Ultramarins

NAVARRO_ultramarins  RL-automne-2021

Prix littéraire de L’Association des officiers de réserve de la Marine nationale (ACORAM)

En deux mots
Partie de Saint-Nazaire à destination des Antilles, un cargo va soudain disparaître des écrans. La commandante a autorisé un arrêt pour permettre à l’équipage de prendre un bain. Une récréation qui sera suivie de quelques étranges phénomènes.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le cargo qui s’émancipe

Mariette Navarro a profité d’une résidence d’écriture à bord d’un cargo pour se mettre dans la peau d’une commandante de navire et s’autoriser quelques libertés avec le code maritime. Entre fantasmes et légendes.

Quand la commandante a appareillé de Saint-Nazaire avec ses vingt membres d’équipage, elle était loin d’imaginer ce qui allait arriver. Digne héritière d’un père capitaine de première classe, elle se fait un point d’honneur à suivre ses pas, à «avancer dans l’eau sans se poser de questions» en direction des Antilles. Son navire, chargé de 150000 tonnes de denrées diverses réparties dans des conteneurs de couleurs, est en bon état. «Les essais réglementaires et des vérifications effectuées avant le départ ayant confirmé le bon fonctionnement des appareils et aides à la navigation, panneaux bien condamnés, portes étanches bien fermées, grues bridées à leur poste de mer».
C’est après quelques jours de mer et une navigation qui se déroule sans problèmes particuliers qu’elle va prendre une décision qui va totalement changer la vie à bord. Elle accorde à l’équipage, «pris d’une envie d’air pur et de vacances» le droit de se baigner. Le navire est arrêté et les hommes s’ébrouent joyeusement dans un océan qui leur semble entièrement réservé. Une récréation suivie d’un étrange phénomène libellé ainsi sur le journal de bord: «constat est fait d’une autonomisation totale du navire, refusant malgré diverses sommations de respecter les indications de vitesse données par le personnel navigant. La faute, considérée comme grave, est inscrite sur le livre de discipline. Le bateau a néanmoins refusé d’apposer sa signature en bas du document.»
À force d’entendre les légendes qui circulent entre les hommes de la mer, d’avoir souligné que la disparition de son père n’avait jamais vraiment été élucidée, que les machines du cargo le secouaient au rythme d’un cœur qui bat, la commandante a décidé de ne plus tenir le journal, de ne pas faire de rapport au port de destination, de s’octroyer elle aussi un moment de liberté. La mise en veille de toute conscience professionnelle lui permet de s’intéresser de plus près à l’équipage, de constater par exemple – et sans explications – qu’il se compose désormais de vingt-et-uns hommes. Un mystère de plus dans une traversée désormais fantastique: «Tranquillement, le bateau continue à fendre les vagues et les bancs de poissons, ronronnant toujours son chant mécanique, pris d’une autonomie, seulement, qui rend les humains vains, et qui le leur fait comprendre.»
C’est en 2012, à l’occasion d’une invitation à participer à une résidence d’écriture organisée par Centre national du théâtre que Mariette Navarro a posé les jalons de ce roman qui dépeint avec beaucoup de justesse cette sensation de perte de repères, d’un temps suspendu que l’on ressent lorsqu’on est en haute mer. Il suffit alors d’un banc de brouillard pour que l’étrange, le fantastique vienne se mêler à cette sensation qui nourrit l’imagination des marins, au moins depuis l’épisode de la Mary Celeste, ce bateau retrouvé en 1872 en état de marche avec toute sa cargaison, mais sans personne à bord. Est-ce pour exorciser leurs angoisses ou à l’inverse pour l’alimenter que les marins partagent ces légendes? Ce qui est sûr en fin de compte, c’est que ces Ultramarins viennent enrichir ce patrimoine avec poésie et émotion.

Ultramarins
Mariette Navarro
Éditions Quidam
Premier Roman
156 p., 15 €
EAN 9782374912158
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en Haute mer, quelque part entre Saint-Nazaire et les Antilles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A bord d’un cargo qui traverse l’Atlantique, l’équipage décide un jour, après l’accord inattendu de la Commandante de bord, de s’offrir une baignade en pleine mer, totalement gratuite et clandestine. De cette baignade, à laquelle seule la Commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine toute la suite du voyage.
D’un côté, il y a le groupe des marins – personnage pluriel aux visages et aux voix multiples – et de l’autre la Commandante, peu sujette aux écarts de parcours. Tous partagent soudain leur difficulté à retrouver leurs repères et à reprendre le voyage tel qu’il était prévu.
Du simple voyage commercial on glisse dans l’aventure. N’y a-t-il pas un marin de plus lorsque tous remontent à bord ? Le bateau n’est-il pas en train de prendre son indépendance?
Mariette Navarro : «L’écriture de ce texte est née d’une résidence en cargo à l’été 2012, mais il ne s’agit pas ici de faire le récit de ce voyage ni de tenir un journal de bord. J’ai plutôt essayé, dans les années qui ont suivi, de refaire ce voyage de façon littéraire et subjective, en cherchant la forme d’écriture propre à cette expérience, au trouble physique qu’on peut ressentir sur la mer. Le roman m’a permis d’aller explorer les profondeurs de cette « désorientation » physique et intime. La Commandante ne plonge pas avec ses marins, pourtant, elle perd pied tout autant qu’eux au cours de la journée qui suit, et découvre des dimensions insoupçonnées au bateau qu’elle croyait commander.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
FranceInfo Culture (Laurence Houot)
RTS (Sylvie Tanette)
RTBF (Adrien Corbeel)
En Attendant Nadeau (Gabrielle Napoli)
Actualitté
Addict Culture
Blog entre les lignes
Blog Joellebooks
Binchy and her hobbies

Les premières pages du livre
« Dans le geste connu, le geste de travail, dans le geste refait chaque jour, un espace s’est glissé. Un tout petit espace blanc inexistant jusqu’alors, une seconde suspendue. Et dans la seconde suspendue, la seconde imprécise, toute la suite de la vie s’est engouffrée, a pris ses aises, a déroulé ses conséquences.
Elle en a la conscience nette, parce que c’est dans son corps que le petit écart s’est frayé un chemin, elle n’a pas d’argument médical à avancer, elle ne pourrait même pas dire que c’est grave, regrettable, ennemi, une traversée de soi par un lent courant d’air. Un souffle contre lequel il faut bander les muscles un peu plus fermement.
Elle ne sait pas si la faiblesse a précédé la décision, ou si tout est arrivé d’un coup quand à la fin d’un repas elle a dit: « D’accord. » Elle ne sait pas si c’est à l’intérieur d’elle que se logeait le désir de céder ou si quelqu’un dans l’équipage, d’un mot ou d’un regard, a pénétré sa froideur nécessaire. Elle croit que maintenant l’intérieur de son ventre est plus poreux aux vents marins.
Elle s’entend dire « D’accord » avec une voix qui n’est pas tout à fait la sienne, pas sa voix de travail, sa voix de commandante. C’est un son plus aigu, mal placé, elle qui est très attentive à ça, elle s’aperçoit en les disant que ces deux mots n’ont pas eu le temps de venir du ventre. Ils sont nés directement dans sa gorge et ont éclos publiquement : « D’accord ». Alors, si sa voix a dit, elle n’a plus qu’à suivre, elle n’a pas l’habitude d’être en désaccord avec elle-même. Entre ses pensées et ses paroles jusqu’ici il n’y avait jamais eu de décalage.
Comme elle est calme et sûre d’elle, elle se laisse faire par cette voix de gamine qui déboule au milieu d’un repas, elle se racle la gorge et répète de sa voix de dirigeante, avec son poids d’autorité : « D’accord ».
Il n’y a pas qu’en elle que se promène le souffle. Depuis plusieurs jours elle entend la rumeur, les rires étouffés. Elle s’est laissée surprendre par la bonne humeur expansive d’un équipage qu’elle croyait bien connaître, qu’elle avait recruté pour sa stabilité et le sérieux dont elle a besoin.
Comme à chaque fois, avant l’embarquement, elle a tout fait pour équilibrer les tempéraments des marins qui l’accompagnent. Un dosage d’une rigueur chimique alors que, sa prédisposition, c’est plutôt la mécanique.
À chaque départ, elle sait qu’elle prend le risque du précipité, des sangs qui s’échauffent après plusieurs semaines de cohabitation, des rancœurs ignorées, des alcools tristes, des envies d’en finir, des nuits trop longues, des corps qui s’effondrent sous le poids des solitudes. Mais l’amitié soudaine, la joie d’être complices, elle ne les a pas anticipées. Elle est assez désorientée pour ne pas savoir si elle doit y prendre part. C’est ça, son sourire bizarre, et sa voix augmentée d’une octave.
Elle a fini par accepter qu’on parle plus fort, qu’on rie plus, que les regards se cherchent et que chaque mot de l’un soit approuvé par un autre. Elle s’est assurée, comme elle le fait toujours, que les éclats de rire se partagent de manière équivalente, que personne ne soit oublié dans la distribution de la légèreté, qu’aucun membre de l’équipage ne fasse l’objet involontaire de la jovialité des autres. Elle s’est même laissée aller à frôler une épaule. Pour un peu, au bout de quelques jours, elle aurait serré l’un ou l’autre dans ses bras, sous la lune.
Elle commande depuis plusieurs années, trois ans sur ce navire, avec de nouvelles équipes régulièrement et plusieurs mois à terre entre deux convoyages, cette autre vie qu’elle oublie, à peine montée sur le bateau, à peine son sac posé dans sa cabine. Sur ce trajet la route est facile, surtout en cette saison. L’aventure, c’était pour ses lectures d’étudiante, pour les récits qu’elle invente dans les soirées à terre, quand on réussit à la faire parler d’elle. La plupart des officiers, elle les connaît depuis l’école, ils fonctionnent ensemble sans trop avoir à dire.
Elle est fille de commandant, et jamais il n’a été question d’une vie terrestre, dès le départ elle en a trop appris sur les bateaux pour se détourner de la mer. Elle appartient à l’eau comme d’autres ont la fierté d’origines lointaines. Il n’y a jamais eu lieu de rompre, de rejeter. Elle a fait le choix de la navigation, ce savoir d’êtres humains, le choix des bricolages antiques et des machines modernes, des chiffres et des sensations, des abstractions cosmiques et du soleil au visage. Ce qui lui a donné un âge, une densité.
Elle a observé le travail des autres, des hommes, avant elle, elle a appris tout ce qu’il faut apprendre et fait ses preuves sous les regards exigeants, parfois condescendants, méfiants. Elle n’a brûlé aucune étape, elle est étrangère à l’idée de privilège, à autre chose qu’au lent respect des procédures. Elle a découvert que le travail l’apaise, le temps rassurant du labeur. Avec sérieux, de haute lutte, elle a conquis son autorité.
Pendant sa première traversée, elle n’a presque pas dormi, elle était partout à la fois, voulait tout savoir, pour un peu elle aurait fait à la place de chacun. On souriait quand elle tournait le dos, on ne donnait pas long de sa carrière, de sa santé. On disait que le goût du métier d’homme finirait par lui passer, que quelqu’un saurait la retenir à terre, dans une maison, à commander ce que les femmes commandent, on disait que pour le long cours elle n’avait pas les bras costauds, ni les bonnes hormones. Une seule fois, elle a serré le poing pour se battre. Elle aurait eu le dessus, si la tension n’avait pas été désamorcée tout de suite, si une main ne s’était pas posée sur son épaule. Depuis qu’elle est celle qui donne les ordres et décide de la carrière des autres, on ne dit plus rien, le féminin a fait son chemin dans les esprits, est entré dans les histoires comme le surnom d’autres marins célèbres.
Petit à petit, la météo est devenue pour elle un sens plus aigu que les autres, et la cartographie précise aussi, avec ses petites croix tracées toutes les vingt minutes sur la grande carte du bureau pour marquer la position. À chaque nouvelle traversée, elle se voit sans surprise avancer vers le sud, avancer vers le beau, passer au large des dépressions en les évitant au mieux. Elle a appris le cours des étendues huileuses, le doux enveloppement des écumes vertes.
Elle aime regarder les cartes, les connaît par cœur, les annote, les range. Elle les connaissait toutes avant de voyager. »

Extraits
« Un cargo qui était lancé sur le chemin des Açores a brusquement piqué vers le nord, direction Terre-Neuve. Impossible d’établir le contact avec ceux qui étaient à bord pendant une semaine, on ne savait plus s’ils étaient morts ou vivants, s’ils allaient s’arrêter un jour ou s’abimer sur les récifs. On a pensé à un détournement une prise d’otages, mais les jours passaient sans aucune revendication, sans écho d’aucune violence. Je ne sais pas si on a essayé d’envoyer d’autres bateaux à leur rencontre, les polices et les douanes ont bien dû s’activer. Bref, un jour, le bateau s’arrête et l’équipage est retrouvé, et pas un n’est capable d’expliquer comment il a aussi brutalement changé de cap. Quelque chose a dû se passer, qui devait rester secret, qu’il valait mieux ne pas savoir.
— Qu’est-ce que vous dites ici ?
— Rien, c’est encore notre spécialiste des histoires de fantômes.
— Riez, riez, en attendant, est-ce que l’un d’entre vous a trouvé d’où venait la panne?
— Il y avait aussi cette histoire, poursuit un autre plus timide, maintenant qu’est ouverte la porte des grands récits, juste assez embellis pour se créer un lien, le temps d’une énième vérification technique. Cette histoire d’équipage ligué d’un coup contre sa hiérarchie, bien décidé à ne pas atteindre le port prévu, à mettre en scène un faux naufrage pour s’échapper tranquillement sur un autre continent avec une partie de la cargaison.
— Ne comptez pas sur moi pour ce genre d’aventures. Vu ce qu’on transporte.
– Qu’est-ce qu’on transporte, tu le sais, toi? – Ce n’est pas très compliqué à imaginer. Des T-shirt made in China, des meubles en kit et des litres de coca.
– Du blé. Des fruits dans des frigos. Des matières dangereuses, peut-être, de grosses piles radioactives.
– Et personne ne connaît l’histoire du papa de notre commandante? Il était lui aussi dans la compagnie, dans les années quatre-vingt.
Arrête, c’est une rumeur, rien n’a jamais été prouvé.
– C’est une légende, mon cher, et depuis quand, sur les bateaux, on ne pourrait plus se raconter de légendes ?
– Raconte, vas-y, moi je ne la connais pas.
– C’est l’histoire d’un grand commandant qui en avait vu d’autres, qui avait fait le tour du monde et qu’on citait en exemple pour quelques belles façons de traverser les tempêtes. Un jour de temps très calme, il fit route vers l’Amérique du Sud.
– Tu brodes complètement là, mais vas-y, on t’écoute.
Non non je t’assure, c’était l’Argentine. Bon, toujours est-il que le voyage se déroule normalement, l’arrivée du cargo est signalée à La Plata, le pilote est prêt à venir à sa rencontre. Et puis plus rien. Un jour, deux jours, trois jours, plus de nouvelles, plus de contact, et surtout, aucun autre bateau ne le repère dans la zone où il était pourtant arrivé. On commence à être sur le qui-vive, à préparer les plongeurs et Les secours. Et puis, au bout d’une petite semaine, retour du signal, le bateau est bien là où on l’avait laissé, il fait son entrée comme prévu. Avec juste un très léger décalage. Une semaine perdue dans les méandres de l’espace-temps.
— Et les marins, qu’est-ce qu’ils ont dit?
— On raconte qu’ils ne se sont rendu compte de rien d’anormal, et qu’ils ont été très surpris de l’accueil qui leur a été fait. On raconte surtout que le commandant n’a plus ouvert la bouche pendant plusieurs années. On ne sait pas ce qu’il a vu, mais quelque chose en lui avait changé, assez profondément.
— Eh bien ça ne me paraît pas très difficile à vérifier. Il y a quelqu’un à bord qui doit savoir tout ça bien mieux que nous.
— Alors vas-y, demande-lui, toi.
— Laissez-la tranquille.
Nourris d’histoires et de questions, ils sourient et se remettent au travail. Ils sont de ces insectes qui font fonctionner leur monde avec une rigueur imperméable à tout mystère. Ils traquent le boulon manquant, la petite fissure dans une de leurs cuves, ils testent, basculent du mode électronique au mode manuel, ne se fient plus qu’à leurs bras activant les leviers, mettent en marche les pistons dans la chaleur pourtant toujours intense des machines. Ils consultent des modes d’emploi, partent loin dans leur mémoire à la recherche des cas particuliers, des petites failles du système dont on a bien dû un jour leur dire de se méfier. » p. 90-91-92

« Tranquillement, le bateau continue à fendre les vagues et les bancs de poissons, ronronnant toujours son chant mécanique, pris d’une autonomie, seulement, qui rend les humains vains, et qui le leur fait comprendre. » p. 93

« Je soussignée par mon nom propre, commandante de mer, et de père en fille, capitaine de première classe de la navigation maritime, capitaine du navire au cœur qui bat tout seul, ayant pour port d’attache une ville pénible, et appartenant à la compagnie de navigation de ceux qui avancent dans l’eau sans se poser de questions, dont le siège social est situé dans une ville plus grande encore, et qui me fait sentir encore plus indésirable, déclare avoir appareillé de Saint-Nazaire un jour pair du siècle XXI, à destination des Antilles sans savoir quelles étaient mouvantes, munie de mes expéditions, le navire étant en bon état de navigabilité, les essais réglementaires et des vérifications effectuées avant le départ ayant confirmé le bon fonctionnement des appareils et aides à la navigation, panneaux bien condamnés, portes étanches bien fermées, grues bridées à leur poste de mer, équipage au complet composé de 20 hommes et une femme, puis 21 hommes et une femme sans que soit résolue la nature de cette augmentation, la femme en question n’ayant pas enfanté et ne désirant en aucun cas enfanter, chargé de 150000 tonnes de denrées diverses réparties dans des conteneurs de couleurs, mes préférés étant les bleus, je les trouve visuellement plus intéressants au crépuscule en pleine mer, les tirants d’eau étant, au départ, de 18,30 m à l’arrière et de 15,60 m à l’avant.
Quitté le quai à 22h 40 heure locale, aidée d’un pilote et assistée de 4 remorqueurs. La navigation assistée du radar n’a révélé aucun dysfonctionnement de celui-ci. La navigation se déroule sans difficulté par un temps clair et une visibilité de 10 milles, à La vitesse de 12,5 nœuds, jusqu’à ce qu’une idée lumineuse traverse l’équipage, pris d’une envie d’air pur et de vacances. Toutes les dispositions requises pour cette nouvelle situation sont prises à 9h 45 Le lendemain matin: mise en veille de toute conscience professionnelle, vitesse réduite jusqu’à l’arrêt, machines parées pour manœuvrer, mais main d’œuvre humaine absente car tout occupée à la baignade, feux et signaux sonores réglementaires en route, désactivation des radars anticollision.
Depuis cette heure, constat est fait d’une autonomisation totale du navire, refusant malgré diverses sommations de respecter les indications de vitesse données par le personnel navigant. La faute, considérée comme grave, est inscrite sur le livre de discipline. Le bateau a néanmoins refusé d’apposer sa signature en bas du document. Nous réfléchissons aux suites à donner à cette affaire, bien que cette insoumission nous amuse au plus haut point.
À partir de maintenant, décision est prise par moi-même de ne plus tenir ce journal, ayant conscience tout de même des sanctions encourues. De ne pas faire de rapport au port de destination. De ne pas raconter l’envie que j’ai de plonger à mon tour dans le banc de brume qui se profile à et de dormir cent ans. » p. 106-107

À propos de l’auteur

Mariette Navarro (c)Philippe Malone

(sdp)
Mariette Navarro (c)Philippe Malone (sdp)

Mariette Navarro © Photo DR

Mariette Navarro est née en 1980. Elle est dramaturge et intervient dans les écoles supérieures d’art dramatique. Depuis 2016, elle est directrice avec Emmanuel Echivard de la collection Grands Fonds des éditions Cheyne, où elle est l’auteure de deux textes de prose poétique, Alors Carcasse (2011, prix Robert Walser 2012) et Les Chemins contraires (2016). Et chez Quartett de 2011 à 2020, des pièces de théâtre, Nous les vagues suivi de Les Célébrations, Prodiges, Les Feux de poitrine, Zone à étendre, Les Hérétiques, Désordres imaginaires. (Source: Quidam Éditeur)

Blog de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#Ultramarins #MarietteNavarro #QuidamEditeur #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #RentréeLittéraireaout2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

La liberté des oiseaux

BAUMHEIER_la_liberte_des_oiseaux  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Après la Seconde Guerre mondiale, la famille Groen va être confrontée à une nouvelle tragédie. Quand l’Allemagne se divise Johannes est fonctionnaire à Berlin-Est, son épouse infirmière. Leur fille aînée Charlotte est passionnée par le socialisme tandis que sa sœur Marlene est une artiste amoureuse du fils d’un pasteur qui décide de fuir à l’Ouest. Un choix aux conséquences dramatiques pour toute la famille.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille allemande

Dans cette passionnante saga Anja Baumheier retrace le parcours de la famille Groen dans une fresque qui couvre toute l’histoire contemporaine allemande, de la Seconde Guerre mondiale à la scission, et de la chute du mur de Berlin jusqu’à aujourd’hui. Un premier roman bouleversant.

Si vous prenez une famille allemande et remontez les générations jusqu’au début du siècle passé, alors il y a fort à parier que vous disposerez d’un formidable matériel romanesque, tant l’histoire de ce pays – notamment à l’est – a été riche et bousculée, dramatique et violente, mais aussi exaltante et puissante.
Saluons donc d’emblée la performance d’Anja Baumheier qui, pour son premier roman, a réussi une fresque qui mêle habilement l’intime à l’universel au fil des époques.
Après la scène d’ouverture qui se déroule en 1936 et raconte comment le petit Johannes a découvert sa mère pendue dans le grenier on bascule dans le Berlin d’aujourd’hui au moment où Theresa reçoit une lettre d’un office notarial lui annonçant que Marlene Groen lui lègue sa maison de Rostock à parts égales avec Tom Halász. Une nouvelle qui la sidère, car on lui a toujours expliqué que Marlene, sa grande sœur, avait disparu en 1971 en faisant de la voile sur la Baltique et qu’elle n’a jamais entendu parler de Tom. Mais le notaire va lui confirmer la chose et lui remettre un pli contenant une clé et un mot de Marlene commençant par cette citation: «Chère Theresa,
«Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou.» (Aristote) Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement»
Le chapitre suivant nous ramène en 1946 à Rostock où, au sortir de la Seconde Guerre mondiale Johannes va croiser la route d’Elisabeth. Le fonctionnaire va tomber amoureux de la belle infirmière. Ils se marieront l’année de naissance de la RDA avec des rêves pleins les yeux. Kolia, qui a tendu la main à Johannes perdu dans les ruines, va proposer à son ami de le rejoindre à Berlin et de grimper dans la hiérarchie en intégrant la sécurité intérieure. Sans demander son avis à son épouse il accepte et l’entraîne dans la capitale où elle va intégrer l’hôpital de la Charité et se consoler en retrouvant Eva, une amie d’enfance. Elle n’est pas insensible non plus au charme d’Anton Michalski, l’un des médecins les plus doués de l’établissement.
Les deux filles du couple vont, quant à elles, vouloir suivre des chemins très différents. Charlotte, l’aînée, est passionnée par le socialisme et entend construire ce nouveau pays en faisant confiance aux dirigeants. Sa sœur Marlene, qui a un tempérament d’artiste, aspire à la liberté et à de plus en plus de peine à se soumettre aux contraintes du nouveau régime. Quand elle tombe amoureuse de Wieland, du fils d’un pasteur, elle décide de le suivre dans son projet de fuite à l’Ouest. Une entreprise très risquée…
On l’aura compris, les personnages qui vont se croiser tout au long du roman vont se retrouver au centre d’un maelstrom, entraînés par l’Histoire en marche et par des secrets de famille qui vont finir par éclater. Ainsi l’arbre généalogique d’Elisabeth et Johannes dans version officielle, avec ses trois filles Charlotte, Marlene et Theresa, va se voir vigoureusement secoué. Entre les injonctions de la Stasi, la fuite à l’ouest, la construction du «mur de la honte», puis sa chute et la réunification du pays, les amours contrariées et les mensonges imposés par la raison d’État, la vérité va trouver son chemin et finir par éclater et nous offrir des pages bouleversantes. Un premier roman captivant !

La liberté des oiseaux
Anja Baumheier
Éditions Les Escales
Premier roman
Traduit de l’allemand par Jean Bertrand
432 p., 22 €
EAN 9782365694483
Paru le 4/11/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, principalement à Berlin, mais aussi à Rostock. On y évoque aussi Munich et Prague ainsi que l’île de Rügen.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux sœurs enquêtent sur leur enfance passée en RDA et sur les non-dits qui pèsent sur leur famille. Une fresque sublime et captivante.
De nos jours, Theresa reçoit une mystérieuse lettre annonçant le décès de sa sœur aînée Marlene. C’est à n’y rien comprendre. Car Marlene est morte il y a des années. C’est du moins ce que lui ont toujours dit ses parents. Intriguée, Theresa, accompagnée de son autre sœur Charlotte, part en quête de réponses. Se révèle alors l’histoire de leurs parents, l’arrivée à Berlin au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la carrière de leur père dans la Stasi, la suspicion et la paranoïa, l’influence terrible de son chef, Kolia. Mais surtout, la personnalité rebelle de Marlene, qui rêvait de fuir à l’Ouest…
Grande saga au formidable souffle romanesque, La Liberté des oiseaux retrace quatre-vingts ans d’histoire allemande et nous plonge au cœur de destinées ballottées par l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Lili au fil des pages
Blog Livr’Escapades
Blog Culture vs News

Les premières pages du livre
Autrefois (1936)

Jaksonów
Huit heures, enfin ! Johannes rejeta la couverture, sauta du lit et dévala l’escalier en pyjama, les cheveux en bataille. Une faible lueur pénétrait par la fenêtre dans le couloir de la vieille ferme. Johannes s’était tellement réjoui de fêter son anniversaire ! Sa mère avait promis de passer toute la journée avec lui. Il ne serait même pas obligé d’aller à l’école, avait-elle précisé. Depuis la dernière marche d’escalier, il bondit dans la cuisine. Une table en bois grossier occupait le centre de la pièce, une étagère à vaisselle garnissait un pan de mur, et un seau à cendres était posé à côté de la cuisinière. Mais sa mère n’était pas là, ni dans la pièce adjacente. Johannes se doutait de ce que cela augurait : elle ne se lèverait pas de la journée.
La porte de la chambre était restée entrebâillée. En entrant, il reconnut aussitôt une odeur familière de valériane, d’alcool et de bois humide. Les rideaux de lin brut n’étaient pas complètement tirés. À travers une fente, Johannes vit qu’il neigeait à l’extérieur, et la lumière blafarde du matin donnait aux flocons un aspect fantomatique. Doucement, il s’assit au bord du lit. Sa mère avait les yeux fermés, ses longs cheveux défaits étaient étalés sur l’oreiller tandis que sa poitrine se soulevait régulièrement. Sa bouche pâle aux lèvres gercées et sa peau blême lui donnaient un teint cireux, comme si elle n’était plus tout à fait là. Si près d’elle, Johannes pouvait sentir des relents de sueur et l’odeur désagréable de son haleine. Les noms latins imprimés sur les boîtes de médicaments qui encombraient la table de nuit ne lui disaient rien. Contre le mur était appuyée une photo à bord dentelé qui avait été prise avant la naissance de Johannes. Il avait du mal à croire que cette femme alitée était la même que celle de la photographie. Cette dernière souriait en direction de l’appareil, une main appuyée sur la hanche. Sa peau claire resplendissait, ses cheveux noirs étaient coupés court. Il prit la photo et la retourna. Un prénom et une date, Charlotte 1916, étaient inscrits au dos dans une belle écriture manuscrite.
Sa mère ouvrit des yeux vitreux et cernés de rouge.
— Je te souhaite un bon anniversaire.
Johannes se pencha pour la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa.
— Non, Hannes, ça m’empêche de respirer. Tu le sais bien.
Johannes recula en hochant la tête. Sa gorge se noua. Il se détourna et parcourut la chambre du regard, sans savoir où poser les yeux. Finalement, il fixa le tableau qui était accroché au-dessus de la commode. Il représentait un paysage de neige, et il eut soudain l’impression que des ombres allaient se détacher de cette surface claire pour lui sauter au visage. Il baissa la tête.
Je sais qu’elle ne va pas bien. Mais c’est mon anniversaire, elle aurait quand même pu se forcer, pensa-t-il sans oser le dire à voix haute. Il avait déjà commis cette erreur un jour, et sa mère avait fondu en larmes :
— Tu crois que ça me plaît d’être comme ça ? lui avait-elle reproché.
Dehors, quelqu’un frappa à la porte. Johannes se leva, traversa le couloir et alla ouvrir. Ida Pinotek, la propriétaire de la ferme voisine, apparut dans l’encadrement. Un foulard noué autour de la tête, elle portait un tablier à carreaux et tenait dans sa main une grande assiette avec une part de gâteau au chocolat.
— Hannes, bon anniversaire, mon garçon ! J’espère que tu aimes toujours le gâteau au chocolat ?
Johannes opina de la tête tandis qu’Ida Pinotek le serrait dans ses bras. Elle était de petite taille et attendait son troisième enfant. Son ventre était tellement proéminent que Johannes effleura à peine son buste.
Il ne put retenir ses larmes plus longtemps.
Ida Pinotek lui caressa la joue.
— Charlotte est encore au lit ?
Il fit signe que oui.
— Mon pauvre garçon.
Elle voulut ajouter quelque chose, mais se ravisa et se mordit la lèvre inférieure.
— Ne t’inquiète pas. Ça va passer. En attendant, c’est l’heure d’aller à l’école. Hubert et Hedwig t’attendent.
Johannes repensa une seconde à la promesse que sa mère lui avait faite de passer cette journée avec lui.
— J’arrive tout de suite, madame Pinotek.
Il fit un crochet par la chambre de sa mère et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Elle s’était rendormie. Johannes s’habilla en vitesse, enfila son manteau, mit son cartable sur son dos et suivit la voisine dehors.
L’après-midi, lorsqu’il rentra à la maison, sa mère n’était toujours pas levée. Il alla dans la cuisine où était resté le gâteau de la voisine. Johannes avait faim, mais la seule vue du chocolat lui donna un haut-le-cœur. Il prit la part et alla la jeter sur le tas d’ordures derrière la maison. Il attrapa une branche pour la recouvrir avec des déchets en décomposition. Il ne voulait pas faire de peine à Ida Pinotek.
*
Hubert et Hedwig Pinotek étaient installés à la grande table de la cuisine et décoraient des petits sablés de Noël. Johannes, couché sur le divan, regardait la cire d’une bougie du sapin goutter sur le plancher en bois.
— Tu ne veux pas participer, Hannes ?
Ida Pinotek posa sa main sur l’épaule de Johannes.
— Non, madame Pinotek. Je préfère rester ici.
— Tu peux, mon garçon. L’état de ta mère devrait bientôt s’arranger. Tu verras, l’an prochain, vous pourrez fêter Noël ensemble.
Elle passa sa main dans ses boucles brunes, puis retourna vers la cuisinière pour sortir du four une nouvelle fournée de biscuits.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’anniversaire de Johannes. Et sa mère n’avait pas quitté sa chambre. Sur le chemin de l’école, Johannes en avait parlé à Hubert et Hedwig. Le soir même, Ida Pinotek était venue frapper à la porte. Sur un ton qui n’admettait aucune contestation, elle avait dit à Johannes de rassembler quelques affaires et de venir s’installer chez eux. Johannes était resté planté là sans bouger, alors la voisine lui avait promis qu’il ne resterait chez eux que le temps que sa mère aille mieux. Depuis, Johannes habitait chez les voisins.
La bougie s’éteignit dans un grésillement. Johannes se redressa et leva les yeux. Par la fenêtre, il vit de la lumière en face dans la chambre de sa mère. Il avait espéré toute la journée pouvoir passer la soirée de Noël avec elle. Il bondit du canapé et traversa la cour en chaussettes. Mais quand il arriva dans le couloir, la lumière avait été éteinte. Johannes s’immobilisa et écouta à travers le silence. Il entendit alors du bruit au grenier. Qu’est-ce que c’était ? Sa mère était-elle montée là-haut ? Johannes grimpa les marches quatre à quatre et atteignit la vieille porte en bois à bout de souffle. Il essaya de l’ouvrir, mais elle était verrouillée de l’intérieur.
— Maman ?
Hésitant, Johannes essayait de pousser la porte lorsque la voix d’Ida Pinotek résonna en bas.
— Hannes, qu’est-ce que tu fabriques ? Tu marches en chaussettes dans la neige ? Tu vas attraper froid, mon garçon.
— Elle est réveillée, madame Pinotek, j’ai vu de la lumière. Mais elle n’est pas dans son lit.
Il se pencha par-dessus la rambarde.
— Qu’est-ce que tu fais là-haut ?
— J’ai entendu du bruit, mais la porte est fermée. D’habitude, elle reste toujours ouverte.
Ida Pinotek gravit lentement l’escalier en soutenant son dos d’une main. Elle devait accoucher dans quatre semaines et avait du mal à se déplacer. Les marches craquaient sous ses pas. Lorsqu’elle arriva devant le grenier, Johannes s’écarta d’un pas. Ida Pinotek appuya de toutes ses forces contre la porte mais rien ne bougea. À la troisième tentative, elle réussit à l’ouvrir et Johannes se rua à l’intérieur.
Le grenier était plongé dans le noir, on ne pouvait rien distinguer.
— Il n’y a personne, Hannes. On va redescendre. Ce sera bientôt l’heure d’ouvrir les cadeaux, dit Ida Pinotek en s’approchant de l’escalier.
Johannes chercha le mur de la main. Il trouva enfin l’interrupteur. L’ampoule du plafond s’alluma, clignota un bref instant et s’éteignit. Mais il avait eu le temps d’apercevoir sa mère, la corde passée sur la poutre et le tabouret renversé.
Aujourd’hui
Berlin
L’odeur qui s’échappait de l’assiette recouverte de papier aluminium parvint aux narines de Theresa et celle-ci reconnut aussitôt le plat du jour : du rôti de porc avec une jardinière de légumes et de la purée. Pendant qu’elle le déballait, une musique militaire tonitruante lui parvenait du salon.
— Monsieur Bastian, vous pouvez baisser un peu le son ?
— Vous dites ?
Le vieillard avait dû autrefois être doté d’une voix sonore. Il avait raconté à Theresa qu’au temps de la RDA, il avait servi dans l’Armée populaire en tant que lieutenant ou capitaine, elle ne se souvenait pas exactement. Les yeux de monsieur Bastian brillaient dès qu’il évoquait cette époque. Aujourd’hui, sa voix avait faibli et avait du mal à couvrir le son du téléviseur.
Theresa glissa la tête à travers le passe-plat entre la cuisine et le salon.
— Est-ce que vous pouvez mettre un peu moins fort ?
Elle montra du doigt le poste posé à côté des étagères murales en stratifié typiques de la RDA.
Monsieur Bastian sourit et l’éteignit complètement, tandis que Theresa posait l’assiette tiède sur la table.
— Vous allez vous régaler. C’est du rôti de porc, votre plat préféré.
— Merci, madame Matusiak, vous êtes une perle. Qu’est-ce que je ferais sans vous ? Vous ne voulez pas vous asseoir près de moi ?
— Ce serait avec plaisir, mais mon temps est compté. Et je dois encore faire le ménage.
Elle sortit dans le couloir et revint avec un chiffon à poussière. Elle était toujours étonnée que des gens remplissent leur séjour de meubles aussi imposants, comme chez sa sœur Charlotte où tout un pan de mur était encombré par des placards. À chaque fois qu’elle passait la voir, Theresa ne pouvait s’empêcher de s’en faire la réflexion. Pendant que Theresa époussetait les vases, les photos de famille et la vaisselle exposés sur les étagères, monsieur Bastian, derrière elle, mâchait avec délectation en faisant grincer son dentier.
— Au fait, où en est votre exposition ? Tous les tableaux sont prêts ?
Theresa reposa une photo de mariage.
— Il m’en reste un à peindre si je ne veux pas me faire incendier par Petzold. Le vernissage aura lieu dans trois semaines.
— Vous y arriverez, madame Matusiak. Il faut laisser le temps au temps, comme on dit. Je peux vous assurer à mon âge que j’en ai souvent fait l’expérience.
Pendant que Theresa secouait son chiffon, le métro aérien passa devant la fenêtre dans un fracas de ferraille, et la voiture de tête s’engouffra dans le tunnel en direction de Pankow. Theresa aimait son travail d’auxiliaire de vie, elle s’était attachée aux personnes qu’elle côtoyait jour après jour. Mais sa vraie passion, c’était la peinture. Elle dessinait depuis sa plus tendre enfance, sans avoir jamais pensé pratiquer autrement que pour le plaisir. Jusqu’à sa rencontre avec Albert Petzold, qui tenait une galerie d’art dans la Oderberger Straße. Elle était ravie qu’il lui ait proposé d’exposer ses tableaux. Elle en avait toujours rêvé, mais n’avait jamais osé montrer ses œuvres à d’autres personnes que Charlotte et sa fille, Anna. La rencontre avec Petzold avait été le fruit du hasard. Six mois plus tôt, Theresa s’était rendue au musée d’Histoire naturelle pour dessiner le grand squelette de dinosaure dans la galerie vitrée. Elle avait presque terminé quand un homme s’était arrêté derrière elle pour regarder par-dessus son épaule. Ils avaient alors engagé la conversation, et Albert Petzold avait invité Theresa à passer le voir dans sa galerie de Prenzlauer Berg pour lui montrer son travail.
Theresa ferma la fenêtre et jeta un œil au coucou accroché au-dessus du canapé.
— J’ai fini, madame Matusiak.
Monsieur Bastian avait vidé son assiette et posé les couverts en travers, il ne restait pas même un peu de sauce. Il appartenait à cette génération qui mangeait tout ce qu’on lui servait.

