Antonia – journal 1965-1966

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Antonia se sent prisonnière d’un mari qui l’oppresse et entend la réduire à un rôle de mère et de maîtresse de maison. Le déclic va arriver avec une boîte d’archives découverte à la mort de sa grand-mère. En retrouvant ses racines, elle va trouver le moyen de coucher sur le papier son mal-être et s’en émanciper.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le journal comme outil d’émancipation

Gabriella Zalapi a trouvé une façon originale d’entrer en littérature. Elle a imaginé un journal illustré de photos de famille pour raconter la vie d’Antonia dans les années soixante et transcrire la chronique d’une émancipation.

Arrêtons-nous une seconde sur le genre littéraire choisi par Gabriella Zalapi pour son premier «roman». Le journal intime, en rassemblant les «trois je», c’est-à-dire le «je» de l’auteur, celui du narrateur et celui du personnage principal donne davantage de force au récit. Il est aisé de s’identifier ou d’entrer en empathie avec la rédactrice, surtout quand des photos d’archives – comme c’est le cas ici – viennent conférer davantage d’authenticité à la chronique proposée. Les dates au début de chacune des entrées permettent de parfaitement situer l’action dans le temps, au milieu des années 60, et de nous projeter à cette période.
Nous voici donc le 21 février 1965, au moment où Antonia prend la plume pour dire son mal-être. Son mari entend la confiner à un rôle de maîtresse de maison et n’hésite pas à la sermonner dès qu’elle déroge à sa mission. Frieda, la nurse, entend s’arroger un droit exclusif sur l’éducation de son fils Arturo, lui interdisant – entre autres – d’allaiter et de le garder auprès d’elle durant la nuit. Quelques rares dîners mondains lui offrent un peu de diversion: «Je ne serai plus seule avec cette bouche qui mastique bruyamment. Avec cette tête qui se penche si bas sur l’assiette qu’elle pourrait se décrocher et se noyer dans le gaspacho.»
Le testament de Nonna va lui apporter le moyen d’oublier quelques instants ce sentiment d’oppression en lui offrant de se replonger dans l’histoire familiale via une boîte remplie de documents et de photos. Comme par exemple celle du second mariage de sa mère: «Dans une enveloppe vierge, j’ai trouvé la photo de mariage de Maman et de Henry, qui avait eu lieu à l’ambassade de Nassau. C’est aux Bahamas qu’elle a trouvé son deuxième mari. Combien de temps après la mort de Papa? Quelques mois? Peu après, Maman m’a annoncé qu’elle était enceinte de Bobby, ce demi-frère, ce petit putto. Son arrivée a tout modifié: j’étais devenue un rappel encombrant d’une vie passée, il fallait que ma naissance reste un acte invisible. J’ai littéralement sursauté en revoyant le visage d’Henry. Le jour de leur mariage, Maman, avec une voix mielleuse, m’avait dit: « C’est lui ton nouveau papa. Il faudra l’appeler Daddy. »»
On l’aura compris, la belle vie espérée est vite devenue une prison dorée. Le miel s’est transformé en fiel. Mais dire les choses et poser sur le papier un diagnostic implacable apporte déjà une voie vers davantage de liberté. Le constat nourrit la volonté, donne de la force. Et si quelquefois, le doute s’installe, c’est plutôt dans l’envie de trouver le mot juste que de renoncer à la liberté. Quitte à en payer le tribut.
En creusant l’histoire d’Antonia et de sa famille – sans oublier de la romancer ici et là – Gabriella Zalapi anon seulement fait un travail de généalogiste et d’historienne, mais aussi admirablement illustré le combat d’une femme prête à tout pour se défaire de ses chaînes. Fort, violent et sans aucun doute jubilatoire.

Antonia (Journal 1965-1966)
Gabriella Zalapi
Éditions Zoé
Roman
112 p., 12,50 €
EAN 9782889276196
Paru le 03/01/2019

Où?
L’histoire se déroule principalement en Sicile, à Palerme et en Suisse, à Genève. On y évoque aussi le Nord de l’Angleterre, les Bahamas, Buenos Aires, Vienne, Kitzbühel et Innsbruck, Florence et Londres.

Quand?
L’action se situe en 1965 et 1966. On revient aussi sur les générations précédentes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe. À la mort de sa grand-mère, elle reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile. Dans son journal, Antonia rend compte de son enquête, mais aussi de son quotidien, ses journées-lignes. En retraçant les liens qui l’unissent à sa famille et en remontant dans ses souvenirs d’enfance, Antonia trouvera la force nécessaire pour réagir.
Roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960, Antonia est rythmé de photographies qui amplifient la puissante capacité d’évocation du texte.

Les critiques
Babelio
Télérama (Marine Landrot)
En attendant Nadeau (Jeanne Bacharach)
L’Express (Estelle Lenartowicz)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff – suivi d’un entretien avec l’auteur)
Des mots de minuit (Lecture Alexandra Lemasson)
Le Blog de Francis Richard 


Gabriella Zalapì présente son premier roman Antonia. Journal 1965-1966 © Production Éditions Zoé

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 21 février 1965
Ce matin, lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais incapable de bouger. Mon corps semblait s’être dissous dans les draps et baignait dans une sueur toxique. Ce n’est qu’en entendant la gouvernante – Nurse comme elle désire être nommée – que j’ai sauté du lit. Elle était sur le pas de la porte avec Arturo. Où allez-vous? «Nous allons à l’école, of course», a-t-elle dit de son petit air choqué. Elle m’a pratiquement claqué la porte au nez. Puis je me suis souvenue qu’hier soir au dîner, j’avais promis à mon fils de l’emmener en classe ce matin. J’ai eu honte.

3 mars 1965
Je perds mes cheveux. J’ai des migraines. Je grossis à vue d’œil et ne rentre plus dans mes habits. Ma nouvelle habitude : dès que Franco part travailler, j’étends des draps noirs sur les miroirs.
Hier il m’a reproché de ne pas savoir donner des ordres aux domestiques. D’être trop gentille avec eux. Il y avait du mépris dans sa voix. En disant trop gentille, il a bien décomposé les syllabes et des bulles de salive s’accumulaient sur les côtés de sa langue qui roulait. Il persiste à appeler Maria «la bonne».

4 mars 1965
Nurse m’épie l’air de rien avec sa tenue d’infirmière. J’aurais dû la faire partir dès le début. C’est elle qui m’a interdit d’allaiter Arturo et de le garder près de moi la nuit. Elle a pris trop de place entre lui et moi, avec son chignon parfait, sa peau lisse, sa petite moustache drue, ses règlements, ses yeux bleu glace.

12 avril 1965
Rendez-vous ce matin à 9h au cabinet du notaire Via Cavour avec Oncle Ben. Nous avons finalement résolu les derniers petits conflits liés au testament de Nonna.
Tout s’est passé dans le calme. J’étais anesthésiée. J’ai hérité de ce qui revenait à Papa: une importante somme d’argent, la moitié des meubles de Villa Clara (où vais-je les mettre?) et les six appartements de Florence (une entrée d’argent mensuelle). Cette affaire qui a traîné si longtemps est finalement close. Je suis heureuse de savoir que jamais je ne dépendrai financièrement de Franco.
Chez le notaire, j’ai réalisé que cinq ans se sont écoulés depuis la disparition de Nonna. Pourtant je me surprends encore, quand le téléphone sonne, à croire, à espérer entendre sa voix. Et cette sidération qui suit. Cette déception.
Quand est-ce que je reverrai Oncle Ben? À l’aéroport, j’ai mesuré à sa démarche combien il a vieilli. Lui rendre visite à Londres absolument.

30 avril 1965
Dîner à la maison avec Valentina, Felice, Matilde et époux.
Menu:
Timbalines de macaronis à la sauge
Filets de soles à la Diplomate
Petits pains de foie gras à l’aspic
Salade Jockey-Club
Mousse aux abricots
Ces dîners mondains sont une manière de faire diversion aux interminables tête-à-tête avec Franco. Je ne serai plus seule avec cette bouche qui mastique bruyamment. Avec cette tête qui se penche si bas sur l’assiette qu’elle pourrait se décrocher et se noyer dans le gaspacho. Ce soir, pas de «Quoi, qu’est-ce que tu as dit?»

5 mai 1965
Je suis allée récupérer les cartons de Nonna. Franco a fait la grimace en constatant que j’ai condamné une pièce de la maison pour les entreposer. Oncle Ben m’a dit avant de partir que je ne trouverais rien là-dedans. «Il n’y a que de vieilles lettres dans ces boîtes, de vieilles photos.» Je les soupçonne de contenir des trésors. Le déménageur, que j’ai heureusement croisé dans l’entrée, m’a appris que le reste des meubles sera livré mercredi. Il a rendez-vous au cabinet de Franco à 11 heures pour y déposer deux bibliothèques et un bureau. Ensuite, ils iront ensemble chez les parents de Franco pour y laisser d’autres choses (le déménageur n’a pas su me préciser quoi). In fine ils viendront ici. Cette répartition est exclue. Franco a organisé un pillage.

10 mai 1965
Franco, avec son dos de prêtre, m’exaspère. Je n’en peux plus:
de ses petits gestes maniaques lorsqu’il plie ses habits
de sa manie de se moucher bruyamment avant de se coucher
de ses affreux pyjamas rayés, cadeaux de sa mère
de ses crachats sonores lorsqu’il se lave les dents
de son corps blanc et flasque
Avant, pour l’éviter, j’invoquais une excuse en m’éclipsant de la chambre, maintenant je ne dis plus rien. La répétition a engendré un silence complice. Je sors et vais m’asseoir au pied du lit d’Arturo qui dort comme un petit ange. Dans la pénombre, son visage et son souffle m’apaisent. Lorsque je quitte Arturo, cette sorcière de Nurse ouvre immanquablement la porte et me demande d’une voix basse et pourtant aiguë « Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? »
J’ai repensé à ce mot, « Nurse ». Je réalise qu’il contribue à mon sentiment de vivre avec une étrangère. Elle reste impénétrable. Qui est cette Frieda? Oui, elle a de la famille dans le Nord de l’Angleterre ; oui, elle aime la musique classique ; oui, elle suit un régime très strict; oui, elle va à la messe tous les matins. Franco dit «Qu’elle fasse son métier, c’est tout ce qu’on lui demande.» Il l’a recrutée via une agence très réputée de gouvernantes professionnelles et elle exerce ce métier depuis trente ans. Et alors? Je rate des occasions d’aimer mon fils.
A faire:
Aller chez le coiffeur
Acheter les médicaments pour Arturo
Commander du champagne
Lampe »

À propos de l’auteur
Anglaise, italienne et suisse, Gabriella Zalapi a vécu à Palerme Genève, New York, habite aujourd’hui Paris. Ses longs séjours à Cuba et en Inde ont également été déterminants pour donner corps à l’une de ses préoccupations essentielles : comment une identité se construit ? Artiste plasticienne formée à la Haute école d’art et de design à Genève, Gabriella Zalapì puise son matériau dans sa propre histoire familiale. Elle reprend photographies, archives, souvenirs pour les agencer dans un jeu troublant entre histoire et fiction. Cette réappropriation du passé, qui s’incarnait jusqu’ici dans des dessins et des peintures, Gabriella la transpose cette fois à l’écrit et livre son premier roman, Antonia, sensible et saisissant. (Source : Éditions Zoé)

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Les Mains de Louis Braille

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En deux mots:
La vie de Louis Braille passionne la narratrice qui décide d’en faire un film. On la suit tout au long de l’écriture du scénario et de ses découvertes avec, en parallèle, le récit de la vie de l’inventeur de l’écriture pour aveugles.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La scénariste emportée par son sujet

Hélène Jousse résume parfaitement son premier roman en disant qu’il s’agit de l’histoire «d’une scénariste qui se met à l’écriture d’un film sur Braille et qui, en découvrant la vie de cet enfant, va voir sa propre vie transformée.»

Ce qui est formidable avec le premier roman d’Hélène Jousse, c’est qu’il nous offre plusieurs portes d’entrée, toutes aussi passionnantes les unes que les autres. Il y a d’abord celle qui nous fait découvrir Constance, la narratrice. La vie ne l’a pas épargnée puisqu’elle se retrouve désormais seule après le décès de son mari et va tenter d’apaiser sa douleur dans le travail. Une situation particulière qui va lui permettre, presque inconsciemment, de développer une sensibilité très particulière pour le sujet du film qu’elle prépare, un biopic consacré à Louis Braille, l’inventeur du système d’écriture pour aveugles qui porte aujourd’hui son nom. Et dont Thomas, le réalisateur, va profiter.
Car Constance est scénariste. En la suivant, on va pouvoir découvrir comment se construit un film, comment un scénario s’étoffe, quel travail de repérage est nécessaire et comment on tente de remplir les lacunes d’une biographie. Aurélien, jeune recherchiste, va ici s’avérer d’un précieux secours. C’est notamment lui qui va apprendre à Constance le curieux marché passé entre l’État et la commune natale de Louis Braille: son corps est au Panthéon, ses mains sont à Coupvray.
Hélène Jousse a eu la bonne idée de nous offrir un roman dans le roman. Il nous ramène au tout début du XIXe siècle, à ce jour funeste où le petit Louis s’amuse dans l’atelier de bourrelier de son père et se crève un œil avec un poinçon. Une blessure si vive qu’elle va entraîner la perte de son œil et, quelques jours plus tard, la perte de sa vue. Mais Louis est un garçon curieux, avide de savoir et à six ans, au fond de la classe, son instituteur ébahi découvre qu’il a enregistré les fondamentaux de l’arithmétique, de la grammaire, de l’histoire et de la géographie. Avec l’aide du curé, puis d’un nobliau de province, il est accepté à Paris, dans le seul établissement accueillant les jeunes aveugles. En fait, il s’agit d’un endroit insalubre où les élèves tombent comme des mouches. Mais là encore, Louis résiste aux difficiles conditions de vie et à la cruauté de l’équipe dirigeante.
Il trouve d’une part du soutien auprès de Gabriel, un collègue avec lequel il s’entend à merveille – «Les deux forment un tandem incroyablement performant. Ils se sont trouvés.» – et d’autre part auprès du concierge qui brave le règlement et sa hiérarchie pour venir en aide aux pensionnaires. Il s’arrange par exemple pour donner de l’argile à Louis lorsqu’il est mis au cachot pour qu’il puisse passer le temps en façonnant la Terre (quand on sait qu’Hélène Jousse est aussi sculptrice, on imagine le plaisir qu’elle a dû éprouver en imaginant cette scène). Mais ces petites lueurs d’espoir ne peuvent enrayer l’inexorable déclin d’une institution si mal gérée. Le miracle va se produire en 1821, avec l’arrivée d’un nouveau directeur.
Ce dernier va transformer le système éducatif en place et notamment proposer à Charles Barbier de La Serre de faire un exposé sur son système de codage par points mis au point pour l’armée.
Gabriel et Louis s’enthousiasment, mais doivent bien vite se rendre à l’évidence: «celui qui voit ne peut avoir la moindre idée de l’île noire dans laquelle ils vivent, ni des passerelles nécessaires pour rejoindre le continent des voyants.» Quelques mois plus tard le «procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain-chant au moyen de points, à l’usage des aveugles et disposés pour eux» est créé.
Constance parviendra-t-elle à vendre son histoire? Le film Les Mains de Louis Braille verra-t-il le jour? Je vous laisse le découvrir, tout comme le destin réservé à Louis Braille à la suite de son invention. Attendez-vous à quelques surprises!

Les mains de Louis Braille
Hélène Jousse
Éditions JC Lattès
Roman
350 p., 19 €
EAN 9782709661560
Paru le 06/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Mais aussieht à Coupvray.

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque aussi le döbut de XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Veuve depuis peu, Constance, la quarantaine, auteur de théâtre à succès, se voit confier l’écriture d’un biopic sur Louis Braille par son producteur et ami Thomas. Assistée d’Aurélien, mystérieux et truculent étudiant en histoire, elle se lance à cœur perdu dans une enquête sur ce génie oublié, dont tout le monde connaît le nom mais si peu la vie.
Elle retrace les premières années de Louis Braille, au tout début du XIXe siècle, ce garçon trop vif qui perd la vue à l’âge de trois ans à la suite d’un accident. Déterminé à apprendre à lire, il intègre l’Institution royale des jeunes aveugles. Mais dans ce bâtiment austère et vétuste, où les petits pensionnaires sont élevés à la dure, nul n’entend leur enseigner la lecture. Et pour cause: il n’existe aucune méthode. Constance découvre le combat de Louis pour imaginer la lecture au bout des doigts, jusqu’à l’invention, a même pas dix-huit ans, du système qui a révolutionné depuis la vie de tous les aveugles.
Dans ce roman, hommage à ce garçon dont le génie n’avait d’égale que la modestie, Hélène Jousse entremêle les vies et les époques et explore la force de l’amour, sous toutes ses formes. Avec une question qui affleure : qu’est-ce qu’un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres?

