-mère qui perd peu à peu la raison. Alors qu’il joue au football avec les copains, elle est conduite à Sainte-Anne. Le sort de Joseph est désormais scellé. L’orphelin est conduit dans un orphelinat parisien avant d’être placé dans une ferme près d’Abbeville. Malgré les conditions difficiles et les coups, il essaie de creuser son sillon. Le travail mais aussi la découverte de la musique lui offrent des perspectives qui, une fois encore, vont être anéanties. Le Parisien est mal noté par l’inspecteur qui ordonne son retour dans la capitale et son incarcération à la prison de la Petite-Roquette. Commence alors pour Joseph une période très difficile. Confronté à la solitude et à l’absence de perspectives, le garçon s’accroche à tous les petits signes qui rompent un silence pesant, un bruit dans la cellule mitoyenne, l’atelier où il rempaille les chaises, le regard jeté par Aimé, un codétenu qui a voyagé dans son fourgon. Après un incendie, il est envoyé dans un domaine agricole en Touraine. La Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, comme nous l’apprend Wikipédia, est un établissement qui, «en dépit de ses principes fondateurs idéalistes, à savoir éduquer et rééduquer les jeunes délinquants par le travail de la terre, est considéré comme l’ancêtre des bagnes pour enfants».
OLMI_Colonie_MetttrayCette nouvelle étape – décisive – dans la vie de Joseph qui n’est pas encore un adolescent, va lui faire perdre ce qui restait de son innocence. C’est là que l’enfant devient un homme. C’est là que son caractère s’affirme, c’est là qu’il assimile de nouvelles règles, laisse parler ses émotions, comprend que la musique peut l’aider. Même si la première fois qu’il souffle dans un cornet, il est loin de s’imaginer qu’il souffle l’air de la liberté.

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Véronique Olmi s’est solidement documentée pour nous raconter la vie dans ce bagne pour enfants, dont l’un des pensionnaires les plus célèbres aura été Jean Genet. Dans son livre Le Miracle de la rose, il y décrit notamment ce que fut sa vie là-bas, expliquant notamment que «chaque paysan touchant une prime de cinquante francs par colon évadé qu’il ramenait, c’est une véritable chasse à l’enfant, avec fourches, fusils et chiens qui se livrait jour et nuit dans la campagne de Mettray».
Dans le roman, qui court jusqu’en 1936, la romancière montre une fois encore combien le milieu social et la date de naissance façonnent un destin. Pour un pupille de l’État dans l’entre-deux-guerres, le «redressement» et le travail à outrance remplacent l’éducation et la culture. Mais comme dans Bakhita, le besoin de croire en un avenir meilleur et une formidable vitalité laissent de l’espoir.

Le gosse
Véronique Olmi
Éditions Albin Michel
Roman
304 p., 20,90 €
EAN 9782226448040
Paru le 1/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Saint-Ouen, la région d’Abbeville et Mettray, en Indre-et-Loire.

Quand?
L’action se déroule de 1919 à 1936.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Joseph est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un petit bonhomme de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne.»
Joseph vit heureux entre sa mère, plumassière, sa grand-mère qui perd gentiment la boule, les copains du foot et les gens du faubourg. Mais la vie va se charger de faire voler en éclat son innocence et sa joie. De la Petite Roquette à la colonie pénitentiaire de Mettray – là même où Jean Genet fut enfermé –, l’enfance de Joseph sera une enfance saccagée. Mais il faut bienheureusement compter avec la résilience et l’espoir. Véronique Olmi renoue avec les trajectoires bouleversées, et accompagne, dotée de l’empathie qui la caractérise, la vie malmenée d’un Titi à l’aube de ce siècle qui se voulait meilleur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Il est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un gosse de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne. Sa mère et sa grand-mère le surnomment « le roseau » car il siffle souvent, comme le vent quand il traverse les herbes, et quand il est tout seul il se regarde dans le miroir, les mains dans les poches il sifflote les yeux à demi fermés et l’air menaçant, comme les bandits sur les affiches de cinéma ou à la une des journaux, il teste son autorité, il est le petit homme de la maison, il l’a entendu dire une fois.
Il aime regarder les mains de sa mère, rouges et bleues, jaunes et vertes, ça dépend des jours, et les entailles au bout des doigts, ce sont des mains rugueuses et habiles, qui ne se posent jamais. Il aime regarder son visage qui rougit si vite, le bleu de ses yeux avec les paupières trop lourdes, et ses cheveux dorés qui sont bouclés à cause de la vapeur. Sa mère les préférerait lisses, mais la vapeur de l’atelier les décolle en petites mèches qui s’entortillent, des dizaines d’accroche-cœurs, elle dit : « J’ai les cheveux libres et désordonnés comme moi » et elle rit de son rire aigu de Parisienne, car elle aussi est née à Paris, toute une lignée, oui ! Il n’a jamais connu son père, et son père ne lui manque pas puisqu’il n’en a aucun souvenir. Il regarde la photo du mariage, sur le buffet, elle, si petite à côté de lui, un grand moustachu solide, tout droit dans son costume qui le serre de partout, il se dit que cet homme-là n’a jamais dû courir, il est trop raide, mais il sait que c’est faux. Le visage aussi est faux. Son père n’avait plus du tout ce visage-là quand il est rentré de la guerre, on le lui a dit, un soir où il n’avait rien demandé mais où la grand-mère visiblement avait besoin de parler, ses larmes coincées au bord des yeux. Il était fasciné par ces larmes qui ne tombaient pas, à chaque fois qu’elle clignait des yeux il se disait qu’elles allaient enfin couler, mais rien à faire, et à cause de cela il n’a pas vraiment écouté l’histoire du visage de son père, Paul Vasseur, troisième fils de la grand-mère, qui n’est pas mort au champ d’honneur comme ses deux oncles qu’il n’a pas connus, mais a survécu à toutes les batailles. Quand il en est rentré, il n’était plus un soldat et pas encore son père, et c’est comme un rendez-vous qu’ils auraient eu tous les deux : « Je ne meurs pas à la guerre, je reviens sans visage et sans joie, mais je tiens ma promesse d’homme : j’offre un enfant à mon pays, un fils c’est mieux, et si c’est toi, c’est encore mieux. » Il a du mal à imaginer le joli visage de sa mère à côté de celui de cet homme blessé, un visage « comme un dessin abîmé par la pluie », dit la grand-mère, « une gueule cassée », disent les autres. Paul Vasseur, ancien poilu, lui a permis de naître, et tout de suite après, comme s’il était allé au bout de ses forces, il est mort dans une chambre d’hôpital d’une grippe qu’il avait ramenée du front, un virus espagnol qui flottait dans l’air pendant qu’il faisait ce qu’on lui demandait de faire : tenir son fusil et tirer le plus longtemps possible sur les gars d’en face, qui respiraient le même virus sans y prendre garde, occupés eux aussi à tuer le plus grand nombre de gars en face. C’étaient tous des hommes obéissants et qui avaient l’amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, même si de ces trois amours les anciens soldats ne parlaient pas, et quand ils se croisaient on n’aurait jamais dit qu’ils avaient partagé cette passion, ils se regardaient muets, pleins de confusion, ou bien buvaient ensemble et riaient tellement fort qu’on aurait dit des sauvages, des hommes furieux et pas du tout des amoureux.

À tout ça, Joseph ne pense guère. Sa mère, Colette, est gaie pour deux, il est impossible de vivre à ses côtés sans avoir envie de la suivre, d’écouter ce qu’elle raconte, ce qu’elle ramène avec elle quand elle rentre le soir, toutes ces histoires d’oiseaux, de théâtre et de chapeaux, ces choses qu’elle ne dit à personne, des secrets de plumassière, qui se gardent :
– Tu comprends Joseph, chaque maison a ses secrets, c’est pour ça qu’on ne change pas de maison. Ce que je t’ai dit, tu n’en parleras jamais à personne, tu me le promets ?
Il imagine sa mère dans cette maison aux secrets, entourée de tant d’autres filles, presque cinquante, et de très peu d’hommes, parce que plumassière, c’est pour les filles, il faut de toutes petites mains, habiles, légères, et patientes aussi, elles font tout le beau travail et laissent aux quelques hommes de la maison le tri des plumes, la teinture, les livraisons et l’entretien des machines, et il imagine que ces hommes ressemblent à son père sur la photo du mariage, ce sont de gros gars engoncés et patauds, qui obéissent aux filles habiles et pleines de secrets. Son père était mécanicien à l’usine Farcot, très loin, à Saint-Ouen, aux ateliers de forge et d’ajustage. Quand ses collègues et lui sont partis à la guerre, avec cet amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, qui les faisait chanter jusque sur le quai de la gare de l’Est, des femmes avec des mains moins fines que celles de sa mère sont venues les remplacer à l’usine et ont fabriqué de gros chars qui ont suivi les ouvriers dans la Somme. Quand il pense à ces femmes fabriquant des chars, il en a presque du dégoût. Elles étaient sûrement pleines de limaille de fer, de gras et de cambouis, tandis que sa mère, même si elle a parfois du duvet dans les cheveux, et jusque dans le nez, même si ses mains sont abîmées et colorées, sa mère, initiée à quatorze ans par une ancienne de quatre-vingt-deux ans, il y a longtemps qu’elle ne balaie plus l’atelier ou ne prépare plus les plumes. Elle frimate. Il adore ce mot. Elle frimate ! Elle met les plumes ensemble pour donner au chapeau sa beauté, elle les coud et ça fait comme un bouquet de printemps, il y a de quoi frimer, oui !
– Si tu avais été une fille, je t’aurais appris le métier, ça t’aurait plu Joseph ?
Quand sa mère lui demande ça, il lui montre ses mains maigrichonnes et les bouge dans tous les sens pour qu’elle voie comme elles sont souples, mais elle fait non de la tête avec un air désolé qui n’est pas si désolé que ça, et pour le consoler elle lui dit :
– Tu as des mains d’artiste mon Joseph, on a ça dans le sang dans la famille !
Et elle embrasse ses paumes, après avoir passé un doigt le long de sa ligne de vie.
– Et tu vivras très longtemps !