Theresa s’allongea dans la baignoire et savoura la chaleur du bain. La journée avait été fatigante, et elle sentait son dos la tirailler. Elle ferma les yeux et se réjouit à l’idée de passer une soirée tranquille. Elle pensait commander une pizza et travailler un peu à ses tableaux. Elle s’apprêtait à rajouter de l’eau chaude lorsque la sonnette de la porte d’entrée la fit sursauter. Qui pouvait bien lui rendre visite à cette heure ? Sûrement que sa fille, Anna, qui avait la clé et téléphonait toujours pour prévenir avant de passer. La sonnette retentit de nouveau. Theresa se leva, enroula une serviette autour de sa tête, enfila son peignoir et se dirigea vers la porte.
— Madame Matusiak, Theresa Matusiak ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête.
— Vous voulez bien signer ici ?
Le facteur lui tendait une lettre recommandée.
Theresa signa le formulaire, le remercia et referma la porte. Perplexe, elle retourna l’enveloppe dans tous les sens. Pourquoi recevait-elle un recommandé ? Il provenait de l’étude de notaires Herzberg & Salomon domiciliée dans la Schönhauser Allee. Theresa se ressaisit et déchira l’enveloppe.
Chère Madame,
Nous vous faisons savoir par la présente que madame Marlene Groen a déposé son testament à notre étude. Suite à son décès la semaine dernière, nous vous informons qu’elle vous lègue sa propriété de Rostock à parts égales avec monsieur Tom Halász. Nous vous prions de nous contacter au plus vite afin de régler les formalités.
Avec nos plus sincères condoléances,
p. o. Maître Kai Herzberg.
Theresa laissa retomber la lettre. Marlene venait de mourir ? Ce devait être une erreur. Ce courrier n’avait aucun sens. Sa grande sœur avait disparu en 1971 dans un accident de bateau. Marlene s’était noyée alors qu’elle faisait de la voile sur la Baltique avec son père, Johannes. Elle venait de fêter ses dix-sept ans. La perte de l’enfant avait causé une telle douleur à ses parents que, par la suite, ils avaient évité autant que possible d’en parler.
Theresa s’approcha de la fenêtre, laissant des empreintes humides sur le plancher. Songeuse, elle resta immobile devant ses tableaux appuyés contre le mur. Les toiles représentaient des visages mélancoliques, évoquant un peu les portraits de Modigliani. Theresa caressa du bout des doigts la joue d’une femme au teint pâle, coiffée d’un chapeau à large bord. Ses parents, Johannes et Elisabeth Groen, avaient eu trois filles. Theresa, Marlene et Charlotte, l’aînée. Theresa, la cadette, n’avait pas connu Marlene qui était morte avant sa naissance. Quelque temps après le décès, Elisabeth s’était retrouvée enceinte sans le vouloir et n’avait pas eu le cœur de renoncer à cet enfant.
Theresa s’arracha à la contemplation du tableau et parcourut une nouvelle fois la lettre. Elle tressaillit en lisant les termes de « propriété de Rostock ». Une propriété ? Elle n’y avait pas prêté attention à la première lecture. Theresa retira la serviette enroulée autour de sa tête et pensa à la maison de Rostock qui avait autrefois appartenu à ses parents. Ils l’avaient vendue après la chute du mur. Pendant tout ce temps-là, c’était donc Marlene qui en avait été la propriétaire ? Alors qu’elle était censée être morte depuis des années ?
Theresa avait la gorge sèche. Elle alla à la cuisine et but à même le robinet. Puis elle prit son téléphone sur la table et composa le numéro de sa sœur Charlotte, l’aînée, la fille raisonnable qui trouvait toujours une solution à tout. Peut-être pourrait-elle l’éclairer ?
— Charlotte ? C’est moi. Tu as un moment ?
Theresa retourna au salon et regarda par la fenêtre.
— Pas tellement. Je pars demain matin en formation à Magdebourg et je dois encore préparer mes affaires. Que se passe-t-il ?
— Eh bien, je viens de recevoir une lettre recommandée. C’est au sujet de Marlene. Elle… Visiblement elle a vécu jusqu’à la semaine dernière.
À l’autre bout de la ligne, elle ne percevait que la respiration de Charlotte.
— Tu es encore là ? demanda Theresa.
— Oui… Écoute, ce n’est pas possible. Marlene est morte depuis des années.
— Je sais, je n’y comprends rien. Et le plus étonnant, c’est que Marlene m’a apparemment légué sa maison.
Theresa s’assit sur la chaise qui trônait devant son chevalet près de la fenêtre.
— Quelle maison ?
— Celle de Rostock. Tu sais, la maison que papa a vendue à un investisseur en 1992. Charlotte, cette histoire est invraisemblable. Tu aurais une explication ?
— Non, je trouve ça tout aussi étrange… Je crois que tu vas devoir interroger maman, même si ça risque d’être compliqué.
— C’est ce que je vais faire. Dès demain matin. Peut-être s’agit-il d’un malentendu ou d’une erreur, qui sait ?
Pensive, Theresa regarda la lettre sur le chevalet.
— Charlotte, j’ai encore une question. Tu connais un certain Tom Halász ?
— Non, ça ne me dit rien, pourquoi ?
— Pour rien, juste comme ça. Je te rappellerai dès que j’en saurai plus.
*
Le lendemain matin, après avoir fixé un rendez-vous avec la secrétaire de l’étude Herzberg & Salomon, Theresa prit le S-Bahn pour se rendre à Lichtenberg, où sa mère Elisabeth vivait depuis cinq ans dans un établissement pour personnes dépendantes. Celui-ci se trouvait tout près du parc zoologique où Elisabeth emmenait souvent Charlotte et Theresa pendant leur enfance, et ces dernières espéraient que cette proximité pourrait raviver la mémoire de leur mère.
Cette maison de retraite spécialisée s’était imposée comme la meilleure solution. Après la mort de Johannes en 1997, Elisabeth avait eu un regain d’énergie et avait beaucoup voyagé. Theresa et Charlotte la voyaient rarement. De son côté, Theresa traversait une période difficile. Elle venait de se séparer de Bernd, le père d’Anna, et devait s’organiser pour élever seule son enfant. Quant à Charlotte, dépitée, elle suivait une formation de fonctionnaire des finances à la suite du refus de l’Allemagne réunifiée de reconnaître son diplôme de professeur d’instruction civique obtenu au temps de la RDA.
Trois ans plus tard, l’état de santé d’Elisabeth s’était mis à décliner. Elle avait commencé par oublier ses clés quand elle sortait de chez elle, puis à ne plus retrouver sa maison et à confondre le nom de ses enfants. Un jour où Charlotte lui rendait visite, elle avait même appelé la police, pensant qu’elle était victime d’un cambriolage. À mesure qu’elle perdait la mémoire, Elisabeth se montrait agressive, et il était devenu de plus en plus difficile pour ses filles de s’occuper d’elle. Elisabeth avait même accusé Theresa de lui voler de l’argent. Et puis elle oubliait de s’alimenter. Les deux sœurs avaient dû se résoudre à la confier à des professionnels.

Dans la maison de retraite, le personnel entassait les plateaux du repas de midi sur des chariots en métal pour les ramener à la cuisine. Theresa passa à l’accueil et monta dans l’ascenseur qui sentait l’infusion de menthe et le produit désinfectant. Elle appuya sur le chiffre quatre. La porte se referma lentement et la cabine couverte de miroirs se mit en mouvement.
La porte de la chambre d’Elisabeth était ouverte, Theresa entra sans frapper. Sa mère était assise droite dans son lit et contemplait le tableau qui était accroché au mur. Une reproduction de La Belle Chocolatière, la célèbre peinture de Jean-Etienne Liotard qui ornait autrefois le salon de Johannes et Elisabeth. Il offrait un contraste criant avec la chambre moderne et aseptisée, tout comme la commode ancienne qu’Elisabeth avait également rapportée de chez elle.
La maladie avait rapidement altéré le visage d’Elisabeth. Elle avait désormais les cheveux clairsemés, les yeux éteints, et sa bouche était réduite à un simple trait. Le chemisier beige et le gros gilet qu’elle portait la faisaient paraître encore plus frêle qu’elle n’était déjà. Theresa ne put s’empêcher de penser à la photo de mariage de ses parents. Sa mère n’était plus que l’ombre de cette femme magnifique qu’elle avait été autrefois.
— Bonjour, maman. C’est moi dit Theresa en chuchotant.
Elisabeth ne détacha pas son regard de La Belle Chocolatière, seule sa main tressaillit brièvement.
Sur la route, Theresa s’était demandé comment elle amènerait la conversation sur Marlene et elle avait décidé d’aborder le sujet en douceur.
— Tu vas bien ?
Elisabeth ne réagit pas.
Theresa s’assit au bord du lit.
— Je suis venue parce que j’ai quelque chose à te demander. À propos de Marlene. J’ai reçu hier une lettre recommandée…
Elisabeth tourna la tête et fixa Theresa droit dans les yeux.
— Tais-toi !
Theresa sursauta, surprise par la violence de ces mots. Où sa mère avait-elle trouvé l’énergie de parler aussi fort ? Elle qui n’arrivait plus à manger toute seule. Il y avait une telle détermination dans sa voix. Theresa ne l’avait plus entendue parler sur ce ton depuis bien longtemps.
Elisabeth tourna à nouveau son regard vers le tableau.
— Marlene a toujours causé des ennuis. Il a fallu mettre bon ordre à la situation, sinon la famille aurait éclaté.
Sa voix chevrota.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Theresa se rapprocha de sa mère, mais celle-ci ne réagit pas.
Theresa prit la main d’Elisabeth. Elle était glacée.
— C’est Anton qui l’a sauvée.
Qui était Anton ? Theresa releva la tête sans comprendre. Sa mère avait fermé les yeux et elle lui caressa doucement le dos de la main.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda de nouveau Theresa.
Mais elle eut beau répéter la question, Elisabeth se mura dans le silence.

Autrefois (1943)

Rostock
— Quand est-ce qu’il reviendra, papa ?
Käthe prit la main d’Elisabeth.
— Peut-être au printemps, répondit-elle avant de se lever.
La cave ne mesurait que quelques mètres carrés et sentait le moisi. Le stock de bougies était presque épuisé, et les vivres, conserves et bocaux commençaient à manquer. Le seau d’aisance était plein et dégageait une odeur nauséabonde. Une fois de plus, Käthe avait éludé la question concernant Emil. Peut-être au printemps. Pourquoi avait-elle dit cela ? Elle savait qu’Elisabeth n’en croyait pas un mot. À seize ans, cette dernière comprenait bien des choses.
Cela faisait déjà cinq mois que la police était venue chercher Emil. Celui-ci savait parfaitement ce qu’il risquait en participant aux réunions clandestines organisées dans le port et en distribuant des tracts pacifistes. Käthe et Elisabeth vivaient maintenant depuis trois mois dans cette cave, autant pour se protéger des bombardements que par crainte de voir revenir les hommes en uniforme. L’entrée de leur cachette était dissimulée derrière une étagère encastrée dans un renfoncement du mur. Les deux planches du bas étaient simplement posées, et il suffisait de les retirer pour passer à travers le meuble. Elisabeth et Käthe montaient le moins possible dans la maison, seulement pour chercher de l’eau et vérifier que tout était en ordre.
— Il ne reviendra pas, c’est ça ?
Elisabeth prit la dernière bougie et la tourna dans sa main.
— Lisbeth, tu es trop grande pour que je te joue la comédie. Je ne sais pas quand ton père reviendra. Je ne sais même pas s’il rentrera un jour.
Tout à coup, une sirène se mit à retentir. Les deux femmes sursautèrent et jetèrent un regard apeuré à travers la grille du soupirail. Il pleuvait et on ne distinguait qu’une petite portion de trottoir. Il faisait sombre, et des éclairs illuminaient les pavés humides à intervalles de plus en plus rapprochés. Puis elles virent des gens passer, des chaussures d’enfants et de grossiers souliers de femmes marcher en hâte en direction de l’abri antiaérien. On entendait des cris et des pleurs. Elisabeth se colla à sa mère.
Käthe posa sa main sur la tête de sa fille.
— Dans cette cave, on est en sécurité. De toute façon, ça ne pourra pas être pire que ce qu’on a vécu l’an passé.
Malgré ces paroles confiantes, Käthe avait du mal à garder contenance. Elle ne se souvenait que trop de la nuit d’épouvante qu’elle avait vécue en avril dernier. Des milliers de bombes s’étaient abattues sur Rostock, et le vent de mer s’était chargé de propager les incendies. Après l’attaque, elles avaient erré avec Emil au milieu des rues dévastées, complètement hagarde. Un nombre considérable d’immeubles avaient été ravagés par les flammes, des sections de rues entières avaient été anéanties, et des centaines de personnes vagabondaient désormais sans abri. La vieille ville ressemblait à un champ de ruines, le toit de l’église Saint-Pierre était parti en fumée et il ne restait rien du théâtre municipal que Käthe et Emil avaient l’habitude de fréquenter.
Elisabeth poussa un cri en entendant les premiers tirs de la défense antiaérienne. Elle se serra un peu plus contre sa mère qui ne pouvait contenir le tremblement de sa main posée sur les cheveux de sa fille. Elle s’efforçait de ne pas laisser paraître sa peur. L’une de nous doit se montrer forte, pensait-elle.
Un étrange silence s’installa dehors, puis les bombes se mirent soudain à siffler et une énorme détonation retentit. La vitre du soupirail explosa et des éclats de verre volèrent sur le matelas posé sous la fenêtre. Elisabeth sursauta, et Käthe sentit qu’elle avait mouillé sa culotte.

Le bombardement ne s’acheva qu’après minuit. Le silence retomba, tout semblait paisible. Un chien se mit à aboyer. Des chaussures passèrent à nouveau devant le soupirail, cette fois dans l’autre sens. Une odeur de soufre pénétrait à travers la grille. Elisabeth se dégagea des bras de sa mère, poussa les débris de verre et s’étendit sur le matelas.
— Je reviens tout de suite.
Käthe se leva, retira les planches de l’étagère et se faufila à travers l’ouverture. Elle se pencha pour attraper le seau d’aisance et remonta lentement l’escalier pour sortir de la cave.
La maison était intacte, les vitres des fenêtres du haut avaient tenu bon. À côté de la porte se trouvait une malle. Käthe en sortit une culotte propre, alla dans la salle de bains, fit tremper dans la lessive celle qu’elle venait de retirer et sortit devant la maison. La rue était encore pleine de fumée. Du côté du port, des flammes s’élevaient dans le ciel. Käthe regarda prudemment autour d’elle : personne en vue. Elle descendit les marches et vida son seau dans une bouche d’égout. En se retournant, elle remarqua un paquet posé sur les marches du perron. Elle s’approcha et vit un broc d’eau fraîche, des bougies et une miche de pain emballées dans du papier journal. Käthe se dépêcha de les ramasser et de les ramener à l’intérieur. En ces temps de pénurie, qui pouvait bien encore se permettre de partager ? Käthe retourna dans la salle de bains, rinça sa culotte et la suspendit sur le fil à linge.
Quand elle revint dans la cave, Elisabeth s’était endormie. La couverture de laine grossière gisait à côté du matelas. Comme elle ressemblait à son père avec ses cheveux blonds et sa stature un peu frêle ! Käthe ramassa la couverture et l’étendit sur sa fille. Soudain, elle perçut un bruit inhabituel au-dessus de sa tête. Le vent avait plaqué un tract contre le soupirail et le faisait vibrer.
Käthe se leva, tira le papier à travers la grille et lut. Édition spéciale. Défaite allemande à Stalingrad, les soldats prisonniers des Russes.
*
À trois jours de marche de Rostock
Johannes s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux. Il avait de la fièvre et tremblait de tout son corps. La lanière de son sac en cuir lui lacérait le dos, son pantalon était trempé et son manteau bien trop fin par ce froid glacial. Son pied lui faisait tellement mal qu’il n’arrivait plus à marcher, et il fut obligé de s’asseoir. Lors de son départ précipité, il avait glissé sur une flaque gelée et était tombé dans un fossé. Une latte de clôture lui servait de béquille, il avait les mains calleuses. Il n’avait pas eu le temps de réfléchir, le danger était trop grand. Depuis que les troupes de Hitler avaient été battues à Stalingrad, l’Armée rouge avançait inéluctablement. La population allemande devait fuir la Silésie.
Un homme avec une charrette à bras, qui venait de rejoindre le convoi, l’aida à se relever.
— Quel âge as-tu, mon garçon ?
— Seize ans tout juste.
L’homme hocha la tête.
— Si jeune et déjà livré à toi-même, sur les routes. Monte, je peux te tracter un moment.
Johannes n’eut même pas la force de le remercier. Il se redressa et se hissa dans la charrette. Entre les valises, les malles et une luge, un bébé dormait, emmitouflé dans un manteau en fourrure. Johannes s’allongea à côté de cette masse douillette. Ses yeux se fermèrent, et il rêva de sa mère.

Un craquement sec tira Johannes du sommeil.
— Quoi ? Que se passe-t-il ? Où… ?
L’homme qui tirait la charrette s’était arrêté : l’essieu avant venait se de briser en deux.
— La charrette est foutue.
Il fixa longtemps Johannes du regard. Son visage était creusé, ses pupilles jaunâtres, et il toussait.
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
L’homme toussa à nouveau. Il tira de la poche de son manteau déchiré un mouchoir qu’il plaça devant sa bouche. Quand la quinte de toux fut passée, il jeta un coup d’œil au tissu, puis le montra à Johannes. Il était taché de sang.
— Je ne vais plus tenir longtemps. Je voudrais te demander une faveur : pourras-tu t’occuper d’Hanna ?
— Qui est-ce ?
L’homme rangea son mouchoir dans son manteau et montra la charrette de la main.
— Ma petite-fille. J’ai promis à ma fille de la conduire en lieu sûr.
Johannes regarda le paquet posé à côté de lui. L’enfant avait les yeux fermés.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé, à votre fille ?
L’homme ne répondit pas.
D’autres réfugiés arrivaient. Eux aussi avaient une charrette, mais tirée par un cheval si maigre qu’il avançait au pas.
— Tu t’occuperas d’elle ? Tu veux bien ?
— D’accord.
Johannes retroussa le bas de son pantalon. Sa cheville était devenue violette.
— Je reviens tout de suite. Je vais me mettre à l’écart pour me soulager.
L’homme traversa le chemin et disparut derrière un bosquet.
Johannes écarta le manteau en fourrure et posa sa main sur le corps du nourrisson. Il était glacé. Il retira sa main et plaça son oreille près du nez de la petite Hanna. Rien. Elle ne respirait plus.
Un coup de feu retentit. Le son provenait du bosquet. Johannes fut pris d’un vertige, il ne sentait plus ses pieds, ses mains s’étaient raidies et une douleur atroce lui labourait le crâne. Il s’étendit auprès du bébé mort. Toutes ses forces l’avaient abandonné et ses yeux se fermèrent de nouveau.
La charrette suivante était arrivée à la hauteur de Johannes.
— Eh là ! cria une voix de femme.
Johannes ouvrit les yeux.
— Oui, chuchota-t-il.
— Tu es vivant, tant mieux.
Une femme était debout à côté de la charrette.
— Descends et prends l’enfant.
— Mort, dit simplement Johannes.
— Alors passe-moi au moins la fourrure.
Johannes ne bougea pas. La femme monta sur la charrette, retira l’enfant du manteau de fourrure et le reposa.
— Reprends la route, mon garçon. Encore trois jours de marche et on sera à Rostock.

Aujourd’hui

Berlin
L’étude de notaire se trouvait tout près de la station de métro Eberswalder Straße. Theresa arriva avec un quart d’heure d’avance et lut les plaques dorées accrochées à l’entrée : deux notaires, un cabinet de chirurgie esthétique, un coach de vie privée, deux allergologues. L’entrée était recouverte de moquette bordeaux. Theresa examina son reflet dans les plaques brillantes. Elle portait un chemiser blanc et un élégant pantalon gris. Ses cheveux, qu’elle gardait habituellement lâchés, étaient rassemblés en une tresse. Elle monta l’escalier jusqu’au premier étage et s’apprêtait à sonner quand la porte s’ouvrit.
— Madame Matusiak ?
Theresa confirma d’un signe de tête.
Maître Herzberg devait avoir à peu près le même âge qu’elle, ce qui la surprit.
— Je suis ravi de vous rencontrer. Encore toutes mes condoléances. Je peux vous offrir quelque chose ? Un café, un verre d’eau, une limonade ?
— Je prendrais bien un café.
Une femme corpulente en costume lilas apparut derrière lui dans le couloir.
Maître Herzberg se tourna vers elle :
— Madame Schmidt, deux cafés, s’il vous plaît.
— Bien sûr. Avec du lait et du sucre ?
Maître Herzberg et Theresa approuvèrent.
— Par ici, madame Matusiak, je vous en prie.
Theresa suivit maître Herzberg à travers un étroit couloir au bout duquel il ouvrit une porte.
— Installez-vous, je reviens tout de suite.
Theresa entra dans le bureau et regarda autour d’elle. La pièce, inondée d’une lumière chaude, était également garnie de moquette bordeaux. Devant la fenêtre se trouvaient deux canapés et un fauteuil, tous en cuir beige, et des étagères couvertes de classeurs occupaient tout un pan de mur. Sur une table en verre, on avait disposé une coupe en cristal remplie de fruits artificiels. Theresa s’assit dans le fauteuil et regarda les deux photos posées sur le bureau : l’une représentait une femme et l’autre deux enfants. Maître Herzberg entra et referma la porte.
— Madame Matusiak, je suis à vous.
Il déposa sur la table en verre un petit plateau avec deux tasses de café et une assiette de biscuits, alla chercher deux enveloppes brunes sur son bureau et s’assit près de Theresa. Il ouvrit la première et s’éclaircit la voix.
— Par la présente, je soussignée Marlene Groen lègue à Theresa Matusiak, née Groen, et Tom Halász ma maison sise 1 Sankt-Georg-Straße à Rostock.
Theresa s’enfonça un peu plus profondément dans le fauteuil et maître Herzberg lui tendit l’autre enveloppe.
— Celle-ci vous est destinée personnellement.
Elle était matelassée. Theresa la tâta du bout des doigts, elle contenait un objet dur, sans doute une clé.
Un nuage vint cacher le soleil et plongea le bureau dans l’ombre, donnant soudain à la pièce une atmosphère froide. Sans un mot, Theresa prit sa tasse et but son café.
— Eh bien ?
Maître Herzberg, qui regardait Theresa à travers ses lunettes, lui faisait penser à un comédien dont elle n’arrivait pas à retrouver le nom.
— Vous êtes sûr ?
— Que voulez-vous dire ?
Maître Herzberg prit un biscuit et croqua dedans.
— Ce document a-t-il bien une valeur juridique ? Il n’y aurait pas une erreur ?
Maître Herzberg releva ses lunettes sur son front.
— Tout est parfaitement en règle sur le plan juridique. Vous n’avez aucun souci à vous faire.
— Je ne sais quoi en penser.
— Eh bien, vous pourriez simplement vous réjouir d’hériter d’une maison, vous auriez pu tomber plus mal. Avec ma femme, dit-il en désignant la photo posée sur son bureau, on cherche actuellement à se loger. Dans le quartier, les loyers ont tellement augmenté, c’est invraisemblable.
Pendant toutes ces années, Theresa ne savait même pas que Marlene était encore en vie. Elle pensait que tout allait s’éclaircir lors de ce rendez-vous, que cette histoire se révélerait finalement être un malentendu. Mais le testament de Marlene était tout à fait explicite, aucune méprise n’était possible.
— Une dernière chose. Je n’arrive pas à joindre le cohéritier, monsieur Tom Halász. Vous savez peut-être où il réside ?
Theresa croisa les jambes en se demandant si elle devait avouer au notaire qu’elle n’avait jamais entendu parler de cet homme.
— Nous allons essayer de le contacter ensemble. Vous êtes d’accord ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête. Maître Herzberg alla chercher un dossier sur son bureau, l’ouvrit, tapa un numéro sur son téléphone et alluma le haut-parleur.
Au bout de la troisième sonnerie, la boîte vocale se déclencha.
— Entreprise de débarras Halász. Je ne suis pas joignable pour le moment. Laissez-moi un message, je vous rappellerai dès que possible.
*
Son téléphone portable se mit à sonner dans l’appartement. Tom sursauta et gémit en ouvrant les yeux. Sa tête le lançait. La sonnerie s’arrêta enfin et il se tourna sur le côté. Une femme était couchée près de lui. Elle était nue, étendue sur le ventre, la tête tournée vers la porte, si bien que Tom ne voyait pas son visage. Il essaya de retrouver son nom, en vain. Il ne se souvenait que du bar où il avait passé la soirée avec son collègue Konstantin, assis au comptoir. Konstantin était parti peu après minuit, il avait dû ensuite rencontrer cette femme. Cindy ? Melanie ? Tom se leva et se dirigea vers la salle de bains.
Son portable était posé sur la machine à laver. Encore ce numéro qui avait déjà essayé de le joindre plusieurs fois ces derniers jours. Cette fois, le correspondant avait laissé un message.
— Bonjour monsieur Halász. Ici maître Herzberg de l’étude Herzberg & Salomon. C’est au sujet de Marlene Groen. Merci de me rappeler au plus vite.
Tom garda les yeux rivés sur le téléphone. Marlene. Comment avait-elle pu le retrouver après tout ce temps ? Est-ce qu’elle tentait à nouveau de s’immiscer dans sa vie ? Et pourquoi avait-elle demandé à un notaire de le contacter ? Il devait encore s’agir d’une histoire d’argent.
Une voix de synthèse proposa à Tom plusieurs options : « Pour rappeler votre correspondant, faites le 1 ; pour effacer le message, faites le 2 ; pour le sauvegarder, faites le 3 ; pour réécouter le message, faites… »
Tom appuya sur la touche 2.

Autrefois (1946)

Rostock
— Au suivant, s’il vous plaît.
Elisabeth éternua, prit un mouchoir dans le tiroir du bureau et se moucha bruyamment. Ce jour-là, elle aurait préféré rester chez elle au chaud pour se soigner, mais elle avait été réquisitionnée pour aller travailler car un nouveau camp de personnes déplacées venait d’ouvrir.
Un jeune homme s’avança devant elle, les yeux baissés.
— À vos souhaits, murmura-t-il.
— Merci. Votre nom, s’il vous plaît ?
— Johannes Groen.
Il leva enfin la tête vers elle.
Elisabeth éternua une nouvelle fois.
— Eh bien, vous avez attrapé un bon rhume.
Le jeune homme souriait, mais ses yeux étaient marqués de cernes profonds. Des boucles brunes désordonnées lui tombaient sur le front, et, malgré son allure, Elisabeth le trouva attirant. Il portait un pantalon usé jusqu’à la corde, une chemise à carreaux et un manteau beaucoup trop grand pour lui. Une écharpe rayée marron et vert en laine rêche était enroulée autour de son cou.
Elisabeth baissa les yeux et se concentra sur sa machine à écrire.
— D’où venez-vous ?
— De Jaksonów, en Silésie. On m’a envoyé ici déposer une demande de logement.
Elisabeth éternua à nouveau.
Le jeune homme dénoua son écharpe et la lui tendit en souriant.
— Tenez. Vous me faites de la peine.
— Mais je ne peux pas accepter. Vous en avez besoin…
Elisabeth s’interrompit. Elle ne voulait pas insinuer qu’il n’avait sans doute rien d’autre à se mettre. Elle trouva le geste généreux, si bien qu’elle prit l’écharpe et le remercia.
— On ne peut pas laisser une jolie femme tomber malade.
Ses yeux avaient retrouvé de l’éclat et ses joues s’étaient creusées de petites fossettes.
Elisabeth sentit soudain que ses mains tremblaient. Devant la porte de son bureau, une longue file de gens attendait. Il fallait qu’elle se dépêche, elle n’avait pas le temps de discuter plus longtemps avec lui. Elle aurait pourtant aimé savoir d’où il venait et pourquoi il avait dû quitter son pays, au lieu de se contenter des seules informations nécessaires pour remplir le formulaire. Mais l’administration des personnes déplacées n’était pas l’endroit idéal pour faire connaissance. Elle suspendit l’écharpe sur le dossier de sa chaise, prit deux formulaires sur son bureau, glissa un papier carbone entre les deux, et inséra le tout dans la machine à écrire.
— Votre âge ?
— Dix-huit ans.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer tandis qu’elle tapait à la machine. Pourquoi la présence de cet homme la troublait-elle à ce point ? Comment se pouvait-il qu’un inconnu fasse battre son cœur aussi vite ? Jamais un homme n’avait produit chez elle un tel effet. Ses doigts ne trouvaient plus les touches du clavier, elle dut recommencer. Dans quelques mois, elle suivrait une formation d’infirmière. Mais, en attendant, ce poste lui rapportait un peu d’argent dont sa mère et elle avaient grand besoin pour vivre.
Une fois le formulaire rempli, elle tendit le double à Johannes Groen. Elle espérait qu’il ne remarquerait pas l’empreinte humide que sa paume avait laissée sur le papier.
Au moment où il saisit le formulaire, leurs mains se touchèrent.
— À l’occasion, je repasserai chercher mon écharpe, si vous êtes d’accord. Je sais où vous trouver.
Il sourit une nouvelle fois, se retourna et sortit.
*
Le nouveau camp où Johannes logeait désormais était certes plus grand, mais composé de baraques tout aussi sommaires. Il y régnait une odeur atroce. Derrière la cabane, le puisard n’avait pas été vidé depuis des jours. Johannes retenait sa respiration et allait faire ses besoins le plus vite possible. Il était fatigué. Depuis quelques semaines, pour gagner un peu d’argent, il aidait à déblayer les ruines de la ville détruite et à trier les pierres. Ce travail l’épuisait, et il rentrait au camp chaque soir un peu plus éreinté. L’administration lui avait attribué un lit dans une baraque en planches rudimentaire qu’il partageait avec deux autres garçons de son âge. Edmund et Otto étaient tous deux originaires de Breslau, mais ils n’étaient pas très causants et, lorsqu’ils n’étaient pas de sortie, ils passaient le plus clair de leur temps à dormir.
Ils ne disposaient que du strict minimum. Une table, trois planches qui servaient de lit et une étagère contre le mur pour ranger leurs vêtements et les quelques effets personnels qu’ils avaient pu emporter.
Johannes s’étendit sur le lit, remonta sur lui la couverture en laine râpeuse et ses yeux se fermèrent aussitôt. Il dormait déjà profondément quand des voix le tirèrent de son sommeil. Il se redressa en baillant et aperçut un groupe d’hommes à travers la fenêtre. Ils portaient des uniformes gris-vert, certains une chemise bleue avec un écusson cousu sur la manche : un soleil jaune et les initiales FDJ1. Ces gars s’étaient déjà rassemblés la veille au soir. Johannes se leva, sortit de la cabane et se dirigea vers eux. Ils étaient assis autour d’un feu de camp et l’un d’eux jouait de la guitare. Johannes les écouta chanter un moment. Il s’apprêtait à partir quand l’un d’eux s’écarta du groupe et s’avança vers lui en fumant.
— Privet malish, mon gars, attends un peu.
Johannes s’immobilisa.
— Viens t’asseoir avec nous.
L’homme tira de la poche de son uniforme un paquet de cigarettes russes et le tendit à Johannes.
— Non, merci.
— Tu ne fumes pas ? De toute façon, ce n’est pas bon pour la santé, dit-il en riant. Comment tu t’appelles ?
— Johannes.
— Un joli nom. Chez nous, on dit Ivan ou Vania.
Il prit Johannes par le bras et l’entraîna vers le feu.
— Moi, c’est Kolia.
Les flammes répandaient une agréable chaleur, les chansons du groupe étaient enjouées et parlaient d’un avenir radieux. Johannes s’assit près de Kolia qui allumait une nouvelle cigarette.
— Finalement, j’en prendrais bien une.
Kolia acquiesça et sourit à Johannes.
— Vanioucha, si je peux faire autre chose pour toi que t’offrir une cigarette, n’hésite pas à venir me voir. On aura besoin de renfort pour construire le socialisme.
*
— Tu pars à Berlin ? Si vite ?
Elisabeth tendit à Eva un drap propre.
Depuis qu’elles avaient toutes les deux commencé la formation à l’hôpital, les jeunes femmes étaient devenues inséparables. Elles se racontaient tout et passaient tout leur temps libre ensemble. Dès que c’était possible, elles s’arrangeaient pour travailler en même temps. Quelques semaines plus tôt, quand Eva avait raconté qu’elle pensait déménager à Berlin avec son époux Otto, Elisabeth avait espéré que leur projet n’aboutirait pas trop vite. Mais voilà qu’Eva lui annonçait maintenant qu’elle serait partie d’ici deux mois.
— Tu sais, Lisbeth, c’est une chance unique. Ils cherchent de toute urgence des infirmières à l’hôpital de la Charité. Et Berlin compte tellement de chantiers qu’Otto gagnera plus d’argent là-bas.
Eva tendit le drap sur le matelas.
— Viens donc avec nous. Berlin, c’est formidable.
— Je ne sais pas.
Eva sortit un autre drap du placard.
— Qu’est-ce qui te retient ici ?
Elisabeth regarda par la fenêtre. Elle songeait à Johannes Groen. Cela faisait des mois qu’elle pensait à lui et elle n’avait pas quitté un seul jour son écharpe. À tel point qu’un jour, sa mère lui avait fait remarquer qu’elle risquait d’avoir trop chaud, maintenant que le printemps était arrivé, mais Elisabeth avait secoué la tête en souriant.
— C’est à cause de ce Johannes ?
— Tu peux donc lire dans mes pensées ?
Elisabeth réajusta sa coiffe d’infirmière.
— Tu n’arrêtes pas d’en parler depuis des semaines ! Pourquoi est-ce que tu ne vas pas le voir dans le camp où il habite ?
D’un geste, Eva lissa une dernière fois le drap sur le lit. Elle prit une paire de gants en caoutchouc, les poudra de talc et s’essuya les mains dans son tablier.
— Je n’ose pas. J’ai peur de m’être imaginé des choses avec cette histoire d’écharpe. D’ailleurs, il n’est jamais revenu la chercher. Ce n’était peut-être qu’un geste de politesse.
— Ça m’étonnerait ! Les hommes n’ont pas l’habitude de distribuer leur écharpe aussi facilement. D’ailleurs, il est peut-être passé te voir à ton ancien poste alors que tu travaillais déjà ici. Va le voir ! De toute façon, tu n’arrives pas à l’oublier.
— Je sais, je l’ai trouvé tellement séduisant ! s’exclama Elisabeth, si fort que la patiente qui était couchée près de la fenêtre tendit son index devant sa bouche.
— Excusez-moi.
La malade sourit.
— Ah, quand l’amour s’en mêle, mademoiselle ! Moi aussi, j’ai connu ça quand j’avais votre âge…
Elisabeth prit la boîte de talc des mains d’Eva et la rangea dans le placard.
— Johannes, rien que son nom, tu ne le trouves pas magnifique ?
— Oui MA-GNI-FIQUE, reprit Eva en éclatant de rire.
— Tu te moques de moi ! Mais je me fais peut-être des idées. En plus, qui sait s’il est encore à Rostock?
*
Une semaine plus tard, lorsque Elisabeth sortit de l’hôpital après son service, elle n’en crut pas ses yeux. C’était lui, en chair et en os ! Johannes Groen était assis sur un banc devant l’hôpital, en train de lire. Habillé d’un pantalon en velours côtelé, d’une chemise bleue sans col et d’un gilet en laine gris, il avait l’air complètement différent de l’homme qu’elle avait rencontré la première fois. Elisabeth ne savait pas comment se comporter. Lentement, elle s’approcha de lui et s’arrêta deux pas avant le banc. Johannes était tellement absorbé dans sa lecture qu’il ne fit pas attention à elle. Il avait repris du poids, des couleurs, et ses cheveux avaient retrouvé du volume.
Elisabeth prit son courage à deux mains, inspira profondément et s’éclaircit la voix :
— Excusez-moi ! On se connaît, vous vous souvenez de moi ?
Johannes releva la tête et passa la main dans ses cheveux, l’air songeur.
Elisabeth baissa les yeux. Visiblement, il ne l’avait pas reconnue. Il faut dire que leur rencontre remontait déjà à un certain temps.
— Au bureau des personnes déplacées. Un jour où j’étais enrhumée…
Elisabeth se trouva ridicule, elle avait du mal à formuler une phrase intelligible alors qu’elle avait imaginé tant de fois cette scène de retrouvailles.
— Je m’appelle Elisabeth Havelmann. Et vous, vous êtes Johannes Groen, n’est-ce pas ?
— C’est vrai.
Il se leva en la dévisageant, puis son visage s’illumina en un instant.
— Mais oui, je m’en souviens maintenant. Vous avez gardé mon écharpe ?
Elisabeth rougit.
— Qu’est-ce que vous faites dans cet hôpital ?
Johannes rangea le livre dans son sac en cuir.
— Une formation d’infirmière. Et vous ? Vous semblez pourtant en bonne santé.
Des gouttelettes de sueur perlaient sur le front de la jeune femme.
— Un garçon du camp ne se sentait pas bien. Je l’ai accompagné.
Johannes sourit.
— Rien de grave ?
— Non, je crois qu’il se remettra vite. Elisabeth, je suis désolé de ne pas vous avoir reconnue tout de suite.
— Ce n’est pas grave, dit Elisabeth en jouant avec une boucle d’oreille.
— Vous accepteriez de venir vous promener avec moi demain ?
*
Johannes se présenta le lendemain matin devant la maison d’Elisabeth. Les moineaux gazouillaient dans les arbres et le soleil brillait déjà si fort qu’Elisabeth ne portait qu’un gilet sur sa robe verte lorsqu’elle sortit dans la rue. Johannes avait appuyé une vieille bicyclette contre la clôture du jardin. Sur le guidon était suspendu un panier recouvert d’une nappe à carreaux.
— Venez, Elisabeth, nous partons en balade. On pourrait suivre la rivière Warnow.
Du bout de sa chaussure, Johannes traça le chemin dans les graviers.
— À bicyclette ? Comment allons-nous faire ?
Elisabeth observa le cadre rouillé d’un air inquiet.
— Elle va bien nous porter, faites-moi confiance. Vous ne risquez rien, j’en fais mon affaire.
Elisabeth releva le bas de sa robe, s’assit sur le porte-bagages, et Johannes se mit à pédaler. Elle se tenait à lui pour ne pas tomber. Elle avait passé ses bras autour de sa taille et sentait la chaleur de son corps à travers sa chemise. Les rues de Rostock avaient beau être encore dévastées par la guerre, Elisabeth avait l’impression de ne s’être jamais sentie aussi bien de toute sa vie. Les jours passés dans la cave, la faim, la peur, tout cela avait subitement disparu. Elle ne pensait plus qu’à Johannes désormais.
La rivière Warnow n’était pas loin, mais Johannes s’embrouilla, tourna plusieurs fois au mauvais endroit, crut prendre des raccourcis, mais rallongea le trajet.
— Vous ne connaissez pas le chemin ?
— Oh, je pourrais rouler toute la vie comme ça avec vous.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer.