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Branchés culture
Blog Blondes and littéraires
Blog Célittérature 
Blog Missbook
Luchon Mag (entretien avec Hélène Jousse)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Scénario scène 1. Trois ans. Coupvray.
C’est un jour de juillet pluvieux. Un matin de l’été 1812. Depuis l’aube, les averses ont succédé aux éclaircies. Louis aime la pluie parce qu’elle réunit sa famille. Quand il pleut, sa mère renonce à aller au champ et reste à l’abri avec lui et sa sœur aînée. Parfois, son père aussi cède à l’attrait de cette intimité tendre et chaude, au cœur de sa maison. Il abandonne son atelier et les rejoint autour de la cheminée, tel l’avare s’assurant que son trésor n’a pas disparu.
Depuis le jour où sa mère, impérieuse et joueuse, a fait arrêter la diligence de Meaux en pleine campagne pour qu’il puisse écouter les gouttes d’eau s’écraser sur le plafond entoilé de la calèche, Louis raffole du bruit de la pluie. Toute sa vie, il continuera à l’aimer. Sa bonne nature ne connaît pas la rancune.
Mais aujourd’hui, malgré l’orage, sa mère n’est pas là, contrairement à son habitude. Obligée d’aller vendre ses légumes au marché, elle n’a pas voulu qu’il l’accompagne, de peur qu’il ne prenne froid. Elle l’a laissé sous la surveillance de son mari, dans l’atelier où l’enfant adore fureter.
Louis aime se lever très tôt et prendre une longueur d’avance sur le jour naissant, sur ses parents et sa sœur qui sommeillent encore. Il fouine. Les objets et leur mystérieux ballet l’intriguent. Les choses lui en apprennent beaucoup sur les gens. Tout semble lui dire quelque chose. Alors, dans son petit monde de tout petit enfant, il ne néglige rien, et tout devient grand.

M. Braille termine de coudre un harnais pour le notaire, qui ne va pas tarder à lui amener son cheval. On le dit consciencieux et habile, et les gens viennent de loin pour le faire travailler, lui, et pas un autre. Louis le voit. Il en est fier. Le bourrelier aime son métier qui mobilise ses mains mais aussi, dans la conscience que nécessite chaque geste, le meilleur de son esprit.
Le petit garçon reste là, à regarder son père au travail. Ce ne sont pas les gestes d’un artisan adroit qu’il voit mais une danse toujours nouvelle et chaque fois aussi distrayante. Le visage à hauteur d’établi, Louis observe les mains de son père s’envoler, se refermer sur un outil, puis se reposer sur le cuir tendre. Ses deux bras merveilleusement articulés se plient et se déplient en rythme pour affûter, couper, piquer, tordre, étirer, lustrer. Le buste, léger et vif, s’ajuste avec souplesse, accompagnant chaque geste. Louis contemple ce beau géant en branle au-dessus de lui.
L’enfant regarde fasciné le corps solide de son père, comme un monde en soi. Il y voit une splendide mécanique capable de reconstruire, s’il le fallait, la grande mécanique qui l’entoure. Louis, âgé de trois ans – trois ans et demi, précise-t-il –, a le regard dilaté par l’admiration qu’il ressent pour ce puissant humain qui, non seulement existe, mais par bonheur l’aime, lui, si petit. Alors, il se dit que ça n’est pas rien ce qu’il est, puisque le colosse se penche si bas et si souvent vers lui. Et cela le rend heureux, simplement et profondément heureux d’avoir le droit d’être là.
Ils ont passé la matinée ensemble dans l’atelier, – un de ces moments de l’enfance où le temps semble s’étirer, où la félicité de l’instant contamine l’instant d’après, où le bonheur nous laisse croire qu’il ne se sauvera jamais.
M. Braille quitte un instant son établi pour fixer le harnais à l’encolure du cheval de son client qui l’attend dehors, déjà trempé. Louis se retrouve seul. Seul au monde dans le monde de son père qu’il croit être déjà le sien. Après avoir longuement promené son regard autour de lui, il commence à toucher les objets de cuir fabriqués par son père. Puis les objets qui fabriquent les objets, ses précieux outils, prolongements de la main paternelle. Et puis, il se prend pour son père… Comment faire autrement ?
Debout, hissé sur le tabouret tournant, il saisit d’une main un morceau de cuir, et de l’autre le poinçon de métal que maniait l’artisan. Il va aider son papa, continuer son travail. Et il sera fier de lui. Louis entend sa voix grave dans la cour. Rassuré, il décide d’imiter le mouvement qu’il a vu faire tant de fois. Miracle, l’outil lui obéit. Il s’aperçoit qu’il reproduit sans mal le geste du bourrelier. Alors il recommence. Il en est stupéfait. Comme si sa main savait déjà. Il regarde le morceau de cuir poinçonné. Il pousse un soupir de satisfaction, se relâche, et, à cette seconde précise, le tabouret vrille et emporte son corps. Dans sa chute, la pointe qu’il serre encore dans sa main se plante dans son œil. Un hurlement déchire l’espace qui le sépare de son père. La minute suivante, Simon est là, tenant dans ses bras un petit garçon inanimé, le visage en sang. Cet enfant est le sien. Cette minute de trop, Simon ne se la pardonnera jamais. Elle va pourtant faire de la vie de son fils un destin. Qu’est-ce qu’un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres? »

Extraits
« Carnet rouge de Constance
Thomas, c’est lui qui a tout déclenché. Il a toujours taillé dans le réel comme on taille dans un bloc de marbre. Jamais un coup de ciseau hésitant.
J’avais rendez-vous avec lui le lendemain de ma visite au Panthéon pour discuter de l’achat des droits de ma dernière pièce, qu’il voulait adapter au cinéma. Et là, sans doute pour parler d’autre chose que de boulot, je lui ai raconté Louis Braille, l’accident, l’infection, l’enfant inventeur, la tombe gravée en braille, la vieille dame et sa main tendre sur mon épaule, et tout ce que je sais et aime déjà de Louis. J’en avais les larmes aux yeux. Cet enfant génial me touche davantage que je ne l’aurais cru. Thomas m’a écoutée sans un mot, bouche bée, puis m’a posé quelques questions précises et inattendues, comme il en a le don.
Après notre déjeuner, Thomas m’a invitée à le suivre dans son bureau. Il est soudain devenu grave et m’a parlé comme si je n’avais pas le choix. Ne pas décider convenait tout à fait à ce moment vertigineux de ma vie. Ne rien vouloir. Que l’on veuille pour moi. J’étais prête à accepter n’importe quelle proposition décente qui me maintienne dans le courant de la vie. Par chance, ç’a été celle-ci. « Constance, faites-moi un scénario de la vie de Braille », m’a-t-il demandé comme s’il m’avait dit « Faites-moi un enfant ». Il a continué, pragmatique : « J’aurai des financements si le film est prêt pour le festival de Cannes. Il va falloir faire vite. Vous avez deux mois, Constance. C’est une vraie course contre la montre. C’est vous et personne d’autre que je veux. »

« Je ne parviens plus à écrire. Cela m’est déjà arrivé, mais cela ne m’inquiète pas toujours autant. J’y suis depuis un mois. Je suis partie bille en tête. J’ai d’abord lu tout ce que je pouvais, pas grand-chose finalement, car peu de gens se sont penchés sur son destin. Je ne me l’explique pas. Quelques-uns de ses contemporains ont parlé de Louis dans des notes biographiques: Pignier, Coltat, Roblin sont de ceux-là. Gabriel, son fidèle ami, n’en a pas eu le temps car il a suivi Louis dans la mort et pour la même raison. Ces récits nourrissent le précieux ouvrage de Pierre Henri écrit dans les années 1950 avec un soin méticuleux et un respect scrupuleux de la vérité. Depuis, un Américain C. Michael Mellor a rassemblé lettres et documents pour retracer, au plus juste, la vie de Louis. J’ai pris des notes sur les notes, j’ai gribouillé des carnets, j’ai tracé des croquis, l’ai dessiné le plan de l’Institut, j’ai résumé, j’ai extrapolé, j’ai composé des scènes, j’ai écrit un synopsis pour les mettre dans l’ordre. Puis cet ordre m’a déplu. Je l’ai reconstruit autrement et encore autrement. »

« Les Mains de Louis Braille, voilà Aurélien le titre du film, et la pierre d’angle de notre récit! Tout repose sur les mains de Louis, ce sont des mains qui voient, ce furent les premières mains à lire, c’est un morceau de corps glorieux qu’on s’arrache, c’est la nuit qu’on traverse. Elles ne lui appartiennent plus dès lors qu’elles deviennent un symbole.» Je ne m’arrêtais plus. J’étais enflammée. «Les mains de Louis Braille ne sont pas des mains, elles sont la prunelle des yeux du monde aveugle!» J’exultais. Moi aussi je me les appropriais, d’emblée, d’instinct. »

« Je venais de plonger dans un autre monde, de comprendre ce qui depuis deux ans me faisait défaut: je n‘étais pas aveugle. Pour avoir accès au braille, il faut ne pas voir. Voir empêche de lire du bout des doigts. Le code inventé par Louis est génial car il fait de la pulpe du doigt une tête de lecture. D’abord lente, elle gagne en vitesse après des mois d’apprentissage pour finir par avoir la vitesse d‘un œil qui parcourt une ligne. Le professeur aveugle m’avait ouvert les yeux sur cette évidence. C’est en me les fermant qu’il y était parvenu. »

À propos de l’auteur
Hélène Jousse est sculptrice. Elle enseigne son art aux autres, et en particulier aux enfants. Il y a trois ans, un jeune homme aveugle depuis quelques mois est venu lui demander de l’aider à sculpter. Pour elle, un monde s’est ouvert. Les Mains de Louis Braille est son premier roman. Elle vit à Paris (6e). (Source : Éditions JC Lattès)

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Ivoire

LABUZAN_ivoire
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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Alors que les décideurs se réunissent pour tenter de trouver une politique commune pour sauver la faune en voie de disparition, des braconniers ont laissé derrière eux trente cadavres d’éléphants. Une mission périlleuse est décidée pour tenter de préserver la race dans le delta de l’Okavango, l’un des derniers sanctuaires.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sur les traces des trafiquants d’ivoire

Aidé d’une solide documentation et d’un séjour au Botswana, Niels Labuzan nous propose une réflexion sur la place des animaux sauvages en Afrique sous la forme d’un thriller. Passionnant!

Ce qui frappe d’abord en lisant «Ivoire», c’est la somme d’informations – qui font souvent froid dans le dos – que l’auteur a rassemblé. Comme le rappelle Le Monde, Niels Labuzan a passé des mois à rechercher et trier la documentation avant de se rendre au Botswana, en avril 2017: «Il a étudié les enquêtes d’Interpol sur le trafic d’ivoire et compulsé des articles sur les massacres d’éléphants commis au Cameroun ou au Congo par des janjawids, les sinistres miliciens soudanais, échappés du Darfour.»
Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien davantage un roman d’aventures, un thriller qu’une thèse sur le trafic d’ivoire qu’il nous propose. Dans les somptueux paysages de l’Afrique encore sauvage, une course contre la montre est lancée pour préserver une faune de plus en plus menacée. Si l’éléphant figure en début de cette terrible liste, c’est qu’il voit tout à la fois son milieu naturel subir les assauts de l’homme et du climat et les braconniers les abattre à une cadence infernale. La Tanzanie a perdu 60% de ses éléphants en cinq ans, le Mozambique presque 50%. Le delta de l’Okavango peut sembler un sanctuaire, mais la menace se fait de plus en plus forte et visible. Face à une organisation mafieuse bien structurée, bien équipée et qui génère des milliers de dollars de bénéfices les rangers font ce qu’ils peuvent. Un soutien leur est apporté par Erin, une Française bien décidée à contrecarrer les trafiquants en traçant une carte des routes de l’ivoire. «Ça l’avait occupée pendant des années, avoir une vision claire du trafic, de la complexité de ces échanges globalisés. Elle était certaine de pouvoir exposer la manière dont la marchandise quittait le territoire africain et était acheminée à travers le monde. Elle avait réfléchi à la façon dont elle pourrait infiltrer un réseau de contrebande.»
Au moment où s’ouvre à Kasane une conférence chargée de faire le point sur les mesures prises au niveau international, on apprend que trente cadavres d’éléphants ont été retrouvés en RDC. Le secrétaire permanent Felix Masilo décide alors d’envoyer Seretse, au service du gouvernement du Botswana, pour une mission délicate: intégrer des défenses équipées d’un traceur dans un chargement de défenses d’un réseau de contrebande.
Arrêtons-nous du reste sur les acteurs de ce trafic qui réservent aussi quelques surprises, comme par exemple le fait qu’une femme soit à leur tête. Yang, une Chinoise qui avait «eu l’occasion de faire passer deux défenses braconnées en Chine, pour un couple de touristes, gagnant en un aller-retour ce qu’elle gagnait en un mois comme traductrice» et qui en une quinzaine d’années avait monté un réseau florissant car 70% de l’ivoire des éléphants tués en Afrique partent en Chine.
Celui qui est familier des règles de ce milieu est Bojosi. Aujourd’hui garde d’un territoire qu’il connaît parfaitement, il a été braconnier et se fait fort d’infiltrer leur milieu. Une opération risquée à l’issue des plus incertaines.
Niels Labuzan réussit parfaitement à nous sensibiliser à cette question en nous menant au cœur de cette opération, en nous faisant découvrir des tonnes d’ivoire, en nous expliquant les enjeux politiques et économiques de ce marché et en nous offrant un épilogue aussi dramatique que spectaculaire.

Ivoire
Niels Labuzan
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 18 €
EAN: 9782709661492
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Botswana. On y évoque les pays d’Afrique abritant encore des colonies d’éléphants ainsi que la Chine, destination de la majeure partie de l’ivoire de contrebande.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au Botswana, du delta de l’Okavango à la rivière Chobe, les animaux, et en particulier les éléphants, ont trouvé un refuge: des hommes veillent nuit et jour pour préserver la vie sauvage. C’est là que le combat a été engagé avec la plus grande volonté contre le braconnage. Les personnages de ce roman sont tous partie prenante d’une guerre bien particulière qui se joue en Afrique mais qui nous concerne tous. Douaniers, rangers, militaires, éleveurs, civils, braconniers… ils tuent ou protègent, vivent au milieu de ces paysages grandioses, entourés de ces animaux qui ont pu conserver leur liberté et leur dignité. Tous connaissent le prix de ces vies, savent ce que certains hommes sont capables de faire pour de l’ivoire ou une peau. Parmi eux il y a Seretse, qui travaille pour le gouvernement du Botswana, Erin, qui a quitté la France pour vivre dans une réserve et Bojosi, un ancien braconnier reconverti en garde. Ils n’idéalisent pas la nature, ne la sacralisent pas, ils y vivent, la protègent et pourraient y mourir.
Un roman superbe qui interroge les liens de l’homme avec la nature et le monde sauvage  : ces animaux craints, admirés, chassés, enfermés, vendus sont le reflet de notre histoire, de nos peurs et de notre avenir.

