La nuit introuvable

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En deux mots:
Un fils retrouve sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. Mais avant de sombrer, cette dernière lui a écrit huit lettres. Une confession émouvante qui va modifier son jugement et sa vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Huit lettres pour une vie

Une mère atteinte d’Alzheimer et un fils exilé en Slovénie sont au cœur du premier roman sensible et émouvant de Gabrielle Tuloup.

Quand Nathan Weiss, qui a choisi de s’exiler en Slovénie, est informé qu’il doit rentrer à Paris parce que sa mère le réclame, il est tout proche d’ignorer cette demande. Car il estime qu’is n’ont plus rien à se dire. Mais comme il effectue régulièrement des séjours dans la capitale, il accepte finalement l’invitation de cette voisine qu’il ne connaît pas. Cette dernière va lui apprendre la terrible nouvelle: sa mère Marthe est atteinte de la maladie d’Alzheimer et aura sans aucun doute de la peine à le reconnaître.
Mais elle lui révèle par la même occasion que Marthe lui a confié huit lettres écrites alors qu’elle était en possession de tous ses moyens, au moment où les médecins ont posé le diagnostic de cette maladie dégénérative incurable. Mais ces huit missives ne lui seront confiées qu’au compte-goutte, lors de chacun des voyages qu’il fera.
Si la colère est le premier sentiment de Nathan qui se sent floué et manipulé, la lecture de la première lettre va profondément le secouer : « Tout est organisé avec Jeanne. Je viens de t’écrire huit lettres. Elle ne doit te joindre que lorsque je ne serai plus capable de le faire. Nous n’avons pas réussi à nous aimer jusque là. Il y a toujours eu une sorte de philtre, tu as eu une mère enveloppée dans du papier cellophane. J’avais l’air d’une mère à travers, mais toujours à travers. »
En intégrant au fil du récit ces huit lettres, Gabrielle Tuloup a trouvé une technique narrative propre à retenir son lecteur, avide de connaître la suite épistolaire, intrigué par les secrets de famille annoncés.
« Il ne reste déjà qu’un bien maigre territoire de mon passé. Tout file. Ton père est mort et tu es parti loin. À moins que ce soit moi qui n’aie jamais pu être proche.
Je ne veux surtout pas emporter mon secret. Mes vices cachés le sont au pli d’une ride mais les caresses de Jacques ne me lisent plus. Ton père avait de ces mains qui savent quand la peau braille d’avoir eu mal quelque part. Le corps qu’on n’aime plus se tait doucement.
Je sais qu’il est temps d’oublier, de tout alléger, mais pas avant d’avoir rempli le registre. Aujourd’hui, mon fils, il me faut te décrire mes terres muettes, le bien qu’on m’a volé. Il me faut te confier ce que je n’ai pu dire à personne, pas même à ton père. »
Du coup, ce qui semblait désormais impossible au début de cet émouvant roman va se produire : les fils va se rapprocher de cette mère qui s’enfonce dans la nuit. En jouant sur ces deux temporalités, le moment où le slettres ont été écrites, les éléments de biogrpahie qui y sont relatés et la présence physique de cette femme à l’esprit vagabond, l’auteur ajoute de l’émotion, de la tension dramatique.
Nathan va vieux comprendre sa mère et ses choix et ce faisant, il va aussi se redécouvrir à la lumière des confessions de Marthe qui viennent effacer des années de non-dits.

La nuit introuvable
Gabrielle Tuloup
Éditions Philippe Rey
Roman
160 p., 16 €
EAN: 9782848766447
Paru le 1er février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris ainsi qu’en Slovénie où le narrateur a choisi de s’exiler.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nathan Weiss vient d’avoir quarante ans lorsqu’il reçoit un appel d’une inconnue: sa mère Marthe souhaite le revoir en urgence. Cette mère, voilà quatre ans, depuis le décès de son père, qu’il s’efforce de l’oublier. Ce n’est pas un hasard s’il s’est expatrié jusqu’en Slovénie.
Il va pourtant obéir et revenir à Paris. Sa mère a changé: elle est atteinte d’Alzheimer et ne le reconnaît presque plus. Nathan apprend alors que Marthe a confié huit lettres à sa voisine, avec pour instruction de les lui remettre selon un calendrier précis. Il se sent manipulé par ce jeu qui va toutefois l’intriguer dès l’ouverture de la première lettre.
Ces textes d’une mère à son fils, d’une poignante sincérité, vont éclairer Nathan sur la jeunesse de Marthe, sur le couple qu’elle formait avec son mari Jacques, la difficulté qu’elle avait à aimer ce fils envers qui elle était si froide. Tandis qu’il découvre ce testament familial, Nathan se débat avec ses amours impossibles, sa solitude, ses fuites. Et si la résolution de ses propres empêchements de vivre se trouvait dans les lettres que Marthe a semées pour tenter de réparer le passé?
Dans ce premier roman, d’une écriture sensible et poétique, Gabrielle Tuloup décrit l’émouvant chassé-croisé de deux êtres qui tentent de se retrouver avant que la nuit recouvre leur mémoire.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog fflo la dilettante 

Les Autres critiques
Babelio 
Livreshebdo.fr (Cécilia Lacour)
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville
Le blog de Mimi 
Le blog des fanas de livres 
Blog La bibliothèque de Mathy 
Blog Bettie Rose Books 

Les premières pages du livre
« Elle aurait aussi bien pu être morte. Ça n’aurait pas changé grand-chose, au fond. Il aurait fallu s’organiser, voilà tout. Les pompes funèbres, les faire-part de décès, quelques poignées de mains contrites, j’aurais fait bonne figure et puis on aurait été quittes. Ça n’aurait pas été un drame. Mais les choses s’annonçaient plus compliquées. Quatre ans d’une petite vie ennuyeuse de quarantenaire rompues par un simple coup de téléphone. Bien sûr, ça devait finir par arriver, même si avec elle rien n’était certain.
Sur l’écran de mon portable un numéro inconnu s’est affiché. Je regrette que ma méfiance instinctive n’ait pas pris le dessus. On peut toujours s’arranger après avec son répondeur. C’est plus difficile avec la vraie vie. On ne range pas les gens dans des boîtes vocales.
« Nathan Weiss? Jeanne Silet à l’appareil, pardonnez-moi de vous déranger, je suis une vieille amie de Marthe.» La voix têtue ne se laissa pas intimider par mon silence. Elle poursuivit: «Je sais que vous êtes brouillés. Mais il faut vraiment que nous discutions.»
Elle parlait au présent, c’était de mauvais augure: ma mère était donc encore en vie. Brouillés? Non. Je ne me rappelais pas une seule dispute. Je crois plutôt que nous nous étions oubliés à force d’indifférence.
«Votre mère est malade. Elle m’a laissé une lettre et des consignes pour vous.»
Des consignes, comme à un enfant? Ce n’était vraiment pas son genre. Marthe avait de nombreux défauts, mais pas celui de peser sur son entourage. C’était plutôt le contraire. Par curiosité plus que par inquiétude, j’engageai mon interlocutrice à poursuivre.
«Pas par téléphone. Mais je crois que vous habitez à l’étranger.»
Erreur de débutant: tout gonflé de la satisfaction pompeuse de pouvoir me vanter d’une vie trépidante, je répondis que je rentrais à Paris tous les deux mois, pour déplacements professionnels. Elle parut satisfaite et me demanda de passer chez elle, la prochaine fois. «J’habite à deux pas de chez votre mère, même rue, au numéro 20. Prévenez-moi la veille, ça suffira bien. »
C’est ainsi que ça a commencé. Sur une chaise de bureau à roulettes, avec dans les mains un Critérium dont je venais de casser la mine. Plusieurs options s’offraient à moi: aller boire un café ou deux, ou trois, dans l’espoir de me calmer les nerfs; m’enfermer dans la salle de réunion pour appeler la fidèle psy qui écoutait mes plaintes ces dernières années; ou recourir à ce précieux talent qui consiste à cultiver ma ressemblance avec un oiseau de la famille des Struthionidae, plus communément connu sous le nom d’«autruche». J’ai hésité. Mais la dernière solution, désormais maîtrisée presque à la perfection, me sembla la plus sage, du moins pour la dizaine de jours qui me séparaient de mon prochain retour parisien.
Le déni a ses limites. À la douane, les agents m’ont demandé si je n’avais rien à déclarer. J’étais bien embêté. Avaient-ils deux bonnes heures devant eux? Mais on ne plaisante pas avec ces gens-là. »

Extraits
« Tout est organisé avec Jeanne. Je viens de t’écrire huit lettres. Elle ne doit te joindre que lorsque je ne serai plus capable de le faire. Nous n’avons pas réussi à nous aimer jusque là. Il y a toujours eu une sorte de philtre, tu as eu une mère enveloppée dans du papier cellophane. J’avais l’air d’une mère à travers, mais toujours à travers. »

« J’ai peut-être un peu trop triché. Moi aussi, Nathan, j’ai mes sillons et mes parcelles disparues trop tôt. Je signe un bail avec l’oubli, mais qui gardera la mémoire de mes biens, de mes compromis, de mes dédits? Il ne reste déjà qu’un bien maigre territoire de mon passé. Tout file. Ton père est mort et tu es parti loin. À moins que ce soit moi qui n’aie jamais pu être proche.
Je ne veux surtout pas emporter mon secret. Mes vices cachés le sont au pli d’une ride mais les caresses de Jacques ne me lisent plus. Ton père avait de ces mains qui savent quand la peau braille d’avoir eu mal quelque part. Le corps qu’on n’aime plus se tait doucement.
Je sais qu’il est temps d’oublier, de tout alléger, mais pas avant d’avoir rempli le registre. Aujourd’hui, mon fils, il me faut te décrire mes terres muettes, le bien qu’on m’a volé. Il me faut te confier ce que je n’ai pu dire à personne, pas même à ton père. »

À propos de l’auteur
Née en 1985, Gabrielle Tuloup a grandi entre Paris et Saint Malo. Championne de France de slam en 2010, elle est maintenant professeur agrégé de Lettres et enseigne en Seine-Saint-Denis. (Source : Éditions Philippe Rey)

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Le champ de bataille

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En deux mots:
Le père, la mère, le garçon, la fille. Une famille comme une autre, sauf que le garçon a 15 ans et que son adolescence est difficile. Qu’il passe son temps à saper le moral de ses parents déjà usés. Jusqu’au jour où…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

J’ai quinze ans et je vous em…

Pour son second roman, Jérôme Colin s’appuie sur son expérience de père de famille pour raconter l’adolescence. Et mettre du baume au cœur de bien des parents.

