Tu marches au bord du monde

BADEA_tu_marches_au_bord_du_monde  RL_2021

En deux mots:
Après avoir été refusée au concours d’entrée au Conservatoire de Bucarest, la narratrice cherche une nouvelle orientation qu’elle trouve par hasard. Elle part étudier à Paris qui ne marquera que la première étape d’un long périple durant lequel elle va se chercher. ET finir par se trouver.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Oublier les fantômes du passé pour se construire

C’est en marchant au bord du monde que la narratrice du roman d’Alexandra Badea va finir par se trouver. Une quête qui commence du côté de Bucarest pour se finir à Kinshasa, en passant par Paris, Mexico, Tokyo et Amsterdam.

Un matin qui a tout l’air d’un matin comme tous les autres. Réveil dans un petit matin blafard, métro et bancs de l’université pour un cours de marketing. Sauf que cette journée est capitale: les résultats de l’examen d’entrée au conservatoire vont changer la vie de la narratrice. Car après les échecs successifs des années précédentes, c’est sa dernière chance. Qu’elle ne saisira pas, car sa candidature est définitivement rejetée. Désormais, elle marche dans la vie comme une automate. Même Seb, son petit ami, l’indiffère.
«Tu es revenue à ta vie doucement. Tout a repris son ordre préétabli, signé il y a longtemps dans la promesse et l’échec d’une éducation. Tu as repris le même chemin. Le réveil sonne à la même heure. Tu te lèves sans penser à rien. Tu te mets sous la douche et tu attends le réveil de ta peau. Ensuite tu marches, tu t’assois dans les mêmes amphis, dans les mêmes salles pour remplir ta tête des mots qui n’ont plus aucun sens. Tu retournes à ton boulot, tu guettes les passants dans la rue, tu remplis des formulaires, tu tries, tu écris, tu tues le temps, tu tues ton temps.» Le hasard la conduit jusqu’à l’institut français où Bleu de Krzysztof Kieślowski
est à l’affiche. En sortant de la projection, elle prend une brochure sans imaginer que ce sera sa porte de sortie. Un formulaire pour une bourse d’études en France s’y trouve. Elle s’inscrit, et cette fois, elle sera admise. Encore quelques jours pour aller voir son père, mais ça fait deux mois qu’il est en Italie. Encore quelques jours pour aller voir sa mère. Mais les deux femmes n’ont plus rien à se dire depuis longtemps. Encore quelques jours pour dire adieu à Seb. Mais il n’y a plus d’amour. Elle tire un trait sur sa vie d’avant et part pour la cité universitaire de Nanterre.
«Tu es dans le no man’s land de ta vie, entre deux frontières, tu attends qu’on te donne accès à une autre existence. Le temps te traverse librement, sans obstacle, pour la première fois, tu as le temps. Tu l’inventes comme tu le respires.»
Les jours passent jusqu’à ce qu’un inconnu ne l’aborde dans la cour carrée du Louvre et ne l’invite à une soirée qui se termine dans le lit d’un inconnu. Khaled va lui permettre de poser les jalons d’une nouvelle vie que l’arrivée inopinée de Seb ne changera pas. D’ailleurs les deux amants ne font que passer et la laisser avec ses incertitudes. Après un premier emploi décroché en France, un retour avorté en Roumanie, la voilà repartie vers le Mexique pour une nouvelle expérience qu’elle espère salvatrice. D’autres suivront, toujours ailleurs, comme un long voyage sans but.
Alexandra Badea souligne mieux que personne cette temporalité bizarre qu’accompagne l’exil. Cette impression d’être à deux endroits à la fois tout en n’étant nulle part. Cette quête effrénée de stabilité dans un univers instable au possible. Mais aussi le refuge que constitue une langue que l’on s’est appropriée et qu’on ne cesse d’explorer comme un trésor. Ce français qu’elle cajole sans en oublier pour autant les aspérités et les sonorités. «Attendre, atteindre, éteindre». Une écriture que la dramaturge apprivoise aussi avec l’emploi de la seconde personne du singulier pour raconter cette odyssée. Le «tu» lui permet à la fois une certaine distanciation et, à la manière d’une entomologiste, d’observer avec attention tous les faits et gestes, toutes les émotions décrites. On l’accompagne volontiers dans sa quête.

Playlist du roman


Radiohead, no surprises


Tom Waits, All the world is green


Beirut Elephant Gun


Schubert Ave Maria (Jessye Norman)

