La Petite

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Lauréate du Prix Jean Anglade 2022

En deux mots
Jean et Ophélie sont orphelins. Élevés par les grands-parents dans le massif de la chartreuse, ils vont tenter de se réapproprier leur histoire dans une famille de taiseux qui cultive le goût du travail et du silence. Quelques lettres trouvées dans un coffret vont leur fournir une première piste.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Un secret croît avec la rage de dire»

Sarah Perret est la quatrième lauréate du Prix Jean Anglade. Ayant eu l’honneur de défendre ce premier roman en tant que membre du jury, c’est avec un plaisir redoublé que je vous invite à la découvrir à votre tour !

C’est une histoire de famille. De ces tribus comme il n’en existe plus beaucoup et qui rassemblent sous un même toit plusieurs générations. Nous sommes dans le massif de la Chartreuse au milieu de l’été, quand chacun apporte son concours aux travaux de la ferme. Autour de la table, présidée par le grand-père, on trouve ses fils Charles et Fernand et son gendre Albert. Les tantes, quant à elles, encadrent la grand-mère Euphroisine et sa sœur Séraphie, ainsi que l’arrière-grand-mère Adèle. Jean, l’aîné et sa sœur Ophélie, la petite qui donne son titre au roman, complètent la tablée avec leurs cinq cousins. Dans la suite du récit, on va apprendre que les deux enfants sont orphelins après le décès de leurs parents dans un accident et qu’ils sont élevés par leurs grands-parents.
Dans la famille, les valeurs de travail et de droiture sont sacro-saintes, et nul ne saurait y déroger. Et dans cet environnement hostile, on a appris à souffrir en silence et à ne pas poser trop de questions. «Il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre.»
Alors Jean et Ophélie vont chercher par tous les moyens à se réapproprier cette histoire qui est aussi la leur. D’abord en s’accrochant aux histoires contées à la veillée. Livrées avec parcimonie et souvent entourées d’un halo de mystère, elles sont aussi révélatrices. Puis en explorant la maison familiale, qui date de 1835. Un jour, Jean découvre dans un petit coffre une correspondance signée par une religieuse qui a visiblement quitté la famille pour choisir les ordres et dont il n’avait jusque-là jamais entendu parler. Un choc qui va le pousser à poursuivre son exploration de ces histoires qu’il fallait mettre sous le boisseau. «Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.»
Sarah Perret nous livre un fort émouvant premier roman autour des secrets de famille, d’une enfant qui cherche à comprendre qui elle est et d’où elle vient, qui veut trouver sa place dans un monde duquel elle se sent bannie. Avec émotion et autour d’un microcosme fort bien rendu, elle s’inscrit dans la lignée de ces forts romans qui ont exploré la France rurale, sur les pas de Jean Anglade.
L’Auvergnat aurait sans doute été sensible à ce chemin au bout de l’enfance, derrière les secrets de famille, à cet itinéraire qui construit une vie. Comme le souligne fort pertinemment Jean Vavasseur, le président du jury de ce Prix dont j’ai l’honneur de faire partie, sous la plume de Sarah Perret «la gamine se répare, se recoud, se défend, patiente, encaisse, résiste, s’accorde goulûment aux paysages et aux personnages, et se mélange aux histoires des autres pour n’en faire qu’une.»
J’ajouterai que la primo-romancière, prof de lettres à Pézenas, a écrit une première version de ce roman à seize ans. Avec le temps, et en s’éloignant de la terre de ses ancêtres, elle aura trouvé la juste focale pour faire de ce roman un écrin de sensibilité aux émotions qui sonnent aussi fortes que justes.

PERRET_la_petite_prix_jean_anglade_2022Le jury du Prix Jean Anglade 2022, sous la présidence de Pierre Vavasseur à Clermont-Ferrand © DR

La Petite
Sarah Perret
Presses de la Cité
Premier roman
256 p., 20 €
EAN 9782258202504
Paru le 29/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans les Alpes et plus précisément dans le massif de la Chartreuse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec de nombreux retours en arrière jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Petite, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui des paysans de Chartreuse dans le courant du vingtième siècle — des vies modestes, pétries d’humanité.
Au cœur de la Savoie, deux orphelins recueillis par leurs grands-parents paysans dans la maison de famille séculaire se battent contre des puissances obscures, remontées du passé. Autour d’Ophélie, le loup rôde ; quant à Jean, il emploie ses forces à haïr.
Le silence s’amoncelle comme le travail à abattre, dans ce village au pied des montagnes de Chartreuse. En cette fin de XXe siècle, la modernité n’est pas encore arrivée et le temps est toujours rythmé par les saisons et les labeurs, les fêtes religieuses, les visites. Mais, intimement, les enfants pressentent les drames et souffrent. Les secrets eux-mêmes aspirent à se dire…
La Petite, entre délicatesse et passion, fragilité et violence, brode et tricote d’une main sûre son ouvrage et conduit le lecteur dans les tours et détours de l’âme enfantine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« 1
« Un, deux, trois, quatre… »
Louis, une main sur les yeux, s’était mis à compter, et tous les cousins avaient quitté la pièce comme une volée de fauvettes, en direction de leur « planque ».
La petite resta un instant paralysée. Où irait-elle se musser ?
« Cinq, six, sept, huit… »
Les battements de son cœur s’accéléraient. Elle voyait Louis de dos, en bermuda beige et chemise à carreaux, qui scandait les secondes sur le frigo, de sa main libre. Le four électrique, au-dessus du réfrigérateur, vibrait sous les pulsations. Vite, il fallait se sauver. La crainte d’être découverte se mêlait à une trouble jubilation en son cœur.
« Neuf, dix, onze, douze… »
Elle fit du regard le tour de la pièce. Sous la table ? Il la trouverait aussitôt. Dans le bas du placard, à côté des pantoufles du grand-père ? Les battants grinceraient, en s’ouvrant.
« Treize, quatorze, quinze… »
Elle avait enfin trouvé. Elle avança sans bruit pour se dissimuler sous les patères, dans l’angle formé par le mur et la porte ouverte aux trois quarts. Elle s’apprêtait à se glisser derrière la veste bleue du pépé, qui sentait fort la sueur et la vache, quand elle sursauta. Raphaël y était déjà et lui faisait signe de se taire, en roulant ses gros yeux bleus. Un fichu de la grand-mère, qu’il avait fait choir en se dissimulant, jonchait le parquet.
« Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf… »
L’estomac contracté et l’esprit en ébullition, elle se détermina pour l’unique cachette possible : entre le fourneau et le placard de l’évier, dans la petite remise où la grand-mère rangeait sa batterie de cuisine.
« Vingt, vingt et un, vingt-deux, vingt-trois… »
Louis ralentissait le comptage avec un plaisir sadique. Elle manœuvra délicatement la porte pour qu’il ne l’entendît pas, se coula à pas de chat, se tint accroupie, entre les poêles et les casseroles, et referma soigneusement le loquet.
« Vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente ! J’arrive ! »
Son cœur battait encore la chamade ; elle le sentait cogner contre ses tempes. Essoufflée comme après une course, elle tentait de maîtriser sa respiration pour ne pas se trahir. Tout son sang avait afflué à son visage, et ses joues étaient brûlantes. Elle se tenait en boule, bras autour des genoux et genoux au menton. Elle devinait dans son dos la tige de l’écumoire et, contre son mollet, le contact glacé de la cocotte en fonte.
Elle tendit l’oreille, comme un animal traqué. Les pas de Louis étaient inaudibles. C’est à peine si elle l’entendait s’exclamer : « Trouvé ! » Tous les bruits lui parvenaient assourdis, comme si, à la distance, la ténèbre de la remise ajoutait l’enveloppe d’une épaisseur ouatée. Elle percevait le lointain brouhaha des adultes qui prenaient l’apéritif. Parfois, elle reconnaissait le rire de gorge, proche du roucoulement, de l’oncle Albert, qui fumait sans doute, près de la fenêtre, avec l’oncle Fernand. La petite s’y projetait en imagination. Les femmes s’affairaient. Tante Claudie sermonnait sa mère, toujours prête à se lever pour servir, jusqu’à s’épuiser à la tâche ; ses belles-sœurs ouvraient le placard pour sortir la cruche et les assiettes et dresser le couvert. La petite les voyait comme si elle s’y trouvait. Et le soleil miellé de ce jour d’août finissant coulait à flots entre les vitres ouvertes, ambrait le vaisselier où l’on rangeait les verres et les mazagrans, mollissait le vernis du bois qu’elle aimait gratter d’un ongle, rendait le papier peint plus orangé. Les faisceaux lumineux, où dansait la poussière, floutaient les coins, si puissants était leur éclat, en sorte que l’aïeule, dans cette pulvérulence dorée, semblait une apparition, les pieds campés dans ses chancelières, son corps lourd arrimé au fauteuil, un demi-sourire flottant sur son visage où les lunettes fumées dessinaient deux trous aveugles.
Soudain, la vitre en verre dépoli vibra. Louis avait dû ouvrir la porte qui donnait « d’en bas », comme disait le grand-père.
« Y f’rait beau voir qu’y m’cherche noise, et j’l’attraperais ! Y vaut pas mieux qu’son père, çui-là ! »
La voix du grand-père tranchait sur la rumeur familiale.
« Papa, ne remue pas le passé, je te prie », suppliait Claudie.
La porte avait claqué dans son chambranle. À nouveau les voix des adultes n’étaient plus qu’un lointain murmure. Mais les paroles du grand-père s’étaient insinuées dans le cou de la petite, comme un vilain courant d’air.
Elle revint mentalement dans le jeu. Elle recensa toutes les cachettes dans son esprit, en les comptant sur ses doigts. Il y avait, en face de la salle à manger d’en haut, au-delà du petit couloir d’entrée, qui servait aussi d’accès à l’étage, interdit aux enfants en pleine journée, une pièce servant de resserre et de buanderie, qu’on appelait « l’autre côté » et qui donnait accès aux toilettes et à la salle d’eau, étonnamment fraîches. Cela faisait trois cachettes au moins. Autour de la maison, on pouvait aussi se plaquer derrière le mur, de part et d’autre de la façade, ou s’enfermer dans le hangar, l’ancien four à pain, avec les outils du grand-père, ou encore derrière le muret du jardin, sans piétiner les salades.
Enfin, restait la cave.
À moitié troglodyte, creusée dans la côte, en face de la maison, close par une lourde porte de bois. La petite n’aimait pas cet endroit, à l’obscurité plus épaisse que la remise où, à travers le cadre de la porte, se faufilait un jour mince. Quand on passait l’entrée de la cave, en plus de l’odeur âcre d’humus, de vin vieux et de pomme, c’est ce trou noir, où l’on ne discernait rien et dont on ne mesurait pas la profondeur, qui sautait au visage. De quelles créatures était-il peuplé ? Une souris, parfois, passait entre les jambes du grand-père lorsqu’il allait y chercher du vin. Qui sait si ces ténèbres sans fond ne recelaient pas des monstres ?
Une nuit, la petite avait fait un odieux cauchemar : le grand-père la traînait par le bras en la menaçant de l’enfermer à la cave pour la punir de quelque faute. Elle suppliait, pleurait, hoquetait, criait, en proie à une angoisse terrible. Mais le grand-père demeurait ferme et la livrait aux mille dangers de l’ombre. La panique était telle que la petite s’était réveillée en sursaut, dégoulinante de sueur, haletante. Plusieurs minutes avaient été nécessaires pour qu’elle s’apaisât enfin.
Ce souvenir la fit frémir. Elle observa la pénombre où elle se trouvait à présent avec une crainte nouvelle. La remise n’était guère plus rassurante que la cave. C’était l’espace compris sous l’escalier menant à l’étage. Étaient-ce bien des poêles, des marmites et des casseroles qui étaient rangées ici ? L’ombre se jouait des objets d’usage courant, qu’elle remodelait en de sinistres anamorphoses. La petite, posant une main au sol, crut sentir sous ses doigts de la toile d’araignée. Elle frissonna et enfouit son visage entre ses genoux.
Ce fut soudain comme si le fil qui la retenait au monde se rompait, comme si elle chutait dans le vide. Happée par les ténèbres de la soupente, elle oublia le jeu.
Elle se sentit seule, abandonnée de tous, son cœur devint froid et minéral comme une planète inhospitalière. Les garçons l’avaient oubliée. Comme toujours. Elle croyait les entendre rire. Ils se moquaient d’elle, ou, pire, son existence leur était indifférente. Personne ne viendrait la chercher ici. Elle mourrait de faim et de chagrin. Aspirée dans le couloir de la peur, elle sentit bourdonner ses oreilles et vit éclore dans son imagination des fantasmagories semblables aux œufs monstrueux du crétacé. Des êtres informes, bouillie d’humanité, visqueux fantômes aspirant à se détacher de l’obscurité qui leur faisait une matrice commune, hurlaient dans le silence. La petite n’éprouvait pas seulement de l’épouvante à leur contact mais aussi, de manière inexplicable, de la honte. Comme si la seule vue de ces créatures pouvait la souiller. Et tout à coup le loup apparut. Tel un chien galeux, l’œil jaune et les dents suintant de bave, tous ses muscles bandés, il s’approchait de la petite. Il était là, dans la soupente. Il allait la déchiqueter et la dévorer.
« Eh ben, qu’est-ce qu’elle fait là, la p’tiote ! C’est-y pour cligne-musette ? » s’écria Séraphie en la tirant vigoureusement par le bras. La grand-tante avait la poigne solide et bienveillante, et la chair moelleuse. Dans ses yeux gris-bleu se lisait la bonté des vieilles femmes qui ont su traverser les tempêtes, en puisant du réconfort dans les bienfaits de la terre, les travaux et les jours, les floraisons, la douceur des bêtes et des couvertures de laine.
« C’est pas plus lourd qu’une poupée de son ! » ajouta-t-elle en lui pinçotant la joue, sans se douter qu’elle arrachait l’enfant aux griffes de la nuit. Elle attrapa ensuite le coquemar pour mettre à chauffer de l’eau sur le fourneau.
La petite Ophélie restait silencieuse à côté de Séraphie, presque surprise d’être à nouveau dans le monde des vivants. Dans sa petite robe amande à fleurettes, elle avait l’air en effet d’une poupée auprès de la grand-tante Séraphie, charpentée comme un homme, « une grande bringue », disait le pépé. Cette dernière saisit le crochet pour déplacer le cercle de fonte, dans un bruit de raclement. La petite contempla les étincelles, autour des bûches qui achevaient de se consumer.
Les garçons rentrèrent à cet instant, en groupe braillard et pressé.
« Ben, t’étais où ? » fit Raphaël, tandis que Jean feignait de ne pas la voir, cette petite sœur qui semblait l’importuner. Boris, Pierre et Côme, qu’on appelait Coco, jouaient des coudes pour arriver les premiers. Louis et Christophe devisaient sagement.
« À table ! » cria la tante Claudie, et les enfants s’engouffrèrent d’en bas, dans le brouhaha des adultes.

2
On avait placé les enfants en bout de table, vers le chiffonnier. Le grand-père présidait comme à l’ordinaire, du côté du vaisselier, entouré de ses fils Charles et Fernand, et de son gendre Albert. Il avait ôté sa casquette, et Ophélie s’étonnait une nouvelle fois des drôles de couleurs du pépé. Son crâne, dissimulé en temps normal par son couvre-chef, était tout blanc, ou plutôt d’un jaune pâle, alors que la peau de son visage et de son cou était rouge, tannée par le soleil et les intempéries. Comme sa chemise à carreaux gris et bleus n’était pas boutonnée jusqu’au col, on voyait que son thorax était de même teinte que le haut de sa tête. Et, pour l’avoir vu, quelquefois, torse nu, assis à la cavalière sur une chaise en paille, les coudes posés sur le dossier, tandis que la mémé lui rasait les rares cheveux du cou, Ophélie savait que ses avant-bras, jusqu’à la manche de sa chemisette, étaient aussi cramoisis que son visage. Dans ces moments furtifs, le pépé et la mémé avaient presque l’air timides et amoureux. Ils ne disaient rien, pourtant.
À côté des hommes, autour de la table, se tenaient les tantes, souvent levées pour le service. Elles encadraient la grand-mère, sa sœur Séraphie et leur mère à toutes deux, l’arrière-grand-mère Adèle. La table avait été dressée selon l’usage : assiettes et serviettes à fleurettes, couteaux à droite, fourchettes à gauche, et le broc d’eau ainsi que le pain au milieu, sur lequel le grand-père allait tracer la croix, de son opinel, avant de le rompre.
Comme toujours, quand on se trouvait réunis, les conversations fusaient en tous sens, dans un bourdonnement de ruche. Avec la porte vitrée fermée, on se sentait, tous ensemble, comme dans une cocotte. Très vite, la chaleur et le bruit augmentaient. Rouge et étourdie par l’ambiance, Ophélie essayait d’attraper, à droite ou à gauche, des bribes de conversations.
« T’étais caché où ? lança Raphaël à Coco, qui affectait un air de mystère, en lissant ses boucles.
— Une super planque, mon gars. J’me la garde. »
Les yeux de Raphaël brillaient de convoitise. Il fallait trouver le moyen d’arracher à Côme son secret.
« Et si on fondait une société secrète, toi et moi ? lui proposa Raphaël.
— Qu’est-ce que vous dites, les gars ? »
Louis et Jean, qui tendaient leur cou vers les comploteurs, paraissaient vivement interpellés.
« Poussez donc vos coudes, les enfants, qu’on puisse vous servir, réclamait tante Claudie.
— Oh non, encore de la soupe », soupira Boris.
Le potage fumait dans la soupière blanche où tante Claudie tournait lentement la louche, qu’on appelait la pauche.
« Ne cause pas et tends donc ton assiette, rouspéta le grand-père qui coupait le saucisson sur la planche de bois. Si t’avais connu la guerre, mon grand, disait-il en roulant les r, tu f’rais pas la fine bouche, va. »
« Quand les corbeaux sont trop saouls, ils trouvent les cerises amères », commentait naguère l’Adèle en patois. Cette formule était l’un de ses dictons les plus fameux. Désormais trop âgée pour participer aux discussions, elle demeurait silencieuse à table, concentrée sur ses cuillerées, présente à ses mondes intérieurs. Mais naguère, en femme autoritaire et maîtresse des lieux, elle ponctuait souvent les propos d’une sentence, maxime de prudence ou constat désabusé d’un comportement humain. Elle en avait toute une escarcelle.
Ophélie aimait les repas en famille. Mais, à chaque fois, elle avait l’impression que sa tête gonflait, sous la pression de la chaleur et du bruit, de l’humeur ambiante, vive, joyeuse et cependant tendue. Il lui semblait que son crâne aurait pu éclater. Dans ces moments, les adultes comme les enfants avaient besoin de s’agiter et de parler haut, de sauter du coq à l’âne, masquant les silences où peut-être quelque ange messager eût pu passer. Alors Ophélie ouvrait grand les yeux pour intensifier son attention. Parce que des choses advenaient, dans la maison. Des choses dont personne ne parlait jamais, sinon dans de rares phrases échappées d’une tante ou du pépé, dans un accès d’émotion vite ravalé, suivi d’une banalité, pour éviter d’attirer la curiosité des enfants. Il y avait des secrets. Elle les lisait dans les regards, dans la suspension d’une phrase, dans la vibration d’une voix. Même la maison livrait des messages à sa manière. Des objets étaient déplacés, que l’on cherchait longtemps. Les meubles craquaient.
Le brouhaha était tel, parvenu au degré le plus haut, qu’on entendait des bouts de phrases sans savoir qui les avait prononcés.
« Faudrait créer un nom de code…
— Fernand, veux-tu qu’je t’serve ?
— … prêter serment… et même avec du sang…
— Très bonne, ta soupe, Séraphie !
— Pour quoi faire ?
— Trouver un trésor, pardi…
— Qui veut de l’eau ? »
Les enfants tendirent leur verre tour à tour, après avoir constaté leur « âge », au chiffre inscrit sur le fond du récipient.
« Allez, les gars, un pour tous, sept pour un », dit Coco, l’aîné des cousins, en présentant le sien pour trinquer. Et les garçons firent tinter les verres, non sans gloussements et éclaboussures.
« C’est bien, les sept, dit Jean, mais les sept quoi ? Les sept mercenaires ?
— Faites moins de bruit, les enfants, réclamait Suzie. Belle-maman, je vous en prie, restez assise ! »
Contrariée dans son dévouement, la mémé Euphroisine avait été prise d’une quinte de toux interminable. Séraphie lui tendit un verre. Le grand-père roulait des yeux furibards. Quand il ne les raillait pas, il paraissait continuellement en colère contre les femmes de la maison, à commencer par la sienne, surtout quand elle avalait un aliment de travers et s’étouffait. Elle avait beau sortir alors son mouchoir de son tablier, pour atténuer la crise, elle toussait pendant de longues minutes, rouge et les yeux brillants, et l’on craignait qu’elle n’en perdît la respiration.
Après cet incident, n’ayant pas sa place, parmi les feux croisés des conversations, la petite ne tarda pas à s’abstraire dans ses rêveries, tandis que la rumeur des voix se faisait plus indistincte. Dans une sorte de nébuleuse, elle percevait désormais les voix sans saisir les propos.
C’était drôle… Le visage des grands-parents était tracé net, mais les tantes, à ses yeux, n’en avaient pas, ou seulement un visage collectif. Ou plutôt des bras, des mains qui coupaient du pain d’épices et des tartines, que l’on beurrait et parsemait de sucre, des voix qui distribuaient les goûters et de tendres attentions. C’étaient tatan Claudie, tatan Suzie et tatan Marie-Hélène. N’avaient-elles pas la même intonation, d’ailleurs, ou la même manière de s’exclamer, au milieu de la conversation, déclenchant les réactions des deux autres ?
Le repas touchait à sa fin. Le brouhaha saturait l’espace ; l’atmosphère était dense, surchauffée comme une étable. Les couleurs du papier peint, le vaisselier, les couverts, tout devenait indécis avec l’arrivée du soir.
*
Avant la tombée de la nuit, les garçons étaient descendus jusqu’au bassin du village. Quinze mètres de pente gravillonneuse, qui passait devant la maison Perrier, et on y était. Le bassin était au bord de la route. C’était leur quartier général. Ils l’investissaient en conquérants, à cheval sur la margelle, les pieds sur le plan incliné où les femmes, d’antan, étalaient les bleus des hommes pour les frotter à la brosse.
Le ronronnement du tank à lait des Perrier, dont la grange jouxtait la demeure, couvrait tout autre bruit. Perrier s’y cachait, comme d’habitude. Entendre le tank, le piétinement et le souffle des bêtes, parfois un meuglement, à travers les petites ouvertures, et ne voir personne, à part les chats qui rôdaient et grattaient le jardin de la Julienne, avait on ne sait quoi d’inquiétant. Même la Julienne avait un comportement bizarre. Quand les garçons étaient au bassin, elle les épiait, derrière ses rideaux, et disparaissait aussitôt, dès qu’ils l’avaient aperçue. Son regard était toujours fuyant et elle se signait régulièrement, comme si elle avait vu le diable. Et quand on lui adressait la parole, elle levait les bras par réflexe, comme si on allait la frapper.
« Une vraie sauvage, la Julienne », disait la mémé Euphroisine. D’ailleurs personne n’allait chez elle. À la Noël, il pouvait arriver qu’on entrât chez les voisins, les Marolliat ou les Francillon pour y chercher les étrennes : un sachet brun avec des clémentines et des papillotes, mais chez les Perrier, jamais. On aurait eu trop peur. Et de toute manière, on n’y était pas convié.
Grand-mère invitait les enfants à la clémence. Sans elle, ils auraient considéré la Julienne comme une sorcière. Voûtée, ridée, drôlement nippée, avec ses fichus, ses châles, ses jupes superposées, ses jambes sèches tout écaillées, marbrées de veines mauves et bleues, ses gros brodequins, elle parlait de plus en patois, de sorte que la jeune génération ne la comprenait pas… Elle avait tout l’air d’une vieille d’un autre temps, comme une émanation de la terre, de la terre rude et brune de Chartreuse, semée de rocs calcaires. Quand le bassin se trouvait de nouveau libre, elle s’en approchait, et faisait sa prière sous la croix, juste à côté. Elle y laissait régulièrement un bouquet. Mais, au moindre bruit de graviers, elle rentrait se terrer chez elle.

La petite, comme toujours, avait suivi de loin les garçons. Elle était restée un instant derrière la maison, les doigts serrés sur le grillage du jardin, qui s’effritait sur sa peau humide en grains rouillés, laissant comme une odeur de sang. Les garçons l’oubliaient souvent, unis comme un seul homme, dans leurs folles équipées. Elle savait bien ce qu’ils pensaient. L’attitude de Jean le lui signifiait souvent… Ils n’avaient pas besoin d’une pisseuse dans leurs pattes. Une fille… « à ne toucher qu’avec une fleur », disait grand-mère… un cœur trop tendre, une gamine toujours prête à chialer… Eux étaient déjà de petits hommes, nés pour le risque et l’aventure.
Au milieu des sept garçons, elle était la seule fille. Les garçons étaient forts et beaux. Ils la fascinaient, par leurs idées, leur morgue, leur goût de la transgression. Ils étaient bêtes, aussi. Ils ne remarquaient rien. Pourtant une simple attention de leur part colorait ses joues de rose. Car elle avait l’âme amoureuse. Elle rêvait d’eux sur son nuage.
Elle attendait un peu pour les pister, afin qu’ils ne la vissent pas. Du reste, dans l’enthousiasme qui les prenait de se retrouver tous ensemble, bien souvent, elle l’avait remarqué, sa présence demeurait invisible à leurs yeux. C’est ainsi qu’une fois ils l’avaient perdue, la pauvrette, un après-midi, aux Échelles, chez la tante Suzie qui préparait des crêpes. Elle baguenaudait, à quelques pas derrière eux, chantonnant et cueillant des fleurettes… Ils avaient gravi un escalier, parlant et riant fort… « Je les retrouverai en haut », s’était dit la petite… Mais en haut, les garçons avaient disparu. La petite était perdue…
Elle longea la grille du jardin jusqu’au bord de la route. Un poteau la dissimulait aux garçons.

Louis, avant de descendre au bassin, avait attrapé une feuille dans le placard d’en bas, et un stylographe dans le chiffonnier.
« Les gars, il faut qu’on prête serment. »
D’une écriture tremblée qui épousait les aspérités du bassin sur lequel il avait posé la feuille en guise de sous-main, il traça des signes que la petite, ne sachant pas lire, observait avec fascination.
« Allez, les gars », fit-il solennellement, en leur montrant une aiguille, qu’il avait dû chiper dans le panier à ouvrage de l’Adèle.
Fronts rapprochés, avec gravité, dans un silence initiatique, chacun à son tour pratiqua le rituel de l’aiguille et apposa son doigt, coloré de sang, sur la feuille gondolée. La petite, bouche bée, regardait s’accomplir le Mystère…
« Maintenant, dit Louis, jurez que vous n’en parlerez à personne.
— Je le jure », certifièrent-ils, tous ensemble, en levant la main.
Alors Louis roula le papier en tube, le glissa dans sa poche, et les Sept, unis désormais par un serment signé de leur sang, conspirèrent en chuchotant…
Le tank à lait avait cessé de bourdonner. On n’entendait plus que les grillons, qui crissaient dans le jardin potager, en contrebas de la maison. La lumière qui fusait d’en bas permettait de distinguer les tuteurs des haricots grimpants. L’air avait fraîchi. Au bord du bassin, les Sept paraissaient, Louis à la proue, Jean à la poupe et les autres vautrés sur le pont, les naufragés d’un vaisseau fantôme, dans le soir bleu d’été, à la clarté de la lune.

3
« On fait quoi, aujourd’hui ? » avait articulé Jean d’une voix enrouée, rompant le silence comme on lance un galet sur la surface lisse de la rivière pour en perturber un instant le calme étal. Sa sœur et son cousin Christophe, engourdis par la touffeur de l’été, ne répondaient point. Ses mots avaient vibré en un léger écho dans leurs esprits assoupis, puis la surface du silence s’était refermée sur ses paroles comme une eau profonde.
Ils étaient tous les trois assis sur le trottoir depuis un bon moment, devant la vieille maison, les mollets et les genoux tout blancs à force de traîner dans les graviers, en face du mur couvert de corbeilles d’argent.
Le rideau à mouches, à l’entrée, frémissait encore : le grand-père venait de partir. Il s’était épongé un instant le front avec un grand mouchoir froissé avant d’enfoncer sa casquette sur son crâne. Boule, l’énorme patou, qu’on appelait aussi Boulon ou le chien, s’était redressée avec peine sur ses longues pattes, prête à suivre son maître. La langue pendante et baveuse, elle haletait bruyamment, et ses grands yeux, au regard bon et un peu bête, étaient rouges de fatigue.
« Allez, p’tits, à ce soir ! » s’était exclamé le grand-père avec son accent savoyard. Puis de sa démarche lourde et sûre, il s’en était allé en direction du bois, une faucille à la ceinture, la Boule à ses côtés, qui dandinait des hanches. Les enfants l’avaient vu tourner derrière la maison des Perrier, ses godillots ripant sur les gravillons.
C’était l’heure de la sieste pour l’arrière-grand-mère Adèle. La grand-tante Séraphie l’avait aidée à gravir l’escalier menant aux chambres. Les enfants avaient suivi d’une oreille leurs pas pesants sur les marches grinçantes. À présent, les deux femmes, Séraphie et la grand-mère Euphroisine occupées au ménage, échangeaient de brèves paroles qui ricochaient par les fenêtres ouvertes, avec le bruit de la serpillière dégouttant dans le seau. La petite aimait bien voir le bois non verni du parquet, noirci par le temps, absorber l’eau, puis s’éclaircir en séchant. Mais grand-mère Euphroisine l’avait chassée avec une rudesse bienveillante.
« Ne reste pas dans mes pattes, mon petit. » « Mon petit » ou « petite Ophélie », disait-elle affectueusement.
Peut-être, en fin d’après-midi, devant la maison, sous le fil où pingolait du linge, traînerait-on une chaise de paille sur le trottoir afin que l’Adèle fît ses pelotons de laine, et, à la brune, les chats, qui connaissaient les bons coins, viendraient s’y étirer, la queue follette et les oreilles en arrière, pour jouir du petit air coulant de la venelle et de la fraîcheur des corbeilles d’argent.
Les enfants, désœuvrés, se sentaient englués par la chaleur écrasante à la manière de mouches figées dans le miel. Même le temps semblait empêché d’avancer. On entendait par moments Kapi, le chien bâtard des Perrier, tirer sur sa chaîne dans la grange attenante, et d’autres bruits plus confus. Le voisin, peut-être, qui espionnait les enfants dans l’ombre, l’œil luisant.

Ils vivaient tous ensemble dans la vieille maison : l’Adèle avec ses deux filles, Euphroisine et Séraphie, le grand-père Jules et les deux enfants, Jean et Ophélie. On avait convié Christophe, l’un des cousins des Échelles, à rester quelques jours.
La veille, le 2 août, on avait fêté la fin des foins avec toute la famille, comme chaque année. À la tombée de la nuit, les oncles et tantes étaient partis : Claudie, la fille de la famille et son mari Albert, avec leur fils Côme, le plus âgé des cousins, Fernand, le frère de Claudie et sa femme Suzie, avec Boris et Pierre, qui prétendaient couler des jours tranquilles sans leur aîné Christophe, invité pour une quinzaine dans la vieille maison, puis Charles, le « petit dernier » des grands-parents, avec son épouse Marie-Hélène et leurs enfants, Louis et Raphaël.
Le mois de juillet avait été si beau qu’on avait fané sans discontinuer. Le grand-père avait terminé avant les Marolliat et les Francillon, et de mémoire ce n’était jamais arrivé qu’il achevât les fenaisons à la fin du mois.
Les enfants avaient aidé un peu aux champs, à leur mesure. Ils avaient ratissé, en plein soleil, quelques après-midi, l’herbe sèche demeurée sur le pré après qu’on avait calé les bottes sur le transporteur. La petite aimait, en fin de journée, accrochée aux ridelles de l’engin, assise sur les quelques bottes restantes qui piquetaient ses cuisses, cahotée sur le chemin des Monts, rentrer avec le grand-père. Le transporteur faisait un vacarme tel qu’on pouvait hurler sans que personne n’entendît, et on était secoué si fort qu’on se sentait vibrer des pieds à la tête. Dans les faisceaux de lumière qui traversaient les ridelles dansait la poussière de foin, qu’on respirait âcrement. Fauchés ras, les champs, asséchés par un ardent mois de juillet, paraissaient jaunes au soleil de la fin d’après-midi. Les arbres y projetaient leurs ombres. Seules désormais les corneilles y becquetaient quelques graines, arpentant les sillons dessinés par les roues du transporteur, comme des pèlerins devisant, avant de reformer leurs escadres.
Christophe soupira.
Il avait oublié qu’on s’ennuyait à la montagne, qu’il ne s’y passait rien.
« Et si on allait au ruisseau ? » Le sourire des deux autres valait acquiescement.
Les enfants partirent en direction des Monts. On longea la ruelle semée de paille, entre la maison des Perrier et le mur soutenant les hauts du village : on y passait toujours très vite, et avec crainte. Kapi, sorti brusquement de la grange où il se terrait, aboyait et menaçait de mordre, au bout de sa chaîne, ou Perrier regardait les enfants d’un air torve, sans les saluer. Il fallait se méfier de lui disait le grand-père ; il buvait. Il n’était que de voir les litrons de rouge vides renversés, devant la porte de la grange.
On longea le bûcher du grand-père, vis-à-vis de l’escalier où parfois, l’été, on s’asseyait pour discuter au frais, entre deux petites mottes de mousse. On y entendait par moments la voix aigrelette de la mère Francillon, qui trouvait toujours à râler. Au-dessus de l’escalier était scellé un drôle de crochet dont on ignorait l’usage.
La proposition de Christophe leur avait donné de l’allant, et les langues se déliaient à présent.
« Y a de vieilles roues de poussettes, dans le hangar. On pourrait fabriquer des karts. Faudrait demander au pépé, avait lancé Jean, tandis qu’ils passaient en vue de l’escalier du village, en roulant des graviers sous leurs souliers.
— Ah oui, avec les planches qu’il remise à la grange ! »
La petite trottait derrière les garçons, sans perdre une miette de la conversation.
« Mon rêve, disait Jean, ce serait même de fabriquer une cabane roulante, tu vois. Y aurait tout, à l’intérieur : cuisine, bureau, lit… Je pourrais y vivre, y dormir. Et avec ça j’irais jusqu’au château de la Roche-Fendue. »
Il imaginait les planches de contreplaqué, le volant, la banquette, la table, et même les rideaux, à carreaux blancs et rouges, de l’unique fenêtre, et son départ sur l’asphalte… Alors, le souvenir furtif d’un autre véhicule se juxtaposa au rêve de la cabane. Une route verglacée, un paysage de neige, une matinée lourde d’anxiété suspendue, une voiture, qui avait peiné à démarrer, glissant lentement en suivant les lignes courbes des virages du Frou… mais Jean chassa ces images de toutes ses forces, pour esquiver le chaos dont elles étaient porteuses et oublier ce boulet qui venait de se loger dans son ventre. Il bouscula sa sœur. Son petit visage sembla se chiffonner et il en éprouva un plaisir fugace et sournois.
Les enfants avaient dépassé la maison des Francillon et cheminaient en direction de la grange du pré qui appartenait au pépé, sur la colline semée de pommiers tordus. Quelques veaux y ruminaient à l’ombre des arbres. »

Extraits
« Mais il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre. Alors, dans la pénombre grandissante, où des ombres indécises pouvaient surgir, on pressa le pas. De retour à la maison, on monta sans bruit dans les chambres: le pépé s’était assoupi sur son poing, d’en haut, à côté de son bol de soupe. L’Adèle dormait peut-être déjà, à l’étage. » p. 98

« Mais la vieille maison résistait aux assauts. Elle gardait les secrets de la famille, telle une malle bien close, un cercueil, à la manière de chacun de ses hôtes, savoyards taiseux, portant le poids de la honte. On ne disait jamais un mot de trop. Chaque parole était patiemment pesée. L’Adèle avait toujours prôné le silence et la discrétion: « Derrière cises et buissons, faut pas dire sa raison», déclarait-elle. Il fallait mettre sous le boisseau tout ce qui était bizarre, tout ce qui sortait des sentiers battus. Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.» p . 169

Sarah Perret se présente:
« Je suis née le 1er octobre 1976 à Chambéry. Le premier livre que j’ai lu à 6 ans, offert par ma grand-mère, Les Malheurs de Sophie, m’a révélé la passion de ma vie : la littérature. À 11 ans, je savais qui je voulais devenir: un écrivain. Je lisais sans mesure : un livre par jour ; j’allumais ma veilleuse pour ne pas alerter mes parents. Le Grand Meaulnes, Pêcheur d’Islande et L’Âne Culotte ont été des éblouissements. J’ai passé mes étés d’adolescente à lire, avec pour discipline 100 pages par jour. En première, j’ai lu, parmi d’autres lectures, l’intégralité d’À la recherche du temps perdu. Je me suis d’ailleurs enfermée, pendant des années, au milieu de ces murailles de livres, devenues ma citadelle, ma tour d’ivoire. Parallèlement, j’écrivais (activité longtemps restée secrète) : mon journal, des pastiches, des idées sur des bouts de papier, des débuts de roman, des lettres d’amour… Mes tiroirs en sont remplis.
Aujourd’hui encore, il ne m’est pas possible de vivre ma vie sans l’écrire. J’ai choisi des études de lettres modernes, qui m’ont conduite en hypokhâgne et khâgne au lycée Berthollet à Annecy et au lycée Lakanal, à Sceaux, pour une seconde khâgne, sur les traces d’Alain-Fournier. Depuis 1999, j’essaie de transmettre ma passion à mes élèves de lycée, et à mes étudiants.
Parmi mes réussites littéraires : j’ai été finaliste du prix de la nouvelle érotique 2017 et ma nouvelle Sparagmos a été publiée dans le recueil Ta maîtresse, humblement (Au Diable Vauvert). Et j’ai soutenu une thèse en décembre 2020 à l’université Paul Valéry-Montpellier III: Édition critique des œuvres de Sarasin. »
Quand on interroge Sarah Perret sur son roman, elle explique que cette histoire la hante depuis une trentaine d’années: «La première version, écrite l’été de mes 16 ans, s’appelle Mon grand frère. En 2017, alors que ma mère exprimait son regret d’avoir perdu la demeure familiale, vendue lors du départ de mon grand-père en maison de retraite, j’ai eu de nouveau l’envie de réécrire cette histoire, en décrivant la vieille maison telle que mon souvenir la restituait, avec ses recoins, ses odeurs, et toutes les images des étés passés avec mes frères et mes cousins.
Je me suis imprégnée aussi de tous les récits de mes grands-parents, de mes parents. J’ai mêlé à mes propres rêveries des anecdotes familiales et locales, que j’ai transposées, romancées, découvrant parfois d’étranges coïncidences entre mes personnages « inventés » et des membres de l’arbre généalogique.
Ce roman, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui de mes ancêtres, paysans de Chartreuse – des vies modestes, pétries d’humanité.»