S’il existe bien des raisons de choisir un livre, la principale – vous en conviendrez – est l’envie que l’on a d’être emporté par l’histoire. Soit qu’elle vous emmène très loin, vous fait découvrir un monde inconnu, soit qu’elle vous touche parce que vous avez vécu de semblables situations, de pareilles émotions. Jérôme Colin m’a touché au cœur. À tel point que nous avons organisé une séance de lecture collective en famille et à haute voix. Mon épouse a eu ce cri du cœur après le premier chapitre «nous ne sommes pas seuls!», mon fils de quinze ans s’est soudain trouvé tout à fait «vivable» et moi je suis pris pour un psy, capable de réconcilier tout le monde avec cette bibliothérapie!
En parlant de psy, je crois que la meilleure façon de vous faire entrer dans ce roman est de suivre la séance chez la psy du narrateur, père de famille confronté à un adolescent difficile qui use son couple:
« – Alors, comment ça se passe ? m’a-t-elle dit.
– Pas trop mal. C’est la rentrée des classes… Jusqu’ici, tout va bien.
– Très bien ! Et votre femme ?
– Elle me manque.
Elle m’a regardé comme les psys savent le faire. J’ai embrayé. J’avais envie de retrouver notre vie d’avant les enfants. De retrouver la femme dont j’étais tombé amoureux, celle qui laissait traîner ses culottes, qui acceptait de rester au lit toute la journée pour regarder des films, et qui, en passant derrière moi, , caressait doucement mes fesses. Tout avait disparu. Combien de temps reste-t-il pour s’aimer quand vous devez vous réveiller à l’aube, préparer le petit déjeuner, torcher un cul, ramasser du vomi, donner à manger, changer le lange, habiller l’enfant, calmer ses pleurs, le mettre dans la voiture alors que le jour n’est pas encore levé ? L’attacher à ce satané siège-auto. L’emmener chez la gardienne et le lâcher avec une certaine culpabilité pour être à l’heure au travail. Supporter ensuite les demandes infondées et l’autorité abusive d’un patron pendant huit heures. Perdre son temps dans les embouteillages. Reprendre le gamin. Apprendre qu’il a tapé un petit copain chez la gardienne. Rentrer chez soi. Les mettre dans son parc. Payer quelques factures. Donner à manger. Torcher le cul. Faire une lessive. Relever ses e-mails pour ne pas être mal vu au boulot. Donner le biberon. Raconter une histoire. Mettre la lessive au sèche-linge. Repasser. Payer le reste des factures. Et enfin, alors qu’on termine à peine le rangement de la cuisine, aller se coucher. À l’instant où notre tête s’affaisse sur l’oreiller, penser que c’est décidément le plus beau moment du monde. Demander à son conjoint s’il a passé une bonne journée. Tomber de sommeil avant même d’entendre sa réponse. Et se réveiller toutes les trois heures. Combien de temps reste-t-il pour s’aimer dans cette vie là? »
Un long extrait, mais qui résume bien l’état d’esprit du narrateur. Et donne une bonne idée du style de ce roman qui sonde le quotidien avec un sens de l’observation très pointu et un humour dévastateur. Vous allez beaucoup rire à partager les péripéties familiales et sans doute aussi avoir quelque fois la larme à l’œil. Mais n’anticipons pas.
Si avec Léa, la femme de sa vie, «l’indicible a disparu», il imagine que partir pourrait être une solution. Mais il ne part pas de peur d’être seul. Et sans doute pour essayer de se prouver qu’il peut encore sauver cette famille. Mais je vous laisse découvrir l’épisode de reconquête de son épouse préparé avec minutie («Cet anniversaire, c’était notre Everest. Un sommet auquel nous avions souvent rêvé») pour en venir à la pièce de résistance de ce roman lu d’une seule traite, à savoir Paul, le fils rebelle qui nous vaut cette belle définition : « Avoir un adolescent, c’est accepter de savoir perdre son temps. Et avoir de fréquentes envies de meurtre sans jamais passer à l’acte. » Car ce dernier a tous les symptômes de la crise d’adolescence. Il essaie de franchir les limites, il décide que les adultes sont des incapables et qu’ils ne sont sur terre que pour «faire chier», ils transforme sa chambre en foutoir, il s’en prend même à sa petite sœur Élise et, bien entendu, il ne travaille plus à l’école. Ce dernier point offre au père l’occasion de se solidariser avec son fils, car il s’oppose lui aussi cette école du Moyen-Âge et ce proviseur affublé du surnom de Monsieur Mollasson. L’école doit plutôt accueillir, aider et soutenir que rejeter et sanctionner. Mais Paul n’a cure des théories paternelles et poursuit son travail de sape.
Au fur et à mesure que le ton monte, que se mère essaie de recoller les pots cassés, on sent l’ampleur de la tâche, la difficulté à vivre ce psychodrame permanent. On attend le prochain coup plutôt que la rémission.
Jusqu’à ce jour où Bruxelles est à son tout victime d’attentats terroristes. Que la seule chose qui compte alors est de s’assurer que Paul et Élise sont sains et saufs. Que l’amour qu’on porte à ses enfants est au-dessus de leurs crises. Je n’en dirais toutefois pas davantage. S’il est un champ de bataille sur lequel vous devez vous précipiter, c’est bien celui-là! (pour ma part, je cours chercher le premier roman de Jérôme Colin que je n’ai pas encore lu).

Le champ de bataille
Jérôme Colin
Allary Éditions
Roman
210 p., 17,90 €
EAN : 9782370731265
Paru le 22 février 2018

Où?
Le roman se déroule à Bruxelles.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La crise d’ado… vue du côté des parents.
Le problème avec les enfants, c’est qu’ils grandissent. Un jour, sans prévenir, ils claquent les portes, rapportent de mauvaises notes et ne s’expriment que par onomatopées. Surtout, ils cessent de vous considérer comme un dieu sur terre. Et ça, il faut l’encaisser.
La science explique qu’ils n’y sont pour rien. C’est leur cerveau en formation qui les rend feignants, impulsifs et incapables de ramasser leurs chaussettes. N’empêche. On n’a jamais rien créé de pire que les adolescents du virtuolithique. Voici l’histoire d’un couple sur le point de craquer face aux assauts répétés de leur fils de 15 ans. Qu’ont-ils mal fait ? Rien. Mais la guerre est déclarée. Et ils ne sont pas préparés. L’école les lâche, le père part en vrille, la mère essaie d’éteindre l’incendie.
C’est un roman sur l’amour familial où les sentiments sont à vif, comme sur un champ de bataille.

Les critiques
Babelio
Blog Le coin lecture de Nath
RTBF Le 6-8 (Michel Dufrasne)
Cinétélérevue.be (Charles Julie – entretien avec l’auteur)
Blog B comme bouquiner
Blog The reading bibliophile 
7sur7.be (Deborah Laurent)

Les premières pages du livre:
« Je peux rester ici de longues minutes à regarder mes pieds. La pièce fait deux mètres carrés tout au plus. Pierre bleue au sol et motif fleuri sur les murs. C’est Léa qui a choisi. Confort d’assise optimal, cuvette en céramique, protection anticalcaire, fermeture amortie, mécanisme trois ou six litres pour l’économie d’eau. C’est ma forteresse. Je m’y enferme avec la certitude que personne ne viendra m’y déranger. Laisser les gens déféquer en paix est l’une des dernières règles que l’on respecte encore dans cette maison.
Le pantalon à mi-iambes, je lisais un article sur le Hiram Bingham, train mythique qui traverse le Pérou de Cuzco au Machu Picchu à travers les Andes, lorsque j’entendis le grincement de la porte d’entrée et le pas lourd de mon fils aîné. Je pris le temps de terminer ma lecture et après avoir tiré la chasse, jetai un dernier coup d’œil à la cuvette en céramique. Un réflexe qui me permet de laisser le petit coin dans l’état où j’aimerais le trouver.
Il avait l’air inoffensif, affalé sur le divan, le téléphone portable sur les genoux, la télécommande de la télévision dans une main ct un paquet de chips dans l’autre. Depuis un an, il s’était pourtant méthodiquement appliqué à mettre notre famille à feu et à sang. À l’école, les notes dc comportement s’étaient accumulées et la situation s’était détériorée avec un certain nombre de professeurs. Après Noël, il avait écopé de trois jours dc renvoi pour avoir uriné avec un ami sur la porte de sa classe de religion. Sous la menace d’un programme d’accompagnement personnel, un léger mieux s’était fait sentir dans la dernière ligne droite. Le conseil de classe avait donc finalement accepté de le réinscrire.
Une nouvelle année scolaire débutait, que nous espérions meilleure que la précédente.
Il me dit bonjour sans même lever la tête et souffla lorsque je lui demandai son journal de classe. D’un signe de tête, il me désigna son sac à dos. «Si tu le veux, t’as qu’à le prendre », dit-il en augmentant le volume de la télévision. »

Extrait
« Si mon fils séchait les cours, c’était pour ne pas avoir à subir sa sale gueule, ses pantalons trop courts et son nœud papillon. Décidé cette fois à rédiger une réponse cinglante, j’ai ouvert mon ordinateur et posé mes mains sur le clavier. «Monsieur, mon fils Paul a seize ans. Et je ne peux le condamner de n’être que très peu excité à l’idée de subir deux heures de français et de mathématiques de bon matin. Vous l’avouerez, le programme est peu attirant pour un jeune garçon dont les sens sont littéralement en train d’exploser et qui ne pense qu’à une chose: le rétrécissement à venir de la longueur des jupes des filles avec le printemps qui s’annonce. Ajoutez à cela une heure de géographie pour apprendre le nom des fleuves de l’Asie du Sud et la plantation du riz dans les régions pauvres du Cambodge. Et enfin deux heures de technologie à dessiner très précisément une boîte d’allumettes en trois dimensions avec une perte sèche de deux points si le prof ne voit ne fût-ce qu’un coup de gomme ou s’il a oublié de mettre son nom en majuscules dans la marge. Vous comprendrez dès lors pourquoi mon fils a décidé de ne pas se présenter à l’école ce jour, préférant saisir l’opportunité d’une petite virée en ville avec ses amis.»