68 premières fois
Le blog de Mimi 

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le suricate magazine (Daphné Troniseck)


Niels Labuzan présente Ivoire © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ils sont l’époque à laquelle ils vivent. L’endroit où ils se trouvent. Ils sont un groupe qui tait leur individualité. Quand l’un tombe, d’autres viennent grossir les rangs. Ils partagent les mêmes tâches, les mêmes cieux, le même avenir. Pour ne pas s’éteindre, ils sont dans un mouvement perpétuel. Aujourd’hui, ils sillonnent le parc de la Garamba, en RDC, demain, ils l’ignorent encore.
La chaleur du matin fait chauffer le métal de leurs armes. Conscients du moindre bruit, ils traversent des rivières en file indienne. Il arrive qu’ils soient obligés de s’encorder au risque de se perdre. Les arbres enchevêtrés, les racines, la succession de savanes ; pas un paysage qu’ils ne connaissent.
Dans la soirée, ils repèrent un troupeau. Ils avancent contre le vent, camouflant leur présence. Parfois, ils s’approchent si près qu’ils n’auraient qu’à tendre la main pour les toucher. Pour sentir que sous cette peau c’est bien la vie qui glisse, aussi.
On leur a donné quinze jours. Quinze jours et une certaine quantité d’ivoire à rapporter. Les éléphants connaissent la raison de leur présence, combien de fois ils les ont vus dissimuler leurs défenses dans la broussaille ? Mais que ces animaux se déplacent la nuit s’ils le veulent, qu’ils modifient leur comportement, leurs habitudes, ce n’est pas ça qui va les empêcher de les pister et de les trouver.
Le vent tourne.
Ils s’agrippent à leurs fusils. Ils en portent la tenue, c’est vrai, ça ne veut pas dire pour autant qu’ils sont militaires, ou alors une armée créée à partir de rien. Leurs armes viennent d’Europe de l’Est. Parties d’Ukraine ou de Moldavie après l’éclatement du bloc soviétique. Certaines ont transité par l’Asie avant d’être échangées contre des pointes d’ivoire. Les douilles de 7.62 étalées sur le sol rappellent une époque révolue.
La matriarche tombe. Pour être sûrs de leur coup, ils tirent au cœur et à l’arrière de l’oreille. C’est devenu banal d’entendre ici des décharges d’armes automatiques. Le reste du troupeau se disperse. Les plus jeunes se retrouvent livrés à eux-mêmes, leur mémoire aura des trous qui ne seront jamais remplis.
Une fois l’éléphant allongé sur cette terre, encore robuste, c’est un autre travail qui commence. Plus délicat. C’est qu’il faut avoir la main pour sortir les défenses. Pas question de les arracher, de les abîmer, elles perdraient trop de valeur. Lorsque la trompe a été sectionnée, le plus simple est de découper la tête à la hache puis, à l’aide d’une machette spéciale, il faut dégager la chair, rentrer à l’intérieur et, comme on déchausse une dent, sortir la défense intacte, la séparer de la mâchoire supérieure.
La récolte a commencé. Ils essuient leurs visages transpirants. Ces garçons liés à des individus qui mènent une guerre qu’ils ne comprennent pas toujours. Les opportunités regrettables.

La nuit tombe. Les défenses saignent encore. Un campement est monté. On leur a enseigné à ne pas craindre les gardes, même s’ils préfèrent les éviter. La Garamba est gérée par l’African Parks, ce serait un combat violent. Dans les poches, des couteaux attendent de se planter quelque part.
Un feu est allumé. Des prières s’élèvent dans un ciel qui reste muet. Des morceaux de viande grillent, ça sent bon. Demain le groupe fera ce qu’il sait le mieux faire. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à chasser, jusqu’à ce que l’espace qui les entoure soit vide ou que les hommes décident que l’ivoire n’a aucune valeur.
La journée, ils aiment le vent brûlant. Leurs mains sont creusées à force de manier la machette. Ils savent à peine où les défenses vont, ils se contentent de suivre le mouvement imposé. Ils ignorent pourquoi il leur en faut un si grand nombre, ils entendent dire que grâce à ça ils déstabilisent un monde que d’autres ont établi. Ils vont gagner quelques dollars, et après ? Sont-ils prisonniers de ce trafic ? Ce qui est sûr, c’est que s’ils devaient arrêter ils ne sauraient où aller ni quoi faire. L’histoire, dénuée de perspectives.

Un autre matin, ils entendent des cris. L’un d’entre eux s’est éloigné et s’est fait piétiner. Ça leur rappelle qu’ils sont autre chose qu’un groupe. Une fois, il y en a un qui s’est fait empaler. Drôle d’image. Qu’ils ne remettent pas en cause. Ils font brûler le corps. Ne laisser aucune trace de leur confrontation.
Le temps passe, ils accumulent les défenses, puis il faut se mettre en route. Dans les environs, il y a plusieurs points de rencontre. Kenya, Tchad, République centrafricaine… les frontières ne sont jamais un problème. Ces territoires, comme les éléphants, ils les ont gravés en eux. Cette fois, on leur dit d’aller à l’est. Tous ces pays, ils les connaissent, mais pour eux ça ne veut vraiment rien dire.
Erin aimait le bush au petit matin, quand tout était revêtu d’un voile d’or éphémère et que les acacias ne formaient qu’une bande sombre se détachant au loin, comme un collage. De toutes les heures d’une journée, c’est celle-là qu’elle préférait. Celle où tout se devinait, celle où elle buvait un café sur sa terrasse en préparant l’itinéraire de la journée à venir, sachant que l’imprévu modifierait tout, celle où elle se disait que vraiment, oui, il y a cinq ans, elle avait fait le bon choix.
À son arrivée dans la concession, elle s’était installée à l’écart, une maison de pierre et de bois au bord d’un sentier peu emprunté.
Elle mit sa radio à la ceinture, vérifia son téléphone et prit la direction du campement principal. La route longeait un bras du delta. Elle n’avait pas souvenir d’avoir vu le niveau de l’eau aussi bas en cette saison. La sécheresse sévissait en Afrique australe, poussant les animaux à se regrouper autour des rares points d’eau. Elle ralentit quand elle dépassa un groupe de wild dogs qui se partageaient les restes d’une proie, les corps roux et tachetés, les museaux recouverts de sang, puis roula jusqu’à ce qu’elle distingue à travers les feuillages le campement, là où se regroupaient ses envies, ses frayeurs, ses projections.
Elle eut à peine le temps de descendre de voiture qu’un des rangers lui apprit que des pièges avaient été découverts dans la nuit.
« C’est déjà la deuxième fois ce mois-ci.
— Je sais, pourtant… Vous les avez trouvés où ?
— Au nord, près de la frontière namibienne. »
Les braconniers s’aventuraient de plus en plus loin et ce n’était pas bon signe. Pour ces hommes, Erin n’avait aucune pitié. Elle était d’accord avec la règle qui s’appliquait ici : tirer pour tuer. Avait-elle déjà eu à le faire ? Non, mais elle était certaine que si c’était le cas, elle n’hésiterait pas.
« L’Anti-Poaching Unit1 a été prévenue, reprit le ranger. Vous voulez qu’on intervienne aussi ?
— Envoie une patrouille, qu’ils restent sur place quelques jours… S’il y a quoi que ce soit, je veux être la première avertie. » Elle était responsable de tout ce qui se passait ici, une réserve qu’elle avait séparée du reste du monde, 40 000 hectares qu’elle avait fait siens.
Elle passa une main dans ses cheveux, qu’elle avait sales, elle n’avait pas eu le temps de les laver, et se rendit dans un des hangars en tôle. Elle resta enfermée dans son bureau jusqu’à l’heure du déjeuner où on vint la prévenir que Felix Masilo cherchait à la joindre.
Elle eut un geste d’énervement.
Ce n’était pas son idée de l’avoir inclus dans son projet, mais elle ne pouvait plus reculer. Depuis des mois, elle montait une opération afin d’exposer une filière liée au trafic d’ivoire. Elle composa le numéro, sortit. À l’époque où elle se rendait encore à Gaborone, elle l’avait rencontré plusieurs fois.
« Monsieur Masilo.
— Merci de me rappeler, je commençais à me demander. Alors, on en est où ? La dernière fois qu’on s’est parlé…
— Je n’ai pas encore reçu l’équipement, c’est pour ça. Il devrait arriver dans les jours qui viennent.
— Un problème ?
— Non. Juste du retard.
— Je serai à Kasane après-demain, pour la conférence. Une chance de vous y voir ? Ce serait bien qu’on règle ensemble quelques détails. »
Elle ne répondit pas tout de suite.
« Vous êtes toujours là ?
— Non, monsieur, aucune chance de m’y voir.
— Ah ! C’est dommage, mais j’imagine que ça n’a pas tant d’importance que ça, même si je tiens à coordonner les deux événements. Je mise beaucoup sur vous. Dès que les choses se mettent en place, vous m’appelez, je ferai le nécessaire pour vous envoyer quelqu’un.
— Justement, sur ce point… Vous en êtes vraiment sûr ? Je veux dire…
— On en a déjà parlé, vous n’avez pas à vous inquiéter. Et vous serez contente de nous avoir à vos côtés, je vous assure. En attendant, tâchez de rester discrète sur notre coopération.
— Ne vous en faites pas pour ça, dit-elle plus pour elle-même.
— Pour le moment, du moins. »
Elle laissa passer un silence puis raccrocha sans un mot de plus.

Plus tard, elle prit une barre de céréales dans un tiroir, ça constituait souvent son seul repas, une bouteille d’eau et fit un point avec les rangers qui étaient disséminés dans la concession. Quand elle fut certaine que personne n’avait besoin d’elle, elle repartit. Direction le sud-ouest, une clairière isolée, un coin où on n’allait pas sans raison.
Après avoir roulé une heure, elle s’arrêta sur le bas-côté. Ici, les pistes prenaient fin et laissaient place à d’étroits sentiers qui donnaient la féroce impression de n’aller nulle part. La végétation était plus dense, elle s’entremêlait, soustrayant aux yeux humains les réels dangers. Erin but une gorgée d’eau, s’essuya la bouche d’un revers de manche, fit le tour du véhicule, tapant dans ses mains pour s’assurer qu’aucune bête n’allait la prendre par surprise, dégrafa son short et s’accroupit. Avec tout ce qu’elle avait à faire, elle oubliait souvent son corps. Il était devenu un outil.
En se relevant, elle se donna un peu d’air. Les quelques kilomètres qu’il restait à parcourir étaient les plus pénibles, d’autant que sa cuisse tirait à force de jouer avec l’embrayage et que des relents d’huile chaude avaient brûlé sa peau par endroits. L’équipe vétérinaire l’attendait sur place, elle y serait d’ici une vingtaine de minutes.
La lumière se fit oblique, plus chaleureuse. Le soir tombait vite, à peine un crépuscule. Ce ciel démesuré continuait de la surprendre, cette absence totale de limites, cette possibilité de s’oublier. »

Extrait
« Après une heure de vol, ils entamèrent leur descente vers l’Okavango. Bien sûr, au départ, ce n’était qu’un fleuve, mais ce fleuve devenait ensuite un delta intérieur et prenait vie dans le désert avant de se jeter dans les sables chauds du Kalahari. Depuis sa source, sur les hauts plateaux angolais, ses eaux grossissaient, charriant la vie, propulsant l’incroyable miracle partout. Un monde liquide s’étendant là où il n’avait rien à faire.
C’est depuis les airs qu’on en prenait toute la mesure, qu’on découvrait ces millions d’îles changeantes, les sinuosités hasardeuses de l’eau, les palmiers qui ne poussaient qu’ici, ce monde plat et si riche, indépendant, où les éléphants aiment prendre des bains.
Une étendue bleue, délivrant sur son passage un dégradé de verts au milieu de l’ocre environnante. Et ces formes joueuses. Ici, les cris de tous les animaux retentissaient, ils avaient trouvé leur refuge, dernier échappatoire à la brutalité. Tout était bouillonnant, la vie se donnait aussi facilement qu’elle se perdait. Et il y avait ce qu’on ne voyait pas à l’œil nu. Ce territoire ne dévoilait pas tous ses secrets d’un coup, il fallait s’approcher, écouter, regarder avec attention, un monde parallèle, microscopique, où tout était en feu, vibrant d’un perpétuel recommencement. »

À propos de l’auteur
Niels Labuzan est né en 1984. Il est l’auteur d’un premier roman remarqué, Cartographie de l’oubli, publié aux éditions Lattès en 2016. (Source : Éditions JCLattès)

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Mes nuits apaches

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Un peu perdu dans son village de l’Ariège, Jonas apprend à se défouler en tapant fort sur la batterie offerte par son frère. Dès lors, il sait que la musique, que le rock, vont l’accompagner durant toute sa vie et n’hésite pas à partir pour Paris, quitte à laisser derrière lui son ami Henri et la belle Barbara.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sauvé par le rock

Plus qu’un livre sur le rock, davantage qu’une riche playlist, au-delà des illustrations de Marc Topolino «Mes nuits apaches» est un formidable roman d’initiation. N’hésitez pas à suivre Jonas!

Commençons par dire deux mots de l’objet. Ce livre fait partie de la collection «Les Passe-Murailles» dirigée par Emmanuelle Dugain-Delacomptée qui entend «revisiter les mondes immuables des classiques littéraires, entrer dans des tableaux qui s’animeraient soudain, débattre avec des philosophes disparus, s’égarer dans des films ou séries que rien ne destinait à se rencontrer, ou bien simplement évoquer l’influence de ces œuvres sur nos vies». À la fois par le sujet proposé, la découverte et l’influence de la musique rock et les illustrations de Marc Topolino qui parsèment le récit, l’objectif est atteint.
On prend beaucoup de plaisir à suivre le parcours de Jonas, même si son enfance et son adolescence n’ont pas été des plus joyeuses. Après avoir perdu son père – celui qui emmenait la famille Espagne sur l’air de Machucambos – et sa grand-mère, il voit son grand-frère quitter le domicile familial pour ses études et se retrouve seul avec sa mère. «Elle me trouvait malheureux alors que je n’étais que le reflet de son propre malheur.»
Dans cette ambiance lourde ce n’est pas le psy roumain auquel il va rendre visite qui lui sera d’un quelconque secours, mais Henri et Barbara. Encore, c’est le copain d’enfance, celui avec lequel il joue au foot. «Nos solitudes s’étaient prises en affection». Barbara, c’était autre chose. C’était le visage de l’amour, le fantasme absolu.
En attendant un hypothétique premier baiser, la vie de Jonas va changer lorsque son frère, de retour pour Noël, va lui offrir une batterie sur laquelle il va pouvoir lâcher toute sa colère. «À présent, j’étais armé. Il ne pouvait plus rien m’arriver. Le rock avait déboulé dans ma vie.»
Un vent de liberté souffle alors, qui le transforme du tout au tout. Ses fringues, sa dégaine et même ses rêves changent à mesure qu’il découvre cet univers musical. Il n’hésite pas à monter dans la camionnette des trois filles qui vont donner un concert à quelques kilomètres de là et s’improvise batteur de la blonde, la rousse et la brune.
À 17 ans, il lâche tout pour s’installer à Paris et pour, peut-être, oublier Barbara.
Il écume les concerts, sort avec Betty, oublie ses études en chemin. Il n’aura pas Lisa, mais décrochera finalement son bac au rattrapage. Il n’envisage son avenir que dans la musique, mais s’inscrit en fac d’anglais pour rassurer sa mère. Avant de devancer l’appel pour se débarrasser au plus vite du service militaire et oublier son ancienne vie. «Je prenais l’armée pour une sorte de machine à laver».
Mais c’est à La Réunion, sur «des effluves d’épices, de gingembre, de curcuma, de curry» qu’il va trouver sa voie. En entendant Kenyan et sa voix qui «venait vous attraper par le col et ne vous lâchait plus». La suite – et la fin – du livre va se jouer un registre d’intenses émotions, avec quelques surprises et, en complément d’une riche playlist, une bibliographie tout aussi intéressante.
Car désormais, c’est dans les livres et l’écriture que Jonas cherche son paradis.