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Ma théorie sur les pères et les cosmonautes

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En deux mots
Noé a du chagrin. Il vient de perdre Beatriz, sa mère de substitution, emportée par un cancer. Le garçon va alors se replier sur lui-même avant de participer à un atelier cinéma. Il se lance alors dans la réalisation d’un film-hommage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le film de sa vie

Ce premier roman de Pauline Desmurs raconte la difficulté à vivre d’un garçon sans père, vivant avec une mère trop absente et dont la mère de substitution est emportée par un cancer. C’est dans son imagination, et avec une petite caméra, qu’il va faire son deuil.

Noé est un solitaire. Un peu par la force des choses, parce que son père n’a jamais quitté sa femme, comme il l’avait promis, pour fonder une nouvelle famille. Il a préféré abandonner sa maîtresse avec son enfant, après lui avoir choisi son prénom. Sa mère, qui doit subvenir à leurs besoins, n’est guère présente. Et Beatriz, qui veillait sur lui et qui était quasiment sa mère de substitution, meurt d’un cancer foudroyant. Alors Noé trouve refuge dans son monde. Il préfère parler aux arbres qu’avec ses copains de classe et cherche à comprendre ce monde étrange, si difficile à appréhender. Un monde à hauteur d’enfant, où la naïveté le dispute à la poésie. Un monde que sa grand-mère, venue suppléer à l’absence de Beatriz, ne respecte pas – elle jette à la poubelle le petit mot écrit par Beatriz – et lui vaut l’inimitié de son petit-fils. Heureusement, trois personnes vont l’aider à relever la tête. Charlotte, la fille de la voisine, avec laquelle il peut partager sa peine. Alexandre, qui hante aussi les cimetières, et qui partage avec lui une quête d’un monde apaisé et Patrice, l’animateur de l’atelier de films, qui lui apprend à manier la caméra et voit en Noé un garçon plein d’idées. Il décide de lui confier une petite caméra. Dès lors, il va totalement s’investir dans son projet de film-hommage à Beatriz. Il oublie sa grand-mère, son père, même si ce dernier essaie de «rattraper l’irrattrapable» et madame-la-docteure-en-psychologie-de-l’enfance pour construire son scénario.
À 21 ans, Pauline Desmurs a su construire, en se mettant dans la tête d’un garçon d’une dizaine d’années, un univers protéiforme qui lui permet d’aborder différentes thématiques sur un ton allègre, avec beaucoup d’humour et ce, malgré le drame vécu. Il y a d’abord ce deuil, omniprésent, est qu’il est si difficile d’accepter. Il y a ensuite l’absence du père, un thème abordé par l’incompréhension, mais aussi la colère. Plus étonnant, la poésie et la littérature, à travers la figure tutélaire de Marina Tsvetaïeva dont les mots sont un baume pour tous ceux qui souffrent.
La langue poétique, c’est l’autre tour de force de ce roman. Pauline Desmurs a su trouver, entre les trouvailles de l’enfant et ce qui serait une écriture d’adulte, un style allègre, souvent drôle, qui emporte très vite le lecteur dans cet univers qui donne des couleurs au noir.

Ma théorie sur les pères et les cosmonautes
Pauline Desmurs
Éditions Denoël
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9782207165300
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se déroule à la fin des années 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je crois que je n’aurais pas aimé être beau, c’est trop fragile, trop figé, en quelque sorte. On craint que ça s’abîme, que ça se gâche, toute cette beauté, alors on laisse son visage comme il est et on en oublie de faire des expériences avec sa tête. C’est plus créatif, les têtes de pitre et de bouffon. »
Noé vient de perdre Beatriz, qu’il adorait. La disparition soudaine de celle qui vivait avec sa mère bouleverse son monde. Il rejette les adultes qui l’entourent et pense à son père, dont il vit l’abandon comme le voyage sans retour des cosmonautes. Les théories qu’il échafaude pour endiguer la violence qui le traverse ne suffisent pas, jusqu’à ce qu’il trouve enfin le moyen de dompter sa douleur.
Porté par une écriture singulière, ce roman capture le mélange de tristesse et de lumière d’un gamin confronté aux fêlures du monde. Une exploration irrésistible de l’enfance dans ce qu’elle a de plus fragile, mais aussi de plus inventif et endurant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Maze (Théophile Laverny)
Chronique suivie d’un entretien
Blog Squirelito
Blog Domi C Lire


Pauline Desmurs présente son premier roman © Production éditions Denoël

Les premières pages du livre
« 1
Je ne me rappelle plus exactement ce qui s’est passé quand j’ai appris pour Beatriz. Je crois qu’au début j’ai chuchoté : non. Et puis d’un coup j’ai hurlé : non, non, non, non ! J’ai pensé qu’ils s’étaient trompés, que c’était faux. Autour de moi, ils disaient qu’ils comprenaient mais que je ne devais pas crier parce qu’on était dans un endroit avec plein d’autres gens et personne n’avait envie de m’entendre. Ensuite, j’ai eu envie de crier à tout jamais. Jusqu’à ne plus avoir de voix, plus d’air même. Jusqu’à ce que mes poumons se déchirent comme ses poumons à elle. J’aurais gardé juste le droit, et à nous deux on aurait eu une paire de poumons valable, pile ce qu’il faut, un ticket pour continuer la vie. Mais j’ai toujours mes deux poumons intacts.
Il faut dire que je faisais partie des enfants bêtes quand j’étais petit. Je pensais que les pompes funèbres étaient des magasins de chaussures pour les morts. C’est con les enfants quand ils ne savent pas encore. Selon ma théorie, c’était assez sportif, la mort, et ça demandait un matériel adapté. Quand on me disait que les morts allaient au ciel, je les imaginais grimpant sur une échelle. Je m’en foutais des morts des autres puisque je l’avais elle, avec ses poumons, alors je n’envisageais que le côté pratique. En y repensant, c’est vrai que les nuages ne me paraissaient pas assez solides pour y appuyer une échelle. Et puis je connaissais plein de gens qui avaient eu des morts, mais si je fouillais dans ma mémoire, je n’avais pas vu tant d’échelles. Pourtant je me disais que, peut-être, la nuit, les échafaudages se transformaient en échelles pour les morts, qui eux-mêmes ensuite se transformaient en étoiles. Comme celles qu’il y avait sur les manches de mon pyjama, aujourd’hui trop petit. Maintenant je sais. Et je préférais quand j’étais con. C’était quand même plus facile.

2
Cette nuit, j’étais terrifié. Je me suis figé dans mon lit. C’était à cause du froid de l’absence, dont je venais de me rendre compte. Comme si j’avais été transpercé par un grand couteau glacial qui d’un coup m’avait tranché les dernières pensées d’espoir. Quand j’ai saigné des lèvres, j’ai compris que je me mordais trop fort. Comme si je me punissais pour ces couteaux froids venus annoncer que l’absence durerait toujours. Il n’y a sûrement pas tant d’autres enfants qui dorment avec des couteaux froids dans le corps et la tête. C’est le moins qu’on puisse dire pas de chance. J’aurais préféré une peluche à serrer contre moi pour penser à Beatriz. Mais je n’avais que des couteaux froids. J’ai eu envie d’en choper un au vol (aucune main ne tient les couteaux dont je parle, ils sont comme suspendus) et de me trancher le cou avec. C’est vrai, j’ai voulu mourir d’un coup d’un seul. Simplement disparaître : n’être qu’un corps lourd de mort. Finalement, je me suis endormi.

3
On m’a dit : ça va pas bien, Noé, tu es fou là-dedans. Ça va pas de crier comme ça en public, au beau milieu du monde, sans raison ? J’ai pensé très fort : on ne crie pas. Beatriz, reviens, reviens vite ! Je t’expliquerai en route. Tant pis, on va te chercher une tombe ailleurs. Autour de la fontaine les gens ne veulent pas que tu nages ici pour toujours. C’est peut-être des questions de propriété. Les propriétaires n’aiment pas voir des enfants au pantalon tout retroussé marcher au milieu des fontaines des tas de feuilles mortes dans les mains.
Puisque la fontaine c’était pas possible, je me suis dirigé vers le cimetière. J’ai déambulé dans les allées en shootant dans un caillou. Je m’étais dit : je shoote, et quand j’aurai shooté cinquante-six fois ce sera là, la tombe de Beatriz. C’était pas de chance qu’il y ait déjà ce vieux monsieur juste devant, mais je me suis pas démonté. Il y a plein de place sous la terre ; il paraît que la mort ça fait fondre les gens. Alors, au bout de cinquante-six fois, j’ai dit : bonjour là-dedans. Ça signifiait : c’est bon, Beatriz, tu peux venir ici, ce sera celle-là ta tombe, à côté de Claude Helias, comme il y avait écrit sur la stèle. Le vieux monsieur n’a pas compris et m’a dit bonjour. À moins que lui aussi ait eu l’intention d’inviter ses morts. Mais je ne crois pas ; il semblait être là depuis un petit bout de temps déjà et connaître plutôt bien la dame sur la photo. Je l’ai su à la façon dont il la regardait, avec des yeux pas si mouillés mais qui faisaient comme fouiller l’image. À côté de cette photo, j’ai posé les feuilles que j’avais ramassées. Moi non plus mes yeux ne sont plus si mouillés. Au début, je me retenais de pleurer, mais après je craignais de finir bossu à cause des larmes qui chatouillent dans les vaisseaux et qui se nichent là où elles peuvent. Alors, comme j’ai des ambitions à la grandeur moi, j’ai carrément refait une opération de l’écluse. Oui, quand Beatriz est morte, j’ai replongé dans cette fameuse ère des écluses qui était apparue au temps jadis. Le temps jadis, c’était sept ans plus tôt. Quand j’avais fini par comprendre que le père ne reviendrait pas.
Si la vie m’a appris une chose, c’est qu’on ne peut compter que sur soi. Je m’étais alors nommé commandant général des armées. Mon armée était constituée de mouches, qui pullulaient cet été-là. J’étais aussi assisté d’une Barbie que j’affectionnais alors beaucoup, même s’il lui manquait une jambe. Quand je parlais, les mouches se frottaient les mains, prêtes à se plier à la moindre de mes volontés. Elles me semblaient être les meilleures alliées ; une certitude acquise après une observation minutieuse de plusieurs heures. Je m’étais étonné que de si petites bêtes puissent voler aussi vite. Je me disais : si seulement les humains pouvaient aller à une vitesse pareille, en proportion ! Je les imaginais se rentrant dedans, tout déboussolés d’être si rapides. Et je rigolais, heureux d’avoir découvert la supériorité des mouches, qui restaient pourtant modestes avec leurs yeux rouges comme des alarmes prêtes à hurler au premier de mes ordres. Je méprisais mamie qui, après m’avoir surpris une fois vautré sur le parquet à regarder mes mouches manger, m’avait dit qu’il s’agissait sans aucun doute de la plus répugnante espèce de tout le règne animal. Mais moi, je les gouvernais silencieusement, et j’étais inatteignable. C’était ça, la puissance. Je menais des opérations militaires partout où je le pouvais. Pour vérifier l’état de mes armées, dès que je voyais une mouche, je déposais des morceaux de pêche à côté et ça ne manquait pas : le reste de la troupe rappliquait à chaque fois.
Je devais me montrer exemplaire devant mes soldats toute la journée. Mais la nuit, quand personne ne me voyait et que les mouches étaient au repos, je menais donc des opérations de l’écluse, comme je les avais baptisées. Quand j’enlevais mon uniforme de commandant général des armées pour enfiler mon pyjama, je me laissais aller en secret aux contre-offensives. La nuit, je chialais toute mon âme. Les larmes me roulaient dessus comme des boulets de canon. C’était ça, la guerre.
Cette nuit-là, celle de la mort de Beatriz, je suis en quelque sorte revenu à cette époque d’intensité militaire. Oui, je me suis éclusé corps et âme. Un petit enfant qui se prend pour Dieu auprès de ses mouches. Je n’étais plus si petit et je n’avais plus de soldats mais je me suis éclusé pendant de longues heures. Puis, à un moment, j’ai senti que j’étais tout sec.

4
Le vieux monsieur du cimetière s’appelait Alexandre. Quand il m’a interrogé sur mes feuilles, je lui ai raconté à grands traits l’histoire de Beatriz. Que c’était l’amie de maman, sa meilleure amie, qui était devenue comme une mère pour moi vu que la mienne travaillait. Je lui ai aussi raconté le mois de mars, quand on avait su pour la tache sur la photo, et le mois de mai, quand la tache s’était répandue tout autour, comme me l’avait expliqué maman. C’était un rendez-vous important parce que maman n’était pas allée travailler ce jour-là. Les médecins leur avaient appris à toutes les deux que la tache ne pouvait plus être réduite et que la couleur allait se propager dans les semaines qui suivraient, ou dans les mois si par chance l’encre ne coulait pas trop vite. Beatriz a été très forte mais la tache était bien plus vicieuse.
On aurait dit qu’elles s’étaient mis du coton dans la bouche pour amortir le coup, parce que Beatriz et maman n’ont jamais prononcé le mot « cancer ». Le mot « tache » c’était une sorte de pare-chocs pour raplatir les nodules, qui n’arrêtaient pourtant pas de grossir. Comme je ne voulais pas divulguer mes secret-défense (rapport à la sécurité des troupes), maman et Beatriz n’ont jamais su qu’elles s’adressaient à un garçon qui dans son enfance avait été militaire et avait vécu suffisamment de batailles pour prononcer le mot « cancer ». Mais elles, elles n’avaient jamais été soldates et ça leur faisait trop mal. Alors on taisait le mot qui nous fauchait le moral rien que d’y penser.
La veille du rendez-vous aux taches indélébiles, je m’étais promis de faire la révolution. Un bout de plâtre était tombé du plafond pendant que maman prenait sa douche. Je l’avais entendue s’exclamer de sa voix rauque : « Oh merde, c’est quoi encore ce bourbier ? » Puis elle était sortie de la salle de bains enroulée dans sa serviette, le bout de plâtre orphelin sous le bras, exaspérée : elle allait devoir parler à ce propriétaire qui rechignait toujours à respecter la loi et la méprisait depuis qu’elle avait payé le loyer avec une semaine de retard. Elle s’était fait virer de son boulot aux musées de Paris et avait dû en trouver un nouveau.
C’est une personne exécrable, le propriétaire. Une fois, il est passé avec un réparateur pour faire un devis, les plaques de cuisson n’étant plus aux normes. Comme maman travaillait, c’est Beatriz et moi qui lui avons ouvert. Il ne nous a pas adressé la parole et, quand il a eu maman au téléphone la semaine suivante, il lui a fait comprendre que ça ne lui plaisait pas qu’il y ait deux femmes et un enfant qui vivent ensemble dans son appartement. Comme s’il avait son mot à dire, celui-là.
Alors, quand le plâtre de la salle de bains s’est décroché, j’ai demandé à maman si elle voulait que je le fasse, que j’appelle monsieur Sourat pour lui apprendre pour la douche. Elle m’a remercié et s’en est occupée sur-le-champ.
Après quelques appels en absence, monsieur Sourat a fini par décrocher.
« Olivier Sourat, je vous écoute, il a dit de sa voix de daim.
— Madame Kerbaux, je vous appelle au sujet de l’appartement. »
Maman lui a expliqué pour le plafond qui venait de lui tomber dessus alors que tout était normal aux alentours, pas de tremblement de terre à signaler. Il recevrait dans la matinée une photo dans sa boîte mail. Monsieur Sourat a demandé en retour si on n’était pas un peu trop à prendre des douches dans cet appartement. Maman a exigé qu’il appelle quelqu’un pour réparer le plafond, qui n’était quand même pas beau à voir. Monsieur Sourat a voulu savoir combien de douches l’amie de maman qui n’était pas signalée sur le bail prenait chaque jour. Maman a déclaré qu’elle lui laissait jusqu’à la fin de la journée pour lui annoncer quand viendrait le réparateur.
« Vous êtes têtue, ma petite, il lui a répondu.
— J’espère que ce n’est pas à moi que vous vous adressez de la sorte, a rétorqué maman.
— Elle détruit mon appartement et elle ose s’énerver. »
Maman est restée courtoise.
« J’attends des nouvelles du réparateur. Bonne journée.
— C’est ça, ma petite. »
Et maman a raccroché, noté l’heure de l’appel et pris en photo le plafond et le bout de plâtre qui trônait désormais dans le salon, pour avoir des preuves au cas où.
Après cet échange révoltant, je m’étais dit : aujourd’hui on va renverser ce qui est injuste, tout d’un coup faire la révolution. Pour ça, j’avais préparé une bouteille avec de la pisse à l’intérieur. Je savais que monsieur Sourat n’habitait pas très loin du travail de maman et je comptais aller chez lui pour déverser le contenu de la bouteille dans sa boîte aux lettres. Pour qu’en l’ouvrant il en ait sur ses chaussures – en daim comme sa voix –, et pour que ses lettres avec plein de chiffres pas possibles soient toutes gondolées. Une petite vengeance personnelle, quoi.
Mais, ce jour-là, celui du rendez-vous aux taches indélébiles, je n’ai pas eu le temps de faire la révolution. J’ai senti dès qu’elles sont rentrées, Beatriz et ma mère, qu’il se passait quelque chose de grave. Quand j’ai vu leur mine défaite, j’ai d’abord pensé qu’elles avaient trouvé la bouteille et allaient me demander des explications. Elles avaient l’air triste et en colère et j’ai cru qu’elles étaient déçues. Qu’elles n’avaient pas compris le sens du projet alors que moi je voulais simplement faire savoir à Sourat que, parfois, quand on ne s’y attend pas, le destin nous pisse dessus. Et que ça peut arriver à tout le monde, même à lui avec ses chaussures en daim. Mais ce n’était pas ça. Elles n’en avaient rien à faire de mes bouteilles de pisse et du daim de Sourat maintenant que Beatriz était toute tachée. Quand elles m’ont expliqué la situation, je leur ai dit : « Beatriz, ta tache, c’est pas possible. J’ai vu qu’on avait envoyé une fusée sur Mars pour y chercher des traces de vie. Peut-être qu’on pourrait faire pareil pour ta tache ? Forcément, il y a de la vie dedans, ce n’est pas possible sinon. » Ça m’a tracassé cette histoire.
Le soir de cette journée où la révolution avait avorté, je ne me souviens plus trop de ce qu’il s’est passé dans mon petit cerveau. Je me promenais dans mes rêves, naviguant ainsi à moitié réveillé. Coincé dans ma tête, j’imaginais des cosmonautes qui auraient atterri dans les poumons de Beatriz et planté un drapeau pour dire : c’est bon, on est là, on a ramené la vie. Mais, si vous voulez mon avis, les cosmonautes, ils n’en ont rien à foutre, ces espèces d’égoïstes.
Les soirs suivants, maman et Beatriz ne parlaient pas trop. De mon côté, j’ai essayé de détendre l’atmosphère. Ce n’était pas facile mais j’ai chanté deux ou trois chansons que m’avait apprises Beatriz un bon bout de temps avant. En faisant le clown et des grimaces avec ma tête. Parfois, je me vois dans le miroir et je me dis : c’est fou ce qu’on peut faire avec ses traits. Des têtes fofolles, des têtes nunuches, des têtes qui ne comprennent pas. On se métamorphose en un claquement de gueule. Je crois que je n’aurais pas aimé être beau. C’est trop fragile, trop figé en quelque sorte. On passe son temps à craindre que ça s’abîme, que ça se gâche, toute cette beauté, alors on laisse son visage comme il est et on en oublie de faire des expériences avec sa tête. C’est plus créatif, les têtes de pitre et de bouffon.

5
Il paraît que je ressemble un peu à mon père. Pourtant, ce n’est pas ce que j’ai vu sur les photos que maman m’a montrées un jour. Il avait les yeux marron ; les miens sont verts. Je tiens de maman mes taches de rousseur éparpillées en poussières sur ma figure, douces comme le lait. Lui avait la peau épaisse : sa moustache lui tirait les traits vers le bas. Maman, qui pensait me faire plaisir en me donnant des racines paternelles, a maintenu que nous avions, lui et moi, une expression commune, une façon de lever les yeux avec un air espiègle. Ça ne m’a pas trop plu d’être une branche de cette racine moche et moustachue. C’est à ce moment-là que je me suis entraîné à me défigurer jusqu’au méconnaissable. À froncer les sourcils et à planter mon regard dans celui des autres pour leur faire baisser les yeux. Il était hors de question d’être espiègle comme lui. Moi, j’étais plein de gravité.

6
Quand je suis arrivé au cimetière, la semaine suivante, Alexandre était déjà là. Il vient tous les jeudis, pour observer sa mère. On ne s’est pas dérangés, silencieux qu’on était l’un à côté de l’autre. Moi, de toute mon énergie j’essayais de dire des choses à Beatriz. Qu’elle me manquait mais que je tenais le bon bout parce que je n’ai pas le choix. Je lui demandais si son corps était à présent entièrement taché et si la tache avait enrobé les autres corps près du sien dans sa tombe. Je lui ai dit aussi que maintenant qu’elle n’était plus là c’était bien malin : j’avais beaucoup trop de temps pour penser au vide qui me triturait les tripes.
Alexandre m’a demandé si j’avais un téléphone. À quoi ça aurait servi ? Il n’y a pas de réseau où je veux appeler. Et puis ma mère répète toujours qu’à cause de ces cochonneries un matin dans cinquante ans on se réveillera tous aveugles. Je la crois quand même un peu. C’est pour ça qu’en prévision je scrute tout, pour me rappeler, au cas où. On ne sait jamais. Comme ça, j’espère être plus malin que tout le monde. J’ai l’impression d’avoir une longueur d’avance vu que je sais déjà qu’il faut s’en foutre de pas mal de choses.
À vrai dire, depuis sa mort, j’avais déjà composé quelques fois le numéro de Beatriz. Je savais qu’elle ne répondrait pas mais je voulais entendre sa voix dire après deux secondes de silence : « Bonjour, c’est Beatriz, apparemment je ne suis pas libre dans l’immédiat, mais vous pouvez réessayer plus tard ou m’envoyer un message, et je vous répondrai. Passez une bonne journée. » Je la connaissais par cœur, sa messagerie, et ça m’avait fait triste de me dire que jamais plus elle ne me rappellerait. Pourtant, dans la vie il faut croire. Alors j’avais choisi de lui laisser un message vocal et de lui envoyer un texto. Je lui avais dit : « Beatriz, tu me manques quand même et tu manques à maman. J’aimerais bien que tu me dises si c’est vrai que les morts se transforment en oiseaux. Figure-toi que maman a toujours ton bracelet autour du poignet. Quand elle mourra elle aussi, je me dis que ces bracelets ce sera un peu comme un GPS : vous n’aurez pas trop de mal à vous retrouver dans la grande conscience du ciel. C’est pratique les GPS. Et puis après vous aurez quatre yeux ronds d’oiseau pour me repérer quand ce sera mon tour d’en être un. Je sais que tu vas pas me rappeler mais je ne t’en veux pas. Je te dis à bientôt dans le ciel. » Puis j’avais raccroché, et ça avait été là, la nuit des écluses.
Maman et Beatriz avaient le même bracelet : violet pour maman, comme la couleur du papier peint mais en plus beau, et jaune pissenlit pour Beatriz. Elles les avaient achetés en se regardant très fort. J’en ai même eu des frissons tellement c’était puissant, cette tendresse qui sortait d’elles. C’était un jour où on s’était dit qu’on voulait partir un peu de Paris et de la région. Et puis ça ne m’a pas échappé que quand Beatriz est partie maman a récupéré son bracelet puis lui a passé le sien en échange. Ça lui va bien aussi, le jaune au poignet. Souvent, le matin, quand elle boit son grand bol de café, je la vois triturer son bracelet jaune. Moi aussi, ce jour-là, j’aurais voulu avoir un bracelet pour faire partie de leur jeu. Mais j’avais bien senti à leurs regards que ça aurait abîmé le moment si j’avais réclamé quoi que ce soit.
Le week-end où maman et Beatriz s’étaient acheté les bracelets, nous avions loué un gîte juste une nuit. C’était une toute petite maison avec un vieux banc en pierre à côté de la porte d’entrée. Lors de notre balade, on avait ramassé des fleurs sauvages dont on avait fait une tisane. Comme des sorcières. Je n’arrivais pas à dormir, et quand j’étais descendu me chercher un verre d’eau j’avais vu maman et Beatriz tirer les cartes. Elles avaient trouvé un tarot sur une étagère. Les cartes étaient belles, colorées. Elles avaient été peintes à la main. Ça m’avait perturbé de voir des adultes y accorder du crédit. Je leur avais demandé si elles croyaient vraiment qu’un jeu pouvait prédire le destin. Maman était restée silencieuse et Beatriz m’avait répondu qu’on pouvait écouter ce que nous disaient les cartes sans pour autant s’y fier absolument. Mais que parfois ça pouvait aider à s’orienter. Elle m’avait soudain parlé de quand elle avait été malade, pas des nodules qu’on n’avait pas encore trouvés, mais de l’alcool. Ça m’avait fait bizarre, elle ne parlait jamais de cette période-là. Maman avait continué de se taire. Beatriz m’avait alors raconté qu’à un moment elle avait bu de façon continue, du mauvais vin, n’importe quoi du moment que c’était de l’alcool. Qu’elle ne sentait même plus le goût, qu’elle n’appréciait pas, qu’elle se dégoûtait, mais qu’elle buvait simplement parce que l’absence de sa mère était devenue impossible pour elle.
À cette période, elle ne répondait plus au téléphone, pas même aux appels de maman. Et puis un jour maman était venue lui rendre visite. Ne sachant pas comment l’aider, elle avait essayé de restreindre son accès à l’alcool. Beatriz était d’abord devenue un peu agressive, puis très calme, puis avait déliré. Elle s’était mise à tirer les cartes d’un tarot imaginaire. C’était un jeu ordinaire. Pourtant, elle, elle voyait des personnages s’animer sur les cartes. Une étrange chorégraphie. Maman l’avait regardée et lui avait dit : « Qu’est-ce qu’elles te disent les cartes, ma Bea ? Tu veux que je reste avec toi ? » Beatriz lui avait demandé d’en piocher une. Maman était tombée sur le huit de cœur. Beatriz avait observé la carte silencieusement, l’avait tournée et retournée, puis avait déclaré : « Il est écrit que j’ai besoin d’aide, je suis d’accord pour les soins. » Alors elle s’était servi un dernier verre de vin puis elles étaient allées se coucher toutes les deux. Le lendemain, maman l’avait emmenée aux urgences et quelques jours après Beatriz avait été transférée dans un hôpital adapté.
Cette soirée qu’on avait passée tous les trois au gîte, c’est maman qui s’était occupée de tirer et de lire les cartes de ce véritable jeu de tarot. Elles étaient formelles : nos planètes étaient alignées, le meilleur était à venir. Ce soir-là, on s’était sentis invincibles. Les cartes n’avaient vu ni les taches, ni les métastases, ni les nodules. Ni les cartes ni les astres n’avaient vu pointer le cancer. Et nous, insouciants, entre deux gorgées de tisane froide à l’ortie, on les avait crues. »

Extrait
« Lors de ma deuxième séance avec madame-la-docteure-en-psychologie-de-l’enfance, nous avons discuté calmement, sans rien écluser. J’ai observé les murs de son bureau, il y avait des posters de vieux films et des taches noires dans des cadres. Encadrer des taches, on n’a pas idée! Je m’attendais à qu’elle me demande ce que représentent ces taches mais elle ne l’a pas fait. C’était peut-être écrit sur mes rétines que partout autour de moi je voyais des métastases. À la place, la psychologue m’a demandé ce que je dirais à mon père s’il se trouvait dans ce bureau avec nous. Je lui dirais: bonjour monsieur, je ne vous connais pas et je ne m’adresse pas aux inconnus. Ma mère m’a toujours conseillé de ne pas parler aux inconnus, surtout aux hommes vieux. Ensuite, je garderais mon silence et ma tête bien haute et j’attendrais qu’il galère à côté de moi à essayer de rattraper l’irrattrapable. Peut-être qu’il s’en foutrait d’avoir loupé tout ça, d’avoir loupé tout moi, d’avoir choisi sa vraie famille, ses vrais enfants, ceux pour qui il avait signé le papier confirmant: je reconnais, je suis leur père. C’est n’importe quoi cette histoire. » p. 91

À propos de l’auteur
DESMURS_Pauline_©DR

Pauline Desmurs © Photo DR

Pauline Desmurs a vingt et un ans. Après des études d’histoire et de langues, elle s’oriente vers le journalisme. Ma théorie sur les pères et les cosmonautes (Denoël, 2022) est son premier roman. Un texte lumineux sur une enfance marquée par le deuil et sauvée par l’art, porté par une écriture aussi poignante que facétieuse.

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Sous l’aile du lion

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En deux mots
Quand sa sœur se jette du cinquième étage de son appartement parisien, que sa mère déprime profondément et que son amant la laisse en plan, Violette part pour Venise. C’est là qu’elle va trouver les clés pour se reconstruire

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’abominablissime et la Sérénissime

Dans son nouveau et court roman Céline Debayle nous entraîne à Venise, ville-refuge pour Violette qui vient de perdre sa sœur, voit sa mère s’étioler et son amant fuir. Sous l’aile du lion, elle va chercher protection.

Rose, Blanche et Violette. Trois couleurs pour un drame qui s’est noué en quelques secondes, quand Blanche s’est crue colombe et qu’elle a pris son envol d’un immeuble du quartier Montparnasse. Elle s’est écrasée au sol, laissant Rose, sa mère, totalement désemparée, l’entrainant un peu plus vers la mort.
Sa sœur Violette a, quant à elle, trouvé refuge à Venise. Depuis la découverte de la Cité des Doges en compagnie de Stef, un premier amant – qui sera suivi de quelques autres – elle vient régulièrement s’y ressourcer. À tel point que la ville n’a plus guère de secrets pour elle.
Dans ses pas, on parcourt les rues de la Sérénissime, des endroits les plus fréquentés et les plus célèbres jusqu’aux coins plus secrets, loin des touristes et de cette écrasante affluence. On en profite aussi pour revisiter l’histoire si riche de la lagune, son architecture et ses œuvres d’art.
Mais parviendra-t-elle pour autant à oublier le drame qui l’a laissée exsangue ? Saura-t-elle se séparer de cette sœur qui accompagne désormais ses pensées ? «Violette marche dans sa cité trempée et, comme les lions, elle pleure. Captive de Blanche, malgré l’air du large emportant au loin. L’âme en larmes, elle déambule, fouettée de gouttes, comme punie. Le deuil est pénitence. Elle décline tant qu’elle peut s’imaginer vieille, et cette projection obscurcit encore ses ténèbres.»
Ce court et bouleversant roman, dans lequel Éros et Thanatos dansent ensemble, va nous ouvrir de nouveaux horizons, insoupçonnés.
Après Les grandes poupées qui nous ramenait dans la France des années cinquante et retraçait le divorce de ses parents Céline Debayle poursuit son exploration des failles intimes, des traumatismes qu’il va bien falloir affronter pour les surmonter. En phrases courtes, teintées de poésie, elle convoque le plus intime pour le marier à l’universel, le beau contre le mal, la vie contre la mort.

CANALETTO_Vue du Bacino di San Marco depuis la pointe de la DouaneVue du Bacino di San Marco depuis la pointe de la Douane, peinture de Canaletto dont il est fait mention dans le roman. © DR.

Sous l’aile du lion
Céline Debayle
Éditions Arléa
Roman
140 p., 17 €
EAN 9782363083104
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, ainsi qu’en Italie, principalement à Venise.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand la Mort revient narguer Violette, voûtant sa fluette silhouette, elle la fuit jusqu’à La Fenice. Elle entre au bar du Théâtre, et là, dans les effluves lactés de cappuccino, elle se redresse. Et elle la brave.
Violette a la passion de Venise, de sa splendeur unique. Après la perte tragique de sa sœur et la trahison de son grand amour, c’est là qu’elle trouve refuge. Défaite, elle appelle la beauté à son secours. Parmi les palais et les tableaux, les églises et les canaux, sa lente renaissance adviendra. Sous l’aile du lion est un roman incandescent sur le retour à la vie après l’effacement brutal de la lumière et de la joie, mais surtout sur l’amour entre une mère et ses filles quand valsent les démons.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté

Les premières pages du livre
« Blanche saute du clocher de San Giorgio Maggiore. En face, Venise quadrillée tel un cahier d’écolier.
Blanche devient colombe, vole jusqu’à la Salute, voltige parmi les statues de pierre, et s’envole avec les aigrettes de la lagune.
L’histoire préférée de Violette.
Celle au linceul en plastique, elle aimerait l’ignorer.

Violette vit à Paris et Venise, ville amie et ville amour. Dès que la Sérénissime lui manque, elle prend un avion blanc en fredonnant Ti amo. L’aéroport Marco Polo, aux senteurs imaginaires de safran et de soie, annonce déjà l’éblouissement d’un monde autre, d’une cité de conte, lieu miraculeux où le sablier résiste à la noyade, la magnificence à la décadence.