À l’école il apprend à compter, à lire, à écrire, à tomber amoureux de la patrie, le monde devient plus grand que son quartier, un espace mystérieux s’ouvre à lui, il comprend que tout a un nom et demande à l’instituteur comment s’appelle ce qu’il ne peut pas nommer, mais l’instituteur ne connaît pas tout, comment le pourrait-il, comment aurait-il le temps et surtout le cerveau pour apprendre par cœur les mots du dictionnaire Larousse, des encyclopédies, des atlas, des herbiers, des planches d’anatomie et des cartes de géographie ? On se croit entouré d’eau, d’étoiles et de tramways, on croit qu’on a une tête, deux bras et deux jambes, mais la vérité c’est que dessous il y a mille mots et mille vies, par exemple on dit « rivière » et d’autres mots surgissent : canaux, écluses, bras, lits mineurs, lits majeurs, les mots jaillissent, c’est comme soulever une pierre et découvrir les vers de terre et les insectes dessous, leur travail invisible et secret. Près de chez lui au bassin de l’Arsenal, le canal Saint-Martin se relie à la Seine, c’est comme ça qu’il y a de l’eau potable chez eux et la grand-mère n’en revient pas.
Tout est nommé et tout a une place avec quelques exceptions. Par exemple, la grand-mère a perdu son mari, elle est veuve. Sa mère aussi a perdu son mari, elle est veuve. Lui a perdu son père, il est orphelin de père. La grand-mère a perdu trois fils, ça n’a pas de nom. Il a vérifié auprès de l’instituteur, ça n’a pas de nom. Certains enfants non plus n’ont pas de nom. Ce sont des enfants naturels, des bâtards, des bas tard, on les bat jusqu’à plus soif, ce sont des souffre-douleur, et il a vu, chez les deux qu’il connaît, cet air de menace et d’attente, comme si tout à coup on allait leur donner quelque chose, une gifle ou un nom, va savoir. Ces enfants naturels ont bien quelque chose de sauvage, un peu comme l’orage quand il ne se décide pas. Celle qui connaît le plus de noms, c’est sa mère, elle l’étourdit quand elle lui parle d’échassier, de paradisier ou de marabout, le monde entier lui envoie ses plus belles plumes, mais là aussi chaque plumassière a sa place, on peut fabriquer des plumeaux avec des oiseaux de basse-cour, ou être comme sa mère dans l’exotique et l’artistique, les théâtres et le music-hall, on peut baisser la tête ou travailler dans l’artisanat et connaître les dernières chansons à la mode.

Il a remarqué qu’une femme avait beaucoup de noms, en plus de son nom de jeune fille ou de celui de femme mariée, elle peut s’appeler catherinette, grisette, midinette, gigolette, laurette, cocotte, ou encore vieille fille pour celle qui n’a jamais eu de mari mais se tient sage, ou traînée pour celle qui, avec ou sans mari, n’est pas sage. Mais il ne sait pas comment on appelle une veuve, comme sa mère, qui a fini depuis longtemps son grand deuil, son deuil et son demi-deuil, mais qui n’est pas sage. Il voit sa joie, qui n’est plus pour lui, même quand elle lui envoie un clin d’œil en réajustant son chapeau avant de sortir, ce clin d’œil est pour elle seule, et sa joie, Joseph le sait, est le signe qu’elle voit un homme, il n’est pas idiot, il sait aussi qu’elle n’en a pas le droit, c’est interdit, illégitime, c’est mal. Comment appelle-t-on une joie interdite, une gaîté dangereuse ? Mauvaise vie mauvaise fille mauvaise fréquentation. Ces mots-là ne vont pas à Colette, rien de ce qui est sale ne va à sa mère, et Joseph reste avec cette jalousie apeurée, cette crainte pour celle qui rajeunit chaque jour, baignée dans la lumière imprudente du bonheur, tandis que la grand-mère s’enfonce dans le tunnel obscur de l’absence et qu’elle l’appelle de moins en moins souvent « mon roseau » mais Lucien, Marius ou Paul, le confond avec ses deux fils aux corps éparpillés dans les champs d’honneur, et avec le troisième, mort contaminé dans une chambre d’hôpital. Elle a installé autour d’elle un monde de fantômes indisciplinés qu’elle appelle avec une adoration rocailleuse. (Car sa voix aussi a changé, peut-être faut-il cela pour parler aux morts, une voix qui vient de la terre, comme eux, et dont ils comprennent le sens même quand les mots ne sont plus vraiment justes.) Elle voit dans la cour des garçons qui n’y sont pas, elle a des manies, des inquiétudes farfelues, souvent le soir elle demande à Joseph :
– Je n’ai pas envie qu’à leur retour, mes gars mangent du chien ou du rat, vois donc ce que Colette a mis dans la casserole.
Il sait qu’il ne la convaincra pas en lui disant la vérité, car à peine a-t-elle entendu la réponse qu’elle lui repose la question, et la fois où il dit : « Maman a cuisiné des pâquerettes », elle rit, alors il comprend qu’il peut déformer la réalité déformée de sa grand-mère, c’est un jeu d’illusion sans fin, mais le mieux, il le comprend aussi, c’est de s’asseoir à côté d’elle et de lui tenir la main. On dirait que cette main dans la sienne la relie un peu à la réalité, même si elle continue à râler contre ses fils qui ne rentrent pas, et contre ses patrons qui abattent leurs propres chevaux et veulent qu’elle les prépare au four, et la trompe des éléphants du Jardin des Plantes qu’ils lui demandent d’acheter et de cuisiner aussi, ses patrons affamés et sans pitié, ses fils fugueurs et sans pitié… 70, 14-18, les guerres éternelles, les peurs obsessionnelles de la grand-mère. Et Joseph voit la vie comme le carton perforé de l’orgue de Barbarie qui déroulerait sans fin une musique simple et lasse, qui dit qu’on naît de soldat en soldat, de guerre en guerre, de soldat en soldat, de guerre en guerre… et on reste avec les femmes même quand on est mort, car elles nous voient et nous surveillent de leur amour endeuillé, pour toujours.

La nuit quand la grand-mère ronfle et que Colette siffle pour qu’elle s’arrête, il siffle à son tour, ce qui les fait rire et parfois ils se parlent tout bas, Colette lui raconte que le siffleur professionnel du Concert Mayol ne fait plus de baisers vingt-quatre heures avant son numéro pour ne pas amollir ses lèvres, que la mère de Mistinguett était plumassière, qu’elle a les chapeaux à plumes les plus hauts qui existent, qu’il y a à Paris une Américaine à la peau noire qui danse nue avec une ceinture de bananes, elle le fait rire, elle le fait rêver, et une nuit il arrive ce qui devait arriver, elle lui dit qu’elle va lui présenter quelqu’un. Il s’appelle Augustin, il est très gentil et ils vont très bien s’entendre. Joseph regarde sur le mur de la chambre les dessins du volet qui lui faisaient peur quand il était petit, jusqu’à ce que la grand-mère lui dise que ces ombres ressemblent au soufflet d’un bel accordéon. Il demande :
– Tu me le présentes quand ?
– Bientôt.
– Pourquoi ?
– Toi et tes questions !
La grand-mère ne ronfle plus mais il sifflote quand même, doucement, au rythme lent de sa respiration, et sa mère dit exactement ce qu’il espérait qu’elle dise :
– Tu seras toujours le roseau chéri, tu sais.
Et les ombres sur le mur ressemblent à ce qu’elles sont : celles des lattes du volet sur la tapisserie à fleurs d’une chambre où grandir, vieillir, aimer sont des verbes qui ne vont pas bien ensemble. Mais dans quelques heures ces ombres auront disparu, et il ne les aura pas vues s’effacer. Il se sera rendormi.