À propos de l’auteur
Jérôme Colin est né en 1974. Il est journaliste à la RTBF en Belgique où il anime «Entrez sans frapper» et présente «Hep taxi!». Son premier roman Éviter les péages a paru en 2015 chez Allary Éditions. (Source : Allary Éditions)

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L’attrape-souci

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En deux mots:
Lucien se rend avec sa mère dans une grande librairie de Buenos Aires. C’est là qu’elle disparaît soudainement, laissant son enfant de onze ans livré à lui-même. Sa quête commence…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’enfant perdu

À 11 ans, Lucien se retrouve livré à lui-même dans les rues de Buenos Aires. Pour ses débuts, Catherine Faye nous propose un roman d’apprentissage aussi exotique que prenant.

Lucien à onze ans. Venant de Paris, il débarque à Buenos Aires et commence à prendre ses marques dans sa nouvelle vie argentine. Après quelques jours, sa mère l’emmène se promener au centre-ville. Ensemble, ils entrent dans une grande librairie. Des livres du sol au plafond, mais aussi des attrape-souci, « de petites boîtes ovales bizarres, jaunes et recouvertes de signes avec des poupées minuscules à l’intérieur. «Quand tu as un souci, n’importe lequel, tu glisses une des petites poupées sous ton oreiller, tu le lui confies et le lendemain matin, quand tu te réveilles, plus de souci, il s’est envolé.»
Sauf que cette fois, ce n’est pas le souci qui disparaît mais la mère! Quand Lucien se retourne, il n’y a plus personne. Il a beau courir dans les rayons de la librairie, puis dans la rue, sa mère s’est comme envolée.
Après la vendeuse qui ne comprend pas ce qu’il veut et le jette littéralement dans la rue, Lucien va se retrouver bien en peine pour trouver de l’aide. Même la police est suspicieuse, tant et si bien qu’il lui faut désormais apprendre à se débrouiller seul. Pour trouver un abri, pour trouver de quoi manger, pour tenter d’élaborer un plan pour retrouver sa mère et pour éviter les dangers qui le guettent.
Sur ces pas, on va bien vite se rendre compte de l’énorme défi qu’il lui faut relever. Car aux angoisses et aux difficultés viennent s’ajouter des problèmes de santé inhérents à sa condition d’enfant de la rue.
« Je serais incapable de dire combien d’heures, combien de jours j’ai divagué, égaré entre deux eaux. La nuit et le matin ne faisaient qu’un, l’après-midi, la fièvre montait. J’avais l’impression de me noyer, puis je remontais à la surface, ballotté entre cauchemars et rêves, sommeils profonds et délires (…) je lâchais prise. L’ombre de ma mère, immobile, semblait me surveiller, je l’entendais fredonner, tantôt douce, tantôt méchante. Je tendais la main pour la toucher. Rien. Personne. »
Mais après quelques jours difficiles et fort d’une certitude nouvelle, «une voiture se répare, un rhume se guérit, une mère se retrouve», il va croiser le chemin d’une mercière prête à l’accueillir dans sa famille avec ses filles. Ariana, Anita, Solana.
C’est avec cette dernière qu’il va connaître ses premiers émois sexuels. «Je faisais quelque chose de défendu, je nageais entre deux eaux. Impossible de résister.»
Mais son initiation ne va pas s’arrêter là. Il va faire d’autres rencontres, plus ou moins heureuses. Il va aussi faire quelques rencontres qui vont lui ouvrir de nouveaux horizons. Et le mener à prendre sa vie en mains, plutôt que d’être ballotté par le destin. Pour cela trois bouteilles en plastique bleu et trois balles colorées devraient faire l’affaire. Il y aura aussi Arrigo le jardinier et la belle dame élégante qui pourrait bien la mener à sa mère…
Dans ce beau roman de formation, Catherine Faye a sans doute mis beaucoup plus d’elle qu’une lecture trop rapide peut le laisser supposer. Si, comme son Lucien, rebaptisé Lucio, elle a passé son enfance en Argentine, j’imagine qu’elle a aussi eu son jardin secret, son raconte-à-moi qui est l’antichambre de la littérature. À la manière de ces histoires qu’elle a pu s’inventer, qui n’étaient belles que si elles faisaient un peu peur, elle nous offre un suspense initiatique servi par un bel imaginaire, magnifié par ses souvenirs d’enfance et conclu par une fin qui vous surprendra. Bref, tout pour nous séduire.

L’attrape-souci
Catherine Faye
Éditions Mazarine
Roman
300 p., 18 €
EAN : 9782863744758
Paru le 17 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Argentine, à Buenos Aires et environs.

Quand?
L’action se situe au début du siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Décembre 2001. Lucien, onze ans, vient d’arriver à Buenos Aires avec sa mère. Dans une librairie, il est captivé par de mystérieuses petites boîtes jaunes. Dedans, de minuscules poupées. Selon une légende, si on leur confie ses soucis avant de s’endormir, le lendemain, ils se sont envolés.
Le temps qu’il choisisse son attrape-souci, c’est sa mère qui s’est envolée. Disparue.
Lucien part à sa recherche. Se perd.
Au fil de ses errances, il fait des rencontres singulières. Cartonniers, prostituées, gamins des rues avec qui il se lie, un temps. Et grâce à qui, envers et contre tout, il se construit, apprend à grandir. Autrement.
Rebaptisé Lucio par ses compagnons de route, cet enfant rêveur et déterminé incarne ce possible porte-bonheur que chacun a en soi.

Les critiques
Babelio
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog La Dory qui lit 

Les premières pages du livre 
« Je l’ai perdue comme ça. C’était l’après-midi. Nous avions déjeuné dans un bistrot à étages de Palermo, en sortant, il avait encore fallu faire les magasins. Depuis notre arrivée à Buenos Aires, nous n’arrêtions pas de marcher et d’entrer dans des boutiques. Je ne comprenais pas grand-chose à ce que nous étions en train de faire, on était partis de Paris, comme ça, très vite et très loin, en plein mois de décembre, des vacances ou alors une autre vie. Elle avait décidé de m’emmener dans la ville de son enfance, une enfance de rêve, c’est ce qu’elle me répétait. C’était juste après l’attentat des tours jumelles. 2001, une drôle d’année.
Je me souviens de ses sandales à talons compensés, elle se tordait les chevilles sur les trottoirs cabossés, me tirait par la main, on manquait de tomber tous les deux. Je les vois encore, ses sandales, parce qu’à chaque fois qu’elle les mettait elle me demandait si elles lui allaient, en se tournant dans tous les sens devant le miroir. Elles avaient une bride rouge, fine, on aurait dit un bracelet autour de ses pieds. J’aimais m’amuser avec, faire et défaire la boucle quand elle dormait et que je m’ennuyais. Elle aimait mettre des talons, ma mère, même si elle était grande. Elle disait que l’élégance, c’est de donner l’impression qu’on va s’envoler. Et moi, j’avais peur.
J’avais onze ans, elle trente. Ou quarante. À onze ans, trente ou quarante ans, c’est un peu la même chose. Et puis, avec le temps, j’ai oublié.
Il devait être cinq heures, l’air était doux, l’ombre violette des jacarandas recouvrait la rue et les caniveaux, elle était entrée dans une librairie. Des passages étroits s’enfonçaient entre les présentoirs en désordre et les étagères penchées, débordantes de livres. Un vrai château de cartes. Dans un coin, un étalage de petites boîtes ovales bizarres, jaunes et recouvertes de signes – des croix, des flèches, des yeux –, j’étais fasciné. Ma mère s’était approchée. Elle m’expliquait qu’à l’intérieur il y avait des poupées minuscules, indiennes. D’Amérique du Sud, pas des États-Unis, ni des Indes, c’est ce qu’elle m’avait dit.
– Donc, vois-tu, quand tu as un souci, n’importe lequel…
Elle avait laissé un blanc.
– … tu glisses une des petites poupées sous ton oreiller, tu le lui confies et le lendemain matin, quand tu te réveilles, plus de souci, il s’est envolé.
– Il y en a beaucoup, des poupées, dedans ?
– Sept, des petits messieurs pour les soucis au masculin et des petites dames pour les soucis au féminin.
En détournant la tête, elle avait ajouté :
– Et un petit enfant aussi, pour le souci… qui n’en est pas vraiment un.
– Je peux en avoir un d’attrape-souci ?
– Lucien ! Exprime-toi correctement ! Tu dois dire : Pourrais-je en avoir un, s’il te plaît, maman ?
Elle me reprenait tout le temps. Il fallait que je parle comme il faut, surtout devant les autres.
– Fais attention quand même ! Et tiens-toi droit.
Puis, après s’être éloignée avec son grand sac mou en toile verte plaqué sous le bras, elle s’était mise à regarder des livres empilés près de l’entrée. Elle n’arrivait pas à en lire les titres, même un peu de biais, alors, elle essayait de déchiffrer les mots à l’envers. Toujours dans des positions improbables, ma mère.
Elle voulait un roman qui se passe au bout du monde, c’est ce qu’elle expliquait maintenant à la vendeuse au chignon plat, dans cette langue qu’elle parlait couramment, l’argentin. J’aimais l’entendre faire danser ses phrases, avec tous ces mots qu’elle m’avait appris à Paris les soirs où elle était de bonne humeur. Il avait fallu que j’apprenne vite parce qu’elle avait décidé qu’entre nous on parlerait cette langue. Un point c’est tout. Je m’en sortais plutôt bien. Avec un vocabulaire d’enfant, mais ça allait.
Ça faisait des jours que ma mère cherchait ce livre du bout du monde, un livre contre les insomnies. »

Extraits
« J‘avais mal dans le bas du ventre, là où on m’avait opéré. Au bout d’un long moment, ça s’est calmé. Tout doucement, il m’a collé une tasse brûlante entre les lèvres et m’a fait boire un liquide qui ressemblait à du feu. A bout de force, je me suis laissé glisser entre ses jambes, ma joue posée sur sa cuisse, ça empestait les chaussettes. Je me suis agrippé à lui et je me suis endormi, brusquement, profondément.
Je serais incapable de dire combien d’heures, combien de jours j’ai divagué, égaré entre deux eaux. La nuit et le matin ne faisaient qu’un, l’après-midi, la fièvre montait. J’avais l’impression de me noyer, puis je remontais à la surface, ballotté entre cauchemars et rêves, sommeils profonds et délires. De temps à autre, Gaston me mouillait les lèvres avec une éponge qui sentait l’essence, me grattouillait les cheveux. Je me laissais faire, je lâchais prise. L’ombre de ma mère, immobile, semblait me surveiller, je l’entendais fredonner, tantôt douce, tantôt méchante. Je tendais la main pour la toucher. Rien. Personne. »

« Les petites boîtes se ressemblaient toutes, je n’arrivais pas à me décider, je les trouvais mal taillées, trop plates, pas assez colorées, j’en aurais voulu qui soit parfaite. Je les dévorais des yeux, sans oser les toucher, encore moins les ouvrir pour voir dedans. D’un coup, j’ai su laquelle j’allais prendre, j’ai souri, je me suis retournée pour faire signe à ma mère. De là où j’étais, je ne la voyais pas, j’ai tendu la main pour la saisir, mais j’ai eu peur que la libraire ne pense que j’allais la voler, alors, je l’ai reposée, j’ai regardé de tous les côtés et je me suis dirigé vers la sortie, les mains vides. Sauf que, dehors, personne. Elle avait disparu. »

À propos de l’auteur
Catherine Faye est journaliste indépendante et auteure depuis 1990. Elle a passé son enfance à l’étranger, notamment en Argentine. Dans ses récits, ce sont les parcours atypiques, les histoires de vies, qui la guident. L’Attrape-souci est son premier roman. (Source : Babelio)

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Seuls les enfants savent aimer

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En deux mots:
Un petit garçon de six, derrière lequel il est aisé de retrouver l’auteur, doit apprendre à vivre sans sa mère qui vient d’être enterrée. Un premier roman touchant, un appentissage de la vie construit sur un fort traumatisme.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vie sans elle

« 7 janvier, six ans, Vernet-les-Bains, enterrement de maman, interdiction d’y aller, ai tout vu de la chambre, volet mal fermé, ne pas pleurer. » Tout est dit, ou presque.