Ils étendirent la nappe sur le sol au bord de la Warnow et Johannes souleva le rabat du panier.
— J’espère que vous aimerez tous ces plats russes.
Elisabeth observa avec curiosité la salade de pommes de terre aux harengs, les raviolis pelmeni, le gâteau au fromage blanc vatrouchka, les bonbons batontchiki et deux bouteilles de kvas, une boisson fermentée.
— Kolia m’a aidé à préparer le pique-nique. C’est lui aussi qui m’a procuré la bicyclette.
— Qui est Kolia ?
Elisabeth sortit du panier les deux bouteilles et le décapsuleur.
— Un ami et presque un père pour moi, même s’il n’en a pas l’âge. Il est venu de Moscou pour aider à reconstruire le pays. Il m’a même trouvé un emploi. Avant, je déblayais les décombres. Maintenant, je travaille dans l’administration.
Johannes prit une bouteille et l’ouvrit.
— Vous avez les yeux qui brillent quand vous parlez de lui, dit Elisabeth en souriant.
— Il y a de bonnes raisons à cela. Il s’occupe de moi. J’ai enfin trouvé quelqu’un qui…
— … qui veille sur vous, c’est ça ?
Johannes baissa les yeux.
— Et vos parents ?
— C’est un sujet douloureux. Et il vaut peut-être mieux ne pas l’aborder lors d’un premier rendez-vous.
Johannes but une grosse gorgée de kvas.
— Mais puisque vous m’avez posé la question : je n’ai pas connu mon père, et ma mère était très malade. Un jour, je l’ai retrouvée morte dans le grenier.
Johannes eut du mal à retenir ses larmes.
— J’ai vécu un temps avec la famille qui habitait dans la ferme voisine. Et puis la place a manqué et je me suis retrouvé dans un orphelinat.
— Je suis désolée.
Johannes rangea la bouteille dans le panier et se mit à contempler la rivière, perdu dans ses pensées. Une péniche passa dans un bruit de moteur. Sur le pont était assis un vieil homme qui fumait la pipe en fixant un point à l’horizon. Un teckel couché sur ses genoux leva mollement la tête et regarda dans la direction des jeunes gens quand le bateau arriva à leur niveau. Tous deux restèrent silencieux un moment, à observer la surface de l’eau agitée de vaguelettes, quand des cris d’oiseaux firent sursauter Elisabeth.
Ils levèrent les yeux vers le ciel.
— Regardez, Elisabeth, les grues cendrées sont de retour ! dit-il en tendant le doigt.
— Elles sont tellement nombreuses. C’est très bon signe.
Enfant, lors d’un séjour avec ses parents à la Baltique, sur l’île de Rügen, Elisabeth avait vu des centaines d’oiseaux se poser dans un champ. Son père lui avait expliqué que les grues faisaient une halte à Rügen, en automne, pour se rassembler avant de migrer vers des régions plus tempérées. Depuis, la vue de ces oiseaux gracieux lui procurait une sensation de confiance et de sécurité. Elle sourit.
— Que voulez-vous dire ?
— Les grues portent bonheur.
Elisabeth baissa les yeux et vint plonger son regard dans celui de Johannes. Puis elle appuya sa tête contre son épaule, tandis qu’il passait son bras autour d’elle.

Aujourd’hui

Berlin
Lorsqu’elle arriva dans la rue en quittant l’étude de maître Herzberg, Theresa aperçut sa fille en face à la terrasse d’un café, assise dans une balancelle de jardin. Elle prenait appui sur ses baskets pour se donner de l’élan et se bercer tranquillement, plongée dans son téléphone portable. Alors que Theresa s’engageait sur la chaussée, elle ne remarqua pas le tramway qui venait de tourner au coin de la rue. Le chauffeur fit sonner sa cloche, Theresa recula aussitôt mais buta contre le bord du trottoir, trébucha et tomba sur les genoux en poussant un cri qui alerta les passants, affolés. Tandis qu’elle commençait à reprendre ses esprits, elle vit une tache rouge s’imprimer sur l’étoffe claire de son pantalon.
Anna bondit de la balancelle et accourut vers sa mère.
— Tout va bien, maman ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête et attendit qu’elle l’aide à se relever.
Anna prit sa mère par le bras.
— Tu fais de ces choses. Il faut traverser au passage clouté, tu me l’as suffisamment répété quand j’étais petite. Tu avais oublié ?
Theresa ne put s’empêcher de sourire. Elles se dirigèrent lentement vers le bar où elles prirent place.
— J’ai eu tellement peur, j’ai besoin d’un remontant.
— Il n’est que quatre heures et demie… dit Anna en consultant sa montre.
Theresa fit signe à la serveuse et commanda un café-vodka. Elle prit une serviette sur la table et tamponna la tache sur son pantalon.
— Je crois qu’il est fichu.
— Pour enlever une tache de sang, il suffit de frotter avec du shampooing et de l’eau froide. J’ai vu ça sur un tuto YouTube.
Les yeux verts d’Anna brillèrent dans la lumière du soleil.
Theresa posa la serviette et regarda sa fille. Le temps filait tellement vite. Cela faisait déjà deux ans qu’Anna avait pris un appartement et entamé des études d’histoire et de sciences de la culture à l’université Humboldt. Pour gagner un peu d’argent, Anna travaillait comme guide le week-end au musée de l’Histoire allemande sur l’avenue Unter den Linden. Elle était indépendante financièrement, et Theresa était heureuse de constater qu’elle avait plutôt bien réussi l’éducation de sa fille.
— Alors, comment ça s’est passé chez le notaire ? Cette histoire d’héritage, c’était vraiment une erreur?
Anna reprit son léger mouvement sur la balancelle.
— Manifestement, non. Marlene m’a bel et bien légué la maison de Rostock. À moi et à ce Tom.
— Bizarre. Raconte-moi ce que tu sais sur Marlene.
La serveuse apporta le café. Theresa en but aussitôt une grande gorgée et commença à se détendre, la vodka ne tarda pas à faire son effet.
— Marlene est morte à dix-sept ans dans un accident de voilier. Alors qu’ils étaient partis naviguer avec notre père sur la mer Baltique, une tempête a dû éclater sans prévenir, et le bateau s’est retourné. On n’a jamais retrouvé son corps, et il n’y a jamais eu d’enterrement. C’est à peu près tout ce que je sais. Je suis née plus tard, je n’ai pas connu Marlene. Mes parents n’en parlaient jamais, et j’ai fini par ne plus poser de questions. J’imagine que c’était trop douloureux pour eux de parler de cet enfant qu’ils avaient perdu.
Theresa étendit ses jambes sous la table.
— Aujourd’hui, tout porte à croire que tes parents t’ont menti et que Marlene n’est pas décédée à cette époque-là.
Theresa opina de la tête.
— Et qui est ce Tom ? demanda Anna en sortant son portable.
— Range-moi ça, s’écria Theresa sur un ton de reproche.
Anna reposa son téléphone sur ses genoux.
— Excuse-moi, dirent-elles dans un même élan.
Theresa esquissa un sourire. Toute cette histoire d’héritage la minait alors qu’elle était censée se concentrer sur la préparation de son exposition. Depuis qu’elle avait reçu la lettre de maître Herzberg, elle n’avait pas retouché à ses pinceaux. La situation semblait tellement absurde. Comment pouvait-elle concevoir que sa sœur qu’elle croyait décédée depuis longtemps venait de lui léguer l’ancienne maison de ses parents ? Et qui était ce Tom, dont elle n’avait jamais entendu parler et qui se retrouvait maintenant lui aussi copropriétaire de la maison ? Theresa fit signe à la serveuse et commanda un deuxième café-vodka.
— Il s’appelle Tom Halász. Je n’en sais pas plus.
— On va regarder, une seconde, dit Anna en reprenant son portable. Débarras d’appartement Tom Halász, ça te dit quelque chose ?
Theresa fit un effort pour se souvenir de ce que Tom avait annoncé sur sa messagerie.
— Oui, je crois que c’est ça.
Anna passa le téléphone à Theresa.
— Mais, dis-moi, c’est qu’il est joli garçon !
Sur l’écran s’était affichée la photo d’un jeune homme à qui Theresa donnait une trentaine d’années. Il avait les yeux bruns, le teint mat et son sourire laissait apparaître une rangée de dents impeccablement alignées. Theresa dut reconnaître que Tom, si c’était bien lui, ne manquait pas de charme. Mais ce visage n’expliquait pas du tout pourquoi Marlene avait légué sa maison à eux deux.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Aucune idée. Je vais commencer par fumer une cigarette.
Theresa farfouilla dans son sac à la recherche de son paquet de tabac. Son regard s’arrêta sur l’enveloppe que maître Herzberg lui avait remise. Elle la posa sur la table.
— C’est le notaire qui me l’a donnée.
— Et tu la sors seulement maintenant ?
Anna se saisit de l’enveloppe.
— Je peux ?
— Je t’en prie.
Theresa se roula une cigarette et l’alluma.
Anna ouvrit l’enveloppe. Elle contenait une clé et une lettre qu’elle parcourut brièvement.
— Aristote ? Qu’est-ce qu’il vient faire là ?
— Comment ça ?
— Tiens, lis toi-même.

Chère Theresa,
« Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou. » (Aristote.)
Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant, c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement,
Marlene

Theresa laissa retomber la lettre.
— De quel mensonge parle-t-elle ? Remplacer une tache par un trou ? Qu’est-ce qu’elle veut dire par là? demanda Anna.
Theresa haussa les épaules et contempla la lettre d’un air pensif.
— Et qui est ce Anton ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais ta grand-mère Lisbeth a aussi mentionné son nom quand je suis allée la voir hier. Bizarre… Je suis certaine de ne jamais avoir entendu parler de lui auparavant.
— Anton, Tom… Tout ça est bien mystérieux.
Anna ramassa la clé sur la table et l’examina.
— Je crois qu’on va devoir aller faire un tour à Rostock. Et aussi essayer de contacter ce Tom.
— Oui, tu as raison.
Anna plaqua brusquement sa main devant sa bouche et disparut à l’intérieur du café. »

Extraits
« Les murs étaient tapissés d’un papier peint beige à losanges discrets. Sous la fenêtre était disposé un grand lit protégé avec un couvre-lit datant des années 1960 et orné de grosses fleurs turquoise, brunes et jaunes. À côté du lit était posée une lampe sphérique orange. Une armoire paysanne sculptée se trouvait en face d’un canapé en velours cannelle au dossier garni de tapis au crochet blanc et d’une table réglable à manivelle sur laquelle se trouvait un coffret décoré de motifs peints, comme ceux qu’on ramenait autrefois des vacances en Hongrie ou en Bulgarie.
— C’est dément, non ?
Anna se laissa tomber sur le canapé, soulevant un nuage de poussière.
— Si je raconte ça dans mon séminaire d’histoire, ils vont vouloir organiser un voyage pour venir voir ça. On a vraiment l’impression de remonter le temps. p. 101

« Pendant qu’ils attendaient leur plat, Theresa explora la salle du regard. Sur le mur près de l’entrée était suspendu un drapeau de la RDA, ainsi que des fanions et des insignes. Au-dessus des tables, des étagères étaient décorées de postes Sternradio, de tourne-disque, de vaisselle, de produits ménagers, de bocaux de légumes, de paquets de lentilles Tempo et de café Rondo, de chewing-gums et de tablettes de chocolat, de cosmétiques Florena, de livres, de magazines et de disques. À côté du bar étaient punaisées des photos d’enfants portant le foulard bleu ou rouge des pionniers, d’adolescents en chemise du mouvement de la Jeunesse et de jeunes gens en uniforme de l’Armée populaire nationale.
Monsieur Bastian but une gorgée de bière.
— Vous vous souvenez? Vous aussi, vous avez grandi en RDA.
— J’avais dix-sept ans quand le mur est tombé, j’ai fêté ma majorité à la porte de Brandebourg le soir du Nouvel An 1989. Un peu que je m’en souviens !
Le visage de monsieur Bastian se rembrunit.
— C’est dommage qu’on veuille faire une croix sur cette époque. Avec la réunification, les gens ont tout jeté pour réaménager leur appartement. Un scandale, si vous voulez mon avis. »
NB. Le restaurant «L’Osseria» qui est décrit ci-dessous est désormais fermé.

À propos de l’auteur
BAUMHEIER_Anja_©Dagmar_MorathAnja Baumheier © Photo Dagmar Morath

Anja Baumheier est née en 1979 à Dresde et a passé son enfance en RDA. Professeure de français et d’espagnol, elle habite aujourd’hui à Berlin avec sa famille. La Liberté des oiseaux est son premier roman. (Source: Éditions Les Escales)

Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags
#Lalibertédesoiseaux #AnjaBaumheier #editionslesescales #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteratureetrangere #litteratureallemande #lundiLecture #LundiBlogs #litteraturecontemporaine #premierroman #NetGalleyFrance #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Badroulboudour

de_FROMENT_Badroulboudour  RL-automne-2021 Logo_second_roman

En deux mots
En partant en vacances au « Kloub » avec ses deux filles, Antoine ne se doute pas qu’il est l’objet d’une machination. Pourtant ce spécialiste des Mille et une nuits et autres contes orientaux aurait pu savoir que tout ce qui brille n’est pas d’or.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Mille et une entourloupes

Dans un second roman qui confirme la belle vivacité de sa plume, Jean-Baptiste de Froment nous entraîne en Orient. Au pays des Mille et une nuits, œuvre dont il a réhabilité son traducteur français, bien des surprises l’attendent.

Antoine, cadre supérieur ayant dépassé la quarantaine, rencontre un groupe de collègues à l’aéroport avant de prendre la direction du « Kloub » où il va passer des vacances avec ses deux filles surexcitées. Sa femme l’ayant quitté, lui a plutôt l’humeur morose, même si sa vie a pris une tournure plutôt exaltante dans les derniers mois. C’est qu’Antoine Galland est l’homonyme du traducteur des Mille et une nuits, une coïncidence qu’il a pris comme un appel à s’intéresser à cet auteur oublié, allant jusqu’à consacrer une thèse sur cette belle œuvre. Thèse qui aura au moins eu le mérite de faire tanguer le cœur de Madeleine, lui confiant le soir même de sa soutenance qu’elle attendait de lui qu’il l’aime mille et une fois. Las, après des débuts encourageants, soulignés par la naissance de Garance et d’Aubépine, le couple se séparera après un voyage à Tanger marqué par la perte d’un bagage, élément déclencheur de leur rupture.
Mais pour l’heure, le Kloub attend le père et ses enfants… avec quelques surprises. C’est ainsi qu’il retrouve là un collègue et une ancienne connaissance qu’il aurait préféré oublier, mais aussi un animateur qui semble bien connaître les Mille et une nuits puisqu’il préfère nommer la fille dont s’éprend Aladdin Badroulboudour plutôt que Jasmine, comme dans Disney. Badroulboudour, comme dans la traduction de Galland. Il faut dire que, par un étonnant concours de circonstances, Galland est devenu en quelques mois un héros dont le parcours a servi au Président de la République, Célestin Commode à redorer le roman national.
Le chef de l’État a choisi de «panthéonniser» cet homme, «parti de rien, originaire d’une province reculée du royaume, (qui) avait mis son énergie et son intelligence, qui étaient grandes, au service de la connaissance de l’Autre: c’est-à-dire de l’Arabe, du Mahométan.» Très vite les Mille et une nuits étaient devenues l’œuvre à la mode, car «avec Aladdin, les Français prenaient leur revanche sur tous les maux dont ils s’estimaient frappés. Aladdin, c’était l’ascension sociale fulgurante d’un vaurien devenu, par les vertus combinées de la chance et du mérite, plus puissant et valeureux que le sultan. C’était aussi l’amour absolu, car tous les pouvoirs de la lampe, Aladdin les avait sacrifiés à la conquête de la princesse Badroulboudour. Aladdin incarnait enfin – et cet aspect des choses n’était pas négligeable – l’Orient made in France».
Mais dans cette belle histoire comme dans les contes orientaux, il faut se méfier des apparences, des ombres qui rôdent. Pour avoir oublié ce conseil de prudence et avoir été aveuglé par la quête de sa princesse, la belle Badroulboudour, Antoine va devoir affronter des vents contraires, pris dans les rouages d’une machination habilement cachée.
Si l’on retrouve des lieux et des personnages de son précédent roman, État de nature, dans cette œuvre, c’est plutôt un clin d’œil adressé au lecteur par le romancier, car il ne gênera en rien la compréhension du texte. En revanche, on retrouve la même vivacité de ton et cette ironie qui tout au long du texte va souligner la complexité des rapports humains. Car bien entendu, ce sont bien ces rapports, et les sentiments qui les dictent, que Jean-Baptiste de Froment analyse dans ce conte délicieusement «oriental», avec son lot de perfidie, de retournements de situation et de mystère.

Badroulboudour
Jean-Baptiste de Froment
Éditions Aux forges de Vulcain
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782373050929
Paru le 20/08/2021

Où?
Le roman est principalement situé dans un club de vacances, en Égypte. On y évoque aussi Paris, Rome, Le Vatican et Tanger.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Antoine Galland se retrouve un jour dans un hall d’aéroport, en partance pour un club de vacances en Égypte. Madeleine, sa femme, l’a quitté et, pour les vacances, lui a confié leurs deux petites filles. Antoine a bien besoin de vacances. Il reste éprouvé par son divorce, mais aussi par l’agitation de ces derniers mois, où lui, l’homme discret, maladroit, féru de littérature arabe, s’est retrouvé, bien malgré lui, embrigadé dans une grande opération de communication du jeune Président de la République, Célestin Commode, qui, cherchant la synthèse parfaite pour réconcilier villes et banlieues, jeunes et vieux, modernes et réactionnaires, en même temps qu’une astuce pour relancer la diplomatie arabe de la France, a décidé de remettre au goût du jour Antoine Galland, l’illustre homonyme de notre héros, et traducteur des célèbres Mille et une nuits. Mais notre Antoine, dans ce club de vacances, se retrouve pris dans un jeu mystérieux qui consiste à identifier, cachée parmi les vacanciers, Badroulboudour, la femme parfaite. Une aventure bizarre au cours de laquelle il sera confronté à son célèbre homonyme du passé, dans un jeu de miroirs éclairant sur notre temps.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Viabooks (Agnès Séverin)
La Montagne
The Unamed Bookshelf
Blog Mémo émoi
Blog Lily lit
Blog Lecturissime
Blog La page qui marque

Les premières pages du livre
« 1.
«Le Kloub, tu vas voir, c’est assez spécial quand même…» lui avait dit Madeleine, son ex-femme. Elle y était allée l’année dernière avec les filles. Cet été, c’était le tour d’Antoine.
Sans doute allait-il voir, mais pour l’instant, Antoine Galland n’était qu’à l’aéroport, seul avec ses filles.
Comme d’habitude, Garance et Aubépine étaient déchaînées. Avec les boîtes en carton bariolé, aux couleurs d’un célèbre fast-food, qui avaient contenu leur repas, elles s’étaient confectionnées d’énormes couronnes, qu’elles avaient solidement enfoncées sur leurs petites têtes, presque jusqu’aux sourcils. De forme rectangulaire, bombées à leur sommet, ces couronnes n’étaient pas sans évoquer, se dit-il, les tiares que portaient les despotes de l’Orient englouti, ceux de Carthage et d’Ilion, de Babylone et de Ninive, de Sumer et de Nabatène, des royaumes de Pergame et de Saba, voire des empires achéménide et séleucide. Le message, en tous cas, était clair : désormais et jusqu’à l’embarquement, les enfants d’Antoine régneraient sans partage sur cette partie du terminal B7. Pour rendre leur domination plus éclatante, juchées sur le rebord du chariot à bagages, les petites filles brandissaient les deux bâtons de Smarties géants qu’elles lui avaient extorqués dans la boutique hors taxes située juste à côté. Bâtons qui dans leurs mains, à la fois sceptres et matraques, étaient devenus les vivants symboles de l’arbitraire. Circonstance aggravante, dans son cynisme, pour appâter davantage les mioches et rendre l’acte d’achat inéluctable, comme si la promesse conjointe du chocolat et du sucre ne suffisait pas, la multi-nationale à l’origine de ces tubes de bonbons très grand format avait équipé leurs extrémités de mini-ventilateurs ludiques, qui ne rafraîchissaient pas mais émettaient, une fois mis en marche, un vrombissement entêtant comparable, à leur échelle, à celui d’un escadron d’hélicoptères américains à l’approche des rizières nord-vietnamiennes, bourrés de napalm et de soldats hystériques.
– Calmez-vous, les enfants, je vais vraiment me fâcher maintenant, proféra-t-il d’un ton exagérément comminatoire, davantage à l’intention de ses voisins adultes, pour leur montrer qu’il était conscient de la situation et ne baissait pas les bras, que de sa progéniture, dont l’hilarité avait redoublé au prononcé de la menace.
Antoine savait bien qu’il ne pouvait être véritablement question ici de sévir, qu’aucune confiscation des bâtons Smarties, en particulier, n’était envisageable, car les représailles alors seraient terribles. Elles prendraient d’abord, face à l’ampleur du crime de lèse-majesté dont il se serait rendu coupable, la forme encore symbolique de hurlements : ceux de la fierté offensée, signifiant qu’à travers leurs personnes sacrées, c’étaient les droits de tout un peuple, du peuple des petites filles à travers la Terre, qui avaient été bafoués. Puis sans transition aucune, sans la moindre sommation d’usage, s’abattrait sur lui une rouée de coups, poings et pieds mêlés, visant indistinctement toutes les parties de son anatomie, avec des conséquences potentiellement très douloureuses. Enfin, lorsqu’il tenterait de les maîtriser, ce serait l’inévitable accident, la chute de l’une des deux, plus probablement des deux, du chariot à bagages et, par conséquent, le redoublement des pleurs, le nécessaire passage à l’infirmerie. Personne ne pouvait souhaiter une telle apocalypse, dont la clameur se diffuserait de porte en porte, jusqu’aux confins du terminal.
La situation de relative paix armée, de guerre à peu près froide qui était celle du moment, était bien préférable.
– Les barbares sont à nos portes… commenta sa voisine immédiate, d’un ton lugubre, comme une réplique à son raisonnement intérieur.
Elle semblait voir dans le comportement des petites filles la confirmation de ce qu’elle pressentait depuis longtemps, l’imminence d’une catastrophe majeure. La fin de la civilisation occidentale, ou quelque chose d’apparenté.
Antoine se tourna vers elle. C’était une femme au visage étonnamment blanc. Ses longs cheveux, noirs et défaits, étaient rares comme ceux qui restent accrochés aux crânes des momies. Elle ne le regardait pas. Elle avait les mains agrippées à la poignée coulissante de sa valise Samsonite noire. Samsonite : la marque de la valise qu’Antoine avait perdue, dans un aéroport, quelques années auparavant, avec les conséquences dramatiques qui s’en étaient suivies… Elle était noire, comme celle-ci… D’ailleurs, en l’observant bien, il semblait que ce fût exactement le même modèle…
Avant qu’Antoine ne pût protester, une autre dame, assise un peu plus loin, bouclée, pimpante, répliqua :
– Mais au contraire, madame : elles sont adorables, ces enfants. Drôles comme des diables, pleines d’inventions. Détendez-vous… Ce que vous appelez barbarie, c’est la relève des générations. Personnellement, je suis quand même rassurée de savoir que le monde a un avenir !
Antoine remarqua alors, à côté de cette dame à la chevelure bouclée, un homme en fauteuil roulant, à la mine défaite et au regard vague, qui manifestement voyageait avec elle. De temps en temps, la dame bouclée lui prenait la main et la caressait.
À destination d’Antoine, elle poursuivit, d’une voix chaleureuse et tremblante :
– Je vous en prie, monsieur, ne laissez jamais personne couper les ailes de ces petites filles : car ce qu’elles portent en elles est si énergique, mais si fragile !
Antoine lui répondit par un sourire embarrassé, qui tentait de concilier deux messages parfaitement contradictoires : l’un s’adressait directement à elle, la dame bouclée, pour la remercier de son soutien, l’assurer que non, évidemment, il ne laisserait personne etc., qu’elle pouvait compter sur lui, il serait toujours du côté de l’enfance, de sa spontanéité ; l’autre était destiné à tous ceux, probablement nombreux, qui, assis dans les environs, n’étaient pas d’accord (au premier chef évidemment la femme au visage très pâle), pour leur indiquer de façon un peu subliminale qu’en réalité (même si la politesse due à la dame bouclée ne permettait pas de le dire expressément), il ne croyait pas un mot de ces sornettes démagogiques, que le seul service à rendre à la jeunesse était de la tenir en respect, de lui fixer des limites, comme disaient les pédopsychiatres, et même qu’une bonne correction de temps en temps…
À cet instant des centaines de Smarties multicolores se déversèrent sur le sol de marbre blanc, dans un tintement joyeux, salués par les cris de liesse des deux monarques, comme après un lâcher de lions sur les chrétiens dans l’arène.
– Vous voyez ! dit la femme bouclée, en éclatant de rire.
Une troisième personne, un homme cette fois, plutôt costaud et déjà bronzé, intervint :
– Oui, je vois bien, madame. Justement. Comme vous, j’aime la vie, mais à un niveau de décibels un tout petit peu moins élevé, quand même. Et sous une forme un tantinet plus civilisée, si je peux me permettre.
Le débat était lancé. Dans la foulée, quatre ou cinq autres passagers rejoignirent la conversation, moins pour tenter de régler pratiquement la situation que pour donner leur avis, le plus tranché possible, sur le problème général de l’éducation. Au bout de quelques minutes, ils se déversaient rageusement les uns sur les autres de pleins paquets de lieux communs, de part et d’autre d’une tranchée imaginaire.
Antoine, quant à lui, se gardait bien d’intervenir. D’ailleurs, ses filles s’étaient tues, sans doute pour le plaisir de contredire, une nouvelle fois, les adultes. Leurs grosses couronnes, moins bien enfoncées que tout à l’heure, penchaient légèrement au-dessus de leurs petites têtes blondes. Jusqu’à nouvel ordre, elles étaient redevenues des anges. Antoine pensa aux bébés d’Eschmoun, adorables statues de marbre que des parents, autrefois, avaient fait sculpter d’après la forme de leurs enfants, pour rendre grâce au dieu guérisseur de les avoir sauvés d’une grave maladie.
Antoine profita de ce répit pour s’intéresser de plus près à son environnement immédiat. En y réfléchissant, se dit-il, la facilité avec laquelle tous ces gens qui, en principe, ne se connaissaient pas, s’étaient mis à se parler, à faire salon dans l’aéroport, même si c’était pour s’insulter, était assez surprenante. Presque suspecte.
La plupart, il est vrai, étaient restés à l’écart de la discussion. Ils semblaient même s’en foutre royalement. Les éclats de voix ne les avaient pas un seul instant fait lever les yeux de leurs tablettes numériques. Mais précisément : cela, non plus, n’était pas normal. Ils auraient dû, comme Antoine, s’en alarmer. Leur indifférence donnait le sentiment d’une forme de connivence avec les autres qui péroraient. Ils ne les écoutaient pas, mais à la manière dont on finit par s’ignorer au sein d’une même famille lorsque, assis tous ensemble dans le salon, les uns regardent la télévision sans prêter la moindre attention à la vieille tante qui, à quelques mètres à peine, essaie pourtant de dire quelque chose.
« Ces gens-là se connaissent », conclut Antoine. D’ailleurs, s’il avait eu davantage le sens de l’observation, il aurait remarqué depuis longtemps – il ne s’en avisait qu’à l’instant – ce bracelet que tous portaient au poignet. Un mince bandeau de tissu coloré, passé dans un médaillon de plastique sur lequel était incrusté, lisible même à quelques mètres, la lettre « K ».
Le fin mot de l’énigme était là : l’intégralité des passagers du vol 407 pour Alexandrie étaient des clients du Kloub. Lequel avait spécialement affrété le Boeing qui allait bientôt décoller pour ses « M.E. », ses Membres Exquis – appelés également, plus officieusement, les « Kloubeurs », expression qu’en ce qui nous concerne, nous tâcherons d’éviter.
Antoine et ses filles ne faisaient pas exception. Eux aussi, bien sûr, se rendaient au Kloub. Mais Antoine aurait aimé que cela restât plus discret. Pour sa part, il avait laissé les bracelets dans le kit de bienvenue rangé dans sa valise. Il pensait ne retrouver les autres M.E. que sur place, une fois franchie l’enceinte du Kloub, à l’abri des regards. Or, voilà qu’il était parqué dès à présent avec ses futurs compagnons de vacances, dans un carré réservé, au vu et su de tout l’aéroport. L’aéroport, soit précisément un lieu qu’Antoine affectionnait pour l’anonymat qu’il était censé garantir, dans lequel il aimait se fondre, pour n’y être plus qu’un individu en transit parmi des milliers d’autres, sans attaches, sans passé, et avec pour seul avenir une destination étrangère inscrite sur un écran de contrôle.
– On est une bande de jeunes ! hurla une grosse voix qui fit sursauter Antoine.
– On s’fend la gueule ! répondit du tac au tac une autre.
Et plusieurs, autour d’elles, de partir dans un grand éclat de rire.
Antoine vérifia. Il était très exagéré de qualifier cette assemblée de cadres plus ou moins supérieurs à la mine jaune, épuisés par une année de vie de bureau, de « bande de jeunes ». Parmi les M.E., il y avait bien aussi quelques grands adolescents, mais ce n’était pas eux qui avaient crié. Ils avaient accueilli le numéro des adultes comme à leur habitude, avec un air consterné.
Quant à lui, Antoine, même s’il n’était pas exactement un cadre supérieur, il avait dépassé quarante ans, l’âge où l’on cesse officiellement d’être jeune. En outre, comme cela arrive souvent à cette époque de la vie, l’ensemble des certitudes sur lesquelles il avait construit la première moitié de son existence avait dernièrement volé en éclats. Sa femme l’avait quitté et d’autres problèmes, pas tout à fait menus, et dont le lecteur sera bientôt informé, étaient venus s’ajouter à cette première contrariété. On comprendra dans ces conditions qu’il ne se sentît pas immédiatement enclin au rire.

2.
– Ladies and gentlemen, nous vous demandons toute votre attention pendant la présentation des consignes de sécurité.
Sous l’épaisse couche de maquillage réglementaire, le visage de SAMIA (son prénom était inscrit en lettres capitales blanches, sur le badge épinglé sur le revers de sa veste rouge) n’était pas directement visible. On devait déduire sa beauté, comme on le fait, pour celle des souveraines disparues, du masque mortuaire qui recouvre leurs dépouilles et manifeste, pour toujours, la splendeur qui fut la leur. Superbement indifférente aux mortels qui peuplaient la cabine de l’aéronef, Samia leur donnait pourtant des instructions de survie « en cas de dépressurisation de l’appareil ». De ses mouvements hiératiques, elle mimait les gestes qui sauvent.
Pour chacune des catastrophes recensées dans la nomenclature de l’organisation de l’aviation civile internationale, elle avait une réponse. Pourvu que l’on fût calme et méthodique, que l’on pensât d’abord à soi-même (avant de venir au secours des autres, des enfants notamment), il n’était pas une situation désespérée dont on ne pût venir à bout sans peine, et sans dommage pour son rouge à lèvres. Ainsi parlait sous l’uniforme le corps de Samia, plus souple que le rameau, plus élancé que l’alif, cette première lettre de l’alphabet arabe qui ressemble à une flèche tendue vers le ciel.
Samia ne semblait pas concernée par la pièce muette qu’elle jouait à l’intention des passagers. À force de l’avoir répétée, vol après vol, parfois plusieurs fois par jour, elle devait bien sûr s’être lassée. Et parce qu’aucun accident, ni même incident grave, probablement, ne lui était jamais arrivé, peut-être voyait-elle dans cet exercice une formalité un peu vaine, presque ridicule ; peut-être avait-elle oublié, aussi, que son statut de personnel de bord ne lui conférait aucune immunité, qu’elle était exposée aux mêmes risques que les autres. Mais une tout autre interprétation était également possible : en réalité, l’espèce d’apathie de Samia pouvait tenir à ce qu’elle était morte depuis longtemps, dans un terrible accident d’avion, au cours duquel elle avait complètement paniqué, contribuant par son manque de sang-froid à en précipiter l’issue fatale ; et peut-être que de l’au-delà, désormais instruite de tous les tours pendables que sait jouer la mort, elle nous avertissait, elle nous mettait en garde, sur le mode éthéré qui était le seul désormais que lui autorisait son statut de trépassée, afin qu’on ne l’imitât pas, et qu’elle ne fût pas morte pour rien.
Cette seconde hypothèse avait la préférence d’Antoine. Et cependant, songeait-il, comme Samia était la plus belle, plus belle que toutes les vivantes de l’avion réunies, son avertissement pouvait ne pas avoir l’effet escompté. On pouvait, au contraire, avoir envie de ne pas lui obéir, et de plonger tête baissée dans la catastrophe, de s’y engloutir, afin de la rejoindre, pour toujours, dans le royaume des morts.
Garance et Aubépine étaient fascinées par tant de beauté, tant de rouge à lèvres, tant de bleu sur les yeux. Elles avaient balancé leurs couronnes quelques rangées plus loin, provoquant quelques « oh ! » rageurs, et, oublieuses des consignes de sécurité que venait de donner leur idole, elles s’étaient mises debout sur leur siège et tournées vers leurs voisins de derrière. Leurs deux têtes dépassant juste du dossier, elles les regardaient fixement avec une moue superbe de mépris. Elles aussi, déjà, voulaient être belles, irrésistibles, et mettre la foule sous le joug de leur splendeur inaccessible.
Le vol se déroula sans encombre, en dépit de ce que les avertissements de l’hôtesse de l’air avaient pu laisser craindre. Antoine et ses filles étaient maintenant sur le tarmac de l’aéroport d’Alexandrie. Avant de rejoindre le hall des arrivées, ses deux enfants dans les bras, Antoine se retourna vers l’aéronef vidé de ses passagers. Au sommet de la passerelle, sur le seuil de la porte avant de l’avion, Samia regardait au loin. Ses yeux baignés de larmes creusaient un large sillon dans le fond de teint, découvrant le frémissement de sa peau nue.
Les vacances qui commençaient ne se présentaient pas sous un jour pleinement rassurant.