Colette va danser rue de Lappe tous les dimanches, parfois aussi le soir dans les bals musettes et les cabarets qui ont fleuri après-guerre, elle a sans cesse les pieds qui battent la mesure d’une musique qu’on n’entend pas toujours, et elle envoie enfin à Joseph de vrais clins d’œil complices. Il n’ose pas lui demander quand elle lui présentera cet homme, cet Augustin, et de plus en plus il a peur que les autres parlent d’elle avec des mots qui ne lui iraient pas, mauvaise fille mauvaise vie mauvaise fréquentation, mais cela n’arrive pas, et l’insouciance reprend ses droits. Après l’école il traîne avec Jacques et Eugène, joue avec eux au ballon dans l’impasse Carrière-Mainguet, fait les commissions et rentre s’occuper de la grand-mère, les beaux jours arrivent et on lui installe une chaise dans la cour, avec Marthe, Jeanne, Émile et son perroquet, elle est bien, c’est une compagnie de son âge, et quand elle s’inquiète de ne pas voir ses fils rentrer, personne ne la contredit, le chagrin fait faire de ces choses, on le sait. Tous trois chantent des chansons anciennes, il est gêné quand la grand-mère chante : « Va passe ton chemin, ma mamelle est française, je ne vends pas mon lait au fils d’un Allemand. » Quel âge croit-elle avoir ? Le monde des mères est inquiétant, elles portent des enfants, et puis elles portent le deuil, et elles sont plus têtues que le chagrin. Il a toujours vu la grand-mère, Marthe et Jeanne habillées en noir, comment calcule-t-on les années de deuil quand on finit par connaître plus de morts que de vivants, il se le demande parfois. Il se demande aussi, lui qui apprend un mot nouveau chaque jour, combien d’années il devrait vivre pour connaître tous ceux du dictionnaire. Ou pour les avoir tous entendus, même sans les comprendre. Les mots sont répartis par spécialités, les mariniers ne connaissent pas les mêmes que les forts des Halles, mais comment fait-on avec ceux qui ne sont écrits nulle part, ceux de l’argot par exemple, ou ceux des Auvergnats et des Italiens qui se mélangent au français ? Il y a des mots libres qui flottent dans l’air comme le virus de la grippe espagnole ou de la tuberculose, et qu’on attrape pareil, en se fréquentant de trop près. Pour les préserver, l’instituteur leur apprend chaque jour l’hygiène et la morale, dans l’espoir qu’ils ramènent ces leçons chez eux, les diffusent à toute la famille, mais jamais il n’oserait dire à la grand-mère de se laver les mains avant de manger ni à sa mère de ne pas devenir une femme sans honneur. Il préfère qu’elle reste comme ses cheveux bouclés, « libres et désordonnés » comme elle dit, jusqu’à ce dimanche où rue de Charonne, il parle avec Lulu, son copain chanteur de rue, et aperçoit sur le trottoir d’en face l’homme et sa mère. C’est lui, il le sait. Il le sait au poignard qu’il reçoit dans le cœur, cette sensation de danger, comme si on le précipitait dans l’eau du canal, comme s’il disparaissait sans secours.
– Qu’est-ce t’as vu ? lui demande Lulu en se retournant.
– Augustin.
Il n’a pas le temps d’en dire plus, un gendarme arrive et Lulu qui n’a pas le carnet des chanteurs ambulants a filé à la vitesse de l’éclair, le gendarme ne le rattrapera pas, et lui a perdu Colette dans la foule. Tout cela n’a duré que quelques secondes comme si les choses les plus importantes arrivaient en douce, au moment précis où l’on regarde ailleurs, oui, le temps d’un regard.

– Je t’ai vue dimanche, rue de Charonne avec… le monsieur…
Il le dit à sa mère et elle rougit, comme souvent, et puis elle rit, mais ne trouve pas quoi répondre. Pour la rassurer il ajoute :
– Il avait un très joli chapeau j’ai trouvé.
Alors elle le prend contre elle et le voilà plongé dans son odeur de peau vivante, un peu salée un peu sucrée, cette sueur douce, il voudrait s’endormir contre elle, son cou, sa poitrine, son ventre, ce domaine qui est le sien ; il est maigrichon, à presque huit ans il a gardé la mesure idéale pour être dans ses bras sans dépasser, et Colette est tellement bien ainsi, son fils tenu contre elle, son cœur qui cogne comme quand il était bébé, elle le berce et chante : « J’ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin », et il sent les vibrations de sa voix, la petite humidité qu’elle diffuse sur sa peau, comme lorsqu’on souffle une bougie. Quelque chose va s’éteindre. On dirait, à les voir savourer cet instant-là, qui rappelle un Joseph nouveau-né et une Colette de vingt ans, que tous deux le savent, comme si, très loin en eux, quelque chose se chargeait de cette connaissance. Le temps se brouille, hier et demain déjà ne veulent plus rien dire, quelque chose les avertit. Cela va finir, cela est en train de finir. C’est comme si c’était fait.

Il n’aurait jamais cru qu’Augustin soit si jeune. De dos les hommes se ressemblent, habillés et chapeautés pareil, mais ce visage lisse, ces yeux bleu pâle, on dirait un garçon à peine sorti de l’adolescence, pourtant quand il traverse la rue et qu’il est tout près d’eux, Joseph sent une odeur de tabac flotter autour de lui, qui a travaillé toute la journée à la brasserie Bofinger, il voit les cernes fins, la moustache mal peignée, la fatigue. Augustin lui tend la main pour le saluer, comme s’il était un grand, et tous les trois vont marcher sur le boulevard Beaumarchais. C’est la fin du printemps, le soir n’a pas encore dissipé la lumière, les arbres ont semé des fleurs blanches et roses, le chant des merles cisaille l’air, et Joseph ne sait pas s’il est heureux ou malheureux. Colette et Augustin disent des choses banales avec des voix un peu trop hautes, des rires essoufflés, un jour on sera habitués les uns aux autres, pense Joseph, mais ce soir c’est comme une image qui tremble. Et puis soudain sa mère s’arrête, elle prend une grande inspiration et le présente, comme s’il venait de surgir subitement entre eux :
– Joseph a eu un billet de satisfaction ce mois-ci, et son nom a été inscrit au tableau d’honneur, pas vrai mon Joseph ?
– Oui…
– Et il a manqué de peu la croix d’honneur ! Ce sera pour la prochaine fois, tu verras, tu verras comme il sera fier avec sa médaille ! Et moi aussi. Montre donc à Augustin comme tu siffles bien !
Joseph est pris de court, il ne pensait pas que ça se passerait comme ça, il est étourdi mais heureux aussi, de la fierté un peu incohérente de Colette, alors du mieux qu’il peut il siffle et Augustin siffle à son tour, tous deux se répondent, mais Augustin a la gentillesse d’arrêter le premier, on applaudit le petit garçon puis on se dit au revoir. Augustin allume une cigarette, le visage penché, comme s’il se protégeait du vent. Joseph trouve ce geste follement élégant. Le jour s’épuise, et sa mère est si jolie dans cette lumière qui hésite. Il ne l’a pas déçue, il le voit bien, tout s’est passé comme elle l’espérait. Sur le trottoir, elle lui prend la main et balance son bras, et ils marchent tous deux au rythme de sa joie.
– Vous allez très bien vous entendre, je le sais, il est gentil, et travailleur, et il ne boit pas, ça ! je ne l’aurais pas voulu, non !

Ce qu’elle aurait voulu, ce qu’elle promettait, c’était les bals, les pianos-bars et puis le train pour les pique-niques en famille au bord de la Marne, un Augustin mêlé à sa vie, une présence inattendue, bénéfique pour chacun. Augustin travaille presque chaque dimanche, il n’est pas libre comme Colette le souhaiterait, il n’est pas exactement celui qu’elle avait projeté, il a dix ans de moins qu’elle, et bientôt il devra partir faire son service militaire, comment a-t-elle pu oublier cela ? Après les pleurs, son romantisme prend le dessus, ils s’écriront, se verront en permission, elle lui enverra des colis, tout ce qu’il aime, tout ce qui lui manquera, cela devient une histoire d’amour pleine de douleur et d’enthousiasme ; Joseph regarde sa mère s’exalter et il pense qu’elle frimate, elle fait un joli bouquet avec pas grand-chose… C’est une artiste de la vie.

Augustin à peine parti, elle lui écrit, le criaillement de la plume sur le papier devient la petite musique du soir, les voix qui montent de la cour, les chants épars des grillons, c’est l’avancée de l’été, l’absence et l’amour mêlés, puis surtout l’absence et une autre chose à laquelle Joseph ne prend pas garde. C’est la grand-mère qui devine la première, comme si derrière les dérives de sa mémoire, elle avait gardé au fond d’elle cet instinct, la reconnaissance infaillible du danger. Elle dit que le temps presse, elle a l’obsession de l’eau à faire bouillir, l’obsession du savon, elle ouvre des tiroirs et les referme, elle cherche on ne sait quoi, elle dit qu’elle connaît une recette, une adresse, et puis elle s’endort dans son fauteuil, épuisée par tant de tracas, quand elle se réveille elle houspille Colette et Colette pleure alors Joseph pleure aussi, sans savoir pourquoi, et la vie se remplit de courants d’air.

Bientôt Colette n’écrit plus à Augustin, et les soirées se font silencieuses, comme si un mot, une parole pouvait les briser. Malgré la chaleur de ces premiers jours de juin, Colette se couvre de son châle et ses joues sont si pâles qu’on peut suivre le dessin de ses veines sous la peau. Joseph pense aux oiseaux, leur plumage usé par les intempéries, les vols et les combats, peut-être que sa mère change de peau comme les oiseaux changent de plumes, elle lui a raconté les plumes qui se décolorent, raccourcissent, s’effilochent, et tombent. Et il voit ses lèvres roses devenues blanches, la ride nouvelle entre les yeux, ses pieds qui ne dansent plus. Plus rien ne la soulève ni ne la protège.