À chaque voyage Violette part loin, très loin. À une heure quinze de Paris, vers des siècles fameux, quand les arts renaissaient et les doges épousaient la mer. Au temps des demeures de Dieu créées par Andrea Palladio, le divin bâtisseur. Et des docteurs de la peste, au nez de vautour bourré de contrepoison. Aussi terrifiants que les bubons de pus et les miasmes de l’épidémie.
Venise aimante Violette par son magnétisme. Et ses béatitudes picturales, ses palais aux yeux en ogive. Son eau marine douce, vitale tel un sang, couleur vert Véronèse, étrangement artistique. Venise aspire le vent du large, expire un souffle salé, chuchote des clapotis, et quand sa troupe de cloches résonne, Violette entend battre un cœur. Elle n’est pas dans une ville, mais chez une créature, à l’intérieur de son être, étonnante intimité qui l’attache et l’exalte. Dans ses accès d’amour, elle embrasserait la joue d’un palazzo, boirait l’eau ensoleillée d’un rio. Croquerait les tétrarques, couleur chocolat, à l’angle de la basilique aux mosaïques. L’excès lui plaît, dans le tempéré elle dépérit, dans la frénésie elle s’épanouit.
Au petit matin, dans Venise vide, elle traverse et retraverse d’un pas allègre les canaux somnolents, ajoute des jambes aux jambes des ponts, se sent minérale dans les escaliers pierreux, et poisson-volant au-dessus de l’onde. Elle égare ses repères, atterrit dans le tableau de Canaletto, La Veduta del Bacino di San Marco, au ciel bleu ciel et eau vert d’eau. Et elle vogue avec le Bucentaure, l’extravagant bateau rouge à tête de bœuf. Une vie et une ville de sortilèges.
Mais Blanche, maintenant? Blanche de l’enfance et de la malchance, raffolant d’oiseaux et d’églises. Elle s’élance du clocher rosissant au couchant. Elle ne deviendra pas colombe. Elle ne sait pas voler.
Blanche morte sur le coup, loin de Venise. Un coup de courette d’immeuble. De carreaux de béton beige, son ultime décor sur terre. Si seulement un parterre de primevères ou un gazon douillet…
Sa mère n’oubliera plus la scène jamais vue, improbable: crâne ouvert et cerveau écoulé sur le sol carrelé, horreur à hauteur de sa douleur. Cette tête sortie de son sexe, d’une petitesse de poupée, salie de placenta mais intacte, terminait dans une flaque de sang, chair déchirée, os saccagés. Trente-six ans plus tard. Rue du Moulin-Vert fleurie de pétunias aux fenêtres, corolles multicolores n’ayant pas attendri le destin, repoussé sa lame arquée, l’impitoyable.
Blanche née la tête la première, morte la tête la première.
Ce jour-là, le soleil parisien riait fort. Comme si l’été, sur le départ, voulait rejouer sa petite vie. Le ciel avait un teint de vacances, azur brillant d’une mer tiède — mer de naissance, hélas. Si seulement des nuages étaient passés… Un banal dais rappelant que, là-haut, il n’y a ni sardines ni rascasses. Et les vagues n’existent pas, ni bleues ni vertes.
J’ai entendu le bruit et j’ai compris, dira un voisin. Violette n’a pas compris. Comment était ce bruit, mat ou craquant? Lourd ou discret? Le bruit souple d’un sac de fruits jeté dans le vide, ou sonnant d’un sac de graviers décroché d’une grue? Bruit d’un obsédant mystère, laissant imaginer des onomatopées de bande dessinée. On ne pense jamais à cet élément d’un humain qui tombe de haut, la dernière expression à l’instant mortel. Le cri du choc du corps. |
Dès lors Violette frémira aux chutes anodines, chaise, livre, même biscuit d’une légèreté de liège. Avec le temps, elle n’en tremblera plus. Elle ne craindra que l’oiseau chassé, dégringolant sanguinolent de son paradis. Les mois de balles et de fusils, elle fuira les paysages où l’on tue en l’air. Elle préférera le cadre calme des musées d’art. Là, les morts ont des peaux de peinture et les bécasses assassinées des plumes de peintre. »

Extrait
« Violette marche dans sa cité trempée et, comme les lions, elle pleure. Captive de Blanche, malgré l’air du large emportant au loin. L’âme en larmes, elle déambule, fouettée de gouttes, comme punie. Le deuil est pénitence. Elle décline tant qu’elle peut s’imaginer vieille, et cette projection obscurcit encore ses ténèbres.
Elle n’inhale plus à grandes goulées les effluves d’algues au Ponte Lungo, comme au temps des gelati à l’amande et des amori à la langue leste.
Elle ne parcourt plus le long quai, de la Dogana à San Sebastiano, l’église où le peintre de la République la gorgeait d’esthétisme. » p. 91

À propos de l’auteur
DEBAYLE-celine_©Jean-Claude_CintasCéline Debayle © Photo Jean-Claude Cintas

Céline Debayle vit entre Paris, Venise et la Grèce. Sous l’aile du lion est son troisième livre aux éditions Arléa.

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Les sans-gloire

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En deux mots
Trois femmes prises dans la tourmente de la Première Guerre mondiale. Celle dont le mari qui refuse de prendre les armes est condamné au bagne, celle qui doit prendre les rênes du domaine agricole en attendant le retour des hommes du front et celle qui travaille dans une fabrique d’armes et n’a plus de nouvelles de son homme.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Trois femmes dans la tourmente

Laure Gombault a ressemblé trois nouvelles dans ce recueil qui raconte la vie de trois femmes durant la Première Guerre mondiale. Jeanne, Lucienne et Fernande vont nous permettre de découvrir trois aspects de ce conflit meurtrier. Trois histoires aussi sensibles qu’éclairantes.

Jeanne a croisé le regard bleu de Pierre et sa vie a basculé. Elle qui menait jusque-là une vie ordinaire a trouvé avec cet instituteur venu de Paris de quoi remplir sa morne existence. À l’amour qu’elle découvre dans ses bras vient bientôt s’ajouter l’envie de savoir et de connaître, d’apprendre à lire et écrire.
Mais après deux années de bonheur, les gendarmes viennent lui arracher son mari. En ce jour d’août 1914, il part pour le bagne, lui qui a refusé la guerre et a préféré déserter. Alors on refuse à Jeanne le droit de remplacer son mari à l’école pour instruire les enfants. En revanche, on l’accepte comme aide-soignante à l’hôpital pour tenter de soulager les souffrances des soldats qui arrivent du front. Son zèle et son courage vont lui permettre de se rapprocher d’un médecin qui a accompagné les bagnards en Guyane. Il pourrait peut-être lui donner des nouvelles de Pierre? Quand elle comprend qu’il va retourner là-bas, elle fait tout pour qu’il la prenne comme assistante, pour se rapprocher de son homme. Et qui sait?
Avec cette première nouvelle, Laure Gombault donne le ton de son recueil, centré autour de trois femmes dans la tourmente de la Grande Guerre.
La seconde se retrouve à la tête de la ferme que les hommes ont déserté et doit tenter d’assurer les récoltes, de faire vivre tant bien que mal ce domaine qui a besoin de bras. La solution va s’esquisser avec l’arrivée de Maghrébins affectés au service des agriculteurs. Lucienne, qui entend suivre les instructions de son mari parti combattre sur le front de la Somme, refuse dans un premier temps d’accueillir ces inconnus chez elle étranger. Puis elle accepte que Hassan vienne lui apporter sa force de travail, plus que jamais nécessaire alors que l’heure des récoltes arrive. Mais voilà, Hassan ne laisse pas insensibles les femmes du domaine. Lucienne observe le manège de Sidonie avant d’être à son tour troublée par la personnalité de l’ouvrier. Mais n’en disons pas davantage.
La troisième nouvelle raconte l’histoire de Fernande qui travaille dans une usine d’armement où la plupart des postes sont désormais occupés par des femmes. Dans la chaleur et le bruit, dans les cadences infernales entrecoupées par les accidents, un brin d’humanité va pouvoir s’immiscer, une solidarité entre femmes qui se retrouvent seules à attendre, à espérer des nouvelles du front. Et quand l’annonce d’un décès vient réduire à néant les rêves de retrouvailles, une épaule compatissante est la bienvenue.
C’est du reste cette humanité qui lie ces trois nouvelles qui mettent les émotions à fleur de peau. Dans ces moments de crise, on se rend bien compte de ce qui est vital et combien la force mentale est déterminante pour pouvoir continuer à avancer face à la violence, la désinformation, les coups du sort. La plume de Laure Gombault épouse parfaitement l’intensité des désordres intimes pour nous offrir, au moment où la guerre refait surface en Europe, une grille de lecture qui éclairante. Avec peut-être aussi le constat amer que plus d’un siècle plus tard, l’Histoire recommence avec les mêmes images, les mêmes attentes douloureuses, les mêmes morts au bout de la route.

Les sans-gloire
Laure Gombault
Éditions souffles littéraires
Nouvelles
124 p., 12 €
EAN 9782492027277
Paru le 20/05/2022

Quand?
L’action se déroule au début du XXe siècle, principalement durant la Première Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Trois femmes racontent leur quotidien durant la Grande Guerre. Leurs maris sont au front tandis que Jeanne, Lucienne et Fernande sont au dispensaire, à la ferme ou à l’usine. Entre amours épistolaires, désespoir et vie de famille, elles permettent à la France de nourrir son peuple et ses soldats, mais aussi de fournir les munitions nécessaires à la poursuite des combats.
Trois femmes qui s’émancipent dans un pays qui compte pleinement sur elles et leurs efforts, sans pour autant réellement les considérer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog De quoi lire (Catherine Perrin)

Les premières pages du livre
« La Boiteuse
Les feuilles du grand chêne viennent mourir à mes pieds. L’hiver s’annonce précoce. Je ramasse les bûches en prévision de la flambée du soir et me réjouis par avance de tendre mon visage au-dessus des flammes. J’aime leur morsure, moins douloureuse que l’absence.
Même si, depuis son départ, certaines scènes se brouillent dans ma mémoire, je me souviens encore avec précision des dernières heures passées avec lui dans cette maison. Il s’appelle Pierre. Un matin d’août 1914, les gendarmes sont venus le chercher. Un vacarme, des cris, des bruits de bottes et de cliquetis de fusils. La porte a cédé sous la violence des coups. Ils nous ont tirés du lit, les cheveux en broussaille, nos chemises ouvertes sur nos peaux encore un peu rougies du feu de nos caresses.
Au terme de sa première permission, Pierre avait refusé de rejoindre sa garnison implantée dans le nord de la France. De fait, il était devenu déserteur. Cette fois-ci, c’est aux travaux forcés que la République l’a condamné.
On sait que la guerre finira un jour et que, dans les rues des villages de France, le vent balayera les derniers confettis, vestiges de journées d’allégresse. Que des bals et des repas de fête s’improviseront partout. Que nous aurons le cœur en joie après des années de privation, que les femmes troqueront leur blouse et leur fourche contre des robes taillées dans des draps colorés. Que les hommes, eux, perdront leurs regards vagues et qu’ils éprouveront le coupable soulagement d’avoir échappé aux honneurs militaires rendus devant une plaque commémorative.
Moi, j’enfilerai ma robe noire, celle que je porte chaque jour depuis qu’on m’a arraché Pierre. Personne ne m’attendra à la fête, mais je me fondrai malgré tout dans la foule pour goûter un peu au bonheur de ces femmes encore sonnées par le retour des hommes. Malheureusement, elles seront plus nombreuses à pleurer leur perte ; et même celles qui les retrouveront ne les reconnaîtront pas. La fanfare, le vin et les drapeaux tricolores raviveront les cœurs endoloris. Seul le mien restera froid. On m’ignorera. Pire, quelques regards hostiles m’accuseront d’avoir aimé un lâche. Un soldat indigne, dont nul ne souhaitera jamais le retour.
Pourtant, il fut un temps où les paysannes d’ici rêvaient que cet instituteur fraîchement débarqué leur fasse l’honneur de demander une de leurs filles en mariage. Mais voilà, être étranger ne fut pas le seul crime de Pierre, l’autre fut de me choisir, moi, la fille unique de Martin. Et cela, personne ne le lui a jamais pardonné. Alors, on se dit que je l’ai bien mérité, ce fils perdu de la France. Dieu rend parfois sa justice ici-bas  ; et ce n’est pas l’abbé qui les contredira. Même au plus fort de la guerre, alors qu’il ne restait pas un seul homme valide pour les travaux des champs et que les femmes quittaient fours et lavoirs pour cultiver la terre, mues par le même élan patriotique, je suis restée leur mouton noir, tout juste autorisée à sarcler l’herbe des mauvais prés. Quand l’angélus annonçait la fin de la journée de labeur, elles se dirigeaient vers la charrette du vieux Clément. Elles s’y hissaient prestement, riant devant les efforts qu’il me fallait fournir pour y grimper à mon tour, à cause de ma sale jambe. Parfois, dans ma manœuvre maladroite, mon jupon se soulevait, découvrant la hideuse boursouflure brune qui déformait et mon genou et ma cheville. Elles se moquaient de ma guibolle : « une bestiole écorchée », elles disaient. Aucune ne m’aurait tendu la main. Mais ce qui les rendait encore plus folles, c’était de me voir passer la pause déjeuner, adossée à une botte de foin, plongée dans la lecture. Grâce à Pierre, je sais lire et écrire comme personne au village. Malgré tout, après son départ, le maire a refusé de me confier la classe. Il a préféré demander au maître du village voisin d’accueillir les élèves de la commune, les obligeant à marcher dès l’aube sous la pluie, la neige, ou sous un soleil de plomb, à travers bois inhospitaliers et chemins caillouteux. J’en avais le cœur brisé, mais qu’aurais-je pu y faire? C’est alors que j’ai rendu les faux et que j’ai décidé de m’initier aux gestes infirmiers enseignés par la comtesse de Malfort, dont une partie du château a été réquisitionnée pour y installer un hôpital de campagne.
Désormais, je soigne les corps et les cœurs mutilés des soldats revenus de ce front dont on reproche à mon homme d’avoir fui les tourments. Chaque fois que j’assiste à une amputation réalisée à l’aide d’une anesthésie de fortune, je rends grâce à Dieu que Pierre n’ait pas à subir de tels supplices. Mais que vit-il d’autre au-delà des mers, réduit à vivre dans un cachot, à casser les cailloux d’une terre de volcans ? Je serre alors les dents, et j’éponge ces fronts fiévreux, et je prie pour que ces hommes survivent à la colère de cette armée allemande qui ne cesse d’étendre son hégémonie.
Dans les moments où mes forces me trahissent, je pense à d’autres corps. Des corps non mutilés, les nôtres, celui de Pierre, le mien, au bord de la rivière  ; nos deux corps offerts aux rayons du soleil. Là, au bord de l’eau, nous nous livrions à une autre bataille, qui s’éternisait jusqu’à ce que l’un de nous capitule en roulant sur le flanc. Il me semblait alors que le sang de ma mauvaise jambe papillonnait dans mes artères. Parfois, nous nous retenions, empruntés comme des gosses, mais, le plus souvent, nous convoquions notre fougue de guerriers. Au premier regard, je l’avais désiré, ce garçon au corps long et à la démarche assurée, dès qu’il avait franchi le seuil de l’école. Je l’avais voulu comme une évidence. Comme la feuille s’accroche à l’arbre ; les cailloux à la terre ; les bêtes à leurs mangeoires ; moi, je m’attacherai à Pierre. C’était ainsi. Pierre serait mien. Et c’est ce qu’il était advenu. Je travaillais à l’école, je nettoyais les classes et le réfectoire, et ça s’était fait ainsi. Un soir, après l’étude, j’avais demandé à Pierre de m’apprendre à lire. Ma volonté et ma joie de vivre avaient eu raison du reste. Avant la fin du printemps, Pierre était amoureux de moi. L’hiver suivant, nous remontions l’allée de l’église, moi avec mon bouquet de feuillages, lui avec, au fond de sa poche, deux alliances en or incrustées du même cœur. Aucune famille n’avait escorté cet homme venu de la capitale  ; seules quelques âmes rustres du village et Martin, mon père, veuf depuis ma naissance, avaient suivi ma traîne jusqu’à l’autel. Le curé nous avait unis pour le meilleur et pour le pire, mais quand on s’aime, à vingt ans, le pire est invité à garder ses distances. Ce qu’il avait fait durant deux années. Deux années seulement. Deux années de bonheur, avant que François-Ferdinand d’Autriche ne se fasse assassiner lors d’une visite dans la ville de Sarajevo.
Ce matin, je ne me sens ni plus experte, ni plus vaillante que les autres jours, mais, avec le temps, j’ai installé une routine qui offre plus de confort aux malades. D’abord, distribuer le lait chaud avec un peu de cacao, puis faire ma tournée pour changer les pansements  ; inviter les plus valides à aller à l’infirmerie si les plaies restent humides  ; préparer les portions de ceux qui sont au régime pour dysenterie ou douleurs d’estomac. À midi, je me rends au réfectoire, au fond de la cour, là où une cuisinière improvisée compte sur moi pour surveiller la cuisson des œufs ou des bouillons, et, grâce à un feu de bois de fortune, je réussis parfois à griller quelques morceaux de lard apportés la veille par un boucher militaire. De jour en jour, le château se vide  ; de nouveaux hôpitaux se déploient dans la Somme. Restent ici des convalescents qui seront bientôt sommés de retourner au front. Les combats se déplacent, et avec eux ces centaines de jeunes hommes suturés, dont les jambes encore valides promettent de futures avancées avant de finir en chair à canon. La plupart sont des enfants, contingent du premier rang, ces classes de 1914 sacrifiées à la grandeur de la nation. Certains, tard dans la nuit, veillent encore. Je les entends psalmodier leurs prières  ; ces fichues prières que les curés de France, du haut de leurs chaires, les exhortent à réciter pour la paix de leur âme et celle de leur patrie. Ils osent prétendre, ces prélats, que le malheur qui accable cette jeunesse est une punition de Dieu  ; le châtiment destiné aux athées qui pullulent ici-bas. Je ne les supporte plus, ces dévots en soutane invités de jour comme de nuit à distribuer les derniers sacrements. Toute cette bigoterie me révolte, et elles m’écœurent, ces dames patronnesses qui cousent avec dévotion sur les chemises des blessés des Sacré-Cœur ou ces immondes images pieuses. Même Poincaré est dorénavant contraint d’assister officiellement à la messe. Ce retour au catholicisme m’effraye. Il est loin le temps où je me réfugiais dans la fraîcheur d’une nef, le temps où Pierre et moi, progressistes, mais respectueux des rites, nous nous étions résolus à remonter l’allée de la chapelle afin d’être unis devant Dieu et sous le regard de Jésus en croix. Nous n’avions pas eu le choix d’ailleurs. Il nous fallait exaucer le vœu de mon père, et surtout contenir les foudres du village.
Toute à mes pensées, je me rends à l’infirmerie afin de préparer les flacons pour les rhumatisants. Ensuite, je les frictionnerai, invitant la douceur dans mes mains malgré la sécheresse de mon cœur. Masser ces peaux muettes de douleur ravive en moi le souvenir des mains de Pierre caressant mon corps avec un appétit dévorant.
Une chose m’obsède en ce moment. Il y a quelques jours de cela, j’ai surpris, à la cantine, la conversation d’un médecin colonial revenu de Guyane, où il avait soigné les bagnards de Cayenne. Depuis, je rêve de lui poser la question qui me hante. Est-il possible qu’il y ait connu Pierre ? Il s’en souviendrait forcément : un homme d’un mètre quatre-vingt-dix, ce n’est pas banal. Hier, je me suis proposée d’accompagner le médecin dans sa tournée. Il semblait flatté. Il doit me prendre pour une de ces jeunes femmes avides de se frotter au prestige d’une blouse blanche, une de ces auxiliaires improvisées, la plupart citadines, friandes de nouveautés. La guerre est dure pour tout le monde, pour les soldats en première ligne, mais aussi pour tous ceux qui restent, attendent, organisent, travaillent, soignent ou enterrent… principalement des femmes. Bientôt, les cimetières seront pleins. Il paraît même qu’on raccourcit les cercueils pour pouvoir en enfouir davantage. Un frisson me parcourt quand j’imagine mon Pierre, si grand, réduit à une portion congrue au fond d’une boîte. Mes nuits sont traversées d’un cauchemar récurrent. Tout commence avec l’arrivée des gendarmes, qui me présentent une lettre, cette fameuse lettre que tout le monde redoute, et je suis convaincue à ce moment-là qu’en plus du chagrin je vais devoir subir l’opprobre des villageois et supporter leurs commentaires : « Pensez, il n’est même pas mort au combat  ! » Et puis, on descend son cercueil de la charrette… Pierre, mon Pierre, impropre à rejoindre les sépultures des héros, tout juste bon pour la fosse commune.
Mais à ce jour, ni lettre ni cercueil n’ont fait de moi une veuve officielle. Alors, entendre parler du bagne m’offre une lueur d’espoir. Et tout en massant ces pauvres bougres, je me repasse au mot près les explications données par le médecin militaire. Les condamnés sont classés en trois catégories. Les droits communs, les relégués ou multirécidivistes condamnés à perpétuité et les déportés ou condamnés politiques. Leur répartition est faite en différents camps, suivant la catégorie à laquelle ils appartiennent. Puis leur classement par profession, car le fonctionnement du bagne repose essentiellement sur le travail des détenus. À part le travail de « fatigue  », le pire de tous, on y trouve des cuisiniers, des boulangers, des jardiniers, des maçons, des menuisiers, des tailleurs, des infirmiers… tous les corps de métier sont représentés. Mais que peut bien faire Pierre là-bas ? Lui qui ne sait rien faire d’autre qu’enseigner. Lui dont les mains n’excellaient qu’à caresser mon corps ou les feuilles de vélin des cahiers d’écoliers. Le père avait tant de mal à lui faire retaper la grange ou fendre le bois pour l’hiver. « Un sacré bougre de mauviette, ton mari », me disait-il, avec son air bourru et ses yeux tendres. Il lui manque, à lui aussi, je le sais bien. Ces deux-là se taquinaient, mais l’un et l’autre se respectaient. Un pacte tacite les liait : me rendre heureuse.
Une fois la dernière botte de foin tombée des griffes de la fourche, je me couche dans le fourrage. Mes mains douloureuses sont couvertes d’ampoules. Je ne les sens plus d’ailleurs, pas plus que je ne sens le reste de mon corps. Ce corps que je ne parviens plus à aimer depuis que Pierre ne le touche plus. Je ne l’aime plus, au point de le malmener. Chaque jour, je m’oublie ainsi dans le labeur malgré les remontrances de mon père, témoin de mon épuisement. Il m’ordonne de rentrer, de cuire plutôt la soupe ou de tricoter des écharpes aux soldats. Comment peut-il me demander de m’occuper à nouveau des soldats ? Pour me punir de la désertion de Pierre ? Les soldats, j’ai encore leur odeur de charogne dans les narines, un parfum tenace, et je revois leurs tripes en lambeaux, comme celles qui dégoulinaient des mains de Gustave, le boucher de la place de Grève.
Mes nuits sont peuplées de corps mutilés et de cadavres  ; rêves renforcés par les mauvaises nouvelles qui arrivent chaque jour au village.
Qui d’entre nous n’a pas pleuré un des siens ? Eh bien, toi, me rétorquerait-on. Toi, la femme du traître, tu n’as aucun mort à pleurer. Puisque, selon eux, Pierre se planque en prison, je peux m’estimer chanceuse. Ils doivent l’imaginer passant quotidiennement du linge propre  ; interrompu dans ses parties de cartes pour de bons repas servis trois fois par jour. Ce qu’il devient ? Je n’en ai pas la moindre idée, aucune lettre ne m’est parvenue depuis onze mois, malgré le courrier quotidien que je lui adresse depuis que je sais dans quel camp il se trouve. Ces renseignements soutirés au médecin pour le compte d’une cousine imaginaire m’ont coûté ses soupirs dans mon cou, le poids de son ventre contre mon bassin. Voilà comment j’ai appris que Pierre a vu sa peine commuée en refus d’obéissance, et qu’il ne risque plus le peloton d’exécution. C’est une grande nouvelle. Si je continue d’être bien gentille avec le docteur, bientôt ses lettres me parviendront. Ça, c’est ce que j’espère. Mais le temps passe, et je désespère de voir venir le facteur.
Je ne me suis pas présentée au dispensaire depuis quinze jours. Mon père me croit atteinte de la maladie de ses vaches, qui meuglent faiblement, le pis asséché à force de ne manger que du mauvais fourrage. Comprendrait-il, pauvre homme, que mes crampes me viennent de la honte ?
J’en viens à souhaiter que Pierre soit rapatrié en métropole et traduit par le gouvernement devant un tribunal militaire. La mer est comme une immense prison qui a englouti nos rêves. Depuis hier, je rêve de rejoindre l’île de Ré pour embarquer vers Cayenne. Je m’imagine dans la fragilité de l’aube, cachée à fond de cale, comme une aventurière, coincée entre des tonneaux de vin et des sacs de farine, survivant à la houle, nauséeuse, mais de l’or plein les yeux.
Quand le soleil brûle les herbes et que, fourche en main, je ruisselle de sueur, il m’arrive d’imaginer que le vent insuffle au blé le mouvement des vagues, et sous mes yeux, alors, tout ce jaune se transforme en une immensité vert et bleu. Prise de tournis, je tangue, les jambes ployées, les mains agrippées à ma fourche. C’est alors que des papillons remplissent mes yeux et que m’apparaît le visage de Pierre souriant dans un rai de lumière. C’est à ce sourire que je m’accroche chaque fois que le médecin m’allonge sur la civière de l’infirmerie remisée derrière un rideau, et qui, dès notre affaire terminée, accueillera un nouveau mort qu’on recouvrira d’un drap blanc avant de le rapatrier chez une femme ou une mère esseulée. Je suis seule moi aussi, mais d’une solitude qu’on tait, de celle qu’on enterre définitivement sans cérémonie ni pleurs. Je remets ma blouse blanche, j’arrange mes cheveux sous ma coiffe et je pars rejoindre mes sœurs de la Croix-Rouge. J’enfouis et ma peur et mon dégoût.
L’été prend fin, mais pas les combats, au nord. Là-bas, ce ne sont que marches dans les champs défoncés par le passage incessant des troupes, de l’artillerie, de la cavalerie et des fantassins. Et quand ce n’est pas la marche forcée, ce sont des mois terrés dans les tranchées. Les pauvres bougres dorment dans la glaise et se protègent des grêles d’obus comme ils peuvent. J’ai lu dans une revue que chaque cadavre coûte trois mille francs, peu importe qu’il soit frais ou à demi enseveli. Je comprends Pierre et sa haine viscérale de la guerre, car à coup sûr chaque mort se négociera en francs. C’est ainsi que se finissent toutes les guerres. Et malgré cela, la fierté du combat est présente dans le cœur de tous, du simple fermier au plus nanti, de l’illettré au cerveau le plus instruit. Le docteur m’a dit que même les bagnards de Cayenne veulent s’enrôler. Cette nouvelle m’a crevé le cœur, elle laisse deviner qu’à côté des conditions du bagne, celles des tranchées peuvent sembler douces. Et je pleure pour mon Pierre. Alors, soigner est ce que j’ai de mieux à faire dans cette attente insupportable. La guerre finie, sans doute le rapatrieront-ils. Et même à penser que sa peine se prolonge, j’espère pouvoir le visiter, où qu’il soit dans une de nos geôles. Plus les mois passent et plus l’espoir de le revoir s’amenuise. Je le sais bien à présent, les conditions de vie au bagne se traduisent par un taux de mortalité inégalé. Le bagne est pire que tout. Et Pierre est si fragile. Comment peut-on être rebelle et si doux ? Un tempérament de feu dans des mains de velours. J’ai tant besoin de retrouver la douceur de ses mains sur mon ventre et sur mon visage. Malgré le dégoût de mon corps que me provoquent les étreintes du docteur, il m’arrive encore de rêver à nos lents effeuillages ou à nos ardeurs cannibales. »

À propos de l’auteur

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Laure Gombault © Photo DR

Laure Gombault vit en Normandie et travaille comme coordinatrice culturelle pour un réseau de bibliothèques et développe des actions en faveur des publics éloignés de la lecture. Elle est romancière et nouvelliste. On lui doit notamment Un verre avec toi (2018), Le ventre de Vénus (2020) et le recueil de nouvelles Les Sans-Gloire (2022). D’une écriture sensible, elle s’attache à des personnalités fragiles qui tentent de se libérer de ce qui les entrave, addictions, peurs, loyautés d’enfance, pour s’émanciper et vivre mieux . Elle traite de thèmes sensibles, l’alcoolisme et le désamour, l’emprise religieuse ou amoureuse, les secrets de famille ou la violence faite aux femmes. Histoires intrigantes qui vous tiennent en haleine, l’émotion vous emporte et la résilience filtre derrière les maux. (Source: Éditions souffles littéraires)

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Le pays aux longs nuages

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En deux mots
Les hasards de l’existence vont se faire croiser Acia et Kamar. La première a perdu son emploi à Naples, la seconde fuit la Syrie en guerre. Elles vont se retrouver dans un petit village et apprendre à se connaître autour d’un patrimoine commun, leurs talents culinaires.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les recettes de plusieurs vies

Dans son nouveau roman plein de saveurs, Christine Féret-Fleury imagine la rencontre entre deux femmes qui espèrent conjurer un sort qui leur est défavorable et se construire un avenir plus serein avec l’aide de leur patrimoine culinaire.

Acia erre dans les rues de Naples sans vraiment savoir de quoi sera fait son lendemain. Elle a perdu son emploi dans le restaurant qui l’hébergeait également et ne dispose que d’un petit pécule pour voir venir des jours meilleurs, d’une vieille Fiat et un chat trouvé qui va devenir son compagnon d’infortune. Et si la misère est moins pénible au soleil, elle n’en demeure pas moins un lourd boulet à traîner.
À des milliers de kilomètres de là, Kamar fuit sa Syrie natale. Après avoir perdu Assâad, son mari, tué par la guerre fratricide qui a embrasé le pays, elle s’est résignée à prendre la route avec sa fille Hana, sans toutefois pouvoir préjuger des difficultés rencontrées le long de ce chemin vers l’exil. Après avoir laissé une grande partie de sa fortune aux passeurs et avoir été entassée dans une embarcation de fortune, elle va voir son périple stoppé net par une patrouille qui intercepte les migrants et les mène dans un camp de rétention avant de décider de leur sort.
Pour tenir, elle s’attache à l’espoir d’offrir un avenir à Hana et s’accroche à cette cuillère en bois sculptée par son grand-père, symbole de l’héritage familial également fait de valeurs et de…saveurs qui ont accompagné l’enfance de Kamal et des recettes de cuisine de sa grand-mère qu’elle récite comme une incantation : «Dans un grand bol, tu mélangeras l’oignon, le bourghol et le sel, l’eau et la viande, et tu travailleras le tout jusqu’à ce que tu obtiennes une pâte souple, n’oublie pas de mouiller tes mains, ma fille.»
Un patrimoine culinaire qui va constituer le lien entre Acia et Kamar qui, vous l’aurez compris, vont finir par se retrouver après leur errance respective dans un petit village près d’Assise joliment baptisé Palazzo. C’est là que vit Nebbe, dans une Osteria qui tombe en ruine.
En vous laissant découvrir par quel subtil jeu de piste elles ont atterri dans la campagne de l’Ombrie, j’aimerais souligner combien l’écriture de Christine Féret-Fleury est riche d’odeurs, de couleurs, de saveurs, en communion avec le savoir-faire de ces trois femmes qui n’auraient, à priori, jamais dû se rencontrer. Sensible et sensuelle, cette écriture accompagne trois destins que la vie n’a pas épargnés. Les amateurs de cuisine italienne et orientale y trouveront aussi quelques délicieuses recettes, même si la plus importante d’entre elle est bien la recette pour conduire son existence, comme un doux soleil au bout du tunnel.

Le pays aux longs nuages
Christine Féret-Fleury
Éditions Marabout – La Belle Étoile
Roman
384 p., 19,90 €
EAN 9782501157643
Paru le 30/03/2022

Où?
Le roman est situé en Italie, d’abord à Naples puis dans le petit village de Palazzo près d’Assise en Ombrie. On y évoque aussi la Syrie et la Turquie, notamment Izmir.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les petites joies ne font pas de bruit, elles ne s’annoncent pas à grand fracas de cuivres comme les réussites éclatantes, mais elles sont là, blotties dans les interstices, entre deux échecs […]. Si discrètes qu’il faut les débusquer, les prendre contre soi, les protéger du vent. Si fugaces qu’elles ne laissent dans la mémoire qu’une ombre de douceur. Mais c’est avec ces douceurs-là qu’on réussit à survivre.»
En Italie, Acia se retrouve sans projet ni attache lorsque le patron de l’osteria où elle travaille disparaît avec l’argent de la caisse. Le hasard, et la compagnie despotique mais amicale d’un chat des rues napolitaines, la mènent jusqu’à un banc sur lequel elle découvre un livre de cuisine.
À l’intérieur, le nom d’un village: Palazzo. Acia y voit un signe et décide de se laisser guider une fois encore par le destin capricieux qui semble gouverner sa vie. Peut-être doit-elle rapporter ce livre à sa propriétaire ?
À quelques milliers de kilomètres de là, à Izmir, Kamar est sur le point d’embarquer avec sa fille sur un canot de fortune. Pour fuir les bombardements, la mort, la guerre qui ravage la Syrie… Elle n’emporte avec elle qu’un peu d’argent, le souvenir de son mari et, avec une cuillère en bois sculpté léguée par sa grand-mère, les effluves épicés des mets de son pays.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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Blog Notre jardin des livres

Les premières pages du livre
« 1
Kamar
En premier, c’était le bruit – ce bruit. Nous étions partis depuis des heures, la nuit était tombée, impossible de compter. Et ils m’avaient pris mon téléphone dès le début, parce que le prix du passage avait augmenté, une femme seule avec une gamine, c’est dangereux, plus cher, ils insistaient. J’ai protesté, vous étiez d’accord, mon oncle vous a payés… Ils ont simplement ri, une main s’est tendue vers les cheveux de ma fille, une autre vers moi, je les ai repoussées et je leur ai donné ce qu’ils exigeaient. Je n’avais pas le choix.
Depuis que les fourgonnettes s’étaient arrêtées devant nous en projetant sur nos chevilles une giclée de poussière, j’avais peur. Les chauffeurs ne sont même pas descendus, une main a donné une claque sèche sur la portière ; mon oncle s’est avancé pour ouvrir la porte du véhicule le plus proche. Il m’a fait signe de monter. Je l’ai regardé. Le blanc de ses yeux était strié de veinules rouges, le bord de ses paupières tout fripé, comme desséché de l’intérieur. Un morceau de tissu brûlé autour de son regard triste. Je me suis détestée de m’accrocher à ça ; il y a tant de façons de dire adieu, celle-là était la pire, rester muette, mon enfant serrée contre moi, ne pas trouver une seule larme à lui offrir, pas un mot, même pas un semblant de sourire.
Il s’est baissé, a soulevé Hana – les toutes dernières secondes, je n’ai pas pu les retenir, elles se sont dissoutes dans le rugissement des moteurs. J’ai peut-être posé le front sur la toile rêche de sa veste, respiré une dernière fois son odeur de vinaigre et de cumin, l’odeur de ma cuisine et de celle de ma tante ; j’ai peut-être trouvé là, dans ce souvenir des jours heureux, de quoi mouiller mes yeux.
Ça n’a pas duré. Pour pleurer, il faut en avoir le temps, il faut être seul et laisser le chagrin venir. Et du temps, je n’en avais pas. Pour Hana, je devais me durcir, comme la lame d’un couteau, capable de percer et trancher, de nous ouvrir une voie. Vers quoi ? Je n’arrivais même pas à l’imaginer. Un abri où respirer, écarter la peur.
Et pleurer, oui, comme ce serait bon, alors, de pleurer.

Nous étions nombreux dans la fourgonnette, plusieurs familles, un bébé criait, la femme qui le tenait lui donnait à téter un coin de tissu mouillé. Trempé dans de l’eau sucrée, peut-être. Elle n’était pas sa mère, cela se voyait. Je n’ai pas osé demander ce que celle-ci était devenue, tant de choses avaient pu se produire, tant de drames, chacun gardait le sien bien plié sous ses vêtements et se taisait. L’enfant, lui aussi, a fini par se taire, hoquetant à petits sanglots épuisés. Il apprenait. À rester silencieux, à se faire petit. Un peu de jour filtrait encore par les trous de la bâche, je voyais les têtes, en face de moi, osciller en cadence, oui, signifiaient-elles, oui, je suis d’accord. Faites de moi ce que vous voulez, vous aurez tout, mon argent, mes prières, ma reconnaissance. Je ne sentirai rien, ni la soif, ni la faim, ni la saleté lentement cristallisée sur ma peau, accumulée entre mes orteils et sous mes ongles. Je ne crierai pas. Mon corps évidé ne demandera plus à se soulager. Mes yeux se fixeront sur le néant, ouverts et aveugles.
J’obéirai.