3.
Disons-le d’emblée, pour couper court à tous les fantasmes : l’Antoine Galland que nous venons de voir à l’aéroport et dans l’avion n’avait aucun rapport avec Antoine Galland, le fameux traducteur des Mille et Une Nuits. Il s’agissait de deux personnes distinctes, nées à plus de trois cents années d’intervalle, et n’ayant en outre, l’une avec l’autre, aucun lien de parenté.
Au départ, cette homonymie n’avait d’ailleurs pas beaucoup affecté l’existence du second Antoine Galland. Tout simplement parce que, contrairement à ce qui vient d’être affirmé trop rapidement, l’Antoine Galland du XVIIe siècle n’était en réalité pas si fameux que cela (du moins jusqu’à ces derniers mois, qui avaient singulièrement changé la donne, mais nous verrons cela un peu plus tard). En dehors d’une poignée de spécialistes, on n’était pas très loin, même, pour être honnête, du parfait inconnu. Il y avait peu de chance, par conséquent, que l’Antoine Galland du XIXe siècle fût très souvent importuné, au guichet d’une administration, au comptoir d’un hôtel, ou encore lorsqu’un gendarme contrôlait ses papiers, par des allusions, plus ou moins explicites – clin d’œil, sourire entendu, exclamation de surprise amusée, voire réaction d’extase –, au grand arabisant mort en 1715. Être confronté à des remarques du genre : « C’est drôle, vous portez le même nom que le célèbre traducteur des Mille et Une Nuits ! », ou encore, pour les personnes fâchées avec la chronologie : « Mais alors, Antoine Galland, c’est vous ? », voire : « Waouh, je le crois pas, Antoine Galland, comme the Antoine Galland ? » était hautement improbable.
Pour dire la vérité, cela ne lui était même jamais arrivé.
D’ailleurs, une rapide recherche dans l’annuaire permettait de constater qu’il y avait, en ce moment même, des dizaines d’autres Antoine Galland résidant, comme disent les gendarmes (encore eux), sur le territoire national, ce qui était la preuve que les personnes s’appelant Galland ne voyaient pas malice à prénommer leur fils Antoine, que pour eux cela n’évoquait rien de spécial, cela sonnait bien, c’était tout. (Les choses étaient bien différentes, par exemple, pour les individus, au demeurant moins nombreux, répondant au patronyme de Commode : ils y réfléchissaient à deux fois avant de baptiser leur enfant Célestin, comme l’actuel Président de la République, Célestin Commode, un personnage de plus en plus controversé.) Les parents de notre Antoine Galland, celui de l’aéroport, étaient comme les autres : ils n’avaient jamais entendu parler du grand savant de l’époque du Roi-Soleil, ce n’était pas le genre de choses qui les intéressait. Antoine, en revanche, était un joli prénom, grave et tendre, avec ce qu’il fallait de tristesse pour être pris au sérieux – et aimé.
Si nous faisons pourtant la remarque, c’est que les destins des deux Antoine Galland, celui du XVIIe siècle et celui de l’aéroport, avaient fini par se croiser, comme tout ce livre en portera témoignage. Tâchons de comprendre comment les choses avaient commencé.
Originaire de la Douvre intérieure, qui avait eu, naguère, son quart d’heure de célébrité – quand la population de ce modeste département avait soudain décidé de se soulever contre le pouvoir central, avant de se raviser presque aussi sec1 –, le second Antoine Galland (que par commodité nous désignerons parfois sous le nom d’Antoine Galland junior, ou plus simplement encore par son prénom : Antoine) était le fils de Gisèle Galland, celle-là même qui tenait le magasin de prêt-à-porter situé au bout de la grand-rue de la petite ville de Chantaume : Chez Gisèle – du basique au très chic. Il n’avait guère connu son père, trop occupé à boire et à se quereller avec les rares Arabes que comptait la ville à propos de la guerre d’Algérie.
Selon certains de ses anciens camarades – prompts, comme c’est généralement le cas des anciens camarades, à la médisance –, Antoine avait passé sa jeunesse dans les jupons de sa mère. Ce n’était pas exact. Les jupons de sa mère l’avaient moins intéressé que ceux qu’elle exposait dans sa boutique (car dans la Douvre, au début des années 1980, on vendait encore des jupons), destinés à être portés par d’autres femmes, ses clientes, et toute la collection de sous-vêtements qu’on y trouvait. Un jour, il n’était pas vieux à l’époque, peut-être trois ans à peine, Gisèle l’avait surpris dans la cabine d’essayage, la tête tout encapuchonnée dans le bonnet extra-large d’un soutien-gorge vermillon vif. C’était depuis ce jour, dit-on à Chantaume, que sa mère, riant aux éclats, l’avait surnommé mon petit chaperon rouge.
De cette époque aussi, sans doute, remontait l’image formidable, excessive, qu’il s’était forgée de la femme, comme d’une montagne à escalader, faites de gorges et d’abîmes profonds, de vallées immenses et douces, mais glissantes, de cascades de cheveux ondulés, dans lesquels on pouvait s’enfouir, au risque de se perdre.
Au même moment avait pris naissance l’intérêt, jamais démenti par la suite, qu’il portait aux contes. Le Petit Chaperon rouge, d’abord : il lui fallait comprendre son surnom. Les récits de Perrault, découverts à cette occasion et que sa mère lui lisait le soir, après avoir fermé la boutique, le divertirent un temps. L’écoute de ces histoires, cependant, le laissait un peu sur sa faim. Elles étaient belles et terribles, bien sûr ; mais pas si belles, ni si terribles qu’il l’aurait voulu. Évidemment, il ne le formulait pas ainsi (on parle d’un enfant qui ne savait pas encore lire), mais il leur trouvait un côté provincial, un côté « c’est arrivé près de chez vous », si vous voulez, qui lui refroidissait l’imagination. Ce loup semblait rencontré dans la forêt d’à côté, qui commençait à quelques dizaines de mètres du magasin ; malgré les trois cents années d’intervalle, ce Poucet, malin comme l’étaient tous les petits paysans des environs, était le portrait craché de son camarade de classe, Nicolas Millegarde, qui se débrouillait toujours pour récupérer un goûter malgré la pingrerie de ses parents qui ne lui en donnaient jamais ; et jusqu’à cette Barbe bleue, qui évoquait le monsieur sévère, à la chevelure légèrement bleutée, justement, qui habitait dans la grosse maison à l’entrée du bourg, et qui tous les mois passait à la boutique, avec sa très jeune femme, qui ne semblait jamais la même d’un mois à l’autre, pour s’enquérir des nouveautés… La familiarité des situations – qui, en dépit des horreurs et des fées, sentait à plein nez son terroir français – lui déplaisait. Sans parler de cette morale à la fin qui empaquetait le tout, une petite morale paysanne, à la fois courte et épaisse (belles jeunes filles, il ne faut pas parler à n’importe qui dans les sous-bois, surtout lorsqu’il a de grandes dents) : un véritable tue-l’amour. Comment le dire ? Il était certaines contrées où ces histoires ne s’aventuraient pas. Et même dont elles interdisaient formellement l’accès. Or, la vie – il en avait eu la première fois l’intuition sous le vaste capuchon de dentelle rouge, dans l’éblouissement kaléidoscopique provoqué par la lumière se diffractant à travers les jours de la dentelle – était infiniment plus colorée, plus dangereuse, plus désirable. Dans son intensité véritable, elle commençait précisément au-delà des limites que Charles Perrault et ses épigones européens lui avaient fixées.
Quelques années étaient passées. Il savait lire, désormais.
Son bonheur voulut alors qu’il trouvât, à côté de l’œuvre de Perrault, sur l’étagère à livres de la maison (le terme de bibliothèque serait excessif), un gros volume à la couverture plastifiée. Trois silhouettes noires enturbannées, à dos de dromadaires, s’y découpaient dans le désert, sur lequel étaient posés quelques palmiers et une sorte de palais, dont les minces ouvertures exhalaient une lumière jaune : quelqu’un veillait. Une femme, très certainement. En arrière-plan, une lune énorme, blanche et brillante, baignait dans un ciel bleu foncé. Un cartouche un peu grossier, tout en haut, ménageait une place pour le titre : Les Mille et Une Nuits, contes arabes. Dernier détail, et non des moindres : perdu dans le sable, un peu plus bas, en guise de sous-titre, on pouvait lire :
traduction d’Antoine Galland
Qu’un petit garçon de la Douvre comme lui, et qui n’en était jamais sorti, sauf une fois pour aller voir sa grand-tante à la mer, en Charente-Maritime, pût voir son nom ainsi figurer sur la couverture d’un livre, un livre de désert et de palmiers, de palais, et surtout de femme cachée à l’intérieur du palais, voilà qui venait confirmer de façon éclatante la haute opinion qu’il s’était faite de la destinée, en dépit de la réalité immédiate qu’il avait sous les yeux. L’univers était vaste, infiniment, et des communications secrètes, des raccourcis, permettaient à des points fort éloignés en apparence de se rejoindre. On mettait la tête dans un soutien-gorge et, de fil en aiguille, on se retrouvait sur le sable de l’Arabie, à deux pas des appartements de la sultane.
Sans doute n’était-ce pas exactement lui, sur la couverture, qui était à l’honneur, mais ce savant du XVIIe siècle dont il a déjà été question plus haut, et dont nous reparlerons plus bas, l’auteur de la traduction. La coïncidence, cependant, était loin d’être négligeable. Ce nom et ce prénom sur la couverture, c’était comme un laissez-passer, l’autorisation d’entrer dans un monde dont il avait, dans la cabine d’essayage, pressenti l’existence, et qu’il parcourait maintenant dans la réalité, au fil des pages de ce récit stupéfiant.
Lorsqu’on lui demanderait, des années plus tard, ce qui lui plaisait dans ce livre, il répondrait : « C’est la vie même, la vie sans fards. » Dieu sait pourtant qu’on n’y lésinait pas sur le maquillage, sans compter les voiles et les parfums, les bijoux et les pierreries. Mais l’âme humaine, dans le même temps, y était présentée dans son plus complet dénuement. Les dimensions véritables de la destinée lui semblaient ici rétablies, sans rapport avec la moindre proportion justement, affranchies de tout canon ; débarrassées de cette chape de raison qui d’ordinaire, sous nos latitudes en particulier, pesait sur elles si durement, »

Extraits
« Ça y est, monsieur le Président, je crois que nous y sommes.
Dans le bureau lambrissé, un petit jeune homme, assez dégarni déjà, avait fait irruption sans frapper, en brandissant un gros volume à la couverture plastifiée. Trois silhouettes noires enturbannées, à dos de dromadaires, s’y découpaient dans le désert sur fond de lune et de palais scintillant. Le lecteur attentif aura reconnu l’édition, déjà rencontrée, de la traduction des Mille et Une Nuits par Antoine Galland.
– Antoine Galland: voilà l’oiseau rare que vous cherchez, expliqua le collaborateur déplumé. Ce petit Français du Grand Siècle coche toutes les cases. Parti de rien, originaire d’une province reculée du royaume, il a mis son énergie et son intelligence, qui étaient grandes, au service de la connaissance de l’Autre: c’est-à-dire de l’Arabe, du Mahométan. Il l’a révélé au public occidental sous son plus beau jour, celui du faste de ses palais, du ventre généreux à ses femmes, de la malice de ses djinns. Catholique fervent, il a voulu cependant que les musulmans fussent compris et aimés. Il a poussé la générosité jusqu’à enrichir leur propre patrimoine littéraire. Car je ne vous ai pas dit encore le plus incroyable. La plus fameuse histoire des Mille et Une Nuits, Aladdin et la Lampe merveilleuse, n’est pas l’œuvre d’un Arabe: mais d’Antoine Galland lui-même ! Et Ali Baba et les Quarante Voleurs, qui est à peine moins connu, qui croyez-vous qui l’ait écrit? Antoine Galland, encore. Un petit Français bien de chez nous! Et c’est le cas de beaucoup d’autres contes, plus vrais que nature, plus orientaux que les orientaux d’origine. Antoine Galland ne s’en est jamais vanté. Au contraire, toutes ces histoires confectionnées par son prodigieux cerveau, il les a fait passer pour de simples traductions. Il a gardé le silence, avec une modestie admirable, sur son propre rôle de créateur. La France, c’est cela, c’est Antoine Galland: cette générosité, cette façon de connaître et de comprendre les autres – parfois même, il faut bien le dire, notre modestie dût-elle en souffrir, mieux qu’eux-mêmes ne le peuvent ! On ne le dira pas trop fort, bien sûr, ajouta le conseiller, mais on chercherait en vain, dans tout le monde arabo-musulman, une telle curiosité, une façon aussi désintéressée de parcourir le vaste monde pour en célébrer les beautés d’où qu’elles viennent. Monsieur le Président, Galland, dans l’histoire de la littérature, c’est un événement… » p. 67-68

« Avec Aladdin, les Français prenaient leur revanche sur tous les maux dont ils s’estimaient frappés. Aladdin, c’était l’ascension sociale fulgurante d’un vaurien devenu, par les vertus combinées de la chance et du mérite, plus puissant et valeureux que le sultan. C’était aussi l’amour absolu, car tous les pouvoirs de la lampe, Aladdin les avait sacrifiés à la conquête de la princesse Badroulboudour. Aladdin incarnait enfin – et cet aspect des choses n’était pas négligeable – l’Orient made in France, une façon, avait déclaré un proche de l’Élysée à la presse, sous couvert d’anonymat, de rappeler à «nos amis musulmans, dont certains du reste sont nos compatriotes, que leur civilisation n’a guère de secrets pour nous, que depuis bien longtemps déjà, nous l’avons assimilée dans ce qu’elle a de meilleur, meilleur dont nos amis musulmans, soit dit au passage, feraient bien de s’inspirer eux aussi. » p. 74

À propos de l’auteur
de_FROMENT_jean-Baptiste_©DRJean-Baptiste de Froment © Photo DR

Jean-Baptiste de Froment est né à Paris le 7 octobre 1977. Haut-fonctionnaire, homme politique et écrivain, il est Normalien et agrégé de philosophie. Ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, il est membre du Conseil d’État et depuis 2014. A été élu au Conseil de Paris, ainsi qu’à la métropole du Grand Paris. Après un premier roman, État de nature (2019), il publie Badroulboudour en 2021. (Source: Babelio)

Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#Badroulboudour #JeanBaptistedeFroment #AuxForgesdeVulcain #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #VendrediLecture #RentréeLittéraireaout2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

La fille qu’on appelle

VIEL_la_fille_quon_appelle  RL-automne-2021  coup_de_coeur

Ouvrage retenu dans la première sélection du Prix Goncourt et du Prix Goncourt des Lycéens

En deux mots
Laura revient vivre auprès de son père, dans un port breton. Ce dernier, chauffeur du maire, propose à sa fille de rencontrer l’édile pour qu’il lui donne un coup de main pour trouver un logement. Quentin Le Bars va accepter de l’aider en échange de faveurs sexuelles. Parviendra-t-elle à mettre le prédateur au pas ?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le maire, son chauffeur et sa fille

Dans son nouveau roman construit comme une mécanique implacable Tanguy Viel raconte l’histoire d’une jeune fille abusée par un homme de pouvoir. Un drame d’une brûlante actualité.

C’est un roman malheureusement très actuel. C’est un roman sur le pouvoir, la domination, l’emprise, la manipulation. C’est un roman d’hommes forts. À moins que ce ne soit l’inverse, au bout du compte. Car Tanguy Viel a compris que si le cœur des hommes dans ce coin de Bretagne est en granit, alors il peut se fissurer jusqu’à exploser.
Partie à Rennes, Laura revient auprès de son père dans la petite ville côtière où elle a grandi. Maxime Le Corre, dit Max, est une gloire locale, champion de France de boxe, il a eu une carrière exceptionnellement longue, puisqu’à quarante ans, il continue à enfiler les gants. Quentin Le Bars, le maire de la commune en a fait son chauffeur, lui permettant ainsi de s’afficher avec «son» champion.
Le troisième homme de ce roman est Franck Bellec, le gérant du casino. Un endroit que l’on peut considérer comme «une succursale de la mairie, là où se prenaient des décisions plus importantes qu’au conseil municipal, au point que certains avaient surnommé l’endroit le ministère des finances, et Bellec le grand argentier de la ville.»
Mais rembobinons le film. Car le roman commence au commissariat, au moment où la police prend la déposition de Laura. C’est au fil de son interrogatoire que le lecteur va faire la connaissance de ces trois hommes et de la victime dont la beauté n’a cessé d’attirer les convoitises. Repérée a seize ans par un photographe, elle a été engagée comme mannequin pour des campagnes de publicité, mais aussi pour des photos destinées à des revues de charme.
Aux policiers, Laura confie que c’est sur les conseils de son père Max qu’elle est allé voir son patron pour lui demander de lui trouver un logement, que ce dernier lui a promis de faire son possible avant de solliciter Bellec pour qu’il la loge dans son casino et lui trouve un emploi de serveuse.
En fait, le plan du maire est bien rôdé et les rôles parfaitement répartis. Le Bars a ses habitudes ici. Il vient au casino pour abuser de sa nouvelle protégée, pour assouvir ses besoins sexuels. Et accessoirement pour se prouver que son emprise reste puissante. Ne voit-on pas en lui un futur ministre?
La seule qui ne ferme pas les yeux face à ce manège est la compagne de Bellec qui tente d’avertir Max que la personne que son patron vient régulièrement voir n’est autre que sa propre fille. Mais l’engrenage tourne à pleine vitesse et ce n’est pas ce petit grain de sable qui viendra l’enrayer.
Grâce à une construction tout de virtuosité, le lecteur comprend dès les premières pages que Laura a porté plainte, mais le suspense n’en reste pas moins entier quant à l’issue d’une affaire encore trop banale. Jouant sur les codes du polar, sur une atmosphère à la Simenon, Tanguy Viel parvient à donner à ses personnages une très forte densité, si bien que le lecteur comprend parfaitement leur psychologie, leur fonctionnement. Ajoutons que dans ce jeu de pouvoir la dimension politique sourd de toutes les pages. Le pot de terre peut-il avoir sa chance face au pot de fer ? Le combat mené ici n’est-il pas le combat de trop?

La fille qu’on appelle
Tanguy Viel
Éditions de Minuit
Roman
186 p., 16 €
EAN 9782707347329
Paru le 2/09/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Bretagne, dans une ville côtière qui n’est pas nommée. On y évoque aussi Rennes et Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand il n’est pas sur un ring à boxer, Max Le Corre est chauffeur pour le maire de la ville. Il est surtout le père de Laura qui, du haut de ses vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui. Alors Max se dit que ce serait une bonne idée si le maire pouvait l’aider à trouver un logement.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Pages des libraires (Entretien mené par Emmanuelle George, Librairie Gwalarn à Lannion)
Diacritik (Johan Faerber)
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
RTS (entretien mené par Sylvie Tanette)
Bulles de culture
Blog shangols


Entretien avec Tanguy Viel à propos de La fille qu’on appelle © Production Librest

Les premières pages du livre
« Personne ne lui a demandé comment elle était habillée ce matin-là mais elle a tenu à le préciser, qu’elle n’avait pas autre chose à se mettre que des baskets blanches mais savoir quelle robe ou jean siérait à l’occasion, idem du rouge brillant qui couvrirait ses lèvres, elle y pensait depuis l’aube. Elle, assise à la terrasse de l’Univers, sur la grande place piétonne au cœur de la vieille ville, derrière elle on pouvait lire en très grosses lettres sur le haut mur de pierres les mots HÔTEL DE VILLE, plus haut encore le drapeau tricolore comme un garde endormi reposant dans l’air tiède. Bientôt elle franchirait le grand porche et traverserait la cour pavée qui mène au château, anciennement le château donc, puisque depuis longtemps transformé en mairie, et quoique pour elle, dirait-elle, c’était la même chose : qu’elle ait rendez-vous avec le maire de la ville ou le seigneur du village, dans sa tête ça ne faisait pas de différence – même fébrilité, même cœur un peu tendu d’entrer là, dans le grand hall où elle pénétrerait pour la première fois, presque surprise d’en voir s’ouvrir les portes électriques à son approche, comme si elle s’était attendue à voir un pont-levis s’abaisser au-dessus des douves, et qu’à la place d’un vigile en vêtements noirs, elle avait eu affaire à un soldat en cotte de mailles. Dans cette ville, c’est comme ça, on dirait que les siècles d’histoire ont glissé sur les pierres sans jamais les changer, pas même la mer qui deux fois par jour les attaque et puis deux fois par jour aussi renonce et se retire, battue, comme un chien la queue basse.
Elle, assise toujours à la terrasse de l’Univers, bien sûr elle était en avance, le temps d’un café et puis de lire Ouest-France, ou non pas lire vraiment mais parcourir les titres et les photos couleur, et puis quand même s’attarder sur la page des sports, parce que cherchant s’il n’y avait pas un article sur son boxeur de père – lui qui du haut de ses quarante ans venait de remporter son trente-cinquième combat et dont la presse locale ne cessait de célébrer la longévité pour ne pas dire, plus encore, la renaissance – renaissance, oui, c’est le mot qu’ils employaient à loisir depuis que Max Le Corre était revenu en haut de l’affiche, tandis qu’un temps il en avait disparu –, alors elle aura souri sans doute en regardant l’énième photo de lui les bras levés sur un ring, le gros titre au-dessus qui se projetait vers l’avenir, disant « Marchera-t-il encore sur l’eau ? ». Puis, regardant l’heure sur son téléphone, elle a refermé le journal, posé deux euros dans la coupelle devant elle et s’est levée. Dans la grande vitre du café elle s’est estimée une dernière fois, certaine, dira-t-elle plus tard, qu’elle avait fait le bon choix, cette veste en cuir noir qui laissait voir ses hanches, dessous la robe en laine un peu ajustée, le vent à peine qui en effleurait la maille quand elle tirait dessus.
Oui, a-t-elle dit aux policiers, ça peut vous surprendre mais je me suis dit que j’avais fait le bon choix, ça et les baskets blanches qu’on a toutes à vingt ans, de sorte qu’on n’aurait pas pu deviner si j’étais étudiante ou infirmière ou je ne sais pas, la fille qu’on appelle.
La fille qu’on appelle ? a demandé l’un d’eux.
Oui, ce n’est pas comme ça qu’on dit ? Call-girl ? Et elle a ri nerveusement d’avoir dit ça, call-girl, sans que ça fasse sourire ni l’un ni l’autre des deux flics, les bras croisés pour l’un, l’autre plus avancé vers elle, mais l’un comme l’autre à l’affût de chaque mot qu’elle employait et qu’ils semblaient peser comme des fruits exotiques sur une balance alimentaire.
Et puis donc elle a repris son récit, qu’au vigile à l’entrée de la mairie elle avait demandé où se trouvait le cabinet du maire sans savoir que lui, le vigile, en resterait de marbre, indiquant d’un simple mouvement de tête le grand comptoir au fond du hall, laissant traîner presque machinalement ses yeux de haut en bas sur sa silhouette à elle. À cela elle était habituée : que le regard des hommes vînt s’effranger sur elle, elle n’y faisait plus attention depuis longtemps, pour cette bonne raison que par mille occurrences déjà, elle avait fait l’expérience de son attrait, à cause de sa grande taille peut-être ou bien de sa peau métisse, en tout cas depuis longtemps elle le savait, indifférente au charme qu’elle exerçait – ce jour-là ni plus ni moins qu’un autre, sa robe ajustée donc qui ne couvrait pas ses genoux, aux pieds ses baskets blanches qui ne l’étaient plus vraiment, à cause du cuir usé qui en couvrait la surface.
À l’accueil aussi elle a répété qu’elle avait rendez-vous avec le maire, regrettant que personne ne lui demande le motif de sa visite, à quoi elle aurait répondu que c’était personnel – c’est vrai, dit-elle, j’aurais bien aimé qu’on me le demande, juste pour répondre : C’est personnel. Mais pas même en haut du grand escalier de pierre qu’on lui a indiqué, pas même la chétive secrétaire postée à l’entrée du bureau comme un vieux garde-barrière, personne ne lui demanderait la raison de sa visite – accusant quant à elle, la secrétaire, ce qu’il fallait de réprobation ou de jalousie en la dévisageant, si on peut dire ce mot-là, dévisager, quand le regard cette fois tombe comme une guillotine de la tête jusqu’aux pieds.
Elle a soupiré un peu, ladite secrétaire, comme une gouvernante dans une grande maison qui se serait réservé le droit de juger qui ses maîtres recevaient, et puis elle a daigné se lever, a entrouvert la lourde porte de bois dont elle semblait garder l’entrée et, passant la tête dans l’ouverture, elle a dit : Votre rendez-vous est arrivé. Laura aussi l’a entendue, la voix masculine qui répondait : Ah oui merci, en même temps que la vieille secrétaire invitait la jeune fille à se faufiler à son tour dans l’ouverture, c’est-à-dire dans le passage volontairement étroit qu’elle avait laissé entre la porte et le mur, comme si elle, la plus jeune des deux, avait dû forcer le passage pour entrer, en tout cas c’est cette impression qui devait rester gravée en elle pour longtemps, oui, quelque chose comme ça, elle a dit, que c’est moi qui suis entrée et non pas elle qui m’a ouvert. Mais je vous jure que s’il avait fallu la pousser, a-t-elle ajouté, je l’aurais fait.
Et peut-être à cause du regard soudain sourcilleux des policiers qui lui faisaient face, elle a cru bon d’ajouter : Je vous rappelle que j’ai grandi près des rings.
Et sûrement ils eurent le sentiment que dans cette phrase se logeait une partie de son histoire, avec elle toute la rugosité de l’enfance, en même temps qu’elle laissait déjà entendre quel fossé la séparait de l’autre, le type à l’immense bureau, que rien, ni l’accueil froid de la secrétaire ni la taille démesurée de la pièce, ne venait rapprocher de son monde à elle.
Non, rien du tout, a-t-elle dit encore aux policiers, dans un monde normal on n’aurait jamais dû se rencontrer.
Un monde normal… mais qu’est-ce que vous appelez un monde normal ? ils ont demandé.
Je ne sais pas… Un monde où chacun reste à sa place.
Et comme elle essayait de se représenter ce monde-là, normal et fixe, où chacun comme une figurine mécanique aurait eu son aire maximale de mouvement, ses yeux étaient venus se perdre dans le tissu bleu de la veste en face d’elle, et laissant s’échapper par-devers elle cette pensée surgie des profondeurs, elle a dit :
Mon père avait l’air d’y tenir tellement.

Peut-être il aurait fallu commencer par lui, le boxeur, quand je ne saurais pas dire lequel des deux, de Max ou de Laura, justifie plus que l’autre ce récit, mais je sais que sans lui, c’est sûr, elle n’aurait jamais franchi le seuil de l’hôtel de ville, encore moins serait entrée comme une fleur à peine ouverte dans le bureau du maire, pour la bonne raison que c’est lui, son père, qui avait sollicité ce rendez-vous, insisté d’abord auprès d’elle, insisté ensuite auprès du maire lui-même, puisqu’il en était le chauffeur. Depuis trois ans maintenant qu’il le conduisait à travers la ville, ils commençaient à se connaître – lui, le maire, de dix ans peut-être l’aîné de son chauffeur, celui-là dont le sourire quotidien lui parvenait à travers le rétroviseur, ou pas vraiment le sourire mais le plissement toujours inquiet de ses yeux qui cherchaient son attention à lui, l’homme à l’arrière toujours, qui si souvent n’y prêtait pas attention, regardant seulement dehors le lent défilement des façades ou bien des vitrines lumineuses, comme si parce qu’il était maire de la ville, il se devait d’effleurer du regard tous les immeubles, toutes les silhouettes sur les trottoirs, comme si elles lui appartenaient. Et d’avoir été réélu quelques mois plus tôt, d’avoir pour ainsi dire écrasé ses adversaires à l’entame de son second mandat, sûrement ça n’avait pas contribué au développement d’une humilité qu’il n’avait jamais eue à l’excès – à tout le moins n’en avait jamais fait une valeur cardinale, plus propre à voir dans sa réussite l’incarnation même de sa ténacité, celle-là sous laquelle sourdaient des mots comme « courage » ou « mérite » ou « travail » qu’il introduisait à l’envi dans mille discours prononcés partout ces six dernières années, sur les chantiers inaugurés ou les plateaux de télévision, sans qu’on puisse mesurer ce qui dedans relevait de la foi militante ou bien de l’autoportrait, mais à travers lesquels, en revanche, on le sentait lorgner depuis longtemps bien plus loin que ses seuls auditeurs, espérant que l’écho s’en fasse entendre jusqu’à Paris, où déjà les rumeurs bruissaient qu’il pourrait être ministre. Et pour qui en avait le visage chaque jour dans son rétroviseur, il n’était pas besoin d’un traité de physiognomonie pour que cette même ardeur ou détermination apparaisse là, sous les sourcils noirs, épais et pourtant presque doux, contrastant plus encore alors avec ce regard froid et ferme de tous les gens de pouvoir. En trois ans Max avait appris à en traquer les nuances et les failles, ou plutôt non, pas les failles, mais les ouvertures sciemment laissées, s’il est vrai que le pouvoir, ce n’est pas dans la raideur qu’il se fonde, mais à l’endroit calculé de ses inflexions, comme un syndrome de Stockholm appliqué heure par heure, quand chaque entorse faite à l’austérité fait naître dans l’œil soumis de l’interlocuteur la brèche de fausse tendresse où s’engouffrer. Et de ce que je crois savoir, Maxime Le Corre à cette aune était un bon client, du genre de cheval reconnaissant dès qu’on relâche le mors, à quoi s’ajoutait la dette qu’il se sentait avoir, puisque c’était lui, le même maire, qui l’avait recruté, en ce temps où Max était, comme on dit, dans le creux de la vague. Puisque donc il y eut cela dans la vie de Max : une vague d’abord qui l’avait porté sur sa crête comme un surfeur gracieux avant de l’en faire redescendre dans l’ombre cylindrique et de plus en plus noire, de sorte que des années plus tard remontaient encore à la surface de sa mémoire, comme en ombres chinoises sur le pare-brise taché d’embruns, aussi bien les lumineuses années où il avait vécu de ses talents de boxeur que celles plus sombres qui étaient venues comme un ciel d’orage les recouvrir. Et sur elles, les sombres années, il espérait avoir posé pour longtemps un drap de laine épaisse qu’il éviterait de soulever, à cause de toute cette nuit sans boxe qu’il avait traversée, de quand la lumière des rings s’était éteinte, intermittente comme elle sait être, pire qu’un phare sur une côte. Cela, tous les boxeurs le savent, que le ring fait comme un phare dont sur le pont du bateau on compte les éclats pour estimer le danger, 18et qu’alors il arriva qu’il ne le vît pas, le danger, et se laissât drosser sur les rochers, ainsi qu’il advient en boxe plus qu’en tout autre sport : que les clairs- obscurs d’une carrière y sont plus saisissants qu’une peinture du Caravage. Alors qu’il soit seulement remonté sur un ring et qu’il y boxe à nouveau comme à ses plus beaux jours, il n’en revenait encore pas quand il croisait sa propre silhouette sur les panneaux de la ville, grandes affiches qui poussaient comme des arbres le long des quatre-voies et annonçaient le gala du 5 avril prochain, où sur fond de lumières étoilées se détachaient les corps photographiés des deux boxeurs, les poings dressés à hauteur du visage et tous muscles bandés – lui, le crâne rasé et les sourcils tendus déjà vers la victoire, semblant défier la ville entière de sa colère ou de sa force contenue, écrit dessous en lettres de feu « Le Corre vs Costa : le grand défi ». Et qui aurait regardé alternativement l’affiche puis cet homme au volant de la berline municipale se serait dit que oui, c’était bien lui, Max Le Corre, le même nez dévié, les mêmes paupières écrasées par les coups, la même peau luisante sur le crâne, le même qui d’ici quelques semaines s’en irait défier l’autre figure locale qui lui avait depuis longtemps volé la vedette. Ça se rapproche, a dit le maire. Dans deux mois à cette heure-ci, a dit Max, je serai sur la balance. Ce n’est pas le moment de prendre du poids, a fait remarquer le maire. »

Extrait
« Alors Franck silencieux avait déjà compris, déjà interprété le «par ailleurs», non comme une carte maîtresse que l’autre s’apprêtait à abattre sur la table, mais le simple rappel que leurs deux destins étaient assez liés pour qu’il ne puisse se désolidariser comme ça, à savoir: ce que tout le monde savait, que le bureau de Bellec n’était rien d’autre qu’une succursale de la mairie, là où se prenaient des décisions plus importantes qu’au conseil municipal, au point que certains avaient surnommé l’endroit le «ministère des finances», et Bellec le grand argentier de la ville. En un sens, il était cela, Franck Bellec, un trésorier de premier ordre, au point que pas un maire ni un banquier ni je ne sais quelle huile locale n’aurait fait l’économie de ses visites au prince – quelquefois, oui, on l’appelait le prince, et c’était une affaire entendue par tous que le pouvoir dans cette ville avait deux lieux et deux visages, celui du maire et celui de Bellec et qu’alors dans ce « par ailleurs » qui résonnait encore aux oreilles de Franck, Le Bars n’avait fait que rappeler ce qu’ils étaient l’un pour l’autre: deux araignées dont les toiles se seraient emmêlées il y a si longtemps qu’elles ne pouvaient plus distinguer de quelle glande salivaire était tissé le fil qui les tenait ensemble, étant les obligés l’un de l’autre, comme s’ils s’étaient adoubés mutuellement, dans cette sorte de vassalité tordue et pour ainsi dire bijective que seuls les gens de pouvoir savent entretenir des vies entières, capables en souriant de qualifier cela du beau nom d’amitié. » p. 49-50

À propos de l’auteur
VIEL_Tanguy_©Nadine_MichauTanguy Viel © Photo Nadine Michau

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Éditions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et en janvier 2017 Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire. (Source: Éditions de Minuit)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lafillequonappelle #TanguyViel #editionsdeminuit #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #coupdecoeur #VendrediLecture #RentréeLittéraireaout2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

L’os de Lebowski

MAILLARD_los_de_lebowski  RL_2021  Logo_second_roman  coup_de_coeur

En deux mots
Lebowski, le chien d’un jardinier-paysagiste découvre un os en grattant la terre sur le domaine d’un client producteur de télévision. S’agissant d’un reste humain, notre homme n’aura de cesse de découvrir le fin mot d’une histoire dont il aurait peut-être mieux fait de ne pas chercher à connaître l’origine.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Jim Carlos a disparu

L’os de Lebowski, le second roman de Vincent Maillard, est un petit bijou qu’il serait bien dommage de laisser passer. Vous allez vous régaler de son ironie subtile, de son habile construction et de son surprenant épilogue!

Voilà un second roman qui est bien davantage qu’une confirmation. C’est un vrai bonheur de lecture! Son titre livre à lui seul les principaux éléments de l’intrigue. Le Lebowski dont il est question est le chien du narrateur. S’il répond à ce patronyme, c’est d’une part en hommage au Dude, le «Big Lebowski» des frères Coen, mais aussi parce que cette grosse boule de poils à la même nonchalance et cette envie furieuse d’en faire le moins possible. S’il accompagne son maître, jardinier-paysagiste chez ses différents clients, c’est d’abord pour se trouver une place tranquille et ne plus en bouger. Il n’en va pas différemment sur ce nouveau chantier, dans la belle propriété d’Arnaud Loubet, rédacteur en chef à la télévision qui entend donner une touche «développement durable» à ses trois hectares de terrain en intégrant un potager bio sur sa propriété, à quelques encablures de sa piscine.
Au fur et à mesure de l’avancée du chantier, Jim Carlos est invité à la table familiale, ayant promis à Amandine, la fille du couple formé par Arnaud et son épouse Laure d’attacher Lebowski, car elle a la phobie des chiens. L’occasion de constater combien ces bobos vivent dans leur monde, se confortant de leur arrogance et leur suffisance, dissertant sur les plaies de la société et les difficultés de la planète. Il va aussi découvrir une faille au cours de ces invitations, la fuite de leur fille aînée Jeanne. Un sujet devenu tabou, mais qu’il entend élucider en se mettant à la recherche de la jeune fille qu’il croit localiser à Doussac, dans la Vienne. L’occasion d’une excursion dans ce village et la rencontre avec une bien sympathique tenancière de café. Une escapade que Jim a pris le soin de consigner dans un grand cahier bleu dans lequel on trouve aussi le récit de l’étonnante découverte de Lebowski, pourtant peu habitué à une telle dépense d’énergie. Il s’est mis à gratter énergiquement la terre d’où il sort avec fierté l’os du titre. Un os qui va intriguer son maître au point de le confier à un voisin, ex médecin-légiste, qui ne va pas tarder à lui révéler qu’il s’agit bien d’une partie de squelette humain. À priori, il faudrait avertir la police.
Mais notre homme, on l’a vu, a des velléités d’enquêteur et entend confronter son employeur à sa découverte.
Sans en dire plus, on ajoutera que ce n’était sans doute pas la meilleure de ses idées. Ni pour lui, ni pour Lebowski. Encore que… S’il nous est donné de lire cette histoire et ses développements, c’est parce que la juge d’instruction Carole Tomasi est en possession du cahier bleu, mais aussi du cahier orange qui sera découvert après les premières investigations déclenchées par la magistrate.
Avec une imagination fertile et un sens de l’humour très incisif, Vincent Maillard réussit à construire une histoire très addictive, usant des codes du thriller pour creuser cette curieuse propension que développent ceux qui se retrouvent soudain à la tête d’une belle fortune et disposant d’un pouvoir tout aussi certain. Ils s’imaginent alors au-dessus des lois. Ou se sentent investis du droit de faire tourner le monde comme ils l’entendent, parce qu’après tout ils ont «tout compris». Et leurs éventuels contradicteurs ne peuvent du coup être que des ignorants ou des incapables.
Cette savoureuse charge contre les élites trop bien-pensantes est politiquement très incorrecte, mais elle fait joyeusement plaisir. On se régale!

L’os de Lebowski
Vincent Maillard
Éditions Philippe Rey
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782848768786
Paru le 6/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Je m’appelle Jim Carlos, je suis jardinier.
J’ai disparu le 12 janvier 2021. Un de mes derniers chantiers s’est déroulé aux Prés Poleux, dans la propriété des Loubet : Arnaud et Laure. Lui est rédacteur en chef à la télévision, elle est professeure d’économie dans l’enseignement supérieur. Chez eux tout est aussi harmonieux, aussi faux qu’une photographie de magazine de décoration. Tout, même leurs cordiales invitations à partager des cafés ou des déjeuners au bord de leur piscine, vers laquelle je me dirigeais avec autant d’entrain que pour descendre au bloc opératoire…
Vous trouverez dans ce livre les deux cahiers que j’ai écrits lors de mon aventure chez ces gens. Mais aussi l’enquête menée par la juge Carole Tomasi après ma disparition.
Lebowski est le nom de mon chien. Tout est sa faute. Ou bien tout le mérite lui en revient. C’est selon.
Maintenant il est mort.
Et moi, suis-je encore vivant ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Première partie (Le cahier bleu)
Premier jour
Il faut, d’une manière ou d’une autre, être enfermé pour avoir le temps d’écrire. C’est le cas. Et avoir une idée. Je n’avais pas d’idée. Pas d’histoire. Hormis la mienne.
Et celle de mon chien, auquel je ne cessais de penser.
Notre histoire donc, depuis le premier jour où je l’ai vu.

Je n’avais pas demandé « combien pour ce petit chien dans la vitrine », d’ailleurs il aurait été bien incapable de ponctuer la question des deux petits « whou whou » de la chanson. Il somnolait. Et depuis il n’a jamais fait que ça. Les autres chiots bondissaient, aboyaient, se mordillaient et se roulaient dans les copeaux artificiels. Lui, non. Ce doit être ça qui m’a attiré. Une forme d’acceptation tranquille, cette philosophie ataraxique qui n’appartient qu’aux animaux.
Le vendeur m’avait fait tout un article sur les mérites du golden retriever, l’ami des enfants. Je ne lui avais pas répondu que je n’avais pas d’enfant, ni que si j’en avais, je n’aurais pas besoin d’acheter un chien. Ni que si j’aimais vraiment les chiens, j’irais en délivrer un à la SPA. Ni que si j’aimais vraiment les goldens, j’en chercherais un dans un élevage digne de ce nom et pas dans un supermarché où on peut acheter un chien comme un paquet de rouleaux de Sopalin. J’ai mélangé tout ça et j’en ai conclu que, malgré tout, je délivrais un petit être de sa prison vitrée dans un temple de la marchandisation du vivant.