Un jour, en pleine semaine, en rentrant de l’école, il la trouve à l’appartement, ne comprend pas si elle vient d’arriver ou si elle se prépare à partir, elle est nerveuse et tous ses gestes sont brusques, elle se cogne aux meubles, malmène son chapeau (essaye-t-elle de le mettre ou de le retirer ?), pourquoi n’est-elle pas à l’atelier, elle marmotte des explications qu’il ne comprend pas, et soudain, la main sur la porte elle lui demande de ne pas l’attendre pour dîner, de faire souper la grand-mère, tout est prêt.
– Mais tu vas où ?
– Chez une amie, je t’ai dit, rue Amelot.
– Qu’est-ce qu’elle a ?
– Quoi ?
– Qu’est-ce qui lui est arrivé à ton amie ? C’est grave ?
– Mais pas du tout mon roseau, tout va bien.
Elle ouvre la porte, se retourne et dit :
– À tout à l’heure.
Et elle disparaît. Ses pas dans l’escalier. Ses pas dans la cour. Et sur le seuil la plume échappée de son chapeau, que Joseph ramasse, fait tourner entre ses doigts, c’est une parure de pauvre, une simple plume de moineau.

Elle rentre comme elle l’avait dit, elle est fatiguée et se couche sans manger. Joseph s’endort dès qu’il la sait là, la soirée avec la grand-mère l’a épuisé, « Où est-elle donc ta mère ? Mais où est-elle donc ta mère ? », il a répondu « Rue Amelot chez une amie », une fois, deux fois, dix fois, puis « Dans la cour ! », « Au bal ! », « Sur la lune ! », et devant cette insolence méchante, la grand-mère lui a lancé des regards agrandis par la colère, on aurait dit qu’elle lui jetait un sort. Mais c’est fini, Colette est rentrée. Elle dort à leurs côtés, la chambre reprend sa respiration habituelle.

Le lendemain Colette dort encore, elle n’a pas réveillé Joseph avant de partir à l’atelier, comme chaque matin, et il est très en retard pour l’école. Il va pour la secouer, mais depuis le seuil la grand-mère, debout, étonnamment droite, lui ordonne de la laisser tranquille. Elle perd la tête, elle croit qu’on est dimanche, il n’a pas le temps de lui expliquer qu’on est mardi et que sa mère va se faire disputer par sa patronne, il met sa casquette et s’en va en courant sans même avoir avalé quelque chose, sans avoir embrassé les deux femmes, celle qui dort et celle qui veille. Il court jusqu’à l’école, la cloche n’a pas encore sonné, et il s’étonne du contraste entre le temps bousculé de sa maison et celui, tranquille, du dehors. Dans la classe tout est comme d’habitude, après la leçon de morale (« Soumettons-nous à la règle ») ils récitent en chœur les préfectures et les sous-préfectures, jouent au foot dans la cour, suivent du doigt les phrases dans les livres, ce jour-là il apprend le mot « génie ». Il fait des lignes et des lignes avec les mots « Le génie de Pasteur » et son P majuscule, bien trop penché, ressemble à un champignon.

Avant de rentrer chez lui, il traîne un peu avec Jacques et Eugène du côté des ferrailleurs du passage Thiéré, où travaillent les parents d’Eugène, et quand ils se séparent il se joint à la foule qui chante une chanson qui annonce les chiffres du dernier recensement, il ne comprend pas bien les paroles mais la musique est facile et le chanteur a une voix entraînante, quand c’est fini, les mains dans les poches il dansote sur le trottoir, il prend son temps, fait un détour par l’Arsenal pour regarder les péniches, le linge mis à sécher même les jours de pluie, et les chats qui longent les bords étroits du bateau mais ne tombent jamais à l’eau. Rue de la Roquette il croise Hortense, la fille du Café-Bois-Charbon, comment une fille dont les parents vendent du charbon peut-elle être aussi propre et blonde, c’est un mystère qui l’attire, il a envie de la toucher, la voir de près, il lui fait un petit signe, alors elle met sa main blanche devant sa bouche rose pour étouffer un petit rire. On dirait qu’elle a avalé la lumière.

Quand il arrive dans la cour il y a du monde devant l’immeuble B, son immeuble. Il regarde la concierge, les voisins, ces gens agglutinés et chuchotant, très vite monsieur Blomet, du 4e A, le voit et pousse sa femme du coude, elle se retourne et tous se retournent les uns après les autres, avec cet air gêné et curieux des pauvres gens devant le malheur des autres. Il hésite à repartir. Puis le courage (ou la curiosité, la fatigue, la faim, il ne sait pas) l’emporte sur la peur, et il s’avance. Quand il passe au milieu d’eux, les voisins s’écartent en le dévisageant comme s’ils le voyaient pour la première fois, et il entend la phrase à la pitié assassine : « Pauvre petit, va. »
Chez lui la porte d’entrée est ouverte, la porte de la chambre est ouverte aussi, maintenant ils n’ont plus rien à cacher, leur maison n’a plus de secret pour personne. Un officier de police est en train d’écrire sur un grand carnet à en-tête. La grand-mère tend la main à Joseph, mal assise sur une chaise, comme si elle venait d’y tomber, c’est une main gelée, tremblante et ferme à la fois, elle lui fait mal.
– C’est son fils ? demande l’officier.
Il manque un bouton à la tunique de l’officier, Joseph le remarque tout de suite.
– C’est son fils, répond la grand-mère.
Il compte les boutons, de bas en haut, de haut en bas.
– Quel est ton nom, petit ?
Un, deux, trois, quatre, cinq, six…
– Marius Vasseur, dit la grand-mère.
Il manque le septième. Entre le sixième et le huitième, il manque un bouton.
– Assieds-toi mon garçon et réponds-moi. »

À propos de l’auteur
OLMI-veronique_DRVéronique Olmi © Photo DR

Véronique Olmi est née à Nice et vit à Paris. Comédienne, romancière et dramaturge, elle est notamment l’autrice de Bords de mer et Cet été-là… Son treizième roman, Bakhita, a connu un succès retentissant en France comme à l’étranger (Prix du roman Fnac 2017, finaliste du prix Femina, du prix Goncourt et du Goncourt des lycéens, choix Goncourt de l’Orient et de la Serbie, Goncourt de la Slovénie…). Lui succède en 2020 Les Évasions particulières, chronique familiale de l’après Mai 68 à l’année 1981. Le Gosse est son quatorzième roman. (Source: Éditions Albin Michel / Alina Gurdiel)

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Numéro deux

FOENKINOS_numero_deux  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Grand Prix RTL-Lire 2022

En deux mots
En accompagnant son père, accessoiriste sur les tournages de films, Martin Hill a croisé le producteur de Harry Potter. Frappé par sa ressemblance avec l’apprenti sorcier, il va lui faire faire des essais qui vont se montrer concluants. Mais un autre garçon sera finalement choisi et devra dès lors vivre avec cet échec.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le perdant magnifique

Pour le rôle de Harry Potter, l’équipe du film a hésité entre Daniel Radcliffe et Martin Hill. En racontant la vie de celui qui ne fut pas choisi, David Foenkinos n’analyse pas seulement le sentiment d’échec, il retrace aussi cette extraordinaire aventure littéraire.

Il s’appelle Martin Hill. Fils de Jeanne et John, un couple franco-britannique qui s’est croisé lors d’un concert de The Cure, s’est marié, a mis au monde leur fils le 23 juin 1989 et s’est séparé avec fracas quinze ans plus tard. Martin est toutefois resté à Londres avec son père, devenu assistant décorateur de cinéma, et prend l’Eurostar le vendredi soir pour passer le week-end avec sa mère à Paris. Le hasard veut que ce soit lors de l’une de ces fins de semaines où sa mère n’a pu le recevoir qu’il croise le producteur de l’adaptation d’Harry Potter. Son père ayant décidé qu’il pourrait l’accompagner sur le tournage de Coup de foudre à Notting Hill et éventuellement jouer un rôle de figurant.
Mais avant d’en arriver au casting, David Foenkinos va se pencher sur l’une des plus extraordinaires aventure éditoriale de la fin du XXe siècle. L’histoire de cette femme battue qui décide de rentrer en Angleterre avec son fils, vit de petits boulots et, lors d’un voyage en train du côté de Manchester imagine l’histoire d’un petit garçon apprenti sorcier va se doubler, mais comment pourrait-il en être différemment, d’une seconde histoire tout aussi extraordinaire, celle de la rencontre avec son éditeur décidée par une petite fille de huit ans. Et, alors que le livre est encore confidentiel, d’une troisième rencontre, bien entendu extraordinaire, celle de la genèse du film que l’on doit cette fois à une assistante timide et dépressive.
Alors que les ventes du livre explosent, on s’affaire pour le casting. Si les rôles secondaires sont assez vite pourvus, il n’en va pas de même pour Harry Potter. Jusqu’à cette rencontre avec Martin Hill.
Les essais sont concluants, pour ne pas dire enthousiasmants. Et ceux enregistrés avec un certain Daniel Radcliffe plutôt manqués. Mais l’équipe du film fera finalement le choix de ce dernier, sur «une intuition».
Si on imagine bien la déception que peut ressentir un jeune garçon si près du but, il est bien plus difficile de comprendre la marque profonde de cet échec dans sa vie à partir de ce moment.
David Foenkinos va alors nous rafraîchir la mémoire et nous rappeler la déferlante mondiale provoquée par la sortie du film, des volumes successifs de la série, puis des longs métrages suivants. En y ajoutant marketing et merchandising, on comprend qu’il était alors pour Martin Hill impossible d’échapper à toutes ces piqûres de rappel. Un drame dont son père ne se remettra pas. Un mal-être que sa mère cherchera par tous les moyens à guérir. Mais sans vraiment y parvenir. D’autant que son nouveau compagnon et le fils de ce dernier vont appuyer là où cela fait mal. Une souffrance d’autant plus difficile à vivre qu’elle semble ne pas trouver d’issue. Pire, la phobie est grandissante, paralysante. Il suffit à Martin de voir un exemplaire du livre trainer quelque part pour sombrer. Il va alors rêver de solitude et d’endroits isolés.
Le sentiment de l’échec indélébile est parfaitement analysé dans ce roman dont la noirceur ne s’effacera qu’avec l’épilogue, qui est un vrai morceau de bravoure.