Tu marches au bord du monde
Alexandra Badea
Éditions des Équateurs
Roman
316 p., 19 €
EAN 9782849907740
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en Roumanie, à Bucarest, mais aussi à Paris, Mexico, Tepoztlán, Michoacán, Pátzcuaro, un village des Caraïbes, Tokyo, le mont Fuji, Amsterdam, Séoul, Singapour, Kuala Lumpur, Kinshasa.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’une femme en fuite. Née dans un pays qui, après l’effondrement du communisme, croque les fruits empoisonnés du capitalisme, l’héroïne de ce roman grandit parmi des humains au regard rivé sur leur écran de télévision. Elle fait partie de ce corps malade et court les fuseaux horaires. Pour échapper à soi-même, à la terre des origines, à l’histoire des parents, aux blessures passées, aux amours ratées. Et chercher à être enfin soi dans une géographie intime qui résiste au chaos. Cette femme est une fille de la mondialisation. Entre Bucarest, Paris, Mexico, Tokyo et Kinshasa, la narratrice poursuit une quête de la sexualité, de la féminité, de la sororité et des territoires marqués au fer rouge de l’Histoire. Ce Lost in Translation contemporain révèle une voix poétique et politique de romancière; Un roman au long cours qui nous emporte, nous rend plus forts, terriblement vivants.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Le trio en sol majeur de Schubert déchire le silence du matin. Il est six heures. Dehors, il fait encore nuit. Dans l’immeuble d’en face, des fenêtres s’allument. On dirait des toiles de Hopper. Tu les regardes pendant quelques minutes, le temps de te réveiller complètement. Tu imagines des histoires à partir de ce que tu vois. Des femmes, des hommes et des enfants isolés chacun dans son cube : une cuisine, une salle de bains ou une chambre. Le même décor, les mêmes meubles, les mêmes lampes, les mêmes tons de lumière blafards.
Tu te lèves, tu descends du lit, tu fais deux pas et tu saisis ta trousse de toilette. Tu te diriges vers les douches communes au fond du couloir.
À cette heure-ci, tu ne vas croiser personne, il n’y a pas d’attente, tu peux prendre ton temps.
C’est ton seul moment de solitude de la journée. Tu mets le réveil une demi-heure plus tôt, tu as besoin de ce tête-à-tête avec toi, les pensées descendent dans ton corps, tout se pose doucement, la peur accumulée pendant la nuit s’éloigne un peu.
Tu partages cette chambre délabrée avec une autre fille depuis quatre ans. Au début, vous étiez quatre, après trois, et maintenant vous êtes deux. Au fur et à mesure de l’avancée dans la scolarité, vous avez droit à une plus grande surface. C’est la dernière année. Ça va être la dernière année. Chaque jour, tu répètes cette phrase pour te donner du courage.
Tu descends dans le métro. Ton regard se pose sur les grandes lettres qui composent le nom de la station. « Les Défenseurs de la patrie. » La deuxième lettre est tombée l’année dernière et on ne l’a pas encore remplacée. Dans les noms des stations, il y a souvent une lettre qui manque. Tu les repères à chaque arrêt du métro, c’est ton jeu secret avec la ville. En arrivant à la station « Les Héros de la révolution », tu te demandes quel est le lien entre eux et « Les Défenseurs de la patrie ». Deux stations les séparent. Peut-être deux générations ? Les grands-parents qui ont fait la Seconde Guerre mondiale et les petits-enfants qui ont renversé le régime cinquante ans plus tard ? À deux stations de distance, ils se regardent de loin.
À huit heures, tu commences les cours à la fac et tu essaies de ne pas t’endormir devant des diaporamas en PowerPoint expliquant les techniques de marketing de demain. Comment piéger davantage de clients. Inciter à la consommation, dépenser, soutenir l’économie, produire plus que nécessaire pour ne pas laisser la connerie se dissiper.
Le professeur parle. Il écrit des chiffres et des formules sur le tableau. Tu regardes sans rien comprendre. Tu ne peux pas comprendre. Tu ne fais aucun effort pour comprendre, ton cerveau est trop plein d’autres choses.
Tu restes assise dans cette salle de classe, tu l’écoutes, tu prends des notes mais tu es loin d’ici. Tu ne sais même pas à quoi tu penses. Tu ne sais rien. Et cette peur qui t’envahit t’empêche de vivre, s’immisce partout dans ton corps, surgit à chaque fois que tu essaies de sortir de la marche ordonnée du quotidien.
La peur revient. Tu ne peux pas la nommer. Elle n’a pas de corps, pas de visage, elle flotte à la surface de ta peau. Elle prend le pouvoir, elle fixe le rythme de ton cœur, le sens de tes sécrétions, la tessiture de ta voix. Tu la sens mais tu ne peux pas l’expliquer, alors comment tu pourrais la combattre. Tu n’essaies même pas.
Tu voudrais partir d’ici, tu voudrais disparaître, ce n’est pas ton endroit, ce n’est pas ta vie. Tu assistes à un spectacle qui ne t’appartient pas. Témoin inactif, passif, à attendre une résolution écrite à un autre endroit.
Il est huit heures du matin et tu es déjà fatiguée. L’énergie s’est dissipée pendant les premières heures de la matinée. C’est comme ça depuis quelque temps. Tu vis en boucle comme les adultes qui ont trahi leur jeunesse. Toi, tu n’as pas encore oublié complètement tes rêves, mais ce mouvement est en train de se produire lentement. Si quelque chose ne change pas dans les jours qui suivent, tu oublieras tout et tu t’inscriras dans le rang des corporatistes honnêtes. Ce n’est même pas une affaire de jours, c’est une affaire d’heures. Tu as peur plus que d’habitude ce matin. La liste sera affichée en début d’après-midi. Dans quelques heures, tu sauras si tu as été admise au Conservatoire. C’est la cinquième fois que tu passes le concours. C’est aussi la dernière fois. L’année prochaine, tu auras dépassé la limite d’âge. Une nouvelle vie est en train de s’ouvrir à toi. Tu le sais, tu le sens. Peu importe le résultat, tu vas changer de vie.
Si tu as ce concours, tu vas détruire tout ce que tu as construit ces trois dernières années. Tu laisseras derrière toi le marketing. Tous ces chiffres et toutes ces formules que ce professeur est en train d’enchaîner sur le tableau, tu pourras les jeter à la poubelle de ta mémoire. Tu garderas sans doute ton petit boulot d’enquêtrice de rue, histoire de payer ta scolarité et tes charges. Mais tout le reste va changer.
Si tu n’as pas le concours, tu vas détruire tout ce dont tu as rêvé depuis sept ans, tout ce qui est ancré dans ton être profond. Tu as décidé de ne plus jamais mettre les pieds dans un théâtre, ce serait trop douloureux. Tu vas vider ta bibliothèque, tu vas finir ton master et tu vas accepter l’offre de ton employeur actuel. Tu vas passer ta vie à grimper les échelons et à améliorer tes assurances, tu vas passer tes vacances d’hiver dans les Alpes autrichiennes et tes vacances d’été aux Baléares comme tout individu de la classe moyenne montante. Ça va être ça, ça pourrait être pire, tu vas t’y faire à cette idée. On l’a tous fait. On a tous oublié les commencements, alors tu pourras le faire aussi, tu pourras aussi t’inscrire sur la liste des perdants camouflés dans un costard de gagnant soldé chez Armani trois ans après la fin de la collection.
Le séminaire se termine. Vous sortez tous. Tu traverses la passerelle en verre qui relie les deux bâtiments de l’Académie de sciences économiques, l’immeuble néoclassique avec ses colonnes et sa coupole et le parallélépipède néosoviétique avec son carrelage sali par les tags et les restes d’affiches décollées. Tu aimes beaucoup traverser cet espace, tu te sens suspendue à un vide inconnu, loin de cette ville dans un endroit que tu ne connais pas, dans un film américain pas trop dégueulasse, de ceux qu’on peut voir à la télé le dimanche après minuit. Tu t’arrêtes une minute et tu regardes les voitures et les passants qui défilent sous tes pieds. Dans ce lieu de passage, loin de l’agitation extérieure, tu te sens protégée.
Tu sors dans la rue. C’est un après-midi de fin septembre qui ressemble aux automnes du lycée, quand tu séchais les cours avec tes amies pour vous promener dans la forêt. Dans la petite ville de province où tu as grandi, il n’y a rien à faire mais il y a la forêt. Autrefois tu te perdais sur ses sentiers, parmi les branches coupantes des arbres, et tu oubliais qui tu étais. Tu marchais et tu écrivais dans ta tête une autre histoire, cette histoire que ta mère avait oublié de te raconter. Ce n’était pas une histoire avec des fées ou des princesses, c’était une histoire avec une fille qui habitait ailleurs. Loin d’ici. Tu ne savais pas où, ni avec qui, mais tu l’envoyais loin, à chaque fois dans un endroit différent. Ton espace se limitait à cette ville de province et à quelques images volées aux livres et aux films, mais au milieu de cette forêt ton imaginaire s’envolait, il te portait loin, tu t’évadais de ce décor grisâtre.
Cette adolescente égarée dans la forêt revient près de toi pendant que tu traverses un square rempli de gosses hyperactifs et de grands-mères hystériques. Une meute de chiens errants fouille dans les poubelles qui se déversent. Ils te font peur. On dirait des loups égarés dans l’espace urbain.
Tu mets tes écouteurs. Tu écoutes le même CD depuis deux mois. Radiohead. « No Surprises » commence et tu te sens mieux. Tu t’accordes à la mélancolie de la chanson. Tu bouges les lèvres, tu chantes un peu et tu continues à marcher dans ce quartier délabré que tu aimes tellement. Des maisons anciennes décrépites, qui ont oublié leurs propriétaires, des murs qui tombent sous une lumière de fin du monde, des clôtures bancales en fer rouillé, des jardins envahis d’herbe et de lierre. C’est beau, c’est presque un décor d’opéra. Tu as envie de danser dans ces ruines. Tu es fascinée par ce quartier préservé des pelleteuses qui ont rasé pendant cinquante ans les bâtiments historiques de la ville pour construire à la place des tours en béton. Tu aimerais trouver une mansarde ou une cave pour y habiter, tu en as marre de partager cette chambre au foyer universitaire, mais pour l’instant il n’y a rien. Juste des panneaux « À vendre », mais personne pour acheter car, au prochain tremblement de terre, ces murs affaiblis par le temps pourraient s’effondrer complètement. Tu traverses ce quartier chaque jour en faisant un petit détour entre l’Académie et ton boulot pour te donner l’illusion qu’une nouvelle vie pourrait commencer à cet endroit. Une vie inconnue qui portera une odeur forte.
Tu arrives devant un immeuble soviétique des années 1970, tu sonnes à l’interphone, on t’ouvre, tu montes. Tu n’aimes pas les ascenseurs. Une fois, tu es restée bloquée une nuit entière à côté de deux corps inconnus, l’air s’évaporait et tu pensais mourir. Alors tu préfères monter à pied même si c’est au cinquième étage. Tu pousses la porte de l’appartement qui fait office de siège de la société de marketing qui te paye tous les trente du mois pour vingt heures d’enquête aux bouches du métro, tu enfiles un uniforme jaune fluo qui ne te va pas du tout, tu prends tes formulaires et la caisse de yaourts. Aujourd’hui, tu vas tester un nouveau produit. Tu vas rester quatre heures dans le froid pour demander aux passants qui acceptent de goûter ton yaourt s’ils aiment son goût, sa couleur, son odeur et son emballage. Quarante questions que tu dois remplir en moins d’une minute, sinon tu ne vas pas faire ton quota.
Entre deux clients, tu regardes l’heure. Les listes doivent être déjà affichées. Cette pensée te donne la nausée. Ton ventre tremble et les pouces de tes doigts se sont enflammés. Tu respires en te concentrant sur les questions stupides de ton formulaire.
Tu attends. Tu n’as que ça à faire, attendre que le temps passe, que tu puisses ranger tes fiches au fond d’un tiroir et prendre un bus vers le conservatoire. Quelque part tu aimerais prolonger cet état de suspension dans lequel tu te retrouves, cette absence de certitude. La porte est ouverte largement, tu peux t’enfuir encore. Pour combien de temps ? Tu ne peux pas le savoir.
Tu es dans le bus maintenant, écrasée entre tous ces corps qui se forcent à trouver une place. Les portes se referment difficilement. Tu descends au prochain arrêt. Tu longes les murs du bâtiment du conservatoire. Tu vois des gens assemblés devant les listes. Il y en a qui rient, d’autres qui pleurent. Tu ne regardes plus. Tu respires.
Tu t’approches. Pas envie de te bousculer, tu ne veux pas sentir l’odeur des autres, leur respiration dans ta nuque, leur peur qui pulse. Tu aimerais être seule. Tu avances. Tu es tout près maintenant. Tu vois ton nom tout de suite. Il n’est pas sur la bonne liste. Tu repars. Le ciel est gris, lourd, une énergie étouffante s’installe dans ton corps.
Tu n’as pas regardé la moyenne, tu t’en fous de tout ça maintenant. Tu n’as pas envie d’en savoir plus. Tu veux juste t’éloigner de ce lieu qui porte l’empreinte de ton échec définitif. Tu éviteras ce quartier à partir d’aujourd’hui. Tu éviteras tout.
Il pleut doucement, les nuages n’ont pas encore la force de se vider entièrement. Tu ne ressens rien. Tu marches tout simplement, sans aucune pensée. La peur s’est dissipée. C’est calme. C’est vide.
Dans le bus, tu colles ta tête à la vitre et tu remets Radiohead. Tu commences à glisser, c’est une sensation nouvelle, tu glisses, comme si tu te noyais dans l’océan sans ressentir la douleur de l’asphyxie. Tu retiens ta respiration, mais tu glisses. Une tristesse s’empare de ton corps. C’est agréable. C’est bizarre. C’est une sensation de confort, une mélancolie profonde, que tu fuis tout en la recherchant inconsciemment.
Tu t’assieds à la table du bar où tu l’attends chaque après-midi après le travail, ce bar planté au milieu d’un jardin public, qui porte le nom de son passé récent – La Bibliothèque. Pendant les années de dictature, dans cette salle rectangulaire en tôle construite autour d’un arbre centenaire qui pousse au milieu de l’espace et perce le toit, il y avait un kiosque avec des livres en libre consultation. Sur des petits bancs en bois, des jeunes se posaient quelques heures pour lire les pages d’un roman. Aujourd’hui les livres n’y sont plus. La bibliothèque est devenue un bar un peu sordide où les alcoolos du coin se mêlent aux étudiants des Beaux-Arts et du conservatoire. De tout ce passé, on a réussi à garder le nom de l’endroit et l’arbre qui continue à pousser à l’intérieur de ses murs.
Il est en retard comme d’habitude. Tu bois une bière et tu regardes les gens et le même désir de te glisser dans d’autres corps revient. Tu voulais devenir actrice pour t’oublier en te glissant dans des vies écrites par d’autres mains. Le prolongement de ta fuite combiné à un besoin maladif d’être regardée de loin sans qu’on puisse te toucher. Une manière de tromper la mort. Ta manière à toi. Tu l’as sentie une fois en jouant au théâtre universitaire avec une troupe d’amateurs. Tu disais ton texte en oubliant que c’était juste un texte appris par cœur. Pour quelques secondes, tu t’es sentie projetée dans un autre espace temporel, en dehors de la vie, et surtout loin de sa fin. Tu n’as jamais aimé les fins. Enfant, tu restais des heures, immobile sur ton lit, tes parents t’oubliaient dans ta chambre. Livrée à cette solitude infinie, tu fixais le ciel cotonneux et tu te demandais ce qui se passe après la mort. La réponse venait toute seule : rien, un état immobile dans un blanc infini pour toujours. Depuis tu essaies de reporter toute fin, comme si à chaque fois il s’agissait d’un pas vers cet abîme découvert à l’enfance.
Il arrive. Il t’embrasse. Il boit de ta bière et commence à parler. Il te parle comme s’il continuait une conversation entamée avant. Il te parle de son prochain projet photographique. Il a beaucoup de projets. Il les note dans son cahier mais il ne les réalise jamais. Parfois il commence une série de photos mais il la laisse tomber assez vite.
Seb a fini l’école polytechnique sans trop d’enthousiasme. Il travaille dans un centre d’impression, il passe sa vie à copier et à relire des thèses, parfois il bricole une affiche pour un concert bidon. Il parle depuis des années de la photo, il s’est acheté une caméra performante mais, à part quelques mariages et quelques baptêmes, il n’a pas fait grand-chose. Même sa passion est devenue un boulot alimentaire. Tu l’aimes. Depuis trois ans tu l’aimes. C’est un amour d’adolescence vécu en retard. Ça fait partie des choses simples et rassurantes qui ont le goût des certitudes.
Il continue à parler mais tu ne peux pas l’écouter cette fois-ci. Tu n’as pas la force de l’écouter et tu ne veux pas faire semblant, ça ne ferait qu’altérer cet amour :
— Je ne l’ai pas eu.
Livrée à cette solitude infinie, tu fixais le ciel cotonneux et tu te demandais ce qui se passe après la mort. La réponse venait toute seule : rien, un état immobile dans un blanc infini pour toujours. Depuis tu essaies de reporter toute fin, comme si à chaque fois il s’agissait d’un pas vers cet abîme découvert à l’enfance.
Il arrive. Il t’embrasse. Il boit de ta bière et commence à parler. Il te parle comme s’il continuait une conversation entamée avant. Il te parle de son prochain projet photographique. Il a beaucoup de projets. Il les note dans son cahier mais il ne les réalise jamais. Parfois il commence une série de photos mais il la laisse tomber assez vite.
Seb a fini l’école polytechnique sans trop d’enthousiasme. Il travaille dans un centre d’impression, il passe sa vie à copier et à relire des thèses, parfois il bricole une affiche pour un concert bidon. Il parle depuis des années de la photo, il s’est acheté une caméra performante mais, à part quelques mariages et quelques baptêmes, il n’a pas fait grand-chose. Même sa passion est devenue un boulot alimentaire. Tu l’aimes. Depuis trois ans tu l’aimes. C’est un amour d’adolescence vécu en retard. Ça fait partie des choses simples et rassurantes qui ont le goût des certitudes.
Il continue à parler mais tu ne peux pas l’écouter cette fois-ci. Tu n’as pas la force de l’écouter et tu ne veux pas faire semblant, ça ne ferait qu’altérer cet amour :
— Je ne l’ai pas eu.
Tu entends tes mots comme s’ils venaient de l’extérieur de ton corps. Tu ne reconnais plus ta voix. Tu aimerais qu’il parle mais il se tait. Il baisse son regard. Toi aussi. Tu commences à exfolier avec tes ongles l’étiquette de la bouteille de bière. Tu le fais souvent quand tu ne sais plus quoi dire, quand la tristesse fait sa place en ravageant tout sentiment positif, quand tu n’as pas envie d’éclater en larmes ou de sombrer dans le désespoir. Tu es avec cet homme depuis trois ans mais il n’a pas appris à te lire. Il ignore la signification de ce geste et à ce moment vous êtes séparés par tout ça.
Vous ne parlez plus et ça devient grave. Ça devient lourd. Et ça dure.
— Épouse-moi.
Tu entends ses mots. Tu les entends, tu les comprends, mais tu ne sens rien.
Tu as toujours attendu ce moment, mais là dans ce bar, après cet échec définitif, il devient ridicule. Tu le ressens mais tu ne le formules pas ainsi, pas maintenant, pas encore.
Sa demande se pose comme une alternative. Ça s’ajoute à la liste d’échecs qui dessinent le nouveau paysage de ta vie. L’amour est devenu la récompense des perdants.
Tu le regardes. Il a l’air insouciant. Ton échec ne le concerne pas. Ça t’appartient. Il est seulement à toi. Une pensée encore plus nocive t’attaque : « Tout ça l’arrange peut-être. » Ta réussite ne vous séparera pas. Il continuera à affirmer sa domination tranquillement en rassurant les restes de sa virilité.
Tu te tais. Il se tait. Rien de grave dans son regard. Il commande encore deux bières et vous attendez que l’alcool monte tranquillement dans vos têtes.
Il te regarde, tu détournes ton regard. Tu voudrais être seule mais tu n’oses pas partir. Tu oublies ton corps sur cette chaise en plastique en essayant de t’habituer aux nouvelles évidences.
Vingt minutes plus tard, vous descendez dans le métro, c’est d’une tristesse grisâtre, mais aujourd’hui ça te fait du bien. Tu ne supporterais pas la lumière. Tu es très bien au royaume des rats. Ton regard passe d’un voyageur à l’autre, tu te glisses sous leur peau et tu imagines une autre vie. C’est la seule chose qui t’aide dans une telle situation : oublier ta vie en te noyant dans un autre regard. Tu sens leurs souffrances camouflées, la même difficulté de vivre, la même lassitude à se réveiller chaque matin, à laisser couler l’eau rouillée de la douche sur une peau trop irritée par la chaleur sèche des radiateurs, à manger la même tartine au foie de porc, à prendre le même moyen de transport et à s’enfermer dans un bureau qui sent la clope mélangée à un désodorisant parfum des bois. Et ça chaque jour, à part le samedi et le dimanche, quand on berce nos Caddie dans les couloirs des centres commerciaux. Les mêmes têtes, toute une vie sans aucune possibilité d’évasion.
Il te regarde, il te sourit, il embrasse ton cou. Tu l’aimes mais tu sais qu’un jour, dans pas longtemps, dans un an ou deux, les frustrations vont commencer à hurler dans ton corps, l’amour va devenir mépris camouflé dans les habitudes d’un quotidien 1
Le trio en sol majeur de Schubert déchire le silence du matin. Il est six heures. Dehors, il fait encore nuit. Dans l’immeuble d’en face, des fenêtres s’allument. On dirait des toiles de Hopper. Tu les regardes pendant quelques minutes, le temps de te réveiller complètement. Tu imagines des histoires à partir de ce que tu vois. Des femmes, des hommes et des enfants isolés chacun dans son cube : une cuisine, une salle de bains ou une chambre. Le même décor, les mêmes meubles, les mêmes lampes, les mêmes tons de lumière blafards.
Tu te lèves, tu descends du lit, tu fais deux pas et tu saisis ta trousse de toilette. Tu te diriges vers les douches communes au fond du couloir.
À cette heure-ci, tu ne vas croiser personne, il n’y a pas d’attente, tu peux prendre ton temps.
C’est ton seul moment de solitude de la journée. Tu mets le réveil une demi-heure plus tôt, tu as besoin de ce tête-à-tête avec toi, les pensées descendent dans ton corps, tout se pose doucement, la peur accumulée pendant la nuit s’éloigne un peu.
Tu partages cette chambre délabrée avec une autre fille depuis quatre ans. Au début, vous étiez quatre, après trois, et maintenant vous êtes deux. Au fur et à mesure de l’avancée dans la scolarité, vous avez droit à une plus grande surface. C’est la dernière année. Ça va être la dernière année. Chaque jour, tu répètes cette phrase pour te donner du courage.
Tu descends dans le métro. Ton regard se pose sur les grandes lettres qui composent le nom de la station. « Les Défenseurs de la patrie. » La deuxième lettre est tombée l’année dernière et on ne l’a pas encore remplacée. Dans les noms des stations, il y a souvent une lettre qui manque. Tu les repères à chaque arrêt du métro, c’est ton jeu secret avec la ville. En arrivant à la station « Les Héros de la révolution », tu te demandes quel est le lien entre eux et « Les Défenseurs de la patrie ». Deux stations les séparent. Peut-être deux générations ? Les grands-parents qui ont fait la Seconde Guerre mondiale et les petits-enfants qui ont renversé le régime cinquante ans plus tard ? À deux stations de distance, ils se regardent de loin.
À huit heures, tu commences les cours à la fac et tu essaies de ne pas t’endormir devant des diaporamas en PowerPoint expliquant les techniques de marketing de demain. Comment piéger davantage de clients. Inciter à la consommation, dépenser, soutenir l’économie, produire plus que nécessaire pour ne pas laisser la connerie se dissiper.
Le professeur parle. Il écrit des chiffres et des formules sur le tableau. Tu regardes sans rien comprendre. Tu ne peux pas comprendre. Tu ne fais aucun effort pour comprendre, ton cerveau est trop plein d’autres choses.
Tu restes assise dans cette salle de classe, tu l’écoutes, tu prends des notes mais tu es loin d’ici. Tu ne sais même pas à quoi tu penses. Tu ne sais rien. Et cette peur qui t’envahit t’empêche de vivre, s’immisce partout dans ton corps, surgit à chaque fois que tu essaies de sortir de la marche ordonnée du quotidien.
La peur revient. Tu ne peux pas la nommer. Elle n’a pas de corps, pas de visage, elle flotte à la surface de ta peau. Elle prend le pouvoir, elle fixe le rythme de ton cœur, le sens de tes sécrétions, la tessiture de ta voix. Tu la sens mais tu ne peux pas l’expliquer, alors comment tu pourrais la combattre. Tu n’essaies même pas.
Tu voudrais partir d’ici, tu voudrais disparaître, ce n’est pas ton endroit, ce n’est pas ta vie. Tu assistes à un spectacle qui ne t’appartient pas. Témoin inactif, passif, à attendre une résolution écrite à un autre endroit.
Il est huit heures du matin et tu es déjà fatiguée. L’énergie s’est dissipée pendant les premières heures de la matinée. C’est comme ça depuis quelque temps. Tu vis en boucle comme les adultes qui ont trahi leur jeunesse. Toi, tu n’as pas encore oublié complètement tes rêves, mais ce mouvement est en train de se produire lentement. Si quelque chose ne change pas dans les jours qui suivent, tu oublieras tout et tu t’inscriras dans le rang des corporatistes honnêtes. Ce n’est même pas une affaire de jours, c’est une affaire d’heures. Tu as peur plus que d’habitude ce matin. La liste sera affichée en début d’après-midi. Dans quelques heures, tu sauras si tu as été admise au Conservatoire. C’est la cinquième fois que tu passes le concours. C’est aussi la dernière fois. L’année prochaine, tu auras dépassé la limite d’âge. Une nouvelle vie est en train de s’ouvrir à toi. Tu le sais, tu le sens. Peu importe le résultat, tu vas changer de vie.
Si tu as ce concours, tu vas détruire tout ce que tu as construit ces trois dernières années. Tu laisseras derrière toi le marketing. Tous ces chiffres et toutes ces formules que ce professeur est en train d’enchaîner sur le tableau, tu pourras les jeter à la poubelle de ta mémoire. Tu garderas sans doute ton petit boulot d’enquêtrice de rue, histoire de payer ta scolarité et tes charges. Mais tout le reste va changer.
Si tu n’as pas le concours, tu vas détruire tout ce dont tu as rêvé depuis sept ans, tout ce qui est ancré dans ton être profond. Tu as décidé de ne plus jamais mettre les pieds dans un théâtre, ce serait trop douloureux. Tu vas vider ta bibliothèque, tu vas finir ton master et tu vas accepter l’offre de ton employeur actuel. Tu vas passer ta vie à grimper les échelons et à améliorer tes assurances, tu vas passer tes vacances d’hiver dans les Alpes autrichiennes et tes vacances d’été aux Baléares comme tout individu de la classe moyenne montante. Ça va être ça, ça pourrait être pire, tu vas t’y faire à cette idée. On l’a tous fait. On a tous oublié les commencements, alors tu pourras le faire aussi, tu pourras aussi t’inscrire sur la liste des perdants camouflés dans un costard de gagnant soldé chez Armani trois ans après la fin de la collection.
Le séminaire se termine. Vous sortez tous. Tu traverses la passerelle en verre qui relie les deux bâtiments de l’Académie de sciences économiques, l’immeuble néoclassique avec ses colonnes et sa coupole et le parallélépipède néosoviétique avec son carrelage sali par les tags et les restes d’affiches décollées. Tu aimes beaucoup traverser cet espace, tu te sens suspendue à un vide inconnu, loin de cette ville dans un endroit que tu ne connais pas, dans un film américain pas trop dégueulasse, de ceux qu’on peut voir à la télé le dimanche après minuit. Tu t’arrêtes une minute et tu regardes les voitures et les passants qui défilent sous tes pieds. Dans ce lieu de passage, loin de l’agitation extérieure, tu te sens protégée.
Tu sors dans la rue. C’est un après-midi de fin septembre qui ressemble aux automnes du lycée, quand tu séchais les cours avec tes amies pour vous promener dans la forêt. Dans la petite ville de province où tu as grandi, il n’y a rien à faire mais il y a la forêt. Autrefois tu te perdais sur ses sentiers, parmi les branches coupantes des arbres, et tu oubliais qui tu étais. Tu marchais et tu écrivais dans ta tête une autre histoire, cette histoire que ta mère avait oublié de te raconter. Ce n’était pas une histoire avec des fées ou des princesses, c’était une histoire avec une fille qui habitait ailleurs. Loin d’ici. Tu ne savais pas où, ni avec qui, mais tu l’envoyais loin, à chaque fois dans un endroit différent. Ton espace se limitait à cette ville de province et à quelques images volées aux livres et aux films, mais au milieu de cette forêt ton imaginaire s’envolait, il te portait loin, tu t’évadais de ce décor grisâtre.
Cette adolescente égarée dans la forêt revient près de toi pendant que tu traverses un square rempli de gosses hyperactifs et de grands-mères hystériques. Une meute de chiens errants fouille dans les poubelles qui se déversent. Ils te font peur. On dirait des loups égarés dans l’espace urbain.
Tu mets tes écouteurs. Tu écoutes le même CD depuis deux mois. Radiohead. « No Surprises » commence et tu te sens mieux. Tu t’accordes à la mélancolie de la chanson. Tu bouges les lèvres, tu chantes un peu et tu continues à marcher dans ce quartier délabré que tu aimes tellement. Des maisons anciennes décrépites, qui ont oublié leurs propriétaires, des murs qui tombent sous une lumière de fin du monde, des clôtures bancales en fer rouillé, des jardins envahis d’herbe et de lierre. C’est beau, c’est presque un décor d’opéra. Tu as envie de danser dans ces ruines. Tu es fascinée par ce quartier préservé des pelleteuses qui ont rasé pendant cinquante ans les bâtiments historiques de la ville pour construire à la place des tours en béton. Tu aimerais trouver une mansarde ou une cave pour y habiter, tu en as marre de partager cette chambre au foyer universitaire, mais pour l’instant il n’y a rien. Juste des panneaux « À vendre », mais personne pour acheter car, au prochain tremblement de terre, ces murs affaiblis par le temps pourraient s’effondrer complètement. Tu traverses ce quartier chaque jour en faisant un petit détour entre l’Académie et ton boulot pour te donner l’illusion qu’une nouvelle vie pourrait commencer à cet endroit. Une vie inconnue qui portera une odeur forte.
Tu arrives devant un immeuble soviétique des années 1970, tu sonnes à l’interphone, on t’ouvre, tu montes. Tu n’aimes pas les ascenseurs. Une fois, tu es restée bloquée une nuit entière à côté de deux corps inconnus, l’air s’évaporait et tu pensais mourir. Alors tu préfères monter à pied même si c’est au cinquième étage. Tu pousses la porte de l’appartement qui fait office de siège de la société de marketing qui te paye tous les trente du mois pour vingt heures d’enquête aux bouches du métro, tu enfiles un uniforme jaune fluo qui ne te va pas du tout, tu prends tes formulaires et la caisse de yaourts. Aujourd’hui, tu vas tester un nouveau produit. Tu vas rester quatre heures dans le froid pour demander aux passants qui acceptent de goûter ton yaourt s’ils aiment son goût, sa couleur, son odeur et son emballage. Quarante questions que tu dois remplir en moins d’une minute, sinon tu ne vas pas faire ton quota.
Entre deux clients, tu regardes l’heure. Les listes doivent être déjà affichées. Cette pensée te donne la nausée. Ton ventre tremble et les pouces de tes doigts se sont enflammés. Tu respires en te concentrant sur les questions stupides de ton formulaire.
Tu attends. Tu n’as que ça à faire, attendre que le temps passe, que tu puisses ranger tes fiches au fond d’un tiroir et prendre un bus vers le conservatoire. Quelque part tu aimerais prolonger cet état de suspension dans lequel tu te retrouves, cette absence de certitude. La porte est ouverte largement, tu peux t’enfuir encore. Pour combien de temps ? Tu ne peux pas le savoir.
Tu es dans le bus maintenant, écrasée entre tous ces corps qui se forcent à trouver une place. Les portes se referment difficilement. Tu descends au prochain arrêt. Tu longes les murs du bâtiment du conservatoire. Tu vois des gens assemblés devant les listes. Il y en a qui rient, d’autres qui pleurent. Tu ne regardes plus. Tu respires.
Tu t’approches. Pas envie de te bousculer, tu ne veux pas sentir l’odeur des autres, leur respiration dans ta nuque, leur peur qui pulse. Tu aimerais être seule. Tu avances. Tu es tout près maintenant. Tu vois ton nom tout de suite. Il n’est pas sur la bonne liste. Tu repars. Le ciel est gris, lourd, une énergie étouffante s’installe dans ton corps.
Tu n’as pas regardé la moyenne, tu t’en fous de tout ça maintenant. Tu n’as pas envie d’en savoir plus. Tu veux juste t’éloigner de ce lieu qui porte l’empreinte de ton échec définitif. Tu éviteras ce quartier à partir d’aujourd’hui. Tu éviteras tout.
Il pleut doucement, les nuages n’ont pas encore la force de se vider entièrement. Tu ne ressens rien. Tu marches tout simplement, sans aucune pensée. La peur s’est dissipée. C’est calme. C’est vide.
Dans le bus, tu colles ta tête à la vitre et tu remets Radiohead. Tu commences à glisser, c’est une sensation nouvelle, tu glisses, comme si tu te noyais dans l’océan sans ressentir la douleur de l’asphyxie. Tu retiens ta respiration, mais tu glisses. Une tristesse s’empare de ton corps. C’est agréable. C’est bizarre. C’est une sensation de confort, une mélancolie profonde, que tu fuis tout en la recherchant inconsciemment.
Tu t’assieds à la table du bar où tu l’attends chaque après-midi après le travail, ce bar planté au milieu d’un jardin public, qui porte le nom de son passé récent – La Bibliothèque. Pendant les années de dictature, dans cette salle rectangulaire en tôle construite autour d’un arbre centenaire qui pousse au milieu de l’espace et perce le toit, il y avait un kiosque avec des livres en libre consultation. Sur des petits bancs en bois, des jeunes se posaient quelques heures pour lire les pages d’un roman. Aujourd’hui les livres n’y sont plus. La bibliothèque est devenue un bar un peu sordide où les alcoolos du coin se mêlent aux étudiants des Beaux-Arts et du conservatoire. De tout ce passé, on a réussi à garder le nom de l’endroit et l’arbre qui continue à pousser à l’intérieur de ses murs.
Il est en retard comme d’habitude. Tu bois une bière et tu regardes les gens et le même désir de te glisser dans d’autres corps revient. Tu voulais devenir actrice pour t’oublier en te glissant dans des vies écrites par d’autres mains. Le prolongement de ta fuite combiné à un besoin maladif d’être regardée de loin sans qu’on puisse te toucher. Une manière de tromper la mort. Ta manière à toi. Tu l’as sentie une fois en jouant au théâtre universitaire avec une troupe d’amateurs. Tu disais ton texte en oubliant que c’était juste un texte appris par cœur. Pour quelques secondes, tu t’es sentie projetée dans un autre espace temporel, en dehors de la vie, et surtout loin de sa fin. Tu n’as jamais aimé les fins. Enfant, tu restais des heures, immobile sur ton lit, tes parents t’oubliaient dans ta chambre. Livrée à cette solitude infinie, tu fixais le ciel cotonneux et tu te demandais ce qui se passe après la mort. La réponse venait toute seule : rien, un état immobile dans un blanc infini pour toujours. Depuis tu essaies de reporter toute fin, comme si à chaque fois il s’agissait d’un pas vers cet abîme découvert à l’enfance.
Il arrive. Il t’embrasse. Il boit de ta bière et commence à parler. Il te parle comme s’il continuait une conversation entamée avant. Il te parle de son prochain projet photographique. Il a beaucoup de projets. Il les note dans son cahier mais il ne les réalise jamais. Parfois il commence une série de photos mais il la laisse tomber assez vite.
Seb a fini l’école polytechnique sans trop d’enthousiasme. Il travaille dans un centre d’impression, il passe sa vie à copier et à relire des thèses, parfois il bricole une affiche pour un concert bidon. Il parle depuis des années de la photo, il s’est acheté une caméra performante mais, à part quelques mariages et quelques baptêmes, il n’a pas fait grand-chose. Même sa passion est devenue un boulot alimentaire. Tu l’aimes. Depuis trois ans tu l’aimes. C’est un amour d’adolescence vécu en retard. Ça fait partie des choses simples et rassurantes qui ont le goût des certitudes.
Il continue à parler mais tu ne peux pas l’écouter cette fois-ci. Tu n’as pas la force de l’écouter et tu ne veux pas faire semblant, ça ne ferait qu’altérer cet amour :
— Je ne l’ai pas eu.
Tu entends tes mots comme s’ils venaient de l’extérieur de ton corps. Tu ne reconnais plus ta voix. Tu aimerais qu’il parle mais il se tait. Il baisse son regard. Toi aussi. Tu commences à exfolier avec tes ongles l’étiquette de la bouteille de bière. Tu le fais souvent quand tu ne sais plus quoi dire, quand la tristesse fait sa place en ravageant tout sentiment positif, quand tu n’as pas envie d’éclater en larmes ou de sombrer dans le désespoir. Tu es avec cet homme depuis trois ans mais il n’a pas appris à te lire. Il ignore la signification de ce geste et à ce moment vous êtes séparés par tout ça.
Vous ne parlez plus et ça devient grave. Ça devient lourd. Et ça dure.
— Épouse-moi.
Tu entends ses mots. Tu les entends, tu les comprends, mais tu ne sens rien.
Tu as toujours attendu ce moment, mais là dans ce bar, après cet échec définitif, il devient ridicule. Tu le ressens mais tu ne le formules pas ainsi, pas maintenant, pas encore.
Sa demande se pose comme une alternative. Ça s’ajoute à la liste d’échecs qui dessinent le nouveau paysage de ta vie. L’amour est devenu la récompense des perdants.
Tu le regardes. Il a l’air insouciant. Ton échec ne le concerne pas. Ça t’appartient. Il est seulement à toi. Une pensée encore plus nocive t’attaque : « Tout ça l’arrange peut-être. » Ta réussite ne vous séparera pas. Il continuera à affirmer sa domination tranquillement en rassurant les restes de sa virilité.
Tu te tais. Il se tait. Rien de grave dans son regard. Il commande encore deux bières et vous attendez que l’alcool monte tranquillement dans vos têtes.
Il te regarde, tu détournes ton regard. Tu voudrais être seule mais tu n’oses pas partir. Tu oublies ton corps sur cette chaise en plastique en essayant de t’habituer aux nouvelles évidences.
Vingt minutes plus tard, vous descendez dans le métro, c’est d’une tristesse grisâtre, mais aujourd’hui ça te fait du bien. Tu ne supporterais pas la lumière. Tu es très bien au royaume des rats. Ton regard passe d’un voyageur à l’autre, tu te glisses sous leur peau et tu imagines une autre vie. C’est la seule chose qui t’aide dans une telle situation : oublier ta vie en te noyant dans un autre regard. Tu sens leurs souffrances camouflées, la même difficulté de vivre, la même lassitude à se réveiller chaque matin, à laisser couler l’eau rouillée de la douche sur une peau trop irritée par la chaleur sèche des radiateurs, à manger la même tartine au foie de porc, à prendre le même moyen de transport et à s’enfermer dans un bureau qui sent la clope mélangée à un désodorisant parfum des bois. Et ça chaque jour, à part le samedi et le dimanche, quand on berce nos Caddie dans les couloirs des centres commerciaux. Les mêmes têtes, toute une vie sans aucune possibilité d’évasion.
Il te regarde, il te sourit, il embrasse ton cou. Tu l’aimes mais tu sais qu’un jour, dans pas longtemps, dans un an ou deux, les frustrations vont commencer à hurler dans ton corps, l’amour va devenir mépris camouflé dans les habitudes d’un quotidien miséreux.
Tu devrais vivre la beauté sale de ce moment sans te poser autant de questions, mais un goût amer remonte dans ton ventre et il n’y a pas grand-chose à faire.
Vous descendez main dans la main comme si rien de tout ça n’existait dans ta tête. Et lui, il pense à quoi ? Comment fait-il pour continuer à serrer ta main ?
Il sourit et tu aimes son sourire, c’est une promesse, la garantie d’assiduité de son amour, le mortier de cette construction solide que vous avez montée à deux.
Ton visage est raide. Ton silence lui fait mal. Tu le sais, tu le sens mais tu ne peux pas faire plus. Pas ici, pas maintenant. Un espace blanc s’ouvre entre vous, il est immense, il vous happe et la tentation d’y sombrer est très grande.
Vous entrez dans l’ascenseur de son immeuble. Ça sent la pisse. Tu relis pour la millième fois les inscriptions sur les parois vertes en acier. Il glisse sa main dans ton jean, respiration coupée, tu n’as pas envie de ça. Il appuie sur le bouton arrêt, il bloque l’ascenseur, ton cœur s’arrête pour une seconde, tu as horreur des espaces enfermés et il le sait. Tu cries, ton corps réagit et ça t’étonne, tu le croyais anéanti. Il remet l’ascenseur en marche, ses mains dans les poches et son sourire à la poubelle.
— Je voulais te sortir de cet état.
— Tu penses que ça peut marcher avec tes conneries de gamin ?
Tu entends tes mots et ça te choque. Ton agressivité a dépassé les normes de ton éducation. Tu ne t’y attendais pas, ce n’était pas prévu dans le scénario.
Vous entrez dans l’appartement. Il t’ouvre une bière et tu la bois comme un médicament. Son colocataire te fait la bise, il sent l’alcool mélangé à l’oignon cramé. Tu continues à boire, eux ils parlent, tu regardes la vitre sale sans penser à rien. Jusqu’à la ligne d’horizon une forêt de tours d’immeubles s’étend. Tu as l’impression d’être devant un jeu de Lego immense, délavé. Les couleurs vives sont parties et le gris uniforme recouvre toute la surface.
Tu navigues d’une idée à l’autre sans en chercher le sens. T’en as marre des idées, tu les as trop tripotées, il est temps pour autre chose, le temps de la contemplation béate, sans poids, sans corps. Tu as besoin de te perdre, ta vie est trop carrée. Les mecs jouent à un jeu en réseau, tu as envie de gerber et de disparaître, ce corps n’appartient pas au paysage.
Tu vas dans la salle de bains, tu voudrais te plonger dans l’eau chaude et rester comme ça immobile jusqu’à la fin des temps, jusqu’à ce que ta peau s’écorche lentement, jusqu’à ce que tu te dissolves et deviennes poussière. La baignoire est sale. Tu t’agenouilles et tu commences à la frotter. Le sang remonte, ça chauffe, c’est bien, toute cette frustration accumulée depuis ce matin s’évapore dans les nuages de Javel. Tu regardes tes mains abîmées par les produits corrosifs, elles ont l’air de se défaire, ta peau fripée te ramène au concret de ton existence. Le temps passe et le tien avec. Tu t’approches de la fin sans faire trop de bruit, en cochant des cases sur des questionnaires utiles pour la grande consommation.
Tu navigues dans tes pensées hachées sans entendre le bruit de la porte, tu sens juste ses mains sur tes hanches, il baisse ton jean et ton slip, dans un seul mouvement impulsif. Tu le laisses faire, à genoux devant la baignoire, les mains trempées dans la Javel bon marché. Il bouge dans ton sexe, comme si tu n’existais pas à côté, et toi, tu attends la fin de l’histoire. Tu égares ta pensée, rien d’autre ne peut exister dans ta tête. Tu es plongée dans un état animal, tu perds le contrôle de ton corps et ça soulage la douleur de l’échec. La porte s’ouvre, le colocataire veut pisser, Seb s’énerve et lui crie dessus, la porte se referme, Seb bouge de plus en plus vite sans pouvoir jouir et tu commences à avoir mal à la tête. Quelque part, tu te retrouves dans cette précarité. Ça légitime ton statut de victime. C’est la première fois que ça se passe ainsi, qu’il te prend comme si tu étais une femme quelconque sans aucun lien d’amour, juste un corps qui prend et qui donne du plaisir. Tu deviens une autre, une étrangère, une inconnue, tu prêtes ta peau à une autre femme, tu vis un morceau d’une autre vie. Tu t’oublies, tu arrives à t’oublier dans une salle de bains moisie, à genoux, baisée sans amour par l’homme que tu aimais. Tu commences à entrer dans une autre histoire, à te raconter des choses qui n’ont rien à voir avec toi, des choses dont tu ignores d’où elles viennent. Tu deviens un personnage. Tu ne le joues pas, tu l’es. Ton corps prend d’autres formes dans ta tête, ton visage aussi, tu empruntes une identité temporaire. Seb est quelqu’un d’autre aussi : un client, un amant, tu n’arrives pas à le définir, tout ce qui compte c’est qu’il n’est plus l’homme que tu aimes, et toi non plus tu n’existes plus, tu t’effaces, ta vie n’a plus de poids.
Seb sort de ton sexe et jouit sur ton dos. Tu ne prends pas la pilule alors il se débrouille comme il peut. Il t’essuie la peau avec du papier hygiénique, il pisse et il tire la chasse en sortant. Tu restes seule, le regard plongé dans la baignoire et tu sors de ton rôle. Tu retournes au présent, au concret, la réalité devient aveuglante comme cette lumière fluo qui te donne des migraines.
Qu’est-ce que je fous là ? La question dépasse le cadre immédiat. Tu ne sais pas où placer ton corps. Tu sais juste qu’il faudra marcher, t’éloigner de ce lieu, respirer.
Tu sors de la salle de bains, ils sont de retour devant leurs ordinateurs, tu ramasses tes affaires et tu lui dis au revoir. Il te regarde sans te comprendre. Il te prend la main et te demande de rester.
— Je dois faire un tour. Je vais revenir plus tard.
Tu mens. Tu sais très bien que tu ne le feras pas. Tu as besoin de rester seule, mais tu le rassures. Tu l’as toujours fait, c’est le socle de votre relation. Au moment où tu l’as vu la première fois, paumé à une fête, angoissé par la foule, sans savoir quoi faire de ses mains, tu as senti un désir immense de le sauver. Dans le pli de sa joue, tu as reconnu l’enfant perdu qui demande juste à être tiré de là. Aujourd’hui tu es fatiguée. Tu n’as plus la force de le faire, tu as besoin d’une pause.
Tu sors dans la rue, l’air froid entre violemment dans tes poumons et ça te fait du bien. Tu te concentres sur cette sensation, tu voudras la garder, y rester encore plongée dans cet état d’inconscience, reporter le moment où toute la vérité de cet échec reviendra. Tu traverses le petit square rouillé derrière les immeubles soviétiques en regardant les enfants qui jouent et un souvenir puissant éclate. Tu retrouves la gamine que tu étais, accrochée à une balançoire, attendant que ta mère te fasse signe de la fenêtre pour rentrer. Tu gelais dehors, tu n’avais pas envie de jouer avec les autres, tu voulais juste lire ton livre en faisant semblant de faire tes devoirs face à la fenêtre du salon en regardant de temps en temps dehors. Les livres étaient tes remparts contre l’abîme qui t’attirait vers son centre. Tu aimais regarder la vie de loin sans en faire partie, à l’abri des murs, à distance des corps. Tu gelais en regardant une putain de fenêtre qui ne s’ouvrait pas. Chaque après-midi, tu disais à ta mère de ne plus t’obliger à sortir, mais elle ne voulait rien entendre.
— Sors prendre l’air, ça va te faire du bien.
Un jour, tu as eu mal au ventre. Tu es remontée, tu as frappé à la porte, elle ne t’a pas ouvert. Tu as attendu assise sur l’escalier, une demi-heure après la porte s’est ouverte, le voisin du troisième est sorti, ta mère l’a accompagné à l’ascenseur et en fermant la grille derrière lui elle t’a vue. Vos regards se sont croisés. Vous êtes restées comme ça quelques secondes et après elle t’a dit avec un reproche prononcé dans la voix :
— Quoi ? J’ai besoin d’un regard.
Tu avais dix ans. Cette phrase t’est restée dans la tête. À cette époque, tu ne la comprenais pas, comme tu ne comprenais pas vraiment les visites du voisin, mais la phrase s’est écrite dans ton corps.
Ton père était parti depuis un an. Il revenait rarement, pour t’amener au parc d’attractions. Tu passais deux heures avec lui sans savoir quand il allait revenir. À chaque sortie avec lui tu regardais les panneaux du parc qui interdisaient l’accès aux enfants de plus de douze ans et ça te faisait peur. « Dans deux ans, il ne viendra plus alors. Il ne pourra plus m’emmener ici alors pourquoi viendrait-il encore ? »
Tu te posais cette question tout le temps.
— J’ai besoin de ton regard, tu lui as dit un jour quand il t’a fait la bise devant l’ascenseur de l’immeuble.
Il t’a regardée bizarrement en te disant qu’il était pressé. Tout ça revient en puissance maintenant. Pourquoi aujourd’hui dans ce parc ?
Tu t’assieds sur un banc au milieu des enfants qui crient et tu les regardes. Tu les regardes et tu t’oublies. Tu es accrochée à l’instant présent, loin de tes pensées, loin de tes frustrations, tu es une spectatrice du monde. Les enfants rient, ils sont portés par une légèreté touchante, leurs mouvements sont simples, libres, spontanés. Ils détiennent un pouvoir que tu as perdu il y a longtemps, cette insouciance, cet ancrage dans le présent, l’immédiateté de l’action, l’intensité du geste, l’urgence de l’acte. La pensée revient : tu fuis, tu flottes, tu es à l’extérieur de toute chose, loin de toi, loin d’ici, rien de ce que tu fais ne te semble important. Tu exécutes la même mécanique par l’inertie des choses, tu bouges sans conviction, sans nécessité, juste pour remplir les fonctions vitales du corps. Depuis longtemps, tu es en dehors de toi-même, les seuls instants où tu revenais au centre de tes actions étaient pendant tes courts passages sur un plateau. Derrière des personnages. Dans la vie des autres. Tu regardes ces enfants et tu te dis pour la première fois que tu as choisi ce métier pour les mauvaises raisons. Tu as voulu être actrice pour t’oublier, pour te perdre, pour t’éloigner de cette petite fille qui attendait son père le dimanche matin. Tu ne supportes pas longtemps l’intensité de cette révélation, alors tu te lèves et tu quittes cet endroit.
Tu montes dans le premier bus qui passe sans regarder le numéro. Tu as besoin de t’éloigner, tu ne sais même pas où tu veux aller. Tu veux juste traverser des espaces sans t’arrêter. Tu essaies de trouver un endroit dans la ville où tu aimerais passer du temps mais rien n’arrive, la liste est vide.
Tu t’assois sur une place prioritaire côté fenêtre et tu regardes les gens qui passent. Ils sont tous gris, tristes, loin de leurs corps. Rien à voir avec la liberté des enfants du square. Tu es envahie par une tristesse immense. Tu te vois dans chaque visage crispé. Ta vie va ressembler à toutes ces vies entassées dans des immeubles de douze étages.
Le bus se remplit. Tu étouffes parmi ces corps dégoulinants. Ça commence à parler, à gueuler, à insulter, chacun lutte pour sa place et toi tu te fais écraser par toute cette haine dissimulée dans la précarité des transports urbains. Alors tu descends. Tu descends sans savoir où tu es. Tu descends et tu marches. Tu avances dans la rue en évitant les regards des gens. Tu en as eu ta dose aujourd’hui. Tu contemples les façades des maisons et ça te repose. Tu ne sais pas où aller, tu marches en te laissant porter par le hasard. Tu suis ton corps, tu suis son envie de bouger dans l’espace, tu suis ton regard qui se pose sur des pierres à la recherche d’un point de fuite.
Une image t’arrête. C’est une affiche de cinéma. Bleu de Kieślowski. Un visage apaisé, venu d’outre-monde. Tu essaies de saisir le regard oblique de cette femme projetée sur le fond d’un océan. Tu ne peux plus partir. Tu restes bêtement devant cette photo. Tu connais Juliette Binoche, tu l’as vue jouer dans plein de films mais sur cette affiche ce n’est plus elle, c’est une femme venue d’un autre monde, d’une autre ville, d’une autre vie. Tu la regardes comme si tu te regardais dans un miroir. Tu es troublée, tu ne sais pas ce qui se passe, tu ne comprends rien à cet état. Tu sais juste que tu es bien là devant elle. Tu as besoin de temps pour comprendre que tu es devant la salle de cinéma de l’Institut français, à deux pas de ta fac. La séance vient de commencer. Tu entres dans la cour, tu avances vers la porte, il n’y a personne, la caisse est fermée, tu pousses et tu entres. Le film a commencé, mais ça n’a plus aucune importance, tu ne cherches pas à comprendre, tu te laisses emporter par cette femme, tu t’oublies dans son corps submergé par le deuil, soulagé par l’eau, l’errance et le renoncement. Tu acceptes tout ce que tu ressens maintenant sans aucune résistance, dans le noir de cette salle, tu lâches prise, tu abandonnes tout et tu reviens à la simplicité. Personne ne te voit et c’est très bien comme ça. Tu n’existes plus et c’est uniquement à cet endroit du non-être que tu es enfin à l’aise.
Le générique défile, la musique de Preisner atteint son apogée et toi tu restes sur ta chaise sans bouger, tu fermes les yeux et tu refuses de sortir de cet état. Tu ne sais pas où tu pourrais aller, tu veux rester dans cet endroit, dans ce moment, tu es en accord avec les choses les plus profondes de ton être.
La projection s’achève, la lumière s’allume, tu restes, tout le monde sort, toi tu restes, les yeux fermés, perdue en toi-même. Tu n’articules aucune pensée, tu flottes simplement à la surface des sensations. Tu ne sais plus qui tu es, tu n’arrives plus à te définir et pour la première fois tu l’acceptes. Tu as toujours essayé de trouver une place, un sens, une certaine forme de bonheur, une explication logique aux actes et aux mots. Maintenant tu te vides de tout.
Des spectateurs entrent, tu restes, le film recommence et tu restes, tu le vois une deuxième fois, tu le verrais une troisième fois, tu le verrais en continu, mais la femme de ménage annonce la fermeture de la salle, alors tu pars. Tu prends la brochure de l’Institut français, tu la jettes dans ton sac et tu te retrouves dans la rue. La nuit est tombée. Tu ne sais pas où aller. Tu devrais sans doute retourner chez lui, c’est ce qui te passe par la tête, ça pourrait t’éviter une catastrophe sentimentale, mais c’est ta tête qui le veut, pas ton corps. Ton corps ne veut rien, il cherche un équilibre, il cherche un endroit pour s’abriter mais il ne le trouve pas.
Tu es fatiguée, tu te diriges mécaniquement vers la résidence universitaire. Sans le vouloir, sans le prévoir. Par habitude. Ton corps devient lourd, il subit ce choix, il subit ses propres usages.
Tu arrives dans ta chambre. Ça sent la bouffe. Tu ne peux même pas distinguer l’odeur d’un aliment particulier, ça te coupe la faim. Tu rallumes ton portable, tu as trois textos et cinq appels de lui. Tu ne peux pas le voir, lui parler, le rassurer. Tu as besoin de silence, de ce silence, de cette distance entre toi et les autres corps connus. Tu t’endors sur cette sensation de vide, avec un paysage dévasté dans ta tête.
Tu es revenue à ta vie doucement. Tout a repris son ordre préétabli, signé il y a longtemps dans la promesse et l’échec d’une éducation. Tu as repris le même chemin. Le réveil sonne à la même heure. Tu te lèves sans penser à rien. Tu te mets sous la douche et tu attends le réveil de ta peau. Ensuite tu marches, tu t’assois dans les mêmes amphis, dans les mêmes salles pour remplir ta tête des mots qui n’ont plus aucun sens. Tu retournes à ton boulot, tu guettes les passants dans la rue, tu remplis des formulaires, tu tries, tu écris, tu tues le temps, tu tues ton temps. Chaque jour. Il y a les soirs avec ou sans lui, les bouteilles de bière vides, la saleté de ses draps, les mégots qui s’accumulent dans les assiettes et les tasses de café. Parfois tu l’abandonnes pour un film. Le seul endroit où tu es bien est la salle vétuste de l’Institut français. Tu vois et revois le même film, ça te lave la tête, ça t’éloigne de toi.
Tu continues à répéter le même rituel journalier avec plus ou moins de difficultés, mais tu le fais car tu ne pourrais pas faire autrement. Parfois tu aimerais bien tout foutre à la poubelle. Vider tout et commencer une autre vie. Tu te le dis, ça t’aide, ça te libère mais ça ne va pas plus loin. Tu te le dis mais tu continues à régler ton réveil avec le calme d’après la défaite.
Un soir après cinq heures d’enquêtes, debout dans le froid, tu arrives chez lui et tu le retrouves sur son canapé, entouré d’une quantité impressionnante de bouteilles vides. Son colocataire n’est pas là. Tu le regardes et tu ne le reconnais plus. Tu as aimé cet homme. Tu l’as aimé depuis le premier échange des regards. Tu as reconnu l’homme attendu depuis toujours. Tu as retrouvé ta place dans le creux de son épaule. Mais à présent tu le regardes et tu ne retrouves plus rien. Tu ne vois que la désillusion, la défaite, l’échec, la peur de la vie et la chute. Il te regarde, il s’approche de toi, il glisse ses mains sous ton pull, tu sens son odeur et tu ne la reconnais pas. Ce mélange de bière, cigarette et transpiration n’est pas l’odeur de l’homme aimé.
Tu l’arrêtes, tu le regardes, il te regarde et il continue à glisser ses mains sous ton pull mais tu ne sens rien. Tu prends tes affaires et tu pars. Dans la cage d’escalier, tu appelles un taxi et tu rentres chez toi.
Tu te demandes comment vous en êtes arrivés là, à quel endroit la vie a basculé en vous jouant un si mauvais tour, et surtout tu te demandes où vous étiez quand tout ça vous est arrivé. Tu te réveilles un jour et tu ne reconnais plus rien. L’amour a foutu le camp il y a longtemps, il n’y a que le goût de l’habitude et c’est plus dur encore de s’en défaire.
Tu entres dans ta chambre, ta colocataire est là avec son mec, tu ne dis rien. Tu n’étais pas censée être là ce soir alors tu acceptes cette situation avec la plus grande simplicité.
Tu t’allonges dans ton lit et tu fais semblant de dormir. Eux, ils baisent dans le lit au-dessus de toi et soudain tu comprends la précarité de ton existence.
Tu ne peux pas dormir. Tu regardes l’heure sur l’écran de ton portable et : 5 h 45. Tu sors. Tu montes dans le premier bus et tu fais le tour du parcours. Tu as besoin d’être en mouvement. Pendant un long moment, le bus traverse de grandes avenues bordées d’immeubles. Des tours grises de dix à douze étages, avec au rez-de-chaussée des supermarchés, des friperies qui vendent des vêtements au kilo, des pharmacies et des salles de jeu. De temps en temps, le kiosque rouillé d’une fleuriste casse un peu la monotonie du paysage. Dans les carrefours, les façades sont recouvertes d’immenses panneaux publicitaires, même les fenêtres des appartements restent derrière les faux sourires des mannequins qui vendent un dentifrice, un détergent, une assurance ou un taux de crédit.
La ville défile devant toi comme les images d’un film que tu ne comprends pas. Tu ne peux pas le comprendre car les acteurs parlent dans une langue étrangère que l’on a oublié de sous-titrer.
Le bus s’arrête à la station « Les Héros de la révolution ». Tu n’es jamais arrivée ici autrement que par le métro. Tu comprends enfin la signification concrète du nom de ce quartier en regardant le cimetière qui s’étend au loin. Tu descends, tu franchis le portail qui sépare les morts des vivants et tu avances dans les allées bordées de croix. Toutes les tombes sont pareilles : en marbre blanc. Une photo, un prénom, un nom, une année de naissance, la même année de mort, 1989. Tu regardes ces visages disparus et tu réalises que la plupart d’entre eux avaient ton âge. Tu t’assieds sur un banc, submergée par une émotion inconnue. Tu restes longtemps avec ce nœud dans la gorge. Qu’est-ce qu’ils auraient fait tous ces jeunes aujourd’hui s’ils n’étaient pas tombés sous les balles ? Sentiraient-ils la même lassitude que toi ? Le même sentiment de désespoir ? La même sensation d’avancer difficilement sur une route condamnée ?
En ouvrant ton sac pour chercher un mouchoir, tu tombes sur la brochure de l’Institut français, tu vas à la page du milieu et tu lis la liste des documents sollicités pour la bourse du master pro « français langue d’intégration et d’entreprise » de l’Université Paris-Nanterre. Tu avais déjà vu cette annonce, elle était restée quelque part dans ta tête comme un appel venu de loin. Tu l’avais oubliée. Tu as tout fait pour l’oublier mais aujourd’hui ça surgit comme la seule alternative à cette vie. C’est comme au théâtre. Tu apprends un nouveau rôle à jouer. La partition est là devant toi. Il faudra juste la déchiffrer.
Tu ne dis rien à personne. Tu remplis le dossier et tu continues de vivre à ton rythme sans aucune projection. Tu laisses jouer le hasard. Tu ne veux plus rien contrôler, tu te laisses porter, c’est la force de celui qui a tout perdu.
Ces dernières années, tu as renforcé ton identité autour d’un métier utopique, que tu connais à peine. Pour atteindre une chimère, tu t’es éloignée de l’essence de ton être, tu as loupé la cible. Tu acceptes pour la première fois l’échec. Tu as dû le vivre à répétition pour le comprendre enfin.
Le temps passe, il te traverse, tu acceptes sa fugue. Tu bouges dans le même parcours jalonné, tu coches des cases, tu marques ta présence dans un espace qui se referme. Ton corps se relâche, il évacue le désir qui l’intoxique. Tu étouffais sous le poids de tes rêves, dans ta course obsessionnelle pour te créer ta propre identité. Tu étouffais sans le savoir, sans le sentir, c’est l’échec qui te donnait la mesure. Maintenant tu t’arrêtes, tu laisses les choses passer à côté de toi sans les regarder en face et ça te soulage un peu. Les regrets s’évaporent dans l’air ambiant. Tu plonges dans une tristesse profonde mais légère. Tu l’acceptes, tu l’accueilles, tu ne la rejettes plus.
Ça te rapproche de Seb. Pour la première fois tu n’idéalises plus l’amour, la drogue s’est dissoute dans ton sang, tu restes en rapport frontal avec la réalité. Les rêves que tu as projetés sur lui se sont dissipés aussi, tu acceptes la médiocrité du quotidien, la précarité de son existence, la perte de relief de vos étreintes, et tu commences à l’aimer pour ce qu’il est, pour ce qu’il donne, pour ce qu’il te renvoie.
Ça devient simple. Ta peau a perdu les traces de la douleur.
Quand tu as rencontré Seb, il sortait d’une relation brisée et il en portait encore les marques. Il s’est agrippé à toi comme à une bouée de sauvetage. Il cherchait la femme perdue à l’intérieur de ton corps, tu le savais et tu te laissais faire, tu jouais ce rôle avec avidité. Pendant longtemps, tu as cru que la seule manière d’être aimée par cet homme était de te glisser dans la peau d’une femme disparue. Tu étais devenue un personnage, tu t’es éloignée de toi et quelque part ça te soulageait.
Seb est entré dans un rapport bipolaire avec toi, en basculant violemment entre le rejet et l’adoration, avec un penchant plus prononcé pour le premier. Il pouvait disparaître sans donner de nouvelles pendant des semaines, tu l’attendais, tu le cherchais, tu mettais le temps entre parenthèses.
Un jour, tu as oublié de l’attendre. La fatigue avait dépassé la capacité de stockage de ton corps. Tu ne pouvais plus porter ton personnage alors tu l’as lâché, tu es revenue à toi. Difficilement. Douloureusement. Tu as plongé dans le vide, tu as plongé dans ta tête, dans ton passé parsemé de points de suspension. Le départ de ton père avait laissé des trous. Tu avais survécu, tu pourrais continuer à survivre. C’est comme ça que tu as accepté la fuite de Seb. La peur de le perdre s’est effacée et comme cette peur était le moteur intérieur de tes actions, tu as renoncé à agir. Tu l’as laissé filer sans essayer de le rattraper. Quand il est revenu, tu étais une autre. Plus envie de jouer, plus envie de plaire, la simplicité totale. C’est à ce moment-là que Seb est tombé amoureux. Ça n’a pas arrangé les choses, vous n’étiez plus dans la même phase. Ses sentiments montaient, les tiens retombaient. Il y a eu un point de rencontre, quelque part au milieu du chemin. C’est l’endroit de supportabilité de l’amour, le chemin du compromis, le point où la construction devient possible.
Vous viviez les choses assez intensément, pas trop en même temps, ce qui vous laissait de la place pour un épanouissement personnel fragile. Tu as continué ta descente et lui son ascension. Plus tu perdais l’intensité de ton amour, plus tu déplaçais la passion à l’endroit de la scène. Et c’est dans l’échec le plus total que tu as recommencé à l’aimer véritablement, alors que la puissance de tes émotions n’était plus la même. Mais c’était lui que tu aimais et pas un autre, pas un personnage créé par tes fantasmes de petite fille abandonnée, qui guette dans la cage d’escalier le départ de l’amant de sa mère. Tu le découvrais, tu l’acceptais, tu le prenais entièrement.
La vague t’a rattrapée avec un courrier. Tu es acceptée à Paris. Tu plies le papier en deux et tu fais semblant de rien.
Tu continues ta vie comme si de rien n’était. Plus tu avances vers l’imminent départ, plus ça devient beau.
Une semaine avant de partir, tu prends le train pour retrouver ton père. Tu ne l’as pas vu depuis quatre ans. De temps en temps il t’envoie une carte, tu lui réponds parfois aux adresses qui sont marquées au dos de l’enveloppe. Elles changent assez souvent. Tu ne lui poses pas de questions. Tu as renoncé à l’interroger depuis longtemps, depuis le jour où, à dix-sept ans, après l’avoir attendu quarante minutes dans la petite gare de sa nouvelle ville, à une heure de train de chez toi, tu l’as appelé et il t’a dit qu’il ne pouvait pas te voir. « Tu ressembles trop à ta mère, ça me fait souffrir, comprends-moi. » Ça t’avait arrangée. Tu avais pris le train suivant, tu étais rentrée dans ta ville, à la gare tu avais pris un bus et tu avais frappé à la porte de l’atelier d’un sculpteur qui te tournait autour depuis un temps. Il dissimulait son excitation sous le désir de t’avoir comme modèle. L’idée te plaisait mais tu n’osais pas trop, et ta mère minutait attentivement chacune de tes sorties. Tu ne sais pas pourquoi, ce jour-là, tu avais frappé à sa porte. Il avait quarante ans, c’est peut-être un début de réponse.
Il t’avait fait du thé, il t’avait fait t’asseoir sur une chaise au milieu de l’atelier et il avait commencé à travailler son plâtre. Parfois il s’approchait de toi pour mesurer les proportions de ton visage. C’est à ce moment-là que tu as commencé à avoir un problème avec ton corps. Tu te sentais évaluée, comme si tu ne pouvais plus mentir sur tes défauts, comme si tu étais devant un moment de vérité absolue, où ton pouvoir de séduction te serait attribué pour toujours. Tu avais été élevée par une femme qui passait la plupart de son temps devant un miroir, à gommer les imperfections de son corps. Une femme qui t’avait transmis le même message ayant empoisonné des générations entières : pour survivre, il faut savoir manipuler les hommes et le corps est le plus précieux des outils. Le reste, c’est accessoire ou encombrant. Le sculpteur a tourné autour de ton visage pendant des heures, ton corps commençait à se pétrifier. Il s’est approché de ta bouche, il l’a ouverte avec sa langue, ça t’a plu. En moins de cinq minutes, tu étais nue devant lui. Après, les choses se sont compliquées, il n’arrivait pas à entrer dans ton corps, ton sexe restait fermé, alors au bout de trente minutes, fatigué, il a joui entre tes seins. Vous avez bu du vin en écoutant de la musique, tu t’es endormie et, au milieu de la nuit, il a écarté ton sexe avec ses doigts et il a réussi à rentrer dedans. La douleur t’a réveillée mais tu n’as rien dit, quelque part tu savais que ça devait se passer comme ça, ça t’arrangeait, tu voulais finir vite. Le lendemain il t’a emmenée à la pharmacie, il t’a acheté la pilule, tu l’as avalée sans trop te poser de questions et tu es rentrée chez toi.
Ta mère t’a demandé plein de choses sur ton père, tu as répondu sans aucune émotion, tu maîtrisais bien l’art du mensonge, c’était ton moyen de construction. Plus tu lui donnais des détails plus tu éprouvais du plaisir, comme si ce temps-là avait existé vraiment, tu créais une réalité parallèle que tu dominais parfaitement. Tu sortais de ta vie et c’est dans cette évasion que tu retrouvais un bout de ton être, ou plutôt de ce que tu aurais voulu devenir.
Tu parlais de ce week-end imaginaire avec ton père et tu voyais des larmes sur les joues de ta mère. Tu ne comprenais rien de leur histoire. Ils souffraient tous les deux à cause de leur rupture, c’était une évidence, c’était écrit sur leurs peaux, mais ils ne faisaient rien pour remédier à la situation. Ils continuaient à s’arranger avec la vie, en se disant : « L’amour ne fait pas tout. »
Plus tard, tu as compris d’où venait cette rupture. Ce couple cimenté par dix ans de cohabitation forcée dans une dictature où l’adultère, le divorce et l’avortement étaient les plus grands interdits n’a pas pu résister aux mirages des années post-liberté. Pendant que les amis de tes parents ont réussi à profiter tant bien que mal des petites magouilles leur permettant de se construire un patrimoine, ton père a perdu son travail et son orgueil l’a empêché de faire des allers-retours hebdomadaires en Turquie, comme tous ses amis, pour acheter des jeans et les revendre au marché noir. Il a donc perdu son statut de mâle dominant dans les yeux de ta mère. Comme elle n’avait plus rien à garder, elle a laissé parler ses frustrations à voix haute et lui, avec le temps, il a eu besoin de chercher un regard plus clément ailleurs.
Le sculpteur est revenu deux ou trois fois et il t’a quittée ensuite pour une ancienne maîtresse, une ballerine qui ouvrait sans doute les jambes mieux que toi. Tu ne l’aimais pas, mais ce rejet s’est collé à ta peau et, chaque fois que tu as revu ton père, tu as pensé à lui. Leurs images se superposaient désormais et tu savais que tu ne pourrais plus jamais oublier ce premier amant, il était devenu l’ombre de ton père. Rejet sur rejet, départ sur départ.
Et là tu te retrouves dans ce train en route vers ton géniteur et tu penses à tout ce monde perdu, enterré dans ta tête, ce monde qui dans deux jours restera bien derrière toi.
Les rues se ressemblent toutes dans cette ville, comme dans tout petit bourg de province. Ici les immeubles sont à une taille plus humaine, cinq à sept étages maximum, et les vieilles maisons de plain-pied avec leurs jardins potagers ont échappé aux bulldozers de Ceaușescu. Le capitalisme fait aussi moins de ravages dans l’urbanisme de la ville : moins de panneaux publicitaires, moins de bâtiments en construction sur les ruines des vieilles maisons, moins de multinationales qui détournent les financements en démarrant de gros chantiers qui ne vont jamais aboutir à autre chose qu’à augmenter des chiffres d’affaires sur rien.
Tu décides de marcher, de te fier à ton intuition, de chercher cette adresse par toi-même sans consulter un plan, sans prendre un taxi, un bus ou faire appel à des passants. Tu as le temps, aujourd’hui il n’est plus divisé en tranches horaires, il est à toi, c’est toi qui le crées, tu t’es libérée de toute contrainte. L’espace aussi t’appartient, plus besoin de suivre les panneaux de signalisation, ton corps trouvera, il reniflera les odeurs qui lui tombent dessus et il ira à sa destination finale.
Tu regardes les noms des rues et tu avances d’une manière aléatoire, comme dans un jeu, curieuse de découvrir ce qui se cache derrière les apparences. Tu la trouves belle cette ville délabrée avec ses façades grises, ornées du linge à sécher, avec ses kiosques rouillés, ses murs tagués, avec ses habitants abattus par leur précarité et ses chiens errants affamés.
Au milieu de tout ce paysage dévasté par le temps et l’histoire tu te dis : « Je viens de là. » Tu fais partie de ce corps malade. Tu te le dis sans aucune amertume. Tu te réconcilies avec l’espace, tout est là dans cet instant volé. »

Extraits
« Tu es revenue à ta vie doucement. Tout a repris son ordre préétabli, signé il y a longtemps dans la promesse et l’échec d’une éducation. Tu as repris le même chemin. Le réveil sonne à la même heure. Tu te lèves sans penser À rien. Tu te mets sous la douche et tu attends le réveil de ta peau. Ensuite tu marches, tu t’assois dans les mêmes amphis, dans les mêmes salles pour remplir ta tête des mots qui n’ont plus aucun sens. Tu retournes à ton boulot, tu guettes les passants dans la rue, tu remplis des formulaires, tu tries, tu écris, tu tues le temps, tu tues ton temps. Chaque jour. Il y a les soirs avec ou sans lui, les bouteilles de bière vides, la saleté de ses draps, les mégots qui s’accumulent dans les assiettes et les tasses de café. Parfois tu l’abandonnes pour un film. Le seul endroit où tu es bien est la salle vétuste de l’Institut français. Tu vois et revois le même film, ça te lave la tête, ça t’éloigne de toi.»

