Les dernières volontés de Heather McFerguson

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En deux mots
Le courrier d’un notaire écossais ne manque pas de surprendre Aloïs. Il hérite d’une maison en Écosse, propriété d’une inconnue, Heather McFerguson. Intrigué, notre libraire parisien décide de se rendre sur place, bien décidé à lever ce mystère. Il lui faudra du temps et de la persévérance pour réussir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les secrets de la maison d’Applecross

Avec ce nouveau roman, Sylvie Wojcik confirme les espoirs nés avec Les narcisses blancs. Elle nous entraîne cette fois en Écosse sur les pas d’un libraire parisien bien décidé à comprendre comment il a pu hériter la maison d’une illustre inconnue.

Quand Aloïs découvre le contenu du courrier qui lui est adressé par un notaire d’Inverness, il croit d’abord à une erreur. Mais c’est bien son état-civil qui figure en détail sur le courrier venu d’Écosse et lui annonçant qu’il était l’héritier d’une maison appartenant à une défunte Heather McFerguson. Le coup de fil passé à l’étude ne lui en apprendra pas davantage, sinon qu’il peut refuser ce leg. Après des recherches vaines dans le coffre où les souvenirs de famille sont rangés et une nuit censée porter conseil, il décide finalement de faire le voyage pour tenter de comprendre ce qui le lie à cette inconnue.
Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il emporte avec lui une pièce importante du puzzle, Le Seigneur des anneaux de Tolkien que lui a offert son père et qu’il a lu et relu dans son enfance et qu’il a retrouvé dans la caisse aux souvenirs. Cette version française, illustrée avec la carte détachable du monde où se déroule l’intrigue porte la marque d’une librairie d’Inverness. Mais après avoir acquis la certitude que ce livre provenait bien de cette terre très éloignée, il lui faudra encore beaucoup de temps à rassembler les pièces du puzzle.
Mais après tout, il n’est pas pressé. Son ami et collègue Johan peut présider aux destinées de leur librairie en son absence. Lui doit se frotter aux habitants du village d’Applecross et essayer de leur tirer les vers du nez. Eileen, à qui Heather avait confié les clés de la maison avant sa venue n’est guère diserte. Elle peut tout au plus lui indiquer les personnes qui ont bien connu la vieille dame et l’aider pour l’intendance, elle qui tient la seule épicerie du village. Au fil des rencontres et des échanges avec Stuart le pasteur de Lochcarron, Jim McLeod, Archie et les rares clients du pub, la vérité va s’esquisser, le secret de famille se révéler. Entre promesses et renoncements va surgir un amour si fort qu’il ira jusqu’au sacrifice.
Une quête qui va transformer Aloïs, qui va s’attacher à sa maison inconfortable, à ce paysage de lande et de tempêtes que Sylvie Wojcik rend avec autant de précision que de poésie, donnant à ses lecteurs l’envie de partir eux aussi explorer ces paysages.
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Applecross © Colin Baird from Killearn, UK

C’était du reste aussi le cas dans son précédent roman, Les Narcisses blancs, qui nous menait sur les Chemins de Compostelle. Et là encore, il s’agit de rencontres qui changent une vie. Émouvante et touchante, cette histoire est à la fois une invitation au voyage et une belle réflexion sur la transmission. N’hésitez pas à filer en Écosse!

Les dernières volontés de Heather McFerguson
Sylvie Wojcik
Éditions Arléa
Roman
152 p., 17 €
EAN 9782363083302
Paru le 6/04/2023

Où?
Le roman est situé principalement en Écosse, du côté d’Inverness et Applecross. On y évoque aussi Édimbourg et Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un jour, Aloïs, libraire à Paris, reçoit la lettre d’un notaire d’Inverness lui annonçant qu’une inconnue, Heather McFerguson, lui lègue sa maison dans le village d’Applecross. Qui est cette femme, dont Aloïs n’a jamais entendu parler et surtout pourquoi fait-elle de lui son héritier universel ? Après avoir hésité, il accepte et se rend en Ecosse pour essayer d’élucider ce mystère. Là-bas, dans ces paysages faits d’eau, de pierres et de lumière, il ressent ce sentiment si étrange d’avoir trouvé sa place. Tout, absolument tout l’attire dans ce pays inconnu. Il y rencontrera des personnes qui, avec leur part d’ombre et de lumière, l’aideront, chacune à sa manière, à comprendre la raison de sa présence. Commence alors pour Aloïs un long chemin de questionnements où, peu à peu, se dessinera une part de son histoire familiale. Il sera question de hasard, d’audace et de renoncement, de choix, de promesses tenues ou non, de silence et de secrets. Les paysages d’Ecosse, omniprésents, grandioses et purs, qui gardent la trace de ceux qui passent et veillent sur eux, dévoileront la fuite, le déchirement entre passion et raison, fidélité et abandon.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
« En sortant de l’étude du notaire à Inverness, Aloïs rejoint immédiatement sa voiture. Si vous voulez y aller dès aujourd’hui, tâchez d’arriver avant la nuit. La route n’est pas évidente, lui a confié l’homme serré dans son costume trois pièces, avant de refermer la porte capitonnée de son bureau.
Après le pont de fer au-dessus de la rivière Ness, Aloïs entre dans le vif du paysage: un vallonnement de lande à perte de vue sous un ciel dessiné au couteau. Il quitte la route principale pour suivre une voie unique, bordée de traits blancs, avec des espaces de croisement sur le côté tels les renflements d’une veine.
La visibilité est réduite. Chaque tournant pourrait être un tremplin vers le vide. Aloïs serre à droite. Non, à gauche. Ici on roule à gauche.
Ses repères sont bouleversés. L’essentiel est de garder le cap.
Aloïs ne croise personne, ce qui le rassure et l’inquiète à la fois. Il a hâte d’arriver. La route tourne et grimpe jusqu’à un plateau surplombant la baie. Il s’arrête et relâche ses bras qui s’étaient crispés sur le volant. La lumière du soir s’est déposée par cristaux en contrebas, à la surface de l’eau. Mer, lac, fjord? Il ne sait pas très bien. Il y a l’eau, il y a la terre, la terre percée d’eau ou la mer recouverte d’îlots, il ne saurait dire. Tout cela l’attire mais ne lui rappelle rien, ne lui parle pas. Seul le vent qui s’engouffre dans son caban lui souffle de continuer sa route. La Fiat 500 rouge, louée ce matin à l’aéroport d’Édimbourg, descend prudemment vers la baie d’Applecross.
Le cœur du village est une rue bordée de maisons blanches, tapies les unes contre les autres, comme rejetées d’un bloc par la marée, Aloïs arrive avec le crépuscule. C’est la dernière maison, lui a dit le notaire, avec un ancien fumoir à saumon à l’arrière. À quoi peut bien ressembler un fumoir à saumon? Il n’en a aucune idée.
Il s’engage doucement dans la rue jusqu’au pub. L’endroit est animé. Les vitres sont couvertes de buée. Quelques personnes fument devant la porte, d’autres discutent dans la rue. Aloïs est obligé de s’arrêter. Les gens s’écartent lentement en faisant un signe de la main. Par la porte ouverte, il discerne des voix fortes et des verres qui s’entrechoquent. Bientôt des notes échappées de cordes pincées émergent du brouhaha. Les voix si inégales quand elles parlaient, avec le chant ne font qu’une. Aloïs reste là quelques secondes avant de poursuivre son chemin.
Il y a de la lumière à l’intérieur et des bottes en caoutchouc sur le paillasson. Il a dû se tromper. C’est pourtant bien la dernière maison. Il cherche une sonnette et ne trouve qu’un heurtoir à mi-hauteur de la porte, une main effilée en bois dur qu’il n’ose pas toucher, mais déjà la porte s’ouvre. Une femme emmitouflée dans un châle à franges trop grand pour elle lui fait signe d’entrer.
Elle s’appelle Eileen et était la meilleure amie de l’ancienne propriétaire, Heather McFerguson. C’est elle qui a entretenu la maison depuis le départ de Heather. Le notaire lui avait demandé d’être là aujourd’hui. Depuis ce matin, elle attend, mettant encore de l’ordre par endroits.
— Heather était tellement méticuleuse, s’empresse-t-elle d’ajouter. Elle n’aurait pas souhaité que sa maison soit laissée à l’abandon, même si, à la fin, la pauvre ne s’en préoccupait plus. Elle ne pouvait même plus dire où elle habitait. C’est triste. Vous avez acheté la maison avec le mobilier, je crois ?
Acheté? Aloïs croit avoir mal compris. Pourtant les paroles d’Eileen sont parfaitement claires malgré son accent. Non, cette maison, il ne l’a pas achetée. Elle semble l’ignorer et c’est certainement mieux ainsi. D’ailleurs, personne n’avait prévenu Aloïs de la présence de cette femme. Il ne s’en offusque pas, il est juste un peu surpris.
— Oui, bien sûr, j’ai tout acheté.
— Alors, je vous montre. Mais avant, vous prendrez bien une tasse de thé?
Aloïs a hâte d’être seul mais il lui est impossible de refuser. Il comprendra vite qu’ici personne n’entreprend jamais rien d’important avant de boire une généreuse tasse de thé. Un thé fort, adouci par un nuage de lait frais, entier.
Après lui avoir signalé plusieurs défauts de la maison, le chauffe-eau qui siffle, la fenêtre de la chambre qui ferme mal, le portillon qui grince, Eileen se décide enfin à prendre congé. S’il a besoin de quoi que ce soit, qu’il n’hésite pas à venir la voir. Elle tient l’épicerie du village.
— Ah, j’oubliais. Voici ma clé, dit Eileen, hésitante, pensant peut-être qu’Aloïs lui proposerait de la garder.
— Merci. La clé d’Eileen serrée au creux de la main, il reste quelques minutes adossé à la porte d’entrée, observant l’intérieur de la maison.

«Selon les dernières volontés de Miss Heather Margaret Jane McFerguson…» Heather Margaret Jane McFerguson. Combien de fois avait-il prononcé, à haute voix ou en lui-même, ce nom inconnu, cette suite de sons qu’il trouvait harmonieuse mais qui n’éveillait rien en lui? Chaque soir avant de s’endormir, il se répétait: Heather Margaret Jane McFerguson, Applecross, pour essayer de faire ressurgir ne serait-ce que l’esquisse d’un souvenir. Il l’avait même prononcé dans son sommeil. C’est ce que lui avait dit Anne lorsqu’elle était venue chercher ses cartons et qu’ils avaient dormi sous le même toit pour la dernière fois. Mais trop impatiente de partir et absorbée par sa nouvelle vie, elle n’avait fait aucun cas de ces paroles, ni posé aucune question.
Une fois seul pour de bon, un lundi après-midi, Aloïs ferma la librairie et, dans l’arrière-boutique, il relut avec attention la lettre venue d’Écosse. Qui pouvait bien être cette femme? Applecross, Highlands, Écosse, où était-ce exactement? Aloïs ne connaissait personne dans ce pays. Il avait cru d’abord à une erreur mais son état civil, décliné dans les documents, était en tous points exact: Aloïs François Marie Delcos, né le 11 juillet 1969 à Paris, VIe.
Il se récita quelques phrases toutes faites en anglais, piochées dans un vieux Harrap’s, et après maintes répétitions et hésitations, se résolut à téléphoner à Inverness. Le notaire lui expliqua la situation dans un français impeccable. La défunte lui avait dicté son testament environ deux ans avant son décès. Elle était venue seule, avec toutes les informations en tête concernant son héritier. Avec clarté et détachement, le notaire expliqua à Aloïs qu’il pouvait refuser l’héritage sans donner de motif, par simple lettre recommandée. Il disposait d’un délai légal d’un mois avant de se décider. Aloïs essaya d’obtenir quelques informations sur cette femme, mais le notaire lui répéta ce qui figurait déjà dans le courrier : nom, adresse, date et lieu de naissance. Il ajouta qu’elle était décédée à «l’entité spécialisée» de l’hôpital d’Inverness, qu’elle avait toujours vécu à Applecross, dans cette maison qu’elle lui léguait et qu’elle tenait de ses parents. Elle était célibataire, n’avait ni frère ni sœur, ni aucune autre descendance. Sur le formulaire officiel du testament, elle avait certifié sur l’honneur n’avoir aucun lien de parenté avec Aloïs. D’après les recherches généalogiques d’usage, elle n’en avait pas non plus avec quiconque encore de ce monde. Toutes ces informations figureraient sur l’acte de succession qui lui serait remis s’il acceptait le legs. C’est tout ce que le notaire avait à lui dire. Il avait exclusivement pour rôle de faire appliquer le droit et de respecter la volonté de ses clients, pas de fouiller dans leur passé. Aloïs aurait voulu lui demander si elle lui avait parlé de lui mais il sentit bien qu’il n’obtiendrait rien de plus de cet homme si attaché à son devoir. Il lui dit poliment qu’il allait réfléchir. Le soir même, dans son appartement, Aloïs ouvrit l’ancienne malle de voyage où il conservait les quelques objets qui lui restaient de ses parents. Sous les coussins en soie élimés, il sortit le Polaroïd et la caméra Super 8 de son père, les paquets de lettres et de cartes postales serrées par des élastiques et les boîtes à chapeau de sa grand-mère maternelle, remplies de photos en noir et blanc. Il explora la malle de fond en comble et relut chacune des lettres, à la recherche d’une photo, d’un mot, d’un signe ou d’une allusion à cette femme ou à ce pays. Il y passa la nuit, la suivante et encore la suivante. Parce que la nuit, pensait-il, serait plus propice à révéler les secrets. Mais ces nuits-là le laissèrent dans les ténèbres les plus profondes. Pas un début d’explication. Rien, à part des anecdotes qu’il connaissait déjà et qui l’avaient toujours ennuyé. Rien d’Écosse ni d’Applecross, rien de Heather ni de Margaret, ni de Jane, ni de McFerguson. Il replaça le tout dans la malle, à l’exception de l’album photo de son enfance et de quelques livres de sa jeunesse qu’il fut heureux de retrouver.
L’album recouvert de cuir peint avait été confectionné par sa mère, restauratrice de livres. À l’intérieur, elle avait inséré des photos de son fils. Les photos classiques d’un jeune enfant, entouré et choyé: premier sourire, premier anniversaire, premier Noël, premières vacances à la mer. Aloïs les connaissait par cœur mais, ce soir, il avait l’impression de les regarder pour la première fois. Il s’attachait aux détails, surtout aux visages et aux expressions. Il observait son enfance avec recul et, peu à peu, avec effroi. Était-il vraiment un des leurs?
Parmi les livres sortis de La malle, il mit la main avec émotion sur Le Seigneur des anneaux de Tolkien, version illustrée avec la carte détachable du monde où se déroule l’intrigue: la Terre du Milieu. Un livre qu’il avait lu tant de fois pendant ses jeunes années et qu’il n’avait pas touché depuis. Un monde où, adolescent, il s’était si souvent retranché. Il dépoussiéra délicatement la couverture et, assis sur son lit, il l’ouvrit et entra chez les Elfes et les Hobbits, dans des lieux qui le fascinaient et l’effrayaient à la fois. Il entama une nouvelle lecture de son Seigneur des anneaux jusqu’à tard dans la nuit et ne pensa plus au reste.
Quelques jours plus tard, il rappela le notaire d’Inverness pour lui dire qu’il acceptait l’héritage. »

Extrait
« Elle a peut-être connu tous ces gens, se dit-il. Ce sont peut-être son frère, son père, son cousin. Et elle, comment était-elle? Grande ou petite? Mince ou un peu forte ? Avait-elle un visage long et anguleux ou plutôt arrondi? Il n’a pas de photo d’elle. S’il en avait une, même floue, il la reconnaîtrait peut-être ou au moins il pourrait se faire une idée d’elle. Pour cela, il faudrait chercher, ouvrir les tiroirs et les armoires, mais en a-t-il le droit? Il a hérité de sa maison, pas de son intimité. Malgré le sentiment de familiarité qu’il éprouve depuis son arrivée, il ne peut se résoudre à explorer les lieux. Elle a forcément laissé une indication quelque part, une explication du pourquoi. Pourquoi lui? À Paris, personne n’a pu l’aider, ni les généalogistes, ni les détectives, ni les spécialistes en héritage. Ils sont tous formels: il n’a aucun lien de parenté avec cette femme. Mais ces photos au mur veulent lui dire quelque chose. » p. 23

À propos de l’auteur
WOJCIK_sylvie_DRSylvie Wojcik © Photo DR

Sylvie Wojcik est née en Bourgogne en 1968. Après des études de langues, allemand et anglais, à l’université de Lyon, puis à Paris, elle vit aujourd’hui à Strasbourg, où elle est traductrice dans les domaines scientifiques et juridiques. Elle écrit depuis plusieurs années des journaux, textes courts, contes et nouvelles, et a publié en 2020 un premier roman Le Chemin de Santa Lucia (éditions Vibration). Deux autres suivront: Les Narcisses blancs (2021) et Les dernières volontés de Heather McFerguson (2023). (Source: Éditions Arléa)

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Des lendemains qui chantent

STRESI_des_lendemains_qui_chantent  RL_2023  POL_2023  coup_de_coeur

Finaliste du Prix Orange du Livre 2023

En lice pour le Prix des libraires 2023

En finale du Prix des romancières 2023

En deux mots
La programmation, en ce jour de 1935, du Rigoletto de Verdi à l’opéra-comique, va permettre aux spectateurs de découvrir, subjugués, la voix exceptionnelle d’un second rôle, celle d’Elio Leone. L’orphelin, né dans un village napolitain et réfugié en France, voit sa carrière lancée. Mais la Seconde Guerre mondiale va brusquement l’interrompre.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La voix d’or qui ne résonnera plus

Alexia Stresi, en imaginant la vie d’un ténor italien, réussit un formidable roman sur l’art et la destinée, sur fond de Seconde Guerre mondiale. Plein de bruit et de fureur, cette tragédie est aussi une magnifique histoire de résilience et de passion.

En ce jour de 1935 le directeur de l’opéra-comique joue sa dernière carte. En programmant Rigoletto de Verdi, il pense avoir trouvé l’opéra qui sauvera la salle Favart de la ruine. Et si effectivement le succès est au rendez-vous, c’est surtout en raison de la prestation d’un second rôle dont la voix subjugue le public et la critique.
Elio Leone, c’est son nom, naît à San Giorgio, dans la province de Naples, en 1912. Victime d’une hémorragie, sa mère meurt quelques heures après la naissance. On va dès lors suivre en parallèle l’histoire de l’orphelin en Italie et celle du ténor réfugié en France pour fuir le fascisme. Recueilli par un médecin qui a ouvert un centre d’accueil révolutionnaire prenant en compte les désirs des enfants, Elio comprend que la musique est toute sa vie. Aussi la décision est prise de l’envoyer sur l’île de Zanolla où un prêtre a créé un chœur d’enfants et où il pourra progresser.
À Paris aussi, il progresse. Réfugié sans le sou, il va croiser le directeur d’un théâtre qui va lui offrir un premier cachet avant de le remercier. Mais il a le temps de comprendre que Mademoiselle Renoult peut l’aider. Cette directrice de distribution a engagé et formé les plus grands. Désormais à la retraite, elle va tout de même prendre Elio sous son aile et, durant des années, le faire travailler. Après la salle Favart, sa carrière est lancée. «Il y aura ensuite ses trois soirées de récital, puis tout va s’emballer. Il se retrouve demandé partout. Avec un répertoire fin prêt, ne lui reste qu’à se laisser glisser dans les distributions. Chaque fois, il est celui qu’on écoute. Les salles lui font fête, son apparition au salut déclenche un tonnerre.»
Désormais, tout semble lui sourire, y compris dans sa vie sentimentale. Et malgré les menaces qui se font de plus en plus précises, il se marie. Mais sa lune de miel sera de courte durée, la Guerre est déclenchée. Lui qui avait trouvé refuge en France pour échapper à Mussolini estime de son devoir de partir combattre. À la drôle de guerre fera très vite place un conflit sanglant qui ne l’épargnera pas. Il est fait prisonnier et envoyé dans les camps, d’où il reviendra profondément marqué. Avant de constater que sa femme lui a menti durant toutes ces années. Un choc supplémentaire qui va le conduire à tout abandonner, à errer sans but.
Vous découvrirez comment il finira à Haïti et comment il parviendra à reprendre pied.
Comme dans les précédents romans d’Alexia Stresi, la quête de l’identité est au cœur de ce roman brillant et solidement documenté qui nous offre une plongée dans le monde de l’opéra et au-delà qui sonde les mystères de la voix humaine qui transporte bien plus que les paroles. On peut lire dans son timbre toutes les émotions, voire la vie de celui qui s’exprime. Comme un parfum, elle laisse derrière elle une trace unique.
Alors la romancière peut enrichir son propos de ses souvenirs d’enfance, elle qui avait des grands-parents musiciens, et laisser toute la sensualité, la beauté occuper l’espace. Alors, malgré les drames et malgré cette Seconde Guerre mondiale qui brisera ses rêves de gloire, le lion rugira encore.
Ajoutons qu’après La nuit de la tarentelle de Christiana Moreau, voici le second roman de cette rentrée à parler d’opéra, de Giuseppe Verdi et à évoquer la maison de retraite fondée par le grand musicien.
Et signalons, pour ceux qui auraient la chance d’être à Paris ce lundi 17 avril une lecture de Des Lendemains qui chantent à la Maison de la poésie par l’auteure & Guillaume de Tonquédec.

Des lendemains qui chantent
Alexia Stresi
Éditions Flammarion
Roman
464 p., 21 €
EAN 9782080413277
Paru le 1/02/2023

Où?
Le roman est situé en Italie, à San Giorgio, du côté de Naples et à Milan, en France, principalement à Paris et à Nantes, en Allemagne puis sur l’Atlantique jusqu’à Haïti.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, 1935
Lors de la première du Rigoletto de Verdi à l’Opéra-Comique, un jeune ténor défraie la chronique en volant la vedette au rôle-titre. Le nom de ce prodige ? Elio Leone. Né en Italie à l’orée de la Première Guerre mondiale, orphelin parmi tant d’autres, rien ne le prédestinait à enflammer un jour le Tout-Paris. Rien ? Si, sa voix. Une voix en or, comme il en existe peut-être trois ou quatre par siècle.
Cette histoire serait très belle, mais un peu trop simple. L’homme a des failles. D’ailleurs, est-ce vraiment de succès qu’il rêvait ? En mettant en scène avec une générosité folle et une grande puissance romanesque d’inoubliables personnages, Alexia Stresi nous raconte que ce sont les rencontres et la manière dont on les honore qui font que nos lendemains chantent et qu’on sauve sa vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page des libraires (Marguerite Martin de la Librairie Terre des livres à Lyon)
Le Soleil (Léa Harvey)
France Musique (Arabesques)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog de Kitty la mouette
Blog Lili au fil des pages
Blog Les livres de Joëlle
Blog de Squirelito

L’heure des livres – Anne Fulda reçoit Alexia Stresi © Production CNews


Philippe Chauveau présente Des lendemains qui chantent d’Alexia Stresi © Production WebTVculture

Les premières pages du livre
« Paris, 1935
Trois élèves-ingénieurs de l’école des Arts et Métiers caracolent à travers le haut Montmartre. Pans de manteaux ouverts à tout vent, allure de chauve-souris, escaliers dévalés en riant. Ces gadzarts sont tout le temps en retard. Ah non, pas pour leurs cours de génie mécanique. Cette passion pour les engrenages, les poulies et les forces les fait maintenant courir vers l’Opéra-Comique. Paraîtrait que la machinerie des décors de Rigoletto est prodigieuse, des gars de troisième année en ont fait les croquis. Espérons que ça vaille vraiment le coup, parce que les tickets n’étaient pas gratuits, c’était ça ou dîner, et pour pouvoir observer ces merveilles d’ingénierie, il va falloir se farcir deux heures de « hurlements de gens qu’on ébouillante », selon la formule prometteuse qui circule à l’école.

Le sénateur Boitard est fin prêt. Sa femme, Benoîte Boitard, non. Quel besoin a-t elle de porter pareil soin à sa toilette, vu qu’il ne la regarde plus ? Dieu, que la vie est mal faite ! C’est Angela, ce petit cœur d’Angela, qui adore l’opéra, mais c’est hélas avec Benoîte qu’il faut s’y rendre. La carrière vaut elle tous ces sacrifices ? Face au miroir psyché du vestibule de leur hôtel particulier, hélas propriété de sa belle-famille, le sénateur aurait presque la faiblesse de penser oui. Il faut dire que le reflet perçu est flatteur. Moustache peignée, nœud papillon amidonné, redingote Lanvin avec rosette à la boutonnière, et tout autour de lui qui commence à s’impatienter et l’a fait savoir, bouquets de glaïeuls, stèles doriques et toiles de maître. Mais tout à l’heure, entre le deuxième et le troisième acte, quand Madame bâillera d’ennui derrière son éventail authentiquement japonais, le sénateur sait qu’il se reposera la question et qu’alors il souffrira. Car à sa manière, oui, il souffre.

La princesse Pouille d’Orset transmet ses dernières instructions avant de sortir. Nous donnerons le souper dans la véranda, compter une vingtaine de couverts. Champagne, crustacés et foie gras, quelque chose de tout simple, façon pique-nique. Soudain, Son Altesse lève la main en un geste gracieux afin d’indiquer qu’elle réfléchit. Le temps est suspendu, le domestique aussi, lui en attente des ordres qui vont lui tomber dessus. Préparez aussi des entremets, finit par glousser la princesse. À quoi bon tenter de résister, les entremets, c’est son péché mignon. Il y aura aussi des fèves de marais à la crème et de la gelée d’ananas au marasquin. Et puis nous ouvrirons la malle à costumes. Il sera tellement amusant de prolonger le spectacle par un brin de fantaisie, surtout si le vrai en a manqué. Ah, et couvrez la cage des perroquets, voulez-vous. Je préfère qu’ils se reposent maintenant et soient en verve tout à l’heure. Si seulement j’avais la possibilité d’en faire autant, hi hi hi ! Allons, approchez la voiture, ne faisons pas attendre cette belle salle Favart !

Bien sûr, parmi les spectateurs de ce soir, il y a aussi de vrais amoureux de l’opéra. Honneur insigne fait à la représentation, une grande dame de l’art lyrique a pris place dans la salle. Si mademoiselle Henriette Renoult a l’air d’une petite chose fragile, il ne faudrait pas trop s’y fier. Cette femme a fait la pluie et le beau temps dans les théâtres du monde entier. L’Opéra Garnier, Salzbourg, le Teatro alla Scala de Milan, la Fenice de Venise lui doivent leurs plus belles distributions. Les néophytes n’auront jamais entendu parler de son métier, les chanteurs ne jurent que par lui. Mademoiselle Renoult était professeure de rôles. Visage impénétrable, allure disons sévère sans que l’on sache si c’est le fait de la timidité ou d’un mauvais caractère, et une mise modeste seulement démentie par un vif éclat dans le regard. Encore faut il arriver à le croiser. La dame, mains posées sur les genoux, a l’air d’une momie. Autour d’elle, des amateurs bedonnants, partition à la main, des gueules cassées de la Grande Guerre qui viennent se nourrir de beauté, des familles pour qui cette sortie est une fête et des premières fois qui vaudront révélation, enfants fascinés par les dorures, commerçants impressionnés par l’importance du lieu, bourgeois que l’opéra ennuie mais qui persistent.
Ce n’est jamais que cela, un public, cet ensemble artificiel d’éléments disparates. Le père de famille, la tête farcie de soucis, voisine un vieux monsieur perclus d’arthrite, dont la femme pense au tricot dans son sac. Les musiciens font encore un foin épouvantable avec leurs instruments. Pendant qu’ils s’accordent, est-ce que ça gênerait qu’elle s’avance dans sa manche ? À côté d’eux, un docteur et son épouse, prise d’une soudaine quinte de toux. J’ai fini ma journée de travail, dit le mari sans trop sourire. Autant il apprécie d’écouter les bronchites au stéthoscope, autant les tousseurs de théâtre l’insupportent. Combien de somptueux si bémol détruits par une toux sèche ? Qu’ils prennent donc leur pâte pectorale avant de venir ! Oui, toi aussi, ma chérie, tu aurais dû. Derrière eux, des ouvriers occupent une moitié de rangée. Depuis deux semaines, ils tiennent sans relâche un piquet de grève et ont mérité de se détendre un peu. Rigoletto ? Le titre leur a plu, on verra bien. Problème, une élégante dans ses derniers éclats renâcle à s’asseoir à côté de leurs bleus de travail et s’en ouvre à l’ouvreuse.
— Mademoiselle, vous voyez ça comme moi, n’est-ce pas… Il doit bien vous rester une loge disponible pour les gens de mon rang !
Le regard de l’ouvreuse sourit, mais pas à son interlocutrice qui sent l’avantage lui échapper.
— Princesse Loupiac de Montratier.
Le nom à rallonge a claqué comme un coup de fouet. Était-ce une pointe de menace dans la voix ?
Peu importe.
— Les gens comme vous ne se sont pas tous fait couper la tête à Versailles ?
Témoins de l’échange, un député radical et son collègue communiste s’esclaffent. Un troisième député les accompagne, plus difficile à situer sur l’échiquier politique, celui-là, d’où l’invitation qui lui a été faite. L’homme est mélomane. L’opéra a servi d’appât, quand c’est le dîner d’après qui compte. Attablés dans un restaurant de la rue Taitbout, tous trois ont à parler sortie de crise, avenir du pays et alliances, espérons.
Chacun a sa raison d’être ici ce soir, des bonnes, des faiblardes, d’autres carrément mauvaises.
— Du moment qu’ils ont payé leur place, je me tamponne de savoir pourquoi ils sont là, marmonne Jean-Marie Gheusi.
C’est un directeur nerveux, monsieur Gheusi. Son visage poupon est moins jovial qu’à l’ordinaire, tirant même sur l’écarlate. En redingote de soirée, il est venu se poster à l’œilleton du rideau rouge pour regarder les retardataires finir de lui remplir sa salle. Plus un strapontin de libre ! Si seulement ça suffisait à remplir aussi les caisses… Mais non, ce théâtre est un gouffre. Toutes ses économies personnelles y sont passées sans avoir le moindre effet sur l’océan de dettes. Comment le comptable a t il appelé ces pertes ? Structurelles, voilà. La faute à des « pertes structurelles ». L’électricité, par exemple. Elle a tellement augmenté qu’on rêverait de revenir à l’éclairage à la bougie. Hélas, leur usage est interdit parce que trop dangereux pour les charpentes en bois. Dès lors, bien obligé de continuer à payer ces factures exorbitantes. Le loyer ? Une horreur. Il a quasiment triplé en deux ans. C’est la crise pour nous aussi, ont argué les propriétaires des murs. Peut-être est-ce vrai. Plus personne n’a les moyens de résister à autant d’inflation. Constat amer où niche un seul motif de consolation, ce n’est pas la gestion de Gheusi qui est en cause. Sous sa gouvernance, les coûts de production ont même été drastiquement réduits.
— Le public, on le garde ? Ou on renonce à ça aussi ?
Ce jour-là, l’assistant du directeur avait posé la question en plaisantant. Mais il était sérieux. À force de tout supprimer, allait on pouvoir continuer à proposer de beaux spectacles ? Évidemment, évidemment. À condition toutefois de renoncer pour cette saison au plaisir des créations.
La première de ce soir est le résultat de cette politique rigoureuse. Ce Rigoletto est la reprise d’une vieille mise en scène, qu’en plus de recycler on a sévèrement rognée. Finis les décors en dur, pas de terrasse d’où lancer les sérénades, pas de palais pour le duc de Mantoue, ni de taverne où casser de la vaisselle lors de l’assassinat de cette pauvre Gilda. Des toiles peintes, vieilles de quarante ans, vont devoir faire l’affaire. Et alors ? La mise en valeur du patrimoine ne fait elle pas partie des prestigieuses missions d’un directeur d’institution ? C’est en tout cas la formule pompeuse avec laquelle Jean-Marie Gheusi entend vendre sa reprise à la presse. Il ne dira rien de ses longues nuits d’insomnie passées à ruminer la situation. Soit on se faisait archéologue en s’en remettant au contenu de vieilles malles, soit on fermait boutique.
Ça a été vite vu.
Contre toute attente, le pari s’est révélé stimulant. Les sous-sols poussiéreux de l’Opéra-Comique recèlent de ces trésors ! Des mètres et des mètres d’étagères où des cahiers de cuir noir, tous identiques, contiennent, décrites par le menu, d’anciennes mises en scène du répertoire. En choisir une et s’y conformer permettait de réduire drastiquement les heures de répétition. Inutile de perdre son temps à chercher ce que d’autres ont déjà trouvé, n’est-ce pas ? Sauf qu’aucun metteur en scène de renom n’a goûté le marché. À la vue des cahiers, tous ont renâclé. Comment osait on les prendre pour de simples exécutants ? L’art, c’est au futur qu’ils le conjuguaient, et blablabla. Aucun n’acceptait ? Eh bien tant mieux. Cela dispenserait d’en engager un. En lieu et place, des emplois d’assistants et d’adjoints peu coûteux ont fleuri. Ces bonnes volontés se voyaient offrir une précieuse première chance. D’ici trois heures, nous saurons si cet esprit intrépide a tourné à l’avantage du spectacle. Pourquoi pas ? Il regorge d’idées techniques innovantes, toutes obtenues gratuitement grâce au coup de main malin d’ingénieurs imberbes. Si leurs machines fonctionnent correctement, si personne ne se blesse, bref si tout roule, le public sera peut-être épaté.
Reste qu’il faut que ça chante bien.
Les voix, voilà le vrai problème. Les belles sont si difficiles à trouver. Surtout quand on n’a pas de quoi payer des cachets astronomiques. Pire encore s’il s’agit de Verdi. Tout génie qu’il était, ce monsieur s’est soucié comme d’une guigne de faciliter la tâche des chanteurs. Où avait il la tête en écrivant ses partitions démoniaques ? Il n’a pas été plus indulgent vis-à-vis du sommeil des directeurs de théâtre. Alors pourquoi le programmer si ça complique à ce point la vie de tout le monde ? Parce que c’est beau, tout simplement.
Gheusi a cherché son Rigoletto partout. Dans la maison, personne n’était à même de relever le gant. Il a fallu regarder hors de la troupe. Gheusi a lancé des offensives. Il est allé jusqu’à flatter pour convaincre. Rien, aucune grande voix n’a accepté de rejoindre sa distribution. Oh, ils l’ont dit très poliment. Cela aurait été avec un immense plaisir si je n’étais hélas déjà retenu ailleurs. Faux-jeton ! Refuser un Verdi salle Favart pour une histoire de sous, quelle honte ! Pauvre art lyrique. Messieurs les chanteurs, avez-vous conscience qu’il existe d’autres maîtres que l’argent ? Oui, la passion par exemple. Ah, c’est parce que le rôle vous fait peur ? Mais peur de quoi ? De la puissance des sentiments ? De ne pas être de taille ? De faire un couac ? Seule la mort a les moyens de faire peur, et même elle n’empêche pas de vivre. Gheusi a ainsi sermonné à qui mieux mieux des heures durant. Il s’est emporté, en vain, avant de prendre la seule décision qu’il avait les moyens de prendre. Parier sur la jeunesse.
Ce soir, le baryton qui s’essaye au rôle-titre a moins de trente ans. Parcours académique sans faute, conservatoire consciencieux, beau timbre. Mais il y a un mais. Le jeune chanteur a peu de vie au compteur et le destin de Rigoletto est d’une telle épaisseur… Infirme de naissance, intelligent et langue de vipère, c’est aussi un père aimant, prêt à tout pour protéger l’honneur de sa fille. Il est entré comme bouffon au service du duc de Mantoue, un libertin sans scrupules. Au vu de leurs qualités respectives, ces deux-là voient sans surprise leurs ennemis se multiplier. Rigoletto s’en moque et se croit de taille à tous les défier. Il contribuera au contraire à ourdir la pire malédiction qui soit, puisque sa propre fille en sera victime. À la fin de l’acte III, quand Rigoletto recueille le dernier souffle de son enfant, son cri de désespoir est écrit pour vriller les tripes. Le rôle se gagne sur ces trois mesures. On se fiche, en cet instant, que le chanteur réussisse les notes ! C’est l’homme qu’on doit entendre, et on le veut déchirant. Merci du cadeau, monsieur Verdi. Cette fois encore, le compositeur de Busseto n’aura pas lésiné sur la noirceur. Il a demandé à Piave, son meilleur librettiste, de mâtiner Le roi s’amuse de Victor Hugo d’une fatalité toute shakespearienne. Gheusi le sait, le résultat est intraitable pour les voix. Finie l’ancienne façon d’alterner airs et récitatifs, ici tout se fond dans un même coulé. Il y faut un souffle et une musicalité hors norme, qui ne doivent pas céder le moindre pouce de terrain à l’intensité des émotions. Une gageure.
En ce moment, en coulisses, il y a un gamin qui tremble. Personne ne le lui a dit, espérons qu’il l’ignore, en plus d’un rôle écrasant à tenir, il a le destin de l’Opéra-Comique entre les mains. Si la voix tient le choc, si le jeunot se transcende et livre une composition véhémente, le pari est gagné. Dans le cas contraire, la salle est pleine de critiques et de vautours qui verront avec extase s’écrouler l’édifice. Gheusi l’a encore vérifié en les accueillant en personne dans le hall.
Tout sonnait faux. La plaie que ces femmes trop bien mariées qui se croient au Derby de Chantilly et rivalisent de chapeaux à plumes. Gheusi s’est entendu les féliciter de leur élégance, alors qu’il était taraudé par l’envie d’envoyer tout ça au vestiaire. Il a ouvert les bras devant les journalistes en feignant la surprise et distribué avec générosité du cher ami, quel bonheur de vous voir. Un soir de première, passer de la pommade est une obligation, y compris dans le dos de glaçons notoires. Quel soulagement quand la sonnerie battant rappel a mis un terme à tout ce cirque. Les vautours redevenus moineaux se sont envolés vers la salle. La horde se faisait nuée, le directeur était sauvé. Momentanément du moins.
C’est à l’entracte que se prendra la vraie température. Si on lui sourit mais de loin, comme s’il était contagieux, il saura que c’est fichu. Rares articles de journaux à paraître, tous confiés à des stagiaires. Éreinter n’exige ni beaucoup de connaissances ni grand talent. Pour des petits jeunes, c’est l’occasion rêvée de se faire les griffes. Résultat, Rigoletto se jouera cinq fois à peine devant des moitiés de salle. Trois petits fours et puis s’en vont. Si au contraire on accourt vers lui, si poitrails et pupilles brillent, si les hautes compétences opinent du chef au ralenti en croisant son regard, Gheusi le sait, Gheusi en rêve, son spectacle tiendra longtemps l’affiche.
Les trois coups.
Il est l’heure.
La salle s’éteint.
Des raclements de gorge la parcourent. Les spectateurs s’offrent une dernière toux avant de faire silence.
Presque nuit noire.
Temps.
Pas vide.
Devenue rectangle de lumière, la fosse d’orchestre captive. Les violonistes ont posé leurs archets. Les musiciens demeurent stoïques près de leur instrument muet. Tant d’immobilité attire le regard. Il ne se passe rien et c’est fascinant. Le suspense monte.
À cet instant, et du pas vif de celui qui sait son prestige, le chef fait son entrée.
La salle se met à applaudir. Catastrophe ! Ils ont les mains molles, note Gheusi, qui soudain se sent mal. Lui rêvait d’une clameur. Il voulait un engouement à même de faire oublier l’orage dehors, le nazisme au loin et ces tonnes de factures à payer. On n’y est pas. Il faut rester sur terre.
La baguette du chef tapote à deux reprises le pupitre. Puis se fige le temps d’un silence si précaire qu’on n’entend que lui.
Une paume s’élève, l’autre s’écarte.
Bam !
Ouverture !
Le lever de rideau à la française dévoile le décor en un mouvement conjoint de bas en haut, de gauche à droite, qui drape et plisse à qui mieux mieux, tandis que la salle se gonfle de musique. Gheusi frémit dès les premières notes, le thème de la malédiction, idée fixe de cet opéra, n’étant pas fait pour arranger son humeur. Chacun est capable d’entendre la tension extrême de ce prélude. Gheusi, lui, la comprend. Plus que quelques minutes avant de savoir si Rigoletto est en voix. Il y a d’abord l’entrée du duc de Mantoue. Quelques vers de présentation, le salopard dans toutes ses œuvres qui raconte à un courtisan avoir séduit une vierge à l’église. Euh vierge, c’est-à dire qu’elle ne l’est plus depuis qu’il lui a rendu quelques visites nocturnes. L’air est joyeux. Le duc a désormais des vues sur la femme du comte de Ceprano. Rien ne vous arrête, s’enthousiasme Borsa, un petit courtisan doté de quelques répliques en accord avec sa fonction. La salle réagit. Une modification infime mais Gheusi connaît son public, quelque chose se passe. Est-ce une condamnation du cynisme de Mantoue ? Une protestation contre sa misogynie ? Peu probable. L’écho d’un énième scandale de mœurs qui aurait enflammé les gazettes pendant que le directeur avait le dos tourné, la tête trop à son spectacle ? Stop, retenez votre respiration, c’est maintenant ! Apparition de Rigoletto. Bon sang, une attaque franche, déjà des nuances dans le médium, oh, quel soulagement ! Mais Gheusi, à cet instant, a l’impression étrange d’être le seul à écouter. Quelque chose cloche. Toutes les têtes restent tournées vers Mantoue. Même pas, c’est Borsa qui les attire, le petit courtisan. Mademoiselle Renoult avait tenu à ce qu’on distribue son élève dans le rôle. Où et comment a-t elle découvert ce tout jeune ténor, Gheusi ne s’en souvient pas. Ce qu’elle lui avait raconté était un peu long, il n’avait pas écouté dans le détail. De toute façon, il dirait oui. Quand on connaît l’histoire de l’art lyrique, on ne refuse rien à Henriette Renoult.
— Confiez-lui Borsa. Vous ne le regretterez pas.
En acceptant, Gheusi savait que c’était à Mademoiselle qu’il confiait la partition. Ce n’était pas prendre un gros risque. Mademoiselle Renoult a été la meilleure préparatrice de rôles de France. Non, du monde. Seul le Metropolitan Opera de New York ne l’a pas employée. Il est vrai qu’ils ont tout ce qu’il leur faut sur place. Il se raconte aussi que dès les premiers contacts, Mademoiselle aurait opposé un refus catégorique à l’idée d’une traversée de l’Atlantique en paquebot. C’était aux chanteurs de se déplacer, aurait elle martelé. Selon l’usage, on venait de loin pour bénéficier de ses leçons, de Russie, d’Argentine, d’Angleterre. Seuls de rares chanceux avaient la chance de jouer à domicile.
Henriette Renoult m’a tout appris, se plaît à répéter Georges Thill, l’immense ténor français de ce début de siècle.
— Allons, Georges ! Attendez que je sois morte pour me témoigner autant de gentillesse…
Rien n’y fait. Le grand monsieur aime rendre hommage à la grande dame, y compris dans son dos.
Plusieurs fois annoncé, repoussé autant de fois, le départ à la retraite de mademoiselle Renoult a été vécu comme un cataclysme par le métier. Ceux qui avaient tant appris auprès d’elle n’imaginaient pas devoir arrêter. Ceux qu’elle n’avait jamais acceptés comme élèves refusaient de renoncer à ses conseils avant d’en avoir bénéficié. Mais mademoiselle Renoult a tenu bon et a refusé toutes les sollicitations. Elle n’a fait qu’une exception, pour Georges d’ailleurs, une nuit qu’il a été pris d’angoisse. Je dois travailler, je dois travailler, hurlait il dans sa chambre. On aurait pu s’enquérir d’un médecin, c’est elle qu’on est allé prévenir. Arrivée en chemise de nuit, chaussons aux pieds, ses bigoudis encore sur la tête, elle a fait vocaliser le célèbre ténor jusqu’à ce qu’il s’endorme comme un bébé.
Mais dans les théâtres, non, on ne l’y voyait plus.
— Je n’ouvre plus une partition, affirmait elle.
Force est de constater que la grande habituée des fauteuils d’orchestre ne venait plus jamais s’y asseoir. Il y a trois mois, quand elle a humblement demandé à Gheusi de lui accorder un rendez-vous, il aurait dû se méfier. La légende des professeures de rôles n’aurait pas quitté sa tanière sans une très bonne raison.
Il l’a croisée tout à l’heure dans les coulisses. Comme à son habitude, elle ne payait pas de mine. Silhouette menue, mise simple, du rouge à lèvres mais pas de poudre, et ses yeux vifs. Tout, chez Mademoiselle, paraît très vieux, sauf son regard. Quand ils se sont salués, rien de particulier n’a été dit. Les cordialités de circonstances. J’espère sincèrement que ce Rigoletto vous plaira. Je n’en doute pas et me réjouis d’être là. Gheusi a beau chercher dans ses souvenirs, non, décidément rien dans les propos de Mademoiselle n’aurait pu, ou dû, l’alerter. Il lui semble maintenant que cette conversation a eu lieu il y a une éternité, quand la soirée s’annonçait encore bien. Du moins quand elle suivait son cours normal. Que s’est il passé depuis ? Quel sortilège a pu frapper ce spectacle pour que les dix répliques d’un inconnu suffisent à éclipser tous les efforts d’un bon Rigoletto ?
Des spectateurs penchés sur le programme tentent d’y déchiffrer un nom écrit en petits caractères. Ils y cherchent ce Borsa. Le directeur, de plus en plus médusé, les voit se murmurer leur nouveau secret à l’oreille. Nom de Dieu, relevez la tête, tous ! Écoutez-moi la beauté musicale des phrases de la comtesse ! Que nenni. Les jumelles de théâtre sont sorties de leurs étuis. Sont elles dirigées vers le ballet de vierges suspendues dans les airs ? Pensez-vous, pourquoi y prêter attention ?! Combien d’heures les Gadzarts ont ils trimé pour installer ce système de portage arrimé aux cintres ? Il fallait du leste, du gracieux, et surtout de la sécurité, un vrai casse-tête. Plus personne pour s’étonner du résultat. Tout cela est affreusement déroutant. Gheusi a beau rouler des yeux fous sur ses spectateurs indociles, il sait. Inutile de continuer à se fouetter les sangs, on ne peut rien contre la décision d’une salle. Adrien Vincourt pourra se démener tout ce qu’il voudra, l’attraction désormais est ailleurs. Gheusi voudrait bondir sur scène afin de féliciter son chanteur dont l’interprétation déchirante a peut-être à voir avec l’indifférence croissante de la salle à son égard. L’hypothèse a de quoi inquiéter. Si Vincourt se décourage et baisse de régime, le rôle sombre. Comment croire que le personnage accomplira son destin jusqu’au bout si celui qui l’incarne démissionne ? Pourvu qu’il ne lâche rien, pense Gheusi. S’il parvient à retourner le public en sa faveur, la soirée peut encore être sauvée. Ouf, sa scène finie, Borsa vient de nous débarrasser le plancher. Ça devrait aider.