Numéro deux
David Foenkinos
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN 9782072959028
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en Grande-Bretagne, principalement à Londres. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« En 1999 débutait le casting pour trouver le jeune garçon qui allait interpréter Harry Potter et qui, par la même occasion, deviendrait mondialement célèbre.
Des centaines d’acteurs furent auditionnés. Finalement, il n’en resta plus que deux. Ce roman raconte l’histoire de celui qui n’a pas été choisi. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Les Échos (Isabelle Lesniak)
RTL (L’invité – Bernard Lehut)
France Info Culture (le 23 h)
France Inter (La bande originale – Nagui)
Les Échos (Isabelle Lesniak – interview)
Toute la culture (Yaël Hirsch)
Page des libraires (Marianne Kmiecik, Librairie Les Lisières à Villeneuve-d’Ascq)
Actualitté (Clémence Leboucher)
VSD (Olivier Certain – entretien avec l’auteur)
Culturellement vôtre (Lucia Piciullina)
Blog Lili au fil des pages
Blog Agathe The Book
Blog Aude bouquine

Les premières pages du livre
« Première partie
1
Pour comprendre l’ampleur du traumatisme de Martin Hill, il fallait remonter à la source du drame. En 1999, il avait tout juste dix ans et vivait à Londres avec son père. Il se souvenait de cette époque comme d’un temps heureux. Sur une photo, on le voyait d’ailleurs avec un large sourire en forme de promesse. Les derniers mois avaient pourtant été compliqués ; sa mère était repartie vivre à Paris. D’un commun accord, pour ne pas le couper de ses amis, pour ne pas ajouter une séparation à la séparation, il avait été décidé que le petit Martin resterait avec son père. Il retrouverait sa mère chaque week-end, et pendant les vacances. Si on vantait l’Eurostar pour le rapprochement franco-britannique, il facilitait aussi grandement la logistique des ruptures. À vrai dire, Martin ne fut pas affecté par ce changement. Comme à tous les enfants témoins de disputes, le spectacle permanent des reproches lui était devenu insupportable. Jeanne avait fini par détester tout ce qu’elle avait d’abord aimé chez John. Elle avait adoré son côté artiste et rêveur, avant de ne voir en lui qu’un fainéant totalement foutraque.

Ils s’étaient rencontrés lors d’un concert de The Cure. En 1984, John arborait la même coupe que le chanteur, une sorte de baobab sur la tête. Jeanne était jeune fille au pair chez un couple de jeunes Anglais aussi riches que rigides, et elle était coiffée d’un carré impeccable. Si le cœur était capillaire, ils ne se seraient jamais reconnus. D’ailleurs, Jeanne s’était retrouvée à ce concert un peu par hasard, poussée par Camille, une autre Française rencontrée à Hyde Park. Toutes deux remarquèrent cette espèce d’énergumène au fond de la salle, l’air complètement perdu. Il enchaînait les bières comme le groupe les morceaux. Au bout d’un moment, ses genoux flanchèrent. Les deux filles s’approchèrent pour le relever, il tenta de les remercier, mais sa bouche pâteuse ne pouvait plus produire le moindre son intelligible. Elles l’accompagnèrent vers la sortie pour qu’il puisse prendre l’air. John était tout juste assez lucide pour se trouver franchement pathétique. Camille, en vrai fan, retourna dans la salle, pendant que Jeanne resta auprès du jeune homme en perdition. Plus tard, elle se demanderait : aurais-je dû fuir ? Au moment de notre rencontre, il était en train de tomber, ce n’est pas anodin. « Il faut se méfier de la première impression, c’est souvent la bonne », avait écrit Montherlant. Enfin, il semblait à Jeanne qu’on pouvait lui attribuer cette phrase, probablement dans Les Jeunes Filles, un livre que toutes ses amies dévoraient à cette époque. Des années plus tard, elle découvrirait que cette citation était de Talleyrand. Quoi qu’il en soit, Jeanne se laissa conquérir par l’étrangeté de ce garçon. Il faut préciser qu’il avait un certain humour. Probablement ce qu’on appelle l’humour anglais. En reprenant ses esprits, il balbutia : « J’ai toujours rêvé de me mettre au fond de la salle pendant un concert de rock, et d’enchaîner les bières. J’ai toujours rêvé d’être ce mec cool. Mais rien à faire, je suis un blanc-bec qui aime le Schweppes et Schubert. »

Jeanne manqua ainsi l’incroyable version de huit minutes de A Forest. Robert Smith aimait faire durer cette chanson planante qui avait été leur première dans les charts britanniques. Il se mit à pleuvoir abondamment ; les deux jeunes gens se réfugièrent dans un taxi, direction le cœur de Londres. John y habitait un territoire minuscule hérité de sa grand-mère. Avant de mourir, elle lui avait dit : « Je te laisse l’appartement à l’unique condition que tu viennes arroser les fleurs sur ma tombe une fois par semaine. » Plutôt rare de voir ainsi honorer un contrat à durée indéterminée entre un mort et un vivant. Peut-être encore un exemple de l’humour anglais. En tout cas, le pacte fut accepté et le petit-fils ne dérogea jamais à sa promesse. Mais retournons aux vivants. Habituellement réservée, Jeanne décida ce soir-là de monter chez John. Il fut alors jugé préférable de se déshabiller pour ne pas garder ses vêtements trempés. Une fois nus, l’un en face de l’autre, ils n’eurent d’autre alternative que de faire l’amour.

Au petit matin, John proposa d’aller au cimetière ; il devait payer son loyer moral. Jeanne trouva l’idée absolument charmante pour une première promenade. Ils marchèrent pendant des heures, dans l’absolue féerie de leur début, sans imaginer que quinze ans plus tard ils divorceraient avec fracas.

2
Ils aimaient l’idée de s’appeler John et Jeanne. Ils se racontèrent pendant des heures ; toutes les pages du passé. Aux premiers temps de l’amour, l’être aimé est un roman russe. C’est fleuve, dense, fou. Ils se découvrirent une multitude de points communs. La littérature, par exemple. Ils aimaient tous deux Nabokov et se promirent d’aller un jour chasser le papillon pour l’imiter. À cette époque, Margaret Thatcher réprimait avec brutalité les revendications et les espoirs des mineurs en grève ; tous deux s’en foutaient complètement. Le bonheur ne s’embarrasse pas de la condition ouvrière ; le bonheur est toujours un peu bourgeois.

John étudiait aux Beaux-Arts, mais sa véritable passion était d’inventer. Sa dernière trouvaille : la cravate-parapluie. Un objet forcément destiné à devenir indispensable à tout Anglais. Si l’idée était brillante, elle se fracassa néanmoins contre un mur de désintérêt général. On était plutôt en pleine mode du stylo-réveil. Jeanne lui répétait que tous les grands génies avaient d’abord été rejetés. Il fallait laisser au monde le temps de s’adapter à son talent, ajoutait-elle, amoureuse et grandiloquente. De son côté, elle s’était réfugiée à Londres pour fuir des parents n’ayant jamais compris le mode d’emploi de la tendresse ; elle parlait déjà parfaitement l’anglais. Son rêve était de devenir journaliste politique. Elle voulait interviewer des chefs d’État, sans trop savoir d’où lui venait cette obsession. Huit ans plus tard, elle poserait à François Mitterrand une question lors d’une conférence de presse à Paris. Cela constituerait à ses yeux l’esquisse de la consécration. Dans un premier temps, elle quitta son emploi de nounou pour se retrouver serveuse dans un restaurant qui proposait un excellent chili. Elle remarqua assez vite qu’il lui suffisait de parler avec un fort accent français pour récolter davantage de pourboires. Jour après jour, elle progressait dans l’art de truffer d’approximations son anglais. Elle aimait quand John l’observait depuis la rue, attendant la fin de son service. Quand elle sortait enfin, ils marchaient dans la nuit. Elle racontait le comportement grossier de certains clients ; il évoquait avec enthousiasme sa nouvelle idée. Il y avait là comme une union harmonieuse du rêve et de la réalité.