« Tu es dans le no man’s land de ta vie, entre deux frontières, tu attends qu’on te donne accès à une autre existence. Le temps te traverse librement, sans obstacle, pour la première fois, tu as le temps. Tu l’inventes comme tu le respires.
Tu écris à Seb une semaine après ton arrivée, nourrie par l’errance dans la ville, par l’absence des corps autour de toi, par ce silence profond qui t’entoure.
Depuis que tu es là, tes échanges se limitent aux contacts avec les vendeurs, avec les serveurs, avec les gardiens du foyer. Tu retournes à la condition essentielle de l’humanité. » p. 63

«Tu recrées cette image dans ta tête: les Aztèques recevant les conquistadors espagnols avec la conviction qu’ils étaient les émissaires de leurs dieux. La réponse de Cortés fut simple: il a tout simplement abusé de cette confiance. Juché sur un cheval blanc, paré d’une armure brillante, il correspondait tellement à l’image d’un dieu qu’il n’a rencontré aucun obstacle dans sa conquête. La réponse de Cortés est la réponse de l’homme de pouvoir, du mâle dominant, de celui qui écrase avec le sourire figé sur ses lèvres, de celui qui s’enivre par le jeu des dominations, de celui qui jouit en brandissant le scalp du vaincu. La réponse de Cortés est la réponse d’un continent. Elle t’appartient. Tu fais partie d’une civilisation qui s’est développée dans un court intervalle de temps grâce aux matières premières pillées à des territoires écartés de l’Histoire. Par ricochet, tu tires les avantages de cette opération. La réponse de Cortés est le premier pas vers la fracture du monde.
Tu entends pour la première fois l’expression «commerce triangulaire». Tu te demandes comment tu as pu attendre si longtemps avant de comprendre ce concept fondateur de la révolution industrielle, ce mécanisme subtil qui a engendré de nouvelles sociétés. Même si tu viens d’un peu plus loin, ton territoire a été aussi contaminé, sauf que là-bas les gens ont fermé les yeux plus longtemps.» p. 196

À propos de l’auteur
BADEA_Alexandra_©ulysse_guttmann-faureAlexandra Badea © Photo Ulysse Guttmann-Faure

Née à Bucarest en 1980, dans une Roumanie alors en pleine dictature sous Ceausescu, Alexandra Badea est autrice, metteure en scène, scénographe et réalisatrice de films et de courts-métrages. Après une formation à l’École Nationale Supérieure d’Art dramatique et cinématographique de Bucarest, elle se consacre à l’écriture. Depuis 2003, elle vit à Paris. Ses œuvres dramatiques, − Mode d’emploi, Contrôle d’identité, Burnout (2009), Je te regarde, Europe Connexion (2015), ou encore À la trace et Celle qui regarde le monde (2018), ainsi que son premier roman, Zone d’amour prioritaire (2014), ont été publiés chez L’Arche. Elle remporte en 2013 le Grand Prix de la Littérature Dramatique pour sa pièce Pulvérisés créée au TNS et au CDN d’Aubervilliers par Jacques Nichet et Aurélia Guillet et mise en voix sur France Culture par Alexandre Plank. Son texte Points de non-retour [Thiaroye] (2018), qui revient sur le massacre des tirailleurs sénégalais à Thiaroye en 1944, premier volet d’une trilogie, a séduit l’écrivain, metteur en scène et comédien Wadji Mouawad, directeur du Théâtre national de la Colline, qui lui a demandé de la mettre en scène dans son établissement. La pièce y est créée en septembre 2018. Dans le second volet de sa trilogie, Points de non-retour [Quais de Seine], Alexandra Badea évoque la guerre d’Algérie. La pièce sera créée lors de la 73ème édition du Festival d’Avignon, dans la mise en scène de l’autrice, avec les comédiennes Amine Adjina, Madalina Constantin, Sophie Verbeeck et l’acteur Kader Lassina Touré. En 2021 paraît son second roman, Tu marches au Bord du monde (Source: Les Imposteurs)

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Les grandes poupées

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En deux mots:
Dans les années 1950, une petite fille se retrouve avec sa mère, séparée d’un père alcoolique, loin d’un oncle parti en Indochine. Elle regarde le curieux monde des adultes avec des yeux tantôt joyeux, tantôt apeurés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien»

Des hommes absents sont au cœur du second roman de Céline Debayle. Après Baudelaire et Apollonie, elle change de registre pour retracer les souvenirs d’une fillette dans la France des années cinquante.

En une phrase, la première du roman, le lecteur a tout à la fois le résumé du livre et l’état d’esprit de la narratrice: «Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien». Cet oncle est parti vers l’Indochine pour défendre les miettes de l’Empire, tandis que son frère passe son temps dans les cafés à s’acoquiner à la pègre, à jouer, à boire.
Nous sommes à Marseille, en 1953, au moment où la mère de la narratrice décide de quitter ce père devenu totalement ingérable, de partir se réfugier à Antibes.
Sa fille ne comprend pas vraiment ce qui se passe, suit le mouvement sans imaginer qu’elle ne reverra plus ce père qu’elle aime tant. Dans son esprit, il reste sa vedette de cinéma ressemblant à Clark Gable dans «New York-Miami, sans moustache mince ni chapeau mou», celui qui la «secouait de rires avec un rien, une singerie, le mot Honolulu, le bruit du moustique». À sept ans, elle est déjà nostalgique de cette époque où son père marchait droit, lorsqu’il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou.
«Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.»
Le soleil se couchant sur la Méditerranée au large d’Antibes ne pourra effacer les larmes de la fille, ni celle de sa mère. Toutes deux n’imaginaient pourtant pas que leur destin avait déjà basculé, que leur ex-mari et père était déjà «en route vers le noir. Terrible noir. Irréversible noir.»
C’est tout à la fois cette descente aux enfers et l’évolution psychologique de la narratrice que Céline Debayle réussit fort bien à rendre dans ce roman à l’atmosphère singulière. En dressant un parallèle entre les deux frères, le voyou et le soldat, le moins que rien et le héros qui défend son pays, elle accentue le gouffre qui va emporter une enfance. Dans cette France qui se métamorphose, la peur va alors faire place à l’insouciance. Et si son père ne la retrouvait pas? Et si sa mère disparaissait elle aussi? Et si elle devait alors vivre chez cette tante et cet oncle qu’elle aurait tant aimé voir mourir à la place du si joli couple formé par ses parents?
Le choix de la romancière de confier le récit du drame qui se noue au fil des pages à une fillette permet de donner lui donner davantage d’intensité, de violence. Saisissant!

Les grandes poupées
Céline Debayle
Éditions Arléa
Roman
168 p., 17 €
EAN 9782363082381
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans le Sud de la France, entre Marseille et Antibes. On y évoque aussi l’Indochine.

Quand?
L’action se situe principalement en 1953.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’été 1953. Une femme fuit avec sa petite fille et se réfugie chez sa sœur, mère d’une fillette, épouse d’un soldat en guerre en Indochine. Un quatuor féminin dans une maison isolée du sud de la France tourmenté au quotidien par les maris/pères, absents mais d’une présence obsédante. Un huis clos familial et estival où s’entrecroisent mystères et rebondissements, amours et haines, espoirs et désespoirs, douleurs d’enfants et douleurs d’adultes, jeux et interdits. Un drame singulier dans un milieu modeste de l’Après-guerre reconstitué avec exactitude, un suspens familial où la mort s’invitera.
Les Grandes Poupées est un roman sur l’amour filial intense et confisqué, l’amour paternel radié, l’amour maternel combatif. C’est aussi un roman sur les anxiétés conjugales, les ambiguïtés parentales, la pénibilité de l’existence. Tout s’entrelace dans les craintes, avec ici ou là, des joies d’enfant, des souvenirs heureux à jamais perdus. Avec en toile de fond, la guerre d’Indochine, l’alcool et les malfrats du milieu marseillais.
Le style y est léger, dépouillé, le ton distancié.
Céline Debayle s’est attachée à restituer sans pathos, sans débordement sentimental, les maux de ses personnages le temps d’un été. Elle ne juge pas mais raconte une histoire originale et cruelle puisée, en partie, dans sa propre vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCF (Lorène Majou)
La Cause littéraire (Cyrille Godefroy)
Blogs Médiapart (Frédéric L’Helgoualch)
La Marseillaise (Anne-Marie Mitchell)
Le nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne
Lettres capitales (Entretien mené par Dan Burcea)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien.
François Maxence Belair réussit tout, même son nom. Robert Dubois rate les marches, et le reste. Il ne sait pas porter un fusil, planter un clou, plier un drap. Mais il chante Le Chapeau de Zaza, imite la sauterelle, invente des histoires de cul-de-jatte. Pas longtemps…
À sept ans je le quitte.
Nous ne le savions pas, sinon mon père m’aurait cachée chez Paulo le Merlu. Et j’aurais appelé à l’aide Mlle Baisérieux, vieille fille qui sirote la Jouvence de l’Abbé Soury. Elle me donne des caramels mous. Je préfère les durs, on les suce plus longtemps. Les caramels durs durent, je dis pour m’amuser, oublier les torchons qui volent avec les fourchettes, et le petit oiseau mort dans ma menotte.
Ma mère me réveille tard, je me rappelle l’ampoule allumée.
– Dépêche-toi on s’en va!
– Où?
– Ne pose pas de question!
– On va chercher papa à La Carapace?
– Ne prononce plus ce nom du diable, plus jamais!
C’est la nuit, la Ville est encore chaude, ma mère me traîne. Je pense sans doute à mon père, aux belles dames. ]e transpire en robe du dimanche, trop serrée. Ma culotte colle. Sur un mur une réclame, je la lis: «Dubo, Dubon, Dubonnet». Ma mère s’agace.
– Tais-toi! Il n’y a pas du bon!
J’aime lire tout haut, et tout: les étiquettes de vin, la notice du Phenergan, les paquets de cuisine, Maïzena, bouillon Kub, coquillettes Rivoire & Caret, malt Kneipp – difficile à dire, impression de cracher comme un garçon.
Un chat noir passe, ma mère s’agace encore.
– Décidément c’est la poisse!
Je connais ce mot et aussi vice, détraqué, salopard.
Ma mère porte une valise, moi un poupon. Mince la valise, à son image. Des miettes du passé: des habits, le napperon dc sa marraine, un recueil de Rimbaud, ma médaille de baptême gravée Josette Violette Lisette… Ma mère ne m’explique rien, elle m’emporte comme une seconde valise. J’ai ce souvenir, elle avec deux fardeaux. Et la ville vide, et le ciel plein d’étoiles.
À la gare Saint-Charles, l’éclairage du guichet est verdâtre, le même qu’à l’hôpital où pépé Léonard m’a dit: «Adieu ma poupette».
Deux billets pour Antibes en troisième classe!
– C’est où Rantibe?
Ma mère ne me répond pas.
Troisième parce qu’on est trois, moi, toi et le poupon?
Mot d’enfant qui amusera longtemps ma famille aux repas de fête. Pas moi…
Dans le compartiment, une passagère nous questionne:
– Vous allez en vacances sur notre belle Riviera ? La promenade des Anglais? La Croisette?
Ma mère éclate en sanglots. Le train part, me secoue, m’arrache à mon père. Je sanglote aussi.
Près d’Antibes. Un lieu-dit, les Pins-Verts, où gémissent cigales et abeilles. Une maison égaré: entre pins et lavandes, avec un jardinet assoiffé tel un paillasson. Il y a deux femmes et deux fillettes. La blondes, tante Emma et Alice – sept ans aussi –, et les brunes, ma mère Odette et moi. Plus d’hommes à la maison, plus de mégots ratatinés dans le cendrier, de résultats de football 31 la TSF le dimanche soir. Plus de blaireau à la crème, de casquette, de chaussettes dc géant que je bourrais de papier journal pour jouer à Gulliver.
Depuis un an, mon oncle François combat en Indochine.
Undochine, Deuxdochine…
Emma me gronde, on ne plaisante pas avec la guerre! Elle prononce «guerrrre», plus tragique, et ça m’apeure. Elle répète, le cercueil guette mon mari. Ma cousine martèle, je veux pas papa dans la boîte, comme pépé. Seul à Marseille, le mien m’inquiète aussi, il a faim. Il ne sait pas cuire les coquillettes ni le bouillon Kub.
Soleil brûlant, saison glacée.

Extrait
« Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.
L’époque où mon père marchait droit.
Il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou. Je suis maître, disait-il, se rêvant puissant. Maître de lui, en tout cas. L’alcool ne l’imbibait pas, et le lait coulait dans ma bouche, pas encore figé sur l’ardoise de l’épicière avec la piquette Kiravi, et le malt en guise de café. » p. 33

À propos de l’auteur
DEBAYLE_Celine_©DRCéline Debayle © Photo DR

Céline Debayle vit à Paris. Après Baudelaire et Apollonie, elle publie Les grandes poupées, son second roman. (Source : Éditions Arléa)

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Les lettres d’Esther

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En deux mots:
Esther a l’idée de lancer un atelier d’écriture épistolaire auquel s’inscrivent Jean, Alice, Samuel, Jeanne, Juliette et Nicolas. Ils vont s’échanger des lettres et se livrer tout au long de cet exercice particulier où leurs progrès ne seront pas uniquement stylistiques.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Écrire pour s’en sortir

Une libraire anime un atelier d’écriture épistolaire et raconte cette expérience très particulière. L’occasion pour Cécile Pivot de confirmer son talent de romancière et de nous démontrer les vertus de l’exercice.

Avant de vous parler de ces «lettres d’Esther», j’aimerais partager avec vous deux postulats. Le premier pose le principe que la lecture est une activité enrichissante. Si vous me lisez, je ne doute pas que vous approuverez. Le second parle des vertus de l’écriture. Il est largement démontré dans ce roman, mais je veux en souligner ici l’un des aspects essentiels: on ne dit pas les choses de la même manière en les écrivant – peu importe du reste le support – qu’en les disant. On a trop souligné les dégâts des smartphones pour ne pas dire qu’ils font aussi beaucoup écrire. Il ne s’agit pas en l’occurrence de littérature, mais relativise aussi l’affirmation que l’écriture se perd.
Cécile Pivot a choisi un biais original pour sa démonstration. Elle met en scène une libraire qui a l’idée d’organiser un atelier d’écriture épistolaire. À l’heure où une étude vient confirmer que les Français plébiscitent l’écriture manuscrite, ce roman tombe à pic!
Après avoir passé une petite annonce dans la presse, cinq personnes vont s’inscrire, ou plutôt quatre personnes, Jean, Alice, Samuel, et Jeanne, ainsi qu’un couple en crise, Juliette et Nicolas Esthover, dont leur thérapeute pense que l’exercice peut leur être salutaire et qui a demandé à les inscrire.
Voici comment la romancière nous les présente: «Jean Beaumont, un homme d’affaires, qui passait sa vie à voyager; Alice Panquerolles, hypnothérapeute, lyonnaise; Samuel Djian, un jeune garçon, qui s’est contenté d’un: «Pourquoi pas votre atelier puisque je dois trouver un truc à faire?»; Jeanne Dupuis, la plus enthousiaste, dont on entendait à la voix qu’elle n’était plus toute jeune.» Et ce couple dont on va vite apprendre qu’il est train de ses séparer, Juliette ayant fait une grave dépression postpartum et souhaitant prendre du recul.
L’exercice introductif consiste pour les participants à répondre à la question suivante: «Contre quoi vous défendez-vous?» parce qu’elle «laisse une grande liberté à celui qui répond. Il peut être évasif, avancer un lieu commun ou, au contraire, dévoiler une part plus intime de ce qu’il est». Il s’agit aussi de choisir deux correspondants et d’envoyer une copie des lettres à Esther.
Très vite, ils vont se prendre au jeu et devenir de plus en plus intimes, raconter leurs problèmes et leurs aspirations, tenter de deviner la psychologie de leur correspondant et même essayer de les aider. Car si Esther a bien choisi de s’occuper de style, de corriger les défauts les plus apparents de ces courriers, le roman ne va guère s’y attarder pour laisser la part belle aux lettres, tout juste accompagnées ici et là d’un commentaire destiné à faire avancer le récit.
Jeanne, 67 ans, va échanger avec Samuel. Jean va écrire à Esther, mais aussi à Nicolas. Ce dernier va bien entendu aussi s’adresser à son épouse, essayer de lui prouver qu’il l’aime toujours. Le chassé-croisé est plaisant, les histoires qui s’échangent devenant au fil des pages plus riches, les conseils plus précis.
Je ne sais cet atelier d’écriture a réellement existé, mais après tout qu’importe. Car on se laisse prendre au jeu de ces échanges épistolaires et on a envie de croire à cette leçon d’humanisme derrière les mots qui s’écrivent. Une lecture agréable qui confirme après Battements de cœur tout le talent de Cécile Pivot.

Les lettres d’Esther
Cécile Pivot
Éditions Calmann-Lévy
Roman
320 p., 19,50 €
EAN 9782702169070
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule un peu partout en France, mais principalement dans le Nord, du côté de Lille. On y envoie aussi des lettres depuis Verjus-sur-Saône, Paris ou New York

Quand?
L’action se situe de 2019 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux.»
En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite :
une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.
À travers leurs lettres, des liens se nouent, des cœurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants
sortiront transformés.
Roman initiatique, pétri de tendresse et d’humanité, ces Lettres sont un éloge de la lenteur, une ode au pouvoir des mots.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Page des Libraires (Faustine Meyssonnier, Librairie Gibert Joseph à Dijon)
Blog Mumu dans le bocage 
Blog Encres vagabondes
Blog froggy’s delight
De quoi lire (Catherine Perrin)
Blog L’Homme Qui Lit 


Cécile Pivot présente Les Lettres d’Esther © Production Éditions Calmann-Lévy

INCIPIT (Les premières pages du livre)
ESTHER
Rien ne s’est passé comme je l’avais prévu. J’aurais pu m’en douter après notre réunion à Paris, la seule fois où nous nous sommes rencontrés. Ils ne s’étaient pas inscrits à mon atelier d’écriture épistolaire avec l’intention que je leur prêtais, faire des progrès en écriture. Pas seulement, en tout cas. Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension, d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux. Mais, après tout, n’était-ce pas, après la mort de mon père, une bouée de sauvetage pour moi aussi ?
Je me suis surestimée. J’ai pensé qu’ils souhaiteraient tous correspondre avec moi, seul Jean en a éprouvé le désir ; que je saurais faire preuve de fermeté, il n’en a rien été avec Samuel, qui a refusé un deuxième correspondant ; qu’ils seraient avides de mes conseils, ils ne m’écoutaient que d’une oreille, avaient d’autres chats à fouetter.
Je ne sais plus à quel moment exactement j’ai décidé de réunir notre correspondance pour en faire un livre. Après l’exercice des monologues, je crois. Excepté Juliette, qui a hésité avant d’accepter, Jeanne, Samuel, Jean et Nicolas m’ont donné leur accord sans hésiter, à condition que leurs prénoms soient modifiés. Samuel, lui, a tenu à conserver le sien.
En vue de leur publication, j’ai corrigé les lettres, je les ai lissées, pour ainsi dire, mais j’ai tâché d’en préserver le style. Samuel se moque des répétitions, Juliette a du mal avec les liaisons (à l’image des problèmes qu’elle rencontrait pour lier le passé au présent ?), Nicolas a son franc-parler (le même que dans la vie), Jeanne aime les interjections, Jean les adverbes.
Pour plus de lisibilité, j’ai précisé en haut de chaque lettre les noms des correspondants et de leur destinataire.
Je voulais que ce livre se termine avec le plus jeune d’entre nous, Samuel. Qu’il ait le dernier mot. D’abord, parce que j’apprécie son intelligence intuitive et sa sensibilité, qui transparaissent dans son écriture. Ensuite, parce que lui et moi nous ressemblons par certains aspects. Nous ne parvenions pas à faire le deuil de nos disparus et une absurde culpabilité pesait sur nos épaules. Enfin, parce que personne n’aurait pu imaginer qu’il évoluerait de cette façon en quelques mois, qu’il prendrait sa vie à bras-le-corps avec tant de spontanéité et de générosité. Jean, lui aussi, s’est donné les moyens de changer le cours de son existence. Je veux croire que l’atelier d’écriture a été leur meilleur allié. Qu’il est tombé à point nommé.
J’ai quarante-deux ans, je m’appelle Esther Urbain.
PETITE ANNONCE
Je n’étais ni auteure ni professeure. Il allait me falloir rassurer les postulants sur ma légitimité. Je comptais faire appel à mon expérience de documentaliste sur des recueils épistolaires, leur citer mes préférés, Correspondance de François Truffaut et Lettres à Lou de Guillaume Apollinaire. Leur parler, aussi, des ateliers d’écriture que j’organisais à Lille dans ma librairie C’est à Lire, le soir après la fermeture, animés par des écrivains du Nord. Avec un sujet comme la correspondance épistolaire, je craignais de n’attirer que des vieux esseulés, qui profiteraient de l’occasion pour exhumer de leurs tiroirs leur papier à lettres jauni et dérouler leurs souvenirs, sans souci de l’autre et de la conversation.
J’avais une idée assez précise de la manière dont je voulais que fonctionne mon atelier. Le 5 janvier 2019, l’annonce, que j’avais mise en ligne quelques jours plus tôt sur le site de ma librairie, a paru dans quatre quotidiens régionaux. Pour plus d’impact, on m’avait proposé une « offre couplée » quand j’avais appelé le service publicité de La Voix du Nord : « Apprenez à mettre en forme vos pensées, à raconter une histoire et à parler de vos émotions en vous inscrivant à un atelier d’écriture consacré au genre épistolaire. Possibilité d’y participer quel que soit votre lieu de résidence. Du 4 février au 3 mai 2019.»
J’ai reçu une vingtaine de réponses. Les candidats étaient de tous âges, un peu plus d’hommes que de femmes. À chacun, j’ai déroulé le même discours, Esther Urbain, libraire à Lille, documentaliste et correctrice pour l’édition, spécialisée dans les correspondances. Je les ai prévenus que j’animais un atelier d’écriture pour la première fois et que mon rôle consisterait, tout en respectant leur personnalité, à travailler leurs textes avec eux, notamment en les aidant à trouver le mot juste et à donner du rythme à leurs phrases. Pour cela, il me faudrait avoir accès à leurs courriers. Je prévoyais une rencontre à Paris le mois suivant, qui serait probablement la seule, puisque je comptais leur faire un retour par téléphone ou par mail à chaque nouvelle lettre.
La réponse la plus insolite est venue d’une psychiatre de Paris, Adeline Montgermon. Après m’avoir posé des questions sur le fonctionnement de l’atelier, demandé mes références, elle m’a parlé de sa patiente.
— Elle fait une dépression du post-partum. Vous savez ce que c’est ?
— Euh, non, pas vraiment, ce n’est pas comme…
Elle parlait vite. Elle m’avait interrogée pour la forme, mais ce que je disais ne l’intéressait guère. Elle fonctionna toujours ainsi avec moi.
— Bon, je vais vous expliquer en quelques mots. Si le sujet vous intéresse, je pourrai vous conseiller des livres – c’est vrai que vous êtes libraire ! On l’appelle aussi dépression postnatale. C’est une dépression sévère, dont les causes sont multiples. Elle nuit au lien d’attachement entre la mère et le bébé. Celle de ma patiente, qui a trente-huit ans, a été décelée quand son bébé avait cinq mois. Elle a d’abord effectué un séjour en hôpital psychiatrique. Puis elle est rentrée chez elle, mais ce retour était prématuré. Elle est désormais suivie en maternologie, avec sa fille, plusieurs jours par semaine. J’y assure des consultations, c’est là que je l’ai rencontrée. La petite a aujourd’hui huit mois et demi et l’état de sa mère reste préoccupant.
J’ai senti une pointe d’agacement dans la voix d’Adeline Montgermon. Elle s’était probablement opposée à sa sortie d’hôpital.
— Elle prétend que son mari ne l’a pas soutenue à son retour. Elle est revenue à un état de fragilité extrême, comme après la naissance du bébé, et ses angoisses ont réapparu. Je les ai reçus tous les deux il y a quelques jours. Ma patiente a émis le souhait de quitter l’appartement familial pour vivre seule, durant un temps indéterminé. Sans son mari et sans sa fille. De toute évidence, il ne s’y attendait pas.
— Ils n’en avaient pas parlé avant de venir vous voir ?
— Non. Elle voulait le lui annoncer dans mon cabinet. Ma patiente a du mal à trouver ses mots, à dire ce qu’elle pense. Elle est très vulnérable. Lui subit les crises d’angoisse et de panique de sa femme depuis des mois. Il fait ce qu’il peut. Il lui est difficile de l’aider. Il a du mal à accepter ce qui arrive à son épouse. Je lui ai proposé de consulter l’un de mes confrères, il a refusé tout net. C’est dommage, mais je ne m’inquiète pas outre mesure. Il a du répondant. L’avenir dira si leur séparation est temporaire ou définitive. Malgré leur difficulté à communiquer, leur couple est solide. Je leur ai proposé de profiter de leur séparation pour s’écrire. Sincèrement, je ne sais pas ce que cela peut donner. Je me suis dit qu’ils s’écouteraient différemment. Enfin, qu’ils s’écouteraient tout court, ce dont ils sont incapables aujourd’hui. C’est là que je suis tombée sur votre annonce…
— Mais vous n’avez pas besoin…
— Elle tombait à pic, vous comprenez. Parce que j’ai peur que ma patiente n’interrompe le dialogue à la moindre difficulté ou contrariété. Je serais plus rassurée si elle écrivait dans le cadre d’un atelier, qui plus est dirigé par une femme.
— Qu’attendez-vous de moi, exactement ?
— Que vous les accueilliez dans votre atelier.
— Je ne sais pas quoi dire. C’est délicat, je ne suis pas psy et…
— Je sais bien. Vous procéderez avec eux comme avec les autres. Quant à moi, je continuerai à suivre ma patiente.
— Je vais m’immiscer dans leur intimité…
— … comme dans celle de vos autres élèves. Mais ce ne sera pas votre problème. Vous pouvez, tout comme eux, être rassurée à ce sujet. Je suis bien consciente que ce sera peut-être délicat parfois.
— Et puis, ils se ficheront pas mal des conseils en écriture que je suis censée leur donner…
— Je crois que cela vaut la peine d’essayer, de tout essayer.
Elle insistait. J’ai cédé et dit oui au docteur Montgermon.
J’appris leurs noms au moment de leur inscription, quelques jours plus tard. Juliette et Nicolas Esthover m’ont envoyé un mail chacun de leur côté, à quelques heures d’intervalle. Ils se recommandaient du docteur Montgermon, n’en disaient pas beaucoup plus. Quatre autres personnes ont suivi. Jean Beaumont, un homme d’affaires, qui passait sa vie à voyager ; Alice Panquerolles, hypnothérapeute, lyonnaise ; Samuel Djian, un jeune garçon, qui s’est contenté d’un : « Pourquoi pas votre atelier puisque je dois trouver un truc à faire ? » ; Jeanne Dupuis, la plus enthousiaste, dont on entendait à la voix qu’elle n’était plus toute jeune. J’avais espéré que nous serions plus nombreux. Pas un, constatais-je, étonnée, ne parlait d’écrire un livre ou n’avait un manuscrit en sommeil dans un placard. N’était-ce pas la motivation principale des participants à un atelier d’écriture ? Peut-être celui-ci, autour de la correspondance, suscitait-il des attentes différentes. Je me demandais lesquelles.
S’accorder sur un jour, une heure et un lieu où nous retrouver à Paris ne fut pas facile. Seule Jeanne Dupuis n’a posé aucune condition. Elle était libre comme l’air, me dit-elle en riant au téléphone. Jean Beaumont m’avait prévenue qu’il serait en déplacement et ne pourrait être des nôtres. Nous convînmes finalement d’un rendez-vous le 31 janvier, à 18 h 30, au Hoxton, un hôtel-restaurant branché du Sentier, avec une cour intérieure, un jardin d’hiver et de nombreux coins salon. Il m’avait été conseillé par Raphaël, mon cousin. J’en profitai pour passer deux jours chez lui, qui habitait pas loin de là.
Avant notre réunion, j’envoyai un e-mail aux six participants, leur demandant de réfléchir à la question suivante : « Contre quoi vous défendez-vous ? » S’ils étaient d’accord, ils devraient, en quelques mots, énoncer leur réponse à haute voix devant les autres. J’aime cette question, parce que je suis convaincue que nous nous défendons tous contre quelque chose. Et aussi parce qu’elle laisse une grande liberté à celui qui répond. Il peut être évasif, avancer un lieu commun ou, au contraire, dévoiler une part plus intime de ce qu’il est.

CONTRE QUOI VOUS DÉFENDEZ-VOUS?
nico-esthover@free.fr, juju-esthover@free.fr, jeanne. dupuis5@laposte.net, jean.beaumont2@orange.com, samsam-cahen@free.fr
Objet : Les tout débuts de notre atelier

Bonjour à tous,
J’ai été très heureuse de vous rencontrer vendredi dernier. Il est difficile, dans ce genre de réunions où l’on fait connaissance, d’être tout de suite à l’aise les uns avec les autres. C’est pourquoi je vous remercie d’avoir répondu à la question : « Contre quoi vous défendez-vous ? » Vous l’avez tous fait avec une grande franchise. Vous trouverez ci-dessous un récapitulatif de ce dont nous sommes convenus et, en pièce jointe, la photo de Jean Beaumont qui, comme vous le savez, ne pouvait être parmi nous. Vous, Jean, avez de votre côté reçu les photos des autres participants.
Tout au long de cet atelier, vous aurez chacun deux correspondants. Vous pouvez si vous le souhaitez adresser votre demande à un ou deux correspondants. Ou attendre que l’on vous écrive. Dans ce cas, vous prenez le risque de vous retrouver seul.
Si vous recevez une demande et que vous souhaitez y répondre par la négative, merci de le faire savoir au plus vite.
Je vous conseille de vous appeler par vos prénoms. Cela vous aidera à briser la glace.
Durant l’atelier, vous n’utiliserez que les lettres pour communiquer entre vous.
Si possible, envoyez-les régulièrement. Tâchez de ne pas laisser passer trop de jours avant de répondre.
Je vous rappelle que vous devez faire figurer dans votre premier courrier la réponse à la question à laquelle vous avez répondu lors de notre réunion: «Contre quoi vous défendez-vous?» (À deux reprises, donc, puisque vous avez deux correspondants.)
Vous pouvez me choisir comme destinataire.
Dans le but de vous accompagner et de vous aider à progresser dans l’écriture, vous me transmettrez une copie de chacun de vos courriers. J’ai noté que Juliette, Jean et Samuel photographieront leurs lettres et m’enverront leurs captures d’écran par mail, tandis que Nicolas et Jeanne en feront des photocopies que je recevrai par la poste. Après réception de vos courriers, je vous téléphonerai (Jeanne, Juliette, Nicolas, Samuel) ou vous enverrai un mail (Jean) pour vous faire part de mes retours.
Plus tard, je vous soumettrai trois exercices.
N’oubliez pas que je ne suis pas là pour juger de vos sentiments et de vos points de vue, mais pour vous faire progresser dans l’écriture.
Si vous avez des questions, je suis bien entendu à votre disposition. Vous avez mon téléphone, mon mail et mon adresse.
Notre atelier se terminera la semaine du 13 mai 2019.

Mesdames et messieurs, en ce lundi 4 février 2019, je déclare notre atelier d’écriture ouvert !

À très bientôt,
Esther Urbain

Jeanne à Samuel
Verjus-sur-Saône,
le 6 février 2019

Bonjour Samuel,

J’espère que vous ne serez pas trop déçu de recevoir une lettre de ma part. J’ai choisi de correspondre avec vous car la compagnie des jeunes me manque. Je ne vous en voudrais pas si vous ne me répondez pas. À votre âge, écrire à une personne âgée ne doit pas être une perspective bien excitante.
Lorsque j’étais professeure de piano, je passais une bonne partie de mes journées avec des jeunes. Hélas, je ne donne plus de cours. Si j’avais eu des petits-enfants, ma vie aurait été différente. Ne vous inquiétez pas, hein ! je ne compte pas faire de vous un petit-fils de substitution. C’est ainsi et je l’accepte. D’ailleurs, c’est étrange, les gens qui tiennent ce genre de propos fatalistes, « acceptez votre sort » ou « tel est votre destin », m’exaspèrent, mais il m’arrive à moi aussi de parler ainsi, alors que je n’en pense pas un mot. Je n’ai pas de petits-enfants, cela me manque, je trouve que c’est injuste. Voilà qui est dit ! Maintenant, vous n’allez pas me croire si je vous confie que je ne souffre pas de la solitude. Pourtant, c’est vrai. J’ai des amis, de nombreux animaux, je suis très active et, ma foi, vivre seule n’a pas que des inconvénients.
Qu’avez-vous pensé de notre réunion ? Je ne nous ai pas trouvés très à l’aise. Nous osions à peine nous regarder, nous sourire. Cela m’a rappelé le jour de la rentrée, à l’école, lorsqu’avec les autres élèves, nous nous observions à la dérobée, curieux et méfiants à la fois. À mon grand étonnement, quand Esther nous a demandé de répondre à haute voix à la question « contre quoi vous défendez-vous ? », nous avons tous exprimé des sentiments très personnels. Vous, par exemple, avez dit que vous vous défendiez « contre l’envie de tout casser ». Aïe ! Vous avez la vie devant vous, semblez intelligent, avec toutes vos capacités mentales et physiques, vous êtes beau par-dessus le marché, pourquoi cette réponse ? me suis-je demandé. Vous êtes arrivé en retard, avec des pieds de plomb, comme si vous étiez contraint de venir. Les yeux rivés à votre téléphone, nous avez-vous seulement vus ? Ce n’est pas un reproche. Mais j’en ai conclu qu’on ne vous avait pas laissé le choix. Quant à moi, vous ne vous en souvenez sans doute pas, mais j’ai répondu que je me défendais « contre la colère ». En étant aussi franche, je craignais de déplaire. Mais comme nous avons tous fait des réponses qui allaient dans le même sens, aussi sinistres et inquiétantes les unes que les autres (ha ha ! comme c’est drôle, quand on y pense !), je me suis fondue dans le marasme ambiant.
J’espère que vous m’écrirez. J’en serai fort heureuse.
Amicalement,
Jeanne

Jeanne pose son crayon. Elle relira sa lettre plus tard. Elle se demande si elle n’y est pas trop directe, si elle ne devrait pas nuancer. Elle est convaincue que Samuel abandonnera l’atelier au moindre désagrément ou s’il lui faut fournir un effort. Peut-être même a-t-il quitté la réunion en décidant qu’il n’avait rien à faire avec eux. Au Hoxton, elle l’a vu arriver de loin. Dans un premier temps, elle n’a pas imaginé que c’était le jeune homme qu’ils attendaient. Ils étaient déjà installés dans le fond de la première salle, près du bar. Après avoir franchi le sas d’entrée, il s’est arrêté net. La capuche de son sweat-shirt était relevée sur sa tête, il portait un jean et des baskets blanches. On lisait en lui comme dans un livre ouvert. Ce genre d’endroit lui était étranger. Fasciné par le décorum, il était sur la défensive et n’osait regarder résolument autour de lui. Cet hôtel particulier du XVIIIe, classé aux Monuments historiques, agrémenté d’un jardin d’hiver, habillé de son mur végétal, avec ses cours intérieures, peut impressionner. Comme la faune qui y sévit. Des femmes et hommes d’affaires s’y donnent rendez-vous pour discuter culture numérique, médias, communication et développement durable ; des Parisiens et des touristes branchés viennent y boire des cocktails et affichent leurs bananes, le dernier accessoire à la mode, siglées Prada, Dior, Vuitton ou Gucci. Tout un petit monde entre soi et ostensiblement décontracté.
Sans son ami Luc, le patron du bistrot du village où elle se rend tous les matins pour boire un café, elle n’aurait pas eu connaissance de l’annonce d’Esther dans Le Progrès. Il trouvait « strange », cette idée d’un atelier autour de la correspondance. Cela sentait le traquenard à des kilomètres. Ce matin-là, elle ne lui a pas fait de remarque sur cette sale manie qu’il a d’employer des anglicismes. Susceptible comme il est, elle a appris à garder sa langue dans sa poche quand il le faut. Lorsque Jeanne a recopié l’annonce sur son carnet, il lui a conseillé de se méfier. Il sait qu’elle ne l’écoutera pas, Jeanne est une tête de pioche. Des promoteurs et agents immobiliers convoitent sa maison depuis longtemps. Au double du prix pratiqué dans la région, « c’est une occasion qu’il ne faut pas laisser passer, madame Dupuis ». Ils l’aideront à se reloger, tout près si elle le souhaite, mais dans un appartement plus moderne, plus confortable. Un jour, l’un d’eux lui a vanté les avantages d’un « chez-soi cosy ». Jeanne s’est mise en colère. « Jeune homme, vous tombez mal, je déteste le “cosy”. Dans le moelleux, le douillet, j’ai la sensation d’étouffer. J’aime le vide, le brut, les grands espaces, vous comprenez ? » Non, il ne comprenait pas. « Arrêtez de croire que les gens d’un certain âge aiment, comme vous dites, le “cosy”. » Il était parti sans insister. Elle ne cède pas, sa maison tient bon et fait barrage aux progrès d’extension du lotissement des « Grandes prairies ». Passée la stupéfaction, ce nom ronflant avait provoqué l’hilarité de Jeanne. Elle ne s’était pas gênée pour demander d’un air narquois au maire de son village, tendance divers droite, où donc se cachaient ces « grandes prairies ». Pierre Darguemarche lui avait rétorqué qu’il n’était pour rien dans le choix des noms donnés aux lotissements. Jeanne déplore leur paresse architecturale et esthétique. En quelques semaines, elle a vu sortir de terre huit constructions en crépi blanc, alignées les unes à côté des autres au bord de la route, puis une seconde rangée, semblable à la première. Raser sa maison permettrait de tracer la troisième. Elles étaient séparées par une allée de graviers blancs agrémentée, tous les cinq mètres, de hautes jardinières en plastique gris. Les travaux terminés, elles ont accueilli des lauriers, qui sont morts dans l’indifférence générale. Les ficus qui leur ont succédé n’ont pas eu plus de chance. Aujourd’hui, les jardinières servent de points de rendez-vous et de cendriers aux ados. « Clou du spectacle », selon Jeanne, les portails en PVC, ornés de volutes et de médaillons prétentieux, que l’on s’attendrait à trouver à l’entrée d’un manoir plutôt que de pavillons. Il ne restait rien des vignes de Martine et Jacques Bazoche, vendues au promoteur. En soupirant, il leur avait glissé qu’ils avaient de la chance de l’avoir trouvé sur leur chemin. Après la transaction, les Bazoche avaient déménagé dans le Sud-Est. À chaque déluge sur la région PACA, Jeanne ne peut s’empêcher de se réjouir. « Bien fait ! Et ce n’est que le début ! » jubile-t-elle, en imaginant le couple d’ex-vignerons dans l’eau jusqu’au cou. Elle dit à qui veut l’entendre qu’ils ont fui, qu’il n’y a pas d’autre mot pour qualifier leur départ. S’ils avaient eu un tant soit peu de courage, ils auraient assisté au désastre, regardé les pelleteuses arracher du sol leurs ceps de vigne. Jeanne en a pleuré, alors que ce ne sont pas ses terres. Elle ne vendra les siennes à personne. Ils s’empresseraient de les arracher et de démolir sa maison en pierre. Au moins, quelques habitants des Grandes prairies profitent-ils de la vue sur son jardin et ses vignes. C’est au maire que Jeanne en veut, pas à eux. Leur satisfaction d’être propriétaires se lit sur leur visage. Le garage, le jardin, la façade, les volets répétés à l’identique les rassurent. Le maire, deux mandats à son actif, ne voit pas où est le problème, du moment que sa commune gagne des habitants et qu’aucune classe de l’école primaire n’est menacée de fermeture. S’il y a encore des commerces de bouche à Verjus, c’est grâce à lui. Jeanne entend ses arguments. Mais faut-il pour autant construire des mochetés ? La loi de 1977 sur la construction ou la rénovation des bâtiments de moins de cent soixante-dix mètres carrés, qui a rendu facultatif le recours à un architecte, met Jeanne en rage. Contre la loi, elle ne peut rien.
Les zones industrielles et commerciales sont sa deuxième bête noire. À propos de «ces bâtiments sans âme qui font crever les commerces des villages et des villes dans la plus grande indifférence», elle ne mâche pas ses mots. Ils sont hideux, tristes à mourir, mais si pratiques, puisque toutes les activités de même nature sont regroupées au même endroit. Encore faut-il avoir une voiture pour accéder aux restaurants, hypermarchés, jardineries, magasins de meubles, de sport et de bricolage ainsi réunis. Pour gagner du temps, se désole Jeanne, nous sommes prêts à tous les compromis, à nous comporter comme des moutons. Cette division de la vie en zones, commerciales, résidentielles, industrielles et de loisirs, l’effraie.
Elle fait une photocopie de sa lettre, puis se rend à la poste. Elle l’envoie à Samuel, allée des Platanes, à Villejuif, et la copie à Esther, rue Saint-André, à Lille.
Samuel a promis à Ben qu’il passerait au Nationale dans la matinée pour lui rendre son sac à dos. Lorsqu’il prend le courrier et trouve dans la boîte la lettre de Jeanne à son attention, il a déjà oublié la réunion de l’atelier, une semaine plus tôt. Il la lit en marchant dans la rue. Il se dit qu’il va falloir répondre puisque, de son côté, il n’a sollicité personne. S’il abandonne dès maintenant, sa mère sera furieuse. Elle est à bout de patience. Il aurait préféré une lettre de l’homme d’affaires. Il s’était d’ailleurs imaginé que Jean Beaumont le prendrait sous son aile et finirait par lui proposer un job. Mais il n’a rien fait pour que son fantasme se réalise. « C’est bien fait pour ma gueule, ronchonne-t-il en poussant la porte de la brasserie. Et puis quoi, je ne sais même pas ce qu’il fait comme métier, ce mec ! » Il n’est pas trop tard pour lui écrire, mais Samuel ne le fait pas. Depuis un an et demi, il prend les choses comme elles viennent. Il n’a pas de prise sur elles, pas de projet, n’attend rien, espère peu. Il ne se sent pas le droit de demander quoi que ce soit à qui que ce soit. Il aurait le sentiment de prendre la place de cet autre qui le mériterait bien plus que lui. Ben est en train d’éplucher des pommes de terre.
— Je ne vais pas moisir dans ce rade, crois-moi, dit-il à Samuel l’air maussade. Tu veux un café ?
— Ouais, s’il te plaît. Tiens, ton sac à dos.
— Merci. Tu fais quoi, là ?
— Rien de spécial. Je dois aller à Inter pour ma mère. Je peux te prendre une nappe en papier ?
— Euh… ouais, pour quoi faire ?
— J’ai une lettre à écrire.
— Une lettre ? Mais pourquoi t’envoies pas un mail ?
— C’est pas possible. Je t’expliquerai.
— Bon, je retourne à mes patates avant que l’aut’ con revienne.
— Tu passes demain soir pour la suite de Game ?
— Ouais, à plus.

Samuel à Jeanne
15 février

Bonjour Jeanne,
Je veux bien qu’on s’écrive, même si j’ai du mal à voir ce qu’on va se raconter. Pardon pour le papier à lettres d’abord, c’est une nappe en papier. Je vais aller acheter un bloc-notes mais là, je me suis dit que si je ne vous répondais pas tout de suite, je le ferais plus après.
C’est vrai que ça me disait trop rien de venir. Ma mère a été cash. Je devais trouver un truc à faire, sinon, j’étais bon pour aller travailler au supermarché du coin, elle a appris qu’ils cherchaient du monde. Et ça, sûrement pas. Je suis tombé sur cette annonce dans Le Parisien, que mon père achète des fois, et j’ai dit à ma mère que ça me plairait bien de participer. Elle était contente. Elle trouve que j’écris bien (enfin, que j’ai une bonne orthographe) et que dire tout ce qui ne va pas dans ma vie par écrit, ça me soulagera peut-être.
L’année dernière, elle m’a envoyé chez un psy, mais ça n’a pas duré longtemps. Il était plutôt sympa, c’était pas le problème, mais rien ne l’étonnait dans ce que je lui racontais. Genre, il savait déjà tout. Le mec blasé. Ça m’a énervé. J’ai fini par ne plus rien lui dire. C’est pas pour ça qu’il a changé d’attitude, comme s’il savait aussi qu’un jour j’arrêterais de parler. Alors, j’y suis plus allé. Ma mère était énervée. Je vis avec mes parents à Villejuif. Elle est infirmière à la prison de Fresnes. Elle adore son métier. Mon père est prof de dessin au collège. Franchement j’ai deux parents sympas, c’est pas le problème.
Entre vous qui vous défendez contre la colère et moi l’envie de tout casser, on devrait s’entendre. J’ai aussi pensé, vu les réponses des autres, qu’on était tous super déprimés. Pourquoi vous êtes en colère ? Franchement, c’est pas l’impression que vous donniez. Vous étiez la seule à sourire avec Esther. La seule aussi à prendre des notes. Quand Esther m’a posé la question qui tue dans son mail, contre quoi je me défends, j’y ai pas réfléchi. La question, je crois que je la comprenais pas. Ou plutôt, je me suis dit que c’était vraiment tordu comme truc. Mais à la réunion, c’est ça qui m’est venu, « contre l’envie de tout casser ». Même moi, ça m’a étonné. Esther, elle m’inspire confiance, elle a un sourire qui me rend tranquille. En fait, ma réponse demandait que ça, sortir de moi d’un coup d’un seul. Franchement aussi, je ne vous ai pas trouvé vieille. Pour moi, c’est pas ça quelqu’un de vieux.

À bientôt alors,
Samuel

Jean à Esther
Paris-New York,
le 6 février 2019

Bonjour Esther,

Êtes-vous d’accord pour que nous nous écrivions? J’ai choisi d’écrire également à Nicolas Esthover. Vous saurez pourquoi lorsque vous recevrez, comme convenu, une copie de la lettre que je lui adresserai, probablement lors de mon retour de New York. Je profiterai de mes voyages en avion. Je suis le directeur général de Téléphonie et Digital, et, depuis quelques années, je bouge beaucoup. Je suis essentiellement sur de gros projets de restructuration et prospecte de nouveaux marchés à l’international.
Je me demande ce qui m’a pris de m’inscrire à votre atelier. Avais-je besoin d’une nouvelle contrainte dans mon planning ? Certainement pas. Quand j’ai lu votre annonce, je me suis souvenu des lettres que m’envoyait ma grand-mère maternelle, Manine, lorsque j’étais en pension à Dijon. Elle me donnait des nouvelles de Paris, de ses clientes préférées. Elle aimait tout particulièrement me raconter ses parties de belote, qui se terminaient en pugilat si elle faisait équipe avec José, ou que Linda était avec Sylvie. Ses soirées donnaient lieu à des comptes rendus de plusieurs pages, qui me mettaient en joie : « Tu ne vas pas croire que c’est là qu’il jette son roi de pique comme un grand seigneur, ce nigaud, l’air de me dire, “tu joues pas avec n’importe qui, hein” », « Tu sais que cette Sylvie, il n’y a rien à faire, elle est fine comme du gros sel ». Ma grand-mère était très mauvaise joueuse. Elle détestait perdre, même contre moi. En retour, mes lettres étaient pauvres en anecdotes. Mais je m’appliquais et y trouvais un vrai plaisir. Pendant mes huit années de pensionnat, je peux compter sur les dix doigts de la main les semaines où je n’ai pas reçu un courrier de sa part. J’étais heureux de la retrouver quand je rentrais à Paris, deux week-ends sur quatre. Je n’ai pas connu mon grand-père maternel, il est mort avant ma naissance. Elle en parlait peu, sinon pour rappeler qu’il avait été un homme courageux, gentil, mais du genre à tirer le piano plutôt que d’avancer le tabouret. Ma grand-mère collectionnait ce genre d’expressions. Il faudrait qu’un jour, je prenne le temps de m’en souvenir et de les noter.
J’étais un bon élève. Pour mes parents, il allait de soi que j’intégrerais HEC. J’ai intégré HEC. Ils ont eu de la chance, ni moi ni mes frères et sœurs ne leur avons donné du fil à retordre. J’étais un jeune homme docile. Après mes études, j’ai été recruté dans une entreprise de téléphonie, puis dans une seconde, spécialisée dans les nouvelles technologies, et enfin chez Téléphonie et Digital. J’étais un as des business plans, des méthodologies, des bilans financiers, de la masse salariale, des coûts de productivité… J’ai rapidement gravi les échelons. Je m’amusais. Comme au casino quand on a la baraka. Je balançais les billets sur les tables et gagnais à tous les coups. Arnaud et Pascal, les deux fondateurs de la société, me faisaient une entière confiance. À l’époque, la concurrence n’était pas aussi rude qu’aujourd’hui et ils investissaient beaucoup d’argent. Avec moi, ils étaient très généreux. J’avais la bosse du commerce, probablement une bonne étoile au-dessus de la tête. L’argent m’excitait, la réussite me donnait de l’assurance, les femmes me flattaient, les hommes me respectaient. Tout ce cirque, je dois l’avouer, me grisait. Je pouvais bien me dire tous les soirs en me couchant que je n’étais pas dupe et avais la notion de l’argent, c’était faux. J’ai sauté à pieds joints dans la mare et me suis vautré avec délices dans la boue. La société a très vite prospéré. J’étais corvéable à merci, on me refilait tout le sale boulot. On comptait sur moi, on ne cessait de me le dire, j’en étais flatté. Je lâchais d’un air faussement modeste que « personne n’est irremplaçable », mais faisais tout pour l’être. J’en avais besoin pour me sentir vivant.
Je ne pouvais mieux trahir ma grand-mère qu’en devenant celui que je suis devenu. Les années ont filé, quelque chose m’a échappé, quoi exactement, je ne le sais pas. Je suis de plus en plus indifférent aux gens et aux événements, même si je m’en défends. Je voudrais retrouver le plaisir d’écrire. Je me dis que les mots peuvent m’aider à aller mieux. En tout cas, à savoir ce que je veux, à comprendre ce que j’attends de moi.
Que vous dire d’autre, Esther ? Je fume trop, je bois trop, mes analyses médicales ne sont pas fameuses, mais je m’en fous. Ou je fais comme si.
Dans l’attente de votre réponse,
Bien amicalement,
Jean Beaumont

À l’aéroport JFK, un chauffeur attend Jean pour l’emmener au Hyatt. Il n’a pas une minute à perdre. Dans sa chambre, au vingtième étage, il stoppe la climatisation, dépose sa valise, prend une douche, enfile une chemise propre, tout en consultant son agenda sur son portable. Il a noté ses réunions dans l’avion, quelques heures plus tôt, mais a déjà oublié. Il n’imprime plus. Il se demande si c’est dû à l’âge, à sa motivation qui faiblit un peu plus tous les jours, à sa mémoire qui flanche – mais cinquante-trois ans, ce n’est pas si vieux, tente-t-il de se rassurer. Il jette un œil sur le spectacle qui s’offre à lui, de sa fenêtre, Central Park dans toute sa splendeur. Il est temps d’y aller. Jean ferme la porte de la chambre derrière lui. S’il le pouvait, il ferait quelques longueurs dans la piscine. Dehors, il s’allume une cigarette, repère son chauffeur, qui l’attend quelques mètres plus loin.
Pour Jean Beaumont, toutes les grandes métropoles se ressemblent. Des trottoirs au bitume gris, une circulation dense, des panneaux indiquant les pics de pollution, les précautions à prendre, la météo, de plus en plus d’écrans publicitaires dans les rues et les vitrines des magasins, le mugissement des sirènes, des arbres qui se demandent ce qu’ils fichent là. Elles pourraient aussi bien échanger leurs habitants. Pressés, les yeux rivés sur leur portable, qu’ils tiennent au creux de leur main telle une excroissance de leur chair, un casque sur les oreilles. Ils surgissent par grappes des bouches de métro et des bureaux pour s’engouffrer dans les buildings et les boutiques. Le soir venu, ils parcourent le chemin inverse. Jean n’a plus l’habitude de marcher. Son chauffeur le suit comme son ombre. La voiture défile devant les mêmes enseignes que dans les autres villes du XXIe siècle. Ce soir, ses associés l’emmèneront dîner dans un nouveau restaurant en se vantant d’avoir pu y réserver une table. Avant ses premiers voyages d’affaires, il se promettait de prolonger son séjour de quarante-huit heures, pour visiter. Seul. Il se promènerait à pied, utiliserait les transports en commun, ferait des haltes dans des cafés, au hasard. Il n’en a jamais rien fait. Jeune, il était débrouillard, aujourd’hui, c’est une autre histoire. Jean Beaumont est devenu un assisté.
Il se dirige vers sa voiture, puis revient sur ses pas et pénètre dans l’hôtel. Il sort de la poche de sa veste intérieure une enveloppe, qu’il confie au concierge. Pour Esther Urbain, à envoyer en France, en lettre prioritaire.

Esther à Jean
Lille, le 11 février 2019

Bonjour Jean,
Le portrait que vous brossez de vous n’est pas flatteur. Certes, vous faites preuve de franchise, mais ne noircissez-vous pas le tableau ?
Vous espérez qu’écrire vous aidera à mettre des mots sur vos émotions, à lutter contre l’indifférence. Je crois qu’en effet, nous pouvons nous reconstruire avec l’écriture. J’ose croire que vous y parviendrez.
Revenons à votre enfance, si vous le voulez bien. Si vous me trouvez indiscrète, n’hésitez pas à me l’indiquer. Je n’en prendrai pas ombrage, car je sais que je peux me montrer trop directe. C’est l’un des avantages (ou inconvénients ?) de la correspondance écrite, on ne voit pas l’agacement, la lassitude ou la colère chez son destinataire.
Pourquoi étiez-vous scolarisé dans un internat à Dijon ? Vous ne dites rien de vos parents, est-ce parce que vous avez été élevé par votre grand-mère ?
Je ne sais si vous connaissez les Hauts-de-France. C’est une région très intéressante et très attachante, qui fait de gros efforts, malgré ses difficultés économiques, pour se renouveler et innover. Lille est une ville très agréable à vivre. La gentillesse et la chaleur des gens du Nord ne sont pas une légende. J’aime ma région l’automne et l’hiver. La pluie et la brume, contrairement à bien d’autres régions françaises, lui siéent à merveille. Il suffit d’un rien – un ciel couleur gris plomb, des nappes de brouillard venues se poser sur les toits de la ville – pour lui donner un air mélancolique qui force mon admiration à chaque fois. Quand je peux, je m’installe pour lire au comptoir d’un café. L’été, je profite de la nature alentour, qui est ravissante et heureusement peu touristique – pourvu que ça dure ! Mes amis parisiens sont toujours étonnés quand je leur vante les beautés de cette campagne. C’est pourtant la stricte vérité.

À bientôt. Amicalement,
Esther
P-S : J’espère que vous avez compris, dans le mail que je vous ai envoyé, mes remarques à propos de votre premier courrier. Dites-moi si vous m’avez trouvée confuse. Prenons garde, vous comme moi, à bien séparer notre conversation de ce qui a trait stricto sensu à l’écriture.

Après la réunion au Hoxton, je ne suis pas rentrée directement à Lille. J’ai dormi chez Raphaël, mon cousin germain, boulevard Sébastopol. Il est bien plus que mon cousin. Mon frère, mon ami, mon soutien indéfectible. Nous sommes tous deux enfants uniques et quelques mois seulement nous séparent. Il vit à Paris, moi à Lille, mais nous avons passé de nombreuses vacances ensemble. Lui avec ses parents, moi avec mon père.
Raphaël m’avait prévenue qu’il rentrerait tard et laissé les clés sous le paillasson. Je m’étais promis de faire attention à ne pas tout déranger chez lui, mais en quelques heures, j’ai réussi à semer une pagaille monstre. Je ne m’en suis aperçu que le lendemain matin, quand il me l’a fait remarquer en faisant mine de m’étrangler et en ajoutant que ce désordre, il ne l’aurait accepté de personne d’autre. »

À propos de l’auteur
PIVOT_Cecile_©Pascale-LourmandCécile Pivot © Photo Pascale Lourmand

Cécile Pivot est journaliste. Elle a déjà publié Comme d’habitude (Calmann-Lévy, 2017) et Lire! (Flammarion, 2018). Après Battements de cœur, son premier roman paru en 2019, elle publie Les lettres d’Esther. (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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Buveurs de vent

BOUYSSE_buveurs_de_vent  RL2020  coup_de_coeur 

Finaliste du prix du roman Fnac 2020

En deux mots:
Trois frères et une sœur nés du Gour Noir vont tenter de se construire un avenir dans cet endroit sous le joug de Joyce qui s’est octroyé tous les pouvoirs. Mais le pacte qui les unit sera-t-il plus fort que les sbires du tyran? Un combat à l’issue incertaine s’engage…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les quatre fantastiques

Marc, Matthieu, Luc et Mabel. Trois frères et leur sœur sont au cœur du nouveau roman de Franck Bouysse qui réussit, après Né d’aucune femme, un nouveau roman aussi noir que lumineux.

Au moins depuis Né d’aucune femme (qui vient de paraître en poche), on sait combien Franck Bouysse a la faculté de concocter des histoires sombres et lumineuses, qui vont creuser l’âme humaine au plus profond de leur essence. Pour ses débuts chez Albin Michel, il ne déroge pas à la règle, bien au contraire. Buveurs de vent apporte une nouvelle preuve de son talent, servi par une plume étincelante qui a conservé l’efficacité du polar. Et certains codes, comme la découverte dès la première page d’un cadavre et d’un mystère qui va hanter le lecteur jusqu’à l’épilogue. Nous voici convoqués dans une vallée qui, comme toujours chez l’auteur ne sera pas précisément située dans l’espace et le temps. On découvre le sinistre Gour Noir au moment «où un corps réduit à l’état de cadavre à la gorge tranchée et lavée de tout son sang dériva sur les eaux de la rivière, tourbillonna, se cogna à des rochers, avant de s’empaler sur une branche cassée et effilée par une force tempétueuse».
Après cette scène d’ouverture, nous faisons la connaissance de Marc, Matthieu, Luc et Mabel. «Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir». Pour défier le sort et pour oublier les coups de ceinturon que leur inflige leur père, ils ont inventé un jeu, s’accrocher chacun à une corde attachée au viaduc au moment où passe la locomotive, faisant vibrer le pont et leur corps. Une sensation exaltante, mais aussi une sorte de pacte qui les réunit.
Outre Martin et Martha, leurs parents, leur grand-père Élie complète la famille installée dans ce lieu contrôlé par Joyce. En quelques années cet homme a réussi à prendre le pouvoir sur toute la communauté, à s’approprier les terres, à faire plier les plus récalcitrants. «Il possédait toute la ville, et la rue principale s’était ramifiée, tel un mycélium. Chaque rue portait son nom suivi d’un numéro, à l’exception de Joyce Principale».
On comprend alors parfaitement l’envie de la fratrie de fuir, de s’évader de ce lieu oppressant. Pour l’un, la nature sera salvatrice, les arbres et les rivières, les sentiers qui s’éloignent de la centrale électrique, symbole de puissance et d’asservissement. Pour l’autre, ce sera la littérature, même si son père a interdit que des livres entrent dans la maison après avoir vécu un épisode traumatisant durant la guerre. Il va trouver dans les livres toutes les armes pour résister. C’est aussi la littérature, mais de manière plus indirecte, qui offre au troisième le moyen de briser ses chaînes. Il a entendu l’histoire de l’île au trésor et se persuade alors qu’il est Jim Hawkins, qu’il trouvera le trésor. Et comme souvent, celui que l’on imagine le «simplet» va démontrer que croire en ses rêves suffit à déplacer des montagnes. Reste Mabel, à la fois plus fragile et plus volontaire. Chassée du domicile, elle va trouver un travail de serveuse et faire l’objet de convoitises qui vont la mettre en grand danger…
Auteur de ces «quatre fantastiques» vont se cristalliser événements et rumeurs, épisodes dramatiques et déchirements, avant que ne se lève un souffle de révolte. Mais n’en disons pas plus, de peur de vous gâcher le plaisir de cette intrigue aussi soigneusement construite qu’une toile d’araignée, fil après fil – à l’image des cordes qui pendent au-dessus du viaduc – solide et fragile à la fois.
Impressionnant de maîtrise, Franck Bouysse livre ici un traité de résistance, un éloge de la littérature et un chant d’amour plein de poésie caché sous un roman noir. Sans oublier de poser quelques questions essentielles qui, à l’instar de ses personnages, continuent à nous accompagner une fois le livre refermé: « On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir.»

Buveurs de vent
Franck Bouysse
Éditions Albin Michel
Roman
400 p., 20,90 €
EAN 9782226452276
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action n’est pas davantage située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien.
Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette.
Matthieu, qui entend penser les arbres.
Puis Mabel, à la beauté sauvage.
Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs.
Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…
Dans une langue somptueuse et magnétique, Franck Bouysse, l’auteur de Né d’aucune femme, nous emporte au cœur de la légende du Gour Noir, et signe un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de l’insoumission.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Le livre de l’été – Nathalie Pelletey de la librairie Doucet au Mans)
Le JDD (Élise Lépine)
La Cause littéraire (Léon-Marc Lévy)
Blog Aude bouquine
EmOtionS – Blog littéraire
Blog Livrogne


Franck Bouysse présente Buveurs de vent © Production Éditions Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
L’homme et l’ombre de l’homme précédaient la femme sur la pente boisée. Il avançait péniblement, penché en avant, le dos écrasé sous le poids d’un lourd paquetage enveloppé d’une peau de cerf qui contenait les possessions du couple, et des coquillages accrochés à sa ceinture cliquetaient chaque fois qu’il posait le pied sur le sol. La femme ne portait rien sur son dos, mais un enfant dans ses bras. L’enfant ne pleurait pas, il ne dormait pas non plus. L’homme marchait prudemment, d’abord pour éviter les embûches, aussi parce qu’il cherchait d’éventuelles empreintes qui auraient pu témoigner qu’ils n’étaient pas les premiers.
Ils parvinrent au sommet d’une crête. L’homme jeta un regard en direction de la vallée en contrebas, puis il regarda la femme, et elle regarda son enfant. La méfiance gagna du terrain dans les yeux de l’homme. Il voulut continuer sur le même versant, et elle lui saisit le bras. Peut-être tenta-t-elle de le dissuader, prétextant quelque monstruosité enfouie dans les replis de la végétation, qui révélaient par endroits le cours d’une rivière sinueuse aux eaux sombres. Personne n’en sait rien. Personne ne sait non plus s’il lui répondit, ou si une détermination silencieuse suffit à la convaincre de voir ce qu’elle ne voyait pas, à la convaincre d’un rêve naissant, admettre un grand projet sédentaire, et refouler le chaos tranquille de la marche. Personne ne sait, personne ne se souvient, car dans le futur, ni lui ni elle ne songea à écrire leur destinée commune, et la voilà maintenant perdue, et les voilà désormais oubliés, sans existence mythique, sans véritable grandeur.
Ce lieu fut nommé le Gour Noir. On ne sait également pas qui le choisit, peut-être l’homme, peut-être la femme. Sûrement un descendant. Nul besoin d’en dire davantage pour l’instant. Il ne reste qu’à laisser le paysage se déplier à la manière d’une lame de couteau longtemps prisonnière d’un manche gravé de noms et de visages. Tout cela n’est pas si lointain. Il suffit de remonter le mécanisme de l’horloge du temps aux aiguilles arrêtées sur cette heure matinale qui figea l’instant sur le cadran liquide de la rivière, de reprendre l’histoire bien après l’arrivée du premier homme et de la première femme, ce moment où un corps réduit à l’état de cadavre à la gorge tranchée et lavée de tout son sang dériva sur les eaux de la rivière, tourbillonna, se cogna à des rochers, avant de s’empaler sur une branche cassée et effilée par une force tempétueuse. Retourner au bord de la rivière, parmi les descendants du premier homme et de la première femme massés sur les berges, et imaginer ce qui précéda à l’aide de ce qui suivit.
Pas un seul oiseau, pas un seul reptile, pas un seul mammifère, pas un seul insecte, pas un seul arbre, pas un seul brin d’herbe, pas une seule pierre ne fut attendri par la scène. Seul un homme dans la foule en conçut une sourde et incompréhensible peine, qui s’accrocha dans son ventre, comme une prescience douloureuse de sa propre fin, un germe de mort qui allait enfanter un autre monde, conduisant certains à partir et d’autres à rester.
Pour témoigner de ce qui arriva ensuite, il faudrait peindre le silence avec des mots, même si les mots ne suffiront jamais à traduire une réalité, et ce n’est pas nécessaire. Il le faudra pourtant. Témoigner du dérisoire et du sublime. Retourner sur la crête, là-haut, tout là-haut, sur cette crête où apparurent le premier homme au fardeau et la première femme à l’enfant, voici plusieurs siècles, cette femme qui posa un regard plein d’espoir sur ce berceau verdoyant qu’elle croyait fait pour eux, leurs enfants à venir, et tous les enfants de leurs enfants ; et cet homme semblable à une bête endormie à l’entrée d’un terrier, dans l’humble domination des mondes enterrés.
Parmi les hommes présents sur chacune des berges, figés comme des poupées de cire dans un musée, occupés à regarder un cadavre réduit à l’état de brindille fichée dans une autre brindille, se trouvait peut-être et sûrement le coupable du meurtre.
Les regards se croisaient, fuyants, ahuris, suspicieux, entreprenants ou désœuvrés, cherchant tous un indice dans le but d’écrire le scénario qui avait conduit le cadavre à flotter, tentant de deviner quelle puissance l’avait réduit à cet état et poussé dans le courant. Des idées verraient le jour, chacun aurait la sienne, des idées qui parfois se recouperaient, mais dont aucune ne posséderait l’accent d’une vérité sans appel. Faute de preuve.
Dans les jours qui suivirent, quelques hommes eurent bien la tentation de détourner le cours de la rivière, croyant ainsi effacer le cauchemar en commandant au cadavre de remonter le courant et de disparaître. Ils étaient si peu nombreux qu’ils y renoncèrent vite et rejoignirent la masse du troupeau, ne voulant pas être en reste, ni exclus de l’édification du monde nouveau. Puisqu’il s’agissait bien de cela : construire un monde à partir d’un cadavre crucifié posé sur la rivière, en ces heures décisives s’agglutinant comme des mouches sur du papier collant, des heures molles emplies de souvenirs contournés de silence.
Il est temps maintenant de laisser venir une suite de mots, sans désir d’épargner quiconque, pas plus les innocents que les coupables, des mots qui finiront par disparaître, mais qui existeront tant qu’ils habiteront des mémoires.
Au moment où commence cette histoire, ils ne savaient encore rien du monde en devenir, mais le monde ancien les avait enfantés dans l’unique projet de les verser dans un autre. Ils ne savaient rien de l’histoire en train de s’écrire, mais ils étaient tous prêts à en raconter une, à leur manière, avec pour certains des trémolos dans la voix, et pour les autres, suffisamment de fierté pour paraître insensibles. Et c’est exactement ce qu’ils firent : raconter une histoire, celle qui les réunissait enfin, les projetait vers un tout autre but que la découverte de l’identité du coupable.
Qui saurait dire aujourd’hui qu’ils n’y sont pas parvenus ?
Qui oserait ?

Chapitre 1
Quatre ils étaient, un ils formaient, forment, et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir.

À la sortie de l’école, les enfants se rendaient au viaduc fait d’une arche monumentale supportant la ligne ferroviaire et sous lequel coulait la rivière, comme un fil par le chas d’une aiguille. Les soirs de beau temps, le soleil déchirait la surface en milliers de bouches grimaçantes et tatouait des ombres sur la terre craquelée en une symbolique éphémère, qui se déplaçait, pour disparaître au crépuscule, effacée par un dieu idiot. Par mauvais temps, des lambeaux de brume s’effilochaient en fragments vaporeux, tels de petits fantômes hésitant entre deux mondes. De grosses gouttes d’eau se détachaient de la voûte, kidnappant au passage la lumière dans leur course vertigineuse qui les mènerait à la disparition. Dans un grand remous sous le viaduc, une barque de pêcheur arrimée par une corde à un pieu cognait à intervalles réguliers contre une des piles faites de moellons rectangulaires en granit. On aurait pu croire que quelque chose vivait en dessous, donnant ce mouvement qui tendait et détendait la corde, quelque chose comme une entité plus vaste qu’un corps, une entité sans désir, ni jugement, ni hiérarchie même, simplement là pour désigner avec détachement l’espérance des hommes, donner l’illusion qu’il fut un temps où elle n’était pas vaine.
En allant à la rivière, Marc, Matthieu et Mabel repoussaient le moment de rentrer à la maison. Là-bas était si peu chez eux, qu’ils avaient fait d’ici leur royaume. Luc les attendait déjà, depuis qu’il n’allait plus en classe, depuis que l’institutrice avait dit à ses parents qu’elle ne pouvait rien faire pour lui, sur le ton de la défaite. Enfin réunis, ils demeuraient ainsi de longs moments attablés à leurs rêves, donnant chair aux émotions, les nourrissant chacun leur tour, assis côte à côte, comme des chats de gouttière délaissant la gouttière pour accéder au toit.
Du haut de ses dix ans, ce fut Mabel qui la première eut l’idée d’apporter des cordes pour les suspendre en haut du viaduc. Ses frères trouvèrent le projet merveilleux, se demandant comment ils n’y avaient pas pensé avant elle. Ils escaladèrent la voie la moins escarpée, portant chacun deux cordes enroulées autour des épaules, pareils à des alpinistes. Ils atteignirent le sommet du viaduc, dominant en aval la vallée tout entière avec ses carrières, et en amont, la centrale électrique, le barrage, puis une enfilade de maisons, peu à peu devenue une ville ressemblant à un trompe-l’œil quasi immuable, étant donné que nul n’avait le droit de construire un bâtiment supplémentaire, pas même une cabane à poules, sans autorisation.
Les enfants avaient tout prévu. Ils accrochèrent solidement les cordes aux rambardes, deux espacées d’une vingtaine de mètres et deux autres, exactement en face. Matthieu avait proposé de doubler chaque corde, par souci de sécurité. Ils jetèrent ensuite une longueur dans le vide et fixèrent l’autre autour de leur taille. Marc fut chargé de l’arrimage, ayant appris tout un tas de nœuds dans un livre.
Matthieu descendit le premier, pour montrer comment il fallait s’y prendre. Une fois en bas, il fit un signe du bras. Les autres le rejoignirent et tous demeurèrent ainsi accrochés dans ce vide choisi, comme des araignées au bout d’un fil de soie, guettant l’arrivée du train, unis par une entente tacite.
Dès qu’ils entendirent rugir au loin la locomotive, les gamins se mirent à crier, mêlant leurs cris en un seul pour réduire en cendres leurs peurs et communier au sein d’un même bonheur immédiat. Les vibrations produites par la machine lancée à pleine vitesse sur les rails s’accentuaient au fur et à mesure de l’approche, avant de se transmettre aux cordes et de traverser dans la foulée les corps fluets de l’onde de vie la plus pure. La même impression d’échapper au temps multipliée par quatre. Une grande émotion.
Après que le train se fut éloigné, les gamins se regardèrent en silence, leurs corps se détendirent, imprégnés du monde sensible environnant. Au bout d’un moment, Luc se mit à se balancer d’avant en arrière en riant. Les autres l’imitèrent, riant eux aussi, avec la sensation de faire entrer toujours plus d’air dans leurs poumons, mais pas le même air qu’en bas sur la terre ferme. La rivière, les arbres et le ciel se mélangeaient comme s’ils se trouvaient eux-mêmes dans une de ces boules en verre qu’on retourne pour changer le paysage.
Au début, ils délogèrent des oiseaux qui nichaient sous l’arche du pont. Certains vinrent les défier, tels de petits matadors emplumés protégeant leur nichée, ou simplement leur territoire, si bien que, par la suite, les gamins prirent l’habitude de coincer un bâton dans leur ceinture pour se défendre, inventant des bottes secrètes de mousquetaire en riant de plus belle. Un de ces volatiles, un faucon, affirma Matthieu, qui connaissait les oiseaux et tout ce que la nature prodiguait, avait même failli crever un œil à Luc, qui en gardait une cicatrice sur la pommette droite, un fait de guerre dont il n’était pas peu fier et qu’il n’aurait voulu effacer pour rien au monde, allant même jusqu’à gratter la plaie en cachette pour qu’elle laisse une empreinte indélébile, la marque de sa bravoure. Au fil des rencontres, les oiseaux finirent par accepter leur présence inoffensive. Ils ne les attaquaient plus, ne les provoquaient plus, les frôlaient de temps en temps, comme pour les saluer, leur dire qu’ils faisaient désormais partie intégrante de leur environnement, qu’ils en étaient des composants nécessaires à son équilibre ; les surveillant pourtant.
Ils n’étaient encore que des gamins défiant le destin, sans autre idéal que ce moment de liberté absolue, dont ils conserveraient le souvenir jusqu’à la mort. Ils se moquaient éperdument du danger, n’imaginant même pas que la corde pût s’effilocher et encore moins casser. Ils envisagèrent, à tour de rôle et en secret, de couper la leur, mais n’en parlèrent jamais aux autres. S’ils l’avaient fait, peut-être que tous se seraient entendus pour chuter ensemble. Dans le futur, aucun d’entre eux ne pourrait affirmer que le jeu n’en valait pas la chandelle.
La famille Volny habitait une maison de deux étages située au-dessous du barrage et de la centrale électrique. Une fine langue de terre orientée plein sud s’étendait à l’arrière, sur laquelle on cultivait des légumes en respectant les cycles des saisons, ceux de la lune et quelques croyances qui avaient aussi porté leurs fruits.
La maison avait été construite par l’arrière-arrière-grand-père de Martha, la mère des enfants, directement sur la roche. C’était une bâtisse en pierre des carrières du Gour Noir, coiffée d’une charpente en chêne recouverte d’ardoises. Sur une moitié de la façade, un appentis au toit constitué de bardeaux disparates faisait office de porche, et à un angle, les feuilles d’un yucca, dures et effilées comme des baïonnettes, surgissaient en ordre de bataille. Sur le plancher surélevé en mélèze, on avait installé un banc fait d’un madrier posé sur deux tasseaux fixés à la façade pour l’un et à une poutre pour l’autre. C’était là que, depuis toujours, les hommes s’asseyaient pour fumer et que les femmes accomplissaient d’utiles besognes, jamais ensemble.
Chaque année, à l’automne, il incombait aux mâles de vérifier l’étanchéité et la solidité de la construction, de remplacer si besoin les éléments défectueux avant même qu’ils ne provoquent le moindre désagrément. Cette famille n’était pas un cas particulier, il en allait ainsi pour chacune qui possédait une des rares maisons dans la vallée, de sorte que pas une seule semaine ne passait sans que l’on entende résonner dans les environs des coups de marteau, des bruits de scie ou de tout autre outil, comme s’il s’agissait d’instruments de musique à accorder.
L’intérieur de la maison des Volny était constitué d’un étage divisé en cinq chambres de taille identique, sommairement meublées, aux cloisons aussi minces que les parois d’un nid de frelons. Un grenier recueillait, au fil du temps, les objets inutiles et quelques souvenirs épars, que l’on venait rarement invoquer en cachette. Au rez-de-chaussée, une pièce commune faisait office de cuisine et de réfectoire, car personne n’aurait songé à utiliser le terme de salle à manger en observant la famille rassemblée se nourrir silencieusement d’une même bouche, sans plaisir d’être réunis, sans désir apparent. Il y avait aussi une salle de bains et une petite pièce servant de chambre au grand-père, depuis le drame.
Lorsqu’elle était encore en vie, grand-mère Lina racontait aux enfants qu’une araignée gigantesque vivait à l’intérieur de la centrale électrique. Les gamins en observaient souvent, des araignées, dans la nature, de toutes sortes. Ils savaient ce dont elles étaient capables pour piéger des insectes, les trésors de cruauté qu’elles pouvaient déployer. Ils imaginaient la lente agonie des proies, sans jamais songer à les libérer, non par sadisme, mais parce qu’ils ne se sentaient pas le droit d’infléchir l’équilibre naturel, et cela, sans jamais s’être concertés. C’était une autre espèce d’araignée dont parlait la grand-mère, encore plus impitoyable, selon ses dires et la conviction qu’elle y mettait. Elle expliquait avec le plus grand sérieux que les fils que l’on voyait pendre au-dehors n’étaient rien d’autre que sa toile qui se déroulait dans toutes les directions.
Alignés sur chaque pan de mur de la centrale, juste au-dessous de la toiture plane, des hublots noircis de crasse ressemblaient bel et bien aux yeux d’une araignée. Mère prédatrice nourrie des eaux de la rivière, surveillant un ramassis de philistins, qui n’auraient pu désormais se passer de lumière. En éclairant leurs nuits, elle les rendait un peu moins barbares et un peu plus esclaves. La bestiole ne sortait jamais de son antre, mais en passant à proximité, les enfants l’entendaient bourdonner, s’imaginant qu’elle tissait sans relâche ses fils noirs, afin d’étendre toujours plus loin son territoire, et ils se dévisageaient en se demandant lequel d’entre eux aurait le courage de s’aventurer le premier à l’intérieur.
À une époque, grand-père Élie pénétrait chaque jour dans la centrale électrique, son seau en fer-blanc à la main. Il nourrissait la veuve noire à sa façon, pour qu’elle continue de cracher sa toile par son abdomen gonflé et enfiévré, qu’elle continue de tisser son propre rêve de conquête bien au-delà des murs de la vallée. Plus tard, ce serait au tour de Martin, le père des gamins, de s’acquitter de cette noble tâche, après l’accident du grand-père. Et puis, tout s’accéléra ensuite très vite. La grand-mère mourut, sans avouer le fin mot de l’histoire aux gamins. Ils le découvriraient bien assez tôt, le fin mot. Ils n’y échapperaient pas. En attendant, ils alimentaient leur imaginaire en fabriquant d’autres rêves de conquête. Ils n’osèrent jamais poser de questions à leur père ou à leur mère, pas plus qu’aux hommes qu’ils voyaient ressortir de la centrale, le dos courbé, épuisés, comme s’ils avaient cédé une part d’eux-mêmes et que c’était précisément de cela que se repaissait la bête, et pas de nourriture solide, puis elle les abandonnait à une fatigue stérile sur la route silencieuse du retour.
C’était ainsi que vivaient les hommes de la vallée, à la manière d’éternels enfants qui auraient trop attendu de découvrir un secret, et c’est ainsi qu’ils mouraient, devenus trop faibles pour pousser la porte de la tanière du monstre, comme s’ils n’étaient plus dignes, pas même honorés pour les services rendus, désarmés, le sens de leur existence étouffé par des fils dont la démesure contraignait encore l’imagination des enfants qu’ils n’avaient jamais cessé d’être, dans les limites de leur savoir étriqué d’adulte.
En vérité, les âmes dociles qui peuplaient ce coin de monde étaient prisonnières de la toile au jour de leur naissance. Et peut-être que le pire dans tout cela était cette pitoyable fierté transmise de génération en génération, de vivre aux crochets de la créature, un statut de victime qui donnait un sens aux vies. Personne n’aurait songé à changer de place, puisqu’il était acquis qu’il n’en existait pas de plus enviable. Personne n’aurait su dire depuis combien de temps il en était ainsi. Des gens disparaissaient, inlassablement remplacés par de la chair fraîche, d’abord enthousiastes de se conformer à une loi immuable, comme emmaillotés dans des langes trop serrés, de sorte qu’ils étaient déjà morts au sortir du ventre des mères, sans espoir d’exister, pour ne pas avoir à déplorer leur échec. Du moins, c’était le destin promis à tous, sans rédemption possible, sans distinction de race ni de sexe. Un unique destin sans cesse raccommodé.
Les illusions n’avaient pas plus cours en ville que partout ailleurs dans la vallée. Chaque génération sacrifiait la suivante sur l’autel de la déesse fileuse, car proposer une vie meilleure aurait été considéré comme un acte de haute trahison envers la bête. Continuer, transmettre la soumission et la peur, démembrer les rêves entrevus dans l’enfance, représentait le seul projet des adultes. Surtout ne jamais croire aux rêves, ne pas même les respecter, avec le sentiment chevillé que, sinon, ce serait leur plus grande défaite. Accepter les défaites sans mener les guerres. En refusant le combat, rien de grave ne pouvait arriver. Et pourtant, il subsistait un espace éclairé d’une lumière diffuse, que la plupart des enfants, même issus du pire désastre familial, avaient conçu un jour au bord de la rivière, essayant de comprendre son langage, son mystère, mais ils finissaient par grandir et ne distinguaient plus que des draps liquides sous lesquels endormir leur âme, comme une algue accrochée à un vague rocher. Et lorsqu’ils se réveillaient après d’illusoires étreintes, il était toujours trop tard.
La ville entière appartenait à Joyce, le maître de l’araignée. On ne lui donnait pas d’âge, comme il en va souvent des gens qu’on n’a pas vus grandir. À l’époque de son arrivée, la ville bluffait avec sa rue principale bordée de taudis, son église et sa place au milieu de laquelle coulait une fontaine surmontée de la statue d’un général, dont on ne parvenait plus à lire le nom sur la plaque en zinc.
Joyce avait débarqué en ville un après-midi d’octobre, une sacoche en cuir à la main, comme en possèdent les médecins, avec une double pièce métallique sur toute la longueur, munie d’un crochet fermant à clé. Personne n’avait entendu le moindre bruit de moteur qui aurait précédé son apparition, et il n’y avait pas encore de gare. On raconta plus tard qu’il serait venu dans la barque amarrée au-dessous du viaduc, que jamais personne n’avait utilisée.
À peine arrivé, Joyce se dirigea vers la plus grande des bâtisses, l’auberge de la place, qui tenait aussi lieu d’hôtel. Un lourd rideau en velours pendait de l’autre côté, empêchant de voir à l’intérieur. Joyce prit connaissance des tarifs des chambres, affichés sur la porte vitrée. Il observa ensuite les environs, pour s’assurer de ne pas être observé, puis compta l’argent nécessaire à régler une semaine complète.
Dix ans plus tard, à la suite de multiples investissements fructueux, il possédait toute la ville, et la rue principale s’était ramifiée, tel un mycélium. Chaque rue portait son nom suivi d’un numéro, à l’exception de Joyce Principale. On raconte qu’il aurait effacé lui-même le nom du général, afin qu’il ne lui fît pas d’ombre. Il avait pris le pouvoir pour régner sur la vallée du Gour Noir et n’eut jamais à se justifier de rien, pas même de ses origines. Sa plus grande fierté résidait dans la construction de la centrale électrique alimentée par d’énormes turbines entraînées par l’eau de la rivière butant sur le barrage, comme le front d’un prodigieux taureau.
Joyce ne croyait en aucun dieu. Il pensait tout en termes de construction, ne se confiait à personne, et lorsqu’il parlait, c’était toujours pour lancer un ordre indiscutable. Il vivait seul dans un immeuble de sept étages situé en centre-ville, qu’il avait fait bâtir pour son unique usage. Il changeait de pièce chaque soir, lui seul en décidait. Les issues étaient en permanence surveillées par des vigiles et leurs chiens, de jour comme de nuit. Il sortait rarement de l’immeuble, sinon pour se rendre à son bureau de la centrale, allant toujours à pied, accompagné de ses gardes du corps armés tenant en laisse leurs molosses muselés aux oreilles taillées en pointe de flèche. On ne remarquait même pas Joyce au milieu de ses hommes, pareillement vêtu et portant un revolver. Il arrivait dès l’aube. Empruntant une entrée dérobée, condamnée par une porte blindée, il regagnait un grand bureau d’où il dirigeait ses affaires. Il avait placé un dirigeant à la tête de chacune de ses entreprises, qui lui rendait des comptes une fois par semaine, dans ce même bureau. Joyce les choisissait issus de la base. Il savait d’expérience que prendre une revanche sur la vie rendait les gens d’autant plus impitoyables envers leurs semblables.
La centrale électrique était le domaine exclusif de Joyce, le centre névralgique de sa toute-puissance, et il n’aurait laissé à personne le soin d’en prendre les rênes. Il ne sortait pas de son bureau de toute la journée et il ne déjeunait pas. Son ambition était sa seule nourriture, une ambition déclinée en une œuvre de toile, complexe et imparable. Joyce régnait par la peur. Les ouvriers de la centrale ne le croisaient presque jamais, mais ils le savaient là, pesant sur leur destin. Ils sentaient sa présence, accrochés à la toile, pareils à de dérisoires breloques. Ils se méfiaient des espions surveillant chacune des travées, ceux qu’ils avaient identifiés, ceux qu’ils soupçonnaient. Nul n’osait se plaindre ouvertement des salaires et des conditions de travail. Par le passé, certains étaient sortis du rang en de rares occasions, souvent à cause de l’alcool, mais cela ne les avait guère menés plus loin qu’au cimetière. Depuis ce temps, on laissait le feu couver sans souffler sur les braises, par crainte de se retrouver seul dans le brasier. Personne n’était disposé au sacrifice, à être celui qui se lèverait de nouveau. Les sourdes colères portées par la centrale se terminaient invariablement en fausses couches, des embryons noyés dans la rivière. Pour qu’il en fût autrement, il eût fallu qu’un vent nouveau parvînt à pénétrer dans la matrice bétonnée, mais Joyce n’aurait jamais permis qu’on laissât deux portes ouvertes en même temps.
Élie avait de l’or dans les mains. Du temps qu’il travaillait à l’entretien de la centrale électrique, il était capable d’effectuer toutes sortes de réparations, améliorant l’existant, inventant, innovant. Son ingéniosité le menait à trouver une solution à chaque problème. Jamais il ne se vantait. Le résultat faisait foi et cela lui suffisait. Sa réputation était grande, mais elle ne franchit jamais les murs de la centrale. Il aurait peut-être pu monnayer ses talents autrement s’il avait eu un peu d’ambition. Il aurait alors fallu partir. Il ne fut jamais tenté pendant que c’était encore possible. Sa dignité résidait dans le fait d’avoir trouvé sa place en ce monde, son rôle à jouer, du moins le crut-il, jusqu’à ce que, précisément, ce monde si précaire s’écroule autour de lui.
À cette époque, Élie faisait équipe avec Sartore, un type fainéant et sournois qu’on lui avait mis dans les pattes, cousin du contremaître, un tire-au-flanc qui picolait dès le réveil et aussi pendant les heures de service. En plus d’assurer son travail, Élie devait couvrir l’incompétence de son acolyte. C’est en essayant de rattraper une des multiples maladresses du poivrot qu’Élie glissa. Son pied droit fut happé jusqu’au mollet par un des engrenages qu’il avait lui-même installés pour entraîner le tapis destiné à alimenter le foyer de la chaudière. Il eut la présence d’esprit d’appuyer sur le bouton du coupe-circuit, pendant que Sartore le regardait médusé, pétrifié par le pied broyé et le sang qui coulait. Sans la sécurité, Élie y serait sûrement passé en entier.
Découvrant le désastre, le chirurgien préféra amputer jusqu’à mi-cuisse pour éviter tout risque de gangrène. L’homme de l’art avait l’air tellement sûr de lui que personne ne trouva matière à discuter et, pour tout dire, il n’en informa personne avant la fin de l’opération.
Par la suite, jamais Élie ne mit Sartore en cause, non par loyauté, mais à cause d’une fierté déplacée. Sartore vint une seule fois lui rendre visite à la maison avec une bouteille d’eau-de-vie enveloppée dans du papier kraft. Élie était assis dans son lit, en sueur. Un drap blanc couvrait le bas de son corps et s’arrêtait au bassin. L’autre ne pouvait détacher son regard de la frontière matérialisée par un relief abrupt donnant sur ce qui n’existait plus.
Ça te fait mal ? parvint-il à dire en bredouillant.
Élie ne répondit pas. Il saisit la bouteille des mains de Sartore et replia le papier pour dégager le goulot, puis se mit à boire à petites gorgées sans en proposer à l’autre, comme s’il n’était même pas là, comme s’il n’avait jamais été là.
Je suis désolé, tu sais, je m’en veux… Si je peux faire quelque chose.
Élie buvait. Il n’avait jamais eu l’habitude de boire autant. Un voile épaississait son regard rivé à la bouteille. La date se mit à danser sur l’étiquette collée de travers. S’il avait eu assez de force, il aurait balancé la bouteille à la face de Sartore, et l’autre dut le sentir, car il recula d’un pas, puis resta à distance, les yeux fixés sur la bouteille qui revenait se poser à intervalles réguliers à l’emplacement du tronçon de jambe manquant, à la manière d’un piston qui va et vient.
Sartore s’excusa de nouveau, et comme Élie ne réagissait toujours pas et que la bouteille était vide, il s’en alla et ne revint jamais.
La plaie une fois cicatrisée, Élie passa de longs moments à regarder le moignon que sa mémoire s’obstinait à prolonger, et ce n’était certainement pas un miracle, mais le pire des mensonges entretenus par ce corps qui se rêvait encore complet. Par la suite, ses forces en partie revenues, il demanda qu’on lui apporte du bois et des outils. Sans même quitter le lit, il entreprit de fabriquer deux béquilles. Chaque soir, Lina entrait pour secouer la couverture et balayer les copeaux tombés au sol, s’en allait les jeter dans le fourneau et revenait, un bol de soupe dans la main. Quelques jours plus tard, son ouvrage terminé, Élie s’assit au bord du lit et se leva en prenant appui sur les béquilles. Il fit le tour de la chambre et retourna s’asseoir, épuisé comme s’il avait traversé la vallée en courant.
Depuis, à la maison, les béquilles reposaient toujours de chaque côté de sa chaise, pareilles à des ailes au repos. En milieu d’après-midi, il les saisissait, se levait et sortait. Il déambulait jusqu’à la place du village et s’asseyait au bord de la fontaine en rêvassant. Souvent, en repartant, il se mettait à tourner sur lui-même comme un chien autour de sa merde, semblant chercher un nouvel équilibre, puis il s’immobilisait à bout de souffle en regardant la statue du général dominant la fontaine, figé dans sa charge héroïque, sabre au clair, il se mettait alors à crier des choses incompréhensibles en regardant défiler les nuages. Les passants s’éloignaient bien vite de lui, pensant à des accès de folie.
Il avait été mordu par l’araignée, à sa façon. Cela lui avait coûté une jambe et avait éteint les quelques lueurs dans ses yeux, que des témoins dignes de foi affirmaient avoir entrevues dans un lointain passé. En vérité, Élie criait pour s’empêcher de pleurer, et quand il n’avait plus de salive, il s’asseyait encore un court instant sur le rebord de la fontaine pour reprendre des forces. Il rentrait ensuite à la maison et s’enfermait dans sa chambre, les yeux encore gorgés d’eau et de colère, puis d’une infinie tristesse. Il demeurait alors des heures à regarder la bouteille désormais vide que Sartore lui avait apportée, passant et repassant un doigt sur l’étiquette salie. Jamais il ne but une autre goutte d’alcool que celui provenant de cette bouteille.
La malédiction de l’araignée était en marche. Lina tira sa révérence six mois après l’accident de son mari, toujours une histoire de fil qui lâche. »

Extrait
« On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir.
D’habitude, lors des repas, Martha s’asseyait après avoir rempli toutes les assiettes. Ce soir-là, elle était déjà assise quand tout le monde prit place en l’observant d’un œil curieux. Elle ne se leva pas. Le ragoût trépignait dans la cocotte posée sur le fourneau. Elle attendit encore, joignant les mains au-dessus de son assiette.
Qu’est-ce qu’il se passe, tu es malade? demanda Martin. Martha dévisagea chacun des membres de la famille, puis, sur un ton solennel, elle dit:
Il faut qu’on redevienne une vraie famille. » p. 261

À propos de l’auteur
BOUYSSE_Franck_3©pierre-demartyFranck Bouysse © Photo Pierre Demarty 

Franck Bouysse naît en 1965 à Brive-la-Gaillarde. Il partage son enfance entre un appartement du lycée agricole où son père enseigne et la ferme familiale tenue par ses grands-parents. Il y passe ses soirées et ses week-ends, se passionne pour le travail de la terre, l’élevage des bêtes, apprend à pêcher, à braconner…
Sa vocation pour l’écriture naîtra d’une grippe, alors qu’il n’est qu’adolescent. Sa mère, institutrice, lui offre trois livres pour l’occuper tandis qu’il doit garder le lit: L’Iliade et L’Odyssée, L’Île aux trésors et Les Enfants du capitaine Grant. Il ressort de ses lectures avec un objectif: raconter des histoires, lui aussi. Après des études de biologie, il s’installe à Limoges pour enseigner. Pendant ses loisirs, il écrit des nouvelles, lit toujours avidement et découvre la littérature américaine, avec notamment William Faulkner dont la prose alimente ses propres réflexions sur la langue et le style. Jeune père, il se lance dans l’écriture de ses premiers livres: il écrit pour son fils les romans d’aventures qu’il voudrait lui offrir plus tard, inspiré des auteurs qui ont marqué son enfance: Stevenson, Charles Dickens, Conan Doyle, Melville… Son travail d’écriture se poursuit sans ambition professionnelle. Le hasard des rencontres le conduit à publier quelques textes dans des maisons d’édition régionales dont la diffusion reste confidentielle. En 2013, il déniche une maison en Corrèze, à quelques kilomètres des lieux de son enfance. La propriété est vétuste, mais c’est le coup de cœur immédiat.
Il achète la maison qu’il passera plus d’une année à restaurer en solitaire. Alors qu’il est perdu dans ce hameau désolé, au cœur de ce territoire encore sauvage, un projet romanesque d’ampleur prend forme dans son esprit. Un livre voit le jour et, poussé par un ami, Franck Bouysse entreprend de trouver un éditeur.
Grossir le ciel paraît en 2014 à La Manufacture de livres et, porté par les libraires, connaît un beau succès. La renommée de ce roman va grandissant: les prix littéraires s’accumulent, la critique s’intéresse à l’auteur, un projet d’adaptation cinématographique est lancé. Ce livre est un tournant. Au total, près de 100000 exemplaires seront vendus. Suivront Plateau, puis Glaise, dont les succès confirment l’engouement des lecteurs et des professionnels pour cette œuvre singulière et puissante, et Né d’aucune femme, (prix des libraires 2019, prix Babelio 2019, Grand prix des lectrices de Elle 2019…). Buveurs de vent est son premier roman chez Albin Michel. (Source: La Manufacture de livres / Albin Michel)

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Vladivostok Circus

DUSAPIN_Vladivostok_Circus

  RL2020

En deux mots:
Une jeune femme est mandatée pour réaliser les tenues des acrobates du cirque de Vladivostok qui préparent un concours international. Elle va passer quelques semaines en compagnie de Nino, Anton et Anna. Une expérience intense, entre prise de risque et dépaysement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les acrobates, la couturière et le risque

Après la Corée et le Japon, Elisa Shua Dusapin nous entraîne dans l’Extrême-Orient russe pour son troisième roman, dans les pas d’une jeune femme chargée de réaliser les costumes des acrobates qui vont jouer leur vie. Haletant!

Vous avez sans doute vous-mêmes déjà constaté la chose. Lorsque vous arrivez dans un endroit inconnu ou que vous rejoignez une nouvelle affectation, vous vous rendez compte de détails auxquels les autochtones ne prêtent plus attention, vous découvrez des faits qui vous intriguent, alors qu’ils semblent parfaitement acceptés par tout le monde. Depuis son premier roman, Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin joue à la perfection ce rôle d’observatrice hypersensible, capable d’une phrase de rendre une atmosphère, de décrire l’originalité d’un lieu. Après la Corée du Sud et le Japon, la voilà qui se rapproche un tout petit peu de l’Europe en situant son troisième roman à Vladivostok.
C’est dans ce grand port de l’Extrême-Orient russe que débarque la narratrice. Elle s’est vue confier une mission de courte durée, réaliser des costumes pour les acrobates du Vladivostok Circus. Ces derniers se préparent au concours international d’Oulan-Oude, qui peut leur assurer une carrière internationale. À son arrivée, seules quelques représentations sont encore programmées avant la trêve hivernale. L’occasion de découvrir la prestation d’Anna, Anton et Nino, très spectaculaire: «Le numéro à la barre russe ouvre le second acte. Je reconnais les porteurs que j’ai vus sur mon téléphone. Anton et Nino. Ils entrent en habit de corsaire. Anna dans une robe déchirée. La captive qui cherche à se libérer. Ils alternent entre figures sur la barre et pas chorégraphiés au sol. L’ensemble est en décalage avec l’orchestre. Je ne comprends pas si la musique accélère ou s’ils sont trop lents. Anna semble devoir précipiter ses sauts pour garder le tempo. J’en suis mal à l’aise.»
Au fil des jours, et alors que le cirque est déserté, cette tension va croître, car plus la couturière va pénétrer dans l’intimité du trio et plus elle va se rendre compte des enjeux de ces répétitions. En fait, c’est leur vie qu’ils jouent. S’ils veulent être les premiers à réaliser quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre, ils veulent surtout assurer la pérennité d’une équipe qui ne tient plus qu’à un fil. Car Nino est âgé et ses problèmes physiques le handicapent, Anton rêve d’ailleurs et Anna est ballotée entre ses deux porteurs.
À travers le regard de la narratrice, mais aussi celui de Léon, le régisseur, le lecteur découvre ce qui se joue vraiment au fil des répétitions et de l’approche de la compétition. Un temps qui s’écoule aussi pour la narratrice, qui doit s’assurer que les costumes seront prêts en temps et en heure.
Elisa Shua Dusapin réussit admirablement à rendre cette atmosphère et le poids des responsabilités qui pèsent sur chacun des protagonistes. À l’image de ces sauts qui réclament une parfaite concentration, une synchronisation attentive des gestes, on se rend compte qu’il suffit d’une faille pour que plus rien ne tienne, pour que tout s’effondre. L’épilogue se jouera du côté d’Oulan-Oude. Il vous surprendra. Gardez toutefois en mémoire cette remarque faite à la narratrice lorsqu’elle est initiée à l’acrobatie. Ce pourrait être l’une des clés de ce récit sensible et fort: «Un bébé apprend plus vite à rester debout qu’un adulte à lâcher prise.»

Vladivostok Circus
Elisa Shua Dusapin
Éditions Zoé
Roman
172 p., 00,00 €
EAN 9782889278015
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Russie, principalement à Vladivostok. On y évoque aussi Oulan-Oude et Bruxelles ainsi que Paris et Chicago.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A Vladivostok, dans l’enceinte désertée d’un cirque entre deux saisons, un trio s’entraîne à la barre russe. Nino pourrait être le fils d’Anton, à eux deux, ils font voler Anna. Ils se préparent au concours international d’Oulan-Oude, visent quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre. Si Anna ne fait pas confiance aux porteurs, elle tombe au risque de ne plus jamais se relever. Dans l’odeur tenace d’animaux pourtant absents, la lumière se fait toujours plus pâle, et les distances s’amenuisent à mesure que le récit accélère.
Dans ce troisième roman, Elisa Shua Dusapin convoque son art du silence, de la tension et de la douceur avec des images qui nous rendent le monde plus perceptible sans pour autant en trahir le secret.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Bulles de culture


Elisa Shua Dusapin présente Vladivostok Circus © Production Éditions Zoé

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je ne suis pas attendue, je pense. Pour la énième fois, le guichetier parcourt la liste des personnes autorisées. Il vient de faire sortir un groupe de femmes enchignonnées, musculeuses, les yeux bridés. Derrière la grille, j’ai aperçu le dôme de verre, la pierre marbrée sous les affiches de la saison. Je répète que je suis costumière. Le guichetier finit par se tourner vers une télévision. Il ne comprend pas l’anglais, me dis-je encore, pour me rassurer. Je m’assieds sur ma valise, tente d’appeler mon correspondant, un certain Léon, le metteur en scène. J’ai un rire nerveux. Mon téléphone n’affiche plus que trois pour cent de batterie. Comme je m’éloigne en quête d’un lieu où la recharger, je suis hélée par un homme depuis l’intérieur du cirque. Il accourt en retenant ses lunettes. Son corps en longueur contraste avec celui des filles croisées plus tôt. Je lui donne la trentaine.
– Désolé, s’exclame-t-il en anglais, je t’attendais dans une semaine ! Je suis Léon.
– On n’avait pas dit début novembre ?
– Si ! C’est moi, je suis dans les nuages.
Nous contournons le bâtiment jusqu’à une petite cour qu’une palissade sépare de l’océan. Le rivage apparaît entre les lattes. Des lampions s’entortillent sur un arbre. Une caravane beige domine un mobilier en fer forgé, des assiettes traînent sur les tables en guise de cendriers, d’autres rougies par de la sauce tomate. Sur les chaises, sous-vêtements de sport et de dentelle recroquevillés.
Léon me fait pénétrer dans un couloir sombre en arc de cercle. Il me traduit les écriteaux punaisés aux portes : administration, accès aux coulisses, arrière de la piste. Chambres et vestiaires sont au premier étage. Tout en haut sous la coupole, le réfectoire. Nous arrivons au bas d’un escalier. Que je l’excuse un instant, il va chercher le directeur au repas. Il monte en courant.
Du haut des marches, un chat me fixe, blanc, presque rose. Je lui tends la main. Il s’approche. Sa couleur étrange est celle de sa peau. Il n’a presque pas de poils. Il se frotte à mes jambes. Je me redresse, vaguement dégoûtée.
Léon revient flanqué d’un homme dans la cinquantaine, cheveux platine, qui me salue d’une main ferme. Léon traduit en simultané. Le directeur est navré du malentendu, rire bref, j’ai un peu d’avance mais bien sûr il ne va pas me renvoyer si loin chez moi, d’ailleurs c’est un honneur d’accueillir un jeune talent de la couture européenne. En ce moment, le Vladivostok Circus joue son grand spectacle d’automne. D’ici la fermeture hivernale à la fin de la semaine, il m’invite à y assister autant que je le désire. Le seul problème concerne le logement : toutes les chambres sont occupées par les artistes. Je vais pouvoir m’installer après leur départ.
Je me force à sourire, dis que je me débrouillerai. Le directeur fait claquer ses mains, c’est donc parfait ! que je n’hésite pas à le solliciter si nécessaire.
Il n’attend pas ma réponse pour s’enfermer dans son bureau. Je remercie Léon pour la traduction. Il hausse les épaules. Il est Canadien, a enseigné l’anglais. Je peux compter sur lui. J’en profite pour partager mon inquiétude : je sors à peine de l’école, je viens du théâtre et du cinéma, je n’ai jamais travaillé pour le cirque, il le savait n’est-ce pas ? A propos, je ne suis pas certaine d’avoir compris, comment allons-nous procéder si les artistes s’en vont la saison terminée ? Léon opine de la tête. Ce n’était pas très clair en effet. Normalement, tout le monde quitte les lieux, les artistes se dispersent dans les cirques de Noël. Mais le trio à la barre russe, avec qui nous collaborerons, s’est arrangé avec le directeur pour préparer son prochain numéro au Vladivostok Circus sans payer de loyer, en échange de quoi il se produira ici dans le spectacle du printemps.
– Anton et Nino sont des stars, précise Léon. Pour le directeur, c’est un bon deal. Pas sûr de l’inverse, mais c’est comme ça.
Je prends l’air convaincu, tout en mesurant ce qui me sépare du milieu circassien. Tout ce que je sais du trio en question, c’est qu’il est célèbre pour son numéro intitulé Black Bird, dans lequel Igor, le voltigeur, effectue cinq triples sauts périlleux à la barre russe. J’ai fait des recherches avant ma venue, découvert l’existence de cet engin long de cinq mètres, large de vingt centimètres, soutenu à chaque extrémité par l’épaule d’un porteur, et sur lequel le troisième membre du groupe enchaîne des figures. La discipline demeure l’une des plus périlleuses car l’acrobate n’est pas assuré.
– C’est toi qui a imaginé le numéro avec Igor ? je demande.
– Oh non ! Je ne l’ai pas connu avant son accident.
– L’accident ?
– Tu ne savais pas ? Ça fait cinq ans qu’il ne saute plus. Il y a une nouvelle. Anna.
Il me dit qu’elle vient de partir en ville avec Nino mais Anton est dans sa chambre, il peut me présenter, sinon le lendemain après le spectacle. Je m’empresse de dire demain, c’est très bien.
– C’est peut-être mieux, oui. Anton comprend toutes les langues mais parle à peine anglais… »

Extraits
« Le numéro à la barre russe ouvre le second acte. Je reconnais les porteurs que j’ai vus sur mon téléphone. Anton et Nino. Ils entrent en habit de corsaire. Anna dans une robe déchirée. La captive qui cherche à se libérer. Ils alternent entre figures sur la barre et pas chorégraphiés au sol. L’ensemble est en décalage avec l’orchestre. Je ne comprends pas si la musique accélère ou s’ils sont trop lents. Anna semble devoir précipiter ses sauts pour garder le tempo. J’en suis mal à l’aise. » p. 18-19

« Il reste trois jours avant le dernier spectacle. je me donne pour devoir d’assister aux entraînements individuels d’Anton et Nino. Je les regarde depuis les gradins. Travail de musculation, de souplesse. Nino roule sur le dos, soulève le bas-ventre, les pieds tendus. Anton est moins mobile. Il n’a pas le même corps d’athlète, mais une masse de puissance qui déborde, le fait ployer, l’encombre dès lors qu’il n’est pas à la barre. Il fait tourner ses hanches avec lenteur, mains sur la taille. Ensuite ils prennent la barre. Anna se place entre eux. Elle lance au plafond un sac de sable qu’ils doivent rattraper sans se regarder. Elle pose une chaise sur la barre, en équilibre sur deux pieds. Ils la maintiennent le plus longtemps possible. Ils bougent à peine. Parfois Léon me rejoint, m’explique l’importance de ce genre d’exercices, car les porteurs prennent en charge toute la stabilité de l’acrobate, qui ne doit surtout pas chercher à s’équilibrer lui-même. Il dit qu’il faut s’imaginer Anna à la place de la chaise, s’en remettre aux porteurs avec autant d’inertie. C’est l’une des grandes difficultés de la barre russe. » p. 41

« Un bébé apprend plus vite à rester debout qu’un adulte à lâcher prise. » p. 89

À propos de l’auteur
DUSAPIN_elisa-shua_©DR
Elisa Shua Dusapin © Photo DR

Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute École des Arts de Berne), elle se consacre à l’écriture et aux arts de la scène. Pour son premier roman paru aux éditions Zoé en 2016, Hiver à Sokcho, elle reçoit les prix Robert Walser, Alpha, Régine Deforges, et est lauréate de l’un des prix Révélation de la SGDL. Les Billes du Pachinko, son deuxième roman paru en 2018, est récompensé par le Prix suisse de littérature et le prix Alpes-Jura. Avec un réalisme saisissant, Elisa Shua Dusapin évoque les paysages mentaux de ses personnages grâce à des images d’une grande originalité. (Source: Éditions Zoé)

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Térébenthine

FIVES-terebenthine

  RL2020

En deux mots:
Admis à l’école des Beaux-Arts, Luc, Lucie et la narratrice vont choisir de s’exprimer à travers la peinture. Une technique qui leur vaudra les railleries de leurs professeurs et congénères, mais soudera «les térébenthine» tout au long d’une formation aux multiples facettes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les beaux-arts mènent à tout

En retraçant ses années d’études aux Beaux-Arts, Carole Fives fait bien plus que nous livrer une part de son autobiographie et la naissance de sa vocation. Térébenthine est aussi un traité sur l’art et un réquisitoire – féministe – contre son enseignement.

Carole Fives a choisi de faire les Beaux-Arts. Une période de sa vie qui sert de terreau – très fertile – à ce roman bien éloigné de son précédent opus Tenir jusqu’à l’aube, si on considère son combat féministe comme un invariant à toute son œuvre.
Bravant les mises en garde à l’égard d’une filière qui n’offre guère de débouchés, sauf pour une petite poignée d’artistes, la narratrice réussit son concours d’entrée et se retrouve très vite confrontée à un univers étrange où des concepts sont assénés de façon définitive par des enseignants qui semblent avoir compris que l’art avait désormais atteint ses limites, que la technologie allait transformer cet univers comme tant d’autres et que le spectacle, la «performance» allait prendre le pas sur l’œuvre elle-même.
Dans ce contexte, le trio qu’elle forme avec Luc et Lucie va très vite être marginalisé, non seulement parce qu’il se retrouve au sous-sol de l’école – le seul endroit où il est encore possible de peindre – mais parce qu’il est le seul à se confronter à cette «vieille» technique que plus personne n’enseigne: «À l’école, le professeur de peinture est en dépression depuis deux ans et, pour d’obscures raisons, il n’a pas été remplacé. C’est donc entre étudiants que vous allez vous former le plus efficacement, les autres enseignants ne se risquant que rarement jusqu’aux sous-sols, préférant éviter d’attraper la tuberculose et autres infections propres aux miséreux et aux artistes maudits.»
Le trio, reconnaissable à l’odeur qu’il traîne avec lui et qui lui vaudra le surnom de «Térébenthine», est victime de railleries, mais cet ostracisme aura aussi pour conséquence de les souder davantage. Ils sont pourtant loin de partager les mêmes idées sur l’art et sur la manière d’exprimer leurs idées. Mais ces débats font tout l’intérêt du livre. À chaque affirmation d’un professeur, à chaque confrontation aux œuvres des grands artistes, les questions sur le rôle de l’art, sur la façon de juger les œuvres, sur la définition du beau sont âprement discutées. Et très vite, au-delà des théories et de l’histoire de l’art, il est question d’émotions. Comme quand, à l’occasion d’un voyage à New York, la narratrice est saisie par la puissance d’un Rothko, par cette part inexplicable qui vous happe et vous transforme. Ou quand, devant l’œuvre que l’on imagine, «les pinceaux tombent, la distance s’abolit, et c’est le corps-à-corps, le peau-à-peau: la toile a tant à offrir.»
Carole Fives nous livre tous les aspects de ces années de formation qui, au-delà des études, s’étendent à la politique et aux questions de société, à l’amour et à la prise de conscience de la place de la femme dans un milieu très machiste. Elle s’imagine qu’en couchant avec Dimitri, elle pourra peut-être capter un peu de son savoir-faire, mais se rend vite compte que ce professeur accumule les aventures pour comble l’absence de sa femme Olga restée au Tatarstan. Elle va alors se détourner de lui et de ses enseignements. Et si durant une sorte de grand happening, elle pourra célébrer les artistes femmes, il faudra subir le machisme ambiant jusque dans sa chair. On notera du reste que la solidarité féminine est tout autant un leurre. Quand, par exemple, pour tout encouragement Véra Mornay lui explique qu’«un bon peintre est un peintre mort». Un tel «enseignement» conduisant à des drames.
Mais au-delà des obstacles et des attaques vécus dans cet «asile de fous» – pour reprendre la qualification utilisée par son père venu voir les travaux de fin d’année – viendra la révélation de l’écriture. Oui, les mots peuvent aussi transmettre les émotions.
En utilisant la seconde personne du singulier pour raconter cet épisode de sa vie, Carole Fives prend ses distances avec cette jeune artiste. Et si elle pose un regard attendri sur ce passé enfui, c’est d’abord pour souligner que c’est à ce moment-là, du côté de Lille, qu’est née une romancière. Pour notre plus grand plaisir !

Térébenthine
Carole Fives
Éditions Gallimard
Roman
176 p., 16,50 €
EAN 9782072869808
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lille. On y évoque aussi New York et Paris.

Quand?
L’action se situe il y a une vingtaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Certains, ou plutôt devrais-je dire certaines, se sont étonnés du peu d’artistes femmes citées dans notre programme d’histoire de l’art. Je leur ai donné carte blanche aujourd’hui. Mesdemoiselles, c’est à vous!»
Quand la narratrice s’inscrit aux Beaux-Arts, au début des années 2000, la peinture est considérée comme morte. Les professeurs découragent les vocations, les galeries n’exposent plus de toiles.
Devenir peintre est pourtant son rêve. Celui aussi de Luc et Lucie, avec qui elle forme un groupe quasi clandestin dans les sous-sols de l’école. Un lieu de création en marge, en rupture.
Pendant ces années d’apprentissage, leur petit groupe affronte les humiliations et le mépris. L’avenir semble bouché. Mais quelque chose résiste, intensément.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Février 2004
Luc est debout devant sa toile, brosse à la main. Il prend du recul, s’avance, recule à nouveau… C’est un grand format, un lac immense dans une lumière froide. Une bande verticale à droite présente un motif plus abstrait, des cercles fluo, à intervalles réguliers.
Lucie et toi êtes assises à côté, sur un canapé de récup.
— T’en as pas marre, Luc, ça fait trois mois que tu bloques sur cette toile…
— Je n’arrive pas à terminer, il ne manque pas grand-chose mais ça ne tient pas… si seulement je savais ce que c’est…
— Et tu comptes y passer toute l’année ?
Luc s’assied sur son tabouret pivotant, ne lâche pas sa toile des yeux.
— C’est sûrement la partie gauche, c’est encore déséquilibré, je cherche, je cherche, c’est rageant, si près du but…
Lucie le coupe :
— T’as juste besoin de te changer les idées ! De sortir de cette cave !
— Laissez-moi encore quelques minutes…
Luc se relève, saisit un pot de pigment vermillon sur une étagère. Il verse un peu de son contenu dans l’assiette en plastique qui lui sert de palette.
Tu te caches les yeux derrière les mains : « Au secours, il va tout gâcher ! Je ne veux pas assister à ce massacre ! »
Lucie hausse les épaules : « Je ne vous comprends pas tous les deux, comment pouvez-vous continuer à peindre de façon si épidermique ! Comme si Duchamp n’était pas passé par là ! Plus personne ne peint depuis des siècles et vous vous obstinez ! C’est fini la peinture, mes potes, c’est mort ! »
— Ça va, j’ai beau être peintre, je pense à Duchamp, se défend Luc.
— Et ma chère Lucie, aux dernières nouvelles, ce n’est pas Duchamp qui a eu l’idée de faire entrer une pissotière dans un musée, c’est une blague de sa bonne copine Elsa…
— Elsa ?
— Elsa von Freytag-Loringhoven, pour vous servir !
— Pas facile à retenir, son nom.
— C’est pourtant elle qui a envoyé le bidet dans un salon de peinture, sous pseudo, comme le faisaient les femmes artistes à l’époque…
— C’était un urinoir, précise Lucie. Et puis il en a eu bien d’autres, des idées, Duchamp, le porte-bouteilles, la roue de vélo…
— Une roue de vélo sur un socle, ça fait toute la différence ! dit Luc.
Tu tentes de t’extraire du canapé :
— Quelle différence ?
— Elle devient sculpture…, marmonne Luc, à nouveau concentré sur sa toile.
Tu te lèves et t’approches de Luc :
— Eh bien moi je décide, mon petit Luc, qu’assis avec ton cul sur ton tabouret pivotant, tu es une œuvre d’art. Ça va, c’est pas trop inconfortable pour tes fesses, comme socle ? Je vais t’exposer pour mon diplôme ! Je te signe où ? Fesse gauche, fesse droite ?
— Très important, la signature, concède Lucie.
Luc grommelle :
— C’est idiot ces oppositions, nous sommes tous des conceptuels, des enfants de Cézanne. Peindre n’a jamais empêché personne de penser !
— De toute façon, la France c’est le pays de la littérature, pas de la peinture…
— Ici, on a peur des images…
— Waouh, on est des terroristes…
— Vous n’oubliez pas les impressionnistes quand même ?
— Les impressionnistes, c’est l’exception ! Ici, c’est le pays des Lumières, pas des impressions…
Luc lance un long « Putainnn… ».
Sur sa toile, le lac aux tonalités froides s’est transformé en bain de sang. Paniqué, Luc s’empare du premier chiffon qui lui tombe sous la main et tente d’absorber un maximum de pigment vermillon.
— C’est la cata !
— Mais non, Luc, ça donne la profondeur qui manquait à ta toile…
Lucie demande si elle peut prendre une bière dans le frigo.
— Quelle heure il est ?
— Déjà vingt heures…
— Dans ces caves, nuit/jour, jour/nuit, ça ne fait aucune différence…
— La bière, on la prendra dehors, allez ouste, on bouge avant que le gardien ne vienne nous virer d’ici…
— Un soir, on va se faire enfermer, avec les cafards et les rats crevés…

Pendant que chacun récupère sacs et vêtements, tu lances :
— Il paraît que l’école organise un voyage, vous étiez au courant ? Un voyage à New York !
— Oh putain, New York, the place to be ! dit Lucie.
— C’est Berlin, the place to be ! Enfin, New York, c’est un bon début…
Luc hausse les épaules :
— C’est 800 balles, leur voyage, moi, je les ai pas…
— Tu n’as pas encore touché la bourse ?
Luc nous montre les rouleaux de toiles et les châssis adossés au mur.
— Si, mais la bourse, j’en ai besoin pour vivre, tu vois, pas pour aller à New York! »

Extraits
« Six mois plus tôt
«PEINTURE ET RIPOLIN INTERDITS.» C’est ce qui est inscrit à la bombe, en lettres fluo, sur la façade du bâtiment.
Début des années 2000, à l’École des beaux-arts, on ne touche plus aux pinceaux ni aux pigments. Les étages ont été rénovés pour accueillir les ateliers vidéo, son et multimédia. Les éclaboussures de couleur et les odeurs de térébenthine ne sont plus tolérées, les ateliers de peinture, pour les derniers résistants, ont été déplacés aux sous-sols, dans les caves.
Mais tout ça, tu ne le sais pas encore. Toi, tu as dix-sept ans et tu rêves d’apprendre à dessiner, à peindre, à créer. En cette froide matinée d’avril, tu es venue passer le concours d’entrée des Beaux-Arts.
Autour de toi, des filles s’étreignent, s’embrassent, leurs sacs en jean débordent de tubes d’acrylique et de rouleaux de kraft.
— « Les Beaux-Arts ? Tu veux finir sous les ponts ? Ou sur le trottoir ? »
Un groupe de filles s’esclaffe, tandis qu’une autre leur rejoue la scène familiale.
— Bref, mon père m’a coupé les vivres, j’ai dû prendre un job de serveuse… sinon j’allais m’y retrouver plus vite que prévu, sous les ponts…
Un peu plus loin, des garçons vêtus de bombers sombres tirent sur des roulées, les yeux mi-clos.
Tu te sens ridicule avec tes Kickers mauves et ton immense carton à dessin Canson vert, moucheté de noir. Jusqu’ici, lorsque tu te rendais à la seule boutique spécialisée beaux-arts de la ville, tu ne croisais que des retraités. Tu comparais longuement le prix et le grammage des papiers tandis que dans le rayon d’à côté, une sexagénaire devisait gaiement aquarelle et pastel avec le vendeur.
Enfin, on vous fait entrer dans l’école et on vérifie vos cartes d’identité. L’épreuve pratique du concours consiste à « Produire une réalisation plastique à partir d’une œuvre ». On vous distribue un document imprimé en couleurs, un portrait d’enfant déguisé. Le titre est précisé en bas de la feuille, Paul en Arlequin, ainsi que le nom de Picasso, pour ceux qui, comme toi, n’auraient pas reconnu le génie du cubisme dans sa période dite classique.
Le tableau semble loin d’être terminé. Certains éléments sont juste esquissés, le fond est resté brut, laissant la toile apparente. Tu restes indécise devant cette image, Picasso a-t-il choisi de la laisser inachevée ou n’a-t-il simplement pas eu le temps de la finir, se désintéressant soudainement de son modèle pour une passionnante séance de tauromachie ? À moins que la guerre n’ait éclaté alors qu’il s’apprêtait à peindre le reste et qu’il ait préféré se lancer dans Guernica ? Mais n’y a-t-il pas là une question que tout artiste se pose, comment décide-t-on qu’une œuvre est enfin terminée ? Quand sait-on qu’on a posé l’ultime touche ?
Autour de toi, ça s’agite, ça rougit, ça transpire. Les candidats ont extrait moult matériaux de leurs cabas, du polystyrène et du carton, des morceaux de bois ou des pelotes de laine, des bouteilles vides ou du coton hydrophile… Il s’agit maintenant d’assembler ce beau bordel et de produire quelque chose qui ressemble à une sculpture.
À côté de toi, une fille en salopette bleue a crayonné sur un lé de papier peint une silhouette humaine éventrée. Elle s’applique maintenant à scotcher des bandes stériles dégoulinant d’encre rouge.
Tu n’as misé que sur tes fusains et tes couleurs pour t’exprimer. Tu observes une dernière fois la reproduction du Picasso et tu te lances dans une composition plus qu’aléatoire à partir du chapeau d’Arlequin. Il vous reste deux heures, pensez à mettre vos noms afin que le jury puisse identifier votre travail.
Tu souris à la fille en salopette, peut-être vous retrouverez-vous en septembre?»

« Comment peindre après la mort de l’art, après la barbarie, comment créer à l’ère du soupçon? Dans le sous-sol des Beaux-Arts, vous vous questionnez, vous vous disputez, vous vous influencez parfois mais vous savez qu’une seule chose compte: la nécessité de continuer, quoi qu’en pensent les enseignants de l’école.
Vous partez d’images de récupération, des revues, des journaux. Luc choisit des paysages qu’il trouve dans les catalogues de voyages et en fait disparaître les figures humaines, les textes, les prix. Il les vide de leur contenu, les épuise, jusqu’à leur réinsuffler une vision plus personnelle. Quant à toi, tu t’inspires de journaux dont tu reproduis aléatoirement les compositions. Tu mélanges des visages de stars à des portraits d’inconnus, des top-models et des photos des rubriques nécrologiques, des enfants du tiers-monde et des bébés grassouillets.
Les images extraites de la pub, de la télé ou d’ailleurs sont surtout un prétexte à peindre, encore et toujours, à chercher à digérer le monde, à le comprendre.
Loin d’être un espace de liberté absolue, la toile est ce lieu où un geste en impose un autre, puis un autre, et où enfin le chaos s’ordonne. C’est un dialogue silencieux, tu te confies et la toile te répond, les échanges s‘intensifient, jusqu’à ce que tu la gifles de tes coups de pinceau, de tes coups de raclette. La toile résiste et t’apprend que seule tu ne peux rien, qu’entre elle et toi il va falloir trouver un accord, même précaire, même fragile.
Parfois les pinceaux tombent, la distance s’abolit, et c’est le corps-à-corps, le peau-à-peau: la toile a tant à offrir. » p. 33-34

« Tu découvres d’autres artistes femmes. Les critiques ont beau dire que l’art n’a pas de sexe, tu sens qu’ils manquent d’objectivité et que le but est bien plutôt de faire passer pour neutre une histoire de l’art toute empreinte de virilité. Après une absolue domination du regard masculin pendant des siècles, les femmes artistes peinent à s’exprimer, à simplement oser prendre le pinceau, la caméra, le stylo, mais quand elles le font, c’est l’explosion. Cindy Sherman. Martha Rosler. Laurie Anderson. Louise Bourgeois. Jenny Saville. Barbara Kruger. Marlene Dumas. Annette Messager. Joan Mitchell. Kiki Smith. Yoko Ono. Geneviève Asse. Sarah Moon. Adrian Piper. Katharina Grosse. Vanessa Beecroft. Mona Hatoum. Ghada Amer. Judy Chicago. Elaine de Kooning. Frida Kahlo. Valérie Belin. Dorothea Lange. Tamara de Lempicka. Rachel Whiteread. Tatiana Trouvé. Suzanne Valadon. Chantal Akerman. Françoise Vergieli. Agnès Varda. Gina Pane. Eva Hesse. Marie Laurencin. Maria Helena Vieira da Silva. Wanda Gág. Sarah Lucas. Elizabeth Peyton. Agnès Martin. Mary Ellen Mark. Seton Smith. Nancy Spero. Valérie Jouve. Louise Lawler. Lisette Model. Martine Aballéa. Jana Sterbak. Rebecca Horn. Shirley jaffe. Claude Cahun. Carole Benzaken. Sally Mann. Elizabeth Lee Miller. Sylvie Blocher. Diane Arbus. Laura Owens. Rosa Bonheur. Françoise Huguier. Annie Leibovitz. Eija-Liisa Ahtila. Martine Franck. Helen Levin. Susan Rothenberg. Jane Atwood. Aurélie Nemours. Agnès Thurnauer. Alice Neel. Rosemarie Trockel. Magdalena Abakanowicz. Francesca Woodman. Barbara Morgan. Gertrud Arndt. Judith Rothchild. Anne-Marie Schneider. Berenice Abbott. Eva Aeppli. Mariko Mori. Camille Claudel. Yayoi Kusama. Sophie Ristelhueber. Bettina Rheims. Carla Accardi. Emily Carr. Sarah Morris. Germaine Richier. Claudine Doury. Dora Maar. Suzanne Lafont. Narie-ange Guilleminot. Sylvie Fleury. Julie Mehretu. Orlan. Sophie Calle. Meret Oppenheim. Guerrilla Girls. Dora Maurer. Niki de Saint Phalle. Charlotte Perriand. Tania Mouraud. Susan Hiller. Valérie Favre. Pipilotti Rist. Rineke Dijkstra. Jenny Holzer. Helen Frankenthaler. Gloria Friedmann. » p. 46-47

« Avec Dimitri, tu apprendras à dessiner des bouquets de fleurs, des vases, des pommes, des poires blettes, des carafons, des grappes de raisin, des mains ouvertes, des poings fermés, des raccourcis, des drapés, des plongées, des contre-plongées, des trompe-l’œil, des anamorphoses…
Avec Dimitri, tu apprendras à donner du plaisir sans jamais en recevoir. Dimitri fait l’amour comme s’il faisait des pompes à la salle de sport, il se tient au-dessus de toi, le buste détaché, les yeux fermés, à jamais inaccessible. Il est loin, très loin, au Tatarstan, avec Olga peut-être? Très vite tu comprends qu’il comble l’absence d’Olga avec de nombreuses autres femmes, modèles ou élèves. Et très vite tu te détournes de lui et de ses enseignements. De ses portraits de femme si idéalisés, si esthétisants, de son rapport au sexe si désincarné.
En comparaison avec les œuvres que tu vois à Beaubourg, peintes cinquante ans plus tôt, les sujets des toiles de Dimitri t’apparaissent totalement datés. Des nus féminins, toujours des nus, mais qui peut encore voir ça en peinture? Des madones, des Vierges à l’enfant, des déesses, des saintes, il y en a déjà plein les musées, au Louvre, au Musée d’art moderne, au British Museum, l’histoire de l’art en est remplie, jusqu’à saturation… » p. 51

« Dix jours plus tard, ton installation est prête. Il s’agit de poupées gonflables chaussées de lunettes, lisant Emmanuel Kant. Critique de la faculté de juger, plus précisément, ce texte qui parle du jugement de goût et d’esthétique. Tu as récupéré une table bistrot chez ton père et confortablement installé les poupées sur des chaises hautes. Elles sont rhabillées pour l’occasion, et sous les pulls et les jeans dont tu les as revêtues on ne distingue plus trop leur handicap.
Les enseignants n’en reviennent pas. Quelle bonne surprise! En voilà une force de proposition! Qui questionne la sculpture, le masculin/féminin, c’est vraiment passionnant. Et quel en est le titre? Poupées regonflées, tout simplement! Tu rassures les enseignants, non, non, ce n’est pas une œuvre féministe, il ne s’agit pas de libérer la femme mais simplement de rhabiller les poupées gonflables. Tout le monde se réjouit de voir que tu es enfin passée à des pratiques plus réfléchies que la peinture, on t’encourage à te documenter sur le mouvement Dada, on te promet un cours à venir sur cette vieille avant-garde, car oui, c’est la bonne nouvelle, malgré ton année au sous-sol, à fréquenter les rats et les damnés de la terre, tu es admise en deuxième année. » p. 57-58

« Quelques mètres plus loin, ton père s’arrête à nouveau devant une accumulation de préservatifs masculins suspendus sur des fils à linge. «Qu’est-ce que c’est que cette horreur?» Vous vous approchez, les capotes sont remplies d’encres colorées. Tu lis le cartel à voix haute, «Séropositif/Éros Positif».
Vous arrivez devant ton installation:
– Voilà, c’est mon travail… enfin, ce que j’ai fait pour l’examen, mais je préférerais qu’on descende voir mes peintures, elles sont dans mon atelier et…
Le gobelet de jus de pomme a glissé des mains de ton père, qui balbutie:
– Mais c’est pas croyable, ce genre de poupées, ce sont, ce sont… ! Ce n’est pas une école ici, c’est un asile de fous! » p. 59

« Tout en écrasant un mégot dans son cendrier de poche, Véra Mornay fait mine de regarder tes toiles. Véra n’est pas ta tutrice mais elle reste la prof de pratique artistique, c’est toujours elle qui sévit dans les ateliers. Elle te demande de t’expliquer. Quel est le sens de ces portraits, de ces figures? Pourquoi dansent-ils? Pourquoi sont-ils vêtus, pourquoi avoir utilisé du vermillon, du bleu, du blanc de Meudon? Pourquoi une série, pourquoi la peinture plutôt que la sculpture, pourquoi quelque chose plutôt que rien?
Tu alignes les phrases, tu te justifies, tu tentes une argumentation.
Elle te coupe.
«Vous n’êtes pas totalement bête.»
Elle insiste: «Je vous crois même plutôt intelligente.»
Tu l’attends au tournant. Tu sais qui elle est. Véra Mornay et sa réputation qui la précède, sa réputation qui est arrivée jusque dans les caves. Elle n’est sûrement pas venue là pour te complimenter. Elle a déjà détruit des centaines de vocations, poussé des étudiants au suicide. Tu inspires, te concentres sur tes baskets, la pointe blanche de tes baskets, comme une collégienne prise en faute.
Tu sais que le coup va porter, tu ne sais pas quand mais Véra Mornay est devant toi et son rôle dans l’école est clair: te briser.
Faire place nette.
Que tout un chacun ne se croie pas artiste.
Il n’y aura pas de place pour tout le monde.
Il y en a déjà peu pour les artistes femmes, comme elle.
Véra Mornay peine à exister sur la scène artistique française.
La preuve, elle se voit obligée de parcourir plus de 500 kilomètres aller-retour en train de Paris chaque semaine pour venir faire la prof.
Paris-province.
De la confiture aux cochons. 500 kilomètres aller-retour pour voir vos croûtes.
Qu‘elle fixe avec une mine dégoûtée.
Tu te prépares à esquiver les coups.
«Bon, vous n‘êtes pas bête. vous ne voulez pas faire autre chose que de la peinture?»
Ça y est, c‘était ça! C‘était juste ça!
Tu te détends.
Elle reprend
«Vous savez, un bon peintre est un peintre mort,»
Elle rit de son bon mot.
«Et ce mémoire, il avance, il en est où?»
Tu bredouilles, tu as du mal avec ça, c’est compliqué pour toi d’être à la fois actrice et spectatrice de ton travail, tu préfères laisser ça aux critiques. » p. 112-113

À propos de l’auteur
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Carole Fives © Photo Francesca Mantovani 

Carole Fives est l’autrice de sept livres, parmi lesquels Une femme au téléphone et Tenir jusqu’à l’aube dans la collection «L’Arbalète». (Source: Éditions Gallimard)

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Une femme de rêve

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  RL2020

Prix Claude Chabrol 2020 (roman noir adaptable au cinéma)

En deux mots:
Après une évasion spectaculaire, un dangereux criminel entame une virée sanglante en compagnie de sa fille et d’une femme prise en otage. Traqué par celui qui l’avait mis en prison, et qui reprend du service, il entend régler ses affaires avant de fuir au Brésil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Cavale sanglante

Dominique Sylvain a imaginé un meurtrier froid et déterminé qui, après avoir réussi une évasion spectaculaire, décide de régler ses comptes. Mais le polar classique va alors voler en éclats.

La scène est glaçante et donne d’emblée le ton. Ici, pas de sentiment, pas de fioritures. Le meurtre est une question de technique, prémédité consciencieusement: «Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.» Malgré l’arrestation de Karmia, le meurtrier, Schrödinger reste profondément marqué par la vision de sa coéquipière s’effondrant «payant pour tous les autres», pour reprendre les paroles de Karmia, son assassin qui ronge son frein en prison. Et qui va réussir une spectaculaire évasion commanditée par sa fille Nico. Cette dernière va réussir à faire atterrir un hélicoptère au sein de l’établissement pénitentiaire où son père l’attend en compagnie d’Adèle qu’il a pris en otage. Le trio va réussir à déjouer les mailles du filet mis en place pour le retrouver. Il y a pourtant urgence, à en juger par la carrière de ce criminel: «Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie.»
Si Nico ne comprend pas trop pourquoi il faut s’encombrer d’un otage, elle a appris à obéir sans discuter. Y compris quand son père décide d’une étape supplémentaire avant de rejoindre Marseille où un bateau les attend pour gagner le Brésil où s’est installée sa mère.
Karmia prend la direction de la Lorraine, car il veut revoir une dernière fois Laurence avec qui il a eu une brève mais intense liaison. Cette dernière vit dans une forêt isolée pour y exister son métier. «Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature.» Des sons qu’elle vendait notamment au cinéma. Elle avait aussi collaboré à plusieurs ouvrages avec le photographe animalier Yannick Schneider avec lequel elle partageait désormais sa vie. Autant dire que l’arrivée de Karmia n’est pas vraiment de nature à la réjouir.
Et alors que l’enquête progresse doucement – Schrödinger ayant repris du service – et que les mailles du filet se resserrent, Adèle essaie de se rapprocher de Nico. Car après l’avoir crue «aussi dérangée que son père», elle s’est rendue compte que «c’était surtout une gamine meurtrie et déboussolée» et qu’elle pourrait peut-être s’en faire une alliée. C’est alors que les événements vont s’emballer. Quand la police arrive sur place, elle découvre un corps dans un champ, une ferme en flammes et des protagonistes qui se sont évaporés. Et ce n’est pas le SDF «au regard ravagé» qui erre par-là qui pourra leur être d’un grand secours.
Dominique Sylvain, qui a plus d’un tour dans son sac, va alors faire exploser le roman noir pour nous entraîner dans une nouvelle dimension, celle de ces liens invisibles qui se tissent entre les esprits, celle de ces expériences qui vont au-delà de l’entendement et qui fascinent autant qu’elles interrogent. Et c’est ce qui donne à ce roman à nul autre pareil cette dose de mystère qui font les grandes œuvres!

Une femme de rêve
Dominique Sylvain
Éditions Viviane Hamy, coll. Chemins nocturnes
Thriller
304 p., 19 €
EAN 9791097417512
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans le Parc naturel régional de Lorraine, du côté d’Erickstroff et Marenberg ainsi qu’au Brésil. On y évoque aussi le Montana.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pas d’erreur, cette fille était de la race des vaincus. Elle ne tenterait rien. En bonne intello, elle se contenterait d’analyser. Et tu en arriveras à la conclusion que mon père n’a aucune raison de te vouloir du mal. Une déduction erronée. Le souci avec lui, c’est qu’il n’a jamais été maître des émotions étranges qui chevauchent dans les méandres de son esprit. Il est comme un demi-dieu, capable du pire comme du meilleur. Un être absurde et merveilleux, dépourvu d’empathie, sans peur, susceptible de se lancer dans des actions inutiles et sacrément périlleuses pour lui et son entourage.»
Après avoir fréquenté Les Infidèles et fait une escale au Japon avec Kabukicho, Dominique Sylvain nous emporte une fois encore dans son univers dangereusement onirique et sensuel. Nouvelles technologies et bitcoins lui offrent mille et une manières de tordre le cou aux codes du roman policier. Une femme de rêve brouille les pistes: au lieu de traquer le coupable, n’est-il pas plus séduisant de rechercher qui est la victime?
«Quelque part c’est insensé, mais ça me plaît ainsi.» Dominique Sylvain

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
France Inter(Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog Quatre sans Quatre
Blog Baz-Art
Blog Fondu au noir (Caroline de Benedetti)
Le blog d’Eirenamg

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Vendredi 6 janvier 2017
Le tireur vise sa cible avec son pistolet semi-automatique MAC modèle 1950.
À 14 h 22 mn et 15 s, son doigt appuie sur la détente, et le temps se dilate.
La barrette fait basculer la gâchette qui comprime son ressort. Le chien libé ré pivote vers l’avant, poussé par la bielle sous l’action du ressort de percussion.
Il frappe le talon du percuteur, qui à son tour comprime le ressort, fait saillie dans la cuvette de tir et percute l’amorce. Le bloc culasse abaisse la tête du séparateur qui comprime à son tour le ressort.
Le talon du séparateur touche la barrette qui perd contact avec le talon de la gâchette. L’échappement se produit.
La balle, qui pèse huit grammes, est propulsée vers la cible à une vitesse de trois cent soixante mètres par seconde. L’énergie cinétique déployée à la bouche du canon est de cinq cents joules.
Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.
L’homme qui a assisté à cette scène ne vit pas dans le même espace-temps que cette balle. Son temps n’est pas amorti. Et son présent prend immédiatement les couleurs d’un cauchemar. Il a vu la femme s’effondrer et le léger nuage rouge jaillir de sa tête.
Il tombe à genoux. Contrairement à sa partenaire, aucune balle n’a traversé son corps. Pourtant, même s’il l’ignore encore, il est blessé . Son cerveau, incapable d’accepter ce qui vient de se produire, est passé en mode protection. Il s’effondre parce que c’est le coût à payer pour sa survie. Comment supporter la réalité lorsqu’elle est devenue inacceptable? En s’écartant d’elle.

L’envol
Jeudi 15 mars 2018
Faire croupir ces hommes à deux pas du Paradis. C’était cela, le projet.
Depuis qu’elle avait débuté ses cours à Mauvoiry, cette évidence frappait pour la première fois Adèle Bouchard. Construire cette prison au-delà d’une avenue bordée de jardins, dans une ancienne abbaye calée entre une collégiale néogothique et un prieuré royal ne pouvait être que l’idée d’un sadique. L’effet é tait renforcé par la précocité du printemps. Le ciel turquoise jouait avec un troupeau de nuages nacré s, la brise chahutait des parfums de fleurs, l’air é tait caressant.
Une beauté inaccessible. Surtout pour ceux qui en avaient pris pour cher.
Elle échangea quelques mots avec les gens de l’accueil, leur abandonna son portable et sa carte d’identité , puis franchit le sas à détecteur de métaux. Chaperonnée par un gardien, elle traversa la cour d’honneur sous les sifflets fusant des cellules.
Les détenus la saluaient à leur manière. Et plus par tradition que par conviction. Pas de propos salaces ou d’insultes, elle faisait ce qu’il fallait pour cela; maquillage et dé colleté bannis, chignon serré , manches longues et baskets noires de rigueur.
Vite, le bâtiment abritant le gymnase et les salles de cours, et après cette première frontière franchir les deux portes aux lourds barreaux. Les verrous grincèrent. Salpêtre, désinfectant, relents de cantine, sueur : la chaleur et le manque d’aération amplifiaient les odeurs. Avec sa peinture écaillée et son éclairage aux néons, le lieu faisait penser à Shutter Island de Scorsese. Un décor entre cauchemar et ré alité, un huis clos aux couleurs de l’Enfer. Comme prévu par le règlement, le gardien lui tendit le talkie-walkie afin de donner l’alerte en cas de besoin. Elle ne s’était jamais sentie menacée. Ou alors par leur enthousiasme. Chaque jeudi matin, il s’agissait de tenir trois heures devant son public le plus exigeant. C’était bien le problème avec ces chers taulards. Ils n’étaient pas dispersés dans un amphi, non, ils lui faisaient face, pinailleurs, curieux comme des mômes pour compenser l’ennui des longues journées, prompts à dé border du sujet quand ils trouvaient l’occasion de parler famille, souvenirs, regrets. Selon l’appellation officielle, ils étaient ses «étudiants empêchés». Malgré ses longs allers-retours en métro et RER, elle ne regrettait rien, fière qu’elle é tait de s’inscrire dans une tradition humaniste, son université proposant depuis longtemps aux prisonniers d’Île-de-France la possibilité de poursuivre des études supérieures. Plus leur peine était lourde, plus ils avaient besoin d’elle. En préparant, en dépit de tout, une licence de lettres modernes, ils luttaient pour demeurer vivants. »

Extraits
« Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie. Le sang avait coulé. Celui de Séverine, la coéquipière de Schrödinger et son âme sœur. Karmia détestait les policiers comme on déteste Ebola; on prétendait qu’il avait voulu faire payer Séverine pour tous les autres, et qu’il avait sciemment visé la tête. La balle d’un flic lui avait ravagé le portrait, alors il s’était vengé. Une logique de défoncé. » p. 27

« Il n’avait pas fallu longtemps à Nico pour la retrouver. Comme tous ces gens qui ne se méfiaient pas de l’Internet, l’ancienne «chef op» du son avait laissé des traces. Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature. D’après son site, elle bossait pour les musées, faisait des conférences. Et vendait ces sons au cinéma. » p. 76

« Son regard pétillait d’intelligence, et son vocabulaire était plutôt sophistiqué . Un sacré gâchis. Elle aurait pu faire de brillantes études. Adèle reprenait espoir. C’était comme si un minuscule ballon d’hélium s’était mis à gonfler sans prévenir entre ses poumons. C’était à la fois bon et douloureux. Nico était aussi une victime. Peut-être pouvait-elle s’en faire une alliée? » p. 129

« Le corps d’Adèle Bouchard avait été retrouvé dans un champ. La jeune femme s’était brisé la nuque, probablement en tentant de fuir. Laurence Schneider était introuvable, et son mari, actuellement aux États-Unis, n’avait aucune nouvelle. La ferme des Schneider avait été presque entièrement détruite par les flammes. Un incendie volontaire. On avait trouvé des bidons de diesel à moitié calcinés. Le véhicule de Laurence, un 4×4 rouge qu’elle utilisait quotidiennement, avait disparu. La gendarmerie avait utilisé un hélicoptère pour survoler les bois sans succès. Et personne n’évoquait l’existence de la fille de Karmia. Il alla s’asseoir près de l’église et réfléchit. Lui, il avait une trace de cette fille. Elle dormait dans son portable. Karmia était passé à travers les mailles du filet. Mais tout ça n’expliquait pas ce qu’avait fabriqué sa fille en pleine forêt, fusil en main, en compagnie d’un SDF au regard ravagé. » p. 192

À propos de l’auteur
Dominique Sylvain est née le 30 septembre 1957 à Thionville en Lorraine. Elle travaille pendant une douzaine d’années à Paris, d’abord comme journaliste, puis comme responsable de la communication interne et du mécénat chez Usinor. Pendant treize ans, elle a vécu avec sa famille en Asie. Ainsi, Tokyo, où elle a passé dix ans, lui a inspiré son premier roman Baka! (1995). Sœurs de sang et Travestis – réécrit ensuite sous le titre du Roi lézard -, ont été écrits à Singapour. Elle habite actuellement à Paris mais reste très attachée à l’Asie où elle se rend régulièrement. Fan inconditionnelle de Murakami et lectrice insatiable, elle ne cesse de se réinventer avec une grande créativité.
Lauréat de nombreux prix, notamment le Grand Prix des lectrices de Elle en 2005 pour Passage du désir, elle se consacre désormais exclusivement à l’écriture. Ses dix-sept romans ont tous été publiés dans la collection Chemins Nocturnes, aux Éditions Viviane Hamy. (Source: Éditions Viviane Hamy)

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Pour la beauté du geste

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  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Une jeune femme revient dans la petite ville de son enfance pour y enterrer son père et pour y vendre leur maison au bord de la voie ferrée. L’occasion d’analyser les relations entre le père et sa fille, de comprendre comment les événements se sont déroulés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Attention au passage d’un train

Dans un premier roman tout en subtilité, Marie Maher retrace la relation d’un père avec sa fille au moment où cette dernière revient dans la ville de son enfance pour l’enterrement.

C’est un roman qui commence par la fin. La fin d’une vie, celle du père de la narratrice qui revient dans la petite ville de son enfance pour y enterrer son père. Autour du cercueil quelques rares connaissances, quelques personnes qui ont fait le déplacement à la grande surprise de sa fille. Il y a même deux policiers. Une fois la boîte dans le trou, elle peut se laisser aller à égrener ses souvenirs.
La première image qui lui vient à l’esprit est celle des trains qui rythmaient la journée et qui passaient près de la maison qu’il lui faut maintenant vendre.
Il y avait les trains rapides qui ne s’arrêtaient pas et les trains plus lents et plus bruyants qui s’arrêtaient à la gare toute proche. Les trains qui s’arrêtaient servaient à revenir en arrière pour rejoindre la ville d’où partaient les trains qui ne s’arrêtaient pas. Un jour, elle a pris le premier puis le second, le temps de voir une dernière fois le toit de sa maison.
Elle reviendra à la mort de sa mère pour trier ses affaires, pour revoir ce père qui l’a chassée et qui maintenant lui demande son aide, lui qui ne sait même pas comment fonctionne la machine à laver.
En fait, c’est un combat qui a lieu par tâches domestiques interposées. La vaisselle dans l’évier, le sol gluant, les chaussettes qui trainent sont autant de manière d’affirmer son pouvoir, de cantonner sa fille à un rôle de bonne.
Alors quand il gesticule avec sa débroussailleuse le long de la voie ferrée, elle n’a plus vraiment envie de répondre à ses sollicitations. D’autant qu’en sortant il a renversé le seau avec l’eau de rinçage.
Marie Maher va alors réussir un subtil roman, qui suggère plutôt qu’il n’affirme, qui livre des indices, des sensations, plutôt qu’il n’assène des vérités. On imagine des années de vexations, de mépris ou au moins d’indifférence. On voit au fil des pages comment une relation peut se déliter jusqu’à ce dédain qui peut mener au drame.
Un court mais intense roman, un fait divers qui laisse des traces, une lecture que vous n’oublierez pas de sitôt. Ceux qui ont lu Avant que j’oublie d’Anne Pauly y retrouveront non seulement la même thématique mais aussi même originalité dans l’approche thématique. Mais cette fois, il se pourrait même que votre prochain voyage en train ne se fasse pas dans une douce quiétude…

Pour la beauté du geste
Marie Maher
Alma Éditeur
Premier roman
128 p., 15 €
EAN 9782362794780
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans une petite ville qui n’est pas précisée.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Retourner dans le village pour vendre la maison.
Ça devrait être facile, elle ne l’a jamais aimée cette maison plantée au bord d’une voie ferrée.
C’est la dernière chose à faire, les parents sont morts. L’un après l’autre. Se sont suivis de peu, mais dans le désordre. C’est parti de là. Ou de la télé qui hurlait dans le salon.
Elle n’y est jamais retournée depuis l’accident du père. L’accident qu’on avait classé sans suite, elle ne savait pas qu’on classait les accidents. Elle ne savait pas non plus qu’à dix ans, on ne redessine pas le monde avec du café sur une toile cirée.
Ça devrait être facile, elle a une vie maintenant.
Revenir, vendre, accueillir tout ce qui pourra la faire tenir debout.
Et garder près d’elle le grand chien gris.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog L’ivresse littéraire


Marie Maher lit un extrait de son roman Pour la beauté du geste © Production Alma Éditeur

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous êtes arrivés en gare de. Assurez-vous de n’avoir rien oublié dans le train. Veuillez emprunter le passage souterrain s’il vous plaît. 12 h 05. Je vais prendre un café en terrasse dans le bar en face de la gare. Malgré la pluie. Je me mettrai sous l’auvent. J’ai froid. Je me sens bien.
Je regarde les gouttes d’eau accrochées à la bordure de la toile. Chaque goutte suspendue le long de la bande de tissu qui une fois tombée laissera la place à la suivante. La suivante qui une fois tombée laissera la place à la suivante. Qui une fois tombée laissera la place à la suivante. Qui une fois tombée. Un allongé s’il vous plaît.
Deux taxis sont garés sur le parking en face de la gare. Aucun n’a bougé depuis que je suis arrivée. Ce sont les taxis de la gare. Ils acceptent leur condition.
C’est le moment d’y aller.
Le trou me semble très grand, beaucoup plus grand que lui ne l’était.
Je regarde mes pieds, j’ai eu raison de mettre mes bottes de motard, avec ma jupe à volants, ça a de l’allure. Je me suis toujours sentie prête à affronter le monde avec ces bottes, même si aujourd’hui je n’ai plus grand-chose à craindre puisque je n’ai plus rien à craindre de toi. Je suis au premier rang, c’est normal. Au bord du trou. Autour, les gens sont rassemblés en grappes. De temps en temps un grain s’échappe d’une grappe pour s’introduire dans celle d’à côté. Des chuchotements, des raclements de gorge. Dans mon dos, les grappes n’ont d’yeux que pour moi, les têtes se tournent, les mains accrochent le bras du voisin. Est-ce qu’ils pleurent ? J’ai envie de regarder. Mes lunettes de soleil n’ont pas quitté le haut de mon nez. Personne ne voit que mes yeux ne sont pas gonflés. Pas même humides. Un homme avec une casquette noire s’avance au bord du trou, face aux gens. Il tend le bras dans leur direction, paume face au ciel, les invite à se rassembler. Les grappes se resserrent, les chuchotements s’interrompent, seuls les raclements de gorge persistent à participer.
Tu en as mis du temps pour te décider à faire ce voyage, et maintenant voilà que tu lambines pour sortir de la voiture. Tu n’as pas encore ouvert les portières. Tu arrives enfin dans ta boîte en roulant sur deux rails en métal. Ils ont l’air bien huilés, le bruit est sourd quand tu avances. Tu n’avances pas bien vite, je ne comprends pas pourquoi tu traînes comme ça. Maintenant tu fais des pauses. Tu t’arrêtes. Tu repars. Tu t’arrêtes. Tu repars. Il est trop tard pour réfléchir. Il faut y aller.
Deux grandes cordes entourent la boîte. Quatre hommes en costume noir veillent à ce que la boîte prenne la bonne direction. Tu ne vas pas encore te défiler. La boîte est maintenant tout au bord du trou. Tu n’as jamais été si près du but. Les hommes prennent les cordes dans leurs mains. On entend des nez qui reniflent un peu fort, des bouches qui laissent échapper des souffles, des doigts qui froissent des mouchoirs en papier. C’est l’heure du départ. Les quatre hommes accompagnent la boîte dans sa lente descente au fond de la terre. Tu fais un gros « ploc » quand tu arrives en bas. La discrétion n’a jamais été ton fort. Je me demande comment ils vont remonter les cordes qui sont maintenant sous la boîte, au fond du trou. Apparemment c’était prévu, les quatre hommes s’accroupissent et jettent les bouts de corde le long de la boîte. Elles resteront avec toi. Ce n’est pas très esthétique, et ça risque de te gêner, je te connais. J’ai oublié le bouquet de roses rouges que je devais distribuer aux gens pour qu’ils t’en jettent une sur la boîte. Ta sœur l’a dans la main. Elle pense toujours aux choses essentielles. Elle a le teint jaune et les lèvres serrées comme si on lui avait collé un bout de sparadrap dessus. Avec sa coloration auburn et sa mise en plis surlaquée on dirait qu’elle porte un casque orange. Elle tire une rose du bouquet et me la donne. C’est moi qui dois ouvrir le bal. Tu me fais trop d’honneur. J’avance tout au bord du trou, je l’aurais imaginé plus profond. Mon regard tombe sur le couvercle de ta boîte. Moins de deux mètres te séparent du sol. Je suis déçue, inquiète surtout. J’ai peur que tu remontes. Le groupe des grappes derrière moi s’impatiente. J’ai envie de prendre mon temps. Comme toi. Je sais que tout le monde attend mon geste. J’ai envie de les faire languir, qu’ils aient un peu pitié. Ils pourraient, ils n’ont jamais rien compris. Aujourd’hui, c’est une chance. Je balance très lentement le bras au bout duquel pend la rose rouge, comme pour prendre mon élan. Les yeux plantés dans la boîte, j’entends des pieds qui commencent à gratter la terre, des soupirs qui m’invitent à être courageuse. Je me retourne avant de le faire ou je ne me retourne pas ? Je ne me retourne pas, ce n’est pas mon genre. Allez, mon prochain mouvement de bras vers l’avant lâchera la rose. Et puis non, le suivant. Voilà. Le « ploc » de ma rose a été plus discret que le tien, un «pli» plutôt. Plic Ploc.

Il faut maintenant que je cède ma place à l’avant du trou, juste à tes pieds, et que je me mette sur le côté. Je vais donner une rose à chaque personne qui s’approchera, l’une après l’autre, elles ne pourront plus avancer en grappe. Je regarderai chacune d’elle dans les yeux en lui faisant un demi-sourire forcé, comme quand on souffre et qu’on veut le cacher. Quand je me suis rangée sur le côté du trou, j’ai jeté un œil sur les grappes qui vont maintenant faire la queue pour la rose. Il n’y a pas beaucoup de monde, moins que la dernière fois. Deux policiers sont un peu en retrait. Pourtant, tu n’aimais pas les flics. Eh bien tu vois, ils sont venus quand même, ça étoffe un peu l’assemblée. Il faut dire qu’il ne reste plus grand monde dans la famille. Je t’avais dit que si tu voulais avoir du monde, il ne fallait pas que tu tardes trop, si tu voulais avoir du monde, il fallait être le premier. Je t’avais prévenu. Regarde celui-là, c’était ton préféré. Il est là, il est venu dire au revoir à tonton. Il pose la main sur mon épaule en signe de réconfort et s’essuie les yeux qui ont l’air vraiment humides. Il a toujours été parfait. A débuté sa carrière de saint dès sa naissance. A tout de suite affiché la couleur. Né le jour de la fête des mères, dimanche 28 mai. Même le jeté de sa rose est superbe, un mouvement ample et délicat. On dirait qu’il a répété. Je pense que les autres se retiennent d’applaudir. Et celui-là, regarde, tu ne l’as jamais aimé. Il faut dire que s’il n’y avait eu que des gens que tu avais aimés, vous n’auriez pas été nombreux. Ça m’aurait évité un aller-retour en train. Eh bien tu vois, celui-là, il est là, tu vois qu’on peut parfois compter sur des gens alors qu’on ne s’y attendait pas. C’est normal, vous avez partagé tant de « un petit dernier pour la route ».
Le plus dur, c’est de ne pas regarder la pierre en face du trou, le marbre vieux rose est d’un cruel mauvais goût. Un autre nom y est gravé, en doré. Celui de ma mère morte. La vue de ce nom me ferait me fendiller de la tête aux pieds comme un vase chinois. Non seulement tu ne lui as pas donné la chance de connaître la vie sans toi mais en plus, tu vas la rejoindre pour l’éternité. La pauvre, c’est long l’éternité. Depuis combien d’années tu avais payé pour avoir ce trou ? C’est toi qui as tout organisé, bien sûr. Le seul voyage que tu lui auras offert.
La dernière fois que je me suis trouvée devant cette stèle, il n’y avait qu’un nom, le mauvais. Ce n’est pas ce qui était prévu. J’aurais dû lui faire promettre de ne pas me laisser seule avec toi. Je n’aurais jamais imaginé te balancer une rose sur la tête avec deux noms gravés sur le bout de marbre, trente ans que tu nous disais que tu n’en avais plus pour longtemps. Et ce jour-là, tu étais encore là. Bien droit sur tes bottines à talonnettes. Tes bottines à talonnettes que j’entends encore résonner sur le carrelage parce que j’ai grandi avec elles, du moins j’ai essayé. Ce jour-là, c’est toi qui étais au bord du trou, moi je n’ai pas pu. J’étais ivre et mon amoureux me tenait à bout de bras, j’étais rentrée dans le bar à côté de l’église. Un dernier et j’y vais. Encore un dernier et j’y vais. Allez, le dernier et j’y vais. Ce jour-là, je n’avais pas de lunettes, je n’ai pas regardé la boîte descendre dans le trou, je n’ai pas pu. Je n’ai pas distribué de roses non plus, chacun est venu avec la sienne. Il y avait beaucoup de monde, la tête me tournait et mon ventre était en train de se déchirer. Je plaquais mes mains dessus. J’ai vomi. Après, plus aucun souvenir. Je crois que je me suis évanouie. Les pompiers sont venus me chercher et je me suis réveillée à l’hôpital.
Je n’ai plus de roses. Ce n’est pas grave, il n’y a plus personne. Ou encore quelques curieux que tu ne connaissais même pas et qui ont fait de ton voyage leur promenade de l’après-midi. J’ai prévenu tout le monde que je ne resterai pas après. Ta sœur a commandé quelques bouteilles de vin, de jus d’orange pour les enfants et quelques quiches en guise de pot de départ. J’ai payé. Il paraît que le champagne, ça ne se fait pas dans ce genre d’occasion, dommage je serais peut-être restée. Ils attendent tous à l’entrée du cimetière, c’est sûr. Je veux juste qu’il y en ait un qui me conduise à la gare. »

Extrait
« La maison était entourée d’une voie ferrée. On entendait les trains qui souvent ne marquaient pas l’arrêt dans la ville. Pas d’arrêt, rien que la vitesse, et le bruit de la vitesse. Le bruit de la vitesse des trains qui me secouait et m’empêchait de dormir. Les parents pensaient que la nuisance sonore allait être un problème pour vendre la maison un jour. Moi, je pensais que ces passages dans un fracas de bruit métallique étaient un plus, il fallait juste trouver où ils se prenaient ces trains qui ne s’arrêtaient pas chez nous. Ils passaient plusieurs fois par jour, parfois trois, parfois quatre, sans jamais s’arrêter.
Il y a pourtant toujours une gare, … »

À propos de l’auteur
Marie Maher vit à Paris. Chargée de production dans le spectacle vivant, elle avance du même pas sur le terrain de la création, de la musique à l’écriture. Pour la beauté du geste est son premier roman. (Source: Alma Éditeur)

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Les fleurs de l’ombre

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  RL2020

En deux mots:
Clarisse a Découvert que son mari la trompait et décide de le quitter, mais la recherche d’un nouvel appartement n’est pas aisée. Elle va toutefois finir par trouver une résidence d’artistes ultramoderne à un prix convenable. Mais assez vite, elle soupçonne que cette technologie intrusive n’est pas seulement faite pour son bien.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«La ferme, Mrs Dalloway!»

Situé dans quelques années dans un Paris traumatisé par de nouveaux attentats, le nouveau roman de Tatiana de Rosnay explore de nouvelles applications domotiques et met en garde contre les dérives qu’elles peuvent engendrer.

Clarisse Karsef vient de se séparer de son mari et cherche un appartement où elle pourra poursuivre dans la quiétude son travail de romancière. Lors d’une rencontre en librairie un architecte lui propose de s’inscrire pour obtenir une place dans une nouvelle résidence destinée aux artistes. Baptisée CASA (Centre adaptatif de synergie artistique) ce programme immobilier a la particularité de disposer de toutes les avancées en matière de domotique. Le dossier de Clarissa est finalement acceptée après un entretien d’évaluation suivi d’une batterie de questions destinées à paramétrer au mieux les capteurs et autres outils mis à sa disposition.
Lors de son emménagement, on lui propose de choisir le nom et la voix de son assistant personnel. En hommage à Virginia Woolf, dont elle admire l’œuvre, elle opte pour Mrs Dalloway. Dorénavant, elle conversera avec cette voix qui lui lira ses courriels, règlera la température, s’assurera de son confort, vérifiera qu’elle a bien transmis ses paramètres de santé grâce aux appareils installés dans sa salle de bain.
Si elle vit d’abord cette «présence» comme un jeu, elle ne va pas tarder à s’en inquiéter. Car justement, elle sent cette présence, comme du reste son chat dont le comportement se fait de plus en plus méfiant. Sans compter que de la tour d’en face, il lui semble bien qu’on l’observe (un petit jeu auquel elle se livre aussi d’ailleurs, découvrant ainsi des scènes à la Edward Hopper à travers les fenêtres des immeubles opposés. Elle qui pensait avoir trouvé là un havre de paix pour y poursuivre son travail de romancière se retrouve en panne sèche, incapable de se concentrer et insomniaque.
Son père, quasi centenaire, essaie bien de lui remonter le moral depuis Londres où il est installé, alors que Jordan, sa fille la prend plutôt pour une affabulatrice. Heureusement, elle va pouvoir compter sur sa petite fille Andy qui, en rendant visite à sa grand-mère, se rend elle aussi compte de quelques bizarreries et décide d’en avoir le cœur net.
Tatiana de Rosnay parvient parfaitement à rendre compte de l’évolution psychologique de son personnage. Quand le verre à moitié plein devient le verre à moitié vide, quand chaque petit détail devient un indice à charge. Pourquoi tous les artistes sont-ils, comme elle, parfaitement bilingues? Pourquoi son voisin, qui a émis lui aussi des critiques, a-t-il disparu d’un jour à l’autre? Et la charmante Mia White, l’admiratrice qu’elle a accepté de rencontrer, ne serait-elle pas chargée de l’espionner? Dans un Paris encore traumatisé par les attentats – notamment celui qui a fait exploser la tour Eiffel – et qui souffre régulièrement de canicules étouffantes, l’angoisse grimpe comme la température…
Mise en garde contre les dérives de l’intelligence artificielle, ce roman qui dépeint une période anxiogène durant laquelle l’Europe se disloque, les abeilles disparaissent, la France est dirigée par une femme populiste, un Brexit dur accroit le fossé de part et d’autre de la Manche, les libraires sont une sorte de secte qui défendent un objet désuet, le livre est aussi un appel à réagir. Sans en dévoiler l’épilogue, on se concentrera sur l’aspiration à la liberté qui reste une arme redoutable, y compris contre les intelligences artificielles.

Les fleurs de l’ombre
Tatiana de Rosnay
Éditions Robert Laffont / Héloïse d’Ormesson
Roman
336 p., 21,50 €
EAN 9782221240779
Paru le 12/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais on y voyage aussi, à Londres et au Pays Basque, du côté de Guéthary.

Quand?
L’action se situe dans une dizaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une résidence pour artistes flambant neuve. Un appartement ultramoderne, au 8e étage, avec vue sur tout Paris. Un rêve pour une romancière en quête de tranquillité. Rêve, ou cauchemar? Depuis qu’elle a emménagé, Clarissa Katsef éprouve un malaise diffus, le sentiment d’être observée. Et le doute s’immisce. Qui se cache derrière CASA? Clarissa a-t-elle raison de se méfier ou cède-t-elle à la paranoïa, victime d’une imagination trop fertile?
Fidèle à ses thèmes de prédilection – l’empreinte des lieux, le poids des secrets –, Tatiana de Rosnay tisse une intrigue au suspense diabolique pour explorer les menaces qui pèsent sur ce bien si précieux, notre intimité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Camille Cado – avant-parution)
20 minutes (Marceline Bodier)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les livres d’Eve


Tatiana de Rosnay présente Les Fleurs de l’ombre © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Le premier chapitre du livre)
« Elle avait visité vingt appartements avant de trouver. Personne ne pouvait imaginer l’épreuve que cela représentait, surtout pour une romancière obsédée par les maisons, par la mémoire des murs. Ce qui était rassurant avec la résidence qu’elle habitait à présent, c’était le neuf. Tout était neuf. L’immeuble avait été achevé l’année précédente. Il se situait non loin de la Tour, de ce qui en restait. Après l’attentat, le quartier avait souffert. Pendant des années, cela avait été un no man’s land dévasté et poussiéreux, ignoré de tous. Petit à petit, il était parvenu à renaître de ses cendres. Des architectes avaient échafaudé des édifices néoclassiques harmonieux, ainsi qu’un vaste jardin enfermant le mémorial et l’espace réservé à la Tour, qui devait être reconstruite à l’identique. Avec le temps, cette partie de la ville avait retrouvé une certaine sérénité. Les touristes étaient revenus, en masse.
La voix douce de Mrs Dalloway se fit entendre :
— Clarissa, vous avez reçu de nouveaux courriels. L’un provient de Mia White, qui ne figure pas dans vos contacts, et l’autre, de votre père. Souhaitez-vous les lire ?
Son père ! Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Il était une heure du matin à Paris, minuit à Londres, et le vieux bougre ne dormait pas. Il allait sur ses quatre-vingt-dix-huit ans et pétait le feu.
— Je les lirai plus tard, Mrs Dalloway. Merci d’éteindre l’ordinateur et les lumières du salon.
Au début, elle s’était sentie coupable de mener ainsi Mrs Dalloway à la baguette. Puis elle s’y était faite. En vérité, ce n’était pas désagréable. Mrs Dalloway n’apparaissait jamais. Elle n’était qu’une voix. Mais Clarissa savait qu’elle avait des yeux et des oreilles dans chaque pièce. Elle se demandait souvent à quoi Mrs Dalloway aurait ressemblé si elle avait réellement existé. Elle avait lu que Virginia Woolf avait pris une amie proche comme modèle pour ce personnage, une dénommée Kitty Maxse, ravissante mondaine qui avait connu une mort tragique en chutant dans son escalier. Elle avait entrepris une recherche pour découvrir les photographies sépia d’une élégante lady posant avec une ombrelle.
Clarissa se posta devant la fenêtre du salon, le chat blotti entre ses bras. L’ordinateur projetait son éclat dans l’obscurité grandissante. Se ferait-elle un jour à cet appartement ? Ce n’était pas tant l’odeur de la peinture neuve. Il y avait autre chose. Elle n’arrivait pas à savoir quoi. Elle aimait la vue. Tout en hauteur, loin de l’animation de la rue, elle se sentait en sécurité, bordée dans son refuge. Mais était-elle réellement en sécurité ? se demanda-t-elle, alors que le chat ronronnait et que la nuit noire semblait l’envelopper. En sécurité contre qui, contre quoi ? Vivre seule était plus dur que prévu. Que faisait François à cet instant ? Il était resté là-bas. Elle l’imagina en train de regarder une série en visionnage compulsif, les pieds sur la table basse. Quel intérêt de penser à François ? Aucun.
Les yeux myopes de Clarissa glissèrent vers la rue, où des vacanciers éméchés titubaient, l’éclat de leurs rires s’élevant jusqu’à elle. Ce nouveau quartier n’était jamais calme. Des hordes de touristes se succédaient sur les trottoirs dans une chorégraphie poussiéreuse qui l’éberluait. Elle avait appris à éviter certaines avenues, où des grappes d’estivants se percutaient, téléphones portables braqués vers les vestiges de la Tour et le chantier de la nouvelle construction. Il fallait sinon se frayer un passage à travers cette masse compacte, parfois jouer des coudes.
Depuis qu’elle vivait ici, elle ne se lassait pas d’observer l’immeuble d’en face, et toutes les vies derrière ses fenêtres. En quelques semaines à peine, elle avait déjà repéré les habitudes des différents locataires. Elle savait qui était insomniaque, comme elle, qui travaillait tard devant un écran d’ordinateur, qui se préparait un en-cas au milieu de la nuit. Parfois, elle utilisait même ses jumelles. Elle n’en éprouvait pas la moindre culpabilité, bien qu’elle eût détesté qu’on agisse de la sorte envers elle. Elle vérifiait toujours que personne ne la surveillait en retour. Mais on ne pouvait pas la voir ; elle était trop haut perchée, protégée derrière les corniches de pierre. Pourquoi sentait-elle malgré tout un œil peser sur elle ?
La vie des autres s’étalait sous ses yeux comme les alvéoles d’une ruche dans lesquelles elle pouvait butiner à sa guise, en alimentant son imaginaire à l’infini. Chaque ouverture offrait la richesse d’un tableau de Hopper. La femme du deuxième pratiquait son yoga tous les matins sur un tapis qu’elle déroulait avec précaution. La famille du troisième se disputait en permanence. Que de portes claquées ! L’homme du sixième passait beaucoup de temps dans sa salle de bains (oui, elle le distinguait à travers les carreaux pas assez opaques). La dame de son âge, au cinquième, rêvassait, allongée sur un canapé. Clarissa ne connaissait pas leurs noms, mais elle était la spectatrice privilégiée de leur vie quotidienne. Et cela la fascinait.

Quand elle s’était lancée dans la recherche d’un nouvel appartement, elle ne s’était pas rendu compte à quel point elle allait s’introduire dans l’intimité d’inconnus. Par la disposition des meubles, des objets, par les odeurs, les parfums, les couleurs, chaque pièce visitée racontait une histoire. Il lui suffisait de pénétrer dans un salon pour se représenter la vie de la personne qui vivait là. En un flash affolant et addictif, elle voyait tout, comme si elle était munie de capteurs internes spéciaux.
Elle n’était pas près d’oublier le duplex situé boulevard Saint-Germain, après Odéon. L’annonce correspondait exactement à ce qu’elle cherchait. Elle aimait bien le quartier, se voyait déjà en train de monter l’escalier aux marches lustrées. Mais le plafond était si bas qu’elle avait dû presque se tenir courbée pour entrer dans les lieux. L’agent immobilier, qui lui arrivait à l’épaule, lui avait demandé, hilare, combien elle mesurait. Quel crétin ! Elle avait tout de suite compris que la propriétaire travaillait dans l’édition, au vu des nombreux manuscrits empilés sur le bureau noir laqué. Certains éditeurs annotaient encore des textes sur papier, mais ils étaient de plus en plus rares. La bibliothèque débordait de livres, un bonheur pour un écrivain. Elle avait penché la tête pour déchiffrer le dos des ouvrages. Oui, il y avait deux des siens. Géomètre de l’intime et Le Voleur de sommeil. Ce n’était pas la première fois qu’elle découvrait ses livres au cours d’une visite, pourtant cela lui faisait toujours plaisir.
Le duplex était ravissant, mais miniature ; son corps mangeait tout l’espace, comme celui d’Alice au pays des merveilles devenant plus large que la maison. Dommage, car l’endroit était calme, ensoleillé, donnant sur une jolie cour intérieure. Elle n’avait pas pu s’empêcher de remarquer les produits de beauté dans la salle de bains, le parfum, le maquillage, et lorsque l’agent immobilier avait ouvert la penderie, elle avait détaillé les vêtements, les escarpins. Et très vite, l’image d’une femme s’était imposée, petite, gracile et soignée, jeune encore, mais seule. Sans amour dans sa vie. Sans sexe. Quelque chose de sec et d’aride s’insinuait ici. Dans la chambre à coucher marron glacé, le lit apparaissait telle une couche mortuaire, où elle ne voyait qu’un gisant fossilisé par un sommeil de cent ans. Personne ne jouissait entre ces murs. Ni seul ni accompagné. Jamais. Une profonde mélancolie exsudait de ce domicile. Elle avait fui.
Elle s’était mise à visiter un appartement par jour. Une fois, elle avait cru trouver. Un deux-pièces au cinquième étage, avec un balcon, près de la Madeleine. Très ensoleillé, une de ses priorités. Il avait été récemment refait et la décoration lui plaisait. Le propriétaire repartait en Suisse. Sa femme ne souhaitait plus vivre à Paris depuis les attentats. Clarissa s’apprêtait à signer le bail lorsqu’elle avait repéré, consternée, un pub de rugby au rez-de-chaussée. Elle était toujours venue dans la matinée, et n’avait pas remarqué le bar, fermé à ce moment-là. C’était en passant tard pour se faire une idée du quartier le soir qu’elle était tombée dessus. Le pub ouvrait jusqu’à deux heures du matin, tous les jours. Jordan, sa fille, s’était gentiment moquée d’elle. Et alors ? Elle n’avait qu’à mettre des bouchons anti-bruit, non ? Mais Clarissa détestait ça. Elle avait décidé de tester le niveau sonore en passant la nuit dans le petit hôtel situé face au bar.
— Nous avons des chambres agréables et calmes dans le fond, lui avait suggéré le réceptionniste lorsqu’elle s’était présentée.
— Non, non, avait-elle dit, je souhaite être face au pub.
Il l’avait dévisagée.
— Vous ne fermerez pas l’œil. Même sans match, il y a beaucoup de bruit. Et l’été, je ne peux même pas vous dire ce que c’est. Tous les voisins se plaignent.
Elle le remercia et tendit la main pour saisir la carte magnétique. Il avait eu raison. Elle fut réveillée régulièrement jusqu’à deux heures par des clients qui bavardaient sur le trottoir, leur pinte à la main. En dépit du double vitrage, une musique assourdissante se faisait entendre dès que les portes du pub s’ouvraient. Le lendemain, elle appela l’agence pour dire qu’elle ne prenait pas l’appartement.
Ce qu’elle voyait ne lui convenait jamais. Elle perdait espoir. François, de son côté, essayait de la retenir. Ne voulait-elle pas rester ? Elle n’avait rien voulu savoir. Pensait-il vraiment qu’elle allait fermer sa gueule et rester après ce qu’il avait fait ? Faire comme si de rien n’était ? Alors qu’elle n’y croyait plus, qu’elle s’était persuadée que la seule solution était de partir vivre à Londres dans le lugubre sous-sol de la maison de son père à Hackney, un deux-pièces loué à des étudiants, elle avait rencontré Guillaume. C’était à un cocktail pour l’ouverture d’une librairie-café à Montparnasse. Elle avait hésité à y aller, mais Nathalie, la charmante libraire, était une fervente supportrice de son travail. C’était si rare, l’ouverture d’une librairie, qu’elle avait accepté de passer, par amitié.
On lui avait présenté un jeune type propre sur lui, Guillaume, ami de Nathalie, qui s’était empressé de lui dire qu’il n’était pas du tout dans l’édition, ce secteur sinistré. Lui, c’était l’immobilier. Il lui avait tendu une coupe de champagne, qu’elle avait acceptée. Après l’attentat, une grande partie du septième arrondissement avait dû être repensée, reconstruite : tout ce qui se trouvait entre la Tour et l’École militaire, et entre les avenues de La Bourdonnais et le boulevard de Grenelle. Il travaillait pour le cabinet d’architectes choisi pour la réhabilitation le long de l’ancien tracé de l’avenue Charles-Floquet. Clarissa savait, comme la plupart des Parisiens, que les rues et les avenues détruites avaient été retracées et rebaptisées. On avait privilégié la végétation. Tout le monde avait eu besoin de cet apaisement, avait expliqué Guillaume.
Clarissa n’avait jamais songé à ce quartier récent. Elle se disait que c’était certainement inabordable pour elle. Guillaume lui décrivait fièrement les habitations qu’il avait conçues avec son équipe, tout en faisant défiler des images sur son mobile. Elle avait dû avouer que c’était magnifique. Verdoyant, contemporain, surprenant. Il lui avait transmis ses coordonnées. Si jamais elle voulait plus d’informations, il lui suffisait de lui envoyer un SMS.
— Il reste des logements ? s’était-elle hasardée.
— C’est compliqué. Il y en a, oui, mais réservés à des artistes. Il y a un quota à respecter.
Elle lui avait demandé ce qu’il entendait par « artistes ». Il avait haussé les épaules, s’était gratté le haut du crâne. Il voulait dire des peintres, des musiciens, des poètes, des chanteurs, des sculpteurs, des plasticiens. Une résidence avait été spécialement conçue pour eux. On n’en parlait pas et on ne faisait pas de publicité, car sinon ce serait l’émeute. Il fallait déposer un dossier, passer un entretien devant un comité, discuter de son travail. Toute une affaire. Du sérieux ! On n’acceptait pas n’importe qui.
— Et les écrivains ? Vous les avez oubliés, il me semble !
C’est vrai, il les avait oubliés, les écrivains. C’étaient bien sûr des artistes au même titre que les autres.
— Vous pouvez me dire comment postuler ?
Guillaume n’avait aucune idée de qui elle était, ni de ce qu’elle faisait. Elle ne s’en était pas offusquée. Après tout, son dernier livre à succès était sorti des années auparavant. Elle l’avait tiré par la manche vers les rayonnages et, repérant la lettre K, lui avait tendu Géomètre de l’intime sous l’œil curieux de Nathalie en train de discuter un peu plus loin. Il avait feuilleté l’ouvrage, s’était excusé de ne pas en savoir plus sur son œuvre. Il ne lisait jamais. Il n’avait pas le temps. Il lui avait demandé poliment de quoi il s’agissait.
— Du lien entre les écrivains, leur travail, leurs maisons, leur intimité, et leurs suicides, en particulier Virginia Woolf et Romain Gary. C’est un roman, pas un essai.
Il avait paru décontenancé, s’était plongé dans la contemplation de la couverture, où le regard bleu de Gary contrastait avec celui, plus sombre, de Woolf. Il était parvenu à murmurer :
— Ah, oui.
Il l’avait regardée attentivement, comme pour la première fois, et Clarissa savait ce qu’il pensait : qu’elle avait dû être belle, autrefois, et qu’elle l’était encore, curieusement.
Il lui avait conseillé de contacter par mail une certaine Clémence Dutilleul, via un site dont il lui avait donné le nom. C’était elle qui s’occupait des dossiers pour la résidence des artistes. Mais il fallait faire vite. Il restait peu de logements disponibles. En rentrant dans le petit studio qu’elle louait à la semaine, pour ne plus avoir à cohabiter avec son mari, elle s’était rendue sur le site. De toute façon, elle n’y croyait pas. Mais il fallait bien tenter sa chance. La nuit même, elle avait rempli un questionnaire en ligne détaillé, et l’avait envoyé à l’attention de Clémence Dutilleul. Elle avait été étonnée de recevoir une réponse dès le lendemain, qui lui proposait un rendez-vous deux jours plus tard.
— Tu as envie d’habiter là où il y a eu tous ces morts ? (La voix de Jordan était ironique.) Surtout toi, une obsédée des lieux, des murs ! Tu as tant écrit sur ça. Tu te jettes dans la gueule du loup, non ?
Clarissa avait tenté de se défendre en lui disant que vivre à Paris, c’était fouler chaque jour un sol qui avait connu un épisode sanglant. Ce qui l’attirait ici, c’était que les immeubles n’avaient pas d’histoire, car ils venaient d’être construits.
Clarissa se rendit dans la cuisine, les plafonniers s’allumèrent à son passage. Les interrupteurs n’existaient plus depuis belle lurette, et elle ne s’en plaignait pas. On lui avait dit, lors de son emménagement le mois précédent, qu’elle pouvait désigner l’assistant virtuel de l’appartement par l’appellation de son choix.
— Mrs Dalloway, allumez la bouilloire.
Mrs Dalloway s’exécuta. Clarissa lui avait confié la plupart des tâches ménagères. C’était Mrs Dalloway qui gérait avec minutie le chauffage, la climatisation, l’alarme, la fermeture des volets, le système d’éclairage, le nettoyage automatique, et une infinité d’autres fonctions domestiques. Clarissa avait fini par s’y faire. Elle avait hésité au début entre Mrs Danvers et Mrs Dalloway, avant que sa vénération sans réserve pour Virginia Woolf prenne le dessus. Et puis la maigre silhouette noire de Mrs Danvers, la gouvernante dévouée, l’inquiétante sentinelle de Manderley, dans le roman Rebecca de Daphne du Maurier, n’avait rien de rassurant. Clarissa n’avait plus son mari à ses côtés, ici elle vivait seule pour la première fois depuis de longues années. Elle cherchait toujours ses marques. Et elle avait préféré se réconforter avec Clarissa Dalloway, celle qui lui avait inspiré la moitié de son pseudonyme.
Elle prépara sa tisane, ajouta une cuillerée de miel. Du miel artificiel, évidemment, au goût sucré et crémeux. Le vrai était désormais introuvable. L’année précédente, elle était parvenue à en dénicher une infime quantité, à travers un réseau clandestin, mais à quel prix ! Le miel coûtait désormais plus cher que le caviar. Les fleurs aussi. Elle se languissait des vraies roses, celles qui poussaient autrefois dans le jardin de sa mère. Les roses artificielles étaient habilement exécutées, dotées de gouttelettes diamantées qui formaient dans leur cœur écarlate une fausse rosée scintillante. De prime abord, les pétales semblaient soyeux, mais une consistance caoutchouteuse finissait par s’imposer. À la longue, leur parfum entêtant dévoilait un déplaisant relent chimique qu’elle ne supportait plus.
Tandis qu’elle savourait sa tisane en observant les toitures d’en face, elle se demanda une fois encore si, dans la foulée de sa décision de quitter son mari, elle n’avait pas choisi cet appartement de manière trop hâtive. N’aurait-elle pas dû y réfléchir davantage ? Cet endroit lui convenait-il vraiment ? Sa fille avait eu l’idée du chat. Jordan lui avait dit que les chats étaient les animaux domestiques préférés des écrivains. Les écrivains solitaires ? avait demandé Clarissa. À quel point d’ailleurs avait-elle souhaité cette solitude ? Le salon s’étalait devant elle, son élégante sobriété
qui paraissant toujours aussi étrange et inhabituelle, presque une énigme. C’était beau. Mais vide.
Une fois qu’elle avait décidé de rompre, cela avait été une folle précipitation. Elle avait cru – à tort – qu’un nouveau foyer serait facile à trouver. Elle n’avait nullement besoin d’un appartement spacieux ou extravagant, il lui fallait simplement un endroit pour travailler, une « chambre à soi », comme disait sa chère Virginia Woolf. Un salon et une pièce pour que sa petite-fille Adriana, dite Andy, puisse venir de temps en temps passer la nuit. Elle n’était pas non plus exigeante quant au quartier, du moment qu’elle puisse y faire ses courses aisément et qu’il soit bien desservi par les transports publics. Plus personne ne conduisait en ville. Elle avait même oublié comment tenir un volant. François et Jordan s’en chargeaient pour elle en vacances. À présent, Jordan devrait s’y coller.
Le chat se frotta contre ses mollets. Elle se baissa, l’attrapa avec maladresse, car elle n’avait pas encore les bons gestes. Sa fille lui avait montré comment faire, mais ce n’était pas évident. Le chat s’appelait Chablis. C’était un chartreux au tempérament doux, âgé de trois ans. Il appartenait à une amie de Jordan qui était partie vivre aux États-Unis. Clarissa avait eu du mal au début. Chablis restait dans son coin, ne réagissait jamais à ses appels, et ne daignait picorer ses croquettes que lorsqu’elle n’était pas là. Elle se disait que sa maîtresse lui manquait et qu’il devait être triste. Puis un jour il était venu s’asseoir sur ses genoux très dignement, figé comme un sphinx gris. Elle avait à peine osé le caresser.
Chablis, comme elle, se faisait difficilement à cet espace moderne et lumineux, tout en verre, pierre et bois blond. Pourtant, au fond, elle appréciait l’aspect dépouillé, les surfaces lisses, la lumière. Ils devaient apprivoiser leur territoire, le chat et elle. Il fallait être patient. Elle avait laissé derrière elle tant de choses en arrivant ici. Tout ce qui était estampillé François, elle n’en voulait plus. Comme s’il était mort. À ceci près qu’il ne l’était pas. Il allait même très bien. Insolemment bien, pour son âge. C’était leur mariage qui était mort. C’était leur mariage qu’elle avait enterré.
Clarissa déposa Chablis dans le panier situé dans un coin de sa chambre. Cela ne servait pas à grand-chose puisque, au milieu de la nuit, le chat bondissait délicatement sur son lit et se blottissait contre son dos. Elle avait été surprise lorsque, pour la première fois, il avait pétri son épaule de ses pattes avant, comme si c’était de la pâte à pain. Jordan lui avait expliqué que tous les chats faisaient cela. C’était instinctif. Elle avait fini par s’y habituer. En fait, c’était rassurant.
Après une douche rapide, Clarissa s’allongea sur son lit dans la pénombre. Un nouveau lit. Un lit où François n’avait pas dormi. François qui n’était même pas venu ici. Elle ne l’avait pas convié. Le ferait-elle ? C’était encore trop tôt. Elle n’avait pas digéré. Jordan voulait savoir ce qu’avait bien pu faire son beau-père, pour qu’elle décide ainsi de le quitter sur-le-champ. Elle aurait pu le lui dire. Jordan avait quarante-quatre ans, ce n’était plus une gamine. Elle avait elle-même une fille de bientôt quinze ans. Mais Clarissa n’avait pas eu le courage. Jordan avait insisté. Il avait fait quoi, François ? Une histoire de cul ? Une bonne femme dont il était amoureux ? Clarissa repensa à la chambre mauve, aux boucles blondes. Elle aurait pu tout révéler à sa fille. Elle savait exactement quels mots utiliser. Elle imaginait déjà l’expression de Jordan. Elle avait laissé les paroles monter jusqu’à ses lèvres, comme une bile saumâtre, puis elle les avait refoulées.
Oublier François. Mais ce n’était pas facile de tirer un trait sur l’homme avec qui elle avait passé tant d’années. La nuit venue, elle demandait à Mrs Dalloway de projeter des vidéos sur le plafond de sa chambre ; des concerts qu’elle aimait, des films, des documentaires, des créations artistiques. Elle se laissait porter par les formes, les sons, les lumières, et souvent elle s’endormait. Elle ne parvenait plus à faire la différence entre ses rêves bizarres et ce que diffusait Mrs Dalloway. Parfois, elle laissait Mrs Dalloway lui proposer des images en fonction de ce qu’elle avait déjà visionné. Elle ne voyait pas la nuit s’écouler. Tout se mélangeait en un défilé bariolé, comme si elle avait été droguée. Quand elle se réveillait, la bouche sèche, le chat roulé en boule contre elle, elle avait du mal à se lever. Depuis qu’elle vivait ici, les petits matins étaient rudes. Son corps lui paraissait endolori. Elle se disait que c’était le contrecoup de la désintégration de son mariage, du déménagement. Allait-elle s’y faire ?
— Mrs Dalloway, montrez-moi mes e-mails.
Les messages apparurent sur le plafond.

Chère Clarissa Katsef,
J’imagine que vous devez recevoir des dizaines de courriels de ce genre, mais je tente ma chance. Je m’appelle Mia White. J’ai dix-neuf ans. Je suis étudiante en deuxième année à l’université d’East Anglia, à Norwich. J’étudie la littérature française et anglaise. Je suis également inscrite à un atelier d’écriture.
(Si vous êtes arrivée jusqu’ici, je prie pour que vous ayez envie de poursuivre votre lecture !)
Je m’intéresse à la manière dont les lieux influencent les romanciers. La manière dont leur travail est façonné par l’endroit où ils vivent, où ils écrivent. Évidemment, ce thème est au cœur de votre propre œuvre, et en particulier de Géomètre de l’intime, que j’ai lu avec grand plaisir.
(Ne vous inquiétez pas, cette lettre n’est pas celle d’une fan collante. Je ne suis pas ce type de lectrice.)
Je serai à Paris pendant les six prochains mois, pour ma thèse. Je suis certaine que vous êtes très occupée, que vous n’avez pas le temps, mais j’aimerais tant faire votre connaissance. Je suis bilingue, comme vous, et j’ai grandi en apprenant deux langues, comme vous. Mon père est anglais et ma mère française. Comme vous.
J’ignore si vous disposez d’un moment pour rencontrer vos lecteurs. Peut-être que non.
Merci d’avoir lu ma lettre.
Sincèrement,
Mia White

Clarissa ôta ses lunettes, se frotta les paupières. Non, elle n’avait pas coutume de rencontrer ses lecteurs, sauf lors de dédicaces et de salons du livre. Elle l’avait fait, il y a dix ou quinze ans. Plus maintenant. Mia White. C’était intéressant, revigorant de recevoir un courriel de la part d’une jeune fille de dix-neuf ans. Cela signifiait-il qu’une petite minorité lisait encore des livres ? Et ses livres, de surcroît ? N’était-ce pas tout simplement miraculeux ?
La plupart des gens ne lisaient plus. Elle l’avait remarqué depuis un moment déjà. Ils étaient rivés à leur téléphone, à leur tablette. Les librairies fermaient les unes après les autres. Géomètre de l’intime, son plus grand succès, avait été tellement piraté depuis sa publication qu’il ne lui rapportait presque plus de droits d’auteur. D’un clic, on pouvait le télécharger, dans n’importe quelle langue. Au début, Clarissa avait tenté d’alerter son éditeur, mais elle s’était rendu compte que les éditeurs étaient démunis contre le piratage. Ils avaient d’autres angoisses. Ils faisaient face à ce problème encore plus inquiétant qu’elle voyait se propager comme une tumeur sournoise : la désaffection à l’égard de la lecture. Non, les livres ne faisaient plus rêver. On les achetait de moins en moins. La place phénoménale qu’avaient grignotée les réseaux sociaux dans la vie quotidienne de tout un chacun était certainement une des causes de cet abandon. L’enchaînement effréné d’attentats, telles des perles sanglantes enfilées sur un immuable collier de violence, en était une autre. Elle aussi s’était retrouvée hypnotisée par les images atroces affichées sur le portable, brûlantes par leur immédiateté, abominables par l’étalage cru de chaque détail. Un roman paraissait fade à ceux qui étaient biberonnés à une telle débauche de barbarie et qui en voulaient toujours plus, comme des drogués en manque de leur dose. Il fallait du temps pour lire des livres. Pour en écrire aussi. Et personne désormais ne semblait prendre le temps ni de lire ni d’écrire.
— Souhaitez-vous répondre à Mia White ? demanda Mrs Dalloway.
— Non. Plus tard. Montrez-moi les autres mails.
Elle remit ses lunettes. Le message de son père apparut. Comme toujours il s’adressait à elle en utilisant son véritable prénom, qu’elle détestait. Il dictait à son smartphone, bien sûr. Il était incapable de taper sur un clavier à cause de son arthrose. Il ne se débrouillait pas trop mal. La ponctuation laissait à désirer, mais il se faisait bien comprendre. Elle correspondait avec lui ainsi. Quand on l’appelait, il entendait mal. Était-ce la faute de sa puce auditive ? Elle ne lui avait encore rien dit pour François. Elle attendait.
Ma chérie C…,
Je vais bien et toi. Ton frère s’occupe un peu de moi mais il a autre chose à foutre. Je m’ennuie tu sais. La plupart de mes amis sont morts et ceux qui sont encore là à presque cent ans sont si chiants tu n’as pas idée. Je sais que tu ne parles plus à ton frère depuis cette connerie d’héritage. Ma sœur était une vieille fille égoïste et une emmerdeuse. Non mais quelle idée de tout laisser aux filles d’Arthur et rien à Jordan. Je m’en remets toujours pas tu sais. Je sais que tu n’as pas envie de revenir sur tout ça et que ça te fait de la peine mais ça m’en fait à moi aussi. Arthur a été décevant avec toi son unique sœur mais aussi avec moi son père. Il aurait pu faire un geste. Donner quelque chose à Jordan. Merde. Il n’a rien fait. Je sais que Jordan ne parle pas à ses cousines non plus. Des pouffiasses. Elles n’ont rien de la classe et l’intelligence de ta fille. L’héritage de Serena a vraiment foutu en l’air cette fichue famille. Heureusement que ta mère n’est plus là pour voir ce bordel. Je voudrais que tu me donnes des nouvelles ma chérie. Je suis ton vieux père et même si je ne comprends rien à tes livres intellos je suis si fier de toi. Tu sais tu ne m’as pas écrit depuis deux semaines. Pourquoi et qu’est-ce que tu fous. J’ai demandé à Andy des nouvelles de toi. Elle me répond toujours. Pas comme sa grand-mère. Elle m’a dit que tu avais déménagé. Non mais c’est quoi cette histoire ma chérie. Vous êtes dans quel quartier. J’aime tellement votre appartement près du Luxembourg pourquoi vous êtes partis. C’est François qui voulait. Ou toi. Je suis triste je ne comprends plus rien. Bon explique-moi. Raconte-moi tout. Chaque mail de toi c’est comme une petite récompense qui illumine ma journée. Tu me manques ma chérie. Viens voir ton vieux père un de ces jours. Je suis trop âgé pour me rendre à Paris. Je compte sur toi.
Ton vieux Dad qui t’aime.

Elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Son père écrivait comme il parlait. Elle l’imaginait, dans sa tanière au rez-de-chaussée, entouré de ses trophées de chasse, ses clubs de golf et sa collection. Il collectionnait des représentations de mains anciennes, en terre, porcelaine, marbre, plâtre, bois ou cire. Elle lui en avait rapporté plusieurs, glanées lors de ses tournées. Ainsi, Adriana avait cafté. Ce n’était pas si mal que sa petite-fille ait lâché le morceau. Elle allait devoir réfléchir sérieusement à ce qu’elle dirait à son père. Il ne débordait pas d’affection envers François, ce qui n’avait pas été le cas avec son premier mari, Toby, le père de Jordan.
— Souhaitez-vous répondre au courriel de votre père ? demanda Mrs Dalloway.
— Pas maintenant, répondit-elle.
Puis elle rajouta :
— Merci.
— De rien, Clarissa.
Il y avait même le soupçon d’un sourire dans la voix de Mrs Dalloway. Comme tous les assistants virtuels, elle avait réponse à tout. Mais Clarissa n’ignorait pas que Mrs Dalloway avait été programmée avec des données spécifiques la concernant, elle. Quoi, précisément ? Elle n’avait pas pu en savoir plus.

Lorsqu’elle avait rencontré Clémence Dutilleul, l’entretien avait été surprenant. Le siège social de CASA était situé dans les quartiers qui avaient émergé des cendres de l’attentat : un grand immeuble en verre et acier surplombé d’un jardin. Le bureau de Clémence donnait sur ce dernier étage. C’était une pièce spacieuse et claire avec une belle vue. De là-haut, Clarissa remarqua combien la blancheur des immeubles du nouveau secteur tranchait avec les anciennes artères haussmanniennes grises et ardoisées. Une vision positive et pleine d’espoir, trouva-t-elle.
Clémence était une petite femme sèche dans la quarantaine. Clarissa apprécia son tailleur noir style années 40, qui lui donnait une élégance austère. Mais elle ignorait à quoi elle devait s’attendre. Sur le site, il n’y avait aucune information sur les entrevues, et elle n’en avait pas trouvé davantage sur la Toile. La résidence d’artistes CASA restait nimbée dans son mystère. Un petit homme d’une cinquantaine d’années s’était joint à elles. Elle n’avait pas saisi son nom. Ils prirent place autour d’une table blanche ovale. Un jeune assistant leur proposa du café, du thé. Clarissa avait décidé de ne pas se mettre sur son trente-et-un. La plupart de ses vêtements se trouvaient encore dans l’appartement qu’elle partageait avec François. Elle voulait qu’on la voie exactement telle qu’elle était. Pourquoi se faire passer pour une autre ? Elle portait une chemise verte, un jean blanc, des baskets. Ses cheveux roux étaient nattés. Elle était convaincue que de toute façon elle ne serait jamais admise ici. Elle ne vendait pas assez de livres, était trop âgée, pas assez célèbre, pas à la mode. Il y avait certainement des centaines de candidats plus jeunes et plus brillants. Elle espérait que ce qui allait suivre n’allait pas être trop humiliant.
Il n’y avait aucun document devant eux. Pas même un stylo, une tablette, une feuille de papier. Acceptait-elle d’être filmée ? Elle ne repérait aucune caméra. Elle se demandait où elle était dissimulée. Aucun problème, répondit-elle. Le quinquagénaire avait un visage avenant. C’était son regard qui dérangeait Clarissa, sa façon de la dévisager. Deux billes noires qui ne la lâchaient pas.
Clémence prit une gorgée de café et sourit. Le silence s’étira, cela ne dérangeait nullement Clarissa. Elle n’avait pas peur du silence. Ils se trompaient s’ils pensaient qu’elle allait bavarder, combler les blancs. Elle ne souhaitait pas qu’on la juge fébrile, aux abois. Elle se contenta de sourire. Il y avait certainement une équipe, planquée quelque part, peut-être derrière les miroirs, en train d’épier chacun de ses gestes pour mieux les disséquer.
— Nous vous remercions infiniment d’être venue ce matin, dit enfin Clémence Dutilleul.
L’homme aux yeux noirs étincelants prit la parole :
— Ceci n’est pas un examen. Nous allons plutôt avoir une conversation détendue. Nous souhaitons vous entendre parler de vous, de votre travail. Notre résidence d’artistes s’inscrit dans un programme immobilier auquel nous croyons beaucoup. Nous l’avons imaginé pour que des gens comme vous, des créateurs, puissent s’exprimer en toute sérénité. Nous avons besoin de vous connaître un peu mieux. Nous ne sommes pas intéressés par tout ce qui a déjà été dit ou écrit sur vous. Ce qui nous intéresse en revanche, c’est votre rapport à la création artistique, et la construction de votre œuvre. Nous voulons apprécier votre parcours et vos ambitions littéraires, la qualité de votre projet. Vous pouvez prendre tout votre temps, ou répondre rapidement. Cela n’a pas d’importance. Voilà, j’espère que c’est clair. À vous, madame.
Deux sourires figés, deux paires d’yeux inquisiteurs. Une envie de fou rire la parcourut un court instant. Par quoi commencer ? Elle avait toujours détesté parler d’elle. Elle n’avait rien préparé, ni discours ni présentation. Elle ne supportait pas les auteurs qui se prenaient au sérieux, qui se gargarisaient d’eux-mêmes. Elle ne comprenait pas sur quels critères reposait leur sélection. « Ce qui nous intéresse en revanche, c’est votre rapport à la création artistique, et la construction de votre œuvre. » Putain de n’importe quoi, aurait braillé son père. Elle se décida vite. Elle ferait court. De toute manière, sa candidature ne serait jamais retenue. Dans dix minutes, elle serait sortie d’ici.
— Je viens de quitter mon mari.
C’était sorti spontanément. Elle n’avait pas envisagé de parler de sa situation personnelle. Tant pis. Ils la regardaient toujours attentivement, en hochant la tête.
Elle embraya en expliquant qu’elle n’avait jamais habité seule. Il fallait qu’elle se sente bien dans un endroit. Non seulement pour y vivre, mais pour y écrire. Elle cherchait un appartement qui pourrait être une sorte de refuge. Qui l’abrite. Qui la protège. Elle écrivait sur les lieux, justement, sur ce qu’ils transmettaient. Elle était venue tard à l’écriture. Lorsque son premier roman avait été publié, elle avait déjà la cinquantaine. Le chemin de l’écriture s’était ouvert pour elle lorsqu’elle avait étudié le rapport intime que l’écrivain entretenait avec les maisons. Elle n’avait pas prévu d’en faire un roman. Le livre s’était imposé, après un drame personnel et la découverte de l’hypnose. Il avait été publié, un peu par hasard, suite à une série de rencontres, et il avait connu un certain succès. Elle tenait à leur dire une chose : pour elle, un artiste n’avait pas besoin d’expliquer son œuvre ; si le public ne comprenait pas ou passait à côté, c’était son problème. Pourquoi un artiste devrait-il se justifier ? Sa création parlait d’elle-même. Des lecteurs lui demandaient de temps en temps d’expliquer la fin de ses livres. Cela la faisait rire, pleurer parfois, ou la mettait dans une rage folle. Elle écrivait pour inciter à réfléchir, et non pour donner des réponses.
Elle se rendit compte qu’elle parlait fort, que sa voix résonnait, qu’elle faisait de grands gestes. Ceux qui la filmaient devaient ricaner. Ils avaient déjà probablement rayé son nom de la liste.
— Continuez, je vous prie, dit l’homme à lunettes.
Elle n’avait pas grand-chose à ajouter, répondit-elle. Ah, si, un dernier point. Élevée par un père britannique et une mère française, elle était parfaitement bilingue. Elle avait deux langues d’écriture, et n’avait jamais pu choisir l’une au dépend de l’autre. Alors elle se servait des deux. Tout cela se savait. Ce qui était différent, c’était qu’aujourd’hui elle avait commencé à écrire en anglais et en français en même temps. Oui, ils avaient bien entendu. En même temps. C’était la première fois de sa vie qu’elle se lançait dans une telle entreprise.
— C’est extrêmement intéressant, fit Clémence lentement. Pouvez-vous nous en dire plus?
Pouvait-elle leur faire confiance ? Ils la dévisageaient tous les deux avec la même attention, les yeux brillants, voraces.
Non, elle ne pouvait pas leur en dire plus. Justement, elle prévoyait de travailler cette question : ce que cela signifiait d’avoir un cerveau hybride capable d’écrire simultanément en deux langues. C’était son projet, et c’était trop tôt pour en parler. Même son éditrice n’était pas au courant. Il était difficile d’exposer une idée encore en gestation. Mais elle savait que cette démarche personnelle l’habitait profondément, et qu’elle irait au fond des choses. Depuis longtemps, le bilinguisme et son mécanisme la passionnaient. Elle allait prendre le temps d’explorer ce thème et de se l’approprier.
— C’est en effet un sujet très intéressant, déclara l’homme.
Clarissa s’apprêta à prendre congé. Elle devait visiter un deux-pièces dans l’après-midi, près du métro La Fourche. Un quartier qu’elle connaissait mal.
— Nous revenons dans un court instant, annonça Clémence avec un large sourire. Merci de nous attendre ici.
Ils la laissèrent seule dans la vaste pièce aux murs recouverts de miroirs. Qu’étaient-ils partis faire ? Discuter de sa candidature avec leur équipe ? Avait-elle une chance ? Cette histoire d’écriture bilingue semblait avoir attiré leur attention. Était-elle encore filmée ? Pendant quelques instants, elle resta assise, sans bouger. Puis elle se leva et se rendit sur la terrasse. Elle se fichait d’être observée. Le jardin était magnifique, mais artificiel, avec des parfums de synthèse qui flottaient au-dessus des fausses haies. Les buis ne s’étaient jamais remis des attaques dévastatrices des pyrales, papillons de nuit venus d’Asie, il y avait longtemps déjà. Entièrement défoliés, ils n’avaient pas retrouvé leur splendeur d’antan. Elle caressa des tiges de lavande, d’avoine de mer, des feuilles de bonsaï, des pétales de lys. Elle dut admettre que tout semblait vrai. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas vu un jardin réel. Celui-ci s’en approchait. Presque. Il était trop parfait. La nature, elle s’en souvenait, était plus désordonnée. Ici, le silence était angoissant. Plus d’insectes. Pas le moindre bourdonnement. Plus d’oiseaux. Pas le moindre gazouillis. Et, venant d’en bas, peu de bruit. Cette partie du nouveau quartier était entièrement piétonne, desservie par des véhicules électriques autonomes. De temps en temps, elle percevait le son désuet d’un claquement de sabots. Depuis les attentats, la police patrouillait souvent à cheval, et elle aimait les entendre. Cela conférait à la ville une atmosphère surannée qu’elle affectionnait.
Elle regarda vers le nord, vers Montmartre. Le studio secret de François était dans cette direction. Allait-il le conserver ? Il devait continuer à s’y rendre. Elle se força à ne pas y penser. Le traumatisme qu’elle avait subi dans cet endroit la ravageait encore. Finalement, si elle n’obtenait pas cette place dans la résidence d’artistes CASA, elle sentait qu’elle n’allait pas y arriver. Elle ne pourrait plus faire face. Toutes ses fragilités remontaient, menaçant de faire céder les digues qu’elle avait patiemment érigées, année après année, depuis si longtemps, depuis la mort du petit. Elle se sentait faible, désespérée. Jamais elle n’avait connu une solitude aussi violente. Se confier, mais à qui ? Ce qu’elle avait à dire était indicible. Elle avait honte, aussi, et elle en voulait à son mari pour cette honte-là. Elle le détestait. Elle le méprisait. Sa déception était immense. Elle n’avait même pas pu le lui dire. Elle avait failli lui cracher à la gueule. Boucler ses valises en silence, les mains tremblantes, tandis qu’il sanglotait, c’était tout ce dont elle avait été capable. Ne pas trouver d’appartement la décourageait. Elle était hantée par l’idée de créer un nouveau foyer rien que pour elle. Un lieu vierge, sans passé, sans traces. Une protection. Un endroit intime. Sa forteresse. Elle pensa à tous ces logements qu’elle avait visités. L’idée de continuer à chercher la démoralisait d’avance.
— Nous voici !
La voix de Clémence la fit sursauter. Ils se tenaient debout devant elle. À la lumière du jour, elle remarqua les plis de leurs vêtements, les fines pellicules sur les épaules du costume de l’homme. Elle était priée de revenir s’asseoir à l’intérieur. On lui proposa une autre tasse de thé. Elle accepta, intriguée par leur lenteur. Ils n’avaient pas l’air pressés. Que voulaient-ils ? Qu’attendaient-ils d’elle ?
— Nous allons vous montrer quelque chose, annonça Clémence.
Sur un des miroirs, un écran émergea. Des photographies d’un appartement lumineux avec une verrière apparurent. Le logo « CASA » bien visible en bas à gauche.
— Voici notre atelier d’artiste, dit l’homme. Il fait quatre-vingts mètres carrés.
— Exposition nord-ouest et sud. Très clair, ajouta Clémence. Au huitième et dernier étage.
Pourquoi lui montraient-ils ces photographies ? Un plan s’afficha : une grande pièce centrale, une cuisine ouverte, un petit bureau, une chambre, une salle de bains. Tout semblait sobre, beau, élégant.
— Il y aura une demi-journée de préparation, dit l’homme. Vous allez devoir revenir. Ce n’est pas bien compliqué, rassurez-vous. Il vous suffira de répondre à une série de questions. C’est pour configurer la sécurité, l’entretien, et l’assistant personnel de l’atelier. Vous aurez également rendez-vous avec le docteur Dewinter, qui s’occupe des artistes de la résidence. Elle est en charge du programme CASA.
Un espoir fou la traversa. L’avaient-ils choisie ? Était-elle retenue ? Allait-elle pouvoir reprendre le cours de sa vie, loin de François ? Ils étaient bizarres, tout de même, ces gens. À quoi jouaient-ils ?
— Je n’ai pas bien compris pourquoi vous me présentez cet atelier.
— Madame Katsef, votre candidature a été retenue. Nous sommes très heureux pour vous.
Elle avait envie de danser autour de la table. Mais elle se retint. L’âge, l’expérience. Elle leur offrit un beau sourire. Elle leur dit qu’elle était ravie. Pouvait-elle le visiter ? Oui, elle le pouvait, pas plus tard que ce soir. Quand pourrait-elle avoir les clefs ? Y emménager ?
Clémence Dutilleul se permit un léger rire.
— Vous allez pouvoir emménager dans quelques jours. Mais vous n’aurez pas besoin de clefs ni de badge.
Clarissa la regarda, déroutée.
— Votre clef, ce sera votre rétine pour le portique du rez-de-chaussée, puis votre index droit pour la porte de votre atelier. Les clefs, les badges, c’est fini. C’est du passé. Bienvenue chez CASA, madame Katsef. »

Extrait
« Plusieurs années après les attentats, se souvint Clarissa, durant une période d’accalmie à la fois inespérée et inquiétante, qui avait coïncidé avec la dislocation de l’Europe et la lente agonie des abeilles, de terribles images s’étaient propagées avec la force d’une épidémie: des citoyens ordinaires incapables de supporter la cruauté du monde mettaient fin à leurs jours en direct sur les réseaux sociaux. Des individus de tous âges, de tous milieux, de toutes nationalités postaient la vidéo de leur suicide. C’était un défilé frénétique, une téléréalité atroce, qui dépassait l’entendement. La littérature n’avait plus sa place dans ce déferlement du direct, l’image régnait toute-puissante et obscène, sans jamais rassasier. Lorsque les écrivains avaient voulu se pencher sur les attentats, leurs livres n’avaient pas été lus, ou si peu. On se déplaçait éventuellement pour les écouter, lorsqu’ils présentaient leur texte, mais de là à l’acheter… Lire ne réconfortait plus. Lire ne guérissait plus. »

À propos de l’auteur
Franco-anglaise, Tatiana de Rosnay est l’auteur de 12 romans, dont Elle s’appelait Sarah (Éditions Héloïse d’Ormesson, 2007), vendu à 11 millions d’exemplaires à travers le monde. Ses livres sont traduits dans une quarantaine de pays et plusieurs ont été adaptés au cinéma. Bilingue, elle a écrit Les Fleurs de l’ombre simultanément en français et en anglais. (Source: Éditions Robert Laffont)

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Un loup quelque part

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
C’est la panique quand la mère d’Alban constate que de petites taches apparaissent sur la peau de son fils. Alban devient noir et cette métamorphose n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une généalogie cachée jusque-là. Un choc qui s’accompagne de peur et de dégoût.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Moi, je broie plutôt du noir»

Dans son second roman, Amélie Cordonnier confronte une femme à son bébé dont la peau noircit au fil des jours. Et pose des questions essentielle sur la filiation, l’amour maternel et la transmission.

C’est avec un premier roman choc Trancher que nous avions découvert Amélie Cordonnier. Elle y sondait la psychologie d’une femme subissant jour après jour les agressions verbales de son mari. C’est le même sillon qu’elle creuse avec Un loup quelque part qui met aux prises une femme confrontée à un lourd secret de famille et à un fils dont la peau noircit au fil des jours. Une épreuve douloureuse qu’elle va devoir affronter à vif. Car rien n’aurait pu lui laisser imaginer qu’un beau matin la peau de son fils allait se consteller de petites tâches. Alban était né «normal» comme sa sœur Esther. À 35 ans, avec Vincent, son mari, elle s’était réjouie de voir la famille s’agrandir. Mais tout va changer lorsqu’elle constate cette pigmentation bizarre, comme si son fils avait bronzé. «Elle a tellement flippé cette nuit et toute la matinée, qu’elle a fait des kilomètres de recherches sur Internet, et franchement, elle le regrette. Il n’y a que des horreurs sur Doctissimo. Elle a tout lu à propos des maladies de peau du style impétigo (…) A fait tout un tas d’élucubrations.»
Le second choc viendra du pédiatre qui lui explique que la couleur de la peau des bébés n’est pas fixée à la naissance, qu’elle est déterminée par la quantité et la nature des mélanines contenues dans la peau. Et que le teint est d’abord une question de génétique. Autrement dit, il faut rechercher un ancêtre noir dans sa famille. Pressé de questions, son père comprend qu’il n’a plus le choix. «Alors tout à coup, il avoue: « Tu as été abandonnée à la naissance, on t’a adoptée quand tu avais trois mois. » Puis le souffle court, ajoute: « On avait prévu avec maman de te le dire pour tes douze ans. Mais sans elle, je n’ai jamais trouvé le courage… » La grenade qu’il lâche fait tout exploser. La terre s’ouvre sous ses pieds. Chute sans fin dans un puits sans fond. Un silence de mort la cueille. Et quelque chose meurt d’ailleurs en elle à cet instant-là. Qui ne saurait se résumer à l’insouciance ou à la joie. Une force lui est arrachée. Comme un membre amputé, qu’elle sent déjà en moins.»
C’est non seulement un sentiment de trahison mais aussi de honte avec lequel elle doit désormais affronter le regard des autres. Aussi décide-t-elle de cacher ce mal qui la ronge, de nier sa souffrance en cachant cette peau, en rejetant cet enfant du malheur. En concentrant son amour sur sa fille Esther. «C’est choquant mais comme ça. Faut pas croire que ça la fasse rire, elle est la première à souffrir. Si l’amour maternel pouvait s’inoculer, ce serait déjà fait.»
À l’aide d’un nuancier de couleurs qu’elle a trouvé chez Leroy-Merlin, elle note au jour le jour l’évolution des teintes de la peau d’Alban, élabore des stratégies pour cacher ces zones qui s’assombrissent, enfilant des gants et allant même jusqu’à tricoter une cagoule, manquant presque d’étouffer son fils sous les couches de vêtements.
Quand Vincent part en déplacement professionnel en la laissant avec ses angoisses, elle craque. Se rappelle le texte étudié en troisième: «À croire que Kafka s’est enkysté en elle. C’est comme si elle avait contracté La Métamorphose il y a des années, et que celle-ci avait attendu la naissance d’Alban pour se réveiller et les contaminer.» Alors elle s’enfuit, prend la route vers le sud pour rejoindre son père, sans pour autant pouvoir se débarrasser de ses idées noires. «Elle ne sait que faire de cette peau, mais pressent qu’elle risque d’y laisser la sienne.»
Amélie Cordonnier confirme ici tout son talent. En confrontant cette femme à une épreuve aussi inédite que traumatisante, elle nous parle de l’amour maternel, de la nécessité de connaître ses origines, de la force des liens familiaux. L’écriture se fait au scalpel, mettant à vif les sentiments. Car ici encore, pour guérir, il faut d’abord Trancher.

Un loup quelque part
Amélie Cordonnier
Éditions Flammarion
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782081512757
Paru le 11/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord dans le Nord, à Audresselles et Ambleteuse, puis à Paris et enfin à Marseille, après un voyage passant par Dijon et Beaune. De là des sorties sont organisées au village de Roussillon et à l’Île-sur-la-Sorgue. On y évoque aussi New York et Bordeaux.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Paupières closes coupées au canif, lèvres parfaitement dessinées, l’air imperturbable. Royal même. Au début, elle a cru qu’il lui plaisait, ce petit. Seulement voilà, cinq mois plus tard, elle a changé d’avis. Ça arrive à tout le monde, non ? Elle voudrait le rapporter à la maternité. Qui n’a pas un jour rendu ou renvoyé la chemise, le pantalon, le pull, la ceinture ou les chaussures qu’il venait d’acheter ? »
Que fait cette tâche, noire, dans le cou de son bébé ? On dirait qu’elle s’étend, pieds, mains, bras, visage. Mais pourquoi sa peau se met-elle à foncer ? Ce deuxième enfant ne ressemble pas du tout à celui qu’elle attendait. Aucun doute, il y a un loup quelque part.
Avec une écriture aussi moderne qu’acérée, Amélie Cordonnier met en scène une femme paniquée de ne pas réussir à aimer son enfant et dont l’affolement devient de plus en plus inquiétant.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La salle d’attente est noire de monde. Quatre mères patientent déjà avec leur marmot. Plus un père qui sauve tous ses congénères partis sans trop se poser de questions au boulot. Des magazines déchirés s’entassent sur la table basse. Tout le monde tente de s’y intéresser avant de reprendre son portable. Les parents peinent à tromper l’ennui. Pas les petits. Ça chouine, renifle, tousse et se mouche pendant que ça farfouille dans la malle où se mélangent jouets cassés et puzzles incomplets. Alban gazouille sur ses genoux. Il bave tant qu’il peut, le pauvre, mais contrairement aux autres n’a pas l’air malade. Eux sont juste là pour la visite des cinq mois. Elle a emporté le livre avec les animaux de la ferme, dont il raffole depuis que sa sœur s’est mis en tête de lui faire apprendre tous les cris, imitations à l’appui, dans une formidable cacophonie d’aboiements, miaulements, hennissements, cancans, grognements, bêlements, beuglements et autres braiments. Elle a aussi pris le petit miroir pour l’occuper. Il se sourit à lui-même et évidemment ça la fait craquer. Huit ans après Esther, elle avait oublié à quel point c’était attendrissant. Alban dévore les clés en plastique. Gencives à vif. Elle a bien compris que ses dents n’allaient pas tarder à percer. L’anneau qu’elle met au réfrigérateur ne suffit pas à anesthésier la douleur. Il faut qu’elle pense à demander au pédiatre ce qu’elle pourrait lui donner d’autre pour le soulager. Est-ce que le collier d’ambre s’avère vraiment efficace ? C’est leur tour. Saska lui demande de déshabiller Alban et l’ausculte tout en prenant des nouvelles d’Esther, à l’école ça se passe toujours aussi bien ? Puis il pose quelques questions sur l’éveil du gamin, teste sa position assise la tête droite et l’allonge ensuite sur la table d’examen. Le bébé en profite pour se retourner du dos sur le ventre. Bravo, quelle tonicité ! Soixante-cinq centimètres, six kilos cinq cent vingt et périmètre crânien parfait : tout va bien, elle peut le rhabiller. Le médecin vérifie les vaccins puis prescrit de l’homéopathie pour apaiser ses maux de dents. Chamomilla Vulgaris 9 CH, cinq granules à prendre trois fois par jour, dilués dans un peu d’eau. Le collier d’ambre ? Certains modèles ont été retirés du marché pour risque de strangulation. En cas de crise, le doliprane reste la meilleure solution. Saska précise qu’elle peut remplir la seringue jusqu’à sept kilos. Les gigotements d’Alban l’empêchent de boutonner le polo rapidement. Elle rajuste le col et c’est alors qu’elle la remarque. Une tache. Noire. Toute ronde. De la taille d’un petit pois. Extrafin, le petit pois. C’est la première fois qu’elle la voit. Regardez, là, dans les plis du cou, c’est quoi ? Un grain de beauté, déjà ? Oh, non, pas à cet âge-là, voyons. C’est rien du tout, juste une légère pigmentation, aucune raison de s’inquiéter. Je connais votre mari de toute façon, il n’y a pas de métis dans votre famille ?
Il est déjà 16 h 10 quand elle sort. Juste le temps d’acheter un croissant et de reprendre le bus pour ne pas être en retard à l’heure des mamans. Quasiment pas de parents à la sortie de l’école. Deux trois grands-mères, mais des nounous surtout. Il faudra y repenser quand elle reprendra ses cours au lycée, à la fin de son congé parental, ça lui évitera de culpabiliser. Ça sonne ! Les CP traversent toujours la cour de récré les premiers. La maîtresse des CE1 arrive enfin. Un grand sourire éclaire le visage d’Esther lorsqu’elle les repère. La voilà qui court, se précipite pour embrasser son frère puis se débarrasse de son gros cartable trop lourd. Valentine et Daphné lui ont emboîté le pas. Cinq mois qu’elles n’en reviennent pas. Il est vraiment trop chou, la chance qu’elle a ! Alban est à la fête, agite la tête, bat des pieds dans la poussette. Est-ce qu’elles peuvent le prendre juste deux minutes dans les bras ? D’accord, mais il faut s’asseoir sur le banc alors.
Le roi, la demoiselle au nœud rouge, l’Indien avec ses plumes et sa hache, le plongeur, le jockey à casaque violette et le capitaine coiffé de sa casquette : tous les canards flottent déjà dans la baignoire. Esther ajoute la tortue verte qui rentre sa tête, la sirène qui avance toute seule, les princesses, les chevaliers, les chevaux et les dinos. Tous à l’eau ! Sa mère planque discrètement la grenouille arroseuse toute moisie, qui crache des dépôts noirs dégueu et retire la bille par sécurité. On ne sait jamais, ma biche, Alban pourrait l’avaler. Esther exige de prendre son bain avec son frère depuis que sa mère n’utilise plus le lavabo. Elle l’a glissé entre ses jambes et entoure son ventre de son bras. Il faut voir l’application et la douceur avec lesquelles elle le lave. Elle sait qu’il faut passer le savon liquide tout doucement sur le corps du bébé puis sur son crâne en évitant de toucher la fontanelle. Il y a de la tendresse dans chacun de ses gestes. On dirait Martine petite maman. Manque plus que Patapouf et Minet pour l’observer. Elle a retrouvé ce livre dans le grenier de son père au moment du déménagement, mais refusé catégoriquement de le garder. « Totalement arriéré », s’était-elle exclamée avant de faire remarquer à Vincent que personne n’avait encore jamais écrit Martin petit papa. Mais d’un coup, elle doute. Se dit qu’elle a peut-être surréagi. Se demande si certaines choses ne sont pas immuables. Elle aimerait croire que le sexe de l’enfant n’a rien à voir là-dedans. Pourtant elle ne peut s’empêcher de s’interroger : c’est con, mais est-ce qu’Esther se serait aussi bien occupée de son frère si elle avait été un garçon ?
Le dîner s’éternise. Elle a mis les enfants à table à sept heures et quart. Cinquante minutes qu’on y est. Esther réclame un deuxième yaourt à boire puis une clémentine. Elle ne sera donc jamais rassasiée ? Et pour un mini-Magnum, t’es OK ? Tout ce qu’elle veut pourvu qu’on en finisse. Allez, les dents, l’histoire et au lit. Il n’y a presque plus de dentifrice à la fraise. Est-ce qu’elle pourra acheter le bleu, celui au coca, la prochaine fois ? Esther a sorti deux livres de sa bibliothèque, hésite entre Sophie la vache musicienne et Même les princesses pètent. Am, stram, gram, Pic et pic et colégram, Bour et bour et ratatam, Am, stram, gram ; pic ! dam. L’herbivore l’emporte, pour le plus grand plaisir d’Alban qui paraît compatir aux malheurs de Sophie. Elle adore chanter au piano et charme toute sa famille par ses numéros. Alors quand elle découvre qu’un grand concours de musique est organisé dans le pays, la vache décide d’y participer. Au grand dam de ses amis à qui elle va manquer. La voilà qui fait ses adieux sur le quai de la gare et arrive en ville avec sa petite valise. Hélas, aucun orchestre ne l’accepte. Les éléphants et les hippopotames trouvent qu’elle ne fait pas le poids, les girafes estiment qu’elle n’est pas à la hauteur. Même ses consœurs de l’Ensemble orchestral bovin décrètent qu’elle n’est pas de la bonne couleur. Pas assez ceci, trop cela. Il y a toujours un problème, c’est chaque fois la même rengaine. Esther se félicite de ne pas vivre pareille situation à son cours de violon. Sa mère referme l’album et rajuste la couette. Mais ça rouspète direct. Même pas eu le temps de bien voir l’image de la dernière page ! Bon allez c’est fini. Pas vraiment en fait. Il y a encore le verre d’eau, puis le pipi, le câlin et encore un dernier dernier baiser. On y est. Vincent ouvre la porte d’entrée pile quand elle referme celle d’Alban. Mais est-ce qu’il le fait exprès, de toujours rentrer au mauvais moment ? Les enfants l’entendent évidemment. Esther l’appelle, se relève et court dans le salon. Totale excitation. Alban refuse de rester allongé, tente de se redresser et crie jusqu’à ce que Vincent vienne le chercher. Sa sœur prend le relais, multiplie les simagrées. C’est une comédie en cinq actes qui ne la fait pas du tout marrer. Ça suffit maintenant, c’est l’heure des grands ! Elle reborde Esther, recouche Alban, réussit à ne pas céder quand il se met à pleurer, mais attend qu’il se calme pour s’en aller. Elle quitte la chambre sur la pointe des pieds, s’affale en soupirant sur le canapé et décrète, sans une once de culpabilité, que c’est le meilleur moment de la journée. Vincent s’excuse, vraiment désolé, sort deux verres à pied et débouche une bonne bouteille de rouge pour se faire pardonner. Alors, la visite chez le pédiatre, comment ça s’est passé ? Saska a dit que tout était parfait. Mais il y a cette tâche qu’elle a remarquée dans le cou d’Alban au moment de le rhabiller. Rien à voir avec un grain de beauté. Elle l’a longuement regardée, ce soir, quand elle a mis le petit en pyjama. Le pédiatre a dit que ce n’était rien, mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter. C’est bizarre quand même, tu ne trouves pas ? Vincent tente de la rassurer. Ils ont toujours fait confiance à Saska, et il n’en est pas à son premier bébé, alors inutile de flipper. Cela ne suffit pas à la calmer. Elle préfère vérifier. Par acquit de conscience. Sait-on jamais. Est-ce qu’il est vraiment sûr qu’il n’y a pas de métis dans sa famille ? Voyons, tout ça est ridicule ! Un sillon barre son front. Impossible de la dérider. Alors Vincent change de tactique, blague gentiment, propose de réveiller Alban pour qu’elle lui montre la tache maintenant. S’il n’y a que ça pour la soulager. Non mais ça va pas la tête? crache-t-elle en avalant son verre de vin d’un trait. Voilà, la pilule est passée. »

Extraits
« Le dos lui-même avait foncé. Ça a l’air fou, mais elle lui assure que c’est vrai. Il n’y a pas photo: une démarcation très nette s’est faite au niveau des fesses. C’est comme si quelqu’un avait pris un pinceau. Ou comme une marque de maillot plutôt. Oui, on dirait qu’Alban a bronzé. Elle a tellement flippé cette nuit et toute la matinée, qu’elle a fait des kilomètres de recherches sur Internet, et franchement, elle le regrette. Il n’y a que des horreurs sur Doctissimo. Elle a tout lu à propos des maladies de peau du style impétigo. Ce qu’il a ne ressemble ni à de l’acné, ni à un zona. Encore moins à de l’eczéma. De l’herpès, elle en a eu autrefois, elle sait bien que ce n’est pas ça. Le psoriasis, elle ne connaissait pas, mais si elle a bien compris cette maladie se caractérise par l’apparition d’écailles blanches or Alban n’en a pas. Et puis si c’était de l’urticaire, il présenterait des rougeurs, alors qu’en fait il a plutôt des noirceurs. Elle a cogité pendant des heures. A fait tout un tas d’élucubrations. Et par élimination, elle est arrivée à une terrible conclusion. Il a peut-être des mélanomes, non? Depuis hier soir elle n’en mène pas large. Lui, est-ce qu’il croit que c’est grave? » p. 27

« Il a compris que ce qui se passe avec Alban a quelque chose à voir avec le grand secret qu’il porte depuis des années. Puisqu’il y a sûrement un lien, il se doit de le lui dire enfin. Il n’a plus le choix. Ne peut plus reculer. Alors tout à coup, il avoue: «Tu as été abandonnée à la naissance, on t’a adoptée quand tu avais trois mois.» Puis le souffle court, ajoute: «On avait prévu avec maman de te le dire pour tes douze ans. Mais sans elle, je n’ai jamais trouvé le courage…» La grenade qu’il lâche fait tout exploser. La terre s’ouvre sous ses pieds. Chute sans fin dans un puits sans fond. Un silence de mort la cueille. Et quelque chose meurt d’ailleurs en elle à cet instant-là. Qui ne saurait se résumer à l’insouciance ou à la joie. Une force lui est arrachée. Comme un membre amputé, qu’elle sent déjà en moins. » p. 42

« Mais non, son problème à elle, c’est de ne pas aimer son enfant. Jamais on ne lui a dit que cela n’allait pas de soi. Que peut-être elle n’y arriverait pas. Que faire des efforts ne suffirait pas. Son abandon lui aura appris ça. Alban aussi. Pas d’amour à la demande. Ni sur commande. Pour elle il reste le grand absent. Pas de sentiment, aucun dévouement. Aimer son bébé dès la naissance s’avère donc une chance. On l’a, ou on ne l’a pas. Elle, elle l’a eue une fois pour Esther. Le miracle ne s’est pas reproduit. Pourquoi? Sait pas. C’est choquant mais comme ça. Faut pas croire que ça la fasse rire, elle est la première à souffrir. Si l’amour maternel pouvait s’inoculer, ce serait déjà fait. » p. 78-79

« Au moment où elle se penche pour attraper un body et un pyjama propres dans le tiroir de la commode, elle réalise qu’elle tient encore l’exuvie dans sa main. Cette dépouille la dégoûte. Elle ne sait que faire de cette peau, mais pressent qu’elle risque d’y laisser la sienne. » p. 105

« « Le lait, qui était naguère sa boisson favorite, et c’était sûrement pour cela que sa sœur lui en avait apporté, ne lui disait plus rien, et ce fut même presque avec répugnance qu’il se détourna de l’écuelle. » Ce texte lui remonte. D’un coup. Elle a passé des heures à l’étudier en troisième. Son prof de français leur avait demandé de l’apprendre par cœur, mais elle ignorait qu’elle le connaissait encore. Elle l’a donc porté durant tout ce temps? À croire que Kafka s’est enkysté en elle. C’est comme si elle avait contracté La Métamorphose il y a des années, et que celle-ci avait attendu la naissance d’Alban pour se réveiller et les contaminer. » p. 139

« Il ne faut pas que les masques tombent. Surtout pas. Que deviendrait-elle sans le sien? Elle perdrait tout. Car elle le porte depuis sa naissance finalement, et il épouse si parfaitement son visage qu’elle ne s’était même pas aperçue de son existence. Alors masque ou cagoule, au fond quelle différence? Autant les enfiler et ne jamais les quitter. Ses paupières tremblent, qu’elle relève de moins en moins vite. Compter jusqu’à trois puis les rouvrir. Un deux trois. Ça va, personne devant. Un deux trois. Ses yeux cillent, cillent. Mais qu’importe, le platane c’est seulement dans les mauvais films. Un deux trois, encore une fois. Elle tente de garder le cap et le volant bien droit. Mais le sommeil joue les sirènes, l’appelle, l’appelle. Un deux trois. Fermer les yeux. » p. 189

À propos de l’auteur
Amélie Cordonnier est journaliste littéraire. Après Trancher (Flammarion, 2018), Un loup quelque part est son deuxième roman. (Source: Éditions Flammarion)

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