C’était il y a sept ans. Je ne regrettais rien de cet achat impulsif. Ce chien était une crème. Un peu crétin? Pas sûr. Au départ je l’avais baptisé Dumby. Je trouvais que ça évoquait My Dog Stupid de John Fante, un des rares bouquins que j’ai lus quand j’étais jeune. Mais ensuite, il s’est transformé en une grosse masse molle et blonde, toujours avachi et décalé comme Jeff Bridges dans le film des frères Coen, alors ça m’a amusé de le surnommer Lebowski, et finalement le nom lui est resté. Depuis sept ans, il dort essentiellement. Il ne court après aucune balle, aucun bâton. Quand je le sors, il marche, la tête basse, derrière moi. On croise des tas de chiens qui tirent sur leur laisse ou courent dans tous les sens. Il les regarde d’un œil apitoyé. Je lui file des croquettes, et lui me refile son bon regard certifié fidélité inconditionnelle. Je le caresse de temps en temps, il soupire de contentement. Ou d’accablement ? C’est difficile à dire. Enfin, disons que nous cohabitons paisiblement.

J’emmène Lebowski sur mes chantiers de jardinage. Je suis paysagiste / création-entretien, comme disent mes cartes de visite. En général, les clients l’apprécient. Il y a des gens qui n’aiment pas les chiens, mais peu qui ne supportent pas les peluches. Il n’existe pas de ligues anti-peluches. Or, incontestablement, cet animal est plus proche de la peluche que du molosse.
Mais cette fois-ci, j’ai eu beau plaider la cause de Lebowski, rien à faire. «Ma fille a une phobie des chiens», m’a dit le client. Il fallait selon lui que je le laisse dans la voiture. Je lui ai dit que ce n’était pas possible avec cette chaleur. On a négocié. Il a fini par accepter que je l’emmène au fond de sa propriété à la condition expresse que je passe au large et que je l’attache à un arbre ou à quelque chose. Je n’ai pas de laisse, j’ai bricolé un bout de corde pour arranger l’affaire. Ça n’a pas eu l’air de traumatiser mon animal, qui n’avait pas dans ses projets de courir toute la sainte journée le long du mur du parc jusqu’à y tracer un cynodrome de lévriers, et encore moins d’aller chasser les garennes ou les canards de la mare. Comme je l’ai dit, c’était un cador surdiplômé de l’école des stoïques. Je l’ai attaché au tronc d’un grand chêne. Il possédait de la sorte un alibi en béton pour déployer tout son savoir-faire en matière de léthargie chronique.
À l’avant de la propriété trônait, à la place de l’ancien manoir des Prés Poleux dont il ne restait que quelques murs, une immense construction blanche, moderne, sérieuse comme un tribunal, et anguleuse comme une villa d’architecte, percée de multiples baies vitrées donnant sur plusieurs terrasses aménagées dont l’une, au sud, accueillait une piscine turquoise et discrètement glougloutante. L’homme, le père de la fille phobique aux chiens, m’accompagna jusqu’à l’angle sud-est de ses trois hectares tout en m’expliquant son projet. On sent bien d’ailleurs que l’homme est un homme de projets. Il s’appelle Arnaud Loubet. Il a, à l’époque, cinquante et un ans, il est plus grand que moi, il mesure donc plus d’un mètre quatre-vingts. Son visage est ambigu, le front, les yeux et le nez expriment une grande détermination, mais les joues sont un peu molles, et le menton un peu faiblard. Ça ne se remarque pas tout de suite car le tout est flouté et harmonisé par une belle chevelure blanche de patriarche, ou de patron, à mi-chemin entre la coupe d’un pilote de ligne et celle d’un mandarin de la littérature. Bref, l’homme a un projet. Il veut créer un jardin potager dans ce coin de la propriété. « J’ai bien réfléchi à la question », me dit-il. C’est un homme construit, qui réfléchit, qui analyse, qui se fait une opinion, puis qui décide.
« Pour moi, ici, c’est parfait, ajoute-t-il en tendant les mains vers la zone prévue.
– Mais… avec le mur et les arbres, c’est à l’ombre.
– Et alors ?
– Alors si vous voulez que ça pousse, à la lumière, c’est mieux. »
L’homme m’a regardé en plissant légèrement les yeux. Il m’a choisi parce que je suis un jardinier spécialisé dans les aménagements éco-bio-permaculture-garantis-sans-pesticide, etc. L’inverse exact de tout ce qui avait été fait sur ces trois hectares depuis Louis-Philippe. Mais l’homme, comme tout le monde, entamait son grand virage vers le bio, le durable, la sobriété heureuse de Pierre Rabhi et de tout ce qui se vendait bien en matière de consommation écoresponsable. Il y avait encore du chemin à faire avant d’apercevoir la sortie de la courbe. Mais surtout, et malgré tout, était-il concevable, pour revenir à la conversation en cours, qu’un simple jardinier puisse penser d’une manière plus juste que lui ? Apparemment oui (ça avait un tout petit peu de mal à passer mais ça allait passer) car l’homme possédait une autre carte dans sa manche, un atout maître : il était « doté d’un solide sens de l’humour », comme on me l’a dit plus tard. Alors il a posé un index sur sa bouche en penchant la tête en arrière tel un homme qui réfléchit intensément, puis il a hoché doucement la tête comme si une idée lumineuse faisait lentement son chemin dans son esprit et il a prononcé avec ironie : « Hum ! hum !… pas bête… on voit que vous êtes de la partie ! » avant de m’adresser un grand sourire complice. J’ai fait un tour d’horizon du regard et je lui ai proposé de créer son potager au sud-ouest.
« J’ai repéré qu’il y a une arrivée d’eau là-bas.
– Non. »
À mon tour je l’ai regardé en plissant légèrement les yeux, exactement comme il l’avait fait, je ne sais pas trop pourquoi, ça devait m’amuser, puis j’ai levé les sourcils en avançant la mâchoire inférieure en signe d’interrogation.
« Non. Là-bas, non. On a… On a d’autres projets dans cette partie. »
Oui. L’homme décidément est un homme de projets. J’ai acquiescé en hochant lentement la tête, toujours comme lui l’avait fait d’une manière ironique quelques secondes plus tôt. Est-ce que je me moquais encore de lui ? Ou bien exerçait-il sur moi une influence inconsciente, une contagion mimétique ? Je l’ignorais. J’ai fait quelques pas, je suis monté sur une butte, j’ai constaté que Lebowski, affalé au pied du grand chêne, avait attaqué sa journée. J’ai laissé l’espace m’imprégner, et je lui ai proposé une autre solution : un carré adossé au mur nord, ce serait moins discret mais, avec une jolie clôture, ce serait charmant. Il a dit « OK, feu vert », j’imagine qu’il s’est retenu de dire green light.
J’ai donné quelques coups de pioche au pied du mur nord. Il faisait déjà très chaud et la pioche soulevait des petits nuages de poussière, mais la terre était tendre et bonne pour le maraîchage. Elle était marbrée, légèrement sableuse et limoneuse – le travail du fleuve, distant de plus de trois cents mètres aujourd’hui, mais qui avait recouvert cette plaine régulièrement au cours des millénaires passés –, et aussi organique – des forêts avaient poussé ici dont l’humus avait amendé le sol. Du gâteau. Presque. Car le bruit de deux épées médiévales qui s’entrechoquent retentit quand l’outil heurta une pierre de la taille d’un pavé parisien. Quelques coups de pioche supplémentaires me firent comprendre qu’il n’y avait pas eu ici que de l’eau et des arbres, des hommes y avaient bâti des édifices qui s’étaient effondrés ou qu’on avait détruits. Des monceaux de pierres s’étaient éparpillés, puis avaient été recouverts comme les vestiges d’un château fort en galets oublié sur une plage. Il me faudrait trimer pour débarder la surface du potager. Et ce n’était pas cette feignasse de Lebowski qui allait m’aider à sortir tout ça. Si un éducateur canin au monde avait pu lui apprendre à creuser pour dénicher quoi que ce soit, même une truffe, ce gars-là pouvait être nommé meilleur dresseur de l’année. C’était pourtant un sacré costaud ce clebs, une carcasse de chien des Pyrénées plutôt que de golden. En le harnachant, j’aurais pu lui faire tirer une carriole pour transbahuter les caillasses à la manière d’un bœuf. T’as qu’à croire ! Autant essayer directement de lui apprendre à marcher sur ses deux pattes arrière et à pousser la brouette. Je délimitais avec des piquets la parcelle d’environ cent cinquante mètres carrés dédiée au potager. Le ciel était d’un bleu si profond que j’avais envie de me cracher dans les mains et d’empoigner gaiement le manche de la pioche – debout, les gars, réveillez-vous, il va falloir en mettre un coup ! –, mais c’était absurde. Je n’aimais pas trop faire ça, mais là, pas le choix, il me faudrait passer le motoculteur pour faire remonter l’essentiel des pierres, sans quoi j’y perdrais trois jours et j’y gagnerais une hernie discale. À moins que je demande à mon pote Yuriy et à sa palanquée d’Ukrainiens de venir me filer un coup de main ? Ils étaient capables de régler ça en deux heures, à peine plus de temps que n’en met une harde de sangliers pour retourner le pied d’un châtaignier. Je passerai plutôt le motoculteur, il faudra que je prépare une explication au cas – très improbable – où Arnaud demanderait des explications à cette entorse aux règles de la permaculture.
Avant de m’y coller, j’ai été voir le chien. Je l’ai appelé, il a soulevé un œil. J’ai tapé dans mes mains pour qu’il se bouge. Il s’est relevé à grand-peine, à la manière d’un pachyderme qui sort d’une anesthésie générale. J’ai détaché la laisse improvisée et je l’ai emmené boire près de l’arrivée d’eau au sud du parc, sur le mur des anciennes écuries, là où Arnaud avait refusé l’installation du potager. En passant sous une charmille, Lebowski s’est approché d’un tronc pour soulever la patte arrière, son seul et unique exercice physique répertorié. J’ai empli d’eau une soucoupe de terre qui traînait là et il a bu avec la délicatesse d’un phacochère d’une savane reculée. Moi-même j’ai avalé deux gorgées et je me suis humidifié la nuque. Il n’était pas encore 10 heures mais le soleil envoyait déjà ses directs comme un boxeur sur le sac de frappe. C’est à ce moment-là que j’ai entendu gratter derrière moi et, dans mon champ de vision périphérique, j’ai cru voir Lebowski s’agiter avec fébrilité. Quelque chose de tout à fait anormal. Une crise d’épilepsie ? Ou un truc dans le genre. Je me suis retourné : il creusait ! En voilà bien une autre ! Il labourait la plate-bande au pied d’une rangée d’hortensias. Bien en appui sur les pattes arrière, il moulinait des pattes avant comme des godets de pelleteuses. Comme un chien de cartoon qui creuse un tunnel. D’abord j’ai cru qu’il avait pris un coup de chaleur, mais il était resté à l’ombre. Il s’est arrêté une seconde, m’a regardé d’un air ravi, et a repris ses travaux d’excavation avec frénésie. Bon Dieu ! Ainsi, ce chien me réservait des surprises. Il avait fallu attendre sept ans pour qu’il se révèle. Il ne pouvait pas y avoir de truffes ici. Un lingot d’or ? Ça n’a pas d’odeur. Du pétrole ? Calmons-nous. Plus probablement un os enterré là par un de ses congénères, ou bien, ce n’était pas à exclure avec lui : rien. Comme ça durait, je lui ai dit : « Ça suffit, allez, on y va ! » Il a redoublé d’efforts, la tête et les épaules enfouies dans son trou, puis s’est relevé, triomphal, quelque chose dans la gueule. Une pierre ? Il avait compris mon problème et il voulait m’aider ? « Je vais te les sortir moi tes caillasses ! » – il voulait me faire payer le dénigrement et les moqueries dont je venais de l’accabler par la pensée ? Non. Malgré la terre qui le brunissait, on pouvait deviner que le truc était un os. Un bout d’os. J’ai voulu regarder ça de plus près. Lebowski a grogné. Ça m’a fait rire : décidément, il faisait son coming out : je suis un chien, nom d’un chien ! Je lui ai quand même pris. J’ai examiné l’objet et j’ai voulu m’en débarrasser en le jetant dans les buissons, mais comme le pauvre me regardait avec son air de chiot affamé de race saint-sulpicienne, je le lui ai rendu. J’avais assez perdu de temps, je me suis remis en marche. Lebowski m’a suivi en remuant doucement la queue, ça, ça n’avait pas changé.
Je retournais donc à ma camionnette pour la rapprocher de ma zone de travail quand Arnaud est revenu vers moi avec sa démarche d’homme tranquille, maître de céans, maître de lui-même, maître de l’univers en première intention. Il m’a dit : « Venez donc boire un café, je vais vous présenter ma femme. » Est-ce que j’avais vraiment le choix ? J’aurais pu lui dire : « Merci, non, c’est gentil mais la demi-heure que je vais perdre avec vous, je vais devoir la rattraper en transpirant un peu plus tout à l’heure ; et puis je crains de vous connaître déjà si bien. Ce sera tellement sans surprise, votre compagnie me semble plus ennuyeuse que celle des arbres. » Mais ça aurait été vexant, évidemment. Lebowski me suivait toujours, de plus en plus à l’aise, le Rantanplan. Alors – j’avais déjà oublié –, d’un signe du menton pour désigner mon chien doublé d’un haussement de sourcils qui se voulait embarrassé, Arnaud a ajouté : « C’est sans doute un oubli, mais je vous rappelle que le chien ne doit pas s’approcher de la maison. » En réalité, il m’adressait une sommation discrète, à la manière d’un adulte demandant à un enfant de ramasser une pièce tombée du porte-monnaie d’une vieille dame dans la queue à la boulangerie. L’homme donnait des ordres et entendait être obéi. J’ai remmené Lebowski au fond du parc et je l’ai rattaché à son arbre, puis je suis revenu sur la terrasse pavée, abritée du soleil par une tonnelle de vigne. Comme le reste, l’endroit était aussi harmonieux, aussi décontracté, aussi faux qu’une photographie de magazine de décoration. Un cruchon en céramique ocre était posé sur un muret de pierres sèches, il devait probablement contenir de l’eau fraîche que Perrette était allée puiser à la source.
Laure s’est levée pour me serrer la main, ou plutôt pour me laisser serrer la sienne ; j’aurais ressenti la même tonicité si j’avais serré la natte de ses cheveux qui pendait sur son épaule droite. Elle me sourit aimablement et me pria de m’asseoir sur un fauteuil de rotin tressé garni de coussins rayés. « Allez, un p’tit café ! » Arnaud se leva pour accéder à la cuisine d’été qui donnait sur la terrasse. Allons bon ! On est entre nous, pas de manières, on se débrouille, on va se faire un « p’tit café ».
Jean-Luc m’avait brossé, il y a longtemps, un portrait de ce couple étincelant. Jean-Luc était un pote et un collègue de la région qui avait travaillé chez eux. Ils ignoraient que je le connaissais, et que j’en savais un peu plus qu’ils ne l’imaginaient. Je savais qu’Arnaud était rédacteur en chef d’un magazine du week-end pour une grande chaîne de télévision.
Tous les ans, on annonçait la mort de la télévision, mais la vieille était coriace comme une baleine bleue, qui peut vivre plus de cent ans – or elle n’en avait que soixante-dix. Certes autour d’elle tournoyaient les réseaux sociaux, des bancs de maquereaux, les chaînes YouTube, des fish-balls délirants, et même de nouvelles plates-formes à péage, quelques épaulards qui prenaient de l’assurance, mais la vieille cétacé poursuivait calmement sa route océanique. Les vieux restaient bien calés devant elle (or tout le monde devient vieux), et Arnaud continuait à percevoir les primes que son émission ajoutait à son salaire déjà bien confortable.
Quant à Laure, elle enseignait l’économie à la faculté de Paris-Dauphine et à l’ESSEC. Leurs deux salaires cumulés pouvaient leur permettre de se fringuer italien, de rouler allemand et de voyager cosmopolitan, mais pas d’acquérir un tel domaine. Non, il venait de ses parents à elle, qui eux-mêmes en avait hérité, etc. Les gros patrimoines sont rarement le résultat d’une vie de dur labeur aux champs ou à l’usine.
Arnaud est revenu avec un plateau et trois expresso. « J’ai fait des firenze arpeggio, je ne vous ai pas demandé, pardon, j’espère que ça ira », a-t-il dit (en soignant son accent italien), essentiellement à l’intention de sa femme, mais tous les deux guettaient ma réaction du coin de l’œil. Le bouseux connaît-il les capsules Nespresso ? J’ai hoché doucement la tête. Firenze, ça ira.
Je savais aussi qu’Arnaud et Laure avaient deux filles. La plus jeune, Amandine, celle qui a peur des chiens, avait seize ans, l’autre était plus âgée, plus de vingt ans en tout cas. Elle était partie de la maison.
Le café était explosif. C’est terrible à avouer, mais cette maudite multinationale suisse avait réussi à faire tenir une montagne péruvienne dans une capsule d’un centimètre cube. Ce qui me gâchait un peu le plaisir, c’était de voir Arnaud avec son pantalon de toile beige retroussé, les pieds bien écartés dans des sandales de marque, visiblement traumatisé par les spots publicitaires de George Clooney, et puis elle, assise bien droit, bien convenable, tenant sa tasse de thé comme si j’étais Élisabeth II, et m’évitant du regard comme si j’étais Pablo Escobar. J’ai tourné la tête vers le parc. Je ne voyais pas Lebowski, qui, lui, devait se tenir comme bon lui semble, autrement dit vautré tel le Dude canin qu’il était. Le parc était aussi nickel que les chromes de la vieille Citroën DS que j’avais entraperçue dans la dépendance près du portail. Je finis mon café aux arômes de forêt équatoriale du nord du Pérou, ces vallées dominées par la cordillère Blanche, ultimes sanctuaires de la planète, l’exact opposé de cet enclos de nature dressée à la trique, tondue à l’anglaise, taillée à la française, alignée comme une parade du Troisième Reich. « Vous savez, pour nous, ce potager, c’est un premier pas vers notre “reconversion”, une forme de résistance au collapse général. Nous avons beaucoup réfléchi, notamment durant le confinement. » Laure avait parlé d’une voix très douce, en tenant sa tasse à deux mains sous son nez telle une geisha son bol de thé, tout en laissant son regard trouver l’inspiration dans le bleu du ciel.
Je hochais la tête en cherchant désespérément quelque chose à répondre, qui ne venait pas. Ces discours enflammés pour « repenser le monde d’après », je les avais entendus des dizaines de fois, et la suite aussi : « Et il n’y a pas que la terre… » avait ajouté Laure en me regardant cette fois dans les yeux d’un air qui m’a semblé étrangement triste. Après avoir laissé passer un silence qu’elle jugea digne d’une mûre réflexion, elle déclara : « En cas de catastrophe, ce sont les liens sociaux qui seront déterminants. » Elle n’a pas précisé « notamment avec les paysans ». Dans le coin, les agriculteurs sulfataient leurs parcelles dont on ne voyait pas le bout en larguant des cargaisons de glyphosate. Leurs tracteurs avaient plus à voir avec une escadrille de B-52 chargés de napalm qu’avec L’Angélus ou Des glaneuses de Millet. Et cette guerre-là n’avait pas cessé avec les accords de Paris en 1973, elle ne s’arrêtait jamais. Par ailleurs ces péquenots votaient plutôt Rassemblement national, ce qui était « la ligne à ne pas franchir » pour pouvoir discuter avec Arnaud et Laure. Bref, j’ai continué à me taire en hochant la tête d’un air pénétré. Ma composition de taiseux-proche-de-la-nature semblait leur plaire. Je représentais probablement le joint idéal avec ceux qui savent faire sortir quelque chose de terre dans l’hypothèse de plus en plus prégnante où les temps deviendraient difficiles.
« Nous n’imaginons pas pouvoir mettre en place une autosuffisance alimentaire avec ce carré mais… il est important que chacun apporte sa pierre à l’édifice n’est-ce pas ? »
J’échappais de peu au colibri de Rabhi dont on m’avait tellement rebattu les oreilles que je l’aurais volontiers explosé à la .22 et englouti en le tenant par le bec comme un ortolan. Laure aurait voulu que je développe un peu : que pouvaient-ils attendre de ce potager, en termes de « retour sur investissement » ? aurait pu dire la professeur d’économie.
« Quelques salades l’été, quelques soupes l’hiver. »
Ils me regardèrent avec une mine déçue. Moi je pensais aux minutes qui s’écoulaient, sans qu’un mètre carré n’ait encore été travaillé. Je sentais qu’ils attendaient que j’explique un peu plus, ce que j’avais déjà fait en long, en large et en travers avec Arnaud au moment du devis. Je laissais mes yeux parcourir l’étendue de gazon, d’un vert tilleul, rasée et irriguée comme un green de golf.
« Vous pourriez vivre à trois sur cette superficie, mais il faudra tout utiliser, cultiver des céréales, vendre la DS pour acheter un vieux tracteur de la même époque, aménager une basse-cour, une étable avec une ou deux vaches, une soue avec un cochon. Transformer la propriété en ferme. »
Cette fois ce sont eux qui hochaient la tête, ils laissaient leur imagination travailler, visualisaient cette transformation du domaine en images scolaires : « les animaux de la ferme ». Je les ai remerciés pour le café, et je me suis levé pour retourner à mon utilitaire et en débarquer non une vache, mais le motoculteur.

Lebowski, sans surprise, dormait. Coincé entre ses deux pattes avant, le bout d’os était prisonnier de la bête. Avec beaucoup d’imagination, quelqu’un, disons un homme préhistorique n’ayant pas connu la domestication des loups, aurait pu croire que l’animal avait dévoré un cerf dont il ne restait que cet os, conservé pour se faire les dents (un noceur repu s’accordant une petite sieste après un festin, son cure-dent entre les doigts). Je me suis attelé au motoculteur pour retourner le sol. Heureusement, aucun écologiste radicalisé dans les parages pour me voir enfreindre l’un des dix commandements de l’agriculture douce. Le plus dur restait à faire : j’ai compté, quatre-vingt-douze brouettes de pierres à transporter jusqu’à l’ancienne fosse condamnée tout au sud. De quoi bâtir une chapelle, au moins. J’ai fini éreinté. Je ne faisais plus de terrassement depuis mon opération du dos. Il a tenu, ça m’a suffi. Le carré était beau. Cette terre n’avait pas été dévitalisée et les vers étaient nombreux, mes plus fidèles ouvriers.
La journée s’achevait, le soleil vaporisait en mille rayons sa lumière jaune à travers les ramures des grands arbres, des chênes sûrs de leur suprématie ancestrale, quelques hêtres aristocratiques, quatre platanes monumentaux, des tilleuls innombrables, des marronniers placides et toute la plèbe des petits feuillus à bois tendre. Lebowski n’avait pas bougé d’un poil, mais il avait ouvert un œil. Le fauve sentait venir la faim. L’heure de se lever pour aller chasser le caribou, ou plutôt, une fois à la maison, attaquer la seule chose qu’il ait jamais attaquée : sa gamelle de croquettes.
Moyennant quoi, rentré chez nous, il n’avait pas lâché son os. Il le tenait coincé dans un coin de sa gueule comme un increvable mégot de Gitane maïs pendu aux lèvres d’un ouvrier à l’ancienne. Je l’ai attrapé. Il l’a retenu une seconde avant de desserrer les mâchoires pour me le céder. Il m’a regardé avec son air de bon copain, « OK je te le prête l’ami, je comprends que ça te fasse envie ». J’ai observé de nouveau la chose. Granuleux, plus brun que blanc, poreux comme une éponge. Je me suis souvenu de mes études d’ingénieur en travaux publics et de l’efficacité maximum de la structure alvéolaire. Et puis une drôle de question m’est apparue : à qui avait appartenu cet os ? Ce truc avait été enrobé de la viande d’un mammifère – pas un os de poulet, loin de là – et avait structuré une bête, un bestiau, avait joué son rôle de vérin de la locomotion, avait été vivant. Avait appartenu à un individu. De quelle espèce ? Je l’ai examiné sur toutes les coutures. Je n’ai pu que constater mon ignorance crasse en matière d’anatomie. C’était un gros os. Un fémur ? une tête de fémur ? une tête de fémur de quoi ? Je me suis demandé qui saurait. Gilbert, le boucher ? J’ai posé l’os sur une étagère de la cuisine. Lebowski le regardait, puis me regardait moi, alternativement, « Euh… c’est à moi quand même, t’oublies pas, l’ami ? ». Il a gémi à la façon de Chewbacca, il avait exactement la fourrure d’un Wookiee. Mais pas les mêmes compétences guerrières. Je l’ai nourri donc. Et j’ai dîné à mon tour. J’ai associé un truc surgelé à une salade de mon jardin, équilibrant l’empoisonnement industriel avec la déprime végane. J’ai parcouru les journaux, écouté distraitement une émission vide de sens, mais l’os me prenait la tête. Ce genre de petit détail sans importance qu’on aimerait ignorer mais qui revient sans cesse, encore et encore, jusqu’à ce qu’on le règle, un point c’est tout. Et même point à la ligne.

On est attablé à la terrasse d’un bon restaurant de bord de mer. Une table pour deux. Sur la gauche, le soleil a accompli sa plongée sous la ligne d’horizon et éclabousse les nuages d’une poudre orangée. Le vin blanc est floral au nez et frais en bouche. On écoute la femme qu’on aime parler des mystères de l’inspiration. Elle est passionnante. Mais. Mais l’employé qui a dressé cette table – un stagiaire sans doute – a placé la salière tout au bord de la nappe. Vraiment à ras du bord ! En fait il n’y a aucun risque qu’elle tombe, même en tapant sur la table avec les deux mains. Mais bon, une salière n’a pas à être aussi près du vide. Sait-on jamais ? Un geste maladroit et c’est la chute. On pense à ça ! Au lieu de célébrer les noces d’un moment de grâce. C’est résolument idiot. C’est absurde. Ça n’a aucune importance. Il faut quand même être capable de passer au-dessus de ces minuscules contingences ! Sinon on n’en sort plus. Tu parles, je veux, oui : plus on se dit ça, plus la salière devient le sujet le plus crucial de l’univers. L’harmonie de l’instant, les yeux de l’être le plus cher au monde, le système solaire, tout cela n’est rien comparé à cette maudite salière. Aucun espoir de vaincre le négligeable petit pot empli de fleur de sel marin. L’objet est maléfique, c’est Satan. Trop près du bord. Ça stresse. À mort. Le moucheron du lion de La Fontaine. Le mieux serait d’abandonner la partie, d’incliner la tête, « respect, petite salière, tu m’as fait mordre la poussière », de tendre la main, de ramener ce petit récipient un peu plus vers le centre, et de revenir à la vie normale. L’os, c’était cette salière.
Mais que faire ? Il ne suffisait pas de tendre la main pour le déplacer, il fallait le passer au spectromètre façon 007 pour un bilan ADN sans appel. J’ai mis de la musique sur la chaîne stéréo. Un disque, pour faire avec les fichiers MP3 la même chose qu’avec la junk-food surgelée ; ou avec le potager dans le parc de Laure et Arnaud : équilibrer, rééquilibrer le monde. L’oreille interne en l’occurrence. J’ai mis The National. Les meilleurs du moment. L’album Trouble Will Find Me, et le morceau « I Need My Girl » m’a soulagé. L’os s’est fait dégager du centre du ring. Lebowski, le Diogène des médors, n’avait pas fait tant d’histoires, il avait posé sa tête sur ses deux pattes avant dans une position qui pouvait laisser supposer qu’il boudait, mais non, je savais qu’il l’avait déjà oublié.
Je vis seul avec ce chien. Je ne suis pas malheureux. Ma bien-aimée, Claire, est partie en Bretagne, une sorte de séparation à l’amiable. On se revoit de temps à autre. Je n’ai pas d’enfant. Claire a une fille d’une vingtaine d’années, Maëlle, avec qui j’entretiens des relations plus qu’épisodiques. J’avais dû assumer la position de père de substitution au pire moment, en pleine adolescence, et ça ne m’avait pas réussi. Voilà. C’est tout. Quant à l’os, je vais le faire voir à Gilbert. Le boucher. Point à la ligne, le retour. »

Extrait
« J’ai repensé à ce déjeuner complètement hystérique derrière son apparente décontraction. Tout était presque normal dans cette famille, mais le presque était énorme, et même flippant. Jeanne, Amandine, la Balagne, rien n’allait. Même ce chien, d’une certaine manière, n’était pas à sa place. En l’observant, je me disais que ce bon gros golden aurait été plus adapté à cette propriété, à cette famille bourgeoise, qu’à leur jardinier. Un labrador-à-cathos-sur-la-plage-de-Saint-Malo. Bon, enfin, c’était comme ça.
Je suis retourné à mon potager, qui prenait forme. » p. 50

À propos de l’auteur
Ancien grand reporter, Vincent Maillard est aujourd’hui réalisateur de documentaires, et scénariste pour la télévision. L’os de Lebowski est son second roman, après Springsteen-sur-Seine (Éditions Fanlac, 2019). (Source: Éditions Philippe Rey)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#losdelebowski #VincentMaillard #editionsPhilippeRey #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #coupdecoeur #litteraturecontemporaine #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa

MINIERE_jai_dixhuit_ans_tous_les_ages  RL_hiver_2021

En deux mots
Pour échapper aux coups de sa mère, Valentine s’évade en écrivant son histoire. Un projet qu’elle poursuivra après avoir été jetée dans la rue à ses dix-huit ans. Elle va alors rencontrer un père qu’elle croyait disparu et tenter de rassembler les morceaux manquants de son histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Albertine part à la recherche de son histoire

Isabelle Minière nous revient avec un roman subtil et prenant. En confiant à Albertine le soin de raconter son histoire depuis son enfance auprès d’une mère violente, elle retrace une quête envoûtante.

C’est l’histoire d’une fillette qui vit seule avec sa mère et qui subit jour après jour sa violence. Après les coups viendront la ceinture et le martinet. Mais sa fille encaisse en silence, car elle a trouvé un moyen d’oublier sa peine. Elle se raconte des histoires, s’entraine à lire et à écrire et se promet qu’un jour elle racontera sa vie, quand bien même elle serait sans intérêt. «Qui décide si une vie est intéressante ou pas? Une vie sans intérêt peut être intéressante à raconter, je me raccrochais à ça, sinon j’aurais déprimé à fond, Je me serais retrouvée au fond du fond du fond, j’avais des prédispositions.»
Inutile de mettre en œuvre ses plans pour fuguer, pour partir loin de cette sorcière, car un soir en rentrant chez elle, elle voit sa mère partir en ambulance, après une tentative de suicide. Un premier changement dans sa misérable vie qui lui offre un peu de liberté. Le second, encore plus radical, arrive avec ses dix-huit ans. Elle se voit confier un post-it avec le nom de son père et trois sacs Ikea contenant toutes ses affaires. Bon débarras! Son géniteur, qu’elle croyait disparu à jamais, habite en fait à quelques centaines de mètres, dans un immeuble d’un quartier plus huppé.
Accueillie par un ami qui l’installe dans l’appartement de son père, Albertine – cet ami connait le prénom de la jeune fille, alors que sa mère ne l’a quasiment jamais utilisé – va aller de surprise en surprise. Ce père est loin d’être un monstre. Sa version des faits remet en cause celle servie par sa mère, même si de nombreuses questions restent en suspens. «Les mensonges. Les pièces d’un puzzle. Il me manquait des pièces. La sorcière a empêché mon père de me reconnaître, de me voir, de m’approcher. Ouais mais, mais quand même… C’était un grand garçon, ce mec-là, il aurait pu exiger de me voir, me voir de force, m’enlever, me kidnapper à la sortie de l’école, me sortir des griffes de la sorcière. Puisqu’il savait que j’existais, il m’a abandonnée. À mon triste sort.»
Autant dire que la méfiance règne, que l’on est loin du conte de fées. Que le père et sa fille vont devoir tout reconstruire pour se trouver enfin. Mission impossible?
Isabelle Minière poursuit ici son exploration des relations familiales et des situations explosives. Depuis On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, en passant par Au pied de la lettre jusqu’à Je suis né laid, elle creuse un sillon qui donne, au fil des romans, de forts jolies moissons.

J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa
Isabelle Minière
Serge Safran éditeur
Roman
192 pages, 17, 90 €
EAN 9791090175815
Paru le 6/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec une mère violente et hargneuse, plus préoccupée par ses amants et ses traductions de romans à l’eau de rose que par sa fille, la vie d’Albertine n’est pas un long fleuve tranquille. Depuis son enfance jusqu’à l’adolescence, ce ne sont que brimades, injustices et souffrances. Pour échapper à cette mère surnommée « la sorcière », Albertine s’invente des histoires qu’elle note dans un cahier.
Le jour de sa majorité, sa mère la met à la porte, munie de trois sacs IKEA contenant ses affaires et d’un post-it avec le nom et l’adresse de son père, dont elle ignorait jusque-là l’existence.
La rencontre avec cet homme, très différent de ce qu’elle rêvait, lui fait découvrir des vérités inattendues, lui ouvre des portes inespérées sur le présent et l’avenir. Et Albertine de trouver sa vocation à raconter des histoires, d’abord aux enfants qu’elle garde, puis… sur scène!