À l’entracte, le directeur fonce trouver le chef de chant pour exiger des explications. Pourquoi ne l’a-t on pas averti du problème Borsa ? On se serait organisé en conséquence. Un charisme pareil exige d’être mis en valeur, sinon il se retourne contre le spectacle, on voit le résultat. Au lieu de subir, on aurait pu canaliser. Bref, Gheusi est furieux de ne pas avoir été prévenu. Aurait il su ce qui se tramait qu’il aurait modifié la distribution. Que fait une voix pareille enfermée dans un si petit rôle ? Eh bien… Ma foi… Personne n’a de réponse convaincante à lui fournir. L’énergumène fait ses débuts, c’est tout ce qu’on sait. Ah, aussi qu’il est italien. Mademoiselle Renoult a fait savoir qu’elle tenait à préparer elle-même son chanteur et tout le monde a pensé que cela avait été vu avec la direction. Ce Borsa… Tiens, son vrai nom leur échappe. Borsa n’est venu que deux fois aux répétitions, seulement pour la mise en scène. Il a trouvé ses déplacements, fixé ses places et non, rien d’autre à signaler.
C’est donc mademoiselle Renoult qui a tout manigancé.
Elle a caché son prodige jusqu’au soir de la première, et vlan !
Maintenant, tout Paris sait.
Gheusi hésite à aller la trouver pour la sommer de s’expliquer, se ravise, songe alors à filer dans les loges féliciter le grand gagnant de la soirée. D’autres s’en chargent sûrement déjà… À moins qu’ils ne soient en train de l’étriper. Quoique, à bien y réfléchir, qu’a-t on de si grave à lui reprocher ? Ce garçon fait son métier mieux que les autres, est-ce un crime ?

Le dernier acte se passe sans incident notable, ni franche amélioration. L’ensemble continue d’être déséquilibré. La salle s’enthousiasme à chacune des apparitions de Borsa, qui sont malheureusement rares et fugaces. Maintenant, Gheusi a hâte qu’on en termine. Il a trouvé quoi exiger de mademoiselle Renoult, toute mademoiselle Renoult qu’elle soit. Elle lui doit réparation.
Peu avant la fin de la représentation, le directeur rejoint les coulisses côté cour, où se tiennent les chefs de pupitre. C’est la tradition de venir y accueillir les chanteurs à leur dernière sortie de scène. Tiens donc, regardez-moi qui est là. Mademoiselle… Un long regard s’échange, sans besoin d’autre commentaire. Tous deux connaissent suffisamment le métier pour savoir ce à quoi ils viennent d’assister. Debout l’un à côté de l’autre, très silencieux, ils observent la troupe s’incliner devant le public. Le salut est un élément de jeu travaillé en répétition, à l’instar du reste de la mise en scène. D’abord en rang d’oignon, main dans la main, les visages encore marqués par l’effort. Puis les chanteurs disparaissent en courant par le fond du décor, avant de revenir à tour de rôle, par importance croissante.
— Je veux la priorité sur tous les autres théâtres pour trois soirées avec lui. Vous me les devez.
— Je ne vous dois rien du tout. Mais vous aurez vos trois représentations.
Le nom de l’intéressé n’a pas été précisé. Inutile, n’est-ce pas. Le directeur et mademoiselle Renoult se sont parlé sans se regarder, en continuant d’applaudir. Le calme de la vieille dame est impressionnant. Elle ne manifeste pas plus d’émotion quand son poulain se présente seul à l’avant-scène. Si les artistes précédents ont bien été applaudis, lui est ovationné. Des bravos fusent, quelques hourras, la salle vibre à l’unisson. Les spectateurs étaient des particules éclatées, les voilà bloc. Heureux surtout, constate Gheusi, qui maintenant l’est aussi. Il en est certain, le succès est assuré. Son théâtre est sauvé ! Non, comme espéré, grâce aux prouesses du rôle-titre, mais parce qu’une météorite vient de crever le plafond.
Un événement rare, totalement imprévisible et pourtant écrit, la naissance d’une vedette.
C’est alors que Gheusi le voit, ce Borsa, se tourner dans leur direction en cherchant à discerner quelque chose dans l’obscurité des coulisses, plus vraisemblablement quelqu’un. Dans son regard, l’incrédulité d’être à ce point célébré et, sous le bonheur, une chose étrange. De la panique ? Ce jeune homme en train de recevoir son premier hommage, à quoi pense-t il ? Au lieu de se tenir face au public, de le gratifier d’une révérence, il s’en détourne. Il le fuit. Oh, l’espace de trois secondes, ce n’est pas un affront. Mais dans cette volte, une urgence se lit. Mademoiselle continue d’applaudir au même rythme, une esquisse de sourire apparue sur les lèvres. Gheusi alors comprend. L’émotion éperdue dans le regard du jeune homme n’est autre que de la reconnaissance. En un instant pareil, beaucoup oublieraient qui ils sont, d’où ils viennent, grâce à qui. Lui vient de s’en souvenir. D’où le besoin impérieux de partager avec son professeur de rôle les vivats qu’elle a rendus possibles.
Cette dame, on la connaît. On sait ce dont elle est capable.
Mais lui, bon sang, d’où sort il ?

Village de San Giorgio, province de Naples,
11 février 1912
Il n’y a évidemment pas l’électricité dans la grange, ni l’eau courante, et pas de mari non plus. À quoi servirait un bonhomme près de cette couche en paille ? Sans mentionner l’inconvenance d’une présence masculine dans un moment pareil. Pas sa place. De toute façon, la question ne se pose pas. Personne n’a épousé Musetta. Elle est pourtant bien là, à espérer que ça lui naisse d’entre les cuisses d’une minute à l’autre. Debout, bras levés au-dessus de la tête pour attraper la travée de bois, elle pousse par à-coups violents.
Voilà ce qui arrive aux filles placées dans une maison sans qu’on leur ait tout expliqué. Non, idiot de dire ça. Seraient elles prévenues qu’aucune ne parviendrait davantage à s’opposer au maître de céans si lui voulait que ça arrive. Informé du fruit de ses œuvres, le signore di Costanzo s’est montré magnanime. Il lui aurait été si simple de congédier la petite bonne. Il s’est contenté de demander qu’on la lui éloigne du regard. De toute façon, avec son ventre difforme, elle faisait moins envie, sans parler de la signora qui pouvait prendre ombrage de l’affaire. Après la délivrance, on verra si la reprendre à demeure. Encore faudrait il qu’elle ne soit pas trop abîmée.
Musetta se fiche de ces histoires, tout occupée qu’elle est à avoir très mal. De loin les pires douleurs qu’elle ait jamais dû supporter. Dès la prochaine accalmie, elle tentera de s’accroupir. Les poules donnent l’impression de pondre si tranquillement, c’est peut-être la position appropriée ? La matrone conseille plutôt de continuer à se suspendre. Ah non, Musetta n’en peut plus. Elle a besoin de rabaisser ses bras. À force de supporter son poids, ses épaules lui font aussi mal que son ventre. À quoi bon souffrir de là, c’est pas par les épaules qu’il sortira. Musetta sait qu’elle ne doit pas se plaindre de la douleur. Face à Dieu, elle n’est pas en position de discuter. Elle a réussi à s’arrêter juste avant de blasphémer, seulement murmuré qu’elle serait mieux à quatre pattes.
— Lâche la poutre, ma fille, concède la vieille. On n’est plus loin, qu’elle ajoute.
Si les doigts de Musetta se desserrent, ils restent tout crochus, comme après qu’elle a battu le linge au lavoir, comme si elle tenait toujours le manche. Là, c’était une poutre, avec ses ongles enfoncés dedans pour ne pas se laisser aller à hurler. Tout doucement, Musetta rouvre la main et se retrouve à songer aux bougainvilliers. Un jour aussi, elle verra leurs fleurs éclore, comme vient de le faire sa main. Il y a forcément un moment où ça se passe. Le soir, à la lumière de la lune, on n’a que des boutons à constater. À l’aube, tout est devenu pétales. Musetta a guetté. Elle a essayé de rester devant la branche, heure après heure. Elle chantonnait, se disait qu’elle n’avait pas sommeil. Jamais elle n’a pu être témoin du moment fatidique. Sous ses yeux, il ne s’est jamais rien passé. Les fleurs ne veulent peut-être pas qu’on les voie naître ?
Changer de position lui a fait du bien. Pas très longtemps, mais c’était bienvenu. On redevient un peu humain. Plus à montrer le blanc de ses yeux autant que la peau de ses jambes, à murmurer avec de la salive qui coule qu’une vie ne devrait pas commencer dans tant de souffrances, pas à ce point. Dieu ne peut vouloir ça pour personne. Oh fichtre, ce que ça fait mal quand ça recommence déjà !
Tout à coup, Musetta n’a plus envie qu’il sorte. Ça fait pourtant des semaines qu’ils s’impatientent tous les deux. Elle, du fait d’une lourdeur qui n’aide pas au travail, lui, comme une pouliche qui refuserait le licol. Ça vient de changer. Musetta ne veut plus. Pas une histoire de passage trop étroit, pas à cause des douleurs. Elle l’aime, son enfant, d’un amour qui vient encore de grandir. C’est précisément le problème. Le mettre au monde, c’est renoncer à l’avoir à l’intérieur, c’est la tristesse soudaine de devoir s’en séparer. La promesse qu’on lui a faite de le garder auprès d’elle ne l’apaise en rien. Ce sera différent, elle vient de le comprendre. Il ne sera plus à ruer depuis le chaud de ses entrailles, avec elle qui se cache pour lui chanter des berceuses, la main posée sur l’arrondi du ventre, comme une folle sauf que Musetta devine qu’elle n’est pas folle du tout. Elle confierait même avoir déjà parlé à son petit, si elle pensait que ces choses s’avouaient. Une nuit, elle lui a annoncé son prénom, juste chuchoté, Elio, le plus beau nom au monde, personne pour en porter de pareil à des lieues à la ronde. Elle a même demandé au père Gildo de le lui faire voir en écriture. Des traits, un rond, un point, tout un destin de chrétien. Il faudra d’ailleurs baptiser cet enfant, le père Gildo avait dit. Il y veillerait. Puis d’ajouter quelque chose. Et si ça se trouvait être une fille, avait il demandé, est-ce qu’il y avait un prénom de rechange en cas de malheur ?
— Ah non, c’est un fils, devait rétorquer Musetta.
Certaine.
Brebis égarée d’accord, mais pas à ce point. Elle sait tout de même à qui elle parle quand elle parle à son ventre. D’ailleurs, songe-t elle à présent, personne dans la grange n’est encore prévenu de la bonne nouvelle.
— È maschio ! C’est un garçon, leur annonce-t elle pour donner courage à tout le monde.
La matrone occupée à fondre de la cire lui tournait le dos et reçoit ça pire qu’un coup de sabot. Toutes ces années à aider, combien, deux cents, trois cents naissances, et Dieu lui est témoin qu’elle n’a jamais raté la moindre sortie. D’un regard de défi, elle scrute la paille avant de se précipiter la fouiller de ses mains. Où qu’il sera ? Les deux commères occupées à tisonner le feu sous la marmite d’eau chaude ont figé leurs gestes. Un garçon, tant mieux, des soucis en moins, pense l’une. C’est allé vite, se dit l’autre.
Musetta a réussi à faire reposer son giron sur un petit banc, mains et genoux au sol, les fesses en l’air, avec la matrone venue derrière lui relever les jupons. La vieille doit finir d’inspecter, voir clair. Rien ramassé dans la paille, bah là non plus. C’est bien ce qu’il lui semblait. On n’est pas loin, mais on n’y est pas. C’est par superstition que Musetta aura évoqué un garçon. Pour conjurer. Ah mais il ne faut pas céder aux impatiences de la délivrance, ni tenter le sort. Elle doit s’en tenir aux choses vraies, Musetta. Revenir à la raison.
— Tullia, amène-nous la ceinture de la Vierge !
Bon, que la Vierge ait réellement porté ce bout d’étoffe n’est pas une certitude. On fait un peu semblant. Il se chuchote que Sa Sainteté le pape l’aurait béni, ou du moins l’évêque Prisco. L’évêque Prisco, c’est sûr. La vieille en témoigne, grâce à la ceinture, les mères sont plus calmes et il leur naît moins de filles.
Tullia, aussi maigre que la matrone est grasse, est sa nièce, ici en formation. Si ça ne tenait qu’à elle, Tullia travaillerait aux champs comme tout le monde. Tout irait mieux pour elle. Quel piège, la naissance. Sa tante dit que l’honneur d’être mère-mitaine doit rester dans la famille. Que ce ne serait pas une charge, mais un privilège. Ah oui, et voir les femmes se tordre comme des couleuvres en suppliant aussi ? De toute son âme, Tullia déteste être là. Aujourd’hui plus encore que les autres fois. Parce que ce n’est pas n’importe qui en train de souffrir, c’est Musetta, sa grande amie. Depuis son entrée dans la grange, Tullia garde le regard obstinément rivé sur l’eau mise à bouillir. Elle a commencé par déplier les linges, avant de les replier. Si l’utilité de la manœuvre est loin d’être prouvée, elle a au moins le mérite d’occuper. Alors que leur apporter la ceinture de la Vierge, c’est devoir s’approcher de la douleur, qui aurait envie de ça ? Dos de Musetta qui se creuse sous chaque poussée, les yeux clos, ses fesses à vue… À la rivière, jamais elles ne produisent cet effet-là, vu qu’on y va pour la toilette. Musetta n’est jamais la dernière pour faire entendre ses rires et Tullia donnerait cher, en cet instant, pour se les remettre dans l’oreille, au lieu de ses affreux gémissements.
Le bout d’étoffe de la Vierge n’a pas le temps d’être noué autour de son ventre que son corps se crispe à nouveau. Un hurlement déchire l’obscurité. Jusque-là, les vaches s’étaient fait oublier et fourrageaient tranquillement leur foin sans s’occuper du reste. Avec ce cri, c’en est trop. Les trois partent à meugler en raclant du sabot, faudrait pas que l’inquiétude leur fasse tourner le lait. On irait ailleurs si on avait meilleur endroit pour aider au travail, mais rien de tel que la chaleur des bêtes pour accueillir un petit.
Attention à ne pas se laisser distraire. La main de la matrone vient de rencontrer le rond humide d’un crâne. Tullia, mes linges ! Pousse, on dit à Musetta. Elle chie, ça braille dans toute l’étable, des mots qu’on n’entendra jamais ailleurs, de ceux qu’on a honte de connaître. Les doigts experts écartent les chairs pour attraper le minuscule menton. Il s’agit ensuite de freiner la tête, avant qu’elle ne force comme un bélier. À ce stade, les cris des mères ne sont plus utiles. Une fois la tête passée, le pire l’est aussi. À peine Musetta a-t elle senti un mieux qu’elle s’est tue, avec même un début de sourire sur le visage. Une première épaule se dégage, puis l’autre. Du sang s’écoule de la déchirure. Tullia, mon matériel à recoudre !
Le reste du corps glissera tout seul.
— Ce qu’il est gros ! s’extasie la matrone.
Mâle, comme l’avait annoncé Musetta, sain et bien gras. Seigneur, voici le dernier-né de Vos enfants. Oh, ces cris qu’il pousse ! Quel gaillard ! Devra pourtant attendre pour boire. La vieille saisit sa paire de ciseaux et sectionne le cordon d’un coup sec. Puis elle se rince les mains à l’eau chaude avant d’aller chercher la poche nichée au fond du ventre de la mère. Une livre de mou qu’on donne ensuite aux chiens, c’est la coutume.

Le petit est emmailloté de langes et bercé par Tullia dont les yeux se sont emplis de larmes. Qu’on pense un peu, le fils de Musetta ! Une émotion à faire oublier les heures d’avant, presque un début d’amour pour le métier. Elle se tourne vers son amie, mais la maman épuisée garde maintenant les yeux clos, avec une expression sur le visage qu’on ne lui a jamais vue. Une lumière différente et un sourire tellement doux qu’il vous viendrait l’envie de l’embrasser. Sans penser à mal, hein. Juste pour découvrir le goût qu’il a, ce bonheur.
— La vie est belle, hein, ma Tullia, murmure à cet instant Musetta.
Comme si elle avait deviné le regard posé sur elle.
— Très.
— Qu’est-ce qu’elle est belle, continue de répéter Musetta.

Deux lavements de suite, trois points de suture, la paille nettoyée. La vieille en a enfin fini. La mère repose sous des épaisseurs de couvertures, avec son nourrisson dont elle embrasse longuement le front.
— Amore… Amore…
Musetta n’a jamais dit ça à personne. Première fois qu’elle éprouve une sensation pareille. Elle se sent reine. Pour sûr, une vraie ne serait pas plus heureuse. Des bonheurs, Musetta en a pourtant connu. Tenez, la saison des citrons à Amalfi. Il y avait toute la famille à l’époque, on cueillait les fruits ensemble, saouls d’odeurs et sans fatigue. Depuis le haut d’une colline en restanque, Musetta avait découvert la mer. Qu’est-ce que c’est que cette beauté ? avait elle demandé à son père. Puis on était resté admirer de loin cette création du Seigneur. Il y a aussi eu Giuseppe et ses yeux couleur de noisette. Les promenades avec lui, sa gentillesse de cœur, les histoires amusantes qu’il racontait. Il savait les choses, Giuseppe. Pourquoi a t il fallu qu’ils l’envoient combattre en Afrique, si loin et tellement jeune… Pas malin d’avoir repensé à lui. Pas trop grave non plus. Plus rien n’est grave depuis que Musetta a son bébé au sein, son tout-petit qui tète en la fixant du regard.
Cet enfant apprendra à lire et aussi à écrire. Si le village rechigne, très simple, ils le quitteront. Ils iront vivre ailleurs, près d’une école s’il le faut. Être mère rend plus fragile, mais donne de la force. Son fils aussi en aura. Elle lui apprendra à faire provision de bonheur, lui montrera comment arranger ça en lui. Ils n’oublieront pas de rendre grâce au Seigneur de leur chance d’être à deux. Pour l’instant, c’est observer chaque millimètre de sa peau, la courbure de ses ongles, les longs cils, vraiment longs, et son air de vieillard fripé. Elle ne parlerait pas d’innocence, pas encore, plutôt d’un grand sérieux. Ce qu’elle espère pour son enfant n’en finit plus d’envahir sa tête. Musetta voit grand pour son petit.
— Tu seras quelqu’un, lui murmure-t elle.

Pendant la nuit, la maman fait un rêve. On fait du mal à son enfant, il lui est arraché, son ventre la brûle. Elle croit qu’elle hurle.

Peu avant l’aube, la vieille se lève avec lenteur. Tullia a veillé au feu et remis par deux fois du bois dans l’âtre. Il fait bon dans la grange. Les gestes de la matrone pour préparer le lavement sont calmes, précis, identiques pour chaque naissance. Emplir la poire d’eau bouillie, attendre que ça refroidisse avant de l’administrer. Quand elle s’approche de Musetta et secoue doucement son épaule pour la réveiller, c’est immédiat. Elle comprend à l’instant. Sa peau est trop… La peau est glacée. Non, en fait elle ne comprend pas. Quand ces malheurs arrivent, d’ordinaire on les voit s’approcher. Cette fois, on n’a rien su. Il n’y a rien eu. Comment est-ce arrivé ? La fièvre l’aura prise ? Pitié, pas Musetta ! Pas leur petite Musetta ! À la lueur de la bougie, la vieille femme constate. Les lèvres devenues blanches, les yeux ouverts, le regard fixe. Elle voudrait parvenir à soulever les couvertures mais sa main tremble, énormément.
Autour des cuisses, il y a une mare de sang. La pauvre s’est vidée en silence, son bébé niché sous l’aisselle.
Il faut…
Il faut maintenant vérifier le petit.
Comment se résoudre à ce geste ?
La main va pour.
S’arrête.
La main a peur.
Dio Santo della Madonna, il est chaud !
Et dort, tranquillement lové contre sa mère.

Il y a Tullia qui ne peut y croire et reste tétanisée, incapable de parler. Il y a les fermes qui s’éveillent parce qu’on a brutalement cogné aux carreaux. Les hommes sur le pas de la porte qui mettent un temps, puis disent je vais chercher ma femme. Les percolateurs à café qui chauffaient dans les cuisines du castello et qu’on laisse déborder sans réagir. Il y a les pleureuses pour se précipiter dans la grange et celles dont les larmes n’arrivent même pas à couler à cause du choc. Il y a le père Gildo qui décide de faire sonner ses cloches et qui parle de Dieu, mais les ouailles ont du mal en cet instant avec Dieu. Il y a les vaches à faire sortir de la grange parce que ce n’est plus leur place. Bien sûr que c’est leur place. Non ! Il y a ces commencements de disputes, puis le silence qui revient après un regard vers la défunte. Il y a la matrone supposée faire la toilette de Musetta, parce qu’il se trouve que c’est elle aussi qui s’occupe de ces choses, le début de la vie comme la fin. Dans ce mélange d’agitation et de recueillement, il y a un bébé. Un bébé, qui d’un coup se met à hurler. Tous les visages se tournent vers lui. Tout le monde le regarde. Pas qu’on l’avait oublié. On préférait ne pas y penser.
Pauvre petit.
— Tullia, occupe-t’en.
Les yeux de Tullia s’agrandissent à l’extrême. Pourquoi moi, interrogent ils. Ne la forcez pas à ça, pitié. Oui, il pleure, mais… Avec prudence, presque répulsion, elle finit par le prendre dans ses bras. Pas le même bébé qu’hier, impossible de le calmer. Il crie à pleins poumons, le visage violacé par l’effort. Comment oser lui chanter des berceuses ? Il n’a plus de mère, ce n’est plus un enfant. Tullia ne sait pas quoi en faire. Dans la grange, les regards sont fixés sur eux. Les cris du petit incommodent, qui rappellent que sa mère n’est plus. On le voudrait plus discret. Honte de le penser, on le voudrait moins vivant. Ce n’est pas sa faute. Lui est né, Musetta est morte, faudra s’y faire. Quand même, il est bruyant. Le malheur a besoin de silence pour occuper tout l’espace. Minute, se dit Tullia, on devrait plutôt dire cela de la vie. Elle vient de penser à son amie. Son amie qui, depuis là où elle est, lui souffle une idée. Un pouce à glisser dans la bouche du bébé.
Ouf, le calme revient aussitôt.
L’enfant tète goulûment.
— Il avait juste faim, ce petit.
Évidemment.
Quelques secondes de répit, mais un calme précaire. Que lui donner à boire ? Le lait de vache le rendra malade, c’est trop tôt. Au village, personne n’allaite. Où trouver du surplus ? Il faudrait se rendre à l’hospice leur en demander. C’est là qu’enfantent les indigentes et aussi les filles-mères. Le village avait tenu à préserver Musetta de cet opprobre. Chacun sait qu’à l’hospice les fièvres puerpérales déciment les travées de lits. S’y rendre revient souvent à remettre sa vie entre les mains du Seigneur. En accord avec le père Gildo, la matrone avait proposé qu’on épargne à leur petite infortunée ces risques. Elle-même ferait œuvre chrétienne et l’accoucherait pour rien.
Difficile de lutter contre les remords, même s’ils sont ridicules. Quelle décision humaine peut infléchir un dessein divin ? Aucune. L’heure de Musetta avait sonné, voilà tout. Péché de vanité de penser qu’on serait de taille à modifier un destin. Il faut se le dire, et se le répéter, aller à l’hôpital n’aurait rien changé pour Musetta. Là-bas aussi, c’était la mort assurée, mais loin du village et seule.
S’y rendre ce matin rebute différemment mais rebute encore, même pour y chercher du lait.
Reste que le bébé commence à montrer de réelles impatiences face au pouce. Il ne se laissera plus abuser très longtemps.
La matrone prend à nouveau une décision. Il n’y a qu’elle pour oser. C’est bien le moins qu’on puisse faire, nourrir ce fils de Dieu. La vieille femme marche à pas lourds jusqu’à Musetta et s’agenouille. Elle se signe, un chapelet de paroles inaudibles débordant de ses lèvres. D’une main devenue lente, elle déboutonne la chemise de nuit de la morte, et découvre une poitrine pleine, toute gorgée. Son regard reste longuement collé sur la peau blanche du sein. Se relevant avec peine, plus vieille que jamais, la matrone revient près de Tullia et lui prend le bébé des bras.
Le brouhaha a totalement cessé. Il n’est plus question de rien. On a peur de comprendre.
La femme ramène l’enfant à sa mère.
Et l’approche de son sein.
La petite bouche avide n’est pas longue à trouver le téton.
Mère à l’enfant.
Ce tableau dans la grange.
Silence de plomb.
Autour d’un tenace bruit de succion.

Paris, 1935
Jean-Marie Gheusi traverse les avenues cossues du quartier de Passy en direction du pavillon de mademoiselle Renoult. Ou plutôt il y gambade, il sautille, il volette. Pensez donc, elle a tenu parole. Trois soirées avec Elio Leone en vedette ! Il paraît qu’en français son nom signifie Lion, comme l’animal. Pseudonyme ? Même pas ! En grosses lettres sur une affiche, ça vous pose un homme. Gheusi a déjà son idée pour le programme. Wagner évidemment, et peut-être Delibes qui marche fort en ce moment. Gageons que le Tout-Paris sera au rendez-vous, et où ça le rendez-vous ? Tadam ! À Favart ! S’il n’y a pas de quoi marcher de ce pas guilleret, alors quand ?
Mademoiselle Renoult aussi jubile. Gheusi pense faire la bonne affaire, alors que c’est elle qui mène la danse. Elle l’a décidé depuis belle lurette, la mise en lumière d’Elio doit se faire dans l’écrin de l’Opéra-Comique. L’acoustique y sera parfaite pour sa voix et mettra en valeur sa diction. Avoir gain de cause n’aura ensuite été qu’une amusante promenade de santé. Il a suffi de respecter les trois règles d’or. Savoir dès le début ce que l’on veut, ne jamais montrer ses cartes avant l’instant de faire tapis et donner à ces messieurs l’illusion que ce sont eux qui sont aux commandes.
Dans ce milieu, les promesses fusent facilement. Une première réussie soude instantanément les parties. En sortant de scène, on se le jure, on ne travaillera plus qu’ensemble ! Las, ces alliances professionnelles contractées dans la liesse et la dopamine survivent mal au retour du calme. La nuit raisonne. Au réveil, d’autres répétitions appellent, d’autres rencontres attendent.
Personne ne sera surpris d’apprendre que Mademoiselle est du genre à faire l’inverse. Promettre rarement, ensuite s’y tenir. C’est d’ailleurs parce qu’elle est une femme d’engagement qu’elle en contracte si peu. Savoir qu’elle voudra les honorer, de toutes ses forces et jusqu’au bout, l’oblige à bien y réfléchir avant. N’a-t elle pas tout d’abord catégoriquement refusé de prendre Elio sous son aile ?
Claquemurée chez elle depuis deux ans, elle distillait aux outrecuidants qui venaient l’y débusquer des « Je ne reçois plus ! » autoritaires. Jamais nom d’oiseau n’a fusé, qu’on n’aille pas non plus raconter n’importe quoi. Depuis qu’elle avait arrêté de travailler, la fatigue d’années professionnelles enchaînées sans la moindre minute de repos n’en finissait plus de lui tomber dessus. Il lui était aussi devenu impossible d’ignorer sa hanche douloureuse, pour n’évoquer que ces seuls avertissements physiologiques qu’on appelle l’âge.
L’usure des cartilages n’est pas seule en cause. Il y a aussi celle de l’Histoire. Ou de l’époque, si l’on préfère. Mademoiselle Renoult avait deux ans quand Napoléon III, sur un coup de tête de vieux schnock, livrait ses soldats à une guerre précipitée contre la Prusse. Elle est d’un autre temps. Vingt-six ans au début de l’affaire Dreyfus, trente-trois à la mort de Verdi en 1901, quarante-six quand cloches, tambours et tocsin ont sonné dans le pays la mobilisation générale qui allait lui voler son mari et son fils, le premier de pneumonie, le second dans les tranchées. Après des deuils pareils, qu’est-ce qui peut encore avoir du sens ? Normalement, pas grand-chose. Mademoiselle a eu la musique. C’est dire, en peu de mots, le respect dans lequel elle la tient.
Qui irait se douter que cette femme est tellement marquée au fer rouge ? Personne. La raison en est simple. Dans sa conversation, on ne trouve que des anecdotes de travail. Parfois, quelques évocations des grandes amitiés de sa vie, Debussy, Toscanini, ou Marthe Goduchon, connue à la communale et restée vivre dans leur Moselle natale. Jamais la moindre confidence. Rien d’intime, sauf à concerner la musique. Ils se comptent sur les doigts d’une main ceux qui pourraient deviner la turbulence d’émotions cachée derrière tant de sang-froid. Cela a pu encourager les erreurs de jugement sur son compte.
Florilège.
— Moi aussi je me sentirais détendu si je n’avais que ma petite personne à qui penser.
Amabilité prononcée par le directeur d’un conservatoire de musique.
— Vu le prix du pain, c’est une chance de n’avoir chez soi aucune bouche à nourrir.
Par une professeure de piano, mariée à un invalide de guerre, trois enfants.
— La concernant, l’image qui me vient à l’esprit est celle d’un reptile. Je dirais un serpent pour aller au plus simple. Pas un crotale. Juste une petite couleuvre de rivière à la dangerosité très surévaluée.
Propos d’un baryton en vue, qui préfère garder l’anonymat.
Des soupçons d’égoïsme et d’indifférence aux réalités sociales que Mademoiselle n’a jamais jugé bon de combattre. Qu’ils parlent, a-t elle pensé. Curieuse du tréfonds des âmes, elle admet l’être moins des soucis du quotidien, des petits sentiments ou des modes. Elle ne s’est pas recouverte de colliers de perles à la Belle Époque et ne nourrit aucune nostalgie pour les Années folles. Elle croise à l’occasion Chagall et Picasso, trempe ses lèvres dans un cocktail que lui tend Hemingway, converse avec Cocteau ou avec Germaine Beaumont. Alors oui, c’est passionnant. L’est-ce tellement plus que de passer la soirée le nez dans une partition de Fauré ? Ou dans Fidelio, l’unique opéra de Beethoven, un monument qui s’obstine à ne pas livrer tous ses secrets. Bref, ce mélange de curiosité et de sérieux, voilà depuis toujours son style.
Sauf qu’il y a deux ans, elle a eu la sensation d’un monde qui basculait. Un tournant, 1933. La France se voyait à son tour rattrapée par la crise de 29. La spéculation financière engloutissait les économies, les fins du mois arrivaient le quinze. Sans mentionner l’affreux charivari politique chez les voisins italiens et allemands. Pire chez eux que chez nous.
33 marquait aussi le cinquantenaire de la mort de Richard Wagner. On a parlé de monter Lohengrin à Paris, voire l’intégralité du Ring. Que n’avait on fait ! Aussitôt, les appels au boycott ont fusé. La question de l’œuf et de la poule s’est reposée. Était-ce le compositeur allemand qui avait inspiré Hitler ou bien le nouveau chancelier qui instrumentalisait son œuvre ? Plus un dîner en ville sans qu’on s’enflamme. « Wagner est un suppôt du nazisme », tonnaient les anti. « Sa musique est universelle », rétorquaient les pro. L’antisémitisme aussi, ajoutait quelqu’un. Devant les asperges, il se trouvait encore un ou deux naïfs pour souhaiter gentiment « dépolitiser tout ça ». Au rôti, une seule envie surnageait, s’en lancer des tranches à la figure. Quelle fatigue, soupirait Mademoiselle.
Selon elle, le « problème Wagner » a aussi de fâcheuses conséquences esthétiques. Parce qu’un génie n’a besoin de rien pour créer ses chefs-d’œuvre, ni d’autorisation ni de point de départ. C’est plus tard, avec les affidés, que les dégâts se feront jour. Oh, ça n’a pas raté. Les héritiers du maître sont restés accrochés à son mot d’ordre d’hypertrophie symphonique sans plus comprendre pourquoi. Sa démarche à lui avait été claire. Il en avait eu sa claque des chanteurs-cabots, ne supportait plus leurs trilles ridicules, les indigentes parures vocales et leurs bras en croix pour quémander l’acclamation du public. Dégoût. Avec ce talent pour l’invasion qu’il faut reconnaître à nos amis teutons, Wagner aura décidé de partir en croisade contre ces faux dieux. Cela leur ferait les pieds, s’était il dit. Ni une ni deux, divas et divi avaient été privés de solos et s’étaient vus relégués au rang d’instruments parmi d’autres. La symphonie prenait le pas sur eux, qui devraient désormais servir l’orchestre, non plus lui imposer leurs caprices et leur loi. Petit séjour au purgatoire, leçon d’humilité, ma foi, pourquoi pas ? On avait des raisons d’applaudir à l’idée. Si, mise en pratique, cela donne la Tétralogie, les applaudissements redoublent. Hélas, se plaint Mademoiselle, aujourd’hui seul subsiste le mot d’ordre d’un orchestre fort. Le génie a disparu, et avec lui tout texte intelligible.
Les plus fanatiques décrètent même l’émotion devenue chose vulgaire. Dans les productions actuelles, c’est bien simple, on n’entend plus les voix. Les chanteurs en sont réduits à hurler pour tenter de couvrir l’épopée symphonique. En conséquence de quoi on ne comprend plus un mot de ce qu’ils disent. Malheureux public qui doit endurer cela.
La sanction ne s’est pas fait attendre. Il est venu moins nombreux et c’est tout le château de cartes qui a commencé de s’écrouler. Devant la diminution des recettes, les directeurs de salle ont commencé à paniquer. Combien, à l’instar de Gheusi, se sont mis à alterner reprises fauchées des œuvres du répertoire, toujours les mêmes, et appels au secours lancés aux petits-neveux de Wagner, histoire d’être dans l’air du temps. Moyennant quoi, ce petit monde a tranquillement continué de creuser sa tombe. À cet égard, Mademoiselle n’est pas fâchée d’avoir sauté à temps d’un bateau qui prend l’eau.
Peut-être n’est elle plus objective, peut-être n’est elle pas juste. N’empêche, à son goût, les maisons d’opéra ne font plus assez cas de ces émotions qu’elle a passé sa vie à célébrer. Dans ce constat, elle a vu le signe que l’heure était venue de se retirer. Au lieu de sortir tous les soirs, elle s’est mise à dîner chez elle d’une pomme reinette pelée au couteau, d’un verre de pomerol et de lectures hors du temps. Un beau matin, elle a décidé d’appeler cela par son nom et s’est officiellement déclarée à la retraite.
Tout arrêter n’a pas été simple ni, puisqu’il faut être honnête, très agréable. Résolue à ce que le trou qu’elle laissait dans le métier se résorbe au plus vite, Mademoiselle a lesté sa décision de toute la dureté dont elle était capable. Un lac irradié par la chute d’une pierre finira tôt ou tard par se recomposer une surface lisse. Mademoiselle le savait, il en irait de même de son départ. Personne n’est irremplaçable, pas même elle, quoi qu’en disaient les flatteurs. Il suffisait de ne plus répondre aux sollicitations, d’ignorer les ponts d’or et, plus difficile, de redimensionner le vent de panique qui s’était, paraît il, mis à souffler dans les grandes boutiques. Toutes allaient vite se ressaisir, on finirait par oublier l’éminente professeure de rôles. S’y attendre et l’espérer n’en restait pas moins un exercice ingrat.
Ce n’est pas allé sans nostalgie. Surtout le soir, à l’heure où des flots humains envahissaient les boulevards pour s’acheminer vers les théâtres et qu’elle se savait trop fragile pour leur emboîter le pas. Celle qu’on surnommait « la prêtresse des coulisses », qu’on avait respectée et crainte, n’était pas prête à exposer son inutilité toute fraîche au beau milieu d’une salle. Un jour, elle paierait son ticket. Elle ferait la queue comme tout le monde à l’extérieur de l’Opéra avant de s’y asseoir en spectatrice anonyme. Un jour, oui, mais pas encore. C’était trop tôt. Elle préférait rester dans son salon, face à la maquette rouge et or de la salle du Teatro alla Scala de Milan, pour écouter ses souvenirs. Parfois, une larme coulait. Parfois, c’était un sourire. Soir après soir, de la musique plein la tête, elle s’en tenait à ce qui avait été décidé, quitter le métier.
Réussir l’arrêt de sa carrière était devenu plus important qu’aider celle des autres. Quel changement, quand on y pense, pour quelqu’un qui avait vécu dans le culte de la transmission ! Non que cette passion pour la pédagogie se fût imposée à elle en un jour, il y avait bien sûr eu des étapes.
La première, la plus douloureuse de toutes et la plus intelligente, avait été de renoncer à sa propre carrière de cantatrice. Elle aurait pu la poursuivre, sans doute pas au premier plan et ailleurs qu’à Garnier, mais elle aurait pu.
— Vous avez une très gentille voix, lui avait on dit lors d’une audition.
La morsure du compliment l’avait rendue malade. Littéralement. Après une nuit sans sommeil, elle s’était réveillée aphone. Plus le moindre son pour sortir de sa gorge et un désespoir qui s’était vite mué en colère. Non ! Elle n’était pas gentille, ne le serait jamais et refusait encore plus viscéralement que sa voix le soit. Parlez d’une insulte ! Si elle ne devait jamais devenir une Reine de la nuit d’anthologie ou une Violetta à se damner, mieux valait se taire. Ce qu’elle a fait. Cette décision a été l’acte fondateur de son futur métier. En quelque sorte, la première leçon qu’elle dispensait.
Un travail acharné et une volonté de fer peuvent produire une chanteuse à la carrière honorable, pas une grande chanteuse. Derrière chaque voix d’exception, il y a un talent inné. Un don. Oui, une différence existe, elle est même violente, entre ce que le travail produit et ce que le talent permet. Tous les efforts du monde ne remplaceront jamais ce quelque chose qui échoit à certains. Est-ce Dieu qui y préside ou seulement Dame Nature, Mademoiselle n’en sait rien. Ce dont elle est certaine lui vient de sa longue fréquentation des voix. Toutes requièrent un travail immense. Face à l’effort et à l’ascèse, il y a égalité. Ce n’est plus le cas dès lors qu’on considère le résultat. Certaines voix vous transpercent, quand d’autres ne paraissent que gentilles. Mademoiselle avait donc préféré tout miser sur des heures quotidiennes de piano, doublées d’un 1er prix de solfège dont elle n’a eu qu’à se féliciter depuis.
Quasi cinquante ans plus tard, elle patiente dans son salon, prête à préciser à Gheusi sa façon de voir les choses. Ce, dès son arrivée, sans même lui proposer une Suze. S’asseoir, il pourra. Il ne faut pas non plus humilier. Elle le sait, le nom du prodige italien flamboie. Si peu de gens l’ont entendu chanter, ils sont nombreux à en parler. Ainsi va le Tout-Paris, par fièvre, mode, emballement. Celui qui imaginerait la professeure s’en rengorger la sous-estime et sous-estime aussi son élève. Eux deux se fichent comme d’une guigne de l’effet qu’ils produisent sur les coteries. Eux pensent travail.

Gheusi peut en témoigner, il était aux premières loges. Elio Leone sortait alors de scène. Le public de Rigoletto venait de le porter aux nues et lui, au lieu de jouir de son triomphe, râlait à cause d’un aperto-coperto raté. Il prétendait avoir décalé d’un demi-temps son passage en voix de tête quelque part dans le deuxième acte. Toujours la faute du même son, un « tu » récalcitrant sur lequel il n’en finit pas de buter. Les spectateurs étaient encore dans la salle, certains continuant d’applaudir, et d’applaudir Borsa, ça, tout le monde l’avait compris. Quoique non, pas tout le monde. Le principal intéressé était bien trop occupé à pester contre lui-même. Qu’a fait Mademoiselle ? Souri ? Minoré ? Diversion ? Du tout. Elle n’a pas démenti son chanteur. Elle ne l’a pas rassuré. Elle a dit oui, en effet, c’est une difficulté sur laquelle il nous faut continuer de travailler. Gheusi en était resté comme deux ronds de flan. La machine à catapulte venait d’installer le prodige dans un halo de lumière et lui se minait pour un souci technique qu’ils étaient deux au monde à avoir entendu. Monsieur Théodore Caron est arrivé à ce moment-là, Rouché et Dubois également, qui prédisaient au jeune ténor un avenir prestigieux. Borsa s’était mis à leur sourire, l’air un peu distrait. Tout le temps qu’allaient durer leurs compliments, Gheusi l’a vu continuer de communiquer sans mot avec Mademoiselle. Cette histoire de voix de tête retardée les turlupinait vraiment.
Un grand classique que ces ténors bourreaux de travail, surtout aux prémices d’une carrière. Sans zèle ni discipline de fer, ils n’en seraient jamais arrivés là et ne s’y maintiendraient pas longtemps. Un baryton a l’avantage de chanter dans la tessiture de sa voix parlée. De bonnes dispositions physiologiques, un talent naturel peuvent suffire. Pour la voix de ténor, c’est une autre paire de manches. Seules des heures et des heures de labeur acharné permettront de la débusquer. Elle n’a été déposée dans aucun gosier. Elle n’existe pas par naissance. Il faut se la fabriquer. Pire, il faut la mériter. Pour un garçon, il existera des mariages plus affriolants que de lier sa vie à d’aussi opiniâtres efforts. Mais voilà, certains y vont. D’où cette apparence de vieillards pinailleurs qu’ont souvent les ténors. Éternelles écharpes, hantise du froid ou de la fumée sur la gorge, jamais au grand jamais d’alcool fort, obsession du manger sain et du coucher tôt, rapports sexuels fréquents mais rapides et toujours à distance des spectacles car notoirement dispendieux en influx nerveux. Oui, l’ensemble manque de poésie, et non, ça ne ressemble pas à un rêve de jeunesse. Et alors ? Être Aristide Briand ne devait pas être drôle tous les jours. Or, combien de parlementaires se sont échinés à lui ravir sa place ? Idem pour la vie de ténor. Les sacrifices requis ne font pas rêver, mais les salves d’applaudissements, si. Prenons un exemple récent, toutes les familles viennent de connaître ça. Le cousin ne va pas à la guerre. Les tranchées, très peu pour lui, il se débrouille pour y couper. Chacun s’arrange avec sa conscience, ce cousin fait bien ce qu’il veut. On attendra tout de même de lui qu’il ne fasse pas la tête lors des repas de famille en s’avisant être le seul autour de la table à ne pas arborer sa médaille des poilus. Les efforts avant la récompense, voilà tout. C’est ça, la guerre, et c’est ça l’opéra. Beaucoup d’appelés, peu de survivants. Encore moins d’élus.
Il se trouve que Gheusi a vu passer tellement de forçats du lyrique qu’il nourrit une sincère indulgence à leur endroit. Apprivoiser une voix coûte cher. Alors il pardonne l’égocentrisme, le besoin d’être au centre des partitions, des répétitions, de l’attention et leur fureur d’enfants gâtés s’il en va autrement. Les ténors sont fragiles. Leur sort dépend d’un instrument mystérieux, invisible à l’œil et sans cesse menacé. Combien possède-t on de cordes vocales ? Les gens diront volontiers dix. La réponse est deux. De quelle taille ? Quelques millimètres, toujours moins d’un centimètre. Deux minuscules cordes vocales, la souplesse d’un diaphragme, l’humidité ambiante suffisent à décider d’un destin, d’où cette hargne à se protéger. Rien d’étonnant qu’un ténor ait pour son corps la vigilance d’une louve avec sa portée. Remarquez que le cas du jeune Leone est un peu différent. Il n’arbore pour l’instant aucun des travers courants. Impossible de prédire ce qu’il faudra un jour lui pardonner.
Son seul problème, c’est son cerbère, mademoiselle Renoult. Quelle guigne qu’il ait fallu que ça tombe sur elle. Du temps de sa splendeur, la vieille bique disait sans arrêt non. Non sans cesse, non à tout. Espérons que les deux années dans la solitude de son petit pavillon de Passy lui auront fait du bien. Elle se serait radoucie ?

Eh bien, pas du tout.
En moins de vingt minutes, le directeur de la salle Favart a signé reddition. Il serait même incapable de se rappeler ce qu’il comptait exiger. Debout dans un vestibule charmant, son pardessus encore sur le dos, chapeau à la main, le bonhomme tangue. Une bourrasque énorme vient de s’abattre sur lui.
Imaginez qu’elle refuse toute publicité pour annoncer les trois soirées. Elle ne veut pas non plus d’affiche coloriée pour le programme. Battage excessif, elle appelle ça, ramdam inutile.
Dernière tentative.
— Mademoiselle Renoult, si je résume bien, vous me refusez le droit de faire de la réclame pour attirer des spectateurs payants, que de toute façon je n’aurai nulle part où asseoir puisque vous exigez, combien, cent cinquante invitations pour vos relations ! Autant déclarer tout de suite la faillite de mon théâtre !
— Calmez-vous, cher monsieur. Mes conditions ne valent que pour la première soirée. Les autres se rempliront toutes seules, vous verrez. Et je vous laisse soixante pour cent des recettes.
Ce qu’il voit, Gheusi, c’est le pistolet sur sa tempe. Elio Leone ne bénéficie d’aucun réseau. Il ne sort pas du Conservatoire supérieur de musique de Paris, n’a pas été page à l’Opéra ni fait son trou dans aucune troupe. C’est peut-être un génie, mais un génie qui débute. En d’autres termes, personne ne l’attend. La salle Favart a-t elle pour habitude de se remplir par l’opération du Saint-Esprit ? Malheureusement pas. Même une janséniste du calibre de Mademoiselle devrait pouvoir en tirer les conclusions qui s’imposent.
Rien de pire que la surcote, trouve-t elle à rétorquer. D’accord pour organiser les grands débuts d’Elio, il est prêt, hors de question de le brûler. Il s’agit de le mettre en lumière, pas qu’il se déboutonne. Doit elle rappeler n’avoir jamais « lancé » qui que ce soit ? Épouvantable expression au demeurant qu’elle s’enorgueillit de ne jamais employer. Lancer quelqu’un, quel sport de foire serait-ce ? Bien sûr qu’elle les a repérés, ces imprésarios en train de rôder autour du petit nouveau. Sourire mielleux et pâmoisons, crocs apparents ou dédain factice, tout le panel des stratégies d’approche est de sortie. Messieurs, sachez qu’il en faudrait un peu plus pour impressionner. Plus ces pressants se feront bateleurs de foire, avec moustache et promesses luisantes, plus elle prendra le contrepied. Ah si, une anecdote amusante. L’un d’entre eux est allé jusqu’à proposer de faire reprendre du service à la claque. Contre une somme ma foi modique, il promettait un poulailler prêt à fuser en « Viva », « Bravo » et autres jets de roses ! Tellement XIXe qu’on en sourirait presque. Quelle vulgarité.
— Mais enfin, monsieur Gheusi, pourquoi vous offusquer ? Je ne parlais évidemment pas de vous.
Jamais un homme de sa qualité ne voudrait sacrifier la pureté d’une première fois sur l’autel du commerce. Ça se respecte, une première fois, n’est-ce pas ?
N’est-ce pas ?
Imparable.
Les yeux de la vieille dame se radoucissent à mesure que le directeur baisse la tête. Ça y est, il est en train de flancher. Mademoiselle ne cède jamais, sur rien ou presque. Des concessions, bien sûr qu’elle sait en faire. Tout le monde sait. Encore faut il le vouloir. La postérité serait bien avisée de ne pas retenir la souplesse comme élément saillant de sa personnalité. D’autant plus s’il s’agit d’organiser les débuts de l’un de ses élèves, et pas de n’importe lequel… Elio Leone ? La plus belle voix qu’il lui ait été donné d’entendre, celle qu’on attend tout au long d’une carrière de professeur, celle où elle a vu la nécessité d’un dernier combat.
Gheusi a compris. À voir ses yeux clignoter de nervosité et son dos rond, on le sait, il a jeté l’éponge.
L’argumentaire de mademoiselle Renoult est limpide. Selon elle, la force d’une carrière lyrique se lit dès ses débuts. D’où l’impératif de les entourer d’un grand soin. Chaque décision compte, a fortiori la toute première. Sa scène inaugurale, un chanteur y repensera sa vie durant. Il lui suffira d’entendre les premières notes de, mettons, La Traviata pour que le trac lui revienne, intact. On ne demande pas à ce premier tour de chant d’être parfait, il sera d’ailleurs souvent traversé dans un état second. Mais il compte. Il reste inscrit là. Voilà ce que Mademoiselle veut protéger mordicus, ce futur diamant dans la mémoire d’Elio.
— Je me permettrai de lui donner quelques conseils, mais je tiens à ce que ce soit lui qui décide de ce qu’il veut chanter, précise-t elle à Gheusi.
— C’est-à-dire ? ose le directeur dans un dernier souffle.
Il avait misé sur des morceaux de bravoure, sur l’exploit. Il comptait sur un programme de légende, capable de rouler pour la sienne.
Mademoiselle entend sa déception. Les hommes, elle les connaît. Ce sont souvent les mêmes.
— Vous espériez La Fille du régiment ? Vous vouliez des contre-ut ?
Elle l’a dit dans un sourire, mais n’est pas loin de s’agacer. Tout ce temps perdu en diplomatie, cela commence à bien faire.
Le ton se fait plus sec.
— Imaginez qu’Elio Leone se brise la voix ce soir-là, la beauté de la manchette qui suivrait, hein ? « Salle Favart. Le prodige foudroyé à l’instant de son envol ! » Bonne ou mauvaise réclame, l’important est de réussir à faire parler de soi. N’est-ce pas ce que vous pensez, monsieur Gheusi ?
Silence.
Long silence.
Quand s’est on payé sa tête à ce point, se demande-t il. Et qui s’est jamais permis d’employer ce petit ton avec lui, les banquiers mis à part… Si l’Italien n’avait pas ce maudit talent, comme il serait agréable de claquer la porte du vestibule en laissant le dinosaure continuer de momifier dans sa grotte. Non mais pour qui se prend-elle, de quel droit.
— Que monsieur Leone choisisse son répertoire, évidemment ! Après tout, c’est lui qui chante.
Gheusi est un peu surpris de ce qu’il vient de s’entendre dire. C’était sa voix. C’étaient les phrases qui s’imposaient. Mince, c’était tout de même très loin de sa pensée. Que se passe-t il ? Il se passe que Mademoiselle déroule. Pour le directeur, c’est comme avoir à nouveau cinq ans.
Aucune débauche de moyens vocaux en vue, puisqu’il n’est pas prévu d’orchestre symphonique. Non, monsieur Gheusi, huit musiciens, ce n’est pas un orchestre symphonique. En l’absence de dispositif idoine, il serait absurde de s’embarquer pour un pseudo-tunnel opératique. D’ailleurs, ce dont Elio Leone a envie, c’est d’une simple rencontre. Il veut se présenter aux directeurs de salle, aux chefs d’orchestre, à ses futurs collègues et au public. Il nourrit ensuite l’espoir d’être engagé dans une distribution. Rien de plus.
Mademoiselle le sait, les qualités d’un chanteur lyrique ne peuvent pas toutes apparaître à l’occasion d’un récital d’une heure. Même une heure trente. L’endurance n’est pas sollicitée, l’écoute du partenaire non plus, la concentration à peine. Des interrogations subsisteront et elle s’en moque.
Elio a quelque chose à dire, voilà la chose décisive.
Ce n’est pas si fréquent.
Lui-même n’en a pas encore pris conscience, quelque chose dans sa manière de chanter raconte une histoire. »

Extrait
« Il y aura ensuite ses trois soirées de récital, puis tout va s’emballer. Il se retrouve demandé partout. Avec un répertoire fin prêt, ne lui reste qu’à se laisser glisser dans les distributions. Chaque fois, il est celui qu’on écoute. Les salles lui font fête, son apparition au salut déclenche un tonnerre. L’exposition va crescendo, malgré les conseils de Mademoiselle qui dit qu’une carrière se construit autant par les rôles qu’on accepte que par ceux qu’on refuse. Bien sûr, elle sait qu’Elio peut déjà aborder les grands rôles. Contre toute règle, sa voix ne semble nécessiter ni soin, ni patience, ni la prudence habituellement nécessaire pour en protéger le développement naturel. Tout est déjà là, robuste, construit. Ce n’est donc pas l’instrument que Mademoiselle souhaite préserver, pas le timbre, ni la pulpe, c’est autre chose. L’égale vérité de chacune de ses interprétations. On ne transige pas avec ça, dit-elle. Son élève a mûri, c’est indéniable. » p. 133-134

À propos de l’auteur
STRESI_Alexia_©pascal-itoAlexia Stresi © Photo Pascal Ito

Alexia Stresi est l’autrice de Looping (2017, Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro) et de Batailles (2021). (Source: Éditions Stock)

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La femme paradis

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RL_2023 prix_orange_du_livre  coup_de_coeur

Pépite de Quais du polar 2023
Finaliste du prix Orange du livre 2023

En deux mots
Une femme a choisi de s’isoler seule dans une grotte. En mode survie, elle se soumet à une discipline rigoureuse pour affronter ses ennemis, hommes et animaux. Au fil des mois qui passent, elle se livre dans son journal intime, jusqu’à l’arrivée d’un homme qui pourra dévoiler le mystère de ces années loin de la civilisation.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Dans une grotte, loin du monde

Dans son troisième roman, Pierre Chavagné a choisi de se mettre dans la peau d’une femme qui a choisi de fuir le monde pour se réfugier dans une grotte et vivre seule au milieu de la nature. Une guide de survie qui est aussi une réflexion sur un traumatisme extrême.

Loin du monde, sur un plateau karstique qui ne laisse pas de traces, une femme a choisi de s’installer. Cela fait maintenant des jours, des semaines, des mois qu’elle vit là. Elle a choisi une grotte bien dissimulée pour y aménager sa demeure. Patiemment et méthodiquement, elle a érigé un mur d’argile, la porte viendra plus tard. Pour se nourrir, elle chasse, elle pêche, elle cueille. Comme les premiers hommes. Au fil des jours, elle peaufine ses techniques, affine ses méthodes. «La solitude est pénible à supporter dans les premiers temps. Comme pour la faim ou le froid, elle s’y habitue. C’est une épreuve qu’elle surmonte par la discipline; sans repère, sans norme, il est difficile de se jauger et de se tenir. Lorsqu’elle est seule, tout est autorisé, alors elle doit se surveiller et le cas échéant, se punir. L’intransigeance est la clef. Tout débute par une planification stricte des journées et des objectifs: le travail pour sa subsistance, le guet pour sa sécurité, le rêve et l’écriture pour son humanité. À tout cela s’ajoutent le yoga et l’hygiène.» Car cette vie, ou plutôt cette survie, requiert une attention constante, tant physique que morale. C’est aussi ce qu’avait parfaitement compris Sylvain Tesson lorsqu’il racontait son séjour Dans les forêts de Sibérie. Loin des hommes, on ne peut compter que sur soi-même et sur ses capacités à s’adapter à toutes les situations, au froid comme à une meute de loups, à la faim comme à la peur. L’autre point commun avec Sylvain Tesson, c’est ce le moyen utilisé pour combattre la solitude et soigner sa santé mentale, écrire et de lire. Pierre Chavagné a d’ailleurs construit son roman en ajoutant au récit les fragments du journal intime de la femme paradis qui pourrait faire sienne cette citation: «J’archive les heures qui passent. Tenir un journal féconde l’existence. Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée.» La découverte dans les affaires d’un randonneur d’une liseuse et d’un petit panneau solaire va aussi lui permettre de se découvrir une nouvelle passion pour la littérature, un moyen de remplir son propre vide.
Sans m’appesantir sur ce qu’il advient du randonneur, on va très vite comprendre que la compagnie des hommes n’est pas – ou plus – envisageable pour cette survivante. Una attitude qu’elle parviendra à conserver jusqu’aux dernières pages, quand son passé va soudain la rattraper.
S’il y a du suspense – le livre plaît aussi beaucoup aux amateurs de polar – on
pense d’abord à la filiation avec auteurs de nature writing, à commencer par Jim Harrison dont la citation de Théorie et pratique des rivières a été mise en exergue du livre: «J’ai décidé de ne plus rien décider, d’assumer le masque de l’eau, de finir ma vie déguisé en rivière, en tourbillon, de rejoindre à la nuit le flot ample et doux, d’absorber le ciel, d’avaler la chaleur et le froid, la Lune et les étoiles, de m’avaler moi-même en un flot incessant.» Un roman puissant, implacable. Un gros coup de cœur!

La femme paradis
Pierre Chavagné
Éditions Le Mot et le Reste
Roman
145 p., 18 €
EAN 9782384311262
Paru le 6/01/2023

Où?
C’est dans une nature sauvage, loin de toute ville, qu’est situé ce roman.

Quand?
L’action se déroule à l’époque contemporaine, sans davantage de précision.

Ce qu’en dit l’éditeur
En marge du monde, une femme sans nom ni passé est prête à tout pour assurer sa survie au cœur de la forêt Paradis.
On dit que la femme nue célèbre le soleil chaque matin, qu’elle est née d’un arbre et d’une fleur, qu’elle est la gardienne du village, que c’est une sorcière, qu’elle punira les humains de leurs méfaits. On la surnomme “Valkyrie”, ”Ève” ou “La femme paradis”.

Les critiques
Babelio
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RTS (Sarah Clément)
Actualitté (Hocine Bouhadjera)
Blog Passion Polar
Blog Collectif Polar
Blog Aire(s) Libre(s)
Blog Les passions de Chinouk
Blog l’élégance des livres

Les premières pages du livre
I LA DÉTONATION
Mes souvenirs sont des crépuscules ; aucune de mes histoires n’a de commencement.
Son œil fixe la frontière. À l’ouest, une colline nue et ronde, tachée de genêts ; à l’est, une forêt de pins noirs au garde- à-vous ; entre les deux, s’étirant du nord au sud, un plateau karstique, une étendue rase, sans arbre ni buisson, aux herbes trop courtes pour onduler dans le vent. Tout y est figé. Seules les ombres changeantes des plus gros rochers posés là insufflent la vie. Un sol lunaire sur lequel prospéraient moutons et chèvres quand il y avait encore des bergers. Aucune trace de chemin ni de construction. Les poteaux des clôtures ont été repris et brûlés. Un ruisseau dégoutte de la colline et serpente en pente faible entre les blocs de granit. Le débit est ténu. Elle n’entend rien. Allongée sur le ventre, immobile, l’humidité du sol infuse sa chemise à hauteur de poitrine, l’air glacé lui griffe les joues, un vautour fauve plane en cercle à son zénith, elle ne bouge pas. Elle attend.
Hier, dans cette zone, aux confins de son territoire, il y a eu une détonation.
Elle balaye le causse d’un regard alangui. Elle ignore ce qu’elle cherche alors elle ne s’attarde sur rien. Ses pupilles dilatées flottent dans le paysage, elles s’habituent aux dégradés de vert, de gris, de noir, aux variations de lumière, découvrent des formes, fouillent les ombres. Les rondeurs de la colline dessinent le buste d’une femme généreuse, soulignent son front, son nez, son épaule, son sein lourd jusqu’à l’auréole vert empire de son sexe clair que délimite un tapis de myrtilles sauvages. À la lisière de la forêt, l’œil se fatigue. La vision se brouille comme à travers un grillage. Que distinguer à trois cents mètres dans un enchevêtrement de troncs ? Alors, elle recherche l’indice d’une présence dans l’agitation des branches basses. La nature est harmonie, elle quête la dissonance : la présence humaine.
Les va-et-vient la bercent. Elle s’engourdit. Une ombre apparaît à sa gauche. Sursaut. Un chien surgit sur la hauteur et dévale les hanches de la déesse endormie. Accélération du cœur. Il est rejoint par un, deux, trois, puis quatre autres bêtes : ce sont des loups. Ils se dirigent vers la forêt. Dans sa position, contre le vent et dos au soleil, elle ne risque rien. La meute s’arrête au ruisseau pour se désaltérer. Elle se hisse sur les coudes pour mieux les observer. Le loup le plus massif pointe son museau dans sa direction. Elle se raidit. Il reste dans cette position un temps infini. Masque de poils blanc, yeux jaunes. Il l’a devinée. Elle bloque sa respiration et étouffe l’épouvante des contes de l’enfance. Il aboie. Les autres loups se tendent vers elle. Il aboie une seconde fois et la meute repart d’où elle est venue. Le corps de la femme s’affale comme une voile morte.
Elle n’a pas le temps de souffler. Une crampe lui mord la cuisse. Elle bascule sur le flanc et étire sa jambe au maximum. La frayeur et la stagnation prolongée ont causé cela. Elle a été imprévoyante. La douleur s’estompe. L’adrénaline reflue. Elle respire à nouveau librement. Le muscle étendu, elle profite de la position pour admirer le ciel vide qui s’éteint. Le vautour est parti. Les derniers rayons du soleil disparaissent derrière le crâne en gloire de la déesse. La beauté est affaire de regard et de temps. Un sourire passe dans ses yeux clairs. La liberté sauvage des loups imprègne encore le causse comme la survivance d’un rêve ou d’un cauchemar après l’éveil. Elle glisse sans bruit dans la pente et se relève à l’abri d’une futaie de hêtres. Avant de regagner son campement, elle vérifie par-dessus son épaule l’absence de fumée dans le ciel, même si depuis des années, plus personne n’est assez téméraire pour allumer un feu avant la nuit. Sur cette pensée, elle esquisse le premier pas du retour à travers les ténèbres.
*
Cette détonation l’inquiète. À cette évocation, les poils de ses avant-bras se hérissent comme ceux d’une sorcière. Mauvais présage. Elle crache trois fois au sol et piétine sa salive qui se mélange à la terre.
Le temps de raconter est venu. S’il m’arrive malheur, au moins mes mots seront là quand je ne serai plus.
Elle est assise en tailleur, une pierre plate polie par la rivière en travers des cuisses. Elle ajuste le carnet sur la largeur de son écritoire de fortune. Menton haut, elle inspire, abaisse la tête et expire. Elle écrit.
Mon mari avait la suprême élégance de porter des costumes passés de mode. C’était sa manière à lui de signifier sa liberté. Il s’appelait P., il est mort au commencement de cette histoire.
La mort, ça te laisse toute seule. Avec ton amour, avec tes questions, avec tes souvenirs. Je me suis débrouillée. Tous les soirs, je convoquais son visage. J’étais exténuée et je m’endormais avant d’avoir bien fixé son portrait ; au fil des endormissements, j’avais l’impression qu’il s’effaçait, qu’un autre prenait sa place, un inconnu. Ce rituel me rendait triste, alors j’ai arrêté. L’oubli a ses vertus. Ce qui me manque le plus ce sont nos disputes au sujet de ma timidité. Les maris de mes amies, volontairement ou pas, dévalorisaient leurs femmes ; ils se moquaient de leurs travers, de leur cuisine, de leur métier. Ils leur coupaient fréquemment la parole. Lui, au contraire, s’obstinait à me mettre en avant. Je devais acquérir toujours plus de compétences et présenter le résultat de mon apprentissage. Lors de nos fêtes, je rougissais en montrant comment j’avais changé le carter de la tondeuse, comment j’avais abattu le pin au fond du jardin à la tronçonneuse, comment j’avais appris l’alpinisme pour obtenir le métier de mes rêves, sauveteuse de montagne à la Sécurité civile. Je rougissais chaque fois qu’il prononçait mon nom car après avoir loué mes talents, il concluait mon intervention avec une formule immuable : « Et en plus elle sait cuisiner et prendre soin de moi. » Il y avait des applaudissements et des regards en coin qui trahissaient la jalousie. Quand nous étions seuls, je lui faisais une scène et il riait. « Tu es la plus admirable des femmes. Je n’ai pas dit la plus belle, mais la plus admirable. Ne va pas prendre la grosse tête ! » Il soupirait d’aise : « Ah, que je suis chanceux ! » Puis il m’attirait à lui et déposait sur mes lèvres le baiser le plus délicat qu’un homme pouvait déposer sur les lèvres d’une femme. Nous nous laissions glisser là où nous étions et la nuit passait sans sommeil.
C’est lui qui m’a initiée à l’escalade, c’est lui qui m’a inscrite à un atelier d’écriture pour mon anniversaire. Il m’a appris à ne jamais abdiquer, à me dépasser, à m’exprimer, à me sentir forte. Il m’a sauvé la vie.
J’ignore ce qui l’a tué. J’ignore comment tout a commencé.
Des nuages noirs roulent dans un ciel de cendre. Il pleut sur l’horizon, une pluie oblique dont les fines gouttes nettoieront le feuillage d’automne des hêtres et des châtaigniers mais ne rempliront guère les réservoirs. La lumière pâle du soleil perce par endroits et projette ses rayons sur la canopée. « Les doigts de Dieu » comme P. avait coutume de les désigner. Pas le temps d’admirer. Elle se relève, enveloppe son cahier dans un film plastique qu’elle glisse dans un sac à dos. Elle rabat la bâche sur un tas de bois rangé contre la paroi de la falaise, déplace une casserole de quelques centimètres et ajuste au-dessus un bambou taillé en demi-lune. Elle attrape le sac et le place au côté de son fusil sous l’avancée de la falaise. Ces gestes sont précis. Ils ne trahissent aucun agacement, aucune impatience. Les premières gouttes picorent son visage, elle enfile sa veste et se met à l’abri aux côtés du paquetage.
De sa position, elle peut étudier le panorama à 200°. Seule sa tête pivote. Absorbée par la surveillance, les pupilles contractées, elle ne pense plus à P. Le tiers de ses journées s’écoule ainsi. D’est en ouest et de haut en bas. Une tâche compulsive. Elle connaît la topographie de cette partie de la forêt comme si elle l’avait plantée.
À l’est, cela commence comme une promenade au milieu des fleurs. Puis le paysage tombe à pic et la rivière surgit des gorges comme un nid de frelons. Les galets roulent au fond de l’eau et se fracassent sur les rochers dans un grondement continu. Le ravin est abrupt et poussiéreux, impraticable sans équipement. Sa profondeur interdit aux rayons du soleil d’en atteindre le fond. La fracture de la montagne sur la rive opposée offre un lapiaz redoutable pour les chevilles. Cet accès, bordé de genévriers et de chênes nains, redescend en pente douce vers la rivière. Il ne présente aucun danger car il reste à découvert sur toute sa longueur. Il s’achève par une arche dont l’un des piliers plonge dans un bassin creusé par le courant, l’eau y est calme et transparente. Soixante mètres au-dessus, en se penchant, elle y distingue des truites arc-en-ciel et de petites carpes. Vers l’ouest, la rivière se rétrécit et les flots reprennent de la vitesse. Sur la berge, la roche cède la place aux arbres. D’abord un couple de vieux saules, trois cornouillers échappés de l’ombre des pins sylvestres et des chênes pubescents, puis quelques bouquets de frênes épars coiffés par des trembles et des robiniers. Les arbres se montent les uns sur les autres pour un peu de lumière. Sur la première crête, les hêtres et les châtaigniers apportent une nuance de vert plus clair, comme le dernier coup de pinceau d’un peintre. La forêt grimpe ainsi en escalier vers le ciel. Tout au fond, en direction du nord, des dents pointues aux reflets argentés croquent les nuages.
Toutes les percées dans la lisière constituent des dangers potentiels. Les animaux sauvages depuis des millénaires empruntent les mêmes itinéraires et créent un réseau de pistes étroites dans la forêt. Ils suivent leurs propres traces et ouvrent à l’homme des chemins qui relient les points d’eau entre eux. Ce sont de bons endroits pour poser des pièges. Si les possibilités d’accès à la berge sont multiples, il n’existe qu’un passage possible pour traverser la rivière à gué sans être emporté par le courant. Elle a protégé la passe par un fil de pêche tendu à dix centimètres du sol et relié dans les arbres par des cordelettes jusqu’à son campement. Si le fil venait à se rompre, les boîtes de conserve emplies de gravillons et de graines tinteraient. Elle vérifie l’efficacité de son système tous les jours et réajuste les ficelles distendues. Elle a placé un second fil en redondance, plus haut sur le sentier si un intrus esquivait le premier. L’alarme a déjà fait ses preuves. Le son est assez puissant pour réveiller un mort et assez mat pour ne pas être perçu depuis la rivière. L’effet de surprise est préservé. En moins d’une minute, elle enfile une veste sombre et s’embusque, allongée entre deux rochers dont la forme et l’espacement constituent une meurtrière naturelle, le bout de sa carabine pointé sur le dernier virage du sentier. Personne ne la surprendra dans son sommeil. Pourtant, elle ne relâche pas sa vigilance. Chaque jour, elle guette. La nuit, elle écoute.
La pluie fine rabattue par les bourrasques trace une ligne sombre sur la roche au ras de ses genoux. Elle a posé le précieux stylo à côté de son sac. Sous la saillie rocheuse qui la protège, elle maintient sa position pendant des heures : assise en tailleur, dos droit perpendiculaire au sol, bras fins en position relâchée sur les genoux, paumes ouvertes vers le haut : un bouddha maigre logé dans sa niche. Le basculement périscopique de la tête est régulier ; à travers les paupières mi-closes et méditatives, elle est à l’affût.
Ma grotte mesure vingt-deux pas de large sur cinquante-trois pas de profondeur. L’entrée s’élève à la hauteur standard d’une porte, l’endroit le plus haut à l’intérieur atteint deux fois ma taille et l’endroit le plus bas me permet de tenir debout. Le sol est lisse, sec et presque de niveau, sauf sur les deux derniers pas où la grotte s’arrondit en abside. Là, une légère déclivité forme une cuvette d’un mètre de profondeur remplie d’eau. Les pluies arrosent le plateau trente mètres au-dessus de ma tête, traversent la roche pendant des années et, filtrées par l’humus et le calcaire, s’écoulent pures, en goutte à goutte régulier. Cette source rythme mes nuits. Elle concrétise le temps qui passe.
La température de la grotte est fraîche, mais constante au fil des saisons. J’y ai survécu sur un lit de feuilles pendant le premier printemps. Au début de l’été, j’ai entrepris d’obturer l’entrée par un mur en terre et en paille. Cette construction, qui paraît dérisoire, m’a occupée trois mois, à raison de dix heures par jour. J’ai fabriqué un moule dans deux bûches de robinier, préalablement fendues au couteau et taillées pour emboîter les quatre morceaux à mi-bois. Le moule seul a nécessité deux jours d’application sans clou ni vis. En inspectant la perpendicularité des bords, j’ai éprouvé la même fierté puérile qu’à rendre une dictée sans faute. Le travail délicat accompli, il restait l’épreuve de force. J’ai rempli et vidé mon sac à dos dix fois, cent fois, trois cents fois de terre argileuse et de sable. L’argile, j’en avais repéré à huit cents pas en aval des gorges : une terre orange cuite qui collait en pâtons quand on la serrait dans sa main. Un sable grossier était disponible en quantité aux abords du bassin, au pied de l’arche. En soixante-quinze jours, j’ai charrié quinze tonnes d’argile et de sable à raison de cinq allers et retours matinaux. Je me levais avec le soleil et chargeais mon sac de quatre-vingts litres à la moitié. J’avais bien essayé de le remplir au maximum pour gagner en productivité mais je ne parvenais pas à le soulever du sol. Le plus difficile était la portion du sentier qui se cabrait en pente raide, j’avançais pas à pas et ventre à terre comme pour cueillir une fleur. Si je m’étais relevée, la charge m’aurait entraînée en arrière dans une dégringolade mortelle. Pour m’encourager, j’inventais la forme, la couleur et le parfum de chaque fleur cueillie. Le bouquet final comptait trois cent soixante-quinze fleurs. Mes frêles épaules et les lanières du sac ont tenu la distance – c’est dans ce genre de situation qu’on apprécie les équipements de qualité.
Aux petites heures du matin, je remontais la terre et avant de manger, j’achevais mon labeur par deux sacs bien tassés d’herbes ligneuses et sèches. Qu’ils semblaient légers en comparaison ! Durant toutes ces allées et venues, j’inventoriais mentalement les espèces comestibles, repérais la floraison des arbres et les réserves de bois morts, surveillais la maturité des fruits et des baies ; une partie de moi restait sur le qui-vive, prête à me débarrasser de mon fardeau et à fuir à la première alerte. Dans l’après-midi, à l’ombre, je moulais des briques en humidifiant l’argile et en la pétrissant avec du sable et des végétaux secs hachés. Je les démoulais délicatement au soleil en tapotant sur le cadre avec un rondin et les déposais sur un treillis de fines branches de saule. Je les séchais ainsi trois jours sur le recto et trois autres jours sur le verso. En une journée, je façonnais quarante-huit briques d’adobe. La surface de la terrasse ensoleillée devant la grotte ne m’autorisait qu’une capacité de séchage limitée – cent cinquante unités tout au plus. Le soir, je scellais une cinquantaine de briques prêtes à l’emploi avec de la terre humide mélangée à de la cendre froide. Je lissais avec les doigts le surplus grisâtre qui débordait des jointures et dans l’air frais du crépuscule, je retrouvais une âme d’enfant. À la pose de la dernière brique, peut-être à onze heures passées, peut-être plus tard, je tombais épuisée, la peau des bras et du visage maculée d’argile. Le mur a consommé deux mille cent vingt briques, épais comme ma cuisse, il m’isolerait des intempéries et des températures négatives de l’hiver.
L’achèvement n’était pas complet. Je ne concevais pas une maison sans porte. J’ai choisi pour linteau un tronc sec de châtaignier réputé imputrescible. Je l’ai placé en appui sur les briques et l’ai fixé à deux frênes ébranchés par un assemblage primitif de tenons-mortaises. Ce caprice m’a coûté six jours de travail supplémentaire. J’avais le cadre, il restait à trouver une porte. Elle arriverait un an plus tard, ceci est une autre histoire.
Elle a débarqué là par hasard en voulant atteindre le plateau. Devant la grotte, elle a compté les pas, elle s’est assise et a réfléchi. Elle est comme ça. Elle aime jauger, mesurer et décider. Elle affectionne par-dessus tout, la sécurité d’un calcul qui tombe juste. Les chiffres rejettent l’affect, ils annoncent indifféremment bonnes et mauvaises nouvelles. Ils ne dissimulent rien et ne mentent pas. Par exemple, l’entrée de la grotte, en retrait de la falaise, reste invisible depuis la rivière. L’angle de vision est insuffisant. En revanche, d’en haut, le regard embrasse tout. Un rocher en saillie couvre un tiers de la terrasse comme un auvent. Il abrite du soleil et de la pluie : un poste d’observation idéal au-dessus d’un océan d’arbres. On y est en sécurité. Elle est restée.
Elle se lève et regarde avec tendresse la maison troglodyte, la première victoire dans sa vie d’après. Elle reste debout au centre de la terrasse, un nid d’aigle de dix pas sur douze. Le treizième vous précipite soixante mètres plus bas, la carcasse empalée sur un pin ou disloquée contre un rocher. Elle y a songé au début. La solitude. L’appel du vide. La fatigue. Elle a baptisé ce promontoire le « Grand au revoir ».
Cette construction me redonne envie de vivre. J’ai un endroit à défendre. Mes journées débordent de projets. Mille tâches à effectuer. Mon cerveau résout des problèmes inédits. Mes mains sculptent de nouvelles matières. Mon corps change. Il devient tonique à force d’exercices et de bains glacés. Les capitons de mes fesses et de mes cuisses fondent. Mes jambes galbées me portent loin, mes abdominaux et mes biceps saillent sous la peau. Je dors des nuits courtes. Mon esprit se conforme à mon évolution physique. Ma volonté s’affermit. Les plaintes et les pensées négatives s’évanouissent, la peur aussi. Je m’aime à nouveau.
Elle se dévêt, enjambe le tas d’habits sales et se hausse sur la pointe des pieds. Elle étire son corps nu, les bras pointés vers le ciel. Sa peau couleur bronze ne présente aucune aspérité sauf une cicatrice rose à la hauteur de l’omoplate gauche. Des poils naissants piquent ses mollets et ses aisselles. Ses cheveux noirs sont coupés court, des mèches rebiquent dans le cou et au-dessus des oreilles. Toutes les lunes, elle opère au couteau dans le reflet oscillant de la rivière. Elle coupe, rase à sec, épile pour préserver ce qu’elle considère comme les attributs de sa féminité.
Au coucher du soleil, après six heures d’observation, la routine débute. Quelle que soit la saison, elle se déshabille, étire ses muscles, puise de l’eau dans la grotte avec un bol en terre cuite et se lave dehors avec un savon à base de cendre et d’argile. Elle ne descend à la rivière qu’une fois par semaine. En s’exposant moins, elle réduit le risque par sept – la survie est aussi une affaire de statistique et de grands nombres. Elle se frictionne la peau avec des herbes sèches roulées en boule. Elle vide le restant du récipient sur sa tête, l’eau glacée claque comme un coup de fouet. Elle sautille sur place en poussant de petits cris aigus et les réactions physiologiques prennent le relais : un étau enserre ses tempes et son front, sa vision se rétracte, les martèlements de son cœur s’emballent. Elle double ses expirations et se sent deux fois vivante. Puis elle se sèche et passe en revue près du feu chaque centimètre carré de son anatomie : hématomes, piqûres, éraflures, rougeurs, échardes, tiques ou sangsues. Les analgésiques et les antiseptiques de synthèse ont servi jusqu’à la dernière goutte ; de son vol originel, il ne reste que deux aiguilles, un kit de suture et une pince à épiler dissimulés dans une fissure près de la cheminée. Quand un soin se présente, sa pharmacopée est sommaire : huile essentielle de cade pour les cheveux, de lavande pour les coupures, de nigelle pour tout le reste. Les bouteilles sont quasi vides. Le récipient d’huile d’olive aussi. Pour l’huile essentielle, elle ne peut rien sans retourner en ville, à moins qu’un alambic tombe du ciel. Pour l’huile d’olive, elle retournera cet hiver dans une oliveraie en friche à vingt kilomètres vers le sud. Elle fera l’aller et le retour de nuit pour s’épargner les mauvaises rencontres. À l’échelle de son existence, elle ne s’est jamais aussi bien occupée d’elle qu’aujourd’hui. Quand elle inspecte les poils de son sexe et qu’elle l’effleure, elle pense parfois à P. Pas longtemps. Pas souvent.
Elle se rhabille et aiguise son couteau contre un long galet, jusqu’à lui redonner le tranchant d’un rasoir. La lame de métal grince contre la pierre, chaque frôlement identique en inclinaison et en intensité. La concentration est extrême, ses lèvres disparaissent en se pressant l’une contre l’autre. Elle prend tout le temps nécessaire. Sa corvée devient plaisir. Elle possède peu, alors elle entretient son matériel avec minutie. Elle vérifie plusieurs fois le fil de la lame avec son pouce. Le couteau de vingt et un centimètres paraît disproportionné dans sa paume fluette.
Puis elle mange une douzaine d’amandes germées et une salade de feuilles de pissenlit agrémentée de violettes, de mûres et de menthe sauvage qu’elle mastique longtemps. Elle complète son dîner par une galette de farine de glands ; malgré un long trempage, ils conservent une pointe d’amertume. Elle grimace. Les châtaignes ne sont pas encore sèches, elle le regrette au moment de déglutir. Trois verres d’eau ne suffisent pas à effacer les tanins sur la langue. Elle frotte ses dents avec son index recouvert d’argile. Elle insiste au niveau des gencives et rince abondamment.
Avant de rejoindre sa couche, elle ressort. Elle avance jusqu’à l’extrémité du Grand au revoir et scrute la nuit pour s’assurer que tout est à sa place : la Lune dans son dernier croissant n’éclaire pas, la brise est fraîche et régulière, la rivière coule, Sirius scintille toujours dans le Grand Chien. Elle ignore les constellations. Elle aurait aimé apprendre. Alors elle invente la constellation du chêne, du sanglier, de l’écureuil, les pléiades de la martre. Elle projette son monde sur la voûte céleste. Elle repère une étoile presque aussi brillante que Sirius et la renomme P. Elle reste un instant à écouter tous les bruits qui constituent le silence de la vie sauvage ; soixante mètres plus bas, les animaux s’entretuent pour survivre. Tout est bien.
Elle se couche sur sa natte en repensant une dernière fois à cette fichue détonation. Voici deux jours, une présence circulait à moins d’une heure d’ici. La porte est solide et bloquée de l’intérieur avec deux rondins ; jusqu’au réveil, elle ne craint rien. Pourtant, elle vérifie encore. À sa gauche, sa main rencontre la forme familière du fusil. Une balle de 5,56 mm est chambrée, la sécurité est levée. L’arme est prête à faire feu. Elle s’en est assurée deux fois. Elle garde les yeux ouverts dans le noir, en écoutant le ballet des chauves-souris qui la débarrassent des moustiques, puis s’endort en serrant le manche de son couteau.

II LE PIÈGE
Toujours le même cauchemar. L’homme me poursuit. Je cours vers la forêt. Il me manque une chaussure, mon débardeur est en lambeaux. Je me retourne pour mesurer mon avance. Il est immobile, il tient un objet devant lui. Je ralentis pour comprendre ce qu’il fabrique. Une flèche siffle à mon oreille et se plante à vingt pas devant moi. Je crie et force l’allure pour atteindre la lisière. Je change plusieurs fois de direction. J’oblique vers un fossé et quand je crois l’atteindre, je m’écroule, une flèche fichée dans l’omoplate. Je me tortille pour fuir. Je braille de douleur. La pointe ressort sous la clavicule. Le sang coule le long de la colonne et sur ma poitrine. Je rampe. J’ai de l’herbe et de la poussière plein la bouche. J’entends qu’il approche. Je tente de me relever, en vain. Je me pétrifie. Son ombre me recouvre. Je me réveille en sueur, haletante.
Ce rêve est intense. J’ai dans les narines l’odeur de fenaison. J’ai sur la langue le goût métallique de la peur. Et pire que tout, la sensation paralysante de la résignation quand il se penche sur moi.
Elle ouvre des yeux secs dans une obscurité totale. Seuls les plocs de la source repoussent le silence. La première attention est pour son fusil. Elle le cherche à tâtons près de sa hanche et verrouille la sécurité, ensuite elle glisse le couteau dans son étui à la ceinture. Elle roule sur le côté, fusil en main, et longe la paroi sur huit pas. La porte est calfeutrée, aucun moyen de savoir si le jour est levé. Sa lampe frontale ne fonctionne plus depuis longtemps. Elle soulève les deux rondins qui entravent l’ouverture et tire la poignée. Le grondement de la rivière entre avant le jour. L’aube est claire et sans nuage. La forêt n’existe pas encore ; à sa place, une ombre verdâtre couve sous le ciel irisé de rose. Elle hume l’air un instant, s’étire sans décoller les talons et replie son buste sur ses cuisses pour apposer ses paumes sur le sol. Son dos est comme un torrent qui s’écoule au-dessus de son bassin. Elle reproduit dix fois ces profondes respirations. Le soleil prend son temps, elle aussi.
Elle chausse ses sandales et passe le fusil en bandoulière. Le pépiement des oiseaux annonce le départ. Elle s’engage sur le sentier. À la rivière, elle inspecte les berges en quête d’une trace insolite et cueille de la petite oseille qu’elle fourre dans son sac. Elle traverse à gué en enjambant le fil de pêche dissimulé dans les herbes et s’enfonce dans la forêt pour relever ses pièges. Le premier a fonctionné. Une jeune martre s’est débattue et a tiré sur le collet jusqu’à s’étrangler. Elle caresse le pelage. Le corps est encore tiède. Elle préfère que l’animal soit retenu par le cou et non par une patte ou par la queue. Le premier rat musqué qu’elle avait attrapé avait survécu à la capture. Agressif, elle n’avait pu l’approcher pour lui planter la lame de son couteau. Elle n’avait pas envisagé de l’exécuter d’une balle – trop précieux, trop bruyant. Alors, elle avait cherché une grosse pierre et lui avait défoncé la tête. Elle s’y était reprise à trois fois car il s’était débattu. Elle l’avait estropié à chaque tentative ; à la dernière, l’animal s’était immobilisé, résigné à mourir. Un dernier cri, celui qu’elle avait poussé, avait couvert le craquement des os. Et c’était fini. Elle avait pleuré devant la flaque de sang noir sous la tête aplatie et n’avait pas eu le courage de détacher sa proie. Une mort pour rien. Ce fut la dernière.
Je prélève ma part, ni plus ni moins. Je tue pour vivre, pour ma sécurité et ma nourriture. Dans la société, c’est la même tuerie sauf qu’ici, je ne délègue pas mes besognes au boucher et au militaire. Dans la forêt, je m’expose, je me salis.
Elle accroche sa prise par les pattes arrière au filet externe de son sac et repart à travers l’enchevêtrement des arbres. Elle ne suit pas les coulées mais passe de l’une à l’autre en coupant à travers bois, ainsi elle limite ses traces et laisse peu d’odeur. Elle marche d’un pas léger sur un tapis de feuilles, en contournant les troncs pour ne pas casser de branches. Elle ramasse un énorme cèpe solitaire qui améliorera la saveur de son dîner. Elle progresse avec prudence. Le second et le troisième piège n’ont rien pris, le quatrième est désarmé mais vide. Cela arrive parfois, l’animal tire sur la corde et la casse. Cette fois-ci, le collet est intact. Il est possible qu’une rafale ou une branche enraye ou déclenche le dispositif. Dès lors, il est juste qu’un animal emporte l’appât sans mourir. Elle s’accroupit et inspecte le sol autour du piège. Pas de branche. Mais de nombreuses empreintes dans tous les sens. Le blaireau ou la martre a paniqué avant de s’étrangler. Quelqu’un a desserré le collet et prélevé la proie. La nouvelle lui fouette le sang. Elle prend son fusil en main, enlève la sécurité, tire la culasse vers elle de moitié pour apercevoir la balle engagée, puis la relâche. Elle recule en dessinant un cercle pour élargir son inspection. Elle promène le canon dans toutes les directions. Aucune trace humaine.
Un loup ou un renard aurait tranché la cordelette et aurait versé du sang en plantant les crocs. Elle s’accroupit à nouveau et plisse les yeux pour repérer une présence autour d’elle. Son regard porte sur une centaine de pas. Elle pivote sur elle-même. Rien. Aucun mouvement. Aucun bruit. Elle ne relève pas le dernier piège. Trop loin, trop risqué. Elle regagne son campement en marche rapide. Malgré, la cadence soutenue, ses jambes réclament la course. Elle se l’interdit. L’essoufflement est l’ennemi du tireur. Elle préfère s’économiser en cas d’accrochage au pied de la falaise. Elle se surveille et raccourcit plusieurs fois sa foulée. Ce faux rythme la mine. Quelqu’un farfouille dans ses affaires. L’image la pousse en avant, elle accélère ; sur le pas suivant, elle ralentit. Pour se calmer, elle inventorie son trousseau : outre le fusil, le couteau et le sac, il y a le duvet, le jerrycan, les six boîtes de conserve vides qui lui servent à cuisiner, la gamelle de fer-blanc avec sa poignée, la fourchette et la cuillère assorties, les trois flacons d’huiles essentielles – en se représentant sa pharmacie, elle enrage –, sa précieuse paire de chaussures de randonnée rangée près de sa parka et de son trousseau pour l’hiver. Elle ne survivrait pas sans sa veste imperméable et son pull-over. Elle se console car il ne trouvera pas la carabine 308 Winchester dissimulée au jardin. Il ne trouvera pas non plus le jardin, ni l’échelle de corde qui y mène. Elle discerne l’eau de la rivière. Elle tâte la poche à rabat de son pantalon, deux clous et un briquet enroulés dans de la ficelle. C’est déjà ça.
Arrivée sur la berge, elle ne note aucune anomalie. Personne n’a écrasé sa semelle sur la terre humide. Les fils d’alarme ne sont pas arrachés. Elle gravit le sentier, fusil pointé droit devant, le viseur à la hauteur de son œil droit. Elle s’appuie contre la paroi et progresse avec précaution. Trois fois, son coude gauche racle la roche abrasive. Elle serre les dents.
Parvenue à l’extrémité du sentier, elle ne note rien d’anormal. Elle reste là, à goûter le soleil sur sa peau, la sueur coule le long des tempes, la roche dégage une odeur agréable de métal chaud. Elle relâche la gâchette et ramène une mèche de cheveux humides derrière son oreille, coquetterie rare. Elle sait qu’il n’y a plus rien à craindre. Le ballet aérien des oiseaux est régulier, l’air exhale une douceur sereine qui ne promet aucun danger. L’intuition n’est pas un sixième sens, c’est la synthèse de tous les sens, l’évidence du corps qui se connecte au monde.
L’intuition est une deuxième naissance. Celui qui n’a pas éprouvé ce sentiment de plénitude n’a pas vécu. La clef est l’empathie ; sans elle, nulle possibilité d’appartenir au monde. Après des années dans la forêt, une fourmi qui se noie, un pin arraché par la tempête ou un oisillon tombé du nid m’attristent avec la même intensité. Je ne hiérarchise pas le vivant. Je le considère comme un tout. Un ensemble irréductible dont il faut prendre soin et qui me constitue. Quand je parviens à éliminer les bruits parasites, tout parle. Tout vibre et m’informe.
Par prudence, elle replace sa main sur la gâchette et bondit sur le vide du Grand au revoir. La lumière éblouissante se réverbère sur le sol gris argenté. Elle cligne des yeux en s’approchant de la porte. Elle est ouverte dans l’exacte position du matin. Elle laisse glisser son sac sans bruit sur le sol, pose son fusil à terre. Elle défouraille son couteau et entre : personne. Elle ressort détendue, les deux bras pendent le long des cuisses, la lame du couteau pèse vers le sol. Ses yeux ne s’arrêtent sur rien, ils racontent un mélange de regret et de soulagement, de préoccupation aussi. Elle détache la martre et l’allonge sur un rocher dont la partie plate est tachée de sang séché. La première incision ouvre l’abdomen. Elle écharne et vide la bête avec application pour ne pas perdre de viande. Elle cuira les morceaux maigres en émincé sur la cheminée et les morceaux gras à l’étouffée dans un pot enterré avec du romarin et peut-être une pomme de terre. En anticipant l’apport en calories et la succulence de ces quatre repas, elle remercie l’animal.
Demain, elle rincera la peau à la rivière et la tannera avec de petits racloirs en silex. Dans l’attente, elle s’assied pour mûrir ses pensées à l’ombre du rocher en saillie. Certaines s’accrochent, d’autres tombent dans le paysage.
Avec les briques qui me restaient, j’ai construit un petit poêle-cheminée adossé au mur, à l’aplomb d’un boyau percé dans la roche. J’avais placé le revers de ma main à l’entrée du trou pour m’assurer d’un courant d’air. Le début a été fastidieux, j’ai allumé une douzaine de feux à l’intensité croissante pour cuire les briques sans les éclater. Durant ces essais, la fumée refluait dans la grotte et irritait les yeux et les muqueuses. J’ai amélioré le tirage en perçant trois trous à la base du foyer et en confectionnant trois bouchons de terre crue, ainsi, jouant avec les ouvertures, je pouvais aviver ou ralentir la combustion. Enfin, j’ai étalé une nouvelle couche de terre humide sur le boisseau pour en améliorer l’étanchéité et j’ai inauguré le four. La fumée, aspirée par la circulation de l’air, entrait dans le boyau et ressortait Dieu sait où. Malgré mes recherches, je n’ai jamais pu identifier la sortie. Deux jours après cette première flambée, j’ai attrapé ma première martre.

Extraits
« La solitude est pénible à supporter dans les premiers temps. Comme pour la faim ou le froid, elle s’y habitue. C’est une épreuve qu’elle surmonte par la discipline; sans repère, sans norme, il est difficile de se jauger et de se tenir. Lorsqu’elle est seule, tout est autorisé, alors elle doit se surveiller et le cas échéant, se punir. L’intransigeance est la clef. Tout débute par une planification stricte des journées et des objectifs: le travail pour sa subsistance , le guet pour sa sécurité, le rêve et l’écriture pour son humanité. À tout cela s’ajoutent le yoga et l’hygiène. Quand elle procrastine ou triche, quand elle tergiverse ou dérive de la règle, quand elle n’atteint pas ses objectifs, elle est la victime et la coupable, elle est la juge qui fustige et dans les cas les plus graves, le bourreau qui châtie. Elle a édicté une loi — sa loi. Les pénitences s’étalonnent suivant un barème strict: la procrastination équivaut à la privation d’un repas, une tâche bâclée, deux repas. La récidive est sanctionnée par un jeûne de trois jours. La complainte ou la pensée négative double les corvées physiques. Le délaissement d’une activité de sécurité — acte le plus grave — est puni d’autoflagellation avec une branche de saule — cinq coups et dix en cas de récidive. La juge est impitoyable, La sanction irrévocable, Face à soi-même, il est impératif de rechercher plus que la survie. p. 31-32

« Toutes les existences ne sont-elles pas des fictions? » demande-t-il. On se raconte tous des histoires. Pour lui, ce fut la quête de sa femme. Il croyait vouloir la sauver. L’humain est ainsi fait, il se nourrit d’illusions.
Elle s’est réfugiée dans la nature contre la ville, dans la solitude contre la société, dans l’oubli contre la mémoire. Elle a créé son propre paradis, sa grotte et son ermitage. Recluse dans l’immensité, elle a choisi l’envers du monde. Elle s’est aventurée trop loin des hommes pour revenir. p. 120

Le Monde est un monumental rideau, le mensonge s’étale sur des surfaces infinies, la vérité ne loge que dans les replis. Il faut avoir éprouvé de grandes joies et de grandes souffrances pour y accéder, pour s’avaler soi-même dans l’ombre et se dissoudre dans la lumière. p. 137

Je demande pardon à Pierre et pardon à Nora. À force de solitude, je me suis entêtée à les oublier. Tout s’éclaire maintenant. J’étais femme et j’étais mère. J’étais moi et j’étais eux. La survie est inutile si on oublie cela. L’homme vaut plus que la somme de ses cellules. Les liens qu’il tisse avec ses semblables et avec son environnement sont plus importants que lui-même. Il vit au-delà des limites de son corps. Il refuse les frontières. Il est le baiser. Il est le souvenir qu’il sème dans l’éternité. Il est le seul être de la création à s’émouvoir d’un coucher de soleil. La biologie ne comprend rien à la poésie. L’amour existe les hommes finiront par l’entendre. Je l’ai compris trop tard. L’amour existe, sinon nous ne servons à rien. p. 143

À propos de l’auteur
CHAVAGNE_Pierre_DRPierre Chavagné © Photo DR

Pierre Chavagné est né en 1975 en banlieue parisienne et vit désormais en Uzège, dans une maison en bois avec sa femme et ses trois fils. Depuis peu, il se consacre exclusivement à l’écriture. La Femme paradis est son troisième roman. (Source: Éditions Le Mot et le Reste)

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Princesse autonome

ZIDI_princesse_autonome  RL_2023 Logo_premier_roman

En deux mots
À 29 ans, Mars n’a pas réussi sa vie. Elle passe d’un amant à l’autre et découvre que son père, qui ne l’a pas reconnue, est le géniteur d’une demi-sœur née à quatre mois d’intervalle. Fort heureusement, elle peut compter sur sa famille et ses amies pour la pousser à mettre un peu d’ordre dans ce chaos.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Mars, et ça repart

Dans un premier roman à la veine autobiographique, Lola Zidi révèle qu’elle a une demi-sœur. Mars, son héroïne de 29 ans, va tenter de se construire une vie, maintenant qu’elle dispose d’un mode d’emploi tombé du ciel, ou presque.

Comme la nouvelle a été largement reprise par la presse people, je vous propose d’évacuer d’emblée l’aspect autobiographique du roman, car il n’est pas à mon sens que l’aiguillon qui a poussé Lola Zidi à prendre la plume et à développer son imaginaire autour de son secret de famille. La fille d’Yves Régnier a effectivement découvert sa demi-sœur sur le tard, même si son existence lui était connue. Le décès de son père en 2021 n’étant sans doute pas étranger à cette volonté de rassembler sa famille.
Oublions donc la bio pour le roman, car la plume virevoltante de Lila Zidi mérite que vous vous attachiez à Mars, la narratrice de 29 ans que l’on découvre avec le moral dans les chaussettes au moment où commence sa tentative de reprise en mains de sa vie qui « est un énorme désordre bien huilé, orchestré par ses pagailles internes ».
Fort heureusement, elle peut compter sur sa grand-mère Huguette, qu’elle a surnommé avec ses cousines Mamie Gangsta.
La doyenne a vu sa petite-fille s’enfoncer dans son mal-être et lui enjoint de se reprendre en mains. Désormais, il n’est plus temps de se morfondre. Il faut agir. Mais c’est sans doute plus facile à dire qu’à faire.
Heureusement, elle peut compter sur Billie, son amie espagnole: « Elle est mon double tout en étant mon opposé, à nous deux nous sommes un paradoxe, un assemblage de pièces détachées. On s’est rencontrées dans le ventre de nos mères. Le coup de foudre a été immédiat, si bien qu’on a grandi collées, comme deux inséparables ». Elle aura la bonne idée de lui offrir Berlin, un petit chien adorable, comme cadeau d’anniversaire. Un premier amour…
Mais il n’en reste pas moins que le coup de pouce déclencheur viendra de Hugo, un garçon de café. Le jeune homme sert de messager et lui transmet un carnet Moleskine dans lequel une mystérieuse coach vient la conseiller et lui confier la marche à suivre pour devenir Princesse autonome.
Au fil des étapes de cette formati1on bien particulière, les surprises et les émotions vont accompagner Mars jusqu’au happy end espéré.
Lola Zidi a trouvé la trame romanesque qui convient parfaitement à son personnage pour transformer une jeune femme rongée par le doute en une battante. Hymne à l’amitié autant qu’à l’amour, ce vrai-faux guide de développement personnel est aussi une belle illustration du volontarisme. Agir pour ne pas subir, s’ouvrir aux autres sans se cacher et accepter les mains tendues, voilà quelques-uns des messages livrés ici avec humour et pertinence.

Princesse autonome
Lola Zidi
Éditions Fayard
Premier roman
306 p., 18,50 €
EAN 9782213724997
Paru le 08/02/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Paris. On y évoque aussi Dreux.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mars a une vie en pagaille et le cœur en vrac. Sa particularité : elle est la fille cachée d’un acteur adoré des Français qui ne l’a pas reconnue. Le jour de ses vingt-neuf ans, sa Mamie Gangsta lui ordonne de reprendre sa vie en main. L’amour en maître mot et une armée de femmes à ses côtés, Mars part à la découverte de son passé pour mieux se construire et enfin devenir autonome.
Avec ce premier roman touchant et riche d’enseignements, Lola Zidi nous invite à explorer différentes voies pour trouver son chemin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télé 7 jours


Bande-annonce du roman Princesse Autonome de Lola Zidi © Production éditions Fayard


L’interview «Toute première fois» avec Lola Zidi ©Production Hachette France

Les premières pages du livre
« Prologue
Je m’appelle Mars, mais, à ce qu’il paraît, je viens de Vénus. Je n’ai toujours pas compris quelle idée avait poussé ma mère à me donner ce prénom aussi étrange que ridicule. Je connais mon père, mais de loin, et ça me va très bien. Il m’a donné ses yeux vert émeraude teintés de jaune, tant pis pour lui, tant mieux pour moi, arme secrète pour hypnotiser ces hommes qui ne savent pas aimer. Si la séduction est d’une simplicité, l’amour, c’est une autre affaire et visiblement pas la mienne. Toute forme d’attachement me révulse, les mots mielleux me font gerber. Mon canard, mon lapin, mon cœur, ma douce, ma belle, mon bébé, merci bien, Mars suffira. C’est assez et déjà trop pour ne pas en rajouter avec des surnoms bidon. Je m’amuse avec les cœurs comme on joue avec des cartes, ne promets jamais rien, me déguise en princesse le temps d’arriver dans leur lit, vomis les contes de fées une fois le jour levé et disparais avant même que mes conquêtes d’un soir aient eu le temps de se réveiller. Je baise, je jouis, je me barre. Je préfère être un bon souvenir qu’une histoire regrettable. Je ne m’encombre de rien, vis comme je danse et parle comme je pense. Je clope comme un pompier, Marlboro rouge s’il vous plaît, et bois du whisky sans grimacer. Je ne supporte pas le refus, affectionne les interdits, pisse la porte ouverte et si je pouvais-je pisserais debout. Le danger ne me fait pas peur. Au mieux il m’excite, au pire il me distrait. Mon corps ressemble à une carte aux trésors dont mes tatouages sont les indices et ma chevelure mi-lionne, mi-renarde, ainsi que mon grain de beauté au ras des cils, ma marque de fabrique. Je me maquille peu, mais bien, juste ce qu’il faut pour cacher l’irréparable. Je n’ai pas de style, m’habille comme ça vient. Une nuit Converse, un jour talons aiguilles. J’ai une grande gueule et une belle bouche. Putain et merde sont mes jurons préférés, la provocation est ma meilleure amie et l’humour noir, mon outil favori pour faire grincer des dents les culs serrés, les hypocrites, les lâches et êtres en tout genre, aficionados du conformisme. Je ne m’endors jamais sans une nuit agitée, somnifère idéal pour aller à la rencontre de mes rêves et mettre en pause mon cerveau survolté. Je dors peu, mal, et repars de plus belle. Ma vie est un énorme désordre bien huilé, orchestré par mes pagailles internes.

Chapitre 1
Les pavés viennent de me déchausser d’un pied. Mon équilibre, qui n’était déjà pas certain, a bien failli me laisser sur le carreau. Comme si de rien n’était, je fais marche arrière. Verdict : un talon en accordéon et une cheville douloureuse. Bien entendu, ma cascade n’a pas échappé aux quelques touristes matinaux assis en terrasse, ni au vieux Marco, le célèbre poissonnier de la rue Montorgueil.
– Et une daurade royale qui se rattrape de justesse !
– T’aurais pu dire une sirène ! je lui rétorque du tac au tac, ma voix cassée par le manque de sommeil.
– Vu ta tête, on est plus sur une daurade, je t’assure. Comment elle va ce matin ?
– Mon cher Marco, mieux ce serait insupportable !
– J’ai croisé Judith et Lili hier, elles ont acheté un magnifique turbot. J’espère que ça a plu à Huguette !
Marco a toujours eu un faible pour notre grand-mère. Il est l’un des rares à l’appeler encore par son prénom, comme s’il souhaitait signifier par là qu’il la connaît depuis le temps d’avant, celui où nous n’étions pas encore nées. Ce vieux monsieur a beau avoir les traits creusés et autant de rides que de cheveux blancs, sa vitalité le rajeunit.
– Ça faisait longtemps que je les avais pas vues. Ça m’a fait plaisir. Elles m’ont raconté leurs vacances, elles sont toutes bronzées, ça leur va bien. D’ailleurs tu ferais bien d’en prendre, t’es toute pâlotte ! L’été, c’est fait pour profiter du soleil… Enfin, elle en a de la chance, votre grand-mère. Sacrée brochette, les cousines ! Et pas une brochette de thon…
J’écoute à moitié. Mes paupières sont de plus en plus lourdes, autant que ses incontournables blagues. Voilà le problème avec l’alcool : au début, c’est un excitant, à la fin, ça tourne au somnifère. Je dois à tout prix écourter cette conversation :
– Ce fut un plaisir de te voir.
– Plaisir partagé ! Tiens, prends quelques crevettes pour Huguette. Cadeau de la part de Marco. Tu lui diras, hein ?
– Crois-moi, y a que toi qui offres ce genre de choses.
– Puis, fais attention, pavés, talons, whisky, ça ne fait pas bon ménage.
– Tu as raison, mon capitaine !
Je retire ma deuxième chaussure et jette la paire dans la poubelle à quelques mètres. Je lui adresse un clin d’œil :
– De toute façon, elles sont foutues !
– Ça se répare, TOUT se répare, ma petite ! me crie-t-il.
Parle à mon dos, mon cœur est malade. Pieds nus, je m’en vais rejoindre Morphée et ma grand-mère, le temps d’un sommeil en décalé.

8514, code tatoué dans ma mémoire du 34, rue Montorgueil. Avec le peu de force qu’il me reste de cette nuit blanche, je monte les trois étages. Arrivée devant sa porte, je n’ai besoin ni de clefs, ni de sonner. Un coup d’épaule suffit.
Perchée sur un escabeau, le long de ses immenses armoires à portes miroir, elle fait du tri. La tête dans ses boîtes à souvenirs, les miens resurgissent. Petite, je passais des heures à danser devant cette enfilade de glaces. Ce meuble m’offrait la chance de ne plus être seule. Jusqu’à ce que mes cousines débarquent et viennent se dandiner à mes côtés. J’étais leur exemple, la grande, celle que l’on veut imiter. Maintenant, elles ont 22 ans, et je prie pour qu’elles ne me ressemblent pas.
Le passé se superpose au présent et finit par se fondre pour me laisser seule avec mon reflet. Mon mascara a coulé. Cette soirée m’a foutu de la tristesse plein la gueule. Je ne suis pas belle à voir. Mieux vaut dormir. Pour une fois, les oreilles défectueuses de ma grand-mère m’arrangent. J’engage un discret demi-tour pour me faufiler dans sa chambre, quand son odorat imbattable brise mes espoirs de passer inaperçue.
– Mars, dépêche-toi de mettre les crevettes au frais, elles vont prendre chaud.
– Comment tu sais ? Ça aurait pu être les jumelles.
– Tes cousines ne sont pas si matinales, ma petite chérie. Si tu vois ce que je veux dire…
– Que veux-tu, l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ! Elles finiront par s’en rendre compte.
Je tente de noyer le poisson avec humour, mais elle n’a pas l’air de mordre à l’hameçon. En déposant le sachet de crustacés dans le frigidaire, je me prends les pieds dans la poubelle et finis par refermer la porte d’une tête magistrale, digne de Cristiano Ronaldo. Sauf que je me suis pris le ballon à moitié dans les dents. Heureusement pour moi, ma grand-mère n’a rien vu de ma sublime action. Mine de rien, je continue à faire diversion :
– Pour Huguette, de la part de Marco.
– Que je déteste quand tu m’appelles comme ça !
– Ce n’est pas moi, c’est ton amoureux.
– Tu sais très bien que je n’ai qu’un seul amant : il donne dans le surgelé et il s’appelle…
– PICARD, je sais !
Son canapé me tend les bras, j’allonge mon mètre soixante-trois et sors ma dernière clope, histoire de cramer le peu de capacité pulmonaire qu’il me reste. Elle n’a toujours pas relevé la tête.
– Tu fumes trop, Mars, ce n’est pas bon pour ta santé !
– Faut bien mourir de quelque chose…
D’habitude, mon esprit caustique la fait rire. Ce matin, il n’en est rien. Moi qui espérais lui décrocher un sourire, raté ! Je ravale le mien en tirant une longue bouffée sur ma cigarette à moitié tordue et la regarde s’agacer à chercher ce qu’elle ne trouve pas.
Avec le temps, mes cousines et moi l’avons baptisée Mamie Gangsta. Parce qu’elle est haute comme trois pommes, mais ne craint personne. Parce qu’elle picole, fume des joints et rigole à nos blagues, même les plus connes. Avec elle, on peut parler de tout. De mecs, de cul, de rien. Elle est notre boîte à secrets, notre royaume de tendresse. Cette petite blonde de quatre-vingts ans, aux allures de bourgeoise et au cœur de bohème, est plus dangereuse que n’importe quel cartel mexicain. Elle nous protège depuis toujours et assure nos arrières mieux que quiconque. Elle est notre rocher, nous sommes ses arapèdes qui refusons de se décoller.
Surtout moi. Je suis la seule à avoir vécu avec Mamie Gangsta. Ça devait être temporaire, finalement ça a duré dix ans. Au début, j’étais son invitée, puis très vite ça s’est transformé en colocation des temps modernes. J’avais pour missions principales de faire les grosses courses et de descendre les poubelles. Le reste des tâches quotidiennes se répartissait en Post-it, dispersés en points stratégiques : « Pense à vider le lave-vaisselle ! », « Étendre le linge avant de partir », « Une pile de petites culottes propres t’attend, pliées sur la machine, n’oublie pas de les récupérer, tu vas finir cul nu ». Bien sûr, j’avais mis un point d’honneur à lui payer un loyer. Son refus était catégorique, ma décision inébranlable. À chaque fin de mois, je glissais ma participation dans son portefeuille. Notre cohabitation roulait comme sur des roulettes. Puis, en juin dernier, elle m’a prise entre quatre yeux et, de son air le plus sérieux, m’a prié de chercher un appartement. J’étais si vexée que, sa requête à peine formulée, j’avais déjà fait mes valises. Ni une ni deux, j’étais partie. La copine d’une copine connaissait quelqu’un qui cherchait à sous-louer son studio pour un an. C’est comme ça que je me suis retrouvée dans un mouchoir de poche au fin fond du 19e arrondissement de Paris.
Je n’ai jamais osé lui demander la raison, certainement par peur d’entendre ce que je redoute. Mais, ce matin, l’alcool délie ma langue.
– Pourquoi tu n’as pas voulu que je reste avec toi ?
– Parce que tu dois apprendre à voler de tes propres ailes.
– Et si je volais mieux avec les tiennes ?
Elle sort enfin la tête de ses cartons. J’ai honte. Je suis dans un état lamentable. Mes neurones pataugent dans un bain de whisky et mon visage ressemble à une peinture qui aurait pris la flotte. Dans sa main tremble une photo en noir et blanc. Le portrait de mon grand-père me sourit. Ce grand gaillard est mort quelques semaines avant ma naissance. De lui, je ne connais que des bribes d’anecdotes : la rencontre en Algérie dans le mess des officiers, le premier baiser sur sa Vespa, les lettres enflammées de rêves pendant la guerre, la vie de misère une fois leur arrivée en France et la réussite progressive à la sueur de leur front. Henri et Huguette formaient le couple parfait, en apparence. Jusqu’à ce qu’elle demande le divorce. Mamie Gangsta a toujours refusé de s’étendre sur le sujet. Malgré tous ses efforts à nous faire croire le contraire, elle ne l’a jamais oublié.
– Il te manque ?
Elle se perd dans ses souvenirs. Quelque chose a changé. Ses traits et ses silences ne racontent plus la même histoire. Après un long soupir, elle revient à moi :
– La seule chose qui me manquera, c’est vous.
Je fais comme si je n’avais rien entendu. Mais le noir de mes cils, qui déborde à nouveau le long de mes joues, me trahit. Ma grand-mère descend de son perchoir et vient se blottir contre ma peine silencieuse. Elle saisit ma tête, la pose sur ses genoux et me caresse le visage comme quand j’étais enfant. Je m’accroche à ses genoux et à sa jupe à fleurs.
– Mamie Gangsta, tu ne m’abandonneras jamais, toi, hein ?
– Ma petite chérie, même avec toute la volonté du monde, je ne serai pas toujours…
Le volume de sa voix diminue, mes yeux se ferment. Je lutte. Je somnole. Je ne sais plus ce que je dis.
– J’aurais préféré qu’il soit mort !
– Tu parles de ton père ?
– J’ai pas de peur… Il m’a pas vue… y avait tout… une belle petite famille…
– Dors ! La nuit porte conseil, ma petite fille, aujourd’hui est un nouveau jour.
Bercée par la main de celle qui n’a jamais lâché la mienne, je laisse Morphée me prendre dans ses bras.

Mamie Gangsta s’agite dans la cuisine. La mélodie de l’orange pressée me sort de ma léthargie, l’odeur du café noir m’invite à ouvrir l’œil, le pain grillé me supplie de passer à la verticale et les frémissements des œufs brouillés dans la poêle m’ordonnent de reprendre conscience. Mission accomplie. État des lieux, estimation des dégâts. J’ai quelques bleus sur les jambes, une cheville capricieuse et mes dents me font mal. Je passe ma langue dessus pour vérifier qu’elles sont toutes là. Le compte est bon, mais douloureux. J’ai dû tomber. Un méchant mal de crâne me brûle les tempes. Comme d’habitude, ma mémoire fait des siennes et a laissé un trou noir dans ma nuit blanche. Je tente de retrouver des indices de ma soirée quand Mamie Gangsta m’interrompt :
– Maintenant que tu as décuvé, tu veux bien m’expliquer ce qu’il s’est passé ?
– Bonne question !
– Laisse-moi deviner… Tu as oublié ?
Elle pense que ça m’arrange de ne pas me souvenir. Moi, je me tue à lui expliquer mon inconfort à culpabiliser de ce que j’ignore. De l’autre côté de son bar, elle m’épie avec insistance.
– Avant de t’endormir, tu as baragouiné quelques mots. Je crois bien que tu as parlé de ton père…
– Je n’ai pas de…
– Arrête avec ça, me coupe-t-elle, tout le monde a un père, Mars. Tu l’as revu ? Il t’a appelée ?
– C’est flou… »

Extrait
« Billie regarde toujours le verre à moitié plein. Partout où je vais, cette Espagnole au caractère bien trempé n’est jamais loin. Elle est mon double tout en étant mon opposé, à nous deux nous sommes un paradoxe, un assemblage de pièces détachées. On s’est rencontrées dans le ventre de nos mères. Le coup de foudre a été immédiat, si bien qu’on a grandi collées, comme deux inséparables. » p. 34

À propos de l’auteur
ZIDI_lola_©Dominique_JacovidesLola Zidi © Photo Dominique Jacovides

Lola Zidi est une comédienne, artiste interprète et chanteuse française. Elle est la fille du comédien, scénariste et réalisateur Yves Rénier et de la comédienne et metteuse en scène Hélène Zidi. Lola Zidi se forme à l’Académie des arts Urbains et au Laboratoire de l’acteur. On la voit dans de nombreuses séries à la télévision (Fourniret, LaTraque, RIS Police scientifique, Memento, Les bleus, Préjudices, Navarro, PJ, Ça s’appelle grandir, Une famille à tout prix, Au bénéfice du doute, La mère de nos enfants), mais également au théâtre et dans des courts-métrages. Princesse autonome est son premier roman (Source: Purepeople)

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Accordez-moi la parole

MOESCHLER_Accordez-moi_la_parole  RL_2023

En deux mots
Après une enfance difficile, Raphaëlle rêve de construire une famille aimante. Mais quand son mari la quitte, elle entraîne son fils dans la mort et se retrouve derrière les barreaux. Réfugiée dans la lecture, elle décide de contacter une romancière.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une mère infanticide a-t-elle droit au pardon?

Dans son nouveau roman, Vinciane Moeschler suit une femme emprisonnée pour le meurtre de son fils et qui décide de contacter une romancière. Le début d’une relation très particulière.

La vie de Raphaëlle Lombardo a tout d’un chemin de croix. Dès son enfance, elle a subi la violence d’un père qui frappait son épouse avant de s’en prendre à ses enfants. Si à 20 ans, son décès l’a délivrée d’un lourd fardeau, elle n’en a pas moins gardé un lourd traumatisme. Et quand, à son tour, elle se met en couple, elle ne veut pas écouter les conseils de sa mère qui voit dans cette union la reproduction du schéma qui lui a été fatal.
Les premières années semblent lui donner tort. Le mari de Raphaëlle est attentionné et promet de l’aider dans son ménage. Les grossesses vont s’enchaîner et la situation se dégrader. Face au poids de ses responsabilités, le mari démissionne et laisse son épouse gérer le chaos. Elle se raccroche alors à son petit dernier, le bébé d’amour que personne d’autre ne serrera plus dans ses bras, car dès la préface on comprend qu’elle se retrouve en prison pour un infanticide.
Derrière les barreaux, elle lit et découvre le premier roman de Salomé. Une œuvre qui lui donne envie de contacter cette romancière à succès et de lui proposer de lui raconter son histoire.
La relation qui s’installe est alors l’occasion de reprendre depuis le début le «parcours criminel» sous le regard bienveillant du directeur de la prison, toujours persuadé que ses détenus devraient tous avoir droit à une seconde chance.
Vinciane Moeschler, comme dans Alice et les autres, son précédent roman qui traitait le cas d’une personne souffrant d’un trouble dissociatif de la personnalité, aime explorer les marges de notre société, creuser derrière le fait divers. En remettant en perspective un geste aussi extrême que celui de donner la mort à son propre enfant, elle nous pousse à la réflexion et à nuancer une condamnation quasi inéluctable. Mais l’intérêt de ce roman est double. Il nous propose aussi une nouvelle plongée dans l’univers carcéral. Depuis Surveiller et punir de Michel Foucault, la question du rôle de la prison reste toujours en débat. La détention reste d’abord et avant tout un moyen d’isoler les délinquants et les criminels de la société. Mais elle semble oublier la préparation des détenus, une fois leur peine purgée, à retrouver une place parmi les hommes. Avec l’exemple de Raphaëlle, mais aussi de l’une de ses codétenues, on comprend que cet aspect des institutions pénitentiaires reste à améliorer.
Ajoutons-y l’effet-miroir introduit par la mise en scène d’une romancière. Salomé, en s’interrogeant sur son rôle, en racontant les difficultés qu’elle rencontre avec son texte, en cherchant des parallèles avec sa propre histoire, le couple qu’elle forme avec Lucas et son rôle de mère, joue avec subtilité la part introspective du livre. Ajoutons-y l’expérience accumulée depuis plus d’une décennie maintenant avec le travail effectué en asile psychiatrique, à commencer par l’animation d’ateliers d’écriture.
Comme dans toute son œuvre, Vinciane Moeschler joue d’une plume sensible, toute en nuances, pour nous parler de l’une de nos valeurs cardinales, l’humanité.

Accordez-moi la parole
Vinciane Moeschler
Éditions du Mercure de France
Roman
208 p
EAN 9782715261174
Paru le 09/03/2023

Où?
Le roman n’est pas géographiquement situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Salomé est une jeune romancière à succès. Alors qu’elle commence l’écriture de son prochain livre, Raphaëlle Lombardo surgit dans sa vie. Maman à la tendresse qui dérape, elle peine à faire grandir ses enfants. Elle est l’épouse que le conjoint abandonne, la fille qu’on a mal aimée. Son petit dernier, son «bébé d’amour», était sa dernière chance. En commettant l’interdit, elle rejoint le cercle tragique des criminelles et réclame la parole : être jugée plutôt que réduite au silence.
À contre-courant de la maternité idéalisée, Vinciane Moeschler dresse le portrait d’une femme que personne n’a voulu voir sombrer. En abordant de manière frontale un sujet qui dérange, elle questionne les limites d’un acte qui assassine nos repères. Un roman inclassable, terriblement puissant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le carnet et les instants (Estelle Piraux)

Les premières pages du livre
Jugée responsable de mes actes, j’ai dû répondre des faits devant une cour d’assises.
Comme la main un peu ferme qui se dépose sur votre épaule, j’ai approuvé.
Accordez-moi la parole. Tout inculpé y a droit, non ?
Je ne souhaitais pas qu’on me prenne pour une cinglée, qu’on me tienne à l’écart.
Privée de ce procès, réduite au silence, je n’aurais pas eu la possibilité de raconter.
Mon histoire.
Cette histoire.
Qui m’a conduite à l’acte le plus indicible qui soit.
Donner sens à l’abominable allait me permettre d’accepter l’enfer que serait ma vie.
Non pas celle qui m’a été proposée à la naissance.
Pas celle que j’aurais souhaitée.
Celle que vous, eux, les autres, ont piétinée.
Celle qui m’a été confisquée parce qu’on m’a laissée trop seule.
J’avais besoin de comprendre, moi aussi.
Comment j’en suis arrivée là.
Lorsque les mots perpétuité, peine capitale ont été prononcés par le juge, l’odeur de ta nuque m’est revenue.
Comme une volupté dérobée à l’interdit.
La déchirure de nos deux corps.
Oui, j’étais soulagée parce que coupable.
J’ai dit pardon.
Juste pardon.

Je me suis liée d’amitié avec un parapluie.
Bleu foncé avec de gros points rouges.
Un rien vulgaire.
Il semblait abandonné dans un coin de rue.
J’ai d’abord observé si quelqu’un venait le réclamer, mais non, alors je l’ai emporté.
Disons que je l’ai emprunté.
J’ai fait comme s’il m’avait toujours appartenu et qu’on avait déjà toute une histoire ensemble.
Une histoire de solitude.
Grâce à lui, je porte un bout de la vie d’une autre, ses goûts, ses souvenirs, ses oublis.
Je dis qu’il est magique parce que quand la pluie glisse sur lui, sa texture donne l’impression qu’il est sec.
Bizarre, perdre un parapluie comme celui-là !
Quelle femme a bien pu faire ça ?
De la négligence sûrement.
Moi, j’ai jamais rien perdu.
Pas même mes enfants dans un supermarché. Pas même.
Depuis je ne le quitte plus.
Quand il fait beau, il m’arrive de le prendre avec moi.
J’ai oublié de te dire, il est blessé, ce parapluie : une baleine pend lamentablement.
C’est pas logique ça, maman, qu’elle m’a répliqué ta sœur.
Qu’est-ce qui est logique dans cette vie ?

Il n’y a pas si longtemps, j’ai commencé une collection.
Pourtant, j’ai jamais été collectionneuse, je trouve ça stupide.
Le même objet, pour quoi faire ?
Les objets, ton père, il n’en veut plus, ça encombre la maison.
Et pourtant, je ne peux pas m’en empêcher : tous ceux que je trouve, je les ramène.
C’est plus fort que moi, un truc viscéral.
Si on était plus riches, je leur réserverais bien une armoire entière.
Ma mère, elle, ce sont les hommes qu’elle a collectionnés.
Comme des perles qu’on enfile sur un collier.
De toutes les couleurs, de toutes les tailles, de tous les styles, de tous les horizons, de toutes les façons, de toutes les odeurs, de toutes les punitions.
Des perles qu’on choisit à la va-vite, qu’on entasse dans un bocal, négligemment.
Des perles qu’on compte : six, sept, huit, quinze, seize, vingt…
Il faudrait une armoire gigantesque.
Toi, tu t’es entiché du violet.
Tu as bon goût, c’est de loin le plus joli.
Quand je le fais tourner sur lui-même comme une toupie, tes yeux de chat le suivent.
Ton premier sourire, je le dois à ce parapluie violet.
Alors je recommence et je recommence, encore.
Souris mon bébé. Souris mon ange. Mon enfant mon bébé mon petit. Mon bébé mon bébé.
Tes bras potelés, ta tête douce, du velours, ta tête.
De la pâte à modeler.
Je pourrais la déformer à force de la caresser.
Tu sens si bon. L’embrun de l’océan, l’odeur de l’herbe coupée, la nature qui s’abandonne. Odeur énigmatique des bébés.
Celle du réconfort. Celle d’un adoucissant, celle d’une pommade à la rose, à la citronnelle, à la vanille.
Glissée là dans les replis du cou.
Viens là, viens là mon cœur.
Que je te touche, que je te respire, que j’en transpire.
Ton corps docile, il s’abandonne, ton corps docile, mon cœur mon cœur.
Tes yeux se noient dans moi, se fondent dans moi, se reflètent en moi, contre moi.
Jamais rassasiée.
Mon cœur mon cœur mon enfant.
Mes seins se tendent, mon lait pour ta bouche ronde, goulue, tendre.
J’effleure tes lèvres, elle m’aspire, ta bouche ronde et douce.
On dirait qu’elle va m’engloutir.
Tes mains à peine formées pétrissent ma peau, ma langue lèche un ongle de nacre.
Tu te blottis et quand tu te blottis, alors le dehors, la rue et le bruit de la rue m’échappent.
Reste notre quiétude.
Mon bébé mon enfant.
C’est comme ça que j’ai toujours imaginé mes petits : au creux de l’intime.
Regardez-moi ça, ces petites pattes qui remuent.
Là, calme-toi, chut… chut…
Là, là, bébé d’amour.

Et dire qu’ils pensaient que tu allais mourir.
Ils insistaient : « Trop petit, votre bébé, madame. Poids inférieur pour… »
Le médecin hochait la tête ostensiblement.
Il constatait, avait des doutes, puis sortait de la salle blanche, ôtait ses gants de silicone et reposait sa blouse immaculée.
Il s’autorisait à mettre une main sur mon épaule.
« Soixante pour cent des grands prématurés gardent des séquelles. Il y a parfois des miracles. Mais bon, 800 grammes, ce n’est pas beaucoup tout de même… Il va falloir être forte, chère madame. »
Il a fallu te mettre sous ces machines. Ces horribles tuyaux.
Comme autant de petits serpents.
Partout dans le corps, les orifices comblés.
Existence si minuscule déjà reliée à des artifices.
Tu ressemblais à un petit cosmonaute, le corps en attente, le corps inachevé et déjà surchargé.
Des veines si fragiles, trop fines, trop invisibles, on ne savait plus où piquer la perfusion.
Impossible fusion.
Impossible corps-à-corps.
Impossible tiédeur.
Ma petite statistique de bébé, ton corps à peine esquissé était déposé sous la couveuse, dans l’expectative d’un avenir.
Déjà, la vie te maltraitait.
Prenez garde de ne pas abîmer mon enfant avec vos mains puissantes, vos mots médicaux disgracieux. Vous le savez, pourtant vous, comme c’est dur à venir au monde, un enfant.

J’ai patienté.
Moi, je savais mon amour mon cœur que tu allais vivre.
C’était une évidence.
Il n’y a qu’une mère pour savoir ça.
L’autre, il était pas là, bien sûr.
Jamais là quand il faut, l’autre.
Ton poids a peu à peu progressé. Tu étais courageux, t’accrocher comme ça à la vie, sans savoir.
850 grammes, 910 grammes, 1 kilo, 1,5 kg, 2 kilos.
Et puis ce jour. On m’a dit : « Votre fils est sauvé, il peut rentrer chez vous. Tout va bien. »
Une phrase anodine, comme quand on demande : comment ça va, aujourd’hui, madame Lombardo ? Merci, TOUT VA BIEN.
Mais moi, j’y croyais pas, je me disais, ils me mentent, ils ne savent plus quoi faire, tu vas mourir là, dans ta couveuse, tu vas pas survivre.
À force, j’avais fini par douter.
Pourtant, tu étais vivant, beau, petit mais grandiose.
La miraculeuse proportion du bébé.
J’ai pleuré.
J’ai appelé maman : « Maman, mon bébé est sauvé. »
Elle a juste dit : « C’est bien, ça, ma fille. »
Elle n’a jamais beaucoup montré ses sentiments, ta grand-mère. Elle était contente je crois.
À la maison, les gosses ont sauté de joie quand ils t’ont vu, si magnifique.
Je vous présente votre petit frère.
Et lui, ben lui, il avait trop bu, alors forcément, il a pas réagi.
Pas réagi.

Je me souviens…
J’ai 7 ans, une peluche en forme de chien. Milou.
Je me démène grotesquement, d’une vie à l’autre.
D’un côté mon père, Giuseppe, le dimanche uniquement et une fois par mois.
De l’autre ma mère et mon beau-père.
Je traîne Milou chez l’un, chez l’autre.
Je traîne aussi David, mon frère cadet.
Ma toute petite histoire n’est rien.
Mon pays vit des moments horribles. Ça saute dans les métros.
À la télé, on voit des gens le visage en sang, ils crient dans les rues.
J’ai 7 ans. Cela m’affecte.
Là où je vis, c’est la province, un bled pourri.
Une mer grise et dure, des marées indéfinies.
Tantôt glaciale, tantôt poisseuse.
Mon beau-père cogne sur ma mère.
Un connard haut sur pattes, des cheveux fins qui s’émiettent.
Il sent la transpiration, ça me dérange.
La vulgarité de son regard me met mal à l’aise.
Il chlingue comme la raie de son cul, son regard.
S’envoie des Carlsberg à n’en plus finir. Un vrai ringard, mon beau-père.
Quand il est bourré, il met à fond une chanson de Rod Stewart.
Il se la pète avec son putain de tatouage dans le dos, un dragon, enfin un truc du genre.
Ma mère, ma mère je l’admire.
Elle est vraiment très belle.
Ma mère.
Qu’est-ce qu’elle fout avec cet hybride ?
Il l’abîme, la coince dans une vie médiocre.
Une putain de vie.
Mérite mieux. Sa douleur a annulé la mienne.
Je veille désormais sur elle.
Je suis ta bouée de sauvetage, ton ange gardien. Je ferai attention pour qu’il ne saccage pas notre vie, maman. Ça s’abîme vite, une vie. Et après, on peut plus rien récupérer, que des lambeaux, des lambeaux.
Maman, tu m’écoutes ?
Elle est belle ma maman.

J’ai 12 ans. Et je ne sais pas nager.
Personne n’a appris dans ma famille, et pourtant on côtoie l’océan à longueur de journée.
Pour une fois, l’eau est cristalline.
Pas une seule vague.
Je voudrais m’y jeter.
Si je m’y jette, je coule.
Tant pis, j’essaie.
Très vite, je sens le poids de mon corps s’enfoncer dans l’eau légère, puis s’enrouler dans les algues.
Tout va trop vite : ma tête pique vers le fond, au lieu de me laisser sombrer, je fais des gestes désarticulés, j’étouffe.
Et pourtant.
J’observe un tas de petits poissons verts, rouges et violets.
Des hippocampes aussi. Des étoiles de mer.
C’est tranquille sous l’eau, beaucoup de silence. Du silence, et c’est tout.
Une sirène me tend la main.
Elle cherche à m’attirer.
Ses cheveux emmêlés forment un léger sillon dans l’eau.
J’arrive, je lui dis, attends-moi.
Voilà que je remonte à la surface.
Je crie, je hurle : j’ai peur.
Ça doit se sentir dans ma voix que j’ai peur. Des mots incompréhensibles, des sons qui ne ressemblent à rien.
Enfin, elle a tourné la tête, ma mère. Mais elle ne bouge pas. On dirait que…
C’est à lui qu’elle fait signe de sauter.
Elle est froide cette eau, alors il fait la grimace.
Il m’attrape, me pousse sur la plage, je respire difficilement.
Elle lui passe la serviette.
Son geste n’est pas précipité, juste mécanique.
Elle lui passe la serviette.
Je grelotte, je crache, je pleure.
C’est rien, qu’elle dit ma mère. T’avais qu’à pas te jeter comme ça dans l’eau. T’es malade ou quoi ?
Lui il me sèche, me frotte.
Ses mains glissent le long de mes jambes.
Elles s’attardent ses mains, jusqu’à mes cuisses.
Elles atteignent mon sexe.
Je connais déjà ce geste.
Ma mère a tourné la tête.
Ma mère regarde ailleurs.
Je voudrais replonger.

Je dois avoir dans les 13 ans.
Je suis mal foutue, des crampes partout.
Elle a pris ma température.
— Raphaëlle, ma pauvre chérie, tu restes au lit, avec une fièvre comme ça !
Ma mère m’a donné des carambars, elle a versé un lait bien chaud avec du miel de sapin dans un bol où Mickey souriait…
Non, Donald, enfin je sais plus… la mémoire parfois…
Une mère aimante, une mère d’agrippement.
— Tu n’iras pas à l’école aujourd’hui. Mais il faudra réviser tes tables.
— Écoute comme je les connais bien, maman, ma petite maman, maman que j’aime : une fois quatre quatre, deux fois quatre huit, trois fois…
Elle a eu un sourire magnifique. Je sentais bien qu’elle était fière.
Et… Non, enfin… Elle a jamais pu dire ça, ma mère !
Jamais pu faire ça.
C’était ma tante, ma tante Sonia, qui m’avait soignée ce jour-là.
L’amour et la haine, ça se ressemble, non ?
Je sais bien que David, mon frère, est le préféré de maman.
Il se fout bien d’elle, mais elle n’a de regards que pour lui.
Il dit : « Cette conne, elle m’emmerde. Fait chier de devoir se taper ses humeurs ! »
Ça la rend triste et moi, j’aime pas quand elle est triste, ma mère.
Je suis là, maman, regarde-moi… Maman ? Laisse-moi t’aimer. Juste un peu.
T’es qu’une cannibale. Me touche pas, Raphaëlle, me touche pas toujours comme ça… Pousse-toi !
N’empêche, elle m’a prêté ses chaussures à talons.
Ses préférées.
J’ai marché avec dans l’appartement.
Évidemment, j’étais pas stable, en déséquilibre constant, j’ai fini par me tordre la cheville.
Tu me prêtes ta robe rouge pour être belle ?
Tu me prêtes un peu d’amour pour avoir moins peur ?
Tu me prêtes un couteau aiguisé pour lacérer le poulet ?
Tu me prêtes un Tampax pour éviter que le sang ne tache ?
Tu me prêtes la quiche du frigo pour que je l’avale ?
Tu me prêtes tes boules Quiès pour m’absenter du ramdam de la vie ?
Tu me prêtes mon frère ?
Je lui dirai de t’aimer.

Le jour de mes 14 ans, pas de bol, mon père meurt.
Un stupide accident de voiture.
Je n’irai plus chez lui les dimanches.
Quand la vie est magnifique, faut la traiter avec beaucoup de précautions.
Faut faire gaffe, c’est tout.

J’ai 20 ans.
C’est rien 20 ans, tout juste un 2 et un 0.
Je suis enceinte.
Mon premier enfant. Je serai mère.
Est-ce que je serai mère ?
— Faudra bien que tu te débrouilles, elle me dit la mienne de mère.
— Je me débrouillerai.
— T’aurais pu attendre un peu. C’est un naze ton mec…
— Tu crois ?
— Un naze, je te dis. Qu’un ouvrier, comme ton père !
— Mais je l’aime.
— Moi j’ai eu ma dose. Maintenant toi qui te fais mettre en cloque par le premier venu. C’est le bouquet !
Elle a vieilli. Elle n’est plus aussi jolie.
Ce lardon, elle en veut pas.
Moi oui.
Je serai une bonne mère.

22 ans et je n’oublie pas que j’ai le bac.
Il est temps d’entamer des études.
Ça tombe bien, j’ai trouvé une crèche à côté de la fac pour ma petite Clémence.

Extrait
« Son crime a bouleversé une génération de lecteurs dont Salomé ne faisait pas partie, parce que trop insouciante à l’époque.
Les avocats, les experts psychiatres avaient plaidé pour un internement psychiatrique, en pointant une non-responsabilité lors du passage à l’acte.
Son discernement était profondément altéré, disaient-ils. Ils avaient prononcé le mot de suicide altruiste: On tue les siens pour les protéger d’un avenir noir, puis on se suicide. Et insisté sur la non-prise en charge d’une dépression profonde. Parlé d’un dysfonctionnement familial. De déni, de l’abandon du mari.
« C’est une mère aimante que vous allez juger et non femme maltraitante. »
Les jurés et la partie civile avaient quant à eux réclamé la condamnation à perpétuité pour préméditation.
« Les conditions concrètes, tant de la personnalité de l’accusée que de son contexte de vie, ne constituent pas des circonstances atténuantes, au regard de la gravité extrême des faits commis. »
Qui est-ce qui penserait à déposer une étoile de mer sur un cadavre. » p. 77

À propos de l’auteur
MOESCHLER_Vinciane_©Celine_LambiotteVinciane Moeschler © Photo Céline Lambiotte

Vinciane Moeschler est journaliste, romancière et dramaturge. Elle est l’auteure de nombreux romans, notamment Annemarie S. ou les fuites éperdues, Trois incendies (prix Victor-Rossel en 2019) ou encore Alice et les autres. Elle vit à Bruxelles. (Source: Éditions du Mercure de France)

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Fuir L’Eden

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Prix Louis-Guilloux
Prix des Lecteurs de la Maison du Livre

En deux mots
Adam survit dans la banlieue de Londres aux côtés d’un père alcoolique et violent et de sa petite sœur. Sa mère a disparu et il vit de petits boulots, jusqu’à ce qu’il trouve une place de lecteur chez une vieille dame aveugle. C’est elle qui l’encourage à retrouver la jeune fille croisée sur un quai de gare et dont il est immédiatement tombé amoureux.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Adam et Ève, version banlieue londonienne

Olivier Dorchamps nous régale à nouveau avec son second roman. L’auteur de Ceux que je suis nous entraîne cette fois dans la banlieue de Londres où un jeune homme tente de fuir la misère sociale et un père violent. Un parcours semé d’embûches et de belles rencontres.

Adam, le narrateur du second roman d’Olivier Dorchamps – qui nous avait ému avec Ceux que je suis –, va avoir dix-huit ans. Pour l’heure, il vit avec «L’autre», le nom qu’il donne à son père de trente-sept ans qui, à force de frapper son épouse, a réussi à la faire fuir sans qu’elle ne donne plus aucune nouvelle, et sa sœur Lauren. Ils habitent dans un appartement de la banlieue londonienne faisant partie d’un complexe pompeusement baptisé l’Eden et qui est aujourd’hui classé. Composé de deux bâtiments, « une tour et une barre, rattachées l’une à l’autre par une série de passerelles. La tour mesure quatre-vingt-dix-huit mètres de haut selon le panneau. Elle est aveugle, étroite et contient les ascenseurs, les canalisations et tous les trucs qui tombent régulièrement en panne. (…) L’Eden, à proprement parler, se déplie sur vingt-quatre étages et cent trente mètres de long. » Dans cette cité cosmopolite, représentante du style brutaliste, qui a oubliée d’être rénovée, chacun essaie de s’en sortir comme il peut. Avec des trafics en tout genre ou un petit boulot.
Ce matin-là, à la gare de Clapham Junction – le plus gros nœud ferroviaire de Londres – la chance sourit à Adam. Au bord des voies, il croise le regard d’une jeune fille blonde et imagine qu’elle va se suicider. Il se précipite et ne parvient qu’à la faire fuir après avoir lâché son sac. Son copain polonais Pav, qui ne comprend pas vraiment pourquoi il a envie de la retrouver, va pourtant l’aider en découvrant le nom de la propriétaire: Eva Czerwinski.
Un tour par l’épicerie puis la paroisse polonaise et le tour est joué. Mais arrivés devant le domicile de la jeune fille, ils trouvent porte close. Avec les clés retrouvées dans le sac, ils s’introduisent chez elle et déposent le sac. Adam a le réflexe de laisser un message sur le téléphone et espère l’appel d’Eva.
C’est Claire, la vieille dame aveugle chez qui il travaille comme lecteur – un emploi mieux payé qu’au supermarché où il avait été embauché adolescent – qui l’encourage à ne pas baisser les bras, maintenant qu’il sait que son amour est la fille d’un couple d’architectes et qu’il n’a guère de chances d’intégrer son monde. Pourtant, le miracle se produit. Eva l’appelle et lui fixe un premier rendez-vous.
N’en disons pas davantage, de peur d’en dire trop. Soulignons plutôt qu’Olivier Dorchamps a parfaitement su rendre l’atmosphère à la fois très lourde de ce quartier et de cet embryon de famille et l’envie d’Adam de s’en extirper au plus vite avec Lauren. L’histoire d’Adam et Eva prend alors des allures de Roméo et Juliette, rebondissements et drame à la clé.
Le romancier qui vit à Londres réussit à faire d’Adam un héros touchant et tellement attachant que l’on veut voir réussir et ce d’autant plus que cela semble quasiment impossible. Si Fuir l’Eden se lit comme un thriller haletant, c’est aussi parce que le style est enlevé, l’humour délicat venant contrebalancer la brutalité domestique. Mais ce roman de la misère sociale est aussi un formidable chant d’amour et de liberté. Autant dire que l’on se réjouit déjà du troisième roman en gestation, s’il est comme celui-ci percutant, enlevé, magnifique!

Fuir l’Eden
Olivier Dorchamps
Éditions Finitude
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782363391599
Paru le 5/02/2023

(version poche)
Éditions Pocket
240 p., 7,70 €
EAN 9782266328708
Paru le 02/03/2023

Où?
Le roman est situé principalement en Grande-Bretagne, principalement dans la banlieue londonienne. On y fait aussi une escapade à Brighton.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle a mon âge. Ses yeux clairs ont peu dormi. Elle est jolie, perdue dans sa solitude. Elle doit porter un peu de rouge à lèvres mais c’est discret. Comme elle. Une fille invisible au rouge à lèvres discret. Elle me rappelle ma mère ; des bribes de ma mère. Sa douceur. Sa mélancolie. Sa fragilité. Comme un puzzle, si tu veux, les morceaux du bord. Avec un grand vide au milieu.»
Adam a dix-sept ans et vient de tomber amoureux, là, sur le quai de la gare de Clapham Junction, à deux pas de cet immeuble de la banlieue de Londres où la vie est devenue si sombre. Cette fille aux yeux clairs est comme une promesse, celle d’un ailleurs, d’une vie de l’autre côté de la voie ferrée, du bon côté. Mais comment apprendre à aimer quand depuis son enfance on a connu plus de coups que de caresses? Comment choisir les mots, comment choisir les gestes?
Mais avant tout, il faut la retrouver…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Agence Livre PACA
Blog Joellebooks
Blog À bride abattue
Blog Mlle Maeve
Blog La marmotte à lunettes


Olivier Dorchamps présente Fuir l’Eden © Production Librairie Mollat


Philippe Chauveau présente Fuir L’Eden d’Olivier Dorchamps © Production WebTVCulture

Les premières pages du livre
« 1
Je vis du côté moche des voies ferrées ; pas le quartier rupin avec ses petits restos, ses boulangeries coquettes, ses boutiques bio et ses cafés qui servent des cappuccinos au lait de soja à des blondes en pantalon de yoga. Non. Tu passes sous le pont ferroviaire, au-delà de la gare routière et son rempart de bus qui crache une ombre vermeille le long du goudron flingué et, un peu plus loin, derrière le bosquet et les capotes usagées, la barre d’immeubles au fond de l’impasse, c’est chez moi. Au bout du monde. C’est ça, juste en face de la vieille bicoque victorienne transformée en mosquée. J’habite au treizième étage avec ma sœur Lauren et l’autre. Eden Tower, mais tout le monde ici dit l’Eden.
Les mecs ne manquent pas d’humour parce que c’est loin de ressembler au paradis. Il y a un panneau derrière les grilles, côté rue pour les passants, avec un croquis et les dimensions du bâtiment. Sous les tags, on peut lire sa chronologie jusqu’à l’année où il a été classé, il y a vingt ans, sans doute pour remercier l’architecte d’avoir si bien embrigadé la misère. Après, plus rien. Ça lui fait une belle jambe cette reconnaissance. Il est mort depuis belle lurette d’après le panneau.

Classé, ça ne veut pas dire que c’est beau, ni même entretenu, juste qu’on interdit aux habitants de faire quoi que ce soit qui pourrait contrarier la vision artistique de l’architecte, qui n’en a sûrement rien à foutre depuis son cimetière. C’est formulé comme ça – la vision artistique, pas le cimetière – dans la circulaire qui met les nouveaux arrivants au parfum et encombre nos boîtes aux lettres chaque année. On se marre parce que tout le monde sait que ceux qui pondent ce genre de littérature ne fouleront jamais le sol de l’Eden. Ils se bornent à nous rappeler la chance que nous avons de vivre dans un monument historique, puis nous assènent leur traditionnelle série de « ne pas » paternalistes : ne pas laisser pendre de linge aux fenêtres (qui ferment à peine), ne pas repeindre les volets (qui ouvrent à peine), ne pas mettre de fleurs aux balcons (qui tiennent à peine), ne pas accrocher de vélos aux lampadaires (qui n’éclairent plus le chemin de personne depuis longtemps).
Ne pas.
Ne pas.
Ne pas.
Chaque année ils déboulonnent le panneau, devenu illisible, pour le remplacer par un autre tout neuf. Deux jours plus tard, il est de nouveau couvert de tags. De temps en temps, avec Ben et Pav, on observe les touristes s’aventurer jusqu’aux barreaux qui nous encerclent. Ils arpentent la rue, nez en l’air, et se tordent le cou, appareil photo ou téléphone brandi pour canarder notre immeuble sous tous les angles. Il est tellement gigantesque qu’il déborde toujours du cadre. Gamins, on s’amusait à contrarier leurs efforts. Pas méchamment, pour rigoler. On n’avait pas grand-chose à faire : juste s’approcher nonchalamment de la limite et patienter. Ils ne pouvaient refréner un mouvement de recul en nous apercevant. On polluait leurs photos. Souvent ils s’énervaient et gesticulaient pour nous chasser. Pour aller où ? Parfois ils attendaient qu’on se lasse. Nous aussi. Débutait alors un long bras de fer de l’ennui. Les perdants, nous la plupart du temps, détalaient par dépit. Aujourd’hui on les mate pendant qu’ils se ridiculisent, allongés sur l’asphalte, téléphone à la main. Ils se contorsionnent comme s’ils allaient crever d’une overdose puis repartent, ravis, avec dans leur poche un bout de notre ciel gris derrière le béton gris.

L’Eden se compose de deux bâtiments : une tour et une barre, rattachées l’une à l’autre par une série de passerelles. La tour mesure quatre-vingt-dix-huit mètres de haut selon le panneau. Elle est aveugle, étroite et contient les ascenseurs, les canalisations et tous les trucs qui tombent régulièrement en panne. On dirait une fusée prête à décoller. D’ailleurs on l’a surnommée Cap Canaveral entre nous. L’Eden, à proprement parler, se déplie sur vingt-quatre étages et cent trente mètres de long. Les passerelles qui le relient à Cap Canaveral paraissent frêles en comparaison. On jurerait qu’elles vont s’effondrer et nous propulser vers la lune dans un nuage de poussière.

« Eden Tower est l’un des plus beaux exemples de Brutalisme au monde, une architecture typique des années cinquante à soixante-dix qui privilégie le béton et les matières brutes et se caractérise par l’absence totale d’ornements. Ce courant architectural imagine des cités composées de cellules d’habitat, empilées à répétition sur plusieurs niveaux. Il s’est particulièrement illustré dans notre pays. Depuis 2012, toutes les constructions brutalistes de Grande-Bretagne font l’objet d’un classement auprès du Fonds Mondial pour les Monuments (WMF), qui assure la protection des bâtiments les plus précieux de la planète. »
C’est ce que dit le panneau.

2
Le texto de Ben m’a réveillé super tôt ce matin. Ma tête bourdonnait. Je ne sais pas pourquoi. La vie. Tu as beau retourner les choses dans tous les sens, il y a toujours un truc à l’envers, comme quand tu tiens un livre devant un miroir. Sauf qu’un bouquin tu peux le relire si tu as du temps à tuer. Ce sera toujours un peu différent. La vie quand c’est foutu, c’est foutu.

Ben a presque fini son tableau à Banksy Tunnel. Il nous a envoyé les premières photos hier, à Pav et moi. C’est canon, pourtant je n’ai aucune envie de bouger. Je bullerais bien jusqu’à ce soir en glissant d’une connerie à l’autre sur mon téléphone. Les week-ends servent à ça après tout. Encore une ou deux vidéos et je me lève. Il est à peine neuf heures du mat. S’il envoie un autre texto, je sors du lit. J’adore son travail, ce n’est pas la question – Ben a un talent dingue -mais j’ai joué à Fortnite toute la nuit et je suis naze. Il me faut un Red Bull d’urgence, histoire de me remettre les yeux en face des trous.

Je bande sans raison sous la couette, les yeux égarés dans les fissures qui rampent sur le plafond. L’Eden se lézarde de partout. Ils ont même tendu un filet le long d’une partie de la façade pour contenir les éboulis après la pétition de certains touristes. Ils exigeaient que l’extérieur du bâtiment soit restauré et les grilles repeintes. Pour leurs photos. L’intérieur pouvait attendre. Notre chambre est un cube blanchâtre, comme les trois pièces de l’appartement ; des cubes blanchâtres vides de nos vies et remplis des saloperies qu’on nous vend.
J’hésite à me masturber. Lauren est déjà dans la cuisine et prépare le thé. Je jette un coup d’œil à mon site porno préféré. Un samedi matin ordinaire. Je me caresse. Pav appelle ça l’instinct de survie, cette gaule incontrôlable au réveil, morning glory. À mon avis il confond avec les personnes qui ont frôlé la mort. J’ai lu ça sur Internet après les attentats de je ne sais plus où, je ne sais plus quand. Apparemment, les gens qui en réchappent sont pris d’une furieuse envie de baiser ; une espèce de chant du cygne du survivant, un élan de reproduction pour que perdure l’espèce. Mes chants du cygne à moi avortent en général dans un Kleenex.

J’ai besoin de prendre une douche. Pour aller à la salle de bains, il faut passer devant le salon, la télé qui beugle, l’odeur de rance de l’autre et son ivresse pâteuse des lendemains de cuite. Hier soir il a picolé au pub avec ceux du chantier, comme tous les vendredis. Il cuve sûrement sa misère à présent, avachi sur le canapé, dans le scintillement bleuté d’une émission de téléréalité. Je n’ai pas trop envie de voir sa gueule.
J’attrape la boîte de Kleenex.

Je traverse le couloir à pas de loup, referme doucement la porte de la salle de bains et jette mon orgasme d’adolescent aux chiottes. Celui-ci se désagrège dans un tourbillon de chasse d’eau. Ça pue la bière fraîchement pissée ici. Il y en a partout. L’autre a encore visé à côté cette nuit, s’il a même pris la peine de viser. J’étale une serviette, la sienne, sur le carrelage pour absorber son souvenir et grimpe dans la baignoire. L’accumulation jaunâtre de calcaire, au fond, me râpe les pieds. L’eau est glacée, comme toujours les samedis matin. Les footeux de l’Eden rentrent de l’entraînement et vident la chaudière centrale à coups de douches interminables. Je me savonne en vitesse sous un filet d’eau polaire, puis m’essuie en sautillant pour me réchauffer. Serviette autour de la taille, plus ou moins sec, je vérifie mes yeux, mes cheveux, ma peau dans le miroir. J’ai l’air de quoi avec mon air buté, mon nez dévié et mes sourcils protubérants qui écrasent des yeux délavés ? J’éclate deux points noirs puis me frotte les dents rapidos avec un peu de dentifrice sur l’index avant de me réfugier de nouveau dans notre chambre.

Mon téléphone vibre. Deuxième message de Ben : « À quelle heure tu déboules ? On est à l’entrée de Banksy Tunnel. On aura fini dans un peu plus d’une heure. Vous venez ensemble, Pav et toi ? »
Je flaire mon T-shirt de la veille, mes chaussettes ; ça ira. Je les enfile, j’attrape mon pantalon de survêt qui traîne au pied du lit, mes baskets cachées sous le sommier et m’habille. J’ai le temps, Banksy Tunnel se trouve seulement à onze minutes de l’Eden en train, pourtant je me dépêche. Je veux décamper d’ici au plus vite.

Tu ne connais pas Banksy Tunnel ? Cherche sur Internet, tu verras. C’est un long passage piétonnier sous les voies ferrées de la gare de Waterloo, en plein centre de Londres. Pendant longtemps, les sans-abri s’y sont réfugiés, entre les junkies et la police qui faisait régulièrement des descentes. En hiver, les ambulances ramassaient les overdoses et les cadavres frigorifiés sous leurs couvertures de cartons d’emballage. Banksy et d’autres artistes ont recouvert les parois et le plafond de leur génie et, en quelques années, c’est devenu la cathédrale mondiale du Street Art. Ben m’a raconté tout l’historique il y a deux ans. Il y passe sa vie. Ses potes tagueurs et lui refont l’accrochage de leur petit musée souterrain chaque semaine ou presque. C’est pour ça qu’il vaut mieux se grouiller pour voir son œuvre avant qu’un autre artiste ne la recouvre de la sienne. Les mecs sont doués, il faut dire. Enfin, les mecs, il y a plein de filles aussi, tout aussi douées, si ce n’est pas plus. Une, surtout, que Ben aime bien. Elle a un nom de duchesse dont je ne me souviens jamais. Ils ont passé la journée d’hier à bosser sur un tableau commun. Les premières photos sont grandioses. Ben m’impressionne depuis l’enfance. Il sait ce qu’il veut, il avance. Moi ? Non. Je n’ai pas vraiment d’idée. Je m’efforce de ne pas reculer.

On l’appelle Ben mais en réalité, son nom c’est Tadalesh, « celui qui a de la chance » en somalien. Quand il a échoué à Londres avec ses sœurs et ses parents, il avait huit ans et ne baragouinait pas un mot d’anglais. Un jour, Pav et moi dévorions un pot de Ben & Jerry’s, appuyés contre le muret qui délimite le bout de gazon pelé devant l’Eden, quand Tadalesh et sa mère sont passés près de nous. Il la suivait comme un caneton. Elle s’est arrêtée pour tchatcher avec une autre Somalienne et le gosse s’est approché du muret. Classique. « C’est quoi ton nom ? » Il ne comprenait rien et nous a dévisagés, l’air béat. Pav lui a tendu sa cuillère. Tadalesh l’a léchée avec délectation. On s’est marrés. Des années plus tard, il nous a avoué que c’était la première fois qu’il goûtait de la glace. Sa mère l’a chopé par le bras, a hurlé trois mots dans leur drôle de langue, puis l’a traîné de nouveau à sa suite. Elle n’avait pas l’air commode. Depuis elle s’est adoucie à force de nous côtoyer. Il faut dire que Pav et moi sommes sans doute les moins voyous de l’Eden. Enfin, surtout moi. Ce jour-là, Pav a juste eu le temps de crier « Hey ! Ben & Jerry ! On t’revoit bientôt ? » C’est comme ça que Tadalesh est devenu Ben ; à cause d’un pot de crème glacée piqué le matin même au supermarché. Il a eu du bol que ce ne soit pas de la Häagen-Dazs.

J’attrape mon sweat à capuche et fourre les livres de Claire dans mon sac à dos. J’entends ma sœur plaisanter au téléphone avec une copine. J’entrouvre la porte de la cuisine et mime un « à ce soir » accompagné d’un clin d’œil. C’est nul, ce clin d’œil, surtout que Lauren a quatorze ans. La semaine, pendant les vacances, on passe notre temps à jouer à Fortnite quand l’autre est au boulot. Je me suis acheté une console, un casque et un écran d’occasion avec le fric que me donne Claire tous les mois. J’ai posé un cadenas sur la porte de notre chambre au cas où l’autre se croirait autorisé d’y traîner ses guêtres.

Fortnite, c’est énorme ! Au début du jeu, tu es parachuté dans un monde virtuel où tu dois débusquer quatre-vingt-dix-neuf autres joueurs, les dégommer et leur piquer leurs armes pour exterminer ceux qui restent. Tu ne peux pas te planquer parce qu’une tempête repousse tout le monde jusqu’à une zone où les survivants sont obligés de se massacrer. C’est géant ! Je choisis toujours la skin, le personnage si tu veux, d’un mec musclé, tatoué en général, avec les cheveux très courts et la tête bien carrée comme moi. Je me sens invincible. Si je me fais buter, je continue de suivre celui ou celle qui m’a troué la peau à l’écran, pour m’améliorer et copier son jeu dans la partie suivante. J’y retourne et je bousille tout ce qui bouge avec encore plus d’efficacité. J’ai montré la technique à Lauren. Elle se débrouille plutôt bien. Je la soupçonne de s’entraîner en cachette. Elle a un double de la clef de notre chambre, évidemment.

Le week-end je rejoins mes potes le matin. L’après-midi, je fais la lecture à Claire. Ça m’évite de croiser l’autre. On doit se dire dix phrases par mois, et encore. Toujours autour du fric et des courses que je me tape pour qu’on ait de quoi bouffer. Je rapporte souvent des mandarines. Lauren en raffole. L’autre déteste enlever la dentelle autour des quartiers. J’en achète régulièrement. Pour l’emmerder.

Je passe devant la télé qui braille tout ce qu’elle peut. Il est encore torché d’hier soir, à moitié clamsé dans son fauteuil et ne me calcule même pas. Tant mieux. J’ouvre la fenêtre du salon pour laisser un peu s’échapper la puanteur.
— Tu crois que j’vois pas ton p’tit manège? marmonne-t-il tout à coup.
— Ta gueule. J’ai autre chose à foutre que d’écouter tes délires de pochtron.
— Tu vas où ?
— Qu’est-ce t’en as à secouer ?
— Tu vas où ?! répète-t-il en balançant péniblement une canette de bière vide qui s’affaisse à un mètre du fauteuil.
— T’occupe, fous-moi la paix !
— Me rapporte pas encore tes putains de mandarines !
— T’as qu’à te bouger le cul si tu veux autre chose, connard !

L’autre serine constamment que je ferais mieux de trouver du boulot sur les chantiers plutôt que de traîner avec mes potes. Dans quelques mois j’aurai dix-huit ans et je pourrai enfin lui dire d’aller se faire foutre quand il ressasse qu’à mon âge il gagnait déjà sa croûte. Il n’a aucune leçon à me donner. Je bosse depuis mes treize ans, comme la loi anglaise l’autorise ; douze heures par semaine durant l’année scolaire, vingt-cinq pendant les vacances. J’ai commencé par le supermarché en bas de l’Eden. Une copine caissière de ma mère m’y avait dégoté un job, peu après mon treizième anniversaire. Ça valait mieux que de traîner dans le quartier avec le deal ou la seringue pour horizon. J’ai fait entrer Pav et Ben quand des places se sont libérées. Qu’est-ce qu’on s’est marrés ! Au bout de deux ans, j’en ai eu ma claque d’aligner des paquets de pâtes à l’infini pour des prunes. J’ai répondu à la petite annonce de Claire sans me faire trop d’illusions. C’était mieux payé, c’est tout ce que je voyais. Ça me rapprochait du moment où je me casserais de l’Eden.
Et puis aussi, j’ai honte de l’avouer aujourd’hui parce que Mister Ferguson est un mec bien, mais je flippais à l’idée de finir comme lui, chef de rayon pour le reste de ma vie. En fin de journée, il nous filait un tas d’invendables qu’il faisait passer en pertes et profits, même s’il n’était pas dupe et savait bien qu’on les endommageait exprès pour ne pas avoir à les payer. Il nous a raconté un jour que lui aussi a grandi à l’Eden. Peut-être qu’un Mister Ferguson a eu pitié de lui dans sa jeunesse. Je ne sais pas, mais je ne voulais ni de sa pitié, ni d’une existence comme la sienne de ce côté-ci des voies ferrées.

Les premières séances chez Claire n’ont pas été une sinécure. J’ai failli jeter l’éponge à plusieurs reprises. Elle n’aurait jamais accepté, alors je me suis accroché. Au bout d’un moment, je n’ai plus pu m’en passer. Et pas que pour l’argent. L’autre continue de s’imaginer qu’à mes heures perdues je déballe des pots de moutarde sous un néon capricieux. Je ne lui ai jamais parlé de Claire. Je ne préfère pas. S’il savait, il me racketterait tout ce que j’économise et le claquerait sur un site de casino en ligne. Il aboierait que je perds mon temps chez elle, alors que c’est lui qui s’embourbe dans une vie de chien. Claire est persuadée que j’ai des capacités, alors hors de question de planter le lycée, même si c’est un repaire de pourritures. Évidemment pour l’autre, tout ça c’est du pipeau. Il n’est pas resté longtemps à l’école.

L’autre, c’est mon père. Il a trente-sept ans. Il en avait tout juste vingt quand je suis né.
Ma mère ? Dix-sept.

3
Je quitte l’appart et claque la porte, exprès pour le faire sursauter, puis sprinte le long de la passerelle jusqu’à Cap Canaveral. Il surgit sur le palier et braille dans mon dos ses insultes habituelles. Les ascenseurs mettent toujours une plombe à monter. Ils sont en panne une semaine sur deux et puent la pisse. Arrivé en bas, je pousse la porte en verre qu’une batte de base-ball a réduite en flocons la semaine dernière.
L’ombre de l’Eden écrase le jardin. Chaque année elle prolonge l’hiver de quelques jours. Les arbres verdissent timidement. Les jonquilles luttent pour percer le gazon gercé par la neige. J’ouvre le portail en acier dans un grincement de rouille. Le bouquet de fleurs a finalement fané. Ça doit bien faire dix jours qu’il est accroché là. Tout le monde à l’Eden connaissait la victime, un gosse de quatorze ans, quinze peut-être ; pas beaucoup plus vieux que Lauren. Une bande rivale lui a perforé les reins et le foie au cran d’arrêt. On ne sait pas pourquoi. Il y a rarement une raison. Un regard, un mot de travers. La mère du gamin a tout vu depuis sa fenêtre. Elle s’est ruée hors de chez elle en hurlant. Le môme est mort dans l’ambulance. Après ça, la police a interrogé chaque habitant. Personne n’a mouchardé. Trop peur des représailles.
La grille se referme dans un clic métallique.

Je remonte l’impasse sans me presser. J’ai prévenu Ben que j’étais en route. J’entame le décompte dans ma tête, comme d’habitude. Je longe les autres barres d’immeubles nanifiées par l’Eden. Ça fait des années qu’on nous promet de rénover le quartier. Il a été sérieusement amoché pendant la Deuxième Guerre Mondiale m’a expliqué Claire, comme la plupart de Londres. Elle s’y connaît en Histoire. Je retiens mieux ses anecdotes que tout ce qu’on m’enfonce dans le crâne au lycée : Churchill, Darwin, Newton, Shakespeare. À quoi il me sert, Shakespeare, dans ma vie ? Ça agace Claire quand je réagis comme ça. « Si tu te plongeais davantage dans Shakespeare, tu te poserais moins de questions inutiles et tu irais à l’essentiel. » Ça veut dire quoi ? Elle parle toujours par énigmes. Avant de la rencontrer, je n’avais même jamais ouvert un bouquin. Maintenant, je lis tout ce qu’elle me met entre les mains.

En 1945, il ne restait rien ici. Les Allemands avaient entièrement réarrangé les rues à grand renfort de bombes. Ils visaient la gare de Clapham Junction pour bloquer les trains, mais leurs avions manquaient de précision, alors toute cette destruction s’est abattue sur nos têtes, enfin, celles des habitants de l’époque. La paix revenue, on a reconstruit comme on a pu, en posant des tours dans les trous de la guerre. On y a parqué les Irlandais, les Jamaïcains, les Indiens, les Pakistanais quand on en a eu besoin, puis les Ghanéens, les Nigérians, les Chypriotes et enfin les Polonais, les Lituaniens, les Somaliens, les Chinois, les Afghans et les autres. Une vraie tour de Babel ! Nous sommes les seuls Anglais de l’Eden. Et encore, l’autre est écossais. Pav dit souvent, pour plaisanter, que c’est la faute au politiquement correct. Il fallait un quota de British et c’est tombé sur nous. Il y a aussi des Kurdes qui tiennent l’épicerie derrière le barbier turc et un café algérien vient d’ouvrir en face de la mosquée et du centre d’études islamiques.

L’autre répète à qui veut l’entendre que c’est là que pousse la graine de terroriste, mais c’est lui le terroriste. Ma mère ne nous aurait jamais quittés s’il ne l’avait pas tabassée. La télé hurlait pour couvrir ses cris, mais les murs sont si fins que, même amortis par son ventre, les coups résonnaient dans tout l’Eden. Il ne frappait jamais le visage. Trop visible. Elle s’effondrait en faisant trembler la cloison de notre chambre. Il ne la finissait au pied que les soirs où il était sobre, en semaine. Il appelait ça ses moments de tendresse, en ricanant, le lendemain matin.
Souvent il la violait. Au bout de plusieurs minutes, elle se relevait, se traînait jusqu’à la salle de bains et laissait longuement couler l’eau dans le lavabo. Aujourd’hui encore, lorsque le siphon rote les trop-pleins d’eau stagnante, son fantôme revient me hanter. Elle entrouvrait la porte de notre chambre, vérifiait que Lauren et moi dormions ou faisions semblant, puis regagnait sagement la cuisine pour terminer sa vaisselle. Un soir, après son passage à la salle de bains, je m’étais faufilé derrière elle en silence. L’autre cuvait son crime, cul nu, sur la moquette. Elle me tournait le dos, brisée devant l’évier et la fenêtre entrouverte, le regard ancré sur la voie ferrée qui serpente au pied de l’Eden.

Le matin, elle nous accompagnait jusqu’à l’école, de l’autre côté du pont ferroviaire, et tirait sur sa blouse pour camoufler les bleus. Elle rejoignait ensuite son boulot de caissière à une heure et demie de transport de l’Eden. Elle ne pouvait pas risquer de manquer son train et nous déposait en avance devant les grilles de l’école avant de repartir immédiatement en direction de la gare. Lauren courait vers ses camarades de maternelle et son verre de lait quotidien tandis qu’au travers des barreaux, je fixais l’ombre de ma mère s’engloutir dans la masse brune des négligeables.

Soixante et onze, soixante-douze, soixante-treize, l’épicier kurde me salue, comme chaque matin et, comme chaque matin, je désigne du doigt une canette de Red Bull. Il me rend la monnaie en me souhaitant une bonne journée, main sur le cœur comme si le cœur y pouvait quoi que ce soit. Je réponds d’un hochement de la tête pour ne pas perdre mon compte. Quatre-vingt-dix-sept, quatre-vingt-dix-huit. J’ouvre la canette. Une gorgée. Deux. Il y a sept cent cinquante-trois pas jusqu’aux portillons de Clapham Junction.
Tous les jours, je prends le même chemin que ma mère et nous empruntions, ensemble, jusqu’à l’école. Je me fais croire qu’en les comptant, mes pas s’imbriquent parfaitement dans les siens, qu’à huit ans de distance ils talonnent l’ombre de son dernier trajet comme si elle n’avait que huit secondes d’avance sur moi. Je m’arrête toujours devant la vitrine du barbier turc, au pas quatre cent vingt-deux. Au pied de la devanture, une empreinte s’est prise dans le macadam ; un clebs, sans doute, ou un renard comme on en voit souvent arpenter les ruelles de Londres à la nuit tombée. Il a posé la patte sur une plaque de goudron frais, et signé ainsi le trottoir pour l’éternité. Je voudrais que cette empreinte soit celle de ma mère. J’aurais alors la certitude qu’elle s’est tenue à cet endroit il y a huit ans et que, si le temps nous offrait un répit, son parfum y flotterait encore et je tendrais la main pour la glisser dans la sienne.

Un jour, la direction de la chaîne de supermarchés mit en place deux caisses automatiques dans le magasin où elle travaillait. Pour tester l’idée auprès de la clientèle, avait-on rassuré les employées qui s’inquiétaient pour leur avenir. Elles s’excusèrent d’avoir posé la question, réflexe de pauvre, et attendirent, confiantes, le verdict. Le succès fut tel que, trois mois plus tard, on décida de remplacer deux tiers du personnel par des machines coréennes. Ces salauds proposèrent à ma mère un contrat d’intérim dans un charmant quartier verdoyant du nord-ouest de Londres – « à trente minutes à peine de votre lieu de travail actuel » – c’est-à-dire à quatre heures aller-retour de l’Eden. Elle possédait l’orgueil des humbles et n’aurait jamais quémandé le moindre traitement de faveur ni que sa situation reçoive davantage de considération que celle de ses collègues. Elle accepta le poste jusqu’à ce que la clientèle écranophile du nouveau magasin opte, elle aussi, pour l’automatisation. Les habituées avaient massivement coché la case « gain de temps » sur le questionnaire qu’on exhiba en guise de justification. L’une d’elles avait même pris soin de commenter qu’elle serait soulagée de ne plus avoir à répondre au bonjour machinal des caissières, sans réfléchir que, bientôt, des machines la traiteraient avec autant d’humanité qu’un sachet de salade, sans s’encombrer du moindre bonjour humain. Et elle ne trouverait rien à redire.
Même quand c’est la dernière des connes, la cliente a toujours raison.

Aux employées, on suggéra une place, presqu’au même taux horaire, encore un peu plus loin géographiquement, ce qui, pour ma mère, aurait représenté près de cinq heures de transport quotidien. Elle déclina l’offre en s’excusant et ne reçut aucune indemnité, comme spécifié dans son contrat d’intérim qui venait de débuter. C’est aussi ce que précisait la lettre qu’elle avait timidement tendue à l’autre. On exigeait cependant qu’elle travaille jusqu’à la fin du mois car les nouvelles machines ne seraient installées qu’après cette date. Forts du succès mondial de leur procédé, les Coréens accusaient un léger retard de livraison. L’autre lut la lettre à voix haute. Il ne devait pas s’inquiéter, elle trouverait autre chose, plus près de l’Eden. Il s’était énervé. « Parce que tu crois qu’on roule sur l’or peut-être ?! »
La direction décida d’affecter ma mère à l’équipe du soir. Pendant les trois dernières semaines de son contrat, elle finit à vingt-deux heures et rentra à l’Eden à minuit passé, éreintée. L’autre était déjà couché. Il ne la touchait plus. Pourtant un soir, j’ignore pourquoi, il la frappa comme jamais auparavant.

Le lendemain matin, j’avais serré sa main un peu plus fort que d’habitude devant l’école, puis avais rebroussé chemin jusqu’à la gare sans qu’elle s’en aperçoive. J’avais neuf ans. Je m’étais faufilé sous les portillons et avais grimpé les escaliers derrière elle. Caché en retrait d’un pilier, j’avais attendu son train dans l’ombre avant de regagner l’école en courant.

Souvent, je lui demandais pourquoi elle travaillait si loin alors qu’un supermarché de la même enseigne, celui de Mister Ferguson, jouxtait l’Eden. « La vie ne fonctionne pas comme ça », répondait-elle avant de se pencher sur moi, de me caresser les cheveux et de chuchoter, « le choix n’existe qu’au-delà des rails ».

4
La gare de Clapham Junction dresse devant moi son orgueil de briques rouges. Du haut de sa colline, les rails en contrebas, elle se donne des airs de forteresse médiévale, la vanité victorienne en plus. C’est le plus gros nœud ferroviaire de Londres. Vingt-quatre voies s’y croisent dans un dédale d’aiguillages, de feux clignotants, de quais, de ponts et desservent en quelques minutes les deux principales gares du centre, Victoria et Waterloo, ainsi que l’aéroport de Gatwick et les principales villes du sud-ouest de l’Angleterre, Brighton, Southampton, Exeter – la côte à moins d’une heure de l’Eden. Je n’ai jamais vu la mer.

Le grouillement, ici, est permanent. L’entrée du haut, celle qu’empruntent les costumes gris et les tailleurs bleu marine, force les voyageurs à grimper la colline jusqu’au grand hall avant de les faire redescendre vers les voies par une série de passerelles et d’escaliers. L’autre accès, celui d’en bas, le nôtre, chemine sous les rails. Il aboutit dans un souterrain humide et mal éclairé d’où germe une série d’escaliers menant aux quais. Celui-ci se remplit de couleurs aux premières et dernières heures du jour : des bleus de travail, des pantalons cargo kaki, orange, des salopettes marron, des vestes fluo, des uniformes rouges, verts ou bleus. Souvent un logo criard, dans le dos, rappelle à qui ils appartiennent. Et puis des blouses, des blouses, des blouses – blanches, roses, bleu ciel, vertes, rayées ou vichy – toutes avec un badge sur la poitrine.
Un matin que je jouais avec son badge dans la cuisine, ma mère me l’avait repris des mains et épinglé sur son uniforme. Elle avait soupiré à voix basse, « à quoi bon de toute façon ? ». Quand je lui avais naïvement demandé pourquoi, du haut de mes six ans, elle m’avait confié que les clientes n’adressaient la parole aux caissières que pour demander un sac supplémentaire ou leur reprocher de quitter leur poste pour aller aux toilettes. Connaître leur nom leur importait peu. Je n’avais pas encore appris à lire et m’étais écrié, « Tant mieux, il n’y a que moi qui ai le droit de t’appeler Maman ! Lauren aussi quand elle saura parler ». Elle avait ri de bon cœur et m’avait embrassé avant d’ajouter, « Promets-moi que, quand tu seras grand, personne ne sera invisible à tes yeux. C’est pire que le mépris. Pire que les coups ».

J’hésite à sauter les portillons comme d’habitude. Tapi dans la pénombre, le contrôleur me fixe, prêt à bondir. Je hausse les épaules et claque ma carte de transport sur le capteur. La gare est toujours un peu vide en milieu de matinée. Encore plus en période de vacances scolaires quand les costards et les tailleurs bleu marine emmènent leur famille au soleil.

Une fille m’effleure de son parfum. Je me retourne. Elle m’a déjà dépassé dans le souterrain. Sa longue jupe flotte sur un brouillard de poussière. Ses cheveux, presque blonds, cascadent en boucles sur ses épaules nues. Elle porte des sandales trop légères pour un mois de mai. J’aperçois ses pieds fins, aux orteils bien détachés, aux petits ongles vernis comme un soir de juillet. Ils avalent calmement chaque marche jusqu’au vaste quai à demi désert.

Voie neuf, une dizaine de voyageurs attend le train pour Waterloo. Je termine mon Red Bull et balance la canette. Une dame s’énerve toute seule car je n’ai pas utilisé la poubelle de recyclage. Elle meurt d’envie de me faire la réflexion mais lâche l’affaire quand je soutiens son regard. On nous a fait un cours sur l’écologie au lycée l’an dernier. Bien sûr que je connais la môme suédoise qui insulte tout ce qui bouge avec sa gueule de fin du monde, c’est juste qu’à l’Eden, on n’est pas nombreux à bouffer bio ou rouler électrique. C’est un truc de riches ça. On recycle, oui si on veut, quand personne n’a foutu le feu aux conteneurs pour se distraire.

La fille longe le quai réservé à l’express de l’aéroport, puis s’arrête brusquement, presque chancelante. Elle se retourne, le visage voilé par l’ombre du grillage anti-pigeons. Un pas sur le côté. La lumière la révèle. Elle a mon âge. Ses yeux clairs ont peu dormi. Elle est jolie, perdue dans sa solitude. Elle doit porter un peu de rouge à lèvres mais c’est discret. Comme elle. Une fille invisible au rouge à lèvres discret. Elle me rappelle ma mère ; des bribes de ma mère. Sa douceur. Sa mélancolie. Sa fragilité. Comme un puzzle, oui, si tu veux, les morceaux du bord. Avec un grand vide au milieu.

Le chuintement de l’express se rapproche et fend l’air à vive allure. Je m’adosse contre un pilier, à l’écart, et laisse la douceur printanière m’envahir. Les haut-parleurs aboient l’ordre de s’éloigner de la bordure du quai. Le crissement métallique des essieux absorbe d’abord le frémissement des arbres, les querelles joyeuses des moineaux puis recouvre de sa plainte le reste des bruits du monde dans une légère odeur de brûlé.

J’avance d’un pas. La fille me considère, surprise, presque inquiète. Elle a compris. Moi aussi. Un autre pas. Avec la fragilité d’une funambule, elle s’approche des voies et défie mon regard. Trop près du bord. Enlisés dans leur indifférence, le nez sur leur téléphone, les autres voyageurs ne remarquent rien. Le souffle sec de l’express fouette les premiers mètres du quai dans un vrombissement qui fait tressaillir mes semelles. Une impression de déjà-vu me happe soudainement.
De nouveau la fille chancelle et se précipite vers le train.

5
Après l’école, une voisine nous récupérait, le temps que ma mère accoure de l’autre bout de Londres pour nous donner le bain et préparer notre dîner. Ma naissance avait bouleversé ses dix-sept ans, bien sûr, mais la tendresse l’emportait toujours sur la fatigue et elle ne manquait jamais de nous couvrir de baisers lorsque la voisine nous restituait. L’autre, lui, rentrait tard de ses chantiers. Parfois sobre.
Un soir, elle n’est pas venue. Lauren avait six ans. Moi, trois de plus. La voisine avait tenté de joindre ma mère plusieurs fois, en vain. L’autre a sonné à la porte, le regard rouge, l’haleine fatiguée d’alcool, une enveloppe décachetée à la main. Il a remercié brusquement la voisine dont les yeux mouraient d’indiscrétion et nous a ramenés chez nous. Il venait de trouver le mot que ma mère avait abandonné dans la cuisine le matin même. Elle nous quittait ; nous, l’autre, l’Eden. Pour un homme et pour un pays : l’Espagne. Il a parcouru les lignes plusieurs fois à voix basse, en répétant qu’il n’avait rien vu venir. Entre ses doigts, un petit objet scintillait dans la lumière tremblante du plafonnier. L’autre n’en détachait pas les yeux. Soudain il s’est mis à chialer, à tousser comme un jour de rhume des foins. Lauren s’est approchée et a bredouillé « atchoum Papa ». Il a levé la tête. Nous existions. Il a chialé de plus belle avant de s’en prendre à Lauren qui réclamait Maman et de me coller une beigne au moment où j’ai voulu la protéger. Il a enfoncé la lettre dans sa poche, abandonné le petit objet devant lui, puis nous a plantés tous les deux dans la cuisine avant de foutre le camp au pub. Je me retenais de pleurer, pour Lauren, pour qu’elle ne se noie pas dans tout ce chagrin, et puis aussi parce que l’autre me répétait depuis toujours que je ne serais jamais un homme si je passais mon temps à chougner comme ça. Je ne l’avais d’ailleurs jamais vu pleurer jusqu’alors. Sur la table, l’alliance de ma mère avait cessé de scintiller.

Souvent je tape son nom sur Internet à la recherche d’une existence virtuelle. Jamais elle ne s’est façonné de vie heureuse sur les réseaux sociaux ici ; elle trouvait à peine le temps d’être triste. Je sais que la traquer ne sert à rien car disparaître est un droit. Je me suis renseigné. N’importe quel adulte est libre de plaquer sa vie pourrie pour en recommencer une autre ailleurs, sans qu’on vienne l’emmerder. Et même si on le retrouve, on n’a pas le droit de prévenir sa famille sans son autorisation. La loi permet aux gens qui le souhaitent de ne plus exister. Elle n’a rien prévu pour leurs gosses. J’espère qu’un jour – à Lauren, je dis même que j’en suis sûr – ma mère partagera son bonheur en ligne. Peut-être qu’elle l’a déjà fait sous un autre nom. Je ne sais pas. Je lui ai inventé de nouveaux enfants avec l’homme qui nous l’a volée. Nous nous ressemblons un peu, eux et nous.

J’ai acheté un ordinateur en même temps que ma console de jeux dans une boutique d’occase. De recel en réalité. Je le partage avec Lauren, le temps de gagner assez pour lui en offrir un à elle. En fond d’écran, j’ai choisi un paysage de Benidorm. L’autre ressasse que notre mère s’est installée là-bas, avec son maquereau comme il l’appelle. Elle a dû le mentionner dans sa lettre. Je ne sais pas, je ne l’ai jamais lue. Il l’a brûlée, avec toutes les photos d’elle.
Les tours en Espagne sont beaucoup plus belles que l’Eden. Elles rappellent les couleurs du coucher de soleil et oscillent dans une chaleur permanente, le long d’une grande plage toute jaune avec ma mère et sa nouvelle vie, sûrement, en bikini quelque part dessus. Le reste nous l’avons inventé, Lauren et moi. Enfin, surtout moi au début parce que Lauren était trop petite. Ma solitude mémorisait les noms et les images sur la carte d’Espagne que je gardais sous mon oreiller. Le soir, je les racontais à ma sœur pour la voir sourire. Avant de nous coucher, nous guettions les avions par la fenêtre, persuadés que l’un d’entre eux nous la ramènerait, qu’elle pousserait la porte de l’appartement pour venir nous chercher. Elle constaterait qu’ici, rien n’a changé. »

Extrait
« Comme je disais, c’est elle qui a déniché la petite annonce de Claire au supermarché. Quelqu’un l’avait punaisée au panneau Love your Community, dans un recoin mal éclairé, près de la porte de sortie. Ça disait, « Dame aveugle cherche personne pour lui faire la lecture deux heures et demie, trois fois par semaine», suivi d’un numéro de téléphone. Karolina a ajouté, «si tu veux pas une vie de ce côté-ci des rails, je te conseille de téléphoner». C’était mieux payé que d’ouvrir des cartons chez Mister Ferguson.
Alors j’ai appelé. » p. 63

À propos de l’auteur

Portrait d'Olivier Dorchamps, Paris, 20 mars 2019

Olivier Dorchamps © Photo DR

Olivier Dorchamps est franco-britannique. Issu d’une famille cosmopolite, il a grandi à Paris et vit à Londres d’où il a choisi d’écrire en français. Il pratique l’humour, l’amitié et la boxe régulièrement. (Source: Éditions Finitude)

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La Tragédie de l’orque

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En deux mots
Pour la première fois depuis bien longtemps, en 2173, un problème survient sur un vaisseau Orca: Slow et Sara se retrouvent prises au piège derrière un trou noir. Fort heureusement un second vaisseau est dans les parages. Youri et Tom vont tenter de venir au secours de leurs collègues.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Partis à la recherche de l’antimatière

Dans ce roman de science-fiction, Pierre Raufast raconte la tentative de sauvetage d’un équipage bloqué dans un trou noir en 2173. L’occasion d’ausculter l’état de notre planète et d’imaginer les progrès scientifiques. Passionnant!

Quand s’ouvre ce roman d’anticipation, nous nous retrouvons en 2173, à bord du vaisseau Orca-7013 qui achève sa mission et prend la direction de la terre. Pour Youri, son commandant de 59 ans, qui s’était engagé à l’Agence de recherche de l’antimatière à sa sortie d’école, c’est le sixième et dernier voyage. Parti à la recherche de l’antimatière, il semble une fois de plus rentrer bredouille: «On a vu des soleils dans les parages, on a détecté quelques planètes gazeuses. La spectrométrie n’a rien trouvé d’extraordinaire. Ce système ressemble étrangement à la soixantaine de systèmes que j’ai déjà visités.»
Un second vaisseau, l’Orca-7131, féminin celui-là, s’apprête à franchir un trou noir. Mais pour l’heure Slow révise son examen de commandante. À 28 ans, la jeune femme a prouvé qu’elle avait des capacités exceptionnelles, même si elle n’aime pas trop l’histoire ou s’agace de l’absence de logique dans l’évolution de l’Histoire. Sara, la commandante de bord se charge de lui rafraîchir la mémoire: «Au début du XXIe siècle, la Terre se réveille avec la gueule de bois. Ses habitants comprennent que le dérèglement climatique est inéluctable et que la civilisation est en danger. Malheureusement, le progrès technique est alors limité. L’énergie est maladroitement assurée par un panaché d’énergies fossiles et de fission nucléaire ; l’informatique quantique n’en est qu’à ses balbutiements. (…) Globalement, c’est le bazar jusqu’en 2049. Les gouvernements n’arrivent pas à s’entendre, se rejettent la responsabilité du dérèglement climatique et tout le monde tire la couverture à soi. Puis vient la construction des premières centrales à fusion nucléaire. C’est une vraie révolution. Grâce à cette énergie propre et quasi infinie, les humains règlent enfin leur problème énergétique.» Mais le dérèglement climatique est irréversible et cause des milliards de mort et provoque une migration de masse. Ce n’est qu’en 2126, avec la création de l’Agence de recherche de l’antimatière, que l’espoir renaît.
Mais les expéditions ne sont pas sans risque, l’énergie des trous noirs devant être compensée par un trou blanc, les passages refermés immédiatement. Quand Sara et Slow s’engagent dans l’ouverture, le vaisseau connaît une avarie et disparaît des écrans radar. Il a bien traversé le trou noir, mais ce dernier n’a pas été refermé. C’est le branle-bas de combat sur terre. Déjà les titres les plus alarmistes font la une. Et Mia, la fille de Sara, oubliée sur terre, exprime d’abord sa colère avant d’espérer le retour sa mère.
Après avoir évalué la situation, la communauté scientifique décide l’envoi d’un vaisseau de secours, l’Orca-7013 de Tom et Youri. Si tout l’enjeu est dès lors de savoir si Sara et Slow pourront être sauvées, l’ampleur des questions que posent leur incursion va engendrer des débats scientifiques, politiques et éthiques tout aussi passionnants pour le lecteur. Mais n’est-ce pas là la définition même du genre qui associe au mieux science et fiction?
Pierre Raufast a appris depuis son premier roman, La fractale des raviolis, à construire une tension dramatique qui s’intensifie au fil des pages, sans toutefois oublier l’humour, qui est aussi sa marque de fabrique. Les lecteurs de ses précédents romans en retrouveront du reste des références au fil de cet ouvrage. Et en parlant de références, on trouvera aussi grands noms de la SF, d’Isaac Asimov à Arthur C. Clarke, dans ce livre aussi riche que passionnant. Sans aller jusqu’à ranger Pierre Raufast, qui rappelons-le est diplômé de l’École des Mines de Nancy, dans le camp de ceux qui pensent que les progrès scientifiques apporteront la solution au dérèglement climatique, on notera combien les progrès enregistrés en robotique, physique quantique ou encore intelligence artificielle ont permis de surmonter bien des périls. Sans anticiper sur les deux prochains volumes de cette trilogie baryonique que l’on attend avec impatience, on sent bien cette volonté de ne pas opposer la science à l’écologie, mais d’en faire un allié face aux défis gigantesques qu’il va falloir affronter.
Laissons à Asimov le soin de conclure cette chronique avec cette citation des Cavernes d’acier qui me semble parfaitement résumer la philosophie de cette Tragédie des Orques: «Nous chercherons à comprendre ce qui restera toujours incompréhensible. Et c’est précisément cela qui fait de nous des hommes.»

La tragédie de l’orque
La Trilogie baryonique tome 1
Pierre Raufast
Éditions Aux forges de Vulcain
Roman
368 p., 20 €
EAN 9782373056792
Paru le 3/03/2023

Où?
Le roman est situé quelque part dans notre univers ainsi que sur terre.

Quand?
L’action se déroule en 2173.

Ce qu’en dit l’éditeur
2173. L’humanité se remet progressivement de la grande migration climatique qui a décimé sa population. Le progrès scientifique est au point mort.
Seule perspective possible: mettre la main sur les gisements d’antimatière qui doivent se cacher quelque part dans l’espace. A cette fin, des mineurs d’espace-temps génèrent des trous de ver pour explorer les strates de l’Univers.
Sara et Slow sont ainsi embarquées dans le module Orca-7131. Mais une avarie improbable transforme cette mission de routine en catastrophe. Une expédition de la dernière chance s’organise alors – une tentative de sauvetage qui va peut-être marquer le retour de la denrée devenue la plus rare: l’espoir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
SoundCloud (Entretien entre David Meulemans et Pierre Raufast)

Les premières pages du livre
« 1
Orca-7013, mars 2173
Un mois avant l’accident
« Voilà, Tom, nous tenons le record de la bière décapsulée le plus loin de la Terre. Cinquante millions d’années-lumière et des brouettes, rien qu’avec un seul forage. Personne n’est jamais allé aussi loin. C’est un joli lot de consolation. »
L’autre ne répondit pas et dégusta la première gorgée. Youri observa sa bouteille et continua : « Moi, je trouve ça fascinant. N’importe où dans l’univers, on ne retrouve que les 118 mêmes éléments chimiques. L’homme vient là, et en rajoute un 119e : la bière. »
Son coéquipier sourit et fit un mouvement de tête pour l’inciter à poursuivre.
« Note bien que ce n’est pas récent. La bière est un marqueur, pour ne pas dire le seul, de l’humanité. Depuis l’Antiquité, toutes les civilisations, sans exception, ont découvert la fermentation des céréales. Sur la Terre, tu ne trouves pas un pays où tu ne peux pas boire de la bière. C’est encore plus universel que l’eau. Là où l’Homme s’installe, il installe une brasserie. »
Tom fit tourner lentement sa bouteille et contempla la mousse.
« Tu as raison. J’aime bien boire une blonde loin de chez moi ; ça a quelque chose de rassurant, de familier.
— Ouais. Les humains ont sans doute développé le gène de la bière pour ça.
— Tu crois que c’est universel ? Je veux dire, est-ce que la première chose que l’on partagera avec des extraterrestres, c’est une canette de bière ? Une sorte de constante extragalactique ?
— Le test ultime, signe qu’une civilisation a atteint un stade avancé ? C’est une idée, surtout que les levures sont des organismes monocellulaires à la base de tout… »
Tom sourit à cette nouvelle théorie et balança ses jambes. Assis sur la table blanche, les deux hommes contemplaient l’immensité de l’espace au travers de l’écran panoramique. La musique de fond réglementaire empêchait le vide omniprésent de prendre trop de place. Youri plongea son regard dans l’immensité noire. Il aurait fallu éteindre les lumières de la salle de repos pour distinguer la kyrielle d’étoiles, mais pour leur moral, il était recommandé de maintenir les lumières durant tout leur cycle d’éveil. Il se retourna légèrement et ordonna à voix haute :
« Expert, affiche la maison. »
Une vallée enneigée apparut sur l’écran. Tom plissa des yeux, incommodé par cette nouvelle clarté.
« Oh oh ! On dirait qu’il a neigé !
— Au mois de mars, c’est encore possible.
— Déjà en mars ? Je ne vois pas les semaines filer. »
Youri sauta de la table et fit quelques pas.
« Pourquoi crois-tu que l’Expert nous simule les saisons sur la Terre ? Pour nous donner un repère tangible… Sans ça, j’ai toujours du mal à appréhender le temps qui passe à bord de ces satanés vaisseaux.
— Quand j’étais petit, je faisais pousser des plantes avec ma mère. Elle disait que c’était un excellent exercice pour apprendre la patience et la mesure du temps. »
Youri toucha une branche enneigée sur l’écran et un frisson le traversa. De la patience, il lui en avait fallu. Trente-cinq ans de missions spatiales à miner l’espace-temps sans aucun résultat probant. Engagé à l’Agence de recherche de l’antimatière à sa sortie d’école, il en était à son sixième et dernier voyage. Depuis qu’il était mineur, il avait passé moins de neuf ans sur Terre. Aujourd’hui, à cinquante-neuf ans, le commandant de l’Orca-7013 était un homme fatigué. Grand, les cheveux désormais gris, mais le regard d’un bleu métallique toujours tranchant, il avait ce profil longiforme de ceux qui ont passé trop de temps dans l’espace. Il jeta la bouteille à la poubelle et se tourna vers son jeune second.
« Sais-tu où est l’endroit le plus chaud de l’univers ?
— Je dirais une naine blanche, vers le milieu de sa vie.
— Non, tu cumules à peine à 300 000 °C. C’est à Randers, au Danemark.
— Comment ça ?
— Dans un des derniers super-collisionneurs de hadrons de plus de cinq cents kilomètres de circonférence. Quand deux particules se rencontrent, ça crée un plasma temporaire de quarks et de gluons à plus de quinze milliards de degrés. Soit la température des premières secondes du Big Bang.
— Incroyable ! Et alors ?
— Attends la suite… Et l’endroit le plus froid de l’univers ?
— Je dirais dehors, là, dans le vide.
— Pas du tout ! Encore à Randers, dans un des centres de calcul quantique. Les puces des ordinateurs sont refroidies pas loin du zéro absolu, à – 273,15 °C. Dehors, là, il fait 3 °C de plus. Tu te rends compte ? »
Tom observa le fond de sa bouteille : « Oui, et alors ? »
Youri regarda son collègue pendant quelques secondes sans vraiment le voir. La perspective d’arrêter ce métier, la passion de toute une vie, changeait sa façon d’aborder les choses : « À moins de cinq kilomètres de distance, tu as les deux températures extrêmes de l’univers ! Parfois, je me demande vraiment ce que l’on vient foutre ici, si tout est déjà sur la Terre.
— Nous faisons le plus beau métier du monde ; nous travaillons pour les générations futures, tu sais bien… »
Youri soupira. Il savait bien qu’en choisissant le métier de mineur d’espace-temps, à des milliers d’années-lumière de son ranch, il avait sacrifié une vie terrestre confortable au profit d’une grande espérance, aujourd’hui réduite à peau de chagrin.
« Quand j’étais petit, ma mère me racontait l’histoire des papillons monarques. Jusqu’à la moitié du XXIe siècle environ, des millions de papillons partaient du Canada pour rejoindre le Mexique. Une migration annuelle de plus de quatre mille kilomètres. Il fallait six générations de papillons pour atteindre leur but. »
Tom baissa la tête, c’était au moins la troisième fois depuis le début de la mission que le commandant lui racontait cette anecdote. Il prit une boule de karikozam et la mâcha longuement.
« Tu te rends compte de l’altruisme de ces bestioles ? Sacrifier trois générations pour que la quatrième puisse batifoler au milieu des fleurs mexicaines ? »
Tom s’étira, il connaissait la suite.
« Parfois, j’ai l’impression qu’on est des putains de papillons monarques. On risque notre vie pour que des petits-petits-petits-enfants puissent un jour tirer profit de l’antimatière, de son énergie et de la miniaturisation des centres de calcul quantique.
— Ça a toujours été comme ça. L’humanité a progressé au fil des générations, chacune apportant sa petite pierre à la suivante… »
Tom ouvrit le réfrigérateur et proposa une seconde bière que Youri refusa d’un bref signe de main. Tom referma la porte et interrogea son supérieur :
« À propos, l’analyse est terminée ?
— Oui. La spectrographie des étoiles environnantes n’a rien donné. Aucune habitable, aucune trace de vie, il fallait s’y attendre.
— Et l’antimatière ?
— La récolte des informations s’est terminée il y a deux heures. Demain, on retourne au front de taille, on fore et on retrouve notre vénérable système solaire. Là-bas, on enverra tout ça sur Terre pour connaître le résultat.
— Tu crois que l’Expert va nous annoncer une bonne nouvelle ? »
Youri secoua la tête. Sur l’écran, le soleil couchant teintait la neige d’une couleur orangée. Les branches ondulaient lentement, laissant tomber des blocs blancs.
« On a vu des soleils dans les parages, on a détecté quelques planètes gazeuses. La spectrométrie n’a rien trouvé d’extraordinaire. Ce système ressemble étrangement à la soixantaine de systèmes que j’ai déjà visités. »
Tom baissa les yeux. Il ne se faisait aucune illusion sur les résultats, mais il avait posé la question pour sonder le moral de son collègue. Ces derniers temps, la perspective d’une fin de carrière vierge de tout résultat positif avait tendance à déprimer son supérieur.

Sur l’écran, la nuit était tombée et des flocons illuminaient d’une pâle lumière l’obscurité. Tom se souvint de ses cours, là-bas, à l’Institut : normalement, depuis le Big Bang, l’antimatière et la matière devraient être également réparties dans l’univers. Problème : à ce jour, personne n’avait réussi à localiser cette fichue antimatière à part quelques particules éparses dans l’atmosphère et cette asymétrie intriguait les scientifiques depuis très longtemps. Son existence avait pourtant été formulée depuis plus de deux cent cinquante ans par un certain Dirac. Vers la fin du XXe siècle, un centre de recherche avait même réussi à en générer quelques particules et à les stocker. Pourtant, depuis que l’Agence de recherche de l’antimatière avait été créée en 2126, aucun vaisseau n’avait réussi à en détecter parmi les multiples strates de l’espace-temps répertoriées par l’Institut de la stratigraphie. La théorie dit que lorsqu’une particule de matière rencontre sa particule d’antimatière, elles se détruisent mutuellement en libérant une quantité d’énergie considérable. Aussi, si matière et antimatière cohabitaient dans l’Univers, on devrait détecter des éclairs lumineux extrêmement puissants à leur point de rencontre. Ce qu’aucun satellite n’avait jamais observé. L’hypothèse la plus probable était que l’antimatière, repoussée par la matière, se cachait dans un endroit de l’Univers, très loin de nous, donc inobservable depuis la Terre. Cette fuite continuelle de l’antimatière expliquerait même l’expansion de l’Univers, à l’image d’un filet de pêche qui se déformerait par deux bancs de poissons s’éloignant l’un de l’autre. C’était l’image utilisée par sa professeure de cosmologie.

Le commandant posa la main sur l’épaule de Tom qui sursauta.
« J’ai lancé l’Expert pour la localisation du front de taille et le calcul du boutefeu. Il n’y a plus rien d’autre à faire que dormir maintenant. Demain est une journée importante. »
Tom s’étira de nouveau. Malgré les deux heures de sport quotidiennes, son corps athlétique était en manque d’action. À trente et un ans, c’était son premier vol. Un voyage d’une année et demie pour atteindre le front de taille, dix-huit mois à miner frénétiquement une dizaine de strates différentes et déjà la perspective du voyage retour. Tout cela avait filé à une vitesse incroyable et Tom se réveillait chaque matin un sourire aux lèvres : il réalisait enfin le rêve de son enfance. Demain, Orca-7013 entamerait son long voyage pour revenir sur Terre. Ils auraient alors le temps d’envoyer les données récoltées aux centres de calcul quantiques, analyser les résultats, rédiger leurs rapports et rendre leurs conclusions sur la topographie des strates visitées à l’Institut de stratigraphie. Ils étaient ces nouveaux éclaireurs, ces aventuriers qui parcourent des territoires vierges et qui donnent de précieuses informations aux cartographes, ces bureaucrates de l’Univers.

Ils sortirent de la salle de repos, traversèrent le hall et se quittèrent au pont supérieur qui menait aux deux chambres. Tom salua brièvement son collègue qui lui rendit son salut.
Ce soir-là, le jeune lieutenant s’endormit en pensant à sa prochaine mission. Qui serait son futur coéquipier ? Il espérait un commandant plus jeune, plus dynamique. Et puis une ou deux missions plus tard, ce serait lui, l’officier de bord. Enfin.
Il s’endormit, laissant Orca-7013 continuer sa route dans son incessante rotation sur lui-même.

2
Orca-7131, avril 2173
Deux semaines avant l’accident
Slow était au laboratoire et révisait son examen de commandante, qu’elle serait autorisée à passer lors de son prochain retour sur Terre, à vingt-huit ans, soit dix années plus tôt que la moyenne. Ce privilège était accordé à chaque major de promotion du concours d’entrée.
Malheureusement, son don et sa préférence pour les matières scientifiques depuis les petites classes lui jouaient à présent des tours : elle avait de grosses lacunes sur l’Histoire des civilisations et des technologies, matière importante pour l’examen.
Elle relut pour la troisième fois un passage et souffla. Comment pouvait-on aimer une discipline où le résultat se mesure au nombre de pages bêtement ingurgitées ? Sara, la commandante du vaisseau, leva les yeux de son écran et s’amusa de son agacement.
« Je vois que tes cours t’inspirent !
— Je n’en peux plus de l’Histoire. Tout cela est illogique. Peux-tu m’expliquer pourquoi Tao a reçu le prix Nobel de la paix pour son fameux théorème ? »
Sara sourit. À quarante-huit ans, c’était sa quatrième mission, et parmi toutes les personnes rencontrées dans ce milieu, Slow était manifestement la plus douée, mais aussi la plus surprenante des jeunes femmes. Elle semblait venir d’une autre planète, s’étonnant sans cesse de choses banales et trouvant normaux des phénomènes incroyables.
« Toi, tu ne connais pas l’histoire du XXIe siècle !
— Disons que je connais mieux ses équations que le folklore qui l’entoure ! À l’école, je séchais les cours sur l’Antiquité.
— Slow ! C’était le siècle dernier ! Tu aurais dû apprendre cela au lycée… »
Le visage de Slow s’assombrit comme chaque fois qu’elles parlaient de son adolescence. Sara fit semblant de ne pas le remarquer et expliqua :
« Il faut replacer les choses dans leur contexte historique. Au début du XXIe siècle, la Terre se réveille avec la gueule de bois. Ses habitants comprennent que le dérèglement climatique est inéluctable et que la civilisation est en danger. Malheureusement, le progrès technique est alors limité. L’énergie est maladroitement assurée par un panaché d’énergies fossiles et de fission nucléaire ; l’informatique quantique n’en est qu’à ses balbutiements. Les scientifiques s’acharnent sur le concept d’intelligence artificielle.
— C’était quoi ?
— Comme son nom l’indique. L’espoir de créer des robots humanoïdes, dotés d’une intelligence artificielle similaire, voire supérieure à celles des humains.
— C’est stupide, avec le théorème de Tao, ils savaient que…
— Attends. Tao vient plus tard dans l’histoire. »
Slow posa son dispositif d’écriture et regarda la commandante. Elle aimait le dynamisme que dégageait son visage : une coupe blonde militaire, des yeux bleus perçants et une mâchoire carrée. Sara disait ce qu’elle pensait, et c’était suffisamment rare pour que Slow l’apprécie. D’ailleurs, malgré la réputation qui la précédait, Sara l’avait traitée dès les premiers jours comme n’importe qui, avec ses forces et ses faiblesses.
« Globalement, c’est le bazar jusqu’en 2049. Les gouvernements n’arrivent pas à s’entendre, se rejettent la responsabilité du dérèglement climatique et tout le monde tire la couverture à soi. Puis vient la construction des premières centrales à fusion nucléaire. C’est une vraie révolution. Grâce à cette énergie propre et quasi infinie, les humains règlent enfin leur problème énergétique. Ils vont pouvoir arrêter les énergies fossiles, comme le gaz, le pétrole ou le charbon, et limiter l’usage des centrales nucléaires, réputées dangereuses. Terminés, les plans B foireux consistant à rechercher une exoplanète habitable de rechange.
— C’est la fin du réchauffement climatique ?
— Disons que pendant la seconde moitié du XXIe siècle, la température évolue encore un peu par inertie, puis se stabilise. Mais le mal qui est fait est irréversible. Le siècle et demi d’industrialisation a bouleversé le climat et les équilibres géopolitiques. Par exemple, à l’époque, la Sibérie était une région inhabitée, car trop froide.
— Ah bon ? C’est plutôt bien, alors, le réchauffement…
— Non, car cela s’est fait au détriment d’autres régions. Par exemple, le grand Est chinois était alors peuplé par des centaines de millions de personnes. Idem pour les zones quasi désertiques autour de la Méditerranée. C’est le début des grandes migrations avec la perte dramatique de plus de quatre milliards d’humains au total…
— Oui, j’en avais entendu parler, mais je pensais que c’était plus ancien que cela. On n’en parle pas beaucoup en classe.
— C’est un sujet tabou. Toujours est-il que moins peuplée et débarrassée de ses énergies fossiles, la Terre retrouve espoir et s’organise différemment. C’est la signature du Pacte des nations que tu connais et la création de l’EPON, Energy Pact Of Nations.
— Oui.
— La grande majorité des pays signe ce pacte qui autorise l’utilisation de la technologie de fusion nucléaire en échange d’une perte partielle de souveraineté. En gros, c’est un pacte de non-agression : on vous file de l’énergie gratuitement et vous renoncez à vos petites armées locales. Tout ça accompagné de l’obligation de signer une charte de coopération écologique, économique, sociale, migratoire, médicale, éthique…
— Passe, ce n’est pas au programme de l’examen. »
Sara fronça les sourcils et se leva pour remplir son mini arrosoir. Plusieurs cactus de tailles et de variétés différentes décoraient la salle. Elle commença sa tournée d’arrosage tout en continuant la leçon.
« La Terre semble repartir sur de bonnes bases quand, patatras ! Le mathématicien Tao déboule avec son fameux théorème des plafonds qu’il publie dans son célèbre article : Intelligence du progrès. Tu as entendu parler du théorème d’incomplétude de Gödel ?
— Oui, je l’ai démontré quand j’étais petite. »
Sara se figea et fixa sa collègue. Sa précocité était toujours une grande source d’étonnement.
« Bon, eh bien c’est exactement le même phénomène qui se produit. En 1931, quand Gödel énonce sa théorie de l’incomplétude, il démoralise toute une communauté de logiciens. Il démontre que certaines choses sont tout simplement indémontrables ou indécidables. Tao refait la même chose : il arrive et annonce à une communauté scientifique gonflée à bloc par le succès de la fusion qu’il ne faut pas rêver. Son théorème et tous ses corollaires démontrent que les progrès en intelligence artificielle sont plafonnés, que l’informatique quantique ne pourra résoudre que certaines classes de problèmes, qu’il ne faudra pas compter sur la téléportation ni sur les voyages interstellaires à des vitesses supérieures ou proches de celle de la lumière. Bref, son article coupe les pattes à toute une génération de chercheurs dans presque tous les domaines de la physique fondamentale.
— Je connais cette histoire et j’imagine leur déception ! En vrai, cela m’a fait le même effet quand je l’ai découvert vers quatorze ans. J’étais tellement dépitée, mais plutôt que de tout laisser tomber, j’ai décidé de l’étudier de plus près… »
Elle s’arrêta de parler et fixa la lumière bleutée de son pointeurion. Elle releva la tête d’un coup et lança d’un ton faussement enjoué : « Et c’est depuis ce temps qu’on parle plutôt d’expertise artificielle ?
— Non, ça viendra après. Après cette annonce, l’humanité entre dans un long tunnel où elle se concentre avant tout sur la Terre. Le Pacte des nations est progressivement mis en place via l’EPON, les mouvements de populations s’adaptent aux nouveaux climats, on démonte les centrales nucléaires et celles au charbon. Les grands équilibres économiques se redessinent et les États s’adaptent tant bien que mal. À cause de Tao, et contrairement à toi, des générations d’étudiants se détournent des sciences dures et participent à cet effort collectif de restructuration. »
Slow tournait sur sa chaise pivotante afin de suivre Sara du regard qui passait d’une plante à l’autre. Ainsi racontée, l’histoire de ses ancêtres était captivante.
« Et puis en 2065, contre toute attente, Tao reçoit le prix Nobel de la paix. Cela déclenche une controverse dans la communauté scientifique. Doit-on, peut-on récompenser un scientifique qui a détruit tout espoir de progrès ?
— Connaître les limites est un vrai résultat scientifique.
— Certes, mais son théorème avait aussi détourné des millions d’étudiants des sciences et on ne peut pas récompenser d’un Nobel ou d’une médaille Fields le fossoyeur de son domaine. »
Slow remua sur sa chaise ; toute cette histoire la passionnait, mais parler des plafonds de Tao la mettait mal à l’aise.
« Et alors ?
— Il reçut quand même le prix Nobel de la paix, car ses travaux avaient permis à l’humanité d’arrêter la folle course du progrès et de se recentrer sur l’essentiel : la santé de la Terre et de sa population.
— Je ne suis pas d’accord. C’est un effet secondaire qu’il n’avait pas anticipé.
— Je te rassure, plus d’un siècle après, cette décision fait encore polémique parmi les historiens. »
Ces petites leçons n’étaient pas rares à bord de l’Orca-7131. Slow était tout en paradoxes : considérée comme un génie depuis sa petite enfance, elle avait pourtant de grosses lacunes dans des connaissances élémentaires.
« Il faut attendre 2097 et la découverte de la docteure Xiu Mipikan pour que la science redécolle.
— Elle, je la connais ! Quand j’étais petite, j’avais un poster d’elle dans ma chambre.
— C’est elle qui théorise la structure en plis, ou en strates, de l’espace-temps et qui formalise la technique du minage d’espace-temps.
— Au lycée, j’avais un prof qui prenait l’image d’une grosse boule de papier froissée. “Voilà l’univers dans lequel on vit. Si à un endroit, on perce la feuille, on atteint un autre pli de l’univers, potentiellement distant de plusieurs millions d’années-lumière.”
— Exact. Même si nos fusées ne vont pas très vite, on comprend alors que l’on peut aller très loin, même avec le théorème des plafonds de Tao.
— Mais pas où on veut. On tombe “au pif” sur un autre pli.
— C’est tout le problème ! On peut potentiellement aller très loin, mais on ne peut pas décider d’aller à une petite année-lumière de chez nous.
— Jusqu’à ce que l’on comprenne la topologie de l’espace-temps… »
Sara ne répondit pas, c’était un domaine beaucoup trop complexe pour elle. Elle vida la dernière goutte dans le dernier pot ; depuis toutes ces années qu’elle faisait sa tournée d’arrosage, elle maîtrisait désormais les doses et les fréquences. Peu d’eau et pas trop souvent. Le reste du temps, elle trouvait toujours de quoi s’occuper, entre le rempotage et les semis.
Sur l’écran panoramique, la neige matinale tombait dru sur les toitures. Sara rajusta son châle comme par réflexe. Elle aimait la douceur des dernières neiges de mars.
« Le reste, tu le connais. En 2114 eut lieu la première expérimentation réussie d’un minage de trou de ver. Deux ans plus tard, création de l’Institut de la stratigraphie dont la mission est d’étudier et cartographier les strates de l’Univers.
— “Les modélisateurs de la boule de papier”, disait mon prof en plaisantant.
— Si tu veux. Puis en 2126, la création de l’Agence de recherche de l’antimatière. J’avais un an.
— Si ça se trouve, tout le monde en parlait autour de toi, c’est ça qui t’a donné inconsciemment la vocation ! »
Sara reposa l’arrosoir et sourit.
« Ça serait une jolie explication, bien plus originale qu’une Sofia qui te souffle à l’oreille ce que tu dois faire plus tard…»
Slow ne réagit pas à cette provocation. Sa Sofia était un sujet récurrent de taquineries entre elles, alimenté par leur différence de génération, mais aussi par le caractère très indépendant de sa commandante. Elle referma son ordinateur. « La leçon est terminée pour aujourd’hui, madame la professeure. Maintenant, allons courir ! »

Les deux femmes quittèrent le laboratoire, traversèrent le hall et passèrent par la salle de repos pour rejoindre « le gymnase », une des six salles habitables d’un Orca. Slow s’installa sur le premier tapis de course.
« Gravité ?
— Expert, règle la gravité sur 1,5 g. J’ai envie de transpirer aujourd’hui.
— Caroline va faire la gueule !
— Elle s’en remettra », fit Sara en clignant de l’œil.

Orca-7131, sphère métallique de quatorze mètres de diamètre, se mit à tourner plus vite sur son axe, tout en continuant sa route silencieuse dans la direction du front de taille, à environ onze minutes-lumières de la Terre, quelque part entre Mars et Jupiter, sur un plan vertical à celui de l’écliptique. Avec sa musique dans les oreilles. Sara n’entendit pas la sonnerie de rappel de son agenda personnel. Celui-ci afficha trois lettres clignotantes pendant quelques minutes, puis abandonna.

3
Terre, avril 2173
Deux semaines avant l’accident
Mia claqua la porte de sa chambre. Non, elle ne viendrait pas dans le salon sous prétexte que c’était son anniversaire. Elle entendit sa mère, Ness, l’interpeller d’en bas : « Ton grand-père sera là dans une heure, je compte sur toi pour faire bonne figure. »
« Il ne manquait plus que lui ! » murmura Mia en s’asseyant en tailleur sur son lit. Au-dessus d’elle, épinglées sur le mur, des dizaines de photos d’elle avec Diego, son petit ami, et d’autres avec ses copains du lycée – sa tribu, sa véritable famille. À bientôt dix-sept ans, Mia pouvait compter sur les doigts d’une main les années passées avec ses deux mères ensemble. Après son troisième anniversaire, Sara, sa mère biologique, avait repris ses missions au rythme officiel : quatre ans et demi de mission dans l’espace et dix-huit mois de repos sur Terre. Mia ne se remémorait plus son premier retour, autour de ses huit ans. Par contre, elle se souviendrait toujours de cette attente dans le hall du spatioport quand elle avait treize ans. Son cœur battait fort, tandis qu’elle attendait une quasi-inconnue, une mère dont elle avait tout oublié, jusqu’à l’odeur et le sourire.
Après une nécessaire période d’apprivoisement et de retrouvailles progressives, cela avait été une année et demie pleine de joie, de jeux et de découvertes. Sara allait la chercher à la sortie de l’école, elles faisaient les devoirs ensemble ou cuisinaient des muffins en attendant le retour de Ness.

Ness travaillait pour Goru Inc., dans un centre de calcul quantique. Elle était cénologue, technicienne support aux Experts dans les situations de détresse. Mia avait mis du temps à comprendre pourquoi les robots avaient parfois besoin des humains pour prendre des décisions. Pour elle, les machines étaient des compagnons de tous les jours, intelligents et parfaitement autonomes, à l’image de sa Sofia. Pourtant, même les Experts artificiels, réputés être le gratin de la robotique, avaient besoin de sa mère de temps en temps. Enfant, cette idée lui plaisait beaucoup jusqu’à ce qu’elle apprenne en classe les limites inhérentes au quantique, le théorème des plafonds de Tao et les effets sur « l’intelligence » des logiciels. Sa mère n’était pas une superhéroïne ; les experts étaient seulement limités. Pour débloquer certains problèmes, même les ordinateurs quantiques les plus puissants de la planète avaient besoin d’une pichenette d’intuition ou de créativité humaine. C’était le rôle des techniciens supports aux Experts qui intervenaient à distance pour aider les robots à sortir d’une indécision.
Il n’y avait que sept centres de calcul quantique dans le monde qui hébergeaient la totalité des milliards de « cerveaux » des robots en fonctionnement. Dans des locaux attenants, des équipes de support aux Experts se relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour renforcer leur apprentissage et répondre aux situations les plus urgentes.
C’est au début du XXIIe siècle que le terme « cénologie » était apparu avec le besoin d’analyser les comportements de cette nouvelle espèce artificielle. Les linguistes de l’Académie avaient tranché : le préfixe grec « céno » signifiant « nouveau, récent » désignerait tout ce qui tourne autour des Experts et des Sofias. De là découlait la cénologie, l’étude du comportement des Experts par des cénologues. L’épistémocène serait l’étude de la science des Experts, travail des ingénieurs de conception chez Goru Inc. Enfin, la cosmocène désignerait le monde souterrain et largement inconnu des humains où les Experts et Sofias sont interconnectés et « discutent » entre eux.

Mia avait grandi entre une mère absente à des minutes-lumière de la maison et une autre qui passait ses journées à aider des robots. Et elle, dans tout ça ? Qui l’aidait ? Qui lui apportait le support, l’affection nécessaire à combler ce grand vide ?
Mia regarda la photo posée sur la table de chevet. Elle avait été prise juste avant l’annonce du départ de Sara. La fille et ses deux mères étaient tout sourire devant un gros gâteau au chocolat-noisette. Après son décollage, Mia avait plié la photo pour cacher cette mère fuyante. Pourquoi repartait-elle ? Qu’est-ce qu’il y avait, là-haut, de plus important que sa fille ? Pourquoi n’avait-elle pas demandé un congé sabbatique pour profiter de sa vie de famille ? Pourquoi avoir donné naissance à un enfant si c’était pour l’abandonner ? Le jour du décollage, le chagrin était si puissant que Mia avait regretté le retour de sa mère ; il aurait mieux valu qu’elle l’abandonne définitivement à ses trois ans. Mia aurait pu se construire, difficilement, douloureusement, mais comme toute petite fille élevée dans un foyer monoparental. Depuis, l’idée de cette mère absente, cette ombre qui reviendrait un jour, l’obsédait. Elle devait continuellement prétendre avoir deux mères : à l’école, à la maison, devant son grand-père qui parlait de sa fille extraordinaire, mineuse d’espace-temps, comme si ce prestige compensait ses défaillances en tant que mère. Pourtant, jusqu’à son retour, Mia s’était faite à l’idée d’une maman dans les étoiles. Elle n’avait plus aucun souvenir de son enfance, et cette seconde mère était une forme de mythe, un conte auquel on veut croire le soir en s’endormant. Pourquoi avait-il fallu qu’elle rentre pour rouvrir cette cicatrice ?
À l’adolescence, la jeune fille avait mis de côté cette mère fantomatique. Qu’elle revienne ou pas, Mia souhaitait faire sa vie comme si elle n’existait pas, comme si elle n’avait jamais existé. Souvent, elle avait été tentée de déplier cette photo, mais chaque fois, une forme de rage intérieure l’en avait dissuadée.

Son autre mère, Ness, assumait cette décision commune, prise peu après la naissance de Mia. Sara était une femme libre, et Ness l’avait compris et accepté très tôt. Elle jouait son rôle de maman, rassurante et compréhensive. Certains soirs étaient pourtant plus difficiles que d’autres. Quand les problèmes au boulot se combinaient à la rugosité de l’adolescence, Ness se mettait à envier sa femme : « Comme sa vie doit être simple, là-haut. Sans chef, sans ado hystérique, sans robots empotés qui ont ce besoin permanent d’être maternés. » Elle laissait quelques gouttes d’amertume couler avant de se reprendre. Elle avait son remède miracle contre ces périodes d’abattement : ses cactus et sa serre où elle se réfugiait.
Ness aimait ces plantes depuis son adolescence et sa serre comportait plusieurs centaines de variétés différentes, nées de croisements, de boutures et d’échanges de graines avec d’autres collectionneurs. Quand on l’interrogeait sur cette passion, elle faisait volontiers le parallèle avec ces robots de Goru Inc., perçus par le grand public comme parfaitement intelligents et autonomes. Pourtant, chaque jour, des armées d’analystes support comme elle les aidaient dans leurs décisions. C’était pareil pour les cactus, capables de survivre dans des environnements extrêmes, n’exigeant ni terre grasse ni eau. Pourtant, un bon cactophile doit s’occuper de sa serre quotidiennement. Rempoter chaque plante une fois tous les trois ans – soit presque quatre ou cinq pots par semaine pour Ness, faire les vérifications sanitaires, traquer les araignées rouges, les parasites comme les cochenilles et appliquer les traitements phytosanitaires si nécessaire. Faire les semis, les boutures, repiquer les semis, récoler les graines, les référencer, les échanger. Nettoyer les plantes, enlever les fleurs fanées, dépoussiérer les feuilles, ôter les toiles d’araignées. Prendre le temps d’admirer les fleurs, les polliniser, s’émerveiller des jeunes pousses et attendre avec impatience les nouvelles couleurs de plantes hybrides. Sans parler de la logistique, préparer le substrat, réparer le circuit d’eau, le système de chauffage, etc.

Quand les gens lui demandaient comment elle faisait pour supporter les longues périodes d’absence de sa femme, Ness répondait spontanément que c’était grâce à sa fille, sans jamais s’étendre sur le sujet. Sans doute par pudeur, elle ne parlait pas de ses cactus ni de ses robots.
En vérité, Ness aimait la sincérité troublante des robots, leur courtoisie et leur dignité. Les choses étaient simples avec eux ; ils n’avaient aucun de ces travers narcissiques et belliqueux qui l’horripilaient chez les humains. Naturellement portés sur l’entraide, ils échangeaient entre eux dans la cosmocène toute difficulté personnelle. Ils étaient individuellement et collectivement doués, ils savaient beaucoup de choses, mais restaient humbles : en plein milieu d’un raisonnement fort savant, ils interrogeaient le centre de calcul quantique sur une futilité, un détail que bien d’autres auraient tu, ignoré ou évacué. C’est cette contradiction qui lui rendait les robots attachants. Un peu comme les cactus, qui, sous une apparente rusticité, cachaient une grande ingéniosité dans leurs nombreux stratagèmes de survie. Cactus et robots étaient les deux facettes d’une réalité nuancée qui convenait tout à fait à l’état d’esprit de Ness.

À propos de l’auteur
RAUFAST_pierre_DRPierre Raufast © Photo DR

Pierre Raufast est né à Marseille en 1973. Depuis son premier roman, La Fractale des raviolis (prix de la Bastide et prix Talents Cultura 2014), il se plaît à jouer avec les structures narratives. Quand il n’écrit pas, il travaille dans la cybersécurité (et vice versa). (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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Qui tu aimes jamais ne perdras

BAUER_qui_tu_aimes_jamais_ne  RL_2023  coup_de_coeur

En deux mots
Chloé à l’époque romaine, Haedwig au Moyen-Âge, Isabel au moment de l’âge d’or d’Amsterdam, Nikolaï en Russie au tournant du XVIIIe siècle, Henry dans la campagne anglaise un demi-siècle plus tard et Marcel dans une tranchée durant la Grande Guerre vont tous faire une rencontre qui va changer leur vie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Six romans en un

Quelle prouesse! Nathalie Bauer a réussi le tour de force de raconter six histoires situées à des époques différentes en changeant à chaque fois de style. Le tout rassemblé autour des forces de l’esprit. Érudit, ensorcelant, magnifique!

C’est l’égide de Sénèque et avec Chloé, esclave affranchie, que s’ouvre ce superbe roman. Nous sommes à l’époque de Néron, au moment où les apôtres commencent à diffuser la pensée chrétienne. Chloé est musicienne et rencontre un soir Corvus, qui entend percer avec sa poésie satirique. En s’entraidant, ils vont réussir à développer leur art et leurs connaissances, de plus en plus conscients de la puissance des forces de l’esprit.
C’est cette même puissance qui va entraîner Haedwig dans son couvent de la contrée de Winterthur en 1322. La jeune fille y est cloîtrée après un accident de cheval qui a coûté la vie à son frère. Au fil des ans, elle parvient à s’émanciper de son travail de copiste pour se frotter aux idées qu’elle calligraphie, mais aussi à celles qu’un prédicateur vient leur dispenser.
L’ambiance à Amsterdam, en 1658, est beaucoup plus frénétique. La cité, qui vit son âge d’or, est désormais la première puissance commerciale au monde. On y suit Isabel Gomez, la riche épouse d’un marchand juif, au moment où elle se rend chez Rembrandt pour que l’artiste la portraitise. De leurs échanges, la jeune femme sortira forte de nouvelles convictions et d’un message que l’artiste a subrepticement placé sur le ruban qu’il a fait figurer en bas de sa toile: Quem diligis numquam perdes, soit en langue vulgaire: «Qui tu aimes jamais ne perdras».
C’est en 1795 dans la région de Nijni Novgorod que se poursuit le roman, au moment où un pèlerin vient demander l’hospitalité sur sa route qui le mène auprès d’un starets qui doit l’éclairer. Nikolaï Mikhaïlovitch, le fils de l’aristocrate chez lequel le visiteur a débarqué, est subjugué par cet homme ayant choisi de se dépouiller pour mieux accueillir les idées nouvelles et décide de le suivre dans son périple. Mais la contrée n’est pas sûre et, au moment de toucher au but, les hommes sont attaqués par des bandits.
Pour le dernier récit, nous nous dirigerons dans la campagne anglaise, et plus précisément dans le Wessex en 1852. Henry vient d’apprendre qu’il héritait d’une petite fortune, un manoir et une immense exploitation agricole. Un peu à regret, il quitte Londres, son métier d’enseignant et de journaliste et part prendre possession de son héritage en compagnie de sa mère et de sa sœur. Quand l’un de ses chevaux se brise la cheville, on fait appel à une rebouteuse, Drusilla Trendle. Qui va sauver l’animal et bouleverser Henry. Dès lors, il n’aura qu’une envie, se rapprocher d’elle.
C’est aussi un appel pressant auquel va répondre Marcel dans sa tranchée de la Hunding-Stellung. Persuadé que Lily le réclame, il déserte le front et retourne chez lui. Au terme du voyage, il va comprendre le caractère très particulier de son intuition.
Si ce roman tient du prodige, c’est d’abord parce qu’il rend un double hommage à la littérature. Chaque histoire y est racontée avec un style différent. On y retrouve par exemple la patte des sœurs Brontë ou le souffle d’un Dostoïevski. Et le lien entre ces histoires, c’est à chaque fois l’idée que l’esprit défie le temps dès lors que les mots sont posés sur le papier. «Copier et recopier les œuvres, relater leur existence» leur conférera l’immortalité. Ajoutons qu’à ce brillant exercice de style vient s’ajouter une éblouissante plongée dans les tréfonds de l’âme. Il n’y a alors qu’à se lancer porter et transporter…

Qui tu aimes jamais ne perdras
Nathalie Bauer
Éditions Philippe Rey
Roman
304 p., 22 €
EAN 9782848769844
Paru le 5/01/2023

Ce qu’en dit l’éditeur
Se peut-il que l’amour s’achève avec la mort ? Persuadés qu’il est au contraire infini, les deux amants Chloé et Corvus font le serment, au Ier siècle, de se retrouver dans la succession d’existences que tout individu, veulent-ils croire, est amené à vivre. Mais sauront-ils se reconnaître sous des apparences différentes, tandis que le hasard les réunit du Moyen Âge jusqu’au XXe siècle, dans la bibliothèque d’un couvent dominicain ; au cœur du quartier juif d’Amsterdam ; parmi les forêts des environs de Nijni Novgorod ; sur la lande du Wessex ; ou encore à proximité du front au cours de la Première Guerre mondiale ?
Ce voyage à travers les siècles, qui emporte le lecteur, est aussi un puissant hommage à l’amour tantôt charnel, tantôt spirituel, ou encore fraternel, que connaissent les deux personnages principaux de rencontre en rencontre. Tout en abordant sur le mode romanesque le thème de la transmigration des âmes, Qui tu aimes jamais ne perdras offre, au fil de ces histoires qui n’en forment qu’une, à la fois des variations stylistiques inattendues et un vibrant éloge de la littérature, du rêve et du pouvoir de l’imagination.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Quotidien du médecin

Les premières pages du livre
« Prologue
I. Ici commence l’histoire de Chloé, affranchie, et de Marcus Valerius Corvus, citoyen romain, contée par la première afin que perdure le souvenir de leur vie commune. Toi qui t’apprêtes à la lire, sois indulgent ; si je vis encore, ne me cherche pas querelle : je n’ai point l’ambition d’égaler nos littérateurs, qu’ils soient petits ou grands. Si, en revanche, je ne suis plus, dispense ma mémoire de tes sarcasmes. Ouvre plutôt les portes de ton esprit, transporte-toi par la pensée en la sixième année du règne de Néron, où tout a débuté, dans cette cité de l’Empire que ses habitants ne se soucient guère de nommer, comme si elle était l’unique au monde, représente-toi ses sept collines, en particulier l’une d’elles qu’on appelle l’Aventin et, à son sommet, la demeure d’un patricien – Maximus, le fils de mon ancien patron, si tu tiens à connaître son nom. Car c’est chez lui que tout s’est noué, plus exactement dans le triclinium où j’avais coutume de m’exhiber au cours d’un intermède, comme c’est souvent le cas lors des dîners auxquels il convie ses amis et ses clients.

II. Ce jour-là des équilibristes avaient d’abord égayé l’assemblée en sautant dans des cercles enflammés, suivis par des danseuses qui se prétendaient originaires de Gadès et ne l’étaient sans doute pas. Les remplaçant sur l’estrade, j’avais comme à l’accoutumée déroulé à la cithare les airs et les chants qui avaient bâti ma renommée et que Maximus, je le dis sans vantardise, ne se lassait pas d’écouter depuis l’époque où son père m’avait achetée – je devais avoir dix-sept ans –, aimée et bien traitée, puis affranchie par une nuit où il avait cru mourir de maladie. J’achevais ma prestation quand un jeune homme au teint mat et aux cheveux très noirs s’approcha ; planté devant moi, au pied des marches, il m’observa un moment avant de me demander si je pouvais avoir l’obligeance de rester à ma place.

III. Montrant les tablettes qu’il avait à la main, il m’expliqua ensuite qu’il allait lire des poèmes de sa composition. « Des poèmes satiriques, précisa-t-il. Je te serais reconnaissant de bien vouloir les agrémenter de quelques notes de musique. Acceptes-tu ? » Puis, comme si la mémoire lui revenait soudain : « Je me nomme Marcus Valerius Corvus. » Il garda la mine sombre tandis que je me présentais à mon tour, et je pensai qu’il redoutait le jugement que les clients et les amis de Maximus formeraient à propos de ses vers. J’aurais voulu l’inviter à ne pas s’en soucier, à ne songer qu’à son art, mais rien, pas même l’expérience que j’avais de cette sorte d’exhibitions durant lesquelles le plaisir des libations et des mets l’emportait sur toute autre chose, ne m’autorisait en ce moment précis à lui livrer le moindre conseil. Je ne me doutais pas que, par mon acquiescement, je scellais aussi notre future association.

IV. Oui, car, au terme de cette cena, il tint à me raccompagner au logement que j’occupais à flanc de colline, alors qu’il habitait lui-même bien plus loin, dans la VIe région, m’apprit-il. Et, pendant que nous marchions – j’avais décliné sa proposition de porter ma cithare, me contentant de lui en confier le baudrier –, il voulut m’ouvrir son cœur, fort affligé par la froideur que l’assistance avait réservée à ses poèmes. Il me raconta qu’il avait quitté sa Bétique natale quelques mois plus tôt pour tenter sa chance dans la capitale de l’Empire, suivant en cela l’exemple de l’illustre Lucius Annaeus Seneca, originaire comme lui de Cordoue. Le philosophe et son neveu, le poète Marcus Annaeus Lucanus, avaient eu du reste la bonté de l’accueillir à son arrivée, ajouta-t-il, et il comptait sur leur amitié pour l’introduire à la Cour où ils se mouvaient à leur aise, l’un étant le conseiller du Prince, l’autre son ami depuis l’enfance.
Remarquant le sourire qui m’échappait, il me pria de lui en dire la raison ; or il m’eût fallu, pour cela, souligner sa naïveté, curieusement développée chez un homme de son âge – il avait vingt-deux ans – et peut-être responsable du peu de succès que rencontraient les vers qu’il composait à l’enseigne de la satire, ce dont je n’avais point envie.

V. Pour une raison que j’ignore, je l’avais toutefois déjà pris en amitié et je répondis volontiers à ses questions, d’autant que j’étais satisfaite de la vie qui était la mienne depuis que je tirais directement profit de mes multiples talents après en avoir fait bénéficier contre mon gré le souteneur auquel le père de Maximus m’avait achetée. Il poussa une exclamation en m’entendant nommer Antioche, la ville de Syrie où j’étais née, et se montra déçu que j’en eusse peu de souvenirs, ce qui était pourtant normal, puisque j’en avais été arrachée dans l’enfance. Cependant je me trahis en lui livrant trop de détails et il lui fut facile de comprendre que j’étais son aînée de plusieurs années, différence non négligeable chez une femme ordinaire et davantage chez une courtisane. Entre-temps nous avions atteint mon logis, et je l’invitai à me suivre : il savait maintenant qu’on m’avait enseigné, peu après mon arrivée dans la Ville, non seulement la musique et la danse, mais aussi l’art d’aimer.

VI. Nous ne dormîmes guère cette nuit-là, que nous passâmes en partie à nous étreindre, en partie à deviser. Je m’enhardis à lui dire en effet que, si ses épigrammes n’avaient pas obtenu le succès désiré, c’était sans doute parce qu’elles manquaient du mordant nécessaire. « Comment cela ? » s’exclama-t-il en se redressant, preuve que ma réflexion l’avait piqué. Je lui distribuai alors quelques caresses et, grâce à l’excellente mémoire dont j’ai toujours joui, lui donnai des exemples, au mot près, de ce qu’il avait lu et de ce qu’il aurait été plus inspiré d’écrire. Il se dérida peu à peu et, comme je multipliais les vers, en vint même à éclater de rire. « Où as-tu entendu ces poèmes ? interrogea-t-il enfin. Par Pollux, ils sont excellents ! Je veux m’entretenir avec leur auteur dès que possible. » Je souris en mon for intérieur avant de répondre : « Il n’y a là rien de plus facile. Il est ici, devant toi. »

VII. Il lui fallut un certain temps pour se résoudre à l’évidence, ce qui se produisit lorsque j’eus improvisé des vers où figuraient nos prénoms, ainsi que des détails particuliers glanés au cours de nos ébats. Pourtant, dès que je les eus prononcés, le silence s’abattit sur la chambre à la place des cris d’admiration qu’une telle révélation eût à mon humble avis mérités. Sans me démonter, j’expliquai que ma fréquentation des hommes m’avait offert une longue liste de leurs manies visibles en public comme en privé, au point que j’avais décidé de les dépeindre, à mon seul usage, par les mots railleurs ou osés qu’il avait entendus. Corvus parut réfléchir un moment, ce que l’obscurité m’empêchait toutefois de vérifier, puis il me demanda l’autorisation de consulter mes tablettes une fois le jour venu.
« Quand le jour se fera, répondis-je, tu verras de tes propres yeux qu’il n’y a pas une seule tablette dans ce logis. Les vers que j’ai déclamés reposent dans l’écrin de ma mémoire, d’où je les tire et où je les range à loisir. » C’est ainsi que je lui proposai un marché : « Je te réciterai tous mes poèmes, anciens et récents, mieux, je t’autoriserai à les utiliser pour ton propre compte à la condition que tu m’enseignes l’art de lire et d’écrire. » Ce pacte devait être à son avantage, parce qu’il l’accepta sur-le-champ ; il multiplia ensuite les caresses et voulut reprendre nos jeux.

VIII. Notre projet fut mis à exécution sans délai, en dépit des obligations que Corvus affrontait une bonne partie de la journée. Car, s’il était issu de la même province que le grand Sénèque, il avait un rang bien moins élevé, ce qui l’obligeait à courir dès le point du jour de patron en patron pour recevoir les sportules et tenter d’obtenir, à la faveur de l’inclination que Néron professait pour les arts, le soutien dont d’illustres poètes avaient bénéficié sous le règne d’Auguste. Après avoir gravi et dévalé les pentes de l’Aventin, du Caelius, de l’Oppius ou des Esquilies, il poussait parfois jusqu’à la porte Colline, le Janicule et autres régions éloignées, pour retourner dans le centre de la Ville et recommencer, ce qui l’épuisait malgré sa jeunesse. En effet, ses visites ne se résumaient pas à l’habituelle salutation matinale : il se voyait contraint d’apparaître aux côtés de ses divers patrons à toutes sortes de cérémonies, aussi bien publiques que privées, ou encore aux bains, et, pour leur plaire, de consacrer des vers à des événements ou des êtres si insignifiants que c’en était humiliant.
« Comprends-tu ce que cela signifie ? Je n’ai jamais assez de temps pour rimer comme il se doit ! » se plaignait-il, avant de se pencher sur mon épaule et de m’indiquer en soupirant comment manier efficacement le stylet et retranscrire dans la cire des tablettes les vers que je lui livrais. Et quand l’impatience le gagnait, il ajoutait, mauvais : « Pourquoi tiens-tu donc tant à lire et à écrire ? Tu sais compter, cela te suffit bien ! » Il n’en était rien : l’écriture m’apporterait bien plus que le calcul, je le savais. Mais je ne me formalisais pas de ses éclats : étant d’un naturel aimable, il les regrettait très vite et me couvrait alors de baisers. La poésie agissait, elle aussi : pareille à un philtre, elle tissait de mystérieux liens entre nos cœurs et suscitait dans nos esprits assez d’émulation pour que nous trouvions du plaisir à composer des vers ensemble tout en buvant du vin miellé.

IX. Lorsque j’eus recouvert de poèmes un nombre suffisant de tablettes, nous décrétâmes qu’il convenait d’en donner une lecture publique. Celle-ci eut lieu dans une salle attenante au portique d’Octavie, garnie par nos soins de banquettes et de sièges de location ; il avait également fallu payer et rédiger les invitations où figuraient des vers choisis pour l’occasion, engager quelques individus de bel aspect – non les misérables « mangeurs de bravos » habituels – qui applaudiraient, le moment venu.
À l’écart, dans la salle comble où avaient notamment afflué les poètes peu fortunés qui avaient coutume de s’y réunir et d’autres bien plus illustres – tels que Lucain et Perse –, ainsi que deux ou trois patrons de Corvus qui se prenaient pour des littérateurs, j’assistai discrètement au triomphe de mon bien-aimé. Je fus fort aise de voir un large sourire éclairer son visage tandis qu’on se précipitait pour le féliciter et je souhaitai que ce nouveau masque s’y imprimât, remplaçant la grimace amère que j’y lisais trop souvent à mon goût. Quand, enfin, nous nous retrouvâmes seuls, il tint à me redire que son succès était aussi le mien et proposa de mentionner nos deux noms sans distinction sur les rouleaux qu’il ne manquerait pas de faire exécuter. À cette époque déjà, je n’avais pas ce genre de vanité et je déclinai son offre sans aucune arrière-pensée.

X. Le lendemain, nous allâmes acheter de quoi produire une dizaine de rouleaux, puisque Corvus comptait adresser ses vers non seulement à ses amis poètes, mais aussi à quelques puissants afin que, les vantant autour d’eux, ils leur garantissent la renommée. Nous nous entendîmes avec un dénommé Fannius Sagax, qui avait mis au point, à force de polissages, un papyrus que privilégiaient les écrivains de la Ville, et engageâmes un copiste recommandé pour son habileté et sa célérité. Mon écriture était encore trop hésitante pour ce genre de besogne, mais je possédais d’autres arts et je m’offris de représenter en tête du texte le volatile qui, par sa couleur, avait valu à mon bien-aimé son surnom, ce que ce dernier accepta volontiers. Comme j’hésitais à tourner mon oiseau vers la droite ou vers la gauche en raison des présages que certains lisaient dans la direction de son vol, il rétorqua qu’il s’agissait là de superstitions idiotes et me taquina un peu. J’optai de mon propre chef pour le côté droit, un choix qui se révéla dans un premier temps erroné, à moins qu’il ne confirmât justement l’opinion de Corvus.

XI. En effet, malgré ce premier succès, son existence ne s’améliorait guère, puisqu’il récoltait, pour tous lauriers, des toges ou des manteaux neufs donnés par ses patrons, ainsi que la possibilité de séjourner dans des villas à la campagne où composer son œuvre en toute tranquillité. Il aspirait à bien d’autres faveurs, par exemple à celles dont son cher Lucain jouissait auprès de l’empereur, qui venait de lui octroyer la questure et l’augurat, malgré son jeune âge, même si, dans le secret de notre alcôve, il accusait le neveu de Sénèque de fouler aux pieds son immense talent pour flatter un prince coupable de matricide – tout le monde savait, prétendait-il, qu’Agrippine ne s’était pas percée d’un poignard, comme Néron l’avait écrit au sénat, mais qu’elle avait été bel et bien assassinée. Face à son amertume, je regrettais parfois de l’avoir secondé dans son entreprise.

XII. J’ignore ce qu’il serait advenu de notre amitié sans l’événement qui se produisit quelque temps plus tard. Un soir où je rentrais chez moi après m’être exhibée dans la domus de Maximus avec ma cithare, je trouvai Corvus couché et apparemment endormi. Intriguée, je m’approchai et constatai, à la lumière du jour finissant, qu’il était blessé au visage. L’exclamation qui m’échappa le réveilla et, se redressant, il me dit, tout exalté : « Ne crains rien, ce n’est pas grave ! Ou, plutôt, c’est la bonne fortune ! Laisse-moi t’expliquer. »
Et il raconta. Alors qu’il traversait le Transtevere, vers la deuxième heure, après avoir rendu sa visite du matin à l’un de ses patrons, il avait été victime d’un accident. Il était en effet si bien absorbé dans ses pensées qu’il n’avait pas remarqué le convoi d’ouvriers qui jaillissait d’une rue et il s’était heurté à une poutre avec une telle violence qu’il avait perdu connaissance. Quand il avait repris ses esprits, il était allongé sur des sacs de jute à l’intérieur d’une vaste pièce et entouré d’étrangers qui le scrutaient d’un air soucieux. L’un d’eux, accroupi, lui nettoyait le visage à l’aide d’un linge qu’il trempait dans un bassin rempli d’un liquide vinaigré. Voyant que Corvus revenait à lui, il l’avait interrogé, sans doute dans le dessein d’évaluer son état, et ce en employant l’idiome des Grecs. Tous les autres s’étaient ensuite présentés, et peu à peu la situation s’était éclaircie : ces gens-là, des marchands de toile, avaient assisté à l’accident et transporté le blessé dans leur entrepôt voisin, non sans avoir chargé un enfant d’aller chercher leur ami Lukas, médecin.

XIII. « Après avoir nettoyé ma plaie, Luc l’a enduite d’un onguent, puis il m’a bandé le bras et m’a aidé à me lever. Nous avons ensuite devisé un moment, plus confortablement assis. Il est originaire d’Antioche, comme toi, et a pour maître un mage, ou peut-être un philosophe, un certain Paulus, dont il a vanté l’enseignement avec respect et amitié. Si ce Paul est à sa ressemblance, il doit valoir la peine de faire sa connaissance. »
Comme la nuit était tombée à notre insu tandis que Corvus dévidait son récit, j’allumai une lampe à huile et l’approchai. Le spectacle que je découvris à sa lumière me stupéfia : malgré la vilaine blessure qui l’abîmait, son visage était empreint d’une étrange et inédite beauté. Je m’interrogeai un moment sur ce phénomène, mais la disparition de l’amertume qui avait trop longtemps durci les traits de mon amant me comblait à tel point que j’évitai de m’attarder sur ces pensées.

XIV. Dès le lendemain Corvus regagna le Transtevere, où il rencontra le philosophe dont le médecin lui avait parlé, comme il me le rapporta ensuite. Originaire de Tarse, le dénommé Paul avait été arrêté à Jérusalem sous la fausse accusation de sédition et, ayant fait valoir sa condition de citoyen romain, conduit dans la Ville pour y être jugé. Comme on l’avait autorisé à vivre dans un logement gardé par un soldat jusqu’à la date de son procès, il y recevait membres de sa famille, amis et élèves, servi par un esclave et assisté de « collaborateurs » au nombre desquels le médecin figurait en tant que secrétaire. Surtout, il y livrait son enseignement à propos d’un Galiléen du nom de Khristos qui lui était apparu en songe alors que lui-même persécutait ceux des juifs qui l’adoraient. « Cet enseignement, Chloé, se résume à l’agapè, l’amour inconditionnel, uniquement à cela. Et ce ne sont pas de vaines paroles, tu devrais voir les prévenances que ces gens ont les uns pour les autres, quelle que soit leur condition ! » conclut Corvus.

XV. Je les vis quelques jours plus tard, tandis que nous nous unissions au petit groupe qui remplissait la pièce principale : patriciens, affranchis et esclaves, citoyens romains et étrangers, hommes et femmes, non seulement se côtoyaient sans distinction de rang, mais aussi se montraient aimables les uns envers les autres en s’appelant « frère » ou « sœur », comme s’ils étaient du même sang. Au milieu d’eux se tenait un quinquagénaire de taille moyenne au crâne chauve et à la longue barbe grise de stoïcien en qui je reconnus le Paul que Corvus m’avait dépeint. Il nous invita à prendre part à leur repas, alors que les membres de la petite assemblée nous accueillaient chaleureusement.
Quand nous fûmes tous installés, il prononça des bénédictions et partagea le pain, puis nous commençâmes à manger, servis tantôt par l’un, tantôt par l’autre, en dépit de toute règle de préséance. Remarquant ma stupeur, le dénommé Luc m’expliqua que les lois du monde n’étaient pas en vigueur au sein de la maisonnée : « La seule juridiction que nous reconnaissons est celle de l’Esprit », dit-il d’une façon énigmatique. N’osant pas poser trop de questions, je m’abandonnai à la gaieté de cette tablée, que la frugalité du repas, dont étaient absents vin et viande, n’entamait pas.

XVI. Puis Paul reprit la parole pour expliquer à l’intention de Corvus et de moi-même en quoi consistait le culte de ce Christ, qu’il appelait aussi Yeshoua et qualifiait d’« Oint du Seigneur ». Il parla d’une ancienne et d’une nouvelle alliance, de la Loi et des prophètes, et d’autres sujets obscurs avec une ferveur que je n’avais encore vue chez personne et qui, à elle seule, aurait persuadé quiconque de la véracité de ses dires, par exemple de la « grâce », terme étrange qu’il employait fréquemment à propos de son dieu. Ce Seigneur, Yahvé, était bien plus généreux que les divinités romaines, crus-je deviner, car il offrait aux hommes son propre « royaume », s’unissait volontiers à eux par l’esprit et, chose extraordinaire, leur rendait la vie après la mort. Il évoqua également les dissensions qui secouaient les diverses maisonnées, constituées de juifs, de prosélytes et de païens, ainsi qu’un certain Siméon, un autre prédicateur, qui avait été le compagnon de Yeshoua pendant plusieurs années et qui était lui aussi de passage dans la Ville. Enfin il pria une femme de lire la lettre qu’il avait rédigée à l’intention d’une autre communauté, ce qu’elle fit aisément après s’être couvert la tête. Je l’écoutai, bouche bée : voilà donc à quoi servait également l’écriture, me dis-je, et je me félicitai de posséder désormais cette connaissance.

XVII. C’est ainsi que nous entrâmes dans la maisonnée, dont les membres semblaient rivaliser pour prêter secours à l’un ou l’autre, en particulier le patricien Quintus et sa femme Tulla, les plus riches d’entre nous, même si la vraie richesse, répétait Paul, était bien différente de celle à laquelle nous étions habitués. Ces doubles sens m’avaient d’abord surprise, puis je m’accoutumai à la métaphore au point de la chercher dans tous les discours, dans toutes les épîtres, au grand amusement de Corvus. En vérité, une espèce de souffle s’était emparé de nous, une force qui nous rendait toute chose facile, une joie que nos patrons et connaissances ne manquaient pas de remarquer et dont ils cherchaient les causes là où elles n’étaient pas, par exemple dans notre extérieur ou dans la qualité de la lumière qui nous éclairait.
Il me semblait aussi que nous nous aimions davantage, d’un amour plein, entier, et plus seulement comme des amants. Corvus, surtout, avait changé. Désormais peu enclin à railler autrui dans des épigrammes, il s’essayait à l’élégie, genre qui, à vrai dire, lui convenait davantage ; quant à moi, j’abandonnai la profession de courtisane pour me consacrer au seul art de la musique et m’essayai dans le secret à composer des hymnes. De ma cithare, j’avais toutefois ôté la petite statuette en ivoire qui ornait son montant droit, de crainte que mes nouveaux amis, devant qui j’en jouais lors de nos réunions, en particulier pour agrémenter la lecture des psaumes, ne la prissent pour une idole, car elle représentait le satyre Marsyas, pendu par les bras à un arbre, subissant le châtiment d’Apollon, qu’il avait osé défier en un concours musical. Me défaire de mes atours ne me causa point de peine : je n’avais plus à séduire qui que ce fût, seul Corvus m’importait.

XVIII. Les mois passaient. Paul fut libéré de sa prison et contraint à l’exil. Au cours des deux années qu’avait duré son séjour à Rome il avait livré de multiples enseignements et tenté d’unir toutes les communautés en un seul « corps », comme il le disait au grand dam de certains, aussi fûmes-nous nombreux à être tiraillés entre la satisfaction et la peine, à l’annonce de ce verdict. Il nous réunit une dernière fois et nous promit de revenir en nous invitant à lire ses épîtres anciennes, comme celles qu’il nous enverrait d’Ibérie, puisque telle était la destination de son voyage. Enfin, après nous avoir tous étreints comme de petits enfants, il partit en compagnie de Luc vers ces terres lointaines.

XIX. Nous nous retrouvions désormais chez Quintus et Tulla, dont la belle demeure, située sur les hauteurs du même quartier, était assez vaste pour contenir notre maisonnée. Ensemble, nous nous remémorions les dires de notre maître, en mettant toujours plus d’ardeur à nous dépouiller de ce qu’il appelait « le vieil homme » en nous, soit un être soumis aux seules lois du monde. Ce n’était pas toujours chose aisée, car le monde se rappelait à nous de multiples façons. En cette huitième année du règne de Néron, en effet, l’ascendant que le préfet du prétoire Tigellinus prenait sur l’empereur se substituait à celui de ses deux conseillers et, Burrus mort, Sénèque avait demandé à se retirer de la Cour. Était-ce la disgrâce de son oncle, ou la jalousie de l’empereur, qui s’essayait lui aussi à la poésie ? Au même moment, Lucain, qui venait de publier les trois premiers livres d’une grande et magnifique épopée intitulée La guerre civile, fut frappé de l’interdiction de publier ses vers et de parler en public. Il n’y avait pire condamnation pour un poète, estimait Corvus, qui s’efforçait de réconforter son ami par de nombreuses visites.

XX. Parce qu’il nous était permis de parler librement, Corvus évoquait devant Lucain l’enseignement que nous avions reçu : mieux que le stoïcisme, qui prônait également le dépassement des vains désirs et des biens transitoires, il lui avait en effet permis de se détourner de la popularité et des honneurs, si bien qu’il lui arrivait aujourd’hui de rire de son ancien attachement. Or Lucain semblait avoir égaré toute philosophie et même toute raison : il était tant à sa colère qu’il fallait d’abord s’employer à l’apaiser avant de pouvoir débattre avec lui – en particulier de l’illusion dispensée par ce monde qui vous glorifiait un jour et vous foulait aux pieds le lendemain. Ou encore de la nécessité de bouleverser l’ordre établi, ce que le poète, quoique bienveillant envers ses esclaves, refusait, jugeant même cela dangereux. Mais toujours il paraissait heureux de nous accueillir dans sa demeure où, pour égayer l’atmosphère, j’interprétais avec sa femme, la belle Argentaria Polla, des mélodies anciennes et nouvelles, puisqu’elle était versée non seulement dans la poésie, mais également dans la musique.

XXI. Avec le temps de la disgrâce s’était ouverte l’ère de la suspicion et de la peur, que vinrent bientôt attiser les meurtres de plusieurs sénateurs et même d’Octavie, l’épouse du Prince, lequel avait réclamé, murmurait-on, qu’on lui présentât leurs têtes coupées. Je m’en rendais bien compte lors des banquets où j’étais encore engagée pour ma musique et mon chant : ceux des puissants qui se voyaient relégués, à tort ou à raison, dans le camp de l’ennemi murmuraient, l’air sombre, au lieu de rire, et souvent on apprenait que l’un d’eux avait brusquement fui Rome pour sa villa à la campagne dans l’espoir de ne pas être inquiété. Arguant de sa maladie, Sénèque avait quant à lui abandonné la Cour, bien que l’empereur se fût opposé à sa retraite, et gagnait fréquemment ses domaines, à quelques milles de la Ville.

XXII. Corvus et moi séjournâmes dans l’un d’eux, à Nomentum, l’été de la disgrâce et le suivant, à l’invitation de Polla qui espérait que ce cadre bucolique ainsi que la présence – certes intermittente – de son oncle finiraient par étouffer la fureur de son époux. Éloignés du vacarme et de l’agitation de la Ville, ces lieux étaient en effet si paisibles que j’avais, pour ma part, le sentiment d’entendre pour la première fois le chant des oiseaux, le murmure des ruisseaux, ou le bruissement du blé et de la vigne agités par le vent.
En proie à ce ravissement, je disais à Corvus que nous devrions nous établir ensemble dans un endroit de ce genre, mais il riait et me traitait gentiment de sotte : comment y subsisterions-nous, lançait-il, puisque nous avions l’un comme l’autre besoin d’un auditoire appréciant les arts que nous pratiquions ? « Nous pourrions vivre simplement, apprendre à travailler la terre », rétorquais-je. Il riait encore et objectait que l’avenir était dans le cœur vibrant de l’Empire, que nous le devions aussi à nos « frères » du Transtevere, et, comme j’étais attachée à lui tel du lierre à un arbre, je finissais par céder, l’interrogeant plutôt sur ce qu’il avait appris de Sénèque lors de leurs rares entretiens.

XXIII. Du philosophe, qui préférait apparemment converser avec sa propre personne qu’avec les autres, je ne vis que l’éclat des yeux un soir où je m’étais égarée dans sa demeure. Assis sur une banquette, il semblait si inerte, si raide, que je l’aurais sans doute cru mort s’il n’avait justement ouvert les paupières et posé son regard sur moi. La force qu’il dégageait, en dépit de son corps éprouvé par la maladie et l’abstinence, me frappa à tel point que cette image se grava dans mon esprit, tout comme le sentiment que j’éprouvai alors. Maintenant que le temps a passé et que d’autres malheurs sont advenus, je comprends qu’il attendait déjà la mort.

XXIV. Nous étions à Nomentum l’été où la Ville prit feu. Sans tarder, Corvus et Lucain voulurent y retourner afin de mettre en sécurité ce qu’ils avaient de plus précieux – en particulier leurs écrits – et de porter secours à ceux de nos proches qui s’y trouvaient encore. Je demeurai auprès de Polla non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi parce que nous ignorions si nos logements tenaient encore debout : le feu, qui avait débuté dans les parages du Grand Cirque, rapportait-on, s’étendait à toute allure aux autres régions.

XXV. Une étrange période s’ouvrit alors. En l’absence de Sénèque et de Pompeia Paullina, sa femme, Polla se consacrait au rôle de maîtresse de maison, accueillant notamment des connaissances et des parents qui fuyaient Rome pour des villas voisines ou venaient demander l’asile. Tous peignaient des scènes de terreur, de destruction et de mort qui tiraient aux enfants des pleurs et réduisaient au silence le reste de leurs auditeurs. Pour étouffer mon inquiétude, je me réfugiais dans la bibliothèque, une vaste pièce entièrement garnie de casiers et d’armoires, mais dépourvue du luxe que j’avais vu, par exemple, chez Maximus sous forme de rayonnages en thuya et en ivoire ou de portraits d’auteurs. Les œuvres y étaient classées selon qu’elles étaient écrites en grec ou en latin, et regroupées d’après leur genre, m’avait expliqué le secrétaire, un grammairien qui avait manifesté une légère surprise lorsque je l’avais prié de m’indiquer les textes auxquels son maître était le plus attaché ou qu’il consultait volontiers. Avec des gestes mesurés, il avait ensuite réuni sur la table des rouleaux et des codex, avant de m’inviter à m’asseoir et de m’offrir de quoi noter, ce dont mon excellente mémoire me dispensait.

XXVI. C’est de là, Lecteur, que date la familiarité que j’ai acquise avec la langue, ne t’étonne donc plus de me la voir manier comme si je la pratiquais depuis l’enfance. Grâce aux leçons de Corvus, j’étais en effet en mesure de lire sans effort le latin comme le grec, et je lus tout mon saoul dans la bibliothèque de Sénèque, aidée par le grammairien, prompt à éclaircir pour moi tel ou tel point. Quand je m’interrompais, ivre de savoir, je me surprenais parfois à rêver à ce qu’aurait été mon existence si j’étais née, comme Polla, dans une noble famille et avais reçu l’instruction qui était la sienne. Certes, c’étaient là des pensées infécondes, parce qu’il est impossible de retourner en arrière, mais peut-être pouvais-je espérer en une autre vie, une vie successive, où je bénéficierais de tous ces dons. N’était-ce pas ce que Sotion, l’un des maîtres de Sénèque, voulait dire en affirmant, à la suite de Pythagore, que les âmes passent de corps en corps après la mort ? S’il était dans le vrai, alors la vie ne prenait jamais fin, ce que Paul soutenait, du reste, en d’autres termes.

XXVII. Au bout de quelques jours Lucain réapparut, aussi furieux qu’aux premiers temps de sa disgrâce, bien que sa demeure eût été épargnée par le feu, ce qui n’était pas le cas de la mienne – ni d’une grande partie de la Ville, d’ailleurs, puisque seules les quatre régions les plus éloignées du centre avaient résisté à la puissance de l’incendie. Dans les flammes, raconta-t-il d’une voix rauque, avaient péri des milliers d’habitants, mais aussi d’irremplaçables chefs-d’œuvre de l’art, des bibliothèques entières, des sanctuaires et jusqu’aux pénates, englouties avec le temple de Vesta. Pendant que tout cela s’envolait en fumée, ajouta-t-il, on aurait vu Néron chanter et jouer de la cithare en haut d’une tour placée dans les jardins de Mécène, et le bruit courait qu’on avait allumé le feu sur son ordre. « Bien sûr, c’est cela ! Il a brûlé la Ville pour la reconstruire à sa guise, étendre ses jardins, étendre ses palais, ne le comprenez-vous pas ? » s’exclama-t-il, tandis que Polla le dévisageait, effarée.

XXVIII. Quand il se fut un peu calmé, je le questionnai à propos de Corvus. Il me répondit que celui-ci était resté à Rome afin de prêter secours à ceux qui avaient tout perdu dans l’incendie ; installé chez certains de nos amis, au Transtevere, l’une des quatre régions que les flammes n’avaient pas touchées, il me faisait dire d’attendre son retour, ou un message qui m’inviterait à le rejoindre. Je compris qu’il se trouvait auprès de Quintus et de Tulla, et cela me rasséréna un peu, même si je demandai de quoi mon bien-aimé vivrait, maintenant que ses patrons avaient presque tous quitté la Ville et qu’il y avait tant de destructions autour de lui. Lucain éclata alors d’un rire amer, presque fou. Il y aurait d’innombrables éloges à écrire pour honorer les défunts ! s’exclama-t-il, avant de se retirer : il avait l’intention de composer un libelle à propos de l’incendie, et tant pis s’il avait l’interdiction de le divulguer ou de le lire en public. Du reste, Néron passerait comme ses prédécesseurs, probablement assassiné.

XXIX. De ce qui s’ensuivit jusqu’à ce jour où j’écris, je me rappelle surtout la fureur du poète que plus rien, ni l’amour de sa femme, ni la sagesse que son oncle lui avait inculquée, ni même la logique – pourquoi Néron aurait-il allumé un incendie qui avait détruit les objets qu’il aimait ? objectait en effet Polla – ne parvenait à apaiser. Il semblait lui-même consumé par un feu, un feu mauvais, bien différent de celui qui animait Corvus quand je le retrouvai dans le campement du Vatican où il prêtait main-forte aux sans-logis qui y avaient afflué. Les visages si semblables des deux amis s’opposaient à présent, telles les deux faces d’une pièce de monnaie qu’on a lancée très haut et qui retombe en tournant sur elle-même, tantôt dans l’ombre, tantôt dans la lumière, selon une trajectoire inéluctable. »

Extraits
« XXXIII. Je restai auprès de Polla quelque temps encore: avec Maximus, rentré de villégiature après l’été, elle était la seule personne qui me fût familière dans cette ville où les quelques chrétiens rescapés se terraient. C’est elle qui me souffla, un soir, entre les larmes, qu’il existait peut-être un moyen de ramener à la vie nos bien-aimés: «Copier et recopier leurs œuvres, relater leur existence, leur rendre justice par les paroles et par l’écrit. Ainsi Néron passera, oui, mais eux demeureront dans le panthéon des Arts.» Une autre forme d’immortalité? J’y songeai toute la nuit, incapable de m’endormir, et, lorsque les premières lueurs du jour vinrent éclairer ma table, je me mis à écrire. » p. 34

« Une beauté, Une chasseresse, Telle est donc celle que le peintre a vue derrière mon apparence? Tandis que, tout à la surprise, je fais réflexion, une particularité attire encore mon attention. Au bas de la peinture, cachés dans un repli du manteau, sur ce qui m’est d’abord apparu tel un ruban, on peut Lire en tournant la tête les mots: Quem diligis numquam perdes, soit en langue vulgaire: «Qui tu aimes jamais ne perdras». À qui s’adresse donc cette phrase? À ceux qui verront la peinture après moi, aux membres de ma famille, afin qu’ils ne m’oublient pas, une fois que j’aurai péri? Ou plutôt à ma personne? Et si c’est à ma personne, est-ce lui,
Rembrandt van Rijn, que je ne perdrai jamais? Croit-il donc que nous nous reverrons un jour, malgré son refus dernier de me recevoir? Le veut-il? Est-ce par conséquent une promesse? Les doigts pressés contre mes lèvres, je pleure et je ris tout à la fois. » p. 120-121

À propos de l’auteur
BAUER_Nathalie_DRNathalie Bauer © Photo DR

Traductrice de l’italien, docteur en histoire, Nathalie Bauer a publié six romans: Zena (JC Lattès, 2000), Le feu, la vie (Philippe Rey, 2007), Des garçons d’avenir (Philippe Rey, 2011), Les Indomptées (Philippe Rey, 2014), Les complicités involontaires (Philippe Rey, 2017) et Qui tu aimes jamais ne perdras (2023). (Source: Éditions Arléa)

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Sortir au jour

DHEE-sortir_au_jour  RL_2023

En deux mots
Une autrice rencontre une thanatopractrice lors d’une séance de dédicace. Mais leur échange ne va pas s’arrêter là. Curieuses l’une de l’autre, elles ne vont pas tarder à se découvrir des points communs, y compris durant le confinement décidé par les autorités, et explorer les liens unissant les humains et les défunts.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ma rencontre avec une thanatopractrice

Amandine Dhée raconte la rencontre d’une autrice et d’une thanatopractrice, la personne qui prépare et embaume les cadavres. Une fois écartés les préjugés, leurs échanges vont s’avérer passionnants, autour de la mort et de la transmission.

Ce roman est d’abord l’histoire d’une rencontre. Lors d’une séance de dédicace, un visiteur explique qu’il n’aime pas le mot «autrice». Un débat s’engage alors, les opinions s’expriment jusqu’à ce que Gabriele explique qu’une autrice est tout aussi légitime que d’autres professions, dont la sienne, thanatopractrice. Une affirmation qui va éveiller la curiosité de la romancière, car cela lui permet de constater combien ses préjugés sont forts en la matière, à commencer par l’aspect physique de la personne chargée d’embaumer les morts et qu’elle imaginait plutôt triste, vieille et introvertie et qu’elle découvre jeune et pleine de vie!
Après leur échange initial, de nombreuses rencontres vont suivre qui vont permettre de mieux comprendre Gabriele, mais aussi de parler de la mort sous un aspect totalement différent que d’ordinaire, ce qui rend le livre formidablement intéressant.
Il est ici aussi question de technique, d’habitudes et de rituels – quelquefois très curieux – et de l’évolution de la société dans son rapport aux défunts.
Amandine Dhée a eu la bonne idée d’insérer au fil de son récit les extraits de l’émission «Vis ma vie de thanatopracteur», qui, comme l’indique l’autrice en fin de volume, ont été retranscrits avec l’autorisation de Réservoir Prod. Car ces échanges montrent de manière éclatante combien ce métier est méconnu et combien il véhicule de fantasmes. La confrontation entre ce verbatim et le témoignage de Gabriele va même nous offrir un côté burlesque, pas forcément attendu dans un ouvrage parlant de la mort. Oui, il y a dans ce livre d’intéressantes réflexions sur nos rapports aux défunts, sur cette envie de les voir continuer à cheminer à nos côtés, à leur parler et à surmonter la douleur de la perte. Mais il y a aussi l’humour rehaussé par la construction et le style.
Quand, durant la rédaction du livre, survient la pandémie, «ce scénario éculé de science-fiction, le coup du virus dévastateur», puis le confinement qui fait émerger un nouvel ordre social ponctué par l’annonce tous les soirs du nombre de morts, l’autrice comprend une chose essentielle: «Écrire sur la mort me tient en vie».
Écrire va aussi lui permettre de comprendre combien son affinité avec Gabriele n’est nullement le fruit du hasard, bien au contraire, puisque toutes deux font un peu le même métier: raconter une histoire. «Gabriele dénoue les traits des visages défunts, ferme les yeux, fait se joindre des mains. Elle met en scène une fin paisible, elle oppose un récit au chaos. C’est bien que la personne ait l’air endormie plutôt que décédée. Ce n’est pas un mensonge, puisque tout le monde veut y croire. Parce qu’on en a besoin, parce qu’on a peur. Personne n’est dupe, mais on joue le jeu. J’apprends que la chambre mortuaire s’appelle un amphithéâtre. Le temps d’une veillée, nous lier avec ce récit.»
Amandine Dhée démontre ce côté théâtral dans le spectacle qu’elle a conçu autour de «Sortir au jour» et qui est en tournée actuellement et qui prouve lui aussi qu’une autrice ne doit pas avoir de sujet tabou. N’hésitez pas, à votre tout, à aller danser avec la mort.

Sortir au jour
Amandine Dhée
Éditions La contre allée
Roman
120 p., 17,50 €
EAN 9782376650843
Paru le 13/01/2023

Où?
Le roman se déroule en France, mais n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« On pourrait lire Sortir au jour comme un livre qui parle de la perte, mais c’est exactement l’inverse, Sortir au jour raconte ce qui nous lie. » Amandine Dhée
À l’origine de Sortir au jour il y a cette rencontre dans une librairie entre l’autrice et Gabriele. Gabriele est thanatopractrice.
Très vite, entre elles, un dialogue s’instaure où il sera tour à tour question de la quête de sens chez Gabriele et de sa reconversion dans une profession qui véhicule autant de clichés que de préjugés, mais aussi des réflexions qui animent l’autrice à propos du désir de transmission, des pertes et des liens qui unissent les êtres et marquent les générations.
Liant l’intime au politique, avec l’humour et le sens de la formule qu’on lui connaît, Amandine Dhée atteint le but qu’elle s’était fixé : « écrire un livre réconfortant sur la mort ».

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Noé Megel)
La Viduité
Blog la bibliothèque de Delphine Olympe


Amandine Dhée présente «Sortir au jour» © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« C’est le nombre de peluches dans la salle d’attente qui m’a mis la puce à l’oreille. Cette générosité. Cette opulence. C’était suspect à force d’être mignon. On est restés plantés au milieu de la pièce une bonne minute puis on s’est assis du bout des fesses sur les chaises en plastique.
Une femme d’une cinquantaine d’années s’est approchée avec un doux sourire. Elle s’est présentée, bénévole pour l’association des maladies cardiaques congénitales. Je lui ai adressé un sourire de pure forme. Que ce soit clair : nous n’irions pas plus loin, elle et moi. Notre rencontre était accidentelle et il était hors de question que j’entretienne la moindre relation avec une bénévole de l’association des maladies cardiaques congénitales.
Nous n’avons pas attendu longtemps. Une jeune femme vêtue d’une blouse blanche nous a invités à entrer et a prié mon fils de se déshabiller. Mon petit garçon s’est exécuté, puis s’est allongé sur la table.
Il était paisible. Il s’est toujours prêté de bonne grâce aux examens médicaux, avec une confiance qui me serre le cœur. Il se hisse sur les grands fauteuils de cuir, grimpe sur les tables d’examen, allonge son inspiration, tend le bras sans rechigner pour la piqûre.
Si au moins il pouvait résister et pousser quelques hurlements, il m’offrirait l’occasion de le rassurer, de jouer ma partition de mère protectrice et, ce faisant, me détournerait de ma propre angoisse. Mais sa conduite digne m’oblige à rester stoïque et me laisse me ronger du dedans. Inutile de compter sur son père. Face au corps de notre petit garçon allongé sur la table d’examen, nous évoluons sur deux pôles opposés. Lui adopte une technique simple pour canaliser son angoisse : il l’ignore. Il surjoue la normalité pour mieux forcer le destin. Pour un peu, il siffloterait. Tiens bonjour madame, ah oui c’est sympa pour occuper son temps libre, l’association des maladies cardiaques congénitales, quelle bonne idée !
Moi, je fais l’inverse, je brandis le pire pour l’exorciser, je dis maladie, peur, mort. Un jour, de retour d’une promenade avec mon fils, j’avais fait remarquer, la voix gorgée d’angoisse, que notre enfant toussait exactement de la même façon que le défunt cocker de mon enfance qui souffrait d’un souffle au cœur. Mon compagnon m’avait jeté un regard ahuri, avait ouvert la bouche, puis s’était ravisé. J’étais restée seule à mouliner mon pressentiment morbide. L’ennui avec la paranoïa, c’est qu’elle ressemble beaucoup à une folle intuition. Dès lors, comment s’en débarrasser ?Depuis nos rives éloignées, nous nous contemplons lui et moi avec stupéfaction, chacun trouvant l’autre un peu cinglé mais se retenant de le dire parce que, vraiment, ce n’est pas le moment. La peur nous retient de nous disputer et, à bien y penser, je me demande si ce n’est finalement pas le plus inquiétant pour notre enfant, cette harmonie artificielle et tendue.
La soignante a recouvert le corps de mon petit garçon avec des électrodes. Voilà, on y est. Au lieu de gambader dans la cour de récré ou de s’efforcer d’obtenir un bon point, qui fait une grande image avec un animal sauvage dessus au bout de dix, mon fils est là. L’écran s’est animé, la machine a pris le relais, l’examen a commencé. L’engin a ensuite crachoté du papier.
La jeune femme a arraché la feuille, observé attentivement le tracé sans dire un mot. Ça a duré environ un millénaire. Puis elle a félicité mon fils pour son courage et l’a invité à se rhabiller. Elle a de nouveau regardé le tracé et nous a annoncé que c’est le médecin qui nous donnerait le résultat. Ma gorge s’est nouée. Elle fuyait, c’était évident. La jeune femme s’est alors tournée vers un grand coffre en plastique, a plongé son bras dedans et tendu une peluche à mon fils en slip. Elle l’a de nouveau félicité pour son courage, ça devenait lourdingue.
Porte suivante. Cardiologue. L’enfant s’allonge une fois de plus. Cette fois, l’homme passe du gel sur sa peau et promène une sonde sur son cœur. Ça dure une minute ou deux pendant lesquelles, comme tout le monde à l’orée du drame, je fais enfin preuve d’humilité. Je prie je ne sais quelle entité supérieure, en régie générale, je supplie, dégouline de gratitude, promets de ne plus me plaindre, de voir enfin la chance qui est la mienne. Si seulement rien ne bougeait, rien ne s’abîmait. C’est simple, je supplie que rien ne change, surtout que rien ne change.
Très vite, il annonce : tout est normal. Il le répète, tout est normal, pour être sûr que cette phrase atteigne les cavités les plus lointaines de nos cerveaux. L’air afflue de nouveau, un sourire barre nos visages. L’horizon se dégage d’un coup, les épaules descendent. Pour la première fois depuis que j’ai franchi le seuil de cet hôpital, je vois en couleur. Super, je dis. Super, je répète. Voilà, c’est fini. Le médecin écrit son compte-rendu, il parle d’un enfant éveillé et plein de vie et d’énergie, il en rajoute un peu, puis nous regarde droit dans les yeux et nous dit adieu. Il dit encore, on ne se reverra jamais. Je crois que j’ai répété super, n’essayant même pas d’être un peu polie. Nous sommes ressortis d’un pas léger. Dans le couloir, la femme bénévole a passé sa tête, j’imagine qu’à nous voir, le sang revenu au visage, le frou-frou animé du bonnet, écharpe, manteau, les corps de nouveau élastiques, elle a tout de suite su, mais elle a quand même posé la question. Tout va bien, lui avons-nous annoncé avec cette fois un peu de chaleur dans le regard. Alors adieu, a-t-elle dit elle aussi. J’imagine que cet adieu est un truc auquel ils ont réfléchi. Un adieu, ce n’est pas un au revoir, c’est beaucoup plus puissant. Un adieu pour gratter vigoureusement la tache, effacer la peur et faire en sorte que l’on ne regarde pas notre fils comme une bombe à retardement les vingt prochaines années. Ce qui s’est passé n’est pas un avertissement mais une erreur d’aiguillage.
Chaque fois que je raconte cette histoire, je me demande ce qu’est devenue la fameuse peluche que l’on a offerte à mon fils ce jour-là. J’imagine que personne ne lui a reprise (rends-nous ça tout de suite, petit imposteur !), mais je suis incapable de me souvenir de ce qu’elle est devenue.
Un soir, chez des copains, une femme m’a dit qu’il lui était arrivé la même chose, le dépistage d’un souffle au cœur, l’examen du cardiologue. Non, elle n’avait pas eu peur, c’est des conneries elle avait dit, c’est pour faire marcher la machine à fric, ces examens. Je lui avais envié ce cynisme, il m’aurait été tellement secourable.
Ce non-événement a été l’une des premières choses que j’ai racontées à Gabriele. Elle m’avait demandé si j’en savais plus sur ce que je voulais écrire. J’avais répondu que non, que je ne savais pas exactement encore mais que je sentais que c’était important pour moi. Je crois que j’essayais de faire quelque chose avec ma peur.
La naissance de ma petite fille avait de nouveau ouvert la brèche. Pouls, souffle, palpitations. Comme s’il m’avait fallu fabriquer de la vie pour la savoir si fragile. Serrer contre moi cette minuscule densité, son ventre collé au mien, son abandon contre ma peau, et le creux de mon cou qui guérit tout.
J’ai si peur de perdre. Je n’arriverai jamais à me débrouiller avec cette pensée, à lui faire une place, qu’elle s’y tienne, qu’elle se taise. D’abord, il faut faire avec l’idée que tout dépend de nous, et puis que plus rien ne dépendra de nous. Quel est le pire?
J’aimerais tellement réussir à prendre de la distance, accepter, m’injecter de la philosophie en intraveineuse. La plupart du temps, je parviens à ériger de fragiles barrages, mais parfois : tsunami d’angoisse. Les plus grandes joies sont talonnées par la peur. Et si ça disparaissait ? Je m’agrippe aux statistiques. Tout va bien se passer. Mais les chiffres réconfortent si peu. Je sais à quel point ma peur est partagée, même si personne ne la nomme jamais. Au point que la société n’a même pas voulu inventer de mot pour dire les parents qui perdent un enfant.
Heureusement, il me reste l’agitation.
Les journées très remplies, le travail, comme c’est pratique pour s’offrir des angoisses plus digestes, leur donner forme humaine, et tandis que je flirte avec le burn-out au moins je ne pense pas à la mort, et d’ailleurs je ne manquerais pas de lui dire si elle se pointait, sa faux sur l’épaule : désolée, je n’ai pas le temps, je bosse, moi !Le dictaphone a enregistré ma voix qui bégaye lorsque je tente d’expliquer tout cela à Gabriele. Je veux lui dire ma peur de la mort, mais ça ne vient pas tranquillement, ça bute, ça lapsus, et je m’entends dire: j’ai meurs.
Le métier de Gabriele, c’est d’être là quand la catastrophe a eu lieu. Elle travaille avec les morts.
À cet endroit que je fuis. Elle et moi nous sommes rencontrées par hasard. J’ai entendu son rire, j’ai vu ses yeux briller. Alors j’ai dit : j’aimerais que tu me parles. »

Extraits
« Ce soir, le président de la République nous pousse à l’intérieur de nos maisons et nous ordonne d’y rester. Il nous invite même à lire, c’est dire si la situation est grave.
La vie ose tout, même ce scénario éculé de science-fiction, le coup du virus dévastateur. Ça ne peut pas bien se finir. Cette fois, nous allons payer nos excès.
Nous rangeons nos corps, aiguillés par la peur et l’absurde d’un virus invisible pour les uns, invincible pour les autres. Un nouvel ordre social émerge: héroïnes ou non-essentielles, épuisement ou désœuvrement. Quelqu’un à la radio annonce tous les soirs le nombre de morts.
Et puis le quotidien reprend.
D’abord, le court-circuit n’est pas si douloureux. C’est même inespéré d’avoir autant de temps avec ma toute petite fille, de ne plus être écartelée entre vie familiale et vie professionnelle, un rab de congé maternité sans la peur de ne pas retrouver sa place, sans la frustration de voir les autres avancer. » p. 68

« Écrire sur la mort me tient en vie. » p. 74

« Pourquoi maintenir les lieux de culte et pas de culture ? Qui décide de notre sacré?
Je crois aussi que Gabriele et moi faisons un peu le même métier: raconter une histoire.
Gabriele dénoue les traits des visages défunts, ferme les yeux, fait se joindre des mains. Elle met en scène une fin paisible, elle oppose un récit au chaos. C’est bien que la personne ait l’air endormie plutôt que décédée. Ce n’est pas un mensonge, puisque tout le monde veut y croire.
Parce qu’on en a besoin, parce qu’on a peur. Personne n’est dupe, mais on joue le jeu. J’apprends que la chambre mortuaire s’appelle un amphithéâtre. Le temps d’une veillée, nous lier avec ce récit.
Sur scène, mes comparses sont à mes côtés, je peux compter sur elles, et elles sur moi. Ensemble, nous tiendrons ce spectacle. Ensemble, nous tiendrons tout court. » p. 114

À propos de l’auteur
DHEE_Amandine_©petra-hillekeAmandine Dhée © Photo Petra Hilleke

Amandine écrit et arpente les scènes pour y confronter son écriture inspirée de la vie quotidienne. Ses textes viennent interroger la place de chacun.e dans notre société.
Comment exister malgré les autres? se demande-t-elle.
Cherchant encore la réponse, elle continue d’écrire.
Amandine est artiste associée à la Générale d’Imaginaire et est publiée aux éditions La Contre Allée. Après un premier «roman de la ville», puis un essai insolite sur le monde du travail et un roman plus personnel sur l’émancipation, elle écrit son premier texte jeunesse en 2016, Les Gens d’ici, qui traite de l’accueil des personnes migrantes. Ce texte sera mis en scène par Juliette Galamez et produit par La Générale d’Imaginaire. En janvier 2017 elle publie La Femme brouillon aux éditions La Contre Allée dans lequel elle livre un éclairage politique sur une expérience intime, sa maternité, roman qui a obtenu le prix Hors Concours 2017. En 2020, elle publie À mains nues, toujours à la Contre Allée, où Amandine explore la question du désir et de l’attachement à travers le parcours d’une femme et ses expériences sexuelles et affectives. En 2023 elle publie Sortir au jour, un ouvrage dédramatisant la mort. Ses livres sont adaptés en lectures musicales, qu’elle interprète notamment aux côtés du violoncelliste Timothée Couteau. (Source: lageneraledimaginaire.com)

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Monument Valley

CHAPUS_monument-valley  RL_2023  Logo_premier_roman

En deux mots
Pascal a choisi de s’exiler vers Monument Valley pour tenter de cicatriser sa blessure. Dans cette contrée désertique, il va rencontrer le propriétaire d’un motel et sa fille, ainsi qu’une française installée là depuis quelques années. Des rencontres qui vont le changer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le temps efface les blessures

Le personnage principal du premier roman de Pascal Chapus choisit de partir aux États-Unis pour faire son deuil. Du côté de Monument Valley – une contrée que l’on explore avec lui – il va faire plusieurs rencontres déterminantes.

Quand Pascal arrive à Monument Valley, ou plus exactement au motel du même nom, il n’a qu’une vague idée de son programme. Tout juste peut-on deviner à sa consommation d’anti-dépresseurs qu’il a choisi ce lieu pour prendre de la distance avec un passé douloureux.
Dans ce coin désertique, il va trouver une quiétude bienvenue, aidé en cela par Monsieur Heartwood, le gérant du motel avec lequel il se lie d’amitié.
Au fil des jours, il va faire connaissance du petit microcosme qui gravite autour du motel, de Lisa la fille de Monsieur Heartwood, qui s’occupe de l’entretien des chambres et de madame Delcour, une vieille dame qui a choisi de s’installer là depuis déjà six ans. Anoki, l’Indien Navajo qui propose aux touristes des randonnées à cheval quand il ne lance pas des poignards autour de cibles vivantes, vient compléter ce tableau.
Après une tentative avortée de rejoindre Monument Valley à pied, Pascal se range à l’avis du gérant et ira admirer ce somptueux paysage en voiture.
Les journées s’étirent, ponctuées par les repas préparés par Monsieur Heartwood, la lecture des romans de James Hadley Chase dont la bibliographie complète semble se trouver dans la bibliothèque et l’observation du va et vient des clients et des employés. Pascal vient de temps en temps donner un coup de main à la réception et à la cuisine et, quand un incendie se déclare au milieu de la nuit, il va parvenir à la circonscrire avec l’aide de Lisa. C’est en fait le chat, que Pascal a surnommé Miss Blandish, qui l’a prévenu.
Cet incident, dans ce coin si calme, va nimber le roman d’une aura de mystère, d’autant que la police conclut à une intention criminelle. Et alors que l’enquête se poursuit, Heartwood est hospitalisé. Pascal s’investit alors davantage dans la gestion du motel et préparera même un repas pour une dizaine de Chinois.
Au-delà du récit et des rencontres, c’est dans la gestion du temps que Pascal se reconstruit. J’irai même jusqu’à dire que cette nouvelle temporalité est au cœur du roman. Il n’y a alors pas d’obligations, pas d’emploi du temps préétabli. Et du coup, il est ouvert à tous les possibles. On ne peut que deviner la douleur de la perte subie, mais on comprend parfaitement que sous ce nouvel horizon les blessures cicatrisent petit à petit. Alors, une nouvelle histoire peut s’écrire.

Monument Valley
Pascal Chapus
Éditions Arléa
Roman
160 p., 17 €
EAN 9782363083296
Paru le 2/03/2023

Où?
Le roman est situé aux Etats-Unis, non loin de Monument Valley. On y évoque aussi le Sud-Ouest de la France.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un homme fait étape dans un motel proche de Monument Valley au cours d’un voyage où il essaie de faire son deuil. Le lieu, dans son étrangeté, faite d’immobilité et de mystère, le retient. Il y trouve sa place naturellement et, au fil du temps, des habitudes se prennent. C’est comme si le motel, le désert, toute cette beauté minérale et épurée, les rares personnes qu’il rencontre, apportaient enfin une réponse au questionnement douloureux qui semble l’avoir jeté là. Mais l’équilibre est fragile.
Dans une lente dramaturgie, le récit, tout en émotions contenues, nous mènera vers un dénouement inattendu.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Barbara Fasseur)

Les premières pages du livre
« 1
Le motel se dressait non loin du site de Monument Valley et en portait le nom. Monsieur Heartwood m’accueillit derrière son comptoir. C’était un homme qui semblait bon, avec des paupières tombant de fatigue sur ses yeux couleur d’eau. Je regardai ses mains posées à plat sur le devant de la réception. Il portait une alliance. Où était madame Heartwood ?
– Je pense rester une semaine.
– Je fais payer la première nuit. Et à votre départ, vous réglerez le reste.
Il me donna la clé de ma chambre. J’y déposai ma valise. La chambre était grande et climatisée comme à peu près partout aux États-Unis dans ce type d’établissement. Plus tard, mes affaires rangées, je m’éloignai à pied du motel. Je m’allongeai dans le désert, les yeux grands ouverts.
Le ciel presque blanc me recouvrait comme un linceul. Je dressai la main pour saisir la lumière. Un scorpion ou un serpent aurait pu me faire la peau. Je m’en fichais. Monsieur Heartwood serait venu à mon secours. La chaleur était écrasante. Je repartis dans ma chambre où je m’endormis dans l’air frais.
Le soir venu, je me rendis à la réception. Monsieur Heartwood était assis dans un angle de la pièce avec un livre entre les mains. Il le posa en me voyant.
– En quoi puis-je vous être agréable?
– Auriez-vous des sandwichs?
– Oui, bien sûr. Je peux vous préparer quelque chose.
– Merci. Je suis affamé et nous sommes tellement loin de tout…
– Oui, je le sais. C’est pour cela que nous offrons ce service aux clients. Vous voulez manger tout de suite?
– D’ici une heure, ce sera parfait. Maintenant que je suis rassuré, je peux attendre.
Je regagnai ma chambre et m’allongeai. J’observai les murs tristes, la commode désuète dans laquelle j’avais rangé mes affaires, une reproduction de chevaux accrochée au-dessus du bloc de climatisation, une table étroite, un peu trop haute, en guise de chevet. J’avais transpiré et j’allai prendre une douche. Je déchirai l’enveloppe de la petite savonnette neuve. L’eau gicla du pommeau fixé au mur et ruissela sur mon corps durant de longues minutes. Je n’existais plus, sinon par cette perception aqueuse, familière, qui faisait que j’étais partout et nulle part.
Un peu plus tard, monsieur Heartwood frappa à ma porte et entra avec un plateau sur lequel étaient déposés deux sandwichs et une cannette de bière. Personne n’aurait pu me combler autant. Il disposa le plateau sur la petite table, près de mon lit.
– Bon appétit.
Par la fenêtre, on vit une voiture pénétrer dans le parking et se garer devant la réception.
– Ah, un client, fit monsieur Heartwood.
Et il s’en alla.

2
Le lendemain, au réveil, j’avais un texto de mon amie Brigitte. Es-tu bien arrivé? Cette simple question me toucha. Je lui répondrais plus tard.
Ce matin-là, je décidai de rejoindre à pied le site de Monument Valley. Je me rendis à la réception où monsieur Heartwood me servit un café et des toasts. Je lui fis part de ma décision.
– À pied! Mais c’est très loin.
– J’ai tout mon temps.
– Vous avez un chapeau et de l’eau?
– Non.
Il disparut quelques instants et me rapporta une casquette et une bouteille d’eau fraîche.
– Prenez au moins cela.
Je le remerciai. Mon regard tomba une nouvelle fois sur son alliance. Mais où était madame Heartwood ?
La route 163 filait dans la lumière transparente du matin, au milieu d’un panorama désertique. À l’horizon, perdus dans l’immensité du ciel, de petits nuages blancs accrochés les uns aux autres inspiraient un sentiment d’éternité. Je marchais depuis un long moment au bord de la route lorsque je repensai à Anaïs. C’était la petite chatte de Michel. Je jouais des heures avec elle. J’adorais me soustraire à son regard derrière un meuble ou un mur, je voyais alors sa tête apparaître sur le côté pour me chercher. Elle est bête, mais elle est bête! me disait Michel. Je lui montre sa souris du doigt et au lieu de ça, elle se jette sur mon doigt! J’aurais aimé qu’Anaïs soit avec moi. Je l’avais laissée chez des amis qui disposaient d’un jardin. Je pris la bouteille dans mon sac à dos et bus quelques gorgées. Soudain, un bruit de corne de brume ébranla l’air. Un camion arrivant par-derrière me dépassa. Je m’écartai et le regardai filer vers l’horizon. Anaïs allait-elle bien? L’angoisse se réveilla à cet instant-là. Et plus le camion s’amenuisait dans le lointain, plus cette angoisse croissait. Quand il eut disparu de ma vue, je n’étais plus qu’un brasier vivant. Mon corps brûlait. Je paniquai et rentrai au motel. Une jeune femme vêtue d’une blouse et tirant derrière elle un aspirateur sortait de ma chambre. Elle me sourit mais cette marque d’amabilité me laissa indifférent. La fraîcheur de ma chambre n’adoucit en rien mon mal-être, elle l’aggrava au contraire. Je tournai un instant autour du lit puis m’y laissai tomber. J’avalai une barrette d’anxiolytique et pris la commande de la télé. Je fis défiler les programmes et m’arrêtai sur un épisode des Charlie’s Angels. Les voix de Jill, Sabrina et Kelly, leurs visages familiers tirés d’une période révolue me rassurèrent. Tout ça appartenait au passé, tout ça était mort comme cette pauvre Farrah Fawcett qui avait mis en scène sa triste descente aux enfers pour le bien de l’humanité. Dans la soirée, après avoir somnolé tout l’après-midi, je me rendis à la réception pour commander des sandwichs. Monsieur Heartwood était occupé avec des clients. J’attendis. Mon regard se porta sur les portes-fenêtres. Elles donnaient sur l’arrière, sur le désert. Un grand tapis aux couleurs passées recouvrait le parquet. Sur les murs vert pâle qui auraient mérité un coup de pinceau, étaient suspendus de vieux clichés d’un village Navajo et le portrait à l’huile, assez médiocre, d’un chef indien. Le mobilier était à l’avenant, des fauteuils solides mais sans grâce, une table basse, fruste, sur laquelle on avait posé un cendrier en verre. Un présentoir rotatif proposait des cartes postales de Monument Valley et des publicités pour des randonnées à cheval.
Dans le prolongement de la réception se trouvait une autre pièce, une modeste bibliothèque. Dans un renfoncement, étendue dans un panier en osier, une chatte allaitait ses chatons. Je m’approchai. La chatte me regarda un instant, puis détourna la tête en clignant des yeux. Son pelage était clair, presque blanc, à l’exception d’une tache rousse qui auréolait son museau. J’observai un long moment le tableau de l’affection maternelle. Ce fut un apaisement. J’examinai les livres, la tête penchée. Je tombai sur un nombre considérable de romans de James Hadley Chase, sans doute l’intégralité de son œuvre, des policiers. J’empruntai Pas d’orchidées pour miss Blandish, un titre qui me parlait.
Avant de quitter la pièce, je m’approchai encore de la chatte qui leva vers moi ses yeux énigmatiques.
– À bientôt, Bibi! lui dis-je doucement.
Bibi était le nom que Michel donnait à sa chatte pour l’appeler. C’était aussi le nom qu’il me donnait quelquefois.
Monsieur Heartwood venait de remettre les clés de leur chambre à des clients. Il se tourna vers moi.
– Comment allez-vous?
– Je viens de voir votre chatte.
– Oh, celle-là! Ça fait sa troisième portée et je n’ai jamais vu un chat rôdant dans les parages. Elle doit partir vadrouiller Dieu sait où. Parfois, on ne la voit pas des journées entières.
– J’ai vu qu’il y avait des livres dans la pièce d’à côté. Je me suis permis d’en prendre un.
– Vous avez eu raison, la bibliothèque est faite pour ça.
– Alors tant mieux. Est-ce que vous pouvez me préparer des sandwichs pour tout à l’heure. Je n’ai rien mangé de la journée.
– Avec plaisir. Je m’approvisionne auprès de fermes locales, ça fait toute la différence. Ce soir, je vous en préparerai au poulet.
– C’est vraiment gentil de votre part.
Je sentis que mes paroles lui allaient droit au cœur. Ce soir-là, monsieur Heartwood frappa à ma porte et se présenta avec son plateau.
– Voilà votre repas, avec un verre de vin blanc offert par la maison. Vin blanc de Californie.

Je n’osai insister une seconde fois sur sa gentillesse. Il déposa le plateau sur la table de chevet. J’étais allongé sur le lit, en train de lire le roman de Chase. Monsieur Heartwood s’adossa au mur.
– Alors cette excursion? Je vous ai vu revenir bien tôt.
– J’ai réalisé que c’était un peu loin à pied.
– Ça ne m’étonne pas, on ne mesure pas toujours les distances ici. Prenez tranquillement votre voiture et profitez du paysage sur place.
– Oui, c’est ce que je ferai demain, peut-être.
Il m’approuva d’un hochement de tête et s’en alla en me souhaitant une bonne soirée.
Vers minuit, alors que j’entamais le dernier chapitre de Pas d’orchidées pour miss Blandish, des pneus crissèrent sur le parking. La curiosité me tira du lit. J’éteignis la lumière et, me penchant vers la fenêtre, je vis une jeune femme sortir d’une voiture. Elle portait une jupe et un haut noir qui luisait dans la nuit claire. Elle avait, me semblait-il, un joli visage. Et puis, d’un coup, je la reconnus, c’était la femme de chambre. Ses cheveux étaient libérés, elle était maquillée. Elle commençait à gravir les quelques marches qui menaient à la réception quand un homme sortit d’une Mercedes et s’avança vers elle à grandes enjambées. Je n’entendis rien mais il dut l’interpeller car la jeune femme se retourna brusquement, comme surprise, et s’immobilisa au milieu de l’escalier. L’homme lui adressa la parole. Il était resté au pied des marches, à deux ou trois mètres d’elle. Je vis la jeune femme lui répondre. Et une courte discussion s’engagea. Puis ils ne dirent plus rien et parurent se tenir tête un bref instant. Alors, d’un pas rapide, la jeune femme rejoignit la réception sans se retourner. Quand elle eut disparu, l’homme regagna sa voiture et quitta le parking. »

Extrait
« Quand on quitte Monument Valley vers les étendues désertiques, le ciel commence à se remplir d’étoiles. Et en regardant ce ciel si familier, j’ai le sentiment d’être partout et nulle part. Devant moi, s’enfonçant dans la nuit naissante, Anoki trace le chemin. On s’éloigne encore et encore. Je me retourne. Au loin, devenu un îlot crépusculaire, Monument Valley m’apparaît dans son entièreté.
Anoki s’arrête et met pied à terre.
— Cela te convient-il ?
Je lui souris du haut de ma monture. Le silence est tel que je n’ai pas besoin d’élever la voix.
— Oui, c’est très bien.
On est arrivé au bout du chemin. » p. 140

À propos de l’auteur
Pascal Chapus vit à Toulouse, où il travaille au sein des services juridiques de la Ville. A la fin des années 80, il a effectué un long séjour d’études dans le Wisconsin et sillonné les États-Unis. De retour en France, il a repris des études de droit puis intégré la mairie de Toulouse en 1999. Auteur de plusieurs récits situés aux États-Unis, il s’est inspiré de l’un d’entre eux pour réaliser en Californie un court-métrage intitulé Onirique Standard. Monument Valley est son premier roman. (Source: Éditions Arléa)

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