À mesure que les kilomètres défilaient, ma langue gonflait dans ma bouche, couverte de cette poussière salée jaillie du sol piétiné. Je ne voulais pas boire, pas encore, je gardais l’eau de la petite gourde donnée par ma tante pour Hana, quand elle se réveillerait. De l’eau du puits dans laquelle elle avait plongé une de ses dernières feuilles de menthe séchée, conservée dans un sachet de gaze à l’abri des insectes. « La menthe, m’avait-elle chuchoté bien des fois, est l’amie de la cuisinière. Quand je prépare un repas spécial, je frotte la table avec de la menthe. Son parfum éveille l’appétit, elle fait le ventre léger et la conversation agréable. Garde toujours de la menthe sur toi, kbida. »
Une seule feuille. Je ferais boire ma fille, et ensuite je m’accorderais une gorgée, une merveilleuse gorgée. La maison que je venais de quitter y serait contenue tout entière, la maison d’avant, avec son jardin et sa cour ombragée, ses chambres fraîches, son dallage poli, doux aux pieds comme la caresse d’une paume enduite d’huile de nigelle. La maison délivrée de ses gravats et des bâches qui remplaçaient une partie du toit, celui qui avait été touché par une bombe quelques semaines plus tôt.
La maison.
Il ne fallait peut-être pas boire cette eau. La moindre goutte suffirait à faire vaciller ma résolution. Je me voyais serrer Hana contre moi, me lever, enjamber les corps affaissés et sauter de la camionnette, je me voyais courir sur la route poudreuse, mon voile flottant derrière moi. Je nous voyais aussi couchées derrière un talus, mortes. Tant d’autres n’étaient pas allés jusqu’au bout du voyage. Les passeurs n’attendaient personne, et ils n’avaient aucune pitié. Nous le savions tous, même si nous faisions semblant de l’ignorer. Même si les rares phrases qui circulaient exprimaient un optimisme forcé : tout irait bien. La traversée serait courte. Nous serions bien accueillis. Ceux qui ont envie de travailler trouvent toujours un emploi, un toit, un coin de terre. Mon père le disait souvent, et il savait de quoi il parlait, mon père, il n’avait pas pris un jour de repos de toute sa vie. La mort l’avait saisi au coin de son champ, une pierre dans chaque main. En tombant, il ne les avait pas lâchées. Il ne voulait pas, probablement, qu’elles s’enfouissent à nouveau, gâchant une minute de dur labeur.
Les mères ne cessent de prier pour leurs enfants, et qu’importe le dieu auquel elles s’adressent, qu’importe même si elles implorent un ciel vide. Pendant des mois, j’ai prié, le cœur dévasté, pour que ma fille me soit enlevée, qu’elle vive en paix loin de moi, de ce pays ravagé. J’ai prié aussi pour ne jamais la quitter du regard, pour mourir avec elle s’il le fallait, avant elle, pour ne jamais voir couler son sang. Aujourd’hui, je veux seulement qu’elle ne sente pas le froid de la nuit. Quand les véhicules ont stoppé, je l’ai enveloppée dans une chemise de son cousin, trop grande, j’ai noué les manches autour de sa taille, soufflé dans le col qui bâillait, elle serait réchauffée, habillée de mon haleine. Je ne pouvais pas lui donner plus.

Mes pieds ont repris contact avec le sol. J’ai cru qu’il pleuvait, mais la bruine qui humectait mon visage avait un goût salé. Machinalement, j’ai léché mes lèvres. Pas de quoi apaiser ma soif, surtout avec le sel, juste de quoi imaginer que le renflement de ma chair était comestible, tendre et saisi à point, que je pouvais y mordre pour me réconforter. Depuis combien de temps n’avais-je pas préparé et savouré un vrai repas ?
Quelqu’un a crié un ordre, et nous avons commencé à marcher dans l’obscurité, vers cette rumeur grandissante, rythmée. Je savais que c’était la mer mais aucune image ne me venait, je ne l’avais vue qu’une fois, elle était bleue, luisante et docile, et venait lécher mes pieds nus comme un chat familier. Nous avions pique-niqué sur la plage, les enfants couraient, tête levée vers un cerf-volant dont les rubans frissonnaient et claquaient. Cette nuit, c’était un monstre qui bramait sa faim, il nous attendait, la gueule ouverte, prêt à nous avaler. Les genoux d’Hana pressaient ma taille, elle respirait dans mon cou, je sentais son souffle. Elle se faisait légère, et pourtant j’avais l’impression de porter sur mon dos tout ce que je venais de quitter et tout ce qui avait déjà disparu, les visages aimés, les voix, les pièces pleines des objets accumulés au cours des années, le coussin sur lequel je couchais ma fille quand je l’allaitais, le collier hérité de ma mère et son cahier de recettes, les tasses dont il ne restait plus que des tessons, le vase en verre qui avait volé en éclats au premier souffle des bombardements, j’en avais ramassé un éclat, j’aimais tellement ce bleu, et je l’avais gardé, rangé au fond de mon sac à dos, sans savoir pourquoi.
Peut-être serais-je obligée de le jeter dans les vagues pour que le monstre accepte de nous laisser vivre. Mais c’était une idée d’enfant, une idée d’avant, quand le fil des légendes brillait encore dans la trame de notre vie.
Qui s’était déchirée. Et qui ne pourrait jamais être réparée.

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Acia
Depuis longtemps – des années –, je parle et je pense en italien. Parfois, je rêve encore en français. Ces rêves ressemblent à des citernes ouvertes au ras du sol que je pourrais franchir d’un bond, mais le vide m’attire et je chute, inéluctablement. Tout au fond, un visage à peine formé affleure à la surface de l’eau noire. Je ne l’ai jamais vu, je ne lui ai pas donné de nom, et pourtant je le reconnais. Il émerge peu à peu et se presse contre le mien jusqu’à ce que je hurle de terreur.
Il sait où me trouver. Nuit après nuit.
Ce soir-là, je n’étais pas la proie d’un cauchemar. Bien trop occupée par une pensée étouffante comme la menace d’un orage d’été et aussi impossible à ignorer qu’un bâillon de tissu humide : Je ne sais pas où aller.
Assise sur les marches du perron de ce qui avait été, durant trop peu de temps, mon restaurant, je pleurais en regardant la pancarte qu’un agent immobilier avait fixée l’après-midi même au rideau de fer baissé sur la porte d’entrée : Chiuso. Vendesi. Tout était à vendre, sauf moi. J’étais trempée, mais incapable de bouger. Les larmes et les violentes averses qui s’étaient abattues sur Naples depuis midi avaient lavé mon visage de toute trace de maquillage, de ce mascara que j’appliquais chaque jour juste avant le premier service, depuis que le patron m’avait balancé que je n’étais pas assez féminine et que la clientèle regardait parfois autre chose que son assiette, à défaut de bonne humeur il faut de la présentation, tu vois ce que je veux dire, Acia ? J’avais failli lui jeter l’assiette à la figure – assiette que je tenais en équilibre sur ma paume gauche, des linguine alle vongole avec quelques pousses de roquette (une hérésie) et une ridicule tomate cerise pour décorer le tout.
J’aurais dû le faire. Si j’avais osé, le moment aurait été bien choisi pour revivre la scène, apprécier l’ondulation des longues lanières enveloppées d’huile et de persil sur le crâne chauve du tyran, revoir les palourdes glisser jusqu’à ses oreilles et s’y suspendre une seconde, comme des joyaux ou des excréments, et un tout petit morceau de piment oiseau s’immobiliser sur l’arête de son nez. Pas de safran dans cette version du plat, ni d’arselle, il détestait les Sardes, ce connard.
Mais c’était quand même un bon cuisinier.
Il était parti trois semaines plus tôt avec la caisse et un joli tableau représentant une rue de Pompéi, un lavis aux couleurs passées dont il était persuadé qu’il datait du début du XIXe siècle. Je l’entendais encore fanfaronner devant les clients, une bouteille de limoncino dans une main, avec de grands gestes en direction de l’œuvre d’art, qui trônait au-dessus du comptoir des desserts. Ruines et couronnes de chantilly, douce pierre ocrée et cassata glacée au sucre.
— Mon pauvre ami, s’était agacé, un soir, un Français en tenue faussement décontractée – du polo aux bottines Giuseppe Zanotti usées juste ce qu’il fallait –, vous n’avez aucune idée du marché de l’art. Le XIXe ne vaut plus rien. Plus rien, je vous dis. Un Delbeke, un Massé, vous vendez ça quoi ? Trois mille euros, une misère. Je ne vous parle même pas des grands tableaux, personne n’en veut. Alors votre pochade…
Il avait haussé les épaules et étalé de la purée d’anchois sur son crostino. Ses lèvres brillaient, une traînée brunâtre maculait son menton. J’avais détourné la tête, écœurée. Et j’avais filé à la cuisine, où je me sentais toujours mieux que dans la salle. Servir, je n’ai rien contre, mais j’ai toujours préféré découper un carré d’agneau ou préparer une brunoise.
Au Pulcinella, je n’avais pas le droit d’approcher le piano flambant neuf, ni même les plans de travail récurés trois fois par jour. J’avais été embauchée pour porter les plats, point, et Fabrizio, mon patron, ne ratait pas une occasion de me le rappeler. Alors je profitais de chaque moment où il était occupé à parader entre les tables pour passer la porte battante et me remplir les oreilles et le nez des cris, des chants, des odeurs du coup de feu. Je fermais les yeux pour savourer le staccato du tranchoir, les grésillements des encornets qui valsaient dans la poêle avec les oignons à peine blondis, le chant adouci de la pulpe de tomates fraîches mijotant avec du vin blanc et de l’ail ; je humais, reconnaissant ici l’odeur acidulée d’un zeste d’orange, là le bouquet plus fade d’un tronçon d’anguille juste sorti du four, ailleurs le parfum puissant, maritime, des couteaux qui s’ouvraient sur un feu vif et livraient leur suc iodé.
Et puis la porte battait, Fabrizio surgissait, me bousculait… Une table était à refaire, pane e coperto ! La huit attendait son dessert, le couple de Belges sa bouteille de barolo, et qu’est-ce que je fichais là, à sourire aux anges ?
— Tanto va la gatta al lardo che ci lascia lo zampino !
Je m’en moquais. J’avais grappillé quelques secondes de délices, quelques précieuses secondes qui me donnaient le courage de supporter tout le reste : ma chambre aménagée dans une ancienne remise à vélos et donnant sur l’arrière-cour (sur les poubelles, en fait), les remarques machistes du patron, les exigences des clients, les maladresses de Dragomir, le garçon de salle, la chaleur oppressante de la petite salle et de sa terrasse couverte, en tôle ondulée, sur laquelle on avait entassé des canisses pour cacher la misère, comme disait autrefois ma grand-mère, passée experte dans l’art du camouflage en tout genre. Robes retournées, chaussettes raccommodées, pulls détricotés et transformés en moufles et bonnets. Chemises, chiffons, torchons, bandes pour rallonger une jupe ou élargir un corsage. Toute mon enfance gaspillée à découper, retailler, rafistoler. Et pour les sentiments, c’était la même chose. On les estimait à leur juste degré d’usure, on les rognait pour en ôter la partie pourrie, avec ce fatalisme propre aux démunis qui ne pensent pas mériter plus qu’ils n’ont réussi à arracher au destin, à force de patience et d’endurance, à force de ruse et de cette habileté tendre qui redonne du lustre aux objets de rebut, à tout ce que les autres, les nantis, les heureux, laissent au bord de la route.
On m’a appris ça. Très tôt. J’ai toujours fait avec. Il fallait garder le sourire aux lèvres et l’œil aux aguets, car les petites joies ne font pas de bruit, elles ne s’annoncent pas à grand fracas de cuivres comme les réussites éclatantes, mais elles sont là, blotties dans les interstices, entre deux échecs, une rupture et un licenciement, une humiliation et une gifle, au revers de la vie, en quelque sorte. Si discrètes qu’il faut les débusquer, les prendre contre soi, les protéger du vent. Si fugaces qu’elles ne laissent dans la mémoire qu’une ombre de douceur. Mais c’est avec ces douceurs-là qu’on réussit à survivre.

Après le départ de Fabrizio, j’ai connu trois semaines de douceur. Trois semaines à mener ma barque comme je l’entendais. Je me suis mise aux fourneaux, j’ai changé la carte, acheté un tablier flambant neuf à Dragomir, qui ne s’est pas trop fait prier pour m’offrir en échange la moitié de son lit. Il bégayait parfois, mais il n’avait pas le menton trop râpeux le matin, il buvait modérément et ne ronflait pas. Et j’aimais bien son dos.
J’ai espéré, vraiment espéré, que ça durerait. J’aurais pu prendre la gérance du restaurant, j’en étais capable et j’en mourais d’envie. Mais mon désir ne pesait pas lourd face aux propositions des promoteurs qui guignaient l’établissement, un emplacement en or, pas loin du port mais à l’écart de la foule, pour y construire un immeuble de cinq étages avec toit-terrasse.

J’avais tellement pleuré que je ne voyais plus rien. Rien que les pavés noircis par la pluie, les affiches déchirées sur le mur de l’autre côté de la rue, la terrasse vide avec ses chaises pointant leurs pieds en l’air, et les tables sans nappe, et l’ardoise du dernier soir où s’effaçait l’ultime menu élaboré par mes soins – on ne pouvait déjà plus lire qu’une partie du choix de desserts, sfogliatella riccia, torta caprese, gelati.
Sous mon coude gauche, le gros sac de sport qui m’accompagnait depuis quelques années déjà et contenait tout ce que je possédais, ou presque. Le bilan était plutôt désolant : trente-sept ans, seule et au chômage, sans même la clé d’une chambre dont j’aurais pu dire « c’est chez moi ». Même Dragomir était parti. Ciao, bella. Il n’avait jamais été très doué pour les discours, mais là, il avait battu son record.
Où étaient-elles, les grandes et même les petites joies, ce soir ?
C’est alors qu’une fourrure mouillée a frôlé mes mollets nus et qu’un miaulement a couvert le tambourin obstiné de la pluie.
— Salut, toi.
J’avais une voix de vieille fumeuse. Une nouvelle larme a coulé sur mon nez. Ou une nouvelle goutte de pluie. Il y a des moments où la météo et la détresse se confondent si bien qu’on ne sait plus sur quoi on flotte, au sens propre – ou presque.
Le chat s’est installé sur la marche supérieure pour faire sa toilette. Son poil roux, hérissé, et une oreille mutilée lui donnaient un air bagarreur. Un chat des bas quartiers, expert dans l’art de fouiller les poubelles et de défendre son territoire contre les autres matous. Un chat qui en avait vu des vertes et des pas mûres, qui avait sorti ses griffes quand il le fallait et encaissé les coups. Et pourtant il trônait sur la pierre lézardée comme si celle-ci avait été le socle d’une statue antique. Les yeux mi-clos, il léchait sa patte, puis la promenait avec soin sur son museau, sur sa tête et même sur son oreille fendue. Je me souvenais vaguement d’un conte où la pluie avait cessé de tomber sur la campagne parce qu’un chat vexé avait décidé de ne plus jamais passer sa patte par-dessus son oreille. Jusqu’à ce que les fermiers, affolés par la sécheresse persistante et la perte de leurs récoltes, lui fassent les excuses appropriées, il s’était obstiné.
Il n’y a pas plus obstiné qu’un chat.
— Tu pourrais t’arrêter, maintenant, lui ai-je fait remarquer. Il a plu toute la journée.
Qui m’avait raconté cette histoire ? Je ne savais plus. Ma mère, avant qu’elle prenne le large pour de bon, dans une bulle irisée et lointaine ? Entre moi et cette lumière, des couches et des couches de mois interminables semblables à des épaisseurs de feutre jetées l’une sur l’autre, où le gris dominait même si quelques fils brillants s’y trouvaient pris. Bien sûr, il y avait eu des couleurs dans tout ça, des flambées, des matins de soleil, une ou deux siestes amoureuses… mais peu à peu le gris avait pris le dessus. Je sentais que cette crasse pelucheuse était montée à l’assaut de mon corps, l’avait recouvert et terni, et que plus personne ne voyait qui se cachait derrière. Fabrizio et d’autres s’étaient chargés de me le faire comprendre : j’étais un thon, une grande gueule, une mal baisée, pour faire court et brutal, deux adjectifs qui caractérisaient assez bien les hommes du genre de Fabrizio.
Le chat avait fini sa toilette. Dans la rue, tout était tranquille. Quelques heures encore et la ville s’animerait à nouveau, les véhicules reprenant leur circulation anarchique dans un concert d’avertisseurs et d’injures, les fumées des pots d’échappement montant devant les façades jaune d’œuf ou vert olive. Les enfants se remettraient à courir et à crier, ils respireraient à pleins poumons la brise de mer et les effluves nauséabonds des moteurs avec le même délice ou la même indifférence. À l’horizon passeraient les paquebots blancs, les goélands empliraient le ciel de leurs cris rauques avant de s’abattre sur les décharges pour y festoyer.
Et je devrais me lever et partir. Il n’y avait rien à attendre ici, ni personne. Je n’avais pas touché mon dernier salaire et mon compte était dans le rouge. Faire le tour de mes possessions terrestres ne me prendrait qu’une minute : une Fiat 500 de 1979 achetée dans une casse dont le patron était un copain de mon avant-dernier employeur, le contenu de mon gros sac, un tabouret de rotin et une plante en pot qui n’avait pas bien supporté l’air fétide de l’arrière-cour du restaurant ni l’ombre continuelle qui régnait sur les lieux. Je l’avais quand même calée entre les sièges, à l’arrière, avec la cocotte en fonte qui me venait de ma grand-mère et dont j’avais toujours refusé de me séparer, même quand j’avais dû la porter en équilibre sur ma tête dans des trains bondés – et elle était lourde, sacrément lourde. Mais c’était le seul objet qui me reliait à certaines chaleurs, et aussi aux premiers plats que j’avais cuisinés. Si je l’avais abandonnée, je me serais abandonnée moi-même.
Je me suis remise sur mes pieds et j’ai chargé mon sac sur mon épaule. Puis j’ai tendu vers le chat une main hésitante. Indulgent, il m’a laissée gratter le sommet de son crâne encore humide.
— Bonne chance, mon vieux.
J’ai renversé la tête pour scruter le ciel, où s’amoncelaient de gros nuages. Une autre averse se préparait.
— Il faut que j’y aille.
À nouveau ce miaulement rauque et péremptoire. J’ai baissé les yeux : le chat s’était levé et, posément, descendait les marches pour me rejoindre. »

À propos de l’auteur
FERET-FLEURY_Christine_DRChristine Féret-Fleury © Photo DR

Christine Féret-Fleury est éditrice et autrice. Elle anime également des ateliers d’écriture. Elle a publié plus d’une centaine de romans pour la jeunesse et pour adultes (La Fille qui lisait dans le métro, 2017, Denoël, La Femme sans ombre, 2019, Denoël). Son premier roman Les vagues sont douces comme des tigres (Arléa, 1999) a été récompensé par le prix Antigone.

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Rouquine

POIRIER_rouquine

  RL-automne-2021  Logo_premier_roman prix jean anglade_1200  coup_de_coeur

En deux mots
Lilou a pris son sac à dos et part pour ne plus se retourner. Sur son chemin, elle va croiser Monty, un solitaire qui va dans une maison isolée. Deux âmes en peine qui vont se jauger avant de construire une relation de plus en plus solide qui leur permettra d’affronter leurs fantômes et regarder l’avenir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Le corps n’est qu’une chemise pour l’âme»

Stéphane Poirier a remporté le Prix Jean Anglade – dont j’ai eu l’honneur de faire parie du jury – pour ce roman bouleversant qui raconte la rencontre de Lilou et Monty, deux âmes cabossées. Un hymne à l’écoute, à l’entraide et à l’amour.

Lilou, croisée sur la route un soir pluvieux, va susciter la curiosité de Monty, la quarantaine, qui vit seul dans une maison isolée. «Je me sentais ému devant ce petit bout de femme. Elle n’était pas bien grande comme j’avais pu le remarquer dans la rue. Moins d’un mètre soixante. Et toute fine. Avec un petit cul et pas de hanches. Si ce n’était son visage, de dos, on aurait pu la prendre pour une enfant.» Un jour, elle a décidé que c’en était fini d’une vie trop chargée de tristesse et de malheurs, qu’elle serait mieux n’importe où ailleurs. Alors elle a pris son sac à dos et elle est partie sur les routes. Jusqu’à sa rencontre avec Monty, elle n’avait pour seule perspective de ne pas sombrer. Mais il se pourrait bien que ce taiseux qui retape des maisons pourrait aussi retaper son moral.
Mais pour cela, il va d’avoir falloir qu’ils s’apprivoisent, car la méfiance est réciproque. Stéphane Poirier a choisi de nous livrer les réflexions de Monty et celles de Lilou pour nous permettre de comprendre comment, de leur propre monde, ils vont finir par s’ouvrir à celui de l’autre, à créer des connexions.
En offrant à Lilou un endroit où se poser, Monty va permettre à la jeune fille de se reposer et faire la connaissance des autres habitants du lieu. D’abord Paul, le veuf qui n’a pas fait le deuil d’Angela, pourtant disparue depuis sept ans, et à laquelle il parle bien davantage qu’à son fils marié et à son petit-fils. «Je ne les vois pas souvent, même s’ils n’habitent pas loin.» Puis vient Gladys, veuve elle aussi, qui va lui proposer de travailler pour elle. Un emploi qui va s’avérer bien plus qu’un moyen d’assurer un peu de stabilité financière.
«Lilou ne rechignait pas à prendre la mobylette malgré le froid. Elle allait au village pour acheter le pain, ou au bourg, en car, pour emprunter des bouquins à la bibliothèque avec la carte de Monty. Elle commençait à reconnaître des visages. Saluait quelques personnes en les croisant, s’arrêtait parfois cinq minutes pour échanger quelques mots.»
Au milieu de ce microcosme, la nature et les animaux – en particulier les chats – offrent à Lilou un décor à sa mesure, un rythme qui lui convient.
Restent les fantômes du passé qui sont autant d’obstacles à une nouvelle vie. «Dès qu’une histoire d’amour avec un homme commençait, le compte à rebours de l’abandon se mettait en branle. Un mécanisme de mouvement perpétuel qu’il était impossible de stopper. Il en avait été ainsi pour sa grand-mère maternelle, sa mère, et puis, ça avait été son tour. Elle avait partagé sa vie avec un homme pendant douze ans, une histoire à laquelle elle avait voulu croire. Sacrifiant jour après jour ce à quoi elle rêvait. Les aubes romantiques, les journées éblouissantes et les soirs consolants. Le bonheur n’était pas resté longtemps, quelques semaines à peine. Deux ou trois mois tout au plus. Dès l’instant où elle était venue habiter chez lui, les attentions qu’il lui portait s’étaient envolées en une nuée d’étourneaux effrayés par un grondement de tonnerre.»
Son meilleur allié sera le calendrier. Les jours qui passent et qui permettent d’approfondir les liens, de mieux se découvrir et s’apprivoiser. Une brocante, des cadeaux échangés, les chats que l’on accueille, la fête de Noël sont autant d’événements qui permettent aux liens de se renforcer.
Comme l’écrit Mohammed Aïssaoui, le président de notre jury, «Stéphane Poirier orchestre cette rencontre avec une tendresse infinie, c’est simple et sublime.
Au départ, c’est Monty qui tend la main à Lilou. Après, on ne sait plus qui aide qui. Il y a tout un monde à apprivoiser, et une nature que Stéphane Poirier décrit avec amour. Il y a des fantômes, des absences, des secrets. Des comptes à régler avec la vie. Et une lumière qui scintille tout au fond du cœur de ces personnages qui tentent de tenir debout, malgré tout.» Comme lui, j’ai beaucoup aimé ce roman qui défend avec une belle énergie les valeurs portées par Jean Anglade et défendues année après année avec ce Prix. Stéphane Poirier est en cela un digne successeur d’Antonin Sabot, couronné en 2020 pour Nous sommes les chardons.

Pour les auteurs en herbe, rappelons que l’appel à manuscrits pour le Prix Jean Anglade 2022 est ouvert !

Bibliographie

L’auteur a eu l’amabilité de joindre la bibliographie et la discographie qui l’ont inspiré tout au long de l’écriture de ce roman:
Dans la forêt de Jean Hegland
Le cœur sauvage de Robin Macarthur
La boutique de la seconde chance de Michael Zadoorian

Playlist


Prehension Joep Beving


Living Room Songs Olafur Arnalds

Rouquine
Stéphane Poirier
Éditions Presses de la Cité
Premier roman
304 p, 20 €
EAN 9782258197817
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elle, vagabonde, trimbale son sac à dos et sa vie cabossée sur les routes. C’est une jolie brindille aux cheveux roux qui se fondrait presque dans ce paysage d’automne.
Lui, ne compte plus ses étés solitaires, dans sa maison au milieu des champs. Un cœur vrai, un charme évident, le geste plus sûr que les mots.
Le hasard – le destin ? – fait se rencontrer Lilou et Monty, ces deux oubliés du bonheur. Pas à pas, à la façon de deux chats, ils vont tisser une relation forte, imprévisible, bouleversante. Mais resurgissent les ombres du passé de Lilou…
Dans Rouquine, il n’est question que d’humain et d’humanité, dans la chaleur et la mouvance de sentiments qui touchent en plein cœur. Une ode à l’amour et à la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Le Blog de Philippe Poisson
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
« Préface
C’est quoi un écrivain ? Une voix, une musique, un style qui n’existent nulle part ailleurs. En lisant Rouquine de Stéphane Poirier, c’est tout cela que j’ai découvert. Dès les premières phrases, j’ai été transporté par son univers, l’étrange atmosphère qu’il réussit à distiller. Je voulais rester près de Monty et de Lilou, le taiseux et l’errante. Deux êtres égarés, chacun à leur façon. Il fallait bien que ces âmes brisées se croisent. Stéphane Poirier orchestre cette rencontre avec une tendresse infinie, c’est simple et sublime.
Au départ, c’est Monty qui tend la main à Lilou. Après, on ne sait plus qui aide qui. Il y a tout un monde à apprivoiser, et une nature que Stéphane Poirier décrit avec amour. Il y a des fantômes, des absences, des secrets. Des comptes à régler avec la vie. Et une lumière qui scintille tout au fond du cœur de ces personnages qui tentent de tenir debout, malgré tout.
J’aime profondément Rouquine. J’essaie de mettre des mots pour l’expliquer, mais je crois que les grands romans n’ont pas besoin d’explications, il émane d’eux une grâce et une magie, quelque chose d’invisible qui se lit entre les lignes. Mohammed Aïssaoui

Les chemins du hasard
J’avais rencontré Lilou quelques mois auparavant. Je l’avais aperçue sur la grande route coupant la forêt alors que j’allais au bourg pour envoyer un recommandé à la poste. Elle marchait sous la pluie, cernée de part et d’autre par les grands arbres qui grinçaient sous les frappes du vent. Un orage a éclaté, du gros plomb tombait du ciel, transperçant les feuilles des arbres ballottés. Frênes, érables, chênes et bouleaux fouettés jusqu’au sang.
En quelques semaines, l’automne avait transformé le paysage arboré. Rapidement, les feuilles étaient passées du vert à des teintes plus chaudes. Du jaune, de l’orangé et du rouge étaient venus repeindre la forêt. Des tons que certains trouvaient romantiques, une impermanence avant que les branches ne se fassent plumer par l’hiver qui allait vite débarquer et s’annonçait rigoureux.
Je n’aime pas particulièrement cette saison, la procession des chasseurs sur les terres et la ruée des cueilleurs de champignons habillés de couleurs vives pour ne pas se faire flinguer. Ce prélude qui chante l’avènement des froids mordants et de l’obscurité charbonneuse dans laquelle on est enfermé pendant longtemps. Quand il faut se lever avec la nuit et que le soleil ne réchauffe que trop peu d’heures le ciel.

Je me rappelais bien ce fameux jour. On n’y voyait rien à cause de la pluie. Je roulais lentement, phares allumés, chauffage à fond pour éponger la buée des vitres. Je l’ai aperçue au dernier moment et j’ai dû faire une embardée. Elle marchait du mauvais côté, dos aux voitures qui arrivaient, et j’ai eu peur de l’avoir frôlée. J’ai ralenti et regardé dans le rétroviseur pour constater qu’elle n’avait pas dévié de sa route. J’ai juste eu le temps de distinguer une silhouette drapée dans une cape de pluie qui avançait tête basse, dos bossu, certainement déformé par un sac sanglé sur les épaules, un barda entièrement recouvert par son ciré qui lui donnait l’allure d’une tortue.
J’ai hésité à m’arrêter pour lui proposer de monter, mais, le temps de réagir, elle n’était plus qu’un point minuscule dans la grisaille. J’ai pensé faire demi-tour, mais j’ai eu peur de l’effrayer et j’ai continué ma route.
Il s’agissait d’une femme. En fait, je l’ai deviné plus qu’autre chose. Son visage n’avait fait que glisser sur mes yeux, que s’imprimer quelques secondes dans le rétroviseur. Des cheveux roux à mi-épaules qui s’échappaient d’une capuche. Une petite taille et une silhouette menue.
Je m’en étais voulu de ne pas m’être arrêté tandis que je roulais au chaud dans la bagnole. Mais elle ne tendait pas le pouce, n’esquissait aucun geste pour que je freine. Par chez nous, il n’était pas rare de voir des pénitents marcher le long des routes et des chemins. Le coin était le passage obligé des pèlerinages, avec plusieurs couvents et monastères pour accueillir les âmes en rédemption. Et même si on les voyait plutôt à la belle saison, il arrivait malgré tout que quelques retardataires arpentent la région, chaussés de brodequins, chassant les tourments de leur âme en foulant la terre.

J’ai tout de suite su que c’était elle, le lendemain, quand je l’ai vue qui sirotait un café au comptoir du bistrot. Un gros sac à dos posé à ses pieds, et cette même détresse qui semblait l’envelopper même si elle était au sec à présent.
Je n’ai fait que longer le café, je n’y suis pas entré, mais son regard s’est tourné vers moi comme si elle me connaissait.
Je n’ai pas souri, elle non plus.
Comme la veille, je ne me suis pas arrêté. Je suis entré dans la supérette avec un papier froissé à la main sur lequel j’avais noté quelques courses. J’ai salué le vigile d’un geste de la tête et pris un Caddie. Je viens souvent dans ce petit supermarché, et suis allé directement attraper mes articles dans les rayons concernés. Pâtes, riz, six œufs, steaks hachés, deux pizzas surgelées, ketchup, sel, un paquet de beurre, fromage, lait, pain de seigle, gâteaux pour le petit déjeuner, oranges et bananes, un pack de bière et du jus d’orange, lames de rasoir et gel à raser, papier-cul, piles pour la radio de la salle de bains et mouchoirs en papier.
Il ne m’a pas fallu plus de quinze minutes pour rayer un à un les articles de ma liste. Puis je me suis pointé à la caisse, où j’ai attendu un moment que les deux clientes avant moi fichent le camp avec leur Caddie plein. J’ai sorti mes courses du mien pour les déposer sur le tapis roulant, salué la caissière, qui s’est aussitôt mise à scanner mes articles. Une femme solidement charpentée d’une soixantaine d’années, pas loin de la retraite, que j’ai toujours connue là.
Les gens qui sont toujours là où on les attend nous rappellent qu’on vieillit. Il suffit de les regarder pour s’en apercevoir, de garder un souvenir plus ou moins net de ce qu’ils ont été pour se rendre à l’évidence : le temps ne nous épargne pas non plus. J’étais passé de l’autre côté de la caisse, à remplir mon Caddie et elle s’est mise à me parler de son petit-fils de dix ans arrivé deuxième à une compétition de judo le week-end précédent.
J’ai tendu ma carte de fidélité et introduit ma Visa dans la machine pour taper mon code. Un long ticket a commencé à sortir de la caisse en gémissant, comme si le rouleau était mal positionné. Elle l’a arraché, me l’a donné, et alors que je lui souhaitais une bonne journée elle était déjà en discussion avec le type d’après, à lui parler de la compétition de judo de son petit-fils.

Je suis reparti jusqu’à la voiture pour mettre mes courses dans le coffre. Malgré le soleil, après les orages de la veille, il soufflait un vent frais et les températures étaient basses. Je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un coup d’œil alentour en sortant du supermarché. Cherchant la fille du café. Mais je ne l’ai pas vue et j’ai été déçu.
J’allais rentrer chez moi quand j’ai réalisé que la bibliothèque devait être encore ouverte. C’était une bibliothèque associative tenue par deux bénévoles. Un vieux type chauve et décharné aux yeux chassieux et une femme laide d’une cinquantaine d’années.
Il faisait assez froid pour laisser les courses dans le coffre un moment. Je ne risquais pas de retrouver ma plaquette de beurre fondue. La bibliothèque était à quelques pas, dans une rue étroite et sombre où se dressaient de part et d’autre des maisons à étages empêchant la lumière de se faufiler. J’ai remonté le col de mon pardessus.
J’ai poussé la porte vitrée et salué le vieux type qui se trouvait à l’accueil. La mocheté était en discussion un peu plus loin avec deux dames. Elle sortait en même temps des livres d’un chariot à roulettes pour les ranger par ordre alphabétique sur les étagères.
Le vieux bonhomme m’a fait un signe pour me demander d’approcher. Je me suis retourné pour être sûr qu’il s’adressait à moi. Personne derrière. Je me suis donc avancé. Il a plongé la main sous son pupitre pour prendre un bouquin qu’il m’a tendu.
— Le Jean Hegland que vous aviez réservé est revenu. Je vous l’avais mis de côté. J’allais justement vous appeler dans la journée.
J’ai attrapé le bouquin en le remerciant. J’avais lu pas mal d’articles élogieux sur Dans la forêt et j’étais content de l’avoir.
Je lui ai demandé s’il l’avait lu.
— Je n’ai pas eu le temps, malheureusement. Avec tous ces livres… il a ajouté en balayant la salle d’un geste de la main.
— Je comprends. Je vous dirai ce que j’en pense.
— Ouais, avec plaisir.
Je n’avais pas trop la tête à fouiner dans les étagères, et je suis allé directement emprunter deux autres livres que j’avais repérés la fois d’avant. Le Cœur sauvage de Robin MacArthur et La Boutique de la seconde chance de Michael Zadoorian.
Il n’y avait pas grand monde. Une quinzaine de personnes, toutes âgées. On était en semaine et les gens bossaient.
Après avoir tiré quelques livres des étagères au hasard pour les replacer aussitôt après avoir parcouru les quatrièmes de couverture, je suis retourné voir le vieux pour qu’il enregistre mes emprunts. Je lui ai tendu ma carte de bibliothèque avec les trois livres. Il les a notés avant de me rendre ma carte d’adhérent.
— Vous avez un mois, il m’a dit, mais vous pouvez les faire prolonger si nécessaire.
Je ne sais pas pourquoi, mais je lui ai serré la main avant de prendre la sortie avec mes bouquins sous le bras. Il n’était pas encore dix-sept heures, mais l’obscurité commençait à s’étendre sur le bourg. Les ombres étaient dures, presque coupantes sur les baraques et les bouts de trottoir. Je n’avais rien d’autre à faire que de rentrer chez moi, où j’allais pouvoir me plonger dans le Hegland après avoir allumé le poêle à bois.

J’ai été surpris de la revoir. Elle était devant le capot de ma voiture, son sac à dos sur les épaules, en train de souffler dans ses mains ramenées en coupe devant sa bouche. Elle semblait m’attendre.
J’ai sursauté et ma démarche s’est faite hésitante tandis que je m’approchais d’elle. Elle ne me regardait pas. Ses yeux flottaient. Elle me paraissait encore plus fragile. Ses cheveux roux nageaient dans l’air froid et gris alors qu’une femme est passée à côté d’elle avec son chariot de courses. Des feuilles mortes se déplaçaient en meute sur l’asphalte et les courants d’air sifflaient un air mélancolique.
Je me sentais tremblant. Elle a relevé la tête au moment où j’arrivais sur elle et a planté ses yeux dans les miens.