Après quelques mois de thésaurisation de ses pourboires, Jeanne jugea qu’elle avait accumulé suffisamment d’économies pour abandonner son emploi. Elle rédigea une sublime lettre de motivation qui lui permit de décrocher un stage dans le prestigieux quotidien The Guardian. En tant que Française, on lui demanda d’assister le correspondant du journal à Paris. Ce fut une douche froide. Elle avait espéré une vie trépidante, partir en reportage ici ou là, mais sa fonction consistait à organiser des rendez-vous ou réserver des billets de train. C’était un comble, mais le métier de serveuse lui avait paru plus stimulant intellectuellement. Heureusement, la situation s’améliora. À force de ténacité, elle montra ce dont elle était capable et finit par se voir confier davantage de responsabilités. Et même : elle publia son premier article. En quelques lignes, elle évoquait la création des Restos du Cœur en France. John avait lu et relu ces quelques mots comme s’il s’agissait d’un texte sacré. Quelle émotion incroyable de voir le nom de la femme qu’il aimait dans le journal ; enfin, ses initiales : J. G. Elle s’appelait Godard mais n’avait aucun lien de parenté avec le réalisateur suisse.

Quelques jours plus tard, en arrivant au bureau, elle découvrit dans la rubrique des petites annonces ces trois lignes écrites en français :

Inventeur sans inspiration
A trouvé l’illumination
Veux-tu m’épouser J. G. ?

Jeanne resta plusieurs minutes à son bureau, en état de sidération. Elle trouvait effrayant d’être si heureuse. Elle songea un instant qu’elle paierait tout ça un jour ou l’autre, mais retourna très vite à la relation idyllique qu’elle entretenait avec sa vie. Elle réfléchit un moment à une réponse originale, un oui qui le surprendrait, une mise en scène à la hauteur de sa demande. Et puis : non. Elle saisit son téléphone, composa le numéro de l’appartement, et quand il décrocha elle dit simplement : oui. La cérémonie fut intime et pluvieuse. À la mairie, on passa une chanson de The Cure au moment de l’arrivée des imminents mariés. Les quelques amis conviés applaudirent le couple qui, comme le veut la tradition, s’embrassa fougueusement après l’échange des alliances. Malheureusement, et de manière fort surprenante, personne n’avait pensé à s’équiper d’un appareil photo. C’était peut-être mieux ainsi ; sans trace physique du bonheur, on réduit le risque d’être ultérieurement submergé par la nostalgie.

Ils partirent ensuite, pour quelques jours, dans une petite ferme au cœur de la campagne anglaise. Apprendre à traire les vaches fut la principale occupation de leur lune de miel. À leur retour, ils emménagèrent dans un appartement plus grand ; c’est-à-dire un deux-pièces. Cela leur permettrait d’avoir chacun un espace si jamais une dispute advenait, se dirent-ils en souriant. C’était ce temps béni de l’amour où l’humour coule dans les veines ; on trouve tout si facilement risible. Mais cela n’empêchait pas Jeanne de penser à l’avenir avec ambition. Si elle trouvait exceptionnel son mari, elle n’entendait pas pour autant prendre en charge l’ensemble de la vie du couple. Il devait mûrir, il devait travailler. Pourquoi faut-il sans cesse se soumettre à la dimension concrète de la vie ? pensa-t-il. Heureusement, les choses furent assez simples. Stuart, un ancien des Beaux-Arts, devenu chef décorateur pour le cinéma, lui proposa d’intégrer son équipe. John se retrouva ainsi sur le plateau de Dangereusement vôtre, le nouvel opus des aventures de James Bond. Parmi ses contributions, on pouvait apprécier la peinture verte d’une poignée de porte ouverte par Roger Moore. Pendant des années, il s’écrierait à chaque diffusion du film : « C’est ma poignée ! », comme si le succès entier de la saga reposait sur cet accessoire. Il prenait du plaisir à faire partie de cette armée silencieuse qui s’active dans les coulisses d’un plateau. Les années passèrent ainsi, dans une alternance de tournages et de tentatives stériles pour inventer quelque chose de révolutionnaire.

Le soir du réveillon qui allait transformer 1988 en 1989, Jeanne fut prise de nausées. Elle n’avait pourtant encore rien bu. Elle devina aussitôt qu’elle était enceinte. À minuit pile, alors qu’ils étaient au cœur d’une fête et que tout le monde s’embrassait, elle ne lui dit pas : « Bonne année mon amour », mais elle souffla : « Bonne année papa ». Il mit quelques secondes avant de comprendre, et manqua de s’évanouir ; il avait la tragédie facile. Mais cela s’expliquait ; lui qui naviguait dans la sécheresse de l’inspiration allait créer un être humain. C’est ainsi que naquit Martin, le 23 juin 1989, au Queen Charlotte’s and Chelsea Hospital, l’une des plus anciennes maternités d’Europe. Les jeunes parents avaient choisi ce prénom car il était facilement identifiable des deux côtés de la Manche. Par ailleurs, autant le dire tout de suite, c’est dans ce même hôpital, un mois plus tard jour pour jour, que Daniel Radcliffe – futur interprète de Harry Potter – allait également voir le jour.

3
L’arrivée de Martin, naturellement, modifia le quotidien. La légèreté des premiers temps était révolue ; il fallait maintenant compter, prévoir, anticiper. Autant de combinaisons assez peu compatibles avec les dispositions de John. Il continuait de travailler sur des films, mais pas suffisamment. Plusieurs chefs décorateurs ne voulaient plus collaborer avec lui, le trouvant trop véhément dès qu’un désaccord sur un choix artistique apparaissait. Jeanne avait tenté de lui apprendre la diplomatie, ou au moins une façon de mesurer ses propos, mais il avait clairement un problème avec l’autorité. D’une manière générale, il passait son temps à critiquer les puissants. Dans ses emportements, il lui arrivait même de dénigrer le journal dans lequel sa femme travaillait, l’estimant à la botte du pouvoir. Pourtant, The Guardian était loin d’être réputé pour sa clémence envers le gouvernement. Pendant ces moments, Jeanne avait du mal à supporter sa façon de se plaindre en permanence, cette attitude qui trahissait l’aigreur. Elle se sentait terriblement agacée par lui, et puis la tendresse se régénérait.

John était un génie du dimanche. Devait-il s’en vouloir de n’être pas touché par la grâce de l’inspiration ? Pouvait-on saigner de n’être pas Mozart quand on ne tirait d’un piano que de piètres mélodies ? Il se complaisait dans la posture de l’artiste incompris. Il était du genre à vouloir s’encanailler dans un concert de rock alors qu’il détestait cette musique. Toute sa psychologie était peut-être résumée là, dans cette contradiction initiale. John se rêvait inventeur, mais rien ne venait vraiment ; il souffrait de cette force de création non épanouie qu’il ressentait au plus profond de lui. Heureusement, la paternité lui offrait de quoi nourrir sa créativité ; il adorait élaborer toutes sortes de jeux originaux. Martin était incroyablement fier d’avoir un tel papa. Leur quotidien respirait l’imprévisible, chaque journée cherchant l’inédit. John resplendissait dans les yeux de son fils. Et c’était bien ce regard posé sur lui qui l’avait aidé à s’apaiser, à chasser progressivement la frustration.

Les choses finirent aussi par s’améliorer sur le plan professionnel. Sur un plateau, il dut un jour remplacer un accessoiriste malade. Ce fut comme une révélation. Il s’agissait d’un emploi complexe qui nécessitait une grande réactivité. Son rôle consistait à débloquer tous les problèmes d’ordre pratique : caler une chaise devenue subitement bancale, trouver un tire-bouchon plus simple à manier, ou changer la couleur d’un sachet de thé. Non seulement John était bien plus autonome dans cette fonction, mais il raffolait de cette tension incessante. Il avait trouvé une vocation qui mêlait l’inventivité à la décoration (il y a donc toujours un métier qui nous attend quelque part). Selon ses mots, il était devenu un artiste de la dernière minute.

4
Jeanne n’avait pas connu les mêmes affres. Sa courbe professionnelle n’avait été qu’ascendante. Elle avait réussi à intégrer le service politique (son rêve), et partait souvent en reportage. Quand elle téléphonait à son fils, lors de ses déplacements, il coloriait sur une carte sa position géographique. Vint un temps où les traces de sa maman recouvraient une grande partie de l’Europe. Sans s’en rendre tout à fait compte, Jeanne s’éloignait de son foyer. John était comme ces amours de jeunesse qui supportent mal la maturité. À l’évidence, ils avaient évolué vers des sphères différentes. Tant de couples survivent pourtant au dépareillement. Il y avait tant de raisons de s’aimer encore : leur fils, leur passé, les braises de leur évidence. Jeanne éprouvait de la tendresse pour John, mais était-ce encore de l’amour ? Elle voulait préserver leur histoire, mais le temps avançait et elle sentait qu’elle passait à côté de l’essentiel ; son cœur battait d’une manière bien trop raisonnable. Elle s’en voulait parfois de leurs disputes domestiques. Tu n’as pas rangé ci, pourquoi as-tu oublié ça ? Ces outrages ménagers l’horripilaient, elle avait une plus haute ambition pour son quotidien. Mais ces reproches étaient la matérialisation verbale de la frustration.