Mes nuits apaches
Olivier Martinelli
Éditions Robert Laffont
Coll. «Les Passe-Murailles»
Roman
200 p., 20€
EAN 9782221219348
Paru le 03/01/2019

Playlist
LOS MACHUCAMBOS ✶ THE SPECIALS ✶ THE SMITHS ✶ BÉRURIER NOIR ✶ THE CRAMPS ✶ THE GUN CLUB ✶ THE CLASH ✶ MIOSSEC ✶ BUKOWSKI ✶ BOB DYLAN ✶ MARY MY HOPE ✶ JULEE CRUISE ✶ THE VELVET UNDERGROUND ✶ THE JESUS AND MARY CHAIN ✶ THE LIMIÑANAS ✶ PIERRE VASSILIU

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village de l’Ardèche, puis à Paris, à Nîmes et Montpellier, avant un voyage à La Réunion.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je me sentais indestructible. J’étais fort, rapide et coureur de fond. C’était comme si toute la matière qui me constituait entrait en résonance avec la musique. Et ce soir, j’étais prêt à pardonner à tous ceux qui m’avaient fait du mal. Par leur absence, leur façon de m’oublier. Je crois bien que j’étais prêt à me pardonner moi-même.
Jonas traverse sa jeunesse et son adolescence comme un long tunnel jalonné de déceptions, de pertes et de frustrations. Jusqu’à ce qu’une lueur éclaire son chemin. Celle, éblouissante, du rock.
Désormais, tout va changer. Son look, les filles, les nuits, l’avenir…
Mes nuits apaches est le premier roman rock de la collection «Les Passe-Murailles», où la voix brûlante du jeune héros, impatient de vivre, jaillit dans l’air de soirées saturées de décibels, pour venir résonner à l’intérieur de votre poitrine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« De petites choses
Tout allait bien pour moi, au début. Je me sentais pas tellement différent des autres. Et puis mon père a décidé de tout gâcher. Aujourd’hui, j’ai compris que rien n’était de sa faute, qu’il n’avait rien décidé. Mais je lui en ai beaucoup voulu d’avoir foutu ma vie en l’air.
J’ai longtemps enfoui au fond de moi les souvenirs qui le concernaient. Quand ils se pointaient, je sentais deux mains puissantes tordre mon estomac comme on essore une serpillière. Ça me coupait la respiration. Et je mettais de longues minutes à retrouver mon souffle. Alors j’ai appris à les repousser, à les fouler au sol avant de les recouvrir de terre jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Aujourd’hui, je les laisse venir plus volontiers. J’ai renoncé à renoncer.
À propos de mon père, ce que je garde de lui, ce sont des petites choses. Des choses de rien. Ses cheveux gris, ses sous-pulls, le parfum de sa transpiration, ses emportements devant les infos, sa main sur ma tête, son rire et la façon dont il provoquait celui de ma mère. J’étais si jeune que tout s’embrouille parfois… les photos, les anecdotes racontées par mon frère et les vrais souvenirs. Ceux qui m’appartiennent vraiment.
Dans les vrais souvenirs, il y avait sa nuque. Ou plutôt, la tension qui habitait cette nuque alors qu’il nous conduisait vers l’Espagne. Le soleil de plomb qui cognait la carrosserie de la vieille 504 Peugeot. Le radiocassette qui tournait, la musique des Machucambos qui emplissait l’habitacle et nous donnait l’impression d’avoir déjà passé la frontière. Ses doigts qui martelaient le volant en rythme. Ses doigts qui se souvenaient d’avoir tenu la cadence dans des groupes de reprises, à la fin des années cinquante, dans les dancings d’Oran.
Je devais avoir huit ou neuf ans. J’étais coincé entre ma grand-mère et mon frère aîné. J’ignorais où se situait la frontière. Mais je la devinais. Je la flairais. Il suffisait d’observer la nuque de mon père, son relâchement soudain, les plis nouveaux qui striaient sa peau, l’affaissement de ses épaules.
Je me souviens de sa voix aussi, de son accent espagnol un peu heurté quand il reprenait les paroles de « Cuando calienta el sol », de celui de ma mère quand elle venait soutenir ses efforts, du fredonnement de ma grand-mère dans mon oreille d’enfant.
J’avais dix ans quand il est parti. Les gens disaient qu’il était parti pour ne pas m’annoncer qu’il était mort. Je suppose qu’ils utilisaient cette image pour me protéger. Mais pour moi, le résultat était le même. En partant, mon père avait foutu ma vie en l’air.
Entre eux, les adultes employaient aussi le mot « crabe » pour éviter d’avoir à parler de « cancer ». Cette image, par contre, ne me protégeait en rien. J’imaginais mon père pris de convulsions. Je voyais son corps infesté de bestioles, rongé de l’intérieur. C’était effrayant. J’en faisais des cauchemars la nuit.
Pour ma grand-mère, c’est arrivé peu de temps après. Mais ça a été plus net, plus brutal. Je n’ai pas eu à la visiter à l’hôpital. Je n’ai pas vu ses cheveux et ses sourcils tomber. Je l’ai vue tomber, elle, et sur le coup, j’ai cru qu’elle me faisait une blague. C’est pas tellement qu’elle était farceuse, ma grand-mère. Mais j’ai trouvé sa façon de tomber si grotesque, corps en avant, tout raide, comme au garde-à-vous, sans même essayer de mettre les mains devant en protection…
Nous revenions de la messe où je l’accompagnais tous les dimanches. Le curé de la paroisse était plutôt barbant. Je ne saisissais pas grand-chose à ses sermons. Même quand j’essayais de me concentrer. Il était gâteux et parlait à côté du micro. Parfois, il entrait carrément en transe en remuant la tête de gauche à droite. Ce qui fait qu’on n’entendait qu’une syllabe sur deux. Même les anciens n’y comprenaient plus rien. Tout le monde se regardait en attendant que ça passe, que sa crise se termine. Il m’est arrivé aussi de m’endormir. Des microsommeils dont j’émergeais la honte aux joues. Certaines images ne me parlaient pas. Le buisson ardent, le péché originel, et cette pomme, symbole de tentation et de mal. Tout ça me dépassait. J’aimais bien les pommes.
Comme d’habitude, j’ai patienté sagement alors que ma grand-mère, debout à mon côté, me couvrait de son amour. La messe, c’était le prix à payer. Je savais que ma récompense n’allait pas tarder. À la fin de l’office, on a franchi les grandes portes en bois clair. Mes doigts courts calés dans sa paume, on est sortis en clignant des yeux à cause du soleil qui venait de se jeter sur nous. Elle a salué certains voisins, des commerçants chez qui elle avait ses habitudes. Mais elle ne s’est pas éternisée. En s’éloignant, elle m’a soufflé : « Ces gens nous détestent. Ne te fie pas à leurs sourires de politesse. » Elle s’est écartée à petits pas nerveux avant d’ajouter : « Ils vont à l’église et ils sont incapables de bonté. »
Je ne lui ai pas demandé pourquoi elle pensait que ces gens ne nous aimaient pas. J’avais peur de sa réponse, peur qu’elle me condamne, moi aussi, à ne pas être aimé des autres. Mais au fond de moi, je savais. Je savais qu’ils détestaient notre accent, qu’ils détestaient les mythes et les fantasmes qu’il transportait.

Extrait
« Quand mon frère a eu son BAC, ça a été un drame pour ma mère et moi. On pressentait que la vie ne serait plus la même. La joie de Fred était un couvercle posé sur nos blessures. En désertant la maison, il allait emporter le couvercle avec lui. Les plaies de ma mère et les miennes s’ouvriraient de nouveau.
On a pris la route tous les trois pour l’installer à Bordeaux où il devait rentrer à l’école normale. La 504 émettait des cliquetis inquiétants. Le pot d’échappement percé vrombissait comme celui d’une Porsche. Avec plus de 150 000 kilomètres au compteur, elle était au bout du rouleau. Ma mère était muette. Elle conduisait, les yeux rivés à l’asphalte devant nous. Elle était tendue, son corps menu collé au volant. Elle avait toujours conduit comme si une planche de fakir était posée sur le dossier de son siège. »

À propos de l’auteur
Olivier Martinelli est né en 1967 et vit à Sète. Auteur de plusieurs romans et de nombreuses nouvelles, il a été lauréat du prix des Lecteurs de Deauville en 2012 avec La nuit ne dure pas et a obtenu le prix de la ZEC avec L’Ombre des années sereines en 2016. L’Homme de miel, son dernier roman, a été «coup de cœur» de quarante librairies en France et en Belgique.
Marc Topolino est né à Sète quelques jours après la mort d’Otis Redding. Depuis, il ne cesse de dessiner sur les feuilles et les arbres, de peindre sur les tableaux et sur les toits. (Source : Éditions Robert Laffont)

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État d’ivresse

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Une femme prisonnière de l’alcool raconte son quotidien. D’abord dans le déni, elle se voit dans le regard de son fils et de sa voisine la peur, l’incompréhension, la colère. Son mari a déserté, son employeur perd patience. Le piège se referme…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Anatomie d’une addiction

À travers le portrait d’une femme sombrant dans l’alcoolisme, Denis Michelis continue d’explorer les souffrances des plus faibles. «État d’ivresse» est un roman dur, implacable, dérangeant.

Elle est tombée dedans sans que l’on sache exactement pourquoi. Elle est maintenant pieds et poings liés, emprisonnée dans son addiction. Forte, irrépressible, même si elle ne veut pas se l’avouer: «Donne-moi une minute ou deux de réflexion et je nous sortirai de cette mauvaise passe » dit-elle juchée sur son tabouret à la recherche de la bouteille de rhum dédié à la pâtisserie dans le placard de la cuisine. Le résultat de cette réflexion volontaire?
Son fils Tristan la retrouve «avachie sur la table haute de la cuisine, devant une petite bouteille de rhum ambré La Martiniquaise, un sac de farine éventré à ses pieds et un rouleau à pâtisserie sur lequel il a manqué de sa casser la gueule.»
Face aux dérives qui s’accumulent, elle reste d’abord fidèle à sa ligne de conduite. Elle nie et minimise, elle gère l’ingérable, elle ment à tous, mais d’abord à elle-même. Notamment quand elle affirme qu’elle voit quelqu’un, qu’elle veut s’en sortir, qu’elle va s’en sortir.
Il va pourtant falloir très vite se rendre à l’évidence, la spirale infernale est enclenchée. Denis Michelis n’a du reste pas besoin de jouer les moralisateurs ou les donneurs de leçon, il suffit de constater. Comme le fait Celia, la voisine qui se désespère et qui en guise de remerciement va récolter des insultes. Celia qui accepte de lui confier sa voiture pour qu’elle puisse aller faire quelques courses. Elle va en profiter pour acheter quelques bouteilles, sans même se rendre compte qu’elle est partie en robe de chambre. Tristan lui rappelle par ailleurs qu’elle n’a plus le permis de conduire…
Son mari, qui brille par son absence, entend tout de même la mettre en garde. Mais curieusement, elle ne se souvient pas avoir reçu ses messages.
Arrive tout de même une lueur d’espoir dans ce tableau sombre, quelquefois drôle – mais c’est l’ironie du désespoir – et terriblement angoissant: «Sortir de cet enfer, telle est ma devise. M’échapper du labyrinthe dans lequel je me suis moi-même perdue.» Le détail qui tue suit toutefois cette déclaration. «Encore une gorgée».
Entre mythomanie et délire, entre menaces et encouragements, ce roman a quelque chose d’implacable. Comme lorsque vous vous rendez compte que vous êtes dans des sables mouvants et que toute tentative pour vous en sortir n’aura pour conséquence de vous enfoncer encore davantage.

État d’ivresse
Denis Michelis
Les Éditions Noir sur Blanc / Notabilia
Roman
160 p., 14 €
EAN 9782882505453
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans un endroit non précisé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
État d’ivresse brosse le portrait d’une femme brisée qui, en s’abîmant dans l’alcool, se fait violence à elle-même. Mère d’un adolescent, en état d’ivresse du matin au soir, elle se trouve en errance permanente et dans un décalage absolu avec la réalité qui l’entoure. Épouse d’un homme absent, incapable d’admettre sa déchéance et plus encore de se confronter au monde réel, elle s’enferme dans sa bulle qui pourtant menace de lui éclater au nez.
Comme dans ses deux précédents romans, on trouve sous la plume de Denis Michelis les thèmes de l’enfermement et de la violence conjugués à l’impossibilité d’échapper à son destin.
« Il ne me reste plus qu’à prendre mon élan, qu’à courir pour sortir de cette maison et ne plus jamais y revenir. Mais quelque chose m’en empêche, et cette chose se trouve là, à mes pieds: mon verre tulipe. »

Les critiques
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Denis Michelis présente État d’ivresse © Production Les Éditions Noir sur Blanc

INCIPIT (Les premières pages du livre)
(Lundi.)
Quelqu’un me poursuit, j’ignore si c’est un homme ou une femme, et lorsque je regarde par-dessus mon épaule, je ne distingue presque rien, juste une ombre, véloce, qui se rapproche.
Devant moi un paysage aride, monochrome, si vaste qu’il efface la ligne d’horizon. Le souffle court, le visage mouillé de larmes, je continue ma course même si cette course me semble perdue d’avance.
Trois ou quatre maisons se dessinent au loin. L’ombre, toujours sur mes talons, pousse un drôle de cri. Vite ! La première maison est fermée à double tour ; aux fenêtres, des rideaux ont été soigneusement tirés. Pourtant je ne suis pas seule. De l’intérieur me parvient une douce rumeur, celle d’un repas en famille : le bruit des verres qui s’entrechoquent, les conversations qui s’animent, les rires et leurs échos qui les prolongent à l’infini. De mes poings serrés, je tambourine contre la porte : laissez-moi entrer ! Un peu plus tard, je tente ma chance auprès de la maison voisine, puis d’une autre, mais personne ne me voit ni ne m’entend.
Autre décor. Des falaises aux arêtes aiguisées comme des couteaux s’enfonçant dans mes pieds nus. Je ne veux pas avancer. En contrebas, le fracas des vagues, assourdissant, je les imagine grandes, noires, toutes dentelées de mousse. Tremblante, je parviens à reculer d’un pas, mais je sens le souffle de l’ombre sur ma nuque. Si tu sautes, me dit-elle, ce sera plus simple pour tout le monde.
Je me réveille, désorientée et seule.
À cette heure-ci, la rue de mon quartier est déserte. À part le vent qui s’y promène. Le vent glacé de novembre qui agite les branches des haies de buis soulève les feuilles pourrissant sur le bitume avant de chercher à se faufiler par le battant de ma boîte aux lettres. Je m’approche en serrant le col de ma robe de chambre. De la paperasse inutile, voilà à quoi me sert cette boîte : prospectus, appels aux dons pour sauver les sans-abri, les sans-pain, les sans-famille, les sans-rien. Aucune lettre d’amour, en revanche. C’est idiot, plus personne n’écrit de lettres, et pourtant il m’arrive de me voir à ce même endroit, dans l’avare lumière du matin, décachetant l’enveloppe, fébrile, et me précipitant dans la maison pour y faire mes bagages.
En attendant, c’est d’un pas traînant que je rentre. Le petit vestibule est surchauffé, il y règne une odeur sucrée, vaguement écœurante. Rien ne vaut la douceur du foyer pour chasser le trouble d’une mauvaise nuit, tu ne trouves pas? J’acquiesce timidement et me dirige vers la table haute de la cuisine où trône un bol fumant. À qui appartient ce bol? J’hésite. Des images me reviennent, harcelantes, et que je m’efforce en vain de chasser : la course-poursuite, les maisons indifférentes à ma détresse, le vertige au bord de la falaise, l’ombre à mes trousses…
Concentre-toi sur le bol. Le bol, oui. Le bol de Tristan! Il n’y a que Tristan pour boire du chocolat chaud de bon matin et il n’y a que lui pour oublier de mettre la machine à café en route. (Soupirs.) Sans parler de la vaisselle sale qui s’accumule dans l’évier. Des verres au bord poisseux, des assiettes tout aussi peu ragoûtantes, deux mugs empilés en équilibre instable, je m’y attaquerai sans doute plus tard. Pour le moment, je perçois le grincement aigu et répété de l’escalier: Tristan est sur le point de faire son entrée.
Que faisais-tu dehors? Sa voix résonne depuis le vestibule. Pas de bonjour ni de tu as bien dormi. Ignore-le, tout simplement, de toute manière, on ne peut pas être au four et au moulin : préparer le café et répondre à son fils. Je ne me souviens plus des doses, trois ou quatre cuillerées ? Préparer du café est tout un art.
Que faisais-tu dehors? Tristan aime la réitération, à croire qu’il ne vit que pour elle, il répète encore et encore, l’impatience coule dans sa gorge.
Que faisais-tu dehors? Cette fois je pivote. Tristan et son mètre quatre-vingts, droit comme un soldat, immobile dans l’embrasure de la porte reliant la pièce de vie (un salon-salle à manger et sa cuisine américaine) au vestibule. Peu importe où je me trouve, on me suit à la trace. C’est l’inconvénient de ces grandes pièces ouvertes, conçues au départ pour lutter contre l’obscurité si chère à notre région.
Ne m’oblige pas à répéter. Tristan ne fléchit pas. Mon manque d’inspiration est tel que mon fils en devient plus obstiné, plus intraitable encore, ça n’a pas l’air d’aller, tu as une drôle de tête! Durant l’interrogatoire, il enfile une épaisse doudoune et un bonnet en laine de couleur sombre : tout est sombre chez Tristan, il ne s’habille qu’en noir ou en bleu marine. J’aimerais qu’il me prenne dans ses bras, c’est un garçon robuste, aux épaules charpentées, prendre quelqu’un dans ses bras ne doit pas être une tâche bien ardue et pourtant il reste à distance. Ses gestes tendres, il les réserve à quelqu’un d’autre. Me cribler de questions, en revanche, est dans ses prérogatives. Tout va bien ? Tout va bien tout va bien tout va bien tout va bien tout va bien tout va bien ? J’ai bien envie de faire le perroquet, cela détendrait l’atmosphère ; entre-temps, mes mains se sont mises à trembler, Tristan le remarque sur-le-champ. Dans son regard brillent deux exquises petites flammes.
Tu ne veux pas me répondre? J’ai relevé le courrier. À cette heure-ci? Oui. Tu t’es réveillée avec les poules, on dirait. C’est à cause de toutes ces images qui tourbillonnent dans mon esprit, suis-je sur le point de répondre avant de me raviser. Tristan, de son côté, me rappelle que le facteur ne passe pas avant onze heures. J’improvise une nouvelle fois, évoquant le courrier de la veille. Et tu es sortie habillée comme ça? Je ne suis restée dehors que quelques minutes. C’est rare de te voir levée si tôt: un souci? Je ne parvenais pas à dormir. Quelqu’un t’a vue ? Personne, non. Tu veux que j’appelle le médecin ? Mais tout va bien, mon chéri, je t’assure. (Tristan souffle, s’ensuit un long silence.) Bon, je dois y aller, à plus. À plus, Tristan, dis-je, mais la porte de l’entrée s’est déjà refermée.
Le café coule avec une lenteur insupportable. Ploc. Un vrai supplice. Ploc. Depuis le départ de Tristan, une soif inextinguible ne cesse de me tourmenter. Ploc. J’ai beau boire un verre d’eau après l’autre, rien n’y fait, je suis un arbre sec, dévoré de l’intérieur, bientôt je me briserai et il ne restera qu’un petit tas de sciure sur le carrelage de la cuisine.