De Bruno Caliciuri, alias Cali, on connaissait l’habileté à associer des paroles fortes à des musiques pop-rock. De Rage, son livre d’entretien avec Didier Varrod, on sait l’origine de ses engagements, de sa famille italienne et espagnole, de son attachement au pays catalan. De la superbe chanson qui donne aussi son titre à ce premier roman Seuls les enfants savent aimer, on comprend que l’amour dont il est ici question est d’autant plus fort qu’il a la pureté d’une grande étendue blanche:
La neige est tombée cette nuit
La neige c’est l’or des tout petits
Et l’école sera fermée
Seuls les enfants savent aimer
À la fenêtre j’ai chaud au ventre
La neige n’a pas été touchée
Dehors la rue qui se tait
Seuls les enfants savent aimer
Je passerai te prendre
Nous irons emmitouflés
Marcher sur la neige les premiers
Seuls les enfants savent aimer
Nous marcherons main dans la main
Nous marcherons vers la forêt
Et mon gant sur ton gant de laine
Nous soufflerons de la fumée
Nous ne parlerons pas
La neige craquera sous nos pas
Tes joues roses tes lèvres gelées
Seuls les enfants savent aimer
Mon ventre brûlera de te serrer trop fort
De là-haut le village
Est une vieille dame qui dort
La neige est tombée cette nuit
La neige c’est l’or des tout petits
Et l’école sera fermée
Seuls les enfants savent aimer
Dès les premières lignes, on comprend que la personne à la fenêtre est un petit garçon de six ans qui vient de perdre sa mère. « 7 janvier, six ans, Vernet-les-Bains, enterrement de maman, interdiction d’y aller, ai tout vu de la chambre, volet mal fermé, ne pas pleurer. » S’il n’y a pas d’école en ce jour, c’est parce que le défunte était l’institutrice de ce petit village des Pyrénées-Orientales, au pied du Canigou.
À la douleur vient s’ajouter la colère, car Bruno n’est pas autorisé à accompagner les autres membres de la famille à l’enterrement, sans doute histoire pour le préserver.
Mais de la chambre où il est consigné, il voit ou devine presque tout de la cérémonie.
Et comprend qu’il lui faudra désormais apprendre à vivre sans la personne la plus importante de sa vie, même s’il lui reste frères et sœur, même s’il lui reste son père,
Même s’il lui reste Octave et tata Marcelle, leur chienne Diane, même s’il lui reste Arlette Buzan, la très bonne amie, son mari René et leurs enfants Bruno, Lili et Domi.
Il a beau les aimer tous, le vide demeure béant.
Il est où est le bonheur, il est où? Bruno en trouve des miettes dans la compagnie de son frère Aldo, de sa sœur Sandra qui, à douze ans, a pris les rênes du ménage «elle sauve comme elle peut notre famille du naufrage». Il y a aussi les repas du dmanche soir chez les Buzan quand il a droit aux câlins d’Arlette. « S’il reste un peu de joie, nous nous pressons pour la goûter autant que possible. »
Il ya enfin Alec, le vrai copain qui souffre avec lui et la belle Carol, sorte de fée qui rayonne dans toute la cour de l’école. Carol qui lui offrira un sourire quand il dansera avec elle une sardane, la traditionnelle danse catalane. Un instant pendant lequel il peut humer goût du bonheur. Comme quand, avec un ballon improvisé, il parvient à marquer entre le pylône électrique et l’escalier, le terrain de rugby improvisé.
Mais l’absence, la douleur, le mal qui le ronge ressurgissent aussi. Dans le regard des élèves, dans les yeux de son père qui a pris l’habitude de faire un détour pa rle bistrot avant de rentrer et qui veut noyer son désespoir avec le père de Franck Guitard, sans savoir que derrière la vitre Aldo, Bruno et Franck étaient les témoins muets et tristes de leur déchéance. « On se tenait là, tendus, le nez collé à la vitre, face au drame. Unis par la peine de nos pères qui se donnaient en spectacle, deux chiens abandonnés par la vie. »
Une appendicite suivie d’une péritonite ne va pas arranger les choses, pas plus que le colonie de vacances, vécue comme une nouvelle épreuve, même si Patricia, la fille du directeur, avec ses longs cheveux roux bouclés «comme du feu en cascade», ses petites tâches de rousseur et sa poitrine généreuse le divertira le temps d’un rêve éveillé.
Au fil des pages, on sent la fragilité du petit garçon, on aimerait le prendre sous notre aile, l’encourager, lui dire que le temps soignera ses blessures. Toutefois, dans cette longue lettre adressée à sa mère, c’est la sensibilité à fleur de peau qui fait preuve de la plus grande lucidité : « Ton enterrement s’éloigne un peu plus chaque jour. Ce que je sens, ce que je ressens, ce sont ces jours qui glissent les uns sur les autres. Chacun efface le précédent. Pourtant je distingue tout avec précision. Je suis toujours derrière ces volets, me demandant si je passerai toute ma vie caché, à regarder la procession. » Un roman fort, une superbe déclaration d’amour. Un premier roman très réussi.

Signalons que Cali sur à la Librairie 47° Nord à Mulhouse le vendredi 23 mars à 20h

Seuls les enfants savent aimer
Cali
Éditions Le Cherche-Midi
Roman
192 p., 18 €
EAN : 9782749156385
Paru le 18 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, dans les Pyrénées-Orientales, à Vernet-les-Bains, Saint-Cyprien-village et Saint-Cyprien-Plage. On y évoque aussi Arbois, dans le Jura.

Quand?
L’action se situe à la fin du siècle dernier.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’enfance et ses blessures, sous la plume de Cali.
Seuls les enfants savent aimer.
Seuls les enfants aperçoivent l’amour au loin, qui arrive de toute sa lenteur, de toute sa douceur, pour venir nous consumer.
Seuls les enfants embrassent le désespoir vertigineux de la solitude quand l’amour s’en va.
Seuls les enfants meurent d’amour.
Seuls les enfants jouent leur coeur à chaque instant, à chaque souffle.
À chaque seconde le coeur d’un enfant explose.
Tu me manques à crever, maman.
Jusqu’à quand vas-tu mourir ?

Les critiques
Babelio 
Culturebox (Odile Morain)
L’Humanité (Victor Hache – entretien avec l’auteur)
Blog Les lectures de Gabyelle

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Cali présente son roman Seuls les enfants savent aimer © Production Grand Soir 3

Les premières pages du livre
« L‘heure que je n‘ai pas vécue. Ton enterrement. Ils m’ont dit de rester à la maison, et je me retrouve là, dans ta chambre, près du lit. Je vois leur peine. Et leurs larmes sous le soleil. Je vois à travers le volet mal fermé. Ça pleure, ça gémit, ça se tient par les mains. Les uns derrière les autres, à petits pas. Ils empruntent la route qui mène à Ia place de l’Entente-Cordiale. Ensuite, tu le sais, ça monte et on arrive au pied de l’église.
Papa se tient derrière la voiture noire. Papa, c’est le plus costaud. Ses bras sont des ailes. Il tient mon frère sous un bras, de l’autre il serre fort mes sœurs. Suit une famille d’oncles, de tantes, de cousins, et après d’autres personnes, des grands et des petits, des jeunes et des vieux, portant tous des vêtements noirs. Je perçois leurs visages. Je connais chacun d’eux : nom, prénom, tête et expressions. Ma famille, les proches, les gens du village : ils sont tous là.
Je n’ai pas le droit d’être avec eux. Ils ont dit que j’étais trop jeune pour affronter la mort. Pas de taille pour être à tes côtés, marcher avec eux derrière toi. Si, je te le jure maman. Trop jeune pour voir ce truc en bois descendre dans le trou creusé au cimetière. Là-bas, il y a aussi des gens que je connais. Deux employés de mairie, avec leur couleur de cendre. Je sais comment ils vont te recouvrir de terre et t’enfermer dans la nuit. Seulement, le « petit » ne doit pas entendre le bruit de Ia boîte au fond du trou, ce bruit sourd et profond quand tu toucheras le fond de ta dernière cabane.
J’ai six ans. Et je suis seul à guetter depuis cette chambre plongée dans le noir. Ils vont bientôt revenir de là-bas, du chemin creux derrière l‘église. J‘ai six ans at j‘attends. J‘attends quoi ? Je ne sais pas. Que mon grand frère Aldo revienne. Qu’on s’amuse un peu. Je n’ai pas le droit d‘être triste. non ? J’ai envie que ces volets s‘ouvrent. envie de lumière. être sous le soleil de ton enterrement…
Aujourd’hui, il n’y a pas école. Impossible de toute façon. C’est toi la maîtresse. Nous sommes le 7 janvier. La date est sur le réveil posé près de ton lit, maman.
7 janvier. six ans, Vemet-les-Bains, enterrement de maman, interdiction d’y aller, ai tout vu de la chambre, volet mal fermé, ne pas pleurer.
Notre appartement est juste au-dessus de ta classe. On vit ici tous les six. C’est grâce à toi, grâce à ton métier qu’on a cette maison.
Je suis content de retrouver notre maison. Bien sûr, j‘aime beaucoup tonton Octave et tata Marcelle, mais je suis parti trop longtemps de chez moi. J’aime bien aussi leur chienne Diane, toute petite, toute minuscule. Leur bébé à eux. Tata Marcelle lui met même des pulls quand il fait trop froid. Eh oui. ça existe des pulls pour chiens. La preuve, elle en tricote. Papa a dit qu’il fallait que tu te reposes. maman. Alors, je suis parti là-bas.
Rue des Baux. C’est là qu‘est leur maison. Au bout de la rue, en bas du village, numéro 8. Tonton, sa passion c’est son jardin japonais, immense comme le monde avec des arbres tout petits. Il faut le voir s’affairer, tonton, parmi ces vies minuscules. Ces arbres de quelques centimètres frémissent dans l’air et dessinent un paradis de quelques mètres carrés. Depuis mon arrivée, je trace des petites routes de cailloux blancs. Elles Went entre des minicactus et des arbres nains. J‘exécute ma tâche délicatement, essayant de ne rien bousculer de mon corps de petit devenu un jardinier géant. »

