Staline a bu la mer

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En deux mots
Dans ses rêves de gloire et de puissance, Staline a voulu dompter la nature. L’un de ses coups de folie aura été de vouloir faire disparaître la mer d’Aral. Pour cette mission, il va engager un jeune ingénieur, Leonid Borisov, et lui promettre d’immenses moyens. Les travaux sont lancés…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Que cette mer lointaine soit mise à mort!»

Fabien Vinçon raconte dans son premier roman le projet fou imaginé par Staline, assécher la mer d’Aral et la remplacer par des champs de coton. Un drame qui est aussi l’occasion d’une réflexion sur nos rapports à la nature.

Trois fois rien. Il n’aura fallu qu’un coup de vent et un refroidissement et un rapport expliquant que sur les bords de la mer d’Aral, on se laissait aller à faire la fête et à boire un peu trop pour que Staline se mette en colère et hurle: «Que cette mer lointaine soit mise à mort! Elle renferme la sédition en son sein. Deux attentats ignobles ont été perpétrés contre les plus hautes autorités de ce pays. La science nous permettra d’effacer une mer frondeuse qui n’a pas sa place dans le monde radieux que nous édifions.»
C’est ainsi qu’est décidé, le 12 septembre 1950, de creuser le grand canal turkmène qui détournera le fleuve Amou-Daria vers la mer Caspienne. Un chantier gigantesque de mille kilomètres à travers le désert du Karakoum, planifié en cinq ans et qui doit s’accompagner de trois usines hydro-électriques et l’objectif de décupler la production de coton.
Pour mener à bien ce projet l’ingénieur-amiral Aristote Bérézinsky va mandater un jeune ingénieur prêt à tout pour sortir du lot, Leonid Borisov. En combattant «l’attitude honteusement antisoviétique de la mer d’Aral», il a trouvé un défi à sa (dé)mesure. Accompagné de milliers d’hommes, il part s’installer à Mouïnak, d’où il va superviser les travaux gigantesques consistant à détourner les deux grands fleuves qui l’alimentent.
Une première énorme explosion va secouer le pays, marquant des débuts prometteurs pour Leonid qui réussit à détourner le cours de l’Amou-Daria et le début de la fin pour les habitants de la région, les Ouzbeks et les Kazakhs.
D’abord fascinés par l’intérêt de Moscou pour leur région reculée, les autochtones vont vite déchanter, puis entrer en résistance. Car ils comprennent très vite qu’ils ont été dupés et que Staline ne les considère que comme quantité négligeable, que comme des rebelles qu’il s’agit de mater.
Fabien Vinçon raconte l’avancée des travaux en parallèle à la fièvre qui s’est emparée des dirigeants. Borisov va même s’interdire de s’engager plus avant dans une liaison amoureuse pour ne pas voir ses sentiments prendre le pas sur sa mission. Une ténacité ou un aveuglement, c’est selon, qui lui vaudra le Prix Staline. On sait qu’il réussira, provoquant ainsi une catastrophe écologique majeure, mais le romancier nous fait partager ses états d’âme et ses angoisses. Il détaille aussi la machine répressive qui, du jour au lendemain peut s’emballer et faire du héros du jour un ennemi public le lendemain. La chronique de cette machinerie infernale donne du relief au roman. Il montre aussi que, bien ou mal intentionné, on ne s’attaque pas impunément à la nature et à ses lois. Des pêcheurs, des sous-mariniers et quelques femmes folles sont là pour en témoigner.

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Staline a bu la mer
Fabien Vinçon
Éditions Anne-Carrière
Premier roman
272 p., 19 €
EAN 9782380822663
Paru le 13/01/2023

Où?
Le roman est situé en ex-Union soviétique, principalement à Moscou, puis du côté de la mer d’Aral, à Mouïnak et Aralsk.

Quand?
L’action se déroule de 1948 à 1953.

Ce qu’en dit l’éditeur
1948. Joseph Staline lance son grand plan de transformation de la nature. Au crépuscule de son règne, le tyran n’a plus qu’un adversaire à sa mesure : la planète. Il veut la dominer par ses grands travaux. Miné par la maladie, enfermé dans ses forteresses, le petit père de peuples, 70 ans, redoute les complots. D’où vient le vent déchaîné qui le pourchasse ? Sous ses ordres, un jeune ingénieur fanatique reçoit l’ordre de vider une petite mer en plein désert d’Asie centrale. La grandeur de l’URSS a un prix, la folie meurtrière. Envoûtement chamanique, passion amoureuse, Leonid Borisov part pour un grand voyage. Entre fable et réalisme magique, c’est l’histoire d’un des plus grands désastres écologiques du XXe siècle : la disparition de la mer d’Aral.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Culture Tops (Bertrand Devevey)
France Inter (Chroniques littorales)
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
Fréquence Protestante (Podcast Anachroniques – Thomas Perroud)
L’Usine nouvelle
Géo (Nastasia Michaels)

Les premières pages du livre
Le baiser de la steppe
1
Une nuit sans lune, un vent déchaîné force une lucarne à l’angle du Kremlin et s’engouffre dans ses longs couloirs. Les rafales décrochent les tentures puis s’essoufflent, s’atténuent en une simple bise, rampent sous une porte, zigzaguent dans la chambre de Joseph Staline, atteignent le bord du lit, effleurent la grosse moustache argentée.
Le petit père des peuples se jette hors de sa couche, s’écrie dans le noir d’une voix étouffée qu’il cherche à gonfler d’autorité :
— Qui vient m’assassiner ?
Il boxe l’assaillant invisible, oubliant qu’il n’est plus qu’un vieil homme dont le nombril tend l’élastique du pantalon de pyjama. Les assauts du vent se jouent de lui jusqu’à l’aube puis l’abandonnent, plaqué au sol, déshonoré et muet.
Seule pièce à conviction à verser au dossier d’instruction ouvert en octobre 1949 : des relents iodés qui ont persisté dans le sillage de la bourrasque et été décelés par les meilleurs nez du MGB 1. L’attaque, qualifiée de tentative d’assassinat -perpétuée par les airs, n’est pas ébruitée mais elle mobilise les limiers de la police secrète et une poignée de dignitaires au sommet de la pyramide du pouvoir. À tour de rôle, deux patrouilles d’élite, soldats de haute stature aux cous de taureaux, montent la garde devant la porte de la chambre.
Pris de nausées et de vertiges, le maréchal reste cloué au lit pendant plusieurs jours. Il perd l’usage de la parole. La fièvre ne cesse de grimper et la chambre disparaît dans le flou. Il est frictionné de vinaigre chaud et d’eau-de-vie par sa fidèle gouvernante ; rien, cependant, ne lui rend la santé. Les sangsues sur la nuque, les cataplasmes à la moutarde seraient venus à bout d’une angine de poitrine mais ce mal aux symptômes instables reste une énigme.
Les sommités médicales de l’URSS accourent au chevet du maître. Aucun médecin n’ose diagnostiquer un deuxième accident vasculaire cérébral, celui survenu quatre ans plus tôt ayant mis Staline dans une colère folle. Aucun médecin ne tente un conseil de bon sens, qui tiendrait en quelques mots sincères et bien envoyés : « Sans vouloir te froisser, Vojd, il faut assainir ton mode de vie. Moins fumer, faire de l’exercice, te coucher tôt. Il est inutile de se révolter face à la vieillesse. Les facultés physiques et mentales de tout être humain, si génial soit-il, doivent finir un jour par décliner. » Pas plus qu’on ne s’imagine lui dire : « Rabaisse ta vanité d’un cran ! » Chacun sait qu’il menace de prison Vinogradov, son médecin personnel, qui s’est risqué à lui suggérer de prendre sa retraite. Les membres du premier cercle restent sur leurs gardes.

Deux semaines plus tard, le grand homme souffre tou¬¬jours de convulsions, bras et jambes secoués, yeux révulsés. La perplexité des médecins, leur impuissance ajoutent à la confusion générale. D’autres savants, moins académiques, sont appelés à la rescousse : chimistes de l’air, astrologues, spécialistes des caprices des vents et de la trajectoire des nuages. Les plus brillants cerveaux de l’époque se mettent à la disposition du chef suprême. Tous sont obligés de prendre au pied de la lettre ces événements absurdes alors qu’il serait tellement plus logique et rassurant de considérer Staline comme le jouet de ses propres hallucinations.
Le malade se dresse soudain au milieu de ses oreillers trempés de sueur. Ses yeux roulent d’une rage démente. Quel crédit accorder aux minuscules subordonnés qui gravitent autour de sa vie majuscule ? Il ordonne aux savants de poursuivre jusqu’au bout du monde s’il le faut le souffle sacrilège qui a osé l’humilier.
Les vils serviteurs s’exécutent. Sur la foi de leurs calculs invérifiables, on avance que le petit vent criminel naît au-dessus de l’archipel de la Résurrection, au milieu de la mer d’Aral ; nul n’a jamais entendu parler de ces îles lointaines et pour la plupart inhabitées, longues langues de sable qui s’étirent à l’infini.
Aussitôt dépêchés sur place, les scientifiques quadrillent les plages sauvages avec des sortes de filets à papillons pour capturer le souffle blasphématoire. Deux savants veillent sur la boîte en métal qui renferme les échantillons d’air marin. Ce sont d’ordinaire des camarades obéissants et réservés, mais la curiosité a bientôt raison de leur prudence. Ils entrebâillent le couvercle de la boîte et plaquent leur nez contre la fente étroite. En relevant la tête, chacun voit le visage de l’autre couvert de marbrures rouges et de cloques comme les brûlures à vif qu’inflige aux alpinistes l’oxygène presque pur du sommet des montagnes. Le soir au bivouac, dans un déluge de paroles, ils annoncent à leurs collègues qu’ils démissionnent pour se lancer dans une carrière de music-hall et profèrent d’autres idées transgressives du même acabit qu’il serait gênant de répéter ici. Les membres de la mission secrète se montrent indignés. Rapatriés par un vol spécial à Moscou, les deux inconscients sont frappés pendant plusieurs heures dans les sous-sols de la Loubianka avant de revenir à plus de raison.

Questionnés par les membres de la sûreté d’État, les rares habitants de l’archipel de la Résurrection déclarent que ce vent fou s’appelle dans leur idiome étincelant « le baiser de la steppe » ; chacun le redoute à juste titre parce qu’il se plaît à tourner les gens en ridicule. Certains insulaires refusent même d’en prononcer le nom. Les savants décident de dresser un rempart de grosses tur¬bines sur les rivages de l’archipel. Moscou doit être mis à l’abri du phénomène météorologique renégat, probablement guidé depuis un pays étranger par les ennemis capitalistes dotés d’une arme technologique encore inconnue.
Quand le baiser de la steppe se lève, les grosses hélices patriotiques rugissent, créant un souffle contraire si puissant qu’il refoule aussitôt les masses d’air suspectes. Les savants rentrent au Kremlin. Pour les récompenser, Staline les élève au titre de « héros de l’Union soviétique ». En quelques mois, on perd de vue les turbines géantes perchées sur de hauts pylônes ; elles montent toujours la garde là-bas et font penser, par la curiosité qu’elles éveillent, par les mille questions qu’elles soulèvent chez les voyageurs, aux statues de l’île de Pâques. Les mécanismes se recouvrent au fil des saisons d’une fine pellicule de rouille, puis les pales finissent par se gripper. Même les meilleurs archéologues peineront à comprendre leur utilité dans les siècles à venir, lorsque la farce du communisme russe sera reléguée aux oubliettes.

Depuis que Staline ne s’en préoccupe plus, le baiser de la steppe traîne où il veut, la gueule fendue d’un large sourire goguenard. Au printemps, il renifle les tulipes sauvages et les pavots en fleur, se roule dans les buissons, rampe au ras des saxaouls. Le vent rusé contamine de son poison hallucinatoire toute la mer d’Aral, l’archipel de la Résurrection, les ports d’Aralsk et de Mouïnak, les jetées aux planches disjointes, les hangars aux portes défoncées, les conserveries de poisson, les immeubles communautaires, les postes de police, les gares et leurs vieux wagons de marchandises. Certains jours d’avril ou de mai, ce gros nuage gorgé de pollen déboule sans prévenir et vient s’ébrouer au-dessus du moindre aoul, de la plus reculée et de la plus calcinée des petites fermes. Les bêtes en deviennent folles, sautent les barrières et s’enfuient loin des masures d’argile séchée, perdues à jamais dans l’immensité. Les chameaux en rut s’entre-dévorent. Les habitants préfèrent clouer d’épaisses couvertures et même des tapis pour calfeutrer les fenêtres. Ils restent confinés en famille, terrorisés, un foulard plaqué contre le visage.

2
Le mal mystérieux s’étend chaque jour davantage. Il arrive que Staline ne reconnaisse plus ses proches collaborateurs, des pans entiers de sa mémoire battant la campagne. Il ne souffle plus un mot de l’attentat. À la fin de l’été 1950, il décide de prolonger ses vacances jusqu’à Noël. À la même époque, un jeune médecin plein d’avenir expose à ¬l’Académie des sciences les principes d’une méthode révolutionnaire pour soulager les maux du grand âge. Il reçoit l’autorisation d’ouvrir un sanatorium sur l’archipel de la Résurrection afin de soigner les plus glorieux édificateurs du communisme. Un vaste bâtiment moderne aux lignes épurées, recouvert de dalles blanches, sort de terre pour accueillir des vieillards fripés auxquels on veut manifester la reconnaissance de la patrie. Les pensionnaires déambulent en peignoir et en sandalettes dans un dédale de couloirs qui dessert un ensemble de chambres et de salles de soins d’une hygiène irréprochable. L’après-midi, les curistes prennent le soleil dans des chaises longues, alignés en rangs serrés sur une terrasse panoramique qui domine la mer. Leurs pieds se balancent au bout de leurs jambes décharnées. On sangle les mollets des plus agités dans des plaids écossais de sorte qu’ils ne puissent pas se défiler quand se lève le baiser de la steppe. Le jeune docteur iconoclaste soutient que ce vent fera l’effet d’un électrochoc sur les plus épuisés des héros de la patrie, travailleurs acharnés, anciens combattants ou membres du præsidium du Soviet suprême. Des cas désespérés aux yeux de la médecine. Mais rien de tout cela n’arrive. Le souffle marin, quoique saturé d’embruns tonifiants, ne leur fait pas desserrer les dents. De jeunes serveurs sont vite priés de circuler entre ces messieurs avec des verres de punch, de gin ou de vodka glacés. Les braves curistes se saoulent du matin au soir, si bien que le bruit court de Riga à Vladivostok qu’il est possible de finir ses jours sur l’archipel de la Résurrection dans une ivresse grandiose.
La réputation du sanatorium atteint son apogée en quelques mois. On fait la queue à l’hôpital dans l’espoir de se voir prescrire la cure miraculeuse. On édifie un village de vacances destiné à la nomenklatura. L’office du tourisme prolétarien se dote d’une grande enseigne lumineuse qui clignote dès la tombée de la nuit, place Pouchkine : « Prenez l’air ! » La vulgarité du slogan, sa nature ambiguë surtout déplaisent en haut lieu ; il est bientôt remplacé par quelque chose de plus conforme au dogme : « Le vent de la steppe revigore la paysanne, l’ouvrier et le soldat. » En s’adressant à un public plus large, les cures de l’archipel de la Résurrection supplantent rapidement les célèbres bains de boue de Crimée.
Un succès fulgurant ! Jusqu’à l’événement qui met fin à jamais aux délices de la mer d’Aral.

— Les porcs ! Quelle honte ! Comment osent-ils ? s’emporte le colonel Aransky en se tournant vers son épouse alors qu’ils débarquent sur l’archipel par un jour de grand vent.
La découverte de la colonie d’ivrognes invétérés les indigne. Ils n’y voient que le symbole du déclin de l’idéal soviétique, la mortelle déchéance dans laquelle est tombée la pensée socialiste. Pas question de se mêler à l’orgie de curistes alcooliques et cacochymes. Ils décident d’explorer l’archipel par leurs propres moyens, en randonneurs solitaires et ascétiques. Dès avant l’aube, ils quittent leur hôtel pour flâner dans les dunes et profiter du lever du soleil.
La colonelle, une femme sculpturale au visage austère, à la poitrine opulente, s’entiche d’un petit sentier qui débouche sur une crique de sable blanc. C’est leur coin de paradis, loin de la terrasse bondée de débauchés à moitié séniles.
Au neuvième jour, vers midi, alors que le colonel dévore à belles dents une cuisse de poulet trempée dans une sauce à la crème, la colonelle, soudain pétrifiée et grimaçante, pointe du doigt quelque chose d’inconcevable. Le colonel se pince lui-même avec une telle vigueur qu’il en pousse un couinement de douleur.
Sous l’apparence d’une simple baigneuse, ils ont reconnu la Sainte Vierge, conforme aux icônes de Novgorod qui leur reviennent en mémoire. D’une beauté irradiante, le port de tête altier, la Madone s’est avancée dans les vagues. D’une main elle lisse sa longue chevelure brune qui tombe en cascade sur ses épaules gracieuses, de l’autre elle tient un pan de sa tunique. Pâle et rêveuse, les yeux éperdus glissant vers le lointain, elle semble prisonnière d’une bulle de clarté.
Le couple de curistes échange des regards épouvantés.
Le colonel sait qu’il suffit de brûler un bâtonnet d’encens dans le secret de son appartement ou de chuchoter une prière pour être dénoncé par ses voisins, arrêté par la police secrète et englouti à jamais dans les cachots du régime. L’homme vérifie d’abord qu’il n’y a aucun témoin et s’égosille :
— Laissez-nous tranquilles ! Partez !
Les lèvres de la Vierge Marie s’animent doucement :
— Vous ne voulez pas que j’intercède en votre faveur auprès du Tout-Puissant ?
S’attend-elle à ce qu’ils tombent en extase après ces simples paroles ? Ils préfèrent croire qu’elle ne cherche qu’à profiter de leur crédulité.
— Passez votre chemin. Ce pays est libéré de la religion et de ses superstitions.
Terrifiés, le colonel et sa femme s’enfuient à toutes jambes. Pourtant ils entendent à nouveau la Vierge qui s’adresse à eux d’une voix douce et implorante :
— Allons, mes petits, il est impossible de se dérober au regard du Seigneur. Ses yeux pleins de bonté sont posés sur chacun. Nous ne sommes que de minuscules choses apeurées entre les mains du Créateur.
La colonelle gémit, éplorée :
— Qu’allons-nous devenir ?
Au sommet d’une dune, Aransky risque un coup d’œil en arrière, puis lance de pleines poignées de cailloux et de coquillages, mais les projectiles traversent la tunique de gaze céleste sans retarder ou perturber la marche décidée de la mère de Dieu.
Le couple espère encore que la vision n’osera pas les poursuivre jusqu’au sanatorium. Ils montent sur la terrasse en oubliant de reprendre leur souffle. L’apparition se glisse derrière eux et surprend les vieux curistes en train de s’adonner à l’une de leurs beuveries habituelles. Un ancien commissaire du peuple tombe à genoux dans un sanglot et commence à se signer frénétiquement. Ils sont trois à mourir, comme foudroyés. D’autres, frappés d’aphasie, gardent longtemps les yeux agrandis de terreur. L’apparition résiste à toute description. Ailleurs, on aurait célébré pareille vision comme un miracle. Là, il n’en est rien.
Quand les policiers d’élite parviennent à encercler l’archipel de la Résurrection, l’ectoplasme vagabond s’est envolé dans une soudaine bourrasque.

Le récit de ces événements suscite chez Staline un étonnement profond qui n’est rien en comparaison de sa colère. Il éclate d’un rire sardonique. Chacun sait qu’un sourire annonce la plupart du temps un oukase du præsidium, mais un tel éclat laisse présager les pires cruautés. Il fouille dans sa mémoire, regrette de ne pas avoir tranché la question deux ans plus tôt, au moment du Plan de transformation de la nature qu’il a fait voter sans le moindre débat. Le vieux maréchal sort de son lit, met la main sur sa culotte de cheval et ses bottes, revêt une veste militaire, bourre méthodiquement sa pipe pour se laisser le temps de réfléchir.
— Que cette mer lointaine soit mise à mort ! Elle renferme la sédition en son sein. Deux attentats ignobles ont été perpétrés contre les plus hautes autorités de ce pays. La science nous permettra d’effacer une mer frondeuse qui n’a pas sa place dans le monde radieux que nous édifions.
Ainsi ordonne-t-il, le 12 septembre 1950, de creuser le grand canal turkmène qui détournera le fleuve Amou-Daria vers la mer Caspienne. Plus de mille kilomètres de tranchées à travers le désert du Karakoum, en cinq ans. Il exige que trois usines hydro-électriques géantes sortent de terre, il envisage de décupler la production de coton de la région. Des travaux uniques dans l’histoire de l’Humanité. La mer d’Aral y perdra un de ses principaux cordons nourriciers.
Le silence qui s’abat sur la salle du conseil dit bien la stupeur générale. Chacun sent que le Soleil de la pensée a accouché d’un projet comme lui seul est capable d’en imaginer. Sans doute le souvenir du canal de la mer Blanche, qui une quinzaine d’années plus tôt a coûté la vie à des dizaines de milliers de prisonniers politiques, refait-il surface dans les consciences, mais encore une fois personne ne dit mot. La séance est levée.
Les chefs de la police secrète excellent dans l’art de crever les yeux, d’arracher les ongles, de poser des électrodes sur les testicules d’un ennemi de classe, de déporter un peuple entier en le forçant à marcher plusieurs semaines sans eau ni nourriture à travers des marécages infestés par la malaria, ils ont même élucidé la disparition de la pipe de Staline ; mais aucun d’entre eux n’a jamais eu à supplicier une mer. Personne au MGB ne sait comment s’y prendre. Les hauts gradés se défilent grâce à des prétextes adroits. Les hommes de l’ombre, les chevaliers de la révolution se mettent en quête du savant génial capable d’exécuter les ordres de Staline.