Extrait
« Encore un café, noyé de sucre, histoire de me donner un bon coup de fouet. Des heures que je suis debout sans avoir écrit la moindre ligne. Je vois déjà d’ici la scène où mon fils, à grands coups de sous-entendus grossiers, laissera entendre que je me tourne les pouces. D’habitude, j’encaisse. Je courbe l’échine, il m’arrive même de tendre l’autre joue, mais la prochaine fois je l’enverrai peut-être sur les roses, mon Tristan. Comme si tu ne l’avais jamais fait.
Je ne comprends pas. Tu n’es pas très crédible en amnésique, mais nous y reviendrons. Pas plus tard que la semaine dernière, tu as été fortement désobligeante à l’égard de ton fils. Moi, désobligeante ? J’ai peut-être fait montre de sévérité. Je… Ce n’était pas mon jour. Tu ne vas pas recommencer! Recommencer quoi?
Rappelle-moi ce que je lui ai dit? Tu lui as dit dégage. Tu inventes. Tu profites de mon état de faiblesse et du fait qu’en ce moment ma mémoire n’en fait qu’à sa tête…
Dégage ? J’ai du mal à te croire. Ou alors ce mot m’aurait échappé. Comment une mère peut-elle utiliser des mots pareils à l’égard de son fils?
Un fils qui par ailleurs a toujours fait bonne figure : gentil, poli, serviable, le visage fin, de bonnes manières, de belles dents, un sens aigu de l’ironie.
C’est important, l’ironie, ça vous permet de tenir debout. Moi aussi, j’ironise quand je dis dégage à Tristan. »

À propos de l’auteur
Né en 1980 à Siegen en Allemagne, Denis Michelis arrive en France à l’âge de six ans. Après avoir été rédacteur pour des émissions culturelles sur Arte, il publie son premier roman, La chance que tu as, qui paraît chez Stock en 2014. Le bon fils (Notabilia, 2016, prix des lycéens d’Île- de-France 2018) est finaliste du prix Médicis. Il a également traduit plusieurs romans de l’allemand et de l’anglais dont Les pleureuses de Katie Kitamura (Stock, 2017, prix du meilleur roman Points) et Peur de Dirk Kurbjuweit (Delcourt, 2018). (Source : Éditions Noir sur Blanc)

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Né d’aucune femme

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En deux mots:
Un prêtre découvre les carnets laissés par la pensionnaire d’un asile. Rose y raconte comment elle a été vendue par son père puis abusée et engrossée par son «maître» avant de finir recluse. Un drame qui va le pousser à mener l’enquête pour connaître le destin de cette femme.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La couleur de Rose est le noir

Avec son nouveau roman, Franck Bouysse confirme sa place parmi les grands explorateurs de l’âme humaine. Le destin de Rose, vendue, violentée, engrossée va vous hanter pendant longtemps. «Né d’aucune femme» est un très grand livre!

Ce qu’il y a de bien avec les romans de Franck Bouysse, c’est qu’ils sont inclassables. Ou plutôt qu’ils ravissent à la fois les amateurs de romans noirs que ceux qui se passionnent pour les histoires de terroir, ceux qui sondent les profondeurs psychologiques comme ceux qui s’intéressent à l’exploration sociologique. Sans oublier les tenants d’un style très travaillé, sensuel mais sans fioritures, classique autant que minéral. Depuis Grossir le ciel en 2014, il n’a cessé d’élargir son cercle de fans. Après Plateau et Glaise voici donc Né d’aucune femme dans lequel la corrézien réussit à se mettre dans la peau de Rose, une enfant à la destinée tragique.
Le roman s’ouvre sur les tractations de son père avec un châtelain. En échange d’une bourse, il s’empare de la fillette de quatorze ans et la met à son service sous la surveillance de sa mère, sorte de Folcoche hallucinée dont l’occupation principale consistera à ne se satisfaire d’aucune tâche accomplie par Rose. Dans une pièce inaccessible du château l’épouse du châtelain est soignée d’une grave maladie.
L’enfant souffre, mais trouve en Edmond un soutien. Après l’avoir mise en garde, il va essayer de la distraire en la faisant grimper sur le cheval dont il s’occupe. Un moment de grâce auquel assiste Onésime, son père venu la reprendre. Après s’être mépris sur les sentiments de son enfant, il sera brutalement éconduit. Sachant toutefois qu’il ne peut rentrer chez lui sans Rose, il va effectuer une nouvelle tentative qui lui sera fatale.
Pour Rose, la descente aux enfers ne fait que commencer. Le plan diabolique conçu par le châtelain et sa mère consiste à l’engrosser pour offrir une descendance. Elle n’a pas quinze ans quand elle subit son premier viol. Après une tentative de fuite, elle va vivre quasiment recluse, à la merci des assauts du «maître». Quand le docteur – complice muet de ce scénario diabolique – confirme qu’elle est enceinte, l’objectif est alors de préserver l’enfant.
Parmi les nombreuses trouvailles de Franck Bouysse, il y a celle de confier cette histoire à Gabriel, un prêtre. Dans un asile, il va trouver les carnets de Rose et nous offrir cette histoire, accompagnés des tourments de son âme. Avec lui, nous allons mener l’enquête et essayer de savoir ce qu’est devenue la recluse.
Nous allons entendre autres voix, celles des témoins qui, pour la plupart, assistent sidérés au drame qui se joue et qui détiennent une part de vérité. Qu’est devenue Rose? Qu’est-il advenu de son enfant?
Le puzzle se reconstitue pièce par pièce, avec une tension dramatique qui jamais ne s’étiole, avec des rebondissements et un final à la hauteur de cette splendide quête.
Avec Né d’aucune femme, Franck Bouysse nous offre le plus puissant, le plus noir et le plus abouti des romans de cette rentrée. Je prends le pari que si vous décidez de le lire, vous aurez une peine extrême à le lâcher. Et qu’il vous accompagnera longtemps après l’avoir fini.

Né d’aucune femme
Franck Bouysse
La manufacture de livres
Roman
336 p., 20,90 €
EAN : 9782358872713
Paru le 10 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans les Landes, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se situe vraisemblablement au XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous?
— Les cahiers… Ceux de Rose.
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses œuvres. Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il se trouvait quelque part plus loin que les aiguilles de ma montre.
Cela n’a pas encore eu lieu. Il ne sait rien du trouble. Ce sont des odeurs de printemps suspendues dans l’air frais du matin, des odeurs d’abord, toujours, des odeurs maculées de couleurs, en dégradé de vert, en anarchie florale confinant à l’explosion. Puis il y a les sons, les bruits, les cris, qui expriment, divulguent, agitent, déglinguent. Il y a du bleu dans le ciel et des ombres au sol, qui étirent la forêt et étendent l’horizon. Et ce n’est pas grand-chose, parce qu’il y a aussi tout ce qui ne peut se nommer, s’exprimer, sans risquer de laisser en route la substance d’une émotion, la grâce d’un sentiment. Les mots ne sont rien face à cela ils sont des habits de tous les jours, qui s’endimanchent parfois, afin de masquer la géographie profonde et intime des peaux; les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde.
À l’époque, je m’attendais à plus rien dans ma vie.
Taire les mots. Laisser venir. Il ne resterait alors rien que la peau nue, les odeurs, les couleurs, les bruits et les silences.
Ça faisait longtemps que je ne me racontais plus d’histoires.
Les histoires qu’on raconte, celles qu’on se raconte. Les histoires sont des maisons aux murs de papier, et le loup rôde.
J’avais renoncé à partir… Pour aller où, d’abord?
Les retours ne sont jamais sereins, toujours nourris des causes du départ. Que l’on s’en aille ou que l’on revienne, de gré ou bien de force, on est lourd des deux.
Le soleil était en train de chasser la gelée blanche.
Le soleil-monstre suinte, duplique les formes qu’il frappe en traître, traçant les contours de grandes cathédrales d’ombre sans matière. C’est la saison qui veut ça.
Je le voyais pas. Comment j’aurais pu deviner?
Il connaît cet endroit autrement qu’en souvenir. Quelque chose parle dans sa chair, une langue qu’il ne comprend pas encore.
Comment j’aurais pu imaginer qui il était?
Il est grand temps que les ombres passent aux aveux.

L’enfant

Il s’avance dans le parc, pieds nus, bras légèrement décollés du corps, se tenant voûté, démarche faite d’hésitations; progressant droit devant, comme dans un corridor tellement étroit qu’il lui est impossible de dévier d’une ligne imaginaire. Il n’a pas encore cinq ans, son anniversaire est dans sept jours, autant de nuits. La date est soulignée sur un calendrier dans le grand salon. Frêle silhouette réchauffée aux rayons d’un soleil qu’on lui a toujours interdit, «pour préserver ta peau», répète la vieille dame sans plus d’explications; mais les interdits ne sont-ils pas faits pour être franchis, et même saccagés, piétinés, détruits, afin que d’autres apparaissent, encore plus infranchissables et surtout plus enviables. II n’échappe pas à la règle en marchant dans l’allée. Au début, il grimace lorsque des graviers s’incrustent dans la tendre plante de ses pieds, puis il finit par ne plus rien sentir, trop accaparé par cette liberté dont il rêve à longueur de journée, campé en temps normal derrière de grandes fenêtres closes aux vitres parfaitement transparentes, donnant le change, avec à la main un livre d’images ou quelque objet de nature à tromper son ennui.
L’ombre des arbres ne l’atteint pas. Cela le rend heureux de sentir frissonner sa peau au contact d’une lumière sans filtre. Les femmes ne l’ont pas vu sortir de la vaste demeure aux allures de château. C’est la première fois qu’il échappe à leur vigilance; il s’y est longuement préparé, pour ne pas manquer son coup. Il ne se retourne pas, craignant de voir apparaître quelqu’un qui accourrait vers lui, le visage barbouillé d’affolement, quelqu’un qui le sermonnerait et le ramènerait séance tenante dans ce ventre de pierres qui l’étouffe. Elle, la vieille dame. Alors, il ne se retourne pas, invoque quelque dieu enfantin de la tenir à distance, le temps qu’il accomplisse ce qui gonfle son cœur. Bien sûr, il est trop jeune pour concevoir l’espace et le temps; ne conçoit que la liberté et ce qui s’ouvre devant lui: une porte immense, sans battants, ni ferrures, ni gonds, ni verrou, ni même l’ombre d’une porte.
Il est presque arrivé, n’a plus qu’à tendre le bras pour ouvrir; une vraie, celle-là, faite de bois solide. «Mon Dieu, si tu me permets d’aller jusqu’à lui, je t’appartiendrai pour toujours»; il en fait serment à voix haute. Et, comme il s’apprête à pousser la porte, son cœur cesse de battre. Un bruit au-dessus, décuplé par la peur. Roucoulement. Ce n’est rien qu’un pigeon qui va et vient sur une dalle en quête de débris accumulés par la pluie durant la nuit. Son cœur pompe de nouveau le sang et le recrache bonifié. Le temps et tout ce qui se passe à l’intérieur prend un sens, même le désordre a du sens. »

À propos de l’auteur
Franck Bouysse naît en 1965 à Brive-la-Gaillarde. Il partage son enfance entre un appartement du lycée agricole où son père enseigne et la ferme familiale tenue par ses grands-parents. Il y passe ses soirées et ses week-ends, se passionne pour le travail de la terre, l’élevage des bêtes, apprend à pêcher, à braconner…
Sa vocation pour l’écriture naîtra d’une grippe, alors qu’il n’est qu’adolescent. Sa mère, institutrice, lui offre trois livres pour l’occuper tandis qu’il doit garder le lit : L’Iliade et L’Odyssée, L’Île aux trésors et Les Enfants du capitaine Grant. Il ressort de ses lectures avec un objectif : raconter des histoires, lui aussi. Après des études de biologie, il s’installe à Limoges pour enseigner. Pendant ses loisirs, il écrit des nouvelles, lit toujours avidement et découvre la littérature américaine, avec notamment William Faulkner dont la prose alimente ses propres réflexions sur la langue et le style. Jeune père, il se lance dans l’écriture de ses premiers livres : il écrit pour son fils les romans d’aventures qu’il voudrait lui offrir plus tard, inspiré des auteurs qui ont marqué son enfance : Stevenson, Charles Dickens, Conan Doyle, Melville… Son travail d’écriture se poursuit sans ambition professionnelle. Le hasard des rencontres le conduit à publier quelques textes dans des maisons d’édition régionales dont la diffusion reste confidentielle.
En 2013, il déniche une maison en Corrèze, à quelques kilomètres des lieux de son enfance. La propriété est vétuste, mais c’est le coup de cœur immédiat.
Il achète la maison qu’il passera plus d’une année à restaurer en solitaire. Alors qu’il est perdu dans ce hameau désolé, au cœur de ce territoire encore sauvage, un projet romanesque d’ampleur prend forme dans son esprit. Un livre voit le jour et, poussé par un ami, Franck Bouysse entreprend de trouver un éditeur.
Grossir le ciel paraît en 2014 à La Manufacture de livres et, porté par les libraires, connaît un beau succès. La renommée de ce roman va grandissant: les prix littéraires s’accumulent, la critique s’intéresse à l’auteur, un projet d’adaptation cinématographique est lancé. Ce livre est un tournant. Au total, près de 100000 exemplaires seront vendus. Suivront Plateau, puis Glaise, dont les succès confirment l’engouement des lecteurs et des professionnels pour cette œuvre singulière et puissante. (Source: La Manufacture de livres)

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On va revoir les étoiles

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Après avoir constaté que ses parents ne sont plus autonomes, le narrateur décide de les inscrire dans un EHPAD. Il va nous proposer la chronique sensible et touchante de leur séjour, mêlée de souvenirs et de ses sentiments face à ces vies qui s’en vont.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand les parents s’absentent

Emmanuel Sérot nous propose un premier roman sensible qui aborde un sujet délicat, le placement de ses parents dans un EHPAD. «On va revoir les étoiles» vous touche au cœur.

