Quadrille

BENAROYA_quadrille
  RL2020

 

En deux mots:
Avec Thibaut, Ariane revient sur cette île grecque où son couple a explosé. Cheminant vers la «villa du photographe», elle se remémore les vacances en famille, leur rencontre avec Viola, Salva et leurs enfants et le drame qui s’est joué là. Une plaie qui ne s’est pas cicatrisée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Plein soleil

Sur cette île grecque, Ariane, son mari et ses deux enfants passent des vacances de rêve jusqu’au jour où ils font la connaissance d’une autre famille. Le quatrième roman d’Inès Benaroya est un drame sous haute température.

«Comment s’est achevé l’été des Sainte-Rose? Je ne vais pas me dérober. Je vais tout raconter. Lorsque j’aurai mené le récit à son terme, je rouvrirai les yeux et mes souvenirs sombreront enfin dans l’océan de l’oubli. Mais ne soyez pas dupes. Sur le passé, on ne peut que se pencher, en ramasser les morceaux et tenter de les recoller. Questionneriez-vous Pierre, Viola, Salva ou les enfants, ils vous livreraient une autre histoire.» Ariane, la narratrice de ce roman incandescent, va nous donner sa version des faits qui ont fait basculer son couple, revenir sur ce séjour sur «la plus belle île grecque» qu’elle retrouve avec Thibaut, son nouveau compagnon.
En parcourant le chemin de terre qui serpente à flanc de colline, il est bien loin de se douter de ce qui s’est joué là, car Ariane n’a rien dit de cette histoire. Il faut dire que d’un commun accord, ils ont choisi de ne pas ressasser leurs rancœurs pour rester comme neufs. Mais revoir les lieux où s’est joué le drame, revoir la «maison du photographe», c’est forcément retrouver des sensations, des images, des émotions. Impossible alors de se soustraire au passé, même si elle a imaginé pouvoir tirer un trait sur ce «bel été».
Car avec Pierre, Jeanne et Guillaume les jours heureux s’écoulaient paisiblement dans ce paradis sur terre. Quand ils ont croisé le chemin des Sainte-Rose, ils ont été ravis de nouer des liens avec ce couple charmant, d’être invités dans leur superbe propriété, de partager leur intimité.
Inès Benaroya qui dans Bon genre, son précédent roman, explorait déjà les limites qu’un couple pouvait s’autoriser (ou pas), va ici jouer des codes de la séduction, de ces frontières que les circonstances rendent plus poreuses. Quand, à l’occasion d’un dîner un peu arrosé, on se laisse aller à quelques confidences, quand on s’autorise quelques gestes, quand on laisse le désir prendre le pas sur la bienséance: «Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi. Le désir est un fruit qui ne se partage pas.»
Inès Benaroya, d’une écriture toute en subtilité, suggère bien davantage qu’elle ne dit les choses, s’intéresse davantage aux troubles, à la psychologie de ses personnages qu’elle ne décrit les faits. À tel point qu’il devient bien difficile de préciser quand et comment les choses ont dérapé. Et encore plus difficile de dire à qui il faut attribuer la faute. Toujours est-il que les frontières ont été franchies et que plus rien ne sera comme avant. On retrouve dans ce livre la même insouciance méridionale, la même caresse du soleil sur les peaux cuivrées et la même fièvre que dans Plein Soleil de René Clément. Pour un peu, on entendrait la musique de Nino Rota. Cette beauté qui rend la souffrance encore plus insupportable.

Quadrille
Inès Benaroya
Éditions Fayard
Roman
288 p., 19 €
EAN 9782213716855
Paru le 3/06/2020