3
Les lauréats de la faculté des sciences de l’Union ¬soviétique envahissent les salons de l’hôtel Moskva réservés d’ordinaire aux invités d’honneur de la patrie. Le jour de la remise des diplômes, les étudiants gagnent le privilège exorbitant de s’y défouler. Affamés pour la plupart, hâves et efflanqués, ils ont fait la queue plusieurs heures devant les portes et, dès l’ouverture, ils se ruent à l’assaut du buffet dans une pagaille affreuse. Ils avalent vin mousseux et bières glacées, déchiquettent les côtelettes d’agneau à pleines dents, dévorent les pyramides de croquettes de poisson. Les plateaux de queues d’écrevisses, blancs de volaille, champignons marinés n’ont pas le temps de se frayer un chemin de table en table qu’ils sont déjà pillés.
Au fil du banquet, les relents de sueur et d’ivrognerie montent à la tête. Un garçon aux lunettes métalliques, les lèvres luisantes de graisse, se dresse sur une chaise pour s’écrier :
— Saoulez-vous ! Ne pensez à rien ! Sa Majesté l’ivresse jaillit !
Sur ce, il glisse entre ses dents un long hareng dont il ne recrache que l’arête, avant de lâcher un rot bruyant.
Cette gaieté débridée n’est pas du goût du personnel. Le maître d’hôtel, sanglé dans un grand habit noir sans le moindre faux pli, s’approche du directeur du restaurant et s’enquiert d’un air pincé :
— Faut-il laisser faire plus longtemps ces barbares ?
Mais déjà le toast, accompagné de gestes virils et obscènes, se propage de table en table.
Plus tard dans la nuit, les rares diplômés qui tiennent encore l’alcool se toisent avec défi. Dans le dernier bastion où règne la sobriété se tient un étudiant au visage maigre, imberbe et brutal. Esseulé, il semble perdu dans la contemplation des serveurs qui passent de lourds plateaux d’esturgeon et de flétan fumés au-dessus des têtes. Chaque fois qu’on se tourne vers lui pour trinquer, il lève mollement son verre, se contentant de répéter avec indifférence : « À l’avenir ! À l’avenir ! » Tous ses gestes paraissent ralentis, presque apathiques, dosés à l’économie. De manière générale, les autres diplômés l’évitent, tant le caractère distant de Leonid Borisov, l’étoile de la promotion, a ménagé un grand cercle de méfiance et même de crainte autour de lui.
On lit sur sa figure une volonté que rien ne peut altérer. Mais nul ne pourrait dévoiler la moindre bribe des innombrables desseins qui semblent grouiller sous son crâne. On dit qu’il bénéficie d’invisibles protecteurs.
De toute la soirée, Leonid Borisov ne profère pas un mot d’orgueil à propos de son rang dans le classement des diplômés, ni de reconnaissance envers ses vénérables professeurs, ni de satisfaction devant son avenir tout tracé. Ses pensées, tout énigmatiques qu’elles soient, paraissent se succéder sans le moindre lien avec le spectacle décadent qu’il a sous les yeux. Faut-il y voir l’humilité enseignée dans les institutions d’État qui forgent l’avant-garde de la nation, une ambition qui ne fait pas grand cas de la vie quotidienne, ou un certain embarras à parler et à se comporter en public ? Mais quand il s’est adressé à l’assemblée un peu plus tôt pour jurer fidélité à la mère patrie, les mots et le souffle ne lui ont pas manqué.
Les autres se gavent de délices, boivent à en perdre le sens des réalités. Soudain, ils forment une meute et forcent les portes de la cuisine. Les marmitons et les cuisiniers en toque blanche tentent de s’interposer en distribuant force coups de louche. En vain. Avec une avidité qui dépasse l’imagination, les étudiants vident les derniers flacons, lèchent le fond de la soupe comme s’ils mangeaient pour la dernière fois. Pas le moindre quignon de pain n’en réchappe. Un garçon au visage joufflu, aux cheveux d’un roux flamboyant, a dégrafé son pantalon pour libérer sa panse devenue douloureuse, il se goinfre de petites cailles aux raisins dont il ne fait qu’une bouchée. Les os minuscules se brisent avec un bruit de brindille entre ses dents, le jus lui monte au bord des lèvres.
On dirait que, à l’opposé, Leonid Borisov tire sa primauté de sa propension à étudier les autres, à jauger leurs caractères et leurs travers, à faire le tri, à déterminer ceux qui pourraient lui servir à quelque chose. De notoriété publique, les femmes l’évitent à cause de ses grands airs, caractéristiques d’un complexe de supériorité qui le rend détestable. Pour ses maîtres, il s’est imposé comme un élément brillant, logique et dévoué à la patrie. Un jeune homme aux nerfs d’acier qui ne cède rien à ses émotions, promis à conduire les affaires les plus délicates de l’État.
Ruisselant de sueur, le gros roux est élu roi paillard et trône au milieu de l’assemblée de ses sujets. Des chants à sa gloire s’élèvent des gosiers, dans un concert de pets, de sonorités rauques et dissonantes. Le souverain, qui s’appelle Seloukov, bat la mesure avec un os de gigot en guise de sceptre d’où pendouillent quelques lambeaux de viande rose. Chaque fois qu’il veut parler, il doit au préalable déglutir, son regard de goinfre se voile, l’empêchant de prononcer le moindre mot intelligible. La bande des paillards pourrait dévorer les murs, les tentures, les serveurs tout vivants. Rien ne les arrête. Comme la plupart des enfants devenus adultes après la Grande Guerre patriotique, les étudiants réunis à l’hôtel Moskva pensent que la vie civile qui les attend sera bien morne. Sans l’épreuve purificatrice des armes, il leur sera impossible de devenir de vrais hommes. Et le banquet tout comme les virées nocturnes dans les quartiers louches sont la promesse de sensations fortes.
Soudain, Leonid Borisov s’aperçoit qu’un œil, aussi froid et calculateur que le sien, lui fait passer une sorte d’examen. Un homme qu’il ne connaît pas se tient dans l’angle de la vaste pièce et suit chacun de ses gestes avec une attention anormale. Depuis combien de temps l’épie-t-il ?
Quand le carillon du Kremlin sonne 2 heures du matin, les serveurs balaient les bris de vaisselle, font déguerpir les étudiants à grands coups de serpillière. L’espion s’étire comme un gros chat et s’approche de Borisov. Ses yeux le parcourent des pieds à la tête jusqu’à provoquer un petit frisson désagréable chez le jeune homme.
— Présentez-vous demain matin à 9 heures au bureau de l’ingénieur-amiral Aristote Bérézinsky à l’Institut d’océanographie.
Puis l’agent place sur sa tête un chapeau de feutre aux dimensions prodigieuses et disparaît dans la cohue.

4
Le lendemain, sous la pluie fine et glacée, les visages mal dégrossis des ouvriers sont collés aux vitres embuées du tramway. Tous paraissent absorbés dans des pensées moroses, isolés, tous se méfient les uns des autres. Moscou a un goût de malheur. Cela tient sans doute à l’air appauvri et stagnant que respirent ses millions d’habitants.
Un couple en train de s’embrasser attire le regard de Leonid Borisov. La jeune femme s’abandonne contre la banquette sans prêter attention aux voyageurs. L’ingénieur la toise froidement, sans ciller. Il voudrait la gêner, la contraindre à interrompre son baiser. Quel goût peut avoir la bouche d’une femme ?
Le malaise réveille ses vieux tourments. La salive mêlée au tabac, une sensation qu’il tente de chasser au plus profond de sa mémoire, la langue râpeuse d’un représentant de commerce aux cheveux teints qui avait essayé de plaquer sa bouche sur la sienne devant la gare de Saviolovo. Cauchemar des lèvres répugnantes, évitées de justesse. Les garçons de la bande avaient poussé le vieux dégoûtant dans un recoin près de la gare, ils l’avaient roué de coups. Une sacrée danse. Le couple s’enlace toujours. Borisov demeure englué dans le passé informe, la période noire. Une vie entière. Toute une enfance à se sentir une proie facile pour les créatures vicieuses et dégénérées qui traînaient dans une grande métropole en pleine révolution. Être frappé n’était pas la chose la pire, loin de là. Enfant des rues, il avait été arraché à la chaleur des bras de sa mère, une douleur plus forte encore. L’a-t-elle lâché un jour ? une heure ?
Sa mère était une des premières militantes de la section féminine du Parti. Une femme courageuse, autrefois domestique dans un grand domaine. Une pure militante communiste, comparée à tous les opportunistes qui avaient suivi. Elle avait eu le courage de dénoncer une famille de koulaks de son village qui, au plus fort de la famine, cachait des sacs de blé et de seigle sous son plancher. Les tchékistes avaient accouru et arraché les lattes, les coupables avaient été arrêtés. Quand elle s’était retrouvée seule, les villageois l’avaient prise à partie et poursuivie sur des kilomètres en la traitant de « moucharde ». Puis, elle avait disparu.
Il n’avait jamais connu son père. Du jour au lendemain, pendant l’hiver 1934, Leonid Borisov avait erré avec d’autres petits vagabonds dans les rues de Moscou. Quand ils ne chapardaient pas à la sortie des cinémas, ils se vendaient comme « mulets » sur les quais, portant les bagages les plus lourds à l’arrivée des trains, recevant en échange du pain et des pastèques. Les gens s’étaient habitués à eux mais les miliciens les pourchassaient.
Le couple descend du tramway. Leonid Borisov s’en rend à peine compte. Le soir, les enfants des rues soulevaient les plaques d’égout et descendaient dans les tunnels pour dormir. Un jour, ils avaient eu si faim qu’ils avaient coursé un vieux chien galeux toute l’après-midi en espérant qu’il crève. Au soleil couchant, la sale bête était trop affaiblie pour échapper à ses poursuivants ; les enfants s’étaient jetés sur elle, avaient découpé son cadavre et l’avaient grillée.
Borisov s’était endurci, avait appris à ne faire confiance à personne. Transformer le monde, rien d’autre ne comptait à ses yeux. Aujourd’hui, il voudrait que les images qui précèdent sa renaissance dans la maison d’enfants où il a été recueilli ne viennent plus le hanter. Seule la perspective de l’avenir, lumineuse, lui paraît aisée. Rien n’est plus intense que l’envie d’ailleurs. Il se sent souvent étranger à la vie des gens qui l’entourent, il n’éprouve rien pour eux. Son trouble face aux manifestations de l’amour n’a rien d’une nouveauté. Le couple du tramway a réveillé la seule question valable : peut-on seulement désirer quelque chose de cet ordre ? L’amour complique l’existence et Borisov a appris à vivre dans son exil intérieur. Quelle étrange nature. Tout me sourit désormais, se dit-il pour passer à autre chose.
Le jeune lauréat de l’université revient au seul langage qu’il veut parler, celui de la force et de l’élévation. Le gratte-ciel de l’Académie des sciences perce les nuages comme une fusée tendue vers les espaces infinis.
Les vestiges de l’ancien Institut d’océanographie ont été déménagés d’un palais de la Russie tsariste vers ce bâtiment lumineux et moderne. Dans le hall démesuré, les cadets de la marine astiquent le pavage de marbre. La fresque à la gloire de l’Océanographie et de l’Hydrologie surplombe l’immense vestibule. Dès son arrivée à l’orphelinat, Leonid Borisov avait nourri une passion pour l’exploration et les cartes, rêvant de découvrir les derniers espaces blancs à la surface de la planète. Les images sous ses yeux glorifient les terres sauvages conquises par la Russie au fil des derniers siècles. Les grands fleuves de Sibérie, les lacs sacrés où se reflètent les pointes enneigées de l’Altaï. Les chapelets de phoques, de bélougas, de baleines évoquent les splendeurs immémoriales de la mer des Laptev. Sous l’arche monumentale, la scène centrale glorifie le Plan de transformation de la nature. Les cours des fleuves Ienisseï, Volga, Dniepr ont été coupés par des barrages aux dimensions surnaturelles, capables de capter la puissance motrice des eaux, d’avaler leurs flots et de les recracher dans un labyrinthe de canaux d’irrigation, jusque dans les steppes les plus méridionales de l’Union. Les kolkhoziens du Sud, aux larges visages aplatis, sourient au milieu des récoltes abondantes de blé et de coton. Le génie des ingénieurs allège le labeur du paysan et de l’ouvrier. Au fond, les rouages de la nature ne sont pas si éloignés de ceux des machines-outils pour ceux qui savent en jouer.
Pétri d’admiration, Leonid Borisov se fait grave, presque recueilli en abordant le dernier pan de la fresque, dont il connaît par cœur les chapitres de bravoure patriotique. La terre François-Joseph, la Nouvelle-Zemble. Il peut réciter le nom des explorateurs qu’il reconnaît. Vitus Béring désigne de son doigt pointé le soleil couchant. Borisov contemple le premier brise-glace inventé par le vice-amiral Makarov, l’avion amphibie, les bases dérivantes sur le pôle. Toutes les icônes de Septentrion sont réunies sous ses yeux. La conquête du Grand Nord, est-ce donc le sort triomphal qu’on lui réserve ? À cette idée, une vague de chaleur le submerge et empourpre ses joues. Il contemple le héros de son adolescence, Ivan Papanine, et se remémore le sauvetage épique du Sedov emprisonné par la banquise. Tout le peuple a tremblé avec lui. Quel bel homme au sourire éclatant ! Aux femmes en corsets rouges qui lui offraient des bouquets de fleurs, la légende de l’exploration polaire opposait la modestie prolétarienne de l’homme nouveau. Leonid Borisov s’adonne à la contemplation de son modèle. Il vibre. Le jeune diplômé plonge dans un grand songe de ferveur patriotique.
Alors qu’il s’abîme encore dans sa rêverie et dans la gêne qu’elle déclenche en lui, il arrive au seuil du cabinet de travail de l’ingénieur-amiral.
— Il vous attend, lance un cadet en vareuse, ouvrant une porte d’un geste plein de déférence.
Les deux vastes pièces en enfilade tiennent à la fois du laboratoire et du cabinet de curiosités. Les échantillons d’eau prélevés dans tous les océans du monde jouxtent de vieux traités de navigation reliés de cuir. Un albatros empaillé prend son envol. Plus loin, un spécimen de cœlacanthe malgache voisine avec la pointe d’un harpon inuit.
Un homme écrit, assis à un bureau d’acajou dont le lourd plateau repose sur quatre défenses torsadées de narval. Borisov sait que ce stylo plume peut faire et défaire les carrières de la fine fleur des explorateurs soviétiques. L’ingénieur-amiral lui fait signe d’approcher. Sa haute silhouette en uniforme blanc dégage une autorité martiale. Ayant fini de parapher des documents manifestement de première importance, son hôte se lève brusquement et lui serre la main d’une poigne de bois dur. Sa voix est sèche. Ses mots mâchés sur un mode mineur prennent tout de suite une certaine ampleur.
— Je vais tenir devant vous des propos qui doivent rester confidentiels. S’ils tombaient dans des oreilles étrangères, nous serions, vous et moi, accusés de haute trahison. Et par conséquent en danger.
Leonid Borisov goûte aussitôt le ton de gravité. Il n’a jamais éprouvé ce sentiment de connivence avec les plus hauts dignitaires. Une certaine exaltation s’empare de lui, la tête lui tourne un peu mais il se domine pour ne rien laisser paraître et baisse le front respectueusement.
— Staline a ordonné que la mer d’Aral soit vidée, reprend l’ingénieur-amiral. L’opération exceptionnelle, classée secrète, a reçu la nuit dernière pour nom de code la « Grande Soif ». Elle doit donner lieu à l’expression du génie soviétique et sera pilotée ici même par un collège de neuf académiciens que j’ai l’honneur de présider. Nous avons sélectionné nos meilleurs éléments pour la mener à bien. Compte tenu de la modernité des moyens techniques inédits que nous mettrons en œuvre et de vos capacités louées par vos professeurs, j’ai décidé de vous en confier le commandement sur le terrain.
Borisov se raidit. Ses narines ourlées et conquérantes se dilatent. Mais presque aussitôt son cœur engage une bataille acharnée, à contre-courant de cet enthousiasme immédiat. L’ingénieur-amiral Bérézinsky semble avoir deviné ses pensées.
— Entendons-nous bien : nous répugnons, nous autres marins, à effacer une création de la nature aussi envoûtante que la mer. D’autant plus que nous chérissons les aventures qu’elle offre aux hommes valeureux… mais avez-vous déjà entendu…

Extraits
« – Que cette mer lointaine soit mise à mort! Elle renferme la sédition en son sein. Deux attentats ignobles ont été perpétrés contre les plus hautes autorités de ce pays. La science nous permettra d’effacer une mer frondeuse qui n’a pas sa place dans le monde radieux que nous édifions.
Ainsi ordonne-t-il, le 12 septembre 1950, de creuser le grand canal turkmène qui détournera le fleuve Amou-Daria vers la mer Caspienne. Plus de mille kilomètres de tranchées à travers le désert du Karakoum, en cinq ans. Il exige que trois usines hydro-électriques sortent de terre, il envisage de décupler la production de coton de la région. » p. 20

« Aristote Bérézinsky se redresse et ses yeux flamboient avant qu’il ne porte son coup le plus dur.
— Nous nous devons de corriger cette erreur de la nature. La mer d’Aral ne sert à rien. Elle doit disparaître.
Leonid Borisov qui rêve de trouver une place ou un engagement en rapport avec sa valeur est immédiatement conquis par l’impression de grandeur que dégage le projet. Il ne peut pas y avoir d’autre justification à un tel dessein que l’attitude honteusement antisoviétique de la mer d’Aral.
— Saurez-vous remplir cette mission? demande l’ingénieur-amiral.
— Pas un d’entre nous ne pourrait poser des yeux sur cette mer sans les sentir aussitôt souillés par la honte, récite Leonid Borisov d’une voix forte et presque inhumaine. Mes intentions sont pures, je suis convaincu qu’elle doit être éradiquée.
Rempli d’aise, Bérézinsky déploie une carte maritime sur son bureau. Ses yeux devenus presque affectueux se concentrent d’abord sur les steppes. D’une forme ovale, la mer d’Aral a été fendue en son milieu par une ligne aussi droite qu’un coup de sabre, le trait d’une frontière qui la partage à parts égales entre la république socialiste soviétique d’Ouzbékistan et sa sœur, celle du Kazakhstan.
— Il faudra d’abord juguler les deux grands fleuves qui l’alimentent. Quand elle sera privée de leur apport, la mer mourra peu à peu sous l’effet de l’intense évaporation.
Tête baissée, Leonid Borisov cherche à retenir chaque détail du plan pour satisfaire en tout point les espoirs qu’on place en lui. » p. 33

« Nous sommes capables de décider de ce qui est bon pour nous. Ils veulent nous retirer la mer et avancent masqués en prétendant qu’ils viennent nous équiper d’un réseau d’irrigation moderne. C’est un mensonge grossier. La mer va être entièrement asséchée et le désert recouvrira tout après leur passage. Notre vie deviendra impossible. L’heure est venue. Nous n’avons plus à avoir peur. Ils doivent partir, nous rendre notre pays. » p. 111

À propos de l’auteur
VINCON_Fabien_©Celine_NieszawerFabien Vinçon © Photo Céline Nieszawer

Fabien Vinçon est né en 1970 à Paris. Producteur éditorial adjoint IAV Arte, il a publié un récit La Cul-singe (2021) et Staline a bu la mer (2023), son premier roman aux éditions Anne Carrière. (Source: Tiffany Meyer)

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Par-delà l’attente

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En deux mots
Au moment où le verdict va être prononcé, l’avocate chargée de défendre Christine Papin revient sur cette affaire et sur son parcours. Elle espère que le jury sera sensible à ses arguments et ne condamnera pas sa cliente à la peine capitale.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’avocate de l’affaire Papin

Dans son premier roman, l’avocate Julia Minkowski a choisi de revenir sur le procès des sœurs Papin au Mans en 1933. Un fait divers emblématique qu’elle aborde à travers le regard de Germaine Brière qui défendait Christine Papin.

Certains faits divers sont passés à la postérité comme ceux de Landru, de Violette Nozière, du Docteur Petiot ou encore l’affaire Dominici. Il en va de même pour les sœurs Papin, deux employées de maison accusées d’un double meurtre sur leurs patronnes, Mme Lancelin et sa fille, au Mans en février 1933. L’affaire a du reste déjà été traitée par les écrivains, les cinéastes et les dramaturges sous différents angles, de Jean Genet avec Les Bonnes à Claude Chabrol avec La Cérémonie. L’originalité du roman de Julia Minkowski tient dans l’angle choisi, celui de l’avocate de l’une des prévenues, Christine Papin.
C’est au moment où les jurés se retirent pour délibérer, après sa plaidoirie, que s’ouvre le roman. Germaine Brière regarde ses deux clientes retourner en cellule en se disant qu’elle a raté son coup. La ligne qu’elle avait choisie était pourtant convaincante, Christine était aliénée et devait par conséquent bénéficier de
l’article 64 qui stipule qu’il «n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action». Quant à Léa, elle devait être mise hors de cause étant arrivée sur les lieux après le double meurtre. «Une folle et une innocente. Un double acquittement.»
Sauf que ce procès, qui retient l’attention des médias, dépasse déjà ce seul cadre juridique. Les magistrats n’ont pas pu oublier la dimension politique et sociale dont la presse s’est emparée. Les bourgeois contre les domestiques, mais aussi les magistrats-patriarches contre les femmes.
Alors que se joue le sort de Christine et Léa, Germaine se remémore ses années durant lesquelles elle a suivi ses études et ses difficultés à se faire accepter dans ce milieu masculin. Il lui aura fallu un certificat de virginité et un procès pour parvenir à être inscrite au barreau.
«À compter de ce jour, on avait vu Me Germaine Brière sillonner fièrement la Sarthe au volant de sa Citroën. De tribunal en tribunal, elle plaidait les petites affaires civiles et commerciales, correctionnelles et criminelles, de cette clientèle insolite. Familière des bureaux des greffes et des parloirs de la prison, elle était devenue incontournable. Dans leurs dépêches, les échotiers locaux soulignaient toujours le talent dont elle faisait montre dans ses plaidoiries.»
Un talent qui n’aura toutefois pas suffi à éviter une première condamnation à mort, ni à arracher la grâce du Président de la République. Une expérience forte qui convaincra Germaine de l’inanité de la peine de mort. La chronique d’autres affaires qu’elle traitera par la suite, ses déboires sentimentaux et ses problèmes de santé éclairent l’état d’esprit de l’avocate au moment du verdict.
Julia Minkowski, en habituée des prétoires, a bien compris que «la machine bourgeoise était en marche pour venger un de ses membres» dans ce procès et que «les notables étaient mobilisés, solidaires dans l’adversité.»
La romancière plaide pour la féminisation des tribunaux. On serait tenté d’ajouter que le bon sens l’exige, mais que le combat est loin d’être gagné.

