Elle, la mère

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En deux mots
Au moment d’enterrer sa mère, son fils entend écrire la vérité sur sa vie. «Sa vérité. Vérité crue impossible à entendre.» Creusant les secrets d’une famille qui se voulait bien sous tous rapports, il dévoile des traumatismes qui ont laissé des traces, du grand-père aux petits-enfants.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un lourd secret qui en cache d’autres

Le premier roman-choc d’Emmanuel Chaussade explore les secrets d’une famille marquée par les abus sexuels. D’une écriture clinique, il raconte le parcours de la mère qu’il enterre et son combat pour dire l’indicible et pour sortir de cette spirale infernale.

«Cette petite fille abusée, c’est elle, celle qui deviendra la mère.» Maintenant qu’elle est morte, Gabriel se penche sur la vie de cette mère qu’il ne peut appeler autrement. Révéler qu’elle a été la victime d’un grand-père dont la générosité cachait une grave perversion. Pour se venger des reproches de son épouse quant à son alcoolisme, il couche avec de nombreuses femmes, même s’il a «un physique ingrat et un visage qui n’est pas harmonieux. C’est un notable et il a de l’argent, cela suffit pour gommer ces défauts et que s’ouvrent de nombreuses cuisses.» Mais il ne s’arrête pas là. «Il rend souvent visite aux enfants abandonnés de l’hôpital Notre-Dame. Accompagné de deux acolytes, il ne vient jamais les mains vides et offre à ces jolies petites filles pauvres des poupées, des tours de manège et des sucreries. Les trois hommes ont du mal à garder leurs mains au fond de leurs poches et le manège dure des années. Il y en a une qui reçoit plus de cadeaux que les autres. Gâtée par le grand-père qui s’intéresse de trop près, beaucoup trop près, à cette petite fille toujours souriante. Les religieuses ferment les yeux, étouffent les rumeurs, mais ouvrent leurs poches en grand car l’homme est plus que généreux. Et puis, toutes ces accusations sont infondées puisqu’ils sont les trois notables les plus en vue de la ville.»
Le calvaire de la petite fille toujours souriante ne va pas s’arrêter là. Lorsqu’elle se retrouve enceinte, on va lui trouver un mari, le fils de la famille chargé de couvrir ce crime. Bien entendu, ce mari ne va pas tarder à l’ignorer, sa belle-famille qui ne l’a pas choisie à la mépriser et ses enfants qu’elle «aime comme un animal» à s’écarter d’elle. Alors la mère serre les dents face aux attaques, aux rumeurs, aux quolibets. Ne pouvant chercher de réconfort auprès de sa propre mère, morte en mettant au monde son petit frère un an après ma naissance. «Des fragments de sentiments. Des morceaux de vie. Deux morts en si peu de mots.»
De plus en plus seule, elle constate la perpétuation de la tradition de l’adultère. Son mari va séduit la marraine de son nouveau-né avant de faire la conquête de deux de ses belles-sœurs. Et si la belle-mère met un terme à toutes ces histoires «elle en profite au passage pour interdire à sa bru tout contact avec sa propre famille. Elle prive ses petits-enfants de toutes relations avec leurs oncles et tantes maternels les premières années de leurs vies. La mère est fautive d’avoir des sœurs aussi jolies et désirables. La mère est victime d’avoir un mari volage. Tout est de sa faute.»
Alors pour tromper cette solitude qui la ronge, elle va chercher une distraction dans le sexe. «Bestialité avilissante. Râlements bruyants. Chiottes d’autoroute. Sexes tendus. Elle n’est qu’une pute, une salope, qui passe de queues en queues. Gémissements bruyants. Elle ouvre les cuisses à qui le veut. Ils la pénètrent sans ménagement. Emma Bovary du pauvre. Des mâles qui lui font mal.»
Emmanuel Chaussade nous livre cette «vérité crue impossible à entendre» par petites touches, par de courtes phrases qui résonnent comme des coups de marteau. Au fur et à mesure qu’il nous dévoile cette histoire, le malaise et la colère nous gagnent. Comment peut-on sortir indemne de cette sarabande perverse qui passe d’une génération à l’autre? Comment trouver un équilibre dans une vie totalement déséquilibrée? C’est le défi de ce fils qui veut comprendre pour conquérir sa liberté. Un témoignage poignant, un combat pour la vérité, un bréviaire pour un avenir apaisé.

Elle, la mère
Emmanuel Chaussade
Éditions de Minuit
Roman
96 p., 12 €
EAN 9782707346711
Paru le 7/01/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Elle, petite fille aux origines modestes. Envie de vivre plus forte que la mort.
Elle, adolescente aux rêves de prince charmant. Bal des illusions perdues.
Elle, femme libre, jalousée, traquée. Sacrifiée pour enterrer le passé.
Il revient au fils de découvrir les secrets de famille. Histoires de haine et d’amour.
Elle, la mère.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Philosophie magazine (Philippe Garnier)
Nonfiction (Anne Coudreuse)
Blog L’Espadon
Blog Mes écrits d’un jour
Blog Les jardins d’Hélène
Blog Lire au lit
Blog Les livres de Joëlle

Les premières pages du livre
« Elle n’a rien dit quand ils l’ont soulevée. Pas un mot. Elle ne s’est pas débattue. Pas un geste. Ils l’ont soulevée toute raidie. Ils l’ont allongée à l’intérieur et ils se sont reculés. Il a remonté le plaid jusqu’à sa taille. Posé ses mains glacées sur le revers. Glissé une lettre entre ses doigts joints. Il l’a marquée d’une petite croix et l’a embrassée une dernière fois sur le front. Comme il l’a toujours fait. Dernier baiser de l’amour. Premier baiser de la mort. Ils l’ont enfermée. Ils ont vissé le couvercle et ils ont emporté la boîte sans faire de bruit.
Ils l’ont descendue dans le trou. Au fond de l’antre noir. Elle s’est glissée en douceur à côté de son mari. Sans faire de bruit. Ils l’ont déposée au-dessus de son jeune fils et de ses beaux-parents. Pas de place perdue. Ils ont hissé les cordes. Il a jeté une poignée de terre au fond du trou. Elle n’a pas protesté quand ils ont fait rouler la dalle au-dessus d’elle. Condamnée à l’obscurité pour l’éternité. À peine le bruit des truelles qui raclent la pierre moussue. Muette dans sa nouvelle prison. Enfermée dans une fosse sans lumière. Ancienne vivante, nouvelle morte. Seule dans le noir et le froid. Sous terre, elle aura enfin la paix. Il l’espère. Il est seul, tout seul à l’enterrement de la mère. Seul face à la mère. Il lève la tête. Les oiseaux chantent joyeusement dans le ciel pour saluer la mort qui vient de se coucher.

Elle est seule dans la mort. Elle est seule dans la solitude de la terre. Le fils est seul dans son chagrin. Solitude commune, partagée. Le fils quitte la mère pour la dernière fois. Sans se retourner. Sans pleurer. Ses larmes, il les a versées il y a bien longtemps. Ses larmes ont disparu avec son enfance. Avec sa mort, il est passé de l’enfance à la vieillesse en quelques pelletées. Il sait qu’il restera toute la vie un enfant aux yeux de la mère.
Il ne se souvient pas d’avoir pleuré devant elle. Elle, il se rappelle l’avoir vue en larmes, si souvent, trop souvent. Plus le temps a passé, moins ses yeux se sont noyés. Ce n’est pas l’envie qui l’en a empêché mais, avec les années, elle a appris à retenir ses chagrins. Elle les a gardés pour elle. Ses douleurs étaient trop grandes pour pleurer.

Il se souvient, un soir de novembre, de l’avoir trouvée en pleurs. Elle regardait par la fenêtre, les yeux dans le lointain, fixée dans ses pensées. Le père n’était toujours pas rentré. Elle lui a dit de ne pas s’inquiéter et de retourner se coucher. Avec les années, elle a laissé ses larmes derrière elle, pas ses chagrins. Avec les années, il a découvert la raison de ses larmes.
Elle ne pleurait pas pour rien, elle riait de tout. Ils vont lui manquer ses rires francs, ses rires exubérants, ses rires parfois gênants. Peut-être étaient-ils forcés pour conjurer le mauvais sort. Ses rires et surtout ses sourires portés en bouclier pour repousser les agressions de la vie. Ces sourires qu’elle lui a transmis. Tous ces sourires éteints que portent les gens tristes.

Il revoit son sourire grave, teinté de mélancolie, le matin où il lui a demandé comment elle était habillée le jour de son mariage. « Simplement, lui a-t-elle répondu. Une robe sans prétention. » Il l’a suppliée de lui montrer les photos. « Il n’y en a pas eu. » Il l’a interrogée sur la cérémonie. « Deux témoins chacun. » Et puis la fête, après ? « Nous n’avions pas beaucoup d’argent, à l’époque. Nous n’avons rien fait. Pas de tralala ! » Elle a chassé son air mélancolique avec un sourire dont elle avait le secret. Secret défense qu’elle lui confiera quelques années plus tard quand il sera trop lourd à porter pour elle toute seule. Elle s’en déchargera dans un souci de vérité. Elle criera la vérité qu’on lui a demandé de cacher. La réalité que tout le monde voulait nier. Le droit de connaître la vérité.
Elle a caché sa tristesse et son air pensif en trempant ses doigts dans le bol d’eau qui sert à humecter le linge qu’elle repassait. Le linge des huit personnes qui vivaient à la maison. Des montagnes de vêtements, des piles de draps entassés dans l’immense corbeille en osier. Le grand panier qui servait de lit au fils pour discuter à côté d’elle. Séances de repassage, temps des confidences.
Il ne tirera plus jamais sur les draps pour l’aider à les plier. Plus jamais elle ne s’amusera à tendre le rectangle de lin blanc d’un coup sec, pour le faire tomber à la renverse. Le drap ne lui échappera plus des mains. Tous ces draps chargés d’histoires. Son dernier drap est un linceul dont le fils l’a enveloppée. Un plaid dont s’enroulent les Pachtouns d’Afghanistan pour qu’elle ait un peu moins froid là où elle va. Pour qu’elle ait un peu plus chaud, là où elle est.
C’est au cours d’un après-midi de repassage qu’elle lui raconte ce que sa belle-mère lui a offert le jour de son mariage. Un livre de cuisine qu’elle a encore en travers de la gorge. Difficile d’avaler ce cadeau de bienvenue dans sa nouvelle famille. Le message est clair. Votre place est à la cuisine. Cachée de tous à laver la vaisselle sale. Il y a mille recettes pour cacher ou déformer la vérité, il n’y en a pas pour domestiquer les êtres libres. Cette liberté qu’elle aime tant.
Pas de recette transmise de mère en fils. La mère n’est pas un cordon bleu. Insoumise aux palais fins. Rebelle aux préparations sophistiquées. Révoltée aux repas de plusieurs heures qui nécessitent beaucoup de précautions. La mère ne manque pas de bonne volonté pour faire plaisir à la tablée. Elle privilégie une cuisine simple, à base de produits qui rythment l’année. Pâques lance la saison de l’agneau, des jardinières de légumes et des fraises saupoudrées de
sucre et d’un filet de citron. Un bol de crème fraîche disposé à côté de l’assiette du père avant qu’il ne le lui réclame. Gigot, côtelettes, épaule, navarin, sauté, en cocotte ou au four, d’avril à juin, de l’agneau, uniquement de l’agneau. À croire que les autres animaux ont élu domicile sur une autre planète. L’été, elle se réjouit de l’arrivée des tomates farcies, des ratatouilles parfumées, des salades fraîches, des légumes crus et des tartes aux fruits. Elle redoute l’automne avec les gibiers si forts, l’odeur du chou farci à la queue de bœuf qui lui soulève le cœur. Les choux de Bruxelles, le bœuf bourguignon et le coq au vin, impossibles à avaler. Elle assaisonne les plats à sa manière. Le miel remplace la moutarde. La sauce mousseline qui doit accompagner les asperges brille par son absence. Elle remplace un ingrédient par un autre, transformant la recette d’origine en une nouvelle, ce qui provoque grimaces et grincements de dents des invités. Elle garde son énergie pour d’autres choses dont elle a le secret.
Plus jamais elle ne lui dira « Que tu es maigre. Tu ne manges rien à Paris. Tu as mauvaise mine. On dirait que tu es malade. » Quatre sentences d’affilée qui avaient le don de l’irriter. « Arrête de boire. Tu bois trop. » Ces deux-là l’achevaient et lui clouaient le bec pour un bon moment. Malgré cela, elle ne s’interdisait jamais une coupe de champagne, ou deux. À part une bouchée de terre et quelques vers, que peut-elle bien avaler maintenant ? Il n’y a pas de pissenlits autour de sa tombe. Les couleuvres, elle les a avalées de son vivant. Anorexie mortelle, lente descente en enfer, avant un paisible retour à la terre. Enracinée dans la terre nourricière. »

Extraits
« La mère aime d’instinct. Elle aime comme un animal. Sans réfléchir. Tout de suite, jamais ou pour la vie. Elle aime d’un amour vrai, d’un amour pur. Elle aime sans distinction. À vie. Elle aime sans différence. Enfants et amis aimés de la même façon. Aimés sans avantage. Elle est incapable d’aimer autrement. Elle écarte les gens toxiques. Des gens nuisibles lui sont imposés. Attaques sournoises. Faux amis blessés de ne pas avoir été adoptés. Rumeurs empoisonnées. Belle-famille qui ne l’a pas choisie. Moqueries assassines. Jalousie de son amour généreux et possessif. Elle est attaquée pour son manque d’instruction, elle qui n’est pas allée longtemps à l’école. Vilipendée d’être trop franche et trop directe. Dénigrée pour dire la vérité et dénoncer les mensonges. La mère serre les dents. Toujours le sourire comme seule défense contre leurs attaques répétées. Les êtres qui aiment la vie attirent ceux qui en ont peur. » p. 24

Sa mère qui lui a tant manqué. Sa mère dont elle a si peu parlé. Quelques bribes, souvenirs ténus, souvenirs émus. Le fils essaye de la faire parler de cette femme qu’il n’a pas connue. Trop douloureux. «Ma mère est morte en mettant au monde mon petit frère.» «Paul, mon petit frère, est mort quelques jours plus tard.» «Morts de la tuberculose. Tous les deux.» « C’était un an après ma naissance. » Des fragments de sentiments. Des morceaux de vie. Deux morts en si peu de mots. La mère ne ment pas. C’est sa vérité. P. 25

Le grand-père souffre de la sécheresse de sa femme qui lui reproche de trop boire. Il se console dans les bras d’autres femmes. C’est un sacré queutard. Il ne peut résister aux charmes de ces dames, pourtant il a un physique ingrat et un visage qui n’est pas harmonieux. C’est un notable et il a de l’argent, cela suffit pour gommer ces défauts et que s’ouvrent de nombreuses cuisses. C’est un homme lunaire et généreux qui, comme son épouse, a ses propres bonnes œuvres. À la différence de sa femme, il aime les enfants. Il rend souvent visite aux enfants abandonnés de l’hôpital Notre-Dame. Accompagné de deux acolytes, il ne vient jamais les mains vides et offre à ces jolies petites filles pauvres des poupées, des tours de manège et des sucreries. Les trois hommes ont du mal à garder leurs mains au fond de leurs poches et le manège dure des années. Il y en a une qui reçoit plus de cadeaux que les autres. Gâtée par le grand-père qui s’intéresse de trop près, beaucoup trop près, à cette petite fille toujours souriante. Les religieuses ferment les yeux, étouffent les rumeurs, mais ouvrent leurs poches en grand car l’homme est plus que généreux. Et puis, toutes ces accusations sont infondées puisqu’ils sont les trois notables les plus en vue de la ville. Cette petite fille abusée, c’est elle, celle qui deviendra la mère. » p. 32-33

« Tel père, tel fils. Le cher mari perpétue la tradition de l’adultère. Il séduit la blonde marraine du nouveau-né. Le conte de fées s’écroule. La mère est de nouveau enceinte. Le quatrième enfant en quatre ans. L’amour a pris un coup. La mère trompée accouche d’un troisième garçon dans des douleurs atroces, alors qu’il ne pèse pas trois kilos. Enfant mal né, enfant malformé, enfant sans vice qui naît avec une anomalie cachée. L’enfant a les mains bleues.
Elle est inquiète et son instinct de mère le crie. On la fait taire en la traitant de folle. Cet enfant a froid tout simplement. Mauvaise mère qui n’a pas pensé à lui mettre des gants pour le réchauffer. Taisez-vous ! Tout est de votre faute. La rivale s’éloigne mais elle a des sœurs. Jolis cœurs et corps à prendre. Le mari fait la conquête de deux de ses belles-sœurs. La belle-mère le découvre et met un terme à toutes ces histoires. Elle en profite au passage pour interdire à sa bru tout contact avec sa propre famille. Elle prive ses petits-enfants de toutes relations avec leurs oncles et tantes maternels les premières années de leurs vies. La mère est
fautive d’avoir des sœurs aussi jolies et désirables. La mère est victime d’avoir un mari volage. Tout est de sa faute.» p. 41

« Elle court, elle court après l’amour. Après des mâles éphémères.
Elle leur fait la cour, avec sa joie de vivre et ses sourires. Ils sont choisis par cette jeune femme mariée à un notable. Fiers d’être élus. Elle va les chercher, ces gens de rien, ces paysans. Ces ouvriers qui lui rappellent son père. Ces hommes qui la baisent comme une chienne, à l’arrière d’une voiture, dans une grange ou en forêt. Ils la prennent à la va-vite. S’enfoncent en elle avec brutalité. Cave humide et froide. Bestialité avilissante. Râlements bruyants. Chiottes d’autoroute. Sexes tendus. Elle n’est qu’une pute, une salope, qui passe de queues en queues. Gémissements bruyants. Elle ouvre les cuisses à qui le veut. Ils la pénètrent sans ménagement. Emma Bovary du pauvre. Elle puise encore plus profond dans la bassesse, comme pour se punir d’y prendre du plaisir. Des mâles qui lui font mal. » p. 46

« Elle dit sa vérité. Vérité crue impossible à entendre. Elle les dérange. Seul recours pour eux, la faire passer pour folle. Ils la traitent de folle. Ils la prennent pour folle. Ils la rendent folle. «Je ne suis pas folle quand même. Ils mentent, tu sais. Ils ne veulent pas voir la vérité en face.» C’est elle qui a raison, elle les a démasqués. Son tort est de le crier. Crier la vérité. Beau-père alcoolique et pédophile. Mari volage et malhonnête avec le fisc. Belle-mère mythomane qui s’est inventé une saga familiale. Beau-frère violent qui trompe sa femme. Fille aînée paranoïaque. Fils aîné pervers. Sa propre famille ne peut pas croire ce qu’elle dit. Ses frères et sœurs s’illusionnent devant les bonnes manières, les propriétés et les comptes en banque de sa famille d’adoption. La mère a compris que les bourgeois savent parfaitement jeter de la poudre aux yeux pour cacher leur tout petit esprit. Elle aussi, elle y a cru, avant de voir l’envers du décor. De quoi se plaint-elle, par rapport à eux qui ont si peu ? Elle vit dans un bel hôtel particulier rempli d’antiquités, un grand appartement en ville, un autre sur la Côte d’Azur. Son mari l’emmène skier l’hiver dans une station huppée. Le champagne coule à flots. Elle ne manque de rien. Pourquoi tous ces reproches? Décidément, elle est complètement folle. » p. 50

À propos de l’auteur
CHAUSSADE_Emmanuel_©Guillaume_NothEmmanuel Chaussade © Photo Guillaume Noth

Né en 1961. École des Beaux-Arts. Chambre Syndicale de la Couture Parisienne. Créateur de haute-couture. Directeur Artistique. Commissaire d’exposition. Elle, la mère est son premier roman. (Source: Éditions de Minuit)

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Alias

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En deux mots
Alias est un enfant battu par sa mère, comme va le découvrir sa voisine après la séparation de ses parents, lorsqu’elle à la garde de l’enfant. Les services de la protection de l’enfance, chargés de trouver une solution, ne vont qu’aggraver le problème.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quand l’intérêt de l’enfant doit primer

Dans un court et percutant roman Claire Gallois part en guerre contre les services de la Protection de l’enfance en retraçant le parcours édifiant d’«Alias», enfant battu et confié… à son bourreau!

Un peu comme dans L’Ami de Tiffany Tavernier, la narratrice va nous parler de ses voisins. Un couple apparemment sans histoires. Maxime est courtier en assurances, son épouse Noëlle – qui préfère qu’on l’appelle Chouchou – est mannequin, travaillant notamment pour les catalogues de vente par correspondance et les soutiens-gorge perfect silhouette. On appellera leur fils Alias, pour ne pas lui faire du tort. Un fils que la narratrice gardait quelque fois chez elle, y compris après le divorce relativement rapide du couple. Car les absences trop longues et répétées de son épouse ne convenaient plus à son mari.
C’est en donnant un coup de main à Chouchou qu’elle s’est rendue compte de son absence d’instinct maternel. Et si, la cinquantaine passée, elle prend la plume pour nous raconter ce qu’il est advenu de ce fils considéré comme un obstacle, c’est qu’elle sait ce qu’il a enduré, d’abord psychologiquement puisqu’il a rapidement compris qu’il ne serait pas entouré d’amour. Et puis physiquement: «Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure, mais je ne pleure pas.»
Une spirale infernale va alors entraîner le garçon vers le fond. Car si la justice et la Protection sociale de l’enfance décident d’éloigner le fils de sa mère, le poids des procédures et l’absence de discernement – l’administration en vient à soupçonner le père et même l’enfant lui-même de dissimuler la vérité – perturbent au plus haut point un psychisme déjà mis à rude épreuve. Au point qu’il ne voit qu’une issue, sauter par la fenêtre. S’il est arrêté avant de commettre l’irréparable, il va toutefois se retrouver en asile psychiatrique. Une étape de plus d’un chemin de croix qui n’avait pourtant rien d’inéluctable.
Dans ce réquisitoire parfaitement documenté, Claire Gallois part en guerre contre les services de la protection de l’enfance. «Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque.»
En imaginant combien Alias compte de frères et de sœurs pris en charge pas ces services de la protection de l’enfance, si mal nommés, on en frémit d’horreur.
Avec son sens aigu de la formule, la romancière nous fait découvrir ce «petit salon de la philosophie du malheur». Ajoutons qu’en refermant le livre, on forme des vœux pour que les politiques s’emparent rapidement de ce sujet, ô combien sensible, ô combien tragique.

Alias
Claire Gallois
Éditions Flammarion
Roman
128 p., 16 €
EAN 9782080235282
Paru le 5/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les enfants ne savent pas se venger de l’injure que le monde leur fait.»
Est-ce en racontant leur histoire que la narratrice de ce livre saura leur faire justice? Cette femme de cinquante ans s’est occupée d’Alias, le fils de ses voisins et amis, depuis toujours. Le couple s’est rapidement séparé et, quand l’enfant a eu dix ans, il a révélé les sévices physiques et psychologiques que sa mère lui faisait subir. S’ensuivent des plaintes, une enquête et un dossier qui atterrit à la Protection de l’enfance, une institution qui va, au mépris de ce que l’enfant a enduré, rendre sa vie plus cauchemardesque encore.
Alias est le récit de cette témoin d’un naufrage, qui croise les expériences d’autres parents et enfants meurtris à jamais. Un livre puissant qui nous montre que «l’amour, comme les nuages, peut prendre des formes inimaginables».

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Les Notes 

Les premières pages du livre
« La mort m’a plus d’une fois sauvé la vie. Depuis l’enfance, elle m’est apparue comme un instrument de liberté. Et la fonction de la liberté est d’échapper à l’oppression du pouvoir exercé par certains êtres, certains événements sur vos décisions personnelles. Parfois, il semblerait qu’il vaudrait mieux disparaître pour contenter tout le monde. J’ai compris la leçon très tôt. Quand je me trouvais dans une situation qui dépassait le seuil tolérable de la douleur, je l’affrontais sans faiblir, je me disais : « M’en fiche, je m’évaderai quand je veux, c’est moi qui choisirai mon heure. Ceux-là ne m’auront pas vivante. » Pour moi, c’était un privilège que les grands n’avaient pas.
J’ai vécu jusqu’à l’adolescence en toute sérénité. Je n’avais qu’un seul but : grandir. Grandir pour partir. Mon seul tourment était l’impatience. Je prenais trop souvent la mesure de ma croissance avec un centimètre et un crayon tenu sur la tête pour laisser une marque au dos d’une porte de placard. Parfois, j’étais découragée : quand est-ce que je serais grande ?
C’est arrivé d’un seul coup. Avec l’accident fatal qui a fauché l’aînée de cette famille. Sur la route, les gendarmes avaient tracé à la craie le contour de son corps et ma mère, totalement asservie à la douleur, m’a craché au visage : « Pourquoi n’es-tu pas morte à la place de ta sœur ? »
Un vent venu de nulle part m’a figée en statue. Oui, j’ai voulu mourir sur le coup. Et puis je me suis posé la question idiote que se pose un enfant : « Mais comment on fait ? »

Si j’en parle aujourd’hui, c’est à cause d’Alias. On l’avait enfermé dans une vision de son quotidien, et même de son avenir, en circuit fermé. Des parasites salariés d’une institution judiciaire lui collaient aux trousses. Voulaient lui imposer leur théorème des bons sentiments, au mépris de ce qu’il avait enduré, de son désespoir.
Il a été plus fliqué qu’un voleur. Après l’intervention pleine de douceur et de compassion de la brigade des mineurs, il a passé une nuit entière à plat ventre à marteler, poings fermés sur son matelas, à hoqueter sans une larme et tout bas : « J’en veux pas de cette petite vie de merde. »

Quarante ans nous séparaient mais il m’a donné le sentiment d’une transmission des blessures, comme si elles se reliaient en secret à seule fin de se reproduire. Comme si le passé et le présent se rejoignaient dans l’intime. Comme si même des années mornes ou brillantes de bonheurs divers se fondaient, elles aussi, dans toutes les souffrances d’une terre morte.

Alias est un prénom mystérieux. La plupart du temps, on est bien incapable de deviner lequel est la vraie personne. Cela peut être aussi un nom de guerre. Ou encore, un nom de domaine, une façon de dire « autrement ». Alias ne pouvait pas m’appartenir. On ne possède pas un enfant comme un capital. C’est pourquoi je l’ai baptisé ainsi. Alias n’est pas le nom sur le livret de famille du petit garçon que j’ai rencontré et aimé. Il existe un risque incontournable au fait d’aimer : le fait d’être incompris, le fait d’échouer. Nous avons connu les deux. Nous ne nous oublierons jamais. Nos souvenirs seront sans doute différents, certaines vérités de chacun gardent leur mystère, quel que soit le partage.
Maintenant, Alias est grand. Le fait de l’appeler ainsi me rend libre. L’écriture est la seule discipline où les critiques ne peuvent s’exercer que sur la forme d’un récit, il ne peut être pénalisé par d’éventuelles controverses sur la vraisemblance des faits. Moi qui n’ai jamais fait que lire les autres, aujourd’hui, pour la première fois, j’ai besoin d’écrire cette histoire, notre histoire.
L’idée m’en a surprise, comme un coup à l’estomac, à l’énoncé d’un extrait de procès-verbal dressé par la police du commissariat de quartier : « Violence suivie d’incapacité n’excédant pas 8 jours sur un mineur de 15 ans par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime. Victime blessée à mains nues sans mobile apparent. » C’est son père qui m’a tendu ce bout de papier, en se retournant devant sa porte cochère, un simple hasard de circonstance, impossible à prévoir, je ne sors jamais très tôt le matin. Il a semblé comme happé au passage par ma présence – ce qui ne s’était jamais produit. À le voir ainsi figé, presque méconnaissable, il m’a fait rejoindre aussitôt la peur intérieure qui se lisait sur son visage. Un genre d’absence au passé, balayé par une menace dont on pressent le danger sans pouvoir encore en mesurer l’importance. Nous sommes restés un moment, immobiles sans un mot, face à face sur le trottoir, dans la sidération partagée de l’impensable. Mon bref coup d’œil sur le procès-verbal m’avait rendue muette à mon tour.

Le père et la mère d’Alias étaient des gens au sourire immédiat quand nous nous croisions. Nous habitions la même rue. Nous nous rendions toujours service. Son papa, Maxime, dépannait mon chauffe-eau ou empoignait au passage mon panier de courses trop lourd. Bébé, j’ai gardé assez souvent Alias pour tirer d’embarras sa maman quand ses rendez-vous tombaient à l’improviste. Elle était inscrite dans une agence de mannequins, Dream City, et elle figurait chaque saison dans le catalogue de La Redoute, collections Robes à fleurs ou ceintures Sportfy. Elle posait aussi pour les soutiens-gorge destinés aux poitrines généreuses «Perfect silhouette». C’était donc une très belle fille, port de tête d’altesse, sourire à faire pâlir un dentiste. Elle l’affichait, sans trace de restriction, ce sourire trop beau, enthousiaste quand elle soulevait à bout de bras son bébé dès qu’il y avait deux ou trois personnes en vue. Elle le tenait très haut, comme elle aurait pavoisé avec un drapeau (elle l’habillait chez « Idéal Baby »), et riait encore plus fort à la cantonade avant de proclamer : « C’est mon fils, mon amour », avec de gros baisers sur le petit crâne adouci d’un duvet blond de poussin, tant qu’elle pouvait recueillir des mines attendries ou joyeuses. Moi je l’admirais parce que, depuis l’âge de six ou huit mois, dès qu’Alias m’apercevait, il entamait une vive bascule de tout son petit corps vers moi et elle n’était pas jalouse. Elle riait encore en me le flanquant dans les bras. Personne n’aurait imaginé qu’elle riait un peu trop pour être franche.

Tout le monde avait été pris de court, à la mairie, le jour de la cérémonie. À la lecture de l’état civil des conjoints, l’assistance avait découvert qu’elle avait déjà été mariée. Deux fois. Cette surprenante récidive, chez une si jeune femme, fit naître dans l’assemblée ultrachic un discret murmure. Si encore elle avait été veuve, les invités auraient pu se réjouir de voir en cette nouvelle union le choix d’une âme miraculeusement sensible. Mais quand les réjouissances sont de mise officielle, le cœur et la raison se disputent une issue : opprobre ou compassion ? Ricanements ou bravos ? Une coalition de crédules égayés l’emporta et certains applaudirent. Futée comme elle était, l’obstinée du mariage tenait son sauvetage : des larmes, des sanglots, des « pardons » étouffés, et elle s’était jetée au cou de son nouveau mari qui l’avait serrée dans ses bras pour la réconforter : « Mais on s’en fiche, nous, Chouchou, calme-toi, on est heureux ! »
Maxime est courtier en assurances, il sait très bien que chaque risque a son prix. Il avait raison, oublier deux maris précédents, cela peut arriver à tout le monde, bien sûr. Se faire appeler Chouchou aussi. Elle n’aimait pas son vrai prénom, Noëlle, assez convenu, certes, mais il y a pire. Chouchou par exemple. Pour elle, ça voulait dire aussi « chérie, favorite », elle le revendiquait.

Telle que je l’ai connue, Chouchou se maintenait, même au quotidien, dans la représentation. Celle-ci est par définition égoïste, amorale, mais le plus souvent on ne peut pas y résister, seulement s’y soumettre. Elle s’exerçait à ne pas déchoir du premier rôle. Quand elle a cessé de paraître toute-puissante, elle a endossé celui de victime. Et avec quel succès ! Mais cela est pour plus tard.
Pendant deux ou trois ans après leur divorce – survenu quelques mois après le mariage pour cause d’incompatibilité entre le quotidien conjugal et les absences de plus en plus fréquentes de Madame qui volait jusqu’à Singapour pour poser entre les pousse-pousse et étoffer le catalogue de La Redoute –, j’ai continué à voir Alias. Quand son père, qui occupait toujours le même appartement, était en manque de nounou, j’allais le chercher à la crèche, à la maternelle, puis au CP, j’ai même dû faire le CE1.
On s’amusait bien. Si le ciel était beau, on faisait un tour au manège magique où un lama, une vache, une poule et même un dinosaure valsaient à la queue leu leu sous l’égide d’un lutin en habit rouge qui tournoyait en douceur pour frôler le front des petits ; ils tendaient en vain leurs deux bras pour l’attraper. Je ne suis pas une fan avérée des bébés. Quand j’ai vu Alias pour la première fois, il avait quelques jours. Je ne sais pas ce qui s’est passé. L’amour a tellement de visages. Il a pris aussitôt celui d’Alias. Comment ? Pourquoi ? La réponse m’importe peu. Encore qu’elle m’effleure souvent : où que tu sois, Alias, et même si tu préfères (peut-être) ne plus me revoir, grâce à toi, je ne serai plus jamais seule au monde.