Où?
Le roman se déroule principalement sur l’une des 6000 îles que compte la Grèce, mais on y évoque aussi la France, Paris, Compiègne et des séjours en Bretagne, du côté d’Auray.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je nous revois et une fois de plus, j’enrage de ne pouvoir me mettre au travers de notre route. Faire un arrêt sur image. Rentrez chez vous! Fuyez tant qu’il est encore temps! Mes cris se perdent dans les méandres du temps, impuissante à atteindre ce qui fut. De loin, très loin, j’assiste aux prémices du drame.»
Le tableau saisissant entre ombre et lumière d’une famille comme une autre en proie avec les démons du passé et du présent.
«Pierre cherche la sonnette autour de la grille bleue. Il n’y en a pas. C’est un signe, Pierre. Pas de sonnette, pas de visiteurs. Prends ta famille sous le bras et rebrousse chemin. Il bougonne et continue de chercher. Les enfants sont silencieux, un peu intimidés. Je pourrais dire quelque chose, c’est le moment, proposer une alternative, sentir le vent tourner, renoncer. Je me tais. Pierre se décide à frapper contre la plaque métallique. Je ne retiens pas sa main.»
Ariane passe des vacances de rêve sur une île en Grèce avec son mari et leurs deux enfants, quand elle rencontre Viola et les siens. Les deux familles se lient d’amitié, mais bientôt l’été révèle ses démons, faiblesse des uns et fourberie des autres – à moins que ce soit l’inverse.
Pour son quatrième roman, Inès Benaroya nous livre un Quadrille incandescent et nous invite à une danse où se confondent fascination et effroi, le temps d’un été, ou d’une vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En fin d’après-midi, nous sommes passés devant la maison du photographe. J’ai jeté un œil distrait par-dessus le muret, comme si c’était une maison comme les autres. La broussaille avait grimpé à hauteur d’homme, dévorant les terrasses, les escaliers et les jolies platebandes. Les sentiers qui autrefois descendaient vers la mer avaient disparu. À peine distinguait-on encore les restanques qui s’éboulaient sous les herbes folles. Échouée dans le chaos végétal, la maison semblait une épave, propulsée des ténèbres par une force qui aurait fendu la terre et déchiré le maquis. Les volets et la façade avaient pris une teinte grise brouillée par les années de corrosion saline et d’exposition au soleil. Rien ne rappelait la splendeur d’antan. Le temps avait réduit la beauté à néant.
Thibaut continuait à bavarder. Je n’avais presque pas ralenti le pas, à la façon d’un promeneur, en parfaite maîtrise de mon bouleversement intérieur. Sans doute se réjouissait-il de la randonnée, sans s’inquiéter de la légère moiteur qui se dégageait de ma main serrée dans la sienne. Pour qui découvre l’île pour la première fois, la perspective est spectaculaire. Le chemin de terre serpente à flanc de colline le long de la mer. Çà et là, des îlots pierreux émergent et, au large, vallonne le Péloponnèse. Les eucalyptus, les pins et les figuiers sauvages ponctuent la côte. Au printemps, la garrigue est en fleurs et se couvre de hauts herbages aux éclats vifs, rouge, jaune, parme. Je n’avais connu l’île qu’en été, quand affleure la terre aride et poussiéreuse. Le changement de saison rendait le paysage méconnaissable.
De quoi étions-nous en train de discuter ? Je me rappelle m’être tue en passant devant la maison du photographe, quelques secondes d’un silence que je n’aurais pu expliquer si Thibaut s’en était alarmé. J’ai ressenti une joie brève. Les habitants avaient disparu, laissant leur paradis aller à sa perte, tandis que j’avais toujours un rôle à jouer, celui d’une femme insouciante, flânant sur un chemin enchanteur avec son compagnon. La tristesse m’a vite rattrapée. Les apparences sont trompeuses et je n’avais au fond aucune raison de me réjouir.
Thibaut n’a pas prêté attention à la maison. À moins d’une attirance pour les ronces et les gravats, il n’avait aucune raison de s’attarder. Les rares demeures qui, par ici, surplombent la baie sont plutôt modestes. Il y a d’autres propriétés bien plus remarquables sur l’île, de l’autre côté du port. Et moi, je n’ai pas dit un mot. Je n’ai pas évoqué les murs à la chaux, autrefois si blancs, en courbes et en renfoncements, comme organiques. Je n’ai pas raconté les enfants en contrebas, lorsqu’ils nageaient dans la crique, oublieux de tout. Ni la chaleur quand le soleil venait finir sa course face à la maison, rien n’y faisait, tonnelles, persiennes, treillages, un feu si ardent qu’on avait presque hâte qu’il disparaisse enfin derrière les renflements du Péloponnèse.
J’ai fait comme Thibaut. Ma main dans la sienne, je suis passée devant la maison du photographe comme pour la première fois.
Dans la nuit et alors que Thibaut dormait, j’ai cherché sur mon téléphone le nombre d’îles que compte la Méditerranée. J’ai été surprise par l’approximation. Impossible de trouver un chiffre précis, à croire que j’étais la première à me poser la question. Un article faisait cas d’environ six mille îles en Grèce – cela donnait tout de même un ordre d’idée. Les chiffres sont irréfutables. Ils ne laissent pas de place à la spéculation. La probabilité pour que Thibaut choisisse cette île était infime. Si j’avais été superstitieuse, j’y aurais vu un signe, mais j’avais cessé de prêter aux événements ou aux objets la moindre signification au-delà de leur nécessité. Le hasard régissait les faits, du moins c’est ce que je voulais croire, et le hasard n’a pas de mémoire. Nous étions sur l’île, coïncidence malheureuse, mais purement fortuite, à la façon des mises en garde dans les fictions. Thibaut ne pouvait pas deviner. Je n’avais rien laissé paraître à l’aéroport lorsqu’il m’avait révélé, cartes d’embarquement à la main et non sans fierté, qu’il m’emmenait sur la plus belle île grecque.
Sans le savoir, il avait lui-même contribué à l’omerta lorsqu’il avait suggéré, peu après notre rencontre et dès qu’il avait senti que notre histoire prenait un tour sérieux, que nous ne partagions que l’essentiel. On essaie de s’en dire le moins possible, avait-il proposé, rien que ce qui compte vraiment. À nos âges, on se trimballe forcément des casseroles, je n’ai pas envie de ressasser mes rancœurs, avait-il ajouté, être avec toi comme neuf, qu’en penses-tu ?
Je ne pouvais en penser que du bien. Le hasard et le silence constituaient à cette époque les deux dimensions de ma réalité. Même si je n’étais pas certaine de maîtriser la notion, j’ai accepté la proposition. Nous ne partagerions que l’essentiel.
Thibaut a proposé qu’on s’arrête boire un café sur le port. Je me suis souvenue qu’on servait le meilleur chez Takis, mais les propriétaires avaient peut-être changé, depuis le temps. Combien de temps ? J’ai toujours été mauvaise avec les dates – à moins que ce soit l’inverse. Les dates me jouent des tours, elles s’entremêlent dans les fils relâchés de mes souvenirs, elles permutent ou se chevauchent, et finissent par glisser dans l’oubli. J’ai vaguement essayé de calculer, puis j’ai abandonné. J’ai laissé Thibaut faire, qui s’est installé ailleurs. Pendant que nous buvions notre café trop sucré, j’ai vu passer le long du port la femme qui tenait la pension de famille où nous étions descendus, avec Pierre et les enfants. Elle avait pris un coup de vieux, mais je l’ai reconnue à son chignon, à peine plus rabougri. Elle n’a pas regardé dans notre direction. M’aurait-elle reconnue ? J’avais moi aussi pris un coup de vieux. Un sacré coup de temps.
Jeanne a téléphoné. Elle était impatiente de savoir où nous étions. Thibaut avait organisé le voyage dans le plus grand secret, même mes enfants ne connaissaient pas la destination, l’effet de surprise contribuant à l’esprit festif voulu pour l’occasion – mon anniversaire. Thibaut avait insisté pour que les choses se déroulent ainsi. Le sens de la célébration, qu’il avait chevillé au corps, lui venait sans doute des longues années passées loin de tout. L’éloignement lui avait donné le goût des fêtes et des retrouvailles – à l’inverse de moi.
Je me suis levée pour parler à ma fille un peu à l’écart. Je ne voulais pas que Thibaut m’entende mentir. J’ai fait quelques pas le long du quai et j’ai pris une voix enjouée pour citer un nom au hasard, une autre île grecque, la première qui s’est présentée à mon esprit. De toutes les possibilités, c’était la plus catastrophique et je ne voulais pas gâcher la joie de mes enfants. Ils étaient attachés à Thibaut, qu’ils avaient accueilli dans notre existence avec chaleur. Alors j’ai menti, comme je mens maintenant pour protéger ceux que j’aime et dont les fragilités m’apparaissent avec une acuité démesurée. J’ai voulu protéger Thibaut, Jeanne et son frère Guillaume qu’elle aurait probablement alerté dès que nous aurions raccroché. Ils se seraient alarmés, maman est sur l’île, ils auraient repensé à tout ça – mais peut-être me trompais-je, peut-être se serait-elle consumée d’angoisse sans rien dire, protégeant en aînée dévouée son frère. Au fond, je ne savais rien de ce que partageaient Jeanne et Guillaume. Qu’importe. J’ai pensé qu’il serait plus facile d’en parler plus tard, face-à-face et sa main dans la mienne comme j’avais l’habitude de le faire depuis que je connaissais Thibaut. Avouer presque honteusement à mes enfants que par un aléa d’environ un sur six mille, j’étais revenue sur l’île.
Sur l’île, tout le monde connaît la maison du photographe. Elle fut la propriété d’une sommité locale, un Grec fantasque mi-jet-set mi-hippie, dont le travail photographique n’a laissé aucune trace au contraire de ses amitiés légendaires avec les Onassis, Mick Jagger et Leonard Cohen. Viola et Salva avaient acheté la maison à sa mort dans les années deux mille et on avait continué à l’appeler la maison du photographe. Salva avait des origines grecques par sa mère ; enfant, il venait en vacances sur l’île. Du peu que je sais d’eux, il y a cette information, glanée par miracle et précieusement conservée – un détail insignifiant arraché au flou qui recouvre leur souvenir. On lui avait proposé l’affaire en direct, c’est ainsi que les transactions se font ici, par réseau. La maison est accrochée à une petite falaise au-dessus de la mer, sur l’un des emplacements les plus escarpés de l’île. Où que vous soyez, le bleu vous saute au visage, à travers chaque fenêtre ou sur chacune des nombreuses terrasses. Je me souviens d’avoir dit à Pierre que c’était presque trop, cette mer partout, comme si la maison était à la fois un bateau et un astronef, comme s’il n’y avait plus de frontière. Tu plaisantes, m’avait-il répondu, cet emplacement est inestimable. Il y a des gens qui paieraient des fortunes pour une vue pareille. Pierre était un pragmatique. Il savait la valeur des choses. Ça ne l’a pas empêché de sombrer, lui aussi.
Thibaut a voulu se baigner. J’ai pris prétexte de la température pour y échapper, en avril l’eau est encore fraîche, mais Thibaut a le cuir épais, comme il dit. Je l’ai regardé s’ébrouer comme un chien, d’une nage nerveuse il s’est éloigné du ponton où je m’étais assise. La vie tient à peu de choses, ai-je pensé. Ce jour-là, elle tenait à cette petite masse écumante, une tête d’allumette qui émergeait de l’eau. Je me suis efforcée de ne pas quitter Thibaut des yeux, effarée par la solitude sur le ponton au-dessus de la mer. J’ai voulu lui crier de revenir, mais les collines autour de la baie formaient un vaste cirque où mes appels auraient ricoché. Ils me seraient revenus dans un écho froid, un désert de pierres et de lande, presque mort. »

Extraits
« Je peux décrire avec précision la première fois que j’ai vu Viola. Je me souviens de la foule qui se pressait sur le port, écrasée par la lumière du midi. Je me souviens des odeurs de mer et de gasoil, j’entends le brouhaha des langues étrangères et des cris d’enfants – je sens même la légère gêne que me faisaient mes sandales alors que je rentrais après avoir fait quelques courses. La scène est gravée dans ma chair et lorsque je la convoque, entre douleur et réconfort elle se présente à ma conscience, le film se lance et je revois Viola émerger du flot de touristes. Elle porte une longue tunique blanche qui vole entre ses jambes. Son immense chapeau de paille dessine des ombres sur sa peau claire. Elle n’est encore qu’une silhouette sans anima, une femme croisée sur un port de Grèce, rien de plus qu’une de ces personnes qui par milliers mettent un pied dans votre existence et disparaissent avant d’y avoir engagé le second, laissant derrière elles une onde impalpable, une sensation de vide, ou de regret. Je la vois pour la première fois et pourtant, à la grâce que je devine sous le clair-obscur de la capeline, il me semble la reconnaître, comme la résurgence d’une image familière et insaisissable, la cristallisation d’un souvenir tombé dans le puits de l’enfance, sans que cela ne soit triste.
Je dois faire vite, m’imprégner de la vision, bientôt elle ne sera plus là. Dissimulée par le flot des touristes, je m’arrête, et quand le chapeau de paille se tourne vers moi, mon souffle se fait court, et quand le voile blanc se rapproche, je vacille. Puis Viola se tient devant moi et il est question d’une plage où nous nous sommes croisés hier, nos enfants semblent avoir le même âge, il faut qu’ils se rencontrent. Viola vocalise plus qu’elle ne parle, j’écoute la mélodie avant les paroles, et je souris, envahie déjà par la sensation d’insignifiance qui toujours brûlera lorsque je serai auprès d’elle. Nous habitons la maison du photographe, ajoute-t-elle, venez donc prendre un verre en fin de journée, et elle disparaît dans les vapeurs de coton et de paille molle.»