Par-delà l’attente
Julia Minkowski
Éditions JC Lattès
Premier roman
224 p., 00,00 €
EAN 9782709669429
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, au Mans, à Champagné ainsi qu’à Angers, Paris et Rueil-Malmaison ainsi qu’à Tréboul en Bretagne.

Quand?
L’action se déroule durant la première moitié du XXe siècle

Ce qu’en dit l’éditeur
Le Mans, 29 septembre 1933. Maître Germaine Brière prononce les derniers mots de sa plaidoirie. Sur le banc des accusés, les sœurs Papin, les deux bonnes qui ont tué leurs patronnes. Il est minuit passé, les jurés rejoignent la salle des délibérations.
Dans le palais désert, Germaine attend le verdict. Elle se remémore les combats de sa vie. Bientôt, elle sera l’avocate qui a sauvé les domestiques assassines ou celle qui a échoué face à une justice d’hommes et de notables. Le triomphe ou la honte. Ne reste qu’à espérer…
Au cœur d’un fait divers qui ne cesse de fasciner, Julia Minkowski brosse le portrait d’une femme libre et révoltée.
En nous plongeant dans la psyché de sa consœur, figure oubliée de l’histoire, maître Julia Minkowski déploie avec maestria sa plume de romancière dans un premier texte puissant et vibrant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actu juridique (Céline Slobodansky )
Blog Vagabondage autour de soi
Lettres exprès
RTL Podcast Les voix du crime
Blog de Gilles Pudlowski
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Mémo Émoi
Blog Culture 31


Julia Minkowski présente Par-delà de l’attente © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Le Mans, vendredi 29 septembre 1933.
— Nous n’implorons pas la pitié pour ces jeunes filles. Pas une seule fois je n’ai fait appel à vos cœurs. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de pitié, mais de justice. Ce n’est que la justice que nous demandons pour celles qui sont là et qui y ont droit. Notre seul désir, c’est de pouvoir vous faire partager l’ardente conviction qui nous anime. Ce que nous vous demandons ne peut pas choquer vos consciences. Nous ne voulons que la vérité, et nous la recherchons passionnément dans cette affaire.
Germaine marqua un silence.
Elle regarda furtivement l’horloge de la salle d’audience, accrochée derrière la chaire où était perché le procureur de la République. Minuit allait bientôt sonner, elle plaidait depuis plus d’une demi-heure. Il était temps d’en finir avec sa péroraison, seule partie du discours qu’elle avait pris pour habitude d’écrire. Ma béquille pour trouver les derniers mots, se rassurait-elle.
— Vous êtes, messieurs les jurés, notre suprême espoir, celui vers lequel nous nous tournons désespérément, en vous suppliant de nous aider dans notre recherche de la vérité. Oui, aidez-nous, messieurs les jurés, aidez-nous à faire toute la lumière, faites ordonner cette nouvelle expertise mentale, nous ne vous demandons que cela. Vous ne pouvez pas nous le refuser.
Germaine entendit les talons de ses chaussures à brides résonner dans l’ancienne chapelle du couvent de la Visitation. Tandis qu’elle regagnait le banc de la défense, chaque claquement de pas s’envolait vers les voûtes du plafond, le long des six fenêtres hautes.
C’était toujours pour elle un moment embarrassant à la cour d’assises. Tel un comédien qui ne serait pas applaudi après une longue tirade, l’avocat retournait à sa place sans un bruit pour l’accompagner. L’assistance, comme affligée par la piètre qualité de l’orateur, n’avait rien d’autre à opposer qu’un mutisme lourd de sens. Mais ce malaise était le fruit d’une réflexion bien vaniteuse. Elle était la première à le faire valoir à chaque procès : on n’était pas au spectacle.
Germaine s’assit. Pour tous, c’était le signal que sa partie était terminée et que leur attention pouvait se détourner. Le président, ses trois conseillers et les douze jurés trônaient au fond de la nef. Dans le public, les plus chanceux étaient bien installés face à la cour. Les autres se tenaient debout, jouant des coudes, adossés aux murs ou agenouillés. Les tribunaliers et les échotiers étaient serrés sur les bancs de la presse, opposés à l’estrade qui accueillait au premier rang les témoins, au deuxième les avocats de la défense, et au troisième les accusées. Christine et Léa Papin.
Germaine prit une grande inspiration, à la mesure de son soulagement. Elle avait plaidé. Au fil des années, son anxiété à l’approche des audiences ne cessait de croître. Ses trente-six ans ne lui étaient d’aucun secours. « L’expérience est un peigne qu’on donne aux chauves », avait coutume de dire sa mère.
L’angoisse qui l’habitait depuis plusieurs semaines s’apaisait enfin. Les gouttes de sueur qui coulaient entre ses seins, sous le mille-feuille de sa robe d’avocat, sa veste en tweed, sa chemise en soie et son corset, seraient bientôt froides. Elle frissonna.
— Germaine, ça va ?
Elle sentit la main chaude et charnue de Pierre envelopper la sienne. Il avait posé la question à voix basse, avec l’intonation compatissante que prenaient souvent ses proches et qui l’exaspérait. Elle hocha la tête, tâchant de dissimuler son agacement. Son teint était pâle et son souffle encore court, elle le savait. Doucement, elle retira sa main. De ses doigts elle effleura les crans de ses cheveux cendrés le long de son front large et réajusta le chignon bas qui accentuait son port altier.
— Tu as été épatante.
— Ils n’ont pas compris, Pierre.
Elle l’avait senti très vite, au bout de quelques minutes. Et pour être tout à fait honnête, elle l’avait même constaté pendant la plaidoirie de Pierre pour Léa, avant qu’elle-même ne se lève pour Christine. Mais une étincelle d’espoir, celle qu’elle conservait au fond de son cœur depuis l’enfance, lui avait laissé croire qu’elle serait plus convaincante que son ancien camarade de fac. Jamais elle n’était partie vaincue à un procès ni n’avait laissé le défaitisme s’installer pendant une audience. Elle avait foi non pas en la justice des hommes – il y avait bien trop de décisions qui la révoltaient –, mais en elle-même.
Certes, sa mince silhouette faisait moins sensation dans un prétoire que la carrure d’ours de Pierre. Mais comme l’étoile d’une équipe de football, sport qui la fascinait pour ses retournements surprise de fin de match, elle était jusqu’au bout certaine qu’elle pouvait marquer le but de la victoire en plaidant. Cette ferveur était sa force. Cette fois, elle avait dû se rendre à l’évidence : elle avait fait fausse route. Sa faculté d’entrer dans le cerveau des jurés, ce don qui la caractérisait, lui avait manqué. Ce soir, elle n’avait pas su sculpter la matière grise.
— Maître Brière, la cour vous remercie. Accusées, levez-vous !
La voix claire du président prit le relais de celle, rauque et un peu voilée, de Germaine. Combien de fois avait-elle entendu le juge Beucher lancer cette injonction ? Voilà bientôt dix ans qu’elle le pratiquait, autant d’années qu’elle exerçait. Elle le connaissait par cœur. Il allait demander maintenant aux accusées si elles avaient quelque chose à ajouter. Il feindrait d’écouter avec attention la réponse, brève et mesurée, bien préparée, qu’il obtenait à chaque coup. Puis il les inviterait à poursuivre, les fixant de son regard de Méduse, sans un mot.
Meubler le silence, qui sait y résister ? Qui peut rester bouche bée quand le président de la cour d’assises, le dos voûté par son épais costume de velours pourpre, pose sur vous ses yeux, multipliés à l’infini par ceux des jurés à ses côtés ? Il espérait ainsi que l’accusé, parlant trop, écorne l’image édulcorée de lui-même que le défenseur s’était donné tant de mal à imposer à l’audience. « Tais-toi, tais-toi, tais-toi », criait Germaine mentalement, dans cet élan irrationnel qui emporte l’avocat lorsqu’il cherche à transmettre ses pensées à celui qu’il défend. En vain, le plus souvent.
Derrière Pierre et Germaine, leurs clientes respectives se levèrent, synchrones, sœurs siamoises séparées par le garde en képi posté entre elles. Son air circonspect disait qu’il avait passé là l’après-midi et la soirée à se demander comment ces jeunes femmes noiraudes et maigres, de vingt-deux et vingt-huit ans – si obéissantes, si placides, aurait-il presque ajouté – avaient pu commettre une telle abomination. À aucun moment elles n’avaient retiré leurs manteaux, comme si elles ne comptaient pas s’attarder, qu’elles n’étaient pas concernées et ne faisaient que passer. Bien coiffées, bien mises, malgré sept mois de détention. Léa Papin, fourreau en laine noir à col montant. Christine Papin, manteau croisé d’un blanc immaculé. Deux pions sur l’échiquier de la justice.
— Pour celle-ci le bagne, pour celle-là l’échafaud !
Tels avaient été les derniers mots du réquisitoire du procureur. Les avait-il écrits, lui aussi, affûtant l’estocade avant d’entrer dans l’arène ? Les entrailles de Germaine se serrèrent. Ses lèvres pleines, et au dessin régulier, se muèrent en un rictus. Le soulagement égoïste de la fin de la plaidoirie, porté par la libération d’adrénaline que procure l’exercice, était toujours de courte durée. C’était la figure de la Mort que dessinaient les volutes de fumée de cigarette qui saturaient l’air de la salle d’audience. L’assassinat de leur patronne et de sa fille par les deux bonnes, le soir de la chandeleur, le valait bien.
— Accusée Christine Papin, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ? gronda Beucher.
Les yeux clos, Christine répondit par la négative. Elle ne les avait pas ouverts de toute l’audience, et Germaine regretta de ne pas en avoir fait un argument de défense : comment juger quelqu’un dont on ne connaît pas le regard ?
Christine avait prononcé un « non » à peine audible, comme toutes ses déclarations au procès. Germaine se garda bien de le répéter tout haut. Depuis le banc des accusés, les murmures des deux sœurs étaient imperceptibles pour l’auditoire. Tout l’après-midi, elle avait été contrainte de s’en faire l’écho.
— Des enciselures, avait-elle dû préciser d’une voix forte, pour reprendre une réponse de Léa au sujet des blessures post mortem infligées avec un couteau de cuisine à Mlle Geneviève Lancelin, alors âgée d’à peine trente ans.
Une lueur d’horreur était passée d’un juré à l’autre, tel un feu follet. Il arrivait à Germaine d’oublier la prudence indispensable à l’évocation de certains détails du dossier qui, à force d’être étudiés, lui paraissaient presque banals. Les jurés y avaient sans doute décelé un manque d’empathie de sa part. Elle avait perdu un point, marqué un but contre son camp.
Le président n’essaya pas de faire parler davantage Christine Papin. Germaine se pencha vers Pierre.
— Tu vois, lui aussi sait que son sort est joué. Nul besoin d’en rajouter. Pour celle-là, l’échafaud !
Comment avaient-ils pu se fourvoyer à ce point ? Non, c’était injuste pour Pierre. Il était avocat à Tours. C’est moi, se dit Germaine, qui connais les jurés de la cour d’assises de la Sarthe, moi qui aurais dû comprendre, après le tirage au sort, qu’il fallait changer de stratégie. Comment croire que ces jurés-là, cinq cultivateurs, un charron, un charpentier, deux propriétaires terriens, tous de la campagne, pour un agent militaire et deux notaires de la ville, s’élèveraient contre le respectable président Beucher ?
Son fidèle ami Pierre Chautemps, fils de député, frère de ministre, s’était laissé convaincre de faire d’abord le voyage au Mans pour défendre Léa dans cette sordide affaire, puis de demander aux jurés de défier les magistrats en refusant, au nom de la vérité, de rendre un verdict et d’exiger à la place une nouvelle expertise mentale. Cela s’était produit dans une autre cour d’assises, Germaine l’avait lu dans la presse. De là lui était venue cette idée saugrenue. Elle sentit le poids de la culpabilité s’abattre sur ses cervicales, déjà douloureuses.
Devant elle, posé sur la table, son vieux Code pénal était ouvert à l’article 64 :
Il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action ou lorsqu’il a été commis par une force à laquelle il n’a pas pu résister.
Cet article de bon sens, de progrès, était hérité du droit romain et avait valeur de loi depuis Napoléon. Il ne datait pas d’hier. Dans ce procès, il était la bouée de sauvetage que Germaine essayait désespérément de jeter aux deux sœurs qui se noyaient sous ses yeux. Mais trois aliénistes, désignés comme experts par la justice, dirigeaient le navire et ne comptaient pas faire le détour pour aller les secourir. Pour eux, Christine et Léa étaient saines d’esprit.
Léa, invitée à son tour à se lever une dernière fois pour se défendre, ne fut pas plus bavarde que sa sœur. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces deux-là étaient taciturnes. Sournoises, pouvait-on lire à la ligne « caractère » du bulletin de renseignements en procédure. Beucher fit néanmoins peser sur elle son silence calculateur. Léa avait été disculpée à l’audience par son aînée du meurtre de la mère Lancelin. Le seul pour lequel elle comparaissait, quand Christine elle-même était poursuivie pour le double homicide. L’acquittement d’une des sœurs dans ce dossier était une éventualité qui devait répugner au président. Mais Léa était encore plus coriace que lui quand il s’agissait de se taire. Elle resta muette.
— Je suis sourde et muette, et je n’ai rien à dire.
Voilà ce que Léa avait déclaré au juge d’instruction le soir du crime, sept mois plus tôt. D’une certaine manière, c’était vrai. Léa parlait très peu.
Beucher dut s’avouer vaincu pour cette fois, ce qui procura à Germaine une brève satisfaction. Résigné, il déclara les débats clos, ordonna la remise du dossier entre les mains du greffier Dubois et entreprit la lecture des questions auxquelles le jury allait devoir répondre :
— Question no 1, Papin Christine est-elle coupable d’avoir au Mans, le 2 février 1933, volontairement donné la mort à Rinjard Léonie épouse Lancelin ?
» Question no 2, Papin Christine est-elle coupable d’avoir au Mans, le 2 février 1933, volontairement donné la mort à Lancelin Geneviève ?
» Question no 3, le meurtre ci-dessus spécifié sous le numéro 2 a-t-il précédé ou accompagné ou suivi le meurtre ci-dessus spécifié sous le numéro 1 ?
» Question no 4, ces crimes ont-ils été commis avec des circonstances atténuantes ?
» Question no 5, Papin Léa est-elle coupable d’avoir au Mans, le 2 février 1933, volontairement donné la mort à Rinjard Léonie épouse Lancelin ?
» Question no 6, ce crime a-t-il été commis avec des circonstances atténuantes ?
Avant de déclarer l’audience suspendue, le président rappela aux jurés que le doute devait profiter aux accusées et que la loi ne leur faisait que cette seule question : avez-vous une intime conviction ?
Comme chaque fois qu’elle entendait la lecture de cet article du code d’instruction criminelle, Germaine eut la chair de poule. Et comme chaque fois qu’elle entendait un président enjoindre au chef du service d’ordre de garder les issues de la chambre des délibérations, ce qui la privait définitivement d’accès au cerveau des jurés, elle eut envie de pleurer mais n’en laissa rien paraître. »

Extraits
« Christine était aliénée, et Léa hors de cause, Germaine en était convaincue. Une folle et une innocente. Un double acquittement. Cette nouvelle configuration avait l’avantage de couper court aux protestations qui s’élevaient contre la thèse de l’irresponsabilité: deux personnes ne pouvaient pas être entrées en état de démence en même temps. Pourtant, la littérature psychiatrique connaissait bien le phénomène d’entrainement et la folie à deux, ou même à plusieurs. Depuis sept ans que les sœurs étaient au service des Lancelin, qu’elles partageaient la même mansarde, avaient coupé les liens avec leur mère et vivaient, d’après l’entourage, à huis clos, quel trouble insidieux s’était-il développé en elles, les obsessions de l’une devenant les angoisses de l’autre, et vice versa? Quel rôle la mère et la fille Lancelin avaient-elles joué dans cette partition? Un autre aliéniste, jeune docteur en psychiatrie, avait contacté Germaine car il étudiait le cas des deux sœurs pour ses travaux. Il s’appelait Jacques Lacan.
— Mon intuition est qu’il s’agit à d’un crime par effet de miroir. En tuant leurs deux patronnes auxquelles elles se sont identifiées, vos clientes se sont tuées elles-mêmes. » p. 55-56

« À compter de ce jour, on avait vu Me Germaine Brière sillonner fièrement la Sarthe au volant de la Citroën. De tribunal en tribunal, elle plaidait les petites affaires civiles et commerciales, correctionnelles et criminelles, de cette clientèle insolite. Familière des bureaux des greffes et des parloirs de la prison, elle était devenue incontournable. Dans leurs dépêches, les échotiers locaux soulignaient toujours le talent dont elle faisait montre dans ses plaidoiries. Avec deux ou trois autres, dont Félix, devenu premier adjoint au maire, elle comptait désormais parmi les personnalités du barreau.
Le bâtonnier Simon devait se retourner dans sa tombe, Il était mort un dimanche, étouffé par un morceau de gigot avalé de travers dans une brasserie, deux ans après avoir exigé, devant la cour d’appel d’Angers, que Germaine produise un certificat de virginité pour prouver sa bonne moralité. » p. 92

« La machine bourgeoise était en marche pour venger un de ses membres, et ces derniers n’hésiteraient devant aucun moyen, quitte à bafouer leur serment, pour parvenir à leurs fins. Les notables étaient mobilisés, solidaires dans l’adversité. Ils réclamaient la tête de ces pauvresses, qui avaient massacré deux des leurs. Et elle, Me Brière, que faisait-elle pour lutter contre ce rouleau compresseur? Des forces, là, dehors, n’attendaient que son signal pour prendre la défense des deux bonnes. Mais ces forces n’avaient aucun poids sur la justice. À quoi bon les actionner? Il fallait éviter ce bras de fer. Politique et justice ne faisaient pas bon ménage. » p. 110-111

À propos de l’auteur
MINKOWSKI_julia_©patrice-normandJulia Minkowski © Photo Patrice Normand

Julia Minkowski est avocate pénaliste, associée au cabinet Temime. Elle est l’auteure de L’avocat était une femme avec Lisa Vignoli. Par-delà l’attente est son premier roman. (Source: Éditions JC Lattès)

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Nos jours suspendus

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En deux mots
Quand Lucie annonce à sa mère qu’elle est enceinte, l’adolescence veut qu’elle l’aide à avorter en toute discrétion et que cette nouvelle reste entre elles. Julia prend alors les choses en mains, laisse Sébastien, son mari, et Antoine, son fils, pour partir chez le médecin. Mais l’affaire se corse avec le refus signifié par leur médecin de famille…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Chronique d’un avortement

Le premier roman de Coralie Bru met en scène une adolescente qui se retrouve enceinte et demande l’aide de sa mère pour avorter. Un acte médical qui est tout sauf anodin et qui va transformer en profondeur la relation mère-fille.

Julia est correctrice pour une maison d’édition et se voit confier un manuscrit à lire de toute urgence après le décès de son auteur. Il lui fait désormais mettre les bouchées doubles pour que l’ouvrage parte au plus vite chez l’imprimeur. Mais son programme va être totalement bousculé lorsqu’elle comprend l’attitude un peu bizarre de sa fille. Ce que Lucie finit par lui confier, c’est qu’après une relation sexuelle sans préservatif elle se retrouve enceinte.
Encore adolescente, elle ne veut pas avouer son état à son père et espère le soutien de sa mère pour régler l’affaire au plus vite.
Rendez-vous est pris chez le médecin de famille qui entend défendre la vie et refuse de l’aider. Julia se tourne alors vers le planning familial et après avoir la confirmation que la grossesse n’en était qu’aux prémisses, Lucie est prise en charge et avale une première pilule abortive. Tout cela se fait sans que les hommes de la famille ne soient au courant, même si le mensonge met Julia mal à l’aise.
Elles décident de «faire passer la pilule» en se rendant chez Rose, l’amie de Julia. Cette dernière vit seule et les héberge avec toute la bienveillance dont elle est capable. Au fil des jours, elle deviendra la confidente de ses invitées.
Coralie Bru tisse des fils de plus en plus solides entre ces trois femmes de générations différentes. Car leur combat va vite devenir commun. Contre les misogynes de tout poil, contre le patriarcat, contre tous ceux qui refusent encore aujourd’hui de reconnaître aux femmes le droit de disposer de leur corps.
Avec ce roman, Coralie Bru passe avec bonheur de l’autoédition – elle a déjà publié cinq romans chez Librinova – à l’édition. L’occasion aussi de constater combien le travail avec une équipe éditoriale porte ses fruits lorsque l’on compare à l’édition originale. Le style est plus fluide, le récit plus resserré. Voici donc un «premier roman» riche de promesses.

Nos jours suspendus
Coralie Bru
Éditions des Équateurs
Premier roman
236 p., 20 €
EAN 9782382844069
Paru le 11/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, dans une ville qui n’est pas spécifiée.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il y a d’abord Julia. Mère de deux enfants, Lucie et Antoine, devenus des adolescents de plus en plus distants et bien peu loquaces. Le jour, elle préfère se tenir loin du tumulte du quotidien, plongée dans les vies et manuscrits des autres qu’elle tente de faire obéir aux règles et contraintes grammaticales. La nuit, elle s’inquiète, incorrigible, pour les siens. Pourtant, pour eux, « tout roule », comme dirait Lucie, l’école, les amis et même « l’après » déjà tout tracé.
Et puis, soudain, Lucie sombre dans le silence. Au creux de son ventre, se logent bien des soucis, et, pour Julia, l’impensable. Pas elle, si sage, si raisonnée, si prudente.
Mère et fille embarquent dans un voyage qui les conduira jusqu’à la maison-tanière de Rose, confidente, modèle et refuge de Julia depuis l’adolescence. Trois générations de femmes se retrouvent alors sous le même toit, unies par ce lien invisible entre leurs ventres, leurs peurs, leurs révoltes et ces désirs qui ne s’évanouissent jamais tout à fait.
Avec une acuité bouleversante et une finesse singulière, Coralie Bru parvient à raconter à la fois l’anodin et l’exceptionnel et à esquisser, à travers Julia, Lucie et Rose, la véritable histoire d’une filiation féminine contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Fanny de Weeze)
Blog Tu vas t’abîmer les yeux
Blog Les livres de Joëlle
Blog Enna lit, Enna vit !
Blog Maghily

Les premières pages du livre
1
L’orage éclaire la cuisine par intermittence. L’évier paraît profond, béant à s’y jeter. Le plan de travail, une longue plaine électrique. Il reste du linge humide dans une bassine à côté de la machine, une moiteur tropicale s’en dégage – il faudra que je range. Les manches blanches stroboscopiques des T-shirts de mes enfants et de mon mari dépassent du tas.
Je me demande s’il pleuvra assez pour nourrir les sols secs depuis des semaines.
C’est ma pause du milieu de l’après-midi, et je me sens encore plus seule que d’habitude.
J’ai un faible pour les orages. Ils ponctuent les choses avec distinction. Je m’imagine discuter avec Lucie et Antoine des éclairs qui zèbrent le ciel au-dessus de la haie. Il n’y a pas grand-chose que j’aime davantage que discuter avec mes enfants, mais ils m’y autorisent de moins en moins. Parfois ils sont des petits commerçants, on doit en passer par la pluie et le beau temps ; enfin surtout par la pluie, et à condition qu’il en tombe beaucoup. Je ne m’étonnerais pas qu’un jour ils me rendent de la monnaie après une de nos conversations.