En garde alternée, Chouchou a continué à tenir le rôle de la maman attentive, aimante. Pour moi, un danger ne se résume pas à partir d’un « avant » et d’un « après ». Je sais maintenant qu’il se fabrique avec plein de petits riens, et même avec ce qui est dit sans y penser (comme on continue de voir des amis de loin en loin, parce qu’on y reconnaît un détail qui fait écho à notre propre vie).
C’est seulement avec le recul que me reviennent certains épisodes auxquels je n’avais pas accordé une attention soutenue. Après la naissance d’Alias, Chouchou avait vite repris son travail, « Ça l’épuisait de parler bébé ». Pas moi. Je venais donc m’occuper de lui, captivée sans fin par sa découverte du monde. Le tout petit doigt qui s’élevait pour la première fois et le regard du nouveau-né qui n’en croyait pas ses yeux. La marionnette dansante qu’il voulait toucher… sans succès et qui éveillait ses premiers sourires. Sa menotte qui tentait toujours de me tirer les cheveux et les baisers partout, même sur son nombril quand je le changeais et qui se transformaient en vrais rires sonnants et trébuchants.
J’attendais que sa mère rentre pour partir mais il lui fallait se démaquiller, téléphoner surtout et tout le temps, et elle me demanda un jour en chuchotant, faute de pouvoir interrompre son bavardage passionnant, de donner au bébé le biberon qu’elle venait de préparer. »

Extraits
« Je suis au bout de la situation, je ne sais plus qui je suis et j’ai peur de ma mère, je suis prêt à partir. Mes parents sont séparés. Elle m’a régulièrement giflé et frappé depuis. Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure mais je ne pleure pas, et elle: “Le silence des poltrons, tu connais? Ma mère m’interdit de parler des coups que je reçois, elle me dit: « sinon ce sera pire ». » p. 22

« Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque. Même Clémentine se décourageait. Elle présumait que Chouchou continuerait ses poursuites mensongères jusqu’à la majorité d’Alias. De temps à autre, elle se prétendait à l’étranger, vrai ou faux, on s’en moquait, c’était un soulagement pour Alias, délivré des visites médiatisées. J’ai fait exprès de laisser passer le temps sans compter. La routine implacable des Schmolles avait rendu Alias mutique. » p. 67

À propos de l’auteur
GALLOIS_Claire_©Claire_DelfinoClaire Gallois © Photo DR

Claire Gallois est romancière, essayiste et critique littéraire. Elle a publié une dizaine de romans et des récits, dont Une fille cousue de fil blanc, L’Homme de peine, Les Heures dangereuses, L’Empreinte des choses cassées et, en 2017, Et si tu n’existais pas, aux Éditions Stock. (Source: Éditions Flammarion)

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Aurore

TOUZET_aurore

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Finaliste du Prix Jean Anglade 2020

En deux mots
Aurore est infirmière. Après la mort de son mari, elle décide quitter sa région pour s’installer dans un village du sud-Ouest avec son fils. En découvrant que l’un de ses patients a déposé une petite annonce sous un Abribus demandant de l’aide «pour finir cette vie en tant qu’être humain», elle décide de s’installer chez lui. Une rencontre qui va changer sa vie et celle de son fils.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

« Et la vie continue… »

Si Bertrand Touzet n’a pas remporté le Prix Jean Anglade 2020, son éditrice a compris qu’il serait dommage de ne pas offrir ce beau roman au public. D’autant que l’actualité lui donne encore davantage de relief.

Si la pandémie a servi de révélateur et placé quelques temps les infirmières libérales sur le devant de la scène, convenons qu’aujourd’hui elles ont retrouvé leur statut peu enviable de forces invisibles, même si leur métier ressemble pour beaucoup d’entre elles à un sacerdoce. On remerciera donc Bertrand Touzet d’avoir choisi pour héroïne de son premier roman Aurore, une de ces femmes qui ne ménage pas sa peine pour aider ses prochains. Et ce même si sa propre vie n’a pas été facile. Après avoir perdu son mari, elle a quitté sa région pour venir s’installer dans un village des Hautes-Pyrénées avec son fils Nils, qui ne lui rend pas la vie facile non plus. Perturbé par les événements, il se replie sur lui-même et a de la peine à s’ouvrir aux autres.
Tout va changer le jour où elle découvre une annonce sous un Abribus : «Vieil homme ne voulant pas finir sa vie seul ou en maison de retraite cherche personne ou famille qui voudrait l’adopter.» Une annonce rédigée par Noël, l’un de ses patients, qui a perdu son épouse et a beaucoup de peine à accepter sa solitude. Elle décide alors de répondre à son appel à l’aide et s’installe chez lui. Et si les premiers jours ne sont pas faciles, le trio va finir par prendre ses marques et s’apprivoiser.
Avec beaucoup de sensibilité, Bertrand Touzet – dont j’ai eu le privilège de lire le manuscrit sélectionné pour le Prix Jean Anglade – décrit cette métamorphose, ces trois existences qui en se frottant l’une à l’autre vont finir par faire des étincelles. Avec patience mais aussi une belle volonté, Aurore, Noël et Nils vont montrer des qualités humaines insoupçonnées, chacun dans un registre qui lui est propre, mais que leur cohabitation va permettre de développer.
Nourri de son expérience personnelle – il est kiné au Muret en Haute-Garonne – et du souvenir vivace de ses grands-pères et de sa propre enfance, le roman s’appuie sur ces petits détails qui «font vrai» et lui donne de la chair et du cœur. Très vite on se laisse entraîner derrière ce trio de plus en plus attachant. À tel point qu’on en vient à souhaiter que tout se passe bien pour eux. Reste que Bertrand Touzet parvient très bien à entretenir le suspense et gagne haut la main ses lettres de noblesse de primo-romancier.

Aurore
Bertrand Touzet
Éditions Presses de la Cité
Roman
270 p., 19 €
EAN 9782258194694
Paru le 18/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans un petit village des Hautes Pyrénées.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Portrait d’une femme d’aujourd’hui, infirmière, la presque quarantaine, dans les Pyrénées, touchée en plein cœur par la requête d’un vieil homme souffrant d’Alzheimer. Un roman juste qui puise dans l’air du temps ses thèmes humanistes : la solidarité des cœurs, la nécessaire interaction des générations…
Soigner, veiller, sourire, prodiguer les mots et les gestes qui réconfortent, être là tout simplement… Aurore sait combien son travail d’infirmière à domicile, aussi routinier et difficile soit-il, agit comme un baume pour ses patients. Et contre le désert affectif de sa vie. Aurore élève seule Nils, ado, et s’est reconstruite au fil des ans dans ce petit village. En enfouissant le drame qui a atomisé sa vie d’avant et en se protégeant des jeux de l’amour. Même si son charme ne laisse pas indifférent le déroutant docteur Verdier…
Un jour, Aurore découvre une petite annonce: «Vieil homme ne voulant pas finir sa vie seul ou en maison de retraite cherche personne ou famille qui voudrait l’adopter.» Car Noël est inconsolable depuis la mort de son épouse. Souvent il va se recueillir sur sa tombe qu’il orne de petites violettes en origami et convoque ses souvenirs lumineux mais de plus en plus épars.
Autour de Nils, Aurore et le vieil homme vont nouer un profond lien filial et s’ouvrir à de nouveaux lendemains. Et si Noël n’attend plus guère des jours, Aurore a encore beaucoup à accomplir. Pour elle seule désormais et non plus pour les autres ?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
La Dépêche (Sophie Vigroux) 
La Provence 
Blog Des livres, des livres ! 
Blog Les lectures de Lily 

Les premières pages du livre
« — Ne bougez pas, madame Campos, je vais finir par vous faire mal !
L’aiguille pénètre la peau fine de la vieille dame. Toujours la même difficulté à trouver les veines sur ces corps décharnés, comme si la vie se cachait… Aurore a vu tellement de personnes s’étioler jour après jour et partir en lambeaux de vie.
Côtoyer la mort sans jamais s’y habituer, savoir qu’elle est là, qu’elle rythme ses jours, dans l’odeur qu’elle sème, dans le regard d’un patient qui a perdu son étincelle, la tenir en respect, comme on le ferait d’un chien de garde dont on sait qu’il peut mordre.
La maladie, la sénilité, la souffrance et les sourires, les gestes de soutien, les gratitudes. Ce qui constitue l’humanité de son quotidien, Aurore en a fait son métier. Aurore est infirmière, elle assure les toilettes, les changes, le nettoyage des draps souillés par des corps qui s’abandonnent ; elle sent la fragilité des gens qu’elle touche (elle se dit qu’elle est peut-être la seule à les toucher vraiment, au sens physique du terme). Réalité nue, âpreté de l’existence, sacerdoce qu’elle s’impose pour fuir une vie qu’elle ne maîtrise plus.
Aurore place les tubes de prélèvement dans la mallette qui partira au laboratoire d’analyses, retire l’aiguille, applique le coton imbibé de désinfectant, le maintient pour éviter que cela ne saigne trop. Mme Campos est sous anticoagulants. La moindre coupure, dure à endiguer, montre toutefois qu’une vie, même fragile, palpite encore en elle. Aurore sourit – toujours sourire, montrer de la douceur dans ces gestes mécaniques, de la légèreté.
Elle se retourne, jette l’aiguille et la compresse souillée dans le sac jaune des déchets médicaux, retire ses gants en latex. Elle replace une mèche de cheveux derrière son oreille droite et commence à écrire les transmissions informant les autres soignants des soins effectués et de l’état de santé des patients.
Les rituels de la toilette laissent place maintenant à la pensée active.
En remplissant le cahier, elle observe la silhouette frêle dans le lit, note qu’une prise de sang a été effectuée pour contrôler les marqueurs tumoraux. Aurore sait que les résultats ne seront pas bons, le taux monte au fur et à mesure que Mme Campos s’éteint. Le cancer du sein gagne du terrain, essaime, mais du fait de l’âge de la patiente l’évolution est lente. Il faut bien que le vieillissement des cellules ait un avantage.
Pas de selles ce matin, un peu somnolente à part pendant la prise de sang. Saturation bonne et tension un peu basse.
Aurore se lève, met son manteau, s’approche du visage évanescent, passe sa main sur les cheveux chenus de la vieille dame. Elle lui sourit, la prévient qu’elle reviendra ce soir vérifier que tout va bien. Monologue des soignants afin de meubler le silence. Elle allume la télévision, change de chaîne, hésite sur le programme et finalement s’arrête sur un reportage sur le Costa Rica. Continuer à occuper le vide, ou créer une sollicitation, comme disent les soignants. Peu importe, pense Aurore, il faut juste tenter de stimuler le peu de flamme des malades, même par des programmes sans intérêt.
Elle remonte les barrières du lit médicalisé, non par peur que Mme Campos descende toute seule, mais par habitude.
Elle rapproche la table à roulettes, pose la télécommande et un verre d’eau. Dans un grincement, la porte d’entrée s’ouvre.
— Bonjour, madame Campos, quel froid ! L’hiver est là, depuis le temps qu’on l’attend…
— Coucou, Fabienne ! Tu vas bien ? Pas trop dur avec la neige ?
— Non, ça roule bien, le chasse-neige est passé de bonne heure. Comment ça va aujourd’hui ?
— Plutôt fatiguée… tu sais si elle a bien dormi ? demande Aurore. La fille de nuit n’a pas laissé de trans…
— Oui, la nuit s’est bien passée. J’arrive de chez Georges… C’est coton, aujourd’hui.
— Ah, bon on fera avec. Il est agressif ?
— Un peu. Tu as le temps pour un café ? propose Fabienne.
— Non, j’y vais, ma grande, il faut que je monte à Cazaux et la route risque d’être difficile avec le verglas.
— Bise, bon courage, on se voit demain ?
— Ça marche, passe une bonne journée. A ce soir, madame Campos.
La porte frotte sur le granit de la première marche, lustrée par le passage des années. Aurore soulève le loquet et donne un coup sec pour la refermer. Elle se souvient de ce « petit truc pour la fermer du premier coup » que lui avait enseigné M. Campos, à l’époque où elle venait lui mettre ses bas de contention. Il était encore alerte, travaillait son jardin.
C’était il y a trois ans, hier, une éternité.
Aurore se retourne, observe la façade grise au crépi typique de cette vallée. Les volets en bois peint de l’étage sont tous fermés, elle les a toujours vus ainsi. Elle prend le temps d’ajuster son bonnet, se demande si la personne qui les a fermés en dernier savait qu’ils demeureraient clos aussi longtemps.
Sur les quinze fenêtres que possède la maison, seules deux sont régulièrement ouvertes. Celles de la chambre et de la cuisine du rez-de-chaussée, uniques pièces à être chauffées par la même occasion.
Ce matin, Aurore a envie de les ouvrir une à une, pour insuffler un éphémère parfum de vie. Elle en a tellement vu, des maisons renaître le temps des vacances, des week-ends, puis s’éteindre pour toujours, avec sur leur façade un panneau A vendre.
Mme Campos a eu cinq enfants, tous ont quitté le nid. Les plus proches habitent à Tarbes. Une distance permettant de venir « au cas où », mais pas assez près pour passer un soir à l’improviste ou boire un café le temps d’un après-midi. Les autres sont à Paris, Toulouse, Londres, et viennent au détour d’itinéraires de vacances, apportant la nostalgie des adultes et les rires des enfants qui rouvrent les vieilles malles du grenier et colonisent une dernière fois cette terre promise.
Aurore fait demi-tour et entre sans frapper, la porte frotte le sol et l’annonce bruyamment.
— Qui est là ? demande Fabienne, surprise.
— Ce n’est que moi, j’ai oublié de faire quelque chose…
Aurore monte les marches deux par deux, les faisant craquer à chaque impulsion, actionne l’interrupteur en céramique. Même le courant électrique semble ralenti par des mois de léthargie. L’ampoule incandescente chasse brusquement les noiraudes qui peuplent les étages oubliés. Elle entre machinalement dans l’ancienne chambre des époux Campos, là où elle venait s’occuper de René. En poussant la porte, elle est saisie par une odeur, celle de ses souvenirs. Depuis trois ans, la chambre garde ses effluves de lavande, de poussière légèrement humide, et le parfum de ses occupants. Les maisons retiennent l’odeur des souvenirs longtemps après le départ de ceux qui l’ont habitée ; mélange de bois, de feu de cheminée, de lessive, des placards de cuisine, celle encore des épices et des cubes à potage.
Le simple vitrage tremble à l’ouverture de la fenêtre. Aurore lève les deux crochets qui barrent le volet et d’un coup sec fait entrer la lumière blanche du paysage. Elle prend une grande respiration, en vient à imaginer René, assis sur le lit ; il adorait sentir l’air frais pénétrer dans la chambre le matin quand Aurore aérait la pièce avant de lui faire la toilette. Il se redressait, observait l’Arbizon pour vérifier s’il avait neigé dans la nuit. Depuis qu’il est décédé, presque plus personne ne vient. La maison s’est peu à peu refermée sur elle-même et la maladie l’a définitivement rendue muette.
Au début, les enfants ont fait l’effort d’aller visiter leur mère, puis ils se sont déshabitués, pensant peut-être que celle-ci ne les reconnaissait plus.
« Déshabitué »… Aurore pense à ce mot. Se déshabituer de retrouver ce qui les a construits, les êtres, les lieux, leur mémoire commune. Ils reviendront sans doute le jour de l’enterrement régler les dernières formalités, emporteront ainsi leurs souvenirs, parleront de leur père, de leur mère, qui sera enterrée dans le village, à côté, regarderont la vieille façade grise, le portique rouillé, la balançoire, la cabane qui aura abrité leurs rêves et ceux de leurs enfants, ils imagineront leurs fantômes en train de courir, jouer, se chamailler dans la cour, verseront une larme sur leurs parents et leur jeunesse, et fermeront une dernière fois les volets.
L’exode rural a fait de ces vallées le paradis des portes closes et des résidences secondaires. Aurore a bénéficié de la location d’une de ces belles endormies pour y poser ses valises avec son fils après le décès de son mari. Une étape pour se reconstruire, loin de tout. Elle est finalement restée dans ce sanctuaire qu’offrent les montagnes.
Aurore ouvre la deuxième fenêtre de la chambre puis redescend d’un pas rapide.
Devant la cuisine où s’affaire Fabienne, elle glisse la tête et dit qu’elle viendra fermer ce soir.
— Je ne te demande même pas pourquoi tu as fait ça !
— Tu as raison, je ne le sais pas… une pulsion, un souvenir, un regret ?

Tandis qu’elle remonte dans sa voiture, l’essuie-glace chasse les flocons de neige roulée ; le froid et le vent aiment à transformer les étoiles en petites billes de polystyrène. En passant devant le hangar, elle observe la petite 504 rouge de M. Campos, qui attend son conducteur pour aller chercher le pain. Elle fera le bonheur d’un petit jeune – faible kilométrage, bon entretien –, elle partira elle aussi quand les enfants vendront tout.
Les pneus dérapent sur la neige, cherchent l’adhérence, puis après quelques hésitations sa voiture reprend une bonne motricité. Aurore, en venant dans la vallée, ne savait pas trop comment appréhender l’hiver, la neige, le verglas. Pour les visites, elle craignait que ce ne soit difficile. Après avoir observé ses confrères et vaincu quelques réticences, elle a opté pour le SUV de chez Dacia. Elle en est contente, la voiture se comporte parfaitement sur les routes dangereuses avec des pneus neige et lui permet d’accéder au départ de certaines randonnées sans trop de problèmes.
Aurore sait aussi que ces journées de galère – où l’on guette le passage du chasse-neige, où l’on sort la pelle à neige pour se frayer un chemin jusqu’à la porte d’entrée des patients, où l’on enfile les guêtres et les raquettes pour terminer un chemin d’accès à pied – restent exceptionnelles et donc presque agréables. La plupart du temps, la météo est plutôt bonne et le soleil plus présent qu’en plaine.

Aurore regagne la départementale, jette un regard dans le rétroviseur, trouve que la bâtisse a belle allure les volets ouverts. Elle fermera son caprice ce soir en venant coucher Mme Campos.
La route est noire, l’immaculé de la neige n’est plus, déjà souillé par le passage des voitures, par le sel et la boue. L’activité humaine s’attelle promptement à rompre la magie. La route suit les méandres de la Neste du Louron, serpente entre le blanc des prairies et celui du ciel. Devant la maison des Potier, Aurore remarque qu’il n’y a pas de trace de passage dans la neige. Personne n’est venu voir Noël depuis hier matin et le vieil homme n’a même pas relevé le courrier. Elle ralentit, hésite à lui rendre visite, elle sait qu’il va tous les jours sur la tombe de sa femme. Elle espère qu’il va bien.
Aurore connaît Noël Potier depuis qu’elle est arrivée dans la vallée, elle s’est même occupée de sa femme pendant quelques mois. Lui sortait toujours, quand elle commençait les soins d’Elise, par pudeur, pour s’octroyer un peu de répit dans cette veille de l’être aimé. Elle a gardé l’image d’un homme un peu bourru qu’elle observait en soignant les escarres aux talons d’Elise, elle l’observait donnant à manger aux oiseaux dehors, assis sur le banc en pierre, sa main rugueuse posée sur le dos de son chien venu chercher des caresses.
De la route elle remarque que les volets sont ouverts et que la cheminée fume. Elle s’arrêtera en rentrant de chez Clotilde Baziège, si le vieil homme n’est toujours pas sorti. Elle engage la voiture sur la rampe d’accès à la maison, essaie de garder l’adhérence ; le béton strié n’est pas verglacé, c’est une chance.
Les deux chiens de berger accueillent Aurore à l’entrée de la cour. Comme chaque matin, Clotilde l’attend dans l’embrasure de sa porte.
— Ils ne sont pas méchants, tu les connais bien, depuis le temps !
— Je m’en méfie quand même.
Aurore monte les deux marches du perron en maintenant toujours sa sacoche entre les chiens et elle.
— Entre vite, il fait frisquet.
— Oh, bien couverte ça passe, et puis ça a l’air de se lever.
— Oui, on dirait qu’on va avoir un bel après-midi.
Aurore embrasse Clotilde. C’est une dame de quatre-vingt-dix ans, encore alerte mais vivant seule, sa famille préfère que quelqu’un vienne vérifier que tout va bien, surveiller le pilulier, lui faire la toilette.
— Clo, on fait la toilette aujourd’hui ?
— Oui, c’est gentil, je pourrais la faire toute seule mais j’ai peur de tomber dans la baignoire.
— Il n’y a pas de problème, mais c’est vrai que ce serait plus commode si vous aviez une douche.
— Ecoute, Aurore, j’ai toujours eu cette baignoire sabot et ce n’est pas maintenant que je vais me mettre dans les travaux. Je te prépare un café ?
— Je veux bien. On le boira après la toilette si vous voulez bien ?
— D’accord, je pose la cafetière à moka sur le poêle.
Aurore la suit à travers la salle à manger, la chaleur du poêle de la cuisine s’estompe au fur et à mesure qu’elle s’en éloigne ; il n’y a pas d’autre chauffage dans la maison. Clo vit dans sa cuisine. La salle à manger et le salon sont des pièces d’apparat, inutiles au quotidien. Le petit thermomètre dans la chambre affiche seize degrés, elle a toujours vécu ainsi, avec un gros édredon en plume et une bouillotte pour se coucher.
Comme d’habitude, tout est prêt sur le lit : les affaires propres, la serviette, le gant en éponge, la boîte de gants en latex, le savon. En posant ses affaires, Aurore entend la soufflerie du petit chauffage et l’eau qui remplit la baignoire. Elle sait que Clo n’a pas besoin d’elle, juste sa présence à côté pour la rassurer.
— C’est bon, Clo, tu es prête ?
— Oui, tu peux venir.
Aurore entre, la vapeur d’eau donne une atmosphère de bain oriental à la minuscule salle de bains. L’eau perle sur la faïence bleu ciel et le miroir ne laisse entrevoir que des formes. Clo, qui vient de quitter sa robe de chambre, est assise sur un petit tabouret. Aurore lui prend le bras, l’aide à passer le rebord de la baignoire et la laisse à son intimité, ce moment où la vieille dame semble retrouver un corps, s’abandonner à la caresse de l’eau. L’infirmière l’observe discrètement, attend qu’elle ait fini de savonner son visage, sa poitrine, son sexe. Elle n’est là que pour veiller à ce que tout se passe bien, car, parfois, de fermer les yeux en rinçant ses cheveux fait perdre l’équilibre à Clo. Aurore la sent profiter de la caresse du gant sur sa peau, l’apprécier.
Elle se demande quand tout cela s’arrête, le contact tactile, les caresses, le regard d’autrui. Y a-t-il un moment où l’on s’y habitue, où on l’accepte comme une fatalité ? A voir Clo dans son bain et la volupté qui émane de cette scène, l’infirmière sait que l’on ne perd jamais ce besoin d’interaction physique, on en fait tout simplement son deuil.
L’eau chaude rougit les joues de la vieille dame, Aurore passe la pomme de douche sur ses cheveux blancs. Il y a six mois elle a fait couper ses cheveux plus courts pour ne pas avoir besoin de les coiffer tous les jours.

A force de les côtoyer, Aurore s’est habituée aux corps des personnes âgées, aux peaux détendues, aux taches qui apparaissent… Mais des êtres comme Clo gardent une grâce, une élégance dans la silhouette et dans le mouvement qui les rendent beaux.
La vieille dame se lève, Aurore enroule la serviette autour de sa poitrine et l’aide à descendre. Après avoir frotté énergiquement ses cheveux pour les sécher, Clo se tient devant le miroir pour s’observer.
Aurore la laisse faire face à son reflet, la regarde remonter la serviette pour mettre en valeur sa poitrine, replacer ses cheveux, retenir un épi avec une barrette.
— Vous êtes belle !
— Tu n’es pas difficile, les horreurs de la guerre !
— Non, Clo, vous êtes belle.
— Merci, mais ça ne te fait rien, tous ces vieux corps dénudés ?
— Vous savez, je vous regarde avec des yeux de professionnelle, je ne me dis pas : Beurk, ces rides, ces poils blancs, ces sexes sans poils, ces seins qui pendent… je vois juste des corps. Quand je fais la toilette intime, je vois une vulve, un pénis, des fesses, mais ce n’est qu’une fois rhabillé que je pense à M. ou Mme Untel. Vous avez un corps émouvant, vraiment émouvant… Je vous laisse vous habiller et je vous mettrai vos bas de contention après.
Aurore referme la porte derrière elle pour que le froid de la chambre ne pénètre pas dans la salle de bains et se dirige vers la cuisine.
Elle sort la boîte à sucre du placard en formica, Clo en voudra sûrement avec son café. A son habitude, Clo a déjà mis la boîte en fer-blanc avec les gâteaux secs et les mazagrans sur la table, elle sait pourtant qu’Aurore n’en prend pas, mais elle lui en proposera quand même, et en mangera un au passage.
Aurore sert le café, repose la cafetière sur le coin du poêle, s’assied. Clo entre, le corps encore un peu humide, referme sa polaire, prend place à la table et pousse la boîte de gâteaux vers Aurore.
— T’en prends un ?
— Non merci, Clo !
— Moi, j’en prends un par gourmandise.
Aurore sourit à ce rituel.
— Pourquoi tu souris ?
— Pour rien. Au fait, le médecin doit passer bientôt ? Vous n’avez presque plus de médicaments pour la tension.
— Vendredi, je pense.
— C’est bien le docteur Verdier qui vient chez vous ?
— Oui, il est pas mal, ce petit jeune.
— Oui, c’est un bon médecin, renchérit Aurore.
— Je parle physiquement, il est assez agréable à regarder.
— Oui, il est assez mignon mais il est un peu lunatique… Je vous vois arriver, Clo, à faire l’entremetteuse !
— Je me dis juste que c’est dommage pour vous deux de passer à côté de quelque chose.
Aurore ne répond pas, regarde machinalement sa tasse, sa montre, laisse volontairement Clo à ses pensées.
Elle se lève, boit son café, appuyée à l’évier, rince sa tasse, la pose sur l’égouttoir et va embrasser le front de la vieille dame.
— A demain, je ferai un contrôle dextro1. Attendez avant de déjeuner, surtout !
En traversant la cour, Aurore pense à l’éventualité d’un homme. Non que l’allusion de Clo au docteur Verdier ait ouvert une brèche dans la vie monacale qu’elle s’impose, mais elle est surprise par ce sentiment soudain de ne plus savoir ce qu’est d’être touchée par quelqu’un, par la peur du vide et d’un corps fonctionnant au ralenti. Aurore occupe ses journées à masser ses patients, à les laver, à continuer à faire vivre leurs corps. Elle, personne ne la touche, elle a perdu cette sensation de s’abandonner sous la paume d’une autre main, d’être prise dans des bras. La seule personne qui lui soit proche est son fils de quatorze ans. Or, à cet âge, on ne fait plus de câlin à sa mère. On est trop grand, trop fier, trop bête.
Elle a ressenti ce trouble d’être touchée, ce jour où la doctoresse avait examiné sa thyroïde, à cause du manque d’iode des régions de montagne. De sentir ses mains sur son cou – geste anodin s’il en est –, elle avait éprouvé comme de la timidité, une pudeur excessive. Elle qui, chaque jour, côtoie la nudité, nettoie des plaies, change des couches, lave des sexes et des fesses, ne pensait pas être intimidée par la proximité d’une main sur sa peau.
Aurore pensait à ce moment-là qu’elle avait mis plus que son corps de côté, elle n’avait plus en elle qu’une once de vie, ce besoin d’altruisme et de jusqu’au-boutisme à mener tout de front.
Elle ne se souvenait presque plus de son existence d’avant l’incendie, elle n’en avait conservé que le goût lointain du sucre et de la cendre. Aurore faisait partie de ces êtres qu’on imagine dépourvus de vie intime, tout dévoués à leur métier. Ceux que l’on croit plus solides que le roc, ceux qui prêtent une épaule lors d’un deuil, qui tendent une main. Ces êtres que l’on admire en se persuadant que l’on ne pourrait pas accomplir la moitié de ce qu’ils font. Et on les laisse agir seuls, sans leur demander s’ils ont besoin d’aide. Aujourd’hui, Aurore aimerait qu’une main se tende vers elle, elle ressent comme une lassitude, à passer pour une sainte. Et pourtant elle a cette sensation qu’il ne faut pas trop la bousculer car les larmes pourraient jaillir… Elle voudrait être normale, être une desperate housewife, afficher une coiffure parfaite et un visage reposé, comme ces mères qui viennent chercher leurs gosses en gros 4 × 4 avant de repartir à leur cours de Pilates entre copines.
Aurore sait qu’elle doit bosser pour remplir le frigo avant de penser à ce qu’elle préparera à manger à son ado, elle sait qu’elle doit gérer tant bien que mal les devoirs, laisser le repas prêt à son fils avant de repartir pour sa tournée du soir.
Chaise percée, couches, couchers. Cette vie, elle se l’est imposée, elle lui pèse quelquefois, mais son métier, ces gens, elle les aime. D’ailleurs, si Aurore ne les aimait pas, elle aurait arrêté depuis longtemps.
Elle fait démarrer la voiture, regarde son agenda. Georges…

Aurore prend une grande inspiration. C’est le dernier domicile avant de rentrer au local pour faire les transmissions, se poser un peu…
En repassant devant chez Noël, elle remarque des traces de roues sur le chemin enneigé. Il a finalement dû sortir de chez lui. Si elle le croise au bourg, elle lui demandera des nouvelles.
Arrivée sur le pas de la porte de chez Georges, Aurore appréhende, comme toujours, sa visite. Pénétrer dans cette maison, c’est entrer dans l’antre du monstre. La neige recouvre le capharnaüm du jardin, amas de tuiles, d’objets rouillés, de choses accumulées au fil des années. L’intérieur de son domicile est redevenu salubre grâce aux passages des aides à domicile.
Aurore se souvient de sa première fois. L’épouse de Georges était décédée six mois auparavant et Georges n’avait pas fait le moindre ménage. Bouteilles vides et poubelles jonchaient le sol. Depuis, la maison et son propriétaire s’étaient améliorés, mais le jardin était resté dans son jus. D’après les gens du village, il était le même avant la séparation, les époux semblant préférer la bouteille à la bineuse.
Aurore a beaucoup de mal à imaginer une femme partageant le quotidien de cet homme abîmé par l’alcool, le corps transpirant ses excès.
Aurore et les aides à domicile assistent Georges pour maintenir une certaine hygiène corporelle et vestimentaire même s’il est tout à fait apte à le faire seul. Lui manque juste la motivation. Depuis le dernier incident elle a négocié de ne venir que pour les piluliers et surveiller qu’il prenne sa camisole chimique. Pourtant même diminué, shooté, Georges reste un prédateur, elle le sait, elle s’en méfie.
Aujourd’hui, plus que d’habitude, à la méfiance s’ajoute la crainte. Face à cette porte, elle hésite, se sent plus vulnérable qu’à l’accoutumée. Elle entre, salue Georges, assis sur son canapé en tissu, une cigarette à la bouche, un verre à pastis vide devant lui. Elle espère que le verre date d’hier soir.
— Je peux ouvrir un peu ? Là ce n’est pas possible, il y a trop de fumée, Georges.
On lui a dit de fumer à la fenêtre ou dehors.
— Je sais, mais il fait trop froid.
Il se lève, oscille un peu à cause de ses troubles cérébelleux. Il la regarde, il lui fait peur, il le devine à son regard. C’est peut-être ce qu’il préfère chez elle, la peur qu’il lui inspire, il sent dans ces yeux que potentiellement, pour elle, il existe sexuellement. Et même si ce n’est pas vraiment flatteur, il lui inspire autre chose que de la pitié, il existe en tant qu’homme pouvant agir sur elle – lui qui est bouffé par l’alcool, pourri par les névrites, lui qui ne bande plus depuis des années. Et cela l’excite.
Aurore n’est pas une femme que l’on remarque forcément, mais elle plaît aux hommes qui prennent le temps de s’attarder sur elle. Une beauté de fête de village, généreuse, charnelle, simple. Aurore sait qu’elle peut encore plaire aux hommes de son âge ; des regards, des sourires, des attentions, elle n’en manque pas.

Chez ses patients plus âgés, elle devine parfois lors des soins des regards furtifs ou plus insistants sur sa poitrine, des mains hésitant à la peloter, un semblant d’érection. Elle met cela sur le compte d’un lointain souvenir, de chair et de luxure, d’un réflexe, d’une réminiscence physiologique. Elle les sent gênés par la manifestation de leur désir. Elle en sourit presque, songe à sa grand-mère d’origine espagnole qui lui disait, à propos du grand-père, « El olor consuela » : le parfum du souvenir console.
Ces papis lubriques, ces pépères pervers, elle s’en amuse. Mais Georges, c’est différent. Georges a une soixantaine d’années, il est désinhibé voire dangereux.
Certes, la dose de médocs qu’il ingurgite lui bloque toute érection mais en sa présence elle se voit comme un morceau de chair fraîche en pâture. Aurore appréhende tout ce qui émane de lui, l’odeur de vieil alcool anisé, son souffle qui s’amplifie quand il s’approche d’elle, ce regard impudique quand elle nettoie cette plaie qui suinte.
L’alcool et le tabac ont obstrué les artères de Georges, la cicatrisation est donc très difficile. De plus, son hygiène corporelle, des plus douteuses, n’aide pas, malgré les efforts des aides à domicile.
En voulant se battre avec un camarade de beuverie, Georges s’est fait une fracture ouverte du tibia en tombant de sa hauteur. Il a frôlé de peu l’amputation et, depuis, tout le monde s’attelle à sauver cette jambe malgré l’attitude délétère de Georges. Il y a des jours où Aurore préférerait qu’il soit amputé pour de bon. En attendant, elle se concentre sur la plaie afin de ne pas imaginer son regard sur son tee-shirt légèrement moulant.
La peur d’Aurore est légitime, Georges a déjà essayé de l’embrasser une fois, de la bloquer contre la porte pour l’empêcher de sortir. Il a déjà calé sa jambe entre ses cuisses, et même posé ses mains sur ses seins.
Aurore se concentre pour ne pas se laisser submerger par cette odeur qu’elle associe à celle de la prédation.
Comme si elle avait entendu son appel silencieux au secours, Fabienne montre sa tête à travers le rideau de perles et sourit à Aurore.
— Est-ce que Georges est sage aujourd’hui ?
L’homme regarde la jeune femme, presque surpris de la voir, ne prête que peu d’attention à ses dires. Aurore, elle, est soulagée, Fabienne sait depuis l’agression que la soignante n’aime pas rester seule avec le vieil homme, et l’aide-ménagère s’organise toujours pour être présente, même quelques instants, pendant qu’Aurore s’occupe de Georges.
— Ça va, il est de bonne humeur. Tu as fini plus tôt ! Merci.
— De rien, ma grande, on se serre les coudes… #Metoo.
Georges ne semble pas comprendre la connivence des deux femmes et elles en jouent.
Fabienne vide le cendrier, saisit le verre vide sur la table du salon, secoue les coussins du canapé, profitant que Georges l’ait quitté momentanément. Aurore applique la compresse avec de l’eau stérilisée sur la jambe, fait tomber les morceaux de peau sèche. Elle observe la plaie avec attention, ne la trouve pas trop vilaine et applique un pansement épais dessus.
— Bon, Georges, c’est fini ! Elle est de mieux en mieux, cette cicatrice.
— Elle commence à m’emmerder, cette jambe, tu sais ?
— On arrive au bout ! Courage, ce n’est pas le moment de faire n’importe quoi !
Aurore se redresse, observe le chien de Georges qui attend dans un coin de la pièce. C’est peut-être la seule chose qui attire la sympathie dans cette maison.
Elle appelle l’animal, le caresse, mais le petit yorkshire se méfie quand Aurore pose sa main sur son dos. La main de son maître ne prodigue pas que des caresses, semble-t-il.
— Aurore, tu cherches toujours un local ? Il y a l’ancienne mercerie de la grande rue qui est à vendre, si tu veux.
— Le local à côté de chez Delrieu ?
— Oui, c’est pas mal, en plus ils ne doivent pas en demander cher.
Georges tousse pour attirer l’attention, Aurore se retourne, capte ses yeux jaunes de crocodile.
— Bon, j’y vais, moi, sinon je vais être en retard pour chercher mon fils au collège. A tout à l’heure, Fabienne. A jeudi, Georges. Passez une bonne journée.
Aurore sort promptement, soulagée d’en avoir fini. Il y a des moments où aimer son métier ne suffit plus.
Le soleil commence à fendre le ciel de neige, la route encore humide mouchette de boue et de sel les pare-brise, les arbres perlent des chapelets d’eau glacée et redressent petit à petit leurs branches qui ployaient sous la neige. Les stations vont ouvrir ce week-end, les promène-spatules vont pouvoir de nouveau coloniser les vallées, apportant leurs lots d’animations et de bouchons. La neige des derniers jours était attendue et presque inespérée, et, malgré la gêne relative qu’elle occasionne, les gens sont heureux de sentir une nouvelle fois son mordant.