« Thibaut habitait non loin de chez nous, dans le XIVe arrondissement. Il était médecin et cela avait son importance. Je suis moi-même fille de médecin et jusqu’à mes dix ans, j’ai vu mon père quitter à l’aube le domicile pour faire ses visites et revenir vers midi, affamé, empli d’anecdotes que ma mère et moi écoutions doctement pendant le repas. À peine mon père avait-il avalé son déjeuner qu’il enfilait sa blouse blanche et rejoignait son cabinet situé au rez-de-chaussée de la petite maison de banlieue où nous vivions tous les trois. La longue revue des patients durait jusque tard dans la soirée. À la façon des couples de commerçants, ma mère orchestrait l’intendance – accueil, rendez-vous, courrier administratif. J’avais six, huit ans, et comme la plupart des enfants, le monde m’apparaissait au travers du regard de ma mère pour qui mon père, un simple médecin de quartier, était un héros. Elle détestait les imprévus et les à-peu-près, et bataillait pour que nos existences ne s’aventurent jamais au-delà des limites d’un parcours cadré, parfaitement exécuté. C’est au prix de cette exigence qu’elle pouvait aspirer au bonheur et je savais qu’elle comptait sur moi pour l’aider à atteindre cette harmonie. Parfait, bien sûr, rien ne l’était, à commencer par moi, mais il fallait jouer à faire semblant et c’est ainsi que j’ai appris. Mets cette robe, ton père l’aime beaucoup, ordonnait-elle. Tiens-toi tranquille, ton père est fatigué. Applique-toi et récite ta poésie. Souris. Va te coucher.
J’ai conservé de mes dix premières années le souvenir heureux et triste d’un Eldorado. Plus tard, j’ai compris que cette comédie avait une fonction unique et névrotique, celle d’offrir à mon père la représentation idéale de sa propre famille, l’arme ultime de ma mère pour le garder auprès d’elle. Elle a cru bien s’y prendre, et quand son entreprise a échoué, je me suis mise à détester mon enfance. »
Thibaut pratiquait une autre médecine. Il travaillait pour le compte d’une ONG qui l’envoyait sur le terrain, des lieux sensibles, souvent dangereux, où il sauvait des vies au quotidien. Entre deux missions à l’étranger, il travaillait dans le dispensaire parisien d’un quartier modeste au service des plus démunis. Comme mon père, il menait une guerre héroïque, mais à sa différence, sa vie décousue et frugale, faite de départs et d’absences, lui avait rendu impossible la construction d’une famille. Il ne s’en plaignait pas. Il se disait sans désir de domicile fixe, peu habitué aux larges tribus, et je l’ai cru sur parole, imaginant qu’il pourrait se satisfaire de mes sourires flous et de ma présence sans consistance. »

« Salva est là. On ne l’a pas entendu venir. Il a jailli de nulle part comme il sait le faire, jamais comme on l’attend, tel un diable de sa boîte. Les cris de joie de Viola et des enfants nous alertent. Salva est là !
Il se tient campé sur la terrasse, ses jambes écartées à la façon d’un ouvrier, ou d’un démon. Des jambes très bronzées, noueuses comme si elles comptaient plus de muscles que la normale. Il porte un short, rien d’autre. Il nous dévisage d’un air sombre. Son regard nous glace. N’est-il pas prévenu de l’invitation de Viola ? Dérangeons-nous ? Sommes-nous des intrus ? Des fauteurs de troubles ? Des moins-que-rien ?
Puis il éclate de rire, aussi soudainement qu’il est apparu, il pose un genou à terre et tend les bras vers nous, les mains en offrande, et dans un rire tonitruant, il s’écrie, bienvenue!
Salva est ainsi. De la première seconde au dernier souffle. Tonitruant. Époustouflant. Salva est comme le vent. Assez puissant pour nous arracher du sol, mais insaisissable. À peine s’approche-t-on de lui que déjà il file entre les doigts. A-t-on le dos tourné qu’il se reconstitue, plus vigoureux que jamais, comme s’il s’était nourri de notre découragement, ou de notre effroi.
Salva est entré dans ma vie comme un comédien entre en scène. Sous les projecteurs. Dans une large révérence. Fracassant. Salvador Sainte-Rose, pour vous servir. Applaudissements. Faisons simple, appelez-moi Salva. Je ferai de mon mieux pour vous distraire, vous bouleverser, vous dévorer. Applaudissements. Mon patronyme, mon charisme me prédestinaient à la gloire. Je suis né sur les planches, j’y mourrai. Enfin, façon de parler. Dès l’instant où je serai lassé de votre auditoire, je cesserai de jouer. Applaudissements. Et vous pourrez crever. »

« Tant que Jeanne et Guillaume n’avaient pas su marcher autrement qu’en courant dans nos jambes, Pierre et moi étions restés indestructibles, tenus par les rênes de la parenté comme le plus puissant des mors. Les petits enfants avaient besoin de nous et leur dépendance comblait la nôtre. Nous avions formé une chimère à quatre têtes dont aucune n’aurait pu subsister sans la présence des trois autres. Un organisme fermé, autoalimenté, à la fois éthéré et charnel, à la sensualité douce irradiée par la chaleur de leurs corps douillets, tout à l’éblouissement des premières fois, des veillées complices, des cavalcades endiablées et des embrassades chahutées. Qu’il pleuve ou qu’il vente, notre homéostasie était restée au beau fixe. Nous étions invincibles. »

« Je découvre que le désir n’est pas qu’affaire de sexe. Le désir est un courant qui électrise ceux qui s’en approchent, une bouche dévorante qui fait feu de tout bois, voilages blancs soulevés par les vents chauds, ombres incertaines dans le jardin, chuchotantes mélodies au loin happées par les profondeurs de la mer. Le désir est une force expansive qu’une fois déclenchée, rien n’arrête. Il ravit tout sur son passage et prospère au moindre frôlement, un éclat furtif dans un œil, un grain de sable sur la peau – tout devient signe, symptôme, facteur aggravant. Soumis à sa puissance, les contours du monde se dilatent, se tordent et dévoilent des visages inexplorés, voluptueux comme la nuit. Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi.
Le désir est un fruit qui ne se partage pas. »

« Les Sainte-Rose, l’île, l’explosion de notre famille, les blessures – tout ça avait été aspiré par un trou noir. Ils n’avaient jamais exprimé la moindre rancœur, que ce soit à mon égard ou à l’encontre de leur père. Quand ils avaient commencé à aller en Bretagne, rien n’avait été commenté. Il y aurait eu matière à nuancer, pourtant. J’aurais pu avouer ma part de responsabilité, admettre que malgré mon dévouement à leurs côtés tandis que leur père se terrait au fond de la Bretagne, j’étais tout autant coupable. Je n’aurais pas dû laisser s’installer le silence. Mieux aurait valu donner des clés de compréhension, encourager les questions. Je ne l’ai pas fait. J’ai opté pour une autre approche, la seule valide à mes yeux d’alors, vite effacer l’ardoise, aussitôt des œillères, un brusque accès de cécité pour rendre la vie vivable, et tant pis si les enfants ne parvenaient pas à éclairer les zones d’ombre ou à combler les lacunes narratives. »

À propos de l’auteur
Mère de trois enfants, Inès Benaroya est chef d’entreprise installée à Paris. Ses romans Dans la remise, Quelqu’un en vue et Bon genre ont été reconnus et loués par la presse et les libraires. (Source: Éditions Fayard)

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Une poignée de vies

HAUSHOFER_une_poignee_de_vies
  RL2020

 

En deux mots:
Betty Russel vient d’acheter la maison où elle a passé son enfance. L’occasion de revisiter son passé et d’essayer de comprendre sa vie d’alors, son enfance, son adolescence et ses premiers temps de femme mariée, avant qu’elle choisisse de tout abandonner et de s’enfuir.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La double vie de Betty Russel

Après Le mur invisible, voici un nouveau roman de Marlen Haushofer traduit par Jacqueline Chambon. Un beau portrait de femme dans l’Autriche de la première moitié du XXe siècle.

«En mai 1951, dans une petite cité autrichienne, un certain Anton Pfluger mourut dans un accident de voiture.» Ainsi commence le nouveau roman de Marlen Haushofer qui nous avait déjà impressionné avec Le mur invisible. Ses héritiers constatent alors que la situation financière du défunt n’était pas aussi florissante qu’ils se l’imaginaient et son contraints de mettre en vente la demeure familiale. Betty Russel se présente alors. «Après être restée un assez long moment dans le jardin, elle dit qu’elle achetait la maison au prix que l’agent lui avait proposé. Toni dit qu’il allait faire rédiger un contrat de vente par son avocat. Elle expliqua en outre qu’il lui serait agréable que les anciens propriétaires continuent à y habiter.»
Cette étrangère, on va le découvrir bien vite, a en fait déjà vécu là. C’est son histoire que la romancière va dérouler, plongeant dans un passé mouvementé, comme une tentative de comprendre ses choix de vie, son incapacité à aimer, son envie de fuir.
C’est par petites touches, à partir d’objets et d’images que le roman est construit. Il aura suffi d’ouvrir un tiroir: «elle trouva un cierge de communiant, un petit cheval de bois, une pile de cahiers d’écolier et une boîte pleine de cartes postales et de photographies. Le cheval de bois, elle le reconnut. Tout en le tournant entre ses doigts, elle eut peur d’éprouver de l’émotion ou du chagrin, mais il n’en fut rien.
La fenêtre était grande ouverte et, du jardin, montait l’odeur du foin. Betty se souvint de la jeune femme, qui, si souvent, s’était penchée la nuit à la fenêtre, les yeux pleins de larmes, émue, livrée sans force au parfum envoûtant de l’été.»
Des années qui ont suivi la première guerre mondiale jusqu’à 1951, l’entrelacs des souvenirs va nous permettre de découvrir une maison habitée par des femmes, «tante Sophie, tante Else, les domestiques et la vieille bonne d’enfants. Pour la petite fille elles étaient des géantes dans leurs longues robes et leurs lourds chignons roux, bruns ou blancs. Au milieu de ce gynécée, la petite Lisserl est tour à tour rebelle puis résignée, dissimulatrice puis triste. Et comme son chagrin n’intéressait personne, «elle devint alors polie, gentille et même un peu trop lisse.» Lisserl ou Élisabeth, on l’aura compris, est aujourd’hui Betty. Une Betty qui, sous la plume de Marlen Haushofer observe cette Élisabeth comme si elle était une autre personne qu’elle cherche à comprendre. Elle la «voit» durant ses années de pension, puis de retour auprès de ses parents accepter un travail de secrétaire puis trouver auprès de son employeur un mari. Mais c’est contre son gré qu’elle se conforme à ce modèle classique du mariage auprès d’un homme qui voit en elle surtout la mère de famille et la responsable de la bonne tenue de leur maison. Une vie de plus en plus confise et un sentiment d’inutilité s’installe qui ne trouvera pas d’exutoire avec un amant.
Si bien qu’elle choisit la liberté et laisse son mari, son enfant et son amant.
Une déchirure viendra qui ne lui permettra pas de trouver pas l’apaisement, un choix qui n’est qu’une nouvelle aliénation. Au moment de se retourner, elle va aussi dévoiler un secret de famille qui donne à ce roman de la double vie encore davantage d’intensité dramatique.

Une poignée de vies
Marlen Haushofer
Éditions Chambon
Roman
Traduit de l’allemand (Autriche) par Jacqueline Chambon
188 p., 19 €
EAN 9782330130343
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en Autriche, principalement dans une ville qui n’est pas nommée.

Quand?
L’action se situe en 1951 avec des retours en arrière jusqu’au années après le premier conflit mondial.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux décennies sont passées quand une femme revient dans la maison où elle a vécu avec sa famille, qu’elle a abandonnée pour vivre sa propre définition de la liberté. Elle ouvre une boîte qui la replonge dans son passé. Maintenant, et sans que celui-ci en soit conscient, elle est face à son fils…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Fanchette)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En mai 1951, dans une petite cité autrichienne, un certain Anton Pfluger mourut dans un accident de voiture. En se rendant en ville, sans raison apparente il rentra dans un arbre, avec pour conséquence une fracture du crâne et des blessures internes. Il ne reprit plus conscience. On supposa qu’il avait été pris d’un brusque malaise. Quelques jours avant, Anton Pfluger avait fêté son cinquantième anniversaire, sans doute avec quelques excès. Dans les semaines suivantes on s’aperçut que la situation financière qu’il avait laissée derrière lui n’était pas aussi bonne qu’on l’avait supposée.
La famille Pfluger possédait, depuis plusieurs générations, une petite fabrique de clous qu’on pensait prospère. Quand survint l’événement, son fils, qui se prénommait aussi Anton, mais qu’on appelait Toni, était un étudiant de vingt-deux ans. Sans ces études il aurait pu lui aussi vendre des clous, mais pour le prestige et parce qu’Anton souhaitait vivre dans la grande ville on lui avait permis de fréquenter l’université.
Ce jeune homme, qui ne s’intéressait pas le moins du monde au commerce, se retrouva soudain dans une situation difficile. Finalement il abandonna la direction de la fabrique au directeur adjoint qui s’était consacré aux clous depuis l’enfance et dont on pouvait espérer qu’il gérerait honnêtement l’entreprise. Quelques mois avant la mort du patron, sa fille s’était mariée et elle, ou peut-être son époux, exigeait de toucher sa part d’héritage.
Après avoir pris conseil et pour éviter une mesquine querelle de famille, Toni décida de vendre la fabrique de clous pour pouvoir payer sa part à sa sœur.
L’étonnant, dans cette affaire, fut que la veuve se rangea du côté de son beau-fils au lieu d’être du côté de sa propre fille. Toni Pfluger, en effet, était le fruit du premier mariage de son père avec une femme, qui s’était noyée dans la rivière à l’âge de vingt-cinq ans. Une année après cet accident, Anton Pfluger avait épousé la meilleure amie de sa femme ; il n’aurait pu donner une meilleure mère à son enfant.
Pour une raison quelconque, Mme Käthe Pfluger avait toujours préféré son beau-fils à sa fille.
Le père, toutefois, s’était beaucoup plus occupé de sa fille que de Toni qui, comme sa mère, avait un caractère difficile et entêté et montrait de l’attachement à sa belle-mère. Il ne repoussa jamais ses tendresses puis, en grandissant, se montra plein de galanterie et d’égards envers celle qui, par sa beauté, sa blondeur et sa douceur, séduisait tous les hommes.
Souvent, en parlant avec lui, elle retrouvait clairement cette distance que sa mère avait toujours conservée dans toutes ses amitiés. De cette mère, il avait hérité ce don de faire croire à son interlocuteur qu’on se confie à lui, alors qu’on lui cache l’essentiel.
Après leurs échanges, Käthe se sentait un peu oppressée. Elle caressait les cheveux dorés de son beau-fils et oubliait ses propres préoccupations en retrouvant les grands yeux gris de son amie dans le fin visage du garçon. Elle ignorait que le sentiment qu’elle éprouvait n’était autre que le mal du pays, mais elle avait appris à ne jamais y penser et se hâtait d’oublier une pensée déjà éprouvée, qu’elle avait toujours été incapable de s’expliquer.
Elle avait au moins préservé l’entente familiale, pensait-elle avec cette bienveillance qui lui avait permis de supporter l’humeur grincheuse de son mari et le caractère récalcitrant de sa fille.
À présent que son époux était mort et sa fille mariée, elle pouvait un peu se laisser aller. Plus personne n’était là pour lui dicter sa conduite. Elle pouvait manger les sucreries qu’elle aimait tant, rester chez elle en peignoir et, après le repas, s’allonger sur le divan avec un roman à l’eau de rose qui aurait provoqué les railleries de sa fille.
Le gentil Toni se gardait bien de la critiquer. Il lui apportait des fleurs et des confiseries et n’était pas irrité, à l’inverse de son père, lorsqu’elle invitait ses amies pour le goûter.
Il écoutait volontiers les derniers commérages, et faisait des remarques spirituelles et sans méchanceté ; elle trouvait donc qu’ils s’entendaient parfaitement.
Quand il lui proposa de licencier la bonne et de prendre à la place une femme de ménage, elle fut aussitôt d’accord. Elle se contenta de fermer les chambres inutilisées et de restreindre leur train de vie.
Quand elle lui avait demandé ce qu’il avait contre la bonne, Toni avait simplement répondu: « Elle dérange « . »

Extraits
« Elle ouvrit le coffre, il était vide, les deux tiroirs du haut de la commode l’étaient également, mais dans le troisième tiroir, elle trouva un cierge de communiant, un petit cheval de bois, une pile de cahiers d’écolier et une boîte pleine de cartes postales et de photographies.
Le cheval de bois, elle le reconnut. Tout en le tournant entre ses doigts, elle eut peur d’éprouver de l’émotion ou du chagrin, mais il n’en fut rien. La fenêtre était grande ouverte et, du jardin, montait l’odeur du foin. Betty se souvint de la jeune femme, qui, si souvent, s’était penchée la nuit à la fenêtre, les yeux pleins de larmes, émue, livrée sans force au parfum envoûtant de l’été. » p. 16

« Tu dois devenir aussi grande et aussi forte que nous », disait la bonne en lui remplissant la bouche de miel et de bouillie. Lieserl regardait le visage semé de taches de rousseur sous les cheveux roux, percevait la chaleur du corps moelleux et savait dans son cœur que jamais elle ne deviendrait comme ça. » p. 19

À propos de l’auteur
Après des études de philologie allemande à Vienne, Marlen Haushofer (1920-1970) se marie et élève deux enfants. Tiraillée entre ses devoirs de mère au foyer et ses ambitions littéraires, elle est obligée d’écrire son œuvre tôt le matin ou la nuit. C’est à partir de 1946 qu’elle publie ses premiers contes dans des journaux; suivront ensuite des nouvelles et des romans. Son œuvre, dont la plupart des protagonistes sont des femmes, est marquée par l’intrusion de troublantes fantasmagories dans la banalité du quotidien. Avec Le Mur invisible (1963), son talent est enfin reconnu dans son pays mais elle disparaît déjà en 1970, à 50 ans. Plus tard, ce sont les féministes qui ont révélé son travail au grand public. Désormais, elle fait partie de ces femmes-écrivains dont les héroïnes sont inoubliables. (Source: Éditions Jacqueline Chambon)

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Tous tes enfants dispersés

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Trois ans après le génocide Blanche revient au Rwanda retrouver Immaculata, sa mère qui a échappé de peu au massacre et Bosco, son demi-frère qui était engagé dans l’armée régulière. Arrivant de Bordeaux, où elle essaie de construire une nouvelle vie, elle va se heurter à un mur de silence.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Retrouvailles de cœurs en lambeaux»

Dans ce beau premier roman de Beata Umubyeyi Mairesse une famille séparée par le génocide rwandais essaie de renouer les liens distendus au-delà des générations et des silences et d’oublier les fantômes qui la hante.

1997 à Butare, au sud du Rwanda. Blanche revient dans ce pays qu’elle a quitté trois ans plus tôt. C’est l’histoire de ses retrouvailles avec sa famille que nous raconte Beata Umubyeyi Mairesse dans ce premier roman à forte densité dramatique. Car les mots ne veulent plus sortir, les liens sont trop distendus. Car chacun combat d’abord ses propres fantômes.
Immaculata, la mère de Blanche, a perdu ses maris. Le père de Blanche est un ingénieur français qui a filé en métropole sans demander son reste, laissant son épouse et ses deux enfants – elle a aussi eu un fils avec Damascène, un Hutu qui est parti à Moscou – affronter les mois plus difficiles de son existence. Elle parviendra à confier sa fille à des expatriés évacués par l’armée belge tandis que son fils Bosco part au front pour défendre son pays. Durant trois mois, elle vivra terrée dans une librairie avant que son fils ne vienne la sortir de cet enfer.
En reconstituant le puzzle familial, on se rend bien compte combien leurs trajectoires différentes les ont éloignés les uns des autres. Tout tes enfants dispersés est bien le roman de l’incommunicabilité. De la mère avec ses enfants, du frère avec sa sœur, du petit-fils avec sa grand-mère. Même si l’on sent bien qu’une âme innocente comme l’est Stokely, peut être le premier à dépasser les non-dits, les peines intérieures, les rancœurs et les préjugés érigés au fil des ans. Stokely est le fils de Blanche et de Samora, un métis comme elle, rencontré à Bordeaux et avec lequel elle a eu envie de se construire une nouvelle vie.
Mais avant que l’enfant ne puisse s’exprimer et rendre la parole à sa grand-mère, il devra lui aussi franchir quelques obstacles. Né avec un frein de langue trop court, il devra être opéré. Baptisé par erreur Kunuma (qui se traduit par «se taire ou devenir muet»), il lui faudra devenir Kanuma («petite colombe») et apprendre le kinyarwanda pour s’ouvrir de nouveaux horizons.
Racontée à trois voix, cette histoire d’exil et d’oubli, de culpabilité et de pardon, de colonisation et d’accueil, de deuil et de naissance est aussi celle de femmes qui doivent apprendre à trouver leur voie – leur voix – dans un monde où les hommes entendent les soumettre, y compris en s’appropriant l’histoire et en la transformant. Bosco veut par exemple faire de sa sœur la complice des blancs chez qui elle habite désormais et dont le comportement durant le génocide fut loin d’être exemplaire.
Un thème que l’on retrouve dans le formidable roman de Yoan Smadja, J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi, et qui montre aussi combien les cicatrices sont difficiles à effacer, combien il est difficile de surmonter certains traumatismes.

Tous tes enfants dispersés
Beata Umubyeyi Mairesse
Éditions Autrement
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782746751392
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Rwanda, à Butare en venant de Kigali et Kampala, ainsi qu’à Save, Kanombe, Kibuye, Gitarama, Ruhango, Ruhashya, Nyanza, Rubona. On y évoque aussi Bordeaux, Paris et Bruxelles.

Quand?
L’action se situe de 1994 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-on réparer l’irréparable, rassembler ceux que l’histoire a dispersés? Blanche, rwandaise, vit à Bordeaux après avoir fui le génocide des Tutsis de 1994. Elle a construit sa vie en France, avec son mari et son enfant métis Stokely. Mais après des années d’exil, quand Blanche rend visite à sa mère Immaculata, la mémoire douloureuse refait surface. Celle qui est restée et celle qui est partie pourront-elles se parler, se pardonner, s’aimer de nouveau? Stokely, lui, pris entre deux pays, veut comprendre d’où il vient.
Ode aux mères persévérantes, à la transmission, à la pulsion de vie qui anime chacun d’entre nous, Tous tes enfants dispersés porte les voix de trois générations tentant de renouer des liens brisés et de trouver leur place dans le monde d’aujourd’hui. Ce premier roman fait preuve d’une sensibilité impressionnante et signe la naissance d’une voix importante.

68 premières fois
Blog T Livres T Arts 
Blog Les lectures de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Jean-Yves Potel)
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Beata Umubyeyi Mairesse présente Tous tes enfants dispersés © Production Autrement éditions

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Blanche
«C’est l’heure où la paix se risque dehors. Nos tueurs sont fatigués de leur longue journée de travail, ils rentrent laver leurs pieds et se reposer. Nous laissons nos cœurs s’endormir un instant et attendons la nuit noire pour aller gratter le sol à la recherche d’une racine d’igname ou de quelques patates douces à croquer, d’une flaque d’eau à laper. Entre eux et nous, les chiens, qui ont couru toute la journée, commencent à s’assoupir, le ventre lourd d’une ripaille humaine que leur race n’est pas près d’oublier. Ils deviendront bientôt sauvages, se mettront même à croquer les chairs vivantes, mouvantes, ayant bien compris qu’il n’y a désormais plus de frontières entre les bêtes et leurs maîtres. Mais pour l’heure, la paix, minuscule, clandestine, sait qu’il n’y a plus sur les sentiers aucune âme qui vive capable de la capturer. Alors, elle sort saluer les herbes hautes qui redressent l’échine sur les collines, saluer les oiseaux qui sont restés toute la journée la tête sous l’aile pour ne pas assister, pour ne pas se voir un jour sommés de venir témoigner à la barre d’un quelconque tribunal qui ne manquera pas d’arriver, saluer les fleurs gorgées d’eau de la saison des pluies qui peinent à exhaler encore et malgré tout un parfum de vie là où la puanteur a tout envahi.»
Tu disais cela quand tu parlais encore, Mama, à mots troués, en attendant que ton fils Bosco rentre du cabaret, cette soirée de 1997.
Tu utilisais le temps présent à cette heure exténuée du jour pour raconter tes souvenirs du mois d’avril 1994, comme si trois années ne nous avaient pas irrémédiablement séparées. Et les volutes blanches qui s’échappaient de ta main, celles qui sortaient de ma bouche entrouverte, toi Impala, moi Intore, les deux marques de cigarettes d’avant, les seules que nous voulions encore goûter comme pour conjurer le temps assassin, à moins que ça n’ait été une façon de s’étouffer à petit feu avec les effluves du passé, nos volutes se rejoignaient, nous entouraient d’un nuage rassurant.
Assises sur le même petit banc de bois brinquebalant qu’autrefois, sur la barza, la terrasse, de la grand-rue de Butare, nous étions cachées des passants par les larges troncs des jacarandas. Tu te laissais aller à parler du mois de lait qui était devenu celui du sang, ukwezi kwa mata kwahindutse ukw’amaraso, entre deux silences qui auraient tout aussi bien pu être des sanglots à couper au couteau et je t’écoutais sans savoir si ma main qui me demandait de te serrer le poignet n’allait pas te faire sursauter. Je restais donc immobile en soufflant fort ma fumée vers la tienne pour qu’elle t’atteigne et desserre ton chagrin figé. Bien que je n’y connaisse rien à la chimie, je me suis souvenue de ce joli mot de sublimation lorsque notre professeur nous avait raconté comment le solide devient gaz et je pensais qu’il devait y avoir un procédé qui de la même façon permettrait à des corps devenus rigides de s’envoler en fumée sans mourir pour autant, de se rejoindre harmonieusement dans les airs, invisibles aux passants. Je me suis imaginée en Intore, danseur guerrier coiffé de longs cheveux ivoire, d’une lance érodée et d’un minuscule bouclier en bois sculpté, voltigeant autour de toi l’Impala aux cornes torturées, antilope pourchassée, t’entourant d’une haie de mots sauvés, de mots ressuscités. Moi l’Intore valeureux, les bras tendus, le dos cambré, je faisais trembler la terre de mes pieds ornés de grelots amayugi, je faisais reculer l’ennemi menaçant en vantant tes hauts faits, tes enfants, tes amants, ta liberté si cher payée. Et pendant que la nuit nous aidait à disparaître rapidement dans la pénombre de la barza, j’écoutais ta voix en hochant la tête, et si mes mouvements étaient imperceptibles, parce que j’avais oublié depuis longtemps comment te toucher, là-haut dans la fumée, je faisais voler les mèches de sisal blanc ornant mon front comme un Intore, poète danseur, combattant d’apparat capable de conjurer ta mort du mois d’avril.
Un moment tu t’es tue, un arrêt incongru au milieu d’une phrase, tu as sursauté, poussé un petit cri puis un son étrange est sorti de ta gorge. J’ai cru que tu pleurais, j’ai scruté ton visage qui se détachait dans l’air enfumé, la ligne droite de ton nez éclairé avec précision par les derniers rayons du soleil couchant, j’ai craint que tu ne puisses plus contenir quelque souvenir brutal dans ta langue métaphorique qui m’avait jusqu’alors protégée, qui a protégé tous ceux qui n’ont pas voulu savoir jusqu’où était allée l’ignominie, et tout mon courage d’Intore s’est enfoui dans ma poitrine immobile. J’ai attendu, le ventre noué, attendu jusqu’à ce que je réalise que tu riais doucement, une fleur de jacaranda entre les mains. Elle était tombée de l’arbre devant nous, t’avait fait peur, cette peur enfantine qui menace de resurgir toute la vie au crépuscule, en dépit des épreuves vaillamment surmontées et de la raison que procure l’expérience du monde. Tu riais de ta peur, sans doute aussi pour éloigner les souvenirs qui t’avaient envahie durant ce bref instant où tu m’avais un peu raconté.
Tu as porté la fleur à tes narines, l’as longuement respirée, puis me l’as donnée dans un geste étonnamment délicat, contrastant avec les mouvements heurtés et l’humeur hiératique dans laquelle je t’avais retrouvée deux semaines auparavant.
J’ai caressé de l’index la clochette allongée dont la couleur bleu violacé était en parfaite concordance avec le crépuscule mourant à cet instant précis sur Butare. Le vent s’était levé, faisant bruisser le feuillage sombre des arbres et la nuit est tombée brusquement, sans sommation, comme elle sait si bien le faire, là-bas. Dans la vallée derrière la librairie, les grenouilles se sont immédiatement mises à coasser de concert, on aurait dit qu’elles attendaient le signal. Je t’ai rendu la fleur, tu l’as effleurée avec ta joue puis l’as jetée sur la terre sèche au pied du jacaranda. Il m’a semblé voir tes épaules se courber d’accablement. »

Extraits
« À quoi ai-je pensé pendant ces premières heures au pays? J’avais atterri la veille au soir avec la résolution de ne pas passer plus d’une nuit à Kigali et de demander dès le lendemain à ma nouvelle amie Laura de me conduire à la gare routière pour descendre vers le sud. C’était la seule que j’avais informée de mon voyage, parce que j’avais besoin d’un point de chute dans le pays, parce que je savais qu’elle garderait le secret le temps qu’il faudrait, elle l’étrangère rencontrée quelques mois auparavant chez des amis de Bordeaux. Quand elle avait dit, au détour d’une conversation à peine audible, au milieu des rires et de la musique, qu’elle partait travailler la semaine suivante au Rwanda, j’avais voulu y voir un signe. Je m’étais décidée le jour même à acheter un billet d’avion mais j’ignorais encore si j’allais avoir la détermination suffisante pour l’utiliser. Laura avait dépassé la quarantaine, elle offrait le regard taciturne de celle qui est allée sauver l’espoir des plus sombres retranchements de l’âme humaine, et un sourire étonnamment serein. » p. 21-22

« Qu’est-ce qui avait changé ici ?
Peut-être que les centaines de milliers d’anciens exilés tutsi qui étaient rentrés après la guerre avaient importé d’autres façons de vivre, qu’on ne se préoccupait plus tant d’égrener les généalogies, à moins que je n’aie dramatisé à outrance le souvenir des interactions avec mes compatriotes d’autrefois, ces moments de présentation où je me liquéfiais, prise au piège de ma carnation. J’étais surprise de voir que la conversation prenait un autre tour, plus sinueux. Il ne me demanda pas de parler de ma mère, ni de son mari. Il dit: «Tu es partie en 94?», je hochai la tête. Puis il laissa un silence presque complice s’installer. Il avait respecté mon mutisme en poussant l’accélérateur en même temps que le volume de la radio qui diffusait une rumba congolaise identique à celle qui passait sur Radio Rwanda, trois ans auparavant. J’avais redressé la tête, laissant mon regard se perdre dans les méandres de la route en macadam. » p. 28

À propos de l’auteur
Beata Umubyeyi Mairesse est née à Butare au Rwanda en 1979. Elle arrive en France en 1994 après avoir survécu au génocide des Tutsi. Elle poursuit ses études en France : hypokhâgne- khâgne puis Sciences-Po Lille et un DESS en développement et coopération internationale à la Sorbonne. Coordinatrice de projet pour MSF, chargée de programmes au Samu social International, assistante à la recherche à l’Université d’Ottawa, chargée de mission AIDES, elle anime des rencontres littéraires à Bordeaux où elle vit. Ses recueils de nouvelles Ejo et Lézardes (La Cheminante, 2015, 2017) ont reçu le Prix François-Augiéras, le Prix de l’Estuaire et le Prix du livre Ailleurs. (Source: Éditions Autrement)

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À crier dans les ruines

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Sélectionné pour le prix Stanislas du premier roman
Talents Cultura de la rentrée

En deux mots:
La catastrophe de Tchernobyl pousse Léna à fuir une terre irradiée, laissant derrière elle Ivan, son amoureux, et ses belles promesses. C’est désormais en France qu’elle doit se construire un avenir… qui la conduira vingt ans plus tard à revenir dans la cité martyr de Pripiat.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Retour à Tchernobyl

L’émotion sourd de toutes les pages du premier roman d’Alexandra Koszelyk. «À crier dans les ruines» est un chant d’amour à une terre, à un serment de jeunesse, mais aussi une terrible déchirure.

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, de ce 26 avril 1986 où un accident nucléaire dans la centrale de Tchernobyl a soudain transformé les belles certitudes sur le progrès et les avancées de la science en un drame mortel qui a secoué le monde. Je vous parle d’un temps où l’Allemagne et la Suisse interdisaient la consommation de légumes de son potager et où le fameux nuage s’étant arrêté à la frontière, la France ne «courait aucun risque». Je vous parle d’un temps où l’information sur la catastrophe, les victimes, le traitement du problème et la zone contaminée était très parcellaire, en grande partie censurée par les autorités russes (et quand on voit le traitement de l’accident nucléaire des derniers jours, on se dit que rien n’avait vraiment changé de ce côté).
Je vous parle d’un temps qui a fait basculer du jour au lendemain la vie de milliers de personnes, notamment celle de Léna, le personnage au centre de ce beau roman.
Les premières pages se déroulent en 2006, vingt ans après la catastrophe, au moment où Léna arrive à Kiev pour s’inscrire à une excursion vers Pripiat avec quelques touristes dont la curiosité est plus forte que le risque encouru. Mais pour elle, on va le comprendre très vite, ce voyage revêt un caractère autrement plus important: elle revient dans la ville où elle a passé son enfance, dans la ville où elle a connu Ivan, auprès de l’arbre sur lequel a été gravé la preuve de leur amour, là où elle a fait un serment qu’elle n’aura pu tenir.
Le brutal arrachement à cette terre frappe aussi ses parents et sa grand-mère Zenka qui laisse derrière elle, dans le train de l’exil, «son chez-soi, sa langue, et des amis déjà enterrés». Dimitri, son père, a pu trouver un emploi à Flamanville, non loin de Cherbourg, où ses connaissances dans le domaine nucléaire sont appréciées.
Suivent alors des pages fortes sur l’exil et sur la façon dont on peut essayer de surmonter ce déchirement. Léna trouve un réconfort dans la lecture : «Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne.»
La lecture et l’écriture. Car l’adolescente espère toujours que ses lettres trouveront Ivan qui, de son côté lui écrit aussi. Des lettres qu’il n’envoie pas, mais dans lesquelles il dit son espoir puis sa peine. Il raconte la vie à quelques kilomètres de ce maudit réacteur n°4 et le fol espoir né après la chute du mur de Berlin. Il raconte comment la douleur s’est transformée en colère: «J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent. Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites.»
On aura compris dès les premières pages que Léna n’a rien oublié. Mais peut-on effacer vingt ans de sa vie et retrouver ses racines?
La plume sensible d’Alexandra Koszelyk – qui a eu la bonne idée d’aller, à l’instar de Jean d’Ormesson, chercher son titre dans les poèmes d’Aragon – donne à ce roman une profondeur, une humanité, une force peu communes. Si bien que je n’ai qu’une certitude en refermant ce roman: il ne sera pas inutile de crier dans les ruines, car le message sera entendu!

À crier dans les ruines
Alexandra Koszelyk
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
240 p., 19 €
EAN 9782373050660
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Pripiat, commune proche de Tchernobyl, située dans la zone interdite ainsi qu’à Kiev puis en France, principalement à Cherbourg et Flamanville. On y évoque aussi le voyage de l’exil passant par Kiev, Jytomyr, Ternopil, Lviv, Tarnów, Cracovie, Varsovie, Poznań, Francfort et un séjour en Italie, à Sorrente.

Quand?
L’action se situe de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’odyssée d’une jeune femme, déterminée à retrouver son pays et son amour, tous deux détruits par Tchernobyl. Lena et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans l’usine de leur ville, bouleverse leurs vies. L’usine en question, c’est la centrale de Tchernobyl. Et nous sommes en 1986. Les deux amoureux sont séparés. Lena part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Lena, quant à elle, grandit dans un pays qui n’est pas le sien. Elle s’efforce d’oublier. Mais, un jour, tout ce qui est enfoui remonte, revient, et elle part retrouver le pays qu’elle a quitté vingt ans plus tôt.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Just a word (Nicolas Winter)
L’Albatros, le blog de Nicolas Houguet
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Agathe the Book
Blog Sur la route de Jostein
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Daily Mars
Culturez-vous (entretien avec l’auteur)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. Mais de fines particules assombrissent les lumières de la ville, la grisaille embrume ses souvenirs. Des silhouettes la frôlent et semblent appartenir à un autre temps. Quand elle remonte le col de sa veste, un homme lui fait signe de l’autre côté de la rue puis s’approche. À quelques mètres d’elle, il découvre son erreur: il l’a prise pour une autre. Elle comprend à peine ses excuses en russe. Léna regarde la silhouette, celle-ci n’est déjà plus qu’un point à l’horizon.
«À la prochaine à droite, vous serez arrivé à votre destination.»
La voix métallique du GPS la sort de sa rêverie. Au bout de l’allée clignotent les néons de l’agence de voyages. Elle pousse la porte, de l’air chaud enveloppe ses mollets. Derrière le comptoir se tient une femme qui lui tend un dépliant. Ici, une seule destination est proposée.
«Pour vous rendre dans la ville fantôme Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec votre groupe. Deux conditions à remplir pour y accéder: vous devez me certifier que vous avez plus de dix-huit ans et que vous n’êtes pas enceinte. Vous signerez ce papier en deux exemplaires. Un pour vous, un pour moi.»
Le prix annoncé est élevé, mais Léna ne tergiverse pas quand elle dépose cinq cents dollars sur le comptoir. La femme au tailleur vert compte un à un les vingt-cinq billets de vingt dollars. Elle mouille son doigt puis l’applique sur le coin du billet. Une petite trace se forme avant de s’évanouir. L’hôtesse en fait un tas ordonné puis les range dans une boite rouillée. Lorsqu’elle la referme, le grincement remplit la pièce vide. D’un tiroir, elle sort un registre d’inscription. De la poussière tournoie quand elle le dépose sur son bureau.
«Il me reste une place pour demain. Mais peut-être est-ce trop tôt?»
Léna n’ose y croire, elle fixe la femme quelques secondes, puis sourit en signe d’acquiescement. Quand elle repasse le seuil de l’agence, le ciel lui semble moins gris.
La nuit, le sommeil peine à venir: la lumière de la diode du téléviseur l’empêche de s’endormir. Léna se retourne, s’enroule dans le drap, sans jamais trouver le sommeil. À trois heures du matin, elle s’avoue vaincue. Elle tâtonne et appuie sur l’interrupteur de la lampe. Une lumière jaune envahit la pièce. Elle plisse les yeux puis sort un roman de sa valise, une araignée en surgit. Léna sursaute puis regarde ce corps velu, il sera son compagnon de nuit. Les pages tournent, les heures défilent, Léna découvre le destin d’une femme brisée par l’Histoire. Le personnage s’appelle Lara : le prénom commence et finit comma le sien. Léna se rendort sur cette pensée quand let premières lueurs du jour arrivent.
« Ma charmante, mon inoubliable! Tant que le creux de mes bras se souviendra de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serai avec toi.»
Le livre tombe sans bruit, les lettres du titre Le Docteur Jivago paraissent plus noires sur le carmin de la moquette. Dans un coin, l’arachnide tisse sa toile sans se préoccuper du temps.
Trois heures plus tard, Léna est en avance. Elle a trouvé refuge dans un café, tout près du lieu de rendez-vous. Derrière la vitre, le monument de la place Maïdan impose sa verticalité. Quelques instants, le regard de Léna se perd sur la statue qui surplombe la colonne: érigée en 2001 pour commémorer les dix ans de l’indépendance, Berehynia, la déesse mère de la Nature et protectrice de l’Arbre de Vie, domine la ville. Les bras levés, elle s’ouvre au monde et porte un rameau d’or. Léna repense à sa grand-mère. La voix des souvenirs se superpose à la musique criarde du café. Pendant quelques secondes, elle est dans le parc de Pripiat, avec Zenka, quand elle lui racontait ce mythe. »

Extraits
« Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne. »

« J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent.
Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites. Après, on trouve toujours des choses pour s’en détourner. Se divertir. Qu’as-tu trouvé là-bas pour y rester? Je ne te suffisais pas? L’homme est pourri jusqu’à la moelle. Les dirigeants ont détruit ma vie, la région, ce pays. Tu sais ce que ça fait de voir la mort en face? De voir les gens tomber malades? »

À propos de l’auteur
Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien. Diplômée à l’Université de Caen Normandie (1995-2001), elle travaille à Saint-Germain-en-Laye depuis 2001. En parallèle, elle est formatrice pour l’association Paysage et patrimoine sans frontières, un prestataire de formation au paysage, au jardin et à l’histoire des arts. Elle écrit également sur son blog personnel consacré à la littérature Bric à Book. À crier dans les ruines est son premier roman. (Source : Livres Hebdo / Twitter)

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Diên Biên Phù

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En deux mots:
À Diên Biên Phù un soldat français va vivre les trois expériences les plus fortes de sa vie. Il est blessé au combat, secouru par un camarade sénégalais et rencontre l’amour de sa vie. Vingt ans après, il veut retrouver Maï Lan et part pour le Vietnam.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Sur la trace d’un amour perdu

Un premier roman qui résonne déjà comme l’œuvre d’une vie. En racontant le retour au Vietnam d’un soldat français vingt ans après Diên Biên Phù, Marc Alexandre Oho Bambe nous offre un roman d’amour absolu.

Quel choc! Voilà sans doute l’un des plus beaux romans qu’il m’a été donné de lire cette année. Marc Alexandre Oho Bambe s’inscrit pour moi dans la lignée de ces auteurs qui portent en eux une histoire forte qu’ils écrivent et réécrivent des dizaine sde fois avant de la poser sur le papier. Une histoire qu’ils veulent parfaite, entière, définitive. Une histoire dont chaque mot est pesé, chaque phrase pensée. Le slameur et poète qui se produit sous le nom de Capitaine Alexandre est désormais aussi un grand écrivain dont il faudra retenir le nom: Marc Alexandre Oho Bambe.
Le livre s’ouvre sur le rappel de cette ultime bataille de ce que l’on appelait alors la Guerre d’Indochine et qui fît plus d’un demi-million de morts :
« Diên Biên Phù,
Joli nom, pour un naufrage.
Diên Biên Phù,
Trois syllabes de sang, un son de claque et de défaite.
Pour nous, les hommes.
Le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours et cinquante-sept nuits âpres, nous rendons les armes, vaincus par les troupes viêtminh. »
Les jeunes générations ont peut-être oublié aujourd’hui la déflagration provoquée par cette défaite. Alexandre, le narrateur, marqué non seulement dans sa chair mais aussi dans son cœur nous le rappelle en quelques lignes: « Nous avons perdu la bataille, la guerre et l’honneur. L’honneur de la France coloniale. » Pour les autorités françaises, il faut dès lors essayer de tirer au plus vite un trait sur cette humiliante défaite en rapatriant au plus vite le contingent.
Pour Alexandre, ce rapatriement n’est pas un soulagement, mais un nouveau déchirement. Il laisse derrière lui Alassane Diop, le camarade de régiment sénégalais qui lui a sauvé la vie et avec lequel il a noué une solide amitié et Maï Lan, la femme dont il est passionnément amoureux. Lui qui avait grandi dans l’idée que le combat pour la civilisation était juste avait compris la légitimité des autochtones dans leur aspiration à la liberté. Avec Diop, son «frère d’une autre terre», il avait aussi compris qu’une civilisation sans cœur était moribonde et sans honneur.
Si en 1954, on ne parlait pas encore de syndrome post-traumatique, on comprend fort bien dans quel état psychologique devaient être les soldats qui retrouvaient le sol de France.
Pour Alexandre, les choses vont se faire «sans lui». Il sera plus spectateur qu’acteur de sa vie de famille, épousera Mireille et lui fera des enfants. «Nous devions avoir une belle vie. C’était la promesse du jour. Mais le jour ne tint pas sa promesse. Et la nuit finit par tomber. Sur nous, Mireille et moi, notre mariage arrangé, les hommes en guerre contre eux-mêmes, l’humanité dérangée. Je partis m’abîmer à la violence du monde, me construire et chercher ma place dans les décombres de mon être et le vacarme des bombes.»
Pour survivre, il utilise la recette de son ami Diop, il écrit. «Écrire pour laisser une trace. Ma trace.» Il lui faudra vingt ans pour pouvoir comprendre qu’il vivait une vie de procuration, qu’il n’était qu’une sorte d’ectoplasme. «Je n’ai jamais pu m’habituer à la mort, pas même à la mienne. Je n’ai jamais pu m’habituer à la mort. Et pourtant je suis mort vivant, Depuis vingt ans.»
Il comprend alors que son amour pour Maï Lan est toujours aussi fort, qu’il lui faut retourner à Hanoï, quitte à blesser sa famille. Il part sans se retourner, il part pour ne plus revenir.
Retrouve le Normandie qui «était la base de repos des soldats français. C’est là aussi que me retrouvait Maï. On buvait quelques verres, on dansait, on parlait, on riait fort, on s’aimait, défiant l’absurdité du monde. Et la guerre. Ensuite on s’échappait hôtel de la Paix quelques pas plus loin, pour baiser. Ou faire l’amour. Et oublier. La condition humaine et nos pays, patries ennemies.»
Il brûle d’un fol espoir, celui de retrouver la femme de sa vie. La femme qu’il croise au bar est touchée par son histoire, accepte de l’aider, quand bien même le fil est très ténu.
On rêve avec lui, on espère qu’un amour aussi pur sera récompensé. On craint aussi les ravages du temps, la nouvelle défaite. Disons simplement que la fin de ce roman bouleversant est à la hauteur de la quête. Précipitez-vous sur ce livre magnifique qui, et c’est là mon seul regret, aura échappé à la sagacité du comité de sélection des «68 premières fois». Quoiqu’il en soit, il fait désormais partie de ma bibliothèque idéale!

Diên Biên Phù
Marc Alexandre Oho Bambe
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
232 p., 19 €
EAN : 9782848052823
Paru en mars 2018

Où?
Le roman se déroule au Vietnam, à Hanoï, à Diên Biên Phù et à Mu Cang Chai dans la province de Yen Bai, ainsi qu’en France, notamment à Paris.

Quand?
L’action se situe en 1954, puis vingt années plus tard.

Ce qu’en dit l’éditeur
Étrangement, j’avais le sentiment de devoir quelque chose à cette guerre: l’homme que j’étais devenu et quelques-unes des rencontres les plus déterminantes de ma vie.
Étrangement, j’avais trouvé la clé de mon existence, l’amour grand et l’amitié inconditionnelle.
En temps de guerre.
Au milieu de tant de morts, tant de destins brisés.
Vingt ans après Diên Biên Phù, Alexandre, un ancien soldat français, revient au Viêtnam sur les traces de la «fille au visage lune» qu’il a follement aimée. L’horreur et l’absurdité de la guerre étaient vite apparues à l’engagé mal marié et désorienté qui avait cédé à la propagande du ministère. Au cœur de l’enfer, il rencontra les deux êtres qui le révélèrent à lui-même et modelèrent l’homme épris de justice et le journaliste militant pour les indépendances qu’il allait devenir: Maï Lan, qu’il n’oubliera jamais, et Alassane Diop, son camarade de régiment sénégalais, qui lui sauva la vie.
Avec ce roman vibrant, intense, rythmé par les poèmes qu’Alexandre a pendant vingt ans écrits à l’absente, Marc Alexandre Oho Bambe nous embarque dans une histoire d’amour et d’amitié éperdus, qui est aussi celle d’une quête de vérité.

Les critiques
Babelio
Africultures (Aminata Aïdara)
RCF (Le livre de la semaine – Yves Viollier)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Page des libraires (Sarah Gastel – Librairie Terre des livres, Lyon)
La Vie (Yves Viollier)
Blog DOMI C LIRE 
Blog L’ivresse littéraire
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)


Marc Alexandre Oho Bambe à Diên Biên Phù, lieu d’un amour fou © Production France 24, émission «à l’affiche»

Les premières pages du livre
« Diên Biên Phù,
Joli nom, pour un naufrage.
Diên Biên Phù,
Trois syllabes de sang, un son de claque et de défaite.
Pour nous, les hommes.
Le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours et cinquante-sept nuits âpres, nous rendons les armes, vaincus par les troupes viêtminh.
Notre camp retranché tombe aux mains des bodoi, le général Giàp a gagné son pari, le combat du tigre et de l’éléphant, annoncé par Hô Chi Minh: « Le tigre tapi dans la jungle harcèlera l’éléphant figé qui, peu à peu, se videra de son sang et mourra d’épuisement. »
Tous les points d’appui fortifiés dans la plaine, destinés à couvrir notre camp, sont tombés.
Il est dix-huit heures. Nous avons perdu la bataille, la guerre et l’honneur.
L’honneur de la France coloniale.
Diên Biên Phù, depuis vingt ans mon esprit erre en ce lieu, qui me hante. J’y reviens enfin, pour retrouver des souvenirs perdus, en exil de moi-même. Je suis de retour ici pour une femme, flamme rencontrée pendant la guerre. Nous nous étions aimés, sans bruit ni fureur, avant de nous séparer, contraints.
Dans la stridence du silence.
J’étais jeune et mal marié, rêveur, avide de voyages et d’aventures, de douces drogues dures et d’écriture. Passions voraces et dévastatrices pour les âmes comme la mienne, en quête d’absolu, inatteignable.
À la recherche de moi-même, j’avais trouvé Maï Lan. Frêle et mystérieuse jeune femme, qui allait s’éprendre d’un soldat en guerre contre son pays.
Et contre lui-même.
Il y a des êtres qu’on rencontre trop tard pour ne pas les aimer.
Maï Lan.
Retour à Diên Biên Phù.
À la recherche d’un amour jeune et vieux, fou.
De vingt ans.
Retour ici, en pèlerinage.
Cette fille est ma faille, mon alcool, ma parabole.
Et son pays, mon gouffre néant: j’y suis mort et m’y suis enterré, avec mes dernières illusions sur l’humanité, sur moi-même et sur ma propre patrie, « terre des
droits de l’homme ». C’est ainsi, ainsi qu’elle aime, qu’elle aime qu’on la nomme.
Je suis mort ici, en Indochine.
Avant de renaître, puis mourir encore.
Dans le regard de Maï.
Il y a vingt ans.
C’était la guerre. »

Extrait
« Retour à Diên Biên Phù.
À la recherche d’un amour jeune et vieux, fou.
Retour ici, avec l’espoir mitraillé de retrouver celle qui m’accoucha.
Retour ici, pour mourir où je suis né, dans un corps-à-corps fiévreux.
Retour ici, après vingt ans d’exil intérieur, l’âme en feu. Je suis revenu ici, où je suis tombé amoureux, pour ne plus jamais me relever. Je suis revenu ici, pour finir mon voyage. Dans une bulle d’opium ou de tendresse.
Je suis revenu ici, pour écrire la dernière page. De mon livre de vie.
Je suis de retour à Diên Biên Phù.
Pour mettre un point final à ma peine ou mourir en paix, dans les bras ou le doux souvenir de mon amour siamois au visage lune, Maï Lan, unique soleil dans la nuit. »

À propos de l’auteur
Marc Alexandre Oho Bambe, alias Capitaine Alexandre, est poète et slameur. Né en 1976 à Douala, au Cameroun, il est bercé par la poésie dès son plus jeune âge, notamment par Aimé Césaire et René Char (à qui il rendra hommage en choisissant son nom de scène). Arrivé en France à dix-sept ans, il étudie à Lille, travaille brièvement dans une agence de communication, avant de se consacrer au journalisme et à l’écriture.
En 2006, il fonde le collectif On A Slamé Sur La Lune, troupe de poètes slameurs, musiciens, metteurs en scène, plasticiens, vidéastes et performeurs, qui en 2010 sort son premier album. Les membres du collectif multiplient les interventions culturelles et les performances scéniques, et affirment leur ambition pédagogique : celle de sensibiliser le public à la poésie, au spectacle vivant et au dialogue des cultures.
À partir de 2009, Marc Alexandre Oho Bambe publie de la poésie, notamment Le Chant des possibles, aux éditions La Cheminante (prix Fetkann ! de poésie, 2014, et prix Paul Verlaine de l’Académie française, 2015), Résidents de la République (La Cheminante, 2016) et De terre, de mer, d’amour et de feu (Mémoire d’encrier, 2017).
Capitaine Alexandre slame ses textes et chante les possibles sur les scènes du monde entier, intervient lors de conférences internationales, et donne de nombreux concerts littéraires en France et à l’étranger. Sa dernière création, De terre, de mer, d’amour et de feu, est un opéra slam baroque, présenté en juin 2017 en avant-première à la Fondation Louis Vuitton dans le cadre de la Carte blanche d’Alain Mabanckou.
Marc Alexandre Oho Bambe enseigne depuis dix ans et transmet à ses élèves et ses étudiants le goût de la littérature et de la poésie. il est également chroniqueur pour Africultures, Médiapart, Wéo et Le Point Afrique. (Source : Sabine Wespieser Éditeur)

Page Wikipédia de l’auteur 
Site internet de l’auteur

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