C’est une préoccupation de faible profondeur dans laquelle je marche souvent, un inconfort supportable mais usant qui pèse dans mes chaussures. Je ne sais pas comment je voudrais que nous parlions. De toute façon, je vois peu mes enfants. Je les croise.
Heureusement, je peux compter sur les trajets en voiture quotidiens pour tenter quelques incursions dans leurs vies si secrètes. Dans cet espace clos, où je les garde ceinturés près de moi, nous parvenons à approcher ce que, les bons jours, j’appelle « des discussions ». Chaque fois, ça m’émeut un peu, j’ai envie de leur faire remarquer c’était bien de se parler comme ça. Mais ma gorge se bloque, ils ne comprendraient pas.
Ce matin, dans la voiture, Lucie m’a semblé bizarre. Je l’ai dit à Sébastien à mon retour. Il a suspendu un instant ce qui le retenait encore dans l’entrée pour en entendre davantage, mais je me suis contentée de hausser les épaules.

Démuni, il m’a demandé si ça allait, comme si je ne lui avais rien dit, une question dont il n’est jamais avare quand il est stressé, comme ce matin. Dans un conciliabule angoissé, il a prétendu avoir perdu tour à tour l’intégralité de ses affaires, avant de retrouver chacune d’elles à sa place habituelle. Il avait rendez-vous avec un gros client, j’ai déjà oublié lequel. La SCOPICEM ou la SOCITEC ? J’ai senti que je devrais savoir. Je n’ai pas osé lui faire répéter.
Je l’ai embrassé en m’efforçant d’ignorer qu’il semblait soulagé de ne pas avoir à en entendre plus sur Lucie, là, tout de suite.
En un nouveau baiser, de nouveaux encouragements automatiques et un claquement de porte, je me suis retrouvée parfaitement seule. Comme tous les matins, je suis allée ranger la table du petit déjeuner. Je l’ai fait plus lentement que d’habitude, sans cesse interrompue par des vagues d’inquiétudes pour Lucie.
Je rejoue notre si courte matinée ensemble pour débusquer des indices. Je revois ses regards, ses gestes, ses déplacements dans la pièce. Je ne trouve rien de solide justifiant mon pressentiment.
Pourtant, je sens errer autour de moi le fantôme familier de ma fille, celui qu’elle laisse chaque matin derrière elle aussitôt franchi le pas de la porte. Je suis inquiète comme on l’est pour l’enfant qu’on a porté, mais sans parvenir à rassembler la moindre preuve, ou même un signe, comme si je l’avais perdue de vue il y a longtemps.
Les vibrations de mon téléphone sur la table de la cuisine me sortent de mes pensées. La foudre est tombée à quelques kilomètres.

« Julia ! » s’écrie la voix quand je réponds.
Je reconnais cette façon de lancer mon prénom comme une bouée de sauvetage. C’est Marie, mon éditrice, qui, très occupée, oublie souvent de dire bonjour et au revoir.
« Tu as entendu ?
— Non.
— Xavier est mort. Cette nuit.
— Ah.
— Ça ne m’arrange pas du tout. »

Je retiens un petit rire, sans aucun lien avec mon estime pour Xavier Lapierrade, que j’avais pu rencontrer en quelques occasions mondaines destinées à me rappeler la valeur profonde de mon métier de correctrice et ce faisant à maintenir mon salaire suffisamment bas.
« Le livre est urgent maintenant. Beaucoup plus urgent », conclut-elle.
Certains opposeraient qu’il ne l’est plus du tout, mais c’est pour cela que nous ne faisons pas le même métier.
« Les gens croyaient déjà que Xavier était mort. Si on attend trop, on va perdre de l’impact. Ils ne se seront rendu compte de rien. C’est l’effet Giscard d’Estaing. »
En tournant la tête vers mon bureau, je vois vaciller les lettres du titre, éclairées par la lumière pâlotte de mon ordinateur : « ÉVA, MA SŒUR – NON CORRIGÉ ». Même le tapuscrit a l’air malade.
Au bout du fil, Marie répète « Ça ne m’arrange pas du tout du tout du tout », comme pour me laisser le temps de m’installer.
« On va devoir accélérer la sortie. Tu t’en sens capable ?
— Quand ?
— Il faudrait qu’il soit livré à l’imprimeur mardi prochain. »
Je regarde le plafond.
« Il est mort comment ?
— Juste mort. Crise cardiaque. »
Comme je ne réponds pas, elle me lance :
« Ça fait une différence pour toi, pour mardi ? Cancer ou crise cardiaque ?
— Ah non. Non. C’est court mais je ferai au mieux.
— C’est plus important maintenant, vraiment, les gens risquent de le lire.
— Tu sais comment valoriser mon travail. »
Je l’entends sourire de connivence, elle s’apprête à raccrocher mais se ravise.
« C’est dingue quand même, je lui ai parlé hier.
— Oui.
— Je n’ai pas vraiment réalisé encore. Je serai triste après la sortie, pas le temps maintenant », dit-elle.
Essaie-t-elle de me rassurer ? Ou de se rassurer elle-même ?
« Oui, c’est normal », dis-je, dans le doute.
Elle a dû manœuvrer avec beaucoup de diplomatie pour suggérer quelques changements à Xavier Lapierrade sans le vexer mais a fini par céder sur des points cruciaux à ses yeux.
« Mais tu ne trouves pas, toi, que c’est plein de redites ? Je trouve qu’il en reste. »
Je laisse passer deux secondes, pour évaluer si elle cherche la vérité ou une caresse. J’élude.
« De toute façon, la sortie est pour dans très bientôt, maintenant. »
Elle bondit.
« Ça veut dire qu’il y a des redites ça ! Ça m’énerve. Ça me saute aux yeux, je te l’ai dit en te l’envoyant. Je les entends déjà les souligner. »
Les, ce sont les journalistes. Sous leur poids, sa voix cède avant de se ressaisir.
« Enfin oui comme tu dis, ça sort très bientôt. Et ils n’oseront sans doute pas dire grand-chose maintenant. »
Je ne dis rien. Je ne connais aucun journaliste.
J’entends des gens parler derrière elle, son attention se dissipe quelques secondes puis elle reprend le ton grave du début de notre conversation.
« Écoute, l’essentiel c’est de tenir la date. Tu m’envoies la première partie dès que tu l’as.
— Oui.
— Merci, vraiment. »
Juste avant de raccrocher : « Mais ça va, toi ?
— Oui, oui. Et toi ?
— Oui. »
Le silence de mon bureau s’est épaissi.

2
Je travaille encore sur le texte quand j’entends la porte d’entrée se fermer.
« Lucie ? »
Je reconnais le long soupir qu’elle pousse après avoir marché sous la pluie. Elle apparaît sans répondre dans l’entrebâillement, ses cheveux trempés dépassent de la capuche de son sweat-shirt. Elle n’entre pas. J’ai encore des mots coincés sous les doigts, je reste près du manuscrit pour qu’ils ne s’échappent pas.
« Ça va ? »
Je la vois déjà fuyante. Je tente de la rattraper.
« Tu veux un chocolat chaud, un thé ?
— Non, j’ai pas faim… enfin j’ai pas soif », lâche-t-elle sans surprise, déjà de dos.
Je lui demande si elle veut qu’on se voie, elle croit que je lui demande si elle veut manger.
Je lui demande si elle veut qu’on se promène, elle croit que je lui demande si elle veut marcher.
Je lui demande si elle veut venir faire les courses, elle croit que je lui demande si elle a quelque chose à acheter.
L’éternel malentendu de nos discussions.
Sa silhouette s’éloigne déjà à travers le salon, puis dans les escaliers, pour trouver refuge dans sa chambre.
Mon paragraphe terminé, je me risque à quelques pas sur le carrelage. Le salon est silencieux, mais je sens encore son passage, l’odeur âpre de son sac à dos qu’elle traîne partout depuis bientôt un an.
« Je monte », dis-je fort, après avoir failli renoncer, en bas de l’escalier.
Elle ne répond pas. Je pose un pied sur la première marche. La porte est ouverte, c’est inhabituel. J’y lis une invitation incertaine, peut-être même l’espoir de me voir franchir le seuil. Elle est assise au bord de son lit.
« Tu ne te sens pas bien ?
— Mais si. »
Je m’approche.
Je progresse dans sa chambre avec méfiance. Elle me regarde par à-coups. Je me laisse observer. Je reste immobile près de son bureau, disponible, aux aguets. Elle garde le silence et je n’ose pas dire un mot pendant une minute, peut-être deux, terriblement longues. Ses cheveux sont attachés avec soin, elle vient de resserrer son chignon avec une rigueur mécanique. Toujours impeccable, toujours prête pour un ballet impromptu. Moi, toujours un peu débraillée, jamais apte à l’inattendu.
Elle semble avoir pleuré, mais je ne suis pas sûre. Elle a le visage rouge, comme si elle avait honte. Ou chaud ? Elle a sport le mardi. Je ne suis plus certaine de rien.
Elle ne parle pas, son regard se défile. Elle est gênée par ma présence, la mâchoire serrée.
« Tu sais que tu peux me parler, je suis en bas, toute seule, à mon bureau. Viens quand tu veux », lui dis-je.
Je m’aventure à poser une main sur son épaule ; elle ne se dérobe pas.
Elle acquiesce, sans dire « Non mais je sais Maman » en levant les yeux au ciel.
Sur le chemin vers mon bureau, je fais croire à la maison que tout roule mais je n’en mène pas large. Je me rassieds, déconcentrée. Je vérifie mon téléphone : pas de message non lu de Lucie avant son retour du lycée, rien sur Instagram non plus, elle n’a pas posté depuis plusieurs heures. Sa dernière trace numérique dans ce monde remonte à cinq siècles avant Jésus-Christ à l’échelle de son addiction : la veille au soir. Je consulte le profil de Tom. Il vient de poster une photo de ses pieds de part et d’autre d’une flaque #storm #rain #enjoy. Je laisse ma main relâcher le téléphone.
Lucie se drape de mystère.
Il n’y a plus qu’à attendre, à nouveau.
J’écoute la maison. Aucune réponse. Je tente de me manifester dans le salon, je fais tomber un magazine, je me racle la gorge. Rien. Je remonte. Sa porte est désormais close, mais le temps semble y être arrêté. Lucie guette. Je pose ma main sur la poignée, animée d’un courage singulier.
« Tu n’as pas perdu une chaussette ? je bredouille, démunie.
— Pourquoi, tu as une chaussette ? » répond-elle, laconique.
J’analyse sa voix. Éraillée ? Fatiguée, peut-être ? Mais plus proche du ton qu’elle me réserve depuis deux ans.
Je n’ai pas de chaussette à lui donner.
Je m’enfuis paniquée. Je retourne à mon bureau. J’ai l’envie dévorante d’écrire à Sébastien pour tenter de trouver un sens à cette étrange scène qui se joue dans la chambre de sa fille, mais je devine déjà le contenu de notre échange : Je m’inquiète. Lucie est vraiment bizarre, ça se confirme. / Ah pourquoi tu dis ça ? / Elle est rentrée plus tôt et elle est montée directement dans sa chambre. / Comme toujours, non ? / Mais là elle a laissé la porte entrouverte et elle ne m’a pas demandé ce qui me prenait de la regarder, et puis sa voix est éraillée. Enfin de toute façon, je te dis qu’il y a quelque chose. Elle n’a pas posté depuis hier soir. / Bon tiens-moi au courant. Bisous. / Bisous.
Trente douloureuses minutes s’écoulent, je m’efforce de me concentrer sur le texte de Xavier Lapierrade. Mais je sens le plafond de la chambre de Lucie s’abaisser au-dessus de moi, comme lesté de son silence.
Lorsque je sors enfin de mon bureau, mon pas s’accélère déjà. Sans doute l’intuition grandissante que quelque chose a lieu, qu’il me faut intervenir. En haut des marches, je reprends mon souffle et me recoiffe bêtement de deux doigts. Je frappe avant d’ouvrir sa porte. Lucie est couchée dans son lit face au mur, mais elle tourne la tête pour me regarder.
Je referme derrière moi et m’installe près d’elle, cette fois sans demander. Elle ne s’attendait pas à me voir ici, maintenant, au plus profond de mes heures monacales avec mes corrections.
« Est-ce que tu as mal quelque part ? » je lui demande.
Elle secoue la tête, puis se tourne vers moi, cherche une position plus confortable.
« Tu es triste ?
— Un peu. »
Elle pose deux paumes contre ses yeux, appuie dessus en souriant, s’empêchant de pleurer.
« Tu as rompu avec Tom ? »
Elle reste immobile, cette fois elle rit doucement.
« Même pas. »
Je lui caresse le dos, comme si, en massant au bon endroit, ce qu’elle me cache allait traverser son épiderme.
« Tu t’es fâchée avec Camille ? »
Elle lève les yeux au ciel. Évidemment non. Camille et elle, c’est pour la vie.
« Je peux pas te dire, mais t’inquiète pas », murmure-t-elle, arrêtant ma main dans un geste dont l’affection achève de m’affoler.
Elle enroule avec force ses doigts autour des miens, comme si j’étais l’enfant innocent et elle l’adulte. Elle me protège de l’inconnu.
« Je veux que tu me dises.
— Non.
— Je veux que tu me dises.
— Non.
— Je veux. Que. Tu. Me. Dises.
— Non. »
Elle tente de se tourner pour mettre fin à la conversation, mais je l’en empêche.
« De quelle garantie as-tu besoin ? »
Elle ne paraît pas comprendre ce que je lui propose.
« Dis-moi ce que je dois faire pour savoir. »
Nous parlons si bas que j’entends sa bouche sèche quand elle laisse enfin filer sa réponse, lentement :
« Tu ne dois rien dire à Papa, jamais. »
Je prends le temps de mesurer la portée de cette demande.
« Et si je promets, tu me diras ce que tu as ?
— Oui. »
Je jauge son sérieux.
« Et si finalement j’échoue ? Si je le dis à Papa ? »
Elle n’a pas réfléchi à tout cela.
« Si tu le dis à Papa, je suppose que je serai triste et déçue, glisse-t-elle au bout d’un moment. Je crois qu’on ne se verrait plus, dès que possible. »
Sa solennité est si enfantine que je suis tentée d’ironiser, mais son regard grave m’en empêche.
« Tu veux réfléchir ? » propose-t-elle.
Ce sursis me laisse surtout le temps de deviner ce qui lui arrive.
« J’ai le droit de ne rien te dire, me rappelle-t-elle, toute-puissante.
— Je sais.
— Si tu ne le répètes pas à Papa, tu peux quand même m’engueuler pour deux », négocie-t-elle.
Je ne réponds pas mais lui demande calmement :
« Est-ce que tu as pris de la drogue ? »
Elle a l’air amusée que je puisse l’en croire capable.
« Je suis désolée, mais non, répond-elle.
— Si tu t’es fait un tatouage que tu regrettes, à un endroit que ton père pourrait voir à tout moment, je trouverais très ennuyeux de devoir garder ce secret imbécile. »
Je retourne ses bras. Docile, elle me laisse constater. Évidemment, pas de tatouage. Sans lâcher sa main, je me perds dans la contemplation de la peau fine de son poignet.
Soudain, je sais ce qu’elle me cache. J’ai deviné et en un instant, peut-être parce que je la regarde à nouveau, elle le sait.
Le trac me gagne, celui qui m’envahissait lorsque, adolescente, je devais réciter, poings serrés à m’en griffer les paumes, une tirade de Racine ou de Molière devant mes camarades de classe. Je ne suis pas de taille à supporter cette nouvelle. L’imposture terrorisante et l’humiliation gagnent mes épaules et redescendent dans mon dos comme une colonie de fourmis, qui ont déjà pris mon corps d’assaut, le dehors, le dedans, jusqu’à se masser autour de mes poumons. Je retiens ma respiration. Comment ai-je pu laisser arriver ça ? Peut-on imaginer pareille liberté, pareille prise d’indépendance ? J’enrage qu’elle m’échappe à ce point. Quelle gamine d’avoir cru qu’elle était à l’abri, que j’étais à l’abri.
Lucie, décidée, ne dit plus un mot. Elle cherche mon assistance, mais ne peut se l’offrir que contre cette promesse. J’évalue si cette aide lui est indispensable, si elle mérite que j’accepte ce marché infamant. Elle n’admettra rien si je ne consens pas à lui faire don de ma parole.

« Je vais réfléchir, on en reparle tout à l’heure », je dis, la gorge râpeuse, les yeux secs.
Le toit s’est écroulé, je suis sous les gravats, j’attends les secours.
« D’accord. »
Devant la porte, je me ravise, encombrée d’une pensée qu’il me faut absolument lui livrer.
« Tu sais, ton père n’est pas exactement comme tu l’imagines. Réfléchis aussi à ça…
— Je veux qu’il sache rien, Antoine non plus d’ailleurs. »
Je me sens coupable d’avoir oublié Antoine.
Je reste un moment silencieuse près d’elle, sans cesser de lui caresser le dos. Ce mouvement m’aide à réfléchir. Il m’est difficile de refuser ses conditions. Elle me demande de me sentir seule pour l’être un peu moins.
« Je peux dire à Papa que Tom t’a demandé de faire une pause, lui dis-je finalement.
— Donc tu promets. »
Je ne réponds pas. Je veux qu’elle change d’avis.
« Tu promets ? » insiste-t-elle, désespérée de m’entendre dire oui. Ma promesse encore incertaine fait office de serment pour l’éternité. Un manquement de ma part suffirait à faire basculer notre clan dans le chaos. Sa croyance romanesque, théâtrale, dans le pouvoir de cette parole me bouleverse.
« Je veux que tu réfléchisses. Papa peut comprendre.
— Non.
— Si, j’en suis sûre.
— Papa ne peut pas comprendre. »
Son assurance me trouble.
« Mais tu crois que tu vis dans quelle famille ? »
Elle ne répond pas.
« Tu te crois chez qui ? Chez Camille ? » insisté-je, provocante. Je défends un peu notre honneur, ce que nous avons construit jusque-là autour d’elle.
Le rouge lui monte aux joues d’avoir pu laisser croire que nous l’éduquions avec l’austérité des parents de son amie. Lesquels me répondraient sans doute que Camille, au moins, n’est pas enceinte. Mais à cet instant ça m’est égal. Je suis fière de nous, de notre famille. Je voudrais que Lucie nous laisse cette fierté, qu’elle s’y accroche dans la tempête. Je n’ai plus que ça, le reste gît sous les décombres.

3
Antoine et Sébastien rentrent en même temps. Lucie n’est toujours pas descendue.
Antoine a réussi sa énième épreuve de bac blanc. C’était plus facile que prévu, se justifie-t-il pour jouer le modeste. Je peine à masquer mon manque d’attention, trop préoccupée par sa sœur.
Sébastien m’attire dans la cuisine.
« Tu en sais plus ? Pour Lucie », demande-t-il.
Sans préméditation, et le plus naturellement du monde, je commence à lui mentir.
Je pourrais prétendre lui laisser du temps, remettre le problème à plus tard pour lui annoncer posément, mais le mensonge saille.
C’est une dispute avec Tom, il veut faire une pause, dis-je lentement. Puis mon phrasé se délie, je me sauve en parlant. Une nouvelle élève lui aurait peut-être tourné la tête. Je redoute d’en avoir trop dit, peut-être entend-il ma voix trembler ? Mais il n’est pas sur ses gardes, comment pourrait-il m’imaginer lui mentir ? Il se félicite même : il y avait pensé dans la voiture. Elle n’est pas trop triste au moins ? Si, et bizarre. Elle m’a dit de ne pas te le dire. Fausse honnêteté révoltante. Il est peiné. C’est vrai ? Pourquoi ? Je crois qu’elle ne veut pas qu’on parle dans son dos, c’est tout. J’ouvre inutilement un placard, puis un autre. Je finis par me réfugier dans la préparation d’une salade composée.
« Si ça ne va pas au repas, j’essaierai de la faire parler comme si tu ne m’avais rien dit. »
J’acquiesce.
« Oui c’est bien qu’elle voie que tu te préoccupes de ce qui lui arrive, même si elle ne te dit rien. »
Il croit que nous avons un plan. Il croit que nous avons une stratégie. Il se pense dans la confidence. Il imagine que j’ai trahi une promesse à ma fille pour lui. En quelques secondes le mensonge s’est étendu, m’a submergée.
Je ne dis plus rien, j’attends qu’il parte, mais il semble agité de savoir Lucie affectée. Il s’affaire à mes côtés, les mains occupées pour tenter de mettre de l’ordre dans ses pensées.
« C’est étrange une relation si longue à cet âge-là, qui s’arrête. C’est rare, non ? me demande-t-il en ouvrant le réfrigérateur.
— Qu’elles s’arrêtent ?
— Qu’elles existent, plutôt. »
J’acquiesce.
« Tu crois qu’on aurait dû essayer d’y mettre un frein ? »
La seule réponse adéquate à cette question serait de pleurer ma rage folle.
Je n’ai jamais demandé le statut de Tom dans la vie de Lucie, car je le connais. Je n’avais rien à y redire d’ailleurs, Tom est un être tout à fait charmant, qui, d’après ses photos, joue au tennis un nombre raisonnable d’heures par semaine. La semaine dernière, il s’est d’ailleurs acheté une nouvelle housse pour ses raquettes qui a eu beaucoup de succès. Son petit frère sait sauter de très loin dans une piscine, ce qu’admire Tom. Parfois Tom découvre un groupe qu’il associe à de la vraie musique, ou du bon son, et ça a l’air de le soulager car Tom est révolté contre beaucoup de choses, en particulier les gens qui captent rien et la mauvaise musique. Le scooter de Tom lui a été offert l’année dernière pour ses quinze ans et, comme sa housse de raquettes, il a remporté tous les suffrages. Il a acheté un deuxième casque juste après, et Lucie, devinant que ce casque lui serait souvent destiné, a affiché son émotion par un bonhomme distribuant des baisers, réaction saluée par la communauté. En ce moment, il rêve qu’on lui achète une guitare, il poste beaucoup de photos de la vitrine du magasin de musique, sans doute pour faire passer le message à ses parents. Certains abonnés remarquent la beauté des #reflets de sa #silhouette dans la #vitrine.
Lucie et Tom se sont rapprochés sans brusquerie, comme conscients du temps à leur disposition. On les a regardés de loin, à travers un pare-brise criblé d’une grosse pluie d’automne, sur le parking de la base nautique au début de l’été précédent. Un jour d’hiver, Lucie s’est mise à table avec un port de reine, un sourire pur né de la conquête, et nous avons compris. Je lisais aussi dans ce sourire son soulagement de voir aboutir ces mois de face-à-face, de petits rapprochements indécis. Tom était une réussite qu’elle comptait bien garder éloignée de nous aussi longtemps que possible. Que pensent les parents de Tom de ce jeune couple si stable ? Je ne le sais pas, je ne fraye pas beaucoup avec les parents d’élèves. J’ai croisé sa mère plusieurs fois au supermarché, ou à la librairie, ce qui me la rend sympathique, mais nous n’avons échangé qu’un geste de reconnaissance de la main, scellant notre lien secret.
« C’est impossible. Je te rappelle que tu es le premier à m’avoir fait découvrir La Fièvre dans le sang ! rétorqué-je.
— Sans aller jusque-là, seize ans c’est jeune pour un divorce. »
Victoire par K.-O. : l’impudeur de son âge me fige à nouveau.
Oui, Lucie a seize ans. Je suis la grande personne en charge de son éducation, supposée m’occuper d’elle. Je pensais naïvement avoir coché toutes les cases. J’ai d’abord fait semblant de ne pas remarquer les nouveaux soutiens-gorge dans la caisse à linge, mais très vite je lui ai demandé s’ils se protégeaient. Elle m’a dit « Non mais évidemment, Maman ! » Apparemment la contraception est à la mode.
Je lui ai quand même pris rendez-vous chez notre médecin. Elle a eu l’ordonnance.