Une impression de déjà-vu
Lilou ne put s’empêcher de tourner la tête quand elle vit le break se garer sur la place du village. Ni de détailler le type qui en était sorti dans son pardessus gris élimé. Un homme d’une quarantaine d’années, pas rasé depuis des jours. Du genre qui passe inaperçu, et elle s’était elle-même surprise à le fixer ainsi. Un air de déjà-vu, même si elle était sûre de ne pas le connaître. Il y avait quelque chose pourtant chez lui qui l’attirait. Cette absence de protection des gens seuls face au monde. Une gentillesse sur le visage, une fatigue camouflée derrière un demi-sourire de circonstance.
Il est descendu de sa bagnole et, après avoir claqué la portière et fermé à clef, a sorti un papier de sa poche de jean, l’a déplié et parcouru rapidement avant de passer devant le café où elle tentait de se réchauffer.
Elle n’a pu détacher son regard et, quand leurs yeux se sont rencontrés, ils se sont fixés sans un sourire, sans le moindre hochement de tête. Ils se sont regardés comme on regarde la mer, les yeux au loin, avec cette envie d’un ailleurs.
Il n’avait pas ralenti le pas. N’avait pas baissé les yeux. Il s’était dirigé vers le supermarché et avait disparu derrière les portes coulissantes.
Lilou a regardé son café, dans sa tasse à moitié pleine, et l’a porté à sa bouche en découvrant son visage dans le miroir du bar où étaient alignées des bouteilles autour du percolateur.
Elle esquissa un petit sourire devant ses joues pâles piquetées de taches de rousseur et ses yeux bleus délavés, des aquarelles qui auraient trop baigné dans les larmes. Ses cheveux étaient sales. Elle n’avait pas pu prendre de douche depuis une semaine, se débarbouillant sommairement dans les toilettes pour dames des bistrots et des relais routiers dans lesquels elle s’arrêtait quand un camionneur la déposait après l’avoir un peu avancée sur sa route.
Et elle sentait mauvais. Une odeur de transpiration aigre, due aux vêtements synthétiques qu’elle portait et aux marches forcées qu’elle avait endurées. Elle savait à quoi elle ressemblait, lucide sur les regards qu’on posait sur elle, ou l’absence de regard qui donnait l’impression d’être une moins que rien. Comme dans ce café où personne n’avait répondu à son « Bonjour ! » quand elle était entrée, et où le patron lui avait servi un café à contrecœur en se demandant si elle avait de quoi payer.
Elle scruta ses ongles incrustés de crasse. Elle était fatiguée. Les dernières semaines avaient été difficiles, sous les pluies bornées de l’automne. Elle n’avait fait que marcher, avancer coûte que coûte, parfois prise en stop par une bonne âme malgré son apparence piteuse, par de bons samaritains qui baissaient un peu leur vitre quand, après quelques minutes, sa mauvaise odeur emplissait l’habitacle de la voiture ou la cabine du camion.
Elle rêvait d’une douche chaude et d’un bon lit, ne serait-ce que pour une nuit. Mais elle n’avait pas de quoi se payer l’hôtel.
Elle n’avait pu dormir que quelques heures par nuit ces deux dernières semaines. Sous des abris d’arrêt de cars, dans des remises abandonnées, des locaux désaffectés, ou tapie derrière des buissons. Tout habillée et emmitouflée dans son duvet trop fin et humide. Toujours les sens en alerte. Avec la peur d’être surprise, dérangée, délogée, volée, agressée.
Elle s’aperçut en relevant la tête vers le miroir du comptoir que des larmes nageaient dans ses yeux. Elle s’essuya du revers de la main et se força à s’envoyer un sourire. Un sourire triste avec une petite moue désabusée. Puis elle s’envoya un deuxième sourire, plus revanchard celui-là. Ça va aller, ma fille. Tu vas t’en sortir, crois-moi ! Mais personne n’entendit cette phrase. Elle était seulement née dans ses pensées et n’avait pas quitté son cœur.

Les premiers mots
Quand Lilou m’a regardé, droit dans les yeux, alors qu’elle m’attendait près de ma voiture, je n’avais rien trouvé à dire. J’ai souri timidement, et elle m’a dit :
— Bonjour, je suis désolée de vous déranger, vous n’auriez pas un peu d’argent pour me dépanner ?
J’ai enfoncé ma main dans la poche de mon jean pour en sortir un papier plié et quelques pièces. Il ne s’agissait pas de ma liste de courses, mais d’un billet que j’avais dû oublier dans mon pantalon. J’ai écarté le billet et ouvert ma paume pour étaler les pièces de monnaie, des centimes dérisoires. Alors j’ai déplié le billet de dix et le lui ai tendu.
— C’est beaucoup, m’a dit Lilou, vous êtes sûr ?
— Oui, j’ai fait, si ça peut vous aider.
On est restés silencieux un court instant. En attente de quelque chose qui manquait.
— Je ne sais pas… j’ai commencé.
— Oui ?
— J’allais prendre un café au bistrot. Je peux vous inviter ?
On est entrés dans le café d’où elle était sortie quelques instants plus tôt, et j’ai serré la main du patron, qui a regardé Lilou sans comprendre. On a choisi une table au fond du bar. Elle a posé son sac à dos contre le mur alors que j’empilais mes trois bouquins sur la table vide d’à côté. Et on s’est assis.
— Je peux vous demander comment vous vous appelez ?
— Lilou.
— Moi, c’est Monty.
— C’est votre nom ou votre prénom ?
— Mon prénom.
— Vous êtes le premier Monty que je rencontre. Ça vient d’où, ce prénom ?
— Je vous rassure, je suis aussi le seul Monty que je connaisse. Quant à savoir d’où ça vient… Une lubie de mes parents, j’imagine. Je n’ai jamais pensé à leur poser la question, et maintenant, c’est trop tard.
— Désolée, a fait Lilou en écarquillant les yeux. Ça sonne américain ou anglais, enfin, ça résonne anglophone pour moi.
— C’est le cas.
— On a dû souvent vous poser la question.
— De temps en temps. On me demande d’où ça vient et, sans oser me le demander, on se demande aussi d’où je viens.
— Vous n’êtes pas de la région.
— Non, je vis ici depuis une dizaine d’années. J’ai acheté une petite baraque quand j’ai hérité de mes parents. C’est calme. J’aime bien.
Lilou a souri. Je la voyais sourire pour la première fois. On est restés encore une fois sans trouver de mots. Machinalement, nos regards se sont tournés vers l’extérieur. On s’est mis à regarder par la vitre la place du village à présent éclaboussée par la nuit. Et les quelques badauds qui glissaient sur le trottoir.
Les lampadaires se sont allumés sans qu’on le remarque, offrant une lumière jaune pâle un peu hésitante.
Ce n’était pas un silence gênant. Un moment heureux, au contraire. Quand les bruits de l’intérieur se taisent enfin et que tout redevient calme en soi.
Le patron a posé devant Lilou une grande tasse de chocolat chaud et m’a tendu mon café. Il est reparti sans un mot et Lilou a ramené une mèche de cheveux derrière son oreille.
Je la trouvais jolie malgré ses yeux cernés et ses cheveux gras. Elle avait de minuscules pattes-d’oie autour des yeux et les lèvres crevassées. Des lèvres qu’elle mordillait nerveusement pour en arracher les peaux mortes.
Son regard s’est détaché du dehors pour descendre sur ses mains dont les doigts s’agitaient nerveusement. Elle avait les ongles sales et, réalisant que je l’observais, elle a plongé ses mains sous la table.
Difficile de lui donner un âge. Trente-deux, trente-cinq, ou peut-être comme moi, proche de la quarantaine. Les souffrances salissent les visages et les idées sombres font vieillir les corps plus vite qu’ils ne devraient.
Mais je me sentais ému devant ce petit bout de femme. Elle n’était pas bien grande, comme j’avais pu le remarquer dans la rue. Moins d’un mètre soixante. Et toute fine. Avec un petit cul et pas de hanches. Si ce n’était son visage, de dos on aurait pu la prendre pour une enfant.
— J’ai l’impression qu’on est de grands timides tous les deux, elle a murmuré.
— J’en ai bien peur.
Sa mèche est tombée sur son œil gauche et elle a de nouveau ramené ses cheveux derrière son oreille.
— Vous faites le chemin des pénitents ?
Elle a eu un rire franc.
— Oui, on peut dire ça !
Je n’ai pas insisté et m’en suis aussitôt voulu d’avoir posé cette question. Elle a porté sa tasse de chocolat à sa bouche pour en boire une petite gorgée et s’est essuyé les lèvres de l’autre main.
— Vous savez… je ne sais pas… mais si…
Elle a écarquillé les yeux.
— Oui ?
— Si vous le souhaitez…

Le break en partance
Tout est plus inquiétant, la nuit. Les faisceaux des phares de la voiture époussetaient l’obscurité sans parvenir à la chasser. La visibilité était quasiment nulle alors que le break avançait à faible allure, les essuie-glaces zigzaguant de part et d’autre du pare-brise pour vaincre la pluie qui s’était remise à tomber. Monty roulait en silence. Il n’alluma pas la radio et malgré le bruit du moteur, on entendait la gomme des pneus laper le bitume détrempé.
Les maisons s’éparpillaient de plus en plus dans le paysage, comme si elles se fuyaient les unes les autres, se détestaient d’une certaine façon, et alors que les kilomètres éloignaient Lilou du bourg, elle se demandait où elle allait échouer.
Le silence régnait dans la voiture. Elle regardait par la vitre l’étendue charbonneuse qui enveloppait tout. On ne distinguait rien, juste des formes et des ombres. Les branches des arbres en bordure de route qui s’agitaient, de longs bras chahutés par les rafales de vent.
Elle n’était pas inquiète, curieusement. Trop fatiguée. Elle n’aurait pas pu passer une autre nuit dehors. Elle avait d’abord refusé l’invitation d’être hébergée pendant quelques nuits dans la maison de Monty avant qu’il ne lui parle de la caravane sur le terrain. Une caravane de taille modeste, dans laquelle il avait habité quand il avait acheté la baraque et s’était mis à la retaper.
Elle espérait seulement que cette caravane existait bien. Qu’il n’avait pas inventé cette histoire pour la convaincre.
Il était trop tard pour reculer. Ils roulaient depuis une demi-heure et elle n’avait nul autre endroit où aller.
La ventilation crachait de l’air chaud pour berner l’humidité qui rendait les vitres poisseuses.
Lilou avait pris soin de se rafraîchir un peu dans les toilettes du bistrot avant qu’ils ne se mettent en route. Elle avait sorti le gant de toilette encore humide du matin de son sac à dos et s’était nettoyé les aisselles, aspergé le visage et le cou. Elle s’était aussi lavé les mains et séchée comme elle avait pu avec la soufflerie des toilettes. Et elle s’était aspergée de déodorant à même ses vêtements, sous les bras et sur ses chaussettes après avoir ôté ses chaussures de marche.
Ses vêtements gardaient dans leurs fibres la sueur fatiguée, épongée par les tissus, mais elle était… respirable.
Elle était dans un état second. De ces instants où seul le présent respire. Assise à regarder par la vitre, elle n’avait plus de passé, pas plus qu’elle n’avait d’avenir.
Elle était à côté d’un type qu’elle ne connaissait que depuis une heure et qui l’emmenait quelque part.
— C’est bizarre, finit-elle par dire, il y a de moins en moins de maisons et aucune n’est éclairée.
— Ce sont des résidences secondaires.
— Des maisons de vacances ?
— Des maisons de famille… oui, de vacances.
— Et ça ne vous… pardon… ça ne t’ennuie pas d’être si loin de tout ?
— Non, je suis venu ici pour être tranquille.
— Tu ne te sens pas trop seul ?
— Moins seul qu’au milieu des gens.
Il tourna brièvement la tête vers elle pour lui sourire.
— Et toutes ces baraques, je suppose qu’elles sont habitées aux beaux jours… ou pendant les vacances scolaires.
— Oui, c’est ça. Mais même en période estivale on ne manque pas d’espace.
— Ça ne t’ennuie pas quand les citadins débarquent ?
— Non, ils me font vivre.
— Comment ça ?
— C’est mon boulot. J’entretiens ces baraques. Je repeins les façades, refais une pièce de temps en temps, tonds les pelouses, taille les arbustes… enfin, ce genre de choses.
— C’est chouette.
— Oui, ça me plaît comme boulot. Personne sur le dos et je me couche le soir avec la satisfaction d’avoir fait quelque chose de concret. Quand je remballe les outils, même si je dois revenir le lendemain, j’ai devant les yeux le travail accompli. C’est valorisant.
Lilou se sentit un peu mieux de l’entendre parler ainsi. Il était gentil, et elle n’avait pas toujours croisé des types dans son genre.
Monty lui assura qu’elle serait bien dans la caravane. Il avait juste à brancher une rallonge pour qu’elle ait la lumière et puisse allumer le radiateur électrique. Il y avait l’eau, aussi. Et pour les toilettes, elle était libre d’entrer dans la maison à sa guise.
— C’est encore loin ?
— Non, on y est dans cinq minutes.
Lilou posa la main sur son sac à dos qu’elle avait préféré garder entre ses jambes plutôt que de le mettre dans le coffre. Elle se disait qu’après tout quelques jours de repos lui feraient du bien.
Elle était lasse de marcher, de tendre le pouce et de prier trop souvent un Dieu auquel elle ne croyait pas pour que tout se passe bien.

La voiture ralentit après un petit virage et Monty s’engagea dans une allée terreuse, un chemin estropié d’ornières dans lequel le break bringuebala alors que des mauvaises herbes raclaient sa calandre.
La maison apparut dans les phares, ainsi qu’une petite caravane d’un autre temps.

Refuge
Monty freina, coupa le moteur et éteignit les phares.
— Il va falloir courir, dit-il alors que la pluie redoublait de violence. Prête à piquer un sprint ?
— Prête !
Il sortit de la voiture en claquant la portière, suivi par Lilou, ralentie par son gros sac à dos. Ils n’étaient qu’à quelques mètres de la porte d’entrée, mais ils n’échappèrent pas aux trombes d’eau et se retrouvèrent dégoulinants sur le perron.
— Où j’ai foutu la clef… fit Monty en fourrageant dans ses poches.
Il finit par la trouver dans la poche intérieure de son pardessus et ouvrit la porte d’entrée. Il tendit le bras pour appuyer sur l’interrupteur et la pièce s’éclaira. Une pièce de bonne taille avec une cuisine à l’américaine, un coin repas, et un espace salon avec un canapé en cuir, deux fauteuils dépareillés et une table basse.
Alors que Lilou restait sur le pas de la porte, il l’invita à entrer.
— Viens te mettre au sec. Je vais allumer le poêle à bois.
Lilou souleva son sac à dos qu’elle adossa au mur et fit quelques pas hésitants en découvrant la pièce.
— C’est sympa, dit-elle.
— Merci, c’est simple, mais je n’ai pas besoin de plus.
Lilou frotta ses paumes l’une contre l’autre.
— Ne reste pas comme ça. Retire ta veste, tu vas attraper la crève.
Monty montra l’exemple en ôtant son pardessus qu’il suspendit à une patère, imité aussitôt par Lilou. Puis il mit un allume-feu dans le poêle et craqua une allumette. Le petit bois s’enflamma rapidement et les flammes commencèrent à lécher les plus grosses bûches.
— On aura plus chaud dans cinq minutes.
Lilou répondit par un sourire. Elle restait là, les bras ballants, à le regarder s’activer.
— Je suis à toi dans une minute, dit-il, tandis qu’il mettait de l’eau dans la bouilloire et allumait le brûleur. Tu as envie d’un thé pour te réchauffer ?
— Non, c’est gentil… Je n’ai besoin de rien.
— Tu vas quand même manger, rassure-moi !
— Je n’ai pas grand-chose…
— Mais moi, j’ai tout ce qu’il faut. Il faut juste que je retourne chercher le sac de courses dans le coffre. Je te préviens, je ne suis pas un grand cuisinier. Mais je te promets de ne pas t’empoisonner avec ma bouffe. Ce n’est jamais arrivé avec qui que ce soit jusqu’à maintenant.
Lilou émit un petit rire fatigué.
— Tu as peut-être envie de prendre une douche pour te réchauffer ?
— Je veux bien.
Il la conduisit à la salle d’eau, où il brancha un radiateur électrique avant de sortir une grande serviette et un gant de toilette d’un placard.
— Tu as tout ce qu’il faut, dit-il en écartant le rideau de la douche. Gel douche, shampoing… enfin, les trucs habituels.
Lilou s’éloigna pour revenir avec son sac à dos, qu’elle essayait de porter à bout de bras et qu’elle finit par traîner sur le carrelage sur les derniers mètres.

Le verrou de la salle d’eau coulissa et après quelques bruits étouffés la chaudière se mit en branle et Monty entendit la flotte couler.
Il se versa de l’eau dans un mug avant d’y plonger un sachet de thé. Il laissa infuser quelques instants et porta la tasse à sa bouche pour la reposer aussitôt sur le plan de travail après s’être brûlé. Puis il retourna à la patère pour décrocher son manteau et courut sortir les courses du coffre. Il posa le sac sur la table, commença à déballer ses articles, à les ranger dans le frigo et dans les placards.
Il se sentait comme un gamin, à la fois émoustillé et terrifié. Il y avait une femme nue sous sa douche et ce n’était pas arrivé depuis des années. La maison qu’il connaissait d’habitude si silencieuse, si seule, avait en elle quelque chose de vivant. Même les pièces vides semblaient sourire de la présence de Lilou. Il ne réalisait pas encore ce qu’il vivait. C’était une étrange journée. Un jour qui s’était pourtant levé comme les autres, des pages du calendrier qui tournent et se flétrissent aussitôt, quand en fin de journée on se met au lit.
Rien n’avait différencié son réveil, ce matin-là, des milliers d’autres qui s’étaient empilés depuis des années. Il se sentait perdu et heureux dans cette cuisine qu’il connaissait pourtant si bien. Abasourdi par ce qu’il était en train de vivre, affolé et reconnaissant au destin d’avoir mis cette inconnue sur sa route.
L’eau continuait à couler. Lilou s’était savonnée, lavé les cheveux, et restait maintenant sous la pomme de douche qui giclait d’une eau presque bouillante, une eau qui rougissait sa peau, la brûlait. Les yeux fermés, elle pleurait. Des larmes qui la quittaient et descendaient se perdre dans le siphon.
Pendant ce temps, Monty dressait la table. Une nappe à carreaux. Des assiettes, deux verres à eau et deux verres à vin. Il déboucha une bouteille de rouge et battit des œufs pour faire une omelette. Il disposa sur la table un bol de cacahuètes et découpa de fines tranches de chorizo, qu’il déposa dans une coupelle.
Il se servit un verre de vin qu’il but d’une traite pour se donner du courage et se sentit vite plus détendu.
Le feu rougeoyait dans le poêle et la pièce commençait à baigner dans une chaleur réconfortante.
Il alla fouiner dans ses CD et, après bien des hésitations, il choisit Prehension de Joep Beving, un disque qu’il écoutait quand il avait besoin de se détendre les nerfs.
Lilou finit par sortir de la salle d’eau. Elle portait un jean et un sweat-shirt bleu ciel. Elle avait brossé ses cheveux en arrière et ressemblait à un chaton mouillé.
— Tu te sens mieux ? demanda Monty.
— Oui, ça m’a fait du bien.
Lilou était ressortie avec son sac à dos. Elle se tenait à présent au milieu de la pièce, son barda à ses pieds. Il l’invita à le mettre dans un coin.
— On va reprendre des forces en mangeant un morceau, et après on t’installera, si tu veux bien.
Après quelques cacahuètes et deux rondelles de chorizo, elle commença à manger sans faim, mais le deuxième verre de vin lui ouvrit l’appétit. Et elle ne fit que quelques bouchées de l’omelette, puis sauça son assiette des restes d’œufs baveux et se coupa un beau morceau de fromage qu’elle avala avec du pain frais. Et même si elle n’avait plus faim, elle prit une orange.
La discussion pendant le repas était balisée de sujets banals. De petits riens qui pouvaient se prêter à tout. Le disque de Beving tournait en boucle dans le lecteur, car Monty avait activé la fonction repeat et Lilou lui avait dit que c’était joli et relaxant. La pluie continuait à tomber. On l’entendait clapoter sur la terre autour de la maison et faire frissonner les arbres. Ils avaient tous les deux les yeux brillants à cause de l’alcool. Ils étaient à table depuis deux bonnes heures, quand Monty s’aperçut que les paupières de Lilou se fermaient comme des fleurs qui accueillent la nuit.
— Je crois que tu es fatiguée.
— Je suis morte. Je suis vraiment désolée.
— Tu veux dormir dans la maison pour cette nuit ? proposa Monty. Je peux te faire voir la chambre d’amis, si tu veux. Elle ne sert à personne, tu sais.
— Je préfère la caravane, trancha Lilou, comme c’était convenu.
— Oui, bien sûr. Je vais aller la préparer.
— Je vais t’aider.
— Non, reste au chaud. On n’a pas besoin d’être deux.
— Tu es sûr ?
— Oui, détends-toi dans le canapé pendant que je m’en occupe.
Ils se levèrent de table et, pendant que Monty allait chercher des draps et une couette dans le placard de l’entrée, Lilou se laissa tomber dans le sofa.
Alors qu’il repassait devant elle, elle lui proposa de nouveau son aide.
— Pas besoin, t’inquiète.
Il enfila son pardessus et sortit en courant sous la pluie. Il commença par relier l’arrivée d’électricité pour la lumière et le radiateur d’appoint. Ça sentait un peu l’humidité dans la caravane, mais l’air allait vite se réchauffer. Il déplia le drap-housse sur le matelas collé à la paroi, étala la couette, sortit un oreiller d’un placard en hauteur qu’il enroba d’une taie.
Il se demanda si elle serait bien installée et envisagea aussi de lui donner un paquet de gâteaux, quelques sachets de thé et peut-être des oranges et des bananes, si elle avait faim dans la nuit.
Quand il rentra dans la maison, elle s’était assoupie. Elle dormait la tête relâchée en émettant un petit ronronnement.
— Lilou ?
Elle ouvrit aussitôt les yeux.
— Je crois que je me suis endormie…
— Tu es fatiguée. Tu as besoin de récupérer.
Il lui indiqua les toilettes, où elle fit pipi avant d’en ressortir. Après qu’elle se fut lavé les dents, il lui montra la buanderie et la machine, au cas où elle voudrait laver son linge le lendemain, et la remise à côté de la caravane, où elle pourrait le faire sécher.
Il lui confia une deuxième clef de la porte d’entrée si elle avait besoin d’aller aux toilettes pendant la nuit, et lui dit que le lendemain il partirait tôt pour aller travailler, mais qu’elle fasse comme chez elle. Qu’elle mange ce qu’elle avait envie de manger. Qu’elle fouille dans les placards pour trouver ce qui lui manque.
Il nota sur un papier son numéro de portable et lui désigna le combiné fixe du salon si elle avait besoin de le joindre.
Il rentrerait peut-être manger le midi.

Nuit confuse
Je n’ai pour ainsi dire pas dormi cette première nuit. Lilou installée, je quittai la caravane et elle tira aussitôt le rideau aux fleurs défraîchies pour se créer un peu d’intimité. Je retournai dans la maison, où j’entrepris de débarrasser la table et faire la vaisselle. Je ne pouvais m’empêcher de jeter des coups d’œil par la fenêtre sur ce rideau élimé derrière lequel je croyais deviner son ombre. Je l’imaginais occupée à ranger ses affaires dans les placards muraux, se dévêtant pour enfiler un pyjama ou un long tee-shirt couvrant sa culotte. En gardant sûrement ses chaussettes pour avoir chaud aux pieds.
Tandis que mes mains baignaient dans l’eau tiède et le liquide vaisselle, et que l’éponge frottait le ventre des assiettes, je me sentais bêtement ému.
J’avais arrêté le CD depuis longtemps, avant qu’on passe au fromage. Et maintenant qu’elle n’était plus là, que sa voix était partie en emportant la mienne, la maison avait l’air de nouveau abandonnée. Pas de ces absences prolongées qui effraient même les murs en les meurtrissant d’un froid glacial, mais de ces « au revoir » encore frais dont la chaleur à peine envolée rend frileux.
Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller à la salle d’eau respirer ce qu’elle avait laissé d’elle. La buée sur la glace au-dessus du lavabo avait bien sûr disparu, mais j’ai été attendri comme un crétin en découvrant une tache de dentifrice encore fraîche sur le bord du lavabo. Elle avait étendu la serviette-éponge sur le dossier d’une chaise où j’ai coutume de poser mes affaires quand je me douche. Et le gant de toilette dont elle s’était servie pendait sur la pomme de douche.
J’ai pris sa serviette-éponge et l’ai portée à mon visage en respirant profondément son odeur. Je me suis collé le drap de bain encore imprégné d’humidité sur la figure pour me nourrir du parfum de sa peau.
Je suis resté ainsi un bon moment avant de me décider à reposer la serviette sur le dossier de la chaise et à éteindre le radiateur électrique qui ronflait encore à plein volume.
J’étais incapable de dire de quoi on avait discuté. Je ne savais toujours rien d’elle, et ayant perdu depuis longtemps le goût de parler de moi en raison de l’insignifiance de ma vie, je ne m’étais pas déshabillé.
Nous avions pourtant beaucoup ri, et j’étais encore surpris de l’aisance avec laquelle nous avions parlé sans nous connaître. Peut-être que la pluie persistante nous avait guidés ? Tombant sans relâche, elle avait libéré nos émotions.
Quand je suis retourné dans la pièce principale, je savais que je n’étais pas près de trouver le sommeil. Je n’avais aucune envie d’aller me coucher, sachant que mes yeux, même fermés, continueraient à voir.
J’ai éteint la lumière, la pièce seulement éclairée par le feu emprisonné dans le poêle, et j’ai tiré un des fauteuils pour m’asseoir à côté de la fenêtre, un peu en retrait pour rester caché de la caravane.
La lumière était toujours vivante chez Lilou. Le « chez Lilou » qui était passé dans ma tête m’a fait sourire.
Il était presque minuit et j’ai l’habitude de me lever tôt pour aller bosser. Mais une nuit blanche ne m’effraie pas. Je ne voulais pas que cette journée s’éteigne. Je me foutais de ne pas dormir et de traîner la patte le lendemain alors que j’avais entrepris de repeindre une chambre d’enfant quelques jours plus tôt, dans une de ces résidences secondaires qui nourrissent mon compte en banque.

La lumière de la caravane a fini par s’éteindre vers deux heures du matin. Je n’ai pas quitté le fauteuil sauf pour aller pisser et nourrir le poêle à bois. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger sur ce qu’elle avait pu fabriquer pendant tout ce temps. Elle s’était peut-être aussi laissée aller à la rêverie, ou s’était assoupie, la lumière allumée, comme sur le canapé du salon pendant que je préparais la caravane. Je regrettais de ne pas lui avoir proposé de lecture. J’ai au pied de mon lit quelques bons romans qui s’entassent depuis des années, sans parler des trois bouquins empruntés un peu plus tôt à la bibliothèque.
Mais je ne savais pas si elle aimait lire. Tout ça me revenait, à présent : nous avions surtout parlé musique et de notre vision d’un monde qu’on aurait aimé moins difficile.
J’ai aimé cette soirée. Voir ses cheveux sécher, se purger de leur eau, passer du roux foncé à un orangé clair et lumineux alors qu’on dînait en buvant du vin. Des cheveux dans lesquels commençaient à s’inviter quelques fils blancs. Sa faiblesse m’avait touché. Ses pattes-d’oie autour des yeux quand elle souriait, et même les ridules à la commissure de ses lèvres. Deux demi-cercles qui remontaient vers ses pommettes quand l’amusement peignait peu à peu son regard.

J’ai ouvert une deuxième bouteille de vin quand j’ai pris place dans le fauteuil. Curieusement, malgré tous les verres que j’avais bus, je n’étais pas ivre. Juste égaré.
J’avais hâte de la revoir alors qu’elle n’était qu’à quelques mètres, seulement séparée de moi par la nuit et les minces cloisons de la caravane. Du carton-pâte qui tremblait les jours où le vent pestait. Un peu amer aussi de ne pouvoir être là le lendemain quand elle se réveillerait. Mais il y avait ce chantier que j’avais entrepris et que je devais finir d’ici la fin de la semaine.
Lors du repas, j’ai tout de même appris qu’elle avait trente-sept ans. Je l’ai contredite quand elle m’a avoué que pour elle débutait la mauvaise glissade vers les années qui rétrécissent en un battement d’ailes.
« Si tu le dis, m’avait-elle répondu. On va dire que je suis encore jeune et belle. »

Je suis donc resté encore un bon moment dans le fauteuil après que la caravane eut plongé dans l’obscurité, avant qu’elle ne devienne une ossature spectrale dans la nuit.
Je suis resté à regarder cette forme fragile qui reposait sur deux roues dégonflées, un peu inquiet aussi que Lilou ne s’évanouisse pendant la nuit. Qu’elle ne soit plus là le matin à mon réveil.
Depuis combien de temps était-elle sur la route ? Nous avions évité le sujet. Je sais en revanche que pour ceux qui ont tout perdu les routes chantent comme les sirènes pour extirper les âmes ébréchées des endroits où elles sont en sécurité. Qu’elles les poussent toujours à fuir.

Tourmentée
Lilou avait mal dormi. Elle n’avait pas eu de difficulté à trouver le sommeil, mais s’était souvent éveillée, affolée. A chaque fois, elle se réveillait désemparée, mettant quelques secondes avant de savoir où elle était et de revenir sur le rivage de sa vie vagabonde, dans un paysage sans phares, un pays bombardé des routes sur lesquelles elle s’était lancée, un labyrinthe où elle usait ses semelles.
Cette vie sans lumière qu’elle parcourait depuis maintenant huit mois, depuis ce jour pas encore levé où elle avait quitté l’appartement exigu de sa mère.
Ce fameux matin, elle s’était passé un peu d’eau sur le visage, brossé les dents, et avait hissé son barda, préparé la veille en cachette, sur ses épaules.
Elle avait fait attention de ne pas réveiller sa mère, qui dormait derrière la porte fermée dans ce qui était la chambre de ses parents quand elle n’était qu’une fillette. Avant que son père ne sorte de leur vie pour rejoindre une autre femme.
Tous ces souvenirs étaient venus la torturer pendant la nuit. Une pluie de saynètes heureuses et malheureuses, partant des racines de son enfance jusqu’à sa vie de femme.
Elle ne savait pas pourquoi le passé ressortait toujours de terre, comme ces cadavres inhumés qui, au lieu de rester dans leur boîte, percent l’humus pour venir coloniser le cœur de ronces.
Elle avait beaucoup pleuré, pendant la nuit. Des rigoles de larmes s’étaient écoulées, longeant ses joues pour mourir sur son menton alors qu’elle serrait de toutes ses forces la couette sur sa poitrine. »

À propos de l’auteur
POIRIER-stephane_DRStéphane Poirier © Photo DR

À propos de l’auteur
Stéphane Poirier est un artiste pluridisciplinaire né en périphérie parisienne. Écrivain (romans, nouvelles, théâtre, poésie, chansons), et voleur d’images, il est régulièrement publié dans des revues pour ses nouvelles, poèmes et photographies, et a été primé à plusieurs concours de nouvelles.
Après des études de lettres modernes à L’Université Paris 8 et quelques cours de photographie, il choisit d’emprunter la route de l’inconnu, du tâtonnement, en favorisant une vision empirique de la vie, qu’il nourrit et transcende à travers ses écrits et photographies… avec quelques récréations musicales sans prétention, mélodies chantonnées en s’accompagnant à la guitare.
Dans son travail, il aime « le mot simple » et l’image honnête. Il mêle habilement réalisme et onirisme en préférant toujours l’émotion à la cérébralité.
Ses histoires, souvent empreintes d’un humour décalé, par leur impact social et l’empathie dont il fait preuve à l’égard de ses personnages, ne sont pas sans évoquer l’univers cinématographique de Ken Loach. Les petits boulots, la débrouille, et les périodes de chômage ourlées d’états borderline, avec toujours cette soif de vivre et ce besoin d’amour. Mais chez Stéphane Poirier, les intrigues font écho à l’œuvre de David Lynch, récits flottants dans des nappes de brouillard où le lecteur nage dans le mystère.
Après une traversée à la rame à contre-courant d’une trentaine d’années, il voit enfin ses efforts récompensés par la publication de son premier roman, Rouquine, couronné par le prix Jean Anglade 2021. (Source: stephanepoirierofficiel.com)

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La toute petite reine

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En deux mots
Capucine a oublié sa valise en gare de Strasbourg et va être humiliée par le responsable des opérations de sécurisation du site. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’Adrien, le maître-chien qui assiste à la scène, partage ses tourments et n’a qu’une envie : la retrouver.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Capucine va faire son miel

Agnès Ledig nous revient avec un nouveau roman, sombre et lumineux. Autour de la rencontre de deux âmes en peine, une orpheline et un ex-militaire essayant de soigner son traumatisme, elle va insuffler un chant d’amour et d’espoir.

Un psychiatre reçoit une jeune fille en consultation. Capucine a dû accepter ce rendez-vous pour être autorisée à quitter les urgences où elle avait été admise suite à un incident qui a mis ses nerfs à très rude épreuve. Elle avait oublié sa valise sur le quai de la gare de Strasbourg et a été accueillie par l’équipe d’intervention et de déminage lorsqu’elle s’est rendue compte de sa bévue.
Quand elle s’est effondrée en larmes, c’est Bloom, le chien d’Adrien, qui est venu la consoler. Le maître-chien a lui aussi été sensible à la détresse de la jeune fille, mais n’a pas osé venir intervenir personnellement pour la consoler.
Le psy reconnaît rapidement la fille de son ami et confrère Jean-Baptiste Claudel, un grand chirurgien décédé onze ans plus tôt dans un terrible accident de la route avec Rachel, sa compagne. Capucine et sa jeune sœur Adélie se sont retrouvées orphelines.
Leur oncle aurait alors pu être présent pour ses nièces, mais à l’époque il devait tenter de ne pas sombrer lui-même dans l’alcool qu’il consommait sans modération.
Adélie a choisi l’appartement de Strasbourg pour essayer de changer d’air, tandis que Capucine est restée dans la grande maison familiale d’Obernai. C’est autour de cette ville de la plaine d’Alsace qu’elle essaie de chasser ses idées noires en accumulant les kilomètres de course à pied.
En se rendant à son tour chez Diane, la psychiatre qui le suit depuis trois ans et son retour du Mali pour un syndrome post-traumatique, Adrien va recroiser Capucine. Car Diane partage son cabinet avec son mari Denis qui suit la jeune fille. Après la confession d’Adrien, Diane ira même jusqu’à proposer à son mari de bousculer l’agenda des séances afin d’organiser une rencontre fortuite entre leurs deux patients respectifs.
Il faudra encore quelques séances pour déboucher sur un premier vrai rendez-vous entre ces deux êtres en voie de reconstruction qui ont eu l’intuition qu’ils pourraient s’entraider, eux qui partagent déjà un deuil douloureux. Et puis, pour Capucine, c’est l’occasion de meubler le vide laissé par Adélie, partie avec son ami défendre la planète du côté de la Savoie. Une décision que sa sœur a de la peine à accepter, d’autant que sa cadette venait de réussir sa première année de médecine et avait un avenir tout tracé sur les pas de son père.
Tandis qu’Adrien essaie en savoir davantage sur le curieux comportement de son chef lors de l’intervention en gare de Strasbourg – il n’a pas jugé nécessaire de faire un rapport malgré le dispositif mis en place – et son rapport avec la famille Claudel, Capucine sent le besoin de s’éloigner des fantômes du passé.
Comme dans son précédent roman, Se le dire enfin, Agnès Ledig choisit de nouer son intrigue autour d’une rencontre inattendue, tout en suggérant que, bien plus que le hasard, les âmes meurtries développent une sensibilité particulière qui les poussent l’une vers l’autre. Sans se connaître, elles se reconnaissent. De sa plume toujours aussi limpide, elle nous livre au fil des pages, les biographies des personnages, leurs drames intimes et leurs espoirs, leur parcours sur la voie de la résilience aidés en cela par les valeurs transmises par les disparus. En passant, elle délivre aussi un plaidoyer pour les psys, qu’il ne faut pas hésiter à consulter et qui peuvent vraiment éclairer la voie vers une compréhension des traumatismes et partant, vers leur apaisement.
Mais ce qui donne tout son sel et son intérêt au roman, c’est la formidable énergie qu’il transmet au lecteur en soulignant combien le malheur et la peine, les épreuves aussi douloureuses soient-elles ne sont pas une fatalité. De livre en livre, Agnès Ledig creuse son sillon et touche ses lecteurs au cœur.

Pour les habitants de Mulhouse et de la région, je vous propose de retrouver Agnès Ledig le 3 novembre à 18h à la librairie Bisey.

