Une partie de badminton

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En deux mots:
Paul Lerner, écrivain en panne d’inspiration, s’est exilé en Bretagne où il a trouvé un poste de journaliste. Si son épouse et son fils semblent s’adapter à cet exil, sa fille rêve de retourner à Paris. Mais cette insatisfaction n’est que la partie émergée d’un iceberg de problèmes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une famille explosive

Après la Chanson de la ville silencieuse et la mélancolie lisboète Olivier Adam nous entraîne en Bretagne sur les pas de Paul Lerner et de sa famille. On s’amuse autant que lui de ce portrait d’écrivain raté qui cumule les problèmes.

Commençons cette chronique par un peu de musique. Si je vous propose d’écouter «Exister» d’Alain Chamfort, c’est parce qu’Olivier Adam a trouvé le titre de son nouveau roman dans les paroles de cette chanson: «Exister quel sport de rue / Sûr c’est pas du badminton / Exister si j’avais su / Aurais-je décliné la donne».


S’il faut attendre la fin du roman pour que Manon lance à son père que «la vie est un sacré sac de nœuds, un putain de sport de rue». Et qu’il lui réponde, complice «Sûr, c’est pas du badminton», c’est que les problèmes n’ont pas arrêter de s’accumuler durant les quelques mois sur lesquels s’étalent la vie de cette famille. Pour comprendre comment on est arrivé là, il faut toutefois remonter un peu le temps.
Paul Lerner est un écrivain qui a publié une dizaine de romans et qui, après avoir connu un petit succès, peine à atteindre des tirages honorables. Avec Sarah, son épouse, il décide de quitter Paris pour s’installer en Bretagne, à Saint-Lunaire, de l’autre côté de la Rance. Une décision que son jeune fils Clément prend avec philosophie, mais qui révolte son adolescente de fille. Manon ne comprend pas pourquoi il faudrait s’enterrer dans ce coin perdu balayé par les vents du large.
Paul et Sarah espèrent que cette révolte sera passagère, le temps qu’elle trouve ses marques et se fasse de nouveaux amis. Lui a trouvé un emploi de journaliste à L’Émeraude, l’hebdomadaire local, elle travaille dans un centre d’accueil de migrants.
En racontant leur quotidien, Olivier Adam parsème son récit de petits indices permettant au lecteur de suivre cette montée insidieuse des périls. Ainsi, comme une piqûre de rappel, Paul croise un jour Meyerowitz, un écrivain en villégiature, dont les préoccupations lui rappellent combien il est désormais loin des manœuvres éditoriales: «Je fais un petit break. Je suis rincé. Ces promos infernales, ça m’essore. Enfin tu sais ce que c’est. Mais on ne peut pas faire sans. Surtout maintenant. Si t’es pas dans les cinq bouquins dont on parle partout c’est fini. Il n’y a plus de zone intermédiaire. Mais on me voit trop. Pour les prix. Mon éditeur m’a dit de me mettre au vert. Que ça allait finir par devenir contre-productif.»
Puis survient l’épisode de l’incendie volontaire du bâtiment qui héberge les migrants. Paul s’étonne que Sarah ne lui ai rien dit de ce fait divers alors qu’elle est censée travailler là-bas. Enfin, vient ce jour où sa fille est absente du collège, alors qu’elle est partie comme tous les matins prendre le bus de ramassage scolaire. À cette liste, on rajoutera l’article écrit pour dénoncer les manœuvres immobilières du maire et d’un promoteur pour vendre le camping en bord de mer et transformer le site en résidence de luxe. Autant de petits cailloux semés qui vont finir par faire très mal.
Manon part rejoindre son petit ami à Paris, Sarah a une relation avec Lise, la femme d’un policier, Paul subit les foudres du maire qui lui avait mis le pied à l’étrier. Son ami Aurélien meurt. Et pour couronner le tout, une femme prétend être sa demi-
«Dépression n°5. By Lerner. Paris.»
C’est là que la plume d’Olivier Adam fait merveille, mêlant lucidité et autodérision, choisissant de relever la tête plutôt que d’accepter ce qui a tout l’air d’un naufrage : «II était temps que ça cesse. Il avait quarante-cinq ans, merde. Il allait bien devoir un jour sortir de l’adolescence, arrêter de se défausser, de fuir, de se protéger. C’était ça, la vie. Des emmerdes, des deuils, des amitiés brisées, des secrets, des mensonges, des enfants qui partaient en vrille, des pépins de santé, des hauts, des has, le grand manège, du grand n’importe quoi. Et il fallait s’en contenter. La regarder bien en face, telle qu’elle était, et s’y mouvoir debout.»
Faisant un parallèle avec les soucis du pays, le romancier nous offre à travers cette chronique familiale un condensé de l’évolution de notre société. L’économie en mutation, le rapport ville-campagne, le déclin de l’édition, la question des migrants, celle de la violence conjugale ou encore les problèmes environnementaux sont amenés de la même manière, par petites touches, à la manière des impressionnistes. Pour finir sur un tableau saisissant. Après la quête mélancolique d’une fille sur les pas de son père dans Chanson d’une ville silencieuse, voici le retour – en pleine forme – d’Olivier Adam.

Une partie de badminton
Olivier Adam
Éditions Flammarion
Roman
000 p., 21 €
EAN 9782081382473
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Saint-Lunaire et les localités situées de l’autre côté de la Rance, Saint-Briac, Lancieux, Saint-Jacut-de-la-Mer, Fréhel et à Paris. On y évoque aussi Rennes et Saint-Malo.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une parenthèse parisienne qui n’a pas tenu ses promesses, Paul Lerner, dont les derniers livres se sont peu vendus, revient piteusement en Bretagne où il accepte un poste de journaliste pour l’hebdomadaire local. Mais les ennuis ne tardent pas à le rattraper. Tandis que ce littoral qu’il croyait bien connaître se révèle moins paisible qu’il n’en a l’air, Paul voit sa vie conjugale et familiale brutalement mise à l’épreuve. Il était pourtant prévenu: un jour ou l’autre on doit négocier avec la loi de l’emmerdement maximum. Reste à disputer la partie le plus élégamment possible.
Comme dans Falaises, Des vents contraires ou Les Lisières, Olivier Adam convoque un de ses doubles et brouille savoureusement les pistes entre fiction et réalité dans ce grand livre d’une vitalité romanesque et d’une autodérision très anglo-saxonne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Devoir (Philippe Couture)


Interview de Olivier Adam à l’occasion de la sortie de son roman Une partie de badminton © Production Éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En cale sèche
Son téléphone se mit à vibrer. Paul Lerner le laissa faire. Il avait depuis longtemps la réputation d’être injoignable. Avec les années, il s’était imaginé qu’on finirait par s’y habituer. Mais non. Tout le monde s’acharnait à le lui reprocher. Sarah, sa compagne. Manon et Clément, ses enfants. Sa mère. Ses amis – mais il lui en restait peu. Son éditeur à l’époque – une époque pas si lointaine en définitive, mais tout cela lui paraissait loin désormais, il y pensait comme à une autre vie, très ancienne, périmée. Et, ces temps-ci, Marion Gardel, rédactrice en chef de L’Émeraude, le journal local dont il rédigeait une bonne partie des articles.
— Ces engins sont pourvus d’une messagerie, lui répétait-il. Utilisez-la. Surtout si c’est pour me rappeler qu’on boucle demain et que j’ai du retard. Je le sais mieux que quiconque, figurez-vous, mais bordel, est-ce que je vous ai déjà plantée ? Oui ou non ? Non. Bon alors.
Paul n’y pouvait rien. Il détestait parler dans ce truc, y coller son oreille. Le sentir vibrer dans sa poche suffisait à lui serrer la gorge.
Il attendit en vain que l’appareil vibre de nouveau, indiquant que Marion Gardel lui avait laissé un message. Puis il se remit au travail. Dans son dos se mêlaient le bruissement des conversations et le vacarme du percolateur. Ils n’étaient pas nombreux, en dehors des week-ends, à s’installer en milieu d’après-midi aux tables calées dans le sable blanc de la paillote qui surplombait la grande plage. Le nouveau propriétaire, un type d’une quarantaine d’années au sourire inaltérable, semblait ne pas se résoudre à ce que la saison touristique ne dure qu’un mois, nichée entre le 14 juillet et le 15 août, et s’échinait depuis quatre ans à ouvrir son établissement dès les premiers jours d’avril pour ne le fermer qu’une fois les congés de la Toussaint consumés. En dehors des vacances, des ponts et de quelques week-ends ensoleillés, il se condamnait ainsi à demeurer seul sous la pluie, attendant qu’à la moindre éclaircie quelques locaux désœuvrés, une poignée de touristes égarés daignent lui commander un café ou un demi qu’ils consommaient à toute vitesse, sous peine de finir frigorifiés avant même d’en avoir bu la dernière goutte. Une telle abnégation frisait l’hérésie économique, personne ne comprenait comment il pouvait s’en sortir avec un si maigre chiffre d’affaires, mais cela faisait le bonheur de Paul. Il y avait établi son QG. C’était devenu une sorte d’extension de sa maison. Son jardin en quelque sorte (le petit carré d’herbe prolongeant la terrasse abritée dont bénéficiaient les Lerner, ainsi qu’on les appelait même si Paul et Sarah n’étaient pas mariés, quoique agréable, n’en méritait pas vraiment le nom). Il se sentait protégé face à ce paysage qui avait toujours eu le pouvoir (comment avait-il pu l’oublier, comment même avait-il cru pouvoir s’en passer ou vouloir autre chose, se demandait-il à présent) de dresser une muraille entre son cerveau et tout ce qui le rongeait. Dans l’ordre chronologique : la mort de son père et l’atmosphère de décomposition qui avait cerné leurs dernières années à Paris, l’insuccès de ses derniers livres et l’endurance dangereusement érodée de Sarah, son dos foutu et les deux années de douleur constante, de comprimés de codéine, de Lamaline et de capsules d’Acupan qu’il avalait comme des bonbons, les trois opérations des lombaires dans des cliniques hors de prix par de prétendus pontes de la chirurgie, l’interminable succession de convalescences, de rémissions et de rechutes, l’argent qui n’avait soudain plus suffi, même avec le salaire de Sarah, pour leur payer le luxe d’une vie parisienne, l’urgence qu’il y avait eu alors à dénicher un boulot pour assurer le quotidien, les démarches sans succès auprès des maisons d’édition (il ne suffisait pas, découvrait-il, d’avoir publié des romans dont certains avaient trouvé leurs lecteurs pour prétendre au titre d’éditeur ou de directeur de collection), du monde du cinéma (son étoile avait pâli depuis ses derniers succès en tant que scénariste) ou de la presse écrite (où sévissait une crise sans précédent), et pour finir leur retour ici, nimbé d’un tenace sentiment d’échec, à la faveur d’un emploi inespéré dans le canard local. Mais tout n’allait pas si mal. Certes, la réacclimatation de Manon s’avérait difficile : elle semblait ne pas se remettre d’avoir été arrachée à sa ville, son quartier, son lycée, ses amies. Quand bien même elle était née et avait passé ses onze premières années ici. Ses parents avaient gâché sa vie, affirmait-elle. Mais ils vivaient là de nouveau, à deux pas des plages et des falaises, à une quinzaine de kilomètres des lieux qu’ils avaient quittés cinq ans plus tôt, histoire de ne pas tout à fait accréditer la thèse d’un complet retour à la case départ. Clément, passé les premières angoisses liées à tout grand changement, s’en sortait plutôt bien, même si voir sa sœur se renfermer sur elle-même et ne plus lui porter qu’une attention négligeable, alors qu’ils avaient été si proches durant tant d’années, lui brisait le cœur.
Sarah avait obtenu sa mutation à temps, et en dépit des trajets en voiture quotidiens qu’elle s’infligeait pour gagner la banlieue de Rennes, paraissait avoir repris les forces que cinq ans d’enseignement en Seine-Saint-Denis et Paul lui-même (il était, de l’avis de tous, un type « difficile à vivre ») avaient sérieusement rongées au fil des années. Ils n’étaient pas à plaindre en définitive. Loin de là, même, se força à penser Paul.