Sébastien continue de me parler de cette rupture qui n’a pas eu lieu, de ce petit couple sérieux-pas sérieux tout à coup très sérieux. Je me renfrogne. Il interprète mal ce changement d’humeur.
« Non, mais tu as raison, on ne peut pas tout contrôler », se range-t-il. Il se tait, me caresse le dos. Je suis raide comme une pierre.
Depuis que j’ai rencontré Sébastien je n’ai pas eu beaucoup de secrets. Beaucoup de mes proches pourraient pourtant me reprocher ma discrétion, mes silences, mes absences, mais discrète ne veut pas dire mystérieuse. Moi le mystère m’angoisse, je dis ce que je pense, quand je le pense. Je dis ma peur lorsque nous traversons notre propre jardin la nuit et que le chat d’un voisin fait craquer un buisson. Je dis que j’ai chaud quand j’ai chaud. Quand je ne sais pas quelque chose, je ne réponds pas ou je dis que je ne sais pas. Après l’amour, je dis toujours que c’était incroyable quand c’était incroyable, je ne suis pas du genre à regarder pensivement la ligne d’horizon par la fenêtre en laissant planer le doute.
Dans une assemblée, si je ne parle pas, c’est que je n’ai rien à dire à ce moment-là ou que je m’ennuie. Ne pas me confondre avec une femme pleine de mystère.
Alors ce que me demande Lucie, je ne sais pas comment vivre avec. Déjà, ça me mange le creux des reins sous les mains de Sébastien.
Mais si je me confie, Lucie se renfermera, traversera seule – à seize ans – ce qu’il y aura à traverser. J’aimerais la convaincre que son père peut comprendre, sans pouvoir tout à fait le lui garantir.
Nous finissons de préparer le repas sans parler de Tom ou de Lucie. Après tout ce n’est qu’une rupture, un petit secret. Je reprends la partition de cette mascarade. Il me raconte sa journée, et je m’efforce de réagir convenablement.
Son travail m’est un peu mystérieux, comme à une enfant. Voilà ce que je sais : il est commercial dans une entreprise spécialisée dans les caméras résistant aux très hautes températures. On peut les mettre dans des fours à verre, à plus de deux mille degrés.
« Pourquoi les gens veulent-ils filmer l’intérieur de leurs fours ?
— Parce qu’à deux mille degrés, tu n’ouvres pas la porte avec un couteau pour voir si c’est cuit. »
Il m’a expliqué cela il y a très longtemps. Depuis, le produit a dû évoluer, mais le besoin reste le même : filmer l’intérieur de fours à verre, d’incinérateurs, de hauts fourneaux. Il parcourt beaucoup de kilomètres pour apporter cette technologie dans les entreprises clientes, mais aussi pour convaincre celles qui n’ont jamais filmé l’intérieur de leurs fours. Il va dans des salons industriels, et lorsqu’il rentre il suspend le nouveau badge de SalonTec47 ou du French International Steel Industry Meeting au pied de la même lampe que nous n’utilisons jamais dans l’entrée. Lorsque l’été je me plains de la chaleur plus insupportable encore que l’année précédente, il répond invariablement : « Y a pire. » À force de voir tous ces fours grâce à ses caméras, il doit imaginer mon corps dans un four à verre. Je n’aime pas beaucoup cette image. Elle ne me rafraîchit pas.
Croyez-le ou pas, Sébastien a une maîtrise de cinéma. Rien de ce qu’il a pu y apprendre ne lui est utile pour vendre ces caméras ultra-résistantes. Un ami de longue date lui a proposé de le rejoindre dans cette folle aventure, je me dis que c’est le genre de bifurcation que l’on peut prendre seulement par amitié.
En réalité, ce ne sont pas ces fours ou ces caméras qui m’interrogent, ou ce changement brusque de carrière qui me donne le vertige. Ce sont les tableaux et les présentations, les appels à toutes ces personnes inconnues, ces interactions du quotidien dont je ne sais rien.
Moi, j’ai toujours évité de travailler dans un bureau. Comme ces grosses pinces qui viennent mordre les gravats après la chute d’un immeuble, j’ai pris soin de délicatement placer dans une autre vie que la mienne mes collègues, de laisser tomber dans la benne la grosse machine à café, les gobelets avec leurs touillettes, les plantes vertes, les ascenseurs, les interminables réunions.
Alors quand Sébastien me parle de son travail, je ne sais pas toujours comment réagir. Mes réponses doivent sembler tantôt grotesques, tantôt sonner fausses.
Lorsque Lucie se décide finalement à nous rejoindre, je suis soulagée.
« Ça va ? lui demande Sébastien, oubliant soudainement son client.
— Oui. Je vais poser le couvert. »
Nous l’observons, moi pour évaluer son état de nervosité et Sébastien pour se rassurer.
« Ce n’est pas fréquent de vous voir au rez-de-chaussée à cette heure, madame, alors que le repas n’est point servi », glisse-t-il au bout d’un moment, en inversant la position des couteaux et des fourchettes sans lui faire de remarque.
Lucie me jette un regard suspicieux auquel je suis incapable de répondre de façon rassurante.
Sébastien ne dit rien.
Les minutes s’étirent dans la cuisine et la division des cellules bat son plein dans le ventre de notre fille, maintenant j’en suis sûre, je la vois pleinement enceinte. Cela aurait dû me sauter aux yeux. Il y a quelque chose dans son teint, dans ses yeux, une nouvelle qualité de ses cheveux, et puis ses seins sont plus lourds sous son T-shirt. Lucie est une femme et ça m’intimide aussi nettement que lorsque je me suis imaginé qu’elle commençait à faire l’amour avec Tom.
Est-elle venue me surveiller ? S’est-elle rendu compte que je pourrais parler sans son aval, parce que je le veux, parce que j’en ai besoin ?
Sébastien doit se dire qu’elle ne ressemble pas à une jeune fille au cœur brisé, ou plus probablement qu’il ne comprend vraiment rien aux femmes. J’aimerais justement qu’il nous laisse entre femmes, qu’il quitte la pièce pour parler à Lucie. Mais pour lui dire quoi ? Je ne sais pas expliquer ce besoin irrépressible d’être seule avec elle.
Antoine descend déjà. Lucie accepte la part de salade que je lui sers en tirant son assiette à elle sans un mot. Antoine nous abreuve de commentaires sur son dernier bac blanc, étonné de l’intérêt que nous lui portons, étonné aussi de ne pas être interrompu par l’un des fameux soupirs de sa sœur, témoignant d’un ennui profond.
« Elle a quoi, la sœur ? » demande-t-il la bouche pleine en la regardant dans les yeux.
Il mange comme un ogre. Il faudrait que je cuisine un repas supplémentaire pour lui tout seul. Un instant à peine, cette pensée m’encombre l’esprit, au-delà de toutes les autres, comme chaque fois qu’il est question de nourrir ma famille.
« Elle a que c’est toujours non pour le scooter. »
Mensonge automatique, instinctif, à nouveau.
Je crois sentir le tressaillement de Lucie. Peut-être prend-elle conscience de ce dans quoi elle nous a embarquées. Son frère commente : « Encore… Qu’est-ce qu’elle est tenace. »
Il lui adresse un sourire plein de pâtes, de tomates et de feta, elle détourne le regard avec un air de dégoût.
« Je pense que tu n’as pas encore acquis la capacité de parler tout en mangeant, mon fils, dis-je.
— C’est dingue, tu sais : il te reste qu’un an et on n’est même pas là cet été, et puis Tom a un scoot non ? Tu veux t’émanciper c’est ça ?
— Tu dis émanciper avec un tel dégoût, Antoine », lance Sébastien pour détourner la conversation. Il guette le soulagement de Lucie, persuadé d’avoir écarté le sujet principal de sa détresse, mais elle ne lui adresse pas un regard. La pression me fait mijoter à petit feu. Antoine a souri, ne dit plus rien, mange en silence. C’est tout ce que je souhaite, du silence. Pour une fois je veux que nous ne parlions de rien. Sébastien et Antoine guettent une intervention de ma part, moi d’habitude si prompte à éviter à tout prix les blancs, soucieuse de toujours maintenir un dialogue de clan entre nous. Si je ne fais pas le job, le dialogue n’a pas lieu, je le sais, mais aujourd’hui je m’accroche à mon silence, comme si on risquait de me le voler.

À propos de l’auteur

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Coralie Bru © Photo DR

Coralie Bru est née en 1986 à Rodez et vit aujourd’hui à Paris. Elle anime depuis 2014 le podcast de littérature Bibliomaniacs. Elle a écrit de nombreux romans : La Flexibilité de Barnabé (2012), Deux minutes (2015), Cet être exceptionnel (2017), Radicales (2020) et Nos jours suspendus (2023). (Source: Librinova)

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Ceci n’est pas un fait divers

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En deux mots
Quand le narrateur apprend que son père a tué sa mère, il file prendre le TGV pour rejoindre sa sœur de 11 ans dans la maison familiale de Blanquefort pour tenter de la réconforter, elle qui est seule témoin d’un féminicide brutal. Comment son père a-t-il pu donner dix-sept coups de couteau à se femme avant de prendre la fuite ?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Papa vient de tuer maman»

Après l’accident de train Paris-Briançon, Philippe Besson continue d’explorer la société française à l’aune de ces faits divers. Son nouveau roman raconte le désarroi de deux enfants face à un féminicide. Habilement construit, il éclaire tout à la fois les failles du système et la violence d’un tel traumatisme.

C’est à Paris que le narrateur apprend la bouche de sa petite sœur Léa, 13 ans, qui a assisté au drame et a trouvé le courage d’appeler son frère: «Papa vient de tuer maman.» Un choc qu’il lui faut rapidement digérer pour venir au secours de l’adolescente désormais seule aux côtés du cadavre. Leur père a pris la fuite sans un mot pour sa fille qu’il a aperçu une fois le crime commis.
Dans le TGV qui le conduit à Blanquefort, berceau de la famille, il prévient les gendarmes et s’assure de la sécurité de Léa qu’il préfère ne pas assaillir de toutes les questions qui trottent dans sa tête.
Arrivé sur place, il prend rapidement conscience de l’horreur de la situation en voyant les badauds se rassembler autour de la scène du crime et en apprenant que sa mère s’était fait saigner de dix-sept coups de couteau. Après avoir reconnu le corps à la morgue, accompagné sa sœur chez les gendarmes pour son interrogatoire, elle qui reste le seul témoin du drame, il retrouve son grand-père maternel qui, après avoir perdu son épouse, perd sa fille unique.
Si pendant le dîner, ils prennent tous bien soin de ne pas évoquer le drame, chacun des protagonistes doit maintenant se confronter aux questions, comment cela a-t-il pu se produire et pourquoi? Comment n’a-t-on pas vu venir la chose? Qu’aurait-t-il fallu faire ? Ce sentiment de culpabilité va d’abord perturber le narrateur, parti à l’opéra de Paris cinq ans plus tôt pour y intégrer le corps de ballet, vivre sa passion pour la danse, mais aussi laisser ses parents se disputer et sa petite sœur assister impuissante à ces tensions croissantes.
Tout en retraçant le parcours de Cécile Morand, la fille du buraliste, et de son mari, persuadé que son épouse était désormais sa chose, celle sur laquelle il pouvait passer toutes ses colères et toutes ses frustrations, Philippe Besson nous propose – comme le titre du roman le suggère – de ne pas nous attarder aux gros titres de la presse. Sur les pas des enquêteurs et aux côtés de la famille, l’enquête qui se déroule va apporter son lot de révélations. Sur les silences et les dysfonctionnements de la machine judiciaire, mais aussi sur le quotidien de deux enfants qui doivent désormais vivre avec l’image d’une mère lardée de coups de couteau, d’un père qu’ils ne veulent plus voir, d’un grand-père qui tente de les secourir de son mieux. En le lisant, on voit s’incarner tout un jargon. On saisit la violence d’un féminicide, on appréhende la rouerie du pervers narcissique, on comprend la difficulté de traiter le choc post-traumatique.
Tout aussi réussi que Paris-Briançon, ce roman s’inscrit dans le droit fil de Sa préférée de Sarah Jollien-Fardel, l’une des révélations de l’an passé, qui racontait aussi l’emprise d’un mari violent sur son épouse. On lui souhaite la même réussite !

Ceci n’est pas un fait divers
Philippe Besson
Éditions Julliard
Roman
208 p., 20 €
EAN 9782260055372
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Blanquefort, en Gironde. On y évoque aussi Paris, Bordeaux et une escapade à la dune du Pyla.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Papa vient de tuer maman.» Passée la sidération, deux enfants brisés vont devoir se débattre avec le chagrin, la colère, la culpabilité. Et réapprendre à vivre.
Léa, treize ans, et son frère, dix-neuf ans, ont grandi à Blanquefort, en Gironde. L’aîné a quitté le foyer familial à quatorze ans pour aller étudier la danse à Paris. Lorsqu’il reçoit un appel affolé de sa sœur lui annonçant que leur mère a succombé sous ses yeux aux coups de leur père, il pare au plus pressé: appeler la police et sauter dans un TGV pour retrouver Léa. En chemin, surgit le remords d’être parti depuis cinq ans, laissant sa cadette seule avec leurs parents, un couple aux relations tourmentées. Une fois sur place, il est confronté à l’effroyable réalité: le pavillon familial encerclé par les gendarmes, le corps sans vie de la défunte gisant sur le sol de la cuisine; son père fugitif, recherché pour meurtre; sa sœur, mutique, enfermée dans son traumatisme.
Le jeune homme remonte le cours du temps pour tenter de comprendre l’origine d’un tel acte. Il se remémore son père, instable et maladivement jaloux, piégé dans une vision étriquée de la masculinité, et sa mère, épouse effacée masquant la terreur que lui inspire son mari, toujours arrangeante pour ne jamais le froisser. Peu à peu, le puzzle prend forme. Tous les signes avant-coureurs de la tragédie étaient là, mais personne n’a rien vu, rien fait pour l’empêcher. Le fils brisé doit, dès lors, se débattre avec la culpabilité et le ressentiment. Tout en étant investi d’une nouvelle responsabilité: protéger Léa. Ainsi s’engage un long combat pour inventer un avenir possible.
Philippe Besson s’empare d’un sujet de société qui ne cesse d’assombrir l’actualité: le féminicide. En romancier du sensible, il y apporte un éclairage singulier, adoptant le point de vue des enfants des mères tuées par leur conjoint, dont on ne parle que trop rarement. Avec pudeur et sobriété, ce roman, inspiré de faits réels, raconte la difficulté de vivre l’après, pour ces victimes invisibles.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Barbara Fasseur)

Les premières pages du livre
« Au téléphone, d’abord, elle n’a pas réussi à parler.
Elle avait pourtant trouvé la force de composer mon numéro, trouvé aussi la patience d’écouter la sonnerie retentir quatre fois dans son oreille, puisque j’étais occupé à je ne sais quoi à ce moment-là et que j’ai décroché à la dernière extrémité. Finalement, elle m’avait entendu crier son prénom dans une sorte de précipitation car j’étais tracassé à l’idée d’avoir manqué l’appel mais au moment de s’exprimer, aucun son n’est sorti, aucun, comme si soudain elle était devenue muette et, en réalité, c’était ça, exactement : elle était devenue muette, sous la violence du choc.
Moi, je ne savais rien du choc. Je savais juste que ma petite sœur m’appelait, ce qu’elle ne faisait qu’en de très rares occasions – on ne se parlait pas beaucoup, et généralement c’était en tête à tête, lorsque je rentrais le week-end – et si j’étais un peu surpris, je n’étais pas vraiment inquiet. L’inquiétude a déboulé quand j’ai entendu son souffle, son souffle seulement, dans le téléphone, sa respiration, la respiration de quelqu’un qui suffoque ; voilà, ça ressemblait à une suffocation. Alors, j’ai recommencé à m’exclamer, j’ai dit : « Léa ? Léa c’est toi ? » Et pas de réponse.
J’aurais pu penser : elle me fait une blague, ou elle a appuyé sur la touche correspondant à mon contact par inadvertance et elle ignore que je l’entends, ce sont des choses qui arrivent, mais je n’ai pas pensé ça. J’aurais pu imaginer qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre au bout du fil, une personne qui lui aurait subtilisé son portable, ou qui téléphonerait à sa place parce qu’elle en serait empêchée, mais je ne l’ai pas imaginé : j’étais certain que c’était bien elle. Ce souffle, même court, même déformé, était le sien, ça ne faisait aucun doute. Je ne pouvais pas me tromper. Ça avait à voir avec l’intimité. C’est même la preuve de l’intimité, ce genre de certitude.
Comme elle ne disait toujours rien, j’ai insisté, avec de la douceur cette fois-ci, en gommant toute angoisse, en n’y mettant aucune exaspération non plus, à croire que j’avais deviné qu’il fallait être gentil, et elle a enfin pu s’exprimer. Elle a murmuré : « Il s’est passé quelque chose. »
Je me souviens très bien de la sensation de glace le long de mon échine, j’étais assis sur le tabouret devant la petite table de cuisine de mon studio et je me suis aussitôt redressé sous l’effet du froid. J’ignore pourquoi ce souvenir est si précis quand tant d’autres, demeurés flous, ont exigé des efforts considérables pour que je parvienne à les reconstituer – il faudrait que j’en demande l’explication à ma psy –, je suppose que certains instants décisifs sont inoubliables, et parfois on sait, tandis qu’ils se produisent, qu’ils sont, en effet, décisifs.
Je n’ai pas demandé : « Il s’est passé quoi ? » J’en aurais eu largement le temps puisque, avant de poursuivre, Léa a laissé s’écouler plusieurs secondes, au moins une dizaine ; les secondes qui lui étaient nécessaires pour reprendre le dessus et réussir à nommer l’innommable. Je devais soupçonner que ça ne servait à rien de formuler une telle question car ma petite sœur allait parler désormais, malgré sa voix anémiée, malgré son souffle resserré. Elle était l’unique détentrice d’une vérité et elle allait la révéler, ça lui appartenait, elle avait téléphoné dans ce seul but, me choisir s’était imposé comme une évidence, elle avait été paralysée au tout début, puis en proie à une vive émotion mais elle en était capable, elle dirait ce qu’elle avait à dire.
Et c’est ce qu’elle a fait.
Elle a dit : « Papa vient de tuer maman. »

Léa avait treize ans, moi dix-neuf.
On n’était pas taillés pour une calamité de cette nature, de cette ampleur.
Personne ne l’est. Évidemment.
Sauf que nous, ça nous est tombé dessus.

D’autres que moi auraient hurlé un « quoi ? qu’est-ce que tu racontes ? », demandé qu’on répète pour s’assurer d’avoir compris – en fait ceux qui demandent qu’on répète ont compris, simplement ils obéissent à un réflexe pavlovien, ils n’y croient pas, ils ne peuvent pas y croire, ou ils sont dans une forme de déni – moi je n’ai pas
hurlé, pas protesté.
En revanche, j’ai ânonné un « comment ? », exigé des éclaircissements, cherché à connaître les circonstances exactes, la façon dont les choses s’étaient produites. C’est cela qui est venu. Ça ne pouvait pas demeurer aussi général, aussi colossal, il fallait des détails, du concret, du substantiel, du tangible, il fallait des frontières, des lisières.
Léa n’a pas répondu.
J’ai mesuré, trop tard, qu’on ne devait pas poser ce genre de questions à une gamine de treize ans, encore moins à la fille de la victime.
Alors, j’ai réduit mes exigences, baissé d’un ton et émis l’hypothèse qui m’a paru la moins effroyable, celle en laquelle je plaçais un dernier espoir, sans y croire pourtant: « Il n’a pas fait exprès ? »
Elle s’est contentée du strict minimum: «Si.»
Un «si» calme, définitif.
Qui nous envoyait droit en enfer.
Là, je me suis tu à mon tour.
Abasourdi, assommé par la nouvelle, écrasé par elle. Il faut le reconnaître : c’était tellement énorme et tellement inattendu. Encore aujourd’hui, quand il m’arrive de convoquer les mots murmurés par Léa pour les réentendre dans ma tête, où d’ailleurs ils me parviennent avec une acuité confondante et une facilité désarmante, je continue d’être stupéfié et démoli. Je reste ébloui qu’ils aient été prononcés un jour.