Face à la vitre, son bol de café à la main, Noël regarde la neige.
Des traces d’oiseaux, de cervidés, mais pas d’empreintes d’homme, pas de tranchées occasionnées par les pneus d’une voiture. Il se demande s’il est sorti hier. Il ne sait même pas le jour qu’il est. Noël se rend compte que les jours lointains sont plus faciles à amadouer que ceux de la veille ou de l’avant-veille. Le médecin appelle ça le début d’une dégénérescence sénile. Il trouve que ce mot est bien compliqué pour dire qu’il perd la tête lentement.
Il se retourne vers le poste de radio, l’allume. 28 novembre.
Il remarque alors qu’il n’a pas enlevé la fine feuille de l’almanach, comme si la journée d’hier n’avait pas existé, comme s’il était passé directement du 26 au 28 novembre.
Il met son bol dans l’évier, le rince en passant juste sa main dedans et le range sur l’égouttoir en faïence blanche.
Il s’approche de l’almanach, retire les deux feuilles, du 26 et du 27 novembre, pour laisser apparaître la date du 28. Il s’assied face à la table en chêne, s’applique sur le premier pli d’une petite feuille, hésite un peu puis se lance. Faire trois pliages pour les ailes et le cou, ramener le bord inférieur pour définir le corps, et l’oiseau en papier prend forme. Il le regarde, dessine un rond noir pour l’œil, le pose sur la table puis saisit une autre feuille.
Si Noël ne se rappelle pas ce qu’il a fait la veille, il se souvient que sa femme adorait les origamis et en particulier le premier qu’il lui avait confectionné : un papillon avec une feuille bleue achetée pour l’occasion. Après s’être longtemps exercé en cachette sur du papier brouillon, il s’était, un jour, assis à cette même table et, sans un mot, avait commencé son origami. Élise était en train de repasser le linge. Il avait le geste sûr de celui qui s’est exercé avec application. Cinq minutes plus tard, un papillon était dans sa paume, prêt à s’envoler jusqu’à elle. Élise avait souri, réalisant les efforts qu’il avait dû faire. Elle lui avait demandé ensuite de dessiner un poisson. Tout penaud devant sa feuille, il avait pris un crayon et avait esquissé rapidement les contours d’un poisson rouge. Ils s’étaient mis à rire dans cette cuisine où, aujourd’hui, ne résonne plus que le tic-tac de la comtoise.

Des origamis, il a appris à en faire des dizaines : des fleurs, des animaux, des formes, des assemblages complexes. Élise lui avait offert un livre sur cet art et il s’était plus ou moins frotté à tous les modèles. Mais l’origami dont il était le plus fier était celui qu’il avait spécialement créé pour elle. Une fleur, leur fleur, une petite violette. Assemblage simple de trois feuilles violettes groupées en cercle et d’une feuille verte pour la tige.
Cet origami, il ne l’a jamais oublié car il le confectionne chaque jour en allant rendre visite à Élise sur sa tombe.
Il se lève, va chercher le beurre et la confiture restés sur la table pour les ranger, regarde rapidement les magnets qui ornent le frigo. Souvenirs de voyages, les plus anciens, les siens et ceux d’Élise, et dorénavant petits cadeaux rapportés par les gens qui l’entourent et le soignent. Quand on n’a plus la santé et l’envie, on voyage par procuration, à travers les souvenirs des autres. Noël se dit que c’est peut-être cela, la vieillesse : vivre dans le souvenir des choses et des êtres jusqu’à en devenir un soi-même. »

À propos de l’auteur
TOUZET_Bertrand_©DDM-Sophie_VigrouxBertrand Touzet © Photo DDM Sophie Vigroux

Né à Toulouse il y a une quarantaine d’années, Bertrand Touzet a grandi au pied des Pyrénées. Après des études à Nantes, il est revenu exercer sa profession de masseur-kinésithérapeute en région toulousaine. Il y a trois ans, il a décidé d’écrire : «Faisant lire mes textes à mes proches, j’ai constaté que je pouvais toucher les gens par mon écriture. […] Mes textes, leur sensibilité, je les dois à ma profession, à ma qualité de père et à un grand-père qui m’a toujours dit que chaque jour est unique et doit être vécu comme tel.» Aurore est son premier roman, finaliste du Prix Jean Anglade 2020. (Source : Éditions Presses de la Cité)

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Avant le jour

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Un message de son amant indiquant à la narratrice qu’il renonce à leur voyage en Italie pour rester auprès de son épouse la pousse à décider de partir seule à Turin. L’occasion pour elle de faire le bilan de sa vie sentimentale et de s’imaginer un avenir.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le voyage en Italie

Madeline Roth a imaginé, pour son premier texte à destination des adultes, une narratrice en proie à des tourments amoureux. À l’occasion d’un voyage en Italie qu’elle effectue seule, elle dresse le bilan de sa relation avec un homme marié.

«Dans quelques mois j’ai quarante ans, et depuis quatre ans je donne à Pierre ce qui s’appelle un bout de ma vie — ça ne s’appelle pas autrement. Des heures, des nuits, un corps, des baisers, des rêves: la vie. Je me donne. Je prends ce qu’il m’offre mais il me vole — souvent j’ai ce sentiment-là, qu’il me vole.» Aussi ce voyage en Italie qu’elle devait faire avec Pierre, la narratrice décide de le faire seule, laissant son amant avec Sarah, qui vient de perdre son père. Une femme, une épouse qu’elle préfère ne pas connaître.
Mais au moment de monter dans le train pour Turin, le sentiment qui domine est la peur, car elle se rend bien compte que ces kilomètres qu’elle va parcourir vont l’éloigner de cet homme qu’elle aurait tant voulu ne pas partager, qu’elle aurait tant aimé avoir à ses côtés.
Madeline Roth, dans ce très court roman – moins de 100 pages – va explorer la psyché de cette femme à l’heure d’un choix difficile. Comme elle l’explique à Marie, son amie et confidente, elle a le sentiment d’années perdues, d’un bout de vie qui ne se rattrape pas. «Je n’attends rien. Enfin je n’attends pas qu’il la quitte. J’attends quelque chose qui ressemble à ce qu’il me donne. J’attends l’attente de lui, le désir que j’ai de lui, sans cesse renouvelé. C’est peut-être la première fois que ça m’arrive, ça, dans ma vie, ce truc qu’on vous dit tout le temps, n’attends rien. Un jour, ça arrive. Et puis, un autre jour, on quitte son appartement avec un billet pour deux à destination d’un autre pays. Et on ne veut pas de cette peine, on ne veut rien subir qui ressemble à une attente qui n’aurait pas été comblée.» Car la vie ne l’a pas épargnée. Elle a quitté son mari alors que leur fils Lucas venait de faire ses premiers pas et conservé depuis un sentiment de culpabilité. Aujourd’hui, son fils a 13 ans et elle se retrouve à prier dans une église de Turin, elle qui n’est pas croyante. À se demander que faire de cette relation.
Madeline Roth pose des mots simples sur les questions de cette femme, simples mais justes, simples mais beaux. En changeant de perspective – vu de Turin son amour reste-t-il toujours aussi nécessaire – elle trace un chemin. Et si au moment de reprendre le train, elle n’a pas toutes les réponses, elle aura trouvé une forme d’apaisement. De quoi affronter les prochains temps.
On se laisse happer par la beauté des phrases de Madeline Roth, on oublie le côté sordide de cette relation secrète, on ne voit plus que la peur de cette femme que l’on aimerait aider. Sensible et intelligent, ce récit est d’une rare délicatesse. Si bien qu’en refermant le livre, on regrette qu’il soit déjà fini.

Avant le jour
Madeline Roth
Éditions La fosse aux Ours
Roman
80 p., 12 €
EAN 9782357071643
Paru le 19/01/2021

Où?
Le roman est situé principalement en Italie, à Turin. Mais on y évoque aussi Paris, Bagnères-de-Bigorre, Saint-Nazaire-en-Royans et Avignon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je suis désolé. Sarah vient de perdre son père. Je suis forcé d’annuler Turin. Je t’appelle demain. Je suis vraiment désolé.»
Ce voyage à Turin ne se présente pas sous les meilleurs auspices mais elle décide de partir, seule, sans son amant.
De musées en terrasses de café, d’églises en promenades le long du Pô, le séjour se transforme, peu à peu, en voyage intérieur.
Elle s’interroge sur sa vie. Que dit de nous une histoire adultère ? Pourquoi on se sépare du père de son fils et comment on élève, seule, un enfant ?
Peut-être que, sur le quai d’une gare, elle trouvera une réponse.

68 premières fois
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Les premières pages du livre
« Jeudi
«Je suis désolé. Sarah vient de perdre son père. Je suis forcé d’annuler Turin. Je t’appelle demain. Je suis vraiment désolé.»

Je relis le message plusieurs fois. Depuis que je connais Pierre, la sonnerie qui m’annonce un SMS remplit mon corps de choses qui bougent et palpitent. Pas là — enfin, pas dans le sens que j’aime. Tout s’est toujours construit comme ça entre nous: des mots sur un écran. Un jour, Pierre a débarqué dans ma vie, et j’ai cru que ça durerait une nuit. Cela fait quatre ans.
On devait aller à Turin, quelques jours, au printemps, parce qu’on n’avait jamais quelques jours pour nous, parce qu’on avait envie d’ailleurs et d’un ailleurs tous les deux.
Ça me prend une minute pour décider que j’irai, seule. C’est peut-être le moment que j’attendais: pas celui d’être ensemble, enfin – car comment être ensemble, enfin, puisque Pierre a Sarah? Mais le moment pour décider que ça s’arrête. Que ça suffit, que ça se termine, que j’ai ma vie à vivre, sans lui.
On est jeudi. Le départ est le lundi suivant.
Je regarde le vent dans l’arbre en face, Je n’ai même pas de larmes. C’est tout blanc. C’est tout sec et triste. Je ne pensais pas que je m’habituerais à ça, à porter le poids d’un cœur triste. Mais c’est comme tout: on s’habitue. J’ai pris l’habitude des moitiés de nuits, des vêtements qu’on enfile trop vite, l’habitude des silences, des fuites. Je croyais qu’il y avait, entre nous, comme un fil. Pierre ne le coupera jamais. S’il faut décider quelque chose, je comprends que cela m’appartient. Et c’est maintenant. Au bout de quatre ans, dire ne m’appelle pas, ne m’appelle plus, ne m’écris plus, je veux qu’on arrête. Non. Si. Non. Dire je crois que j’en crève de marcher côté de ma vie, comme ça. Sans toi dedans.
Je lui avais vendu mon vélo d’appartement. Il existe des rencontres plus romantiques, des histoires qui commencent comme dans les livres: pas pour nous. J’avais mis une annonce, il avait appelé, on avait pris rendez-vous. J’ouvre la porte et il se tient là, avec ses dix ans de moins que moi, avec son jean qui le serre, avec son sourire, avec sa voix qui, à ce moment-là, me scie le ventre en deux. On se gêne, je dis entrez, on se frôle, je dis c’est dans la chambre de mon fils, je le vois qui hésite, comme s’il savait où elle se trouve, la chambre de mon même.
Il a dit d’accord. Il a acheté le vélo. Je lui ai proposé un café, il a encore dit d’accord. Il est resté un peu, dans cet après-midi de septembre, je crois que je rougissais. On n’est plus rien devant le désir. Juste deux corps. Qui détaillent tout de l’autre. Qui s’y voient, s’y projettent, s’y lovent. J’ai déposé sa tasse dans l’évier. Depuis combien d’années je n’avais pas fait ce geste simple, qui pourtant me bouleversait ? Il est parti, le vélo sous le bras, on s’est encore frôlés et, une heure plus tard, le portable a sonné. Il avait écrit: «Vous me plaisez.»
J’ai attendu. Avec mes mains qui tremblaient et mon ventre en capilotade. Je n’ai pas répondu tout de suite, j’ai relu, et relu, j’ai fumé une cigarette, puis deux, j’ai relu, et puis j’ai écrit «vous aussi».
Il est revenu. »

Extraits
« Marie m’a dit: ne dis pas que ce sont des années perdues, la vie est comme ça, on ne perd rien, on avance », et je sais bien, Marie, ma belle, que tu as raison, mais quand même, dans quelques mois j’ai quarante ans, et depuis quatre ans je donne à Pierre ce qui s’appelle un bout de ma vie — ça ne s’appelle pas autrement. Des heures, des nuits, un corps, des baisers, des rêves : la vie. Je me donne. Je prends ce qu’il m’offre mais il me vole — souvent j’ai ce sentiment-là, qu’il me vole. Pierre qui habite avec Sarah, qui dort avec Sarah. » p. 19-20

« On habite toujours quelque part. Mise pour une nuit. On habite, cela veut dire que l’on n’a rien réussi à quitter. On est. Dans une ville, dans une rue, dans une gare, avec son âge, son prénom, son nom. Son corps, son poids, ses mains. J’ai l’impression que je vais mettre des kilomètres entre Pierre et moi et soudain cette impression me fait peur. J’ai Presque envie de rester. En vrai, j’ai peur. » p. 25

« J’ai rencontré Mathieu l’année de mes dix-sept ans. Vous avancez et, un jour, quelqu’un apparaît, et c’est la juste lumière, et c’est la peau qu’il faut. Je ne me souviens pas d’un moment de ma vie où je n’ai pas voulu d’enfant, je ne me souviens pas non plus du moment où cette envie est apparue, j’ai vécu huit ans avec lui avant qu’il me dise oui, je crois que d’être père lui faisait un peu peur, et dans l’avion qui nous emmenait au Maroc cette année-là, je lisais Les Corrections, de Jonathan Franzen, et je me posais encore cette question: est-ce qu’on peut corriger les erreurs de nos parents? Un jour, j’ai dit ça à Mathieu, il a eu l’air horrifié, il ne comprenait pas que je me la pose, apparemment. » p. 30-31

« Je n’attends rien. Enfin je n’attends pas qu’il la quitte. J’attends quelque chose qui ressemble à ce qu’il me donne. J’attends l’attente de lui, le désir que j’ai de lui, sans cesse renouvelé. C’est peut-être la première fois que ça m’arrive, ça, dans ma vie, ce truc qu’on vous dit tout le temps, n’attends rien. Un jour, ça arrive. Et puis, un autre jour, on quitte son appartement avec un billet pour deux à destination d’un autre pays. Et on ne veut pas de cette peine, on ne veut rien subir qui ressemble à une attente qui n’aurait pas été comblée. » P. 39

« À quel moment est-ce que j’ai compris ça, qu’il me faudrait lire, beaucoup, pour toutes les vies que je n’aurai pas?»

« J’ai grandi quand Lucas grandissait. Je ne dis pas «vieilli», bien que ce soit le cas, je veux dire j’ai grandi, avec lui. Il m’a portée, plus haut, il a consolidé mes os, nourri mes jours. Lorsqu’on s’est retrouvé tous les deux, juste lui et moi, il avait dix-huit mois à peine. Le dimanche matin, il venait me rejoindre dans mon grand lit. Le soleil se levait. C’était des matins délicieux. On chuchotait. Il venait avec son oreiller, son doudou, et puis des livres que je lui racontais. »

« Je n’ai rien décidé, je l’aime. Je savais que ce n’était pas une bonne idée, je me doutais qu’il avait quelqu’un: je l’aime quand même. Jamais je n’aurais une nuit entière, jamais sa main dans la mienne dans la rue, jamais nos bouches qui s’embrassent devant des gens: je l’aime quand même. »

« Ils arrivaient quelques minutes avant lui, ils le précédaient toujours, c’étaient les mots du désir, ils marchaient avec lui, ils couchaient avec moi, ils remplissaient l’espace. Je me rendais compte que j’avais cherché cela une bonne partie de ma vie: un corps et puis des mots. Un jour arrive dans votre vie un homme auquel vous êtes capable de donner ce qu’il y a de plus intime encore que votre peau nue – et ce sont vos mots. »

À propos de l’auteur

ROTH_Madeleine_©DR

Madeline Roth © Photo DR

Madeline Roth travaille depuis presque vingt ans à la librairie jeunesse L’Eau Vive, à Avignon. Elle dit souvent que la librairie est sa deuxième maison. Passionnée de lecture depuis toujours, elle collabore aussi régulièrement à des revues littéraires. Elle publie ses premiers romans pour adolescents en 2015. Avant le jour est son premier texte à destination des adultes (Source: Éditions Le Rouergue / La Fosse aux ours)

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l’enfant céleste

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

 

En deux mots
Pierre vient de quitter Mary, la laissant en plein désarroi. Du côté de son fils Célian, ça ne va pas fort non plus. Il a de la peine à se concentrer à l’école. Des maux qu’ils vont tenter de panser en effectuant un voyage sur l’île de Ven, sur les pas de l’astronome Tycho Brahe, dont ils ont lu l’histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le voyage initiatique de Mary et Célian

Dans son premier roman Maud Simonnot raconte la passion commune d’une mère et son fils pour l’astronome Tycho Brahe. Une passion qui va les pousser à entreprendre un voyage riche de surprises et d’émotions sur l’île de Ven.

Mary a du vague-à-l’âme. Pierre vient de la quitter avec un message sibyllin et son fils Célian a beaucoup de peine à l’école. Il rêve et est rapidement déconcentré. Il est cependant loin d’être stupide, se passionnant pour la nature qui l’environne et pour les étoiles du ciel. Il aime par-dessus tout l’histoire de Tycho Brahe (1546-1601) que lui raconte sa mère. Cet astronome danois aura connu bien des misères avant d’entrer dans la postérité grâce notamment à Kepler qui s’est appuyé sur son héritage.
Convoquée une énième fois par son école et fatiguée nerveusement, elle prend une grande décision: «je vais demander un congé, louer l’appartement, déscolariser Célian pour le temps qui reste avant les vacances d’été, et nous allons partir sous un ciel où nous respirerons mieux. Même si fuir ne résoudra ni les blessures de l’enfance ni celles de l’amour, tant pis, je ne peux pas continuer de me laisser aller ainsi à cette dévoration mélancolique.»
Commence alors la seconde partie du roman qui se déroule sur l’île de Ven, cette sur laquelle Tycho Brahe a fait édifier son château-laboratoire dont il ne reste rien aujourd’hui. En revanche, le lieu reste un endroit magique pour Célian et Mary auquel Maud Simonnot donne tour à tour la parole pour qu’ils nous transmettent leur vécu. Grâce à Solveig, qui les accueille chez elle, ils vont pouvoir enrichir leurs connaissances et développer leur imaginaire. Si quelques failles viennent ternir le portrait de l’astronome, ils trouvent quelques clés dans son musée et quelques interrogations. Comment a-t-il pensé à appeler l’île Uraniborg avant même la découverte d’Uranus? Et comment les personnages de l’Hamlet de Shakespeare ont-ils des noms inspirés des études menées ici? Les deux hommes se connaissaient-ils? Célian a peut-être la clé du mystère, lui qui adore parcourir la lande, s’émerveiller devant une mousse rose, regarder le ciel et la mer ou les oiseaux. «Voir l’invisible… J’ai passé des années à rêver à la destinée dramatique de Tycho Brahe, des journées entières à pédaler à la recherche de ces trésors et de ces débris que laissent derrière eux les hommes, de sorte que son nom sera toujours lié à l’esprit des lieux, aux forêts s’étendant à perte de vue dans la lumière de Ven, et à cet été en compagnie de Célian. Mais c’est en le regardant à l’affût, lisant l’immobilité apparente du paysage comme je serais incapable de le faire, que j’ai enfin saisi ce qui m’avait fascinée dans l’histoire de Tycho Brahe, plus encore que l’incroyable château, le nez en or ou ses découvertes scientifiques: il a su voir dans le Ciel ce que personne n’avait vu.»
Si le récit est parfaitement documenté, c’est d’abord le cheminement intérieur de la mère et de son fils que Maud Simonnot nous propose de partager, avec des mots simples, mais qui n’excluent pas la poésie. Amour, émerveillement et ouverture aux autres forment les clés de leur initiation.
Ils sont prêts à rentrer.

L’Enfant céleste
Maud Simonnot
Éditions de l’Observatoire
Roman
176 p., 17 €
EAN 9791032913697
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé principalement sur l’île de Ven, proche de Copenhague mais appartenant à la Suède.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sensible, rêveur, Célian ne s’épanouit pas à l’école. Sa mère Mary, à la suite d’une rupture amoureuse, décide de partir avec lui dans une île légendaire de la mer Baltique. C’est là en effet qu’à la Renaissance, Tycho Brahe – astronome dont l’étrange destinée aurait inspiré Hamlet – imagina un observatoire prodigieux depuis lequel il redessina entièrement la carte du Ciel.
En parcourant les forêts et les rivages de cette île préservée où seuls le soleil et la lune semblent diviser le temps, Mary et Célian découvrent un monde sauvage au contact duquel s’effacent peu à peu leurs blessures.
Porté par une écriture délicate, sensuelle, ce premier roman est une ode à la beauté du cosmos et de la nature. L’Enfant céleste évoque aussi la tendresse inconditionnelle d’une mère pour son fils, personnage d’une grande pureté qui donne toute sa lumière au roman.

68 premières fois
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Maud Simonnot présente L’enfant céleste © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Dès sa naissance on le sait.
On se dit que cet enfant-là est différent.
Pourtant on ne le formule pas, on vient d’une famille pudique, et puis bien entendu toutes les mères doivent éprouver ce sentiment d’être devant un être singulier, forcément merveilleux.
On le tient entre ses deux mains, ce nourrisson réfugié dans une noix, si petit, si doux. Les reflets d’or clair de ses cheveux. Et ce regard un peu voilé qui ne le quittera plus. Lunaire. Oui c’est ça, un enfant céleste.

Nous traversons le fleuve et marchons jusqu’au Jardin des Tuileries. Un filet d’air fait bouger les arbres empoussiérés, la blancheur du sol nous éblouit. Nous nous sourions, comme étonnés de pouvoir être là, ensemble sous les feuillages, une saison de plus.
Paris déserté, les bancs alignés entre les tilleuls et les marronniers rouges, les rayons du soleil déclinant derrière les statues, les marches de l’escalier où nous ne cessons de nous arrêter pour nous embrasser : l’avenir nous appartient.
Quelques jours plus tard je recevrai ce message de Pierre : « Je n’aurais pas voulu mettre de tristesse dans ta vie mais je voudrais qu’on arrête. »
Et cette phrase, qui me pulvérise : « Je ne peux pas faire l’amour sans amour. »
Il n’y aura jamais d’autre explication.

Célian
La maîtresse a dit à ma mère que c’étaient des caprices, des fausses excuses tout ça, que je ne veux juste pas travailler, que je n’écoute jamais.
Maman a répondu : « Déconcentré ce n’est pas dissipé. » La maîtresse a haussé les épaules. Elle est convaincue que je suis un touriste, c’est le mot qu’elle a employé hier. Rosalie en a parlé à son père psy. Ça n’a pas loupé, il l’a répété à ma mère et elle a immédiatement demandé à voir la maîtresse. Mais ça sert à rien.
La maîtresse précédente était gentille. En plus elle s’appelait Madame Renard. Une semaine après la rentrée elle m’avait demandé ce que j’aimais. J’avais dit : « Les Shadoks ». Un lundi elle avait distribué des cartes qu’elle avait fabriquées pour nous apprendre à compter en GaBuZoMeu. Elle m’avait aussi nommé responsable de l’herbier de la classe. Depuis on en a commencé un autre avec Maman. Je ramasse des feuilles, je cherche leurs noms, et elle les peint.
Quand elle sort ses crayons et ses pinceaux je m’assois en face d’elle, je la regarde à travers le verre. Au moment où elle plonge son pinceau dans l’eau ça forme un nuage coloré qui se dilue lentement.
Aujourd’hui elle dessine un papillon pour moi. Elle découpe les antennes, fonce un peu le bleu au bord du dessin. Elle arrondit les ailes sur son doigt. Voilà, on dirait un vrai argus. Vole vole papillon.

« Avez-vous déjà eu le sentiment d’être abandonnée ? »
La phrase de Marceline m’est revenue tandis que, assise sur les marches en haut du cimetière de ma ville natale, je contemplais les tombes et le lac artificiel au-delà.
Un ami m’avait convaincue d’aller consulter cette psychanalyste malgré ma réticence à déballer mes rêves sur un divan à une personne qui finirait immanquablement par m’interroger sur ma petite enfance et mon rapport à mes parents.
Rue du Paradis il fallait franchir un porche, sonner à un interphone dissimulé sur le côté, se présenter. La première fois, partie dans le mauvais sens à la sortie du métro, je suis arrivée essoufflée, en retard. À l’interphone j’ai décliné mon identité, il y a eu un silence puis mon interlocutrice a été prise d’une quinte de toux et m’a dit dans un étranglement de gorge : « Je ne sais pas qui vous êtes mais montez. » À l’étage la porte était ouverte, il suffisait de la pousser. « Venez, venez. » Est apparue dans le salon une minuscule bonne femme, les cheveux roux, les pieds nus, déformés, qui avait du mal à marcher. « Entrez donc. » J’ai répété mon nom et mon prénom. « Ah oui Mary, il fallait me dire votre prénom, les noms je ne les retiens pas. » En la suivant dans une pièce surchargée de tapis et d’objets orientaux, je me suis demandé quel âge pouvait bien avoir Marceline, et pourquoi elle continuait de prendre des patients. À l’entendre tousser non-stop, à la voir évoluer si difficilement, on se disait que la vieille fumeuse devait être prête à mourir.
Lors de cette séance j’ai parlé du chagrin d’amour qui m’amenait. À la deuxième séance la psychanalyste a essayé de m’interroger sur ma petite enfance et mon rapport à mes parents, j’ai aussitôt décidé de ne jamais remettre les pieds ici. Puis Marceline s’est mise à tousser après avoir allumé une cigarette, j’ai cru qu’elle allait succomber devant moi et eu pitié. C’est exactement ce que j’ai ressenti : je ne pouvais pas lui faire ça.
À la troisième séance, j’ai réuni mon courage pour lui annoncer ma décision d’arrêter, et je suis rentrée chez moi, soulagée de m’être tirée d’affaire, me promettant qu’on ne m’y reprendrait pas. J’aurais dû m’y attendre, je connaissais le discours freudien – « votre expérience amoureuse désastreuse s’explique par une enfance dysfonctionnelle, une psyché insuffisamment consciente d’elle-même… » –, cette obsession à vouloir dénicher une origine dans le passé, comme si en plus de sa peine il fallait encore chercher en quoi on était responsable de son malheur. Pourtant je dois reconnaître que parmi quelques lieux communs Marceline avait dit deux choses qui avaient résonné en moi. Tout d’abord une révélation essentielle, à savoir que Pierre souffrait probablement aussi de cette situation. Et cette question bateau qui s’était engouffrée dans une brèche : « Avez-vous déjà eu le sentiment d’être abandonnée ? »
J’ai inspiré profondément avant de regarder, tout en bas du champ des pleurs, la tombe de cet homme, mon père, qui s’était suicidé quand j’avais sept ans, me laissant la fin de l’enfance pour tout héritage.
J’avais eu des difficultés à trouver sa tombe lorsque je m’étais résolue à m’y rendre enfin quelques années après sa disparition. Elle était tout près de celles des bébés, dans l’allée qui bordait le cimetière le long du lac. J’ai déposé un caillou sur la dalle de granite rose. Je lui ai rapporté des pierres rondes et polies des plages du monde entier. J’en ai toujours une avec moi, dans les poches de mes vestes, au fond de tous mes sacs. Les tourner et les retourner entre mes doigts me calme, leur contact me raccroche à la réalité ou au contraire permet de m’en dissocier.

Au moment de franchir la grille en fer de l’entrée, j’ai fait demi-tour pour pénétrer dans le carré où l’on se débarrasse des fleurs fanées et des vases brisés. D’aussi loin que je me souvienne je revois ma mère relevant précautionneusement les pots jetés, secouant les mottes de terre et récupérant des fleurs parfois encore en boutons. À chaque visite au cimetière, notre jardin s’agrandissait de quelques cyclamens, primevères, ou dahlias rendus à une nature anarchique. J’ai tenu un pot de pâquerettes contre moi, figée face à l’étendue d’eau.

Célian
Maman. Je t’aime beaucoup tu sais.
Dans ta chambre d’enfant rien n’a bougé. Je me mets sous l’édredon. Je regarde les rayures vertes des murs, les coquillages et les branches de corail, ta collection des premiers numéros de La Hulotte, un lucane mâle dans un bocal.
J’ai lu l’album sur les Découvreurs du Ciel posé vers ton lit, peut-être qu’on pourrait l’emporter à Paris ? Mon chapitre préféré c’est celui sur Tycho Brahe. Granny a trouvé ça drôle car ce scientifique te fascinait aussi quand tu avais mon âge. Il paraît que tu voulais être astronome. Je me demande pourquoi tu as choisi un autre métier finalement.
Moi je sais ce que je voudrais faire. Et je ne changerai pas d’avis.
« Regarde ce que j’ai sauvé. » Ma mère, entourée de ses chats, absorbée par sa couture, lève les yeux. Je lui tends les fleurs. « Tu viens du cimetière, c’est bien. » Un silence pesant. Puis sa gaieté reprend le dessus : « On appelle Célian et on va les mettre vers les aubépines ? »
En l’accompagnant dans ce jardin qu’elle créé par tous les temps, je songe que la vitalité organique des plantes doit être un remède à la mélancolie. Se fondre dans la simplicité d’un jardin, retrouver chaque jour cette nature généreuse, est peut-être une façon de consentir encore au monde.
J’avais fait découvrir à Pierre les polaroids de Cy Twombly sur des pivoines, des choux, des citrons… Alors que je l’interrogeais sur son travail, il m’avait répondu qu’il ressentait une lassitude nouvelle à écrire des histoires. Ça m’avait peinée mais je l’avais taquiné en lui disant qu’il pourrait toujours se consacrer à la poésie, ou à la photographie. L’idée lui avait plu. Un matin nous avions feuilleté un catalogue d’exposition de Twombly que je venais d’acheter, et admiré les images de pétales roses qui envahissaient les pages en gros plans vaporeux, clichés fanés aux airs proustiens.
Je lui avais aussi confié que le Morvan me manquait terriblement. J’étouffais au milieu de ce béton, le bruit m’assourdissait. Aux saisons intermédiaires, surtout, si peu marquées dans des villes où toutes les plantes semblent être condamnées à apparaître et disparaître dans un même mouvement accéléré, je rêvais de regagner l’espace de ma campagne, de marcher dans l’herbe… Pierre avait ri : « Tu es comme les chiens, tu as besoin d’un environnement particulier pour être heureuse. Je serais plutôt un félin, les lieux me sont indifférents. »
C’était un mois avant notre séparation. Nous avions profité d’un salon en Bourgogne où il signait son dernier roman pour partir quelques jours. Tandis que Pierre prenait des photographies des vignes rougeoyantes avec son Leica, j’ai ramassé dans la terre labourée des fossiles de bélemnites et d’oursins pour Célian. Au bout d’un rang j’ai soulevé une feuille de vigne et détaché la grappe dorée qu’elle cachait, petite grappe négligée lors des vendanges, si sucrée. Quelque chose dans l’atmosphère avait changé depuis la veille, nous avions basculé dans l’automne et une belle lumière dorée déchirait la brume froide qui recouvrait la vallée devant nous. Il m’a envoyé par la suite une photographie volée de cet instant où je suis là, immobile dans cette lumière, le regard vague. En fait je me mens. En fait à cet instant j’avais déjà l’intuition que notre relation touchait à sa fin.

Un soir, en quittant le travail, tard, j’ai vu Pierre entrer avec une jeune femme dans un restaurant où nous étions souvent allés ensemble. La fille je la connaissais, une auteure à la mode. Son attitude, rire, gorge, tout chez elle me blessait. Pierre en lui ouvrant la porte a posé sa main au bas de son dos, et ce geste m’a blessée atrocement.
C’était une vraie nuit d’hiver, glaciale. J’ai contemplé depuis le pont Neuf une cité qui m’apparaissait, même à ce moment-là, sublime avec ses façades haussmanniennes alignées derrière les silhouettes des arbres morts. Une architecture sophistiquée dont les volumes dessinés par les changements d’ombre et de lumière à chaque passage de bateau se démultipliaient dans l’eau.
Quelques mètres plus loin, je suis descendue sur le quai. L’air était orange, épais. Un couple enlacé contre un platane m’a fait détourner les yeux. Je me suis assise au bord du fleuve, espérant que le miroir apaisant de la Seine me console, mais la vision des bateaux mouches glissant sur l’onde comme des vaisseaux fantômes ne faisait qu’accroître la sensation d’être à côté de ma vie.
Je suis remontée par le boulevard de Sébastopol, la Gare de l’Est et la volée de marches du raccourci coupe-gorge le long de la Gare du Nord. Une lune blême s’était levée, éclairant dans les angles des murs des tessons de bouteilles, des oiseaux crevés et les corps recroquevillés de quelques toxicos échoués là au bout de leur misère. Au loin un métro aérien a brisé le silence, grinçant, désarticulé, sinistre. J’ai traversé ce royaume des damnés sans en prendre la mesure, moi-même âme errante, amputée de mon histoire d’amour. Toute la ville était contaminée par ma tristesse. Je ne m’en sortais pas.

Célian
Je passe l’heure à fixer la pendule. Dès que le cours commence je me dis qu’il reste cinquante-neuf minutes à attendre. Je n’arrive pas à souligner proprement, mon cahier est un torchon. Parfois j’essaie de ne pas regarder la pendule pendant au moins un quart d’heure mais je relève la tête et ça fait juste deux minutes.
Je suis obligé de bouger mes mains, c’est plus fort que moi. Je massacre mes gommes, je mange mes stylos, je me baisse sans arrêt pour ramasser mes cahiers. J’ai encore cassé ma règle, Maman ne va pas être contente.
Je n’arrive pas à ne plus m’ennuyer. J’essaie vraiment pourtant. Les autres élèves aussi semblent s’ennuyer, mais chez eux l’ennui doit être moins fort.
Je me demande pourquoi je suis là. Pourquoi nous sommes tous là. Je préférerais me promener dans la nature et observer les animaux. Ils sont plus heureux que nous. Ils ne vont pas à l’école, pourtant ils sont plus heureux c’est sûr. Ils se roulent dans l’herbe, dorment au soleil. Ils n’ont pas de montre.
La maîtresse m’a posé une question que je n’ai pas entendue. Elle s’énerve, je vois ses doigts crispés : « Tu imagines que tu peux te passer de mes cours ? » Je ne réponds pas et c’est pire. Elle devient toute rouge et s’approche en criant presque : « Puisque tu es si intelligent prouve-le. J’attends ta réponse, monsieur le génie. »
J’ai pleuré. Quelqu’un a dit : « Oh le pauvre bébé… » La sonnerie a retenti. Je me suis essuyé les yeux, je ne veux pas que Maman voie mes larmes. »

Extraits
« Les soirs je raconte à Célian l’histoire de Tycho Brahe. D’emblée surtout, ce qui frappe dans sa biographie, c’est la succession de drames, les marques indélébiles de son destin. L’astronome naît le 14 décembre 1546 en Scanie, alors province danoise, dans une famille très riche, d’une noblesse qui « se fond dans la nuit des temps ». Second enfant d’Otte Brahe et Beate Bille, Tycho était leur fils aîné mais en réalité – il n’apprendra ce secret qu’à l’âge adulte – il avait un frère jumeau décédé prématurément. Son existence à partir de cette découverte sera évidée de cette absence originelle ; ce jumeau qu’on lui a caché sera son tourment, sa fragilité.
Et l’aventure rocambolesque continue lorsqu’il n’a que deux ans : Tycho fut enlevé à ses parents par son oncle Jorgen, Amiral des armées, qui l’éleva jusqu’à sa disparition accidentelle en 1565 après un plongeon dans les eaux de Copenhague pour sauver de la noyade Frédéric II, le roi du Danemark.
Abandonné enfant, auréolé ou damné par la légende des commencements, puis en partie déshérité à la mort de son père adoptif, Tycho Brahe s’affranchit encore un peu plus des chemins tout tracés en se mariant avec une paysanne. Auparavant on avait bien essayé de le fiancer avec une femme de son rang princier tout comme on avait tenté de lui faire embrasser des carrières prestigieuses, il préféra fuir la cour et ses artifices, les honneurs, les devoirs, pour se jeter à corps perdu dans cette vocation pour l’astronomie que tous jugeaient indigne. Même s’il semble avoir été aimé par sa plus jeune sœur – Sophie, sa collaboratrice, son alter ego -, sa famille et son milieu n’ont cessé de rejeter son mode de vie et ses choix.
Pour Célian je n’ai pas besoin de romancer la suite, véritable récit de cape et d’épée : à cause d’une dispute avec un cousin, Tycho Brahe se battit en duel le 27 décembre 1566 dans un cimetière allemand – 27 décembre, ça plait à Célian, c’est sa date de naissance. Ledit cousin lui trancha l’arête du nez avec un sabre, Tycho en restera défiguré et sera obligé de recourir désormais à une prothèse en or pour cacher les deux trous béants au milieu de son visage.
Voilà notre homme à vingt ans. Son seul refuge, celui des marginaux et des poètes : le ciel étoilé. » p. 39-40

« Quatre heures du matin. Je me lève, soulagée, j’ai pris ma décision: je vais demander un congé, louer l’appartement, déscolariser Célian pour le temps qui reste avant les vacances d’été, et nous allons partir sous un ciel où nous respirerons mieux. Même si fuir ne résoudra ni les blessures de l’enfance ni celles de l’amour, tant pis, je ne peux pas continuer de me laisser aller ainsi à cette dévoration mélancolique. Pour mon fils au moins je dois surmonter mon chagrin.
J’ai conscience que je nous déleste d’un quotidien stagnant comme on ferait naufrage, et que si je demandais conseil on me dirait que ce projet est une bêtise. Je refuse de me laisser ensevelir à nouveau sous les recommandations. Combien de fois dans une vie réalise-t-on vraiment ce dont on a envie ?
Nous allons partir, quelques mois. Ça m’est venu en repensant à la métaphore de la voile contre le vent du père de Rosalie et à ma conversation avec Célian. Quant à la destination de notre voyage, c’est une évidence. » p. 55-56

« Voir l’invisible… J’ai passé des années à rêver à la destinée dramatique de Tycho Brahe, des journées entières à pédaler à la recherche de ces trésors et de ces débris que laissent derrière eux les hommes, de sorte que son nom sera toujours lié à l’esprit des lieux, aux forêts s’étendant à perte de vue dans la lumière de Ven, et à cet été en compagnie de Célian. Mais c’est en le regardant à l’affût, lisant l’immobilité apparente du paysage comme je serais incapable de le faire, que j’ai enfin saisi ce qui m’avait fascinée dans l’histoire de Tycho Brahe, plus encore que l’incroyable château, le nez en or ou ses découvertes scientifiques: il a su voir dans le Ciel ce que personne n’avait vu.
Et je l’imagine à nouveau, ce grand Danois de trente ans réfugié en haut d’une tour, une chevêchette sur l’épaule, observant une étoile bleutée que nul n’avait jamais remarquée, calculant son emplacement exact avant de l’inscrire sur le globe céleste auquel il dédierait sa vie. Avec son visage défiguré et cette brèche en lui tout aussi béante, mieux que personne il savait que «ce sont les étoiles, les étoiles tout là-haut qui gouvernent notre existence ». p. 144

À propos de l’auteur
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Maud Simonnot © Photo Olivier Dion

Maud Simonnot a passé sa jeunesse dans le Morvan et plusieurs années en Norvège qui l’ont inspirée pour ce livre. Sa biographie de Robert McAlmon, La Nuit pour adresse (Gallimard, 2017) a reçu le prix Larbaud et a été finaliste du prix Médicis essai. (Source: Éditions de l’Observatoire)

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Les cœurs inquiets

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Un peintre débarque à Paris, venant de l’île Maurice. Une femme écrit des lettres à son fils qui a disparu sans crier gare. Deux solitudes qui, sans le savoir, tissent une toile qui va les faire se rejoindre, car ils ont conservé une petite flamme dans leur cœur.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le peintre, la vieille dame et l’île Maurice

Lucie Paye a réussi un premier roman tout en finesse et en sensibilité en confrontant «lui» et «elle», l’artiste-peintre venu de l’île Maurice et la vieille dame. Deux histoires qui vont finir par se rencontrer.

Ce pourrait être le roman d’une toile sur laquelle on verrait surgir une femme émergeant d’une végétation luxuriante, le visage encore caché par l’ombre reflétée par une grande feuille. Ce pourrait être le roman d’un peintre qui a quitté l’île Maurice pour Paris, où le ciel gris ne l’inspire plus vraiment. «Plus rien ne sort. Plus rien de juste. Il a beau essayer, il a beau forcer la peinture sur la toile. Il fouille, il rampe, il tourne en rond. Il est échoué, à sec sur une plage inconnue. Carcasse pleine d’un grand vide noir.» Ce pourrait être le roman d’une rencontre, celle de Marc le galeriste avec ce peintre qu’il a convaincu de le suivre à Paris. Comme le père de ce dernier venait de mourir, il est vrai qu’il éprouvait le besoin de changer d’horizon. Ce pourrait aussi être le roman d’un amour, du besoin viscéral d’une femme de retrouver celui qui a disparu et auquel elle s’adresse dans des lettres sans adresse de destinataire. « Je ne voyais pas d’autre issue que celle de te retrouver. Je ne pouvais pas mourir, à cause de toi; je ne pouvais pas vivre, sans toi». Mais c’est d’abord le roman de l’absence, de ce terrible manque que chacun va essayer de combler, de transcender. Ou d’oublier quelques heures. Comme quand le peintre retrouve Ariane qu’il avait rencontré à la galerie et avec laquelle il avait entamé une liaison.
Comme quand cette femme, mystérieuse rédactrice d’un courrier qui ne peut être envoyé et qui raconte la vie qu’elle mène depuis la disparition qui l’a anéantie.
Lucie Paye, en alternant les chapitres entre «Lui» et «Elle» a construit un roman qui fait se tisser des liens entre les deux univers, où les fils d’abord ténus, un goût commun pour l’art, vont devenir de plus en plus solides, poussés par un élan, un besoin irrépressible. «Tout ce travail, pour avoir parfois, un court instant, l’impression de saisir quelque chose. Donner un sens. Essayer. À tout prix, pour survivre.»
Bien entendu, les lettres vont finir par trouver leur destinataire et les destins des personnages se rejoindre, mais laissons le mystère entier, d’autant que l’épilogue est très réussi.
Disons en revanche quelques mots de la belle idée de la romancière qui, en situant son roman dans un milieu artistique, nous permet de (re)découvrir quelques œuvres qui viennent ici souligner les émotions, dégager une atmosphère, rendre encore plus palpables des sentiments qui ne veulent pas se dire.
Je n’ai pas résisté à l’envie de vous ouvrir ci-dessous la «galerie du roman».

Galerie du roman
HOPPER_Nighthawks_1942Nighthawks Edward Hopper
VAN_EYCK_ArnolfiniLes époux Arnolfini Jan Van Eyck
BACON_Innocent_X_1953Pape Innocent X Francis Bacon
Naples-chapelle-sanseveroChrist voilé Chapelle Sansevero, Naples
REMBRANDT_autoportrait_43ansAutoportrait Rembrandt

Les cœurs inquiets
Lucie Paye
Éditions Gallimard
Premier roman
152 p., 16 €
EAN 9782072847301
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi à Port-Louis sur l’île Maurice. On y évoque aussi des voyages à Naples et à Londres.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’ai lutté, pour te retrouver, de toutes mes forces. L’espoir m’a fait vivre. Mille fois je me suis levée convaincue que ce serait aujourd’hui. Mille fois mon cœur a bondi en croyant t’apercevoir. Mille fois je me suis couchée en voulant croire que ce serait demain. Le jour où je te reverrais.»
Un jeune peintre voit apparaître sur ses toiles un visage étrangement familier. Ailleurs, une femme écrit une ultime lettre à son amour perdu. Ils ont en commun l’absence qui hante le quotidien, la compagnie tenace des fantômes du passé. Au fil d’un jeu de miroirs subtil, leurs quêtes vont se rejoindre.
Ce roman parle d’amour inconditionnel et d’exigence de vérité. De sa plume singulière, à la fois vive, limpide et poétique, Lucie Paye nous entraîne dès les premières pages vers une énigme poignante.

68 premières fois
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Lucie Paye présente son roman, Les cœurs inquiets, lors d’une rencontre en ligne le 05/07/2020 © Production Un endroit où aller

Les premières pages du livre
« Lui – Prologue
La toile écume sous les coups de son pinceau. Un flot en nuances de vert, brouillé par les vents. Une chape épaisse agitée de courants. Sous sa pression, la paroi s’ouvre sur une image : un jardin. Il y force son chemin, aveugle et voyant à la fois. Le grain de la toile, la pâte sortie des tubes deviennent écorce, tige, herbe, feuille, mousse. Au centre de ce jardin, une silhouette. Il n’y en a encore jamais eu dans ses paysages. Il croit d’abord à un jeu de la lumière, fruit d’une percée mouvante du soleil parmi les arbres, mais la forme se dessine : une femme marche vers lui. Les ombres de la végétation la dissimulent encore sous un manteau de taches sombres. Son visage, encadré de longs cheveux, reste à demi caché par la courbure d’une palme. Sa main s’est levée pour la repousser, mais le geste resté suspendu masque ses yeux. Il devine sa bouche. Il suit le tracé de ses lèvres. L’impatience le rend malhabile. Il sait que ce n’est qu’un début. Viendra le moment où ces lèvres s’ouvriront pour lui murmurer leur secret. Il sait que les yeux, à leur tour, sortiront de l’ombre. Alors, peut-être, aura-t-il trouvé ce qu’il cherchait.

Elle – Prologue
Lorsque je rêve, lorsque je suis éveillée, seule ou accompagnée, à une terrasse, dans un jardin, je ne cesse de te croiser. Je te vois devant moi, un instant vivant, avant que la réalité ne revienne s’imposer pour te voler à moi, une nouvelle fois. J’ai lutté, pour te retrouver, de toutes mes forces. L’espoir m’a fait vivre. Mille fois je me suis levée convaincue que ce serait aujourd’hui. Mille fois mon cœur a bondi, croyant t’apercevoir. Mille fois je me suis couchée en voulant croire que ce serait demain ; le jour où je te reverrais. J’ai embaumé jusqu’au plus petit souvenir. Il m’est arrivé de douter. Douter de te reconnaître : ton front, ton nez, ta bouche. Beau front, nez cancan, bouche d’argent, menton fleuri… Mon tout amour. Mais ton regard, non, il n’aurait pas changé. Ton regard, je le reconnaîtrais.

Lui
Il pousse la porte de la galerie avec peine. Il a failli ne pas venir. Au dernier moment, prétexter un oubli. Ou ne rien prétexter du tout. Rester à peindre à l’atelier, en oubliant le monde acharné à tourner. Il lui semble que l’exposition était hier. Plusieurs mois ont passé. La galerie paraît plus vaste.
Un franc sourire aux lèvres, Marc vient à lui de sa démarche élastique et l’embrasse avec effusion. Il reçoit la chaleur de cet accueil avec gêne, comme un cadeau immérité.
— On se met dans mon bureau ? Tu veux un café ?
— Oui, merci.
— Installe-toi. J’arrive.
Marc sort. Lui reste debout, hésite à s’asseoir. L’imposant fauteuil que lui a désigné Marc le toise. Finalement, il se décide, s’assied au bord, puis au fond, puis au bord. Il renonce à poser les bras sur les accoudoirs et ramène plutôt ses mains sur ses cuisses. Des taches de peinture y font comme des écorchures qui se prolongent sur son jean. Il n’a pas pensé à se changer. Il regarde la pièce, comme s’il la voyait pour la première fois : catalogues ordonnés, ordinateur récent, stylo élégant en diagonale noire sur le papier blanc. Ses yeux glissent, incapables de s’accrocher aux surfaces lisses, anguleuses et brillantes. Marc réapparaît en lui tendant une petite tasse d’un blanc immaculé, puis s’assied à son bureau avec son large sourire.
— Ça me fait plaisir de te voir. Comment vas-tu ?
— Bien.
Marc lui pose alors des questions sur sa vie, sa santé, ses journées, des questions préliminaires qui sont une antichambre. Il patiente, tendu, l’esprit à la fois vide et tout occupé de ce qui est à venir.
— J’espère que tu ne fais pas que travailler !
— Si, en quelque sorte.
— Et tu es content de ce que tu fais ?
Voilà l’invitation à quitter l’antichambre. Il reste bloqué sur le mot « content », un mot qui ne convient pas et l’empêche de répondre. Marc l’encourage :
— Je peux venir voir un de ces jours, si tu veux.
— Je ne préfère pas. Pas encore.
Marc attrape le stylo noir et doré, se met à jouer avec.
— Bon, mais tu as envie qu’on en parle quand même un peu ?
— Pourquoi pas.
Qu’y a-t-il à dire ?
— Tu as commencé de nouvelles toiles ?
— Oui.
— Et alors ?
La tasse est en suspens devant les lèvres de Marc. Aucune réponse ne vient ; alors la tasse est vidée d’une traite puis repoussée sur le bord du bureau, comme on écarte une idée pour faire place à la suivante.
— Est-ce que tu te souviens de la collectionneuse qui t’a acheté la vue du jardin avec le bassin ? Tu sais, la grande brune pas mal avec un petit cheveu sur la langue ?
Il se rappelle bien la toile, mais pas la femme.
— Elle m’a demandé si tu avais d’autres choses dans le même genre. Une de ses amies est intéressée. L’amie, je ne la connais pas, mais si tu veux mon avis, c’est une occasion à ne pas rater. Est-ce que tu as quelque chose à lui montrer ?
— Je ne crois pas.
— La dame en question est collectionneuse, elle aussi ; une femme de goût d’après son amie. Je suis tout disposé à le croire puisqu’elle s’intéresse à ton travail…
Il se force à sourire pour remercier Marc de sa partialité.
— Il faut que je réfléchisse.
— Elle ne demande pas la lune, rassure-toi. Pas besoin que ce soit nouveau. J’ai pensé que tu pourrais simplement leur montrer ce que tu as en stock. Elles proposent de passer à l’atelier. Une courte visite. Ça leur plairait de voir comment tu travailles : un petit échantillon de la vie d’artiste.
Il observe Marc, son air amène, la solidité de sa pose, son buste dans le cadre de cuir noir du fauteuil, coupé à la taille par le plan lisse du bureau. Il pourrait dessiner le galeriste à cet instant et ce serait un portrait vrai.
— Non, Marc. Je n’ai rien à leur montrer.
— Allez, juste cette fois, tu leur ferais tellement plaisir. C’est le vieux fantasme de la bohème. Comprends-les ! Une petite visite sans chichi et elles seront au paradis.
— Non, vraiment. Je ne peux pas. Je suis désolé.
Il voudrait développer, cherche, mais ne trouve rien. Son regard fuit par la fenêtre. Des gens passent derrière la vitre, en silence. Le soleil pisse un carré jaune pâle sur le mur d’en face. Une passante le fait éclater. Il aimerait qu’elle éclate aussi, cette bulle dans laquelle il se sent enfermé. Une douleur le pince à la tempe. Il y porte la main. Marc se lève et fait quelques pas nerveux dans l’espace restreint du bureau.
— Ce n’est pas grave. On fera autrement.
Il se rassied.
— Tu ne veux pas qu’on vienne dans ton atelier, je le conçois tout à fait… mais dis-moi juste une chose : est-ce que tu as un truc en cours ? Je te connais un peu maintenant.
Le regard de Marc fouille le sien. »

Extraits
« Tout était plus facile à Port-Louis. Il était à l’abri. La végétation avait tellement poussé que la lumière ne pénétrait presque plus par les fenêtres. Il peignait sous l’ampoule électrique. Il entendait la mer. Il l’entend encore, la nuit, par-dessus les immeubles. Elle bavarde avec le vent. La mer de son île. Au début, il ne savait pas. Il devait passer des heures sur la plage, dans des jardins, des champs, la forêt, à mettre en cage les détails. Il besognait sur les compositions d’un pas lourd, comme un animal de trait. Mais très vite, il était moins sorti. Il n’en avait plus eu besoin. Les paysages étaient devenus siens. Son île vivait en lui et se continuait sur la toile. Il saisissait enfin l’indéfinissable. Il se rappelle les tableaux en legato, naissant les uns des autres. Il était une bouche béante. La matière coulait à flots de lui. Jusqu’à Paris. Jusqu’à maintenant, où plus rien ne sort. Plus rien de juste. Il a beau essayer, il a beau forcer la peinture sur la toile. Il fouille, il rampe, il tourne en rond. Il est échoué, à sec sur une plage inconnue. Carcasse pleine d’un grand vide noir. » p. 23

« J’aurais tout donné. Je donnais tout ce que je pouvais: mes jours, mes nuits, chaque étincelle de mon énergie chaque seconde de ma vie. J’étais consumée par la rage de te retrouver. Même lorsque la police a décidé d’abandonner, j’ai continué. Je passais des annonces dans les journaux de quartier. Je déposais des prospectus dans les boîtes aux lettres, des affichettes dans les magasins, avec la photo de ton père et la tienne. J’employais des détectives privés. Je ne renonçais pas. On me prenait parfois pour une folle, peut-être que je le devenais. Mais ne pas chercher m’aurait rendue plus folle encore. J’étais malade de désespoir, d’incrédulité, de fureur : contre ton père et contre le monde entier avec son impuissance face à ta disparition. Te savoir vivant, quelque part, sans savoir où, sans te voir grandir, sans te serrer dans mes bras, était un supplice inhumain. Je ne voyais pas d’autre issue que celle de te retrouver. Je ne pouvais pas mourir, à cause de toi; je ne pouvais pas vivre, sans toi. » p. 66

« Il est un parmi des milliers de peintres. Il appartient à leur confrérie insensée. Oui, il est comme eux. Fou comme eux. Acharné à faire émerger quelque chose. Il ne sait même pas quoi. Il ne se le demande pas. Tout ce qu’il sait, c’est la solitude, l’insatisfaction permanente, l’acharnement, la rage de l’impuissance, l’inabouti perpétuel, l’âme toujours inquiète. Tout ce travail, pour avoir parfois, un court instant, l’impression de saisir quelque chose. Donner un sens. Essayer. À tout prix, pour survivre. Oui, sa famille, c’est eux : les sans-repos, les possédés, les obstinés. Ceux qui esquissent, biffent, modèlent, détruisent, et recommencent, sans fin, en quête d’une vérité. Une putain de vérité qui n’existe peut-être pas. » p. 120

À propos de l’auteur
PAYE_Lucie_©jeanne-de-merceyLucie Paye © Photo Jeanne de Mercey

Lucie Paye est née à Paris en 1975, elle vit à Londres. Les cœurs inquiets est son premier roman (Source: Éditions Gallimard)

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La robe: une odyssée

   

En deux mots:
Une fille de ferme va, après avoir été engagée par un couple de bourgeois, se retrouver à Paris. Elle ignore alors que quelques années plus tard, elle ouvrira sa boutique de mode et réalisera une robe qui va voyager durant tout un siècle et faire basculer, dans son sillage, le destin de nombreuses femmes

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma Chronique

La robe qui a traversé le siècle

Catherine le Goff a construit son roman sur une idée originale, suivre une robe durant un siècle et nous raconter la vie de toutes celles qui l’ont portée. De Paris à New York, en passant par l’Allemagne nazie, laissez-vous entrainer par son frou-frou.

Jeanne vit à la ferme et s’occupe de ses chèvres. En 1900 – elle a alors quatorze ans – sa vie va basculer une première fois. Son père décide de la confier à un couple de bourgeois en villégiature qui recherche une cuisinière et dont les papilles vont se régaler des plats de la jeune fermière. De retour à Paris, il ne faudra pas longtemps aux Darmentière pour réclamer la bougnate. Si le maître de maison est ravi de son choix, son épouse y voit une rivale et décide de s’en débarrasser. Elle met le feu à ses livres de cuisine et finira par avoir gain de cause. Mais à la veille de son départ, Jeanne s’introduit dans la chambre de sa patronne et lui vole une robe. Un butin qui la fascine et qui va la pousser, deux ans plus tard, à suivre des cours de couture. Aidée par son ancien patron qui ne l’a pas oubliée et qui est conscient de son talent, elle va ouvrir sa propre boutique. Mais l’euphorie sera de courte durée. Elle se marie avec un homme qui va s’avérer violent et alcoolique, lui fera un fils avant de partir pour le front. Il mourra à Verdun en 1916. Dès lors, Jeanne va s’investir totalement dans son travail, secondée par un fils qui ne va pas tarder à connaître tous les secrets du métier.
Catherine Le Goff va alors nous proposer une sorte de panorama du XXe siècle en suivant LA robe, personnage à part entière du roman. Elle aidera Paul, le fils de Jeanne, à se faire connaître dans le milieu de la mode. Quand il ne décide de s’en séparer, il choisit parmi ses clientes une chanteuse d’opéra, Ruth Bestein.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la cantatrice juive va disparaître, laissant sa robe sur les épaules de sa fille Sarah, raflée elle aussi. Ce qui va lui permettre d’avoir la vie sauve, car au camp de concentration, on la charge de travaux de couture pour un haut dignitaire nazi. Son épouse finira par récupérer la robe.
Quelques années plus tard, alors que Berlin se déchire en deux, Gerta confiera la robe à sa nièce Jana, une actrice. Sans le savoir, cette dernière transporte dans la ceinture confectionnée pour l’occasion, les secrets que son mari, espion pour le compte des Américains, fait passer d’Est en Ouest. Lorsque l’on vient lui annoncer la disparition de son mari – et ses véritables activités – Jana parviendra à fuir et trouver refuge aux États-Unis avec sa fille, sous une fausse identité.
Commence alors la carrière américaine de la robe, qui va à nouveau changer plusieurs fois de propriétaire, recroiser la route de Paul et Sarah, et subir quelques outrages. Mais durant près d’un siècle son odyssée sera fascinante.
Entre roman historique et roman d’espionnage, entre roman de mœurs et thriller, cette histoire qui dévoile le destin de quelques femmes exceptionnelles, se lit comme une valse à mille temps, de celle qui met en valeur les robes et nous font lever les yeux sur celles qui les portent. On se laisse volontiers entrainer et griser par la plume allègre de Catherine Le Goff.

La robe : Une odyssée
Catherine Le Goff
Éditions Favre
Roman
300 p., 19 €
EAN 9782828918989
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est d’abord situé au cœur des volcans d’Auvergne, au lieu-dit Viallard, puis à Volvic. Par la suite, on ira à Paris, Verdun, Saint-Maur-des-Fossés, Alfortville, Toulouse, la Varenne-Sainte-Hilaire, après être passé par un camp de concentration, Berlin, New York et les environs ou encore Tokyo.

Quand?
Le roman se déroule de 1900 à 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Elle avança timidement face au miroir en pied. Ce qu’elle vit la bouleversa. Cette frontière entre la fermière et la bourgeoise qui lui paraissait jusqu’ici infranchissable venait de disparaître grâce à un morceau de tissu. Dans le reflet de la glace, la petite domestique auvergnate avait fait place à une femme du monde. »
De fil en aiguille, une robe de soirée de grande qualité traverse les époques et devient le témoin d’événements qui ont marqué l’Histoire. Offert, volé, perdu, acheté, retrouvé, ce vêtement de haute couture passe de main en main au rythme des aventures de femmes et d’hommes sur lesquels il exerce une étonnante fascination, changeant parfois le cours de leur vie. Jeanne, la petite chevrière aux talents insoupçonnés, Paul le couturier parisien accompli, Sarah l’intellectuelle juive, Jana et Dienster, le couple de Berlinois aux prises avec les réseaux d’espionnage, Oprah, la chanteuse de jazz dans le New York contemporain… Autant de personnages hauts en couleurs dont les destins s’entrelacent et distillent mystère et émotions.
Jalousie, ambition, vengeance, espoir et passion, les sentiments inspirés par cet habit extraordinaire sont contrastés et nombreux. La robe revêt une dimension différente selon qui la porte ou la regarde.
Elle peut piéger ou libérer, dissimuler ou révéler.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Tribune de Genève (Pascale Zimmermann Corpataux)
Le livre du jour (Podcast de Frédéric Koster)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog à la page
Blog Lili au fil des pages


Bande-annonce du roman © Production éditions Favre

Les premières pages du livre
« L’univers de Jeanne était une ferme au cœur des volcans d’Auvergne, au lieu-dit Viallard. Sa vie allait lentement, la journée au milieu du troupeau de chèvres, la nuit endormie dans la paille des vaches. On était en 1900, elle avait quatorze ans quand son destin prit un nouveau tournant. Le père, comme tous les mardis, descendait sa cargaison de fromages au marché; ce jour-là, il se retourna et lui fît signe de monter. «Et mes chèvres?» Jeanne s’était hasardée à cette question, sachant qu’il ne répondrait pas. Les voilà partis à Volvic, le père bourru, pipe collée à la bouche et elle, partagée entre la peine de laisser son troupeau et l’excitation de la nouveauté. Elle aida le vieux à dresser les étals, observant çà et là les clientes qui venaient. De temps à autre, son regard filait en hauteur, sous les bras dressés de Notre-Dame de la Garde. Elle se demandait: Connaît-elle aussi bien que moi la montagne? Peut-elle, d’un coup de bâton, effrayer la vipère? Devine-t-elle l’orage avant qu’il gronde? Prise dans ses interrogations, elle ne vit pas s’approcher une fille coiffée d’une cotonnade blanche, les joues saisies par le froid. «Alors, la Rose, combien d’œufs?» fit le père. La fille tendit son panier, faisant signe avec les mains d’en mettre dix. Le père lui demanda si elle travaillait toujours chez le bourgeois. Celle-ci confirma et lui relata que sa patronne venait de renvoyer la Maxende, cuisinière à leur service depuis des années. Le Fernand flaira l’occasion de proposer les services de Jeanne qui savait cuisiner; il demanda à la Rose d’en parler dès son retour au bourgeois. Les deux se regardèrent comme si le marché était déjà conclu. «Et mes chèvres? Ma montagne?» Les cris sortirent de la gorge de Jeanne sans qu’elle pût les étouffer. Une volée fondit sur elle, faisant valdinguer au passage une dizaine de fromages. Le retour vers Viallard se passa comme à l’aller, en silence. Mais ce n’était plus un silence vide. Celui de Jeanne était le même que celui du chien Toby quand il avait mal fait son travail de chien et omis de prévenir de la perte d’un chevreau. Un silence fait de résignation. Jeanne avait vu son père et la Rose s’entendre. En quelques secondes, son horizon s’était vidé. Finis les montagnes dans ses quatre habits de saisons, le doux papillon qui se pose sur sa main, finis les siestes près du chien quand les bêtes sont au calme, le doux chant du rouge-gorge, et au loin, des clarines. Par la suite, il faudrait s’habituer à ne voir que des murs et son propre reflet dans les miroirs; c’est ce que sa sœur qui sert chez des notables de Riom lui avait raconté: «Ma petiote, ils voient que des murs toute la journée.» Jeanne avait alors demandé: «Mais quand ils ouvrent la fenêtre, ils la voient bien, la montagne?», ce à quoi sa sœur lui avait répondu: «Leur montagne, c’est pas la même montagne que la nôtre, c’est une qui est loin, une qui est si loin qu’elle ne sent plus rien, elle ne respire pas, on dirait qu’elle n’existe pas.» En se souvenant des mots de sa sœur, Jeanne sentit son cœur se déchirer. Elle scruta avec dégoût le dos voûté du père qui fredonnait en songeant à ce que la solde de sa fille allait lui rapporter. Quand il se tourna, elle lui vit les yeux luisants comme deux lampions; elle crut entendre sortir de sa cervelle embrumée de vin un tintement de pièces. Les conditions de vie à la ferme étaient difficiles et les revenus variaient fortement d’une année à l’autre. Le Fernand, comme les autres petits exploitants, peinait à survivre. L’arrivée d’un apport financier comme le salaire d’un enfant était bienvenue. Si l’école était devenue obligatoire, le père en avait retiré ses enfants dès douze ans pour tous les mettre au travail, une de ses filles était déjà domestique, deux fils secondaient un exploitant, quant à l’aîné, il avait été embauché à l’usine Michelin de Clermont-Ferrand.
Dès le lendemain, la Rose attendait devant la ferme aux aurores. Le père intima à Jeanne de faire son baluchon et la carriole prit le chemin du village. À l’arrière, Jeanne ne pouvait retenir ses larmes. Elle n’avait pu dire au revoir à son jeune frère Janot qu’elle aimait tant, caresser ses chèvres affublées de noms de fleurs, enfouir sa tête dans le cou du fidèle Toby. Elle n’avait pu faire un dernier tour dans les champs, histoire de sentir sur ses chevilles la rosée du matin et voir de ses yeux la couleur du jour qui se lève. Elle maudit la raison pour laquelle elle se tenait sur cette carriole à bestiaux qui l’arrachait à sa vie, un savoir-faire culinaire développé depuis ses cinq ans quand elle avait été mise à contribution pour préparer les repas familiaux.
Toute l’année, c’était soupes, pain, potées de pommes de terre, avec, lors des fêtes les tourtes, les civets; la liste de ses réussites était longue. Elle imagina tout oublier pendant les kilomètres qui la séparaient des Darmentière, si elle ne convenait pas, elle serait renvoyée; dans son esprit, s’érigea un plan de bataille, pour le premier repas, elle allait volontairement mal doser les ingrédients, proposant, ainsi, un plat indigeste. Le bourgeois filerait comme une flèche vers les commodités et renverrait l’auteure de ce dérangement. Une voix intérieure lui chuchotait qu’elle courrait à la catastrophe, le Fernand avait déjà fait ses comptes; peut-être même avait-il prévu, après l’avoir déposée, de pousser jusqu’à Riom pour acheter sa nouvelle carriole. Si elle était «remerciée», il lui tomberait dessus, peut-être même la tuerait-il? Ça s’était déjà vu dans la région, un père qui rossait tellement qu’il ne savait plus ce qu’il faisait.
Faisant vite taire ces supputations, Jeanne entra chez les Darmentière, sûre d’en sortir le lendemain. L’espace la frappa. Vaste, vide. La seule salle de réception devait faire la taille de la pièce unique de vie pour la famille à Viallard. Son nez aiguisé ayant appris dès le sein de la mère à emmagasiner des milliers d’odeurs chercha en vain un arôme familier. Il n’y avait aucun bruit non plus si ce n’était à l’étage des chuchotements, et le pas feutré d’une très jeune fille, un plateau à la main. Rose l’amena aux cuisines, où s’affairait une servante. Ça sentait le caramel, le lait chaud. Le cœur de Jeanne se réchauffa, il y avait des odeurs familières qui la replongeaient dans les petits déjeuners du matin lors de grandes tablées à la ferme, elle repensait aux bols de lait au miel. Rose lui prit des mains le baluchon et lui indiqua qu’elle dormirait en haut, sous les combles, elle retrouverait le soir ses affaires sur son lit. Dans l’immédiat, elle devait enfiler robe noire et tablier pour préparer le déjeuner. Jeanne montra de la tête la jeune fille. «Ah, c’est Gastienne, la fille du garde-chasse», fit Rose. La gamine observait la scène sans rien dire en touillant une espèce de mélasse; Jeanne alla se passer les mains sous le jet d’eau froide puis s’approcha d’elle, lui prit doucement la spatule des mains, la posa, et revint triturer à pleines mains le mélange pour évaluer le désastre. «On va mettre plus de farine, passes-y, petiote.» L’autre s’exécuta. Jeanne plongea sa main dans la farine, évalua intuitivement la quantité et la saupoudra sur le mélange. Elle pressa le tout avec ses doigts, étirant la pâte qui s’était épaissie. «Les pommes!» Gastienne avança le panier, prit un fruit et le pela, Jeanne l’imita; en quelques minutes, la pâte recouverte fut mise au four et dora. C’est lorsque Jeanne lui demanda comment elle avait atterri ici qu’elle comprit à son silence que Gastienne était muette. Elle songea, au vu du peu de débrouillardise de sa voisine, à la médiocre pitance que les bourgeois avaient dû engloutir avant son arrivée. Pendant que Gastienne nettoyait les ustensiles, Jeanne fit le tour des buffets. Elle ouvrit les placards, allant de surprise en surprise. C’était un royaume pour une cuisinière qui avait là un attirail complet n’ayant pratiquement pas servi. Elle en déduisit que Maxende avait dû se cantonner à quelques plats réclamant peu d’efforts culinaires; les palais des Darmentière avaient dû beaucoup s’ennuyer. Jeanne se sentit un élan, elle se mit en tête de mettre sur la table de ses maîtres un repas qui les épaterait. Envolé, le plan imaginé pour saper sa cuisine! Galvanisée, elle sortit ingrédients, plats, torchons, et disposa le tout sur la table. Au bout de deux heures, la cuisine sentait le civet de lapin, les patates bouillaient dans la marmite, et du four émanait un léger grésillement, la tourte aux pommes y frémissait. Le moment de faire monter les plats arriva. Marcelle, la domestique aperçue à son arrivée, chargea les plateaux et les monta un à un. Jeanne s’assit sur la chaise, et piqua sa fourchette dans un morceau de Saint-Nectaire. Son ventre se noua. Elle se prit à désirer très fort que les assiettes revinssent vides. Marcelle redescendit en toute hâte: «Monsieur en redemande.» Jeanne tendit le reste de civet qui fut transvasé dans une assiette, elle y ajouta deux pommes de terre. La Marcelle repartit aussitôt. L’appétit de Jeanne revint, elle remplit une assiette de saucisson, pain, fromage, et mangea goulûment. Marcelle passait de temps à autre pour remonter des fruits, de la tourte aux pommes. Jeanne ne craignait plus le fiasco, elle avait la preuve que son déjeuner plaisait. La tête de Marcelle passa dans l’embrasure: «Ils veulent te voir maintenant.» Jeanne se lava les mains, défit son tablier, vérifia la mise de sa coiffure et monta. De loin, elle les vit, si différents l’un de l’autre. Monsieur était gros, la chaise le contenait à peine, il parlait avec enthousiasme d’une affaire d’argent. Au bout de la table, Madame tenait sur une moitié de chaise, elle était grande et ne mangeait pas, son assiette contenait un petit bout de viande à peine attaqué.
«Quel âge avez-vous, Mademoiselle?
– Quatorze ans, Monsieur.
– Et comment savez-vous faire d’aussi bonnes choses?
– Je sais, c’est tout, Monsieur.»
Le visage de Jeanne avait viré au rouge. Personne ne lui avait fait de compliments avant. Quand elle servait la tablée de huit à la ferme, les écuelles se vidaient dans un silence souillé de lapements gutturaux. Mais rien de ce compliment qu’elle venait d’entendre. Elle savait qu’elle avait du talent, toutes les assiettes étaient vides quand elle les reprenait. Mais le Darmentière avait sur elle des yeux bons, justes. Elle ne savait pourquoi elle eut d’un coup envie de se surpasser, de continuer à avoir sur elle ce regard. Face à lui, la dame était restée sèche, bouche pincée. Jeanne vit de plus près qu’elle n’avait pas touché à la cuisse de lapin. Elle ne dit mot mais ne quittait pas Jeanne des yeux. Qu’est-ce qui la dérangeait le plus, le fait que son mari ose s’adresser à une petite domestique ou qu’il lui fasse un compliment? Jeanne sentit tout de suite que cette femme ne lui apporterait rien de bon, qu’il allait falloir s’en méfier. Allait-elle la tester pour tenter de lui faire prendre le chemin de la Maxende?
Quand les Darmentière rentrèrent à la Varenne, leur résidence principale, Jeanne rejoignit la ferme et ses chèvres. Le père lui faisait des yeux de miel, sa cuisine avait plu et il fut convenu qu’à chaque venue des bourgeois dans la région, Jeanne serait leur cuisinière. Pendant quatre ans, il en fut ainsi. Il arrivait désormais qu’en montagne, au milieu de ses chèvres, Jeanne rêvât à la cuisine des Darmentière, qu’elle imaginât tester des recettes, cueillant à cette fin herbes et plantes qu’elle faisait sécher pour de nouvelles sauces. Un soir, au repas, le père lâcha: «Une place comme ça, on n’dit pas non.» Le vieux était dressé au bout de la tablée, son visage doublé de volume, ses pognes serrées autour de l’assiette. Jeanne se hasarda à lui répondre: «Si je pars, c’en sera fini pour moi de l’Auvergne, je verrai plus ma montagne.» Frères et sœurs ne mouftaient pas, ils gardaient leurs nez collés à leurs potées. Elle sentit dans sa main glisser la menotte de Janot. En se penchant vers lui, elle lui vit les yeux rougis. «Pauvre dinde, crois-ti qu’j’ peux m’passer d’ces sous? la toiture est à refaire pour c’t’hiver. C’est au trot qu’tu vas y aller à Paris.» Le père ne se calmait plus, il beuglait, postillonnant à tout-va. Darmentière lui avait dit que leur cuisinière attitrée les avait quittés, Jeanne apprendrait plus tard que cette dernière avait, comme Maxende, fait les frais de la jalousie de la bourgeoise. Les Darmentière cherchaient quelqu’un pour la Varenne de toute urgence et avaient adressé la veille au Fernand un pli avec l’argent pour un aller en train Clermont-Paris. La valise de Jeanne fut vite faite, elle avait peu d’affaires et ne pouvait emporter ce qui devrait servir aux sœurs. Elle alla sur la tombe de la mère faire une prière, lui dit qu’elle lui manquait tant mais qu’elle comptait lui faire honneur chaque jour que l’Éternel offrirait en mettant dans l’assiette du Darmentière de quoi étonner son palais. Elle serra fort contre elle son Janot, songeant que lorsqu’elle le reverrait, il la dépasserait en taille probablement. Elle sécha leurs larmes respectives en lui promettant qu’elle ne l’oublierait pas. Pour le faire rêver, elle lui promit de lui envoyer rapidement une carte postale avec, dessus, la photo de la tour Eiffel. Enfin, elle fit le tour de ses chèvres, mémorisant les caractéristiques de chacune. Elle posa sa main sur la tête de Toby: «Je ne peux pas t’emmener, mon bon chien; à la ville, tu deviendrais fou.» Elle ne savait plus de quelle nature était sa tristesse: quitter sa terre pour plusieurs années ou perdre le fil de tous ces liens. Cela faisait longtemps depuis la mort de la mère qu’elle avait compris qu’il n’y avait pas d’amour à espérer du vieux. Elle était, pour lui, une garantie financière, rien de plus. Mais il y avait le rythme de la vie à la ferme auquel elle était accoutumée, après les rudes besognes de la terre, les veillées d’hiver les soirs étaient un moment de partage avec les autres, elle aimait aussi les fêtes au village, l’ambiance des foires.
Deux jours plus tard, elle se tenait dans sa robe noire et son tablier blanc, dans la cuisine des Darmentière à la Varenne-Saint-Hilaire. Ses tâches n’étaient pas différentes de celles effectuées en Auvergne, à ceci près que lorsqu’elle faisait le marché, les produits ne lui semblaient pas d’aussi bonne qualité. Elle s’adapta, cherchant de nouvelles recettes, les poulets aux petits pois prirent la place des potées de chou et des tourtes. Jeanne découvrit chez les Darmentière un autre monde. Même l’égrainement des heures y était différent.
Ses patrons faisaient partie de la «bonne bourgeoisie», une catégorie de bourgeois aisés avec un revenu annuel moyen de cinquante mille francs, propriétaires d’une demeure spacieuse et d’une résidence d’été en Auvergne, chacune avec trois à quatre domestiques. Madame était de la haute bourgeoisie, condition supérieure à celle de son époux qu’elle ne manquait pas de laisser transparaître à certaines occasions. Son père, industriel puissant de la sidérurgie, avait garni sa dot de quelques avantages conséquents dont l’accès à un château sur la Loire entouré de nombreux hectares. De nature rêveuse, Madame faisait peu dans ses journées, elle passait la plupart de son temps à lire dans son fauteuil. Parfois, elle tenait salon, ces dames jouaient au bridge, brodaient ou causaient de ce qu’elles avaient lu dans des revues pour dames autour d’un thé. Les discussions étaient ponctuées de ricanements discrets; Jeanne comprit qu’elles n’hésitaient pas à critiquer l’une des leurs qui n’avait pu se joindre à elles. La mesquinerie des femmes était pour Jeanne un terrain inconnu, elle n’avait côtoyé que le fonctionnement basique des chèvres. Perdant sa mère à cinq ans, elle n’avait eu de contact féminin que celui de ses deux sœurs aînées, l’une réservée et l’autre, handicapée. Elle découvrait, en épiant les conversations de Madame et ses congénères, un monde d’hypocrisie. Il était fréquent que sitôt le troupeau de robes et chapeaux plumés parti, Madame téléphonât à une autre amie pour relater déformés les propos entendus, rire d’une tenue outrancière, voire salir un mari innocent. Jeanne comprit que Madame avait deux visages, celui terne des repas avec Monsieur, elle n’y mangeait rien, ouvrait à peine la bouche pour acquiescer et celui des réceptions, elle y était une femme animée prenant un rire de gamine, les paupières battant sur ses yeux comme deux papillons excités. Son appétit décuplait, elle se goinfrait de biscuits et de crème jusqu’à se faire vomir après le départ des invités. Darmentière était un homme occupé entre son étude notariale et ses repas d’affaires. Il rentrait d’humeur toujours égale, se vautrant dans son crapaud et attrapant son journal et entre deux bouffées de cigare, émaillait sa lecture d’onomatopées. Ses pieds dans les chaussons de laine opéraient un va-et-vient frénétique quand il découvrait une nouvelle affriolante. Une affaire lui était passée sous le nez, le journal était plié en deux secondes pour atterrir sur la pile des rebuts. Madame ne saluait pas son époux à son retour; les retrouvailles avaient lieu au dîner. Jeanne supposait que ces deux-là n’étaient pas liés d’amour, car si c’en était, ils cachaient leur jeu. Les cloisons transpiraient, leurs voix s’entremêlaient parfois de cris faits de reproches et d’acidité. Il était question d’un enfant qui n’était jamais venu, d’une fortune dilapidée, et d’une certaine Ophélia, que Monsieur avait connue lors d’une cure. Jeanne entendait la voix de Madame devenir plus aiguë, elle traitait le notaire de menteur, menaçant de plier bagage, la porte claquait et le silence revenait quelques minutes plus tard, comme si de rien n’était. L’atmosphère de la vie des Darmentière s’infiltrait peu à peu dans les veines de Jeanne, conditionnant les choix des repas qu’elle préparait. Si c’était tendu, elle choisissait des mets plus sucrés pour adoucir leur palais. Quand l’ambiance était terne, elle pimentait, osait des chemins exotiques, le sucre avoisinait le sel. Quand les deux époux étaient rabibochés, le chocolat amer avait bonne place auprès de la tasse de café, et le rhum imbibait généreusement les biscuits.
Lorsque Monsieur, le matin, avait pris sa valise, indiquant par là un déplacement en province pour ses affaires, sonnait à la porte quelques minutes plus tard un dandin que Madame se pressait d’accueillir elle-même. Les deux disparaissaient dans le petit salon. Jeanne percevait murmures, gloussements et soupirs. Les domestiques comprenaient aussitôt qu’ils devaient se faire plus discrets que d’habitude, ils servaient le regard fuyant ou sortaient faire une course. Rien vu, rien entendu. Le contraire eût été un renvoi sur-le-champ. La Marcelle était dévolue à l’effacement de tout ce qui eût pu trahir le secret, elle changeait les draps, jetait les cigares, nettoyait des odeurs de parfums poivrés dont le jeune amant s’aspergeait. Jeanne détestait intérieurement le jeu de Madame, d’autant que celle-ci y associait son personnel, menant les honnêtes vers la duperie. Ne connaissant rien aux choses de l’amour, Jeanne plongée dès ses quinze ans dans ce vaudeville, songea que le couple serait peut-être aussi pour elle un chemin bordé d’épines. Elle se disait que quand Monsieur rentrait de son étude, même s’il était harassé, il ne pouvait ignorer les joues rosées de plaisir de Madame ni sa robe très colorée. Se pouvait-il qu’il imaginât qu’un autre était passé par là? Ou bien, le tolérait-il, faisait-il de même de son côté lorsqu’il était absent? Un soir, Jeanne eut la réponse à toutes ces questions. En montant vers sa soupente, elle passa devant le bureau ouvert de Monsieur. Elle, qui n’avait de curiosité que pour la nature et sa cuisine, se posta un peu plus loin dans le couloir pour épier. Cet homme dont la carrure l’impressionnait pleurait. Jeanne crut distinguer entre deux sanglots «Elle ne m’a jamais aimé.» Le lendemain, Jeanne redoubla d’effort pour varier le menu afin de surprendre le notaire et sa gourmandise insatiable. Les repas furent des moments de plus en plus attendus. Monsieur était comme un enfant, il nouait sa serviette derrière son cou, prunelles brillantes de curiosité. C’est à ce moment où le bonheur revenait dans l’existence du bourgeois que le sort de Jeanne se joua dans cette maison. «Jeanne, vous êtes une reine de cuisinière, vous avez des doigts de fée.» Les compliments sortaient de la bouche de Darmentière généralement après le dessert, quand Jeanne apportait la liqueur. Elle baissait la tête, rougissante: «Monsieur exagère, ce n’est rien qu’un petit sou’é». Au lieu de se calmer, l’autre renchérissait à coups de mots sucrés, visiblement les seuls de l’heure de repas. Le reste des agapes s’était en effet déroulé dans un silence émaillé de brefs dialogues insipides. Le visage de l’épouse commença à se crisper dès qu’un compliment sortait. Elle remarquait que cette «rien du tout» sortie de sa ferme prenait de plus en plus d’importance dans le quotidien de son mari. Elle assistait à la métamorphose du notaire passant du sérieux habituel à la gourmandise. Devant la table qui se dressait, il se mettait à chantonner, bâclant la lecture de son journal, pour arriver plus vite aux agapes, il allait même jusqu’à délaisser le cigare pour éviter de se gâcher le palais avant les délices.
Au fil des mois écoulés, les capacités de Jeanne s’étaient confirmées, le notaire ne manquait plus un seul repas. Il installa un rituel deux fois par semaine, rentrant le midi afin de profiter davantage de ce qu’il appelait «sa dégustation». Le fossé entre les deux époux s’était creusé. À mesure que la bouche joviale du notaire se remplissait, la mine de la Darmentière se crispait de dégoût. Elle accueillait les compliments pour Jeanne comme autant de sources de jalousie, car si elle n’aimait pas son mari, elle ne tolérait que ce dernier puisse s’intéresser à une autre. C’est ce que s’imagina cette grande bécasse, être victime d’une machination, son notaire derrière les louanges à propos des tartes envoyait une invite à la jeune Auvergnate. Il n’en était évidemment rien. Le notaire n’avait pour Jeanne qu’une affection, de celle qu’un père aurait eue pour la fille d’un second lit, guère plus, il vouait en revanche une dévotion à ses doigts de magicienne. Son nez réclamait maintenant chaque jour sa dose de fumet de ragoût, de madeleine et d’épices. Intelligent, le notaire avait compris que la tête de Jeanne avait un horizon bien plus vaste que celui de la chaîne des volcans, il en fallait des neurones pour mélanger savamment les arômes, mesurer au centigramme près les ingrédients pour obtenir des génoises légères comme des plumes d’oiseau. Plus le temps passait, plus la montagnarde maigrichonne s’entourait de mystère. Avait-elle eu dix vies pour aller puiser des idées en Inde ou au Maghreb pour telle ou telle recette? Le talent de Jeanne reposait sur sa grande imagination, mais aussi sur le fait que là-haut, par le passé, sous le cagnard de l’été, lorsque les chèvres alanguies dressaient autour d’elle leur tapis de laine, elle apprenait à lire sur des livres de recettes. À Volvic, une institutrice avait ramené de Paris des valises de bouquins de son cuisinier de père disparu. Elle venait chercher au marché des fromages et du beurre et avait repéré chez Jeanne des signes d’intelligence que seul un instituteur pouvait déceler. Elle parla au vieux du fait que sa fille trouverait beaucoup de joie à étudier en plus de la classe, qu’elle tenait à sa disposition des livres. Mais c’était sans compter la tête butée du père qui se voyait menacé de perdre une cuisinière doublée de deux mains utiles pour le troupeau et la traite. Il n’était pas encore question à l’époque de faire travailler Jeanne pour lui soutirer la moitié de sa paye, elle avait sept ans et quand elle n’était pas à l’école, elle travaillait à la ferme comme une adulte. Ce ne fut pas faute d’insister; chaque venue pour ses courses était l’occasion pour l’institutrice de remettre ça, ne se laissant pas démonter par ses refus de plus en plus brutaux. Jusqu’au jour où, las de voir la Parisienne le tanner, le père menaça Jeanne: «Si tu écoutes les dingueries de cette tourbe, c’est la volée.»
Une relation de complicité, si tant est qu’on puisse parler de «complicité» entre une adulte et une enfant, se noua entre la fillette et l’enseignante. Cette dernière avait vu juste, le cerveau de Jeanne ne demandait qu’à se remplir. Dès que le vieux avait les yeux tournés, l’institutrice glissait un livre sous une cagette de saucissons, que Jeanne cachait ensuite sous son tablier. Le mode de transmission s’ajusta au fil des mois, Jeanne avait demandé pour ses huit ans une besace de toile de lin «pour y glisser un paletot pour les marchés». Les gros ouvrages étaient indécelables dans la besace, le tour était joué. »

Extraits
« En quelques secondes, son esprit éclipsa le motif de sa présence dans cette pièce, se venger de la Darmentière, de ses brimades et du fait que le lendemain à la même heure, une autre serait dans sa cuisine sans aucune raison, si ce n’est qu’elle avait trop bien fait son travail. Elle déplia le papier. Bruit magique d’un froissement d’ailes qui lui procura un léger frissonnement de tout son épiderme. Un carton blanc tomba sur lequel était écrit «Bonheur du Soir». Son cœur s’accéléra. Elle ne savait toujours pas ce qu’il y avait dans la boîte mais ce sentiment nouveau de recevoir un magnifique cadeau la galvanisait. Ces quelques secondes de plaisir assorti à l’interdit se gravèrent dans sa mémoire. Dès que le tissu d’une robe de couturier se détacha de la boîte, la Jeanne d’hier encore fillette se mua en femme. Elle percevait l’étoffe sous les nervures de ses doigts avec la conviction intime qu’elle ne s’en passerait plus. Le noir de l’habit entra dans ses prunelles, effaçant tout sur son passage, noir engouffrant tous les noirs de son monde, celui des corneilles sur la neige de l’Auvergne, les noirs grisés de la pierre des volcans, le noir de la nuit dans le lac Chambon, des yeux du père en colère. Elle déposa la robe sur le lit et fit un pas en arrière, ignorant si elle était en train de rêver ou vivait réellement l’instant. Hallucination. La robe se levait, se mettait à danser. En vérité, elle n’avait jamais vu pareil raffinement, c’était un vêtement à la fois simple et précieux. son plastron était ouvragé mais pas trop, juste pour qu’on remarquât qu’il s’agissait de l’œuvre d’un artiste. » p. 27-28

«Dès que le tissu d’une robe de couturier se détacha de la boîte, la Jeanne d’hier encore fillette se mua en femme.»

« Paul redescendit et travailla seul à la boutique jusqu’au soir. Il ignorait que depuis le matin, tout l’esprit de sa mère s’était fixé sur la robe de la Darmentière. Elle l’avait décrochée, l’avait cent fois tournée, retournée, obsédée par une idée devenue évidente, la robe de la vitrine de sa boutique était encore à mille lieues de la perfection de son larcin. Elle s’était menti toutes ces années, approchant de ce qu’elle avait sous les yeux sans jamais égaler celui qui l’avait créée, un maître. »

« Si elle avait pu parler, la robe lui aurait dit qu’elle en avait connu des séparations au cours de son odyssée depuis 1900. «Monsieur», son créateur, Madame Darmentière, Jeanne, Paul puis Ruth et Sarah Bestein, enfin Gerta…Mais le vêtement muet pendait dans le meuble, spectateur des larmes de sa propriétaire qui enfin se mettaient à couler à flots. »

« Un vêtement a joué un rôle très important à deux moments de ma vie, ça m’a amenée à me poser des questions sur le sens de l’objet. Parfois, nous traversons notre existence et un objet nous accompagne avec sa propre histoire, il entre, il repart…Quand il revient vers nous, il est chargé d’un passé avec sa part de mystère. Pour un vêtement, c’est encore plus étrange, je trouve, il touche le corps. »

À propos de l’auteur

Catherine Le Goff © Photo Carlotta Forsberg

Catherine Le Goff est psychologue. Elle a travaillé vingt ans en entreprise avant d’ouvrir son cabinet. Elle est l’auteure de deux romans, La fille à ma place (2020) et La robe : une odyssée (2021). (Source: Éditions Favre)

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Le Bazar du zèbre à pois

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En deux mots:
Basile, de retour dans sa ville natale, ouvre une boutique originale, Le Bazar du zèbre à pois, dont le but est d’inventer des objets et concepts pour rendre les gens plus heureux. Une initiative qui va plaire au jeune Arthur, à sa mère Giulia, mais qui dérange aussi en «haut-lieu». La guerre est déclarée…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un drôle de zèbre dans une drôle de ville

Raphaëlle Giordano réussit à nouveau son coup. Après Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, elle récidive avec ce roman tout aussi entraînant, avec une touche de poésie supplémentaire!

Arthur vit à Mont-Venus, une ville moyenne, avec Giulia sa mère. Quand il a eu quatorze ans, son père a filé avec une autre, «emportant tout, raison et sentiments». L’adolescent s’est alors lancé avec un copain dans le street art tandis que sa mère fait bouillir la marmite en élaborant des produits d’hygiène corporelle.
Mais un jour une curieuse boutique va attirer l’attention de l’adolescent, Le bazar du zèbre à pois. Basile, son concepteur, a choisi de revenir à Mont-Venus où il a grandi pour y proposer ses objets sans véritable utilité, si ce n’est de provoquer un sourire ou de faire réfléchir. Des inventions «à mi-chemin entre l’artistique et le philosophique», comme il l’explique à Audrey, la journaliste de La dépêche du Mont, intriguée par sa boutique. Mais Basile n’aura finalement pas droit à la double-page prévue car Louise Morteuil, la rédactrice en chef, est partie en guerre contre cette boutique trop originale pour être honnête. Elle a déjà assez à faire en essayant de mettre la main sur le graffeur qui s’attaque aux affiches électorales pour ne pas offrir à cet olibrius une publicité à bon compte. La stagiaire n’a qu’à trouver un autre sujet. Encore traumatisée par son enfance au milieu d’artistes sans le sou, la fondatrice de l’association Civilissime veut toutefois en avoir le cœur net et décide d’aller juger sur pièces. Ses craintes vont vite s’avérer fondées, car en entrant dans la boutique, elle tombe nez à nez avec Arthur, qu’elle a surpris en train de dégrader un édifice public avec ses bombes de peinture.
«Pour Louise Morteuil, ce jeune garçon est la résultante typique d’une éducation démissionnaire, et ce Basile l’incarnation même de l’adulte permissif qui, croyant aider la jeunesse, la pousse dans ses travers. En encourageant ces activités décadentes, comme le graffiti, trompeusement ludiques et irrésistibles comme un paquet de bonbons, il renforce une vision faussée de la vie et de ses réalités, à savoir les efforts et le travail indispensables pour mériter et s’en sortir.»
Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Basile a déjà semé son virus du changement un peu partout. «Un audaciel n’a jamais dit son dernier mot. Après la Tagbox imaginée pour Arthur, il s’est intéressé à Giulia pour l’inciter à créer de nouvelles fragrances, loin du carcan imposé par son entreprise, à l’image de sa nouvelle invention, les Brain-bornes, qui doivent permettre de développer «les capacités du cerveau droit, souvent sous-développées»: intuition, émotions, créativité, audace et perception. Sa mission: débloquer l’imaginaire de ses clients.
Louise, quant à elle, fourbit ses armes. Elle va user de tous ses pouvoirs pour mettre des bâtons dans les roues du Bazap.
Contrarié, mais loin d’être abattu, Basile continue de créer et de pousser à la création. Il entraine Giulia dans un projet de détonateur sensoriel, un objet capable de diffuser des parfums en lien avec des souvenirs et des émotions particulières. Une idée qui va aussi les rapprocher au grand dam d’Audrey.
Raphaëlle Giordano continue de creuser le filon initié avec Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une et de mêler fort agréablement les conseils de développement personnel à une fiction fort agréable à lire. À l’image de ce slogan affiché comme un mantra Follow your dreams (suivez vos rêves), elle a cette capacité à développer chez ses personnages – et par ricochet chez ses lecteurs – l’envie de changer, de bouger, de créer. On la suit avec bonheur !

Le bazar du zèbre à pois
Raphaëlle Giordano
Éditions Plon
Roman
288 p., 18,90 €
EAN 9782259277617
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans une petite ville qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Auteur star, Raphaëlle Giordano revient chez Plon avec un roman réjouissant. Après le best-seller Cupidon a des ailes en carton, l’auteur du phénomène Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une surprend et séduit une nouvelle fois. Au meilleur d’elle-même.
« Je m’appelle Basile. J’ai commencé ma vie en montrant ma lune. Est-ce pour cela que j’ai toujours eu l’impression de venir d’une autre planète ? Je n’ai pourtant pas compris tout de suite de quel bois j’étais fait. Peut-être plus un bois de Geppetto que de meuble Ikea.»
Basile, inventeur, agitateur de neurones au génie décalé, nous embarque dans un univers poético-artistique qui chatouille l’esprit et le sort des chemins étriqués du conformisme. De retour à Mont-Venus, il décide d’ouvrir un commerce du troisième type : une boutique d’objets provocateurs. D’émotions, de sensations, de réflexion. Une boutique « comportementaliste », des créations qui titillent l’imagination, la créativité, et poussent l’esprit à s’éveiller à un mode de pensée plus audacieux ! Le nom de ce lieu pas comme les autres ? Le Bazar du zèbre à pois.
Giulia, talentueux « nez », n’en est pas moins désabusée de cantonner son talent à la conception de produits d’hygiène. Elle rêve de sortir le parfum de ses ornières de simple « sent-bon » et de retrouver un supplément d’âme à son métier.
Arthur, son fils, ado rebelle, fâché avec le système, a, lui, pour seul exutoire, ses créations à ciel ouvert. Il a le street art pour faire entendre sa voix, en se demandant bien quelle pourra être sa voie dans ce monde qui n’a pas l’air de vouloir lui faire une place.
Trois atypiques, trois électrons libres dans l’âme. Quand leurs trajectoires vont se croiser, l’ordre des choses en sera à jamais bousculé. C’est à ça que l’on reconnaît les « rencontres-silex ». Elles font des étincelles… Le champ des possibles s’ouvre et les horizons s’élargissent.
Comme dans un système de co-création, ils vont « s’émulsionner les uns les autres » pour s’inventer un chemin, plus libre, plus ouvert, plus heureux….
Louise Morteuil, elle, est rédactrice en chef du Journal de la Ville et directrice de l’association Civilissime. Elle se fait une haute idée du rôle qu’elle doit jouer pour porter les valeurs auxquelles elle croit : Cadre, Culture, Civisme… Choc des univers. Forte de ses convictions en faveur du bien commun, elle se fait un devoir de mettre des bâtons dans les roues du Bazar du zèbre à pois…
Une galerie de personnages passionnés, sensibles et truculents, des embûches et surprises, des objets aussi magiques que poétiques, de l’adversité et de l’amour, l’art de se détacher des entraves par l’audace, de se libérer de la peur en osant… Le nouveau roman de Raphaëlle Giordano donne l’envie de mettre plus de vie dans sa vie et de s’approprier la philosophie phare et novatrice du zèbre : « l’audacité ».

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
BFM (Culture & Vous – Candice Mahout)
Blog Little pretty books 

Les premières pages du livre
« Scène d’exposition
Toute vie commence par un premier acte, et surtout par un lever de rideau. Qui sait si ces instants n’impriment pas un pli au reste de son existence ?
All the world’s a stage,
And all the men and women merely players
Shakespeare.
(Le monde entier est une scène de théâtre,
et tous les hommes et femmes y jouent, purement et simplement, les acteurs.)
Voilà pourquoi la manière de faire son entrée a toute son importance.

Un homme. Une femme. Ensemble, ils attendent dans une salle de consultation plongée dans la pénombre pour ménager la pudeur. Obstétrique oblige. Assis côte à côte, ils se jettent des regards furtifs et esquissent des sourires maquillés d’une confiance qu’ils sont loin de ressentir.
Le médecin en blouse blanche entre et invite sa jeune patiente à s’installer, en quelques directives bienveillantes. Elle s’exécute et ravale discrètement son besoin d’empathie, proportionnel à son insondable désir d’être rassurée. Elle s’allonge sur le papier blanc qui, immanquablement, se déchire. Sans raison, elle s’agace de cette feuille censée protéger le lit d’examen qui ne tient pas en place.
Le docteur lui demande de relever son haut au-dessus de la poitrine et regarde sans l’ombre d’un froncement de sourcils l’énorme bosse à découvert. Enfin, bosse. Ballon. Montgolfière. Exoplanète. Elle ne s’y fait toujours pas. Elle écarquille les yeux devant cette chose qui avant était son ventre et qui, maintenant, est devenue étrangère à son corps. Une protubérance qu’on regarderait comme une étrangeté dans un cabinet de curiosités.
Elle regarde la ligne brunâtre qui relie dorénavant son nombril à son pubis. Le premier dessin de son enfant pour elle. Elle aurait préféré que son fils trouve un autre mur que son corps pour taguer son amour. Elle ne lui en veut pas. Elle sent juste poindre de nouveau une crainte familière. Retrouvera-t-elle jamais ce joli petit ventre plat qui, hier encore, savait faire des ravages ? Elle n’a pas envie d’être déjà rangée dans une autre catégorie : sera-t-elle dorénavant mère avant d’être femme ? Elle ferme les yeux pour ne pas y penser. Pas maintenant. Pas encore.
Son homme s’enquiert : Ça va ? Oui, ça va. Le docteur, lui, à son rôle, se penche pour appliquer le gel froid sur son abdomen. Frissons. Tout bon porteur de stéthoscope aurait parlé d’horripilation ou de réflexe pilomoteur. Les autres – vous-et-moi – de chair de poule…
La sonde commence son travail d’exploration. Le silence s’installe. Il y a des moments où les mots n’ont pas leur place. Le regard de la femme aussi sonde et tente de décrypter la moindre parcelle d’information sur les traits lisses et concentrés de l’obstétricien. Soudain, le visage de l’homme se trouble. Là, n’est-ce pas la ride du lion qui se crispe entre ses deux yeux ? Elle retient son souffle et plante ses ongles dans la paume de son mari. L’inquiétude laisse quatre petites marques rouge sang dans sa chair. Il ne bronche pas, lui-même galvanisé par les images surréalistes du petit être qui apparaît sur l’écran.
Les secondes paraissent interminables. Puis le verdict tombe. Première délivrance quelques mois avant l’heure.
Tout va bien. Trois petits mots lâchés nonchalamment, avec un léger sourire flottant de praticien satisfait. Le cœur des heureux parents explose de joie. Mais pas trop bruyamment quand même, pour ne pas troubler l’ambiance chargée d’une médicale déférence.
Vous voulez connaître le sexe ? Oui. Ils veulent. C’est plus rassurant pour préparer la venue de l’enfant. La couleur du papier peint, les layettes premier âge…
La sonde s’agite de nouveau sur l’abdomen. Le médecin cherche. Tente. Tique. Désolé. On ne voit rien. Je ne pourrai pas vous le dire aujourd’hui…
L’œil humide de déception, la mère jette un ultime regard sur l’écran où s’affiche encore le postérieur narquois de son bébé.

Scène 1
Je m’appelle Basile. J’ai commencé ma vie en montrant ma lune.
Est-ce pour cela que j’ai toujours eu l’impression de venir d’une autre planète ?
Après quarante-deux ans d’existence, je crois savoir mieux, aujourd’hui, de quel bois je suis fait. Certainement plus un bois de Geppetto que de meuble Ikea.
À cinq ans, j’aimais m’entraîner à lire tout seul.
À six ans, après une course-poursuite effrénée dans la cour de récréation avec mes camarades de classe, je m’arrêtai, essoufflé, en portant deux doigts à ma jugulaire pour prendre mon pouls et m’exclamai :
— Oh ! Mon cœur bat trop vite !
La fille dont j’avais la faiblesse d’être amoureux – j’étais également atteint d’une forme de précocité sentimentale – se retourna vers moi en s’esclaffant d’un air moqueur :
— Mais non, espèce d’idiot ! Il n’est pas là, le cœur, il est là ! dit-elle en frappant sa poitrine au bon endroit.
Le fou rire général fit son œuvre de petit poignard, et l’incident me valut une réputation de crétin fini qui me poursuivit tout le reste de l’année scolaire.
Il faut dire, j’étais de ces enfants gauches qui n’attirent guère la clémence de leurs congénères.
Droitier du cerveau et gauche du corps. Si maladroit dans mes relations avec les gamins de mon âge. Je ne savais jamais quoi leur dire, comment leur parler, comment me faire accepter.
Pour encourager ma vie sociale, mes parents me poussaient à accepter un maximum d’invitations aux goûters d’anniversaire et toute occasion de me trouver avec ce que les adultes appelaient « mes semblables ». Imaginaient-ils un instant qu’il ne pouvait pas y avoir plus dissemblables que ces semblables ? Que je n’arrivais pas à me sentir bien parmi ces enfants dont je ne partageais aucun des jeux ni aucune des préoccupations ?
Parfois, je m’obligeais à entrer dans une bataille à l’épée avec la horde des « copains ». Un jour, l’un d’eux manqua de m’éborgner. Cela fit bien rire les autres sans que j’arrive à comprendre pourquoi. Tenant d’une main mon œil blessé, je me souviens d’avoir souri pour donner le change et laissé penser que je m’« amusais ». Jean qui rit et Jean qui pleure. Parfois encore, je me réfugiais dans la cuisine pour tenter d’avoir une conversation avec les parents. Je savourais ces interactions qui me mettaient d’égal à égal avec des cerveaux adultes. Eux me regardaient d’un œil étonné, curieux. Ils se prêtaient au jeu de la discussion quelques instants, puis finissaient par faire tomber la sentence de mon bannissement :
Tu ne veux pas aller jouer, mon grand ?
Dieu, que cette phrase a pu m’énerver. Dire à un enfant mon grand, c’est lui rappeler combien il est petit ! Un cauchemar.
Par la force des choses, j’ai appris à me suradapter en répondant par la réaction qui semblait la plus socialement acceptable. Expressions sur commande. Afin de mieux saisir les humeurs de mes camarades et d’anticiper les risques inhérents à la fréquentation de cette cruelle tranche d’âge, j’actionnais en permanence mes capteurs d’hypersensible. Ce qui créa chez moi un état de vigilance presque constant. Exténuant.

Je ne saurais dire tout ce que j’ai tenté pour grandir plus vite. Je crois que je suis l’enfant qui a mangé le plus de soupe au monde. Qui s’est tenu le plus droit sur sa chaise. Pendant que mes frères et sœurs jouaient comme chiens et chats à des jeux de leur âge, je me planquais dans un coin pour lire le dictionnaire et tout apprendre du parler adulte.
Parallèlement à ce programme d’accélérateur de croissance, je tentais aussi de satisfaire ma curiosité insatiable pour tout ce qui touchait à l’électronique et à la mécanique.
Il m’arrivait de partir en excursion dans une décharge voisine pour piquer des appareils divers et variés et, revenu chez moi, je les démontais pour voir comment ils étaient faits. Je lisais la consternation dans les yeux de mes frères et sœurs. Ma mère, elle, me grondait. Tu veux attraper le tétanos ? Je t’interdis de retourner là-bas ! Et si tu te coupes ? Et si tu tombes ? Et si tu te fais mordre par un rat ? Et si tu te fais compacter comme une carrosserie de voiture ?
L’imagination des mères est incroyablement prolifique. Mais je l’aimais plus que tout malgré ces quelques effets de zèle surprotecteur. Elle seule entrevoyait quelque chose de prometteur dans mes gribouillis bizarres de rêveur. Très tôt, je couvris mes carnets de croquis d’inventions improbables, de réflexions métaphysiques, de poésies…
Quand je lisais dans la cour de récré des livres de grands maîtres de la science-fiction, comme Les Robots d’Isaac Asimov ou Dune de Frank Herbert, je surprenais des propos moqueurs de certains camarades de classe dénués-de-classe, dont le jeu était de trouver les bons mots qui font mal. Les malveillants veillaient toujours à parler suffisamment haut et fort pour être entendus de leur victime. Laisse-le, il est bizarre.
Je percevais le mépris. Mais aussi une forme de peur qui suscitait mon étonnement. En quoi pouvais-je bien les effrayer, moi qui n’aurais pas fait de mal à une mouche ?
Je cherchai la définition de « bizarre » dans le dictionnaire. D’un caractère difficile à comprendre, fantasque. Je n’étais donc pas, aux yeux des autres, tout à fait « normal ». Je me suis beaucoup interrogé. Qu’est-ce que ça pouvait bien être, la normalité ? Sûrement un truc qui rassure. Si seulement je comprenais mieux en quoi ça consiste, avais-je souvent songé.
Il m’était même venu à l’idée, en dernière année d’école élémentaire, de me créer un observatoire de la normalité. Je pris la chose très sérieusement, tenant un carnet où je notais les stratagèmes envisageables : partager quelques bonbons avec les copains à la sortie des cours. Moins lever la main, et ne surtout pas donner trop de bonnes réponses à l’oral. Oser une petite insolence avec la maîtresse. Aimer le foot et les jeans à trous. Avoir une amoureuse (mot Avoir raturé. Remplacé par S’inventer). Recracher bruyamment ses épinards à la cantine en ayant l’air de trouver ça le plus dégueu possible. Acheter du faux sang pour Halloween. Graver ses initiales aux ciseaux sur sa table sans se faire attraper…
Malgré mes nobles tentatives, je restais celui avec qui il n’était « pas cool » de traîner.
Les choses ne se sont pas arrangées quand je suis entré au collège. D’objet de curiosité, je suis passé à bouc émissaire. Et là, j’ai compris qu’il me fallait réagir.
Je devais trouver un moyen de me faire accepter. Ne serait-ce que pour faire cesser les micro-harcèlements qui devenaient franchement pénibles, et parfois les castagnes des petites brutes du bahut, qui me valaient des collections de bleus au corps comme à l’amour-propre. L’amour-propre, qui guérit moins vite que le corps…
J’avais la chance d’avoir un père bricoleur. Il avait une passion pour les vieilles motos. Il en achetait, les retapait entièrement et les revendait ensuite. J’avais donc à portée de main tout un attirail d’outils qui me fascinaient. J’aimais passer un maximum de mon temps libre dans ce lieu paisible et inspirant. Seul. Tranquille dans mon univers, en tête à tête avec mes rêveries. Enfin chez moi. C’est là que j’ai créé mes premières bestioles articulées. Des araignées mécaniques. J’installai un accéléromètre couplé à un capteur de présence. Ainsi, dès qu’une main s’approchait à une certaine vitesse pour attraper l’araignée, elle détalait. Je peaufinai mon prototype en rajoutant une led rouge qui s’allumait pendant l’action. C’était du meilleur effet !
J’appelai mes spécimens des SpiderTrick. Elles connurent un franc succès dans la cour de récré. Grâce au bouche-à-oreille, j’eus même des commandes passées sous le manteau par des petits caïds des lycées du quartier, avides de bonnes affaires. Ils m’achetaient les SpiderTrick une bouchée de pain pour les revendre trois fois plus cher. Je me trouvai enrôlé malgré moi dans le trafic. Le proviseur finit par avoir vent de ce marché noir d’ados pas blanc-bleu. Cela fit toute une histoire. Convocation des élèves. Des parents. Passage de savon mémorable. Finalement, exclusion temporaire.
Je réalisai un gros effort de composition pour ne pas exploser de joie à l’annonce de ce renvoi qui sonnait le glas de mon impopularité, j’en étais persuadé. C’est en effet auréolé d’une certaine gloire que je fis mon retour au collège quinze jours plus tard, désormais en « rebelle » respecté.
Autant dire qu’avec cette mésaventure j’étais, à douze ans à peine, définitivement piqué par le virus de l’invention.

Scène 2
Arthur, un genou à terre, absorbé par sa tâche, prête à peine attention aux paroles de son camarade.
— Allez, viens, dit l’autre. On se taille !
— Ça va, tranquille, mon frère ! Continue à surveiller pendant que je termine…
Médine se dandine en faisant le pied de grue. Arthur voit bien que son pote le maudit intérieurement. Il n’a peut-être pas tort de s’inquiéter. S’ils sont pris, ils sont morts. Leur ardoise à conneries n’étant déjà plus très blanche, ils ne peuvent se permettre d’en rajouter une couche. Mais Arthur a cette manie d’être confiant et d’avoir un sang-froid à toute épreuve.
— Dépêche-toi ! s’agace encore Médine, de plus en plus nerveux.
Arthur est agenouillé et agite sa bombe pour continuer son tag. Ça fait deux semaines qu’il travaille sur le projet. Il a repéré la bonne bouche d’égout à grille. Il a passé beaucoup de temps à préparer son pochoir. Planqué dans sa chambre, alors que sa mère le croyait endormi, il se relevait pour travailler le dessin, minutieusement, avant d’en venir aux découpes sur la plaque de polypropylène à l’aide d’un X-ACTO, cette lame fine particulièrement acérée qui lui permet d’évider certaines parties du pochoir avec une grande précision.
— Attends ! Faut que je fasse les finitions.
Arthur voit bien que son pote est à bout. Il a l’air furieux.
Malgré tout, il est trop tard pour reculer : il faut finir. Tant pis pour les humeurs de son comparse. Arthur troque sa bombe noir mat pour un bleu lighting. Il retire la fat cap, embout trop large, et opte pour une skinny cap, plus adaptée aux détails. Et ressent un vrai bonheur à illuminer son graffiti d’effets de halo. Le moment si excitant de la révélation est arrivé. D’un geste rapide, il enlève le pochoir.
— Alors ? lâche-t-il avec une certaine fierté.
Médine est ébahi. Sous ses yeux, la bouche d’égout s’est transformée en squelette, avec la grille pour cage thoracique surmontée d’un message qu’Arthur est fier d’avoir trouvé : « Dégoût et des couleurs ». Il est content d’avoir pu exprimer à travers cette création un peu de sa révolte contre le système qui l’opprime à force de vouloir le faire entrer dans un moule trop petit pour lui ! Estampillé cancre, marqué au fer rouge de l’échec scolaire, il a parfois l’impression d’être déjà bon à jeter aux égouts… Si seulement il trouvait sa place !
En rangeant le matériel, un pan de son manteau traîne malencontreusement sur le tag pas encore sec.
— P… ça a bavé ! s’énerve Arthur.
Médine le tire par la manche, franchement inquiet, à présent. Un adulte se pointe. Pire. Un agent. Arthur attrape son matériel au vol, et les deux amis détalent à toutes jambes, entendant dans leur dos les interjections braillardes de leur poursuiveur. Arthur jette un regard à son ami qui semble avoir du mal à suivre le rythme et maudit un instant les quelques kilos en trop qui le ralentissent.
— Je sais où aller, suis-moi !
S’ils ne courent pas plus vite, ils vont se faire attraper ! Ils arrivent devant le grand hôtel de la ville.

Arthur entraîne Médine dans l’arrière-cour, l’entrée des fournisseurs. Là, attendent des chariots remplis de draps blancs prêts à être envoyés au pressing. Il saute dedans, suivi par Médine, et tous deux s’ensevelissent sous le linge.
L’agent municipal arrive peu après, à bout de souffle.
— Vous n’avez pas vu deux ados passer par là ?
La femme de chambre hausse les épaules. L’agent soupire et rebrousse chemin.
C’est ce qui s’appelle se mettre dans de sales draps, se marre Arthur, content de sa prouesse du jour.
Soudain, il sent le chariot bouger.
— Hey !
La femme de chambre pousse un cri de frayeur quand elle voit deux énergumènes hirsutes sortir de là. Elle les chasse sans ménagement. Ils attendent d’avoir dépassé le coin de la rue pour se bidonner.
Ils se dirigent vers la boulangerie. Toutes ces émotions, ça creuse. Ils en ressortent chacun avec un pain au chocolat et un Coca, et déambulent dans le quartier en savourant ce plein de sucre au bon goût d’après-exploit.
Le téléphone d’Arthur sonne.
— Attends, c’est ma daronne. (Changement de ton.) Allô, maman ? T’inquiète, j’rentre, là. Mais non, je traîne pas, je suis avec Médine, on mange juste un truc. Mais oui, je vais les faire, mes devoirs ! Je gère, je te dis ! Je peux pas te parler plus, je suis dans la rue, là. J’arrive…
Quand il raccroche, Arthur a le visage fermé. Médine se marre. Arthur le fusille du regard. Ils se séparent à l’habituel croisement après avoir échangé un check.

Arthur fourre les mains dans ses poches et rabat la capuche de son sweat-shirt. Il trace le long de la rue marchande. Il ne veut pas contrarier davantage sa mère. L’ambiance est suffisamment tendue à la maison. Il remarque néanmoins un nouveau magasin qui fait l’angle. Depuis des semaines, l’emplacement était caché par les travaux. Il se demande qui a bien pu s’installer. Un opticien ? Une boutique de téléphonie ? Un coiffeur ? songe-t-il, désabusé d’avance. Rien de tout cela. Quand il approche, la devanture l’intrigue au plus haut point. Il lit en grosses lettres calligraphiées, blanches sur fond noir :
Le Bazar du zèbre à pois.

Scène 3
Basile, ta présentation laisse encore à désirer… me dis-je avec mon perfectionnisme habituel. J’apporte les dernières finitions à la boutique depuis des heures. Il faut dire, j’ai le temps. Difficile d’attirer le chaland en nombre dès le premier jour. Rien d’anormal. Pour l’heure, les gens repèrent. Ils passent, s’arrêtent quelques secondes devant la vitrine, s’interrogent.
Revenir à Mont-Venus, six mois auparavant, avait été pour moi un authentique retour aux sources. Mont-Venus… Le nom me fait sourire aujourd’hui encore. Je revois ma mère, quand elle dictait notre adresse, préciser avec un sérieux désarmant : « Venus, sans accent, s’il vous plaît, du verbe “venir”. » Oui, l’enfant du pays est de retour. Un aller simple. Je reviens ici dépouillé de mon passé, en homme assassiné qui marche encore debout. Un homme qui avait tout dans les mains et qui a trouvé le moyen de perdre son essentiel. Et c’est bien ce que je suis venu chercher ici : un essentiel. Repartir de zéro et, dans un élan fondateur, me réinventer dans un projet qui a du sens. Renaître de mes cendres. Fini la course folle et égotique après l’argent et la renommée. Je n’aspire plus qu’à une forme de calme, de paix et de joies simples. Je n’ouvre pas une boutique. Je m’offre un nouvel art de vivre. Plus épuré. Plus authentique. Les objets que j’invente titillent l’imagination, la créativité, et poussent l’esprit à s’éveiller à un mode de pensée plus audacieux. Ils ne sont d’aucune utilité pratique… C’est ce qui m’amuse. Sur la porte, j’ai peint en jolies lettres cursives la mention : Boutique d’objets provocateurs.
J’en ai conscience, lancer une telle affaire à Mont-Venus est une grosse prise de risque. Dieu sait pourtant que je l’aime, cette jolie commune de France, avec ses cinquante mille habitants, fiers de garder un pied dans un glorieux passé de coutumes… Mais, il faut bien le reconnaître, la ville n’est pas vraiment réputée pour être une plateforme de l’avant-garde. Et le bazar pourrait bien détonner sur la grande rue marchande où se concentrent les commerces traditionnels.

Bien sûr que ma formule de concept store commencera par dérouter. Mais j’ai confiance. Et j’adore l’idée de contribuer à démontrer que l’esprit d’invention n’est pas l’apanage des grandes métropoles.
Qu’importe si, au départ, les gens d’ici sont interloqués. L’objectif est de les surprendre, de les amener à céder à leur curiosité en franchissant le seuil pour découvrir mon univers.
Dehors, j’ai recyclé une vieille enseigne en fer forgé, afin d’y placer mon logo de zèbre à pois, visible de loin. Un logo rond avec, à l’intérieur, une évocation très stylisée de zèbre avec des points en guise de rayures. J’avais cherché une image pouvant exprimer graphiquement l’idée d’atypisme. Le zèbre m’est apparu comme l’un des animaux les plus graphiques avec ses incroyables rayures. Mais, les rayures, c’était encore trop attendu. Alors qu’un zèbre à pois, tel un mouton à cinq pattes, me semblait plus singulier. De même, tout le décor de la boutique a été pensé dans un esprit contemporain, que je conçois comme le choc d’un joyeux mélange des genres. D’où un parti pris très design à l’extérieur, et décalé-vintage à l’intérieur, façon loft-atelier d’artiste. Oser le contraste me paraissait indispensable ! D’abord, la façade en bois noir, modernité d’une esthétique sobre et élégante que j’affectionne : lignes épurées, lettres de l’enseigne peintes en élégantes minuscules blanches aux pleins et déliés indémodables – la police Elzévir est à la typographie ce que la petite robe noire est à la mode. La grande vitrine met en scène, au premier plan, les créations phares, et permet d’apercevoir, au second plan, l’intérieur : différents espaces, comme des écrins pour présenter chaque ligne d’objets en série limitée, afin d’en souligner la poésie, le mystère ou la provocation. Là, un pan de mur en brique, là, un mur blanc et un autre noir, et en haut de la mezzanine, mon bureau-atelier auquel on accède par un escalier d’acier en colimaçon. Tout l’avant de la boutique est baigné de lumière grâce à sa verrière et à son incroyable hauteur sous plafond.
Le visiteur circule entre les étals comme dans une exposition, et s’arrête, au gré de ses envies, devant les inventions qui l’interpellent. Pour autant, pas de vraie parenté avec une galerie d’art. Le Bazar du zèbre à pois se veut un lieu qui « donne à vivre » autant qu’à voir. On y vient, on s’y étonne, on s’y amuse, on s’y assoit, on y grignote, on y sirote, on y papote…
Tel un temple de la curiosité qui n’imposerait pas le chuchotement.
Je suis même allé jusqu’à improviser un mini-coin salon de thé, cosy et accueillant avec son mobilier rétro, et annoncé par une pancarte en métal peint qui détourne le « Home sweet home » en « Shop sweet shop ».

Tandis que le soir tombe en ce début d’automne, je m’approche de la vitrine pour contempler le logo en fer forgé de mon zèbre qui se balance légèrement au gré du vent. Fierté.
Soudain, le carillon de l’entrée retentit. Un grand garçon entre. Quel âge peut-il avoir ? Quinze, seize ans ?
— Bonsoir ! Bienvenue !
Son regard arrête ma cordialité dans son élan. Je m’efface pour lui laisser de l’espace et tout le loisir de fureter à sa guise. Tout en faisant ensuite mine de ranger afin de l’observer du coin de l’œil.
Je note le manteau maculé de peinture noire. Des taches qu’il a aussi sur les doigts. Avec sa capuche rouge remontée sur la tête, il se donne des airs frondeurs comme pour clamer une rébellion sans doute moins bien assumée qu’il n’y paraît. Je détaille furtivement son visage rond aux traits harmonieux en dépit d’une légère déviation de la cloison nasale, ses yeux noirs brillants avec un je-ne-sais-quoi de fuyant, ses cheveux d’un brun foncé à la coupe soignée qui tranche avec le négligé de sa tenue. La mode dicte ses effets de style comme des figures imposées aux jeunes garçons de sa génération : le plus souvent, un dégradé, avec les cheveux très courts sur les côtés et plus longs sur le dessus, sans oublier une raie de séparation marquée par un trait tracé à la tondeuse.
Je souris à ce conformisme capillaire, qui me rappelle mes propres paradoxes : comment appartenir au groupe tout en trouvant sa singularité ?
L’ado s’avance vers le premier étal où trônent les bestioles de mon enfance. Les SpiderTrick nouvelle génération. Il ne comprend pas comment ça marche. Ça l’énerve. Je laisse faire. Si je lui montre, son plaisir de la découverte sera gâché. Il fait l’effort de lire le petit carton de présentation qui livre les secrets de mon insecte à pattes mécaniques. Il comprend le système du détecteur de présence et de l’accélérateur de vitesse qui déclenche le mouvement à l’approche de la main qui veut se saisir de l’insecte. Il sourit discrètement et recommence deux, trois fois.
J’ai l’impression d’avoir passé le premier tour face à un jury exigeant.
Redevenu méfiant, il poursuit son exploration du côté des objets de prêt-à-penser. Le voilà devant mes « boîtes de conserve pour ouvrir l’esprit ».
La première porte le message : « Les rêves ne poussent pas dans les boîtes à sardines ».
À l’intérieur, quatre petites sardines alignées, en bois peint. Chacune porte une inscription avec deux antonymes, censés faire réfléchir à la conception de la vie qu’on veut avoir. « Généreux ou étriqué ? » ; « Constructif ou critique ? » ; « Audacieux ou frileux ? » ; « Volontaire ou passif ? »
L’ado se gratte la nuque. Je jurerais que ça cogite, là-dedans.
Je me réjouis intérieurement. Il s’empare d’une autre boîte, et je vois ses lèvres en lire l’intitulé : « Conserve politisée ». Il l’ouvre et sursaute tandis qu’un message jaillit façon diable dans la boîte « Non aux idées conservatrices ! » Il se tourne vers moi et lâche, goguenard :
— Elles servent à rien, ces boîtes !
Je m’amuse de sa réaction :
— D’un point de vue pratique, non, en effet. Après, est-ce que tu estimes que ce n’est rien, un objet qui te fait réfléchir, ou même un objet qui te fait juste sourire ?
Ses yeux se plissent comme pour me scanner. Sur le point de surenchérir, il ravale sa réplique et fait mine de porter son attention sur la boîte de conserve de Heinz Baked Beans vintage revisitée avec le slogan d’Obama « Yes, we can! ».
Son visage s’éclaire sitôt qu’il pige.
— Bien trouvé, pour celle-là !
Je lui souris.
— Tu veux que je t’explique mieux le concept de la boutique ? tenté-je.
— Non. Merci. Je regarde simplement.
Il passe rapidement devant la lampe-palindrome – le mot RÊVER qu’on peut lire dans les deux sens avec l’inscription sur le socle « rêver donne du sens », et s’arrête devant l’horloge sabliers.
— Et ça ?
— C’est l’horloge fil-du-temps. Tu vois, il y a douze sabliers agencés sur deux rangées. Dans chacun d’eux, le sable s’écoule en une heure. Tu peux ainsi avoir en un clin d’œil une idée de l’heure qu’il est… Mais c’est surtout un bel objet qui permet de garder à l’esprit la valeur du temps qui passe.
— Pas mal…
L’horloge lui plaît.
— Ça vaut combien ?
— Quatre-vingt-neuf euros
— Ah ouais, quand même…
Il la repose.
Puis son regard se porte sur un cadre noir accroché au mur.
À l’intérieur… Rien. Il fronce les sourcils, se tourne vers moi, interrogateur.
— Euh, là, je ne comprends pas ! Il n’y a rien à voir ?
— Précisément, souris-je. Là, ce qu’il y a à voir, c’est le « rien ». Prends ça comme de l’art conceptuel. L’objet t’invite à réfléchir à l’utilité du rien. Le cadre est vide. Métaphoriquement, c’est une manière de dire au spectateur qu’il est bon de laisser place au vide dans son existence, sans chercher à la sur-remplir. Le temps du rêve, le temps de l’être… Le temps du rien ! Par exemple, s’asseoir juste pour se sentir vivant. Présent au présent. Imagine une partition de musique sans aucune pause, sans aucun silence. Ce serait une insupportable cacophonie ! Pourtant, combien de gens aujourd’hui saturent leur vie d’activités, d’agitation, de faire-à-tout-prix ? Tout va trop vite, on court après le temps, on voudrait « prendre le temps », comme on prendrait un crédit à la consommation : sans s’en donner vraiment les moyens. Or le temps s’écoute comme un silence. Il ne prend forme que si on s’autorise à le regarder être. Sinon, il vous glisse entre les doigts.
Et j’ajoute, malicieux :
— Ce n’est peut-être rien, mais ça change… tout !
Je vois qu’il tilte. Ça me fait plaisir. Il va pour parler, mais son téléphone sonne. Il le cherche fébrilement dans ses poches en lâchant quelques jurons. Visiblement, il est attendu. Il ne finira pas son tour de la boutique. Dommage, il était sur le point de découvrir mes plus belles pièces. Une autre fois, peut-être. Je le regarde partir, touché qu’un grand ado ait été sensible à l’esprit du bazar. Quant à la SpiderTrick qu’il a glissée dans sa poche, je feindrai de n’avoir rien vu.

Scène 4
Giulia vit un matin de semaine comme les autres, où l’ordinaire dicte les gestes et fixe la cadence. Elle s’apprête à quitter la maison et attrape le trousseau de clés sur la console en wengé de l’entrée. Avant de sortir, elle ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil à son reflet dans le miroir. Elle note l’apparition de deux ridules au coin de ses yeux. Et se demande si elle peut encore plaire. Elle inspecte ses pommettes hautes, sa peau diaphane, sa bouche aux volumes doux, et les longues franges de ses cils noircis de mascara, qui soulignent joliment le bleu des yeux. À la naissance de son cou, un grain de beauté, semblable à une mouche en taffetas noir, trahit son tempérament passionné derrière son côté discret. Oui, elle a encore ses atouts.
— J’y vais ! crie-t-elle à son fils.
Elle l’entend marmonner depuis sa chambre. Elle sait bien qu’il n’est pas prêt. Il va encore être en retard au lycée, songe-t-elle, irritée.
D’aussi loin qu’elle se souvienne, son fils n’a jamais été dans les clous pour respecter les règles, les consignes, le cadre. Elle songe à toutes ces années de patience pour l’aider à s’adapter au système scolaire et réussir l’impossible : faire rentrer un carré dans un rond. L’incompatibilité avec le système se voyait moins dans les petites classes. À l’époque, son garçon savait surfer comme personne sur ses facilités pour s’en sortir avec le moindre effort. Malheureusement, en grandissant, la supercherie ne passait plus. De déconfiture en déconfiture, il avait fallu se rendre à l’évidence : Arthur n’était pas scolaire. Alors le parcours éducatif s’était peu à peu transformé en chemin de croix. Et, entre elle et lui, les relations s’étaient tendues à l’extrême, jusqu’à devenir « balkaniques ». Prêtes à exploser à tout instant… Giulia reconnaissait que le départ du père d’Arthur et leur séparation n’avaient rien arrangé. Son ex-mari avait-il fui les responsabilités qu’implique l’éducation d’un enfant atypique quand il grandit comme une herbe folle ?

Perdue dans ses pensées grises, Giulia pousse un cri quand elle manque de se faire écraser par un automobiliste qui l’incendie copieusement. Elle s’excuse platement. Elle ne peut s’empêcher de mettre son manque de vigilance sur le compte du stress et de l’indicible sentiment de morosité qui monte en elle depuis le matin.
À peine un pied hors du lit, elle s’est levée fatiguée. Une sensation qui ne la quitte plus désormais. Vers la machine à café bénie, elle a successivement buté sur les sneakers en vrac d’Arthur – enlevées, cela va de soi, sans que les lacets en soient défaits –, sur le sac à dos d’Arthur – pas ouvert depuis la veille au soir –, sur les chaussettes en vrac d’Arthur – elle découvrirait probablement les esseulées dans quelque endroit incongru de la maison un jour prochain, lors du grand ménage de printemps –, enfin sur Arthur lui-même et son mètre quatre-vingts. Un grognement rauque en guise de bonjour et un rapide bisou donné à l’arrache sans interrompre le rap en roue libre dans ses oreilles. À ce degré d’écoute intensive, ce ne sont plus des écouteurs, mais des greffes auditives…
Giulia attrape le bus in extremis. Le long du trajet, elle a soudain envie d’écrire une lettre virtuelle à son fils, de faire parler son cœur, trop souvent tiraillé entre amour et agacement. Le propre de l’adolescence ? Les mots défilent dans sa tête en même temps que le paysage.

Arthur… Je t’aime, moi non plus. C’est l’air que nous jouons, toi et moi, ces derniers temps.
Bien sûr que je t’aime. Alors pourquoi ai-je si souvent envie de t’étrangler ? Peut-être est-ce pour cela que j’ai tant ri en regardant la série Les Simpson, avec la manie du père, Homer, d’étrangler son fils Bart.
Ce pétage de plombs, comme il est tentant, parfois ! Mères sous tension. Femmes au bord de la crise de nerfs. Mon fils, j’ai l’honneur de te dire que tu mets de l’Almodóvar dans ma vie.
Avec toi, l’ordinaire domestique ressemble au mythe de Sisyphe. Un éternel recommencement de suppliques pour t’éduquer aux gestes élémentaires du bien-vivre ensemble. Un ensemble de petites exigences légitimes qui restent trop souvent lettre morte.
Ces choses si simples demandent-elles donc un master en domesticité ?
Peux-tu concevoir que la lunette des toilettes n’est pas plus jolie levée, que plier tes affaires, ce n’est pas les mettre en boule, que le linge propre n’aime pas atterrir au sale, ni le linge sale être rangé avec le propre, qu’il y a mieux pour dormir qu’enfiler ton plus beau polo bien repassé, que mettre la table, ce n’est pas seulement y jeter deux couverts, que quoi que tu en penses, les éponges ne sont pas des rats morts et les miettes à nettoyer pas davantage des insectes répugnants, que la poubelle est ton amie, et que tes biscuits préférés ne repousseront pas des emballages jonchant le sol de ta chambre…
Je sais qu’au fond de toi tu rechignes à exécuter ces tâches par peur de perdre tes privilèges. Sans doute penses-tu que, si tu me montres que tu peux, plus jamais je ne le ferai pour toi. Sans doute pressens-tu aussi que tu vis là tes dernières minutes d’enfance et retiens-tu quelques instants de plus l’insouciance de cet âge d’or où d’autres « prennent en charge ».

Une dame monte dans le bus avec une poussette. Encore tant d’années pour élever sa progéniture ! songe Giulia, compatissante. Elle se rappelle une publicité pour France 5 : « Éduquons ! C’est une insulte ? » Éduquer, ce n’est pas un gros mot, mais une grande responsabilité. Ni facile ni amusant. Elle ne s’était pas imaginé devenir un jour un moulin à messages contraignants. Tous ces Fais pas ci, fais pas ça qui rentrent par une oreille et ressortent par l’autre.

Mon fils, la semaine passée, j’étais à deux doigts de prendre rendez-vous chez l’ORL pour faire vérifier ton audition. Tu as une écoute-gruyère et il y a des trous partout dans nos dialogues de sourds. Pourtant, je ne veux pas jeter l’éponge. Je sais que l’acné de nos réactions épidermiques s’estompera avec le temps… et avec l’âge.

Giulia descend à l’arrêt habituel. Elle ne prête pas attention au charme des ruelles qu’elle traverse d’un pas pressé, à ces immeubles bas aux façades colorées dans des camaïeux d’ocre, aux jolis balcons ouvragés en fer forgé, à l’arcade du jardin botanique qu’elle dépasse sans un regard pour sa célèbre fontaine de Vénus à la tresse. Elle n’a d’yeux que pour sa montre. Ne surtout pas être en retard à la visioconférence très importante avec la direction de Paris qui veut soumettre un nouveau brief « de la plus haute importance », lui a-t-on rapporté. Chaque fois que le siège appelle, il souffle un vent de panique dans leur petite équipe de sous-traitants. Elle connaît cette façon de mettre la pression, de prendre au sérieux et presque au tragique l’arrivée de toute nouvelle demande client.
Pourtant, il n’y a vraiment pas de quoi, songe Giulia, à fleur de peau. Elle ne veut même pas y penser maintenant. À ce creux au fond d’elle-même, sur lequel elle essaye de ne pas s’attarder. Parce qu’il faut que ça tourne. Qu’elle ne peut s’offrir le luxe d’imaginer que les choses pourraient être autrement. Regarder en face son vide de sens, elle n’en a pas les moyens. Elle vient travailler là tous les jours parce qu’elle le doit. C’est tout. De loin, sa situation peut même paraître enviable, voire gratifiante… Mais alors pourquoi Giulia se sent-elle désabusée de la sorte quand elle pense à sa carrière ? Ce n’est pas si mal… tente-t-elle de se persuader. Des pensées cache-poussière. »

Extraits
« Pour Louise Morteuil, ce jeune garçon est la résultante typique d’une éducation démissionnaire, et ce Basile l’incarnation même de l’adulte permissif qui, croyant aider la jeunesse, la pousse dans ses travers. En encourageant ces activités décadentes, comme le graffiti, trompeusement ludiques et irrésistibles comme un paquet de bonbons, il renforce une vision faussée de la vie et de ses réalités, à savoir les efforts et le travail indispensables pour mériter et s’en sortir.
Elle s’éloigne, l’esprit débordant d’arguments qui valident son point de vue. Une chose est sûre: dorénavant, ces deux-là sont dans son collimateur. » p. 124

« Avec les Brain-bornes, j’ai envie d’amener les gens à s’intéresser de plus près aux incroyables capacités du cerveau droit, souvent sous-développées. Parce que les sociétés donnent encore généralement leur préférence aux approches très «cerveau gauche». Forcément ! Elles ont quelque chose de plus rassurant: pragmatisme, rationalisme, mesures quantifiables, effets mesurables, fil linéaire d’un mode de pensée qui ne part pas dans tous les sens… » p. 152-153

À propos de l’auteur
GIORDANO-raphaelle_©DRRaphaëlle Giordano © Photo DR

Écrivain, spécialiste en créativité et développement personnel, Raphaëlle Giordano est l’auteure de Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, premier roman phénomène, vendu à plus de 2 millions d’exemplaires en France et traduit dans plus de trente pays, suivi par Le jour où les lions mangeront de la salade verte et Cupidon a des ailes en carton. (Source: Éditions Plon)

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Et la peur continue

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En deux mots
Lucie n’est pas bien dans sa peau, même si elle a toutes les apparences d’une vie réussie. Un bon métier, un mari aimant, deux enfants bien équilibrés. Alors d’où vient cette peur qui la ronge? Peut-être faut-il rechercher dans son enfance les origines du mal…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Feel bad Book

Mazarine Pingeot poursuit son exploration des maux de nos sociétés en dressant le portrait d’une femme qui vit dans la peur. Une peur qui contamine sa famille, son travail, son pays. Un drame de notre temps.

Déjà dans son précédent roman, Se taire, Mazarine Pingeot confrontait une femme avec la difficulté d’exprimer sa souffrance, voire avec le déni de cette dernière. Mais cette fois la chose est beaucoup plus insidieuse. Car, à priori, Lucie a tout pour être heureuse. Dans le TGV Brest-Paris-Montparnasse qui ramène la famille après les vacances, elle pourrait se féliciter de l’amour que lui portent Vincent, son mari et leurs enfants, Mina et Augustin. Mais son imagination lui fait plutôt envisager que le train heurte à pleine vitesse un sanglier qui traverserait les voies. Ses idées noires viendraient-elles de la mauvaise nouvelle apprise quelques jours plus tôt par sa mère Violaine? Louis, son ami d’enfance est mort. «Mort seul, dans son appartement parisien, quand tout le monde était encore en vacances». Mort comme sa cousine Héloïse. Fini le trio formé durant leur enfance en Dordogne, fini le clan de l’été 1984. Ne reste que Lucas, le frère de Louis, le petit amoureux. Mais aux dernières nouvelles, il serait en Australie. D’où cette sensation de vide, de solitude, d’où cette peur qui, depuis les attentats, semble ne plus la quitter.
D’autant que Vincent est parti en mission au Yémen, la laissant «seule à porter ses enfants, sa maison, son travail…» Et justement, au travail ça ne va pas fort non plus. La moitié des rédacteurs et documentalistes ont été licenciés pendant l’été. Alors, malgré ses compétences reconnues, elle risque d’être emportée par la prochaine vague. Comment dans ces conditions rédiger sereinement les articles sur la physique quantique qu’on lui a demandés? Elle est en questionnement permanent. «elle n’est plus sûre de rien, ni même de sa colère».
Au fil des pages, Mazarine Pingeot détaille ce mal insidieux qui comme un serpent, se love autour de Lucie, l’empêchant de respirer, voire de penser. Les signes positifs s’effacent, les signes négatifs prennent de plus en plus de place. La spirale infernale semble sans fin. Et les solutions qui pourraient exister ne font qu’aggraver le problème. Les parents de Lucie pourraient garder les enfants durant l’été pour la décharger un peu. Sauf que sa mère «ne s’embarrasse pas d’enfants quand elle peut l’éviter.» Vincent pourrait être cette force sur laquelle elle va s’appuyer. Mais Vincent est maladroit, proposant à Lucie d’aller voir un psy. Qui ne pourrait que confirmer son mal-être.
Seule consolation, mais bien maigre, dans ce pays il semble bien que cette peur se soit installée durablement, notamment chez les femmes. Une peur archaïque, une peur viscérale. Voilà un premier feel bad book. Il ne devrait pas rester bien longtemps le seul de sa catégorie.

Et la peur continue
Mazarine Pingeot
Éditions Mialet Barrault
Roman
286 p., 20 €
EAN 9782080219886
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque une maison en Dordogne, des vacances en Bretagne, un week-end dans le Cantal, à Saint-Chély-d’Apcher, sans oublier Bordeaux et la région.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lucie a peur. De tout. Si le métro s’arrête entre deux stations, elle pense qu’elle va mourir. Elle craint, lorsqu’elle part travailler le matin, qu’une catastrophe ne survienne, la privant à jamais de revoir son mari et ses enfants. Pourtant, à quarante ans, elle est comblée par un métier qui la passionne et une vie de famille réussie. Mais la disparition brutale d’Héloïse, sa cousine sourde et muette qu’elle chérissait, et celle de Louis, son ami d’enfance, font affleurer un souvenir flou et pénible au goût d’essence et de boue.
Pour se libérer de ce mal étrange, Lucie devra revenir à la source de l’angoisse qui la saisit et l’empêche de vivre. Parce que, oui, la peur est tapie dans l’enfance, enfermée dans la cabane du pêcheur.
Dans ce roman envoûtant et d’une grande justesse, Mazarine Pingeot revient sur la fragilité des vies construites sur des marécages. Et la peur continue est un cri dans ce silence assourdissant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Madame Figaro (Minh Tran Huy)

Les premières pages du livre
« Ses mains s’agitaient pour poser les questions que sa bouche ne pouvait formuler – muette depuis toujours –, auxquelles bien sûr je n’avais pas de réponses. J’étais dans la même situation qu’elle, sidérée que le jeu prenne d’autres allures. Il savait que lier les mains était la façon de la faire taire. Mais il avait aussi enfoncé quelque chose dans nos bouches. Fallait-il rire? Nos regards se cherchaient dans la pénombre. Fallait-il avoir peur? Nous n’étions sûres de rien, en attente, dans un temps suspendu, un temps qui n’existe plus pour personne.

La Marseillaise
Le train file. Rien ne peut l’arrêter. À moins qu’un sanglier et ses petits ne s’engagent sur les rails. Cognés de plein fouet par le TGV qui les démembrerait et les disperserait, dans un jaillissement de sang et d’organes. Une heure plus tard, des gendarmes prendraient le temps d’enlever, de vérifier, de nettoyer. Puis on repartirait soulagés. Le sanglier n’est pas une adolescente suicidaire, circulez.
Le train file, et l’imagination de Lucie ne peut pas en modifier le cours. Pas d’autre voie possible que celle du retour. Elle et Vincent, leurs enfants, Mina et Augustin, rentrent par le train 6199, en partance de Brest, terminus Paris-Montparnasse. La gare est encore en travaux. Quand ne le sera-t-elle plus ? Les travaux font partie de la gare, une gare finie n’existe pas; ouverture, bâches ou horizons, rien n’est définitif. Le train s’arrête et il faut descendre. On a cru, pendant trois heures, que la vie pourrait continuer ainsi, à regarder les paysages défiler, passif et actif, on a cru. Mais le train s’arrête et ne repartira qu’en arrière. Personne n’a envie de revenir en arrière. On descend. Forcément.
Les vacances, c’est fini.
L’enfant sur le quai de gare hurle La Marseillaise, tandis que les uns et les autres s’affairent à empaqueter et rassembler leurs bagages. Se regrouper et se presser vers les appartements non chauffés qui ont vécu la fin de l’été avant leurs occupants. Ceux-là ont profité des derniers beaux jours dans l’Ouest d’où arrive le train, tandis que la capitale a déjà subi sa mue météorologique.
L’enfant hurle et chante faux, il ressemble à Louis, l’ami d’enfance, dont elle a appris la mort quelques jours plus tôt. Un coup de fil de sa mère, Violaine, qui ne téléphone que pour les choses graves : Louis est mort. À l’avant-veille du retour. Mort seul, dans son appartement parisien, quand tout le monde était encore en vacances. Mort juste avant la rentrée, pour laisser aux uns et aux autres le soin d’empaqueter les dernières serviettes de bain. L’enfant chante, « Allons enfants de la patrie ! », il ressemble à Louis au même âge, ou peut-être à son frère, Lucas, sauf que Lucas ne se serait jamais donné en spectacle comme ça, plus doué en escamotage et disparition. Arlequin montre le visage qu’il choisit, parfois, il ne montre rien, il devient invisible.
Il hurle «Le jour de gloire est arrivé!» et lui rappelle ces garçons auxquels elle ne songeait plus depuis des années. Et qui semblent être partout maintenant qu’elle est assurée de ne plus les revoir. Louis mort. Lucas installé aux dernières nouvelles en Australie, suffisamment loin pour que les routes ne se recroisent pas, à part peut-être le jour de l’enterrement.
Elle observe chez l’enfant ce décalage entre une obstination sans doute liée à quelque projet mystérieux et imaginaire, et la situation de voyageurs fatigués, tendus vers un but qui les rend absents à eux-mêmes dans cet espace de transition. Ça la fait rire, tandis que Vincent lui passe les bagages, de la plateforme au quai, et que Mina et Augustin dansent sur leurs pieds, déjà avides de tout : une terre ferme et l’impatience est là. Un quai, et voilà que ça repart. Mais pour elle un quai est une fin.
Elle se sent en connivence avec ce petit échappé de la norme qui met mal à l’aise sa mère et ceux qui l’entourent l’enjoignent de se taire. La Marseillaise, franchement, c’est la honte. Elle aurait pu partir dans un fou rire lorsqu’elle se rend compte que c’est avec sa cousine qu’elle aurait voulu le partager, sans avoir à s’expliquer. Elles auraient regardé l’enfant de conserve, cet enfant aurait été Louis, aujourd’hui dans un cercueil exposé pour les derniers hommages, ou Lucas disparu depuis si longtemps, et même si sa cousine aurait été incapable de l’entendre – sourde et muette, de naissance –, elle aurait vu le visage crispé et têtu, le corps immobile et tendu vers ce chant, alors que les adultes le bousculent, lui crient dessus, que leurs traits montrent l’indignation, la suffocation. Puis elles auraient commencé à sourire, et cette ébauche serait aussitôt devenue, si leurs regards s’étaient alors croisés, un irrépressible tremblement qui n’aurait fait qu’attester une fois de plus leur absolue intimité, leur gémellité, presque. Et Louis, s’il s’en était aperçu, aurait ri avec elles, mais Lucas leur serait tombé dessus, des filles n’ont pas le droit de se moquer de lui, il pourrait les tuer. Lucas, le petit amoureux. Le garçon agile au corps souple et brun, au parfum fort, les yeux noirs qui voient partout.
Cette vision vient stopper net le rire montant.
L’inquiétude. Et le poids soudain du manque, l’impossibilité du fou rire dont la puissance venait d’être secrètement partagée. Mais on ne partage plus ce genre de chose avec un mort, avec quelqu’un qui a choisi de mourir, vous abandonnant les souvenirs et les habitudes communes, comme amputées et désormais désactivées.
Cela n’empêche pas le départ de la joie comme un départ de feu, il est seulement étouffé, retourné contre soi, brûlant l’intérieur sans rien laisser paraître. Héloïse, et maintenant Louis. La mort partout dans la capitale. Sa cousine, morte, son ami d’enfance, pas encore enterré. Elle reste seule. Les petits enfants sur le quai de gare se disent au revoir, mais c’est un adieu. L’arrachement.
Augustin et Mina la pressent, « Maman, dépêche-toi ! » Elle est à la traîne, elle veut rester avec l’enfant qui résiste, mais la foule l’emporte, la foule emporte toujours les résistances.
Dans le train, Augustin et Mina avaient fiché leurs écouteurs sur les oreilles. Communication impossible. Elle les a observés, concentrés sur un point ignoré d’elle, absents et présents à la fois ; elle aurait pu disparaître, ça n’aurait rien changé. Augustin, son ravissant petit garçon aux boucles brunes, dont la voix commençait à muer, dont la lèvre supérieure se recouvrait maintenant d’un duvet indécis. Le corps tiré en haut, sur les côtés, incertain de la direction à prendre, mal à l’aise. Mina, sa belle adolescente, le front couvert de petits boutons, qu’elle a voulu un jour masquer avec du fond de teint. C’est leur dernière dispute. Les yeux verts de Goran, son père. Mina n’a pas de souvenirs de ses parents ensemble. Ils se sont quittés quand elle était si petite. Vincent, concentré derrière ses lunettes, lisait les journaux pour se remettre dans le rythme des nouvelles, de la ville, de l’épuisement. Alors elle a regardé un film à son tour, un casque sur les oreilles, qui, au lieu de l’exclure, la rendait pareille aux autres. Et dans ce film qui a fini par les lui faire oublier, une enfant perd sa mère au cours des attentats de novembre 2015. Elle s’entraîne, s’est-elle dit alors, pour l’enterrement. Elle se met dans l’ambiance de la mort. Mais ira-t-elle ? Depuis combien de temps n’a-t-elle pas vu Louis ? Et Lucas. Les attentats n’ont rien à voir avec la mort de son ancien ami. Ni avec celle d’Héloïse. Elle se met dans l’ambiance. À partir de la deuxième partie, quand l’enfant, dure et silencieuse, éclate en sanglots pour un motif dérisoire, elle s’est mise à son tour à pleurer, se concentrant pour rester silencieuse. Ne pas essuyer les larmes coulant sur les joues ni renifler, les gens auraient regardé, elle serait devenue le clou du spectacle. Non merci ! La honte attend tapie partout où elle peut. Et Vincent, et Mina, et Augustin se seraient mis à la plaindre, eux qui espèrent la larme qui tarde à venir : mais tu as le droit de pleurer, maman ! Aucun d’entre eux n’a connu Louis. Ils se souviennent d’Héloïse mais les images s’effacent.
La honte l’escorte et joue à cache-cache, elle ne sait jamais quand elle va surgir, demeure vigilante. Alors regarder un film sur un ordinateur, des écouteurs sur les oreilles, et sortir de la bulle en exposant des larmes ? Plutôt mourir. On garde, on maintient, on protège. La fosse aux secrets est immense, elle accueille sans discrimination.
La honte est exponentielle, c’est comme ça qu’on finit par ne plus rien dire, par ne plus désirer, par ne plus savoir comment parler aux gens parce que les mots souvent trahissent, la honte devance les gestes, elle rend lâche. Elle est lâche. Quand le film s’est arrêté et qu’elle a fait semblant de se gratter le visage pour effacer les larmes plus fortes qu’elle, alors que se gratter pourrait à certains égards être bien plus honteux que sécher ses larmes, quand elle est descendue du train, qu’elle a vu l’enfant ressemblant à Louis, ou à Lucas peut-être, qu’elle a commencé à rire, puis qu’elle a pensé à sa cousine, elle a aussi songé aux enfants d’Héloïse, orphelins, qu’elle n’a pas vus depuis les obsèques, au mari, à sa famille, tranchée par une lame de rasoir. À Louis aussi qui attend son tour dans un cercueil en bois, et à leurs vacances, toujours achevées dans cette même gare, où les petits enfants se disent au revoir. L’arrachement. Gare Montparnasse, le début de la joie, le début de la peine, départ et arrivée, naissance et mort. Mais à l’époque la ligne 6 ne la ramenait nulle part, alors que là, ils seront quatre à brandir leur passe Navigo, quatre à emprunter la même rame, à sortir à la même station, à composer le code d’entrée et à monter les étages, quatre à vivre ensemble pour conjurer la solitude. L’abandon.
Devant les panneaux d’affichage, tandis que cinq militaires marchaient d’un même pas, treillis, gilet pare-balles et mitraillette à l’épaule, elle s’est demandé : Héloïse est-elle morte avant ou après les attentats ? Et cette question soudain est devenue fondamentale.
Avant, bien sûr. Si Héloïse avait vécu les attentats, elle serait peut-être vivante aujourd’hui. Elle se serait sentie entourée dans sa détresse, elle aurait pu communier dans la souffrance collective : tout ce qui pouvait la dissoudre dans du collectif était pour elle un pansement, un soulagement. Oublier qu’on a à disposition une volonté. Parce qu’on croit dur comme fer qu’on a une volonté. On y croit parce qu’on vous l’a répété. Un être sans volonté, c’est quelqu’un qui se laisse aller, quelqu’un qui s’écoute. Et quelqu’un qui s’écoute est un gros égoïste. On n’aimait pas trop les égoïstes par chez eux. On affûtait les enfants comme des couteaux, pour qu’ils partent sur le champ d’honneur la tête haute.
Pas de larmes, pas d’apitoiement. Pas de faiblesse.

L’enfant qu’on n’écoute pas, qui ressemble à Lucas ou à Louis, ou à elle-même, ce garçon a peut-être passé un été merveilleux avec d’autres enfants, loin de ses parents, loin de sa situation, dans une cabane ou un grenier. Il résiste sur son quai. Mais il va devoir la réintégrer, sa camisole, entre les murs sombres de son appartement où il pourra bien hurler à tue-tête La Marseillaise, et We Are the Champions, et encore God Save the Queen, pour ce que ça changera – personne ne l’entendra, comme sur ce quai de gare. Mais dans sa chambre, il y aura une raison objective à ce que personne ne l’entende : il n’y aura personne. Personne jusque tard dans la nuit. Il aura l’impression d’avoir passé son enfance seul. Cette impression sera diffuse, puisqu’il ne s’apercevra que beaucoup plus tard que tout cela n’était pas normal, que tout cela n’avait peut-être été qu’un autre tour de folie, la folie est toujours relative. La folie, c’est celle de l’autre. Comment imaginer que son enfance soit une grande folie ? Comment imaginer qu’il ne soit pas normal que des militaires hantent les gares et les centres commerciaux, l’œil à l’affût, les rangers cirées, et qu’à quelques mètres des adolescentes achètent des bijoux fantaisie chez Claire’s pour se photographier sur Snapchat et envoyer leur visage déformé par des filtres, yeux de chats, taches de rousseur, visage de dessin animé, tandis que des pédocriminels guettent leur apparition et likent en direct, parce qu’ils se sont fait accepter sous un profil « taillé pour » ? Des clochards sont attablés au Starbucks qui vend le café cinq euros et des goodies à l’effigie de la marque. On se damnerait pour ça, d’ailleurs on se photographie devant, et les militaires continuent leur tournée, dans le brouhaha et l’annonce du retard des trains, il est bon de s’éloigner, un homme dort par terre allongé dans son urine, une jeune fille, cheveux en crête et chien bâtard à ses côtés tend la main, il lui manque trois dents. Lucie pousse les enfants pour qu’ils avancent plus vite.
Ils se sont endormis dans le grand appartement glacé. Les draps sont humides, elle s’est dit : Mais pourquoi on n’a pas de bouillotte, pourquoi, quand un objet est indispensable, il manque ? Pourquoi rien ne peut nous réchauffer ? Elle n’a jamais utilisé de bouillotte. Mais à cet instant, elle imagine l’objet en caoutchouc, peut-être recouvert d’une peluche en forme de lapin ou de grenouille, une forme inadéquate, aucun lapin ni aucune grenouille n’est rectangulaire. Elle trouve contre les jambes de son mari un certain réconfort. Peu à peu, la chaleur revient à l’intérieur du lit. Il ne faut pas laisser dépasser un bras, une épaule, sans quoi le froid les attaque ; s’imaginer sur un radeau dans une eau infestée de piranhas, mais comment s’écrit « piranhas » ? Et pourquoi est-ce si compliqué ? des h, des y, ou rien de tout cela, comment vérifier alors qu’il ne faut pas sortir du lit sous peine d’être dévoré. Elle se blottit contre le corps de l’homme qui est le sien, mais quand celui-ci s’en écarte pour trouver une position plus confortable, elle s’entortille dans la couette, façon « nem ». C’est la rentrée. Ils ont réglé le réveil. Les enfants dorment. Un réveil qui va rythmer les jours. Et la valse de l’année, ce long tunnel où il faut survivre. Ce long tunnel… mais non, c’est fini tout ça, le long tunnel, les piranhas, dormir pour échapper, transpirer et dormir, ne pas se laisser dévorer. Penser à la Dordogne brûlante au cœur du mois d’août, le canoë orange qui remonte le courant jusqu’à la berge, les brasses coulées, une deux, une deux, ouvrir les yeux sous l’eau où tout est nuance de noir et de vert, vaincre les piranhas, frapper avec le plat de la rame encore et encore, ne pas laisser les souvenirs resurgir. Mais ils reviennent, par rafales ils reviennent, et il n’est pas sûr qu’elle puisse rassembler ses forces pour leur faire barrage.
Il la réveille à la fin du rêve, juste quand le générique de « fin du rêve » défile, sur des images de cette enfant qui parle à son doudou et fredonne des chansons. Les chansons portent la trace de sa mère, dont on ne sait rien, des chansons-traces-de-mère, des chansons-bouts-de-mère. Elle échange des rires avec sa cousine un peu plus âgée qu’elle, dans cette chambre où l’on peut voir le lit, le doudou et la chanson.
D’ailleurs, dans ce générique très sophistiqué, on observe les personnages sur des photos Polaroïd aux couleurs un peu passées, comme dans Grease. Défilent ainsi son doudou, un ours beige jeté sur le lit, puis sa chanson-trace-de-mère, un morceau rouge (peluche ? chiffon ? foulard ?) plus ou moins accroché à une fenêtre et se découpant sur la lumière extérieure, lumière tombante, une voix off dit alors sa « chanson-mère », et on peut sentir, dans le rêve, qu’il s’agit bien d’un personnage, et que sans doute là réside le mystère, le mystère de ses origines perdues.
Mais il la réveille.
C’est toujours comme ça avec les origines, on se réveille juste avant de savoir. Depuis combien de temps n’avait-elle pas rêvé d’Héloïse ? Était-ce elle ? Dans le rêve elle parlait et chantait. Pourtant pas de doute, elles étaient enfants et jouaient avec des chansons qui étaient des objets.

Danser sur les tombes
Trois jours plus tard, Lucie hésite à se rendre à l’enterrement de Louis. En apprenant la nouvelle, alors qu’elle commençait à ranger la maison en Bretagne, elle s’est dit : Ça fait beaucoup. Je n’irai pas. Elle était en colère. Puis le retour, Paris, les premiers jours d’école, l’excitation d’Augustin, les déceptions de Mina, les résolutions s’effritent. Elle ne sait plus pourquoi elle s’était dit : Non !
Pourtant, une chose est sûre, elle n’a pas envie de se retrouver aux côtés de ses parents comme une petite fille, et encore moins de voir leurs amis, tout l’Hôtel-Dieu, les collègues de Violaine et de Sophie, médecins, kiné, infirmières. Comme pour son enterrement à elle si elle devait sauter par la fenêtre, là, tout de suite. Mais est-ce une raison pour refuser un dernier au revoir ? Il y aura surtout des gens qu’elle ne connaît pas. Ceux de son âge, avec qui Louis vivait, des gens proches de lui qui partageaient un quotidien, des préoccupations communes. Elle n’a fait que croiser sa femme, n’a jamais vu ses enfants.
Quel rapport avec les vacances qui s’achèvent gare Montparnasse, et le quai de gare, Héloïse ? Quel rapport avec eux ? Le trio de la Dordogne ? La course de canoës orange, la brioche qui sort du four ? Qui saura qu’ils ont sauté par-dessus le muret pour plonger dans l’eau noire alors que les adultes dormaient ? Qu’ils ont volé des bonbons dans la cachette de grand-mère, et se sont embrassés pour jouer, pour essayer ? Aucun de ceux qui seront là.
La vie a passé depuis. Et s’est ouverte sur d’autres perspectives.
Toutes ses chemises noires sont au sale.
Si elle ne le voyait plus, c’est qu’il devait y avoir une raison. La vie d’abord, comme on dit « ah, la vie », qui comprend dans un grand fourre-tout les enfants, le travail, les nouveaux amis, les nouvelles priorités, le manque de temps, tout ce qui construit les regrets pour plus tard.
Elle fouille dans l’armoire, d’abord mollement, puis de plus en plus vite : des pois, du jaune, des dentelles, rien de noir. Ni tee-shirt ni même un sweat. Elle pourrait s’effondrer là, sur le sol de sa chambre. Elle n’ira pas.
Et puis peut-être l’humeur sombre de Louis, depuis tout-petit déjà, une humeur tumultueuse qui laissait peu accès à l’intimité, et quand « ah la vie » arrive, on ne fait plus tant d’effort.
Au Monoprix en bas de la maison, elle achète une chemise en Nylon. La matière qui fait transpirer. Elle n’a pas le temps pour les essayages. Trop grande pour elle. C’était un risque à prendre. Si la chemise est ample, moins de chance de transpirer, et ça peut être joli l’oversize, blousant, les pans rentrés dans un pantalon. Il se pourrait même qu’elle la remette à une autre occasion, rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme, mais là le doute s’immisce, ça ne fonctionne pas ! En quoi se transforme Louis ? C’est pourtant tellement plus clair que Pierre qui roule n’amasse pas mousse. À n’y rien comprendre.
Louis et Lucas, le petit amoureux, néanmoins plus âgé qu’eux de huit ans – un quasi-Dieu. Il y a des choses qu’on partage tellement qu’on préfère ne plus en parler. Louis, seul et tenu au silence, qui avait pourtant appris le langage des signes. Pas Lucas, non. Lucas se fichait d’eux. Lucas était à part. Un garçon à problèmes. Un presque adulte.
Elle n’a pas voulu que Vincent l’accompagne. Il a insisté, pour la forme, s’est-elle dit. Elle a refusé. Puisqu’elle n’avait pas l’intention d’y aller. S’en était vraiment persuadée. Vincent et Louis ne se sont jamais rencontrés.
Elle hésite à porter une veste. Il fait si lourd. Mais la chemise est légèrement transparente, à moins d’enfiler un débardeur en dessous. Le débardeur qu’elle n’a même pas encore sorti de la valise – ouverte comme éventrée sur le parquet de la chambre et qu’elle n’a pas eu le courage de vider. Elle préfère rester dans l’entre-deux. Avant, après. Ici, là-bas. La preuve qu’elle a bien fait : le débardeur est là, offert à son regard et à sa prise, comme un signe. Il voulait encore servir.
Vêtue d’un débardeur, d’une chemise et d’une veste, elle se rend en retard à la Coupole où doit avoir commencé la cérémonie. Elle ne tient pas à y assister complètement, a prévu de rester à la porte pour pouvoir repartir si besoin.
La salle est pleine, tout le monde n’a pas pu entrer. Elle se tient sur les marches avec d’autres, observe des dos, des crânes dégarnis, des cheveux poivre et sel, des boucles blondes surmontées d’un chapeau, des épaules affaissées, parfois un enfant perché dessus. Elle aimerait bien monter sur des épaules elle aussi pour voir. À la place, elle s’assoit sous le soleil féroce, entend des bribes, regarde le ciel, le visage rouge, le débardeur collé au torse.
Louis avait quarante-deux ans jusqu’à la semaine précédente, et peut-être les a-t-il encore, peut-être même les gardera-t-il jusqu’à la fin – la fin de quoi ? La sienne. La fin de ceux qui se souviendront de lui – il avait quarante-deux ans. À quarante-deux ans, on subit une autopsie. Dont les résultats seront tus. Les gens chuchotent, elle entend qu’ils parlent de ça.
Quand la foule reflue hors de la Coupole, elle repère les quatre enfants, dont le plus jeune, quatre ans, dans les bras de sa mère. Elle le devine parce que Sophie, la mère de Louis et de Lucas, est à leurs côtés, leur caresse la tête, échange avec la femme, grande, belle, qu’elle a croisée une fois dans un restaurant avec Louis. Elle observe les petits pour dénicher une ressemblance, un nez, un regard, un sourire, une expression, retrouver Louis en eux, à même leur visage. Et il est là, décomposé et dispersé, jamais entier. Il rôde, multipliant les traces d’une présence qu’il a voulu leur dérober. Elle l’a connu à leur âge, et c’est sans doute la seule de cette assemblée.
Inutile de faire semblant d’être myope, d’éviter les regards, la plupart des personnes lui sont inconnues. Elle n’a pas encore vu ses parents, et c’est tant mieux. Elle ne doute pas qu’ils soient tristes, mais retrouver d’un coup tous leurs anciens collègues doit quand même ressembler un peu à une fête.
Plus loin, Sophie salue tout le monde, la tête haute. « Non, Lucas n’a pas pu prendre l’avion, c’est trop loin / Mes condoléances Sophie / Oui, je pars le mois prochain en Australie / Mes condoléances Sophie / Peut-être que j’y resterai… / Mes condoléances Sophie / Mais les petits-enfants… / Mes condoléances Sophie / Je ne peux pas m’éloigner des petits-enfants… / Mes condoléances Sophie / Pas maintenant… / Mes condoléances Sophie / Je ne sais pas… Je ne sais pas ce que Louis aurait voulu. » Lui non plus, songe Lucie qui s’éloigne de la foule pour avoir une vision d’ensemble, et se cacher derrière une tombe, du nom de la famille Marceau, colonnes sculptées dans une pierre qui a vécu, elle est grise et striée par la pluie, recouverte de mousse. Il y a là des parents morts très âgés, et des enfants qui étaient également des parents, des dates tout à fait cohérentes.
S’il avait su quoi faire, il n’aurait pas choisi de les rassembler tous là, les anciens passagers de l’enfance et les autres, qu’elle ne connaît pas. Elle observe autour d’elle, à la recherche d’un repère : mais elle est bien la seule de cette époque-là. Perdue. Abandonnée au seuil de cette foule. Ses parents quelque part, qui doivent maintenant soutenir Sophie, le visage grave et froid, professionnels, la mort ils s’y connaissent, l’annoncer faisait partie de leur métier. Elle les cherche du regard, puis aperçoit son père. Sa mère ne doit pas être loin, il ne saurait s’en éloigner de plus d’un mètre, diminué depuis la retraite. On dit que c’est normal, son épuisement permanent ; c’est drôle comme pour des médecins le mot de dépression est tabou. Il y a même les parents d’Héloïse, son oncle et sa tante. L’angoisse se fraye un chemin. Éviter tous ces adultes devenus vieux qui enterrent leurs enfants. Ne devrait-elle pas être triste pour eux ? Des garçons courent entre les tombes. Ils jouent à chat. Se font reprendre. Sophie crie : « Laissez-les, ils ont bien le droit de s’amuser. » C’est la reine de ce jour. La reine tragique. Elle a tous les droits. Celui de faire danser les invités sur les tombes si elle le veut.
Lucie transpire de plus en plus. C’était inévitable. Le soleil frappe sur sa chemise, elle sent des gouttelettes se former sous ses aisselles, libres de couler le long des côtes, du ventre, s’arrêtant à la ceinture qui colle et rentre dans la peau. Heureusement qu’elle ne se rendra pas au pot chez Sophie, sous les toits, où le tarama a déjà dû fondre sur les mini-blinis, suintant l’huile de palme dans les assiettes en carton. Et ces photos encadrées au mur, de petits garçons bouclés sur un canoë orange, la peau brunie, le torse à l’air.
Elle s’éloigne. Ses pas la mènent au caveau d’Héloïse, à quelques allées de là. Un enterrement sous un ciel gris et lourd, un an plus tôt – quarante et un ans, deux enfants dont la dernière avait six ans. Un suicide franc : elle s’est pendue.
C’est cela que commence à contenir « ah la vie », des morts et des enterrements, et pas seulement de vieux parents qui peinent à partir. Il y a ses contemporains aussi, et des pans entiers de son enfance, qui disparaissent emportant les souvenirs. Elle-même en a si peu ; elle comptait sur eux pour les conserver. Ils l’abandonnent l’un après l’autre.
Elle n’est jamais revenue sur la tombe d’Héloïse. Et la colère monte quand elle s’en approche. La colère de les savoir tous les deux là, à quelques dizaines de mètres de distance, la laissant seule, comme si elle n’avait pas été assez seule dans sa vie, comme si elle méritait de leur survivre. Expulsée de cet âge, l’âge oublié, enterré, tapi, qui attend de sauter à la gorge, la bête féroce.
Elle ne doit pas s’attarder, sa famille pourrait avoir le désir de faire le détour par la sépulture fraîchement fleurie de leur nièce et de leur fille. Elle leur enverra un message pour leur dire qu’elle était là.
À travers les allées dallées où se cassent les talons, elle chantonne ses adieux : au revoir Louis, au revoir Héloïse. Ses jumeaux, d’une certaine manière. Héloïse avec qui elle parlait par signes que les autres ignoraient – la langue du secret, celle des mains, des doigts, des bras, la langue dansée qu’elle avait adoptée presque en même temps que celle qui s’entend. Héloïse était muette, et Lucie trouvait ça normal. Les autres faisaient tellement de bruit. Entre elles, il était naturel qu’elles aient un langage privé – partagé par quelques membres d’une secte à laquelle elle était fière d’appartenir : comprendre le langage des signes que parlaient des passants dans la rue était un privilège. Chaque fois, elle avait envie de les prévenir : je sais ce que vous dites ! Louis en connaissait les rudiments, à force. Ça l’amusait, mais elles pouvaient l’exclure en accélérant les gestes, selon qu’elles voulaient le punir ou non.
Ils formaient un clan silencieux, d’où fusaient parfois des rires, le clan de l’été 84. Au revoir Héloïse, au revoir Louis.
Le clan dissous par les années et les choix de vie.
Elle est la dernière à se rendre aux enterrements. La survivante. Mais elle est aussi une femme mariée, mère de deux enfants. C’est un statut concurrent, et qui lui convient mieux. Elle se presse pour récupérer Augustin à la sortie du collège, lui a promis de se tenir à l’écart, de l’attendre au coin de la rue, de ne pas se faire remarquer.
Mais dès qu’ils ont tourné au carrefour, loin des regards des collégiens, Augustin lui prend le bras et le serre. Il parle vite et chante presque.
« Il me faut un compas et un cahier à grands carreaux 96 pages.
— Mais on en a déjà acheté !
— Non ! C’est 120, il faut 96 pages !
— Quelle différence ? Je ne comprends pas ?
— C’est ce qu’ils ont demandé, sinon je vais me faire coller !
— OK ! OK ! On ne va pas prendre un tel risque pour quelques pages de trop ! »
Ils entrent au Monoprix. Matin, chemise noire – peine –, après-midi, fournitures scolaires – joie.
Quand il rentre, il range ses nouvelles affaires dans le bureau neuf de sa chambre. Elle le regarde faire, fascinée par tant d’application – de maniaquerie ? –, elle qui se rappelle soudain qu’elle a une valise à ranger. Mais elle entend une clé tourner dans la serrure : c’est Mina. Elle va à sa rencontre pour lui demander comment s’est passée la journée, si elle a vu de nouveaux professeurs, s’est fait de nouvelles copines. C’est le temps des commencements où tout mérite d’être raconté. Après, les discussions se tarissent. Lucie compte bien en profiter.
*
À la table du petit déjeuner Lucie et Vincent écoutent la radio tandis qu’ils font griller des tartines et les beurrent pour Mina et Augustin, l’une sous la douche, l’autre encore endormi.
Jacques Rovel, un écologiste de tendance radicale, explique qu’il n’y a pas de valeur supérieure à la vie, que la vie est l’aune de toutes les valeurs, la valeur des valeurs, mais pas forcément celle de l’homme. La Terre vaut mieux que lui.
Lucie s’agace, Lucie s’énerve.
« Il la connaît personnellement, la Terre ? Elle a quoi de mieux que l’homme ?
— Il est excessif, c’est vrai, mais peut-être qu’on est obligé d’être un peu excessif aujourd’hui pour faire entendre raison, réplique Vincent.
— Entendre raison, tu vois ! La raison, c’est pas la Terre, c’est l’homme qui l’a ! Comme si l’homme n’était pas l’aboutissement de toutes ces luttes pour surmonter les contraintes stupidement biologiques.
— Ne t’avise pas de dire ça à ton boulot, par les temps qui courent tu vas te faire tuer !
— À mon boulot, ils ont encore quelques notions scientifiques, j’espère ! J’espère qu’ils y croient ! Sinon qui ? »
Vincent sourit.
« Alors ça y est, tu n’es plus écolo ? »
Lucie hausse les épaules.
« Je suis allée à l’enterrement. »
Augustin entre dans la pièce, Vincent est pris de court.
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Pas eu le temps.
— Mais hier soir ? Cette nuit ? Ou même un texto !
— Je ne sais pas, il n’y a rien à en dire. »
Vincent se lève pour remplir le bol d’Augustin, qui s’adresse à sa mère : « T’es pour le réchauffement de la planète ? » Elle hésite, puis lui répond très sérieusement, connaissant l’engagement écologique de l’enfant de douze ans, par nature tyran, radical et révolutionnaire. « Je déteste autant les transhumanistes, parce qu’ils pensent la même chose – oubliant que son fils n’a sans doute encore jamais entendu parler de l’idéologie transhumaniste –, que la vie est la valeur suprême, et qu’il faut la préserver coûte que coûte, même si elle n’a aucun sens. Ils y ont pensé au sens de la vie avant d’essayer de la perpétuer ? » Augustin la regarde, sidéré, Vincent ronge son frein. « Pas la peine de t’énerver, maman », dit Mina qui déboule dans la pièce. Elle fait la grève du lycée un vendredi par mois. Mais personne n’insiste, ils sont tous au courant que la mort s’obstine en ce moment, et qu’elle doit avoir ses raisons. Lucie doit croire qu’il y a des raisons pour mourir supérieures aux raisons de continuer de vivre.
Dans la chambre, tandis qu’elle s’habille, Vincent lui dit : « Dès que tu te sens prête, tu peux en parler si tu veux. Je suis là. » Mais Lucie hausse les épaules. Parler de quoi?
«C’était avant.» Ainsi Lucie s’installe-t-elle dans une vie au futur antérieur, vue sous deux angles contemporains : le présent, et le futur qui viendrait le redessiner, lui assigner un nouveau sens. Elle se méfie du futur précisément pour cela : ni le passé ni le présent ne sont jamais fixes avec lui, ils peuvent changer à tout instant, et c’est très angoissant, ça, de ne pas savoir exactement sur quel mode vivre l’instant. Car elle n’aime pas se faire avoir. Non. Elle n’aimerait pas qu’on lui dise : de t’énerver, maman », dit Mina qui déboule dans la pièce. Elle fait la grève du lycée un vendredi par mois. Mais personne n’insiste, ils sont tous au courant que la mort s’obstine en ce moment, et qu’elle doit avoir ses raisons. Lucie doit croire qu’il y a des raisons pour mourir supérieures aux raisons de continuer de vivre.
Dans la chambre, tandis qu’elle s’habille, Vincent lui dit : « Dès que tu te sens prête, tu peux en parler si tu veux. Je suis là. » Mais Lucie hausse les épaules. Parler de quoi?
«C’était avant.» Ainsi Lucie s’installe-t-elle dans une vie au futur antérieur, vue sous deux angles contemporains : le présent, et le futur qui viendrait le redessiner, lui assigner un nouveau sens. Elle se méfie du futur précisément pour cela : ni le passé ni le présent ne sont jamais fixes avec lui, ils peuvent changer à tout instant, et c’est très angoissant, ça, de ne pas savoir exactement sur quel mode vivre l’instant. Car elle n’aime pas se faire avoir. Non. Elle n’aimerait pas qu’on lui dise : Tu te souviens avec quel soin tu as choisi les rideaux de ta chambre et tout ce que tu as projeté dans cette chambre, une vie enfin apaisée, sertie dans cet écrin de bois, une chambre presque luxueuse telle que tu n’aurais jamais pu la rêver. Et puis le rêve est advenu. Mais un jour, la chambre brûlerait, et le chat avec, et peut-être son mari, endormi, pas les enfants, non, cette vision-là n’est pas possible, il y a des choses que la pensée ne peut pas se figurer, il y a de la résistance à l’imagination. Son mari, elle l’aime, mais elle a déjà vécu sans lui.
Elle triche un peu avec l’imaginaire, elle va là où c’est encore possible.
Et ces flammes soudain obscurcissent son sentiment de bien-être tandis qu’elle boutonne son chemisier jusqu’au cou, et observe le dos nu de Vincent, ses muscles se mouvoir sous sa peau brune, appétissante ; ils ondulent comme frémit la surface de l’eau quand un poisson passe, invisible, elle peut les contempler des heures à son insu, car ce sont ces muscles-là qui la maintiennent captive et, comme les racines des arbres tropicaux enserrent les ruines des temples d’Angkor, elle voudrait qu’ils tissent autour d’elle, jusqu’à se confondre avec sa propre chair, une forteresse, ou à défaut un blockhaus.
Tout ce qu’elle pourrait perdre. Elle ne veut pas être dupe, elle sait tout ce qui peut arriver, elle voit le couteau se planter entre les omoplates, alors qu’il visite un camp de réfugiés dans un pays en guerre, sa peau couverte de plaies, se craqueler comme une terre trop sèche, elle reste sur ses gardes, le bonheur ne l’endormira pas, elle prévoit tout, comme dans une guerre tactique, ignorant néanmoins l’ennemi, sinon sous la forme de « tout ce qui peut arriver », son imagination est sans limites. »