Certaines histoires sont écrites avant même leur commencement. Jeanne appréciait l’un de ses collègues du service des sports. Ils avaient déjeuné quelques fois ensemble, dans cette fausse innocence qui masque la séduction en guet-apens. Et puis, il avait proposé : « Pourquoi on n’irait pas boire un verre un soir ? » Elle avait dit oui spontanément. Le plus étrange était qu’elle n’avait pas dit la vérité à son mari. Jeanne avait prétexté un bouclage tardif. Tout était déjà là, dans ce mensonge qui trahissait ce qu’elle ressentait. Après le verre, il y eut la proposition cette fois-ci d’un dîner ; ce fut un nouveau mensonge ; après un second dîner, il y eut un baiser ; et puis, on parla de se retrouver à l’hôtel. Jeanne fit mine d’être surprise, mais sa réaction n’était que la fragile façade de son exaltation. Elle éprouvait du désir pour cet homme, elle pensait à lui sans cesse, à son regard et à son corps. La sensualité revenait au premier plan de sa vie. Et lui aussi ressentait la même chose ; il n’avait jamais trompé sa femme auparavant. Sous ses airs assurés, il cachait l’intensité de son trouble. À la fois honteux et ébahis, ils se promirent que cette histoire ne durerait qu’un temps ; ils volaient un peu de folie au quotidien, et tentaient de le faire sans être écrasés par la culpabilité ; la vie était trop courte pour être irréprochable.

La femme trompée entra alors par effraction dans cette parenthèse, en tombant sur des messages. Elle aurait pu quitter son mari, mais ce n’est pas ce qu’elle fit. Elle ordonna la fin de l’aventure sur-le-champ. Il obtempéra immédiatement, ne voulant pas renoncer à la famille qu’il avait construite, ni au quotidien avec ses trois enfants. Il démissionna du journal et trouva un poste dans une chaîne de télévision locale à Manchester, pour lequel il dut déménager. Jeanne ne le revit plus jamais. Elle demeura comme abrutie pendant des semaines, effarée de constater avec quelle rapidité son bonheur s’était volatilisé. Aller travailler devint une souffrance ; elle comprit que cette histoire qu’elle avait crue légère l’avait bouleversée. Incessante ironie du cœur, John s’était montré particulièrement aimant pendant toute cette période. Plus Jeanne semblait fuyante, plus il tentait de se rapprocher d’elle. Mais il l’encombrait ; elle avait besoin de solitude ; elle ne l’aimait plus. Ils se disputaient pour des riens qu’elle fomentait. Il lui fallait offrir un vêtement au désamour.

Soudain, Jeanne ne supportait plus l’Angleterre, terre des vestiges visibles de sa passion avortée. Mais que faire ? Martin avait neuf ans, elle était coincée. Elle ne pouvait pas le déraciner en retournant en France ; et encore moins l’enlever à son père. C’est alors que le destin décida à sa place. On lui proposa un poste de journaliste politique à L’Événement du jeudi. Georges-Marc Benamou venait de reprendre l’hebdomadaire et avait à cœur de rajeunir et dynamiser sa rédaction. Elle l’avait rencontré à Londres au moment de l’élection de Tony Blair. Ils avaient certes sympathisé, mais elle n’avait pas imaginé qu’il puisse jamais faire appel à elle. Jeanne y vit forcément une main tendue vers son avenir. Juste avant de s’endormir, dans l’obscurité de la chambre, elle dit doucement à son mari : « Je vais partir. » John alluma la lumière, et lui demanda où elle voulait aller à cette heure si tardive.

Elle évoqua alors leurs dernières années. Dans cette subite volonté de confession, elle hésita à révéler son infidélité, mais se ravisa. Cela ne servait à rien d’abîmer davantage encore ce qui était terminé. Elle parla de l’usure, et du temps qui passe. Quelques formules générales, voulant tout et rien dire à la fois. Et puis, elle en vint à évoquer l’occasion professionnelle qui s’offrait à elle. John soupira trois fois : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible. » Puis il finit par dire :
« Tu peux toujours aller à Paris, si c’est important pour toi. Je m’occuperai de tout. Et on se retrouvera tous les week-ends…
— Ce n’est pas ce que je veux. J’ai besoin d’avancer.
— …
— Notre histoire est finie.
— …
— Je suis tellement désolée.
— …
— Martin va rester avec toi. Je ne veux pas le couper de sa vie ici, de ses amis. Il me rejoindra le week-end, et pendant les vacances… Enfin, si tu es d’accord… »

John était resté muet. Ce n’était pas une discussion mais une sentence. Il s’imaginait déjà seul dans l’appartement, son fils de l’autre côté de la mer. Bientôt, elle en demanderait la garde ; il en était sûr ; elle cherchait d’abord à l’amadouer, à procéder par étapes dans la mise en place de sa déchéance. Qu’allait-il devenir ? Comment vivre sans elle ? Il se laissa dériver vers la version la plus sombre de son avenir.

5
Une nouvelle vie débuta. John tentait de ne pas laisser transparaître ce qu’il éprouvait ; il était un clown dans le cirque de la séparation. Quand il accompagnait Martin à la gare le vendredi soir, il disait immanquablement avec un grand sourire : « Embrasse la tour Eiffel pour moi ! » N’importe quel enfant aurait été capable de détecter le pathétique d’une telle comédie. Pour chaque voyage, il préparait un sandwich au thon avec de la mayonnaise qu’il enrobait délicatement dans du papier d’aluminium. Cet acte rituel était une pure manifestation d’amour. Puis il rentrait chez lui où la solitude faisait grand bruit. La majeure partie de son week-end consistait à imaginer les promenades de son fils avec Jeanne ; où allaient-ils, que faisaient-ils ? Pourtant, quand il récupérait Martin le dimanche soir, il ne lui posait pratiquement pas de questions. John n’avait pas le courage d’entendre le récit de la vie sans lui. Tout juste lui demandait-il : « Alors, le sandwich, il était bon ? »

6
Nous étions en 1999. Martin était un petit Anglais comme beaucoup d’autres. Passionné de football, supporteur d’Arsenal, il avait sauté de joie à l’arrivée de Nicolas Anelka dans son équipe de cœur. Quand ce dernier marquait un but, il était fier d’avoir une mère française. Que dire d’autre ? Son chanteur préféré était Michael Jackson, il avait un poster de Lady Di dans sa chambre, et rêvait d’avoir un jour un chien qu’il pourrait appeler Jack. Il faudrait aussi évoquer son amour pour Betty, une rousse qui lui préférait son copain Matthew. Mais certains jours, il n’était plus vraiment certain de l’aimer ; cette façon qu’elle avait de parler si fort l’insupportait. Peut-être lui cherchait-il des défauts pour moins souffrir de n’être pas son favori. À dix ans, il avait déjà compris qu’une des différentes façons d’être heureux consiste à modifier le réel. Cette même réalité qu’on peut également fuir par l’imagination, ou les images que fait naître la lecture. Autour de lui, on parlait de plus en plus d’un roman qui s’intitulait Harry Potter. Son amie Lucy ne jurait plus que par cette histoire de sorcier. Mais Martin n’avait pas spécialement envie de suivre la mode. Les livres obligatoires pour l’école lui suffisaient amplement. D’une manière générale, il n’éprouvait aucun penchant artistique. Il ne voulait pas apprendre à jouer d’un instrument de musique et ne se sentait pas à l’aise lors des spectacles de fin d’année. Les rares fois où son père l’avait emmené sur des tournages, il s’y était profondément ennuyé. Certes, un enfant sur un plateau de James Ivory, c’est un végétarien dans une boucherie.

La vie de Martin aurait pu continuer ainsi. Rien ne le prédestinait à la suite des événements. Pour arriver au casting de Harry Potter, il fallait donc que s’opère une modification de trajectoire. C’est exactement ce qui se produisit, et par deux fois.
*
On associe toujours le hasard à une force positive qui nous propulse vers des moments merveilleux. De manière étonnante, sa version négative est très rarement évoquée, comme si le hasard avait confié la gestion de son image à un génie de la communication. La preuve : on dit communément que le hasard fait bien les choses, ce qui occulte totalement l’idée qu’il peut tout autant mal les faire.
*
D’abord, il y eut la longue grève des routiers britanniques, au printemps 1999. Ils luttaient pour l’amélioration de leurs conditions de travail. Pendant des semaines, Londres fut coupée du reste du pays, n’étant plus approvisionnée, manquant même de denrées essentielles. Mais cet élément entrera en ligne de compte un peu plus tard. Pour l’instant, Martin est à l’école. Comme chaque année les élèves doivent passer une visite médicale, une évaluation sommaire de leur état de santé. Les enfants sont toujours ravis de cette occasion de louper une heure de cours. Un peu comme lors des exercices de test de l’alarme incendie, qui remplacent la torture de la physique-chimie par le ravissement d’une errance. Bref, c’était une joie d’aller faire pipi dans un pot. Peu sportif, Martin pouvait être considéré comme un gringalet, mais il se tenait droit et son allure était énergique. L’infirmière qui l’ausculta prit sa tension, le fit respirer et tousser, tapa sur ses genoux avec un étrange marteau pour évaluer ses réflexes, et finit par lui demander de se mettre debout et de se toucher les pieds. Ensuite, elle lui posa quelques questions sur son environnement familial et son alimentation ; une sorte de psychanalyse express où Martin annonça que sa mère était repartie vivre en France tout en avouant qu’il ne mangeait jamais de brocolis.