La toute petite reine
Agnès Ledig
Éditions Flammarion
Roman
380 p., 21,90 €
EAN 9782081488359
Paru le 20/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Alsace, à Strasbourg, Ottrott, Obernai et le Mont Saint-Odile. On y évoque aussi la Savoie et un endroit isolé des Vosges ainsi que le Mali.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Adrien, maître-chien, est appelé pour un colis suspect en gare de Strasbourg. Bloom, son chien hypersensible, va sentir le premier que les larmes de Capucine, venue récupérer sa valise oubliée, cachent en réalité une bombe prête à exploser dans son cœur. Hasard ou coup de pouce du destin, ils se retrouvent quelques jours plus tard dans la salle d’attente d’un couple de psychiatres. Dès lors, Adrien n’a de cesse de découvrir l’histoire que porte cette jeune femme. Dénouant les fils de leur existence, cette rencontre pourrait bien prendre une tournure inattendue et leur permettre de faire la paix avec leur passé afin d’imaginer à nouveau l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV Info
Femme actuelle (Podcast – secrets d’écriture)
Actualitté (Nicolas Gary)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Deux prénoms sur une boîte aux lettres
Je suis trop vieux pour servir encore à quelque chose.
On a même voulu me mettre en maison de retraite.
Jamais, vous m’entendez? Jamais !
Je veux mourir ici. Si possible sur ce banc, à l’entrée de la forêt.
De là, quand je regarde la maison en contrebas, je pense à Madeleine.
Ma seule utilité de vieux, c’est de me souvenir.
Qu’ils aillent au diable, ceux qui veulent me faire perdre la boule dans leur institution. Moi, j’ai encore toute ma tête, et tant que j’ai toute ma tête avec Madeleine dedans, elle vit encore un peu.
Ce qui me rend fou, c’est de voir cette bâtisse tomber en ruine, alors qu’on aurait pu en faire un nid d’amour. Madeleine et Jean Petitgenêt. Ça aurait bien rendu sur la boîte aux lettres.
Si seulement je pouvais garder que les belles choses du passé.
Si seulement on pouvait le refaire, ce passé. Je serais pas assis seul sur ces deux planches de bois, comme un idiot, à espérer que cette vieille ferme reprenne vie pour honorer celle de Madeleine.
C’est peut-être la seule chose qui me tient debout.
Savoir qui le fera.

Chapitre 2
Papillon de nuit
— C’est la mienne ! Attendez, C’EST LA MIENNE !
Le dispositif est déjà déployé, les barrières installées, mon chien dans les starting-blocks pour aller renifler le colis suspect. Sous l’immense préau qui couvre les neuf quais de la gare de Strasbourg, sa voix résonne comme dans une cathédrale.
En me retournant, je découvre une jeune femme à bout de souffle. Elle porte des baskets sur des collants noirs, une robe et un trench-coat qui vole derrière elle, le sac à main collé à sa taille pour ne pas être gênée dans sa course. Elle n’a laissé aucune chance au militaire qui a tenté de s’interposer en haut des escalators à l’entrée du quai et qui trottine derrière elle sans aucune conviction. Un autre, plus proche de la zone ultrasécurisée, l’empêche d’avancer.
— S’il vous plaît, c’est ma valise ! supplie-t elle.
Les agents de la police ferroviaire s’approchent, alertés par les cris, en faisant signe de la laisser passer.
Elle n’a le temps ni de reprendre son souffle ni de s’excuser. Simonet, le chef de la sûreté ferroviaire, fond sur elle comme un rapace sur sa proie, prêt à lacérer la chair, de sa méchanceté crochue. Je ne l’ai jamais connu bienveillant ni compréhensif en intervention. Au point de me demander s’il était semblable dans le privé, s’il avait une femme, des enfants, s’il pouvait faire preuve de tendresse. J’en doute.
— Vous vous rendez compte du temps que vous nous faites perdre ? Comme si on n’avait que ça à faire ! Putain ! Vous auriez mérité qu’on la fasse exploser.
— Je suis désol…
— Taisez-vous ! Pièce d’identité !
Il aboie.
Je me mets à la place de cette jeune femme. J’imagine son ventre noué. Elle ne s’attendait pas à être ainsi reçue. Se faire gronder comme une petite fille alors qu’elle se sent déjà bien assez coupable. Je vois la honte au bord de ses yeux. Soudain, la colère jaillit.
— Vous n’avez pas à me parler ainsi, même si j’ai fait une erreur !
— Une erreur ? Je vous parle comme je veux, vous n’allez pas la ramener en plus ! Vos papiers !
Elle fouille dans son sac à main en essayant de contenir sa rage, souffle entre ses lèvres qu’elle connaît ses droits. Elle lui demande quel est son nom. Il ne répond pas, n’a pas baissé son regard noir. Simonet ne supporte pas ces gens qui ne s’inclinent pas devant lui. Qui osent s’opposer. Surtout quand ils ont tort. Même quand ils ont raison. Il déteste qu’on lui tienne tête. Je le connais. La situation va dégénérer.
Je m’approche, pour tenter de faire retomber la pression.
— Calme-toi, Yvon. Je crois qu’elle est désolée, non ?
— Rien à foutre des excuses. Tu as vu le dispositif déployé, pour une connasse étourdie ?
— Yvon !
— On devrait leur faire payer cher leur négligence !
Elle lui tend sa carte d’identité sans un mot, concentrée sur ses jambes qui ne voudront plus la porter bien longtemps. Je les connais ces moments où la rage laisse place au vide, où plus rien ne tient, où le pan de montagne s’effondre.
Elle se laisse tomber sur un banc du quai numéro 3, à quelques mètres de nous, prend sa tête entre ses mains et fond en larmes, emportée par les sanglots, comme on s’abandonne à l’avalanche quand il est vain de résister.
Je peine à contenir Bloom, plus agité qu’à l’accoutumée ; très bon dans son travail de recherche en explosifs, il a toujours été perturbé par les conflits humains. Et plus encore par les larmes.
— Merde ! Putain ! marmonne mon collègue de la SUGE, en semblant hésiter, les yeux rivés sur le document d’identité. C’est bon, rends-lui sa valise, lance-t il à un collègue, et laisse-la partir, on lève le dispositif.
Puis il s’éloigne d’un pas rapide, sans un mot, vers l’escalier qui mène aux couloirs souterrains. Il ne part pas, il s’éclipse, il se sauve. Sa colère le suit comme les effluves d’un mauvais parfum, mécontente d’avoir été remballée à la hâte.
La valise est rendue à la jeune femme par un gradé qui vient tout juste de sortir de l’adolescence et ne sait pas quoi dire en lui tendant sa carte d’identité. Elle ne relève pas la tête, pleure toujours. Il pose avec précaution le petit rectangle plastifié sur le bagage comme si celui-ci allait quand même exploser et repart, penaud.
Je n’arrive pas à faire de même.
Une intuition étrange. Pourquoi une telle escalade, pourquoi Yvon s’est-il enfui ? En temps normal, il aurait pris un malin plaisir à jouer avec la souris, à lui asséner des coups de bec, à la voir souffrir. Il est de ceux qui se délectent des blessures des autres, qui s’en abreuvent pour affirmer leur puissance. Et pourquoi cette jeune femme pleure-t-elle ainsi pour une situation finalement anodine ? Je ne peux pas tourner les talons comme si de rien n’était. Quelle froideur faut il dans le cœur pour rester indifférent à des larmes ?
Bloom s’est assis et regarde en direction du banc en couinant.
Je le détache. Fais comme tu sens !
Il se dirige sans attendre vers elle, hésite, va et vient, dessine des infinis sur le sol, puis se décide enfin et enfouit son museau sous ses mains de femme, pour atteindre son visage. Elle résiste. Il s’assoit alors et pose la tête sur sa cuisse en geignant toujours, de ce petit cri aigu qui semble venir du fond de ses entrailles.
Au bout de quelques minutes, elle fouille dans son sac et en ressort un grand mouchoir blanc, sèche ses larmes et caresse l’animal en essayant de lui sourire.
— J’espère que vous n’avez pas peur des chiens.
— Heureusement…
— Bloom est vif mais gentil.
— Il a l’air.
— Ça va aller ?
— Oui. Je crois. Merci.
Elle évite mon regard, encore honteuse de la situation. J’aimerais lui demander son nom, au moins son prénom, garder une trace d’elle, quelque chose de concret. Ne pas la laisser replonger dans l’anonymat de ce grand océan d’humains dont elle s’est extraite le temps de me croiser.
Ou alors lui donner le mien. Je m’appelle Adrien et j’ai envie de vous protéger.
Je l’observe se lever, se redonner une contenance en ajustant sa robe, m’adresser un sourire auquel je ne crois pas un instant, et partir en titubant, saoule de vide et de peine, sa valise derrière elle.
Je m’assois à sa place et je caresse mon binôme en le félicitant, tant pour son flair que pour son humanité. La mienne n’a pas osé.

Cette fille m’a fendu le cœur. Ce cœur qui me fatigue de se briser à tout bout de champ, à tout bout de sanglots de gens que je ne connais même pas.
Pour une fois, Bloom me donne quand même raison. À se demander si une bombe ne se cachait pas au fond d’elle, prête à exploser.
Je regarde les passagers sur le quai numéro 1, statiques, mouvants, petits, grands, en baskets ou en escarpins, le téléphone en main ou le regard dans le vide. Où vont ils ? Une réunion décisive ? Un rendez-vous amoureux ? Visiter un membre de leur famille gravement malade ? Combien de bombes au fond d’eux ?
La mienne a explosé il y a quelques années. Je n’en finis pas de déblayer les débris.
J’aurais dû prendre un chien spécialisé dans la fouille des décombres. J’aurais gagné du temps.

J’ai envie de revoir cette fille sans en comprendre la raison. En l’observant essuyer ses larmes sur mon chien, j’ai vu en une fraction de seconde défiler un avenir possible. Comme cet instant juste avant la mort, où tout le passé se déroule en accéléré. Avec elle, c’était vers le futur. C’est idiot. Je ne la connais pas. Et je ne la recroiserai probablement jamais.
J’ai pourtant réussi à devenir presque insensible aux horreurs de ce monde, le Mali m’y a bien aidé. Pas là, pas avec elle. Je me sentais au bord de sa détresse comme en haut d’une falaise, l’appel du vide, le besoin de m’y jeter pour l’en sortir. Diane me dirait que ma nature reprend le dessus. Protéger, protéger, protéger.
Je garde surtout en mémoire la puissance qui se dégageait de cette petite silhouette prostrée sur un banc. Une force inaltérable qui m’attirait comme un papillon de nuit.
Un appel d’urgence me sauve de mes pensées inutiles. Un colis suspect à l’aéroport.
La vie continue, se fichant bien des sanglots et des papillons de nuit.

Chapitre 3
Son rôle
Adélie ne m’appelle pas souvent. Quand elle s’y résout, la raison est généralement importante, – m’appeler au secours ou me proposer un nouveau geste écocitoyen. Elle est capable de faire sonner mon téléphone juste pour me demander si j’ai mis un autocollant STOP-Pub sur ma boîte aux lettres et ne pas raccrocher avant que je promette d’y consentir.
Je m’isole dans un coin de l’atelier en faisant signe à mon collègue que je dois décrocher. Quand j’étais sur les chaînes de fabrication, je ne pouvais pas m’interrompre ainsi. Maintenant que je suis chef d’équipe, j’ai un peu plus de liberté, même si je n’en abuse pas. Malgré le bruit des machines, dès les premiers mots de ma nièce, je sais qu’il est arrivé quelque chose.
— Où est elle ?
— Encore aux urgences, ils refont le point demain. Elle devrait pouvoir sortir. Le médecin de garde m’a parlé d’un de ses collègues compétents pour le suivi.
— Le suivi de quoi ?
— De ses états d’âme.
— Que s’est -il passé ?
— Je sais pas, Tonton. J’en sais rien.

Partagée entre la colère contre sa sœur et l’inquiétude malgré tout, Adélie me raconte les faits.
— Je l’avais invitée à notre soirée étudiante de rentrée, elle s’est mise à boire. Beaucoup trop. Tu sais bien qu’elle n’a pas l’habitude. Je suis arrivée juste à temps pour l’empêcher de se faire monter dessus par des mecs aussi bourrés qu’elle. Et là, elle s’est écroulée en pleurant toutes les larmes de son corps. Et puis elle a fait un malaise, alors on a appelé les secours.
Je n’arrive pas à imaginer que Capucine ait pu se comporter ainsi. Elle qui s’est toujours montrée raisonnable, sérieuse, sage. Trop sage.
— Il s’était passé quelque chose qui a pu expliquer sa conduite ?
— …
— Adélie ?
— Un peu plus tôt dans la journée, je lui avais annoncé que j’arrêtais médecine. Elle descendait du train et en a oublié sa valise. Quand elle est retournée à la gare, un dispositif de colis suspect avait déjà été déployé et elle s’est fait remettre en place par les flics. Beaucoup d’émotions en une journée.
— Tu arrêtes médecine alors que tu as validé ta première année avec brio ?
— …
— Adélie ? Tu es sûre de ce que tu fais ?
— Oui !
— Je comprends qu’elle ait pu être chamboulée.
— C’est ma vie !
— Tu sais bien que cela concerne aussi la sienne ! Je peux aller la voir ?
— Il vaut mieux attendre qu’elle soit rentrée à la maison. Je te dirai.

L’une s’écroule quand l’autre renonce à sa réussite. Je raccroche le cœur serré. Capucine et Adélie comptent plus que tout à mes yeux. Je me suis souvent demandé si leur existence serait un jour sereine. Ce n’est pas gagné.
Tant de hauts, tant de bas, et moi, témoin muet de leurs combats. Il y en a eu, des crises, durant toutes ces années. Des petites, des grandes, qui durent une heure ou des années. L’adolescence d’Adélie n’a pas été de tout repos. Capucine a tout pris sur elle, pour tenir. Aujourd’hui, elle ploie comme un jeune arbre de printemps qui a dû affronter l’hiver. D’énormes flocons qui tombent trop tôt sur des branches encore fragiles.
Je me sens impuissant. La petite n’a pas sollicité mon avis pour prendre sa décision, la grande défaille sans que j’aie rien vu venir. Et elle voudra s’en sortir seule, comme elle l’a toujours fait. Boule de courage et de détermination, virant à l’acharnement sourd et aveugle face aux mises en garde des autres pour ne pas perdre la face, se montrer à la hauteur. Peut-être devrais-tu…, tu ne crois pas que…, as-tu essayé de…, fais attention à… Rien n’y a fait. Elle s’est entêtée au détriment d’elle-même.
J’irai quand même la voir, parler un peu, faire rouler la voiture de Jean-Baptiste à laquelle elle ne veut toujours pas toucher, préparer certains arbustes pour la période hivernale, entretenir son jardin. Si elle en connaît toutes les fleurs, les bichonne, les soigne, elle me laisse m’occuper du petit potager que je leur ai installé il y a dix ans. Elle affirme que je suis le seul à être capable d’obtenir des légumes qui ressemblent à des légumes. J’avoue, j’ai un certain talent en ce domaine, hérité de mon grand-père qui passait ses journées dans son coin de terre. Il m’a tout appris. J’y trouve une occasion de passer du temps avec elle, même en silence. Quand nous jardinons ensemble, nous communiquons par fleurs interposées. Observer les tournesols le long de la clôture, et se dire qu’ils ont raison de choisir la lumière. Laisser se ressemer les plants de bourrache d’année en année et accepter qu’ils s’installent plutôt au gré du vent que de notre volonté. Ne pas arracher les jeunes pousses d’achillée millefeuille et avoir la patience d’attendre les fleurs pour en saisir les vertus.

Voilà mon rôle. Être là quand mes nièces en ont besoin, m’effacer le reste du temps. C’est ce que mon frère aurait souhaité.
Je ne pouvais pas faire plus.
J’aurais tant voulu pourtant.

Chapitre 4
Se réveiller du chaos
Elle ouvre les yeux, réveillée par une douleur vive sur le dos de la main. Sortant de sa torpeur, elle distingue progressivement les détails de ce qui l’entoure. Un lit métallique, une porte et des murs blancs, une télévision accrochée au mur, une table, une chaise. Des bruits sourds émanent du couloir où l’activité bat son plein, et accentue le contraste avec le silence de sa chambre. L’hôpital. Où chaque chambre raconte une histoire différente et où les infirmières sont un fil conducteur entre chacune. L’histoire de Capucine n’est pas glorieuse. Pas très heureuse non plus. Comme tous les patients ici. On n’atterrit pas aux urgences de gaîté de cœur. Cependant, elle n’a jamais cédé à la facilité de se prélasser dans un statut de victime. Ç’aurait été tentant, parfois, pour se reposer, souffler un peu, faire la planche dans le courant. Mais Capucine est une battante, une solide, un bon petit soldat qui ne se plaint pas. Et puis, auprès de qui ? Elle aimerait arracher le tuyau en plastique qui entre sous sa peau et la martyrise, se lever et partir. Elle n’en fait rien, anesthésiée par le produit qui y coule.
Le contour de ses souvenirs s’affine également. Elle aurait préféré tout oublier.
Oublier l’annonce de sa petite sœur qui lui a déchiré le cœur comme on arrache un pan entier d’une vieille tapisserie et qu’on découvre le mur gris.
Oublier ce sale type sur le quai de la gare qui l’a incendiée en public, la réduisant au rôle de pauvre fille étourdie qui saoule tout le monde. Ce qu’elle n’est pas. Ce qu’elle n’a jamais été. Elle, fiable et intègre. Elle, chez qui rien ne dépasse. Capucine n’a pas pu se défendre. Personne n’a voulu lui offrir la possibilité d’une excuse. Alors qu’elle en avait une.
Oublier cette volonté ridicule de noyer ses pensées dans l’alcool pour échapper à la réalité, et prendre ainsi le risque de se ridiculiser une deuxième fois dans la même journée.
Oublier les gestes déplacés de ces jeunes hommes aussi ivres qu’elle. Cette main dans sa culotte, ce doigt qui cherche une faille et son humidité. Les autres mains sur ses seins, dans sa nuque. Ces bouches qui la goûtent. Ces rires idiots qu’elle a partagés avec eux, comme si une autre fille avait pris place dans son corps, la reléguant dans un petit coin sombre en la sommant de se taire et de laisser la joyeuse, la délurée, la désinhibée faire la fête.
Oublier la colère de sa sœur en la découvrant ainsi dans un coin de la salle, et dont les cris ont transpercé la musique pourtant trop forte.
Oublier le réveil en sanglots dans le fourgon des pompiers et ce regard apitoyé de l’un d’eux.
Oublier cette étrange existence dont elle se réveille violemment et qui ne débouche sur rien. Rien de constructif, rien de concret.
Du vide. Juste du vide. Qu’elle a essayé de remplir d’alcool l’espace d’un soir désespéré.
Du vide, en ce moment comblé par une perfusion d’un tranquillisant dans son flacon qui se recroqueville sur lui-même. Au moment où le médecin entre dans sa chambre, elle aimerait se recroqueviller et disparaître comme cette petite poche en plastique translucide.
Il est patient et bienveillant. Il en faut de la patience et de la bienveillance pour être le psychiatre de garde.
Il lui demande comment elle va, fait semblant de lui prendre le pouls en posant sa main sur son poignet. Une main chaude qui apporte à Capucine un réconfort simple, elle qui a terriblement froid dans ce lit aseptisé, vêtue d’une chemise impersonnelle et d’une lourde armure de peine.
— Vous allez pouvoir sortir. Je vous ai obtenu un rendez-vous rapide, dans deux semaines, chez le Dr Diderot. Je le connais personnellement, c’est un bon médecin. Votre sœur va venir vous chercher, elle m’a dit au téléphone qu’elle vous rapporterait des habits. Les vôtres ne sont pas très frais. Je vais demander à l’infirmière de venir vous dépiquer. Je vous conseille de prendre le traitement que je vous ai prescrit au moins jusqu’à la consultation et vous aviserez de la suite avec mon collègue. Vous avez des questions ?
— C’est grave ce qui m’est arrivé ?
— Pour la forme, la situation aurait pu l’être beaucoup plus si votre sœur n’avait pas été là. Vous vous en sortez bien. Pour le fond, je ne sais pas. Vous ferez le point avec le Dr Diderot. Mon collègue vous donnera des outils. Bon courage pour la suite, mademoiselle. Je crois en vous.
Il se dirige vers la porte, pose sa main sur la clenche, hésite, puis revient vers Capucine.
— Je crois que quelques vannes ont lâché du barrage abîmé. Il vous reste à réaménager les berges pour couler des jours un peu plus paisibles à l’avenir. C’est à votre portée.

Chapitre 5
Rachel ne répond pas
Onze ans plus tôt.
Je somnole, sur le siège arrière, bercé par les mouvements de la voiture. J’ai un peu bu ce soir. Rachel conduit. Elle discute avec Catherine qui est venue passer quelques jours à la maison. La soirée était agréable, nous avons passé un joli moment. Je viens de mettre un message à Capucine pour lui dire que nous serons bientôt là. Adélie doit dormir depuis longtemps.
J’entends le cri de Rachel juste avant d’être ébloui par deux énormes phares qui surgissent de nulle part. Le choc est d’une rare violence.

Le klaxon de la voiture me réveille. J’avais perdu connaissance. Je n’ai pas vraiment mal, ou alors, je subis une telle douleur que mon cerveau m’a anesthésié. Je ne peux pas bouger. Catherine gémit à l’avant. J’essaie d’appeler Rachel. Un son fluet sort de ma bouche. Je tente un effort surhumain pour me faire entendre.
Rachel ne répond pas.
Les airbags sont maculés de rouge. La voiture est déformée. Le klaxon est assourdissant. J’ai un goût de métal dans la bouche. Toutes les vitres sont encore en place, brisées en mille morceaux. Je distingue l’éclairage dans la rue, et soudain une ombre. Un visage collé à la vitre. J’aimerais lui demander de me sortir de là, de secourir Rachel, je n’en ai pas la force. À travers un morceau de verre, j’aperçois son regard qui me fixe quelques instants. Il est froid, impassible. Puis l’ombre disparaît. Il n’a pas essayé d’ouvrir la porte. Il est sûrement parti chercher de l’aide.
Rachel ne répond pas.

Chapitre 6
Le désert de chair
C’est une maison individuelle dans un quartier calme de Strasbourg. Le petit parc qui l’entoure est assez arboré pour l’avoir préservée de la chaleur cet été. Quelques feuilles éparses commencent à jaunir et les premiers colchiques vont apparaître dans la pelouse. Comme l’an dernier. Je commence à connaître le rythme des saisons du cabinet médical, à force de le fréquenter. Il occupe le rez-de-chaussée, l’étage étant habité par la propriétaire des lieux. Un jour, en sortant de consultation, je l’avais aidée à démarrer sa tondeuse qui lui faisait des misères. Elle m’avait remercié la semaine suivante en m’offrant une balle rebondissante pour mon chien.
Bloom m’accompagne souvent. Je sais que Diane apprécie que je l’emmène. Couché sous un siège de la salle d’attente, la tête entre les pattes, toujours sur le qui-vive, il ne bouge que les yeux pour suivre le déplacement d’un autre patient qui vient de se lever.
C’est un chien angoissé mais efficace. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous nous sommes instantanément entendus. Les formateurs de Gramat n’avaient jamais vu une telle osmose. Il avait ses casseroles, moi les miennes, on les a mises en commun. On a fait de la bonne cuisine. Diane me demande toujours des nouvelles du chien avant de s’inquiéter de mon sort. Elle sait qu’en l’évoquant lui, je parle forcément un peu de moi.
— Vous m’avez annoncé lors de notre précédent rendez-vous que Bloom serait mis en retraite l’année prochaine. Vous aurez une nouvelle recrue ?
— Je n’imagine pas continuer avec un autre chien. Continuer tout court, je ne sais pas.
— Votre vocation a du plomb dans l’aile ?
— Vous pensez que c’en était une ?
— À vous de me le dire…

Ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle creuse au bon endroit au bon moment. La question juste. La question que vous ne voulez pas entendre parce que vous cherchez à fuir la réponse. Surtout si elle fait mal. Elle appuie là. Comme Obélix sur le foie d’Abraracourcix dans Le Bouclier arverne. Appuyer sur la douleur pour la dissiper. Diane remplit pleinement ses fonctions. Trois ans de thérapie, on a fait du chemin. Elle m’a déjà proposé d’arrêter, et je ne suis pas prêt. Je fais encore des cauchemars. Elle m’a appris à les accepter. Pourtant, je n’imagine pas l’idée de lâcher sa bouée. Pas tant que je feins d’être cet homme solide dans un uniforme que je n’aurais peut-être jamais dû enfiler.
Je sais qu’elle n’enchaînera avec aucun autre sujet tant que je ne lui aurai pas répondu, alors je cherche. Je me souviens avoir annoncé mon désir d’engagement à ma mère le jour de mes seize ans. Par sécurité, j’ai passé mon bac, même si ma voie était déjà déterminée. Évidemment, Diane ne s’intéresse pas à la date de cette décision mais à la raison.
— Parce que je voulais faire comme mon père pour qu’il soit fier de moi ? Ou que je ne supportais pas l’injustice et que l’image qu’il me donnait, petit, était celle d’un homme dur mais juste ? Ou alors l’uniforme et les cheveux ras me rassuraient ? Pour attirer les filles ?
— Selon vous ?
— Un savant mélange de motivations inconscientes ?
— Quand vous avez signé en bas, vous vous êtes dit quoi ?
— Qu’on m’admirerait comme j’admirais mon père. Que je devais me sacrifier pour autrui comme il s’était sacrifié.
— Vous regrettez ?
— Non.
— Pourquoi n’imaginez-vous pas poursuivre ?
— Mes angoisses me fatiguent. La malveillance de certains m’épuise. Parfois, j’aimerais être un chien.
— Dans votre prochaine vie peut-être, en y pensant très fort dans le grand tunnel de la réincarnation, qui sait ! En attendant, vous êtes un homme jeune.
— Au pied du mur.
Elle me précise qu’aucun mur n’est infranchissable à qui sait poser ses mains et ses pieds au bon endroit pour l’escalader. Puis elle ajoute qu’on prend plus facilement appui sur les aspérités.
Ses mots résonnent en moi. Me vient soudain l’envie de lui parler de la valise oubliée.

— J’ai fait une étrange rencontre hier…
— Ah ?
— Probablement sans lendemain…
— Ah !
— Elle était belle tout en étant tragique…
— La rencontre ou la personne ?
— Les deux. J’essaie de l’oublier et je n’y arrive pas.
— Alors ne l’oubliez pas.
Nous parlons de la fille du quai numéro 3 pendant une bonne demi-heure. Cette impression de la connaître, mon intense envie de la secourir, mon désarroi de la laisser partir, la sensation de puissance qu’elle dégageait, la colère face à cette situation injuste, comme un écho à ma propre colère. La réaction troublante de Bloom.
— Les chiens détiennent beaucoup de réponses que nous, humains, ne voulons pas admettre. Faites-lui confiance.
Elle me connaît bien maintenant. Certains pourraient dire que nous avons fait le tour de la thérapie, et pourtant je m’accroche encore à ses petites phrases qui m’obligent à m’interroger, à ses conseils simples et pertinents.
Bloom a ses habitudes ici. Il est assis à côté de son fauteuil, les yeux fermés, la tête à hauteur de sa main, et se laisse caresser par cette femme élégante, dynamique et drôle. Je le regarde en me disant que j’aurais bien besoin de ce genre de caresse. Pas là, pas avec elle, évidemment. Seulement des moments de tendresse simple, des cadeaux de douceur, de la considération. Mon existence est un désert charnel. Par ma faute ; quand on ne supporte plus de perdre, il est plus simple de ne pas s’attacher. J’ai pourtant soif.
— Peut-être la reverrez-vous ? Strasbourg est une petite ville.
— Je ne sais même pas si elle habite ici. Elle n’était peut-être qu’en transit à la gare, entre deux trains, deux destinations. Elle peut habiter partout en France, ou même à l’étranger.
— Voire sur la Lune, avec un peu de malchance… Ne vous inquiétez pas, la vie œuvre avec justesse. Je crois qu’elle vous a déjà sauvé une fois, non ?

Chapitre 7
Rocher de larmes
La sonnette retentit dans le vide et la porte est fermée.
Je me suis toujours refusé à entrer dans la maison de mes nièces, même si je détiens un double des clés. Ce n’est pas chez moi. Et puis, je me sens toujours en décalage, moi, modeste ouvrier, face à tant de luxe. Cette villa immense m’effraie comme une ogresse qui voudrait dévorer mon âme et me voler ma simplicité, alors je garde mes distances. Quand les filles sont là, elle perd de sa puissance, de sa superbe, de son autorité. Elle redevient quatre murs et un toit. Avec un autocollant STOP-pub sur la boîte aux lettres.
Pourtant, la voiture est là. Capucine est rentrée de l’hôpital il y a quelques jours déjà, je l’ai laissée reprendre ses esprits et un peu de contenance avant de lui rendre visite, elle qui n’aime pas montrer ses faiblesses. Même à moi. Elle doit courir. Son oxygène depuis onze ans. Sa thérapie à elle. Courir à perdre haleine pour ne pas perdre pied. La rage qu’elle a trouvée dans cet effort intense lui a rendu ses ailes. Celles qui ont brûlé dans l’accident.
Son corps, bien en chair durant toute son enfance, est devenu sec en quelques mois seulement. Presque trop. Je me suis inquiété pour elle. Pour elles. Je m’en suis voulu aussi. À en crier certains soirs. À l’époque de l’accident, j’étais le seul à pouvoir prétendre les recueillir et les élever, je n’ai pas été à la hauteur. Un homme célibataire, un boulot précaire, l’alcool. Tous les feux auraient clignoté en rouge aux yeux de la société et de la justice. Je n’ai même pas essayé. Alors j’ai veillé. À distance mais j’ai veillé. Elles ne savent pas le nombre de soirs où j’ai pris mon vélo pour faire la route depuis le village voisin, où j’ai craché mes poumons en grimpant cette saleté de côte pour arriver jusque chez elles, scruter les alentours et être sûr que personne ne rôdait. Le nombre de fois où je suis passé discrètement sur le trottoir longeant l’école à l’heure de la récréation pour vérifier que personne n’embêtait Adélie dans la cour.

Je me suis assis sur le banc de la terrasse. À l’ombre de la glycine qui commence à perdre ses feuilles. Le raisin qui grimpe le long du mur de la remise termine de mûrir. Une variété ancienne. Je leur avais offert ce pied à la naissance d’Adélie. Ils ont grandi ensemble.
Le bruit de la ville remonte, étouffé par la distance qui nous sépare du centre qui fourmille.
Le Mont National surplombe Obernai et offre une vue magnifique sur la plaine d’Alsace et les premiers contreforts vosgiens. Les filles sont nées à la maternité en contrebas, ont passé toute leur enfance ici, école primaire, collège, lycée. Je me souviens de ces moments où Capucine avait honte de venir du « quartier des riches », celui qui domine le reste de la ville. Stigmatisée par certains élèves, enviée par d’autres. Attendue au tournant par quelques profs – les enfants de parents aisés sont forcément bons élèves. Je ressentais avec beaucoup de peine ce fossé qui se creusait en elle. D’un côté l’injustice qu’elle ne supportait pas concernant ma situation précaire, de l’autre l’admiration pour son père, sa réussite. Et le besoin qu’il soit fier d’elle en retour. Un besoin au-delà du raisonnable.
D’ici, on aperçoit le toit de ma maison. Dire que j’aurais pu avoir une belle villa comme mon frère. Broyée par le système scolaire, mon intelligence n’est jamais entrée dans aucune de ses cases. Je m’en suis rendu compte trop tard.
Mais qu’aurais-je fait d’une grande maison comme celle-là ? Je ne suis pas fait pour vivre avec quelqu’un.
Cette grande maison, Capucine y vit seule aujourd’hui. Adélie a préféré occuper le petit appartement de Strasbourg que leur père utilisait parfois quand le programme opératoire se prolongeait tard dans la soirée. Elle voulait aussi prendre son indépendance à l’égard de sa sœur, parfois trop exigeante, trop perfectionniste.

J’aperçois Capucine sur le sentier tout en bas. Elle court vite. Elle a pourtant encore tous les escaliers du coteau à monter. Sa silhouette fluette vole au-dessus du sol et la pente ne l’effraie pas.

Dans quelques minutes, elle sera là, peut-être surprise de me voir, peut-être pas. Je ne saurai pas quoi dire. Elle me demandera comment je vais, alors que c’est elle qui est en petit tas compact. Toujours à penser aux autres avant elle-même, comme son père. Il était doué dans son domaine, efficace, empathique avec les parents, la vie de leur enfant entre ses mains. Il a dû penser à ses filles juste avant de mourir, se dire qu’il ne les reverrait pas, le cœur broyé par la peur quant à leur avenir. Et moi, j’aurais tellement voulu le rassurer.
— Ah, tu es là ? Je suis touchée que tu sois venu. Comment tu vas ?
Les autres avant elle.
— Tu as beaucoup couru ? je demande, alors que je connais la réponse.
— Un peu plus de deux heures, répond-elle, à peine essoufflée.
— L’effort t’a fait du bien ?
— Je crois. Je vais me changer. Sers-toi un jus de fruits, il y en a au frais.

Capucine a toujours été prévenante avec moi, y compris quand je suis sorti de l’enfer de la dépendance. Elle a joué le jeu, compris les enjeux, les risques, le danger dans la moindre goutte. Elle m’a accompagné, m’a pris dans ses bras quand je tremblais du manque, a répondu au téléphone à toute heure quand j’avais besoin d’une bouée pour ne pas replonger. Elle m’a porté pour ce combat alors qu’elle était en équilibre sur un fil tendu au-dessus du vide.
Nous sommes assis côte à côte sous la tonnelle, nos verres posés sur la petite table ronde en métal anthracite.
— C’est la décision d’Adélie qui t’a mise dans cet état ?
— Elle t’en a parlé ?
— Quand elle m’a annoncé que tu étais aux urgences, oui.
— Tu en penses quoi ?
— Rien.
— Rien ?
— C’est sa vie, elle est majeure. À peine, mais majeure quand même. Tu veux faire quoi ? La forcer à poursuivre ?
— La raisonner, lui faire comprendre que c’est une folie…
Ma nièce a prononcé cette phrase sur un ton étonnamment calme, occupée dans le même temps à observer une abeille qui évolue sur le dos de sa main. Elles sont encore nombreuses dans son jardin. Il faut dire que les fleurs y poussent en abondance, échelonnées du printemps à l’automne. Elle n’a pas la main verte, elle a la main fleurie. Peut-être grâce à son prénom. Les chrysanthèmes sont déjà présents en bordure de la terrasse, ainsi que la bruyère dans la rocaille en contrebas. Elle a planté des rosiers de différentes variétés un peu partout autour de la villa et en prend soin avec beaucoup d’attention. Les premiers crocus sont apparus au bout de la pelouse, côtoyant les primevères violettes et jaunes. Elle doit avoir la maison la plus fleurie du quartier de sorte que les dernières abeilles encore présentes se réfugient chez elle. Celle qui se promenait sur sa main vient de s’envoler.
— J’essayerai de lui parler. Il faut que tu prennes soin de toi, Capucine.
— Tu ne crois pas qu’elle a encore besoin que je m’occupe d’elle ?
— Non, je ne crois pas. Elle est autonome. Maintenant c’est ton tour.
— Et celui d’Oscar aussi. Je l’ai trop négligé ces derniers temps.
— Et d’Oscar si tu veux. Je sais que quand tu t’occupes de lui, tu t’occupes de toi.

Nous avons bu un jus d’orange tandis que le soleil disparaissait derrière la montagne. Elle regardait au loin, et je savais qu’en scrutant l’horizon, elle regardait l’effondrement au fond d’elle. Puis elle s’est levée en chassant d’un geste rapide la larme qui s’aventurait sur sa joue. « Excuse-moi, je vais me doucher, tu claques la porte en sortant ? »
Le rocher qui ne veut pas montrer que l’eau suinte de partout à travers les fissures.
Je suis parti.

Chapitre 8
Une douche salée
Elle aime l’odeur de l’effort sur sa peau collante et salée. Cette odeur un peu âcre qui témoigne de la puissance de son corps. De l’étendue de sa détermination. Tout comme elle aime ensuite le parfum sucré du savon et cette sensation d’être propre et nouvelle. Minuscule renaissance après la bataille.
Elle s’est mise sur la pointe des pieds pour atteindre le carreau et voir son oncle partir sans se retourner. Il a compris avec le temps qu’elle n’était pas du genre à faire des coucous par la fenêtre, contrairement à sa sœur. Autant couper net, ne pas s’éterniser dans la séparation, déjà bien assez pénible pour en rajouter. Elle le regarde quand même s’éloigner jusqu’au bout de la rue. Elle a été dure de lui demander ainsi de s’en aller. Il ne s’en formalisera pas. Il sait qu’elle préfère la solitude quand l’humeur vacille.
Elle glisse son corps nu sous la douche brûlante, et regarde apparaître la buée sur la paroi vitrée. Les projections de mousse y dégoulinent comme si elles faisaient la course. Même ces bulles de savon ont une vie sociale. Alors que toi, toi, tu passes la tienne à courir seule.
Elle s’éternise. Tant pis pour la planète. Adélie n’a pas besoin de le savoir. Capucine culpabilise quand même, malgré le plaisir. Alors elle tourne la mollette dans le sens opposé pour activer la pluie fine. Une autre façon d’offrir son corps à la caresse de l’eau. Plus douce.
Elle se demande quelle place elle a laissé à la douceur jusque-là.
La douceur de vivre ? Certainement pas. Il fallait être présente, sérieuse, appliquée.
La douceur de l’amour ? Pas de place non plus.
La douceur de sa sœur ? Voilà bien longtemps – depuis l’adolescence – qu’Adélie n’a plus envie d’être prise dans les bras.
La douceur de courir ? Le dépassement de soi est dur, rugueux, agressif.
La douceur d’Oscar, la seule avec laquelle elle s’octroie une rencontre régulière.