La mer s’était retirée jusqu’aux confins des premiers îlots. Les bateaux s’échouaient comme en cale sèche, cernés d’oiseaux scrutant les reliefs d’un repas d’ordinaire accessible aux seuls sternes et cormorans, les rares bestioles de leur espèce assez dingues pour s’enfoncer à longueur d’année dans une eau que l’été peinait à réchauffer au-delà des dix-huit degrés et qui le reste du temps oscillait entre les neuf et douze. Sur l’écran de l’ordinateur s’affichait le texte que Paul était sur le point d’achever. Il n’avait rien de commun avec ceux auxquels il avait longtemps pensé consacrer sa vie entière. Mais il fallait bien s’y résoudre. Ses trois derniers livres n’avaient emballé ni la presse ni les lecteurs. Il était passé de mode. Ou il avait écrit de mauvais romans. En matière de littérature, le succès, l’échec, tout cela lui semblait relever en partie du malentendu, de l’air du temps ou de circonstances. De la chance il en avait eu très tôt, et par paquets entiers. Elle avait fini par le quitter, voilà tout.
Quelques gouttes éclaboussèrent le clavier de son ordinateur. Il jeta un œil vers le ciel, sauvegarda la dernière version de son article et se réfugia au bar. L’avancée du toit, recouvert d’un genre de paillis à la mode tropicale, l’abritait des pluies qui par ici alternaient tout au long des journées avec les trouées de lumière, assurant ces incessants changements de couleurs à la surface de la mer que vantaient les prospectus de l’office du tourisme et les reportages sur ce coin de la côte bretonne, qu’on pouvait suivre la nuit venue, au gré des insomnies, sur les chaînes les plus reculées du satellite. Paul lâcha au patron la désormais rituelle prédiction selon laquelle ce dernier finirait bien par se résoudre à aménager un coin de tables protégé en permanence, à quoi celui-ci lui répondit comme à l’accoutumée, imperturbable, qu’il faisait toujours beau ici et que c’était bien connu, en Bretagne il ne pleuvait que sur les cons. Ils avaient cet échange chaque semaine. Cela faisait partie des charmes de la vie locale. La pluie et le beau temps, les coefficients de marée et la force du vent, les sempiternels débats sur le climat qui régnait sous ces latitudes, moins mauvais que ce qu’en laissait croire la rumeur colportée par à peu près tout le monde sauf Paul, remplissaient une bonne moitié des conversations, le reste étant dévolu à des considérations générales sur l’actualité du coin (que Paul alimentait d’ailleurs dans des proportions non négligeables), aux résultats sportifs, à la santé des uns et des autres, aux variations d’état civil, naissances mariages divorces enterrements et, pour les plus audacieux et concernés, à quelques commentaires bien sentis sur la marche du pays, pour ne pas dire du monde, telle qu’elle était relatée dans les pages de Ouest France ou durant les deux minutes des flashs info dispensés par la station régionale de la radio publique. Paul aimait se laisser noyer dans ce babillage incessant, cette sociabilité de surface. Au fond, pendant les cinq ans de leur parenthèse parisienne, et sans qu’ils se le formulent jamais, cela lui avait manqué. Comme tout le reste. Les paysages, les gens, le sentiment obscur d’être au bord du pays, légèrement en retrait, et néanmoins en son cœur. Cette vie dont il avait cru s’être lassé. Qu’est-ce qui lui avait pris de vouloir partir, cinq ans plus tôt ? Qu’est-ce qui ne tournait pas rond ? Tout allait bien à l’époque, et mieux que ça, même, quand il y réfléchissait. Ses livres rencontraient un certain écho. Aussitôt l’un fini un autre lui apparaissait. Il écrivait sans difficultés notoires, puisant dans le lieu et ses habitants une bonne partie de sa matière – de là à croire qu’à Paris l’inspiration s’était tarie, ce qui pouvait expliquer que le contenu de ses livres s’en soit ressenti et qu’ainsi l’aient abandonné un à un les lecteurs, il y avait un pas qu’il hésitait encore à franchir. Sarah semblait heureuse alors – et ce fut pour lui une vraie surprise quand, le jour où il lui fit part de son désir de vivre dorénavant à Paris, elle avait acquiescé et soutenu ce projet sans réserve. Les enfants poussaient comme des herbes folles ; leur jardin était une plage de six kilomètres. Que demander de plus ? D’ailleurs, quand ils avaient annoncé leur départ, personne ici n’avait compris. Vous le regretterez vite. Vous reviendrez. Au bout d’un an, au bout de dix ans, mais vous reviendrez, s’étaient-ils entendu répéter. Sur le coup ils avaient souri à tous ces gens. Les faits leur avaient pourtant donné raison.
La pluie s’était mise à cingler mais déjà à l’ouest le ciel se déchirait et les rayons de soleil tombaient en rideau à travers les nuages anthracite. La mer s’illumina soudain, virant en un clin d’œil du gris fer à l’émeraude, avant de loucher vers le turquoise fluorescent. Le patron, le serveur qui l’assistait et les trois autres clients perchés sur de hauts tabourets contemplèrent le spectacle comme si c’était la première fois qu’un tel phénomène se produisait. Jamais personne n’avait l’air de s’en rassasier. Ce genre de lumières, de couleurs avait beau tout repeindre plusieurs fois par jour, c’était toujours le même éblouissement. Un type au comptoir observait Paul à la dérobée. Il finit par lui demander si, par hasard, il n’était pas romancier.
— Non, vous devez confondre…, répondit Lerner. L’était-il encore ? La question était sans fond. Depuis son dernier livre, il n’avait pas écrit une ligne et rien ne semblait vouloir se profiler. Du reste, personne ne semblait attendre encore quelque chose de lui. Ni les lecteurs, qui l’avaient déjà oublié. Ni son éditeur, pour qui la Terre ne s’était pas arrêtée de tourner : Noren comptait à son catalogue d’autres poulains sur qui miser, et sa maison continuait à collectionner les succès. Plus le temps passait, plus Paul se demandait si la page n’était pas définitivement tournée. Peut-être n’écrirait-il plus jamais le moindre roman. Peut-être ne publierait-il plus rien d’ici sa mort. Quand il s’en ouvrait à Sarah, elle haussait les épaules. Comme si la perspective de le voir se retirer du jeu ne la perturbait pas. Il avait longtemps gagné sa vie avec ses romans. Ce n’était plus le cas. Qu’il arrête et se consacre à un autre métier ne constituait pas un drame. Il ne serait pas le premier ni le dernier à devoir se reconvertir. D’ailleurs elle n’avait jamais vraiment compris pourquoi l’écriture, la réception de ses livres, en dehors des implications financières que cela supposait, le gouvernaient à ce point. Le plongeaient dans de tels états d’anxiété ou d’abattement, d’euphorie ou d’excitation. Tout cela lui paraissait nimbé d’une forme de romantisme démodé. Toute cette mythologie de l’auteur torturé. Rongé quand l’inspiration se dérobait. Hanté par le sentiment d’imposture ou d’échec. Elle en aurait souri si durant toutes ces années elle n’avait dû en subir les conséquences. Après tout, disait-elle, ce ne sont que des romans. Et puis quoi, tu n’es pas Faulkner non plus. Bien sûr Paul ne l’était pas, et ne le serait jamais. Mais tout de même, quelque chose dans ce discours, venant de quelqu’un qui vouait sa vie à enseigner les lettres à des lycéens rétifs, ne manquait pas de le troubler.
Il rentra chez lui et s’installa à son bureau, d’où l’on apercevait la mer si toutefois l’on voulait bien se pencher un peu par la fenêtre et consentir à se tordre le cou.
Son poste de travail était situé au deuxième étage de la maison. Celle-ci était mitoyenne d’un immeuble années trente qui avait abrité un hôtel à la grande époque des stations balnéaires, avant d’être démembré en une dizaine d’appartements surplombant un bar et une pizzeria qui la jouaient banchée et n’ouvraient que le week-end et durant les congés scolaires. L’été, les vacanciers y sirotaient des rhums arrangés jusque tard dans la nuit. Paul avait l’impression de les accueillir dans son jardin. Jusqu’à ce qu’ils rentrent se coucher ou gagnent la boîte de nuit perchée sur la pointe. Là-bas, nichés sur les derniers mètres de granit s’échouant à l’équerre, ils dansaient jusqu’à l’aube tandis que la mer engloutissait le monde.
La maison elle-même n’était pas très grande. Elle ressemblait plus à une résidence secondaire qu’à un endroit où vivrait à l’année un couple avec deux enfants, mais enfin, les Lerner s’y plaisaient, à l’exception de Manon bien entendu, aux yeux de qui rien ici ne présentait le moindre intérêt. Ils l’avaient trouvée via l’agent immobilier qui leur avait vendu la coquette villa balnéaire où ils avaient emménagé quelques mois avant la naissance de leur fils : à l’époque, les droits d’auteur commençaient à pleuvoir, trois romans aux ventes plus que convenables et deux adaptations cinématographiques les avaient soudain propulsés du monde des locataires dans celui plus envié des propriétaires. Ce même agent avait revendu la villa quand les avait pris le désir subit de tenter l’aventure d’une vie nouvelle à Paris. Lui aussi avait semblé désorienté à l’époque : des gens qui finissaient par s’établir dans la ville de bord de mer où ils passaient leurs vacances et où ils avaient toujours été si heureux, apaisés, unis, légers (mais n’était-ce pas là le propre des vacances, où qu’on les passe), il en avait vu défiler. Qui n’avait pas rêvé un jour de s’installer pour de bon dans un lieu de villégiature, de quitter la grande ville pour goûter à l’année au bonheur qu’ils n’éprouvaient que quelques semaines par an ? Mais on ne croisait pas si fréquemment des clients souhaitant faire le trajet dans l’autre sens, à moins d’y être contraints.
— Vous reviendrez, vous verrez. Vous en aurez vite marre de Paris. La mer vous manquera.
Quand bien même la mer n’avait pas grand-chose à voir là-dedans, ce type avait vu juste lui aussi, et c’est lui que la famille Lerner avait retrouvé devant cette maison un jour de mars, après qu’ils eurent posé leur préavis à Paris, que Paul se fut engagé auprès de L’Émeraude et que Sarah eut, par miracle dans des délais si courts, obtenu sa mutation dans un lycée de la banlieue rennaise. Ils n’en avaient pas visité d’autres. Ils étaient pressés, ne pouvaient pas reculer leur départ d’un an ou plus, et celle-là convenait. »

Extraits
« Je fais un petit break. Je suis rincé. Ces promos infernales, ça m’essore. Enfin tu sais ce que c’est. Mais on ne peut pas faire sans. Surtout maintenant. Si t’es pas dans les cinq bouquins dont on parle partout c’est fini. Il n’y a plus de zone intermédiaire. Mais on me voit trop. Pour les prix. Mon éditeur m’a dit de me mettre au vert. Que ça allait finir par devenir contre-productif. »

« En écoutant Éric déblatérer lui revinrent en tête les mots de Noren, son éditeur, au sujet du livre qui était paru quand ils s’étaient installés à Paris. La presse était moins abondante que pour les précédents. Paul avait bien été invité dans un certain nombre d’émissions littéraires mais ça demeurait insuffisant pour atteindre le seuil de visibilité critique qui faisait les succès. Huit ou dix ans plus tôt certains de ses romans avaient trouvé leurs lecteurs dans des conditions comparables. Mais c’était fini, tout ça, lui avait dit Noren. Les ventes se concentraient désormais sur une poignée de titres et les autres étaient condamnés à la confidentialité. Il fallait créer l’événement pour s’en sortir. D’une manière ou d’une autre. Être la nouvelle sensation. Ou tenir un sujet qui attire les médias. Qui fasse le buzz. Provoque la polémique. Ou qui intéresse d’emblée les gens. Genre, la Seconde Guerre mondiale. La vie romancée de Trucmuche. Un phénomène sociétal du moment. Ou à défaut se foutre à poil. Seuls les très gros vendeurs ou les auteurs « médiatiques » pouvaient se contenter d’écrire ce qui leur chantait. Pour eux, le simple fait de publier un nouveau livre constituait d’emblée un événement. Paul avait écouté Noren sagement. Il ignorait alors que ce qui ressemblait à un accident de parcours se répéterait en pire dans les années qui suivraient. Comparé aux deux qui lui succéderaient, ce roman-là avait eu une belle vie… »

« Mais il connaissait ce poison lent qui vous abattait quelques mois plus tard, une fois le plus dur passé. Il connaissait par cœur toutes les stratégies minables de la dépression pour vous scier les pattes à l’instant où vous vous y attendiez le moins. Mais tout de même, il ne put s’empêcher de se réjouir. La vie s’acharnait à faire voler en éclats ses certitudes, ses fondations mêmes, celles qu’il croyait immuables, mais ça allait. Ses livres qui n’intéressaient plus personne, la liaison de sa compagne, la fugue de sa fille qui ne les supportait plus, sa prétendue sœur cachée, la mort d’Aurélien, ça allait. Même ce qu’il avait découvert en lisant les lettres que ce dernier avait échangées avec Sarah, ça allait. Allez, s’encouragea-t-il. C’est juste la vie. Et il faut faire avec. La vie lui avait toujours fait peur. Les autres aussi. II était temps que ça cesse. Il avait quarante-cinq ans, merde. Il allait bien devoir un jour sortir de l’adolescence, arrêter de se défausser, de fuir, de se protéger. C’était ça, la vie. Des emmerdes, des deuils, des amitiés brisées, des secrets, des mensonges, des enfants qui partaient en vrille, des pépins de santé, des hauts, des has, le grand manège, du grand n’importe quoi. Et il fallait s’en contenter. La regarder bien en face, telle qu’elle était, et s’y mouvoir debout. »

« L’adolescence était un cimetière. Les dépouilles d’enfants joyeux y reposaient comme la peau d’une mue.»

« On pouvait observer ça dans tous les domaines et à tous les échelons. Pauvres gouvernements qui devaient dépenser un pognon de dingue pour s’occuper des plus vulnérables, des plus précaires, rognant des crédits qu’ils auraient tellement préféré réserver à l’enrichissement des premiers de cordée. Pauvres États prospères qui devaient accueillir des crève-la-faim, des gens fuyant la guerre, la misère ou la catastrophe climatique. Pauvres villes bourgeoises obligées d’abriter des ghettos pullulant de chômage et de délinquance et de s’occuper un minimum de leurs habitants qui ne rapportaient rien et coûtaient beaucoup. Pauvres établissements scolaires forcés d’abriter en leur sein des élèves défavorisés, récalcitrants, délaissés, largués, inadaptés, turbulents, malheureux. Pauvres parents affublés d’enfants fragiles, difficiles, remuants, apathiques, hyperactifs, angoissés, casse-cou, ingérables, maladifs, ingrats. Pauvres enfants accablés de parents vieillissants, diminués, séniles, isolés, mourants, chiants comme la pluie. Pauvres individus forcés de prendre soin des leurs. Que d’ennuis. Que de soucis. »

À propos de l’auteur
Olivier Adam est né en 1974. Il est l’auteur de nombreux livres dont Je vais bien, ne t’en fais pas (Le Dilettante, 2000), Passer l’hiver (L’Olivier, Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises (L’Olivier, 2005), À l’abri de rien (L’Olivier, prix France Télévisions 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (L’Olivier, Prix RTL/Lire 2009), Le Cœur régulier (L’Olivier, 2010), Les Lisières, Peine perdue, La Renverse et Chanson de la ville silencieuse (Flammarion, 2012, 2014, 2016 et 2018). (Source: Éditions Flammarion)

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Amour propre

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019″

En deux mots:
Le temps est venu pour Giulia de cesser de vivre par procuration. Élevée par son père, mariée à la va-vite et devenue mère par tradition, elle éprouve le besoin de respirer. Dans le but d’écrire un livre, elle prend la direction de la villa Malaparte à Capri. Un voyage qui va la transformer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Giulia a soif de liberté

En imaginant une femme s’installant dans la Villa Malaparte à Capri pour y écrire un livre sur l’auteur de La Peau, Sylvie Le Bihan fait coup double, nous offrant de (re)découvrir une œuvre et une réflexion sur le statut de la femme.

«Naples, Capri, Malaparte, une histoire de famille. Celle d’une gamine élevée par un homme seul à la tristesse calcifiée après le départ de sa femme, ma mère, disparue un matin d’été et dont le fantôme me frôle encore les nuits d’insomnie. Année après année, j’ai écrit ma propre histoire en enfilant maladroitement les quelques phrases qui s’échappaient de la bouche de mon père, un homme trop discret. Des petites perles, secrets volés d’une enfance sans mère dont je n’avais retrouvé que deux photos jaunies, glissées entre les pages du seul livre qu’elle avait laissé derrière elle, La Peau de Curzio Malaparte, un trésor que je chérissais et que je détestais à la fois.» Aujourd’hui Giulia panse ses plaies. Elle peut se retourner sur son enfance et adolescence «construite auprès d’un fantôme», ce père qui ne s’est jamais vraiment remis du départ de son épouse. Elle peut revenir sur son mariage avec l’homme qui aurait dû la convaincre «qu’on pouvait rester», mais qui avait fini par fuir lui aussi. Elle peut comprendre qu’après le divorce, elle a ressenti cette obligation d’assurer un avenir à sa progéniture. Mais maintenant que les enfants sont grands, elle n’aspire qu’à une chose, un peu de liberté.
Aussi, malgré l’avertissement de son père qui estime que Alex, Thomas et Antoine ont encore besoin d’elle, elle part pour Capri où elle a la chance de découvrir un endroit exceptionnel, la Villa Malaparte, l’endroit où a vécu cet écrivain qui l’a accompagné depuis le départ de sa mère et dont elle entend approfondir la vie et l’œuvre.
Si Gianluca et Nina, le couple de gardiens des lieux, lui réservent un accueil plutôt froid – elle dérange leur quiétude – le charme des lieux opère. Mais il lui faut apprendre à apprivoiser ce grand vaisseau pointé vers l’océan: «Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.»
Comme souvent, une rencontre va permettre le déclic. Massimo Luglio, qui a organisé son séjour, lui a transmis les coordonnées de Maria, «une femme proche des propriétaires, en charge des écrits non publiés de Malaparte et de la conservation de la maison.» Avec elle, elle va non seulement parler littérature, mais aussi faire le bilan d’une vie, réfléchir à son rôle. Sans fards, sans tabou.
«Il y a dans la vie un temps pour agir, par instinct, par volonté, par hasard ou par devoir, un temps déterminé pour chaque palier, ensuite arrive celui de réfléchir, de revenir sur ce qu’on a fait, d’analyser froidement ce qu’on a réussi ou raté et, si c’était à refaire et malgré l’amour que je porte à mes enfants, je pense honnêtement que je ferais tout différemment, sans eux.»
Sylvie Le Bihan réussit avec beaucoup de finesse à lier les deux quêtes. Quand elle parle de Malaparte, n’est-ce pas aussi de Giulia? Quand, par exemple, elle affirme que c’est «l’insolente sincérité» de l’écrivain qui dérange, ne parle-t-elle pas de cette femme bien décidée à regarder la vérité en face? De même lorsque Maria lui explique qu’il s’efforçait continuellement d’être et non de paraître, on comprend que Giulia aspire aussi à ce droit.
Ce séjour italien, on l’a compris, est bien davantage qu’une parenthèse dans sa vie. Sans en dévoiler l’épilogue, on peut affirmer qu’une femme bien différente repartira de cet endroit qu’elle nous donne envie d’aller découvrir séance tenante.