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« L’histoire de Non-Non
Dès que j’ai su lire, j’ai eu envie d’écrire l’histoire de ma vie. Même si ma vie n’était pas très intéressante. Je me suis d’abord entraînée en inventant l’histoire de Non-Non.
J’écrivais ça dans mon lit, dans ma tête. Et sans réfléchir. J’entendais les pas de ma mère monter l’escalier, comme une sorcière, sans chapeau pointu (ce que j’aurais trouvé plutôt rigolo), mais avec un couteau entre les dents. Ma mère, la sorcière, venant vérifier si je dormais.
Avant, le temps d’avant, avant que je ne sache lire, je cachais un livre dans mon lit et j’essayais de le déchiffrer. J’explorais les pages, les lettres, les dessins… Mon imagination inventait des histoires à dormir debout, à ne pas dormir du tout. Du coup: flagrant délit. La sorcière surgissait, et rugissait «Tu ne dors pas!» Comme si on dormait sur commande ; je ne comprenais pas. J’avais beaucoup de mal à comprendre les adultes, ils me semblaient manquer de logique, surtout ma mère. S’il était bon de se coucher de bonne heure, que faisait-elle dans l’escalier, tard le soir, à se faufiler, marche après marche, à pas de loup, pour que je ne l’entende pas? Elle aurait été plus tranquille dans son lit, non? On aurait été tellement plus tranquilles, elle et moi, si elle avait appliqué les consignes qu’elle m’imposait: dormir tôt.
J’étais si absorbée à deviner ce que les lettres et les dessins signifiaient que je ne voyais pas le temps passer. Je me promettais chaque soir d’éteindre vite la lumière, et ne tenais pas ma promesse, c’est le problème avec les livres.
Soudain elle ouvrait la porte, me surprenait avec la lumière allumée. Alors la furie la prenait, ses mains devenaient folles, sa voix aussi. Coups et hurlements. Une folie; elle ne se contrôlait pas, comme si un monstre prenait possession d’elle, c’est pourquoi elle est pour moi devenue la sorcière; c’est pourquoi parfois je la plaignais. Elle n’avait pas choisi d’être possédée par une sorcière, elle subissait cela, tout comme je subissais les coups, les hurlements, et tout le reste. Je me disais des choses aussi bizarres que ça, pour éviter de la détester tout à fait. C’est très difficile de détester sa mère. Pour un père, je ne savais pas, je ne connaissais pas le sujet, j’étais inculte en la matière.
Dès que la porte s’ouvrait, je me tassais sous la couverture, un oreiller sur la tête, j’étais terrifiée à l’idée qu’un coup particulièrement violent puisse me fracasser le cerveau — je doutais beaucoup de sa solidité.
Mes précautions ne servaient jamais à rien. Elle se précipitait sur moi, envoyait valdinguer draps, couverture et oreiller, Les lançait dans la pièce. Ma peau nue, c’est ce qu’elle voulait. Elle poussait un cri de rage, on aurait dit une bête sauvage, puis se ruait sur moi, frappait, frappait, frappait. J’essayais de protéger ma tête avec mes mains, je me concentrais là-dessus, jusqu’à ce que la sorcière s’épuise. Ça arrivait d’un seul coup: elle était à bout de souffle, à bout de force. Elle poussait un énorme soupir et repartait en se lamentant «Qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour avoir un enfant pareil?» Je ne voyais pas ce que le ciel venait faire là-dedans, ça faisait partie du délire de ma mère.
Un soir elle a quitté la chambre en geignant: «J’en ai plus qu’assez d’avoir mal aux mains À cause de toi! Égoïste! Tu t’en fous d’abîmer les mains de ta mère!» Il devait me rester un fond d’optimisme, car j’ai espéré que ce serait la fin des coups, que pour prendre soin de ses mains elle renoncerait à me frapper.
Or elle a vite trouvé une solution pour ménager ses mains. La ceinture a fait son apparition. Ça faisait encore plus mal, mais ça faisait un peu moins de peine: la ceinture était un objet, sans intention, sans méchanceté. Sauf que j’étais encore plus inquiète pour ma tête. Puis elle a sans doute eu peur d’abîmer la ceinture, ce fut le tour du martinet. Elle prenait son élan, hurlait, et me lacérait. Le dos, le fesses, le ventre, les jambes. Et elle oubliait la tête. Ce ne devait pas être un martinet pour tête. C’était presque rassurant, je pouvais protéger mon ventre sans craindre que mon cerveau éclate en morceaux. Ça se terminait par la même litanie «Qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour avoir un enfant pareil?» Pauvre ciel; j’avais la certitude qu’il n’y était pour rien, et que ma mère était cinglée.
Parfois, dans des moments de calme, entre deux orages, les moments où elle était trop fatiguée pour me traiter d’idiote d’andouille, de crétine, d’abrutie, d’imbécile, ou autres douceurs qu’elle affectionnait, elle se plaignait d’avoir été maltraitée par sa mère, d’avoir été battue, insultée. J’étais sidérée, même si j’étais habituée. Quoi? Elle avait souffert de ces choses-là et elle les répétait? Ça ne lui traversait pas l’esprit? C’était incompréhensible. Je me disais que ce n’était pas sa faute, si ma mère était un peu folle. Et j’avais très très peur d’être folle à mon tour. Non, pas par hérédité, mais par histoire ressemblante, une espèce d’imprégnation. C’était très confus. Très troublant aussi: je plaignais beaucoup l’enfant malheureuse que ma mère avait été, ça m’empêchait de trop la détester, ce qui était pourtant tentant, surtout quand les gifles pleuvaient, pour un oui pour un non, quand les cris, quand les coups. Surtout le soir. Le soir quand la sorcière venait faire son tour de garde.
Puis j’ai su lire, et elle fut bien déçue.
Elle rangeait le martinet, bien embêtée de ne pas m’avoir saisie en flagrant délit. Avant, le temps d’avant, le temps où je ne savais pas lire, les flagrants délits étaient fréquents, je rallumais la lumière pour explorer les pages, les lettres, les dessins, comprendre l’histoire. Et la sorcière jouait son rôle de sorcière, moi je jouais le rôle de la petite fille qui cache ses larmes, pour ne pas donner trop de joie à la sorcière. C’était le temps d’avant. Ma mère ne savait pas que je savais lire, je m’étais bien gardée de le lui dire. Ne jamais faire trop de confidences aux gens en qui l’on n’a pas pleinement confiance. Les confidences, ça se mérite.
Quand elle me voyait avec un livre, elle croyait que je regardais les images, j’avais la délicieuse sensation de lui jouer un bon tour.
Donc, je ne dormais pas, mais la lumière était éteinte et j’écrivais. Je voyais les pages défiler, comme dans un vrai livre, j’ajoutais çà et là des dessins, pour décorer. J’entendais les pas redescendre l’escalier, et je pensais: «Je t’ai bien eue, sorcière! Je raconterai ça, quand j’écrirai l’histoire de ma vie». Et j’écrivais l’histoire de Non-Non.
Non-Non était un petit pantin au visage tout rond, de bonnes joues, un bonnet rouge sur la tête. J’avais très envie d’avoir un bonnet, comme la plupart de mes camarades en hiver, et je l’aurais choisi rouge si j’avais eu le choix — mais la sorcière était contre les bonnets, allez savoir pourquoi. Non-Non avait donc droit, lui, au bonnet rouge. Il était très drôle, il faisait des blagues. Il était né dans un champignon géant, et le champignon l’avait tout de suite accueilli comme son enfant, passé le moment de la surprise. Champignon, ainsi baptisé par Non-Non, offrait une voiture jaune à Non-Non, lui apprenait un tas de choses, et rigolait. Ils s’entendaient bien, tous les deux, Champignon disait des trucs tellement rigolos que Non-Non éclatait de rire. Moi, je collais le drap sur ma bouche pour ne pas rire. Je riais à l’intérieur.
J’inventais chaque soir un nouvel épisode des aventures de Non-Non, j’inventais sa vie. Non-Non me consolait de vivre. L’histoire de Non-Non, je l’ai écrite dans ma tête, soir après soir, mais c’est quand même mon premier livre. Ensuite, je me l’étais promis, j’écrirais l’histoire de ma vie.
C’est la maîtresse d’école qui a annoncé à ma mère que je savais lire et écrire. Elle a fait semblant d’être déjà au courant, «Oui, oui, bien sûr.»
J’avais peur qu’elle me dise, arrivée à la maison «T’aurais pu me le dire!», et qu’elle me foute une claque — elle avait la claque tellement facile que ça m’intriguait, comme si la claque partait de façon automatique, comme un réflexe. Même pas. Pas de claque. Pour un peu, j’aurais été déçue, ma prédiction de claque automatique étant contredite.
Elle ne m’a pas parlé de ce que la maîtresse lui avait dit. Mais elle a continué à jouer à la sorcière, marche après marche, pour vérifier si je dormais. Soir après soir, j’ai continué à la décevoir. Et à imaginer comment lui échapper. Me sauver la nuit, quand elle dormait? Et pour aller où? Me trouver seule, toute petite, face à un loup? Il y avait beaucoup de loups dans mon imagination, des loups sauvages, meurtriers, encore plus dangereux que la sorcière. Alors comment faire?
Avant d’éviter les loups, éviter les coups.
Ça m’a demandé du temps, mais j’ai fini par trouver la cachette du martinet: sous son lit, dans une petite valise, dissimulé sous du linge de toilette, et enveloppé dans une taie d’oreiller. Je l’ai foutu à la poubelle, sous les épluchures, et j’ai sorti la poubelle, J’étais fière de moi. J’ai fini l’histoire de Non-Non, bien décidée à écrire un jour l’histoire de ma vie. »

Extraits
« J’avais l’impression que ce Léon (c’est le prénom de l’auteur) m’encourageait à raconter l’histoire de ma vie, même si elle était sans intérêt, Qui décide si une vie est intéressante ou pas? Une vie sans intérêt peut être intéressante à raconter, je me raccrochais à ça, sinon j’aurais déprimé à fond, Je me serais retrouvée au fond du fond du fond, j’avais des prédispositions. » p. 25

« Les yeux du paternel continuent à briller. Stop. Je n’ai jamais pleuré au cinéma, et j’ai l’impression d’être plongée dans un film dramatique. J’ai pas choisi de jouer. Je pleurerai pas.
Je ferme les yeux, j’imagine. Mon père, ma mère, le bébé interdit de père. Les mensonges. Les pièces d’un puzzle. Il me manquait des pièces. La sorcière a empêché mon père de me reconnaître, de me voir, de m’approcher. Ouais mais, mais quand même… C’était un grand garçon, ce mec-là, il aurait pu exiger de me voir, me voir de force, m’enlever, me kidnapper à la sortie de l’école, me sortir des griffes de la sorcière.
Puisqu’il savait que j’existais, il m’a abandonnée. À mon triste sort. » p. 101

À propos de l’auteur
MINIERE_Isabelle_©DRIsabelle Minière © Photo DR

Isabelle Minière est née au Mali. Elle a passé son enfance près d’Orléans, fait ses études à Tours et à Paris où elle vit aujourd’hui. Elle écrit des romans, des nouvelles et des livres pour la jeunesse. Elle est aussi psychologue, hypnothérapeute.
J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa est le cinquième roman à paraître chez Serge Safran éditeur après Je suis né laid, Au pied de la lettre, On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise et Je suis très sensible. (Source: Serge Safran Éditeur)

Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#jaidixhuitanstouslesagesalafoisetjaiunpapa #IsabelleMiniere #SergeSafran #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Tant qu’il Reste des îles

DUMONT_tant_quil-reste-des_ilesRL_hiver_2021Logo_second_roman68_premieres_fois_logo_2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Branle-bas de combat sur l’île où vit Léni. Sa femme l’a quittée, emmenant leur fille avec elle, son patron peine à joindre les deux bouts et le chantier du pont qui doit les réunir au continent a commencé. Autant de tensions qui vont pousser ce taiseux à se dévoiler.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le cœur de Léni est aussi une île

Superbe confirmation du talent de Martin Dumont avec ce roman qui sent bon les embruns et la mer. En suivant Léni sur son île, en passe d’être reliée au continent par un pont, il nous offre une belle réflexion sur l’identité et la fraternité.

Léni n’est pas vraiment dans une situation enviable. La trentaine passée il travaille toujours sur le chantier naval de Marcel situé sur une île, à quelques dix minutes du continent. Mais les affaires ne vont pas très fort. Marcel n’arrive plus à payer les salaires, croule sous les dettes et songe à vendre avant de prendre sa retraite. De plus Léni s’est séparée de Maëlys qui vit désormais avec sa fille Agathe sur le continent. Il ne lui reste guère que les parties de cartes avec les amis, le repas hebdomadaire au restaurant et les sorties en mer sur le Fireball, le beau voilier en bois du patron dont il prend grand soin.
Le début des travaux du pont, qui cristallise l’attention entre les pour et les contre, contribue à faire monter la tension. Même si un vote a plébiscité la construction de l’ouvrage, les marins pêcheurs y voient notamment un danger pour l’environnement, sans compter les hordes de touristes qui vont déferler après l’achèvement de la liaison terrestre. Dans cette atmosphère qui se tend, Chloé, une photographe chargée d’un reportage sur ce pont, apporte une distraction bienvenue.
Après le départ des experts qui annoncent à Marcel que son entreprise ne vaut plus rien, la tristesse et la colère s’ajoutent à la déprime. Mais après une quinzaine à broyer du noir, il entend se battre. Il va accepter de construire un voilier et mobilise tous ses employés pour relever le défi, y compris Karim, qui était prêt à démissionner.
Dès lors, on va suivre en parallèle les deux chantiers, celui du voilier et celui du pont, que Léni ne peut s’empêcher de comparer. «Ces gars aussi étaient tendus vers l’objectif, poussés par la pression d’un supérieur qui devait leur promettre une prime s’ils finissaient dans les temps. Beaucoup devaient se sentir fier à l’idée de participer à une telle construction.»
Nous avions découvert Martin Dumont avec Le chien de Schrödinger, l’histoire prenante et émouvante d’un père confronté au cancer de son fils. Nous le retrouvons avec plaisir avec ce second roman, toujours aussi riche d’humanité. Car Léni est à l’image de cette île, refermé sur lui-même, taiseux et peu enclin à aller vers l’autre et à s’ouvrir. L’auteur montre ce combat entre les partisans de la tradition et ceux de la modernité, souligne que le progrès s’accompagne souvent de remises en cause, réfléchit aux vraies valeurs. Mais ce qui, comme dans le précédent, nous emporte, c’est cette écriture à hauteur d’hommes. Des qui essaient de s’en sortir, de rester debout. Face à la difficulté et à l’adversité, on voit les liens se resserrer, on ne peut plus tricher… tant qu’il reste des îles!

Tant qu’il reste des îles
Martin Dumont
Éditions Les Avrils
Second Roman
224 p., 18 €
EAN 9782491521028
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement sur une île que l’on peut imaginer au large de la Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ici, on ne parle que de ça. Du pont. Bientôt, il reliera l’île au continent. Quand certains veulent bloquer le chantier, Léni, lui, observe sans rien dire. S’impliquer, il ne sait pas bien faire. Sauf auprès de sa fille. Et de Marcel qui lui a tant appris : réparer les bateaux dans l’odeur de résine, tenir la houle, rêver de grands voiliers. Alors que le béton gagne sur la baie, Léni rencontre Chloé. Elle ouvre d’autres possibles. Mais des îles comme des hommes, l’inaccessibilité fait le charme autant que la faiblesse.

68 premières fois
Blog T Livres T Arts 
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Mumu dans le bocage 
Blog Domi C Lire
Joëlle Books
Anne Mon petit chapitre

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Untitled Magazine
Blog La parenthèse de Céline 
Blog Froggy’s delight 


Martin Dumont présente Tant qu’il reste des îles © Production Les Avrils

Les premières pages du livre
« Je suis encore passé devant le monstre. C’est comme ça qu’on l’appelle chez nous. Il est chaque jour plus gros, il avance en bouffant la mer. Marcel répète qu’il ne faut pas baisser les yeux, qu’il faut le regarder en face. Que rien ne peut plus l’arrêter mais qu’on doit rester digne. Sa voix tremble quand il parle du monstre.
La mer se creusait. J’ai poussé le safran en laissant le foc se gonfler à contre, histoire d’aider l’avant à pivoter. Quand le bateau a viré, j’ai relâché l’écoute et j’ai bordé côté tribord. Je me suis redressé pour faire passer la barre derrière mon dos. Le vent bombait les voiles, sifflait à mes oreilles. J’ai bordé encore et j’ai senti le dériveur accélérer dans une risée. L’étrave fendait la crête des vagues, les embruns me fouettaient le visage. Je traçais à plus de dix nœuds dans la zone interdite.
J’ai foncé droit dessus. D’un œil, je surveillais les deux navires qui s’affairaient autour. Pas question d’approcher trop près ; avec tout ce qu’ils déployaient à la surface, je risquais d’abîmer le bateau. Mais j’ai quand même tiré un peu plus loin. Juste pour les taquiner, leur rappeler qu’ils n’étaient pas chez eux, qu’ils comprennent que moi, j’étais né sur ce plan d’eau. J’allais où je voulais. C’était pas leurs trois bouées qui m’empêcheraient de passer.
Arrivé à une centaine de mètres, j’ai entendu un haut-parleur me crier quelque chose. Trois types sur le dos du monstre me faisaient de grands signes. J’ai levé le majeur bien haut avant de virer encore. J’ai longé la structure à pleine vitesse jusqu’à la balise qui signalait l’interdiction de passage. Rafale, nouveau virement. À peine le temps de ralentir que je bordais et ça repartait sec. C’était une bombe, ce bateau. Un Fireball, un dériveur de cinq mètres de long. Un bijou en bois contreplaqué. J’aurais payé cher pour voir leurs têtes là-haut.
J’ai joué dix minutes avant de m’éloigner. La pluie avait commencé à tomber. J’ai relevé ma capuche en mettant le cap sur l’île. Il était déjà sept heures et demie.
Le bateau a freiné en passant devant les falaises. Il y avait moins d’air, j’étais protégé par le relief. J’ai tiré en travers pour rejoindre la plage puis, à trois mètres du rivage, je me suis orienté face au vent. Le Fireball s’est arrêté et les voiles se sont mises à battre. J’ai remonté le safran et la dérive puis j’ai sauté à l’eau. Une mer glaciale de janvier.
Avant d’aller chercher la remorque, j’ai traîné la coque sur le sable. La manœuvre est difficile, mais on finit par s’y habituer. Une fois le bateau amarré dessus, j’ai tiré de toutes mes forces pour remonter l’attelage. J’ai fixé la remorque à l’arrière de la voiture puis j’ai démonté le mât.
J’avais les mains gelées, j’ai mis le chauffage dans la bagnole. Il fallait que je me grouille. De retour au chantier, j’ai rangé le bateau dans le garage. Il ne pleuvait plus, le ciel se dégageait. D’un rapide coup de jet, j’ai rincé les voiles avant d’entrer dans le hangar.

Karim était assis dans la salle de pause, une petite pièce qui servait aussi de vestiaires. On y avait chacun notre casier fixé sur le mur de droite, pour les fringues et les objets personnels. En plus d’une table et des chaises, il y avait un frigo, une cafetière, un placard à vaisselle et un vieux micro-ondes.
Il m’a salué d’un signe du menton. J’ai pris mes affaires – un jean pourri, un tee-shirt à manches longues et des chaussures de sécurité – et je me suis changé. Karim a levé un sourcil en me voyant enfiler un bonnet sur mes cheveux mouillés.
– T’as été naviguer ?
– Ouais.
– T’es un grand malade…
J’ai fini de lacer mes pompes et je me suis assis en face de lui, mes mains engourdies plaquées contre ma bouche.
– T’étais pas à la soirée samedi.
Il tirait sur une clope, la fumée flottait au-dessus de la table. J’ai attrapé ma tasse sans répondre et je l’ai rincée dans l’évier. Le fond était couvert de café séché que j’ai gratté avec le bout de ma cuillère sans parvenir à l’enlever.
– File-moi une clope, j’en ai plus.
Karim a fait glisser le paquet jusqu’à moi.
– Pourquoi t’es pas venu ?
J’ai rempli ma tasse et je lui ai piqué une cigarette. Le papier était gondolé, la trace d’humidité courait quasiment jusqu’au filtre.
– Elles sont mouillées, tes clopes.
La première taffe est descendue, douce et brûlante. J’ai fait durer le souffle. C’était toujours pareil, après la mer il me fallait du temps pour revenir.
J’ai bu une gorgée de café en ouvrant le journal qui traînait sur la table. Celui de vendredi, avec le monstre en première page.
– J’étais avec ma fille samedi, j’ai dit en survolant les brèves sportives, c’est pour ça que j’ai pas pu venir. C’était bien?
Karim avait l’air ailleurs. Une esquisse de sourire se glissait pourtant sur ses lèvres.
– C’était cool, il y avait Justine.
– Justine?
– Tu sais, la cousine de Sophie.
Justine. Je voyais vaguement.
Il jouait avec son briquet en espérant sans doute que je lui demanderais des détails. J’allais me replonger dans le journal quand il a chuchoté que le patron arrivait. J’ai tendu l’oreille : la porte métallique du hangar grinçait.
– Tu lui parles aujourd’hui, hein?
Karim s’était penché au-dessus de la table.
– Ouais, ouais, j’ai murmuré.
En entrant, Marcel nous a salués d’une poignée de main.
– T’étais sur l’eau ce matin, Léni?
J’ai acquiescé. Il a attrapé un gobelet dont il a inspecté l’état.
– Je t’ai vu aux jumelles. T’as pas pu t’empêcher d’aller faire le con du côté du monstre…
– Je faisais juste un tour.
– Je préférerais que tu arrêtes ces conneries. Tu vas finir par esquinter le bateau.
J’ai baissé les yeux. Il s’est servi la fin de la cafetière avant de ressortir.
– Si besoin, je suis dans mon bureau.
Il s’est éloigné vers le fond du hangar, le pas lent et les épaules basses.
– Il va faire quoi ? a ricané Karim. Te priver de salaire ?
– C’est bon, je vais le voir dans la matinée.
Il s’est étiré en grimaçant.
– Le monstre… Putain, vous êtes ridicules avec ça aussi.
– Va te faire foutre.
Je me suis levé pour rincer ma tasse, ça m’emmerdait cette couche marron. Je l’ai remplie d’eau chaude et je l’ai laissée sur le bord de l’évier.
– Yann n’est pas là ?
– Il est au stage pour le permis.
J’ai souri en imaginant Yann dans une petite salle sombre, assis devant une vidéo sur le code de la route. Il perdait tout le temps ses points. Excès de vitesse, ivresse, tout un tas de conneries. Trois semaines plus tôt, il s’était rendu compte qu’il lui en restait deux et il avait couru se payer un stage sur la sécurité routière.
J’ai pris mon masque dans mon casier et je suis sorti.
Au milieu du hangar, un petit chalutier était posé sur un ber en acier. Des béquilles métalliques l’aidaient à se maintenir droit. C’était celui d’un pêcheur de la côte, un type d’une quarantaine d’années qui s’était échoué en rentrant une nuit d’orage. Les gars du coin avaient beau connaître les fonds, ce genre d’incidents continuait d’arriver. Fatigue, gros temps ou juste un bref moment d’inattention. Les bateaux cognaient les récifs et arrivaient chez nous salement amochés.
Je me suis approché pour inspecter la coque. La déchirure s’étendait sur cinquante centimètres.
– Il s’est pas loupé celui-là, s’est marré Karim.
J’ai allumé la radio, j’ai passé une combinaison et je suis monté à bord du chalutier. Karim préparait la résine, je sentais l’odeur d’époxy m’envahir les narines. J’ai enfilé mon masque et je me suis glissé dans la cale. Karim m’a rejoint pour me faire passer le pot et les rouleaux.
– Monte le son ! j’ai crié. J’entends rien d’ici.
Il a levé le pouce avant de disparaître. Le jingle d’une pub de voiture s’est élevé dans le hangar quelques secondes plus tard.
J’étais allongé sur le côté, en appui sur le bras gauche, c’était le seul moyen d’atteindre la zone à réparer. Elle était située sous un ameublement qu’on n’avait pas pu démonter, un coffre fixé à la paroi dans lequel le pêcheur rangeait son matériel. J’ai rampé jusqu’à la brèche en m’efforçant de ne rien renverser. La veille, j’avais passé un coup de meuleuse et de disque abrasif pour que la coque soit prête à recevoir la fibre. J’ai vérifié que les surfaces étaient propres, puis j’ai glissé un pan de mousse pour reboucher le gros de la déchirure avant de colmater. Résine, fibre, résine. J’avais du mal à appliquer la colle, elle dégoulinait le long de mes gants et finissait sur mes avant-bras. En durcissant, elle me brûlait la peau.
Je suis resté une demi-heure avant de ressortir pour respirer. L’enfer à l’intérieur. Il m’a fallu la matinée et trois allers-retours pour en venir à bout. J’avais les jambes ankylosées, les bras au bord des crampes. Il me restait les finitions mais il fallait attendre que le patch se solidifie.
Je suis descendu du bateau en nage et j’ai retiré ma combinaison. Karim était penché sur une dérive fissurée.
– À table, j’ai lancé en passant.
Il a déposé ses outils et m’a suivi dehors.
– Tu lui as parlé ? il a demandé en m’offrant une cigarette.
– Putain Karim, j’ai pas quitté le bateau. T’as bien vu, non ?
– Donc, tu lui as pas parlé.
– Je le fais cet aprèm.
Il a soupiré.
– J’te préviens, Léni. Si t’y vas pas avant ce soir, je m’en occupe moi-même.
Je sentais sa colère et je la comprenais. Trois mois que nos salaires arrivaient en retard et souvent partiellement. On avait à peine touché un tiers de la paye du mois de décembre.
En salle de pause, j’ai réchauffé du riz et du poulet en écoutant Karim me raconter comment il avait ramené Justine chez lui.
– Du coup, vous êtes ensemble?
– Je sais pas… je crois.
Je l’ai interrogé du regard.
– Je sais pas, je te dis. On verra bien. »

Extrait
« À côté, notre chantier paraissait dérisoire. Pourtant il y avait quelque chose. Une proximité, un début de point commun. Ces gars aussi étaient tendus vers l’objectif, poussés par la pression d’un supérieur qui devait leur promettre une prime s’ils finissaient dans les temps. Beaucoup devaient se sentir fier à l’idée de participer à une telle construction. Un gigantesque ouvrage qui resterait pour les siècles à venir. Lorsque je les croisais, je ne pouvais pas m’empêcher de ressentir une forme de respect dont je me gardais de parler à Stéphane. » p. 124

À propos de l’auteur
DUMONT_Martin_©Chloe_Vollmer-LoMartin Dumont © Photo Chloé Vollmer-Lo

Martin Dumont est né en 1988. Durant ses études d’ingénieur en Bretagne, il découvre la voile. Aujourd’hui architecte naval à Paris, il rejoint dès qu’il le peut le Morbihan pour naviguer. Après Le Chien de Schrödinger, son deuxième roman nous embarque dans le quotidien secret des insulaires, restitue l’âme des paradis perdus et la sensibilité des hommes. (Source: Éditions Les Avrils)

Page Facebook de l’auteur 
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags

#tantquilrestedesiles #MartinDumont #lesavrils #68premièresfois #hcdahlem #secondroman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #roman #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Si les dieux incendiaient le monde

DOURSON_si_les_dieux_incendiaient_le_monde  RL_hiver_2021  Logo_premier_roman  prix_orange_du_livre

Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2021

En deux mots
Voilà quinze ans que Jean n’a pas revue sa fille Albane, partie en claquant la porte. Alors lorsqu’il apprend qu’elle revient en Europe pour donner un concert à Barcelone, il laisse ses douleurs de côté et part pour la catalogne, bientôt suivi par sa seconde fille Clélia. Au moment où le rideau se lève, la tension est à son comble.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ma fille, ma bataille

Avec son premier roman, Emmanuelle Dourson signe une entrée remarquée en littérature. Autour d’une famille déchirée, elle nous propose un drame en six temps construit de façon très originale.

Jean vit désormais dans son lit, perclus de douleurs. En attendant les visites de sa fille Clélia, qui vient quelquefois avec sa propre fille cadette, Jeanne. Ses autres enfants, Katia, Petra et Alice, ont renoncé à ces visites chez le grand-père. Albane ne viendra pas non plus. La seconde fille de Jean ne lui donne plus signe de vie que par carte postale. Une carte qu’elle lui adresse tous les ans depuis un autre continent où elle a choisi de s’installer. Il en a désormais quinze. Alors il essaie de revivre des moments heureux passés en famille, comme les vacances à Lisbonne, s’imagine à Saint-Pétersbourg ou encore à Madrid.
Tout à l’heure, il demandera à Maria, son aide-domestique, de lui ramener le dernier disque d’Albane, mais surtout de le conduire à l’aéroport de Bruxelles pour prendre la direction de l’Espagne. Malgré ses douleurs, il sent que c’est une chance qu’il ne faut pas laisser passer. Il a en effet appris qu’Albane, concertiste réputée, va donner un récital à Barcelone pour marquer son retour en Europe.
Clélia n’apprendra qu’incidemment cette escapade, frustrée de n’avoir pas été prévenue par ce père dont elle s’occupe pourtant bien, malgré un agenda chargé. Entre son amant parisien ou ses voyages en Éthiopie, où elle qui s’est engagée pour la reforestation du pays. Car Yvan, le père de ses enfants, ne lui suffit plus. Elle l’avait pourtant «volé» à Albane, provoquant une onde de choc dont les échos vibrent encore dans l’air. Aussi est-ce avec un sentiment mêlé et une forte curiosité qu’elle part elle aussi pour la capitale catalane.
C’est Mona, la femme décédée de Jean, qui est la narratrice de ce premier roman et qui ordonnance l’ordre d’entrée en scène des personnages. Une belle idée d’Emmanuelle Dourson qui, comme sur une scène de théâtre, place tour à tour les acteurs sous la lumière. C’est maintenant au tour d’Yvan d’être analysé par Mona. S’il a l’air serein, il lui faut bien admettre que sa situation n’est pas très envieuse. À la confrontation, il préfère la fuite, il préfère son concentrer sur son art, la photographie. C’est ainsi qu’il entend imprimer sa vision du monde.
Voici ensuite Katia, la fille aînée de Clélia et d’Yvan, qui a envie de grandir vite, de porter les belles robes de sa mère et de s’émanciper, de laisser derrière elle sa famille déchirée, sa grand-mère décédée.
Puis, du côté de Barcelone, c’est à Albane d’entrer en scène pour un concert mémorable. Mais nous n’en dirons rien, de peur de vous gâcher le plaisir de lire ce formidable moment, tout en tension, tout en vibration.
Avec ce premier roman, Emmanuelle Dourson signe une entrée remarquée en littérature et rend hommage au poète suisse Philippe Jaccottet en lui empruntant le titre de son livre, tiré de son recueil Fragments soulevés par le vent: «En cette nuit, en cet instant de cette nuit, je crois que même si les dieux incendiaient le monde, il en resterait toujours une braise pour refleurir en rose dans l’inconnu.»

Si les dieux incendiaient le monde
Emmanuelle Dourson
Éditions Grasset
Premier roman
256 p., 20 €
EAN 9782246823643
Paru le 13/01/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement à Bruxelles. On y voyage aussi par les souvenirs qui évoquent Saint-Pétersbourg, Madrid, ou encore Lisbonne. Il est aussi beaucoup question d’une rencontre à Barcelone et de séjours en Éthiopie et à New York.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une famille déchirée que le destin va rassembler lors d’une extraordinaire soirée.
Il y a Jean, le père; Clélia, sa fille aînée; Albane, la cadette que personne n’a revue depuis que sa sœur lui a volé l’homme qu’elle aimait, quinze ans plus tôt; Yvan, que Clélia a épousé depuis. Et Katia, leur fille, qui de cette tante disparue sait ceci: elle vit à New York, est devenue une célèbre pianiste, son souvenir hante encore ses parents. Leurs vies basculent le jour où Jean apprend qu’Albane doit donner un concert à Barcelone et décide de s’y rendre. Chacun, à sa manière, devra y assister.
Magistral, ce premier roman est une prouesse littéraire, une épopée où d’une voix, celle de l’énigmatique narratrice, le destin d’une famille est retracé avant d’être à nouveau chamboulé. Y gronde la rumeur de notre monde incendié, appelé lui aussi à se retrouver pour survivre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sous couverture  Thierry Bellefroid)
Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Karoo (Francesca Anghel)
Centre Wallonie-Bruxelles (Radio Fractale – Chronique de Pierre Vanderstappen)
Blog Carobookine 
Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Les Belles phrases

Les premières pages du livre
« Jean, vendredi 11 mai
Mais pourquoi fallait-il que le merle noir chante plus tôt que les autres ? Qu’il choisisse la lucarne de sa chambre pour perchoir ? À quatre heures du matin, Jean avait ouvert les yeux, expulsé du sommeil par le chant de l’oiseau – un instrument de torture pour l’homme épuisé. Il s’était tourné sur le côté pour sonder les traces. Les traces de la veille. La visite de Clélia, seule, pressée. Ses cheveux roux qui finissaient toujours par se dénouer. Le cliquetis de ses deux bracelets d’argent – l’un très fin, l’autre lourd et épais, beaucoup trop large pour son poignet délicat – et le timbre de sa voix lorsqu’elle avait agité les tentures et déclaré que ça sentait mauvais. Elle, ondoyante. Lui, rebut nauséabond. Elle avait ouvert les fenêtres. Rassemblé les livres qui traînaient sur la table du salon. Elle avait demandé où était Nabokov – c’était si insolite, le salon de Jean sans un volume de Nabokov abandonné sur la table basse ou le canapé. Jean avait répondu que désormais Nabokov restait dans son lit, avec lui. Il avait regardé Clélia s’affairer dans l’appartement. Jusqu’à ce qu’elle s’assoie près de lui. Qu’elle pose ses lèvres fraîches sur sa joue. Comme pour dire Excuse-moi papa, je voulais commencer par là et puis j’ai oublié.

Quand le merle avait chanté, Jean avait tendu une main vers la peau de son visage. Il s’était attendu à ce qu’elle soit douce et lisse comme celle de Clélia. Le grain rugueux de l’épiderme l’avait surpris. Il avait suivi du doigt les sillons. Se pouvait-il que, déjà… ? La couverture de Nabokov brillait dans l’obscurité. Ça l’avait rassuré. Il avait rouvert le livre et retrouvé la page sur laquelle il s’était endormi – une page du Mot. Le narrateur y décrivait un ange dont le pied était parcouru d’un réseau de veinules et d’un grain de beauté pâle.

Les tempes d’Albane aussi étaient parcourues de veinules bleues. Jean avait tenté de se représenter le visage de sa cadette, d’en faire resurgir chaque détail, depuis le grand épi du front jusqu’au sillon des veines sur la tempe droite en passant par les yeux très grands, très noirs. L’image avait flotté un moment. Il s’était demandé s’il reconnaîtrait sa fille aujourd’hui et son cœur s’était emballé ; il avait compté les années, ça ferait bientôt quinze ans qu’elle était partie, ne laissant comme trace de son existence qu’une carte postale chaque année – quinze cartes rangées dans une boîte à cigares posée sur son bureau, entre un microscope et une encyclopédie entomologique. Quinze cartes de vœux envoyées des quatre coins du monde. Comme si la vie d’Albane s’était résumée à un conte de Noël.

Il avait lâché le livre et l’image s’était dissoute. La nuit tremblait derrière la vitre. L’espace entre les rideaux laissait deviner la dérive de nuages floconneux qu’argentait la lune. Par les fentes du châssis, le vent sifflait et déposait sur la tête de Jean un coulis froid. Allongé sur le dos, il était resté immobile, à l’affût des sensations changeantes, tour à tour douces et cuisantes, qui sinuaient dans son corps. Quand elles étaient douces elles réveillaient une ardeur enfouie, comme une eau sourde remonterait en plein désert ; quand elles drainaient la douleur, c’était la peur qui suintait, attisée par le courant d’air nocturne et le souvenir du visage hâve, des yeux immenses de sa fille.

Albane, on l’avait interviewée la veille sur les ondes, il avait entendu sa voix. C’était une bourrasque, cette voix qui revenait du passé et surgissait à l’improviste sans s’annoncer. Il se souvenait de ses accents d’adoration lorsqu’elle était enfant, puis de son timbre rauque le jour où elle avait dit, bien plus tard, Quand vous serez morts, j’irai danser sur vos tombes. Il se demandait à quel moment la fêlure était apparue et l’anxiété oubliée revenait, glacée, une camisole d’inquiétude le figeait sur son lit. Albane était grande pourtant, désormais elle se débrouillait sûrement mieux que lui.

Le journaliste l’avait interrogée sur lui, sur moi, sur Clélia, il avait fouillé dans nos vies, quelques minutes seulement mais avec acharnement, pour satisfaire les auditeurs, qu’ils sachent comment on réussit, quel milieu et quel concours de circonstances engendrent le génie ou la chance ou les deux, comme si le travail et la ténacité n’y étaient pour rien – les recalés veulent croire qu’une fée se penche sur certains berceaux plutôt que sur d’autres. Jean s’était demandé si, avant de répondre, Albane avait jeté à l’homme le trait assassin de ses yeux noirs, comme avant, lorsque son regard disait à Jean Retire ta question, ta question est un mirage, je l’effacerai, je ne veux rien entendre et tu ne peux rien savoir. Elle gardait les yeux levés vers lui, elle le défiait jusqu’à ce qu’il se détourne puis elle s’en allait et lui, rageur, la laissait s’éloigner en serrant les poings.

À la radio, son débit n’était pas fluide, elle hésitait et trébuchait sur certains mots. C’était du direct, elle n’avait qu’une chance. Comme sur scène. Avait-elle pensé à lui en répondant au journaliste ? Combien d’heures avait-elle dormi la veille ? Il y avait dans sa prosodie des traces de fatigue, une absence d’élan. Elle avait dit qu’elle ne se souvenait de rien, que son enfance était un trou béant d’où émergeaient une carte du monde, des mouettes, deux ou trois morceaux de musique et des radis en forme de souris.

Il ignorait où elle était allée chercher les radis. Mais la musique, les mouettes et la carte du monde, il savait, et ce n’était pas rien. La carte du monde, c’était de lui, il l’avait aimantée au radiateur du jardin d’hiver lorsque Albane avait six ans. Quand Clélia et Albane rentraient de l’école, elles venaient s’accroupir près du radiateur, sous la verrière où défilaient les nuages, et tandis que l’une piochait dans une liste un nom de ville ou de pays, l’autre tentait de retrouver son emplacement sur la carte. Chaque continent avait sa couleur ; Clélia et Albane voyageaient entre le bleu pétrole des Amériques et le vieux rose de l’Asie en passant par le jaune paille de l’Afrique ; elles se tenaient la main et enjambaient les océans, insouciantes du niveau des mers et de l’évolution aléatoire de leurs courants. Assis dans une bergère où il préparait ses cours en luttant contre le sommeil, Jean suivait de loin leur jeu, il se laissait distraire par leurs rires et par la voix claire d’Albane qui épelait maladroitement les mots, les écorchait avant de leur restituer leur forme exacte. Après les cris et les heurts de la cour de récréation, les deux sœurs se réfugiaient dans cette complicité – Jean avait envie de s’y glisser mais il était trop grand, les parois fragiles de leur univers se dissolvaient à son approche, alors il restait en retrait et laissait le chapelet de couleurs et de noms entortiller son ruban sonore autour de lui. Que restait-il aujourd’hui de ce présent qui semblait devoir durer toujours ? Pas même le nom de la ville où résidait Albane – on savait seulement qu’elle s’était établie de l’autre côté de l’Atlantique.

Parfois un nom résonnait différemment, une ville affleurait du babillage d’Albane et sortait Jean de sa torpeur, il entendait Saint-Pétersbourg et il imaginait le quadrillage des avenues larges et rectilignes qui canalisait la lame argentée de la Neva, il rêvait aux majestés de pierre coiffées de dômes dorés et de clochers à bulbe brillant dans l’atmosphère glacée, il se voyait descendre d’un train qui aurait traversé toute l’Europe et se serait arrêté devant le musée de l’Ermitage où il poserait le pied, enfin reposé.

Ou bien il entendait Madrid et la silhouette ramassée du Prado émergeait des vapeurs de la cité. Il montait les volées d’escalier de l’entrée, s’avançait sous les verrières oblongues de la galerie centrale où des hommes et des femmes saisis dans un moment fugitif de leur existence, en des temps lointains, le regardaient passer. Il sentait sur lui leur regard, cruel, curieux, lisse ou indifférent. Veule ou suffisant. Il jouissait de ce moment mais il restait digne, il traversait la galerie sans sourciller, il ne voulait rien admirer avant d’avoir posé les yeux sur La Maja nue. Tout au fond il tournait à droite et gravissait une nouvelle volée de marches, découvrait une pièce aux couleurs sombres, il devait s’habituer à la pénombre, ses pupilles se dilataient et la toile s’offrait enfin, elle était sans doute plus petite qu’il ne l’avait imaginé, mais grande pourtant, c’était comme la rencontre d’une amante lointaine longtemps désirée, l’apogée d’une liaison chaste. Le jour et le flot de visiteurs passaient derrière lui, il se tenait debout sans fléchir dans la salle obscure et laissait les reflets et les courbes le pénétrer.

Puis il allait voir Le Songe de Jacob, ce fuyard épuisé qui s’entendait promettre en rêve une descendance innombrable. Jean voyait une échelle se perdre dans les nuées ; il glissait ses pieds nus dans les sandales du rêveur, son corps dans le vêtement de toile fruste et, saisi par le sommeil comme par une coulée de pierres du Vésuve, il s’endormait à sa place sur la terre battue. Le ciel étendait sur lui son ombre mais son visage restait offert à la lumière, il dormait à demi redressé sur un coude, une joue appuyée sur sa main gauche. Son autre main était posée sur la terre comme sur la hanche d’une femme. Dans son sommeil il sentait sa fermeté et ça le rassurait, ce socle où il pouvait s’abandonner sans craindre de disparaître. La disparition arriverait plus tard. Jean savourait le contraste entre la terre nue et dure, et sa chair qui suivait la courbe molle de l’abandon aux songes, il restait longtemps là, à goûter la quiétude de Jacob, il ne voyait pas les anges ou si peu, leurs ailes vaporeuses pâlissaient dans la clarté.

Ensuite un autre visiteur s’arrêtait devant la toile, alors il s’en allait.

Quand Albane avait six ans, il avait entendu Madrid et Saint-Pétersbourg et il avait eu envie de partir. À présent il voulait retrouver celle qui disait ces noms de villes. Albane. Il était resté avec l’image d’une jeune femme aux allures de garçon manqué, jeans troués et veste en cuir, yeux fardés, cheveux emmêlés et frange revêche – comment faisait-elle pour se produire sur scène dans cet accoutrement ? Elle avait parlé au journaliste de ses morceaux préférés, ceux qu’il écoutait autrefois, il ne savait pas, ça l’avait touché cette enfant revenue du néant, par le poste de radio elle avait surgi avec fracas, métamorphosée. De la foudre de l’adolescence il ne semblait lui rester que la voix éraillée, peut-être aussi l’intensité dans le regard, comment savoir ?