Extraits
« Ton enterrement s’éloigne un peu plus chaque jour. Ce que je sens, ce que je ressens, ce sont ces jours qui glissent les uns sur les autres. Chacun efface le précédent. Pourtant je distingue tout avec précision. Je suis toujours derrière ces volets, me demandant si je passerai toute ma vie caché – à regarder la procession. Les jours s’allongent, portent un peu plus le soleil en eux. La nuit éloigne ses filets. Je peux jouer un peu plus tard dans la rue. Elle sent le printemps qui tend ses bras; elle est parfumée de la naissance des choses qui s’ouvrent à la lumière.
C’est la rue des Écoles, mon terrain de jeu. Foot et rugby. D’un côté, tout au bout, l’escalier en pierre, escaladé mille fois par jour pour retrouver Alec. Un grand pylône électrique s’y dresse: il compose avec l’escalier de parfaits poteaux de rugby. »

« Mais l’alcool n’a pas peur des hommes forts. Il plonge comme une lame jusqu’au fond du cœur. »

« Les jours passent. Et avec les jours les nuits. Je suis toujours dans la chambre blanche. Le blanc, ça n’a rien à voir avec le printemps, les fleurs qui reviennent, la chaleur qui vous enveloppe. Rien à voir. Le blanc, c’est la couleur de la mort. »


Tcheky Karyo lit les premières pages de Seuls les enfants savent aimer © Production éditions du Cherche-Midi

À propos de l’auteur
Auteur, compositeur et interprète français plusieurs fois primé, Cali s’est fait connaître du grand public grâce, entre autres, à ses chansons C’est quand le bonheur? ou Elle m’a dit. Chanteur engagé, il a fait l’objet de deux livres d’entretiens. Dans Cali & Miossec: rencontre au fil de l’autre (Le Bord de l’eau, 2006), les auteurs Yves Colin et Grégoire Laville, en compagnie du photographe Claude Gassian, questionnent les deux musiciens sur leur parcours et leurs prises de position. Dans Rage (Plon, 2009), Cali se confie à Didier Varrod. (Source : Livres Hebdo / Le Cherche-Midi)

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«Les loyautés» – revue de presse


Bel entretien avec Delphine de Vigan à propos des Loyautés «le souffle qu’elle a trouvé pour écrire ce nouveau roman extrêmement nerveux à la construction narrative imparable et son souci d’être toujours dans le vrai, de tendre un miroir à la société.»

 
Voici, pour ceux qui auraient envie d’en savoir davantage sur l’auteur et le roman, une revue de presse qui prouve combien ce roman a réussi, en ce début d’année, à amener la lumière vers lui.
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Les autres critiques:
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Bonus


Delphine de Vigan lit un extrait de Les Loyautés © Production Hachette France

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Les loyautés

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rentree-2018

En deux mots:
Hélène est enseignante. Elle va va remarquer que Théo, l’un de ses élèves de 5e, ne va pas bien et va tenter de l’aider. Ce dernier entraîne son camarade Mathis sur un terrain dangeureux alors que leurs parents respectifs démissionnent. Qui aura le dernier mot?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré))

Ma chronique:
Ivresse et autres bizarreries

Au-delà de l’enfance maltraitée, le nouveau roman de Delphine de Vigan explore un mal du siècle, la difficulté de plus en plus grande de communiquer, de dire les choses.

Alors que l’adaptation cinématographique par Roman Polanski de D’après une histoire vraie est sur les écrans, Delphine de Vigan nous offre un nouveau roman percutant qui explore «les lois de l’enfance qui sommeillent à l’intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans.»
Donnant, chapitre après chapitre, la parole aux protagonistes, la romancière construit un récit qu’il est difficile de lâcher tant la tension croît au fil du récit. Hélène ouvre le livre. Prof de SVT au collège, elle a l’intuition que Théo, son élève de 5e, cache un secret. Même si aucune trace de coups n’est visible, elle sait par expérience que tous les coups ne laissent pas forcément de marques, du moins physiques. Car Hélène a enduré les jeux pervers de son père, inventeur d’un principe d’éducation particulier, sorte «roue de la fortune»: à chaque mauvaise réponse aux questions diverses et variées qu’il posait, une gifle.
On serait tenté d’écrire que fort heureusement pour elle, un cancer va emporter son bourreau. Elle a alors 17 ans et se promet de devenir enseignante et de de venir au secours des enfants maltraités.
On suit alors le parcours de Théo qui navigue entre sa mère et son père. Des parents qui préfèrent ne pas voir le malaise de leur fils pour se concentrer sur leurs propres déboires engendrés par la faillite du couple et se satisfont de leur stratégie d’évitement que l’enfant a bien intégré : « Très vite, Théo a appris à jouer le rôle qu’on attendait de lui. Mots délivrés au compte-gouttes, expression neutre, regard blasé. Ne pas donner prise. Des deux côtés de la frontière, le silence s’est imposé comme la meilleure posture, la moins périlleuse. »
Le goût de la liberté aura pour lui celui de la vodka ou du rhum. Entraînant Mathis, son camarade classe, il va trouver une cachette dans l’établissement scolaire où ils pourront ingurgiter des doses de plus en plus fortes d’alcool.
Cécile, la mère de Mathis, s’alarme à son tour. Mais son fils cache son jeu, balaie ses doutes…
Comme l’écrit fort justement Bernard Pivot dans le JDD, le roman « est une plongée passionnante dans les relations compliquées d’un inévitable trio: parents, adolescents, enseignants. » La démission des uns et la duplicité des autres de même que le pouvoir que peuvent exercer les uns sur les autres font que la peur s’immisce dans les relations et brouille les messages. La déloyauté l’emporte sur la loyauté, même si au bout du compte personne n’est vraiment dupe: « C’est étrange, d’ailleurs, cette sensation d’apaisement lorsqu’enfin émerge ce que l’on refusait de voir mais que l’on savait là, enseveli pas très loin, cette sensation de soulagement quand se confirme le pire. »
Comme dans Les heures souterraines les personnes que la vie n’a pas épargnées sont au centre de ce court roman, coupant comme une lame de rasoir et dont je gage que vous serez très impatients de connaître l’issue.

Les Loyautés
Delphine de Vigan
Éditions JC Lattès
Roman
208 p., 17 €
EAN : 9782709661584
Paru le 3 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai pensé que le gamin était maltraité, j’y ai pensé très vite, peut-être pas les premiers jours mais pas longtemps après la rentrée, c’était quelque chose dans sa façon se tenir, de se soustraire au regard, je connais ça, je connais ça par cœur, une manière de se fondre dans le décor, de se laisser traverser par la lumière. Sauf qu’avec moi, ça ne marche pas.»
Théo, enfant du divorce, entraîne son ami Mathis sur des terrains dangereux. Hélène, professeur de collège à l’enfance violentée, s’inquiète pour Théo : serait-il en danger dans sa famille ?
Quant à Cécile, la mère de Mathis, elle voit son équilibre familial vaciller, au moment où elle aurait besoin de soutien pour protéger son fils.
Les loyautés sont autant de liens invisibles qui relient et enchaînent ces quatre personnages.

Les critiques
Babelio
ELLE 
Blog Carobookine 
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Delphine de Vigan lit un extrait de Les Loyautés © Production Hachette France

Les premières pages du livre 
« Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres – aux morts comme aux vivants –, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires.
Ce sont les lois de l’enfance qui sommeillent à l’intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans.
Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves. »

HÉLÈNE
J’ai pensé que le gamin était maltraité, j’y ai pensé très vite, peut-être pas les premiers jours mais pas longtemps après la rentrée, c’était quelque chose dans sa façon de se tenir, de se soustraire au regard, je connais ça, je connais ça par cœur, une manière de se fondre dans le décor, de se laisser traverser par la lumière. Sauf qu’avec moi, ça ne marche pas. Les coups je les ai reçus quand j’étais gosse et les marques je les ai cachées jusqu’au bout, alors à moi, on ne me la fait pas. Je dis le gamin parce que franchement il faut les voir, les garçons, à cet âge-là, avec leurs cheveux fins comme ceux des filles, leur voix de petit poucet, et cette incertitude qui colle à leurs mouvements, il faut les voir s’étonner grands yeux écarquillés, ou se faire engueuler, mains nouées derrière le dos, la lèvre tremblotante, on leur donnerait le bon Dieu sans confession. Pourtant, il n’y a aucun doute, c’est à cet âge-là que ça commence, les vraies conneries. »

À propos de l’auteur
Née en 1966 à Boulogne-Billancourt, Delphine de Vigan se lance à 21 ans dans la vie active, après une formation au Celsa. En 2002, elle est directrice d’études dans un institut de sondage quand elle publie sous pseudonyme (Lou Delvig) son premier livre, Jours sans faim. Des nouvelles et trois romans plus tard – dont No et moi et Les Heures souterraines – l’écrivaine créé l’événement avec Rien ne s’oppose à la nuit, portrait de sa mère bipolaire, suicidée en 2008.
Plus d’un million d’exemplaires vendus. Le succès, fulgurant, fragilise son auteure: qu’écrire après? Comment revenir au roman d’imagination? Ce séisme donnera naissance à D’après une histoire vraie, salué par le prix Renaudot 2015. Les Loyautés confirme que, pour Delphine de Vigan, rien ne s’oppose à la fiction. (Source : Magazine Lire)

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Un funambule sur le sable

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En deux mots:
Né avec un petit violon dans la tête, la vie de Stradi n’a rien d’une sinécure. On va suivre la bande-son de son existence de sa jeunesse à sa postérité. Fantastique !