Elle pense à ce rendez-vous chez le psychiatre prévu la semaine suivante, condition à sa sortie des urgences. Cette réticence à s’y rendre. Pour raconter quoi ? Elle s’est débrouillée jusque-là. Ce n’est pas un psy qui va changer le cours des événements. Encore moins faire revenir ses parents.
Elle préférerait courir encore.
Encore, encore, encore.
Courir plutôt que se confier.

Chapitre 9
Si seulement
Parfois, je suis trop gentil. Édouard, mon meilleur ami1, me l’a souvent dit depuis le lycée. Il sait de quoi il parle. Lorsque mon collègue m’a téléphoné il y a quinze jours à propos d’un rendez-vous en urgence pour une jeune femme qui avait décompensé, qu’il m’a donné son nom, j’ai eu besoin de vérifier ce que je craignais. Je n’ai pas pu dire non et je l’ai rajoutée avant ma première consultation du jour. J’ai dû me réveiller aux aurores. Je ne prends plus de rendez-vous en fin de journée, Diane n’aime pas manger tard le soir. Depuis qu’elle a instauré son jeûne intermittent, nous mangeons à l’heure où certains sont à peine en retard pour le goûter. Je me suis adapté, il paraît que cette pratique est bonne pour sa santé, mais parfois, le planning coince un peu. Je lui ai déjà proposé de commencer sans moi. Ce qu’elle déteste. Nos dîners sont sacrés pour elle. Je crois qu’elle attend ce moment d’échange entre nous après sa journée de consultations.
Diane s’est levée en même temps que moi quand mon réveil a sonné et est partie déambuler dans le parc de l’orangerie, voir les dernières cigognes avant qu’elles ne migrent vers les pays chauds pour y passer l’hiver. »

À propos de l’auteur
LEDIG_Agnes_©Franck_DelhommeAgnès Ledig © Photo Franck Delhomme

Agnès Ledig a d’abord exercé le métier de sage-femme, avant de se consacrer à l’écriture. Elle publie Marie d’en haut (Les Nouveaux Auteurs, 2011), Coup de cœur des lectrices Femme actuelle, avant de rejoindre les éditions Albin Michel avec Juste avant le bonheur (2013), qui remporte le prix Maison de la Presse, puis Pars avec lui (2014), On regrettera plus tard (2016), De tes nouvelles (2017) Dans le murmure des feuilles qui dansent (2018), Se le dire enfin (2020) et La toute petite reine (2021).
Elle écrit également des albums jeunesse illustrés par Frédéric Pillot. On leur doit Le petit arbre qui voulait devenir un nuage (Albin Michel Jeunesse, 2017) et Le Cimetière des mots doux (Albin Michel Jeunesse, 2019). En 2020, ce duo lance une nouvelle série chez Flammarion Jeunesse, collection « Père Castor », Mazette est très sensible et Mazette aime jouer. Depuis 2018, Agnès est « ambassadonneuse » de l’Établissement français du sang (EFS) afin de promouvoir le don de sang auprès du grand public. (Source: lisez.com)

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Rien ne t’appartient

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Prix des Libraires de Nancy – Le Point 2021

En deux mots
Emmanuel, le mari de Tara vient de mourir. Un deuil qui est l’occasion de retracer son parcours dans ce pays lointain, lorsqu’elle s’appelait Vijaya, lorsqu’elle rêvait à une carrière de danseuse et qui connaîtra sévices et brimades dans le pensionnat qui l’accueillera après la mort de ses parents, opposants politiques. Jusqu’au jour où un tsunami vient tout balayer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fille gâchée

C’est à un nouveau tsunami émotionnel que nous convie Nathacha Appanah avec Rien ne t’appartient. Un court roman, un superbe portrait de femme et des drames en cascade.

Emmanuel est mort. Le mari de Tara la laisse seule et désemparée. Quand Eli, son beau-fils, vient lui rendre visite, il découvre «la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé.» Même si ce deuil n’est pas le seul auquel elle a dû faire face, même si cette épreuve n’est pas la pire qu’elle ait endurée, elle n’y arrive plus. Car toucher un objet, ranger quelque chose, c’est retrouver des traces de leur histoire, de son histoire. Une histoire terrible, insupportable.
En fait, Tara est une survivante, comme on va le découvrir au fil des pages. Tout avait pourtant si bien commencé dans ce pays qui n’est jamais nommé – sans doute le Sri Lanka – et qui ressemble à un paradis sur terre.
Ses parents, un père professeur engagé en politique et une mère aimante, l’ont baptisée Vijaya (Victoire) et entendent lui construire un bel avenir. En grandissant, elle se passionne pour le bharatanatyan, la danse traditionnelle, elle adore les senteurs de la cuisine d’Aya qui, comme le jardin qui l’entoure éveille ses sens. Au milieu de ce bonheur et de cette soif de connaissances, l’armée va débarquer et tuer ses parents ainsi qu’Aya. L’orpheline est alors conduite dans un refuge qui a tout d’une prison. «Ici rien ne t’appartient» lui explique-t-on avant de lui enlever jusqu’à son nom. Désormais elle s’appellera Avril puisqu’elle est né durant ce mois et sa vie de «fille gâchée» s’apparentera à de l’esclavage.
Jusqu’à ce jour où une catastrophe majeure, un tsunami, déferle sur le pays. Un drame qui paradoxalement sera sa planche de salut. C’est dans le chaos généralisé qu’elle va pouvoir se construire un avenir.
Nathacha Appanah, comme dans ses précédents romans, Le ciel par-dessus le toit, Tropique de la violence ou encore En attendant demain se refuse à sombrer dans le désespoir. Une petite lumière, une rencontre, un chemin qui se dessine permettent de surmonter la douleur. Avec ce monologue puissant elle secoue la noirceur, elle transcende la douleur. De sa magnifique écriture pleine de sensualité, la mauricienne prouve combien les mots sont des alliés importants, que grâce à eux, il est toujours possible de construire, de reconstruire. Et de faire tomber les masques. Je fais de Rien ne t’appartient l’un de mes favoris pour les Prix littéraires de l’automne.

Rien ne t’appartient
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16,90 €
EAN 9782072952227
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans un pays jamais nommé, mais qui ressemble au Sri Lanka.

Quand?
L’action se déroule tout au long de la vie de Vijaya, Avril, Tara jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue.»
Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.
À travers le destin de Tara, Nathacha Appanah nous offre une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
France TV Info (Laurence Houot)
lelitteraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)
Libération (Claire Devarrieux)
La lettre du libraire
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Blog Sur la route de Jostein
Blog L’Or des livres
Blog Mélie et les livres
Page Wikipédia du roman


Nathacha Appanah présente Rien ne t’appartient © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Tara
Le garçon est ici. Il est assis au bord du fauteuil, le dos plat, le corps penché vers l’avant comme s’il s’apprêtait à se lever. Son visage est tourné vers moi et, pendant quelques instants, il y a des ombres qui glissent sur ses traits taillés au couteau, je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient. Je ne dis rien, je ne bouge pas, je ferme les yeux mais mon ventre vibre doucement et la peau dans le creux de ma gorge se met à battre. C’est cette peur sournoise que le garçon provoque chaque fois qu’il apparaît, c’est son silence, c’est sa figure de pierre, c’est sa manière de me regarder, c’est sa capacité à me faire vaciller, perdre pied, c’est parce qu’avant même de le voir j’ai deviné sa présence.
Quand il est là, l’air se modifie, c’est un changement de climat aussi brusque que silencieux, il se trouble et se charge d’une odeur ferreuse et par vagues, ça souffle sur ma nuque, le long de mes bras, sur mon front, mes joues, mon visage. Je transpire, ma bouche s’assèche. Je pourrais me recroqueviller dans un coin, bras serrés autour des genoux, tête rentrée, et attendre que ça passe mais j’ai cette étrange impression d’avoir vécu cent fois ce moment-là. Je ne sais pas quand, je ne sais pas où, pourtant je reconnais cette brise humide sur ma peau, cette odeur métallique, ce sentiment d’avoir glissé hors du temps et pourtant cent fois l’issue m’a échappé. Il me vient alors une impatience comme lorsque je cherche désespérément un mot exact ou le nom de quelqu’un, c’est sur ma langue, c’est à portée de main, au bout de mes doigts, c’est si proche. Alors, malgré la peur qui vient et mon esprit qui flanche, j’abandonne ce que je suis en train de faire et je me mets à le chercher.
Il ne faut pas croire que le garçon se cache ou se dérobe, non, il semble simplement avoir trouvé un endroit où il attend que je le découvre. Une fois, il était au fond de la salle de cinéma, debout, et la lumière de la sortie de secours lui faisait un halo rouge sur la tête. Une autre fois, il était assis sur un banc dans le jardin public et, si ce n’était son visage tourné vers moi, on aurait pu croire qu’il venait là regarder les passants, les canards et la manière dont les branches des arbres se penchent au-dessus de l’eau mais jamais ne la touchent. Il y a une semaine, je l’ai vu qui se tenait sous la pluie, de l’autre côté de la rue. Sa peau avait un aspect ciré, et même transie de peur, j’avais eu le désir troublant d’embrasser sa bouche brillante et mouillée.
Aujourd’hui, quand je rouvre les yeux, il est toujours là, dans ce fauteuil où je m’installe pour lire le soir. C’est la première fois qu’il vient chez moi, je ne me demande pas comment il a fait, s’il a profité d’une porte mal verrouillée, s’il est passé par le balcon, ce n’est pas important, je sais qu’il est tel un animal souple, à se glisser ici, à ramper là, à apparaître sans bruit et à disparaître à sa guise. S’il lui venait l’envie de s’appuyer sur le dossier du fauteuil, de tendre le bras gauche, il pourrait effleurer les tranches de la rangée de livres et prendre dans sa paume le galet noir en forme d’œuf, si lisse et parfait qu’il paraît artificiel. Je l’ai ramassé il y a des années sur la plage de…
La plage de…
Je ne me souviens pas du nom. Ça commence par un « s », je la vois, cette longue bande de sable où les lendemains de tempête, la mer dépose des morceaux de bois flotté. J’essaie de me concentrer, j’imagine la rue principale qui mène à cette plage, la partie haute qui est pavée, les commerces endormis l’hiver et ouverts jusqu’à minuit l’été. Dans ma tête, je fais des allers-retours dans cette rue, j’essaie de tromper ma mémoire, de lui faire croire que je veux me souvenir d’autre chose, c’est ainsi que les choses fonctionnent. Il faut savoir se gruger soi-même. Tant de détails me reviennent avec netteté, la frise d’un magasin de chaussures, l’odeur sucrée des crêpes, la fumée bleue du poulet qui grille sur une plaque improvisée, la poisse des doigts qui tiennent le cornet de glace, le grondement des vagues la nuit, le sel qui paillette le duvet des bras et le bombé des joues, mais pas le nom de cette plage. Quand le garçon est là, il y a un mur entre certains mots et moi, entre certains événements et moi, je tente désespérément de les atteindre mais c’est comme s’ils n’existaient plus. Quand le garçon est là, je deviens une femme qui balbutie, qui cherche, qui tâtonne, qui bégaie, ma langue est lourde, j’émets des sons tel un petit enfant, sa, se, si.
Le tremblement qui avait commencé dans mon ventre se répand en moi. Je me couvre le visage de mes mains, les ramène en poings serrés sur ma bouche et soudain je pense à Eli qui doit arriver dans moins d’une heure. J’oublie le galet, la plage, je regarde à nouveau le garçon qui n’a pas bougé d’un iota.
Il porte un pantalon de toile et une chemise à manches courtes avec une poche à l’avant. Au revers de cette poche, il y a l’agrafe argentée d’un stylo. Ses habits sont trop larges pour lui, empesés, d’un autre temps, comme s’il les avait empruntés à son grand-père. Aux pieds, il a des chaussures vernies qu’il porte sans chaussettes, tel un dandy, mais qui sont, elles aussi, trop grandes. De là où je me tiens, il m’apparaît maigre et sec, peut-être est-ce l’effet de ses vêtements amples. Son visage est celui d’un jeune homme – ses traits sont bien dessinés, fermement ancrés, ses sourcils épais, ses cheveux noirs et abondants mais plus je l’observe, plus j’ai le sentiment qu’il est ancien, qu’il vient de très loin, qu’il a traversé le temps, les époques, les mémoires.
Sa bouche bouge légèrement, peut-être qu’il mâchonne l’intérieur de ses joues, je connais quelqu’un qui fait ça, comment s’appelle-t-il déjà ? On a travaillé dans le même bureau pendant quelques mois, il avait un long cou et aimait jouer au solitaire à l’heure du déjeuner… Son prénom commence par un « d ». Da, de, di.
Le garçon continue de me regarder d’une manière intense qui n’est ni hostile ni amicale. Je me demande s’il lit dans mes pensées, s’il m’entend lutter pour retrouver le nom de cette fichue plage, de ce type au long cou, si ça l’amuse d’être dans ma tête, si c’est une satisfaction pour lui de me voir ainsi, tremblante et confuse. Je cherche une réponse sur son visage, dans la manière dont il est assis, dans son immobilité, dans son attente. Est-ce possible que plus je le regarde, plus il me semble familier, comme s’il se fondait peu à peu dans le décor de ce salon, comme s’il prenait les couleurs du crépuscule. Est-ce possible que ce ne soit pas de lui que j’ai peur mais de ce qui va surgir, tout à l’heure, ce soir, cette nuit ?
Quelque chose le long de ma colonne se réveille quand le garçon est là, de minuscules décharges électriques qui vont et viennent sur mon dos, et ça aussi, j’ai l’impression que c’est ancien, que j’ai déjà éprouvé cela. Mon esprit se comporte d’étrange manière, il m’échappe, puis me revient. Je voudrais lui demander ce qu’il fait là, ce qu’il me veut, pourquoi il me poursuit comme ça, pourquoi il ne dit rien, comment il apparaît et disparaît, je voudrais lui dire de partir. Je voudrais aussi lui demander son nom.
Je regarde dehors, vers le balcon et les plantes éreintées par trois semaines de pluie. Cette nuit, il fera beau, a dit l’animateur à la radio avant de se reprendre. Cette nuit, il ne pleuvra pas. Sur la place que j’aperçois, les arbres sont rabougris. En vérité, tout est comme ça après trois semaines de pluie incessante, battante, bruyante parfois. Même les gens ont pris un aspect chétif, craintif, le dos courbé dans l’expectative d’une saucée. Tout glisse, écrasé ou balayé. Rien ne reste. Seule l’eau est vive, elle bouillonne dans les caniveaux, elle enfle, elle inonde, elle dévale, elle remonte d’on ne sait où, des nappes phréatiques, du centre même de la terre, devenue source jaillissante plutôt que noyau en fusion.
Le gris perle du soir a débordé du dehors et s’infiltre ici. Il y a tant de choses à faire avant qu’Eli n’arrive : me doucher, me changer, me préparer à sa venue. Il m’a dit au téléphone ce matin, Je dois te parler, est-ce que je peux passer ce soir ?
Je sais que c’est important. Eli est le genre à dire ce qu’il a à dire au téléphone, c’est son objet préféré, cette chose qu’il peut décrocher et raccrocher à loisir, qu’il utilise comme bouclier ou comme excuse, un appel remplace une visite, des mots distraits en lieu et place d’un moment ensemble. Je passe le seuil du salon, j’appuie sur l’interrupteur, le gris se carapate et j’ai le souffle coupé par l’état de la pièce. Il y a des tasses et des assiettes sales sur la table basse, des sacs en plastique qui traînent, des vêtements et des couvertures sur le canapé. Par terre, des livres, des magazines, des papiers, une plante renversée, de la boue. Dans ma tête ça enfle et ça se recroqueville. Toutes mes pensées prennent l’eau, deviennent inutiles et imbibées, et puis, non, elles refont surface, elles sont encore là. Quand je vois ce salon, mon esprit se tend et j’ai honte. Cela me ressemble si peu, j’aime que chaque chose soit à sa place. J’aime chaque objet de cette maison, jamais je ne les laisserais à l’abandon ainsi, on dirait une pièce squattée. J’imagine clairement le choc que ça ferait à Eli s’il voyait ça. Je me demande quand tout a commencé, est-ce le jour où le ciel s’est ouvert sur nos têtes, est-ce le jour où j’ai vu le garçon pour la première fois, est-ce le jour où Emmanuel est mort ?
J’imagine Eli ici, la bouche ouverte, les mains sur les hanches, une habitude dont il n’arrive pas à se défaire. À quoi pensera-t-il ? Certainement à Emmanuel, son père, cet homme merveilleux qui m’a épousée il y a plus de quinze ans et qui est mort il y a trois mois ? À cet événement qui m’a rendue veuve, qui l’a rendu orphelin mais qui ne nous a rien donné à nous deux. On aurait pu croire que la disparition de cet homme si bon nous aurait liés comme jamais de son vivant nous l’avons été. L’amour, le respect, l’admiration que nous avions pour Emmanuel, ces sentiments sans objet soudain, auraient pu se rejoindre, se transformer en une affection par ricochet, un lien qui ne se nomme pas exactement mais qui vit en sa mémoire, en son souvenir. Pourtant, non. Eli est resté loin, débarrassé de tout devoir filial, libéré de moi enfin et, devant ce salon sens dessus dessous, me vient cette pensée insupportable que, ce soir, il me verra comme un fardeau que son père lui aura laissé.
Je regarde l’heure, 18 h 07, j’oublie le garçon dans le fauteuil, je soupèse la situation comme si je m’attaquais à un problème de mathématiques. Je respire un grand coup, si je ne me presse pas, si je réfléchis calmement, je le résoudrai. Autrefois, quelqu’un m’avait expliqué comment aborder les mathématiques, c’était dans une alcôve, ça sentait l’eau de Cologne… C’est un souvenir à facettes qui remonte, il clignote, il bouge, c’est flou, je ne veux pas de lui, pas maintenant. Il me faut rester concentrée. J’ai une petite heure, non, disons quarante minutes, avant qu’Eli ne vienne et je sais comment agir : sacs-poubelle, lave-vaisselle, chiffon, aspirateur, serpillière, air frais. Je sens mon cerveau travailler, gagner en force et en souplesse. Je fais un pas vers la fenêtre et mon reflet me renvoie une femme à la tenue négligée mais je me détourne vite – je m’occuperai de cela plus tard. 18 h 10. Je dis haut et fort, Tu ne peux pas rester ici. Je m’adresse au garçon sans le regarder directement. Ce soir, je parle aussi aux murs, aux livres, aux choses inanimées dans ce salon, à ces souvenirs qui m’entraînent loin d’ici et à cette partie de moi-même qui se lève. Quelque chose bouge au coin de mon œil, est-ce lui, est-ce qu’il va se mettre debout, est-ce qu’il va me parler, est-ce qu’il va me toucher, pourvu qu’il ne me touche pas, je vais m’effondrer si sa peau vient effleurer la mienne. Je le regarde dans les yeux et ça gonfle dans ma tête, la pensée d’Eli glisse et m’échappe. J’essaie de m’accrocher à Emmanuel, lui seul pouvait me maintenir debout, me garder intacte et préservée de ma vie d’avant, mais il n’existe plus
Cette couverture roulée sur le canapé qui rappelle un chat endormi ces assiettes où il y a encore des restes de nourriture les tasses les verres les papiers les magazines les vêtements par terre – ça me fait l’effet de pièces de puzzle mal assorties. Je les vois en gris telle une vieille photo, je ne les comprends pas, à quoi bon s’y intéresser, ça ne me concerne pas. Je me tourne vers le garçon assis dans le fauteuil. Il y a des livres et des magazines autour de lui mais je sais qu’il n’a pas marché dessus ou d’un coup de chaussures vernies, écartés de son chemin. Il est assis pieds serrés genoux serrés, les avant-bras sur les accoudoirs. Je l’imagine arriver ici tel un danseur de ballet, virevoltant dans le seul bruissement de ses vêtements amples, évitant les livres les magazines les piles de papiers, posant d’abord un bras sur l’accoudoir du fauteuil, le corps soulevé et tenu par ce seul bras, puis, dans un mouvement fluide, effectuer un arc de cercle avec les jambes et descendre doucement dans le fauteuil. Quand ses fesses se posent, il exécute quelques ciseaux avec les jambes puis les ramène vers lui serrées collées et enfin il laisse ses pieds toucher délicatement le sol. Je souris au garçon danseur parce que moi aussi j’aime danser.
Les bras pliés devant ma poitrine, paumes apparentes, index et pouce de chaque main se rejoignant pour former un œil en amande, les autres doigts tendus, les pieds et genoux ouverts. Tât, je tends un bras vers la droite en frappant le pied droit. Taï, je tends l’autre bras vers la gauche en frappant le pied gauche. Taam, je ramène les deux bras. Dîth, bras droit devant. Taï, bras gauche devant. Taam, les paumes à nouveau devant mes seins. Encore un peu plus vite. tât taï taam dîth taï taam. J’ai déjà dansé sur ces syllabes je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient mais devant le garçon, elles sortent de ma bouche, c’est du miel. tât taï taam dîth taï taam. J’ai le souvenir d’une pression ferme sur ma tête pour que je continue à danser bas, que je garde les jambes pliées, ouvertes en losange. D’un doigt seulement on redresse mes coudes pour que mes bras restent à hauteur de mes épaules, d’un autre on relève mon menton. tât taï taam dîth taï taam.
Il y a quelque chose de moins raide dans la posture du garçon peut-être ai-je déjà dansé pour lui, peut-être est-ce ce qu’il attend de moi ? La cadence s’accélère, j’ai chaud, je voudrais me déshabiller et danser nue avec seulement des grelots à mes chevilles mais je ne les ai pas. Où sont-ils ? Je dois les avoir aux pieds quand je danse ! Je me baisse je rampe sur le tapis je soulève les magazines ils doivent être sous le canapé mais je ne peux y glisser que ma main il faut soulever ce meuble il est si lourd à quoi ça sert d’être une adulte quand on n’est pas fichu de soulever quoi que ce soit. Mon visage est plaqué sur l’assise. Il y a une odeur familière ici que je renifle profondément ça me rappelle quelque chose ça me rappelle quelqu’un qui était là, qui aimait être là, quelqu’un que j’ai essayé de soulever aussi et d’un coup d’un seul je me souviens, Emmanuel
Mon esprit se tend à nouveau. Je devrais commencer par débarrasser le canapé, arranger les coussins, jeter un plaid dessus, ce sera la première chose qu’Eli remarquera, lui qui est si sentimental, qui aime croire que les objets acquièrent une aura mystérieuse, humaine presque parfois, par la manière dont ils arrivent en notre possession, par la force des années ou parce qu’un événement particulier leur est lié. Il est attaché aux choses, une feuille séchée, un caillou, un vieux jouet, un livre jauni, un tee-shirt décoloré, un collier en bois cassé qui appartenait à sa mère, ce canapé. C’est sur ce canapé que son père est mort, il y a trois mois, et capturé dans les fibres des coussins, il y a encore, je le sens, son parfum. Ce n’est pas véritablement son parfum quand il était vivant mais quelque chose qui reste de lui, qui me serre le cœur, qui me ramène à son absence et à tout ce qui s’écroule depuis sa mort. Ces notes de vétiver, une touche de citron mais aussi un relent poudré, un peu rance.
C’est moi qui l’ai trouvé sur ce canapé. Il avait pris l’habitude de venir lire dans le salon. Il se réveillait avant l’aube cette dernière année, il disait qu’il avait de moins en moins besoin de sommeil avec l’âge alors que moi, c’était l’inverse. J’ai toujours eu l’impression qu’en fermant les yeux la nuit je menais une autre vie, je devenais une autre et que jamais mon corps et mon esprit ne se reposaient. Je pouvais dormir jusqu’en milieu de matinée et encore, jamais je ne me sentais reposée.
J’enfouis ma tête entre les coussins, mon esprit est serré tel un poing autour d’une image, celle de son dos large et rond et ses genoux pliés m’offrant à voir la plante de ses pieds. Ce matin-là, j’ai fait du café, j’ai grillé du pain, j’ai vidé le lave-vaisselle, il était déjà 11 heures et je me disais qu’il allait se réveiller avec l’odeur du café et des toasts, le bruit des couverts qu’on pose sur la table. Il n’avait pas bougé et je me suis approchée de lui. Je voudrais me concentrer sur cette minute où je le regarde dormir, oui je suis persuadée qu’il dort, je dis son nom doucement, je pose ma main sur sa hanche, puis je la fais remonter jusqu’aux épaules et jusque dans ses cheveux que je caresse, c’est un duvet si doux, et je me souviens encore de cette sensation sous mes doigts, mon esprit qui est alerte et tendu me le rappelle, me le fait sentir à nouveau. Je chuchote, Emmanuel. Il ne bouge pas. Je touche son front et je me rends compte qu’il est si froid ce front-là et c’est à ce moment que je me mets à le secouer, à hurler son nom et d’autres choses encore. C’est à ce moment que j’ai essayé de le soulever, j’avais dans la tête l’image d’êtres humains qui portent d’autres êtres humains, qui courent, qui tentent de se sauver ou de sauver celui ou celle qu’ils portent, ils font ça comme si ce n’était rien et je pensais que j’étais assez forte pour le porter, le descendre dans les escaliers, sortir dans la rue et demander de l’aide. Mais je n’ai réussi qu’à le faire tomber, à le tirer sur quelques mètres. Ma tête dans les coussins, ma tête à essayer de garder son odeur, ma tête à essayer de ne pas flancher, ma tête qui voudrait que cette minute, avant que ma main ne touche son front froid, cette minute-là s’étire, enfle et devienne une bulle dans laquelle je mènerai le reste de ma vie. Juste cette belle et innocente minute. »

Extraits
« Je ferme les yeux, j’imagine ce qu’Eli voit: la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé. Si je pouvais invoquer un peu de courage, je lui dirais que je suis encore celle qui aime profondément son père, celle dont il aime les sandwichs, celle qui l’appelle à l’aube le jour de son anniversaire, celle qui n’a jamais voulu remplacer sa mère, celle qui reste éveillée quand il voyage en avion, celle qui a tenté de porter son père à bout de bras, celle qui comprend combien est grande et pesante l’absence d’Emmanuel.
Mes bras n’ont aucune force, aucune utilité, je me fais l’effet d’un animal malade qui essaie de se mettre debout. Eli s’approche alors. Sa main droite enserre mon poignet, il passe un bras derrière moi, sa main gauche vient entourer mon coude gauche et il me relève. Je le regarde et certaines choses étant immuables, je sais que nous pensons tous les deux à la personne qui n’est plus. Eli me soutient fermement, il est si grand qu’il peut certainement voir le dessus de ma tête, je me laisse aller sur lui, je respire l’odeur de la cigarette sur son tee-shirt. Sans rien dire, il se penche et m’aide à remettre ma jupe. Avait-il un jour imaginé prendre soin de son père, se voyait-il faire les courses, venir le week-end pour du menu bricolage, l’emmener à des rendez-vous, ce genre de choses sans relent, sans drame, sans détresse? » p. 32-33

« Quand enfin Rada se tourne vers moi, c’est une vie virevoltante qui commence.
Elle revêt un sari de danse, sort des claves, des clochettes et sur le côté ouest de la véranda, nous commençons le cours par une séance de yoga pour s’échauffer et étirer nos muscles. Puis nous enchaînons avec les adavus, les différentes postures des jambes, des pieds, des bras, des mains, du cou. tât taï taam dîth taï taam. C’est la partie la plus ardue et la plus fastidieuse parce que Rada ne lâche jamais rien. Les adavus sont les lettres de l’alphabet, répète-t-elle, comment tu pourrais lire sans les apprendre toutes, comment tu pourrais danser la bharatanatyam sans maîtriser les adavus? Comment tu pourrais monter sur scène un jour ? Elle appuie sur mes épaules pour que mes genoux restent fléchis, elle remonte mes coudes quand ceux-ci s’affaissent et d’un doigt elle tapote mon menton pour que je le relève, afin que ma nuque soit longue, ma posture élégante. Sous sa voix répétant les syllabes, sous les claquements des claves, j’enchaîne les postures tant qu’elle le demande. » p. 65

« Pendant longtemps, je suis persuadée que la vie est ainsi, découpée en plusieurs bouchées, divisée en plusieurs gorgées. Les bougainvilliers et les hibiscus, les iris d’eau, l’écho de ma voix dans le puits, les fleurs de frangipaniers, le rire de mes parents, la lune qui ensorcelle ma mère, les bananiers et les palmiers, le coassement des grenouilles et le chant des oiseaux, les fourmis en file indienne, les devoirs et les leçons à n’en plus finir, les crêpes fines d’Aya que j’engloutis alors qu’elles sont encore brûlantes, les noix de coco qui tombent lourdement au sol, le nid d’abeilles à l’arrière de la maison, les nuages noirs qui naissent toujours au-dessus du bois et la pluie que j’attends parce que j’aime entendre les premières gouttes sur le toit, la voix de mon père qui ne vacille pas à la radio, les claves de Rada, tât taï taam dîth taï taam. Pendant longtemps je crois que ceux que j’aime et ce qui m’entoure sont éternels. » p. 70-71

« Quand il est là, le garçon me porte là où il n’y a ni violence ni coffre ni bûcher ni peur. Je ne sais pas nommer ce que nous faisons, l’amour le sexe la fièvre l’union le cœur la nourriture l’eau être avoir nos corps étalés comme une mappemonde du doigt de la bouche explorer, mais tandis que nous faisons un et tout cela mon esprit s’apaise et j’imagine des lumières se rallumer çà et là pour tracer un chemin. Tandis que nous faisons un et tout cela je suis vivante et je ne pense plus à retourner chez moi. Je veux être ici et maintenant.
Il m’arrive de danser pour lui sous le grésillement de l’ampoule. tât taï taam dîth taï taam. Je suis le dieu et son élue, je suis à la fois toutes les adoratrices et les rejetées, je suis la forêt et le désert, la fleur qui éclôt et la nuit qui dure. » p. 96

« Pour l’instant, ce rien ne t’appartient ici ne concerne que mon sac et ce qu’il contient. Je ne sais pas encore que ces mots englobent la robe que je porte, ma peau, mon corps, mes pensées, ma sueur, mon passé, mon présent, mon avenir, mes rêves et mon nom. » p. 108

À propos de l’auteur
APPANAH_Nathacha_©Francesca_MantovaniNathacha Appanah © Photo Francesca Mantovani

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.
Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain: elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Suivront La Noce d’Anna (2005), Le dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016) et Le ciel par-dessus le toit
(2019).
Ce qui relie tous ces récits, ce sont des personnages volontaires, têtus, impliqués dans la vie comme s’il s’agissait toujours de la survie. Les récits de Nathacha Appanah sont simples comme des destinées, et leurs héros ne renoncent jamais à consumer leur malheur jusqu’au bout. L’écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui. Quant aux sujets, ils évoquent certes l’Inde, Maurice, ou la femme: mais on ne saurait confondre Nathacha Appanah avec une virago des promotions identitaires. (Source: Lehman college)

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Alias

GALLOIS_alias

En deux mots
Alias est un enfant battu par sa mère, comme va le découvrir sa voisine après la séparation de ses parents, lorsqu’elle à la garde de l’enfant. Les services de la protection de l’enfance, chargés de trouver une solution, ne vont qu’aggraver le problème.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quand l’intérêt de l’enfant doit primer

Dans un court et percutant roman Claire Gallois part en guerre contre les services de la Protection de l’enfance en retraçant le parcours édifiant d’«Alias», enfant battu et confié… à son bourreau!

Un peu comme dans L’Ami de Tiffany Tavernier, la narratrice va nous parler de ses voisins. Un couple apparemment sans histoires. Maxime est courtier en assurances, son épouse Noëlle – qui préfère qu’on l’appelle Chouchou – est mannequin, travaillant notamment pour les catalogues de vente par correspondance et les soutiens-gorge perfect silhouette. On appellera leur fils Alias, pour ne pas lui faire du tort. Un fils que la narratrice gardait quelque fois chez elle, y compris après le divorce relativement rapide du couple. Car les absences trop longues et répétées de son épouse ne convenaient plus à son mari.
C’est en donnant un coup de main à Chouchou qu’elle s’est rendue compte de son absence d’instinct maternel. Et si, la cinquantaine passée, elle prend la plume pour nous raconter ce qu’il est advenu de ce fils considéré comme un obstacle, c’est qu’elle sait ce qu’il a enduré, d’abord psychologiquement puisqu’il a rapidement compris qu’il ne serait pas entouré d’amour. Et puis physiquement: «Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure, mais je ne pleure pas.»
Une spirale infernale va alors entraîner le garçon vers le fond. Car si la justice et la Protection sociale de l’enfance décident d’éloigner le fils de sa mère, le poids des procédures et l’absence de discernement – l’administration en vient à soupçonner le père et même l’enfant lui-même de dissimuler la vérité – perturbent au plus haut point un psychisme déjà mis à rude épreuve. Au point qu’il ne voit qu’une issue, sauter par la fenêtre. S’il est arrêté avant de commettre l’irréparable, il va toutefois se retrouver en asile psychiatrique. Une étape de plus d’un chemin de croix qui n’avait pourtant rien d’inéluctable.
Dans ce réquisitoire parfaitement documenté, Claire Gallois part en guerre contre les services de la protection de l’enfance. «Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque.»
En imaginant combien Alias compte de frères et de sœurs pris en charge pas ces services de la protection de l’enfance, si mal nommés, on en frémit d’horreur.
Avec son sens aigu de la formule, la romancière nous fait découvrir ce «petit salon de la philosophie du malheur». Ajoutons qu’en refermant le livre, on forme des vœux pour que les politiques s’emparent rapidement de ce sujet, ô combien sensible, ô combien tragique.

Alias
Claire Gallois
Éditions Flammarion
Roman
128 p., 16 €
EAN 9782080235282
Paru le 5/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les enfants ne savent pas se venger de l’injure que le monde leur fait.»
Est-ce en racontant leur histoire que la narratrice de ce livre saura leur faire justice? Cette femme de cinquante ans s’est occupée d’Alias, le fils de ses voisins et amis, depuis toujours. Le couple s’est rapidement séparé et, quand l’enfant a eu dix ans, il a révélé les sévices physiques et psychologiques que sa mère lui faisait subir. S’ensuivent des plaintes, une enquête et un dossier qui atterrit à la Protection de l’enfance, une institution qui va, au mépris de ce que l’enfant a enduré, rendre sa vie plus cauchemardesque encore.
Alias est le récit de cette témoin d’un naufrage, qui croise les expériences d’autres parents et enfants meurtris à jamais. Un livre puissant qui nous montre que «l’amour, comme les nuages, peut prendre des formes inimaginables».

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Les Notes 

Les premières pages du livre
« La mort m’a plus d’une fois sauvé la vie. Depuis l’enfance, elle m’est apparue comme un instrument de liberté. Et la fonction de la liberté est d’échapper à l’oppression du pouvoir exercé par certains êtres, certains événements sur vos décisions personnelles. Parfois, il semblerait qu’il vaudrait mieux disparaître pour contenter tout le monde. J’ai compris la leçon très tôt. Quand je me trouvais dans une situation qui dépassait le seuil tolérable de la douleur, je l’affrontais sans faiblir, je me disais : « M’en fiche, je m’évaderai quand je veux, c’est moi qui choisirai mon heure. Ceux-là ne m’auront pas vivante. » Pour moi, c’était un privilège que les grands n’avaient pas.
J’ai vécu jusqu’à l’adolescence en toute sérénité. Je n’avais qu’un seul but : grandir. Grandir pour partir. Mon seul tourment était l’impatience. Je prenais trop souvent la mesure de ma croissance avec un centimètre et un crayon tenu sur la tête pour laisser une marque au dos d’une porte de placard. Parfois, j’étais découragée : quand est-ce que je serais grande ?
C’est arrivé d’un seul coup. Avec l’accident fatal qui a fauché l’aînée de cette famille. Sur la route, les gendarmes avaient tracé à la craie le contour de son corps et ma mère, totalement asservie à la douleur, m’a craché au visage : « Pourquoi n’es-tu pas morte à la place de ta sœur ? »
Un vent venu de nulle part m’a figée en statue. Oui, j’ai voulu mourir sur le coup. Et puis je me suis posé la question idiote que se pose un enfant : « Mais comment on fait ? »

Si j’en parle aujourd’hui, c’est à cause d’Alias. On l’avait enfermé dans une vision de son quotidien, et même de son avenir, en circuit fermé. Des parasites salariés d’une institution judiciaire lui collaient aux trousses. Voulaient lui imposer leur théorème des bons sentiments, au mépris de ce qu’il avait enduré, de son désespoir.
Il a été plus fliqué qu’un voleur. Après l’intervention pleine de douceur et de compassion de la brigade des mineurs, il a passé une nuit entière à plat ventre à marteler, poings fermés sur son matelas, à hoqueter sans une larme et tout bas : « J’en veux pas de cette petite vie de merde. »

Quarante ans nous séparaient mais il m’a donné le sentiment d’une transmission des blessures, comme si elles se reliaient en secret à seule fin de se reproduire. Comme si le passé et le présent se rejoignaient dans l’intime. Comme si même des années mornes ou brillantes de bonheurs divers se fondaient, elles aussi, dans toutes les souffrances d’une terre morte.