Maintenant, l’immobilité et la chaleur des draps, l’humidité poisseuse qui montait de sa chair l’agaçaient. Drainée par l’afflux de sang, la douleur arrivait par saccades dans sa jambe droite. Il avait rejeté la couverture et regardé le membre blessé – il formait dans sa conscience une tache aigre et violacée qui allait déteindre sur sa journée. Il avait peur. Il ne voulait pas vivre dans un corps flasque où la volonté se brise. On lui avait dit d’être patient, que dans quelques mois il pourrait recommencer à marcher. On n’avait pas parlé de la douleur – c’était une affaire personnelle qui ne regardait que lui. Un mal qui se concentrait en un point unique, comme si quelque chose s’était déchiré à cet endroit pour qu’il fléchisse, qu’il se sente vieux et fragile, qu’il se heurte à ses limites. Il avait envie de gémir, ça le soulagerait mais on lui avait appris, enfant, que ça ne se faisait pas, alors il ravalait la plainte qui montait. On était samedi, Clélia allait arriver, il en était sûr. Elle serait accompagnée de Jeanne, sa fille cadette – celle qui devait crier pour que ses sœurs l’écoutent. Les autres filles de Clélia, Katia, Petra et Alice, ne venaient plus jamais mais Jeanne, elle, adorait venir chez Jean. Lui au moins l’écoutait.

Clélia embrasserait Jean en retenant d’une main ses cheveux, et pendant que Jeanne explorerait les trésors entassés dans le grenier du duplex, elle le guiderait jusqu’au salon où elle s’assoirait avec lui. Elle se servirait un thé et replierait ses jambes sous elle sur le canapé en cuir. Elle tiendrait sa tasse à deux mains et commencerait par se taire, elle avait toujours besoin d’une pause entre deux tourbillons – dans ces moments il pouvait lire sur son visage une sorte de recueillement tragique, Dieu sait à quoi elle songeait, au but ultime vers lequel elle courait ou à la prochaine robe qu’elle allait acheter. Puis elle lui poserait des questions. Il tenterait de réprimer son vieux réflexe mais n’y parviendrait pas, il répandrait son savoir par petits morceaux, des morceaux brillants qu’elle attraperait au vol dans son avidité à tout comprendre. Il serait apprécié et honoré, comme autrefois au centre de l’amphithéâtre, à cette place où il se sentait vivant. Il ne parlerait pas de sa jambe, il dissimulerait son désarroi et son envie d’être pris dans les bras, de sentir la chaleur de deux paumes sur son front. Les mains lisses et blanches de Clélia ne se tendraient pas vers lui pour le réconforter. Il finirait par se taire, puis son regard glisserait sur la machine à coudre posée sur la petite table en acajou dans un coin du salon. Il dirait à Clélia Tu devrais apprendre à coudre, ça t’éviterait d’acheter autant de vêtements. Jeanne surgirait en brandissant deux maillots de bain délavés trouvés au fond d’un coffre. Des affaires à moi dont il n’avait pas eu le cœur de se débarrasser.

Il fit un effort pour se redresser et s’asseoir contre le ciel de lit.

Derrière les tentures la lumière avait changé. Le soleil découpait des trouées claires sur le drapé du tissu, un rai oblique se faufilait parfois dans la pièce et se posait sur la couverture écarlate. La chambre se dilatait. Des nervures sinuaient dans le merisier de la commode, le bronze des poignées sortait de l’ombre. Le fauteuil à bascule semblait prêt à se balancer. En se redressant, Jean avait dispersé la poussière suspendue au-dessus du parquet. Il observait le déplacement des particules, elles sortaient et entraient dans la lumière, dessinaient dans chaque rayon un voile mobile. Derrière elles, l’unique tableau de la pièce – un Smargiassi, du nom de ce paysagiste napolitain qu’il aimait tant – lui jetait l’affront de sa beauté. À l’avant-plan, le bonnet d’un pêcheur brillait d’un éclat carmin et la finesse du trait qui gonflait son pantalon blanc le parait de la légèreté d’un soir d’été – un soir, il en était sûr, il s’agissait d’un soir et non d’un matin comme le prétendait Yvan, le mari de Clélia –, un soir où la canicule et le labeur desserrent leur étau pour laisser place à un sentiment de quiétude. Le personnage sur la toile lui tournait le dos, le visage penché sur un lac luisant comme une bonace. De minuscules promeneurs flânaient le long du rivage opposé. À l’horizon, une citadelle sortait d’une brume de chaleur et s’étirait vers le ciel.

Jean pensait à Lisbonne. Il se rappelait l’interminable nuit qu’il y avait passée avec moi, les yeux ouverts, enfoncé dans des draps amidonnés, tandis qu’au pied des fenêtres des éboueurs ivres traînaient des poubelles à roulettes sur les pavés inégaux du quartier. L’obscurité voilait le contour des choses et nos formes allongées côte à côte dans le petit studio que nous avions loué. Nos filles, Clélia et Albane, dormaient tranquillement. Moi aussi. Jean ne voyait rien mais il entendait nos respirations – un souffle régulier qui attestait de notre profond sommeil. Il avait eu ce soir-là le sentiment de commencer la traversée d’un long tunnel. Il avait voulu rentrer chez nous après avoir ardemment désiré la Ville Blanche, son âme et ses bruits. Au réveil, le cœur retourné comme un gant.

Le matin, nous avions erré dans les venelles ombragées de l’Alfama pour trouver une table où déjeuner. Jean s’était informé des moyens de transport dans la ville pendant que Clélia et Albane dévoraient des pastéis de nata. Puis nous étions sortis du bar et avions poursuivi notre chemin sans trop savoir où nous allions. Nous avions longé une ruelle obscure, gravi des escaliers, et soudain il y avait eu un déferlement de lumière et quelque chose d’imperceptible avait ourlé les paupières de Jean, quelque chose d’humide et de doux, comme s’il avait trouvé une issue, comme si la beauté s’était rétractée pendant la nuit pour revenir là avec plus d’éclat, rien que pour lui. Rien que pour nous. Lisbonne s’étageait autour de nous dans un frémissement. Derrière les toits scintillants, le Tage s’écoulait. Sur la vaste place suspendue au-dessus de l’eau, Clélia et Albane couraient derrière les mouettes, l’or de la ville giclait sur elles, il jaillissait de toutes parts, du ciel et du fleuve, des murs blancs, des pavés minuscules et lisses, du visage méditerranéen des passants. Bientôt le front pâle de Clélia se couvrirait de taches de rousseur. La peau d’Albane se cuivrerait légèrement et elle porterait plus haut son air de jubilation sur le visage. Clélia. Albane. »

Extrait
« Après Barcelone, elle rentrerait chez elle. Elle aurait un cinquième enfant avec Baptiste — ou avec Yvan, c’était pareil —, cet enfant-là, elle s’en occuperait parfaitement, elle en était capable, ne m’en déplaise, et tout changerait avec lui. Ensemble ils sauveraient le monde, oui, ils y arriveraient. Elle sentait déjà ses seins gonfler et le lait couler et avec lui monter une bouffée de compassion pour l’humanité entière. C’était ainsi qu’elle sauverait la planète, avant les arbres en Éthiopie, en aimant l’enfant qui n’existait pas encore. Elle et l’enfant hissant au sommet de la terre, au-dessus des crues du Nil bleu, plus loin que la terreur et l’envie, leur amour indestructible. » p. 80

À propos de l’auteur
DOURSON_Emmanuelle_©Laure_GeertsEmmanuelle Dourson © Photo Laure Geerts

Née en 1976 à Bruxelles, Emmanuelle Dourson a fait des études de lettres. Si les dieux incendiaient le monde est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

Site internet de l’auteur 
Compte Twitter de l’auteur
Compte Instagram de l’auteur 
Page Facebook de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#silesdieuxincendiaientlemonde #EmmanuelleDourson #editionsgrasset #hcdahlem #premierroman #RentréeLittéraire2021 #litteraturebelge #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #roman #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #primoroman #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Over the Rainbow

JOLY_over_the_rainbow

  RL_hiver_2021  Logo_second_roman  68_premieres_fois_logo_2019  coup_de_coeur

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Après la remarque d’une amie d’enfance, Constance Joly a ressenti la nécessité d’écrire l’histoire de son père, homosexuel et mort du sida. Avec une infinie tendresse, elle retrace le parcours de cet homme, de ce père marié trop tôt.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Des mots pour combler le manque

Constance était une jeune fille lorsqu’elle a perdu son père, mort du sida. À à la suite de la remarque d’une amie, l’auteure de Le Matin est un tigre a ressenti la nécessité de mettre des mots sur ce vide. Une confession bouleversante.

«Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers» La remarque de Justine, venue rendre visite à son amie d’enfance pour voir son bébé a provoqué un choc et poussé Constance Joly à prendre la plume. «La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.» Une vie qui commence à Nice dans les années 1960, au sein d’une famille qui va se déchirer le jour où sa mère découvre son frère de dix-huit ans «au lit avec un nègre». Bertrand est contraint de quitter le domicile familial, non sans avoir lancé «c’est pas moi le plus pédé des deux». Jacques, le futur père de Constance, ne va pas tarder à fuir à son tour Nice pour Paris et la fièvre de mai 1968. Et pour ne pas être «le plus pédé des deux» se choisit la plus belle et la plus cultivée des femmes. Lucie enseigne à la Sorbonne, l’avenir est plein de promesses.
Quand naît leur fille, Jacques veut encore croire à leur histoire et choisit le prénom de Constance. «Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.»
Une rencontre à Clermont-Ferrand va bousculer toutes ses certitudes. Denis a 27 ans et va éveiller un désir qui plus jamais ne s’éteindra. Quelques mois plus tard lui succédera Ivan que Lucie trouvera dans le lit conjugal. La rupture est consommée.
Commence alors pour Constance la vie d’enfant de divorcés, qui partage sa vie entre le cocon maternel et l’appartement mystérieux que son père partage avec son «copain». Petit à petit, elle trouve ses marques, grandit. Après ses premières expériences amoureuses et après avoir consolé sa mère qui n’imaginait plus un nouvel amour possible, elle doit essayer de trouver des mots apaisants pour son père qu’Ivan vient de quitter.
Il finira par se consoler dans les bras de Sören. C’est au moment où Constance prend son envol et trouve l’amour que son père est frappé par «la plus « grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue », selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment». Peut-être est-ce le résultat d’un voyage à San Francisco à l’automne 1979. Mais il n’en sait rien. Il n’en dit rien. Le zona, premier indice de la maladie, sera guéri au bout de quinze jours. Mais d’autres symptômes ne vont pas tarder à faire leur apparition et les décès dans la communauté homosexuelle se multiplient.
Constance la romancière a su trouver dans les mots, la façon de crier son amour pour son père. En courts chapitres, qui sont autant de reflets d’une grande humanité, elle raconte un drame. Mais à la froide réalité, elle préfère les chauds rayons du soleil. Et c’est bouleversant. «J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant». Mission brillamment accomplie!

Over the rainbow
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782081518650
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Nice et dans la région puis à Paris, Clermont-Ferrand et la Bourgogne. On y évoque aussi des voyages à San Francisco, des vacances en Grèce, à Stromboli, à l’île de Ré, au Portugal et en Dordogne, un séjour à Saint-Pétersbourg, à Cerisy, à Venise et à Séville.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.
Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite: du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog T Livres T Arts
Blog Calliope Pétrichor
Blog Mes écrits d’un jour

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Cheek Magazine (Pauline Le Gall)
France TV info (Anne-Marie Revol)
Têtu
Nice Matin (Jimmy Boursicot)
Blog Les livres de K 79
Blog Trouble Bibliomane
Blog Le tourneur de pages


Entretien avec Constance Joly à propos de son roman Over the Rainbow © Production Escale du livre – Bordeaux


Lecture du roman par l’auteure et Céline Milliat-Baumgartner © Production Maison de la poésie – Paris

Les premières pages du livre
« 1. Toute histoire commence par quelqu’un qui s’en va
Elle avait été la grande amie de mes seize ans, on avait passé le bac ensemble, on avait aimé le même garçon, on s’était disputées, réconciliées, éloignées, puis tout à fait perdues de vue. Je savais qu’elle vivait seule, qu’elle avait travaillé dans l’humanitaire, et je l’avais prévenue quelques jours auparavant que j’avais accouché d’une petite fille. Elle m’avait alors annoncé sa visite. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans. J’avais un trac de débutante. Je vaporisais des effluves de fleur d’oranger dans la pièce, arrangeais un coussin, essayais différents sourires devant le miroir. Le bébé dormait, j’allais régulièrement vérifier sa blondeur mousseuse, je la trouvais indécemment belle, j’étais fière. Fière et bouillonnante d’impatience.
Elle a sonné. Mon cœur a fait un looping et je suis allée ouvrir. Lorsque je l’ai vue, je me suis souvenue de tout ce que notre amitié avait laissé de boue dans son sillage. Je me suis souvenue que Justine n’était pas du genre « gentil », et qu’elle m’avait même toujours sacrément dominée. Il m’est revenu que nos roulades dans l’herbe étaient accueillies par ses sarcasmes, que les clopes que je fumais étaient trop chères à son goût, qu’elle me trouvait trop souriante, trop maigre, trop grande. J’ai revu tout cela en un clin d’œil, alors que son regard bleu se plantait dans le mien dans l’encadrement de la porte. Et j’ai su que cette visite serait une erreur. Je l’ai su d’instinct, alors que je lui dédiais mon fameux sourire et qu’elle entrait dans l’appartement où mon tout petit bébé venait de se réveiller avec des sanglots déchirants. Elle a jugé ma fille trop gâtée, mon appartement trop cossu, et en laissant son index caresser ma rangée de livres, s’est arrêtée sur le seul ouvrage vaguement honteux que je possédais, en s’esclaffant.
Quand je l’ai enfin raccompagnée à la porte, Justine m’a demandé des nouvelles de mon père. J’ai été surprise la première seconde, puis j’ai pensé à une blague, une de ses sales blagues d’ado, et j’ai presque été soulagée de retrouver son humour, mais à mon effarement, elle s’est reprise. Mais non, bien sûr, elle était bête, il était mort. « Le dasse, c’est ça ? » J’ai dû hocher la tête. Elle a ajouté en appelant l’ascenseur : « Oui, c’est ça, je me souviens : il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers. » L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux « Salud ! ». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un « vieil homo », elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau : « vieil homo », « le dasse ». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va.

2. Super-huit
Je vivais avec ton souvenir depuis longtemps maintenant, comme une rumeur sourde, une soufflerie de hotte, un bruit parasite que l’on finit par oublier. Je m’étais arrangée avec ça, et ressortais de ma mémoire une boîte où s’entassaient les scènes de notre passé ensemble. Ces vingt-deux années où je t’ai connu. Une boîte de rushs, pas très volumineuse (je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de souvenirs), emplie de scènes de différentes époques : des voyages, des vacances, des week-ends ; une période niçoise, une période parisienne ; et puis des cadrages serrés, tes mains, tes yeux, un détail de tes appartements successifs : un tableau, tes balcons, ton fauteuil. Ça me suffisait, je crois, je piochais là-dedans, je remuais des bouts, j’en prenais un pour l’observer, tiens, la Yougoslavie, tiens, mes deux ans, je me rejouais une petite scène, et je refermais la boîte.
Je possède aussi quelques albums photos et un film. D’épais albums crème à couverture tapissée, avec intercalaires en papier cristal hérités de ta mère. Lucie et toi, à l’École normale. Toi adolescent, en pantalons courts, place Masséna. Toi, période embonpoint et rouflaquettes. Toi, jeune père. Le jardin du Luxembourg, les bassins miroitants, les statues qui servent de perchoir aux pigeons. Moi, canotier sur la tête, salopettes tricotées alourdies de couches. Couleurs pastel, robes rose thé ou vert amande de maman, jeans beiges et impers pour toi, jupes à fleurs, coupes laquées des grands-mères, nos épaules dorées devant les vignes, mes sabots rouges, la barbe à papa qu’on me retire pour la photo, mon visage poudré de sucre rose, mon air interdit. Deux ou trois décennies de bonheurs posés. Trois gros volumes jaunis, que je range avec mes DVD.
Le film est en super-huit ; il a lieu au square Marco-Polo derrière la Closerie des Lilas, en face de l’immeuble où nous habitions. Les images tremblent légèrement, accompagnées du ronronnement de la caméra. Ce sont des images trop claires, surexposées, striées de lignes noires intempestives. Le cadrage est amateur, les couleurs fanées, la nature absente. Chaque vêtement, chaque coupe de cheveux, chaque élément du décor est daté. Le mouvement, privé de parole, est à la fois comique et poignant. Les silhouettes sont minces, les sourires gênés. L’image capture tout cela : la jeunesse et la joie, l’embarras et la mélancolie des regards. Des mots prononcés, des rires muets. Visages et bouches éclosent en fleurs d’oubli. L’image vacille. Lucie est dans la splendeur de ses trente ans, cheveux noirs en cascade, jean pattes d’eph et une cape sous laquelle je ne cesse de disparaître. Cela ressemble à un jeu de torero, je suis le minuscule taureau frisé, ma mère agite sa cape, je m’y engloutis, et dès que la cape s’éloigne, je trottine de toute la force de mes mollets. Ma mère est mon phare, ma terre promise, je n’ai d’yeux que pour elle, et lui tends des bras languissants. Tu me fais signe, maladroitement, allez viens, viens, je peux presque lire sur tes lèvres, mais je t’évite, ton corps est un obstacle, je veux ma mère. Tu cherches à attraper ma main, et je te la dérobe. Le geste que tu fais alors me déchire aujourd’hui : tu lèves un bras résigné, tant pis, et tu nous regardes. Je fixe aujourd’hui cette main avec laquelle j’écris, celle qui voulait t’échapper, cette main qui essaie de te saisir et n’attrape plus que du vide.
Il y a ce moment où tu nous laisses à notre corrida amoureuse dans le fond du cadre, et où tu t’avances vers la caméra : ton jean blanc, ta chemise aux manches retroussées, tu avances de ton grand pas, de tes jambes immenses, tu approches encore, ta ceinture, puis ton torse, ton visage en gros plan, tu souris de plus en plus largement à mesure que tu rejoins le filmeur, ton visage prend tout le cadre maintenant, tes lèvres, tu parles (mais que dis-tu ?), tu ris, tu ris tellement.
Puis c’est le noir.
Peut-être est-ce au moment où le noir engloutit ce sourire, où tu disparais. J’ai pourtant vu ce film des dizaines de fois, mais ce jour-là, le noir qui te succède me poursuit. Ton visage frissonne sous mes paupières.

En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé.
Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise.

3. Le bonhomme de cire
Nice coule dans tes veines comme un mauvais sang. Tu y as laissé l’aîné renfrogné et responsable, l’adolescent qui collectionnait les prix d’excellence, le jeune marié mutique et bouffi que tu fus, et tant d’autres versions tronquées de toi-même. Tous ces Jacques ne te ressemblent plus. Tu t’y es marié devant la cathédrale Sainte-Réparate un jour de février 1966. Sur les rares photos de la cérémonie, tu ressembles à un bonhomme de cire, sourire pétrifié, bras ballants, costume trop ajusté. Lucie, chignon ingrat, lèvres étirées, est emmeringuée dans sa robe de satin lourd et son bouquet figé.
Tu as parlé le moins possible cette année-là. Que peut bien dire un bonhomme de cire ? Tu as donné le change, tu as joué le jeu, tu l’as joué le mieux possible, tu connaissais les règles par cœur. Jusqu’au moment où tu n’as plus pu. Tromper, tu sais faire. Mais tu veux vivre. J’imagine cela, cette urgence. Alors tu es parti. Tu as quitté ce soleil, la surexposition, Nice et ses orangers amers. Tu es parti avec ta femme, ta femme si belle et bientôt triste.
De Nice, il ne te reste que l’étourdissante odeur du figuier de la Réserve, celle des citrons et du thym en fleur ; les tons rose et vénitien des façades, le glacier de la place Garibaldi, le vieux port et ses antiquaires. Tu as mis Nice en bocaux, fruits confits, confiture de cédrats, artichauts poivrade et olivettes, et enveloppé tout ça dans de grandes brassées de mimosas en fleur.
À Paris, la parole te reviendrait. L’envie. 1968 soufflerait sur ta torpeur, elle réveillerait ton sang visqueux. Vous seriez de jeunes professeurs, vous manifesteriez dans la rue, vous auriez des amis engagés, bientôt célèbres. Vous iriez à la Cinémathèque, au théâtre, en banlieue, à Nanterre, à Bobigny ; tu écrirais pour Les Temps modernes, Lucie te passerait Simone de Beauvoir au téléphone, elle traduirait Primo Levi, vous découvririez ensemble Chéreau, Dario Fo, Vitez, Planchon ; vous feriez des soirées dansantes, des pique-niques improvisés, tu serais le meneur de votre petite troupe, et Lucie serait gaie.
Tu avais cru si fort à la fiction de votre amour que là encore, tu avais fait illusion. Tu parlais désormais, tu criais même dans la rue avec les autres. Tu parlais, tu étais si drôle, tu faisais rire tes célèbres amis.
Tu parlais, oui, mais tu ne t’écoutais pas.
La nuit, tu faisais toujours le même rêve. Le décor changeait parfois : un pont, une plage, une ruelle, mais le scénario variait peu. Dans ces rêves, tu marchais, un feutre mou te cachait le visage, tu étais poursuivi par un cercle de lumière qu’il te fallait fuir. À un moment, sortant de l’ombre, un homme s’avançait vers toi. Il soulevait ton chapeau d’un doigt. Le cercle de lumière vous rattrapait, et c’était alors l’éblouissement soudain. Il avait le visage de Robert Redford et te souriait. Ses mains parcouraient ton corps, puis l’homme s’agenouillait lentement. Le ciel tournoyait, le décor s’effaçait tandis que l’univers semblait se fondre et se concentrer en une boule de feu dans ton ventre.
Tu te réveillais, le ventre collant, le cœur affolé. Lucie dormait, sa bague de topaze jetant un feu pâle dans la pénombre.

4. Le coquelicot
Il paraît que tu es venu à la maternité avec un brin de muguet en plein mois de mars. Une fleur miraculeuse, dont je me demande où tu avais bien pu la trouver. Il paraît qu’avant même de me prendre dans tes bras, tu avais compté tous mes doigts. Tu avais été rassuré – c’est bien, il y en avait dix –, tu avais réussi, tu étais père d’une enfant normale, toi qui devais te vivre en mari usurpé, en père imposteur. Toi qui devinais sans doute que l’élan qui t’avait jeté vers le corps de ta femme, celle que tes amis t’enviaient, n’avait rien de spontané. Lucie te plaisait, certes, tu l’aimais comme on peut aimer une amie, une belle amie pulpeuse, et elle, t’adorait. Un jeune couple élancé, deux lianes brunes et rieuses, la vie devant eux. Ensemble, vous partagiez tout : les séances de cinéma au Quartier latin, la littérature italienne que vous enseigniez l’un et l’autre, le goût de la mer et celui des fêtes insensées où vous alliez déguisés, les flâneries dans les petites cours pavées de Paris, les manifs contre la guerre du Vietnam, les tableaux dégotés chez les antiquaires ; vous partagiez tout, et aussi votre lit, aux lourds draps brodés.
Il y a eu cet été 68. Celui qui a succédé à l’embrasement de la rue. Vous êtes heureux et épuisés, les copies corrigées, Paris bien trop chaud, le boulevard du Montparnasse désert, le pollen en suspension dans l’air. Et si on partait un peu, si on allait à la campagne ? Vous voilà à vélo dans les champs, des fleurs de pavot à la main, cherchant de l’ombre aux terrasses. La trouvant dans une abbaye aux chambres spartiates. Dehors, les branches se balancent souplement, lourdes de fleurs épanouies. Le corps doré de Lucie, son sourire de torche, le coquelicot piqué dans ses cheveux, et ton impulsion soudaine. Les clématites grimpent aux fenêtres, le vent apporte l’odeur sèche de la pierre, peut-être une cloche dans la vibration du soir. C’est dans ce théâtre d’ombres que j’ai été conçue.

5. Silence
Tu as haï ton frère très tôt. Ton petit frère blond aux boucles de fille, aussi gracieux que tu es maladroit, aussi moqueur que tu es appliqué. Vous partagez la même chambre rue Pastorelli, à Nice. Une pièce exiguë, deux lits adossés aux murs, une fenêtre au milieu où le soleil n’entre pas. La seule chose que vous avez en commun, c’est la détestation sourde. La voix haut perchée de votre mère et ses lèvres trop fardées. L’échine courbée de votre père, qui rentre du garage les mains encore poisseuses d’huile de moteur et de cambouis. Son air affable, dominé. Les promenades du dimanche à Saint-Jean-Cap-Ferrat, culottes courtes, boucles disciplinées et sourires de façade. Voyez le petit Bertrand, l’ange doré, et Jacques, l’aîné, regard renfrogné. Ils sont l’envers d’une même médaille, ils sont si semblables. Sous la table du restaurant le dimanche, les coups de pied entre frères, les bleus sur les tibias, les grimaces contenues. Sans vous concerter, vous avez cherché dans les livres le chemin de la sortie. Vous avez appris par cœur des pages entières du dictionnaire, lu et relu Hugo, Stendhal, Henri de Régnier, tout ce qui traîne. Vos bagarres sont violentes, votre haine farouche. Tu ramasses tous les prix d’excellence, Bertrand aussi, et tu frémis de rage.
Car au fond de toi, tu sais. Tu sais que Bertrand est celui qui arrivera à découdre son image de la broderie familiale, à effacer ses boucles blondes des photos. Tu comprends intuitivement qu’il est libre, et qu’il sortira du cadre. Tu sais que toi, tu t’efforceras plus durement encore d’y rester prisonnier.
Bertrand et toi vous haïssez parce que vous êtes les mêmes.
Deux garçons qui se savent homosexuels et qui le taisent.
Ce que vous partagez ne peut se dire.

6. Le damné
Ton frère a quitté Nice au seuil de l’âge adulte à la suite de l’incident.
Bertrand a dix-huit ans lorsqu’un après-midi votre mère vous propose une énième balade à Saint-Jean. Ton frère refuse, tu acceptes à contrecœur, tu pars avec tes parents, laissant Bertrand à son Gaffiot. Parce qu’elle se sent souffrante, votre mère écourte la promenade, et vous rentrez plus tôt que prévu, tous les trois. Tout de suite, tu comprends qu’il s’est passé quelque chose. Tu comprends qu’il s’est passé cette chose. Ta mère a un pressentiment elle aussi, d’un pas agité elle fait claquer ses talons sur le parquet en direction de votre chambre. Elle ouvre la porte, étouffe un cri, vacille sur le seuil, votre père vient soutenir sa femme qui manque de s’évanouir. Tu as compris avant eux. Sans rien voir, sans rien entendre des mots confus qui sortent de la bouche de ta mère, tu sais. Une rancœur aigre te remonte dans la gorge alors qu’elle pleure maintenant, qu’elle suffoque, renversée sur la bergère de velours bleu. Bertrand est au lit, avec un nègre. Voici la phrase exacte, celle qui va circuler dès lors à mi-voix dans la famille : Bertrand, 18 ans. Au lit. Avec un nègre. Bertrand, trois fois coupable. Mineur, pédé, et rastaquouère.
À la demande de tes parents, tu as siégé au conseil de famille improvisé à la hâte, réunissant tes grands-parents, tes parents, ton frère et toi autour de la table du salon. Ton embarras, peut-être ta joie secrète aussi. Quelle sanction pour ce frère dégénéré ? Ce frère qui vit avec fracas ce que, à l’ombre de toi-même, tu refoules ? Alors, Jacques, nous t’écoutons ? Tu t’éclaircis la voix, le regard clair de ton frère te brûle les yeux. Le feu de ta honte gagne tes oreilles, elles sont écarlates. La famille est suspendue à ta parole d’aîné. Tu es assis au centre du cercle ; tu suggères la pension, dans un marmonnement inaudible que l’on te fait répéter. »

Extraits
« « Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers ». L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux «Salud!». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un «vieil homo», elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau: «vieil homo», «le dasse». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va. » p. 12-13

« En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé. Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise. » p. 17

« C’est toi qui proposes le prénom «Constance». Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux. » p. 37

« Denis t’invite à le suivre. Les rues de Clermont-Ferrand sont irréelles dans cette nuit où tu suis un homme, tu ne reconnais plus rien, mais lui sait où il t’emmène, il marche vite. À l’hôtel de la Gare, vous montez dans une chambre minuscule, éclairée par un réverbère orange. Denis lève les yeux vers toi pour la première fois depuis le café, et son regard est si intense que tu as l’impression d’accéder à un niveau supérieur de ton existence. Tu comprends que tu ne pourras plus jamais te passer de cette sensation. Tout ensuite se déroule comme dans ton rêve avec Robert Redford. Sauf que tout est réel, et que dans les bras de Denis, tu pleures enfin. » p. 44-45

« La première mention du virus est datée du 5 juin 1981, Un titre technique : « Pneumocystis pneumonia Los Angeles ». L’article relate que durant la période d’octobre 1980 à mai 1981, cinq jeunes hommes, tous homosexuels, sont traités pour une pneumonie à pneumocystis, dans trois hôpitaux de Los Angeles. Deux des patients sont morts. Les cinq patients sont également victimes d’infections par cytomépgalovirus. L’acte de naissance officiel de la plus «grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue», selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment. » p. 83

« Elle a cette phrase peu après: «Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page.» Cette jeune fille m’a infiniment émue, et elle a raison, bien sûr qu’elle a raison. Mais je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant. » p. 101

À propos de l’auteur
JOLY_Constance_©Roberto_FrankenbergConstance Joly © Photo Roberto Frankenberg

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires. (Source: Éditions Flammarion)

Compte Instagram de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur 
Compte Linkedin de l’auteur 
Page Facebook de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#overtherainbow #ConstanceJoly #editionsflammarion #hcdahlem #68premieresfois #secondroman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #coupdecoeur #VendrediLecture #litteraturecontemporaine #roman #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

L’Affaire Margot

LEMOINE_laffaire_margot  RL_hiver_2021  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots
Margot est la fille du ministre de la culture et d’Anouk Louve, comédienne célèbre. Mais son père s’affiche avec une autre femme. Une double-vie qui va être révélée après les confidences de Margot à un journaliste et qui va avoir de bien funestes conséquences.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fille cachée, le ministre et la comédienne

Ce premier roman venu des États-Unis est une double (bonne) surprise. Pour l’histoire de la fille cachée du ministre de la culture et d’une comédienne et pour la découverte d’une primo-romancière au talent indéniable.

Margot vit à Paris avec sa mère, comédienne et metteure en scène. Cette dernière entretient une liaison avec son père qui a été nommé ministre de la culture et qui s’affiche officiellement avec une autre femme, riche et célèbre. Une double-vie et un lourd secret pour l’adolescente qui s’estime sacrifiée par cette raison d’État et par la carrière professionnelle de sa mère, pavée de gloire, alors qu’elle doit rester dans l’ombre. Margot entend dès lors prendre ses distances et choisit d’appeler désormais sa génitrice par son prénom, Anouk, plus que par maman.
Un jour, alors qu’elles prennent un verre à une terrasse non loin du jardin du Luxembourg, le regard d’Anouk croise celui de la femme qui partage officiellement la vie de son amant. Après quelques secondes de sidération, elle choisit de fuir avec sa fille. Mais cette silhouette va désormais obséder Margot qui, le jour de ses dix-sept ans, forme le vœu qu’elle disparaisse et que son père choisisse leur foyer.
Lors d’une soirée de première, autour des petits fours elle fait la connaissance de David. Elle va sympathiser avec ce journaliste jusqu’à finir par lui révéler son secret. Car elle imagine que si la vérité venait à s’étaler à la une des journaux, elle pourrait voir son vœu se réaliser. Ce jour fatidique arrive: «Le ministre de la Culture entretient une liaison avec l’actrice Anouk Louve! L’homme politique, marié à Claire Lapierre, mène une double vie.» À la déflagration de l’annonce suit un communiqué niant les faits avant que, huit jours plus tard, le ministre reconnaisse sa liaison et sa paternité. Quant à Margot, elle doit se contenter d’un long silence. Et de questions qui resteront sans réponses. Car après quelques semaines, son père est retrouvé mort.
«Parfois, je m’assieds par terre dans ma chambre et je ferme les yeux pour imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas rencontré David. Si je n’avais pas ouvert la bouche. J’aurais dû savoir que ça pouvait le tuer. (…) Quand je pense à ce que j’ai fait, je n’ai qu’une seule idée en tête: tout effacer.»
La seconde partie du roman, tout aussi passionnante, nous montre comment Margot va essayer de se reconstruire après ce choc. Par l’écriture. Un peu comme l’avait fait Mazarine Pingeot, la fille de François Mitterrand, en publiant Bouche cousue, en 2005. Cette fois, ce n’est pas Margot qui prend la plume, mais elle se confie à Brigitte, la compagne de David qui prête sa plume pour la rédaction de livres. En décidant de livrer sa vérité, elle veut se libérer de son lourd passé, mais aussi explorer toutes les zones d’ombre, savoir qui était son père, quelles relations il entretenait vraiment avec sa mère et avec Claire Lapierre. Ce qui l’oblige à son tour à élaborer une stratégie du secret pour ne pas heurter sa meilleure amie Juliette, pour ne pas dévoiler son projet à sa mère. Au fil des jours, elle ne va plus vivre que pour David et Brigitte, ses nouvelles boussoles. Fascinée et attirée comme un papillon vers la lumière.
Sanaë Lemoine retrace avec beaucoup de finesse cette période charnière de la vie d’une adolescente en passe de s’émanciper. Et de comprendre combien, il est important de choisir par soi-même plutôt que de se laisser guider par les autres. Et d’écrire soi-même son histoire.

Playlist du roman


Diana King

Sade By your side

L’Affaire Margot
Sanaë Lemoine
Éditions Eyrolles
Premier roman
Traduit de l’anglais par Manu Causse
368 p., 19 €
EAN 9782212575002
Paru le 1/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi la Dordogne, Bruxelles et Londres, Le Vésinet, Saint-Germain-en-Laye, Saint-Tropez et la Bourgogne et la Normandie, Strasbourg, Chamonix, Nîmes et la Jordanie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Août à Paris, sa chaleur écrasante. Margot Louve vient d’avoir 17 ans. Elle est brillante et tous les possibles s’ouvriront à elle bientôt. Mais pour le moment, sa vie lui paraît étriquée. Pire, elle se sent invisible. Dans l’ombre d’une mère, actrice de théâtre en vue cultivant avec elle une distance délibérée et qu’elle rêverait de pouvoir appeler Maman. Fille d’un père dont on ne parle pas, parce qu’il a une autre vie, légitime celle-là. Alors Margot décide de faire craquer les coutures de son monde, de prendre la lumière à son tour. À ce journaliste puissant et respecté qui semble s’intéresser à elle vraiment, elle révèle le secret de sa famille.
L’Affaire Margot est un roman d’apprentissage sensible sur le passage à l’âge adulte. Il explore les détours que prend l’amour entre une mère et sa fille.