Ma note
★★★ (beaucoup aimé)

Un funambule sur le sable
Gilles Marchand
Éditions Aux forges de Vulcain
Roman
360 p., 19,50 €
EAN : 9782373050288
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, dans différents endroits qui ne sont pas nommés et le long de la route qui mène aux vacances à la mer et passe par les châteaux de la Loire.

Quand?
L’action se situe à la fin du siècle dernier.

Ce qu’en dit l’éditeur
Stradi naît avec un violon dans le crâne. D’abord condamné à rester à la maison, il peut finalement aller à l’école et découvrir que les plus grandes peines de son handicap sont l’effet de la maladresse ou de l’ignorance des adultes et des enfants. Mais, à ces souffrances, il oppose chaque jour son optimisme invincible, hérité de son père inventeur et de sa mère professeur. Et son violon, peu à peu, va se révéler être un atout qui, s’il l’empêche de se concentrer sur ses devoirs, lui permet toutes sortes d’autres choses : rêver, espérer… voire parler aux oiseaux.
Un jour, il rencontre l’amour en Lélie. Ils vont s’aimer, se quitter, se retrouver, et faire couple. Jusqu’au moment où cette fantaisie permanente de Stradi va se heurter aux nécessités de la vie adulte : avoir un travail, se tenir bien en société, fonder une famille. Comment grandir sans se nier ? Comment s’adapter sans renoncer à soi ?
Dans ce deuxième texte empreint de réalisme magique, Gilles Marchand, après le succès d’Une bouche sans personne, livre un beau et grand roman d’éducation, étonnant manifeste pour la différence, et pour les puissances de l’imagination, qui permettent de vaincre le réel, quand celui-ci nous afflige et nous opprime. Un roman plein de musique, de fantaisie, d’imagination, de lumière et d’optimisme, accompagné par la musique des Beach Boys, et brillant de mille éclats empruntés à Gary, Vian et Perec.

Ce que j’en pense
Gilles Marchand sait joliment mêler le vrai et le faux, le drame et la légèreté, la fantaisie et la construction soignée. C’est ce que j’écrivais à propos de son premier, Une bouche sans personne, découvert l’an passé avec les 68 premières fois.
Il confirme son talent avec son second opus. Aux qualités du premier, on ajoutera cette fois une touche de fantastique, du côté de Marcel Aymé ou de Boris Vian.
Dès la naissance du narrateur l’extraordinaire se produit, au grand désarroi du corps médical : il faut bien se rendre à l’évidence, le bébé a un petit violon dans la tête. Quatre cordes qui ne vont pas tarder à jouer dans le cerveau de l’enfant provoquant l’incrédulité, la surprise ou même la gêne de la famille et des proches.
Et alors que l’enfant tente de maîtriser la musique dans sa tête, son père qui entend être un grand inventeur va essayer de comprendre, sans grand succès il faut bien l’avouer.
Pour sa mère, qui l’entoure de tout son amour, il faut qu’il mène une vie des plus normales, qu’il oublie ce handicap. Aussi, quand il commence à parler aux oiseaux, elle ne veut pas le croire, cette activité étant réservée aux «fous». Ses camarades de classe ont tout autant de peine à accepter cette différence, ajoutant un brin de cruauté à leur jugement.
Fort heureusement, il y a Max et Lélie. Le premier est également handicapé à la jambe et devient vite le meilleur ami de celui que l’on surnomme désormais Stradi. Ensembles, ils vont partager jusqu’à leurs rêves. Lélie est la fille dont il tombe amoureux et avec laquelle, après maintes péripéties, il finira par partager sa vie. Car pour l’heure, il faut bien reconnaître que toutes ses tentatives d’intégration se soldent par des échecs. Qu’il souffre physiquement et psychologiquement.
C’est que Gilles Marchand, sous couvert d’une fable poétique, nous offre un formidable plaidoyer pour ce fameux droit à la différence. Lucide, Stradi constate combien il est difficile de vivre quand on sort du moule : « J’y avais bien réfléchi, ce n’était pas le monde qui n’était pas fait pour moi, mais la société, ce qui est totalement différent. Rien ne m’empêchait de vivre, d’être heureux et amoureux. Le système scolaire attendait de moi que je suive le même rythme que mes camarades, les parents de Lélie désiraient un jeune homme comme les autres pour leur fille, les médecins attendaient une tête sans instrument. La société dans son ensemble n’attendait et ne désirait qu’une seule chose de moi : que je sois comme tout le monde. (…) La société a établi tout un tas de règles mais n’avait rien prévu pour les gens qui n’étaient pas capables de les suivre pour des raisons indépendantes de leur volonté. Elle les acceptait mais ne leur donnait pas une réelle chance à part celle de rester bien sagement assis sans trop déranger et surtout, surtout, sans oublier de lui dire merci. »
L’optimisme et l’amour, la tendresse et l’humour seront les antidotes de Stradi et la récompense du lecteur, une fois encore emporté par la plume alerte de l’auteur.

Autres critiques
Babelio
Blog L’Albatros (Nicolas Houguet)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Les livres de Joëlle 


À l’occasion du Livre sur la Place à Nancy, Gilles Marchand présente Un funambule sur le sable © Production Librairie Mollat

Extrait
« Au début, je n’avais pas vraiment conscience de ma différence. D’autant que, il faut bien le reconnaître, les personnes extérieures à la famille n’avaient aucun moyen de savoir que j’avais un violon fiché à l’intérieur du crâne. Je n’attirais pas les regards, je ne suscitais pas la curiosité des gens que je croisais lorsque nous nous promenions. Je pouvais passer pour un petit garçon comme les autres. Force est d’ailleurs de constater que mes parents faisaient tout leur possible pour m’offrir une enfance normale. C’est dans le cadre familial que cette différence était omniprésente. J’étais au centre de toutes les attentions, on me surveillait comme l’huile sur le feu, on guettait mes réactions, on me protégeait, on me surprotégeait. Je ne saurais dire comment le vivait mon frère aîné. S’il était aimé autant que moi, il ne bénéficiait pas de ce statut à part que la nature m’avait conféré. Lui était comme les autres : il pouvait courir, sauter, jouer, tomber sans que cela soit la source d’une inquiétude générale. Je le suivais dès que je pouvais, partageant au mieux ses jeux toujours plus audacieux, dès que la vigilance de mes parents déclinait. Car là était le nœud du problème : nul ne pouvait prévoir les réactions du violon ni ce qui se passerait si je me cognais violemment la tête. »

À propos de l’auteur
Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Il a notamment écrit Dans l’attente d’une réponse favorable (24 lettres de motivation) et coécrit Le Roman de Bolaño avec Eric Bonnargent. Une bouche sans personne est son premier roman. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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Ma mère avait raison

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que j’ai découvert Alexandre Jardin avec son premier roman, Bille en tête (ce qui ne nous rajeunit pas, ni lui ni moi) et que, en plus de son œuvre, j’ai une affection particulière pour l’homme et pour ses engagements citoyens.

2. Parce que, après nous avoir proposé différents portraits de personnages de son entourage et notamment celui de son père, voilà le temps d’un hommage à sa mère, sous forme d’une lettre écrite « en larmes, afin qu’elle puisse la lire avant le grand départ, une lettre à son cœur. Toujours dire les choses tant qu’il en est encore temps – le sublime comme l’inaudible. La pudeur est une défaite. Soyons victorieux dans nos relations. »

3. Parce que ce livre lève le voile sur la personnalité, mais surtout l’œuvre de l’auteur du Zèbre. Comme l’explique si bien Catherine Schwaab dans Paris Match « c’est pour sa mère qu’Alexandre a toujours voulu épater la planète. Vivre plus fort, plus grand, plus haut. Loin de la morale et des valeurs bourgeoises, cette grande beauté se voulait entourée de supermans. »

Ma mère avait raison
Alexandre Jardin
Éditions Grasset
Roman
216 p., 18,50 €
EAN : 9782246863786
Paru en octobre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce roman vrai est la pierre d’angle de la grande saga des Jardin. Après le portrait du père merveilleux (Le Zubial), du sombre grand-père (Des gens très bien), du clan bizarre et fantasque (Le roman des Jardin), voici l’histoire de la mère d’Alexandre. On y découvre une femme hors norme, qui ose tout, et qui s’impose comme l’antidote absolu de notre siècle timoré.
Elle est dans les yeux de son fils l’héroïne-née, la tisseuse d’aventures, l’inspiratrice des hommes, la source jaillissante de mille questions – elle est le roman-même.
Un roman qui questionne, affole, vivifie et rejoint la joie du fils. Mais la magicienne, hélas, n’est pas éternelle.
Certaines femmes, pourtant, ne devraient jamais mourir.

Les critiques
Babelio
Paris Match (Catherine Schwaab)
20 minutes (2 minutes pour choisir)


Olivia de Lamberterie présente Ma mère avait raison © Production Télé Matin

Les premières pages du livre
« Dans le mouvement de la vie, chacun évite le mur de ses peurs. Toi, tu l’as toujours défoncé avec joie, indiscipline et délicatesse.
Ton goût immodéré de la liberté, ton acharnement à aimer, à ne jamais tricher sur tes désirs, recouvrent une sorte d’austérité morale.
Les arrangements de l’existence, jouir avec parcimonie ou s’attarder dans des liaisons sinistrées, tu ne connais pas. En amour, tu déménages avant que l’usure ait eu sa part. Tu ne sais pas laisser battre ton cœur au ralenti. Avec toi, et dans tous les domaines, l’improbable rafle tout.
Jamais tu ne fus réductible aux usages en vigueur, ni aux idées convenables. Ton tiroir à axiomes est vide, ton armoire à principes brûlée depuis longtemps. À tous les égards, ta manière d’être a quelque chose d’exorbitant et d’effrayant.
Je t’ai toujours vue naviguer dans la grande instabilité, celle qui permet de déroger à la médiocrité, sans craindre les déconvenues, en les recherchant parfois. Ta vie t’associe au mot liberté. On ne savait trop ce que tu pulvérisais le plus vite, les préjugés ânonnés ou les emmerdeurs qui entravaient tes tribulations. Tes victoires, tu les as voulues mirifiques, tes catastrophes aussi complètes qu’il se pût. Ton talent fut d’exister avec une intensité à peine croyable quand tant d’autres s’économisent. Ton génie de la vie m’a ébloui, souvent révolté mais toujours fasciné.
Comment as-tu fait, maman, pour ne pas flamber au milieu de tes incendies du cœur ?
Je sais qu’il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour. Mais j’ai peur comme jamais de ton grand départ, que tu quittes le flot des choses. L’heure approche, cataclysmique. J’ai une terreur paralysante de ne pas savoir faire face à la disparition de ton audace. Le manque, ça finit quand ?
Je sais que cette douleur sera trompeuse, que la relation réelle n’est jamais absente. Il n’est tout simplement pas possible d’évaporer l’amour fou. Tu es ma mère pour l’éternité. C’est bien l’unique réalité, même si cette vérité stable change de forme. Perdre l’autre et le fil d’un amour n’existe pas.
Mais j’ai affreusement peur de ton absence excessive, du big bang de ton silence.
Que tes avidités ne dérangent plus la vie que tu m’as donnée.
Que tu cesses d’effriter mes certitudes.
Que tes licences si déroutantes arrêtent d’amplifier les miennes. »

Extrait
« Alors je t’écris cette lettre d’amour en larmes que tu pourras lire avant le grand départ, cette lettre à ton cœur. Je t’écris ces pages violentes avec toute ma douceur et ma tristesse légère, des lignes tendres qui contien nent ma plus belle sauvagerie. Tu m’as fait ainsi: altruiste et guerrier, gentil et radical, incapable de mener une vie minuscule. Je n’ai, moi non plus, aucune dilection pour la frustration. Alors je vais tout te dire, parce que ce tout-là es t magnifique, ce tout hors des jugements imbéciles, éloigné des brocards classiques. Par toi, et par le père ensorcelé de culot que tu m’as choisi, j’ai appris que vivre c’est s’exposer, ne plus être taché de peur, et qu’il n’est pas d’autre solution que d’êtr e suprêmement vrai. Fût-ce en dépensant la plus incroyable violence.
Oh, que tu me manques déjà. Je ne veux pas me reposer de toi. Que j’aime l’inconfort extrême – ce moyen de transp ort efficace vers le bonheur – que tu m’as fait connaître. »

À propos de l’auteur
Alexandre Jardin est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont Le Zèbre, L’île des Gauchers, Fanfan. Avec ce nouveau roman, il retrouve sa « veine familiale » ( Le roman des Jardin, Des gens très bien, Le Zubial), et signale sa filiation avec Sacha Guitry (auteur d’un inoubliable Mon père avait raison). (Source : Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur

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La zone des murmures

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En deux mots:
Deux collègues de travail décident de quitter leur agence Web pour un week-end dans le Sud de la France. Là-bas, il seront confrontés à une contrée hostile et à leurs traumatismes familiaux. À moins que leur imagination ne leur joue des tours…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

La zone des murmures
Nathacha Nisic
Éditions TohuBohu
Roman
296 p., 20 €
EAN : 9782376220220
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi que dans le Sud de la France, notamment dans le hameau du Poil, après un voyage passant par Aix-en-Provence.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Signalement : Femme de type européen, âgée de 42 ans au moment de sa disparition, 1,69 m, 53 kg, corpulence fine, yeux gris-verts, cheveux bruns et longs.
Dans La zone des murmures, roman labyrinthe, une femme disparaît en haute montagne.
Le temps d’un week-end, Lise et Frankie, s’aventurent dans une zone escarpée, sans réseau ni hôtel de charme, afin de faire le point, par la même occasion affronter leurs démons. Avec cette question éternelle: qu’est-ce qui est réel ?
« On aura beau fabriquer des drones silencieux capables d’imiter le vol de la chouette et de se déplacer dans le noir entre les branches, il reste difficile de trouver une fin dans la nuit. Même si c’est dans le noir que j’entends le mieux ta voix, que tes mots s’éclaircissent et qu’il me semble enfin te comprendre. Je rêve encore de paysages vallonnés, de cimes, d’appels d’air, de ciel sans fin à bord d’un ULM… Je rêve de dragons volants et d’oiseaux aux grandes ailes plates qui me transporteraient jusqu’à toi. Je rêve d’arcs-en-ciel dessinés à la craie, d’orages noirs et de déserts de pierre… d’un piano muet et de vampires rassasiés sous la pluie… de ta mort sous forme de légende. Le jour revient, et le doute avec. »

Ce que j’en pense
Natacha Nisic nous propose un étonnant voyage dans La zone des murmures. Le genre d’épopée riche en surprises et qui, vers la fin du livre, risque de vous étonner bien au-delà des péripéties que vous avez déjà partagé avec Frankie et Lise. Vous voilà par conséquent condamnés à ne pas lâcher le livre jusqu’à cet épilogue pour en goûter tout le sel. À moins que vous ne soyez un lecture très attentif, soucieux de compter les petits cailloux qui sèment la route et forment autant d’indices.
Et comme je suis bon joueur, je vous indique que le premier de ces indices arrive avant même que les deux collègues ne décident de passer un weekend dans le Sud de la France, histoire de se changer les idées. Car leur quotidien se passe dans des bureaux, figés derrière l’écran de leur ordinateur. Leur mission est de développer un logiciel qui rassemblera un maximum de données sur les internautes afin de leur proposer de continuer à vivre virtuellement après leur mort.
« – Nous partons du présent pour aller le plus loin possible dans le passé. Et pas l’inverse. Nous fouillons la mémoire des gens et nous la stockons jusque dans leur tombe… Je cherche à recruter quelqu’un dans ce sens: préparer l’avenir. Qu’en pensez-vous ?
– Les gens sont prêts à tout pour ne pas oublier.
Cette phrase, je l’avais préparée; j’en étais même un peu fier. Mais le boss m’a repris, revêche.
– L’essentiel, c’est qu’ils soient prêts à payer. Raquer pour leurs souvenirs en prévision d’obsèques multimédias, vous comprenez?
– Oui.
– Bon, ça c’est facile… Mais le top, oui, vous m’entendez bien, ne croyez pas que je cherche à vous la faire à l’envers, oui le top c’est que les morts continuent à vivre et qu’on puisse les voir vieillir encore et encore; c’est pourquoi ces données sont précieuses et c’est grâce à cet historique que nous allons créer ensemble la mémoire du futur. En inversant le passé…
Animer les visages, les vieillir éventuellement, tout comme les corps, à l’aide d’un logiciel révolutionnaire et d’outils perfectionnés incluant la voix de synthèse. Arrêtez-moi si ce n’est pas clair… »
On comprend dès lors le besoin que l’on peut ressentir de s’aérer la tête. Et même si Lise n’est pas la petite amie de Frankie, elle accepte de l’accompagner dans son expédition. Mais au lieu du farniente qu’elle avait imaginé, c’est à une vraie épreuve qu’elle va se trouver confrontée. Leur voiture de location disparaît, le hameau qu’ils essaient d’atteindre n’est plus qu’une ruine, sans habitants – ou presque – sans électricité, sans moyens de communication. Une zone blanche.
Une situation de crise, on le sait, est propice à révéler les personnalités, à exacerber les sentiments ou encore à pousser à davantage de confidences et, dans le meilleur des cas, à plus de solidarité. Frankie va ainsi révéler qu’il a mis ses talents d’informaticien au service d’un programme permettant de reconstituer une voix, histoire de retrouver le message de sa mère, disparue après une course en montagne. Le choix du hameau de Poil n’est pas non plus fortuit.
Au fur et à mesure que se déroule l’écheveau, le lecteur va en apprendre davantage. L’expérience de survie en milieu hostile cristallisant les espoirs et les peurs.
Avec un joli sens de la construction, Natacha Nisic confronte l’angoisse des deux randonneurs à celle que l’on peut éprouver face aux dérives de la technologie :
« à l’ère de l’enquête en ligne, des serial hackers et d’avatars criminels aux profils multiples, de la traque numérique via la géolocalisation, le digital et les réseaux sociaux. Les cookies ne se mangent plus; ils nous surveillent. »
Virtuel, réel : difficile de dire qui aura le dernier mot. Et c’est tant mieux pour le lecteur!

Les critiques
Babelio
Blog Au bonheur de lire 
Blog Voix de plumes
Blog Au chapitre


Natacha Nisic présente La zone des murmures © Editions TohuBohu

Les premières pages du livre
« Nous sommes partis, cheveux au vent et la fleur au fusil, laissant derrière nous, à Paris, tous nos objets connectés. J’ai juste emporté un appareil photo numérique, qui ne sert qu’à prendre des photos et à rien d’autre, et qui se recharge avec une batterie, à l’électricité ; je l’ai trouvé chez Frankie.
Dépourvue de tout autre appareil électronique et en particulier de téléphone, je me sentais bizarrement vulnérable. Davantage concentrée sur ce que je faisais, attentive à chacune de mes actions ainsi qu’aux directions à prendre, je répétais chaque geste, regardais autour de moi comme si j’étais sous surveillance. N’ayant plus droit à l’erreur ni à la distraction, je reprenais en quelque sorte possession de mon corps devenu par les circonstances autonome. Retrouver Frankie à la gare m’a rassurée. Je pouvais enfin me laisser aller, déployer mes pensées… Je lui ai renvoyé son sourire avec joie.
On a pris le train lent jusqu’à Aix-en-Provence, loué une voiture basique, la moins chère ; un modèle économique à essence, peinture blanche, qui nous attendait à l’emplacement G21250. Nous avons dû marcher dans un parking ouvert, au soleil.
– Le seul problème, a dit Frankie en fixant l’horizon où se découpaient les montagnes, ce sera de trouver une station pour faire le plein. »

Extrait
« Une voix s’éleva dans la pièce, couvrant les murs fissurés d’une tendre mélancolie: « Bonjour mon chéri, c’est maman. J’espère que tu vas bien… Bon, juste pour te dire que je suis partie quelques jours en haute montagne. J’adore cet endroit, c’est magique… Le ciel est très pur ici. Je t’embrasse fort. »
Lise me regardait sans comprendre. je me lançai dans une explication en douceur:
– C’est le dernier message que j’ai eu de ma mère. Elle était institutrice lorsqu’on habitait au Poil. Elle a disparu du jour au lendemain sans plus jamais donner de nouvelles. J’avais effacé son message de mon téléphone mais, avec le temps, je m’en suis souvenu, mot pour mot. Grâce aux logiciels de l’agence, j’ai réussi à reproduire sa voix et à reconstituer son message.
J’insistai sur le mot pour mot. Inquiète, Lise se mit à frissonner. Je poursuivis en contemplant ses ongles peints en jaune:
– Excuse-moi, ce n’est pas le bon moment pour te raconter tout ça, mais tu me demandais ce que je faisais dans cette boîte…
Lise ne réagit pas; elle devait être encore sous le choc de la tempête qui avait éclaté au bureau en fin d’après-midi. »