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Villa Malaparte © bellanapoli.fr

Amour propre
Sylvie Le Bihan
Éditions JC Lattès
Roman
280 p., 18,90 €
EAN 9782709664134
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Italie, à Capri. On y évoque aussi Paris et la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle peut-être: a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Clara et les mots 
Blog Les livres de K79 
Blog Bricabook
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin
Blog Agathe the Book 


Sylvie Le Bihan présente son ouvrage «Amour propre» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 10 novembre 2017, Capri.
Avant de quitter la maison pour me rendre au village, je fis quelques pas vers Gianluca qui m’observait, immobile, les yeux mi-clos et le dos légèrement appuyé sur le chambranle de la porte d’entrée. Sans un mot, il sortit de sa poche une lanière de cuir torsadé à laquelle étaient accrochées trois clés, le trousseau des invités. Je m’en emparai et fis un signe de la main à Nina afin d’attirer son attention et de lui demander si elle voulait que je rapporte quelque chose pour le dîner. Assise au soleil sur le banc en pierre de la terrasse du rez-de-chaussée, elle fumait une de ses cigarettes jaunes roulées à la main et me fit non de la tête, le regard fixé sur les rochers de Faraglioni. Le chat de la maison s’arrêta devant moi pour me dévisager, puis disparut dans l’ombre des bosquets.
Seuls six jours étaient passés depuis mon arrivée sur l’île et nous nous étions déjà tous habitués au mutisme hostile qui régissait nos rapports.
Après avoir lancé un «au revoir», resté sans réponse, je gravis les marches de brique rouge qui séparent la maison du chemin privé. À peine dépassé le premier portail et comme à chacune de mes sorties, je m’arrêtai devant la tombe de Febo, simple pierre blanche posée sur un rocher et, la tête baissée, je me mis à aboyer tout bas afin que ni Nina ni Gianluca ne m’entende.
Outre mon inimitié pour ce couple employé à l’entretien et à la garde des lieux, j’avais aussi l’intime conviction que ni Nina ni Gianluca ne saisissaient l’importance de leur mission. Ils mettaient de l’ardeur à la tâche, mais la douceur méritée était absente. J’aurais voulu leur raconter l’histoire de cette maison et celle de l’homme qui l’avait imaginée, bâtie et aimée. Sur la terrasse, alors que la fumée de nos cigarettes se mêlait dans la brise d’automne, je tentais vainement d’aborder le sujet, leur indifférence me peinait. Mes deux compagnons me semblaient si loin de mon histoire et de celle de ce lieu unique que je me taisais avant d’écraser mon mégot et de rentrer.
Plus les jours passaient, plus j’étais convaincue qu’il était essentiel d’aimer cette maison d’un amour sincère avant d’en franchir le seuil, qu’il fallait avoir l’âme et le cœur propres pour recevoir ce qu’elle était prête à donner.
En l’absence des propriétaires, Febo et moi étions donc les seuls à même de protéger le souvenir de Curzio, son maître bien-aimé. Aux aguets, posés tels deux Shïsa, ces couples de statuettes, demi-lion, demi-chien, sentinelles des temples d’Okinawa, nous nous tenions, lui la gueule ouverte dans la mort pour chasser les mauvais esprits et moi, vivante, la bouche fermée pour retenir le peu de bonnes âmes qu’il restait.
En ce matin de novembre, je remontai le sentier sinueux en essayant de minimiser l’impact de l’humeur du couple sur le reste de mon séjour. Avant d’arriver au dernier portail de la propriété, je décidai de me concentrer sur le choix du sentier que j’allais emprunter pour rejoindre la piazetta du village.
Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.
Les fins d’après-midi, allongée sur les dalles du toit-terrasse de la maison, encore chaudes des derniers rayons du soleil d’automne, je me laissais aller au farniente. Je reportais ainsi, jour après jour, l’écriture de mon livre comme si je redoutais le moment où j’allais poser mes premiers mots sur une feuille blanche.
Vivre au cœur de cette maison, avoir le temps d’écrire, de lire, être enfin libre de mes mouvements, cela avait tout d’un rêve accompli, mais en venant seule ici, dans ce paysage rude et doux, si loin de Paris, j’avais surtout fui le silence qui suit le chaos et qui, longtemps après, résonne encore des cris poussés.
À quarante-six ans, j’avais tout raté.
Alors, depuis mon arrivée à Capri, je marchais chaque jour à en perdre haleine, une cadence que j’imposais à mon corps fatigué, des efforts vains. J’arpentais l’île depuis ces deux chemins et le point culminant de mes journées n’était plus désormais que de faire le seul choix qui me restait: celui de la direction de mes pas.
Face au dernier portail du chemin privé, j’avais presque oublié Nina et Gianluca. Je décidai de rejoindre le village et la piazza Umberto I par le chemin de gauche qui suit les dessins de la côte et ceux des jardins des maisons blanches construites sur les falaises et abritées des regards par une végétation dense et de hauts portails pleins. C’est le chemin le plus long, presque trois kilomètres, et celui où je risquais de croiser le plus de touristes, même si en novembre, ils étaient nettement moins nombreux qu’en été.
Je laissai pour une autre fois mon chemin préféré, celui qui part vers la droite. À certains endroits, il suffit de se pencher au bord de la falaise, pour apercevoir, en contrebas, l’eau turquoise qui se détache en de petits triangles scintillants accrochés aux cimes des arbres. Une promenade qui mène à la grotte di Matromania et où l’écho du clapotis des gouttes d’eau de pluie sur la roche de calcaire accueille la fatigue avant d’attaquer l’ascension d’un escalier à pic qui longe des jardins en espalier. La veille, je m’étais surprise à chantonner, les pas rythmés par la musique d’un transistor allumé sous une tonnelle déserte encore fleurie de clématites, pour arriver, le souffle court, dans une ruelle à l’arrière du village. Il serait temps que j’arrête de fumer.

Avant d’ouvrir le portail de fer qui résiste fièrement depuis tant d’années à la puissance des vents et de la pluie, je me retournai vers la mer l’esprit un peu plus léger, pour savourer ma chance d’être là et pris une longue inspiration.
Face à moi, la pointe du Capo Massulo sur laquelle la silhouette d’un rectangle rouge orangé se détachait du bleu transparent de la mer Tyrrhénienne. Un vaisseau sans ornement, construit proue au vent, pierre insolente amarrée sur un pic rocheux, et c’est cette demeure minérale, chef-d’œuvre du rationalisme italien, qui symbolisait le mieux mon rêve enfin accompli, car j’étais là pour elle et pour lui.
En fermant les yeux et en tendant l’oreille, je crus entendre, portés par les embruns, les cris d’effroi, suivis de ceux de joie d’un après-midi d’été de 1951, alors que devant ses invités affolés, Curzio faisait des tours de bicyclette sur la terrasse, un toit plat, sans balustrade, qui surplombe la mer. « Nul lieu en Italie n’offre une telle ampleur d’horizon, une telle profondeur de sentiment. C’est un lieu propre seulement aux êtres forts, aux libres esprits », c’est ainsi que Curzio parlait de La casa come me.
J’avais devant moi la vision d’un rêve, l’expression d’une joie exigeante, une floraison spontanée, le point orange d’une figue de barbarie entre les pointes d’un cactus, une maison poussée sur la pierre qui donnait du sens non seulement à ce rocher mais aussi à tout ce qui l’entourait et je me dis que sans cette maison, le paysage aurait forcément été moins beau car on sentait là la force et la pensée, comme la douce violence d’une évidence. Une maison-manifeste allongée sur la mer, un fol autoportrait architectural d’un misanthrope curieux, la mémoire ancrée dans la roche d’un homme obsédé par ce seul projet. Il l’avait laissée en cadeau à ceux qui lui survivraient, comme l’unique témoignage concret de sa sensibilité, une trace qui s’efface en fendant l’horizon, une ligne de petits pointillés, souvenirs fugaces de sa nostalgie, qui brûlent chaque soir au soleil couchant. »

À propos de l’auteur
Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués: L’Autre (2014) qui a obtenu deux prix du premier roman, Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand (Flammarion, 2013), préfacé par son mari Pierre Gagnaire. (Source: Éditions du Seuil / JC Lattès)

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Tout le bleu du ciel

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2019

En deux mots:
Les médecins détectent chez Émile une forme précoce de la maladie d’Alzheimer. Aussi décide-t-il de partir pour un dernier grand voyage et cherche un compagnon de route via petite annonce. Joanne est prête à tenter l’aventure. Le périple qui suit nous permet de découvrir les Pyrénées, de revenir sur les parcours respectifs des deux randonneurs et nous offre une formidable leçon de vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Émile ou De l’éducation

Avec «Tout le bleu du ciel» Mélissa Da Costa entre en littérature par la grande porte. Son roman rassemble Émile et Joanne le long d’un parcours initiatique que vous n’oublierez pas de sitôt.

Avant d’en venir à cette petite merveille de roman, il faut raconter la belle histoire de Mélissa Da Costa. À 28 ans, cette novice en littérature a choisi la plateforme d’autoédition monbestseller.com pour se faire connaître. Choix gagnant, puisqu’elle a été repérée et couronnée par le Prix du premier roman. Mais la belle histoire ne s’arrête pas là, puisque la blogosphère s’empare du livre et qu’un éditeur – Carnets nord – s’engage à le publier. Sans oublier sa sélection parmi les 21 finalistes du Prix Orange du Livre 2019 (dont je suis très fier).
Mais venons-en au livre qui s’ouvre sur une petite annonce peu banale: «Jeune homme de 26 ans, condamné par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) d’aventure pour partager avec moi ce dernier périple.» Émile vient d’apprendre qu’il souffre d’une forme précoce d’Alzheimer et n’entend pas se soumettre aux tests que l’on veut le faire subir, mais profiter des derniers mois qui lui sont concédés pour faire ce grand voyage qu’il a jusqu’à présent toujours reporté.
Il s’est acheté un camping-car et a mis Renaud, son ami le plus proche, dans la confidence. À sa grande surprise, un message sibyllin, mais positif lui parvient: «Je m’appelle Joanne, j’ai 29 ans. Je suis végétarienne, pas très à cheval sur le ménage et le confort. Je mesure 1m 57 à peine, mais je suis capable de porter un sac à dos de 20 kilos sur plusieurs kilomètres. J’ai une bonne condition physique malgré quelques allergies (piqûres de guêpes, arachides et mollusques). Je ne ronfle pas. Je ne parle pas beaucoup, j’aime la méditation, surtout quand je suis plongée dans la nature. Je suis disponible dès que possible pour partir.»
Le temps d’arriver de Saint-Suliac, un petit village proche de Saint-Malo, et ce petit bout de femme grimpe aux côtés d’Émile, nullement impressionnée par l’épée de Damoclès qui pointe au-dessus de son compagnon de route.
Mélissa Da Costa parvient fort bien à retranscrire cette rencontre improbable, cette période où on s’apprivoise mutuellement, faite de questions qui ne trouvent pas tout de suite de réponse, d’indices que l’on interprète plus ou moins correctement. Pourquoi Joanne a-t-elle éprouvé ce besoin de partir? À qui peut-elle bien téléphoner? Pourquoi Émile repousse-t-il le moment d’écrire cette lettre pour prévenir sa famille qu’il est parti? Et combien de temps tiendra-t-il avant d’oublier?
Elle montre combien jour après jour les liens se tissent, la connaissance de l’autre fait croître l’empathie. Joanne comprend parfaitement qu’Émile ne veut pas crever branché à des électrodes, qu’il n’a pas envie de devenir un poids pour les autres et qu’au contraire il a envie que ses proches gardent de lui l’image d’un homme dynamique. Émile découvre combien sa compagne est tenace, déterminée, courageuse, cultivée et précieuse.
On aurait envie de raconter ici toutes les anecdotes, de souligner combien les confidences échangées donnent à ce périple dans les montagnes pyrénéennes un relief particulier. Disons simplement que Joanne a l’idée d’acheter un carnet dans lequel Émile pourra se confier, raconter ce qu’il vit, laisser une trace pour lui mais aussi pour ses proches avant que la maladie ne prenne le dessus.
Du côté de l’observatoire du Pic du Midi, elle lui aura aussi confié cette citation de Proust «La véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.»
Oubliant les autres randonneurs croisés en route – y compris la belle et envoûtante marcheuse qui met le grappin sur Émile – ils vont vérifier ce principe rousseauiste: «Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval; c’est d’aller à pied. On part à son moment, on s’arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d’exercice qu’on veut.»
Une belle escapade qui va pourtant s’arrêter brutalement. Émile perd connaissance et se retrouve hospitalisé. À l’hôpital, on se rend compte qu’il doit être considéré comme inapte à se promener dans la nature. La seule personne qui peut encore venir à son secours est Joanne.
D’un roman fort en émotions, la primo-romancière réussit alors le tour de force d’écrire l’une des plus belles histoires d’amour qu’il m’a été donné de lire. Cette seconde partie du livre est tout simplement magnifique. Je brûle d’envie de vous la raconter mais n’en ferait rien, de peur de gâcher votre plaisir. Et conclurai cette chronique avec une nouvelle citation de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau qui me semble parfaitement résumer ce roman: «L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie.»

Tout le bleu du ciel
Mélissa Da Costa
Éditions Carnets nord
Roman
654 p., 21 €
EAN 9782355363245
Paru le 15/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement sur les chemins de randonnée des Pyrénées.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Petiteannonce.fr : Émile, 26 ans, condamné à une espérance de vie de deux ans par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) pour partager avec moi ce dernier périple.
Émile a décidé de fuir l’hôpital, la compassion de sa famille et de ses amis. À son propre étonnement, il reçoit une réponse à cette annonce. Trois jours plus tard, avec le camping-car acheté secrètement, il retrouve Joanne, une jeune femme, qui a pour seul bagage un sac à dos, un grand chapeau noir, et aucune explication sur sa présence. Ainsi commence un voyage stupéfiant de beauté. À chaque détour de ce périple naît, à travers la rencontre avec les autres et la découverte de soi, la joie, la peur, l’amitié, l’amour qui peu à peu percent la carapace de douleurs d’Émile.
Une écriture vive et alerte, des dialogues impeccables, des personnages justes et attachants qui nous emportent jusqu’à un dénouement inattendu, chargé d’émotions.
On ne sort pas intact de ce récit magnifique, mené de main de maître par Mélissa Da Costa, une jeune auteure de 28 ans, qui a toujours écrit et publie là son premier roman.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Le Capharnaüm éclairé
Blog Le coin lecture d’Aniouchka
Blog Liseuse hyperfertile
Blog Psych3 des livres 
Blog Litzic 
Blog Culture vs news