Ensuite, j’ai été dévasté, je crois. Oui, c’est un abattement qui s’est produit, juste après. Ma mère était morte. Ma mère, qui comptait tant, que j’aimais – le vilain mot, d’ailleurs je ne l’avais jamais prononcé, idiot que j’étais – et dont j’allais être privé pour toujours, alors que j’entrais tout juste dans l’âge adulte (cette nouvelle allait m’y précipiter, comme on jette une friture dans de l’huile bouillante – cette image déroutera sans doute, elle est cependant la plus juste). Le chagrin m’a envahi. Il n’a pas provoqué de sanglots, ni même de larmes – la stupeur, ça stoppe les épanchements – mais il s’agissait bien de chagrin. Il s’agissait bien d’affliction, de désolation, appelez ça comme vous voulez.
J’ai aussi éprouvé un sentiment d’horreur. Ma mère avait succombé à une mort violente. On croit toujours que la mort de ses parents surviendra tardivement, calmement, et quand on aura eu le temps de s’y préparer. On redoute la maladie. On écarte l’hypothèse de l’accident ; par manque d’imagination, ou par superstition. On n’envisage jamais le meurtre. Jamais l’exécution. Ça n’arrive que dans les films, ou dans les journaux à scandale.
Puis a surgi l’indignation. Ma mère venait de perdre la vie alors qu’elle se trouvait sans défense, ou en tout cas qu’il lui était impossible d’avoir le dessus. Elle était une femme menue quand mon père était une force de la nature. Face à lui, elle n’avait pas la moindre chance de s’en sortir. Qui plus est, l’apprendre par téléphone rendait le tout encore plus irréel et ahurissant. J’étais perdu. Absolument perdu. (C’était ma faute aussi : je m’étais beaucoup éloigné et depuis longtemps, je devrai en reparler.)
Quand je raconte, on pourrait croire que cet enchaînement d’émotions a duré longtemps. Mais non, à peine une poignée de secondes.
C’est extraordinaire, tous les états qu’on peut traverser en une poignée de secondes.

La respiration de ma petite sœur dans le combiné a tout renvoyé au second plan : il y avait des urgences à gérer et j’étais celui qui pouvait, qui devait les gérer. N’est-ce pas aussi pour cela qu’elle m’avait appelé ?
« Tu es où, là?
— Dans la cuisine.
— Seule?
— Avec maman. »
Elle a dit « maman » comme si notre mère était encore en vie, encore une personne vivante, comme si rien n’avait changé. J’ai dû réprimer un sanglot. Puis j’ai visualisé la scène. J’ignorais toujours les circonstances, mais il n’était pas difficile d’imaginer le cadavre au sol, du sang autour. Quand je dis : « pas difficile », qu’on ne se méprenne pas. Évidemment, c’était horrible. Et même insoutenable. Mais ça relevait de la déduction, du raisonnement, d’autant que je connaissais parfaitement la topographie des lieux. J’ai donc vu Léa près du cadavre de notre mère. Qu’on me permette de m’arrêter sur cette étrangeté. La scène, je ne l’ai jamais vue pour de bon. C’est pourtant elle qui continue de me hanter. « Et papa? Il est toujours là?
— Non. Il a foutu le camp, je ne sais pas où. »
De nouveau, j’ai imaginé (c’était ma façon de corriger mon éloignement, mon absence, ma défection à l’instant le plus considérable). Il avait reculé d’abord, sans doute un peu hagard, avant de décamper comme un trouillard, un lâche. Peut-être n’avait-il même pas claqué la porte en sortant. Dans l’allée devant la maison, il avait tangué tel un homme ivre. J’ai immédiatement effacé cette image. Parce qu’elle atténuait la portée de son geste. « Tu es absolument sûre que maman est…?
— Oui. » Je ne nourrissais guère d’espérance mais, quand on n’a jamais été en présence d’un cadavre auparavant, on peut se tromper, non? Les coups portés (s’il s’agissait bien de coups) auraient pu ne pas être fatals. Sauf que le « oui » a été net lui aussi. Léa avait beau être bouleversée, son intelligence était intacte. (J’apprendrais qu’elle avait pris son pouls, encore une vision insoutenable.) Et, dans cette tempête, les faits établis, les vérités simples constituaient, pour elle, une boussole. J’ai conscience de ne pas avoir terminé ma question, de ne pas avoir prononcé le terme fatidique (de cela aussi, je suis certain). Après coup, je me suis demandé si j’avais buté sur la réalité, à la façon d’un cheval qui renonce devant l’obstacle, si j’avais manqué de courage.
Ou si j’avais souhaité ne pas rajouter de la violence. Je crois maintenant que Léa m’a coupé. Que c’est elle qui a choisi de me protéger.
« Toi, tu n’as rien?
— Non.» Il ne s’en était pas pris à elle (j’ai failli ajouter «Dieu merci», sauf qu’il n’y avait aucun dieu à remercier et s’il en existait un, il était plutôt à blâmer). Il serait temps plus tard de déterminer si mon père l’avait menacée, s’il avait tenté quelque chose – ce qui ajouterait encore à l’effroyable – mais ce qui importait, c’est qu’elle fût saine et sauve. Ce serait l’unique bonne nouvelle de cette journée d’apocalypse.
« Ne reste pas dans la cuisine, s’il te plaît. Monte dans ta chambre, ferme-la à clé et n’en sors pas. »
Il était fondamental de la mettre à l’abri, et surtout de la préserver du spectacle terrible qui s’offrait à elle. Si, moi, j’étais déjà en proie à l’effarement et à la panique, alors dans quel état pouvait-elle se trouver ? D’autant qu’elle avait peut-être même assisté à la mise à mort, mais cela, je n’ai pas osé le lui demander. On en parlerait les yeux dans les yeux. « Ou va chez Mme Bergeon, si tu préfères. » J’improvisais. Rester dans la maison, même porte close, pouvait sembler rassurant, mais se révéler dangereux, si notre père revenait. Se réfugier chez la voisine offrait davantage de sécurité. À moins que le meurtrier – c’est ainsi qu’il devait être désigné, n’est-ce pas ? – ne rôde encore dans les parages.
Elle a dit : « Je préfère ma chambre. » Un univers rassurant pour elle, un cocon, un endroit où il ne pouvait rien lui arriver. Cela étant, dans une cuisine non plus, il n’est pas censé arriver quoi que ce soit. Dans une cuisine non plus, on n’est pas censé se faire tuer. J’ai répondu : « Comme tu voudras. » J’ai poursuivi : « Je préviens la police. Ils seront là rapidement. Et moi, je prends le premier train. » Elle a dit : « D’accord. » J’ai ajouté : « Je te rappelle quand je serai dans le TGV. Je ne te laisse pas, hein. Je ne te laisse pas. » Elle a redit : « D’accord. »
Après avoir raccroché, je suis resté assis sur le tabouret. Je devais pourtant m’occuper des gendarmes, de mon billet, mais je n’ai pas pu m’empêcher de chercher dans ma mémoire la dernière fois que j’avais vu ma mère en vie. C’était trois semaines plus tôt. Elle m’avait raccompagné au train. J’ai essayé de me rappeler ses derniers mots et je n’y suis pas arrivé. C’étaient sans doute des mots tout bêtes. Quelque chose comme : « Tu as vérifié que tu n’as pas oublié tes clés ? » J’ai tenté de reconstituer la toute dernière image. Dans mon souvenir, elle se tenait sur le quai, levait la main dans ma direction pour me dire au revoir. J’avais dû lui répondre avec le même signe de la main, mais je n’en étais pas certain. Mon imprécision, ce flottement m’ont mortifié.
J’ai senti que je ne devais pas me redresser tout de suite. J’avais besoin de recouvrer mes esprits pour ne pas être victime d’un éblouissement et chuter. Comme après une prise de sang. Et j’avais besoin de penser, de sortir de l’indépassable folie de la brève conversation avec ma sœur, de reprendre une forme de contrôle. J’ai alors prononcé les mots à voix haute et en les détachant : mon père vient de tuer ma mère.
C’est ça qui s’est imposé: prononcer les mots à voix haute, avec l’intention d’établir leur consistance, leur matérialité, de leur conférer un sens ; avec l’espoir irrationnel de mettre également leur teneur à distance, au moins un peu.
Cependant, c’est un résultat très différent que j’ai obtenu. Devant la table minuscule, je me suis rendu compte que, si j’étais choqué, je n’étais peut-être pas complètement surpris. J’ai pensé : ça devait arriver. Ou plutôt : ça pouvait arriver. Pourtant, jamais, auparavant, je n’avais formé cette prédiction. Jamais. Alors quoi? Alors elle devait être tapie dans mon inconscient et voilà qu’elle surgissait. Trop tard.
Mais non. J’ai chassé l’idée. Ce n’était pas le moment d’être rattrapé par des trucs pareils. »

Extraits
« Cécile Morand. Née au milieu des années 1970. Si aussitôt vous visualisez l’imagerie de l’époque, les pantalons pattes d’eph, les fleurs dans les cheveux, la paix et l’amour, le retour à la nature, les combats féministes, les luttes ouvrières, Pompidou bouffi de cortisone, vous vous fourrez le doigt dans l’œil. Bien sûr que c’était ça, mais pas à Blanquefort, Gironde, sept mille habitants à ce moment-là. Cécile Morand était avant tout la fille du buraliste. Et ça suffisait pour la définir, ça la résumait, ça résumait son monde. » p. 51-52

« La réalité, c’est qu’on cherche rarement à savoir qui étaient nos parents avant qu’ils ne deviennent nos parents. On dispose d’informations, bien sûr. On connaît approximativement leur parcours, on sait ce que faisaient leurs propres parents puisqu’on les fréquente en général, on possède des repères, des balises, mais souvent on n’a pas cherché à en apprendre davantage, comme si ça ne nous regardait pas, comme si ça leur appartenait à eux seulement, ou comme si ça ne nous intéressait pas, le passé des autres c’est tellement ennuyeux quand soi-même on est dans l’âge tendre ou l’âge bête. Il arrive que certains se montrent curieux, posent des questions, ça n’a pas été mon cas, je ne les ai jamais interrogés sur leur jeunesse. J’imagine que c’était aussi un effet de notre pudeur, du mutisme imposé au sujet des sentiments, on n’allait pas se livrer à des confessions, du déballage. » p. 58

« j’ai appris qu’il faut plonger dans les profondeurs pour comprendre ce qui se passe à la surface. J’ai compris aussi que l’invisible est plus parlant que le visible. Et que des bribes ne deviennent des indices que si on les relie à quelque chose d’autre, ou entre elles. » p. 65

À propos de l’auteur
BESSON_Philippe_DRPhilippe Besson © Photo DR

Auteur de premier plan, Philippe Besson a publié aux éditions Julliard une vingtaine de romans, dont En l’absence des hommes, prix Emmanuel-Roblès, Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L’Arrière-saison, La Maison atlantique, Un personnage de roman, Arrête avec tes mensonges, prix Maison de la Presse, en cours d’adaptation au cinéma avec Guillaume de Tonquédec et Victor Belmondo, sous la direction d’Olivier Peyon, Le Dernier Enfant et Paris-Briançon. (Source: Éditions Julliard)

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En salle

BAGLIN_en_salle  RL_ete_2022 Logo_premier_roman

En lice pour le Prix Médicis
En lice pour le Prix littéraire les Inrocks
En lice pour le prix du Premier Roman 2022
En lice pour le prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama

En deux mots
Sur la route des vacances, l’arrêt au fast-food est une fête pour la narratrice et son frère. Ce qu’elle n’imagine pas, c’est qu’une dizaine d’années plus tard, elle sera employée dans cette même chaîne. Alors, elle connaîtra l’envers (l’enfer) du décor.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le roman du fastfood

La narratrice de ce premier roman original raconte son enfance marquée par les arrêts au fast-food sur la route des vacances et son travail dans cette même chaîne une dizaine d’années plus tard. Deux récits en parallèle et un contraste saisissant.

Toute la famille monte dans la Berlingo. C’est l’heure des vacances! Après une année à trimer à l’usine, elles sont bien méritées pour Jérôme, fier de pouvoir emmener Sylvie, son épouse et ses deux enfants, la narratrice et son frère Nico en Bretagne. Un voyage qui est aussi synonyme de sortie au restaurant. Et comme les moyens sont limités on choisira le moins cher, le fast-food. Mais pour les enfants, c’est un peu le paradis. Il y a même des jouets en prime!
Ce souvenir vient contraster avec une autre histoire de fast-food, une dizaine d’années plus tard. On y retrouve la narratrice, mais employée cette fois dans cette même chaîne. Sa formatrice a beau s’appeler Chouchou, il n’y a désormais plus rien de tendre dans cet endroit aux règles strictes, à la discipline de fer.
«Après trois semaines au drive, je suis désormais en salle, le royaume dont personne ne veut, constitué du lobby intérieur où mangent les clients, de la terrasse, des toilettes et du local poubelle. Je suis en salle parce que je viens d’arriver et que les nouveaux servent à être là où personne ne veut travailler. Je comprends que je vais rester à ce poste. Lorsque je sers un des plateaux posés sur le comptoir, je sais que les équipières de l’autre côté se sont battues pour être derrière le rectangle en béton du comptoir, planquées.»
L’envers du décor, c’est l’enfer. Avec sa hiérarchie du côté des exploités. Claire Baglin a eu la bonne idée de raconter cet esclavage moderne en le mêlant à la chronique familiale. Dans une ville de deux mille habitants le long d’un axe routier, «nous vivons au deuxième étage et, chaque soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de ma chambre, ce roulement continu de camions me rappelle que je suis dans une ville de passage et que, dans la logique de ce mouvement, je partirai moi aussi.»
Aux cadences de l’usine et aux négligences concernant la sécurité viennent répondre les directives des manas (les managers) et leur surveillance constante, la pression du coup de feu ou encore les exigences de clients peu respectueux. Avec des deux côtés cette envie de bien faire qui peut ressembler à une soumission. Mais il faut bien faire bouillir la marmite.
C’est non sans une dose d’humour – celui du désespoir – que la primo-romancière dépeint l’aliénation par le travail. En détaillant les situations, en racontant les épisodes marquants au sein de son établissement, Claire Baglin n’a guère besoin de forcer le trait pour toucher juste. On ressent sa colère sans qu’elle ait besoin de l’exprimer. Depuis L’établi de Robert Linhart et À la ligne, les feuillets d’usine du regretté Joseph Ponthus, je n’avais pas lu un tel réquisitoire contre l’exploitation de l’homme par l’homme.

En salle
Claire Baglin
Éditions de Minuit
Premier roman
160 p., 16 €
EAN
Paru le 1/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville de 2000 habitants qui n’est pas précisément située. On y évoque aussi des vacances en Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un menu enfant, on trouve un burger bien emballé, des frites, une boisson, des sauces, un jouet, le rêve. Et puis, quelques années plus tard, on prépare les commandes au drive, on passe le chiffon sur les tables, on obéit aux manageurs : on travaille au fastfood. En deux récits alternés, la narratrice d’En salle raconte cet écart. D’un côté, une enfance marquée par la figure d’un père ouvrier. De l’autre, ses vingt ans dans un fastfood, où elle rencontre la répétition des gestes, le corps mis à l’épreuve, le vide, l’aliénation.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Ulysse Baratin)
Diacritik (Johan Faerber)
Diacritik (Christine Marcandier)
France Culture (Affaire critique)
Blog Aline-a-lu (Aline Sirba)

Les premières pages du livre
« – Et pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Je suppose que vous avez postulé partout, même chez nos concurrents.
La voiture ralentit et mon père met le clignotant à gauche.
Après une négociation d’une heure, la Berlingo passe enfin le portique et fait plusieurs tours avant de se stabiliser sur le parking. Mon père n’a pas retiré les clés que maman se retourne vers nous. Elle va prévenir, on y va mais c’est exceptionnel et surtout vous ne courez pas, vous ne criez pas. La portière arrière a déjà coulissé, nous sommes dehors. Nico court et passe une manche de manteau après l’autre. Ses lacets sont défaits, il les a dénoués quelques heures plus tôt, après la troisième halte autoroutière. Il faut se dépêcher avant que les parents ne changent d’avis, regrettent et nous rattrapent. Les lampadaires semblent s’allumer à mesure que nous nous approchons.
Très vite, je me fais distancer par Nico, soutiens la porte du regard. Mon nez coule sur ma bouche, de grosses larmes viennent remplir mes oreilles. Le logo lumineux jure que c’est ouvert et me rassure. Il dit on ne vous décevra jamais, on sera toujours là pour vous, partout. Je ne crois qu’en cette lumière qui vacille par intermittence.
Nico gravit les marches, son pied droit bute sur la dernière et son visage s’écrase contre la porte vitrée. Le nez dilaté il rit, je le rejoins. Les parents sont encore loin. Maman défait les manches du gilet autour de sa taille pour l’enfiler. Mon père déclenche la fermeture automatique de la voiture à distance, il appuie une fois, deux fois.
Nico les appelle, allez allez, et l’odeur de friture nous parvient à travers la porte, l’odeur de la fête, de la capitulation parentale.
– Non, non, je connais surtout votre chaîne. Les autres, je n’ai jamais essayé.
Nous entrons et à l’intérieur tout se complique. Le monde, la vache. Le hall est encombré et on ne sait pas où commander. C’est un dimanche soir, retour de vacances. Maman dit attendez mais c’est trop tard, Nico est déjà parti. Il se fraie un passage entre les gens, les écarte avec ses petites mains, pousse les rangées de jambes et les sacs tenus à bout de bras. Nico profite des brèches et je file derrière lui, me réduis à ses dimensions pour passer sans encombre, genoux fléchis, bras repliés le long du corps. J’avance mais contrairement à lui je m’excuse parce qu’on a trois ans d’écart. Nico trouve un espace vide et s’y jette, il sort de l’attroupement. Les néons l’éclairent et il finit par arriver aux caisses. On le renvoie faire la queue avec les parents.
Réfléchissez à ce que vous voulez manger pendant ce temps-là. Nico donne des coups de pied dans les serviettes roulées en boule. Quand il s’éloigne de nous et se rapproche du couple devant, comme s’il souhaitait changer de famille, les ongles de maman le ramènent. Je fixe gravement le porte-clés d’un sac à dos. Mon père a ouvert sa veste, il tripote sa sacoche et s’agace, je vois rien, c’est où les frites ? le prix c’est celui de droite ou de gauche ? Maman regarde autour d’elle comme si elle avait perdu quelqu’un. Les commissures de ses lèvres sont écarlates à cause du sel des chips. Lorsque le porte-clés avance et que je n’avance pas, elle me pousse de la main droite. Je regarde la nouvelle plaque au mur qui interdit de fumer, lis les petites lignes.
A la caisse, une dame à casquette noire pose quatre questions auxquelles mon père répond mais vous avez quoi ? Il se tourne vers maman qui hausse les épaules. Nico ne fait que sourire. Alors mon père me presse du regard, je dois décider. Sur les panneaux, les burgers, les menus, je ne les connais pas, les boissons brillent. A chaque question de la caissière, mon père répète, et en boisson ? et en dessert ? quel accompagnement ? Je m’en sors avec un menu enfant et un extraterrestre qui brille dans le noir.
Passé l’angoisse de la commande, Nico et moi guettons sa préparation derrière le comptoir. Nous crions par moments c’est celle-là, c’est celle-là, et enfin arrive le tour de mon père. Il répète alors, alors alors, et finit par demander des frites. La caissière se jette sur lui pour le manger tout cru. Elle lui propose le grand coca, le burger parfait pour les grosses faims et mon père répond c’est grand comment ? Il lutte à coups de portefeuille, mais ça coûte combien ? ah ouais peut-être pas ça alors. La dame s’accroche, si vous le prenez en menu vous l’aurez pour moins de dix euros. Mon père écarquille les yeux, les burgers ont trop de couleurs, il est sur le point de capituler mais résiste une dernière fois, je peux le prendre en normal ? Maman bâille et regarde sa montre qui retarde.
– Vous êtes sûre que vous allez vous réveiller ? Vous n’allez pas avoir de panne de réveil ?
Le directeur demande trois fois, peut-être quatre, et j’en viens à me poser la question sincèrement. Est-ce que je vais bien me réveiller et est-ce que je peux le promettre ? Le directeur est en face de moi, avec sa tête de trentenaire et sa légère moustache, celle qu’on peut se permettre de porter dans la restauration. Il a le regard narquois et attend que je réponde sans réfléchir. Il veut savoir qui je suis et à quoi je suis prête pour être à l’heure. Il attend que je parle d’honneur d’intégrer une équipe, d’intérêt pour, d’aptitude à. Sur sa feuille, il a commencé une liste à quatre items, c’est moi. Il a tracé un nouveau tiret, je dois lui donner quelque chose, et alors que je prononce une plaidoirie contre le sommeil, il me prend de court.
– D’accord, vous n’aimez pas les grasses matinées mais vous n’avez pas envie d’aller à la mer cet été ? De profiter de vos vacances ?
– Oui on prend les chèques-vacances monsieur.
Jérôme esquisse un sourire soulagé et ouvre la fermeture éclair de son sac. Un instant, il a vu les enfants en pleurs, sa femme qui lui dit t’es con Jérôme, t’aurais pu demander plus tôt franchement. Il a craint le retour jusqu’à la voiture, Nico qui menace de ne plus jamais manger de sa vie, et ce sera de votre faute, avant de pigner tout son saoul à la simple pensée d’une heure de plus sans repas. Il s’est imaginé conduire dans un silence complet, sans allumer la radio qui serait perçue comme une véritable provocation. Le silence se serait poursuivi jusque dans la cuisine, les enfants auraient avalé de grands verres d’eau pour faire passer les brocolis et leur déception aurait définitivement eu ce goût.
Puis Sylvie serait partie se coucher dans le canapé après avoir achevé la soirée comme on achève un animal en fin de vie, allez au dodo maintenant demain il y a école.
– Vous faites quoi comme études ? D’accord donc vous allez partir comme tous les autres pour la rentrée c’est ça ?
Le directeur prend un air mécontent. A ma réponse son sourire revient. En haut de sa fiche, il écrit mi-septembre et l’entoure deux fois. Je ne suis pas seulement dynamique, motivée et polyvalente comme les autres. Mi-septembre devient ma principale qualité. Mon dossier viendra se placer bien au-dessus des indécis, ceux qui ont vaguement évoqué qu’ils partiraient à la fin des vacances. J’ai l’impression que l’entretien va s’arrêter, qu’il va me mettre une casquette sur la tête et me présenter à mes nouveaux collègues mais je sens qu’il lui manque un élément pour être convaincu. Le stylo qu’il tient entre les doigts fait des moulinets, marque le décompte, et une famille passe à côté de notre table, les bras chargés de plateaux. Les enfants crèvent des ballons et veulent faire du toboggan. Je dois poser ma dernière carte.
– J’ai le permis B.
Là ! On s’installe là ! Les parents nous suivent jusqu’à une table de bar au milieu du restaurant. On jette nos manteaux sur les tabourets et ils retombent, on ouvre les emballages mais maman nous arrête, on va aux toilettes d’abord. Alors qu’on court vers la dernière étape qui nous sépare de la béatitude, maman parvient à retenir Nico par la manche. Il n’a plus rien d’humain. Ses cheveux sont ébouriffés par l’électricité statique du manteau retiré, ses joues sont rouges, ses lacets traînent encore au sol et son pull est à l’envers, l’étiquette luisante de salive. Son visage est une énorme contrariété, il est fou, il veut en finir. Dans ses yeux brillent encore les nuggets qu’il a entrevus. Je pousse la porte des toilettes et Nico la retient de toutes ses forces, nous crions parce que nos voix résonnent. Maman tient la porte derrière nous et se retourne, voit mon père attaquer ses frites, la lanière de sa sacoche enroulée deux fois autour de son poignet.