À propos de l’auteur
Natacha Nisic vit à Paris. Lors de ses études de Littérature Générale et Comparée, elle rédige un mémoire de maîtrise sur le thème du surhomme (chez Nietzsche, Fante et Dali). Elle traduit le roman d’un auteur serbe, Rastko Petrovic, pour les éditions L’Âge d’Homme. Le premier roman de Natacha Nisic, intitulé La tentation de Lazar, mettant en scène un anti-héros, paraît chez le même éditeur en 1998.
Suivront Le tatouage d’Eléonore, un texte plus onirique au Castor Astral ; Incendie et Une vague odeur de tabac froid chez Calmann-Lévy. Elle quitte la toile pour retourner au papier avec La zone des murmures, son cinquième roman publié aux éditions TohuBohu. (Source : http://www.natachanisic.com/)

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À la mesure de l’univers

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En deux mots
Ce roman atteint à l’universel en retraçant plus d’un demi-siècle de l’histoire islandaise à travers le portrait d’un homme de retour au pays après un exil au Danemark, de sa famille et de ses amis. Porté par une écriture poétique, il nous livre quelques magnifiques leçons de vie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

À la mesure de l’univers
Jón Kalman Stefánsson
Éditions Gallimard
Roman
Traduit de l’islandais par Éric Boury
448 p., 22,50 €
ISBN: 9782070179312
Paru en avril 2017

Où?
Le roman se déroule en Islande, principalement à Keflavík, mais également à Reykjavik et tout au long de villages aux noms imprononçables. Un séjour à Copenhague est aussi évoqué.

Quand?
L’action se situe d’une part de nos jours avec des retours en arrière dans les années quatre-vingt et dans les années soixante avec l’évocation d’épisodes précédents, notamment durant la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Et maintenant, il est trop tard, répond Ari, pétri de remords. Anna esquisse un sourire, elle lui caresse à nouveau la main et lui dit, quelle sottise, il n’est jamais trop tard tant qu’on est en vie. Aussi longtemps que quelqu’un est vivant.»
À la mesure de l’univers est la suite du roman D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Ari rentre en Islande après avoir reçu une lettre de son père lui annonçant son décès imminent. Le jour se lève sur Keflavík, l’endroit le plus noir de l’île, à l’extrémité d’une lande à la végétation éparse et battue par les vents. Ici, la neige recouvre tout mais, partout, les souvenirs affleurent. Ari retrouve des connaissances qu’il n’a pas vues depuis des années. Ses conversations et ses rencontres le conduisent à s’interroger et finalement à accepter son passé : les deuils, les lâchetés, les trahisons, afin de retrouver celui qu’il était, et qui s’était perdu «au milieu du chemin de la vie».
Comme dans la première partie de son diptyque, Jón Kalman Stefánsson entremêle les époques, les histoires individuelles et les lieux : le Norðfjörður, dans les fjords de l’Est, où évoluent Margrét et Oddur, les amants magnifiques, et Keflavík, ce village de pêcheurs interdits d’océan, très marqué par la présence de la base militaire américaine. Dans une langue à la fois simple et lyrique, nourrie de poésie et de chansons de variétés, agissant comme autant de madeleines de Proust, l’auteur nous parle de mort, d’amour, de lâcheté et de courage. Mais ce récit délivre aussi un message d’espoir : même si le temps affadit les plus beaux moments, ces derniers restent vivants au cœur de l’homme, car le langage a le pouvoir de les rendre éternels. L’amour est le ciment et la douleur du monde.

Ce que j’en pense
« Nous sommes à Keflavík. Cette ville excentrée et surprenante, ses quelques milliers d’habitants, son port vide, son chômage, ses concessionnaires automobiles, ses camionnettes à hamburgers, et cette terre si plate que, depuis le ciel, on dirait une mer étoilée. Par les matins calmes, le soleil nous offre son éruption muette. Le feu naît, loin derrière les montagnes, il est cette force grandiose surgie de l’abîme, capable de soulever le ciel, de tout transformer, et de faire reculer le noir de la nuit. Puis l’astre du jour se lève. C’est d’abord cet embrasement qui efface les étoiles bienveillantes, il surgit et s’élève, majestueux, au-dessus de la péninsule de Reykjanesskagi. Lentement, il se lève, et nous sommes vivants. » Dès le prologue, le lecteur est pris par la langue de Jón Kalman Stefánsson tout comme par la nécessité vitale exprimée par l’auteur de situer géographiquement son œuvre. Car, comme c’était le cas pour D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, dont ce roman est en quelque sorte la suite, le personnage principal du livre est cette terre d’Islande, son histoire, sa géographie et ses légendes.
Nous avons rendez-vous dans le vieux quartier de Keflavík où habite Jakob, un pêcheur qui vit ses derniers instants. C’est son fils Ari qui va dérouler l’histoire familiale. Une histoire à la hauteur de la géographie, rude, passionnée, entière. Une histoire qui commence par un amour aussi fort que violent. Quand Jakob rencontre sa future épouse, il l’aime « si ardemment que c’était parfois une douleur, il avait eu avec elle trois enfants, un triple avenir, un triple bonheur.»
Réciproquement, sa mère « est tellement fougueuse qu’elle a mordu Jakob à l’épaule de retour de campagne de pêche au hareng ». Car l’île vivait alors sa grande mutation, celle qui bouscule une économie principalement basée sur la pêche vers ce qu’il est convenu d’appeler la modernité. De l’après-guerre, on passe aux années soixante: « Presley est en train de devenir plus grand que lui-même, les Soviétiques lancent des satellites les uns après les autres, ils les envoient renifler l’atmosphère. Laïka, une chienne errante âgée de trois ans, est à bord d’une des fusées. Elle grogne et aboie, effrayée par les étoiles, puis meurt, solitaire, si loin de la vie, au service de la science. » Les étudiants cherchent une nouvelle voie, déchirés entre l’appel de la mer et l’envie de s’ouvrir à des nouveaux horizons. Les histoires d’amour naissent, les couples se font puis se défont. Même si elles passent quelquefois comme une étoile filante, les femmes jouent un rôle essentiel, contrairement à ce que l’on peut penser des «virils» islandais. La vie suit son cours entre bonheurs et malheurs, car « la vie n’a sans doute pas de bonheur en quantité suffisante pour tout le monde », entre drames et aspirations à une meilleure situation.
« Et c’est ainsi, ainsi que va la vie, ainsi que vont les systèmes solaires au-dessus de l’Islande en ces années 1981 et 1982. Le monde avance avec son cortège d’événements, deux cents personnes, hommes, femmes et enfants, égorgés de nuit au Guatemala, l’armée polonaise continue de s’inquiéter, M. Brejnev, l’homme le plus puissant d’Union soviétique, commence à se fâcher, et Ronald Reagan, le président des États-Unis, a le quotient intellectuel d’un toutou et les capacités émotionnelles d’un revolver. »
Jón Kalman Stefánsson sait mieux que personne mettre en musique la chronique des jours qui passent. En détaillant le futile, en s’attardant à une chanson, à une actualité, à un fait divers. Ce faisant, il nous révèle son secret tout en nous livrant une philosophie de vie qui vaut autant pour les nations que pour les individus : « celui qui ne connaît pas passé, ou qui refuse de l’assumer, se perd immanquablement dans le futur. Celui qui veut avancer doit parfois d’abord consentir à retourner en arrière. »
À se plonger par exemple dans les vieilles légendes et dans les recueils de poésie, extraordinaires compagnons de route. Les magnifiques lignes qui suivent devraient suffire à vous persuader de découvrir cette superbe ballade islandaise… « Les poèmes sont bien utiles, ils peuvent vous servir de couverture quand le froid enserre le monde, ils peuvent être des grottes à l’écart du temps, des grottes dont les parois sont ornées d’étranges symboles, mais ils sont une piètre consolation quand vos os sont éreintés, quand la vie vous a éconduit ou quand, le soir, votre tasse de café est la seule chose qui vous réchauffe les mains. »

Autres critiques
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En attendant Nadeau (Maurice Mourier)
Blog La lectrice (Cécile Pellerin)
Le Temps (Mireille Descombes)
Blog D’une berge à l’autre 
Blog Estampilles 
https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=6ef229a2-2869-4d50-9932-1c687e4cf626
France culture, émission « La grande table » par Olivia Gesbert – Lettres d’Islande.

Les premières pages du livre

Extrait
« Mais le ciel d’hiver au-dessus du village est parfois d’une grande beauté, tout parsemé d’étoiles et d‘aurores boréales, et les matins de printemps sont parfois si paisibles qu‘on entend les poissons ouvrir et fermer la bouche au fond de l‘océan qui s’étend à perte de vue… L‘herbe de Sandgerdi est parfois comparée à des couteaux émeraude sortis du sable noir, elle croît un peu partout, égayant le paysage. Certains habitants du village possèdent quelques moutons qu‘ils gardent comme un souvenir de la campagne dont ils sont originaires, et quand les animaux paissent tranquillement à l‘extérieur, les belles journées d’été, on tend vers une sorte d’harmonie. Il souffle pourtant souvent de grosses tempêtes, le village est ouvert à tous les vents, et rien ne les arrête. Les bourrasques forcissent, les maisons vibrent, le ciel tremble, les bateaux se cognent à la jetée, un chat est emporté vers la mer ou bien vers la lande en fonction de la direction du vent qui arrache l‘herbe et l‘emporte avec lui. Quand la tempête retombe, l’herbe a disparu, tout est noir autour de Sandgerdi et la lumière du jour si pâle qu‘on dirait que la nuit jamais ne prendra fin. » (p. 78)

À propos de l’auteur
Après ses études au collège, qu’il termine en 1982, Jón Kalman Stefánsson travaille dans les secteurs de la pêche et de la maçonnerie. De 1986 jusqu’en 1991, ils suit des études de littérature à l’université sans les terminer. Il donne ensuite des cours dans différentes écoles et rédige des articles pour un journal, à Copenhague. Il rentre en Islande et, jusqu’en 2000, s’occupe de la Bibliothèque municipale de Mosfellsbaer. Depuis, il se consacre à l’écriture de contes et de romans. (Source : Babelio.com)

Site Wikipédia de l’auteur 

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