Extraits
« C’est avec Héloïse qu’elle avait construit le premier foyer, l’originel, celui qu’incessamment on imite. La chambre rouge; les animaux des fables de La Fontaine au mur, toile de Jouy rouge et blanche; les deux lits jumeaux, barreaux en cuivre, draps brodés aux initiales de sa grand-mère. Après s’être brossé les dents dans le lavabo en faïence où seule l’eau froide coulait, puis les pieds dans le bidet – il y en avait dans chaque salle de bains – à l’aide d’une brosse souple pour enlever les grains de sable et petits cailloux ramenés des plages de la Dordogne, après avoir enfilé les chemises de nuit cousues par la grand-mère, elles ouvraient
grand les draps et commençaient par faire semblant de dormir pour éloigner les adultes. Une fois les lumières éteintes, des mains se cherchaient, c’était le signal. Lucie fouillait alors sous l’oreiller, entre le matelas et les barreaux en cuivre, la lampe de poche qui y était cachée. »

« Ses enfants qui grandissent et jouent aux jeux vidéo comme les autres, qui ont des notes et des bulletins en fin de trimestre, qui oublient de se laver ou prennent des douches brûlantes de deux heures, râlent souvent, mais parfois se lovent contre elle, des enfants au casque vissé sur les oreilles et qui ne lisent jamais, cultivent des amitiés, s’offusquent, mangent et dorment puis mangent puis dorment, ces êtres-là sont fiables, n’est-ce pas? Ils n’ont pas besoin d’elle. Ils sont des êtres humains conformes, qui parviendront à vivre, assurément. Elle doit pouvoir les imaginer loin d’elle, sans demander quand elle rentre, sans avoir besoin qu’elle fasse les courses, puis bouillir l’eau, sans attendre qu’elle demande si les devoirs sont terminés pour s’y mettre, sans entendre le signal de la nuit, extinction des feux et brossage de dents, pour transgresser cette pauvre loi. Indépendants, ils commencent à l’être, et si elle mourait à l’instant d’une crise cardiaque, là ce ne serait pas grave, non ils n’ont plus besoin d’elle et c’est tant mieux, elle peut se jeter par la fenêtre, avec la mouette hurlante, ce ne sera pas si grave. Pas si grave. » p.193

À propos de l’auteur
PINGEOT_Mazarine_©Pascal_ItoMazarine Pingeot © Photo Pascal Ito

Romancière, professeure de philosophie et scénariste, Mazarine Pingeot est l’auteure d’une douzaine de romans dont Bouche cousue, Bon petit soldat, Les Invasions quotidiennes, Magda et Se taire. (Source: Éditions Mialet Barrault)

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Sale bourge

RODIER_sale_bourge  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Pierre est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. Il va nous raconter comment il en est arrivé là, remontant le fil de son existence depuis son enfance au sein d’une famille nombreuse et bourgeoise jusqu’à ses 33 ans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Maud, maux, maudit

Dans un premier roman choc Nicolas Rodier raconte la spirale infernale qui l’a conduit à être condamné pour violences conjugales. Aussi glaçant qu’éclairant, ce récit est aussi une plongée dans les névroses d’une famille bourgeoise.

Avouons-le, les raisons sont nombreuses pour passer à côté d’un roman formidable. Une couverture et un titre qui n’accrochent pas, une pile d’autres livres qui semblent à priori plus intéressants, un thème qui risque d’inviter à la déprime. Il suffit pourtant de lire les premières pages de Sale bourge pour se laisser prendre par ce premier roman et ne plus le lâcher: «À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu. Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins. J’ai trente-trois ans.»
Le ton, le rythme et la construction du livre, associés à une écriture simple et sans fioritures, des mots justes et des chapitres courts – qui se limitent souvent à une anecdote marquante, à un souvenir fort – nous permettent de découvrir cet enfant
d’une famille de la grande bourgeoisie et de comprendre très vite combien le fait d’être bien-né ne va en rien lui offrir une vie de rêve. Car chez les Desmercier chacun se bat avec ses névroses, sans vraiment parvenir à les maîtriser.
Si bien que la violence, verbale mais aussi physique, va très vite accompagner le quotidien de Pierre, l’aîné des six enfants. Un peu comme dans un film de Chabrol, qui a si bien su explorer les failles de la bourgeoisie, on voit la caméra s’arrêter dans un décor superbe, nous sommes sur la Côte d’Émeraude durant les vacances d’été, et se rapprocher d’un petit garçon resté seul à table devant des carottes râpées qu’il ne veut pas manger, trouvant la vinaigrette trop acide. Alors que les cousins et le reste de la famille sont à la plage, il n’aura pas le droit de se lever avant d’avoir fini. Il résistera plusieurs heures avant de renoncer pour ne pas que ses cousins le retrouvent comme ils l’avaient quitté. Il faut savoir se tenir.
Dès lors tout le roman va jouer sur ce contraste saisissant entre les apparences et la violence, entre les tensions qui vont s’exacerber et le parcours si joliment balisé, depuis le lycée privé jusqu’aux grandes écoles, de Versailles à Saint-Cloud, de Ville d’Avray aux meilleurs arrondissements parisiens. Un poids dont il est difficile de s’affranchir. Pierre va essayer de se rebeller, essaiera la drogue et l’alcool, avant de retrouver le droit chemin.
Mais son mal-être persiste. Il cherche sa voie et décide d’arrêter ses études de droit pour s’inscrire en philosophie à la Sorbonne. Une expérience qui là encore fera long feu.
Reste la rencontre avec Maud. C’est avec elle que l’horizon s’élargit et que le roman bascule. L’amour sera-t-il plus fort que l’emprise familiale? En s’engageant dans une nouvelle histoire, peut-on effacer les traces de l’ancienne? Bien sûr, on a envie d’y croire, même si on sait depuis la première page que ce Sale bourge va mal finir.
Nicolas Rodier, retenez bien ce nom. Il pourrait bien refaire parler de lui !

Sale bourge
Nicolas Rodier
Éditions Flammarion
Premier roman
224 p., 17 €
EAN 9782081511514
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, à Versailles, Ville-d’Avray, Rueil-Malmaison, Saint-Cloud, Fontainebleau, Saint-Germain-en-Laye. On y évoque aussi des vacances et voyages à Saint-Cast-le-Guildo, à Marnay près de Cluny en passant par Serrières et Dompierre-les-Ormes, à Beauchère en Sologne, en Normandie ou encore à Anglet ainsi qu’à Rome.

Quand?
L’action se déroule de 1883 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pierre passe la journée en garde à vue après que sa toute jeune femme a porté plainte contre lui pour violences conjugales. Pierre a frappé, lui aussi, comme il a été frappé, enfant. Pierre n’a donc pas échappé à sa « bonne éducation » : élevé à Versailles, il est le fils aîné d’une famille nombreuse où la certitude d’être au-dessus des autres et toujours dans son bon droit autorise toutes les violences, physiques comme symboliques. Pierre avait pourtant essayé, lui qu’on jugeait trop sensible, trop velléitaire, si peu « famille », de résister aux mots d’ordre et aux coups.
Comment en est-il arrivé là ? C’est en replongeant dans son enfance et son adolescence qu’il va tenter de comprendre ce qui s’est joué, intimement et socialement, dans cette famille de « privilégiés ».
Dans ce premier roman à vif, Nicolas Rodier met en scène la famille comme un jeu de construction dont il faut détourner les règles pour sortir gagnant.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Franceinfo Culture (Laurence Houot)
En Attendant Nadeau (Pierre Benetti)
Podcast RFI (Maud Charlet)
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Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Vagabondage autour de soi 
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Nicolas Rodier présente son premier roman, Sale bourge © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu.
Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins.
J’ai trente-trois ans.

ENFANCE (1983-1994)
Je suis assis dehors, dans le jardin, devant mon assiette. Ma mère est à côté de moi, bronzée, en maillot de bain. Nous sommes en vacances à Saint-Cast-le-Guildo, j’ai sept ans, nous avons quitté Versailles il y a quinze jours, il fait très chaud – des guêpes rôdent autour de nous.
Je ne veux pas manger mes carottes râpées – la vinaigrette est trop acide pour moi.
Les autres – mes cousins, les enfants de Françoise, la grande sœur de ma mère – sont déjà partis à la plage pour se baigner, faire du bateau, je reste là. Je dois terminer mon assiette mais je n’y parviens pas. Chaque fois que j’approche la fourchette de ma bouche, je sens un regard, une pression, et j’ai envie de tout recracher, de vomir. J’ai les larmes aux yeux mais ma mère ne veut pas céder. Chaque fois que je refuse d’avaler une bouchée ou que je recrache mes carottes râpées, elle me gifle. Une fois sur deux, elle me hurle dessus. Une gifle avec les cris, une gifle sans les cris. Au bout d’une demi-heure, elle me tire par les cheveux et m’écrase la tête dans mon assiette – j’ai déjà vu mon oncle faire ça avec l’un de mes cousins ; lorsque Geoffroy s’était relevé, il avait du sang sur le front, le coup avait brisé l’assiette.
Je sens la vinaigrette et les carottes râpées dans mes cheveux, sur mes paupières. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. C’est la même chose que la semaine dernière lorsqu’elle m’a forcé à prendre mon comprimé de Clamoxyl avec quelques gorgées d’eau seulement. Je ne suis pas arrivé à le mettre dans ma bouche, comme un grand, je n’ai pas réussi à l’avaler, il est resté plusieurs fois coincé dans ma gorge et j’ai eu peur de mourir étranglé alors que ma mère me criait : « Tu vas l’avaler ! »
Mais ce jour-là, à Saint-Cast, je décide de résister. Je ne céderai pas. Et je tiens. Je résiste. Elle a beau me gifler, je serre les poings. Une heure passe, deux heures, trois heures, quatre heures. Je vais gagner. Mais vers dix-huit heures, en entendant les premières voitures revenir de la plage, je craque: l’idée que les autres puissent me voir encore à table m’est insoutenable. Je me soumets. Je finis mon assiette. Je mange mes carottes râpées et même si mon dégoût est immense, je ressens un soulagement car les autres ne verront pas la méchanceté ni la folie de ma mère.
Juste à côté de moi, je l’entends dire : « Eh bien, tu vois, quand tu veux. »
Quelques secondes après, elle ajoute : « Ça ne servait à rien de faire autant d’histoires. Il y a d’autres moyens d’attirer l’attention sur toi, tu sais, Pierre. »
Le soir, elle vient me dire bonsoir dans mon lit. Elle me prend contre elle et me dit qu’elle m’aime. Je l’écoute, je la serre dans mes bras et lui réponds: «Moi aussi, je t’aime, maman.»
À Saint-Cast, toutes les familles ont une Peugeot 505 sept places. La même que celle des « Arabes » que nous croisons sur les aires d’autoroute. L’été, il y a autant d’enfants dans leurs voitures que dans les nôtres. Nous sommes des familles nombreuses.
À la plage de Pen Guen, les gens parlent de bateaux, de rugby, de propriétés, de messes et de camps scouts. Toute la journée, tout le temps. Personne ne parle de jeux vidéo ni de dessins animés. Tous les hommes portent un maillot de bain bleu foncé ou rouge. La plupart des femmes, un maillot de bain une pièce. Beaucoup d’entre elles ont des veines étranges sur les jambes ; ma sœur dit que ce sont des varices. Ma mère, elle, a les jambes fines et porte un maillot deux pièces. Elle a les cheveux courts et bouclés ; ils deviennent presque blonds pendant l’été.
L’après-midi, le soleil tape. Nous allons pêcher des crabes avec des épuisettes dans les rochers. Nous devons faire attention aux vipères. Le fils d’une amie d’enfance de Françoise est mort l’été dernier, mordu par une vipère dans les rochers près de Saint-Malo. Il avait neuf ans. Nous avons du mal à croire à cette histoire. Nous rêvons tous d’avoir des sandales en plastique qui vont dans l’eau pour aller dans les rochers, mais c’est interdit, ce n’est pas distingué.
Je soulève une pierre, les crevettes fusent. Les algues me dégoûtent. Mon cousin les prend à pleines mains et me les envoie dans le dos. Une bagarre commence. Je ne sais pas me battre. Puis Bénédicte, ma sœur cadette, vient nous chercher avec la fille aînée de Françoise ; ce sont toujours les filles qui nous disent l’heure à laquelle nous devons rentrer.
À la maison, nous mettons nos crabes dans la bassine bleue, celle qui sert à rincer nos maillots.
Mais Françoise arrive et nous ordonne de jeter tout ça à la poubelle. Ce n’est pas l’heure de jouer de toute façon – nous devons mettre le couvert. « Dépêchez-vous ! » crie-t-elle.
Le dernier soir des vacances, nous allons acheter des glaces. Ma tante refuse que nous prenions un parfum qu’elle n’aime pas ou qu’elle juge trop plouc. Je trouve ça injuste. Elle me regarde droit dans les yeux : « Tu préfères peut-être passer tes vacances au centre aéré avec les Noirs et les Arabes de la cité Périchaux ? »
Ma mère m’attrape la main, elle me tire par le bras – elle me fait presque mal.
« Tu veux quel parfum ? »
Je ne sais pas si c’est un piège. Elle est très énervée. « Tu peux prendre ce que tu veux. » J’hésite entre Malabar et Schtroumpf. Je prends les deux et demande un cornet maison. Ma mère accepte. Lorsque je me tourne vers mes cousins, ma tante est furieuse ; elle remet son serre-tête.
Une heure plus tard, nous retrouvons des amis de ma tante et de mon oncle dans une autre maison. Une dizaine de personnes sont dans le jardin, assises autour de la table. Paul-François, debout, fait un sketch de Michel Leeb. « Dis donc, dis donc, ce ne sont pas mes luu-nettes, ce sont mes naaa-riiines ! » Il fait des grands gestes et mime le singe. Tout le monde éclate de rire et s’enthousiasme : Paul-François imite très bien l’accent noir.
Paul-Étienne, le fils de Paul-François (son grand-père s’appelle Paul-André – c’est ainsi, de génération en génération), qui a deux ans de plus que moi, raconte lui aussi beaucoup de blagues. « Quelle est la deuxième langue parlée à Marseille ? » Nous hésitons : « L’arabe ? » « Non ! s’écrie-t-il. Le français ! » Et il continue : « Un Américain, un Arabe et un Français sont dans un avion… Au milieu du vol, il y a une explosion. L’un des réacteurs ne fonctionne plus. Le pilote dit aux passagers de réduire le poids au maximum. L’Américain, aussitôt, jette des dollars et dit: « J’en ai plein dans mon pays. » L’Arabe jette des barils de pétrole; il en a plein dans son pays. Le Français, lui, tout d’un coup, jette l’Arabe par-dessus bord. L’Américain le regarde, très étonné. “Bah quoi, j’en ai plein dans mon pays !” lui répond le Français. » Paul-Étienne ne tient plus en place. Son visage rougit. Je l’observe. Il transpire tellement il rit.
Nous passons la fin de nos vacances en Bourgogne à Marnay, près de Cluny, dans la propriété appartenant à la famille de ma mère. Nous sommes invités à passer un après-midi dans le château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Sur le trajet se trouve Serrières, un village que ma mère déteste. Petite, elle y a vécu chez Georges, son oncle, les pires Noëls de sa vie. Elle nous parle de Claude, son cousin, le fils de Georges, qui s’est suicidé à dix-huit ans avec un fusil de chasse alors qu’il était en première année de médecine. Elle était très attachée à lui. Elle évoque ensuite son père, la seule figure gentille de son enfance. Il s’est marié avec bonne-maman, notre grand-mère, en mai 1939, quelques mois avant la guerre. Elle nous parle de la captivité de bon-papa, de l’attente de bonne-maman à Fontainebleau pendant près de cinq ans, puis de leur vie, à Lyon, rue Vauban. Elle se remémore son enfance, la couleur des murs, des tapis, ses premières années d’école à Sainte-Marie. Puis, soudain, elle parle de sa naissance. Elle n’aurait jamais dû survivre, nous explique-t-elle. Il n’y a qu’une infirmière qui a cru en elle, Annie, et qui l’a soignée pendant six mois à l’hôpital. Les médecins ont dit à notre grand-mère de ne pas venir trop souvent pour ne pas trop s’attacher. Notre grand-père était alors au Maroc pour un projet de chantier – il travaillait dans une entreprise de matériaux de construction, chez Lafarge. C’était quelqu’un d’extraordinaire, insiste-t-elle, il a toujours été de son côté, il lui manque beaucoup. Ils ont déménagé à Paris lorsqu’elle avait dix ans. Bonne-maman a écrasé bon-papa toute sa vie – elle a même refusé qu’il fasse de la photo pendant son temps libre, elle lui a interdit d’aménager une chambre noire dans le cagibi de l’appartement de la rue de Passy.
Elle avait quinze ans quand bon-papa est mort, nous rappelle-t-elle, comme chaque fois qu’elle nous parle de lui. Il avait quarante-sept ans. Une crise cardiaque. Je songe à la photo de lui tenant ma mère enfant sur ses genoux, posée sur la commode du salon dans notre appartement à Versailles. Ma mère a les larmes aux yeux. Je me dis que notre grand-père aurait pu nous protéger. J’ai de la peine pour elle. Nous arrivons au château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Lorsque nous passons la grille, elle pleure.
Au retour, dans la voiture, elle nous dit que plus tard, même si elle adore cette maison, c’est Françoise qui reprendra Marnay, que c’est comme ça.
À Marnay, lorsque mes cousins se disputent ou désobéissent, ma tante les frappe avec une cravache de dressage – elle fait entre un mètre vingt et un mètre cinquante. Ma mère, elle, pour nous frapper, utilise une cravache normale, une de celles que nous prenons lorsque nous montons à cheval au club hippique de La Chaume.
Tous les étés, à Marnay, nous invitons au moins trois fois le prêtre de la paroisse à déjeuner. C’est un privilège, peu de familles ont cette chance.
Dans le parc, mes cousins adorent faire des cabanes et des constructions. Ils ont en permanence un Opinel dans leur poche. Ils reviennent chaque fois les cheveux sales et les mains pleines de terre.
En moyenne, nous prenons un bain par semaine à Marnay. Nous avons les ongles noirs.
En comptant tous les enfants, et les amis de mon oncle et ma tante, nous sommes toujours entre vingt et vingt-cinq personnes dans la maison. Des activités mondaines sont organisées – tout le monde adore ça : tournois de tennis, soirées à l’Union de Bourgogne, randonnées, chasses au trésor, rallyes automobile à thème, etc.
Nous sommes tellement nombreux qu’il y a rarement assez de pain pour tout le monde au petit déjeuner. Tout ce qui est bon, cher ou en quantité limitée est réservé exclusivement aux adultes.
Mon père, lui, vient rarement à Marnay. Il préfère prendre ses jours de congé lorsque nous sommes à Beauchère, en Sologne, dans la propriété appartenant à la famille de sa mère. D’après lui, pour ma tante Françoise, Marnay est une obsession. Pour moi, tout est triste et ancien dans cette maison. Je n’aime pas les vacances dans ce lieu.
Le dimanche, à Versailles, après la messe, ma grand-mère maternelle, bonne-maman, vient déjeuner chez nous. Mon père l’attend sur le seuil et l’accueille toujours avec la même blague : « Bonjour, ma mère, vous me reconnaissez ? Hubert Desmercier, capitaine des sapeurs-pompiers de Versailles. »
Ma grand-mère rit. Mon père fait une courbette et lui baise la main. Elle retire son manteau.
Ma grand-mère est fière d’avoir autant de petits-enfants – dix –, avec seulement deux filles.
Quand elle entre dans le salon, elle fait souvent la même réflexion : « Franchement, votre parquet, je ne m’y fais pas. On a beau dire, le moderne, ça n’a pas le même cachet que l’ancien. Quand vous comparez avec celui de mon appartement, rue de Passy… »
Ma grand-mère porte toujours des chaussures à talons, des vêtements élégants et des boucles d’oreilles.
Après le repas, elle regarde mon père s’endormir sur le canapé. Elle l’admire. « Il travaille beaucoup votre père, vous savez, beaucoup », nous dit-elle. Puis elle nous répète inlassablement, comme tous les dimanches : « Les polytechniciens embauchent des polytechniciens ; les centraliens, des centraliens. Demandez à votre père (mais il dort, bonne-maman, il dort…), pour les écoles de commerce, c’est pareil: les HEC embauchent des HEC, et les ESSEC, des ESSEC. Que voulez-vous? Alors oui, pendant deux ans, la prépa, c’est dur, mais après, on est tranquille toute sa vie! »
Bonne-maman n’est jamais allée à l’école. Sa sœur aînée est morte de la tuberculose à deux ans. « À cause de ça, nous explique-t-elle, je n’ai jamais eu le droit d’aller à l’école ni de m’amuser, je n’ai jamais eu le droit de faire quoi que ce soit. Pas de patin à glace en hiver! Pas de baignade en été! Je n’avais le droit qu’à une seule chose: faire du piano! Mon père ne disait rien. La seule fois où j’ai eu le malheur de jouer à tape-tape la balle, dans le dos de maman, la balle a glissé sur sa chaussure et je me suis reçu une de ces paires de claques ! La balle a effleuré sa chaussure, et vlan ! Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai eu la joue rouge pendant tout l’après-midi. Maman était furieuse. »
Elle remet ensuite ses boucles d’oreilles et se lève. Mon père l’attend dans l’entrée, les cheveux ébouriffés – il vient de finir sa sieste, il bâille, ses lunettes sont de travers.
Ma grand-mère continue – elle parle maintenant de bon-papa, notre grand-père : « Henri aurait dû faire une troisième année. S’il l’avait faite, il aurait eu Polytechnique. Ne pas avoir fait une troisième année, c’est l’erreur de sa vie, l’erreur de sa vie. Son frère, Georges, disait la même chose. Tout le monde disait la même chose. Il aurait dû faire une troisième année, Hubert. Il était fait pour Polytechnique. »
Mon père acquiesce. Ma mère s’agace: «Combien de fois, maman, je vous ai dit que je ne voulais plus vous entendre parler de Georges ! Vous ne pouvez pas vous en empêcher?»
Ma grand-mère répond, cinglante: «Je crois qu’à mon âge, je n’ai plus d’ordre à recevoir.»
Quelques minutes après qu’elle est partie, mon père reproche à ma mère d’être excessive. Ma mère l’invective aussitôt, avec virulence : « Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! » Mon père lève les yeux au ciel. Elle le foudroie du regard. Mon père fulmine, il serre les dents. Elle prend son manteau et claque la porte de l’appartement.
Bénédicte, ma sœur cadette, qui a essayé de retenir ma mère, s’énerve contre mon père. « On ne doit pas parler de Georges devant maman ! Elle l’a déjà dit plein de fois ! » Mon père se met à tourner en rond, il respire bruyamment, son visage se contracte, il a des tics nerveux, ferme ses poings, puis, d’un coup, retenant son souffle, se rue vers le placard au fond du couloir où il range ses chaussures et commence à les trier frénétiquement. « Mais pourquoi j’ai épousé cette connasse… Elle est incapable de se contrôler ! » Il la traite ensuite de dégénérée et d’hystérique.
Bénédicte attrape Augustin, notre petit frère âgé de trois ans, et l’emmène dans sa chambre. Élise, qui vient de naître, dort dans son berceau. Olivier, mon frère cadet, s’assoit dans le couloir et se met à pleurer. Mon père ne le voit pas. Je vais le consoler.

Lorsque ma mère revient, avec les yeux rouges et des gâteaux achetés à la boulangerie Durand – la seule ouverte le dimanche –, Bénédicte, Olivier et Augustin lui sautent au cou. Je reste dans ma chambre.
Le matin, la plupart du temps, c’est notre père qui nous emmène à l’école. Il salue toujours les mêmes personnes, habillées et coiffées comme lui, en costume-cravate. Il porte souvent un imperméable beige et des mocassins en cuir. »

Extrait
« Elle continue à me regarder droit dans les yeux et entame la liste de toutes les choses qu’elle regrette d’avoir faites et me demande pardon pour les coups, les claques, la violence chronique, l’instabilité émotionnelle, l’insécurité, le poids qu’elle a fait peser sur moi, sur nous, le regret infini qu’elle a de ne pas avoir pris les choses en main plus tôt, et la souffrance que c’est encore, pour elle, tous les jours, d’avoir été la mère qu’elle a été.
Je ressens une émotion impossible à accueillir. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas de sa faute, que ce n’est pas grave, mais en même temps ma vie est tellement douloureuse parfois.
«Tu sais, j’ai accumulé beaucoup d’’injustices en moi, poursuit-elle. Beaucoup de colère. Et je n’avais pas assez de repères. Avec bonne-maman, Georges, le suicide de Claude. La mort de papa. On ne pouvait pas parler de ces choses-là à l’époque, il n’y avait pas vraiment d’aide. »
Je suis dans un état de confusion totale.
«Alors, quand on souffre, soit on est dans le rejet, soit on s’attache à ce qui nous est le plus accessible, à ce qu’on nous a inculqué. Et parfois, on reste entre les deux.»
Je me sens entièrement démuni. Ma mère, dans un instinct de protection peut-être, cherche à prendre ma main.
J’ai les larmes aux yeux. Je la repousse. C’est trop difficile pour moi.
«Pierre…»
Elle se rapproche de moi, pose sa main sur la mienne. » p. 203-204

À propos de l’auteur
Nicolas RodierNicolas Rodier © Astrid di Crollalanza

Nicolas Rodier est né en 1982 à Paris où il vit. Sale bourge est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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