Les critiques
Babelio 
Madame Figaro (Jean-Sébastien Stehli) 
Blog Debutiful (en anglais – entretien avec l’auteur) 

Les premières pages du livre
« C’est sur les planches que ma mère devenait pleinement elle-même. Je voyais la transformation se produire en quelques instants, une intimité croissante qui se construisait avec le public. Au milieu d’une scène, elle ôtait son chemisier avec une désinvolture toute masculine, comme on enlève ses chaussettes. Puis elle empoignait ses boucles rousses et les soulevait pour dégager son cou élancé. Ses coudes écartés mettaient en valeur la ligne de ses épaules. Elle se transformait à sa guise, devenait qui elle voulait. Dans ses seule-en-scène, elle se confiait à son auditoire comme à des amis de longue date. Je sentais son effet sur eux à les voir se pencher en avant sur leur siège, yeux écarquillés, comme pour se pénétrer de sa présence. Elle conservait cette aisance et cette simplicité dans la vie de tous les jours. Avec les inconnus, elle se montrait toujours joyeuse et aimable. Elle était éblouissante. En d’autres termes: une vraie actrice.
Elle avait commencé le théâtre à l’adolescence, mais c’était un premier rôle au milieu des années quatre-vingt-dix, alors que j’avais à peine cinq ans, qui devait vraiment lancer sa carrière et lui permettre de créer ses seule-en-scène.
La pièce s’appelait Mère, une œuvre courte et puissante, quatre-vingts minutes sans entracte, avec une distribution réduite : un homme, son épouse – qu’elle incarnait –, leurs trois jeunes enfants et le père de l’homme. Ça se terminait par une longue scène au cours de laquelle la mère tuait ses enfants dans une baignoire. Au début de l’intrigue, on ne l’imaginait pas capable d’une telle violence, malgré le malaise diffus qui émaillait les instants de légèreté et de tendresse. J’étais trop jeune pour qu’on m’explique que ma mère jouait une infanticide. Pourtant, je le savais bien : même sortie du théâtre, elle aimait rester dans ses personnages. À la maison, elle était pour moi une inconnue. J’aurais voulu qu’elle retourne là d’où elle venait, qu’elle se réabsorbe en elle-même. Elle me semblait à l’envers, comme si tout ce qu’elle portait en elle se retrouvait affiché à l’extérieur, collé sur sa peau, à la vue de tous. Je l’aurais préférée à l’endroit, une mère au sens classique du terme.
Je voulais être fière d’elle, et pourtant, la plupart du temps, elle m’exaspérait. Tout ce que les autres admiraient chez elle me paraissait exagéré et théâtral.
C’est ça, le théâtre, répondait Mathilde quand je me plaignais.
Mais je voudrais être émue, avais-je répliqué. L’applaudir debout comme les autres.
Tu crois vraiment qu’une lycéenne peut être émue par sa mère ?
Une gentille lycéenne, oui.
Tu n’es pas une gentille fille, et c’est pour ça qu’on t’aime, disait Théo.
Théo et Mathilde étaient les meilleurs amis de ma mère. Mathilde était une costumière de théâtre réputée, spécialisée en broderie. Elle retouchait mes vêtements et me taillait des robes pour les grands événements. Elle avait travaillé sur les costumes de Mère. Théo, son mari, était danseur. Ma mère, qui avait suivi une formation de danse classique dans sa jeunesse, s’était sentie une affinité immédiate avec lui.
Avec moi, ma mère cultivait une distance délibérée. J’ai le souvenir d’avoir passé de longs moments à frapper à la porte de sa chambre. Maman, répétais-je, pensant qu’elle ne m’avait pas entendue. Un jour, je suis passée à Anouk, dans l’espoir qu’elle réagisse à son prénom. Avec le temps, il m’est devenu de plus en plus difficile de l’appeler maman. La douceur de ce mot ne cadrait pas avec la distance que je ressentais en sa présence. Anouk, en revanche, se terminait abruptement, comme le bord d’une falaise, et quand je criais son nom, j’avais l’impression de la pousser dans le vide.
Sa chambre était plus petite que la mienne, avec une porte en bois léger qui laissait au niveau du plancher un jour aussi haut que l’un de mes orteils. Je me souviens de sa voix de l’autre côté, qui répétait encore et encore la même réplique: J’aurais dû te tirer de ce gouffre obscur pour te couvrir de baisers. J’attendais qu’elle m’ouvre.
Lorsque nous étions seules, elle me regardait d’un air sérieux et disait : Il faut qu’on coupe le cordon. Recevoir trop d’affection, c’est le pire des handicaps.
Dans ces moments-là, le fossé entre nous semblait immense, comme si nous venions de pays étrangers, chacune parlant sa propre langue. Une mère, ce n’est pas une amie, comme elle aimait le proclamer pour justifier nos différences. Et c’est vrai, on ne se racontait pas de secrets dans le métro, on ne marchait pas ensemble bras dessus, bras dessous. Ceux qui ne nous connaissaient pas bien nous croyaient semblables – ils pensaient que je deviendrais comédienne à mon tour. Ils s’imaginaient que c’est le genre de métier qu’on hérite de ses parents, comme un écrivain engendre un écrivain. Mais je n’avais pas la moitié de sa grâce, ma voix ne possédait ni la musicalité ni le charme de la sienne et, dans la rue, je n’attirais pas comme elle les regards des hommes. Elle, de son côté, ne voyait pas l’intérêt de me transformer en une copie d’elle-même. Elle ne m’avait pas appris à danser ni à jouer la comédie. Elle prenait grand soin de sa peau et de ses dents, mais elle ne m’avait jamais poussée à l’imiter dans ce domaine. En secret, je parcourais sa garde-robe, je
touchais les tissus soyeux, si différents des matières synthétiques que je portais. Plus que tout, je lui en voulais parce que c’était à moi qu’incombait la tâche de faire attention, de surveiller la moindre de mes paroles. Avec le temps, j’avais développé une expression impassible que les gens prenaient à tort pour de la timidité ou de l’indifférence.
Et pourtant, même quand elle me repoussait, je l’aimais sans réserve. Je m’éveillais chaque matin au bruit de ses pas dans la cuisine, du parquet qui grinçait quand elle allait remplir la bouilloire au robinet. Je savais tous les sacrifices qu’elle avait faits pour moi. La maternité l’avait empêchée de s’accomplir pleinement. Parfois, je décelais dans son corps longiligne et fier la trace d’une version plus jeune d’elle-même, une vulnérabilité qui miroitait un instant à la surface, et qui me faisait m’interroger – aurions-nous été amies si nous avions eu le même âge ?
Je me posais la question car nous vivions comme des colocataires. On n’est que nous deux dans cet appartement, répétait-elle avec une affection forcée. Elle se décrivait comme une mère célibataire, sous-entendant qu’elle m’avait élevée
seule, mais ce n’était pas tout à fait vrai : j’avais un père, et il venait nous voir.
Des amis à elle restaient souvent dormir à la maison, en général des comédiens avec qui elle travaillait. Avec leurs vêtements qui empestaient le tabac froid, ils claironnaient dans tout l’appartement leurs avis et conseils sur la meilleure façon de m’élever. Nous avons eu une chatte pendant deux ans, une grosse bête à longs poils orangés, héritée d’une amie partie pour l’étranger. Elle ne s’est jamais habituée à nous, refusait qu’on la cajole, et ne venait vers moi que lorsque je pleurais ; elle se frottait à mes jambes quand elle sentait ma détresse. Un été, elle s’est enfuie par la fenêtre de la cuisine et on ne l’a jamais revue.
À l’époque où je suis entrée au lycée, nous avions habité dans trois appartements différents, chacun plus petit que le précédent à mesure que nous nous rapprochions du centre de Paris et de la Rive gauche. Les copains d’Anouk ne comprenaient pas qu’elle tienne tant à vivre dans ce quartier huppé, à deux pas du jardin du Luxembourg. Ils se demandaient comment elle arrivait à payer le loyer toute seule. Ils mettaient ce besoin incompréhensible sur le compte de ses parents bourgeois. Tu retournes à tes origines, tu ne peux pas t’en empêcher, la taquinaient-ils. Mais
ça n’avait rien à voir, je le savais. Elle aimait mon père, et c’était un quartier qu’il appréciait. C’est là, pas loin de notre rue que, par un après-midi de fin juin, l’autre vie de mon père allait entrer en collision avec la nôtre, faisant voler l’arrangement en éclats.
Je venais de passer l’oral du bac de français. J’arborais la même tenue depuis le printemps : un jean noir, que les lavages successifs avaient fait virer au gris, et un débardeur bleu. J’aimais que la bretelle blanche de mon soutien-gorge dépasse. Anouk, à cinquante-sept ans, était magnifique. Hanches minces et ventre plat, un léger creux autour du nombril, des épaules anguleuses. Elle était tout en longueur et élégance, sauf ses pieds, seule partie disgracieuse de son corps, aux oignons enflammés et aux ongles racornis, qu’elle recouvrait de vernis en permanence comme pour détourner l’attention. Nous faisions la même pointure. Elle pouvait enfiler un jean moulant au plus chaud de l’été sans rencontrer la moindre résistance. J’avais toujours su que ma mère était belle, ne serait-ce que grâce aux compliments que lui faisaient les amis comme les parfaits inconnus, mais depuis quelques mois, je commençais à comprendre qu’elle était d’une beauté rare. Souvent, le visage des gens se déforme et semble se dissoudre avec l’âge, mais le sien devenait au contraire mieux dessiné, comme si les os prenaient leur juste place avec
la maturité.
Nous étions attablées côte à côte à la terrasse d’un café, face à des immeubles couleur sable aux balcons étroits en fer forgé. Au bout de la rue, on voyait le Luxembourg, ses grilles aux pointes dorées, et la végétation luxuriante derrière. C’était la fin de l’après-midi, l’heure la plus chaude de la journée, et la réverbération du soleil sur les façades claires transformait le trottoir sous nos pieds en une vraie fournaise. Anouk prenait le soleil, chapeau de paille sur la tête, vêtue d’un haut sans manches. Je lui ai dit de se couvrir les épaules – elles viraient déjà au rose. Ma mère était d’un naturel volubile. J’avais rarement besoin de relancer la conversation. Ce jour-là, elle me parlait de la pièce qu’elle mettait en scène avec un ami moins expérimenté. Elle maîtrisait toutes les étapes de la création d’un spectacle, depuis l’écriture jusqu’à la fabrication des décors. Malgré son absence totale d’organisation dans la vie quotidienne, c’était une metteuse en scène hors pair. Mais les acteurs, eux, étaient novices. Tout en parlant, elle a fait craquer sa nuque. Ce bruit, concrétisation fugace des rouages de son corps, m’a fait frissonner. Elle m’a expliqué qu’elle tenait absolument à connaître les dialogues par cœur. Chaque réplique soufflée aux comédiens, chaque correction de texte, était une façon de gagner leur respect.
Quel âge ont-ils? ai-je demandé.
Ils ne sont pas beaucoup plus vieux que toi. Ils sortent juste du Conservatoire. À la pause déjeuner, ils prennent une heure. Tu imagines, une heure pour manger un sandwich Aucun d’eux ne reste au théâtre pour répéter. Ils n’ont pas ta discipline.
Le compliment m’a fait sourire.
À l’exception de quelques familles qui passaient près de nous en direction du jardin, la rue était calme. J’ai ouvert l’emballage du spéculoos qui accompagnait mon café avant de me raviser. Je ne voulais pas prendre de poids avant l’été. Anouk n’avait pas terminé son citron pressé. La pulpe était remontée à la surface, formant une couche épaisse. Elle le prenait toujours sans sucre.
Au beau milieu d’une phrase, elle s’est tue et a blêmi.
J’ai demandé : Qu’est-ce qui se passe ?
Elle fixait une femme qui faisait des allers et retours sur le trottoir d’en face, téléphone à l’oreille. Je n’avais pas le souvenir de l’avoir jamais vue. Elle devait être de l’âge de ma mère. Vêtue d’une veste beige et d’une jupe assortie, avec des collants clairs et des escarpins noirs, elle ne ressemblait pas à quelqu’un qu’Anouk aurait pu connaître. Ses cheveux courts et foncés étaient coiffés avec élégance. Elle portait une fine écharpe à motif fleuri qui flottait dans le vent. Nous entendions sa voix mélodieuse, ponctuée de petits rires et soulignée par le cliquetis de ses talons sur le bitume.
Tu la connais?
Anouk m’a fait signe de me taire et a baissé la tête comme pour dissimuler son visage. D’un geste brusque, elle a tiré un billet de dix euros de son portefeuille et l’a posé sur la table.
Voulait-elle que nous partions? Elle semblait hésiter, assise au bord de la chaise.
Mais tu n’as pas fini ton verre ! J’ai montré le citron pressé, qui laissait des ronds d’humidité sur la petite table.
En général, le visage d’Anouk exprimait son état émotionnel. Ses sourcils se dressaient comme des flèches, sa bouche s’arrondissait, le volume de sa voix augmentait. Elle était tout feu tout flamme. Je ne l’avais jamais vue reculer devant un obstacle. Et pourtant, elle restait là, immobile, lèvres pincées, comme si seule cette attitude pouvait contenir ses émotions. Que se passait-il? Pourquoi son corps s’était-il fermé d’un coup? Elle a jeté un coup d’œil furtif à l’inconnue et je l’ai vue tressaillir. Devant cette réaction, j’ai senti mes poils se hérisser, et moi aussi, j’ai eu un mouvement de recul.
Partons, a-t‑elle lancé.
Elle a regardé l’autre une dernière fois avant de saisir son sac à main. Au moment où je me suis levée, j’ai vu la femme disparaître au coin de la rue. Nous avons coupé par le Luxembourg. Nous marchions vite et en silence. Nous avons contourné la fontaine devant laquelle se reposaient quelques touristes. Mes pieds et mes sandalettes ont vite été recouverts de la poussière blanche du gravier. Nous ne nous sommes arrêtées qu’une fois, au passage piéton de la place Edmond-Rostand,
pour attendre au feu. J’essayais de me souvenir du visage de la femme, mais tout ce qui me revenait, c’était sa tenue, le tailleur beige et les escarpins, sa façon de bouger la main tout en parlant, et l’effet électrisant qu’elle avait eu sur Anouk. Sans la réaction de ma mère, j’aurais trouvé l’inconnue banale, à supposer même que je lui aie prêté attention. Mais en y repensant, je me rendais compte que son attitude, sa façon d’occuper tout l’espace par sa conversation téléphonique, était celle d’une femme importante, une femme d’un autre monde.
À la maison, Anouk m’a révélé que celle que nous avions vue dans la rue n’était autre que Madame Lapierre, la femme de mon père.
Autant que je m’en souvienne, j’avais toujours su qu’elle existait mais je ne l’avais jamais vue en chair et en os, pas plus qu’en photo d’ailleurs. Je savais qu’elle avait deux fils plus âgés que moi, mes demi-frères en quelque sorte. Dans les journaux, j’évitais de lire les articles qui parlaient de mon père. Au moment où sa carrière politique a décollé, j’ai fait semblant de ne plus m’intéresser qu’à la rubrique Culture. Anouk, elle, lisait le journal de la première à la dernière page quand je ne la regardais pas.
J’ai su tout de suite que c’était elle, a dit Anouk, qui tournait en rond dans le salon. Et elle a ajouté d’une voix ténue qu’elle se doutait que leurs chemins se croiseraient un jour ou l’autre, avec notre emménagement dans le quartier. C’était plus ou moins inévitable, et elle se préparait à cette éventualité, mais n’était-ce pas étrange qu’elle ait ainsi détecté sa présence, comme un radar? Elle savait que mon père adorait le jardin du Luxembourg. Il était logique que sa femme partage ses goûts en la matière, elle qui faisait claquer ses escarpins à boucle Roger Vivier sur le trottoir. Les mêmes que Deneuve dans Belle de jour. Avec un sentiment de malaise, je me suis souvenue qu’Anouk s’en était récemment acheté une paire dans une friperie.
Tu crois qu’elle nous a reconnues? ai-je demandé.
Elle n’a pas idée de qui nous sommes.
J’ai détourné le regard. En un instant, l’enchantement s’est dissipé et j’ai vu la situation telle qu’elle était. Contrairement à Madame Lapierre et à ses fils qui pouvaient se targuer de partager la vie publique de mon père et qui avaient un droit de regard sur lui, nous étions des moins-que-rien, des invisibles. J’ai eu la sensation qu’on m’arrachait quelque chose, une partie de moi-même. Je me retrouvais exposée si brutalement que je frissonnais malgré la chaleur qui régnait dans l’appartement. Aucune image publique ne nous reliait à mon père. Si Madame Lapierre me croisait dans la rue, elle ne saurait pas qui je suis. Je l’imaginais me frôler en passant, dans un frou-frou de soie, sans un regard. J’avais de lui des images bien précises: dans notre salon, assis dans le canapé de cuir avec Anouk ; devant l’évier en train d’essuyer la vaisselle ; attablé dans la cuisine avec son journal. Il me suffisait de les évoquer pour éprouver le sentiment d’avoir une vraie famille. J’étais sa seule fille, la cadette de ses enfants. Il était mon père. Mais Madame Lapierre avait brouillé ces images, comme une intruse venue s’emparer de nos biens sous nos yeux. J’ai compris que nous nous trouvions du mauvais côté de la double vie de mon père. J’ai regardé Anouk qui, au moins, avait cessé de faire les cent pas dans le salon.
Tu t’attendais à ça?
Je ne m’attendais à rien, a-t‑elle répondu sèchement avant d’aller s’enfermer dans sa chambre.
Je suis restée seule dans la cuisine. J’entendais nos voisins préparer le dîner. L’autre vie de mon père venait de pénétrer dans notre existence à la façon de ces bruits domestiques qui circulaient dans notre immeuble, d’un appartement à l’autre. Sauf que tout avait changé chez nous, comme si on avait déplacé les meubles, et je me suis dirigée, désorientée, vers ma chambre, d’un pas hésitant. J’ai refermé la porte derrière moi. J’ai passé des heures sur Internet à chercher des photos. J’ai agrandi le visage de Madame Lapierre pour savoir si elle avait plus de rides qu’Anouk et si ses bras étaient gros et flasques sous sa veste de tailleur. Je traquais ses défauts, des raisons de la trouver moins belle. Je scrutais les images, persuadée que j’y trouverais les raisons pour lesquelles il restait avec elle.
Jusque-là, j’avais résisté à la tentation de mener ces recherches. Anouk considérait que si je ne savais rien d’eux, le secret serait plus facile à accepter. Maintenant que la femme de Papa était entrée dans notre vie, je rattrapais le temps perdu et j’examinais des dizaines de clichés d’elle avec un appétit insatiable que je ne me connaissais pas. J’avais tant à découvrir. Madame Lapierre avait été très jolie, avec des joues pleines et de longs cheveux lisses, des sourcils noirs au-dessus d’yeux en amande et un grain de beauté à la commissure des lèvres que je n’avais pas remarqué à distance. Avec les années, son style s’était fait plus strict – vestes à épaulettes et jupes étroites qui s’arrêtaient au genou. Elle venait d’une famille littéraire célèbre. Son père, Alain Robert, était écrivain, membre de l’Académie française, un «immortel» comme on dit. Son visage ridé et halé et ses yeux bleus pétillants ornaient régulièrement les affiches dans le métro, car il écrivait sans cesse un nouveau livre sur le piteux état de la littérature et de la politique en France. Pas étonnant que sa fille ait épousé un jeune politicien prometteur, qui deviendrait un jour ministre de la Culture – mon père.
Plus jeune, j’avais souvent eu cette pensée étrange : si Anouk mourrait, Madame Lapierre m’adopterait-elle? Irais-je vivre avec elle et mon père? Je projetais sur cette femme ma vision idéalisée d’une mère : elle serait tendre, chaleureuse et douce. Anouk m’avait appris à la considérer avec mépris et à ne jamais prononcer son nom chez nous, mais secrètement elle me captivait. J’imaginais comment elle s’occuperait de moi – elle me tiendrait la main, prendrait ma température si je tombais malade, m’accompagnerait à l’école chaque matin. Elle aurait sur le visage cet air compatissant qui signifierait la pauvre petite a perdu sa mère.
Et si moi je mourais, qu’arriverait-il à Anouk?
Plus je lisais d’articles sur Madame Lapierre, plus je voyais mon intuition confirmée – c’était une femme discrète qui ne faisait pas étalage de ses origines. Oui, elle portait des vêtements luxueux, mais elle n’était pas du genre à livrer des détails croustillants sur sa vie à longueur d’interviews. Quand elle parlait de ses fils, elle faisait preuve d’une affectueuse simplicité. Elle décrivait l’appartement dans lequel mon père et elle avaient vécu avant la naissance de leur progéniture, et évoquait les étés de son enfance chez ses grands-parents en Dordogne. Sur une photo, on la voyait tenir les deux garçons dans ses bras, et son sourire résumait à lui seul un bonheur tranquille.
Cette nuit-là j’ai fait pour la première fois un rêve, qui deviendrait récurrent. Nous nous baignions, Anouk et moi, dans une piscine. Il n’y avait pas de fond, et elle voulait sortir.
Je dois sortir de là, ne cessait-elle de me répéter, mais elle ne parvenait pas à se hisser sur le rebord à la force des bras. Je lui proposais de monter sur mes épaules. Elle y posait un pied, puis l’autre, et sortait de l’eau. Moi, je me noyais.

Je me souviens des dernières semaines d’août avec une étonnante précision. Nos repas, la musique que nous écoutions, la chaleur des trottoirs sous mes sandales, le silence de la ville endormie. Tous nos amis étaient partis en vacances.
Avec la chaleur, la pollution était plus prononcée. L’air stagnait dans les rues, une poussière âcre nous piquait le nez. Je me promenais en plissant les yeux, parce que j’oubliais toujours mes lunettes de soleil. À la maison, le ventilateur ne faisait que brasser un air moite. Nous en étions réduites à éponger notre transpiration avec des serviettes de toilette. Cet inconfort physique nous rendait irritables. Je me demandais comment faisaient les gens sous les tropiques pour être si patients les uns envers les autres.
Nous habitions un appartement en duplex. Le second niveau était un grenier mansardé aux poutres apparentes. C’est là que se trouvaient nos deux chambres, séparées par une vaste salle de bains à faïence noire et blanche, avec une baignoire à pattes de lion et un miroir ancien. J’aimais contempler mon reflet flou sur la surface au tain piqué. Les mois d’hiver, où Anouk chauffait peu par souci d’économie, je m’imaginais que notre appartement était un sanatorium dans les Alpes, et moi une patiente atteinte de tuberculose.
En me juchant sur son lit, je pouvais voir par la lucarne tout le quartier qui s’étendait entre le Luxembourg et la place Monge. Nous appelions cette zone notre terrain vague, parce que nous nous trouvions à un quart d’heure de marche de toutes les stations de métro. Nous nous déplacions à pied, au contraire de mon père, qui venait toujours nous voir en voiture.
Une chanteuse américaine aux longues tresses noires était morte très jeune le mois précédent, et sa voix grave passait en boucle à la radio. Elle nous réconfortait, même si nous ne comprenions pas toujours les paroles.
Ma meilleure amie, Juliette, était partie jusqu’en septembre, si bien que je passais mon été pratiquement seule, avec l’impression que les semaines se fondaient les unes dans les autres. Nous nous parlions par téléphone, nous nous racontions nos journées dans des mails interminables aux tournures ampoulées.
Elle me parlait de sa grand-mère, qui souffrait d’un cancer, et de son grand-père qui s’éclipsait chaque matin pour appeler sa maîtresse depuis le tabac du village où il achetait son journal. Juliette savait qui était mon père, mais elle ne l’avait jamais croisé. Je n’ai pourtant pas trouvé le courage de lui mentionner que nous avions aperçu Madame Lapierre. À la place, je décrivais les films que j’allais voir toute seule, les après-midi passés près de la fontaine au Luxembourg à guetter un garçon plus âgé, un étudiant aux cheveux bouclés.
Je rêvais secrètement qu’il me remarque, mais j’étais bien trop jeune pour lui.
Au lycée, nous vivions sous l’emprise d’une hiérarchie sociale établie des années plus tôt : rares étaient celles qui avaient le droit de sortir avec qui bon leur semblait. Juliette et moi ne faisions pas partie de cette caste-là. Ce n’était pas une question
d’apparence, car même les filles dont la beauté avait soudain éclos restaient à la porte du club, toujours aussi impopulaires, comme si rien n’avait changé. Je me demandais si j’étais laide. J’étais consciente de ne pas avoir la beauté d’Anouk, mais j’aurais aimé savoir si j’étais tout à fait banale ou si j’avais hérité d’un peu de son éclat. Contrairement à ce que j’écrivais à Juliette, cet été-là, je ne passais pas mes après-midi à attendre au Luxembourg que le garçon me remarque ; en fait, je n’y mettais pratiquement pas les pieds, même si c’était un havre de paix maintenant que la ville s’était vidée de ses habitants. Je redoutais de croiser de nouveau Madame Lapierre, et j’évitais de m’y rendre et de pénétrer en général dans le vie arrondissement. J’imaginais que, si elle m’apercevait, quelque chose sur mon visage pourrait lui
révéler qui j’étais. Et si jamais je la croisais avec mon père? Je restais donc à la maison, à lire et à m’éventer avec les journaux, à collectionner les coupures de presse au sujet de cette femme et de ses fils. Je les rangeais dans un classeur que j’avais intitulé Les autres. J’espérais qu’Anouk me parlerait de nouveau d’elle, mais il semblait qu’elle avait volontairement effacé de sa mémoire l’incident du café. Ça me rendait folle de la voir agir au quotidien comme si la rencontre avec Madame Lapierre n’avait jamais eu lieu.
Le matin de mon dix-septième anniversaire, je me suis réveillée en sursaut. J’avais l’impression que c’était une date importante – plus qu’un an avant ma majorité, plus qu’un an de lycée! Je me suis étirée sous mon drap. Nous n’avions rien de prévu de particulier et la journée s’annonçait vide et morne, semblable à toutes les autres de l’été.
Anouk et moi ne fêtions pas vraiment nos anniversaires. Pour le sien, je lui offrais un petit cadeau et je prenais soin de lui souhaiter Joyeux anniversaire dès le matin, pour en être débarrassée. Les célébrations me mettent mal à l’aise, peut-être parce que ma mère ne m’a pas appris à les apprécier. J’ai erré un moment dans l’appartement. Je savais qu’Anouk était déjà levée. J’avais vu sa tasse dans l’évier et la baignoire était encore humide. Je l’entendais répéter des répliques dans sa chambre, mais c’était le jour de mon anniversaire et j’avais besoin qu’elle fasse attention à moi. J’ai frappé à sa porte et je l’ai appelée, fort. Elle n’a pas répondu. Un sentiment étrange et sombre m’a envahie d’un seul coup. Elle a fini par ouvrir la porte brusquement et j’ai reculé, surprise. Sa peau était éclatante. En cet instant, je l’ai détestée pour ne pas m’avoir appris à prendre soin de la mienne. Elle ne me prêtait même pas ses crèmes de beauté.
Tu sais que je travaille, a-t‑elle lancé d’une voix tranchante, mais moins en colère que je ne l’aurais cru. Qu’est-ce que tu veux ?
Que tu fasses moins de bruit, ai-je répondu. J’essaie de lire.
Elle est restée silencieuse un instant, la main sur la porte.
Puis elle s’est détendue et a souri. C’est ton anniversaire, a-t‑elle dit comme si elle venait juste de se le rappeler. Bon anniversaire, ma chérie. Je vais te faire un chocolat chaud. Avec cette chaleur, j’aurais préféré un bol de céréales, mais c’était la seule attention qu’elle daignait m’accorder pour mon anniversaire. Elle le préparait avec du lait entier, une cuillère de crème épaisse et du chocolat noir. Elle a posé le bol sur la table devant moi. Un an de plus, a-t‑elle commenté en me regardant manger. J’ai trempé ma tartine beurrée. Des yeux de beurre salé fondu se sont formés à la surface du liquide. Qu’est-ce que tu veux comme cadeau? J’ai reposé ma tartine et je me suis essuyé les doigts. J’ai fait mine de réfléchir à la question quelques instants, mais j’avais déjà la réponse en tête.
Je veux que Madame Lapierre sache qui nous sommes. Puis qu’il la quitte pour venir vivre avec nous.
J’avais parlé calmement, tentant de paraître détachée, comme si je n’y attachais pas beaucoup d’importance. Elle a levé les yeux au ciel. Tu demandes toujours la lune. Ton père ne viendrait jamais vivre avec nous.
Mais peut-être que si elle connaissait notre existence, elle le quitterait, et il serait obligé de s’installer ici !
Je suis sûre qu’elle est au courant.
Tu m’as dit qu’elle ne savait pas qui nous étions.
Elle ne sait peut-être pas qui nous sommes, spécifiquement, mais c’est une femme intelligente. Je me garderais bien de la prendre pour une imbécile.
Anouk a ri nerveusement et a passé la main dans ses cheveux.
J’ai scruté son visage.
Tu espérais qu’on tombe sur elle un jour ou l’autre.
Elle est au courant, a répété Anouk comme si elle ne m’avait pas entendue.
Comment peux-tu en être si sûre ?
La conviction dans sa voix m’ébranlait. En général, je lui faisais confiance, mais j’avais l’impression qu’elle tirait cette conclusion de l’après-midi où nous avions brièvement vu Madame Lapierre, et qu’elle avait interprété cet incident fortuit
bien avant aujourd’hui.
Appuyée au plan de travail, Anouk me regardait. De toute façon, qu’est-ce
qui te fait croire qu’elle voudrait le quitter?
J’ai pris une gorgée de chocolat. Le liquide a coulé dans ma gorge, chaud et épais. La tartine détrempée avait la consistance du papier mâché.
Et qu’est-ce qui te fait croire que moi, j’aurais envie de vivre avec lui? a-t‑elle
continué.
Elle a quitté la cuisine pour le salon, s’est installée dans son fauteuil. Je l’observais du coin de l’œil. Elle a posé les pieds sur le masseur, un cadeau de mon père. Elle l’a allumé et la machine s’est mise à ronronner doucement, provoquant de petites secousses dans ses jambes. Elle l’avait réglée au minimum.
Je disais ça comme ça, ai-je marmonné. Je me suis rendu compte que j’avais l’air sur la défensive.
Laisse-moi te dire une chose. Ton père et Madame Lapierre ne couchent plus ensemble depuis des années. Ils font chambre à part. C’est un mariage de convenance. Une relation platonique.
Comment le sais-tu?
Quoi ?
Qu’ils ne couchent plus ensemble ?
Anouk a lâché son rire théâtral et augmenté la vitesse de massage.
Tu as raison, Margot, a-t‑elle repris d’une voix plus douce.
On ne sait rien de leur relation. On ne connaît jamais vraiment l’intimité des autres. Je sais qu’ils prennent leurs repas ensemble et qu’ils lavent leurs vêtements dans la même machine. Elle a fermé les yeux. Elle portait une chemise ample qui lui couvrait les cuisses, mais quand elle a levé les pieds de l’appareil, j’ai aperçu les ombres obscures à l’entrejambe.
Ce que tu ne vois pas, c’est que ton père n’aime pas le changement. Il serait incapable d’assumer ses responsabilités si nous débarquions dans sa vie au grand jour.
C’est absurde ! J’ai repoussé brusquement mon bol de chocolat chaud, l’appétit coupé. Je cherchais les mots pour lui montrer qu’elle avait tort, mais je ne les ai pas trouvés.
Je t’en prie, ne me regarde pas avec ces yeux. Tu ne vas pas pleurer, quand même? Il t’a vraiment trop gâtée, tu fonds en larmes à la moindre frustration. Anouk me parlait comme si je n’étais pas sa fille. J’ai senti le rouge monter le long de mon cou, jusqu’à mes joues.
Comment tu peux être aussi cruelle? Le jour de mon anniversaire.
Ne sois pas si théâtrale.
Je voudrais juste qu’on vive ensemble tous les trois.
Tu veux toujours avoir le dernier mot. Et je suppose que tu aimerais vivre avec elle, aussi? Anouk évitait de prononcer son nom, Madame Lapierre ou Claire. Parfois, elle l’appelait juste «la dame».
Elle a éteint le masseur. Un matin, tu descendras et je ne serai plus là. À ce moment-là, tu pourras l’avoir rien que pour toi. Mais ne va pas t’imaginer qu’il s’installera ici. Tu prendras tes petits déjeuners toute seule et il viendra te voir quand ça l’arrangera.
Rien ne me terrifiait plus que l’idée de voir ma mère disparaître. En même temps, ses mots me rendaient fiévreuse. Si elle m’abandonnait, j’aurais enfin quelque chose de concret à lui reprocher, quelque chose d’autre que le sentiment de tristesse diffuse qui m’accompagnait en permanence. Je me suis creusé la tête pour trouver une insulte appropriée.
Oui, j’irais peut-être vivre avec eux. Je suis sûre que c’est une bien meilleure mère que toi. Tu n’as jamais été une bonne mère.
Une bonne mère? Ça existe, ça?
À l’école, les autres se moquaient de moi parce que j’étais sale.
Tu as toujours accordé trop d’importance à l’opinion d’autrui.
Tu oubliais de me laver.
Il ne faut pas se fier aux souvenirs d’enfance.
Tu ne m’as pas parlé pendant des mois.
Elle m’a tourné le dos. Je n’en étais pas sûre, mais j’avais le vague souvenir de silences pesants, quand j’avais six ou sept ans, comme si ma présence l’avait profondément gênée. Mes mots ont dû l’atteindre, parce qu’elle a dit: Qu’est-ce
que tu veux, à la fin? Comment ai-je pu élever une fille qui se plaint de tout, qui n’est jamais contente de ce qu’elle a, qui ne voit pas la chance qu’elle a?
Les yeux brillants, elle s’est avancée vers moi. Elle a dit: Je t’ai nourrie. Avec ça. Elle se frappait la poitrine, montrant les petits seins sous son chemisier transparent. J’ai repensé à son mamelon gauche ombiliqué, et je me suis demandé comment elle avait pu m’allaiter avec celui-là s’il était déjà comme ça à l’époque.
Je suis restée silencieuse. J’avais honte, bien sûr, mais aucune envie de reconnaître mes torts. Je ne voyais pas comment m’excuser.
J’avais juste tenté de lui dire que mon père me manquait et que je voulais le voir plus souvent.
Nous nous sommes regardées en chiens de faïence pendant quelques instants. Puis elle est revenue dans la cuisine et s’est assise en face de moi. Elle a touché ma main, et j’ai senti comme un éclair à la fois de terreur et de douce chaleur remonter le long de mon bras.
Quand Anouk m’envoyait en colonie de vacances, où les autres ne savaient rien de ma vie, je racontais que mon père vivait avec nous. Devant un bol de chocolat chaud, tandis que nous trempions nos tartines jusqu’à ce qu’elles deviennent toutes molles, je lui inventais une profession, différente à chaque fois pour mes nouveaux camarades. Une fois, c’était un professeur qui laissait toujours traîner des papiers derrière lui dans notre appartement. Une autre fois, un homme d’affaires qui sillonnait le monde. Ou encore un chômeur, un fainéant incapable d’entretenir sa famille.
Tu n’as pas envie de passer tes vieux jours avec lui? ai-je demandé.
Elle a secoué la tête. Tu recommences avec tes contes de fées. Personne n’est heureux, dans l’intimité.
C’est faux. Regarde-toi, tu as toujours l’air heureuse. C’est ta façon de voir les choses.
Elle a lâché ma main. Ses yeux brillaient. »

Extraits
« Nous étions si nombreux, nous les enfants de ces doubles vies, à rêver de l’autre camp. Cette nuit-là, comme toutes les nuits depuis que nous avions croisé Madame Lapierre, je me suis réveillée le corps baigné d’une sueur glacée, avec un besoin impérieux de basculer de l’autre côté, de faire entrer en collision les deux sphères de nos vies. Je suis restée paralysée par l’envie de faire exploser cette routine – un désir fort, sauvage et excitant, qui pulsait en moi. »

« Sans un mot, elle m’a tendu le journal dont la une était barrée du titre suivant:
Le ministre de la Culture entretient une liaison avec l’actrice Anouk Louve! L’homme politique, marié à Claire Lapierre, mène une double vie.
Je m’étais préparée à voir nos noms dans la presse, mais ça m’a quand même fait bizarre. Une vague de panique s’est emparée de moi, et je n’ai pas eu un gros effort à faire pour paraître surprise. J’ai effleuré l’article du bout des doigts. Ils savent qui on est, a dit Anouk d’une voix plate. Je m’étais attendue à un éclat de sa part, et son calme m’a surprise. Qu’est-ce que tu veux dire? La presse. Ils sont au courant pour ton père. » p. 96

« C’est vrai. Parfois, je m’assieds par terre dans ma chambre et je ferme les yeux pour imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas rencontré David. Si je n’avais pas ouvert la bouche. J’aurais dû savoir que ça pouvait le tuer. Je pense aux fois où il venait chez nous, je peux presque le voir dans l’appartement. Mais les souvenirs s’estompent un peu plus chaque jour et bientôt il ne me restera rien. Je n’ai jamais été séparée de lui aussi longtemps. Anouk a déjà donné ses vêtements, et on a jeté tout ce qu’il gardait au réfrigérateur. Quand je pense à ce que j’ai fait, je n’ai qu’une seule idée en tête: tout effacer.
Margot, il est mort à cause d’un problème de santé. Tu ne pouvais pas savoir qu’il avait une défaillance cardiaque. Peut-être que tu ne veux pas l’entendre, mais il avait un travail très accaparant, avec des horaires à rallonge. Il n’avait pas choisi la facilité. Tu as lu les articles ? Le témoignage de Madame Lapierre: il ne dormait pas plus de trois heures par nuit, c’était un véritable bourreau de travail. » p. 183

« La cuisine, c’est du mouvement, des gestes qui se répètent. Comme une danse, Très intuitive en général – on n’a pas besoin de réfléchir à ce qu’on fait. C’est pour ça qu’il faut prêter attention aux gestes des cuisiniers, rester juste à côté d’eux. Pour s’imprégner de leur danse.
J’ai des amies qui se vantent de ne pas savoir cuisiner, a-t-elle continué en se servant de salade. Elle a plié chaque feuille en carré avant de la porter à sa bouche. Pour elles, une femme en Cuisine, c’est le symbole absolu de l’exploitation féminine. Pour moi, ça n’a rien à voir. Je le vois comme un signe d’éducation. Ça veut dire que je suis meilleure que mes parents. Ma mère me traitait de grosse, mais elle ne m’a pas donné les outils pour bien me nourrir. Qu’est-ce que je pouvais faire, à part m’affamer volontairement? » p. 275

« Eh bien, j’étais curieuse de toi et de ton Père. Tu sais, j’avais à peine un peu plus que ton âge quand l’affaire Mazarine a éclaté. Ça me fascinait. Beaucoup de gens étaient au courant de l’existence de cette fille cachée. Son père était l’homme le plus important de France, et il était en train de mourir. Il avait une fille et une maîtresse plus jeune que lui, depuis des années. C’est devenu comme une obsession pour moi. J’ai lu tous les articles et tous les livres sur Mitterrand et Mazarine. Mais ton histoire était différente, voilà ce qui m’a intriguée. C’est Mitterrand qui à décidé de ne plus cacher sa fille. Ton père n’était pas président. Certains disent même que Claire Lapierre était plus influente que lui. S’ils n’avaient pas été mariés, le public se serait sans doute moins intéressé à l’affaire. Même chose si ta mère n’avait pas été Anouk Louve. » p. 325

À propos de l’auteur
LEMOINE_sanae_gieves_andersonSanaë Lemoine © Photo Gieves Anderson

Sanaë Lemoine est née à Paris d’une mère japonaise et d’un père français. Elle a été élevée en France et en Australie et vit aujourd’hui à New York. Après une maîtrise en fiction à l’Université de Columbia, elle y a enseigné avant d’être consultante au Writing Center. Puis elle a travaillé à Phaidon Press comme rédactrice de recettes de cuisine et a publié des livres de recettes chez Martha Stewart Books. Son premier roman, L’affaire Margot, a connu un vif succès aux États-Unis avant d’être traduit dans différents pays. (Source: sanaelemoine.com)

Site internet de l’auteur (en anglais) 
Page Facebook de l’auteur 
Compte Twitter de l’auteur 
Compte Instagram de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

En V.O.

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#laffairemargot #SanaeLemoine #editionseyrolles #hcdahlem #roman #MardiConseil #RentréeLittéraire2021 #litteratureetrangere #litteratureamericaine #coupdecoeur #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict