L’homme sans fil

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En deux mots
La divulgation par Wikileaks de milliers de documents classifiés a provoqué en 2010 une onde de choc mondiale. Et l’incarcération du militaire qui a transmis les fichiers. En revanche, l’histoire de celui qui a dénoncé Bradley Manning restait à écrire. La voici.

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le Hacker qui voulait rendre le monde meilleur

Dans son second roman, Alissa Wenz retrace le parcours d’Adrian Lamo, hacker très doué qui se donnait pour mission d’aider les sites qu’ils piégeait à améliorer leur cybersécurité. En toute transparence et sans but lucratif. Jusqu’à ce que le FBI ne finisse par le localiser.

Cet étonnant roman commence avec le rappel d’une information qui a choqué le monde. La diffusion d’une vidéo baptisée «collateral murder» et qui montre l’armée américaine abattre deux journalistes de l’agence Reuters et les civils qui les accompagnaient ainsi que quelques témoins essayant de les secourir. Les militaires avaient confondu les appareils photo avec des armes. Cet enregistrement de 2007 faisait partie des milliers de documents classés défense que Wikileaks avait pu se procurer, analyser et finalement diffuser en 2010. Par la suite, on apprendra que le jeune militaire qui avait découvert et transmis ces fichiers s’appelait Bradley Manning et qu’il fut mis aux arrêts puis jugé et condamné à une lourde peine de prison.
En revanche, quasi personne ne connaît Adrian Lamo, le hacker que Manning avait réussi à contacter. Cet autre jeune homme a été découvert mort dans son appartement. L’autopsie mentionnera que la cause du décès n’a pu être établie.
C’est peut-être ce mystère qui a poussé Vera Keller à enquêter sur ce hacker. La journaliste va découvrir que la victime s’était forgé très vite une solide réputation, réussissant à pirater de très nombreux systèmes sensibles, de Microsoft au New York Times, afin de les pousser à mieux sécuriser leurs données. Il menait une vie de vagabond, allant de ville en ville et ne sachant où il allait dormir. C’est lors de l’un de ses voyages à bord d’un bus Greyhound qu’il avait croisé Sullivan. Comme ce dernier l’expliquera à la journaliste, «il ne cherchait pas l’argent, il vivait sans dépenses, il ne possédait rien, il ne souhaitait rien posséder (…) il cherchait seulement à être heureux, ou en cohérence avec lui-même, quelque chose comme cela. Il ne cherchait pas non plus la gloire. Quand des journaux disaient qu’il était “le plus grand hacker du monde”, il ne le supportait pas. Il ne voulait pas être adulé. Il ne voulait pas être pris comme modèle. Il voulait juste vivre comme il l’entendait.»
Au fil des pages, le lecteur va découvrir comment il va construire sa légende, réussir ses premières infiltrations et petit à petit devenir le « hacker sans abri », le « magicien du réseau » suivi par une cohorte d’admirateurs partageant les valeurs qu’il défendait. Et qui vont causer sa perte. Car le FBI finira par le localiser et le condamner. S’il parvient à échapper à la prison, il doit vivre loin d’internet pendant des années et retourne vivre chez ses parents, un bracelet électronique surveillant tous ses déplacements.
Alissa Wenz, qui s’est abondamment documentée, raconte les années qui ont suivi, et qui mèneront à l’issue fatale. Ce faisant, elle propose au lecteur une habile réflexion sur la notion de liberté et de vérité, autour de la raison d’État et de la transparence démocratique. Julian Assange, Bradley Manning et Adrian Almo sont-ils des héros ou des traitres? Peut-on, pour de nobles motifs, plonger dans l’illégalité? Et surtout doit-on sacrifier sa vie pour le bien de tous?
Une enquête passionnante qui fait cependant froid dans le dos. À l’heure où s’annonce le metavers, cette autre vie parallèle promise à tous, on découvre que le virtuel peut prendre le pas sur le réel.

L’homme sans fil
Alissa Wenz
Éditions Denoël
Roman
272 p., 00 €
EAN 9782207164129
Paru le 05/01/20022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, passant dans la plupart des grandes villes du pays, mais notamment en Californie et au Kansas. On y évoque aussi la Syrie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« S’amarrer dans des villes inconnues, ne pas savoir où il va dormir, voilà ce qu’il aime. L’exaltation du nouveau. C’est exactement ce qu’il ressent quand il entre dans des réseaux informatiques. Oui, c’est la même chose, se dit-il, c’est un acte de foi. […] Les journaux l’appellent ainsi : le hacker sans abri. »
En 2010, le jeune soldat Bradley Manning est accusé d’avoir divulgué des documents classés secret-défense, révélant d’importantes bavures de l’armée américaine. Il risque alors la prison à perpétuité. Qui se souvient aujourd’hui d’Adrian Lamo, l’homme qui l’a dénoncé ? Hacker hors pair, Adrian Lamo est une légende dans son domaine. Mais le génie adulé, l’insolent vagabond, s’isole progressivement. Happé par les univers parallèles dont il se fait l’architecte, Adrian Lamo s’extrait peu à peu de la vie. Il perd dangereusement le fil du réel, entraînant dans sa chute ceux qui l’admiraient.
Avec une grande finesse, Alissa Wenz explore la part sombre de notre humanité et compose le portrait saisissant d’un antihéros 2.0.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Ouest-France
Actualitté
Blog La Madeleine de livres
Blog Miss Chocolatine bouquine

Les premières pages du livre
« Adrian Lamo, je le vois dans un ascenseur. Un vieil ascenseur pourri. Je le connaissais à peine, ce type, il avait dix-huit ans à tout casser, ça devait être en 1999. Et donc, on est à San Francisco, on travaille pour le même cabinet d’avocats bénévole, et il y a cet ascenseur bringuebalant, tout le monde sait qu’un jour il va nous lâcher, tout le monde a peur de le prendre pour monter au bureau. L’ascenseur a toujours des petits hoquets, des soubresauts, et tout le monde se regarde, on fait des blagues pour détendre l’atmosphère mais on a vraiment peur que ça pète. Un jour, ça ne manque pas, l’ascenseur s’arrête entre deux étages. Et évidemment, il est tellement vieux qu’il n’a même pas de bouton d’assistance, seulement un appel d’urgence qui compose directement le 911. J’avais déjà croisé Adrian Lamo, mais ce jour-là, je le vois vraiment. On était trois dans l’ascenseur, Adrian Lamo nous regarde, et il lance : “On ne va quand même pas faire le 911 pour ça !” La dame et moi, on n’a même pas eu le temps de réagir. “On ne va pas faire le 911, mais on ne va pas non plus passer la journée ici”, c’est ce qu’il a ajouté. Et le voilà qui escalade, hop, il grimpe sur une balustrade intérieure, il ouvre la trappe, il sort un couteau suisse – un couteau suisse ! Il cogne sur je ne sais quoi, on ne voyait plus bien, il était au-dessus de nous, on l’entendait taper. La dame et moi, on s’est regardés, mais qu’est-ce qu’il fait. Et tout à coup, l’ascenseur redémarre. Adrian Lamo descend, sourit, comme si de rien n’était, comme si c’était normal. Depuis ce jour-là, tout le monde au bureau l’a considéré comme une sorte de magicien. »
Dans sa chambre d’hôtel, à Washington, Vera Keller finit de retranscrire cette conversation enregistrée qui défile dans son casque. Pause. Lecture. Un autre témoignage, une nouvelle voix masculine.
« Je travaillais pour NBC Nightly News, le journal télévisé du soir, j’étais cadreur, nous avons fait un reportage sur lui et nous sommes venus le filmer au Kinko’s. »
Vera Keller connaît les Kinko’s, ces vastes boutiques de reprographie où l’on pouvait également venir connecter son ordinateur pour travailler, du temps des cybercafés, du temps du monde sans Wi-Fi.
« Il avait vingt ans. Il était très gentil, presque timide. Discret en tout cas, pas prétentieux. Il était attablé au Kinko’s, sur son propre ordinateur, et il faisait une démonstration : il nous prouvait ce qu’il était capable de faire, ce qu’il faisait à l’époque. Il était en train de hacker le réseau privé d’une entreprise de télécommunications. Moi, je filmais tout. “Je ne vais pas leur nuire, précisait-il, je vais juste leur signaler qu’il y a des failles dans leur système, et proposer de les aider à les réparer, gratuitement.” Et soudain, le journaliste lui a dit : “Je voudrais vous mettre au défi. Je voudrais vous donner cinq minutes montre en main pour hacker notre chaîne. Pour hacker NBC. Devant notre caméra. Devant nos téléspectateurs.”
Adrian Lamo n’était pas au courant. Je le sais, le journaliste voulait lui faire la surprise, il me l’avait dit. Adrian Lamo a été surpris, il y a eu un petit temps de flottement, et puis il a dit : “D’accord.”
Et il s’est jeté sur le clavier. Je continuais à filmer. Au Kinko’s, les gens ont perçu qu’il se passait quelque chose d’étrange, certains avaient entendu, ils expliquaient aux autres, “il hacke la télévision, il hacke NBC”. Quelqu’un a dit : “Il ne va quand même pas y arriver, c’est impossible.” Les gens se sont approchés. La curiosité, vous savez. Et je crois que le journaliste a commencé à avoir peur, à sentir que la situation lui échappait, il s’est tourné vers moi, il a murmuré, “Qu’est-ce qu’on fait s’il y arrive”. Le temps défilait, quatre minutes, trois minutes. Adrian Lamo était toujours affairé sur son clavier, les gens retenaient leur souffle. Il cherchait. Il se dépêchait. Cette concentration dans le regard, je crois que je ne l’ai jamais recroisée chez personne. Deux minutes. “Il va le faire, a dit quelqu’un au Kinko’s, il va y arriver.” Une minute. Trente secondes.
“Voilà.” C’est tout ce qu’il a dit. Voilà.
“J’ai deviné le dernier mot de passe. Et voilà.”
J’ai filmé l’écran.
Il surfait sur la plate-forme privée de la chaîne, cette chaîne qui était mon employeur. Il avait réussi, in extremis, un miracle. Il parcourait nos messageries professionnelles, les mails de tous les journalistes, de tous les techniciens. Et, dans une autre fenêtre, des mémos internes, des données secrètes, des informations sur les tarifs publicitaires. Des lettres en capitales :
“TOUTES LES INFORMATIONS CONTENUES SUR CETTE PAGE SONT STRICTEMENT CONFIDENTIELLES.”
À l’époque, nous filmions sur des cassettes. La cassette a été envoyée en urgence aux programmateurs. Elle devait être diffusée le lendemain. NBC diffusant son propre hacking, un tour de force.
Le reportage est resté dans un tiroir. Au dernier moment, il a été déprogrammé. Les avocats, paraît-il. Ils s’y sont opposés. Ils avaient peur que ce soit considéré comme illégal. En quoi est-ce que ça aurait été illégal ? Adrian Lamo avait agi à la demande du journaliste, il n’avait rien fait de mal. Avaient-ils peur qu’on leur reproche d’avoir lancé ce défi ? Ils auraient dû prendre le risque. Adrian Lamo en prenait, lui, des risques. »
Vera Keller interrompt son écoute. Elle inspecte les numéros de téléphone notés dans son carnet, cette liste, personnes qui ont connu Adrian Lamo. Il y en a encore beaucoup à appeler.
Il y a Sullivan. Elle cherche à le joindre depuis plusieurs jours. Appeler quelqu’un, par les temps qui courent et courent toujours, c’est un peu comme jouer à la loterie. Mais aujourd’hui, elle a un bon pressentiment : elle pense que Sullivan va lui répondre.
La première fois que Sullivan a rencontré Adrian Lamo, c’était en 2001, dans un autocar de la compagnie Greyhound. Dès l’embarquement il l’avait aperçu, à la gare routière, et pourtant ils étaient nombreux dans la file d’attente. Mais il y avait quelque chose en lui qui faisait que. Comment dire. Qu’on le remarquait. Il y a des gens que l’on remarque, dit Sullivan à Vera Keller, immédiatement, des gens qui détonnent, qui étonnent, vous ne trouvez pas ? Sullivan a pensé qu’il ressemblait à un comédien, mais le nom lui échappait. Un jeune premier, certainement. C’était quelque chose dans le regard, ce regard très bleu, un peu absent. Il avait vingt ans, un sac à dos défraîchi, des vêtements trop larges pour lui, des chaussures qui avaient l’air de marcher depuis longtemps.
Le car reliait Wichita à New York, avec des escales, et Sullivan revenait d’un séjour chez ses parents. Ils n’ont pas été assis côte à côte. La rencontre est advenue plus tard, sur une aire d’autoroute, au hasard d’une pause. Ils ont bu un café à la machine, ils ont échangé quelques mots. C’est là que Sullivan a compris. Ils avaient le même âge, Sullivan était un étudiant sérieux, il a expliqué ses études d’économie à Columbia, et puis il a demandé à Adrian Lamo : « Et toi, tu es étudiant aussi ? »
Adrian Lamo n’était pas étudiant.
Il a répondu : « Non. Moi, je détecte des failles dans les systèmes informatiques des entreprises. Récemment, j’ai pris le contrôle de Yahoo pour modifier leurs dépêches. Tu connais Dmitry Sklyarov, le Russe que les États-Unis accusent d’avoir violé la loi sur le copyright ? Yahoo disait qu’il risquait vingt-cinq ans de prison. J’ai modifié, j’ai écrit qu’il risquait la peine de mort, ce qui est faux. Je ne me suis pas caché, je leur ai raconté ce que j’avais fait. Je propose même de les aider à réparer leurs failles. Je ne demande pas d’argent. Je veux juste qu’ils comprennent que ces failles les mettent en danger, et qu’ils réagissent. Évidemment, ils peuvent me poursuivre en justice, mais je ne comprendrais pas l’intérêt. Je préfère dire que c’est moi, alerter les médias, je pense que ça diminue les risques, ils n’osent plus m’attaquer, tu comprends, ils ont trop à perdre, car les médias voient bien que je ne cherche pas à nuire, qu’au contraire je cherche à les aider. Voilà, c’est comme ça que j’occupe mon temps. Je reconnais que ce n’est pas la façon la plus sûre de le faire. »
Un sourire gamin a échappé à Adrian Lamo, une malice. Sullivan a repris un café, cloué par un silence qui racontait à la fois la stupeur et l’admiration.
L’autocar s’apprêtait à redémarrer et, cette fois, ils se sont assis l’un à côté de l’autre. La conversation s’est poursuivie et Sullivan a bientôt compris qu’Adrian Lamo, avec sa maigreur et ses vêtements élimés, n’était pas seulement un hacker à la notoriété internationale, mais aussi un vagabond, un sans domicile fixe – un homme qui voyageait de ville en ville, avec son seul ordinateur, sans jamais savoir où il passerait la nuit, ni où il se laverait, sans manger à sa faim, sans dormir au chaud.
Il avait des parents, oui. Ils venaient de déménager près de Sacramento. Adrian Lamo avait préféré ne pas les suivre, et partir vivre sa propre vie.
Il avait eu de l’argent aussi, un jour, et même un appartement à San Francisco, qui donnait sur la baie, et depuis lequel il apercevait le fastueux pont du Golden Gate. À cette époque, son employeur lui demandait de balancer tout ami ou contact flirtant avec l’illégalité informatique. Il ne voulait pas devenir un homme comme cela. Il avait planté son patron et s’était acheté son premier billet Greyhound, pour parcourir le pays, sans relâche, et sans comptes à rendre à personne.
De ce voyage en autocar, Sullivan a gardé le souvenir d’une complicité enfantine, celle des antiques sorties scolaires, des camaraderies buissonnières.
Quand il était petit garçon, avait confié Adrian Lamo à Sullivan, il s’amusait à déconstruire tous ses jouets électroniques, même ses lampes de poche, pour essayer de fabriquer des objets nouveaux à partir des pièces détachées. « En général, j’échouais, mais parfois, j’arrivais à bricoler quelque chose de marrant. »
Sullivan et Adrian Lamo ne se sont pas quittés sans échanger leurs mails. « Viens me voir, si tu passes à New York, a proposé Sullivan. Je t’hébergerai, si tu veux. »
C’est une autre aire d’autoroute, un autre autocar Greyhound, un autre ailleurs.
Il est entré dans cette cabine téléphonique et il a composé le numéro griffonné à la hâte sur un bout de papier volatile. Il tremblait un peu. La voix de sa mère a décroché, « Allô », et aussitôt un sentiment intense et chaotique s’est emparé de lui. Il s’est demandé si c’était de la tristesse, peut-être même du regret – il ne l’avait pas vue depuis si longtemps, elle lui manquait tellement, et pourtant ce choix était le sien, il avait tout désiré de cette vie, tout espéré, la radicalité, le dénuement, et même la solitude. « C’est moi, maman », a-t-il simplement dit, et à la façon dont sa mère a prononcé son prénom d’enfance, à la façon dont elle s’est pâmée de joie, il a compris que c’était seulement de l’amour. Ils ont parlé avec prévenance, comme le font les êtres qui ont la douceur facile, et la mère a proposé de lui envoyer de la soupe par courrier, une bonne soupe, butternut, cheddar, sa préférée. Adrian Lamo l’a remerciée, il a accepté de recevoir un colis en poste restante à Boston, où il se rendait, et dans un rire il a conseillé à sa mère de bien fermer le bocal pour ne pas incommoder les facteurs. Ils ont imaginé les employés de poste les mains pleines de cheddar, ils ont ri, la mère a promis d’ajouter des éclats d’amande et de la crème, comme il l’aime, Adrian Lamo a craint que les produits laitiers ne traversent difficilement le pays, elle a revu sa recette. Quand ils ont raccroché, quand il est ressorti de la cabine téléphonique, il se sentait à la fois léger et entouré – voilà, pensait-il, voilà ce à quoi chaque être humain devrait avoir droit, la liberté sans l’isolement, et l’amour sans l’étouffement.
Adrian Lamo a les cheveux bruns et courts, presque ras. Sa veste béante flotte le long de son corps frêle, de son corps de paille. De loin, on pourrait penser qu’il va s’envoler. Le nez est droit, décidé, long. Le teint, exsangue. Les sourcils forment deux traits parfaitement horizontaux qui disent eux aussi la détermination ; la bouche est délicate, presque féminine. Il y a de la noblesse dans son port de tête, dans son regard. Le menton est toujours relevé, comme un défi, une ambition que ne traverserait pas la moindre indulgence. Le gris-vert pâle de ses yeux raconte une sorte de refus de la médiocrité, la soif de quelque chose de plus fort, de plus haut, la soif de l’azur.
Il a repris place dans le car, il contemple à ses côtés la route qui défile, il se laisse envoûter par le paysage, la vitesse, les couleurs qui se mélangent, se fondent. Il a vingt ans et devant lui la vie n’est faite que de possibles.
Il est arrivé à Boston et il marche. Il aime marcher, une des choses qu’il préfère au monde, avec la soupe butternut et les ordinateurs. Il aime ne pas savoir où il va, sentir que quelque chose peut lui arriver, quelque chose de brûlant, un événement, une rencontre, l’anodin et le grandiose, savoir que la surprise peut surgir à tout instant, à chaque coin de rue, à chaque regard croisé. Marcher, regarder, autoriser les pensées à vaguer, être disponible à tout, tout le temps. C’est précisément cela qu’il recherche, et qu’il atteint, dans la cadence si particulière de ces villes qu’il découvre les unes après les autres : un état de disponibilité au monde, d’accueil bienheureux, un état de reconnaissance absolue. La beauté de ces femmes, de ces hommes, la beauté de ces rues.
Il s’approche d’un immeuble en ruine, abandonné depuis des décennies peut-être. Il entre. Il s’engage dans des couloirs fantomatiques. Le vent s’y engouffre, faisant vibrer des bâches qui ont été tendues sur certaines ouvertures. Fenêtres brisées, tags sur les murs, bouteilles de bière vides au sol, mégots. Les couloirs n’ont pas de fin. C’est un rêve, quelque chose comme un rêve. Le vent agite des bouts de rideaux blancs, çà et là, le vent raconte quelque chose, un murmure.
La nuit est tombée, maintenant. Adrian Lamo sort sa lampe torche. Il débusque une pièce, des murs effrités. Il s’installe, il pose son gros sac à dos. Une couverture, deux ou trois vêtements, un Taser, un ordinateur : c’est tout ce qu’il possède. La couverture est usée. Il a faim. Il fait froid. Il s’en moque. Ça ne compte pas. Les gémissements du vent, la nuit désaffectée, les ruines, forment une poésie qui dépasse et anéantit tous les besoins de la chair.
S’amarrer dans des villes inconnues, ne pas savoir où il va dormir, voilà ce qu’il aime. L’exaltation du nouveau. C’est exactement ce qu’il ressent quand il entre dans des réseaux informatiques. Oui, c’est la même chose, se dit-il, c’est un acte de foi.
Il saisit son ordinateur portable, un Toshiba vieux de huit ans, passablement déglingué. Six touches manquent à son clavier. Il s’en moque aussi. Il se débrouille sans. Il est assis en tailleur, au centre de la pièce croulante, le Toshiba sur les genoux, le bleu de l’écran pour toute lumière.
Il pianote. Il s’enivre.
Les journaux l’appellent ainsi : le hacker sans abri.
À Philadelphie, Adrian Lamo a élu domicile dans un bâtiment abandonné, sous le pont Benjamin-Franklin. Il dort sur du ciment. Il n’a jamais aimé les draps. Tous les matins, il est réveillé à six heures par le métro qui passe au-dessus de sa tête dans un fracas peu commun. Cela lui plaît ; la journée s’offre à lui, il a toujours été plus efficace dans le travail matinal. Le local désaffecté possède un autre avantage : sur un toit, près du pont, un panneau lumineux lui permet d’obtenir facilement de l’électricité. Il profite avec bonheur du lever de soleil, de la chaleur naissante sur ses paupières. Il se lave dans les toilettes du Starbucks, et cela lui suffit. Le café de ce même Starbucks, le bruit rassurant de la machine, le carton modique à ses lèvres, cela lui suffit. Il marche dans des rues qui ne le regardent pas, qui le laissent exister comme il l’entend, et il cherche une connexion Wi-Fi, souvent difficile à dénicher, car l’usage en est encore peu habituel au début des années 2000.
Avant cela, avant l’avènement du Wi-Fi, Adrian Lamo opérait volontiers dans des cybercafés, ou dans des magasins Kinko’s, en utilisant leurs postes d’impression. Il connectait son ordinateur comme le font ceux qui souhaitent imprimer leurs travaux, mais restait des heures, des heures. Personne ne lui a jamais demandé de partir, au cours de ses centaines de longues visites, dans tous les magasins de toutes les villes. Personne ne se demandait ce qu’il faisait sur son écran. Personne ne se doutait. Il adorait les Kinko’s, il les fréquente encore régulièrement. La seule chose qu’il regrette, c’est que tous les magasins ne soient pas équipés de toilettes. Mais peu importe : pour se laver, il y a toujours eu les Starbucks.
À Philadelphie, Adrian Lamo a détecté du Wi-Fi à l’extrémité d’un banc public. C’est devenu son bureau de fortune. En général, c’est le premier endroit où il fait halte le matin.
« Votre mère, elle a bien une adresse mail ? » demande un jour Adrian Lamo à Tony. Il a rencontré Tony au hasard de ce banc. La quarantaine barbue et bedonnante, burinée, Tony est un vagabond, pourrait-on dire, un homme de la rue, qui partage sa vie entre bière et attente, entre grâce et misère. Adrian Lamo n’éprouve pour lui aucune forme de mépris, ni même de pitié. Il l’accueille, comme il accueille tout et tout le monde dans son existence sans afféterie. Tony est son égal : c’est bien cela qu’il est, lui aussi. Un vagabond. Il y a d’autres mots, bien sûr. SDF, clochard, sans-logis. Adrian Lamo n’aime aucun de ces mots, trop sociologiques, trop administratifs, des mots de nantis, des mots de moralistes. Le nom qu’il préfère est celui de vagabond, qui raconte seulement le voyage.
Tony se sent en confiance, il sait qu’Adrian Lamo lui ressemble, il sait qu’avec lui il ne sera jamais jugé. Pourtant, son aisance sociale, ses talents informatiques et son ardeur un peu illuminée en font un être à part, un allié insolite. Il a proposé d’aider Tony, de le mettre en contact avec sa famille, de retrouver les coordonnées de sa mère. Il ne se contente pas de proposer : Adrian Lamo est un homme de parole. Bientôt, il invite Tony à s’asseoir à côté de lui, derrière l’ordinateur, sur le rebord de la banque, et ouvre un message à l’intention de sa mère, dont il a dérobé l’adresse en quelques clics. Il l’aide même à rédiger le mail, à l’envoyer. « Ma chère maman. » Il saisit le clavier. « Je t’embrasse de toute mon affection. » Il signe : « Tony. » Les yeux de Tony renouent avec l’enfance.
Bientôt, Tony raconte cette histoire aux autres vagabonds, et Adrian Lamo devient le spécialiste des correspondances familiales, à la fois détective, pirate et écrivain public. Il retrouve des adresses mail, il écrit avec eux, pour eux, il leur restitue leurs passés, leurs tendresses. Soudain, grâce à lui, les gens de la rue reprennent contact avec leurs sœurs, leurs neveux, avec les amis d’autrefois. Ils donnent des nouvelles, ils en reçoivent, ils prennent des rendez-vous, ils vont revoir le monde. Ils vouent à Adrian Lamo une reconnaissance émue. Avec lui, grâce à lui, ils n’ont plus peur de dire ce qu’ils sont devenus. Ils n’ont plus peur de parler à ceux qui les aimaient, ils n’ont plus peur de décevoir. Ils espèrent des retrouvailles. C’est une résurrection, il les ramène à la vie, au partage. Il fait cette chose-là, cette chose improbable. Il les arrache à la solitude. Il les arrache à la honte.
Adrian Lamo est aimé de ces hommes, mais il n’en tire aucune gloire personnelle. Puisqu’il sait y faire avec les ordinateurs, pourquoi ne mettrait-il pas ses talents au service de ceux qui en ont besoin ?
À Philadelphie, Adrian Lamo pense que le surnom de hacker sans abri lui va comme un gant, et qu’il vit en parfaite adéquation avec lui-même. À Philadelphie, Adrian Lamo pense qu’il a trouvé l’endroit de son bonheur, là, dans les marges du cahier, et que sa vie sera un éternel voyage. À Philadelphie, Adrian Lamo mesure sa chance.
Une gare routière, déserte. Dans un recoin, seul, invisible, Adrian Lamo s’acharne sur un distributeur de confiseries. Dans sa main, un Taser. Il s’assure que personne ne passe à côté de lui, puis tire sur la machine, une fois, deux fois. Il réussit à en extirper une barre chocolatée. Vite, ranger le Taser dans le sac à dos.
Seul parmi les vestiges d’un autre immeuble sans vie, emmitouflé dans sa couverture, il sort de sa poche le butin de sucre, qu’il avale à la lumière du vieux Toshiba. Rien sur son visage n’évoque l’inquiétude, encore moins la douleur. L’ascèse est sa légèreté.
Il va où son désir le veut.
Demain, il courra vite, très vite, le long d’une route de campagne, pour attraper de justesse un car qui l’emmènera vers une autre ville, une autre vie.
On pourrait dire d’Adrian Lamo qu’il est un homme libre.
AOL, WorldCom, Excite@Home. Les hacks se succèdent, brillants. Il subtilise des fichiers, des coordonnées, il transfère à des clients mécontents les correspondances privées qui concernent leurs réclamations. Les entreprises le détestent, mais le remercient. Cela fait maintenant plus d’un an qu’Adrian Lamo a quitté ses parents. À San Francisco, on le retrouve dans une bibliothèque universitaire. Au milieu des étudiants happés par leurs notes, leurs livres, dans un silence zélé, concentré. Lui aussi, il apprend, bien sûr. Lui aussi, il fait des recherches, il étudie. Lui aussi, il est jeune. Il leur ressemble à s’y méprendre.
Comme toujours, les endroits publics ont sa préférence. Il crée de fausses identités, de faux mots de passe. Autour de lui, les gens envoient des mails classiques, recherchent des informations classiques. Lui, il s’attaque à des grands, aux plus grands, Microsoft, aujourd’hui. Et pourquoi pas Microsoft ? Il y parvient. Il hacke Microsoft. Puis il ferme sa connexion, sa session, reprend son sac à dos et quitte la bibliothèque universitaire dans un anonymat total. Souvent, il dit au revoir à la bibliothécaire, c’est un garçon poli, on ne fait pas attention à ses vêtements troués, on n’entend pas son estomac qui réclame son dû, on le croit comme les autres, un étudiant sérieux, un bon élève promis à une jolie carrière, personne ne pourrait deviner. Il traverse des rues paisibles et indifférentes, et il retourne à son immeuble, à la faim, au froid. Il songe à sa prochaine cible. Le New York Times, pense-t-il. Ce serait drôle, ça, le New York Times. Il dérobera leurs données les plus confidentielles. Il les préviendra, il prévient toujours, il n’a rien à cacher. Il leur démontrera la vulnérabilité de leur système, le danger auquel ils s’exposent. Ils seront vexés, sans doute – mais il les aidera. Pourquoi lui en voudraient-ils ? Grâce à lui, ils amélioreront leur protection, gratuitement.
C’est un jeu. Adrian Lamo, avec le temps, est resté très joueur.
D’est en ouest, et d’ouest en est, le voici à Baltimore, dans une ancienne usine de gypse, entre chien et loup. Adrian Lamo est accompagné de deux hommes de son âge, tout aussi maigres, tout aussi jeunes, vingt ans. Ils arpentent l’usine délabrée, grimpent sur les ruines, ils déconnent, ils vont déconner, leurs rires trop sonores racontent ce point d’ivresse où l’euphorie menace à tout instant de basculer vers le drame. En réalité, ils sont shootés aux amphétamines. Ils planent. Ils en ont pris trop. Ils ont le teint trop blanc. Ils rient mais ils pourraient s’énerver, se battre. Ils escaladent des lambeaux d’escaliers, marchent sur des planchers décomposés, funambules sur des murs en miettes, ils pourraient tomber, ils pourraient se briser. Ils rient de plus en plus fort. Soudain, une sirène. C’est une voiture de police. L’un des types crie, « Merde, merde, putain, c’est les flics, barrez-vous », l’autre écoute, regarde, oui, il a raison, la lumière bleue sur la voiture blanche, ça ne trompe pas, ce sont eux, « Vite, faut se barrer, putain ». Les deux hommes ont déjà détalé. « Viens Lamo, viens ! » Adrian Lamo ne bouge pas. « Qu’est-ce que tu fous bordel ? » Il est là, debout, au milieu de l’usine ou de ce qu’il en reste. Il tend l’oreille. Il a entendu quelque chose, autre chose que la sirène. Cela ressemble à un couinement, une plainte légère, presque une mélodie. Il écoute. Au loin un cri résonne encore, « Grouille-toi putain », des pas qui courent et disparaissent, et déjà les deux hommes se sont évaporés. Adrian Lamo est seul, le gyrophare tourbillonne sur son visage cireux.
Ça y est, il a trouvé. Le couinement provient d’une bouche d’égout et, en baissant les yeux vers la grille au sol, il aperçoit un chaton qui miaule à s’en briser la voix, perdu sur un monceau d’ordures. Une lampe torche se braque sur Adrian Lamo, « Contrôle de police, papiers, s’il vous plaît ». Il relève ses yeux d’ange, prend sa voix la plus innocente, « Je suis bien content que vous soyez là, monsieur l’agent », il sourit, il continue, « Oh oui, je suis drôlement content, vous tombez à pic », on lui donnerait le bon Dieu sans confession, « Il y a un chaton qui est coincé là, sous la grille, vous voyez ? ». Le policier abaisse la lampe torche, oui, le chaton est là, dans ses miaulements de désespoir. « Vous pouvez m’aider à le récupérer ? » demande Adrian Lamo. « S’il vous plaît. » Le policier hésite un instant. Lard, ou cochon ? »

Extrait
« il n’acceptait jamais d’argent de personne, assure Sullivan au téléphone, par-delà les centaines de kilomètres qui le séparent de Vera Keller. Il ne cherchait pas l’argent, il vivait sans dépenses, il ne possédait rien, il ne souhaitait rien posséder, vous comprenez. Il aurait pu demander de l’argent à Yahoo, à tous ces gens, il ne l’a jamais fait. Il ne cherchait pas à être riche, il cherchait seulement à être heureux, ou en cohérence avec lui-même, quelque chose comme cela.
Il ne cherchait pas non plus la gloire. Quand des journaux disaient qu’il était “le plus grand hacker du monde”, il ne le supportait pas. Il ne voulait pas être adulé. Il ne voulait pas être pris comme modèle. Il voulait juste vivre comme il l’entendait.
Alibi, le chat, il me l’a confié. Il ne pouvait pas le prendre, avec cette vie, bien sûr. Je l’ai gardé pendant cinq ans. Je l’aimais bien. Un chat tigré, un peu sauvage, très indépendant, mais très affectueux. Et puis un jour, il s’est enfui, et il n’est jamais revenu. » p. 54

À propos de l’auteur
alissawenz1Alissa Wenz © Photo Astrid di Crollalanza

Après une formation de piano et de chant en conservatoire, des études de lettres à l’École normale supérieure, ainsi qu’une formation théâtrale, Alissa Wenz choisit de partager sa vie entre la chanson et l’écriture. Autrice, compositrice interprète, elle s’accompagne au piano, et travaille en trio avec Agnès Le Batteux (violoncelle, trompette) et Léo Varnet (accordéon, guitare). Elle se produit dans de nombreuses salles à Paris et en région, soutenue par Contrepied Productions. Elle a étudié à la Fémis, et poursuit des activités de scénariste et enseignante de cinéma. Elle est également écrivaine. Ses deux romans, À trop aimer (2020) et L’Homme sans fil (2022), sont publiés aux Éditions Denoël. Son album Je, tu, elle paraîtra chez EPM en août 2022. Romain Didier en signe les arrangements. (Source: alissawenz.com)

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les impatients

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Reine a suivi un parcours sans faute. La trentaine passée, des études brillantes qui lui ont valu une ascension rapide, elle va créer sa propre entreprise sous l’œil jaloux de son mari Pierre. Le tout Paris se précipite à L’État sauvage. Mais un petit grain de sable…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le destin d’une Reine

Avec son cinquième roman, Maria Pourchet renoue avec la veine ironique en racontant le parcours de Reine, une businesswoman aussi ambitieuse que décidée. Cinglant, corrosif et bien rythmé.

Je dois commencer par vous faire un aveu. Au début de ma carrière professionnelle, j’ai travaillé pour un magazine économique. Ayant notamment en charge la rubrique «portrait», je devais m’évertuer à ne sélectionner que les patrons et cadres correspondants au fameux public-cible. Si bien que le panorama proposé se concentrait sur les personnes jeunes, dynamiques, passionnés par leur métier, ambitieuses, ne comptant pas leurs heures pour réussir. Les femmes servant, tous les dix numéros environ, d’alibi et de vitrine. Reine, le personnage principal du nouveau roman de Maria Pourchet aurait fort bien pu y trouver sa place. À condition, bien entendu, de publier l’article au moment où elle tutoie les étoiles.
Comme dans le roman, on passe vite sur l’enfance et l’adolescence pour nous intéresser aux premières étapes de la carrière de cette businesswoman. « Elle a trente-trois ans. Déjà? Oui Reine va très vite. On tourne une page, on ne fait pas attention, on s’est pris dix-huit ans dans la vue. Cinq années jusqu’à Hec, trois pour en sortir, deux passées à s’en remettre, à Harvard section histoire de l’art, couplé à un poste de researcher chez Gucci USA, pour la suite se référer à LinkedIn. Il est classiquement écrit que sa passion pour la beauté est devenue un métier. Au chapitre Expérience s’énoncent en anglais quelques vies de chef de groupe, de chef produit, de chef de département France, de chef de département Moyen-Orient, de chef de département Russie et Moyen-Orient, de directrice de marque, avant qu’elle ne soit débauchée par la concurrence, toujours dans la cosmétique de luxe. C’est assez agaçant à lire. On imagine que sur le terrain ce fut palpitant, concentré, outrageusement bien payé. »
Vous aurez remarqué le ton et le style. Écrit en grande partie avec ce «On» non défini et à la seconde personne du pluriel, ce qui permet d’établir une distance ironique avec les personnages ainsi interpellés, ce roman brille par son côté incisif, par cette arrogance propre aux leaders dont les dents rayent le parquet.
Élisabeth, quarante-trois ans, un bureau à l’étage de la direction et à l’affût de sa N-1, son «dernier trophée» vient à peine d’embaucher Reine que cette dernière lui rend ses «vêtements nobles et sous-vêtements travaillés» pour lancer son propre projet. Les impatients n’ont pas envie d’attendre. Après un voyage en Bretagne et la découverte des bienfaits des algues, elle trouve des investisseurs pour la suivre dans la société L’État sauvage, un institut de soins qui commercialisera également les produits cosmétiques et qu’elle ouvrira en quelques mois à peine.
Ah, j’allais presque oublier. Ce voyage en Bretagne s’est fait en compagnie de Marin, un jeu et beau breton dont elle aurait pu s’enticher. Sauf que voilà, comme on lui a appris dans ses cours de management, elle doit anticiper, renoncer à cette aventure: « Reine s’enguirlande et prophétise. Tu te vois c’est Reine qui parle à Reine – tu te vois chercher un hôtel à Brest? Te faire choper le soir même parce que tu sentiras le gel douche caramel beurre salé? Et même. Tu te vois trois semaines à faire l’amour dont deux mal, et après quoi? Débandade chez lui, jalousie chez toi, un SMS à la con, ton téléphone qui charge au salon alors que tu es à la cuisine. Tu la vois la gueule de Pierre? Reine la voit, elle le voit aussi rester. Tout plutôt que d’admettre l’imprévu. Ils reparleront, pour passer à autre chose, de l’enfant. Mais à la suite de la trahison, subiront une stérilité psychologique. »
Pierre est le mari de Reine, rencontré alors qu’elle était à Hec. Cet intervenant extérieur, chargé de la Stratégie juridique en entreprise, lui aura facilité les études et entend lui aussi grimper les échelons de l’entreprise qui l’emploie. Mais il voit aussi leur relation s’effriter au fil du temps, confiant à son psy qu’elle «n’est plus vraiment là. Qu’elle poursuit une vie parallèle.» Est-ce une première étape avant la séparation? Reine, on s’en doute, n’a pas le temps d’y réfléchir. À moins que…
La belle trouvaille de Maria Pourchet, c’est d’avoir lancé du sable dans cette machinerie si bien huilée. Voilà Reine confrontée à quelques soucis, voilà Reine bien décidée à s’offrir une récréation. Voilà comment l’étude sociologique vire au roman à suspense, le tout accompagné d’un humour corrosif et de quelques rebondissements dans lesquels les hommes ne sont pas forcément à la fête. Enfin pas tous.
Mais ne dévoilons rien de l’épilogue, sinon pour souligner combien ce roman, après Brillante de Stéphanie Dupays, raconte avec beaucoup de finesse ce monde de l’entreprise qui est tout sauf lisse comme les parois de verre derrière lesquelles il se cache.

Les impatients
Maria Pourchet
Éditions Gallimard
Roman
192 p., 17,50 €
EAN: 9782072831454
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Jouy-en-Josas, à Courbevoie et en Bretagne, à Molène, Brest, à Ouessant. On y évoque aussi les États-Unis et notamment Harvard.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Reine est devenue ravissante. Un visage, une chevelure, une allure à boire à l’œil dans tous les bars de métropoles. Encore qu’elle en ait peu profité, elle n’est pas sortie ces six dernières années. Il faut savoir ce que l’on veut.»
À trente-deux ans, pas d’enfants mais beaucoup de diplômes, Reine, fraîchement débauchée d’un poste opérationnel, en occupe déjà un autre. Mais voici qu’elle se lasse – ou se réveille – et, des sentiers battus de la réussite, décampe. Laissant sur place le salariat, les escarpins, la fierté de ses parents.
La voilà libre de s’inventer un avenir.
À ses côtés, un triomphe de la République, Étienne. Parti de la classe ouvrière, recalibré dans une fabrique d’élites, il trépigne sous les ordres d’un PDG increvable, certain qu’à sa place il ferait beaucoup mieux. Et puis Pierre, un mari raisonnable. Et bientôt Marin, une passion trouvée au bon moment – ou au pire, tout dépend de ce qu’on attend de l’amour.
Dans cette radiographie d’une époque et d’un milieu, on retrouve l’écriture vive de Maria Pourchet ainsi que son talent d’ironiste, tempéré, pour cette romance, par une vraie tendresse.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bruno Basini – à propos de l’étude qui a servi de base au roman)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Au fil des livres 
Blog Les livres de Joëlle 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quelque chose commence ici. Un lycée privé sous financements publics, excellente réputation, bondé, capacité d’accueil trois cents élèves, taux d’occupation, le double. Les restes poncés d’un saint Joseph en granit signalent à l’entrée la vocation initialement religieuse de l’établissement. On peut imaginer entre ces murs, avant 68, des élèves en rangs, en blouse, on leur dit tu, on leur promet le service militaire. On peut souffler. Nous sommes en 1999 et c’est le bordel.
À l’intérieur, au terme d’un corridor violemment éclairé aux néons, une salle de classe saturée et une agrégée ès lettres qui se demandera toute sa vie pourquoi. Pourquoi tant d’efforts, la Sorbonne, le grec ancien pour ça. Un lycée de province, la seconde B, trente-cinq mômes éteints, douze Nokia allumés, et au fond une gamine qui dort, toujours la même.
— Encore à vous faire remarquer?
Éveil de Reine, c’est son prénom. Pas tout à fait jolie, pas encore, mais fière, du moins butée. Le nez bref, busqué, les traits aigus, la peau parfaite et deux yeux sans aucun rapport : un bleu, un presque noir. L’un songeur, terrifié et l’autre qui vous emmerde. Soupir de Reine qui ne dort pas, qui récupère. En écho, rire de la classe. La classe peut tout à fait, quand on sait s’y prendre, être massivement attentive à quelque chose.
— T’as un mec, princesse?
— Un job de nuit?
En quelque sorte. Reine entre 0 et 4 heures du matin apprend le russe au gré de bandes VHS élimées, versions originales parfois sous-titrées des œuvres complètes de Nikita Mikhalkov, cette nuit, par exemple, Anna et Soleil trompeur. Pour le plaisir ? Pour plus tard, pour se faire remarquer exactement, avoir du travail quand on n’en donnera plus. Les parents de Reine sont catégoriques, plus tard ce sera la guerre, l’envol du prix du baril, la moitié de la France dans la rue. Iront alors aux quelques-uns du dessus du panier, aux acharnés, aux quadrilingues, les restes de l’empire. Les parents de Reine ne laisseront rien à leur fille, aucune illusion et pas un rond qui finirait dans la drogue, au maximum des aphorismes, qu’elle pourra toujours broder sur des coussins. Hériter c’est déjà renoncer, la seule récompense de l’action c’est accomplir, moi on ne m’a rien donné et regarde, travaille, lève-toi. Ne rêvasse, ne t’écoute, ne t’éparpille, ne grignote, ne demande pas trop.
D’où le russe, les langues O’ et autres performances préparatoires, sportives ou intellectuelles. Reine n’explique pas tout cela au peuple de seconde B, Reine attend que ça passe. Elle ne sera jamais si patiente qu’elle le fut à cet âge. Reine s’ébroue, elle est déjà dans l’allée.
— Vous allez où mademoiselle ?
Reine, à la porte, lève une main démiurgique. À quel signe répond pile, insolente, la sonnerie de 11 heures.

Dix minutes plus tard, aux pieds du saint Joseph éclopé, jet de lycéens s’allant cacher pour fumer qui derrière un platane, qui derrière la chapelle et néanmoins CDI. On chercherait en vain Reine au centre de ce tumulte où converge le gros du rang. Reine est dans le couloir administratif, car si ce n’est pas sa place il y fait chaud. Avec elle un ami dont personne n’a voulu qui, particulièrement gras et spécialement dans les aigus, développe la présente analyse.
— Moi je prendrais, dit-il, Biscarat en ouverture et comme ça je pourrais passer Pradal au centre. Il est taillé pour le poste, Pradal.
Il n’est pas question de politique intérieure mais de rugby, on est vendredi. Étienne s’astreint un jour par semaine à parler d’autre chose que du gouvernement Jospin, cela à la demande générale, autrement dit, Reine. Car, quelqu’un qui peut réciter le traité d’Amsterdam, Étienne, ça fait peur. Ce n’est pas quelqu’un susceptible de se faire des amis et je ne serai pas toujours là, notamment quand je serai aux US. Déjà que tu transpires des mains.
Inutile de maintenir le suspense autour d’une surprise grillée d’avance : Reine traversera l’Atlantique dans les deux sens et Étienne présentera l’Ena, l’obtenant d’un cheveu. On racontera qu’à peine insolent et merveilleusement dialectique il était bien parti, puis inversant les proportions il aura dépassé les bornes sur la fin, répondant « qui t’a fait roi ? » à la question « pour qui vous prenez-vous ? ». Ce sera bien sûr une légende. Il en court une de cet ordre par candidat. La vérité c’est qu’Étienne n’aura jamais autant transpiré. S’interdisant de retirer sa veste, au risque d’afficher des auréoles ou trop de décontraction, il présentera tout du long une carnation vermeille qui sera mise sur le compte de l’exaltation. La même année il subira une petite chirurgie, section du nerf sympathique, et ne transpirera plus jamais devant personne.
Enfin, on n’y est pas. Pour le moment, ils ont quinze et dix-huit ans, occupés à refaire la rencontre Clermont-Castres.
— Moi je commencerais, décide Reine, par dézinguer en face, le demi de mêlée. Après j’aurais un boulevard.
— Je vais y aller moi, sur le terrain.
Ce sont, non dépourvus d’humour, les mots d’une jeune fille en fauteuil, roulant droit vers Reine comme décidée à lui passer dessus. Elle freine à la butée de ses pieds, la prend par la taille, l’assoit sur ses genoux.
— Je vais leur montrer. Salut Étienne, dégage, tu nous rends pas service. Passe une clope avant. Et le feu.
Étienne, pas plus légaliste qu’un autre, allume tout le monde. Et c’est alors que, pas de bol, surgissant de nulle part comme il convient aux terreurs, un pion:
— Oh ! Faut pas vous croire tout permis parce
— Que ? Papa dirige l’usine qui fait bouffer toute la région? suppose la fille à roulettes qui est avant tout la sœur de Reine.
— Nathalie…, intervient Reine car c’est le moment et ça ne va pas aller en s’arrangeant.
— Ou parce que je vais, mourir?
— Nathalie!
Le pion s’approche des fumistes, mollement. Il n’est que fatigue, ferait mieux d’aller se faire couler un café. Mais dans la division sociale du travail, le sien est de disperser les opposants au règlement.
— Encore un pas, dit la fille, je dis que tu m’as touchée. Une handicapée, la honte.
Voilà. C’est exactement ce que Reine craignait en termes d’escalade ordinaire.

Ayant distribué à l’oral huit heures de colle que personne ne fera, la milice est partie. On parle ressources humaines, on pense que Reine ne saurait demeurer dans cette seconde B.
Absentéisme, climat social délétère, classement aux olympiades infamant. La proportion de touristes y atteint une majorité critique, la seconde B connaît tous les après-midi, selon Étienne, le même état que l’Hémicycle : c’est moins l’intelligence qui s’exprime que la digestion.
Enfin le vrai problème de la seconde B selon Nathalie, n’être point la seconde A, compétitive formation de germanistes comptant dans ses effectifs Diego, objet décevant du désir de Reine.
— Salut les filles, apparaît précisément le sujet.
— Connard, dit Étienne.
Plutôt grand mais pas fantastique, pas de quoi grimper au rideau, le nouveau venu nous attrape cependant Reine par la nuque. Et déjà elle ne participe plus aux débats, littéralement étouffée par la langue de Diego, comme il sied à cet âge salivaire.
— Il m’énerve, apprécie Étienne.
— Patience, dit Nathalie car ce garçon, on le sait, aura disparu avant Noël. Reine a besoin pour vibrer d’une passion, d’un défi, d’un sommet, alors Diego ou autre chose. Reine reprend son souffle et confie à Étienne la conduite de sa sœur. »

Extraits
« Elle a trente-trois ans. Déjà? Oui Reine va très vite. On tourne une page, on ne fait pas attention, on s’est pris dix-huit ans dans la vue. Cinq années jusqu’à Hec, trois pour en sortir, deux passées à s’en remettre, à Harvard section histoire de l’art, couplé à un poste de researcher chez Gucci USA, pour la suite se référer à LinkedIn. Il est classiquement écrit que sa passion pour la beauté est devenue un métier. Au chapitre Expérience s’énoncent en anglais quelques vies de chef de groupe, de chef produit, de chef de département France, de chef de département Moyen-Orient, de chef de département Russie et Moyen-Orient, de directrice de marque, avant qu’elle ne soit débauchée par la concurrence, toujours dans la cosmétique de luxe. C’est assez agaçant à lire. On imagine que sur le terrain ce fut palpitant, concentré, outrageusement bien payé. On voudrait bien désormais occuper cette fille pressée avec un enfant, un mariage, un déménagement, un autre enfant. On voudrait qu’elle se cogne elle aussi des faire-part, des plans de tables, des chutes hormonales. »

« Reine est devenue ravissante. Parlons-en. Un visage, une chevelure, une allure à boire à l’œil dans tous les bars de métropoles. Encore qu’elle en ait peu profité. Elle n’a pas eu le temps de sortir ces six dernières années, il faut savoir ce que l’on veut. Reine voulait tout, c’était vague. Alors on ne l’a pas beaucoup vue. »

« Passant sous l’eau froide ses avant-bras jusqu’aux coudes, Reine s’enguirlande et prophétise. Tu te vois c’est Reine qui parle à Reine – tu te vois chercher un hôtel à Brest? Te faire choper le soir même parce que tu sentiras le gel douche caramel beurre salé? Et même. Tu te vois trois semaines à faire l’amour dont deux mal, et après quoi? Débandade chez lui, jalousie chez toi, un SMS à la con, ton téléphone qui charge au salon alors que tu es à la cuisine. Tu la vois la gueule de Pierre? Reine la voit, elle le voit aussi rester. Tout plutôt que d’admettre l’imprévu. Ils reparleront, pour passer à autre chose, de l’enfant. Mais à la suite de la trahison, subiront une stérilité psychologique. Elle voit toujours plus nettement la suite. Décision bovine, arbitraire et non moins collégiale d’avancer. Stimulation hormonale, prise de poids, fécondation réussie, enfant de vieux, fatigue chronique, séparation. Elle est, sur cette conclusion, déjà de retour dans la salle. »

« Le succès vint qui statistiquement se décrit par le nombre de visites, le montant de la caisse après la fermeture, les abonnés au Facebook officiel, le volume de recommandations, les conversations en ville qui, à un moment ou un autre évoquait l’État Sauvage comme une plage secrète, les gens dans les affaires qui voulaient savoir qui connaissait quelqu’un qui avait le numéro de cette fille. On disait que Reine avait trouvé un truc, rapproché l’Atlantique de Paris, placé au cœur de la ville ce qui était à quatre heures de train. Quelqu’un voulait savoir pour quelqu’un qui cherchait pour son fils quelle école de commerce avait formé cette pépite, on supposait que c’était loin, aux Amériques probablement. À l’État Sauvage, on s’y rendait pour vérifier si c’était vrai, qu’on vous vaporisait vraiment un peu d’eau de mer dans les cheveux. C’était vrai. On avait du volume, un peu de sel sur les lèvres. On prétendait que les algues en jus contenaient autant de fer et de protéines que de la viande rouge, on tapait sur Google le nom de Reine. Qui n’avait pas encore essayé se disait par-devers soi, quel con. Tu vas voir que quand je me réveillerai il faudra faire la queue.
Il faut déjà faire la queue. »

À propos de l’auteur
Maria Pourchet est née en 1980. Elle vit et travaille à Paris. Son premier roman, Avancer, a paru en 2012 dans la collection Blanche. (Source : Éditions Gallimard)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Grace l’intrépide

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En deux mots:
Grace est l’une des prostituées du Bois de Vincennes. Au fil de ce premier roman-enquête, le lecteur va découvrir son parcours depuis son Nigéria natal jusqu’au «Dark road» parisien. Une confession choc, un témoignage éclairant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Du Nigéria au Bois de Vincennes

En imaginant le témoignage de Grace Amarachi Uzoma, prostituée nigériane, Karine Miermont nous livre le résultat de trois années d’enquête. Une confession-choc, un livre bouleversant.

Comment une jeune fille de Benin City au Nigéria se retrouve prostituée à des milliers de kilomètres de là, dans une camionnette du Bois de Vincennes? C’est ce parcours, cette histoire qu’a voulu raconter Karine Miermont dans un premier roman-choc qui va nous ouvrir les yeux sur une réalité que nous tous tentons d’occulter.
Ce remarquable travail, fruit de cinq années d’enquête, commence par une rencontre lors d’un salon du livre. Gabrielle croise Karine Miermont. Au fil de la conversation, elle lui raconte ce qu’elle fait, comment et pourquoi elle a choisi d’aider les prostituées. Elle effectue des maraudes dans cette rue que les flics appellent le Dark road, où se concentre une bonne partie de la prostitution parisienne. Elle lui parle de ces femmes exploitées à quelques mètres de chez nous et, elle en est persuadée, dont on pourrait régler le problème avec une ferme volonté politique. Karine veut en savoir davantage et accepte d’accompagner Gabrielle. Au fil des semaines, elle parvient à se faire accepter par quelques filles et à recueillir les confidences de Grace Amarachi Uzoma, l’«héroïne» de ce roman.
Faisant alors alterner le récit et le témoignage, elle va nous dévoiler l’histoire, les réseaux, les trafics à travers le parcours de cette Nigériane.
Dans son pays les familles pauvres ont quasi intégré le fait de vendre un enfant pour pouvoir survivre, mais aussi pour pouvoir vivre plus à l’aise. « Très tôt ton corps ne t’appartient plus. Ta famille et les autres décident pour toi. »
Avec le soutien des églises, qui ont établi tout un rituel – une messe de purification, la scarification à la bouillie noire, et l’instauration d’une règle du silence – et la bienveillance des autorités – qui savent aussi tirer profit de ce trafic – les familles confient leur enfant à des réseaux mafieux très bien organisés.
Si elle échappe à la mort dans son long périple qui va la mener de Benin City à Paris, elle n’échappera ni à la violence, ni à la peur. Via la Lybie, carrefour de ce trafic d’êtres humains où on vend les humains aux enchères, où ils sont traités comme des marchandises et l’Italie, où d’autres passeurs prennent la relève – il faut bien traiter avec les mafias locales – elle arrive à Paris où une Mama est chargée de lui enseigner les rudiments de français, mais surtout de la surveiller et lui rappeler le montant de la dette contractée qu’il lui faudra désormais rembourser, passe après passe.
Pour elle, l’enfer continue. «Tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse. Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. » Grace est concentrée sur l’argent qu’il faut ramener, prend note de cette terrible comptabilité.
La solidarité entre filles est minime. C’est pourquoi Gabrielle joue un rôle essentiel dans l’histoire de Grace. «Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun.»
Tout bascule pourtant le jour où Gabrielle est agressée. C’est le tragique déclic pour Grace qui choisit de témoigner, qui entend sortir de cette spirale infernale.
Son dossier est alors confié à une avocate que l’on appellera Agathe. Cette dernière étudie l’histoire de la traite des humains, obtient des informations sur cet esclavagisme organisé cette fois par les africains. Et réussit à remonter les filières. On y voit la loi bafouée sans scrupule, on y voit les familles vendre un enfant pour «mieux» vivre, on y voit Boko Haram participer à ce trafic après s’être servi et contrôler 10% des recettes. On découvre qu’après la drogue et avant les armes, les êtres humains sont la seconde ressource de ces trafiquants.
Karine Miermont, qui porte cette histoire depuis des années, a réussi son pari. En refermant ce livre, notre regard sur la prostitution aura changé. On ne pourra plus affirmer qu’on ne savait pas.

Grace l’intrépide
Karine Miermont
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782072796487
Paru le 10 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, notamment du côté du Bois de Vincennes et à Asnières, mais on y suit aussi le parcours de Grace depuis le Nigéria, à Benin City, en passant par Sebha, Agadez, Tripoli, Castel Volturno, Padoue.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Mystérieuse cette femme éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine habillée d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, suspendue dans l’image, légèrement surélevée car posée dans l’espace de l’habitacle de chaque camion. Succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette Route de la Pyramide, succession de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.»

Ce premier roman, construit autour d’une enquête, est le fruit de cinq années de recherches. C’est le roman de Grace, prostituée nigériane du bois de Vincennes. Sa route d’exil à travers l’Afrique et la Méditerranée, l’enfer de son quotidien, l’organisation du proxénétisme, des filles entre elles, la violence, la peine, et pourtant la joie…
Le parcours et la voix de cette jeune femme lumineuse, si courageuse, sont de ceux qui marquent définitivement nos consciences de citoyens et d’humains.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog de Fabien Ribery

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Une reine.
L’histoire pourrait commencer comme ça.
Cette femme longue, déliée, une liane.
Grace l’intrépide
Chausse ses sandales, marche dans la ville, marche dans le Bois,
Grace, quelques milliers de mètres entre toi et moi,
Porte Dorée le jour, bois de Vincennes la nuit,
Il avait fallu s’approcher d’elle.

Les flics les connaissent, toutes ces filles intrépides comme Grace. Ils connaissent leurs endroits, ils connaissent leurs chemins, leurs horaires. Les hommes les connaissent. Ils savent les lieux les plus tranquilles, là où elles sont nombreuses, abritées dans des camionnettes alignées les unes derrière les autres dans une rue sans éclairage du bois de Vincennes, cette rue que les flics appellent la Dark Road. Chaque jour les filles rejoignent la file des camions régulièrement déplacés pour ne pas être enlevés par la fourrière, régulièrement garés dans la même rue en prenant soin de laisser un espace libre entre chaque véhicule, la place pour une ou deux voitures qui pourront stationner le temps d’une passe ou d’une nuit. L’avant de chaque camionnette est éclairé par une lanterne pour dire il y a quelqu’un, pour dire je travaille ou plutôt nous travaillons car le plus souvent elles sont deux ou trois par camion, une à l’avant dans l’habitacle vitré, une à l’arrière dans la chambre simulée, une dehors et qui marche. L’avant du camion c’est la vitrine, une vitrine lumineuse, un décor de cinéma. La lumière floue diffusée par la lampe-tempête accrochée au rétroviseur crée le mystère et la beauté. Mystérieuse cette femme éclairée par le halo de la combustion de la mèche imprégnée de pétrole, femme aux cheveux sans attaches ou tressés, ondulés ou très lisses, vaporeux ou plaqués, mystérieuse cette femme que l’on devine, que l’on ne voit pas tout à fait tout en ne voyant qu’elle au milieu de l’obscurité. Elle éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine couverte d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, filles éclairées qui surgissent de la nuit, suspendues dans l’image, légèrement surélevées car posées dans l’espace de l’habitacle de chaque camion, succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette route de la Pyramide, cortège de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.
Belles, dignes, ces femmes. Triste beauté, redoutable, subie, mais une beauté.
Celles qui marchent, les marcheuses comme les décrivent justement les flics de la Brigade de répression du proxénétisme, ont leurs trajets, le long des véhicules, un peu plus loin vers le carrefour, tout près aussi, juste derrière l’enfilade des camions et des voitures, à la lisière du bois qui devient chambre quand celle du camion est déjà occupée, ou quand la fille n’a pas loué sa place.
Ce n’est pas ce que préfère Grace, marcher là, marcher les jambes nues, les bras nus, presque nue tout entière sauf l’hiver, exposée aux voitures qui vont et viennent, passent, frôlent, s’arrêtent, peau et chair à la merci des carrosseries et des hommes, à la merci d’un timbré qui pourrait déquiller l’une ou l’autre, jouer aux quilles avec les filles puis détaler comme ce dingue il y a trois ans.
Grace n’y pense pas trop, juste l’image lui vient de temps en temps, comme lui reviennent les images de la cérémonie au Nigeria il y a deux ans. Pourtant c’est dans le Bois que Grace se sent le plus en sécurité pour travailler, elle dit : « Moi je veux pas aller chez les gens, je sais pas ce qui peut se passer, Ô ! »
Elle s’appelle Grace, prononcez greïsse. Le Nigeria est une ancienne colonie et l’anglais est devenu la langue officielle, une langue commune pratique permettant à des centaines d’ethnies de se comprendre à peu près, et de former peut-être un seul pays. Au bois de Vincennes elles sont presque toutes nigérianes, et toutes portent un prénom anglais, Tracy, Favor, Peace, Rose, Joy, Beauty, Mercy, Margaret, Gift, Kate, Queen, Happy, Sharon, Destiny, Princess, Grace. »

Extraits
« Finalement, je renonçai à comprendre l’ensemble de la situation, comme quelqu’un qui tenterait de saisir le tout, la totalité d’un réel cruel, comme quelqu’un qui réfléchirait à des solutions pour éradiquer le problème. Non, c’était trop vaste et les intérêts trop nombreux, la traite de ces femmes nigérianes n’était qu’une facette d’un phénomène encore plus étendu, car dans beaucoup d’endroits les corps les plus vulnérables étaient utilisés comme des produits ou des objets que l’on vend avec le maximum de plus-value, le maximum de marge, corps vendus pour le sexe, pour les organes aussi. Corps vendus comme des machines que l’on fait fonctionner pour travailler, baiser, soigner. L’exploitation des corps semblait en expansion partout ; en 2015 l’Organisation internationale du travail estimait à 21 millions les victimes du travail forcé, dont 5 millions pour la prostitution. »

« Un jour de Grace c’est un jour comme un autre, tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse.
Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. »

« Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun. On n’en revient pas, nous, on les prenait un peu pour des fous la police, la justice, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, c’est incroyable tout ça pour nous, KWÂ! Je leur ai dit: ce que vous avez fait, personne ne l’aurait fait pour moi au Nigeria! J’ai mis du temps à comprendre comment ça fonctionnait la France, ô! Maintenant je sais à peu près. J’ai obtenu l’asile, un permis de séjour longue durée. Ce qui me fait rire ici, c’est qu’il y a des gens qui se comportent comme si la France était une dictature, ou un État désordonné et bien pourri comme le Nigéria… »

À propos de l’auteur
Karine Miermont est née à Romans-sur-Isère, le 2 janvier 1965. Elle a grandi près de Perpignan et l’Espagne, puis étudié à Toulouse puis à Paris.
Longtemps productrice pour la télévision au sein de la société Gédéon, elle a travaillé avec des auteurs, des réalisateurs, des graphistes, des musiciens, sur le contenu et la mise en forme de programmes, magazines ou documentaires, et de chaînes de télévision. Elle a ensuite créé sa propre structure de production, View, puis est devenue free-lance pour se consacrer à la direction artistique pour la télévision et l’internet. Elle a notamment orchestré le changement de la Cinquième en France 5. Elle a écrit une série documentaire sur l’approche des arts visuels par les enfants, Allons voir, en a réalisé le premier épisode pour France 5 et le Centre Pompidou. Puis elle a quitté l’audiovisuel pour écrire et s’occuper d’une forêt dans les Vosges.
Elle vit à Paris. Après le récit L’année du chat, Grace l’intrépide est son premier roman. (Source : Éditions du Seuil)

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la disparition de Josef Mengele

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que ce roman répond à une exigence, celle de ne pas oublier, de nous rappeler sans cesse à la vigilance dans un monde qui est loin d’avoir éradiqué les vieux démons.

2. Parce qu’il est non seulement saisissant de constater que Josef Mengele a pu échapper à la traque menée par les chasseurs de nazis, mais qu’il est plus stupéfiant encore de comprendre qu’un « quatrième Reich fantôme » s’est développé en Amérique du sud, prêt à poursuivre sa politique, en espérant une troisième guerre mondiale.

3. Parce que cet homme, recréé avec précision grâce à un formidable travail documentaire, reste et demeure un monstre que rien ni personne n’aura pu faire dévier de son idéologie.

4. Parce que, comme l’écrit Philippe Chauché dans La Cause littéraire « Olivier Guez a traversé l’Amérique du Sud sur les traces du bourreau, sur les traces des nazis cachés, ensevelis un temps par les dénis de l’Histoire, vu ces lieux où les corps en fuite se sont dissimulés, lu et relu des témoignages, des récits, des romans – dont l’admirable Face aux ténèbres de William Styron –, il en a tiré un roman d’une folle ambition, suivre pas à pas ce tortionnaire. Un roman déroutant, par sa rage, par sa force évocatrice, par sa rigueur, sa saveur, sa composition, son style, qui nous plonge au cœur des Ténèbres, de nos propres ténèbres. »

5. Parce que Olivier Guez a reçu le prix Renaudot 2017, ce lundi 6 novembre 2017.

La disparition de Josef Mengele
Olivier Guez
Éditions Grasset
Roman
240 p., 18,50 €
EAN : 9782246855873
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
1949 : Josef Mengele arrive en Argentine.
Caché derrière divers pseudonymes, l’ancien médecin tortionnaire à Auschwitz croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie à Buenos Aires. L’Argentine de Peron est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis. Mais la traque reprend et le médecin SS doit s’enfuir au Paraguay puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit… jusqu’à sa mort mystérieuse sur une plage en 1979.
Comment le médecin SS a-t-il pu passer entre les mailles du filet, trente ans durant ?
La Disparition de Josef Mengele est une plongée inouïe au cœur des ténèbres. Anciens nazis, agents du Mossad, femmes cupides et dictateurs d’opérette évoluent dans un monde corrompu par le fanatisme, la realpolitik, l’argent et l’ambition. Voici l’odyssée dantesque de Josef Mengele en Amérique du Sud. Le roman-vrai de sa cavale après-guerre.

Les critiques
Babelio
Benzine Webzine d’essence culturelle (Delphine Blanchard)
Télérama (Gilles Heuré)
La Croix (Loup Besmond de Senneville)
Le JDD (Marie-Laure Delorme)
La Cause littéraire (Philippe Chauché)
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
La règle du jeu (David Samama)
Le blog de Gilles Pudlowski 

Les premières pages du livre
« Le North King fend l’eau boueuse du fleuve. Grimpés sur le pont, ses passagers scrutent l’horizon depuis l’aube et maintenant que les grues des chantiers navals et la ligne rouge des entrepôts du port percent la brume, des Allemands entonnent un chant militaire, des Italiens se signent et des juifs prient, malgré la bruine, des couples s’embrassent, le paquebot arrive à Buenos Aires après trois semaines de traversée. Seul sur le bastingage, Helmut Gregor rumine.
Il espérait qu’une vedette de la police secrète viendrait le chercher et lui éviterait les tracasseries de la douane. À Gênes, où il a embarqué, Gregor a supplié Kurt de lui accorder cette faveur, il s’est présenté comme un scientifique, un généticien de haut vol, et lui a proposé de l’argent (Gregor a beaucoup d’argent) mais le passeur a esquivé en souriant : ce genre de passe-droit est réservé aux très grosses légumes, aux dignitaires de l’ancien régime, rarement à un capitaine de la SS. Il enverra quand même un câble à Buenos Aires, Gregor peut compter sur lui. »

Extrait
« Les plus acharnés croient dur comme fer qu’un quatrième Reich peut revenir en Allemagne. Les autres vivent avec leurs souvenirs, parfois leurs remords, jamais leur culpabilité. »

À propos de l’auteur
Olivier Guez est l’auteur, entre autres, de L’Impossible retour, une histoire des juifs en Allemagne depuis 1945 (Flammarion), Éloge de l’esquive (Grasset) et Les Révolutions de Jacques Koskas (Belfond). Il a reçu en 2016 le prix allemand du meilleur scénario pour le film Fritz Bauer, un héros allemand. (Source : Éditions Grasset)

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