Pour terminer, vint l’examen ophtalmologique. Un contrôle qui demeure ludique y compris à l’âge adulte. Il y a toujours un peu d’excitation à tenter de survivre à cet alphabet de lilliputien. On plisse les yeux de manière exagérée et ridicule pour finir par voir un H à la place d’un M. En ce qui concerne Martin, le verdict fut sans appel : « Ta vue a baissé depuis l’année dernière. Tu vas devoir porter des lunettes », conclut l’infirmière. À dix ans, c’est une annonce qu’on trouve en général assez plaisante. On ne sait pas encore qu’on perdra des heures à chercher partout ces deux ronds de verre sans lesquels on ne pourra pas sortir ; on ne peut pas savoir non plus qu’on les cassera avant un rendez-vous très important et qu’il faudra se débrouiller dans un brouillard absolu ; on ne peut pas savoir enfin que, si un jour on doit porter un masque chirurgical, on évoluera dans un monde soumis à la dictature de la buée. Pour le moment, Martin pense que cela lui donnera un air sérieux, ou au moins intelligent, et que ça plaira probablement à Betty.

Le soir même, Martin confia l’ordonnance à son père, qui ne put s’empêcher d’y voir une conséquence de la séparation. « Sa vue baisse, car il ne veut pas voir la nouvelle réalité de sa vie… » Théorie intéressante, mais qui ne changerait pas le cours des choses. Jeanne n’allait pas subitement rentrer à Londres parce que son fils avait perdu un dixième à l’œil gauche. Le lendemain, ils allèrent chez l’opticien. Étrangement, il n’y avait aucune paire de lunettes sur les présentoirs.
« Il faudra attendre la fin de la grève pour que je puisse à nouveau me faire approvisionner. Je n’ai quasiment pas de stock, expliqua le commerçant.
— Alors, on fait comment ? demanda John.
— Ça, il faut le demander aux routiers. Je vais vous montrer le catalogue, et votre fils pourra choisir le modèle qu’il veut. Je les commanderai dès que possible.
— …
— En attendant, je peux éventuellement vous proposer celles-ci… »
L’homme ouvrit alors un tiroir duquel il sortit des lunettes rondes, à la monture noire. Martin les regarda, complètement dépité. En les essayant, il trouva que son visage prenait un air un peu étrange. L’opticien ajouta qu’il pouvait fixer les bons verres le jour même. Son père s’extasia : « Elles te vont tellement bien ! Même pas besoin de regarder le catalogue. Vraiment, elles sont parfaites ! » Le jeune garçon fut immédiatement persuadé que cet enthousiasme était feint et n’avait qu’un but : éviter de revenir ici.

C’est ainsi que Martin commença à porter des lunettes rondes.

7
La seconde initiative du hasard s’appelait Rose Hampton ; une jeune femme de vingt-deux ans qui s’occupait de Martin quand son père était en tournage. Le garçon était fasciné par ses revirements capillaires : elle changeait tout le temps de couleur de cheveux. Quelques années plus tard, quand il découvrirait le film Eternal Sunshine of the Spotless Mind, devant le personnage interprété par Kate Winslet, Martin ne pourrait faire autrement que de penser à Rose. Elle avait ce même charisme, cette même folie douce. Le garçon n’osait l’avouer, de peur d’être ridicule, mais il avait des sentiments pour elle. Le cœur d’un homme bat parfois dans le corps d’un enfant. Malheureusement, elle était en couple avec un abruti qui jouait au cricket. Mais là n’était pas le plus important. L’important, ce fut une chute dans un escalier.

Margaret avait raté une marche, et était tombée violemment. Morte sur le coup. C’était la grand-mère de Rose ; sa grand-mère adorée. Anéantie, la jeune fille était aussitôt partie à Brighton préparer les funérailles, et s’y laisser absorber par un incommensurable chagrin. Pendant des jours, elle avait erré le long de la mer, harcelée par les souvenirs heureux de son enfance. C’était absurde de mourir ainsi, alors que la vieillesse ne semblait pas encore avoir de prise sur elle. Une mauvaise inclinaison du pied, d’un millième peut-être, lui avait été fatale. Un infime ratage qui vous propulse vers la mort. Et c’est bien ce même manquement infinitésimal, sorte de poussière ridicule, qui allait également faire basculer le destin de Martin. La marche manquée par la grand-mère de sa baby-sitter serait en définitive la cause de son drame.

Rose avait entassé quelques affaires dans une valise, sans vraiment réfléchir à la saison en cours, et s’était précipitée vers la gare de Londres-Victoria. Juste avant de prendre son train, elle fut frappée par un éclair de lucidité. Elle ne pouvait pas s’absenter sans prévenir. Elle téléphona à son fiancé puis à sa meilleure amie, et composa enfin un dernier numéro. Elle tomba sur un répondeur sur lequel elle balbutia qu’elle ne pourrait pas garder Martin le lendemain. Le soir même, en écoutant le message, John fut embarrassé. Il se demanda ce qui avait bien pu arriver à la jeune fille pour qu’elle disparaisse aussi subitement (elle n’avait rien précisé) puis sa pensée migra immédiatement vers une autre question : qui allait garder Martin ?

John avait accepté d’être « renfort accessoiriste » sur un film qui s’annonçait déjà comme un futur succès, Coup de foudre à Notting Hill. Le casting réunissant Hugh Grant et Julia Roberts enthousiasmait tout le monde. John intervenait notamment sur les scènes tournées en extérieur, à Portobello Road, où il lui fallait être très précis quant à l’authenticité des échoppes. Le travail de Stuart Craig, le chef décorateur, était formidable. Habitué aux films en costume, il était emballé à l’idée d’un projet où le réalisme aurait une importance cruciale pour faire naître la magie romantique. N’ayant pas trouvé de remplaçant à Rose, John n’eut d’autre choix que d’emmener son fils avec lui. Martin avait l’habitude des plateaux, et de rester sage dans un coin. Par précaution, John prévint tout de même le directeur de production qu’il viendrait le lendemain avec son fils. Ce dernier répondit que cela tombait bien : il pourrait faire de la figuration.

Tout pouvait commencer. »

Extrait
« Mais le destin de Joanne va finalement dépendre d’une petite fille de huit ans : Alice Newton. Elle est la fille du directeur général qui, pour avoir l’avis d’un enfant, lui fait lire le premier chapitre de Harry Potter. Surexcitée, elle veut à tout prix connaître la suite. Et c’est bien cet enthousiasme qui est à l’origine de la plus grande folie éditoriale planétaire.
Le contrat est signé. L’éditeur conseille simplement à Joanne de modifier son prénom afin que le livre, écrit par une femme, ne soit pas assimilé à «un livre pour les filles». C’est ainsi qu’elle devient «J. K.» sur la couverture de ce premier tome publié le 26 juin 1997. Le K provenant de Kathleen, sa grand-mère paternelle. Le premier tirage est prudent, 2 500 exemplaires seulement, mais il faut très vite réimprimer plusieurs fois. Quelques semaines plus tard, le roman s’installe carrément à la première place des ventes, et l’on commence déjà à parler de phénomène. Tandis que Joanse écrit la suite, l’explosion continue. Le livre est en cours de traduction dans le monde entier, après des enchères importantes. Il ne manque alors qu’un élément pour parachever le miracle: une adaptation cinématographique. » p. 38

À propos de l’auteur
FOENKINOS_David_©Joel_SagetDavid Foenkinos © Photo Joël Saget DR

Né le 28 octobre 1974 à Paris, David Foenkinos est un romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur français. À 16 ans, il est victime d’une infection de la plèvre, une maladie cardiaque rarissime pour un adolescent. Opéré d’urgence, il passe plusieurs mois à l’hôpital. Il étudie les lettres à la Sorbonne et parallèlement la musique dans une école de jazz, ce qui l’amène au métier de professeur de guitare. Après avoir vainement essayé de monter un groupe de musique, il décide de se tourner vers l’écriture. Après une poignée de manuscrits ratés, il trouve son style, publie son premier roman Inversion de l’idiotie: de l’influence de deux Polonais, refusé par tous les éditeurs contactés sauf Gallimard qui le publie en 2002, avec lequel il obtient le prix François-Mauriac.
Le Potentiel érotique de ma Femme lui assura un certain succès commercial et le prix Roger Nimier en 2004. À la rentrée littéraire 2007, il publie Qui se souvient de David Foenkinos? où il questionne justement l’arrêt brutal de sa notoriété et la chute de ses ventes. Il obtient le Prix du jury Jean Giono.
En 2009, il publie La Délicatesse, qui constitue le véritable tournant de sa carrière. Le livre est encensé par la critique et se retrouve sur toutes les listes des grands prix littéraires: Renaudot, Goncourt, Fémina, Médicis et Interallié. Il obtiendra au total dix prix et deviendra un phénomène de vente avec l’édition Folio, qui dépassera le million d’exemplaires. Le livre est ensuite traduit dans le monde entier.
En 2014, il publie Charlotte, dans lequel il rend un hommage personnel à l’artiste Charlotte Salomon, assassinée en 1943 à Auschwitz et qui obtient le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens. En 2015, une version illustrée d’une cinquantaine de gouaches de Charlotte Salomon et d’une dizaine de photographies représentant Charlotte et ses proches est éditée chez Gallimard.
En 2016, il change de ton et revient avec un roman satirique bâti comme un polar littéraire, intitulé Le Mystère Henri Pick. Suivront Vers la beauté (2018), Deux sœurs (2019) et La famille Martin (2020). Quatre de ses romans ont été adaptés au cinéma et il a également coréalisé Les fantasmes avec son frère Stéphane et écrit les scénarios de Jalouse, Lola et ses frères et Mon inconnue. En 2022, il a publié Numéro deux. (Source: Babelio / Wikipédia)

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