L’instant si redouté est arrivé. Les parents du narrateur ne sont plus autonomes, ne sont plus capables de vivre sans assistance. Sa mère est à l’hôpital, l’Alzheimer de son père n’est plus une douce fantaisie, mais bien une vie parallèle. « Je le laisse partir dans ses fameux méandres. Je l’accompagne même autant que je peux et j’attends de pouvoir le récupérer quand il reviendra vers mes rivages. Là où nous pouvons parler de la vraie vie, de mes enfants, mon métier, sa maison de pierres et de tuiles marseillaises, des menues tâches que j’y accomplis, les formalités administratives du moment. Mais Vite, ne perdons pas de temps dans ces instants volés, il repart si facilement de l’autre côté du miroir. »
Il faut désormais prendre la direction d’un établissement spécialisé et laisser derrière lui la maison familiale, témoin de toutes les vies qui ont grandi là. « Le vrai problème, c’est l’absence. Pas la disparition, elle est réservée aux morts. Mais l’absence. Ces personnes âgées qui n’ont pu rester chez elles sont entrées en absence. Elles se sont absentées de leur maison. La nuance, de taille, c’est qu’il s’agit d’une absence à vie. Tout le monde le sait, sauf elles parfois. En quittant leur chez eux, conduites le plus souvent par leurs enfants vers leur nouvelle maison, elles se sont retirées. D’ailleurs, cette nouvelle maison s’appelle «maison de retraite». Mais on devrait dire «maison de retrait». Car ceux qui sont là ont été retirés de la vie normale. Ils n’y font pas une retraite, non, ils sont mis en retrait. »
Ligne après ligne, dans un style élégant et pudique, Emmanuel Sérot va nous raconter les jours, les semaines, les mois qui vont défiler jusqu’à une issue que l’on pressent, que l’on sait inéluctable, que l’on redoute. Il va aussi se souvenir de son enfance, des épisodes marquants de la vie familiale jusqu’à ce jour où le chauffe-eau des toilettes est brusquement tombé, provoquant une inondation importante, mais n’émouvant pas plus que ça son père, «étrangement absent». Et comme sa mère, totalement sourde, n’a rien entendu il a bien fallu conclure que le couple ne pouvait plus continuer à vivre dans ce domicile sans mettre leurs existences en danger.
L’auteur trouve de très jolies formules pour dire sa peine, n’occulte rien de cet étrange sentiment qui l’habite, entre culpabilité – n’y avait-il pas d’autre solution? – et auto-persuasion – ils seront bien traités dans cet établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD): «Placer ses parents en maison de retraite est une somme de déchirures qui mettent à vif les plaies familiales, une redistribution totale des rôles où les enfants deviennent les parents et où les lignes bougent dans la fratrie. C’est un abandon, de soi et des autres. On inscrit ses parents dans l’absence. On débute un deuil, on s’abandonne soi-même dans cette infinie tristesse, d’autant plus qu’on est un acteur de cette histoire. […] C’est une immense culpabilité. C’est un moment où l’on n’a souvent que les larmes pour dire les choses et aussi, parfois, que les mots pour canaliser la douleur. »
À l’image de ses sentiments qui font comme les montagnes russes, on passe d’instant drôles – l’humour est aussi présent dans les EHPAD – aux moments d’angoisse comme quand le personnel explique, par exemple, qu’il est quasi impossible de gérer les fugueurs. On passe des moments de doute – peut-on se permettre de réaménager la maison sans en référer à ses parents? – aux (re)découvertes lorsqu’on ouvre un carnet qui traîne ou un livre.
Et puis viennent ces initiatives un peu folles, l’idée de reconduire ses parents pour un après-midi dans leur maison, de prendre la voiture et d’imaginer «un road-movie du quatrième âge». Je n’oublierai pas de mentionner les fort belles pages sur le personnel de ces établissements qu’on ne remerciera jamais assez pour leur dévouement.
On le voit, ce récit sensible – dont l’épilogue vous surprendra – touche au cœur. Et ce d’autant qu’il pose une question qui, un jour ou l’autre, nous touchera de près.

On va revoir les étoiles
Emmanuel Sérot
Éditions Philippe Rey
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782848767161
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, du côté de Vaison-la-Romaine et Avignon. On y évoque aussi Faucon, un village du Vaucluse, Paris et l’Autriche, plus particulièrement à Vienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un voyage ni prévu ni voulu qui attend le narrateur lorsqu’il place ses parents dans une maison de retraite. Puisque sa mère ne sait plus où elle est et que son père commence à se perdre dans les méandres de son fleuve intérieur, il les éloigne pour toujours de leur demeure provençale, le rêve de leur vie. Visite après visite, il puise auprès d’eux ce qu’ils ont été, des parents vaillants et solides. Dans le village où plus rien ni personne ne l’attend, il recherche son enfance aux étés gorgés de soleil, et des réponses à cette question lancinante: «Pourquoi n’avons-nous rien vu venir » Malgré son chagrin et son désarroi, il trouve dans ce lieu de vie de la délicatesse et du dévouement, du réconfort pour ce qui n’est plus, des baisers, de l’amour aussi.
Dans ce premier roman à l’écriture limpide et poétique, Emmanuel Sérot montre avec beaucoup de sensibilité comment, à partir des difficultés quotidiennes du vieillissement, les mots peuvent faire surgir une souriante humanité : celle des soignants, des enfants devenus adultes et pétris de nostalgie, des parents eux-mêmes dont la fragilité touche profondément le lecteur. Car c’est lorsqu’on pense aborder ses toutes dernières longueurs que la vie peut réserver bien des surprises…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Alsace

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le fleuve de mon père
Il y a d’abord une femme. Elle a la cinquantaine, l’âge où la vie nous fait une pirouette et casse les rêves que nous avions pour nos parents vieillissants. Des rêves de fin de vie chez eux dans leur maison, avec leurs enfants pas loin.
À ses côtés, il y a une dame âgée. Ce peut être sa mère. En tout cas, c’est elle qui reste ici. De celle-ci je n’ai pas de visage, juste une silhouette vue de dos. Une femme voûtée mais pas tant que ça, qui marche à petits pas certes, mais qui marche. Et ma question à l’esprit: Déjà? Ne pouvaient-elles pas attendre encore? Est-ce obligatoire maintenant?
Elles sont dans le jardin, viennent de quitter de larges fauteuils sous le tilleul, l’après-midi de printemps touche à sa fin. De quoi parlaient-elles? Parlaient-elles seulement? La quinquagénaire regarde alentour, ses yeux voient les personnes âgées assises, là, elles aussi, à respirer le printemps. Mais elle, elle ne voit personne. Comme une libellule, son regard se pose sur l’un. Et repart sur l’autre, encore et encore, sans se fixer. La libellule s’est posée sur mes parents mais n’a rien fixé.
Elles se lèvent et entrent à petits pas dans le hall. La femme ouvre la porte et la retient pour la plus âgée. Je le sais, elle a alors ce choc qui me saisit chaque fois que j’entre là, même si je le cache derrière un sourire de façade et un joyeux «Bonjour messieurs dames! Ce choc oblige à marquer le pas, baisser le regard même une seconde: une nuée de fauteuils roulants gris enchevêtrés, collés les uns aux autres, serrés dans ce petit espace. Dans ces fauteuils, il y a autant de visages que de sujets de tableaux. Il y a des figures déformées, des lèvres qui ne suivent plus rien, des regards vitreux, chassieux, des mèches de cheveux qui défient les lois de la pesanteur. Et puis parfois, ici ou là, des regards intenses, perçants, qui me dévisagent et semblent vouloir imprimer ma figure.
Faire naturel, attraper les regards qui sont le plus près de moi, les saluer, marcher comme si de rien n’était et comme si j’avais une bonne raison d‘être ici. Dans quelques instants, je franchirai le hall, je pousserai la porte de l’escalier et gravirai à toute allure les marches qui mènent à la chambre de mes parents, pour me prouver que je suis en pleine forme, que je cours, moi, que je fais ce que je veux de mes muscles, que j’ai encore plein de temps devant moi.
«Je vais rentrer, tu vas bientôt dîner, je reviendrai demain», dit la dame qui cherche quelqu’un du regard, une aide-soignante, une infirmière, moi, n’importe qui pourvu qu’on ne la laisse pas là, seule à dire au revoir à sa maman.
Quand cela a été mon tour, le premier soir où j’ai laissé mes parents, j’ai enfoui mon visage dans l’épaule de ma mère qui m’arrive à peine à la poitrine. J’ai mélangé mes yeux mouillés au parfum de ses cheveux un peu en vrac. Puis deux aides-soignantes souriantes ont pris chacune mes parents bras dessus, bras dessous pour les emmener dîner, leur premier repas dans ce lieu que j’avais tant redouté pour eux. J’ai vu s’éloigner ces deux petites choses au pas mal assuré, qui avaient été mes rocs durant des décennies. L’une de ces jeunes femmes a tourné la tête vers moi, m’a lancé un regard vivant et un «Merci pour tout à l’heure!» car je l’avais aidée à relever une pensionnaire qui était tombée. Ce regard m’a fait du bien.
Le jour suivant, je reverrai la dame quinquagénaire. Cette fois-ci, elle sera accompagnée de sa sœur. Au moment de partir, je l’entendrai la houspiller pour qu’elle marche plus vite. «Dépêche-toi, sinon elle va nous voir et se mettre à crier, il ne faut pas qu’elle nous voie partir», dira-t-elle en parlant de leur mère qu’elles auront laissée dans une pièce voisine en prétextant je ne sais quoi. »

Extraits
«Je le laisse partir dans ses fameux méandres. Je l’accompagne même autant que je peux et j’attends de pouvoir le récupérer quand il reviendra vers mes rivages. Là où nous pouvons parler de la vraie vie, de mes enfants, mon métier, sa maison de pierres et de tuiles marseillaises, des menues tâches que j’y accomplis, les formalités administratives du moment. Mais Vite, ne perdons pas de temps dans ces instants volés, il repart si facilement de l’autre côté du miroir.»

«Le vrai problème, c’est l’absence. Pas la disparition, elle est réservée aux morts. Mais l’absence. Ces personnes âgées qui n’ont pu rester chez elles sont entrées en absence. Elles se sont absentées de leur maison. La nuance, de taille, c’est qu’il s’agit d’une absence à vie. Tout le monde le sait, sauf elles parfois.
En quittant leur chez eux, conduites le plus souvent par leurs enfants vers leur nouvelle maison, elles se sont retirées. D’ailleurs, cette nouvelle maison s’appelle «maison de retraite». Mais on devrait dire «maison de retrait». Car ceux qui sont là ont été retirés de la vie normale. Ils n’y font pas une retraite, non, ils sont mis en retrait. Une retraite religieuse, par exemple, dure quelques jours ou quelques semaines et puis on revient à la vie normale. Elle est choisie aussi, tandis que désormais il s’agit d’autre chose, dont personne a priori ne veut. »

« Placer ses parents en maison de retraite est une somme de déchirures qui mettent à vif les plaies familiales, une redistribution totale des rôles où les enfants deviennent les parents et où les lignes bougent dans la fratrie. C’est un abandon, de soi et des autres. On inscrit ses parents dans l’absence. On débute un deuil, on s’abandonne soi-même dans cette infinie tristesse, d’autant plus qu’on est un acteur de cette histoire.
Contrairement à ceux qui perdent leurs parents de maladies ou d’accidents sans rien pouvoir faire pour les sauver, nous tuons un petit peu nos parents en les soustrayant à leur vie, à leur maison et à leur tasse de café du matin dans la chambre. C’est une immense culpabilité. C’est un moment où l’on n’a souvent que les larmes pour dire les choses et aussi, parfois, que les mots pour canaliser la douleur. »

À propos de l’auteur
Emmanuel Sérot est journaliste à l’Agence France-Presse. Grand voyageur, infatigable marcheur, surtout en montagne, il a longtemps vécu à l’étranger, au Costa Rica, aux États-Unis ou encore en Autriche. «On va revoir les étoiles» est son premier roman. (Source : Éditions Philippe Rey)

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Battements de cœur

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En deux mots:
L’histoire d’Anna et de Paul pourrait être celle d’un grand amour, d’une deuxième chance après une première union ratée. Mais la passion, même tardive, résistera-t-elle à l’usure du temps?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Anna et Paul, une histoire d’amour

En racontant l’histoire d’Anna, éditrice, et Paul, paysagiste, Cécile Pivot réussit un premier roman qui touche au cœur. Cet amour sera-t-il le bon, après une première expérience manquée de part et d’autre?

Après un échec sentimental, que ce soit du côté de la femme ou de celui de l’homme et que l’on soit quitté ou que l’on décide de quitter, vient forcément le temps des questions et souvent, celui des remises en question. Ai-je choisi le bon? Qu’est-ce-qui a fait que la relation a fini par s’user? Ne vaut-il pas mieux être seul que mal accompagné? Anna Capaldy a décidé de s’offrir un break. Sa rupture avec Étienne, qui a préféré aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte, l’a secouée. D’autant qu’elle doit a sous son toit leurs deux garçons, Gabriel et Hugo, que les médecins ont diagnostiqué autiste et qu’elle entoure de toute son affection.
Elle a aussi édicté certaines règles. En tant qu’éditrice, elle s’interdit par exemple de coucher avec un écrivain. Les relations qu’elle s’autorise sont des aventures d’un soir: «Elle compte sur le sexe et les hommes pour s’amuser dans la vie».
Une relation sérieuse est d’autant plus inenvisageable qu’elle n’aime que les hommes qui la fuient.
Lors de ce dîner chez Louis Landersonne, elle a à peine remarqué son frère Paul et, il faut bien l’avouer, est surprise de l’invitation à déjeuner au Plaza qu’il lui propose au lendemain de leur rencontre.
Paul, qui a également un parcours sentimental et conjugal chaotique, s’investit davantage dans son métier de paysagiste que survole l’éducation de ses deux enfants, Rose, la fille qu’il a eu avec Isabelle et Tom, le fils qu’il a eu avec Laurence sept ans plus tard. Il a appris à «éteindre le feu avant même l’étincelle».
Et si leur premier rendez-vous se passe très bien, il vont vite se rendre compte que leurs intérêts sont n ne peut plus divergents. « Elle aime la ville, lui la nature. Elle aime la mer, lui la campagne. Elle lit beaucoup, lui peu. Elle est bordélique, lui est maniaque. Elle se couche tard, lui s’endort tôt. Elle goûte les bourgognes, lui les bordeaux. Ces dissemblances deviennent vite un jeu entre eux. Ils se séduisent, se défient, tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais c’est perdu d’avance et ils le savent.» Anna a 38 ans, Paul 43. Ils ne vont plus se quitter.
Au bout de quelques mois, ils décident d’acheter une maison, partent en vacances tous les six en Grèce puis en Toscane. Un bonheur que Tom a envie de partager. Il demande à son père de vivre avec eux. Anna va accepter, même si elle sent que l’équilibre des familles recomposées et fragile. Peut-être a-t-elle l’intuition d’un premier coup de canif dans leur contrat. Ce qui n’était qu’un jeu entre eux, le refus de Paul de se marier, va devenir une source d’inquiétude.
Quand Gabriel, qui a rompu avec son père, prend son envol et s’engage dans des études de médecine – il veut se spécialiser en autisme – il faut s’adapter à nouveau.
Au fil des jours, on va constater l’usure du couple que Hugo, hypersensible, sent au plus profond de lui. L’heure de prendre de la distance a sonné.
Cécile Pivot a la précision de l’entomologiste pour dire combien telle attitude, tel détail, telle remarque vient s’inscrire au passif de cette histoire d’amour qui, comme dit la chanson, finit mal en général. Un premier roman très réussi, sensible et qui sonne on ne peut plus vrai.