Nico est déjà loin, je rince mes mains et, en sortant, le battant que je pousse vient buter contre une plante verte, elle se renverse à demi. Derrière moi maman se fâche comme elle sait le faire dans les lieux publics, non mais c’est pas possible, fais attention un peu, un éléphant dans un magasin de porcelaine.
– Je dirai que mon principal défaut, c’est que je n’ai pas assez d’expérience.
– Arrêtez, arrêtez. Ce n’est pas un défaut, il faut bien commencer quelque part et ici vous êtes formés. Un défaut, donnez-moi un défaut, n’importe lequel, choisissez. Vous êtes impulsive ? Vous avez du mal à garder votre calme parfois ?
– Non, non.
– Vous n’avez pas peur du Covid, des maladies ?
– C’est pas ici que je l’attraperai plus qu’ailleurs.
– Bonne réponse. Vous êtes tête en l’air ? Vous avez tendance à oublier ?
– Non, enfin pas vraiment.
– Vous n’êtes pas dégoûtée par certaines tâches ? Ça ne vous dérange pas de sortir les poubelles ?
– Je le fais toutes les semaines chez moi.
– Il y a des gens que ça dégoûte.
– Non, pas moi.
– Je comprendrais si c’était le cas.
– Si j’y réfléchis bien… Non, ça ne me pose pas de problème.
– Donc vous n’avez pas de défaut, c’est ça que vous me dites ? Vous êtes parfaite comme moi alors ?
Lorsqu’on le rejoint, mon père a déjà fini toutes ses frites et maman le remarque, t’es pas chié, attention tes manches dans la sauce Nico. Les pailles sont plantées au centre des couvercles transparents, le coca vient nous piquer la gorge. Mon père commence son burger, buvez pas tout le coca les titis vous aurez plus faim après. Maman répartit les sauces dans les boîtes, se met du ketchup sur les doigts. Nico commence à construire le jouet, elle l’arrête, tu joueras à la fin du repas. Je suis silencieuse. Un nugget sur la langue, je sens la panure se décomposer, la sauce glisser et fondre. Les lampes suspendues font briller nos cheveux, nous créent des auréoles.
– Bon je vous cache pas que j’ai une centaine de candidatures sur mon bureau, sans parler de celles en ligne qui attendent et là je vois encore cinq candidates après vous.
Le directeur s’apprête à me demander ce qui me différencie, pourquoi on vous prendrait vous plutôt qu’une autre. Il ne suffit pas d’être véhiculée, d’habiter à cinq minutes et de quitter le poste plus tard que les autres candidats. Il faut aussi avoir envie qu’ils ratent leur entretien, souhaiter prendre leur place. Je cherche un synonyme de polyvalente et je ne trouve pas. Je ne peux quand même pas dire multifonction.
Alors vous êtes contents ? Nous sommes tous les quatre serrés autour de la table et toutes les cinq minutes mon père répète, alors vous êtes contents ? Nous sommes concentrés, personne ne doit nous déranger. La table glisse, traces de doigts, mayonnaise sur le bord du plateau. Maman rassemble les déchets à mesure que nous écartons les cadavres. Mon père raconte, la première fois que je suis entré dans un fastfood, j’étais encore en BTS, on aspirait les glaçons au bout de nos pailles et on soufflait pour qu’ils glissent dans les allées centrales, qu’est-ce qu’on se marrait. Il refait l’historique, les murs orange de la maternelle, les colles du petit séminaire, le bac pro élec’, les escaliers de la cité U d’Hérouville dévalés pour appeler ses parents d’une cabine téléphonique, il crie dans le combiné je veux rentrer à la maison, je vais péter les plombs. Sa mère est à une heure de là, essaie de le rassurer. Calme-toi un peu Jérôme, qu’est-ce que tu racontes, non tu vas pas mourir, tu vas passer ton BTS et trouver un petit boulot pas trop loin de la maison, c’est tout.
Lorsque tout est avalé, Nico et moi avons un hoquet de stupeur. On cherche dans le sachet la frite qui reste, la friture de nugget qu’on essaie de récupérer avec le bout du doigt humide. Alors vous êtes contents ?
– Bon j’ai écrit mi-septembre mais je peux écrire fin ? Ce serait bon pour vous de travailler jusqu’à cette période ?
– Oui, oui pourquoi pas.
– Parfait. Après vous pouvez me dire ça et démissionner quand vous voulez hein. »

Extrait
« Nous avons emménagé dans cette ville de deux mille habitants le jour où mon père y a trouvé un meilleur travail. L’appartement est aussi proche d’une campagne infinie que d’un axe routier fréquenté. Quand mon père parle du travail précédent, il dit Besnier ou Charchigné sans détailler davantage. Ça suffit pour expliquer ce qu’il faut fuir. Nous vivons au deuxième étage et, chaque soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de ma chambre, ce roulement continu de camions me rappelle que je suis dans une ville de passage et que, dans la logique de ce mouvement, je partirai moi aussi. »

« Après trois semaines au drive, je suis désormais en salle, le royaume dont personne ne veut, constitué du lobby intérieur où mangent les clients, de la terrasse, des toilettes et du local poubelle. Je suis en salle parce que je viens d’arriver et que les nouveaux servent à être là où personne ne veut travailler. Je comprends que je vais rester à ce poste. Lorsque je sers un des plateaux posés sur le comptoir, je sais que les équipières de l’autre côté se sont battues pour être derrière le rectangle en béton du comptoir, planquées. »

À propos de l’auteur
BAGLIN_Claire_Mathieu_ZazzoClaire Baglin © Photo Mathieu Zasso

Claire Baglin est née en 1998. En salle est son premier roman. (Source: Éditions de Minuit)

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Sa préférée

JOLLIEN-FARDEL_sa_preferee

  RL_ete_2022  Logo_premier_roman coup_de_coeur

En lice pour le Prix Goncourt 2022
Finaliste du prix du Roman Fnac 2022

En deux mots
Emma, Jeanne et leur mère Claire vivent dans la peur. Leur père et mari les bat régulièrement sous l’œil indifférent des habitants de leur village valaisan. Jeanne va chercher son salut dans la fuite, sa sœur dans la mort. Peut-on construire une vie sur la colère?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma sœur, ma mère et… mon père

Sarah Jollien-Fardel est l’une des grandes découvertes de cette rentrée. Autour d’un père d’une violence extrême vis-à-vis de sa femme et de ses deux filles, elle construit un roman qui ne laissera personne indifférent.

Dans ce village de montagne des Alpes valaisannes, la vie d’Emma, de sa sœur Jeanne et de leur mère est un enfer. Un enfer qui a un nom, Louis. Quand ce chauffeur routier n’est pas sur les routes, il fait régner la terreur sur sa famille. Une violence qui surgit pour une broutille. Alors les coups pleuvent. Jeanne, la narratrice, a appris à anticiper et son intuition lui permet d’être davantage épargnée. Jusqu’à ce jour où elle tient tête à son père. Ses blessures nécessiteront de faire venir le médecin. Mais au lieu de signaler l’agression, ce dernier se contentera de soigner la fillette. Une lâcheté dont il n’est pas seul coupable. Dans le village, on sait, mais on se tait.
Jeanne va réussir à fuir en s’inscrivant au cours de formation des institutrices qui vont l’éloigner durant cinq années. Sa sœur aînée va trouver un emploi de serveuse chez un cafetier qui l’héberge également. En découvrant sa petite chambre, Jeanne va aussi apprendre que sa sœur a aussi régulièrement été victime de violences sexuelles. La préférée de son père, va n’en souffrir que davantage.
Emma aura essayé de s’en sortir, de trouver un gentil mari. Mais sa réputation de trainée aura raison de son projet. La vie lui deviendra insupportable et la seule issue qu’elle trouvera sera le suicide. Un drame suivi d’un scandale lors des obsèques. «Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: « Tu l’as violée, tu l’as tuée. » Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre.»
Alors, il faut apprendre à vivre avec cette absence. C’est à Lausanne qu’elle va découvrir qu’une autre vie est possible. En nageant dans le Léman, elle découvre son corps. Dans les bras de Charlotte, la grande bourgeoise affranchie, elle va vivre une première expérience sexuelle. Mais c’est avec Marine, l’assistante sociale au grand cœur, qu’elle découvre la mécanique du cœur. Mais alors qu’elle semble avoir trouvé un nouvel équilibre, un nouveau choc, une nouvelle mort va la fragiliser à nouveau.
Sarah Jollien-Fardel réussit avec une écriture classique et limpide, aux mots soigneusement choisis, à dire la souffrance et la violence qui marquent à vie. Elle montre aussi combien il est difficile de se débarrasser d’un tel traumatisme. Jeanne va essayer, cherche l’appui d’un psy, de ses ami(e)s. Le retour en Valais lui permettra-t-elle de trouver l’apaisement? C’est tout l’enjeu de ce roman impitoyable entièrement construit sur une «destructrice intranquillité».
S’il n’y a rien d’autobiographique dans cette violence familiale, la colère qui porte tout le livre est bien réelle. Sarah Jollien-Fardel, qui a grandi dans un village valaisan, où les hommes et la religion dictaient leur loi. Elle aussi a ressenti le besoin de quitter cette contrée aux traditions pesantes pour vivre à Lausanne. Et comme Jeanne, elle est aujourd’hui de retour sur ses terres natales. Après avoir tenu plusieurs blogs et tenté sa chance avec son roman auprès de nombreux éditeurs, elle a participé à une rencontre avec Robert Seethaler, qui était accompagné de son éditrice Sabine Wespieser. Deux rencontres qui vont s’avérer déterminantes. Et la belle histoire ne s’arrête pas là, car Sa préférée est notamment en lice pour le Prix Goncourt !

Sa préférée
Sarah Jollien-Fardel
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
208 p., 20 €
EAN 9782848054568
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en Suisse, dans un village du Valais qui n’est pas nommé ainsi qu’à Conthey et Sion, puis à Lausanne. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1980-1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.
Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’École normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.
Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.
Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s’invite.
Sa préférée est un roman puissant sur l’appartenance à une terre natale, où Jeanne n’aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n’avoir su la protéger de son destin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Feya Dervitsiotis)
La lettre du libraire
Femina.ch (Isabelle Falconnier)
La Cause littéraire (Stéphane Bret)
Blog Aline-a-lu (Aline Sirba)


Sarah Jollien-Fardel présente son premier roman Sa préférée © Production Lire à Lausanne

Les premières pages du livre
« Tout à coup il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. Presque en silence. Ma sœur jacassait. Comme souvent. Mon père disait «Elle peut pas la boucler, cette gamine». Mais elle continuait ses babillages. Elle était naïve, joyeuse, un peu sotte, drôle et gentille. Elle apprenait tout avec lenteur à l’école. Elle ne sentait pas lorsque le souffle de mon père changeait, quand son regard annonçait qu’on allait prendre une bonne volée. Elle parlait sans fin. Moi, je vivais sur mes gardes, je n’étais jamais tranquille, j’avais la trouille collée au corps en permanence. Je voyais la faiblesse de ma mère, la stupidité et la cruauté de mon père. Je voyais l’innocence de ma sœur aînée. Je voyais tout. Et je savais que je n’étais pas de la même trempe qu’eux. Ma faiblesse à moi, c’était l’orgueil. Un orgueil qui m’a tenue vaillante et debout. Il m’a perdue aussi. J’étais une enfant. Je comprenais sans savoir.
C’étaient invariablement les mêmes scènes. Il rentrait après sa journée sur les routes. Il empestait l’alcool. S’il s’asseyait au salon dans le canapé en cuir décrépit, s’il s’endormait, on savait alors que nous serions, toutes les trois, en paix pour quelques heures. S’il posait son corps massif sur une chaise de la cuisine, s’il prenait un couteau pour ouvrir des noix ou pour trancher un morceau de ces fromages qu’il faisait vieillir dans la cave au sol terreux, on n’y couperait pas. C’était d’une banalité désolante. Un scénario usé jusqu’à la corde, où chacun jouait le rôle qui lui était prédestiné. Personne n’avait le recul du spectateur. Nous étions tous les quatre embarqués dans la même valse, où chacun posait les pieds au bon endroit. Nous n’avions ni la conscience, ni l’imprudence de risquer un autre pas.
Ça pouvait être la viande filandreuse du ragoût, un clou de girofle de trop, une feuille de laurier trop dure, une carotte trop cuite, des oignons coupés trop gros. Ça pouvait être la pluie ou la chaleur étouffante de la cabine de son camion. Ça pouvait être rien. Et ça démarrait. Les cris, la peur, la vulgarité des mots, un verre contre un mur, une claque sur le visage de ma sœur ou de ma mère. Je courais sous la table, je fixais le mouvement des pieds dans cette danse familiale trop connue. Parfois, ma mère tombait devant moi, lovée en boule sur le sol. Ses yeux criaient la peur, ses yeux criaient «Pars», je détalais sous mon lit. Regarder, observer. Jauger. Rester ou courir. Mais jamais, jamais boucher mes oreilles. Ma sœur, elle, plaquait ses mains sur les siennes. Moi, je voulais entendre. Déceler un bruit qui indiquerait que, cette fois, c’était plus grave. Écouter les mots, chaque mot : sale pute, traînée, je t’ai sortie de ta merde, t’as vu comme t’es moche, pauvre conne, je vais te tuer. Derrière les mots, la haine, la misère, la honte. Et la peur. Les mots étaient importants. Je devais les écouter tous. Et leur intonation aussi. A force de scènes, j’avais réussi à distinguer s’il était trop aviné ou trop fatigué pour aller jusqu’au bout, jusqu’aux coups. S’il allait s’épuiser ou s’il avait la force de pousser ma mère contre un mur ou un meuble et de la frapper.
Je sentais aussi le miel bon marché qu’il ajoutait aux tremolos. Ceux-ci étaient terribles. Et je ne sais pas pourquoi, ni comment, ma mère et ma sœur pouvaient être endormies par cette fausse douceur. Croire qu’ils n’étaient pas, eux aussi, un prélude à sa haine. Elles croyaient, elles espéraient surtout que, ce soir-là̀, nous passerions outre. Peut-être c’était pire encore de savoir. J’avais l’impression d’être sa complice. J’anticipais en prétextant des devoirs à finir pour m’éloigner. Ou je débarrassais à toute vitesse la table, afin qu’elle soit libérée des objets qu’il pourrait nous balancer à travers la figure. Le pire, c’étaient les bouteilles. Il les faisait valdinguer contre les murs, il fallait se courber pour éviter leur trajectoire. Je craignais le poids de la carafe en émail dans laquelle maman préparait le sirop. J’avais réussi à voler un pot en plastique dans un grand magasin. Nous faisions les courses, elle et moi. A la racine des cheveux, ma mère avait la tempe cousue à cause d’un éclat d’une satanée bouteille, une mauvaise chute, avait-elle dit au docteur. Ses cheveux, je les trouvais merveilleux. Lisses et épais. Pas comme les miens. J’adorais les caresser, je me blottissais contre elle lorsqu’elle tricotait ou lisait. J’entortillais une de ses mèches aux reflets caramel autour de mon index. Ma chevelure n’avait pas de nuances, elle était foncée, terne, trop raide. Emmêlée, jamais brillante. Parfois, le nez contre ses cheveux, je respirais leur odeur en fermant les yeux. Elle me disait timidement d’arrêter. Elle était gênée que je puisse la trouver belle.
Au centre commercial, j’avais usé de manigances pour qu’elle achète ce pot en plastique à neuf francs nonante qui ne nous blesserait pas s’il le balançait sur nous. C’était trop cher, car il contrôlait chaque franc dépensé. Elle avait refusé. Deux jours plus tard, alors qu’elle m’avait envoyée chercher du beurre et de la polenta, j’avais réussi à voler et à planquer le pichet dans mon sac à dos d’écolière. Je transpirais, j’avais le cœur en pagaille à la caisse, mais j’avais réussi. Quand je l’ai posé sur la table en bois, griffée par la violence de mon père, bien droite, je l’ai regardée dans les yeux. «Tu l’as payé comment ?» J’avais prévu la combine, m’étais arrêtée en route, l’avais sali avec de la terre, rayé avec un petit caillou, puis rincé au bassin du village. «C’est la mère de Sophie qui le jetait, je lui ai dit que j’en cherchais un pour faire de la peinture, alors elle me l’a donné.» Ce moment où vous dites un mensonge. Cet instant suspendu, une fraction de seconde. Ça bascule dans un sens ou dans l’autre. Je savais manier le regard, le tenir sans faillir, l’enrober d’innocence. J’écartais bien les yeux et étirais mes lèvres dans un faux sourire fermé. Ça marchait toujours.
Comme ma mère et ma sœur se ressemblaient physiquement, mais aussi par leurs réactions, avec le temps, j’ai pensé que, si je n’étais pas comme elles, je devais forcément être comme lui. Sinon, comment expliquer qu’il baissait les yeux lorsque je le fixais sans broncher, qu’il ne me frappait jamais autrement qu’en me tirant les cheveux. Ni gifle, ni m’attraper par les épaules comme il faisait avec elles en les secouant comme des pruniers. Une seule fois, il a franchi le pas.
J’étais assise à la table de la cuisine. C’était un dimanche en fin de journée. Il était parti, comme tous les dimanches après le repas. On ne savait pas ce qu’il faisait de ses après-midi dominicaux. Ça m’intriguait, ces heures loin de la maison. Il allait où, avec qui ? J’interrogeais ma mère, elle se dérobait par une banalité ou une autre question : «On est pas bien, toutes les trois ?» Je le fuyais, mais, en même temps, tout tournait autour de lui. Puisqu’il avait le pouvoir terroriste de moduler l’air et l’ambiance, j’étais en permanence obsédée par lui. Ma mère cuisinait un coujenaze. Une recette humble de chez nous. Des pommes de terre et des haricots, qu’il fallait cuire à petit feu jusqu’à ce que l’eau s’évapore entièrement. Tout se mélangeait alors sans former une purée. Les haricots devenaient tendres, les patates fondantes. Ma mère cuisinait avec un rien. Parce qu’elle n’avait rien, elle grappillait des centimes où elle pouvait. Mais jamais la mitraille qu’elle trouvait dans les poches des pantalons de mon père avant de les laver. Rien n’était gratuit avec lui. Il l’avait giflée pour cinq centimes laissés délibérément sur la table. La chair des poulets était raclée, les os recuits pour un bouillon. Il lui arrivait souvent de demander un crédit à la gérante du petit commerce villageois. Mon père achetait un cochon par an. «C’est bon pour les truies», il disait.
Ce dimanche, dans la cuisine crépusculaire, je dessinais un tigre ou, plutôt le buste d’un tigre bonard et pas dangereux pour un sou. Une bouille tachetée, une casquette jaune et rouge, un pull bleu. J’avais plié les feuilles en deux, puis agrafé le long de la pliure. Dans ce livret bricolé avec ma maladresse enfantine, une histoire imaginaire dont je n’ai pas gardé de souvenir précis. Je ne me rappelle que l’exaltation de disposer un mot après un autre. Ce n’était même pas compliqué. C’était être loin de cette maison. J’avais adoré ces heures, les jours précédents, à plat ventre sur mon lit, quand les phrases s’étaient nouées d’elles-mêmes, jusqu’au point final. Une émotion ardente qui ressuscite à chaque fois que j’y pense. Ces mots connus de tous, arrangés à ma sauce, accolés à un adjectif plutôt qu’à un autre, formaient ce truc qui n’existerait pas sans moi. Ce n’était pas de la fierté́, c’était une joie solitaire avec un pouvoir magique immense : m’extirper de ma vie.
Il regarde par-dessus mon épaule alors que je peau- fine ce félin de gosse. Je n’avais aucun don pour le dessin, mais il fallait bien une couverture pour mon livre ! Je ne sais pas ce qui l’a attendri. Mon laisser- aller innocent – courbée, bras à l’équerre en train de colorier – ou alors l’odeur du repas, ou l’ambiance de la maisonnée, ou cette vision idéalisée de la famille au moment où il a pénétré dans la cuisine et qu’il nous a vues, ma mère et moi. A moins que ce ne fût-ce qu’il avait vécu durant son après-midi. Je ne sais pas, mais il a posé sa main large et calleuse sur mon crâne. Je me suis raidie d’un coup, sur la défensive.
«Tu fais quoi ?
– Ben, tu vois bien.
– Arrête de faire la maligne avec moi.»
Il retire sa main.
Je savais qu’il ne fallait jamais se risquer à le provoquer, mais, cette félicité-là, il ne la gâcherait pas. Ni le bonheur dense de fignoler cette historiette que je voulais montrer à ma maîtresse dès le lendemain.
Avec un ton hautain, aussi péremptoire que je pouvais l’adopter du haut de mes huit ans, j’ai osé :
«Un tigre, cher ami.»
2. J’avais entendu cette expression – «cher ami» – en sortant de la messe, dans la bouche du docteur Fauchère, à qui on ajoutait, avec déférence, l’article défini. «Le» docteur Fauchère était le médecin de notre village montagnard, l’un des rares universitaires à cette époque. Ce matin-là, Gaudin, le boucher, lui faisait des courbettes sur l’esplanade de l’église. Le docteur Fauchère avait ponctué la conversation d’un «merci, cher ami». Qu’est-ce que ça sonnait bien dans sa bouche ! Le sourire chaleureux, juste ce qu’il fallait entre la politesse et la retenue. Je trouvais que ce «cher ami» donnait un air important à celui qui le prononçait et signifiait clairement à son interlocuteur qu’il n’était pas du même rang. En douceur, avec subtilité. Alors j’ai osé crânement, «cher ami». Mon père était inculte, mais il avait l’instinct des méchants et des animaux. Comme Micky, le chat d’Emma, ma sœur, qui ne traînait jamais dans ses pieds, détalait sitôt que la Peugeot 404 bleu ciel de mon père apparaissait dans la cour en terre devant la maison. Je ne lui avais jamais laissé entrevoir mon mépris ni ma haine muette. Mais ce «cher ami» signait le premier tir de notre combat, qui ne se terminerait même pas avec la mort.
J’aurais pu anticiper, j’avais toujours les sens en éveil, la peur comme boussole. En une seconde, il a empoigné ma tête et m’a soulevée. La chaise est tombée. Mes oreilles étaient emprisonnées par ses paluches d’ogre. Je voyais ma mère épouvantée, en face de moi. Il m’a lâchée, je suis tombée. Je pensais que c’était fini. Juste un mouvement d’humeur. Il m’a tirée par l’avant-bras. Depuis la cuisine jusqu’à ma chambre. Je me cognais au montant des portes, contre les murs. J’ai entendu ma mère hurler son prénom. Je crois que c’était la première fois que je l’entendais de sa bouche : «Louis, non, Louis, laisse-la, elle est petite.» Louis a fermé la porte de la chambre, je n’ai pas eu le temps de me relever, mon épaule me faisait mal. J’étais au sol et il me frappait les fesses, le dos. Il m’a retournée, a serré ses mains en étau autour de mon cou. Il avait le visage rouge et déformé, les yeux exorbités et déments. Et un sourire. C’était immonde. A voir et à ressentir. Si je ne connaissais pas encore la manière dont les traits se métamorphosent sous la puissance de la jouissance, ou du pouvoir sur l’autre, j’ai vu la bestialité d’un homme, un père, le mien. Au-dessus de moi, il avait relâché l’étreinte de ses mains de géant, les balançait partout sur mon corps maigrichon. Ma tête, mon torse, mes bras. Au lieu de me protéger, sidérée, je le regardais les yeux écarquillés à me faire mal aux paupières.
Ma mère a fait valdinguer une poêle sur son crâne presque entièrement déplumé. De surprise, il a cessé net. S’est levé, lui a balancé une gifle monumentale qui l’a projetée contre le mur. Je tremblais, j’avais uriné sans m’en rendre compte. Je ne pleurais pas, j’ai vomi, me suis évanouie. Je me souviens des murmures, de la caresse chaude d’une lavette sur mon front, de la lumière tamisée. Quand j’entrouvre les yeux, ma mère, et derrière elle, «le» docteur Fauchère. C’était notre Sauveur. Il allait nous sortir de notre trou pestilentiel. J’en étais certaine. Il avait le regard doux, il n’était pas comme les autres, je sentais bien qu’il était instruit et, de fait, son intelligence, pensais-je, nous libérerait.
«Alors, Jeanne, tu as joué les cascadeuses ?»
Il me taquine, ça ne peut pas être autrement. Qu’est- ce qui est pire ? Être un salopard ignare ou un homme subtil, mais suffisamment lâche pour ne pas voir qu’une gamine de huit ans a été rossée ? Avant de le mépriser définitivement, j’ai tenté la franchise, il se pouvait que je n’aie pas l’air si cabossé.
«C’est mon père.
– Ton papa ? Tu veux voir ton papa ? Mais il n’est pas là, ton papa.
– Non-non-non-non.» C’est une prière, non-non-non-non, j’élève le ton, mais ma voix est fluette : «C’est pas vrai. C’est mon père qui m’a tapée.»
Il passe la main sur mon front : «Ça va passer, il faut la surveiller cette nuit.» Des murmures encore, et surtout la trahison de cet homme que je vénérais, pas plus tard que ce matin. J’épiais ses expressions lorsque nous allions à son cabinet ou à la messe du dimanche. Je m’étais inventé un personnage de bienveillance, de supériorité et de bonté́. Je ne voyais ni hypocrisie ni suffisance. Il avait, sous mes yeux, maintes fois démontré – par un sourire malin, un regard, un froncement de sourcils ou par la façon de bouger sa tête face à un patient – son éducation plus sophistiquée et supérieure à beaucoup dans notre village rustaud. Et moi, gamine orgueilleuse, je m’étais empressée de singer ce bon vieux docteur Fauchère. Ce «cher ami» me valait une dérouillée monumentale, une épaule démise, des bleus, des courbatures.»