Alias est un prénom mystérieux. La plupart du temps, on est bien incapable de deviner lequel est la vraie personne. Cela peut être aussi un nom de guerre. Ou encore, un nom de domaine, une façon de dire « autrement ». Alias ne pouvait pas m’appartenir. On ne possède pas un enfant comme un capital. C’est pourquoi je l’ai baptisé ainsi. Alias n’est pas le nom sur le livret de famille du petit garçon que j’ai rencontré et aimé. Il existe un risque incontournable au fait d’aimer : le fait d’être incompris, le fait d’échouer. Nous avons connu les deux. Nous ne nous oublierons jamais. Nos souvenirs seront sans doute différents, certaines vérités de chacun gardent leur mystère, quel que soit le partage.
Maintenant, Alias est grand. Le fait de l’appeler ainsi me rend libre. L’écriture est la seule discipline où les critiques ne peuvent s’exercer que sur la forme d’un récit, il ne peut être pénalisé par d’éventuelles controverses sur la vraisemblance des faits. Moi qui n’ai jamais fait que lire les autres, aujourd’hui, pour la première fois, j’ai besoin d’écrire cette histoire, notre histoire.
L’idée m’en a surprise, comme un coup à l’estomac, à l’énoncé d’un extrait de procès-verbal dressé par la police du commissariat de quartier : « Violence suivie d’incapacité n’excédant pas 8 jours sur un mineur de 15 ans par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime. Victime blessée à mains nues sans mobile apparent. » C’est son père qui m’a tendu ce bout de papier, en se retournant devant sa porte cochère, un simple hasard de circonstance, impossible à prévoir, je ne sors jamais très tôt le matin. Il a semblé comme happé au passage par ma présence – ce qui ne s’était jamais produit. À le voir ainsi figé, presque méconnaissable, il m’a fait rejoindre aussitôt la peur intérieure qui se lisait sur son visage. Un genre d’absence au passé, balayé par une menace dont on pressent le danger sans pouvoir encore en mesurer l’importance. Nous sommes restés un moment, immobiles sans un mot, face à face sur le trottoir, dans la sidération partagée de l’impensable. Mon bref coup d’œil sur le procès-verbal m’avait rendue muette à mon tour.

Le père et la mère d’Alias étaient des gens au sourire immédiat quand nous nous croisions. Nous habitions la même rue. Nous nous rendions toujours service. Son papa, Maxime, dépannait mon chauffe-eau ou empoignait au passage mon panier de courses trop lourd. Bébé, j’ai gardé assez souvent Alias pour tirer d’embarras sa maman quand ses rendez-vous tombaient à l’improviste. Elle était inscrite dans une agence de mannequins, Dream City, et elle figurait chaque saison dans le catalogue de La Redoute, collections Robes à fleurs ou ceintures Sportfy. Elle posait aussi pour les soutiens-gorge destinés aux poitrines généreuses «Perfect silhouette». C’était donc une très belle fille, port de tête d’altesse, sourire à faire pâlir un dentiste. Elle l’affichait, sans trace de restriction, ce sourire trop beau, enthousiaste quand elle soulevait à bout de bras son bébé dès qu’il y avait deux ou trois personnes en vue. Elle le tenait très haut, comme elle aurait pavoisé avec un drapeau (elle l’habillait chez « Idéal Baby »), et riait encore plus fort à la cantonade avant de proclamer : « C’est mon fils, mon amour », avec de gros baisers sur le petit crâne adouci d’un duvet blond de poussin, tant qu’elle pouvait recueillir des mines attendries ou joyeuses. Moi je l’admirais parce que, depuis l’âge de six ou huit mois, dès qu’Alias m’apercevait, il entamait une vive bascule de tout son petit corps vers moi et elle n’était pas jalouse. Elle riait encore en me le flanquant dans les bras. Personne n’aurait imaginé qu’elle riait un peu trop pour être franche.

Tout le monde avait été pris de court, à la mairie, le jour de la cérémonie. À la lecture de l’état civil des conjoints, l’assistance avait découvert qu’elle avait déjà été mariée. Deux fois. Cette surprenante récidive, chez une si jeune femme, fit naître dans l’assemblée ultrachic un discret murmure. Si encore elle avait été veuve, les invités auraient pu se réjouir de voir en cette nouvelle union le choix d’une âme miraculeusement sensible. Mais quand les réjouissances sont de mise officielle, le cœur et la raison se disputent une issue : opprobre ou compassion ? Ricanements ou bravos ? Une coalition de crédules égayés l’emporta et certains applaudirent. Futée comme elle était, l’obstinée du mariage tenait son sauvetage : des larmes, des sanglots, des « pardons » étouffés, et elle s’était jetée au cou de son nouveau mari qui l’avait serrée dans ses bras pour la réconforter : « Mais on s’en fiche, nous, Chouchou, calme-toi, on est heureux ! »
Maxime est courtier en assurances, il sait très bien que chaque risque a son prix. Il avait raison, oublier deux maris précédents, cela peut arriver à tout le monde, bien sûr. Se faire appeler Chouchou aussi. Elle n’aimait pas son vrai prénom, Noëlle, assez convenu, certes, mais il y a pire. Chouchou par exemple. Pour elle, ça voulait dire aussi « chérie, favorite », elle le revendiquait.

Telle que je l’ai connue, Chouchou se maintenait, même au quotidien, dans la représentation. Celle-ci est par définition égoïste, amorale, mais le plus souvent on ne peut pas y résister, seulement s’y soumettre. Elle s’exerçait à ne pas déchoir du premier rôle. Quand elle a cessé de paraître toute-puissante, elle a endossé celui de victime. Et avec quel succès ! Mais cela est pour plus tard.
Pendant deux ou trois ans après leur divorce – survenu quelques mois après le mariage pour cause d’incompatibilité entre le quotidien conjugal et les absences de plus en plus fréquentes de Madame qui volait jusqu’à Singapour pour poser entre les pousse-pousse et étoffer le catalogue de La Redoute –, j’ai continué à voir Alias. Quand son père, qui occupait toujours le même appartement, était en manque de nounou, j’allais le chercher à la crèche, à la maternelle, puis au CP, j’ai même dû faire le CE1.
On s’amusait bien. Si le ciel était beau, on faisait un tour au manège magique où un lama, une vache, une poule et même un dinosaure valsaient à la queue leu leu sous l’égide d’un lutin en habit rouge qui tournoyait en douceur pour frôler le front des petits ; ils tendaient en vain leurs deux bras pour l’attraper. Je ne suis pas une fan avérée des bébés. Quand j’ai vu Alias pour la première fois, il avait quelques jours. Je ne sais pas ce qui s’est passé. L’amour a tellement de visages. Il a pris aussitôt celui d’Alias. Comment ? Pourquoi ? La réponse m’importe peu. Encore qu’elle m’effleure souvent : où que tu sois, Alias, et même si tu préfères (peut-être) ne plus me revoir, grâce à toi, je ne serai plus jamais seule au monde.

En garde alternée, Chouchou a continué à tenir le rôle de la maman attentive, aimante. Pour moi, un danger ne se résume pas à partir d’un « avant » et d’un « après ». Je sais maintenant qu’il se fabrique avec plein de petits riens, et même avec ce qui est dit sans y penser (comme on continue de voir des amis de loin en loin, parce qu’on y reconnaît un détail qui fait écho à notre propre vie).
C’est seulement avec le recul que me reviennent certains épisodes auxquels je n’avais pas accordé une attention soutenue. Après la naissance d’Alias, Chouchou avait vite repris son travail, « Ça l’épuisait de parler bébé ». Pas moi. Je venais donc m’occuper de lui, captivée sans fin par sa découverte du monde. Le tout petit doigt qui s’élevait pour la première fois et le regard du nouveau-né qui n’en croyait pas ses yeux. La marionnette dansante qu’il voulait toucher… sans succès et qui éveillait ses premiers sourires. Sa menotte qui tentait toujours de me tirer les cheveux et les baisers partout, même sur son nombril quand je le changeais et qui se transformaient en vrais rires sonnants et trébuchants.
J’attendais que sa mère rentre pour partir mais il lui fallait se démaquiller, téléphoner surtout et tout le temps, et elle me demanda un jour en chuchotant, faute de pouvoir interrompre son bavardage passionnant, de donner au bébé le biberon qu’elle venait de préparer. »

Extraits
« Je suis au bout de la situation, je ne sais plus qui je suis et j’ai peur de ma mère, je suis prêt à partir. Mes parents sont séparés. Elle m’a régulièrement giflé et frappé depuis. Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure mais je ne pleure pas, et elle: “Le silence des poltrons, tu connais? Ma mère m’interdit de parler des coups que je reçois, elle me dit: « sinon ce sera pire ». » p. 22

« Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque. Même Clémentine se décourageait. Elle présumait que Chouchou continuerait ses poursuites mensongères jusqu’à la majorité d’Alias. De temps à autre, elle se prétendait à l’étranger, vrai ou faux, on s’en moquait, c’était un soulagement pour Alias, délivré des visites médiatisées. J’ai fait exprès de laisser passer le temps sans compter. La routine implacable des Schmolles avait rendu Alias mutique. » p. 67

À propos de l’auteur
GALLOIS_Claire_©Claire_DelfinoClaire Gallois © Photo DR

Claire Gallois est romancière, essayiste et critique littéraire. Elle a publié une dizaine de romans et des récits, dont Une fille cousue de fil blanc, L’Homme de peine, Les Heures dangereuses, L’Empreinte des choses cassées et, en 2017, Et si tu n’existais pas, aux Éditions Stock. (Source: Éditions Flammarion)

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Ce matin-là

JOSSE_ce_matin-la  RL_hiver_2021

En deux mots
Clara s’apprête à partir enseigner à l’étranger au moment où son père est victime d’un AVC. Ses plans sont alors chamboulés. Elle reste et trouve une autre voie, conseillère clientèle dans une banque. Un travail dans lequel elle va s’investir jusqu’au burnout. Désormais c’est elle qui doit se relever.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Clara va-t-elle pouvoir s’en sortir ?

Dans son nouveau roman Gaëlle Josse raconte le burnout d’une cadre commerciale et les jours qui suivent cette épreuve. Et confirme son talent à rendre avec acuité l’évolution psychologique de ses personnages.

Ce matin-là la voiture de Clara Legendre a refusé de démarrer. Une panne somme toute ordinaire, mais pour cette animatrice commerciale d’une banque, c’est le facteur de stress qui la fait craquer. Elle s’effondre en pleurs dans son appartement. Ella touché le fond. Le docteur Cardoso va diagnostiquer un burnout, lui prescrire des antidépresseurs et quinze jours d’arrêt de travail.
Alors Clara se laisse aller. Thomas, son compagnon, ne la reconnaît plus, lui qui était tombé sous le charme de cette personne dynamique, élégante, ambitieuse. Peut-être vaut-il mieux désormais ne plus se voir.
Sa mère, quant à elle, ne comprend pas son mutisme. Elle aurait pu la prévenir, venir passer quelques jours auprès de ses parents, au côté de ce père dont elle a sauvé la vie une dizaine d’années plus tôt, alors qu’il était victime d’un AVC.
En fait, «elle ne veut pas parler, expliquer, ni à lui ni à d’autres, elle voudrait qu’on l’oublie, qu’on la laisse tranquille, au fond de son terrier.» Surtout pas à son frère cadet Christophe, photographe culinaire, qui forme avec Élise, web designer, le couple de bobos parisiens type, avec leurs enfants Garance et Hugo. Elle se recroqueville sur elle-même et le médecin du travail lui confirme après plus d’un mois d’arrêt-maladie qu’elle est inapte à reprendre son travail. «Le monde danse autour d’elle; il joue sa chanson et elle, ne joue plus, ne danse plus. Elle se sent derrière une vitre, à chercher ses gestes, à chercher ses pas, à se demander si un jour elle vivra à nouveau.»
Peut-être que le coup de fil de Cécile, son amie d’enfance qui l’invite à passer quelques jours chez elle, à la campagne, lui permettra de sortir de sa léthargie? Partager, échanger, dire les choses, voilà en tout cas une première étape vers la lumière.
Gaëlle Josse dit avec beaucoup de justesse les craintes, les hésitations, la peine à sortir de cette dépression, de ce mal qui vous ronge et vous empêche d’avancer. Le chemin qu’emprunte Clara est semé d’embûches, mais commencer à y cheminer est déjà une victoire. En se rappelant son père après son AVC, et combien cet épisode a changé sa vie, elle comprend aussi que rien n’est inéluctable, que certains choix ne sont pas définitifs.
Depuis Une femme en contre-jour, son précédent roman, on sait combien la romancière est habile à sonder les âmes et à rendre compte des cheminements psychologiques de ses personnages. Elle parvient même ici à instiller un peu de poésie dans un univers sombre. Comme le souligne son père: «Allez, ma fille, ta vie t’attend, file!»

Signalons que Gaëlle Josse sera l’une des invitées de La Grande Librairie ce mercredi 5 mai.

Ce matin-là
Gaëlle Josse
Éditions Noir sur blanc / Notabilia
Roman
224 p., 17 €
EAN 9782882506696
Paru le 16/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisé, mais que l’on imagine en région parisienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, tout lâche pour Clara, jeune femme compétente, efficace, investie dans la société de crédit qui l’emploie. Elle ne retournera pas travailler. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite. Des semaines, des mois de solitude, de vide, s’ouvrent devant elle.
Pour relancer le cours de sa vie, il lui faudra des ruptures, de l’amitié, et aussi remonter à la source vive de l’enfance.
Ce matin-là, c’est une mosaïque qui se dévoile, l’histoire simple d’une vie qui a perdu son unité, son allant, son élan, et qui cherche comment être enfin à sa juste place.
Qui ne s’est senti, un jour, tenté d’abandonner la course?
Une histoire minuscule et universelle, qui interroge chacun de nous sur nos choix, nos désirs, et sur la façon dont il nous faut parfois réinventer nos vies pour pouvoir continuer.
Gaëlle Josse saisit ici avec la plus grande acuité de fragiles instants sur le fil de l’existence, au plus près des sensations et des émotions d’une vie qui pourrait aussi être la nôtre.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France TV Info (Carine Azzopardi)
RTS (Jean-Marie Félix – entretien avec Gaëlle Josse)
L’Usine Nouvelle (Christophe Bys)
La Cause littéraire (Delphine Crahay)
Blog L’Insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Mes échappées livresques
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog T Livres T Arts
Blog Les mots de la fin 


Web TV Culture présente Ce matin-là de Gaëlle Josse © Production Web TV Culture


Gaëlle Josse présente son roman Ce matin-là © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Ce 2 juillet 2006, au soir
The End s’affiche en noir et blanc sur l’écran de la télévision, en majuscules fixes et tremblotantes, pendant que la musique du générique enveloppe la pièce d’un envol symphonique, cordes, trompettes et cavalcade. Clara passe le dimanche soir chez ses parents, une habitude. Ils dînent, regardent un film, puis elle va. Ils aiment les classiques, les westerns parfois, les vrais, Rio Bravo et les jambes d’Angie Dickinson, La Charge héroïque, La Prisonnière du désert, L’Homme qui tua Liberty Valance. Comme dans une flamboyante, une rassurante pureté originelle, le Bien et le Mal, le Destin et la Justice s’affrontent sans masque sur fond de Monument Valley et de désert Mojave, dans les hennissements des chevaux et le sifflement des balles. On y boit du whisky dans des verres sales et du café amer dans des quarts en métal cabossé, accompagné par la mélancolie de l’harmonica autour du feu de camp. L’amour triomphe avec pudeur des flèches et des serpents à sonnettes ; le héros mutique au regard lourd et aux vêtements déchirés va noyer sa mélancolie au son d’un piano bastringue dans les dessous volantés d’une entraîneuse de saloon aux jambes fuselées, avant de reprendre la route de son errance sans fin sur les chemins poussiéreux de l’Ouest.

Il est tard, la chaleur s’attarde dans le jardin, on a laissé les portes-fenêtres ouvertes, les roses ont déjà offert une nouvelle floraison. La mère est debout, elle s’affaire, tourne, range, nettoie, brique, lustre. Le plateau de la table basse brille de nouveau, télécommande posée à angle droit sur les journaux de la semaine, coussins des fauteuils retapés, regonflés, vierges de la moindre trace de corps.
Clara s’apprête à se lever du canapé et à rassembler ses affaires. Son père s’est déjà retiré, une fatigue qui l’a pris d’un coup, il veut aller dormir maintenant. Bonne nuit, ma chérie, rentre bien, ne tarde pas. À dimanche prochain.

Un bruit. Lourd, sourd, mat. Un écroulement. Toutes deux elles ont sursauté, elles se sont regardées. D’un bond elles sont à la salle de bains. Il est à terre, nu, inconscient. Clara voit sa mère, bouche ouverte, yeux agrandis. Elle entend son cri. Elle se penche, tente de comprendre s’il s’agit d’un malaise, s’il s’est assommé en tombant, s’il respire, si. Aussitôt, l’appel au 18, expliquer, du mieux possible. Attendre les secours. Sa mère est incapable de faire un pas, de dire un mot. Soudée, vissée, figée sur place. Clara contourne le corps pour étendre sur lui sa robe de chambre. Le corps de son père. Celui qui ne doit pas être vu. Elle tente de détourner le regard du torse maigre à la peau fine et fripée, d’ignorer les bras flasques, le ventre gonflé, le sexe racorni lové au milieu des poils blancs, les cuisses marbrées du pourpre bleuté de vaisseaux capillaires éclatés. Elle ne l’a jamais vu ainsi. Elle prend sa main, lui demande s’il peut presser la sienne, comme elle l’a appris en secourisme. Rien. Un gémissement. Il vit. Les pompiers sont là, leur sirène les a précédés. Va ouvrir, maman. Mais non. Elle n’ira pas, elle ne peut pas. Clara enjambe son père et court à la porte. Oui, c’est ici, entrez. En quelques secondes, la civière est à la porte de la salle de bains. Le corps est embarqué, une couverture de survie métallisée, crissante, sanglée sur sa poitrine. Maman, je l’accompagne, tu peux me donner sa carte Vitale, un pyjama propre ? Maman, s’il te plaît. MAMAN ! Sa mère n’a pas bougé. Elle n’a pas cillé. Elle regarde sa fille comme une inconnue. Ses traits sont arrêtés dans une expression de surprise, d’horreur et d’incompréhension mêlées. Clara l’attrape par un bras, lui tend sa veste, ses chaussures. Viens. Je ne te laisse pas là. Viens maintenant. Dépêche-toi, on y va. Elle lui enfile son vêtement, lui fait lever un pied après l’autre, emboîte ses chaussures à l’extrémité des chevilles, passe la bride de son sac à main à son épaule, elle court à leur chambre chercher le portefeuille de son père, vérifie la présence des papiers indispensables.

Et puis les couloirs blancs, les blouses bleues, les blouses vertes, les visages dissimulés par le masque et la charlotte, les pas perdus et le mauvais café du distributeur. Sa mère est restée assise là où Clara l’a installée. La chaleur, sur un siège en plastique moulé blanc sale, soudé à plusieurs autres par une barre d’acier. Tant de monde. Tous âges. L’attente. Guetter un signe, repérer les infirmières, l’interne de service, rester prête à bondir pour savoir. Premières réponses. AVC foudroyant. On ne peut rien dire sur les possibles séquelles. Il faudra du temps, sûrement beaucoup de temps, mais pour l’heure le pronostic vital n’est plus engagé. On le garde en réanimation pour le moment. Non, pas de visites. On vous dira quand il sera transféré dans un autre service. L’interne est calme, courtois, on lit la fatigue dans ses yeux cernés d’ocre, sur son visage creusé par les ombres des néons. Clara déteste cette expression, cette histoire de pronostic vital, engagé ou non, vaguement technique et totalement abstraite, celle qu’on entend à longueur de temps aux informations, cette expression qui n’ose parler ni de la vie ni de la mort. Elle comprend que son père vivra. Plus ou moins. On lui laisse l’apercevoir à travers le box vitré, elle fait un geste de la main à la forme allongée sous un drap jaune pâle, raccordée aux tuyaux et aux moniteurs, elle est certaine qu’il l’a vue.

Ce soulagement, qu’il soit encore là, encore présent dans le cercle des vivants, même du bout des doigts, parce que les doigts on peut les serrer, les serrer fort et ne pas les lâcher, et aussitôt ces questions qu’elle essaie de tenir à distance, des images qu’elle tente de chasser, de vilains frelons. Le père de cet ami de lycée, l’année de terminale, rescapé d’une semblable attaque, la moitié du corps, du visage, inerte, la parole impossible, des graviers dans la bouche. Son regard insoutenable de désespoir. L’aveu de son fils, le soir des résultats du bac, entre shots de vodka et sono rugissante. Tu sais, pour lui, je crois qu’il aurait mieux valu que ça s’arrête. Il ne peut ni boire, ni manger, ni se laver seul, ni pisser, ni le reste. Tu imagines ? Non, elle préfère ne pas imaginer. Elle retourne dans la salle d’attente informer sa mère. Elle ne sait plus s’il faut se réjouir de la vie. Elle veut parier que oui. Sa mère n’a toujours pas bougé, le regard arrêté sur un point mystérieux, perdu dans des lointains connus d’elle seule. Sur le chemin du retour, dans la voiture, dans la nuit, Clara entend sa voix. Tu crois que c’est vraiment grave, pour ton père ?

L’impression que l’on vient de tirer avec brutalité un rideau opaque sur son avenir, qu’il lui reste à se débattre dans une pièce obscure et qu’il faut l’accepter, parce que c’est là que la vie la demande. Elle pense à son billet d’avion, à son départ prévu dans une semaine. À sa joie, à son impatience. À la fête de départ qu’elle vient de donner. À ce travail qui l’attend sur un autre continent, enseigner le français à l’étranger. À ce qui ne sera pas, maintenant. À ses vingt ans. À la vie. À Christophe, son frère, que sa mère vient d’appeler, et qui viendra plus tard, beaucoup plus tard. Je fais ce que je peux, maman. Je descendrai vous voir dès que possible. Et Clara qui pense que non, il ne fait pas ce qu’il peut. Ça la met en colère, mais ça ne l’étonne pas. Elle veut l’appeler à son tour, et elle se retient. À quoi bon ? Il a fait son choix. Une rage sourde, mauvaise, monte en elle et elle s’efforce de la contenir. Elle aussi, en un instant, entre deux feux rouges et deux ronds-points, elle vient de faire son choix.

Elle va rester. Rendre son billet d’avion. Expliquer son désistement brutal. Trouver du travail ou reprendre des études près de chez eux. Ravaler sa déception. Serrer les dents. La bombe à fragmentation a éclaté entre ses doigts, dans la douceur de ce soir de juillet parmi les roses, c’est ainsi.
Dans son ancienne chambre d’enfant où elle reste pour cette nuit, dans le lit étroit avec sa couverture en épais coton blanc qu’elle dispute aux peluches d’ours, de singes et de zèbres mêlées, elle ferme les yeux. En elle, désormais, il y a le cri de sa mère, le regard de sa mère, et ce corps nu, démuni, vulnérable, fragile comme celui d’un trop vieil enfant.
Douze ans plus tard, ce 8 octobre 2018
Ce matin-là, à sept heures trente, au jour montant, la voiture de Clara n’a pas démarré. Rien à faire. Rien. Rien de rien. Ni tourner et retourner la clé de contact, ni taper du plat de la main sur le volant, ni enfoncer l’accélérateur d’un pied rageur. Ni soupirer, excédée, en proférant injures et menaces à l’encontre de l’assemblage immobile de métal, d’aluminium, de chrome et de plastique. Une bête morte. Échouée. Inutile.
Elle va être en retard. Mentalement, elle fait défiler sa journée à venir, les rendez-vous, les réunions, les messages à envoyer, les appels à passer, les décisions à prendre. Ferme les yeux. Prend une longue inspiration. Ouvre les yeux. Elle est seule maintenant sur le parking de l’immeuble, posée sur sa case délimitée par des traits de peinture blanche à moitié effacés. Le jour s’est levé, il s’est faufilé en dévoilant les contours des oliviers en pot qui marquent l’entrée de la résidence, en révélant la haie de bambous qui semble suspendre son frémissement. Rien ne bouge.

La jeune femme s’agite dans l’habitacle, un poisson qui manquerait d’eau dans son aquarium. Elle descend, claque la portière, l’ouvre de nouveau, se rassied au volant, murmure une supplication, démarre, mais démarre s’il te plaît, tente encore de faire bouger la bête, de lui transmettre souffle, énergie, mouvement.
Il est huit heures passées, il fait grand jour. Fébrile, énervée, Clara sort son téléphone de son sac. Les bons réflexes, le cerveau en ordre de marche. Prévenir le bureau. Appeler le garage. Décommander les premiers rendez-vous. Annuler. Annuler. Appeler Thomas, aussi, il saura quoi faire, lui. Impossible. Sa main retombe. Un instant blanc, un instant vide. Elle ressort de la voiture, se retourne, s’arrête, indécise. Une danse muette.

Elle titube, regagne le hall de son immeuble, la démarche saccadée, mécanique, un pied devant l’autre, à grand-peine, avec son sac, son manteau, son écharpe, la sacoche de l’ordinateur. Elle remonte les quelques marches descendues en courant une demi-heure plus tôt. Appelle l’ascenseur. Qu’il arrive, vite, plus vite. Premier. Deuxième. Troisième gauche. Elle ouvre sa porte et pénètre dans le cocon qu’elle vient de quitter. Odeur légère encore de sommeil, de gel douche et de pain grillé.
Le murmure d’un affaissement. Elle se laisse glisser le long de la porte d’entrée, le dos qui épouse le bois verni, jusqu’au sol, les clés de voiture sont tombées d’un côté, le sac à main, le manteau de l’autre, tout en vrac. Elle a perdu une chaussure, un escarpin noir, autoritaire et inutile, qui émerge au milieu de l’amoncellement. Elle replie les genoux contre son front, les bras en couronne, comme font les enfants, et tout son corps est secoué de sanglots, de spasmes, de hoquets, une série de mouvements, de bruits incohérents, saccadés, sur lesquels elle n’a aucune prise, comme si son corps vivait une vie autonome, hors contrôle, qu’il lui appartient seulement de subir. Cela dure un temps infini, un temps dont elle n’a aucune idée.

Lorsqu’elle reprend son souffle, c’est avec lenteur, c’est pour chercher dans son sac des mouchoirs en papier, et elle a froid, maintenant. Elle claque des dents dans son tailleur gris clair, dans son chemisier blanc. Elle tremble. Un épuisement qui lui vient, qui la plaque au sol. Puis elle se débarrasse de sa seconde chaussure et tente de se mettre debout, et cela aussi lui prend un temps infini. Le miroir de l’entrée, celui qui lui sert chaque matin à contrôler son reflet, lui renvoie son visage.
Ses yeux sont gonflés, barbouillés de noir, son rouge à lèvres a débordé, son regard cherche en vain la jeune femme déterminée qui aurait dû se trouver là, la combattante, les jambes fermes, les cuisses musclées sous la jupe crayon, le pied cambré et l’allure nette, déterminée, celle qui arpente les couloirs de l’agence à grands pas pressés, toujours affairée, efficace, projetée dans une tâche précise, dans le but qu’elle s’est assigné et qui mobilise toute son énergie, toute sa volonté.
Elle la cherche et ne trouve qu’un clown mal débarbouillé, le regard perdu, des larmes qui descendent en rayures brillantes sur les joues, le sillage d’un escargot sur une feuille. Elle est pieds nus et elle a filé son collant, la peau blanche, si blanche, apparaît sous les échelles de nylon noir, elle frissonne et peine à retrouver sa respiration, elle ne comprend pas ce qui lui arrive, elle ne comprend pas cette soudaine débâcle qui la jette à terre, cette force qui l’immobilise en rendant toute lutte inutile. Elle voudrait parler à Thomas, lui dire ce qui se passe, ce qu’elle ne comprend pas, mais c’est au-dessus de ses forces. Au bord du jour, une certitude, une seule, gagne du terrain et s’accroche : aujourd’hui, elle n’ira pas travailler.
À l’appel de son nom, elle se lève, quitte la salle d’attente, avec les enfants fiévreux que leurs mères tentent d’occuper avec un jeu sur leur téléphone, avec ce jeune couple, main dans la main, qui parle à voix basse, avec la dame âgée qui tient son enveloppe de radios bien à plat sur ses genoux. Elle laisse la moquette bleu foncé, avec ses affiches de golfeurs en plein élan, savante torsion du buste et bras levés, avec ses photos des Antilles, avec la table basse avec ses magazines cornés et défraîchis, les nouvelles d’il y a un siècle, les actrices, les princesses, mariées et démariées dix fois depuis, avec le présentoir débordant de dépliants d’information et d’incitation aux dépistages les plus variés. Une musique relaxante, ou voulue telle, harpe et bruit d’océan, Lettre à Élise et Marche turque, réglée à très faible volume, installe en boucle une toile de fond sonore.

Elle entre dans le cabinet et le docteur Cardoso, Éric Cardoso, ancien interne des hôpitaux, comme le précisent ses en-têtes d’ordonnance, referme la porte sur elle. Le docteur Cardoso et sa voix douce, si basse qu’il faut tendre l’oreille pour l’entendre, ses lunettes sans monture, aux branches fixées sur les verres épais, et ses chemises bleu ciel. Tenue d’invisibilité de gentil fantôme, flottant entre son bureau et sa table d’examen. Clara l’avait surnommé l’homme des neiges, elle s’attendait chaque fois à le voir disparaître dans le blanc du mur, s’y incruster et s’y fondre, dans une absence génétiquement programmée. Mais non, il est là, il consulte son ordinateur, j’ai les résultats de vos bilans précédents, tout allait bien, Mademoiselle Legendre. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ?
Trop tard pour s’enfuir, il va falloir parler, elle panique, elle ne sait pas par quoi commencer. Que s’est-il passé d’ailleurs ? Elle dit son absence hier au bureau, elle vient mendier le certificat d’absence, l’arrêt de travail qu’il lui faut produire. Il faut expliquer, un peu. Et tout lâche. Le barrage qui rompt, une fois encore. Digues submergées, elle s’accroche aux quelques mots qui flottent sur l’eau, un radeau pour ne pas sombrer. En face, il écoute, prend des notes, entoure quelque chose de plusieurs cercles, en souligne un autre, laisse le flot se tarir. Il retient quelques mots de ce torrent, comme de petites embarcations prises dans les rapides, des mots comme trop, pas assez, résultats, chiffres, objectifs, intenables, pression, tensions, menaces, angoisse, méfiance, angoisse, dimanche soir, plus faim, sommeil impossible, séries télé, oublier. Il pose ses lunettes, la fixe de ses yeux pâles sans cils, se penche vers elle et lui demande depuis quand ?

Elle raconte, dit qu’elle ne peut plus. Que c’est la première fois qu’elle s’écroule comme ça. Avant, elle aimait bien ce qu’elle faisait. Plus maintenant, de l’abattage, les primes qui sautent au moindre prétexte, la défiance, la concurrence entre collègues, et puis, tenez, ces rendez-vous absurdes, le 2 janvier à huit heures trente, et pareil le jour de mon retour de vacances. Et les deux fois, la boss qui arrive à neuf heures, grand sourire, rouge à lèvres, en disant qu’elle avait oublié, que ce n’était pas si urgent, finalement. Pour un peu, elle aurait apporté les croissants. J’avais écourté mes vacances pour préparer mon bilan. Rien pu avaler la dernière semaine.
Pour hier, elle ne comprend pas. Rien de particulier, seulement cette voiture qui ne voulait rien savoir. Elle doit passer au garage ce soir, elle appréhende ça, aussi, le montant au bas de la facture.
Le fleuve des larmes menace de reprendre son cours, elle essaie de sourire, baisse la tête. Elle se sent comme une enfant, comme toujours quand elle franchit cette porte, à tenter de comprendre les explications simplifiées sans avoir l’air idiote, à acquiescer, à déballer ses faiblesses, ses angoisses, ses hontes, à déballer… »

Extraits
« Non, elle ne veut pas parler, expliquer, ni à lui ni à d’autres, elle voudrait qu’on l’oublie, qu’on la laisse tranquille, au fond de son terrier.
Surtout pas Christophe. Sept ans de plus qu’elle, pas grand-chose comme points communs. Il fait un métier tendance, photographe culinaire, il peut vous expliquer pendant des heures comment on s’y prend pour photographier des tartes au citron meringuées, des sushis ou de la crème glacée. Élise, sa femme, exerce aussi un métier tendance, web designer, elle crée des sites Internet et les habille de jolies couleurs, et leurs enfants ont aussi des prénoms tendance, Garance et Hugo. » p. 50

« Elle raconte, une fois de plus, le trop-plein de demandes, la brutalité des injonctions, les objectifs impossibles à atteindre, les phrases qui blessent lâchées dans les couloirs, hors témoins, les faux sourires pendant les réunions, les contrôles à tout moment, la froideur des mails, leurs contenus glaçants à l’écran, le téléphone de fonction qui vous poursuit le soir encore, et aussi pendant les vacances, les rivalités entretenues ou provoquées, la défiance qui s’installe, le toujours plus et le jamais assez. Elle parle du temps impossible à dilater, à suspendre, l’aiguille de la montre qui court trop vite, en retard, en retard, comme le lapin d’Alice, et les tâches, les rendez-vous qui s’accumulent, les contrôles qui se multiplient. Elle parle du mépris envers les clients qu’il faut pressurer et elle dit qu’elle ne peut plus. Elle raconte les week-ends englués dans l’insomnie ou le trop de sommeil, les dimanches soir qui commencent de plus en plus tôt, au réveil parfois. Elle parle des kilos perdus et de l’impossibilité de se nourrir. Cette impression qu’elle a de rejouer la même scène, d’un médecin à l’autre, et elle se demande si ça va être comme ça, sa vie, raconter son histoire, et la raconter encore, pour qu’on soit bien sûr qu’elle va mal. » p. 59

« Le monde danse autour d’elle; il joue sa chanson et elle, ne joue plus, ne danse plus. Elle se sent derrière une vitre, à chercher ses gestes, à chercher ses pas, à se demander si un jour elle vivra à nouveau. Elle se lève, avec lenteur, regarde le banc comme si elle y avait oublié quelque chose, et elle va. » p. 83

« Je ne demande rien, maman, j’essaie simplement d’arrêter de me brutaliser, je fais ce que je peux. Elle voudrait ajouter que la vie court vite, qu’elle court sur les corps et les visages, qu’elle laboure les cœurs et les âmes, que le temps nous met des gifles jour après jour et que les larmes et les souvenirs creusent d’invisibles rivières, qu’il faut courir vers son désir sans regret et sourire à ce qui nous porte et nous réjouit. Elle n’arrive pas à dire tout ça, elle se contente de poser sa main sur le bras de sa mère. Je vais bien, maman. Les vaguelettes vont et viennent d’une tempe à l’autre. Les lèvres commencent à articuler quelque chose, puis renoncent. Allez, à table, vous deux. » p. 212

À propos de l’auteur
JOSSE_Gaelle_©Louise_OlignyGaëlle Josse © Photo Louise Oligny

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman, Les heures silencieuses, en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et de Noces de neige en 2013. Ces trois titres ont remporté plusieurs récompenses, dont le prix Alain-Fournier et le prix national de l’Audio lecture en 2013 pour Nos vies désaccordées. Le dernier gardien d’Ellis Island a été un grand succès et a remporté, entre autres récompenses, le prix de Littérature de l’Union européenne. L’Ombre de nos nuits a remporté le prix Page des Libraires. Une longue impatience a remporté le Prix du public du Salon de Genève, le prix Simenon et le prix Exbrayat. Une femme en contre-jour a reçu le prix des lecteurs Terres de Paroles 2020. Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille aujourd’hui à Paris et vit en région parisienne. Plusieurs de ses romans ont été traduits, ils sont étudiés dans de nombreux lycées. (Source: Éditions Noir sur Blanc)

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