Battements de cœur
Cécile Pivot
Éditions Calmann-Lévy
Roman
272 p., 17,90 €
EAN : 9782702165607
Paru le 2 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Fontainebleau, Nogent-sur-Marne et Marseille. Il y est aussi question de lieux de villégiature à Arcachon, Beaulieu-sur-Mer, Rome, Madagascar, Paros ainsi que d’un séjour sur la côte adriatique, entre Bol et Split, d’un autre au Japon, à Kyoto, Uno et Teshima et d’une escale à Munich.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle aime la ville, lui la nature. Elle aime la mer, lui la campagne. Elle lit beaucoup, lui peu. Elle est bordélique, lui est maniaque. Elle se couche tard, lui s’endort tôt. Elle goûte les bourgognes, lui les bordeaux. Ces dissemblances deviennent vite un jeu entre eux. Ils se séduisent, se défient, tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais c’est perdu d’avance et ils le savent.»
Tout oppose Anna et Paul, hormis une même habitude des relations sans lendemain. Et pourtant, ces deux grands solitaires vont s’aimer. Passionnément. Un amour si dense, si parfait, qu’il suffirait d’un rien pour qu’il vole en éclats.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Valmyvoyoulit
Blog de fflo la dilettante
Blog Aude bouquine

INCIPIT (Les premières pages du livre)
MER ADRIATIQUE, CROATIE
Août 2017
À bord du ferry qui laisse derrière lui Supetar, Joséphine, sept ans le 10 septembre prochain, joues rondes et peau semée de taches de rousseur, habillée d’un short et d’un débardeur orange, arbore deux nattes brunes qui lui donnent un petit air coquin et joyeux mais ne disent rien de sa tristesse.
Le paysage défile lentement devant les yeux de la petite fille, adossée au garde-corps. Elle a aimé ses montagnes couvertes de champs d’oliviers et de chemins de rocaille, ses pins odorants, les galets qui lui brûlaient la plante des pieds avant qu’elle ait le temps de se jeter à l’eau, les glaces en fin d’après-midi, les chats qui se prélassaient au soleil devant les portes des maisons, qui se nourrissaient des poissons que les pêcheurs voulaient bien leur abandonner. Son genou cogne de manière régulière contre la rambarde en un geste entêté.
Depuis le ferry, Joséphine discerne une femme, allongée sur la petite plage de la crique, point minuscule et vêtue, lui semble-t-il, d’un maillot de bain une pièce noir. Elle aimerait être à sa place.
La femme que discerne la petite fille au loin se prénomme Anna. Elle vient de terminer Le Lit défait de Françoise Sagan, d’en lire la dernière phrase, « Et lorsque levant les yeux, elle aperçut son reflet dans la glace, lorsqu’elle vit cette femme brune, si sombre et si fatale, entourée de toutes ces roses matinales et mortes, embuées de rosée, elle ne put s’empêcher de penser que, de toute façon, en même temps qu’un bel amour, Édouard lui avait offert un beau rôle. »
Joséphine fait provision de paysages et de lumières. Elle se raconte une histoire. Le ferry tomberait en panne et on aurait tous le droit d’aller se baigner en attendant qu’il reparte. On raterait l’avion, le temps se serait arrêté.
Anna a maintenant l’habitude de voir passer les ferrys au loin. C’est le même mouvement, lent et imposant, aux mêmes heures de la journée. Elle referme son livre. Le bateau est déjà hors de vue. Elle sourit. Et elle, que dirait-elle ? Paul lui a-t-il offert, sinon un beau rôle, un bel amour?

PARIS, FRANCE
Avril 2004
Paul est en retard, mais personne ne lui en tiendra rigueur. Il va dîner chez son frère cadet et passera la soirée avec leurs amis communs. Ils seront nombreux, comme toujours chez Louis, le bon vivant de la famille, enjoué et affectueux, qui aime les grandes tablées, avoir du monde autour de lui, sortir avec des filles drôles et effrontées, qui l’embarquent pour des nuits qui se terminent à l’aube, jouer au rugby avec ses copains le dimanche au bois de Boulogne et faire de la voile en Bretagne l’été venu. « Un sacré fêtard », « un type vraiment gentil », « on peut compter sur lui », « un mec droit », c’est ce que disent de lui ses amis et sa famille. L’opposé de Paul le lunatique, qui arbore souvent un air revêche, prend les choses trop au sérieux et se montre intransigeant dès qu’il s’agit d’écologie et de développement durable. « Insaisissable », « ténébreux », « antipathique », « généreux », « attentionné » : sont les mots que l’on emploie à son propos et personne n’est d’accord avec personne.
Au-delà des apparences, rien n’est aussi simple ni aussi caricatural. Lequel ne s’est pas marié et ne veut surtout pas d’enfant ? Louis. Qui en a deux ? Paul. Et qui plus est de deux femmes différentes, dont il est aujourd’hui séparé. Depuis, il s’est promis que plus jamais.
Paul est enfin arrivé. Il fait le tour des convives, déjà attablés, claque la bise aux amis. Ils lui demandent des nouvelles de ses enfants, d’où il vient comme ça, avec cet air hirsute et son jean tout crotté. Ils sont contents de le voir. Il se dirige vers la seule personne qu’il ne connaît pas.
— Bonsoir. Paul.
— Anna.
— C’est mon grand frère, précise Louis.
— Je sais, nous nous sommes vus à ton anniversaire, Louis.
— Mais oui, c’est vrai ! répond-il, avant de retourner en cuisine.
Paul n’a gardé aucun souvenir d’elle.
— Oui, je me souviens, murmure-t-il d’un ton distrait.
— Non, vous ne vous souvenez pas, lui dit-elle en riant. Ça n’a aucune importance, on ne se souvient pas de moi la première fois, je ne sais pas pourquoi.
Lui sait. Elle n’est pas son genre. Il préfère les blondes et les rousses féminines, grandes, le corps plantureux, la tête solide, l’esprit pratique, qui veulent vivre des histoires d’amour légères. Il fuit les torturées, les intellos, les féministes revanchardes, les revanchardes tout court, les anorexiques. Il part en courant quand elles n’ont pas d’enfant à trente ans passés. En fait, avec le temps, il apprécie de plus en plus les pétasses. Il assume. Et pour elles, aucune préférence physique. Plus elles sont consternantes, vulgaires, plus elles parlent fort, font des selfies à tout-va, plus elles l’excitent.
Cette Anna est l’opposé. Elle est petite, mince, ses yeux sont d’une couleur indéfinissable et son visage, d’une pâleur extrême, est encadré par de longs cheveux noirs. Il est difficile de deviner de prime abord d’où provient précisément sa distinction que l’on remarque dès le premier regard et qu’elle habite comme une seconde peau. Elle a le sourire généreux, elle rit facilement, mais ne se départ pas d’une certaine froideur qui tient l’autre à distance. Elle doit séduire les hommes qui aiment les poupées, pense Paul. Elle ne le laisse pas indifférent, mais il n’est pas certain de la trouver agréable. Est-ce parce qu’elle n’a pu s’empêcher de lui faire remarquer qu’il lui avait menti, ou le mélange de douceur et de fermeté qui émane d’elle, ou encore son regard, qui se plante dans celui de son interlocuteur et ne le lâche pas ? Il n’en a pas la moindre idée.
Anna pense qu’elle ne sait décidément pas se taire quand il le faut. C’est malin de dire à un inconnu, d’un air bravache, que personne ne se souvient d’elle.
Les conversations vont bon train, les verres s’entrechoquent. On félicite Louis pour ses lasagnes maison. Olivia confie à Juliette qu’elle ne s’habille plus que chez Monoprix et Zara. « À quelques exceptions près, précise Renaud, son mari, Jérôme Dreyfuss pour les sacs, Patricia Blanchet pour les chaussures, Isabel Marant si on a une soirée… » Camille et Isabelle prennent la défense d’Olivia. « Encore heureux qu’elle se fasse plaisir, après les heures qu’elle fait au bureau. Et puis dis donc, on ne t’a pas vu dernièrement avec un costume Renoma ? »
Paul raconte à Vincent ses journées passées près de Fontainebleau, où il réaménage pour un couple d’hôteliers un parc de dix hectares, les arbres qu’il est en train d’y planter, les fleurs qu’il prévoit d’installer autour de la maison, les allées qu’il remet à neuf, les nouvelles perspectives visuelles, que les propriétaires découvriront dans quelques mois. Bientôt, peut-être, il signera avec le Ritz pour l’aménagement des terrasses. Il a envie de leur proposer dans le cahier de charges… mais brusquement il se tait. C’est le rire de cette femme, Anna, assise à la gauche de Louis, qui lui a fait perdre le fil de sa conversation. Un rire particulier et très rauque, rauque comme le timbre de sa voix, réalise-t-il maintenant qu’il arrive à le discerner parmi les autres. Puis il remarque ses mains, longues et fines, aux ongles coupés court et dépourvus de vernis. Il se penche légèrement pour voir son visage mais elle est tournée de l’autre côté, il ne voit que ses cheveux qui lui tombent sur les épaules. Alors il revient à ses mains, qu’elle ne cesse d’agiter en des mouvements amples ou brefs. Ses mains qui passent dans ses cheveux pour venir enrouler des mèches autour de ses doigts, entament un geste pour les attacher puis les relâcher, jouent avec sa fourchette qu’elle fait tourner comme une baguette de majorette. Ses mains qu’elle cache sous la table et qui réapparaissent aussi sec. Des gestes délicats et fébriles, oui, ce sont les adjectifs qui disent le mieux son agitation. Sa mère, professeur de français et de grec, a donné à Paul le goût des mots. Il aime depuis son enfance trouver ceux qui conviennent le mieux à chaque situation, les plus justes et les plus précis. Le vocabulaire est un domaine où il refuse l’approximatif. »

Extrait
« Les livres sont devenus son refuge, sa forteresse indestructible, son mode d’emploi de la vie. Le bonheur se cachait dans les mots, dans ces existences parallèles à la sienne, et cela, même quand ils racontaient des histoires insoutenables et sordides. Elle n’aurait échangé son bonheur de la lecture contre rien au monde. »

À propos de l’auteur
Cécile Pivot est journaliste et s’offre avec plaisir quelques incursions dans l’écriture.
Battements de cœur est son premier roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Le Nord du monde

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En deux mots:
Pour fuir l’homme chien qui la poursuit, la narratrice décide de prendre la route du Nord. On va la suivre jusqu’en Norvège, essayant d’oublier son traumatisme, faisant des rencontres improbables, volant un enfant et cherchant l’apaisement au bout de sa quête.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le Nord est un point cardinal

Nathalie Yot nous offre une quête étonnante pour ses débuts de romancière. Sa narratrice décide fuir l’homme qui la harcèle, sûre de trouver la paix en marchant vers le Nord. Une quête qui la conduira en Norvège et au bout d’elle-même.

Un rythme, une urgence, un besoin : dès les premières lignes de son court premier roman Nathalie Yot parvient à capter l’attention du lecteur. Avec des phrases courtes comme un halètement, on sent la narratrice cherchant à fuir cet «homme chien» qui la harcèle. Comme une sorte de besoin vital. Sans trop en savoir sur les véritables raisons qui la pousse à prendre la route, on va la suivre sur la route. Et dans sa conviction que la sécurité, la nouvelle vie est au Nord.
Commence alors une étrange quête parsemée de rencontres qui sont autant de points de repère dans l’initiation de cette femme. Monsieur Pierre lui fera faire un bout de chemin jusqu’à Lille et partagera quelques temps sa couche. Mais elle sent bien qu’elle n’est pas au bout du chemin. Laissant un petit mot d’adieu, elle poursuit vers la Belgique et les Pays-Bas.
Aux abords de Meerle, il lui faudra toutefois s’arrêter car l’état de ses pieds est inquiétant. Madame Flaisch viendra à son secours, l’hébergera dans sa ferme et la soignera. Elle va alors pouvoir reprendre son Odyssée, car elle entend «simplement s’installer dans la fuite». Elle arrive à Amsterdam où sa route va croiser celle de trois Polonais, Elan, Vince et Piotr avec lesquels elle se sent bien. Les semaines passent et le traumatisme s’éloigne grâce à ces trois partenaires: « Juste le sexe. La simplicité de la mécanique. Quand l’acte est terminé, on fait ralentir le cœur. On respire les effluves. On scrute notre peau, l’œil collé à l’épiderme, comme avec la Flaisch endormie. On écoute le plaisir qui se dissipe doucement, au rythme de l’avachissement. L’accalmie nous berce. On pourrait découper les secondes, on les sentirait quand même passer. Tous les jours, les mains. Tous les jours, les rires. On ne peut plus s’en passer. J’ai sauvage maintenant. J’ai sauvage. Dans cet échange sans promesse et sans certitude, la peur se retire dans mes flancs. Tout disparait dans le fatras charnel. » Tout irait pour le mieux si un enfant ne venait pas croiser sa route. Elle écrit alors très sobrement: «le 6 juin 1999 je vole un enfant». Désormais, c’est à d’eux qu’ils poursuivent leur rêve et partent en direction de la Norvège.
«Isaac connait ma détermination. Il dit que je cherche un secret. Tant que je n’aurai pas touché le mur du fond du Nord du monde, nous ne serons pas tranquilles.»
Je n’en dirai pas plus, ni sur les étapes qui suivent, ni sur leurs rencontres, ni surtout sur l’épilogue, car il faut bien ménager le suspense. Sachez toutefois que Nathalie Yot, artiste pluridisciplinaire, aime jouer avec les mots, avec les phrases et que la musicalité de son texte vous apparaîtra si vous prenez le temps de lire quelques pages à haute voix. Une musique envoûtante.

Le Nord du monde
Nathalie Yot
Éditions La contre allée
Roman
152 p., 16 €
EAN: 9782376650010
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis vers Lille avant de franchir la frontière vers le Nord, passant par Bruxelles, Anvers, Meerle, Amsterdam, Heerenween, Groningue. Passant par l’Allemagne, la route va ensuite au Danemark (Copenhague) en Suède (Göteborg) et en Norvège (Bergen, Trondheim). Le Nord du monde est situé entre Storslett et Straumfjord, du côté d’Elvenland. On y évoque aussi Nîmes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Elle fuit. Elle fuit l’homme chien. Elle trotte comme un poulain pour qu’il ne la rattrape pas, aussi pour fabriquer la peinture des fresques du dedans. Elle voudrait la folie mais elle ne vient pas. Toucher le mur du fond, le Nord du Monde, se cramer dans la lumière, le jour, la nuit, effacer, crier et ne plus se reconnaître. Sur la route, il y a Monsieur Pierre, il y a la Flaish, il y a les habitants des parcs, il y a Andrée, il y a les Polonais, Elan, Vince et Piotr, et aussi Rommetweit, les Allemands, les Denant. Il y a Isaac, neuf ans environ. Et il y a les limites. »

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Les autres critiques
Babelio 
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Le Monde (Le feuilleton de Claro)
France Bleu Aquitaine (Jean Paul Brussac, Librairie Olympic à Bordeaux)
Livres Hebdo (Maïa Courtois)

Les premières pages du livre
« C’est courir qu’il faudrait. Avancer vite. Même si c’est vers le Nord. Même s’il fait froid pour tout dans le corps. Le Nord ira bien. Ira mieux. C’est plus sûr d’aller vers le Nord. Il ne pensera pas m’y chercher. Il sait que je n’irais jamais vers le Nord. Je n’ai ni les habits ni l’attirance. Il faut s’habiller pour le froid et être attirée par le Nord pour y aller. L’attirance ça peut venir. Mais je n’irais jamais vers le Nord sans les habits. L’homme le croira parce qu’il ne m’a jamais offert d’habits chauds. Comme un manteau. Il ne m’offrait que des chocolats. Dans le Nord il ne me retrouvera pas. Je vais courir. C’est mieux. Je sais que l’homme est derrière. Pas très loin. Il veut me parler et m’offrir quelque chose pour en finir.
Un cadeau de finissage. Peut-être un manteau. Je cours et l’eau coule de mes yeux. Pour lui. Pour l’homme. Je suis effrayée.
Je cours à mon allure qui est celle d’ un poulain trotteur. Il faut que je tienne longtemps. Je n’ai jamais couru comme ça, de manière aussi élastique. Si j’en avais le temps, je me filmerais, mais ce n’est pas le moment, pas l’endroit, on reporte. Mes chaussures ne sont pas des sabots. Ce ne sont pas non plus des chaussures pour le Nord, mais elles trottent. Elles m’emmènent dans des quartiers que je ne connais pas, déjà sur le périphérique et plus loin encore, après la ville, après les lumières. On dirait la campagne mais ce n’est pas elle. Sur le bas-côté, du gravier, parfois des arbres, des grues haut dans le ciel. Je comprends que ce sont des chantiers. La ville qui s’étire, s’étale, se déverse, vomit peu à peu sur les champs. Elle gagne du terrain, la ville. Autour de moi, ce soir, c’est évident. Elle s’élance. Je n’aurais pas cru ça d’elle.
Au bout de quelques heures, j’arrête le trot, je vais au pas, petits pas, puis c’est l’arrêt complet. Je ne peux plus avancer. Je crache. À chaque inspiration, j’ai l’impression que tout va s’arracher à l’intérieur. Je regarde derrière moi pour la première fois. L’homme n’est pas là. Il a pris du retard, cherche dans la mauvaise direction. L’homme, c’est un chien, pas un poulain. Un homme chien. Il me renifle, m’a toujours reniflée. Mon fumet, il le connait. Je sais qu’il peut me retrouver à l’odeur de mes chairs. L’aigre de ma peau. C’est un chien endurant, un chien qui ne lâche pas. Il avait ça, l’acharnement. Je n’en veux plus maintenant. Mauvais chien, sale bête.
L’homme chien va mettre du temps pour me rejoindre. Je me demande si je dois l’attendre. J’ai cette hésitation. Une hésitation qui fait des tours de manège. En finir ou courir encore. C’est dur les deux. Pour l’homme chien, ce ne doit pas être facile non plus. Il a terminé de m’aimer et veut une fin à sa manière, une fin qui dit qu’il ne m’aime plus mais que je ne dois pas partir dans le Nord. Il croit qu’on ne s’en va pas comme ça, en trottant. Il croit que je ne peux pas être sans lui. Mais il ne sait pas que j’invente. Il est à mes trousses et pense qu’il a raison de vouloir une fin gluante, alors que moi, je préfère aller vers le Nord, en trottant, sans les habits.
L’amour se coupe à la machette, d’un coup sec, alors les bords sont lisses. On dit faire les choses proprement, comme pour un meurtre. Propre, c’est toujours mieux. Faut réfléchir avant et pas regretter après. Quand c’est fait, c’est fait. Même si c’est dommage. Avec l’homme chien, on avait décidé que jamais la machette ne nous tomberait dessus. C’était se croire plus forts.
La nuit tombe sans m’attendre. Je suis avertie de la fin de la journée par le noir immense. Je n’ai plus qu’à l’admettre. Si le ciel ne s’était pas éteint, j’aurais couru encore. Fuir est un bon passe-temps. Le meilleur dans mon cas. J’aperçois quelques maisons éparpillées, qu’on dirait jetées au hasard sur la terre, de grosses lucioles au milieu de terrains vides. Il n’y a rien d’autre. Je cherche désespérément un arbre sous lequel je pourrais dormir, prendre du repos, me figurer un toit et recouvrer des forces pour la suite. Je trouve l’arbre. Je m’allonge. Je suis au sol. C’est presque bien. Le jour, on ne peut pas dormir à vue. On ne peut pas l’envisager. Alors que la nuit, on disparaot, on s’efface. Les yeux se ferment seuls.
Par contre, je pourrais plus facilement me faire agresser, tabasser, violer, couper en morceaux et jeter dans un fossé. Je fais semblant de ne pas y penser. Je vois les fenêtres allumées des maisons avoisinantes, il y en a trois, c’est rassurant. Trois carrés lumineux, cela suffit pour que la trouille se dissipe. »

Extrait
« Parfois, on se tait. Juste le sexe. La simplicité de la mécanique. Quand l’acte est terminé, on fait ralentir le cœur. On respire les effluves. On scrute notre peau, l’œil collé à l’épiderme, comme avec la Flaisch endormie. On écoute le plaisir qui se dissipe doucement, au rythme de l’avachissement. L’accalmie nous berce. On pourrait découper les secondes, on les sentirait quand même passer.
Tous les jours, les mains. Tous les jours, les rires. On ne peut plus s’en passer. J’ai sauvage maintenant. J’ai sauvage. Dans cet échange sans promesse et sans certitude, la peur se retire dans mes flancs. Tout disparait dans le fatras charnel. Je bloque le souvenir de l’exclusivité jusque dans l’irritation de mon col. »

À propos de l’auteur
Nathalie Yot est née à Strasbourg et vit à Montpellier. Artiste pluridisciplinaire, chanteuse, performeuse et auteure, elle a un parcours hétéroclite. Elle est diplômée de l’école d’architecture mais préfère se consacrer à la musique puis à l’écriture poétique. Ses collaborations avec des musiciens, danseurs ou encore plasticiens sont légion. D’abord elle publie deux nouvelles érotiques Au Diable Vauvert (Prix Hémingway 2009 et 2010) sous le pseudonyme de NATYOT. Puis, avec la parution de D.I.R.E (Gros Textes, mai 2011), elle est invitée sur de multiples scènes en France comme à l’étranger pour lire ses textes. Plusieurs textes suivront, toujours chez Gros textes mais aussi chez Maelström pour une collaboration avec Charles Pennequin, ou encore aux éditions du Pédalo Ivre avec HotDog. (Source : Éditions La contre allée)

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Le Mars Club

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En deux mots:
Condamnée à perpétuité pour meurtre, Romy, 29 ans, atterrit dans le plus grand centre de détention pour femmes de Californie. Elle va nous raconter son quotidien en réclusion et revenir sur ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, sans oublier son combat pour son fils.

Prix Médicis étranger 2018.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La stripteaseuse, la perpétuité et le petit garçon

Rachel Kushner happe son lecteur avec l’histoire de Romy, stripteaseuse condamnée à perpétuité. Une plongée saisissante dans l’univers carcéral et une féroce réflexion sur l’Amérique d’aujourd’hui.

Elle s’appelle Romy parce que sa mère rêvait pour elle d’un destin semblable à cette belle princesse qu’elle avait vu au cinéma. Mais les chances de rencontrer un beau prince charmant au Mars Club sont proches du zéro. Dans ce club de striptease où travaille Romy, ce sont davantage les paumés, les petits délinquants et les junkies qui se retrouvent. Ceux dont les moyens se limitent à quelques dollars pour s’offrir «une part de rêve» dans une boîte à striptease. Il y a par conséquent davantage de chances d’y croiser un homme peu recommandable qu’un bon samaritain.
Cet homme, c’est Kurt Kennedy. Romy va le tuer pour se protéger et protéger son fils. C’est le début d’un engrenage que Rachel Kushner dépeint d’autant mieux qu’elle travaille depuis des années comme bénévole dans le plus grand pénitencier pour femmes de Californie. Elle a compris que le système judiciaire américain est fait pour protéger les nantis et écraser les plus faibles. Qu’il y a d’une part ceux qui peuvent se payer les meilleurs avocats et ceux qui, comme elle, se voient attribuer un avocat commis d’office. Il n’y souvent ni le temps, ni les compétences pour défendre vraiment son client. Voilà donc la version du Procureur tout puissant servi aux jurés: « Les douze personnes présentes savaient donc simplement qu’une jeune femme à la moralité douteuse une strip-teaseuse avait tué un citoyen honorable, un ancien combattant de la guerre du Vietnam, souffrant d’une invalidité permanente à la suite d’un accident du travail. Et comme, en plus, un gamin était présent lors des faits, on avait ajouté l’accusation de mise en danger de mineur. »
Et voilà comment on se retrouve condamnée à deux peines de perpétuité, plus six ans.
L’avenir s’incarne dès lors entre les murs d’un pénitencier de plusieurs milliers de femmes avec tous les problèmes que l’on peut imaginer. Violence, promiscuité, dépression et introspection…
« Le problème, c’est qu’on continue d’exister, qu’on en ait l’intention ou pas, jusqu’à ce qu’on cesse d’exister, et alors, les projets ne riment plus à rien.
Mais ne pas avoir de projets ne signifie pas que je n’ai pas de regrets.
Si seulement je n’avais pas travaillé au Mars Club.
Si seulement je n’avais pas rencontré Kennedy le Pervers.
Si seulement Kennedy le Pervers n’avait pas décidé de me traquer.
Mais il a décidé de le faire et il s’y est appliqué, implacablement. Si rien de tout cela n’était arrivé, je ne serais pas dans ce bus, en route vers une vie dans un trou en béton. »
Rachel Kushner parvient parfaitement à transmettre l’ambiance lourde, la cape de plomb qui s’abat sur les épaules de Romy. Le jour où on lui apprend qua mère est morte dans un accident de voiture et que Jackson, son fils de sept ans, se retrouve seul, la tension croît encore. De quoi devenir folle. De quoi finir en cellule d’isolement.
Restent alors les souvenirs, les relations avec les autres détenues, notamment Conan et Sammy, mais aussi les livres et les petits travaux autorisés. Sans oublier cette idée folle: l’évasion.
Ce qui rend le livre fascinant, c’est à la fois cette implacable machine à broyer les humains et ce coin de ciel bleu qui résiste. Le réquisitoire est sans appel, même si l’espoir fait vivre.

Le mars club
Rachel Kushner
Éditions Stock
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par
480 p., 23 €
EAN: 9782234085015
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement en Californie, de San Francisco à Los Angeles, en passant par Santa Barbara, Sunland et Stanville, le nom donné à l’endroit où se situe le pénitencier.

Quand?
L’action se situe des années quatre-vingt à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Romy Hall, 29 ans, vient d’être transférée à la prison pour femmes de Stanville, en Californie. Cette ancienne stripteaseuse doit y purger deux peines consécutives de réclusion à perpétuité, plus six ans, pour avoir tué l’homme qui la harcelait. Dans son malheur, elle se raccroche à une certitude: son fils de 7 ans, Jackson, est en sécurité avec sa mère. Jusqu’au jour où l’administration pénitentiaire lui remet un courrier qui fait tout basculer.
Oscillant entre le quotidien de ces détenues, redoutables et attachantes, et la jeunesse de Romy dans le San Francisco de années 1980, Le Mars Club dresse le portrait féroce d’une société en marge de l’Amérique contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Nathalie Crom)
Le Temps (Salomé Kiner)
Grazia (Pascaline Potdevin)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog la rousse bouquine 
Blog Tu vas t’abîmer les yeux

Signalons pour les lecteurs anglophones, une série d’articles de Rachel Kushner publiés par la revue New Yorker sur Stanville et le système carcéral pour femmes aux États-Unis. Lien vers les articles

Les premières pages du livre
« Une fois par semaine, le jeudi, c’est la nuit des Chaînes. Une fois par semaine, soixante femmes vivent ce moment décisif. Et certaines parmi ces soixante le revivent encore et encore. Pour elles, ça devient de la routine. Moi, je ne l’ai vécue qu’une fois. On m’a réveillée à 2 heures du matin, menottée, décomptée : Romy Leslie Hall, détenue W314159. Et je me suis mise dans la queue avec les autres pour un trajet d’une nuit dans la vallée.
Dès que le bus banalisé est sorti de l’enceinte de la prison, je me suis collée à la fenêtre grillagée pour tenter d’apercevoir le monde extérieur. Il n’y avait quasiment rien à regarder. Des passages souterrains et des bretelles d’accès, des boulevards déserts plongés dans l’obscurité. Personne dans les rues. On roulait à une heure tellement impossible que les feux ne passaient même plus du vert au rouge, ils clignotaient, bloqués à l’orange. Une voiture a surgi, tous phares éteints. Elle a doublé le bus à vive allure, un bolide noir à l’énergie démoniaque. Une fille du même quartier que moi à la maison d’arrêt du comté avait écopé d’une condamnation à vie simplement parce qu’elle conduisait. Ce n’était pas elle qui avait tiré, certifiait-elle à quiconque lui prêtait l’oreille. Elle n’avait pas tiré, non, elle conduisait. Rien de plus. Ils s’étaient servis du système de reconnaissance automatique des plaques d’immatriculation. Elle apparaissait sur les images enregistrées par les caméras de vidéosurveillance. On voyait la voiture en pleine nuit, phares allumés puis éteints. Si le conducteur éteint les phares, c’est qu’il y a préméditation. S’il éteint les phares, c’est qu’il y a meurtre.
Ils avaient une bonne raison de nous transférer à cette heure-là, de nombreuses raisons même. S’ils avaient pu nous mettre dans une capsule et nous catapulter dans la prison, ils ne s’en seraient pas privés. N’importe quel moyen pour empêcher les gens normaux d’apercevoir ce groupe de femmes menottées et enchaînées dans un fourgon cellulaire.
Lorsqu’on s’est engagés sur l’autoroute, quelques-unes, parmi les plus jeunes, pleurnichaient et reniflaient. Une fille était enfermée dans une cage, elle semblait enceinte de huit mois, son ventre était tellement gros qu’ils avaient dû rajouter une chaîne pour maintenir ses mains enchaînées sur les côtés. Elle hoquetait et tremblait, le visage ravagé par les larmes. Ils l’avaient mise dans une cage à cause de son jeune âge, pour la protéger de nous. Elle avait quinze ans.
Une femme assise devant s’est tournée vers la fille qui pleurait et elle a sifflé bruyamment, comme si elle pulvérisait de l’insecticide. Ça n’a eu aucun effet, alors elle a hurlé :
« La ferme, bordel !
− Punaise », s’est exclamée la personne en face de moi.
Je viens de San Francisco et un transgenre, ça n’a rien d’extraordinaire pour moi, si ce n’est que cette personne-là avait vraiment l’air d’un homme. Épaules aussi larges que l’allée du bus, barbe au menton. J’ai supposé qu’elle venait d’un quartier de la prison du comté réservé aux gouines. C’était Conan, je ferais sa connaissance plus tard.
« Merde, c’est qu’une gosse. Fiche-lui la paix. »
La femme a dit à Conan de la boucler, ils ont commencé à se chamailler et les flics sont intervenus.
Dans les maisons d’arrêt et les prisons, il y en a certaines qui font la loi, et cette femme qui réclamait le silence était de celles-là. Si on se plie à leurs règles, elles en inventent encore d’autres. Il faut toujours se battre, sinon on se retrouve sans rien.
J’avais déjà appris à ne pas pleurer. Quand j’ai été arrêtée, il y a deux ans, je ne pouvais pas m’en empêcher. Ma vie était fichue, je le savais. La première nuit que j’ai passée en taule, je ne cessais de me dire que tout ça n’était qu’un rêve, que j’allais bientôt me réveiller. Mais chaque fois que j’ouvrais les yeux, je retrouvais le même matelas puant la pisse, j’entendais de nouveau les portes claquer, les cris de démence et les sirènes. La fille qui partageait ma cellule n’avait rien d’une démente, elle. Elle m’avait brutalement secouée pour obtenir mon attention. J’avais levé les yeux. Alors, elle s’était retournée et avait remonté sa chemise de prisonnière pour me montrer le tatouage au creux de ses reins, son label de femme de mauvaise vie :
Ferme ta putain de gueule
Ça avait marché. J’avais retenu mes larmes.
Un instant de douceur avec ma codétenue, à la maison d’arrêt du comté. Elle voulait m’aider. Tout le monde n’est pas capable de la fermer et moi, malgré mes efforts, je n’étais pas ma codétenue, que j’ai fini d’ailleurs par considérer un peu comme une sainte. Pas à cause de son tatouage, mais de sa fidélité au commandement. Il ne s’agissait ni de sacrifice, ni de stoïcisme. Pas plus que de la nécessité de purger sa peine sans gémir ni se plaindre. Il s’agissait de dignité, d’être digne enfermée dans une cage. Même entravée, même sous le coup d’une décharge de Taser. Être quelqu’un à n’importe quel prix.
J’y crois toujours. »

Extraits
« J’ai dit que tout allait bien, mais c’est faux. On me vampirisait. Il ne s’agissait pas d’un problème moral. Cela n’avait aucun rapport avec la moralité. Ces hommes me ternissaient, je n’avais plus d’éclat. À cause d’eux, j’étais insensible au toucher et en colère. J’obtenais quelque chose en échange de ce que je donnais, mais ce n’était jamais assez. Je leur soutirais le plus possible, à ces portefeuilles – des portefeuilles ambulants, c’est ainsi que je voyais ces hommes. Malgré tout, l’échange n’était pas équitable, et le fait de le savoir m’enrobait d’une sorte de pellicule. Quelque chose mijotait en moi. Au fur et à mesure des années passées au Mars Club, à m’asseoir sur des genoux, à supporter ces échanges viciés. Quelque chose mijotait et bouillonnait. Et lorsque je l’ai dirigé sur une cible – ce n’était pas une décision, l’instinct avait pris le dessus –, c’était fini. »

« Lorsque Gordon Hauser avait douze ans, des troubles avaient éclaté à l’échelle de la communauté, provoquant une situation de crise, après qu’un détenu nommé Bo Crawford s’était évadé de la vieille prison du comté, située dans le centre-ville de Martinez. La baie de San Pablo s’était retrouvée en état d’occupation. Patrouilles de surveillance, blindés, tireurs d’élite, unités cynophiles, barrages sur les routes, à quoi s’ajoutaient des nouvelles palpitantes selon lesquelles Bo Crawford avait laissé des traces ou été aperçu à Pinole, Benicia, Antioch, Vallejo, Pittsburg. On avait bouclé le comté pendant dix jours, le temps de rattraper le prisonnier évadé qui se terrait dans une bicoque abandonnée au bord du détroit de Carquinez, juste derrière Port Costa. Être en cavale n’était pas de tout repos. »

À propos de l’auteur
Rachel Kushner est l’auteure des Lance-flammes (Stock, 2015), finaliste du National Book Award et du Folio Prize, et l’un des meilleurs livres de 2013 selon le New York Times. Son premier roman Télex de Cuba (Cherche-Midi, 2012) a été également finaliste du National Book Award. Ses livres ont été traduits dans dix-sept langues. Elle vit à Los Angeles. (Source : Éditions Stock)

Page Wikipédia de l’auteur 

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