Interview de Mélissa Da Costa par Gérard Quentin © production MBTV

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Petitesannonces.fr
Sujet : Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade
Auteur : Emile26
Date : 29 juin 01:02
Message :
Jeune homme de 26 ans, condamné par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) d’aventure pour partager avec moi ce dernier périple.
Itinéraire à valider ensemble. Alpes, Hautes-Alpes, Pyrénées ?
Voyage en camping-car avec passages en randonnées (sac à dos et tente à porter). Condition physique convenable à avoir.
Départ : dès que possible. Durée du voyage : 2 ans maximum (selon estimation des médecins). Possibilité d’écourter.
Profil de mon/ma compagnon(ne) de voyage :
Pas de compétences médicales particulières à avoir : je ne reçois aucun soin ou traitement et je dispose de toutes mes capacités physiques.
Bon mental (je risque de subir des pertes de mémoire de plus en plus importantes).
Goût pour la nature.
Ne pas être effrayé(e) par des conditions de vie quelque peu rustres.
L’envie de partager une aventure humaine.
Me contacter uniquement par mail. Nous pourrons échanger par téléphone par la suite.
Émile se frotte le menton. C’est un tic qu’il a depuis gamin, dès qu’il est songeur ou indécis. Il n’est pas certain de son annonce. Il la trouve froide, désincarnée, un peu dingue aussi. Il l’a écrite d’une traite, sans réfléchir. Il est une heure du matin. Il n’a pas dormi depuis une semaine, ou presque pas. Ça n’aide pas pour écrire.
Il relit l’annonce. Il trouve qu’elle laisse un goût bizarre en bouche. Un peu amer. Mais il se dit que c’est bien comme ça, que c’est suffisamment noir pour décourager les âmes sensibles et suffisamment insensé pour décourager les personnes conventionnelles. Seule une personne suffisamment spéciale pourra déceler le ton décalé de cette annonce.
Depuis qu’on lui a annoncé le verdict médical, il voit sa mère pleurer et son père serrer les mâchoires. Il voit sa sœur dépérir, le visage mangé par les cernes. Lui non. Il a pris la nouvelle avec une lucidité totale. Une forme d’Alzheimer précoce, lui a-t-on dit. Une maladie neurodégénérative entraînant une perte progressive et irréversible de la mémoire. La maladie finira par attaquer le tronc cérébral jusqu’à sa destruction. Le tronc cérébral responsable des fonctions vitales : battements du cœur, tension artérielle, respiration… Ça, c’est la bonne nouvelle. La mort le rattrapera rapidement. Dans deux ans au plus tard. C’est parfait. Il n’a pas envie de devenir un poids, de passer le restant de sa vie, des dizaines et des dizaines d’années encore, dans un état de sénilité avancée. Il préfère savoir qu’il mourra bientôt. Deux ans, c’est bien. Il peut encore en profiter un peu.
Ça n’est pas plus mal, finalement, que Laura soit partie, un an plus tôt. Ça aurait beaucoup compliqué les choses. Il se le répète depuis une semaine, depuis le verdict. Laura est partie, il n’a plus de nouvelles depuis un an. Pas un coup de fil. Il ne sait même pas où elle vit. Et c’est tant mieux. Il n’a plus réellement d’attache comme ça. Il peut partir. Il peut entamer ce dernier voyage sereinement. Non pas qu’il n’ait plus personne… Il y a bien ses deux parents, il y a sa sœur Marjorie et son compagnon Bastien, leurs jumeaux. Il y a Renaud, son ami d’enfance, Renaud qui vient de devenir papa et qui cherche une maison pour établir sa famille. Renaud papa et marié… C’est une sacrée revanche de la vie ! Jamais ils n’auraient parié là-dessus tous les deux. Renaud, c’était le petit gros au fond de la classe. Asthmatique, allergique aux cacahuètes et totalement ridicule sur un terrain de sport. Alors que lui était ce gamin espiègle et un peu rebelle, vif d’esprit. À les voir tous les deux, on se demandait ce qu’ils faisaient ensemble. Le petit gros et le rebelle. Renaud était toujours un peu resté dans son ombre. Et puis les choses avaient tourné avec les années. C’était tant mieux pour Renaud. Il avait commencé par perdre dix kilos, puis il avait trouvé sa voie : il était devenu orthophoniste. À partir de là, il s’était transformé. Renaud avait rencontré Laëtitia et ils formaient une famille maintenant. Alors que lui, le gamin espiègle, il se retrouvait là, sur le bas-côté. Vingt-six ans, plus si vif. Il avait laissé partir Laura…
Émile secoue la tête en se renversant sur son siège de bureau. Il n’est plus l’heure d’être sentimental et de ressasser le passé. Il faut se concentrer sur le voyage maintenant. Ce voyage, il en a eu l’idée dès qu’on lui a annoncé le verdict. Il a pris une heure ou deux pour s’effondrer, puis l’idée de voyage a germé dans son esprit. Il n’en a pas parlé. À personne. Il sait qu’on l’en empêcherait. Ses parents et sa sœur se sont empressés de l’inscrire à l’essai clinique. Le médecin a bien précisé pourtant : il ne s’agit pas de le guérir ou de le soigner, simplement d’en apprendre un peu plus sur sa maladie orpheline. Aucun intérêt pour lui. Passer ses dernières années dans une chambre d’hôpital à faire l’objet d’études médicales. Pourtant, ses parents et sa sœur ont insisté. Il sait pourquoi. Ils refusent d’accepter sa mort. Ils s’accrochent à l’espoir infime que l’essai clinique et ses observations permettent de freiner la maladie. La freiner pour quoi ? Rallonger sa vie ? Rallonger sa sénilité ? C’est déjà tout vu : il partira. Il réglera tous les détails dans le plus total des secrets, sans leur en toucher un mot, et il partira.
Il a déjà trouvé le camping-car. Il a envoyé l’argent. Il récupérera le véhicule en fin de semaine. Il le stationnera sur un parking en ville, en attendant que tout soit réglé, pour ne pas éveiller les soupçons de ses parents et de sa sœur. Pour Renaud, il hésite encore. Lui en parler ? Lui demander son avis ? Il ne sait pas. Si Renaud avait été célibataire, sans enfant, tout aurait été différent. Ils seraient partis tous les deux. Ça ne fait aucun doute. Mais voilà, les choses ont changé. Renaud a sa vie, ses responsabilités. Et Émile il n’a pas envie de l’embarquer dans ses dernières errances. Pourtant, ils en ont rêvé d’aventures tous les deux. Ils se disaient : « Quand on aura fini les études, on partira avec nos tentes et nos sacs à dos dans les Alpes. » Puis Émile a rencontré Laura. Et Renaud a rencontré Laëtitia. Ils ont laissé tomber leurs envies d’évasion.
Aujourd’hui il peut enfin partir. Il n’a guère plus d’attaches. Il n’a que deux ans à vivre et des proches qui se préparent déjà à le perdre. Maintenant ou dans deux ans, ça ne fait pas grande différence. Il relit une dernière fois l’annonce. Oui, elle est étrange et impersonnelle. Oui, probablement personne n’y répondra. Peu importe, il partira tout de même. Seul. Il craint de mourir seul, c’est quelque chose qui l’angoisse. Mais si ça doit arriver, si personne ne répond à son annonce alors tant pis. Il partira car son dernier rêve est plus fort que sa peur. Il clique sur le bouton « Envoyer » et un message s’affiche à l’écran, lui indiquant que l’annonce vient d’être publiée. Il se laisse aller dans son fauteuil en soupirant. Il est une heure et quart du matin. Si jamais quelqu’un répond, si jamais quelqu’un a la folie ou le courage de lui répondre (il ne sait pas très bien comment le définir)… alors il est persuadé qu’il aura trouvé le meilleur compagnon de voyage de tous les temps.
«Émile, vieux, je suis désolé, je n’ai pas pu laisser le petit à Laëtitia, elle travaille. D’ailleurs, tu sais, elle nous rejoint dès qu’elle termine.»
Renaud a l’air embêté d’arriver dans la chambre d’hôpital avec son gamin sous le bras. Émile lui donne une tape sur l’épaule.
«Arrête, tu sais bien que j’aime voir ton morveux.
— Il devrait dormir. Il n’a pas dormi de la nuit. Il devrait s’effondrer maintenant.»
Renaud semble fatigué. Émile le regarde se débattre, le bébé sous le bras, essayant de déplier la poussette. Le bébé a tout juste six mois et Émile ne s’est jamais habitué à voir Renaud avec un enfant. Ça lui paraît encore absurde. Alors le voir là, déplier une poussette avec cet air si concentré, c’est plus fort que tout.
«Pourquoi tu ris ?
— J’ai l’impression d’être devant un mirage.
— Quoi ? Pourquoi?
— Toi et le morveux, toi le roi de la poussette pliante.
— C’est ça, moque-toi. Ça t’ar…»
Il ne termine pas sa phrase et Émile comprend tout de suite pourquoi. Renaud allait répondre « ça t’arrivera un jour aussi », comme il en a l’habitude, mais il a stoppé net. Il devient écarlate devant sa bourde.
«Désolé… J’ai…»
Émile secoue la tête. Il réplique avec un large sourire :
«Eh non, ça ne m’arrivera pas. J’échapperai au moins à ça! Qui a dit que la vie était mal faite?»
Il essaie de faire sourire Renaud mais c’est peine perdue. Renaud abandonne la poussette et se tourne vers lui, le visage défait.
«Comment tu fais? Je veux dire… J’en dors plus… Comment tu fais toi, pour en plaisanter?»
Émile tente de fuir son regard en faisant mine d’inspecter ses ongles. Il prend un air désinvolte.
«Ça va. Je veux dire… dans quelques mois je ne saurai même plus qui je suis alors… Plus rien n’aura d’importance. Pas la peine de se biler!»

Extraits
« Il a failli effacer l’annonce. Pourtant ce matin quelqu’un y a répondu. Et il est totalement pris au dépourvu… Car ça n’est pas un homme, comme il était intimement persuadé que ce serait le cas, si toutefois une réponse venait à arriver. Non, il s’agit d’une femme. Une jeune femme. Elle dit avoir vingt-neuf ans. L’annonce devrait l’avoir effrayée ou au moins inquiétée. Partir seule avec un homme inconnu, qui se prétend en fin de vie, sans avoir aucune idée précise de l’itinéraire ou du but profond de ce voyage… Mais elle n’a pas eu l’air inquiète. Elle a posté un message court, elle n’a presque pas posé de questions. Est-ce qu’elle est dérangée psychologiquement ?
Petitesannonces.fr
Sujet : Re: Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade
Auteur : Jo
Date : 5 juillet 08:29
Message :
Bonjour Emile26,
Votre annonce a retenu mon attention.
Je m’appelle Joanne, j’ai 29 ans.
Je suis végétarienne, pas très à cheval sur le ménage et le confort.
Je mesure 1m57 à peine, mais je suis capable de porter un sac à dos de 20 kilos sur plusieurs kilomètres.
J’ai une bonne condition physique malgré quelques allergies (piqûres de guêpes, arachides et mollusques).
Je ne ronfle pas.
Je ne parle pas beaucoup, j’aime la méditation, surtout quand je suis plongée dans la nature.
Je suis disponible dès que possible pour partir.
J’attends de vos nouvelles.
Joanne »

« Je pourrais vous faire une liste des raisons qui m’ont poussé à partir. Ça pourrait vous aider à comprendre et à me pardonner. Vous pourriez en trouver au moins une qui serait valable, pour chacun d’entre vous. La première et la plus évidente, c’est que je ne veux pas de cet essai clinique et que je ne veux pas crever branché à des électrodes. Je ne veux pas être un rat de laboratoire. Si la maladie doit m’emporter, qu’elle m’emporte, mais par pitié que tous ces médecins me fichent la paix !
La deuxième raison, celle qui explique ma fuite, c’est que je ne veux pas devenir un poids pour vous. Si j’étais resté, ça se serait produit. Vous avez mieux à faire. Tous autant que vous êtes.
La troisième raison tient plus à une histoire de fierté et d’ego. Est-ce qu’elle est moins louable? je ne sais pas. Mais voilà, je ne veux pas ternir l’image que vous avez de moi. Je préfère partir (égoïstement sans doute) en vous laissant une image de moi telle que je l’imagine: jeune, beau, musclé, plein d’avenir, dynamique, séduisant… (riez, oui…)
Je ne veux pas devenir sénile, délirant, je ne veux pas qu’on m’aide à me rappeler mon nom, qu’on doive me réapprendre à lacer mes chaussures ou à faire cuire un œuf. Je ne veux pas que la dernière image que vous ayez de moi soit celle d’un homme diminué et vulnérable (surtout le dernier point). J’ai ma fierté, comme tout le monde. Je préfère vivre mes derniers mois à l’abri de vos regards.
Une autre raison, plus sympathique celle-là, c’est que j’ai toujours voulu le faire, ce fameux voyage en pleine nature!!! Renaud, on se l’était juré! Tu auras probablement le temps de le faire plus tard, avec Laëtitia et le morveux. Pour moi c’est maintenant ou jamais. C ’est plutôt chouette de partir en réalisant un rêve 😉
Je n’ai pas voulu des adieux. Je suis lâche. Ça fait aussi partie de mes qualités. » p. 111

À propos de l’auteur
Mélissa Da Costa a vingt-huit ans. Après des études d’économie et de gestion, elle est chargée de communication dans le domaine de l’énergie et du climat. Elle suit également des formations en aromathérapie, naturopathie et sophrologie. (Source : Éditions Carnets nord)

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Saltimbanques

pieretti_saltimbanques
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En deux mots:
Nathan revient chez lui pour l’enterrement de son frère Gabriel, mort à 18 ans d’un accident de voiture. En se rapprochant des personnes côtoyées par le défunt, il va essayer de comprendre comment il a mené sa vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Jongler avec sa vie

En suivant la troupe de Saltimbanques dont faisait partie son frère disparu, le narrateur du premier roman de François Pieretti va essayer de découvrir quel homme il était devenu. Et peut-être se dévoiler lui-même.

Un beau jour, le narrateur de ce sombre roman a décidé de partir, de quitter ses parents et son jeune frère, de laisser derrière lui sa maison de l’ouest de la France. Quelques affaires dans un sac, direction Paris. Le hasard et la chance lui offrent des petits boulots avant qu’il ne finisse par trouver une place de manutentionnaire dans une entreprise qui «recycle» les livres.
S’il reprend le volant de sa voiture bien usée et retourne chez lui pour quelques jours, c’est qu’il doit enterrer son frère qu’il n’a guère connu puisqu’il avait huit ans au moment de son départ. Dix ans plus tard, il succombe après un accident de la route.
Sur le chemin, il a été tenté de suivre la fille de la station-service de l’aire d’autoroute, mais il a finalement choisi de continuer la route. L’occasion est passée, comme les gros nuages dans le ciel. Un temps d’enterrement et une ambiance aussi froide que l’accueil qui lui est réservé. Certes, son père a toujours été un taiseux. Et si sa mère le serre fort contre elle, c’est avec toute la tristesse du monde. Il se fait alors la réflexion qu’ils auraient peut-être préférés le voir à la place de Gabriel.
Lors de la cérémonie funèbre, il ne reconnaît quasi personne parmi les gens venus saluer le jeune homme pour son ultime voyage. Un groupe de jeunes l’invite à le suivre. Sans doute la troupe que fréquentait son frère. Mais il préfère rentrer…
À moins qu’Appoline ne le fasse changer d’avis. La jeune fille qu’il a recroisé dans la cour de l’école, où les résultats du bac sont affichés – Gabriel a été admis -, et les quelques phrases échangées lui donnent l’espoir d’en apprendre un peu plus sur son frère. «Il fallait que je parte à la recherche de Gabriel. Tout sauf cette vision floue de l’enfant frondeur qu’il n’était plus depuis bien longtemps.»
François Pieretti a habilement agencé son roman, en nous faisant découvrir par petites touches les points communs entre ses deux frères qui ont tant de choses en commun. Nathan va suivre la troupe de jongleurs avec laquelle son frère entendait s’émanciper du cocon familial, va se rapprocher de celle dont Gabriel était amoureux… Un mimétisme qui soulève aussi des questions. Peut-on construire une vie sur les traces d’un autre? Quelle est la vraie personnalité de Nathan? L’épilogue de ce roman introspectif apportera peut-être les réponses. À vous de le découvrir…

Saltimbanques
François Pieretti
Éditions Viviane Hamy
Roman
240 p., 18 €
EAN 9791097417215
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis dans l’Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plusieurs années auparavant, j’avais suivi mon père sur un long trajet, vers Clermont-Ferrand. Parfois il me laissait tenir le volant sur les quatre voies vides du Sud-Ouest, de longs parcours, la lande entrecoupée seulement de scieries et de garages désolés, au loin. Je conduisais de la main gauche, ma mère ne savait pas que j’étais monté devant. C’était irresponsable de sa part, mais la transgression alliée à l’excitation de la route me donnait l’impression d’être adulte, pour quelques kilomètres. Mon père en profitait pour se rouler de fines cigarettes qu’il tenait entre le pouce, l’index et le majeur. Sa langue passait deux fois sur la mince bande de colle. Il venait d’une génération qui ne s’arrêtait pas toutes les deux heures pour faire des pauses et voyageait souvent de nuit. J’avais un jour vu le comparatif d’un crash-test entre deux voitures, l’une datant des années quatre-vingt-dix et l’autre actuelle. Mon frère et sa vieille Renault n’avaient eu aucune chance. »
« J’ai voulu écrire l’histoire d’un homme qui court derrière un fantôme. Le narrateur se glisse dans les pas de son frère, fréquente ses amis jongleurs et tente de se fondre dans le souvenir de l’adolescent disparu, mais il n’assiste qu’aux derniers instants de beauté d’un groupe, celui des saltimbanques, voué à se dissoudre. Il y gagne pourtant des compagnons de cordée. Pour le reste, ce sont tout autant des rencontres que des instants captés au hasard de ces dernières années, ainsi que les images qui surnagent en permanence dans mon cerveau: à mon très humble niveau, j’ai été influencé par les constats brutaux et directs de Jim Harrison tout autant que par le brouillard d’enfant perdu de Patrick Modiano. » François Pieretti

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Quatre sans Quatre
Le Journal du Centre (Rémi Bonnet)
Blog Sans connivence

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Gabriel n’a pas toujours été l’inconnu qu’il est devenu par la force des choses. Je me souviens d’un garçon vif, doué de ses mains, mais que d’incessantes querelles entre mon père et moi ont terni, au fil des années. Vers ses dix ans, lorsque j’ai quitté le domicile familial à la suite d’une énième empoignade, il était déjà devenu l’enfant froid et distant dont j’ai gardé le souvenir. Un exemple d’enfance gâchée. Il s’est passé trois ans avant que je revoie mon père et nous ne nous sommes plus jamais adressé la parole, à part quelques brèves mondanités qui ne servaient qu’à épargner à un public désolé notre méfiance mutuelle. À cette époque, Gabriel avait décidé de ne plus me voir : il s’arrangeait toujours pour être sorti lorsque je venais rendre de courtes visites à ma mère. Elle ouvrait la porte et son sourire gêné me suffisait pour comprendre. Nous nous sommes croisés, une fois. Il devait avoir quinze ou seize ans, je sortais de la maison. À ma vue, il s’était immobilisé et j’avais senti son regard me traverser de part en part. Il n’avait pas bougé. J’avais levé une main timide pour le saluer, sans résultat. Je n’avais pas cherché à lui adresser la parole. C’est sans doute la dernière image que j’ai de lui : un adolescent immobile, me fixant de ses yeux grands ouverts, prêt à fuir au moindre mouvement. Il avait déjà rejoint sa troupe de saltimbanques alors, tentait de se faire pousser la barbe. Certains soirs, à ce que m’avait dit ma mère au téléphone, le groupe faisait de grands spectacles de feu dans les localités alentour, pour les fêtes de village.
Je n’avais pas croisé de jongleurs pendant mon adolescence, mais c’était peut-être que je ne les cherchais pas encore. J’ai rassemblé mes affaires éparses et les ai fourrées dans un vieux sac de voyage que je m’obstinais à garder depuis des années. Je ne quittais rien d’important. Quelques connaissances qui oubliaient de rappeler, d’autres qui ne rappelleraient pas. J’étais parti à la mauvaise époque, et je n’avais jamais su m’accrocher au point de faire fonctionner ce mécanisme de fraternité qui liait certaines personnes entre elles. Mes amis d’enfance avaient grandi, m’en avaient voulu lorsque j’étais parti et puis m’avaient oublié, s’étaient mariés et avaient fait des enfants. Aujourd’hui, mon nom ne leur évoquait plus rien, tout au plus amenait-il à leurs lèvres le sourire indulgent qu’on a au souvenir d’années honteuses. C’était il y a bien longtemps. J’étais devenu leur « Comment s’appelait-il? ».
À vingt-huit ans, j’avais achevé sans briller des études qui ne me servaient à rien et vivais depuis de petits boulots dont je ne retirais aucune satisfaction personnelle, tout au plus un rectangle de papier blanc où était inscrite une somme ridicule, à chaque fin de mois. Je me regardais vieillir. À mon départ du domicile familial, je n’avais aucun plan fixe. Le fantasme de partir en Bretagne, une fois l’argent amassé, d’y louer une maison, mais la capitale ne m’avait pas apporté plus de réponses, juste une lenteur propre aux vies qu’on a du mal à bouleverser. J’avais choisi un job au hasard, pour une grande chaîne de librairies qui reprenait les livres d’occasion. Lorsque j’étais venu la première fois, les bras chargés de deux sacs à écouler, j’avais observé le manège des manutentionnaires et je m’étais dit qu’il y avait peut-être là un travail à prendre, en attendant. Il fallait que je paye mon titre de transport et je n’avais plus d’argent.
Je n’avais pas lu les grands volumes sur l’Égypte et les pharaons qu’on m’avait offerts, plus jeune, sans me connaître. Je n’avais pas fait de sentiment. Le tout m’avait rapporté une soixantaine d’euros, pas même assez pour me payer la carte, mais j’avais attendu la fin de journée assis sur un banc, et, lorsque le patron était sorti, j’étais allé lui parler. J’étais surpris qu’il m’engage : il m’avait confié plus tard que j’étais tombé au bon moment, qu’un de ses gars était parti le matin même et que je lui évitais les entretiens d’embauche, qu’il détestait. Nous nous étions pris d’affection avec le temps, comme j’avais fini par saluer et connaître les hommes et femmes noirs qui traînaient avec leur camionnette devant le magasin et récupéraient en dernière chance les ouvrages que nous refusions aux clients. Ils les démarchaient à leur sortie de la boutique, leur assuraient que les livres partiraient pour les enfants en Afrique, et les clients, bien contents de se débarrasser du poids mort, ne posaient pas de questions. Le prix du papier au kilo était dérisoire, mais ça faisait un peu d’argent: tout partait à la broyeuse. Je suis passé voir Solal, mon patron, à la boutique, dans l’après-midi, et lui ai expliqué la situation. J’avais des jours à poser et il n’a pas bronché.
J’ai roulé cinq heures durant vers le Sud-Ouest et ne me suis arrêté qu’à la nuit tombante, sur une aire de service moribonde. Il faisait froid, une fois le soleil passé derrière les bâtiments. Je suis resté un moment sans bouger, au volant. Devant le pare-chocs, quelques lapins de garenne étaient sortis de leur trou et s’agitaient sur le talus. Je les ai klaxonnés du poing, et, en une seconde, me suis retrouvé seul. Dans mon rétroviseur, la porte de la station s’est ouverte et une jeune fille apparut. Elle portait un uniforme rouge et une casquette assortie, à l’arrière de laquelle elle avait glissé sa queue-de-cheval comme une réminiscence de cour d’école. Elle venait à ma rencontre, probablement convaincue par le Klaxon d’un désir d’assistance. »

Extrait
« À la fin, tout était prétexte à échauffourée. La moindre discussion, la moindre prise de position, la moindre opinion. Le malaise qui nous séparait était profond: il avait fallu du temps et de la distance pour que mon père accepte de me reparler, plus de temps et de distance encore pour que j’accepte de revenir, pour l’amour de ma mère. J’avais loué une chambre de bonne à Paris. Ils n’ont jamais appris l’enfer qu’avait été mon installation dans la capitale, tout drapé que j’étais dans mon orgueil imbécile. »

À propos de l’auteur
Né en 1991, François Pieretti a grandi dans un petit village entouré de champs et de bois, au fin fond de la Seine-et-Marne. Miraculeusement diplômé grâce à de nombreux stratagèmes ayant peu à voir avec l’apprentissage, il est surtout fier de son permis qui lui permet de se balader où il veut. Il aime les voix de radio tard le soir ou tôt le matin, les villes de petite taille, les rivières, observer les gens dans leur vie quotidienne, lire les romans de Jim Harrison, Julien Gracq, Patrick Modiano, Gabriel García Márquez ou Paul Auster, et passer de longs moments avec les chiens des autres, en attendant le sien. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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Le paradoxe d’Anderson

En deux mots:

Une famille comme tant d’autres, le père, la mère, le garçon, la fille. Une vie ordinaire jusqu’au jour où tout bascule, jusqu’au jour où – délocalisation oblige – tous deux perdent leur emploi. Commence alors un combat difficile pour tenir le coup, pour ne pas perdre sa dignité. 

Ma note:
★★★★(j’ai adoré)

Ma chronique:

La trop illégale lutte des classes

Dans un roman qui prend aux tripes, Pascal Manoukian retrace le destin d’une famille ordinaire soudain confrontée au drame de la délocalisation. Aline et Christophe perdent leur emploi. Comment vont-ils pouvoir s’en sortir?

Comme Léa, la fille d’Aline et Christophe, qui s’apprête à passer son bac ES, je n’avais pas entendu parler de ce paradoxe qui donne son titre à ce beau roman. Le paradoxe d’Anderson comme nous l’apprend Wikipédia «est un paradoxe empirique selon lequel l’acquisition par un étudiant d’un diplôme supérieur à celui de son père ne lui assure pas, nécessairement, une position sociale plus élevée. Ce paradoxe a été mis en évidence par le sociologue américain Charles Arnold Anderson (1907-1990) en 1961.» 

Vous l’avez compris, le drame que Pascal Manoukian nous propose ici illustre cette lutte des classes que certains imaginent aujourd’hui dépassée. Car il semble bien que depuis des décennies, le combat n’a rien perdu de son actualité, bien au contraire. La famille a du reste de qui tenir, comme le prouve l’épisode au demeurant fort cocasse du grand-père Léon qui a joué un tour pendable à Lucien Jeunesse, l’animateur du Jeu des mille francssur France Inter. S’emparant du micro, il s’est lancé dans une diatribe que Cambronne aurait sans doute trouvée fort à propos, le tout couronné par une interprétation énergique de L’Internationale. Depuis ce temps où PC signifiait d’abord Parti Communiste et non Personal Computer, on va constater que l’horizon ne s’est pas éclairci. L’ombre de l’extrême-droite s’étend au fur et à mesure que la mondialisation et la désindustrialisation laissent les ouvriers sur le carreau.

Aline qui travaille dans une usine textile et Christophe qui a un emploi dans une fabrique de bouteilles n’imaginaient pas faire partie du lot. Deux enfants, une maison, la voiture et les vacances. Même si tout n’est pas toujours facile, leur petite vie tranquille va soudain exploser. L’effet de souffle a pour nom délocalisation. Et le scénario est bien rodé: «Avant d’acheter, ils se racontent l’histoire, imaginent tout, les coûts de production, les frais de transport, le contexte politique, les risques de grève, la qualité du produit, la docilité de la main-d’œuvre, la souplesse des lois du travail, et ils choisissent le meilleur scénario. Tu imagines qu’ils vont fabriquer nos chaussettes dans un pays où presque tout le monde marche encore pieds nus… »

Au fil des jours, il est de plus en plus difficile de cacher la situation aux enfants, d’autant que la banque n’est pas prête à faire un geste.

Et tandis que Léa théorise sur le paradoxe d’Anderson, ses parents inventent des stratagèmes pour s’en sortir et font le Une du quotidien local en «Bonux et Tide». Mais je vous laisse découvrir ce qui se cache derrière ce titre assez bien trouvé, ma foi.

Ajoutons que Pascal Manoukian a le sens de l’intrigue et l’art de pimenter son récit. En imaginant que dans la belle villa voisine s’installe un couple aisé et que Léa tombe amoureuse de son fils, il fait entrer le loup dans la bergerie. Les pages qui suivent sont d’une intensité dramatique croissante, le tout culminant sur un épilogue qui vous laissera pantois. Parlant des Enfants après eux,un commentateur a écrit que c’était le roman qu’Emmanuel Macron devrait lire toutes affaires cessantes. C’est le même conseil que je donnerai ici. D’abord parce que c’est sans doute bien plus agréable à lire que des statistiques économiques et ensuite parce que ce roman pourrait fort bien être la suite du Prix Goncourt.

Quand? L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur Plus rien n’est acquis. Plus rien ne protège. Pas même les diplômes.

À 17 ans, Léa ne s’en doute pas encore. À 42 ans, ses parents vont le découvrir. La famille habite dans le nord de l’Oise, où la crise malmène le monde ouvrier. Aline, la mère, travaille dans une fabrique de textile, Christophe, le père, dans une manufacture de bouteilles. Cette année-là, en septembre, coup de tonnerre, les deux usines qui les emploient délocalisent. Ironie du sort, leur fille se prépare à passer le bac, section « économique et social ». Pour protéger Léa et son petit frère, Aline et Christophe vont redoubler d’imagination et faire semblant de vivre comme avant, tout en révisant avec Léa ce qui a fait la grandeur du monde ouvrier et ce qui aujourd’hui le détruit. Comme le paradoxe d’Anderson, par exemple. «C’est quoi, le paradoxe d’Anderson?» demande Aline. Léa hésite. «Quelque chose qui ne va pas te plaire», prévient-elle. Léon, dit Staline, le grand-père communiste, les avait pourtant alertés : «Les usines ne poussent qu’une fois et n’engraissent que ceux qui les possèdent.»

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Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger) 

Pascal Manoukian vous présente Le paradoxe d’Anderson© Production Librairie Mollat 

Incipit

(Les premières pages du livre) 

Août

Aline maudit l’alignement désordonné des Caddie serpentant jusqu’aux caisses. On dirait une colonne de chenilles processionnaires dévorant les rayons. Dans ses jambes, elle sent encore les vibrations des tricoteuses.

Même éteintes, les machines continuent à la torturer, une douleur fantôme, des heures supplémentaires après la fermeture, «l’offrande aux patrons», disent les ouvrières.

Un instant elle ferme les yeux et s’imagine que c’est le roulis du ferry pour la Corse. Christophe, son mari, a juré de l’y emmener un jour. Il y fait, lui assure-t‑il, aussi chaud que devant les fours où il transforme le sable en verre. Le soleil remplace alors les néons. Elle peut presque sentir la mer, la vraie, la bleue, pas celle du Tréport.

L’annonce d’une promotion sur le poisson la ramène à terre. Elle a encore choisi la mauvaise file. À l’autre bout du serpentin métallique des chariots, le tapis roulant s’est arrêté, le dos rond, encombré de produits premiers prix. Devant la caisse, telle une baleine échouée, il lui semble reconnaître Sandra, sa petite Lucie ventousée à son gros ventre. Elles ont partagé une machine chez Wooly il y a longtemps.

Les années ont épaissi sa silhouette. Le chômage et les acides gras saturés, sans doute. Aline se rassure aussitôt en cherchant son reflet dans la grande baie vitrée. Pas trop mal pour la quarantaine. Si on oublie quelques vergetures, souvenirs de ses deux grossesses, c’est un bilan à la Georges Marchais de son enfance, plutôt globalement positif. Mais dans l’Oise de Beauvais et des friches industrielles, les communistes ont disparu depuis longtemps, emportant avec eux le travail et les tailles fines.

Désormais, plus on se serre la ceinture et plus on grossit. Magali, la caissière, maudit Sandra et la gamine accrochée à ses bourrelets. C’est la cinquième depuis ce matin à bloquer sa file en recomptant ses pièces jaunes.

Dans la queue, personne ne crâne. Tout le monde a peur, un jour aussi, de ne plus pouvoir y arriver. Le mois dernier, Louis, un vigile, s’est fait renvoyer pour avoir laissé une employée sortir sans avoir payé un paquet de serviettes hygiéniques à 4,40 euros. L’écart de salaire entre ceux qui vendent et ceux qui volent est devenu si ténu qu’il faut surveiller tout le monde.

Aline aussi est inquiète. Cette semaine chez Wooly, trois fois les machines se sont arrêtées, faute de commandes. Ce n’est pas le moment pourtant, cette année Léa, sa grande, passe le bac. Si tout va bien, l’été prochain elle s’inscrit à la fac et dans trois ans elle est licenciée.

C’est drôle, remarque-t‑elle en regardant Sandra additionner les centimes, comme un même mot peut susciter l’espoir et son contraire. Les chenilles piétinent. Elle va être en retard pour faire réviser Léa. Elle fait signe à Lucie. La gamine, étonnée, remonte le convoi des Caddie, un petit poney rose mal coiffé à la main.

– C’est la petite souris qui me l’a amené.

Il lui manque deux dents devant.

– Moi, je voulais une télévision, ajoute-t‑elle, on en a plus.

Aline lui tend 10 euros.

– Tiens, va donner ça à ta maman.

Lucie file retrouver sa baleine. La caissière soupire mais prend l’argent. Sandra remercie Aline d’un regard désespéré et disparaît vers le parking comme elle a déjà depuis longtemps disparu de la vie.

Aline jette un coup d’œil à sa montre. Elle a encore le temps de s’arrêter à la pépinière pour essayer d’apercevoir les chevreuils.

Leur maison au fond du vallon borde une rue étroite.

C’est la dernière du village, ensuite la voie se transforme en un chemin de terre et file entre les haies de frênes et d’églantines jusqu’au lavoir dont elle porte le nom. D’un côté, une prairie grimpe à la lisière d’un bois de chênes; de grosses normandes noir et blanc aux pis rose pâle y broutent du printemps à la fin de l’été. De l’autre s’étire une rivière en pente légère, les berges plates, plantées d’un saule centenaire ébouriffé: l’arbre à Tarzan.»

Extrait

« Mais le fait d’armes de Léon, resté célèbre dans l’histoire du village, il le devait à l’arrivée du Jeu des mille francsà Clergeons, un jour de juin 1973, à l’époque où la radio s’intéressait encore aux campagnes. À 55 ans, Lucien Jeunesse, l’animateur, portait encore bien son nom. Devant le chapiteau de France Interinstallé sur la place de l’Église, une dizaine de candidats se pliaient nerveusement aux épreuves de sélection. Léon l’avait emporté haut la main en donnant coup sur coup le nom de la capitale du Botswana, l’altitude exacte du mont McKinley et, plus surprenant, la date de la première parution du catalogue de la Manufacture de Saint-Étienne. »

Àpropos de l’auteur

Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence Capa, il se consacre à l’écriture. Il a notamment publié, aux éditions Don Quichotte, Le Diable au creux de la main(2013), Les Échoués(2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient(2017). (Source: Éditions du Seuil)

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Le paradoxe d’Anderson

Pascal Manoukian

Éditions du Seuil 

Roman

304 p., 19 €

EAN: 9782021402438

Paru le 16 août 2018

Où? Le roman se déroule en France, principalement côté de Beauvais dans l’Oise, dans des villes appelées Essaimcourt et Clergeons.

Quand? L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur Plus rien n’est acquis. Plus rien ne protège. Pas même les diplômes.

À 17 ans, Léa ne s’en doute pas encore. À 42 ans, ses parents vont le découvrir. La famille habite dans le nord de l’Oise, où la crise malmène le monde ouvrier. Aline, la mère, travaille dans une fabrique de textile, Christophe, le père, dans une manufacture de bouteilles. Cette année-là, en septembre, coup de tonnerre, les deux usines qui les emploient délocalisent. Ironie du sort, leur fille se prépare à passer le bac, section « économique et social ». Pour protéger Léa et son petit frère, Aline et Christophe vont redoubler d’imagination et faire semblant de vivre comme avant, tout en révisant avec Léa ce qui a fait la grandeur du monde ouvrier et ce qui aujourd’hui le détruit. Comme le paradoxe d’Anderson, par exemple. «C’est quoi, le paradoxe d’Anderson?» demande Aline. Léa hésite. «Quelque chose qui ne va pas te plaire», prévient-elle. Léon, dit Staline, le grand-père communiste, les avait pourtant alertés : «Les usines ne poussent qu’une fois et n’engraissent que ceux qui les possèdent.»

Les critiques

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RTBF Culture (Christine Pinchart) – Rencontre avec l’auteur 

Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger) 

Pascal Manoukian vous présente Le paradoxe d’Anderson© Production Librairie Mollat 

Incipit

(Les premières pages du livre) 

Août

Aline maudit l’alignement désordonné des Caddie serpentant jusqu’aux caisses. On dirait une colonne de chenilles processionnaires dévorant les rayons. Dans ses jambes, elle sent encore les vibrations des tricoteuses.

Même éteintes, les machines continuent à la torturer, une douleur fantôme, des heures supplémentaires après la fermeture, «l’offrande aux patrons», disent les ouvrières.

Un instant elle ferme les yeux et s’imagine que c’est le roulis du ferry pour la Corse. Christophe, son mari, a juré de l’y emmener un jour. Il y fait, lui assure-t‑il, aussi chaud que devant les fours où il transforme le sable en verre. Le soleil remplace alors les néons. Elle peut presque sentir la mer, la vraie, la bleue, pas celle du Tréport.

L’annonce d’une promotion sur le poisson la ramène à terre. Elle a encore choisi la mauvaise file. À l’autre bout du serpentin métallique des chariots, le tapis roulant s’est arrêté, le dos rond, encombré de produits premiers prix. Devant la caisse, telle une baleine échouée, il lui semble reconnaître Sandra, sa petite Lucie ventousée à son gros ventre. Elles ont partagé une machine chez Wooly il y a longtemps.

Les années ont épaissi sa silhouette. Le chômage et les acides gras saturés, sans doute. Aline se rassure aussitôt en cherchant son reflet dans la grande baie vitrée. Pas trop mal pour la quarantaine. Si on oublie quelques vergetures, souvenirs de ses deux grossesses, c’est un bilan à la Georges Marchais de son enfance, plutôt globalement positif. Mais dans l’Oise de Beauvais et des friches industrielles, les communistes ont disparu depuis longtemps, emportant avec eux le travail et les tailles fines.

Désormais, plus on se serre la ceinture et plus on grossit. Magali, la caissière, maudit Sandra et la gamine accrochée à ses bourrelets. C’est la cinquième depuis ce matin à bloquer sa file en recomptant ses pièces jaunes.

Dans la queue, personne ne crâne. Tout le monde a peur, un jour aussi, de ne plus pouvoir y arriver. Le mois dernier, Louis, un vigile, s’est fait renvoyer pour avoir laissé une employée sortir sans avoir payé un paquet de serviettes hygiéniques à 4,40 euros. L’écart de salaire entre ceux qui vendent et ceux qui volent est devenu si ténu qu’il faut surveiller tout le monde.

Aline aussi est inquiète. Cette semaine chez Wooly, trois fois les machines se sont arrêtées, faute de commandes. Ce n’est pas le moment pourtant, cette année Léa, sa grande, passe le bac. Si tout va bien, l’été prochain elle s’inscrit à la fac et dans trois ans elle est licenciée.

C’est drôle, remarque-t‑elle en regardant Sandra additionner les centimes, comme un même mot peut susciter l’espoir et son contraire. Les chenilles piétinent. Elle va être en retard pour faire réviser Léa. Elle fait signe à Lucie. La gamine, étonnée, remonte le convoi des Caddie, un petit poney rose mal coiffé à la main.

– C’est la petite souris qui me l’a amené.

Il lui manque deux dents devant.

– Moi, je voulais une télévision, ajoute-t‑elle, on en a plus.

Aline lui tend 10 euros.

– Tiens, va donner ça à ta maman.

Lucie file retrouver sa baleine. La caissière soupire mais prend l’argent. Sandra remercie Aline d’un regard désespéré et disparaît vers le parking comme elle a déjà depuis longtemps disparu de la vie.

Aline jette un coup d’œil à sa montre. Elle a encore le temps de s’arrêter à la pépinière pour essayer d’apercevoir les chevreuils.

Leur maison au fond du vallon borde une rue étroite.

C’est la dernière du village, ensuite la voie se transforme en un chemin de terre et file entre les haies de frênes et d’églantines jusqu’au lavoir dont elle porte le nom. D’un côté, une prairie grimpe à la lisière d’un bois de chênes; de grosses normandes noir et blanc aux pis rose pâle y broutent du printemps à la fin de l’été. De l’autre s’étire une rivière en pente légère, les berges plates, plantées d’un saule centenaire ébouriffé: l’arbre à Tarzan.»

Extrait

« Mais le fait d’armes de Léon, resté célèbre dans l’histoire du village, il le devait à l’arrivée du Jeu des mille francsà Clergeons, un jour de juin 1973, à l’époque où la radio s’intéressait encore aux campagnes. À 55 ans, Lucien Jeunesse, l’animateur, portait encore bien son nom. Devant le chapiteau de France Interinstallé sur la place de l’Église, une dizaine de candidats se pliaient nerveusement aux épreuves de sélection. Léon l’avait emporté haut la main en donnant coup sur coup le nom de la capitale du Botswana, l’altitude exacte du mont McKinley et, plus surprenant, la date de la première parution du catalogue de la Manufacture de Saint-Étienne. »

Àpropos de l’auteur

Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence Capa, il se consacre à l’écriture. Il a notamment publié, aux éditions Don Quichotte, Le Diable au creux de la main(2013), Les Échoués(2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient(2017). (Source: Éditions du Seuil)

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Juste un peu de temps

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En deux mots:
La pression a été trop forte. Gérer les enfants, le boulot, le mari, la maison et vivre chaque jour sur un rythme infernal n’est plus possible. Alors Sophie décide de s’accorder un break. Sans prévenir personne elle part pour Saint-Malo. À la maison, c’est la panique…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand la pression se fait trop forte

C’est sur le mode de la comédie que Caroline Boudet aborde le problème des femmes qui peinent à gérer travail, enfants et mari. Incarnée par Sophie, qui demande Juste un peu de temps, ce roman pétille de malice.

C’est un soir comme les autres. En sortant de travail, il faut aller récupérer les enfants, préparer le repas, s’occuper du linge, discuter des problèmes en suspens avant de pouvoir enfin avoir une minute à soi pour filer dans la salle de bain. Mais même là, le calme est de courte durée. Il faut venir à l’aide du mari qui ne sait plus quels produits il doit commander en ligne. Sophie en a marre. Elle a besoin de souffler, malgré ses trois adorables bambins et un mari qui essaie de la seconder dans ses tâches ménagères. Elle se rend bien compte qu’elle ne peut continuer incessamment à mener cette vie à cent à l’heure. Car il ne suffit pas de s’épanouir au travail, d’habiter un bel appartement, d’avoir des enfants et un mari aimants. Encore faut-il pouvoir bénéficier d’un peu de liberté. Alors elle s’imagine seule. Toute seule.
« Souvent, Sophie caresse ce fantasme. Il lui permet de tenir le temps que passe sa crise de ras-le-bol. Et puis cette idée revient. Encore et encore. Partir, toute seule, leur claquer la porte au nez à tous en leur disant d’aller se faire foutre (on n’est pas poli dans les fantasmes).»
Jusqu’à ce jour où la cocotte-minute finit par exploser. Elle laisse un petit message à son mari, lui expliquant qu’il lui faut Juste un peu de temps et s’enfuit. Elle prend un billet de train pour Saint-Malo, réserve une chambre dans un bel hôtel et vive la liberté!
Arrivée dans la station bretonne, c’est sans une once de culpabilité qu’elle s’offre un repas au pied des remparts, qu’elle profite de ses premières heures de liberté. Elle se sent tout simplement bien.
Dans la vogue des romans feel-good, on se laisse emporter par l’exaltation de Sophie, par cette parenthèse dont on imagine bien qu’elle ne durera pas.
Caroline Boudet a la bonne idée de provoquer alors une rencontre avec un ami d’enfance dont Sophie était amoureuse. L’occasion est belle de renouer des liens, mais jusqu’où?
Bien entendu, je vous laisse découvrir l’épilogue de cette escapade et la façon dont le mari gère cette situation inattendue, même si vous n’aurez guère besoin d’être très perspicace pour les deviner. Amusez-vous avec cette comédie légère et qui n’a sans doute pas d’autre prétention que de vous distraire. Entre les lignes, vous pourrez toutefois réfléchir à la dictature du patriarcat et au rôle dévolu aux femmes au sein de la famille. Pour faire évoluer les choses, il ne suffira pas de jeter son «carnet de tâches» dans la mer.

Juste un peu de temps
Caroline Boudet
Éditions Stock
Roman
270 p., 19 €
EAN : 9782234085855
Paru en Mai 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Rennes et Saint-Malo. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La charge mentale. La foutue charge mentale. Qui ressemble de plus en plus à une charge explosive qu’elle ferait volontiers sauter… Quelque chose a claqué en elle. Sophie ne voulait pas rentrer, ne pouvait pas. Elle ne voulait plus de cette vie-là. Ses pieds n’avaient tout simplement pas pu prendre le chemin de la gare, ses doigts avaient d’eux-mêmes éteint son portable, et son instinct maternel — je suis
indispensable, je suis coupable, ils ne sont rien sans moi — s’est mis en mode silencieux pour la première fois depuis sept ans.
Un silence absolument, pleinement, intensément reposant. »

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Caroline Boudet présente Juste un peu de temps, son premier roman. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« N’importe quel jour, 21 h 30
Sophie enjambe le rebord de la baignoire et tire le rideau de douche sur une énième journée éreintante. Les enfants sont couchés, oui, couchés, le dernier pipi fait, le verre d’eau bu, la veilleuse en route, les trois histoires lues, la porte entrouverte avec la lumière du couloir allumée, la table du dîner débarrassée, les vêtements sales dans le panier à linge. La mère de famille met en route sa playlist relax/chill-out dans la salle de bains et s’apprête à profiter de son premier instant seule depuis son réveil, ce matin à 7 h 02.
La solitude. C’est l’absence de moments pour elle, à elle, qui lui manquent le plus de sa vie d’avant. Elle n’aurait pas cru. « Avant », Sophie pensait que le plus difficile dans une vie de parent, c’était la course aux horaires, gérer pour plusieurs personnes, s’inquiéter pour petits et gros bobos. C’est en effet compliqué à supporter, mais rien à côté de l’étouffement que provoque le manque de solitude.
Elle se colle le crâne directement sous le jet d’eau chaude et souffle lentement par les narines. Essaie de repenser aux séances de méditation guidée qu’elle écoute de temps en temps le soir dans son lit une fois toutes les lumières éteintes, certaine qu’aucune sollicitation ne peut lui tomber dessus. Mais bordel, comment réussir à faire le vide en soi quand ton esprit saute en permanence d’un sujet de préoccupation à l’autre ? Ils sont mignons, ces moines bouddhistes, mais ce n’est pas pour rien qu’ils vivent sans gosses ni attaches. C’est plus évident de se recentrer quand on n’a jamais à faire réciter la table de quatre tout en se prenant des projections de petit pot carotte-bœuf – pâtes étoile.
Grincement de porte.
– Chérie ?
Sophie ferme les yeux, soupire et crispe son poing droit sur le pommeau de douche.
– Tu prends ta douche ?
(Non, je rédige la suite de Guerre et Paix, tu n’entends pas le son de ma machine à écrire ?).
– Oui, oui, j’essaie de profiter de cinq minutes de calme, là.
Si Loïc ne comprend pas tout de suite le sous-entendu « Je veux être seule, sors vite », ça va déraper. Il lui est arrivé à plus d’une reprise d’être bien plus désagréable qu’elle ne l’aurait voulu avec son mari quand il déboule, comme ça, alors qu’elle s’isole dans la salle de bains. Elle s’en est sortie chaque fois avec la palme de la femme énervée, agressive et chiante de la semaine.
– Oui, pas de problème, je te laisse, ma chérie. Mais tu pourras venir voir deux minutes dans le salon ? J’ai commencé à faire les courses en ligne pour aller les chercher au drive demain, mais je voudrais que tu regardes s’il manque des choses.
Oh mondieumondieumondieu ! pense Sophie. Les courses en ligne qui vont s’éterniser jusqu’à pas d’heures.
– OK, deux minutes et j’arrive. Commence sans moi, mon cœur.
Ouais. Commence, continue et même finis sans moi, tant que tu y es. Je ne suis plus là: telle que tu me vois, j’ai un vol pour Punta Cana qui décolle à 23 h 15, une semaine tout compris seule, au soleil seule, au bar seule, dans ma chambre seule, sous ma douche seule, chaque matin au petit déjeuner seule. Y a plus de maman, y a plus de chérie, y a plus de Mme Désallier, non, plus aucune abonnée au numéro que vous avez demandé.
Souvent, Sophie caresse ce fantasme. Il lui permet de tenir le temps que passe sa crise de ras-le-bol. Et puis cette idée revient. Encore et encore. Partir, toute seule, leur claquer la porte au nez à tous en leur disant d’aller se faire foutre (on n’est pas poli dans les fantasmes). Elle s’imagine encore un instant au bord de la piscine principale du resort cinq étoiles, sa margarita dans la main droite, le menu des différents massages dans la main gauche.
Puis elle coupe le flot de la douche. Fini Punta Cana.
Elle enfile son vieux peignoir en éponge et se dirige vers le salon et les courses en ligne. »

Extrait
« Ce n’était pourtant pas comme si elle avait traversé la vie sans connaître aucune difficulté jusque-là. Elle pourrait composer un petit poème sinistre avec le mélanome du grand-oncle, le cancer de l’œsophage de sa cousine, la dépression profonde qui avait mené sa copine de seconde D au suicide et les fausses couches de sa sœur aînée. Et pourtant, c’est ce jour-là, devant le cancer du sein d’Amber Overhead, en lettres roses de mauvais goût sur une photo pixelisée, qu’elle a pris en pleine tête le fait que les choses pourraient basculer pour elle aussi, sans raison. Juste comme ça, parce que c’est la vie.
Et qu’il était peut-être temps de se demander ce qu’elle avait vraiment fait de la sienne. »

À propos de l’auteur
Caroline Boudet est journaliste multimedia, chargée de communication éditoriale au Conseil régional d’Île-de-France. Elle est mère d’un garçon et d’une fille atteinte de Trisomie 21. Elle a raconté les premiers mois de sa vie dans un récit bouleversant: La vie réserve des surprises (Fayard). (Source : Éditions Fayard / Stock)

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Deux stations avant Concorde

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En deux mots:
Une artiste peintre est subjuguée par le regard d’un homme croisé dans le métro. Un regard qui va la mener à Tokyo où l’attend son amant, l’histoire de ses grands-parents et une forme de rédemption.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les délices de Tokyo

Pour ses débuts, Peire Aussane a réussi un très joli roman qui raconte avec une plume légère et sensuelle l’odyssée d’une artiste-peintre qui va s’envoler pour Tokyo où elle trouvera des réponses aux questions qui la hantent.

« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » Voilà comment une rencontre dans une rame de métro va changer la vie d’Ève, même si ce regard insistant posé sur elle ne dure que quelques minutes, car la narratrice de ce superbe premier roman à une correspondance à prendre pour retrouver sa Alixe, meilleure amie. Mais tout comme elle a de la peine à quitter les tableaux qu’elle peint lorsqu’elle est dans sa phase créative, elle conserve l’intensité de ce face-à-face et cette sensation d’abandon, de don total de soi pour ce bel inconnu. Elle ne se rend d’ailleurs pas compte que son portable disparaît à ce moment.
Résidant près d’Arles avec son mari Antoine et ses deux enfants, elle profite de quelques heures de liberté pour visiter l’exposition Soulages au Centre Pompidou et déjeuner avec Alixe. Car ses parents sont ravis de s’occuper de leurs petits-enfants. Quant à Antoine, spécialiste des parfums, il est à Moscou où ses talents de «nez» sont demandés pour la création d’une essence à base de caviar.
Après avoir raconté à Alixe cette troublante rencontre et la perte de son portable cette dernière promet de le localiser. Elle y parviendra et pourra annoncer à Ève que son téléphone se promène désormais à Tokyo, ajoutant qu’elle y voit une invitation du voyageur croisé dans le métro.
Ève choisit de partir pour la capitale japonaise. Outre son téléphone, elle entend profiter de son séjour pour tenter de retrouver les traces de ses grands-parents, exilés dans l’Empire du soleil levant après leur divorce.
Préférant le romantisme à la vraisemblance – mais dans un roman l’imaginaire a tous les droits – Peire Aussane va conduire Ève dans une fumerie d’opium où une vieille dame viendra lui parler de sa grand-mère, va lui faire retrouver son téléphone et l’inconnu du métro et même lui offrir la possibilité, en regardant par la fenêtre, de voir s’éloigner le taxi d’Antoine…
Mais n’en disons pas davantage, sinon que l’on prend beaucoup de plaisir à lire ce roman qui fait la part belle aux sens. La vue, essentielle pour un peintre, l’odorat essentiel pour un «nez», mais aussi le goût, le toucher, le goûter et l’ouïe permettent au lecteur de ressentir les émotions et de se laisser embarquer dans ce conte qui, à l’instar du taïso («préparation du corps»), cette gymnastique douce japonaise dénoue les énergies et vous fera vous sentir bien.

Deux stations avant Concorde
Peire Aussane
Éditions Michalon
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782841868940
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, du côté d’Arles ainsi qu’à Paris, puis à Tokyo. On y évoque aussi un voyage à Moscou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le mouvement des passagers dans le wagon m’oblige à le frôler pour sortir de la rame. J’avance sans réfléchir. Rien d’autre que l’intensité de ce face-à-face encore vivant ne peut s’infiltrer jusqu’à mon cerveau. Je m’en remets au rythme de mes pas qui m’éloignent de lui. J’écoute cette musique pour éviter de penser.
Cette musique est celle de ma survie, ou de ma plus belle erreur. »
Poussée par le mystère d’une rencontre improbable et enchanteresse dans le métro parisien, une jeune femme s’envole pour le Japon, laissant pour un temps son compagnon et leurs enfants.
Seule au cœur de Tokyo, ses pas la conduiront malgré elle vers le passé, réveillant une mémoire restée trop longtemps silencieuse.
Sensuel, insondable, le roman d’un retour à la vie et du souffle retrouvé.

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Les autres critiques
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Extrait
« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » p. 52-53

À propos de l’auteur
Peire Aussane vit à Paris. Deux stations avant Concorde est son premier roman. (Source : Éditions Michalon)

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Les Prix d’excellence

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En deux mots:
Mathilde quitte sa famille d’industriels du textile pour les beaux yeux d’un cheminot, George, petit vietnamien adopté par un couple d’épiciers va faire de brillantes études. Et si chacun suit un parcours sentimental et professionnel bien différent, ils vont finir par se rencontrer et nouer une relation très particulière.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le film de la vie de Mathilde et George

Pour ses débuts dans la roman, le cinéaste Régis Wargnier imagine la rencontre entre une scénariste et un scientifique aux parcours très différents, mais tout aussi passionnants.

Pour ses débuts dans le roman, on ne pourra pas reprocher à Régis Wargnier d’avoir exploré toute la palette des possibles dans son roman, toutes ces choses qu’un cinéaste ne peut pas faire faute de budget ou de temps. C’est ainsi qu’il nous fait quasiment parcourir toute la planète, sautant d’un continent à l’autre et qu’il n’hésite a raconter des parcours de vie courant sur plusieurs décennies. Il faut de reste resté bien concentré pour ne pas perdre le fil, même si deux personnages émergent aux biographies totalement différentes. Aussi faudra-t-il une succession de hasards – mais le hasard n’a-t-il pas bon dos ? – pour que Mathilde rencontre George.
Il retrace la rencontre de George, bébé rescapé de la guerre du Vietnam adopté en France et de Mathilde, raconteuse d’histoires : « Ils créent ensemble un lien indéfinissable, entre amitié et amour
Mathilde nait dans le Nord de la France au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Son père a fait fortune dans l’industrie textile en important notamment des tissus d’Afrique. S’il se rend souvent au Ghana, c’est toutefois aussi pour un motif qu’il va essayer de garder secret: il mène une double vie et a construit une sorte de double vie familiale puisque sa maîtresse ghanéenne lui a donné trois enfants. Et si Mathilde ne se doute pas de la chose, elle sent bien la distance s’élargir et leurs relations se distendre. Ce malaise diffus va la pousser à vouloir très vite s’émanciper et partager la vie d’un photographe. Mais ce dernier va se lasser d’elle. Par dépit sans doute, elle se dit que le parcours que lui offrent ses parents en vaut bien un autre. Mais alors que les préparatifs du mariage sont déjà très avancés, elle croise Stanislas Tchitchenko, un cheminot qu’elle chosira de suivre, consommant ainsi la rupture avec ses parents, mais aussi avec la fratrie qui n’a pas non plus digéré le scandale. Il faudra que beaucoup d’eau s’écoule sous les ponts pour qu’elle finisse par les retrouver.
Mais n’anticipons pas et venons-en à George, l’autre figure de proue de cette épopée.
Lui nait bien des années plus tard au Vietnam, fruit d’un amour «interdit» entre un G.I. et une vietnamienne. Après avoir frôlé la mort, il se retrouve chez un couple d’épiciers parisiens qui lui offrent leur amour et l’encouragent à suivre des études. Élève brillant, il sera poussé par un professeur a postuler pour l’Humanity School of Excellence installée à Suisse «sur une colline qui dominait le lac de Thoune, près de la bourgade de Niederstocken». En tant que représentant du peuple, il y côtoiera des fils de familles aisées venus du monde entier et notamment le très secret et très surveillé nord-coréen Hwang. C’est avec ce dernier qu’il entretiendra une relation amoureuse, faite de rendez-vous nocturnes durant lesquelles presque aucune parole ne sera échangée. Et c’est aussi là que Régis Wargnier situe la rencontre avec Mathilde, invitée à parler de propriété intellectuelle. Car entre temps elle a découvert le cinéma, d’abord en suivant un tournage, puis comme scénariste. Une carrière rapide qui n’aura rien à envier à l’ascension de Stanislas, qui pour n’avoir pas une acuité visuelle suffisante a dû oublier son rêve de conduire un TGV pour intégrer le service des ressources humaines de la SNCF. Un choix qui va le conduire jusqu’au sommet de l’entreprise.
Le couple aura trois enfants et va commencer à susciter l’intérêt de la presse. Et alors que la Festival de Cannes déroule son tapis rouge pour Mathilde, une histoire d’argent va ternir le conte de fées. Entre temps, on aura vu George vivre en direct la chute du mur de Berlin puis s’exiler aux Etats-Unis pour y poursuivre une brillante carrière scientifique qui bénéficiera aussi d’un coup de pouce de son ami Hwang.
On l’aura compris, Régis Wargnier s’est régalé dans les méandres de ces histoires ppur faire émerger des lieux et des thèmes qui lui sont chers, mettant sans dout eun peu de lui dans plusieurs des personnages nés sous sa plume. C’es tc equi fait toute la richesse d’un roman auquel on décernera sans hésitation Les prix d’excellence.

Les Prix d’excellence
Régis Wargnier
Éditions Grasset
Roman
432 p., 22 €
EAN: 9782246813781
Paru le 31 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en France, dans le Nord puis à Paris et sa banlieue, en passant par Tarbes ou encore Cannes et son festival, mais il nous entraîne également dans le monde entier, du Ghana à la Corée du Nord en passant par Berlin ou encore New York.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les prix d’excellence, ce sont Mathilde et George, vingt ans d’écart: elle, une fille de la bonne bourgeoisie textile du nord de la France; lui, le fils d’un G.I. et d’une Vietnamienne, adopté par de petits épiciers parisiens. Dans les années 80, Mathilde, passionnée de cinema, rompt avec sa famille, fait sa vie avec un cheminot, devient scénariste  ; George suit de brillantes études en Suisse, puis part pour les Etats-Unis où il se spécialise dans la biologie. Lorsqu’ils se rencontrent, en 1989, leur entente est immédiate, évidente. Ils ne deviennent pas amants, car chacun aime intensément de son côté (Mathilde, son mari; George, un Nord-coréen), mais ils se savent unis par la passion. Ils s’écrivent, ils s’admirent. Le succès vient, et l’espoir: Mathilde est primée pour un film à Cannes, George fait des découvertes scientifiques de première importance. Mais le vieux monde, celui de la convention et de l’envie, n’en veut pas: une cabale se monte. Mathilde et George recevront-ils le prix d’excellence de la vie?
Une histoire d’amour romanesque et trépidante, avec, en arrière-plan, les bruissements du monde de mai 68 à nos jours.

Les critiques
Babelio
Madame Figaro (Isabelle Potel)
Europe 1 (L’invité culture de la matinale)
Ouest-France (Pascale Monnier)
Franceinfo (émission «Mise à jour» de Jean-Mathier Pernin)
Livreshebdo (Prix Cazes de la brasserie Lipp 2018)
Page des libraires (Jocelyne Rémy, Librairie L’Écritoire, Sémur-en-Auxois)
L’avenir.net (Michel Paquot – entretien avec l’auteur)

Les premières pages du livre:
« Mathilde
Quand elle eut dix-sept ans, Mathilde était toujours vierge.
Obsédées par la protection et la défense de leur hymen, mais taraudées par un désir fiévreux, les jeunes filles des années soixante de la bonne société avaient acquis une très bonne pratique des préliminaires, qu’elles nommaient entre elles « flirts poussés» : des attouchements sexuels, pour commencer, puis la masturbation du petit ami si celui-ci leur plaisait un peu, ou la fellation quand elles voulaient garder un mec qui faisait envie à leurs copines.
Les plus enhardies avaient été jusqu’à tester la sodomie, mais là c’étaient les garçons qui n’avaient pas été à la hauteur.
Et quand se profilait celui qui pouvait à la fois plaire à leurs familles et faire crever de jalousie leurs meilleures amies, en quelque sorte le fiancé idéal, elles faisaient marche arrière toute: elles se montraient ardentes et maladroites dans les premiers baisers, et affichaient un air surpris et bouleversé quand les prétendants avaient l’audace de glisser les mains sous leurs robes.
Après la célébration des fiançailles, elles ôtaient d’un air timide la jolie bague sertie de diamants qui risquerait de blesser le gland de leur promis quand elles le masturbaient. Et une fois les faire-part de mariage imprimés et postés, se sentant en totale sécurité, elles entraînaient leurs chéris vers le premier rapport complet et l’extase tant attendue.
Parmi celles qui avaient transgressé les règles et perdu leur virginité, quelques-unes s’inscrivirent dans des clubs d’équitation, fortes des témoignages de championnes de saut d’obstacles qui avaient confié avoir déchiré leur hymen en franchissant des triples haies. Elles auraient une explication à fournir en cas de litige.
On les voyait rarement sur les terrains, mais, le dimanche, elles allaient faire le marché en tenue de cavalière.
Pour les grands frères de Mathilde, il y avait deux sortes de filles, et ce classement avait été établi par l’autorité parentale, celles qu’on respecte, et celles qu’on peut ne pas respecter : les domestiques, les Anglaises, les Suédoises, les filles rencontrées sur les plages en vacances ou dans les boîtes de nuit et, dans certains cas, les femmes mariées.
Jérôme et Étienne avaient établi leur domination sur la petite dernière.
Fille et benjamine, ils ne lui laissaient aucune chance, trop jeune pour les suivre dans leurs jeux et leurs expéditions, et trop proche d’eux pour qu’ils n’aient pas d’instinct posé un droit de regard sur tout ce qu’elle faisait, ou voulait entreprendre.
Mathilde subit sans s’insurger cette situation, et elle en tira un grand profit, par l’observation de ses frères, de la prime adolescence à la jeunesse: elle apprit l’orgueil des hommes, leur vanité parfois, les limites de leur courage, leur manque de confiance, souvent déguisé sous une autorité maladroite, leur gentillesse aussi, refoulée pour qu’on ne les croie pas faibles.
Elle avait compté sur la complicité et la solidarité de sa mère, Colette, pour tenir tête aux hommes de leur famille.
Elle s’attendait toujours, lorsqu’elle déposait un baiser sur la joue de celle-ci, le matin au lever, et au moment d’aller se coucher, à un signe, ou un geste, qui aurait trahi la simple bienséance de leurs rapports, et qui les aurait subitement rapprochées.
Ça n’arriva jamais. Mathilde se demandait si cette froideur, et cette distance maintenue avec ostentation, n’avaient pas pour origine leur dissemblance.
Personne, en les croisant le dimanche à la sortie de la messe, n’aurait pu affirmer qu’elles étaient mère et fille.
Colette avait un joli minois, des traits fins, tout à fait le genre de visage que les photographes exposaient dans un cadre de couleur argentée, bien au milieu de leur vitrine, gage de la qualité de leur clientèle.
Mathilde dépassait sa mère d’une tête, et son allure évoquait spontanément la souplesse et l’aisance des danseuses et des athlètes.
Elle ne faisait rien pour plaire ou être remarquée, et ses vêtements simples et droits lui dessinaient une silhouette androgyne. Mais ceux qui l’observaient décelaient vite, dans ses mouvements, sa poitrine haute et ferme, sa taille fine soulignée par un bassin généreux.
Le professeur de dessin de la classe de première avait insisté pour faire son portrait, en lui disant : « Vous avez cette distinction particulière des hommes trop beaux, aux traits symétriques, et pourtant votre féminité est incontestable. Vous auriez dû vivre dans la Grèce antique, ils vous auraient couronnée. »
Dans le petit monde qui gravitait autour de leur famille, il y avait, pour Mathilde, une bonne dizaine de maris possibles, parmi les amis de Jérôme ou les copains d’Étienne.
L’adolescente représentait, au sein de la moyenne bourgeoisie du Nord, un bon parti, en considération de la petite fortune conquise par son père dans l’industrie textile.
La réussite de Lucien Maupertuis tenait en un mot, le batik. Les enfants, auxquels on demandait souvent quelle était la profession de leur père, avaient appris par cœur cette définition : le batik est une technique d’impression des étoffes, originaire de l’île de Java, qui permet de décorer les tissus à l’aide de cire et de teinture. »

Extrait
« Rien n’était laissé de côté : son parcours programmé comme mineur de fond, le virage obligé vers un autre métier, l’engagement à la Société nationale comme cheminot, le rêve du train à grande vitesse, brisé par la minuscule perte d’acuité visuelle, l’entrée au ressources humaines, et s’ensuivait le récit exhaustif des postes successifs qu’il avait occupés. Un grand nombre de photographies illustrait le texte : le petit Tchitchenko avec son père et sa mère, devant leur maisonnette des corons, un dimanche à la foire de Bully-les-Mines, les premières vacances au Tréport, dans la baie de Somme, une photo de classe au lycée de Lens, une partie de football sur le terrain de sport… »

À propos de l’auteur
Régis Wargnier est cinéaste. Il a notamment réalisé Indochine (1991), avec Catherine Deneuve, qui a obtenu succès mondial, remportant un Oscar et cinq Césars. Les Prix d’excellence est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)

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Les Tuesdan de Sévignac

1 Les secrets de la Malouinière C3.indd

En deux mots:
Premier tome d’une formidable saga bretonne, riche en rebondissements, qui nous permet d’apprendre beaucoup de manière fort distrayante. Derrière les secrets de la famille Tuesdan de Sévignac, près de deux siècles vont défiler.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La saga de la Côte d’Émeraude

Les Tuesdan de Sévignac ont de nombreux secrets de famille. Une enquête, menée par un antiquaire passionné, va nous les révéler. Un vrai bonheur de lecture.

Ceux qui suivent régulièrement mes chroniques savent que j’aime tout à la fois découvrir de nouvelles plumes – d’où mon soutien aux «68 premières fois» – et mon plonger dans les romans dits de terroir. Car si ces derniers ne bénéficient trop souvent que d’une couverture médiatique locale, leur intérêt dépasse largement le cadre de la région où ils sont ancrés. Jean-Yves Lesné en apporte à nouveau une preuve éclatante avec Les Tuesdan de Sévignac. Une famille qui n’a rien à envier aux Thibault, aux Boussardel, aux Jalna, aux Gens de Mogador ou même aux Rougon-Maquart.
C’est à la faveur d’une expertise demandée par Bérangère, la maîtresse de maison, à un antiquaire de Dol-de-Bretagne que nous pénétrons une première fois dans la vaste demeure des Tuesdan de Sévignac et que, au fil des pages, allons découvrir Les secrets de la Malouinière. Loïc Kermeur ne peut qu’être impressionné par le mobilier et la décoration, mais s’il ressent aussi un malaise diffus. Qui ne va pas tarder se confirmer. Bertrand, le fils, fait claquer les portes. Si son attitude met en émoi Yolande, la cuisinière, cet épisode laisse son père Léo et sa sœur Anne-Marie indifférents. Marcel, le mari de Yolande, l’homme à tout faire de la Malouinière tente de minimiser l’incident, rejoignant ainsi le jugement d’un autre invité, le psychiatre Yves Toscani qui a fort à faire avec tous les névrosés qui prolongent une lignée déjà bien chargée en secrets de famille.
Un secrétaire en bois laqué donné en dédommagement de l’expertise effectuée et d’un inventaire encore à faire va nous permettre d’en savoir plus. En attaquant les travaux de rénovation de ce meuble, l’antiquaire va découvrir un compartiment secret renfermant un carnet signé Richard Tuesdan de Sévignac.
À compter de ce moment, le lecteur est convié à suivre d’une part l’enquête de l’antiquaire à la Malouinière, avide d’en savoir plus sur cette noble famille et d’autre part à prendre connaissance du manuscrit. Petit à petit l’arbre généalogique prend forme et va lever le voile sur une descendance bien mystérieuse.
N’en dévoilons pas trop, de peur de gâcher votre plaisir, amis lecteurs, mais sachez qu’un enfant abandonné, des amours ancillaires et des enfants naturels viendront perturber la belle légende et expliquer par la même occasion quelques troubles psychiatriques et les liens particuliers qui unissent les maîtres et le personnel de maison. Même le nom de famille recèle son pesant de mystère…
Rassurons aussi les amateurs de grand large et d’aventure. Des navires négriers aux cap-horniers, on prendra aussi souvent la mer avec les Tuesdan de Sévignac. Ils connaîtront du reste des fortunes diverses. De Terre-Neuve à Valparaiso, d’autres histoires s’écrivent, d’autres destins se lient, d’autres familles viennent s’imbriquer dans cette somptueuse toile tissée d’une plume élégante par Jean-Yves Lesné.
Et comme la première édition de l’ouvrage date de 2013, il nous permet dans plus attendre de découvrir le tome 2, voire 3 de sa saga, réédités sous une nouvelle couverture. Gageons que, comme moi, vous ne résisterez pas à l’appel de L’impossible héritage et de J’ai tellement de choses à te dire.

Les Tuesdan de Sévignac
T. 1 Les secrets de la Malouinière
Jean-Yves Lesné
Éditions Coop Breizh
Roman
374 p., 13,90 €
EAN : 9782843468285
Paru en avril 2017

Où?
Le roman se déroule en Bretagne, principalement sur la Côte d’Émeraude, ainsi qu’à Terre-Neuve et au Chili.

Quand?
L’action se situe de 1851 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand l’antiquaire Loïc Kermeur se retrouve pour la première fois à la Malouinière, vaste demeure de caractère sur la Côte d’Émeraude, il est loin d’imaginer que sa vie va s’en trouver bouleversée.
Depuis plusieurs générations, cette Malouinière est le théâtre d’un huis-clos familial qui imprègne aujourd’hui encore la vie de ses occupants : les Tuesdan de Sévignac.
L’antiquaire découvre, dans un vieux meuble, des écrits anciens révélant tout un pan, méconnu ou ignoré, de l’histoire cette famille au passé maritime prestigieux, entre Saint-Malo et Valparaíso.
Saga familiale et faits historiques se croisent, se chevauchent, se bousculent ; d’intrigues en révélations, d’énigmes en rebondissements, du début du XIXe siècle à nos jours, des faits mystérieux jalonnent l’existence de l’illustre lignée. Loïc Kermeur parviendra-t-il à démêler ces secrets pour lesquels il se passionne ? Et si certains demeuraient à jamais enfouis ?

Les autres critiques
Babelio 

Les premières pages du livre
« La sonnette retentit. Yolande traversa le vaste hall et ouvrit la lourde porte en chêne massif dont deux épaisses vitres brouillées, dans sa partie supérieure, laissaient filtrer en l’atténuant la lumière du jour. L’homme qui se présentait sur le perron était brocanteur-antiquaire, s’appelait Loïc Kermeur. Il venait pour la première fois en ces lieux.
Yolande, l’employée, le pria de patienter quelques instants. Le visiteur promena son regard le long des murs et jusqu’au plafond qui s’élevait à plus de six mètres. Face à lui un escalier monumental en bois, ce devait être du châtaignier avec une balustrade torsadée, donnait à l’ensemble une impression de démesure. Un lustre massif, impressionnant, composé d’innombrables ampoules aux formes élancées, ressemblant à des flammes, disposées sur trois niveaux, achevait de rendre l’endroit majestueux.
L’attente fut de courte durée. A l’étage, il perçut nettement des éclats de voix suivis d’un claquement de porte, manifestement c’était le signe d’une dispute ou pour le moins d’un désaccord. Loïc Kermeur fit celui qui n’avait rien entendu. Des pas martelaient le plancher juste au-dessus, succédèrent des bruits plus saccadés provenant de l’escalier. Une femme s’avançait vers le visiteur. Son teint cireux, ses joues creusées, ses sourcils finement dessinés, ses cheveux longs, noirs ébène, tirés en arrière formant un chignon savamment posés derrière sa nuque. Elle scruta fixement l’homme qui attendait:
– Bonjour monsieur Kermeur, je suis madame Tuesdan de Sévignac, je vous remercie de vous être déplacé.
– Madame, c’est un plaisir de faire votre connaissance, vous avez une très jolie demeure.
– Voilà, je vous ai demandé de venir car nous possédons des meubles entreposés dans une dépendance tout à côté et j’aimerais que vous y jetiez un œil.
– C’est mon travail d’estimer, d’expertiser le mobilier et tous les objets dont on veut se séparer; dit l’antiquaire.
– Pour l’instant, je ne sais pas encore si nous allons les vendre, je voudrais d’abord en connaître la valeur, répondit son interlocutrice.
Ils se retrouvèrent au milieu de meubles de toutes sortes: commodes, buffets, armoires, chevets, tables, fauteuils, tableaux, guéridons, lits démontés…, le tout recouvert d’une poussière soulignant que des mois, plus sûrement des années s’étaient écoulées depuis le jour où ils avaient été déposés là.
– Ce que vous me demandez va prendre plusieurs jours. Je ne voudrais pas faire ce travail à moitié. C’est impressionnant tout ce que vous possédez dans cette remise. Puis-je vous demander le but précis que vous recherchez, dit l’antiquaire?
– Pour l’instant, en connaître la valeur. Ce sont des biens de famille, de mon côté, entreposés pour les léguer: mais…
Elle s’interrompit net. Monsieur Kermeur supposa que ce silence devait dissimuler une réalité gênante ou douloureuse. »

À propos de l’auteur
Jean-Yves Lesné est breton. Titulaire d’un DEA en Sciences Sociales, il a travaillé plus de trente ans dans le milieu psychiatrique. Il partage aujourd’hui son temps entre sa famille, l’écriture de romans, les voyages aux quatre coins du monde, la musique classique et la marche dans sa campagne bretonne. (Source : Éditions Coop Breizh)

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«Ô temps! suspends ton vol»

SABOLO_Bellevue

En deux mots:
Benjamin a douze ans quand Summer, sa sœur, disparaît lors d’un pique-nique au bord du Léman. 25 ans après, il cherche toujours à comprendre ce qui s’est passé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Ô temps! suspends ton vol»

Lors d’un pique-nique au bord du Léman une jeune fille de 19 ans disparaît. Près d’un quart de siècle plus tard son jeune frère se souvient et nous entraîne dans un roman aussi profond que les eaux du lac.

« Où sont les êtres que l’on a perdus? Peut-être vivent-ils dans les limbes, ou à l’intérieur de nous. Ils continuent de se mouvoir à l’intérieur de notre corps, ils inspirent l’air que nous inspirons. Toutes les couches de leur passé sont là, des tuiles posées les unes sur les autres, et leur avenir est là aussi, enroulé sur lui-même, rose et doux comme l’oreille d’un nouveau-né. »
Tout au long de ce beau et mélancolique roman, Benjamin va soulever une par une ces tuiles, ces couches de son passé et nous livrer sa version du drame qui s’est joué un quart de siècle plus tôt. Il avait alors douze ans et sa sœur Summer dix-neuf ans. Un jour d’été, lors d’un pique-nique au bord du Léman, elle disparaît sans laisser de traces. Un drame absolu, mais si difficile à décrire, à vivre.
Le pré-adolescent se situe dans cette période si particulière de sa vie où il est à la recherche de certitudes, de vérités, de points d’ancrage. Mais le lac, omniprésent dans ce récit, ne lui offre que son insondable profondeur, ses horizons changeants, ses eaux mystérieuses, ses brumes envoûtantes. Une masse liquide qui semble avoir imposé sa force tranquille non seulement au jeune garçon, mais à toute la famille dont la première mission semble devoir être ne pas faire de vagues.
Car la bourgeoisie genevoise doit tenir son rang. Le père est avocat et suit les règles et préceptes de ses pairs. Il est resté fidèle aux principes de Zofingue, une société déjà séculaire d’étudiants aux rituels secrets. Il y a du reste fort à parier que plusieurs générations de Wassner figurent dans les archives ce club aux côtés des autres familles patriciennes du bout du lac. Mais à part les quelques soirées qu’il passe avec les membres de ce cercle, on le voit peu. C’est la discrétion qui prévaut dans la villa où sa mère «plus belle et insaissable que les autres mères» semble passer comme une ombre, femme au foyer garante des apparences.
Avec la disparition de sa sœur, c’est non seulement la vie sociale de la famille qui se réduit comme peau de chagrin, mais aussi les copines de Summer, Jill et Alexia, qui ne viennent plus éveiller la curiosité, voire les fantasmes, du jeune homme.
Comme c’était déjà le cas dans Crans-Montana, Monica Sabolo accumule les indices à partir des ambiances, des odeurs, des impressions. Une petite musique presque imperceptible, mais qui ne va pas tarder à cerner le lecteur jusqu’à le rendre hypersensible. C’est alors qu’un petit rien prend des dimensions impressionnantes. « Ce soir-là quelque chose avait bougé dans l’univers, un déplacement minime, mais qui avait modifié profondément notre essence, on aurait dit que nous n’avions plus aucun contrôle de nous-mêmes, nous étions devenus si spontanés que c’en était terrifiant. » Quand il se retourne sur son passé, Benjamin ne peut expliquer ce qui s’est vraiment passé, mais il sent le dérèglement que les différents psys qu’il rencontre ne parviendront pas davantage à saisir : « Quand j’essaie de me souvenir de 1994, 1995, 1996 et 1997, il n’y a qu’un vent glacé qui parcourt mes jambes, il s’insinue jusque dans mon cœur tandis que le docteur Traub me regarde, par-dessus ses lunettes, comme un professeur patient attendrait la réponse d’un adolescent attardé. »
De l’adolescent tourmenté, on passe au jeune homme déstabilisé qui ne peut construire sa vie face à ce vide béant, qui n’arrive pas non plus à bâtir une relation durable avec les filles qui ne sont pas insensibles à ce charme dû à son spleen, à un romantisme tourmenté comme celui de Lamartine
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Seulement voilà, depuis Raphaëllle Billetdoux, on sait qu’il faut prendre garde à la douceur des choses. Monica Sabolo nous en apporte une nouvelle preuve. À force d’observer les tuiles et les retourner, la vérité va finir par s’imiscer, aussi surprenante que déstabilisante. C’est du grand art !

Summer
Monica Sabolo
Éditions JC Lattès
Roman
320 p., 19 €
EAN : 9782709659826
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule à Bellevue, près de Genève

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Summer
Monica Sabolo
Éditions JC Lattès
Roman
320 p., 19 €
EAN : 9782709659826
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Lors d’un pique-nique au bord du lac Léman, Summer, dix-neuf ans, disparaît. Elle laisse une dernière image: celle d’une jeune fille blonde courant dans les fougères, short en jean, longues jambes nues. Disparue dans le vent, dans les arbres, dans l’eau. Ou ailleurs?
Vingt-cinq ans ont passé. Son frère cadet Benjamin est submergé par le souvenir. Summer surgit dans ses rêves, spectrale et gracieuse, et réveille les secrets d’une famille figée dans le silence et les apparences.
Comment vit-on avec les fantômes? Monica Sabolo a écrit un roman puissant, poétique, bouleversant.

Les critiques
Babelio 
Télérama (Nathalie Crom)
Grazia (Philippe Azoury)
Glamour (Erick Griesel)
Blog Au Bordel Culturel 
Blog Les livres de Joëlle
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)


Monica Sabolo présente Summer © Production Hachette littérature

Les premières pages du livre
« Dans mes rêves, il y a toujours le lac. L’été où c’est arrivé, cet été dont rien n’a marqué ma mémoire, ou juste quelques images, comme des photographies nettes et brillantes, pendant ce mois de juillet où nos vies ont changé pour toujours, il faisait si chaud que les poissons remontaient des profondeurs du lac Léman. On se mettait sur la rive, et l’on voyait ces masses sombres à la surface, comme des monstres suffocants, et l’on pouvait imaginer l’intérieur de leur bouche, la chair rose, écœurante.
Selon le docteur Traub, que je vois depuis trois mois et deux semaines, au rythme de deux séances hebdomadaires – trois mois que je regarde son front humide, ses cheveux qui démarrent bien trop haut, il sera chauve dans quoi, trois? quatre ans? – ces poissons qui reviennent dans mes rêves sont peut-être une représentation de moi-même. Mes sensations de suffocation. D’étouffement.
Vingt-quatre ans, et treize jours, que c’est arrivé.
Vingt-quatre ans et treize jours que je ne me souviens de rien, juste quelques flashs, une explosion de blanc et de lumière, et puis, plus rien. »

Extrait
« Et tandis que leurs voix aiguës, aux accents de plus en plus désespérés, appelant ma sœur, j’étais resté là, absent à la scène, et à la vie, tandis que montait en moi la certitude que c’était arrivé, ce moment que j’attendais depuis toujours, l’effondrement de cet édifice de papier que constituaient nos existences. »

À propos de l’auteur
Monica Sabolo est romancière. Ses deux derniers romans Tout cela n’a rien à voir avec moi (Prix de Flore, 2013) et Crans-Montana (Grand prix de la SGDL, 2015) ont reçu un très bel accueil. (Source : Éditions JCLattès)

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