Extraits
« Dans ce bled, réputé loin à la ronde pour son manque solidarité et son inclination à la méchanceté, ils étaient venus en masse se repaître de notre misère publique. Ma colère, compagne éternelle, éventrait mon estomac. J’aurais dû ne pas faillir en public. Je n’ai pas pu. Sitôt sur le parvis de l’église, endolorie, j’explose. C’est laid, ça entache la solennité du moment Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: «Tu l’as violée, tu l’as tuée.»
Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre. On m’a emmenée de force à l’internat. Je sautais comme un cabri, j’éructais, je bavais, le mari de ma tante m’a giflée: «Elle fait une crise de nerfs, appelle un docteur.» Une cousine m’a chaperonnée pour la nuit. J’émergeais, me rendormais, me réveillais en pleurant. Des cauchemars sombres, mon père qui m’étrangle. Je manque d’air, j’entends des cris, des «J’appelle la police» de la surveillante de l’internat Il est là, complètement ivre: «Je vais te tuer, sale garce!» Je ne réagis pas, sonnée par les médicaments. » p. 54

« J’aurais tout donné pour me nourrir de réminiscences heureuses. Repenser, la joie au cœur, à cette gommette coccinelle qui avait ensoleillé le visage de maman, à l’écureuil qu’Emma et moi avions essayé de capturer, en vain, durant un après-midi entier, à Paul endormi contre mon dos, à mon corps plongé dans l’eau vivace du lac Léman alors que le ciel est prêt à imploser de rouges, aux baisers sur le front, au temps arrêté devant un coucher de soleil ahurissant à Querceto avec Marine, à cet inconnu qui dit merci avec un sourire, à l’eau turquoise du lac de Moiry, aux errances sur les bisses, aux terrasses, aux soirées, à Nina Simone ou à L’Homme qui plantait des arbres, que j’avais relu mille fois. À la place, infuser dans les limbes de mon chaos. Demeurer dans cette destructrice intranquillité. Je ne m’en arracherai pas. » p. 195-196

À propos de l’auteur
JOLLIEN-FARDEL-sarah©marie_pierre_cravediSarah Jollien-Fardel © Photo Marie-pierre Cravedi

Née en 1971, Sarah Jollien-Fardel a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine avec son mari et ses deux fils. Devenue journaliste à plus de trente ans, elle a écrit pour bon nombre de titres. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef du magazine de libraires Aimer lire. Les lieux qu’elle connaît et chérit sont les points cardinaux de son premier roman. (Source: Sabine Wespieser Éditeur)

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L’autre moitié du monde

ROUX_lautre_moitie_du_monde  RL_Hiver_2022  Prix_orange_du_livre_logo  coup_de_coeur

En deux mots
Pour Toya, dont les parents sont exploités, la vie dans le delta de l’Èbre va vite devenir un combat permanent. Un professeur et un avocat vont l’informer, l’éclairer et renforcer son engagement. Mais après une première victoire, la dictature franquiste brisera ses espoirs de liberté.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Pero nada pueden bombas donde sobra corazón»

En nous entraînant dans le delta de l’Èbre dans les années 1930 Laurine Roux fait bien davantage que rendre hommage à son grand-père. Son troisième roman nous rappelle, plus que jamais, l’urgence de combattre pour la liberté.

Laurine Roux a pris son rythme de croisière, nous livrant tous les deux ans un roman qui nous permet d’explorer la planète et une large palette d’émotions. Dès ses débuts en 2018 avec Une immense sensation de calme (2018), on découvrait comment survivre dans une région inhospitalière. Deux ans plus tard, et avant le confinement lié à la covid, elle dressait le portrait d’une famille tentant de vivre en autarcie dans Le Sanctuaire. Avec ce troisième roman, on part pour la première dans un endroit identifiable, le delta de l’Èbre. C’est dans ce coin d’Espagne que vivent difficilement Toya et ses parents, Juan qui trime dans les rizières et Pilar, cuisinière au sein du vaste domaine d’un marquis et de son épouse tyrannique ainsi que leur fils dont l’activité principale semble être le droit de cuissage. La jeune fille va développer au fil des jours, avec le constat de l’exploitation dont sa famille et tout le bas peuple est victime, une colère qui va se transformer en conscience politique, en nécessité de se révolter.
Avec l’adolescence et avec l’aide de Horacio, l’instituteur, elle va découvrir la lutte des classes. Bientôt nourrie d’exemples que livre José, l’avocat catalan qui va également éclairer son engagement.
Cette vaste fresque historique, qui va des années 1930 à l’instauration de la dictature franquiste, nous permet d’embrasser espoirs et désillusions, de la victoire éphémère des paysans du delta à la sanglante défaite des partisans de la démocratie.
Comme dans ses précédents romans, Laurine Roux fait foin de la théorie pour se concentrer sur ses personnages, leurs émotions et leurs relations dans une écriture qui fait la part belle à la sensualité, aux bruits et aux odeurs. Ici l’amour côtoie la rage, le rire se perd dans les larmes, le bonheur qui étincelle n’est qu’un leurre. C’est dans les terres ingrates du delta de l’Èbre que Toya avance avec une conviction chevillée au corps. C’est aussi là qu’elle retrouvera les victimes des troupes franquistes de la bataille de l’Èbre.
Avec ces républicains – dont faisait partie le grand-père de la romancière – qui se font écraser, on se retrouve soudain en pleine actualité, quand la force brutale et sans discernement des dictateurs tente d’écraser les peuples qui aspirent à la liberté. Quand une moitié du monde entend dicter sa loi à l’autre moitié du monde.

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En 2018, 80 ans après, La Dépêche retraçait la bataille de l’Èbre, soulignant notamment que le Poble Vell de Cordoba d’Èbre, entièrement détruit après la bataille de l’Èbre, entre juillet et novembre 1938 n’a jamais été reconstruit et constitue aujourd’hui un lieu de mémoire. © Photo DR

L’autre moitié du monde
Laurine Roux
Éditions du Sonneur
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782373852530
Paru le 13/01/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, principalement dans le delta de l’Èbre.

Quand?
L’action se déroule années 1930 à la dictature franquiste.

Ce qu’en dit l’éditeur
Espagne, années 1930. Des paysans s’éreintent dans les rizières du delta de l’Èbre pour le compte de l’impitoyable Marquise. Parmi eux grandit Toya, gamine ensauvagée qui connaît les parages comme sa poche. Mais le pays gronde, partout la lutte pour l’émancipation sociale fait rage. Jusqu’à gagner ce bout de terre que la Guerre civile s’apprête à faire basculer.
De son écriture habitée par la sensualité de la nature, Laurine Roux nous conte, dans L’Autre Moitié du monde, l’épopée d’une adolescente, d’un pays, d’une époque où l’espoir fou croise les désenchantements les plus féroces. Une histoire d’amour, de haine et de mort.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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AOC (Jacques Munier)
Revue Études (Aline Sirba)
Marc Villemain
Bulles de culture
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Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lu Cie & Co
Blog Mumu dans le bocage


Rencontre littéraire avec Laurine Roux pour son roman L’autre moitié du monde © VLEEL

Les premières pages du livre
« Derrière chaque bouquet au bord de la route se tient un fantôme. Sa silhouette flotte en lisière, vie brumeuse dont on ne saura rien, à peine les derniers instants. Le reste, on peut uniquement l’imaginer : une maison non loin, quelqu’un resté seul, une toile cirée avec des motifs, longtemps on a mis une assiette en trop. Chaque fois les mains ont frémi. Cela fait cet effet de toucher l’absence.
Derrière chaque bouquet au bord de la route, la même scène : un tronc, peut-être un léger assoupissement, des éclats de verre − lumières rouges et blanches − et le volant auquel s’accroche le conducteur, yeux écarquillés une fraction de seconde avant le choc. Parfois, l’autoradio continue de tourner quand le cœur a cessé.
Derrière chaque bouquet au bord de la route, il y a une main. Qui accroche les tiges. Les doigts ont trempé dans les larmes. Depuis, elles ont séché. Mais les doigts restent lourds de chagrin. De ce chagrin qui meut les corps, les conduit chaque semaine au bord de la route ; la ficelle, le nœud, parfois sous la pluie, décrocher, remplacer. Comme ils sont vivants, ces doigts. Ce sont eux qui ont tenu quand tout vacillait ; éplucher les légumes, remettre une mèche échappée du chignon, caresser la tête du chat quand il réclame ses croquettes. Tout tient dans cette main. Le quotidien dans une poignée. Et un jour, quand le fantôme s’est présenté, la main n’a pas hésité. Elle s’est ouverte et a dit, Viens.
Les fantômes, ils mangent des fleurs. Des fraîches. Sans quoi, ils meurent. Sans amour, les fantômes n’existeraient pas. Voilà ce que nous apprennent les bouquets au bord de la route.
Ce qu’ils ne nous apprennent pas, c’est qu’ici, à l’entrée des rizières, là où quelqu’un accroche chaque semaine une gerbe d’œillets à la glissière de sécurité, il n’y a pas eu d’accident. Aucun éclat de verre, pas plus que d’autoradio qui continue de grésiller. Seulement l’épaisseur chaude du bitume sur la plaine. Les gens du coin préfèrent penser que Toya Vásquez Montalbán est folle, qui dépose ces bouquets depuis que la route est route. Personne n’a envie de se souvenir des fantômes qu’elle garde vivants.
Pour l’instant, Luz Ortega ignore encore tout de la femme aux fleurs et du delta.
Du château, Toya n’a jamais gravi les marches. Elle arrive par l’oliveraie qui tapisse le bas de la colline, évite d’accrocher ses vêtements aux bras querelleurs des agaves, atteint les orangers. Là, elle reprend son souffle. Les abeilles couronnent son crin brun. La petite préfère ce fouillis d’odeurs aux symétries des rosiers de Madame. L’enfant n’a que très rarement aperçu la Marquise en ses jardins. Les fois où cette dernière s’est laissé voir, sa robe rouge claquait par terre, soulevant des nuages de poussière, comme si les ordres assénés à Pepe, le jardinier, propageaient leurs ondes sèches au coton.
Aujourd’hui, doña Serena n’est pas dehors. La matinée chauffe déjà les peaux. Toya profite de l’ombre d’un citronnier, avise la bâtisse, ses colonnades. Les volets sont entrebâillés, les fenêtres si nombreuses qu’on dirait des yeux d’araignée. Derrière, la famille Ibáñez vaque à ses occupations, Madame penchée sur un registre, à vérifier les comptes des rizières, Monsieur à inspecter son uniforme. Assommés par le soleil, les alanos de Carlos, le fils de la famille, somnolent dans le chenil, n’aboient même pas à l’approche de l’enfant. Elle ferme les yeux, chasse l’image du petit marquis et de ses chiens.
Toya pousse la porte. Sa mère s’affaire au-dessus de la table, pèle l’ail, le dégerme, jette les gousses au fond du mortier. Elles rejoignent les pignons et l’épaisse couche de pain grillé que Pilar broie d’un énergique coup de main. Rien qu’en humant l’air, la gamine sait quelle picada se prépare en vue de quel ragoût. Ce midi, les Ibáñez déjeuneront d’un lièvre à la cannelle. Quelques heures auparavant, la petite a levé la bête au collet, elle vient livrer son butin. La Marquise apprécie le gibier fraîchement capturé. Quand Toya rapporte des vivres, ça permet de grappiller trois sous en plus.
Sur le billot, à l’endroit où Pilar découpe les viandes, les mouvements du couteau ont creusé le bois en cuvette. Le lièvre y gît, trapu. La cuisinière l’attrape par les oreilles, le soupèse. Au moins quatre livres. Elle caresse les cheveux de sa fille. L’odeur de l’ail incrustée sous ses ongles se mêle aux effluves nerveux de la bête. L’enfant ferme les yeux, respire. Elle voudrait rester toute la matinée mais il faut se hâter. On ne sait jamais : un jour les Ibáñez tolèrent, l’autre ils rossent.
Quand Pilar a incisé la peau du ventre, retiré les viscères, elle sectionne les pattes pour dépouiller l’animal. Toya récupère le pelage et les abats, se glisse par la porte arrière. Avant de rejoindre leur baraque, elle fait un crochet par le chenil, balance les entrailles aux chiens. Les alanos se jettent dessus, bâfrent la ventraille. La gamine observe la voracité des dogues. Leurs muscles roulent sous la peau. Elle déteste la forme pointue de leurs oreilles. Pilar raconte que Carlos les taille aux ciseaux, les chiots à peine âgés de quelques semaines. Le jeune marquis lâche ensuite les restes de pavillons sur la table. Lui ordonne de les accommoder avec une sauce au piment. Des gouttelettes de sang constellent sa chemise à jabot.
Chaque fois que Toya vient au Château, Pilar lui confie une bricole à donner aux molosses. Si l’un d’eux venait à s’échapper, peut-être épargnerait-il sa fille ?
Quand la petite disparaît derrière la porte, la mère se signe. Le Château n’est pas un endroit pour les enfants. Elle lève le hachoir et tranche la tête du lièvre.

Sur le chemin du retour, Toya repère deux tortues sur une berge. L’une cherche à grimper sur l’autre, blottie dans sa carapace. Celle de dessus tend le cou, ouvre la gueule. Une langue y pointe, isocèle rose. De son ventre, l’animal frappe le dos de l’autre. L’enfant s’approche, observe, rapidement interrompue par un taon qui vrombit autour de sa tête. Elle secoue ses bras, reprend la route de la chaumière.
Juan, son père, n’est pas encore revenu des rizières. En l’attendant, elle dégraisse la peau du lièvre, la met à tremper. Puis elle grignote quelques olives, un morceau de pain, et se déshabille. Le soleil chauffe le sol sablonneux. On y voit presque trouble tant il fait chaud. Toya s’oublie dans le delta quadrillé par les chemins de terre et les canaux, s’oublie au bord des bassins bordés de joncs et de roseaux, se fond dans les aplats beiges, jaunes et bleus. Un peu étourdie, elle avance pieds nus, repousse les touffes d’herbes hautes ; le rideau végétal se referme sur elle. L’enfant pénètre dans l’eau, bouillon saumâtre. Elle bascule la tête en arrière, laisse son corps affleurer. Offre son visage, ses seins naissants et la surface de ses cuisses au soleil. Le reste barbote dans l’eau. Elle sait que des bêtes vivent là-dessous, cette idée lui plaît.
Longtemps Toya demeure ainsi. Un héron se pose non loin, capture un vairon. Les plumes noires en demi-lune au-dessus de ses yeux lui donnent un air sévère. La petite songe au padre Miquel. Avec ses sourcils broussailleux, lui non plus n’a jamais l’air content. Cela fait un moment que le curé n’est pas venu à la baraque, peut-être a-t-il baissé les bras. Seule Pilar se plie au rituel, davantage par superstition que foi véritable. Juan se moque de sa femme quand elle repasse sa robe pour la messe, il lui fait des discours auxquels la gosse ne comprend pas grand-chose.
D’autres paysans se joignent parfois à lui, le soir, sur la terrasse. Ils s’échauffent sous les glycines. Les mots parviennent jusqu’à la paillasse de Toya dans un brouillard de tabac et de vermouth. De temps en temps, Francisco rapporte de l’horchata de chufa. Le père accepte que l’enfant se relève pour en boire un verre. Elle a beau reconnaître chacun des hommes, la nuit, leurs barbes sont plus sombres, leurs transpirations plus fortes. Francisco la fait sursauter, Alors, à quoi t’as passé ta journée ? Toya compte sur ses doigts : une, deux, trois grenouilles, elle les a capturées dans l’étang, et six orties de mer, C’est ça que tu manges. Le ton, pas discipliné, les gars aiment ça chez elle. Parce qu’elle n’est pas leur fille. Juan la reprend. Mais Francisco frotte la tête hirsute, Pequeña salvaje, petite sauvage, voilà comment il tempère les remontrances. À vrai dire, Juan n’est pas fâché, Toya le sent bien, qui laisse la tiédeur de la soirée l’envahir. Ce serait bon de rester avec eux, la chaleur et le plaisir l’emprisonneraient jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus bouger. La nuit a ce pouvoir. Mais il est tard. Le père ordonne, il faut aller au lit, des affaires à régler. Elle vole un beignet avant de filer.
Depuis peu, un jeunot a rejoint le groupe. Ce soir, il est là. Toya remarque que les autres sont économes en parole, que l’air se bande. Le nom d’Horacio arrive jusqu’à son lit. Celui de Barcelone aussi. Des études, un concours, toutes choses qu’elle ne connaît pas. Chez eux, personne n’est jamais allé à l’école. Toute la soirée, la gamine se concentre, s’étonne des inflexions légèrement aiguës du nouveau. Ses propos sont troués d’hésitations, de silences. Rien à voir avec ceux des paysans du coin. Eux, on dirait qu’ils tranchent leurs phrases comme du pain, avec l’assurance tranquille de la chose à faire. Horacio, la petite le sent, prend d’autres chemins. Elle ne saurait lesquels, reconnaît une façon de faire, celle de tourner autour d’une idée, de l’éviter pour mieux y revenir, et, la chose empoignée, de répéter le mot deux ou trois fois, histoire d’en finir : ce rythme, ces trajectoires, Toya les emprunte quand elle course une bête. Sa curiosité est piquée, elle se lève sur la pointe des pieds, traverse l’odeur de glycine jusqu’à l’embrasure de la porte, glisse un œil, le cœur battant. Tout se relâche dans la déception. L’inconnu n’a rien d’un braconnier ; ni bras robustes ni corps vaillant. Seule la bouche contraste avec le reste, singularité charnue dans un ensemble qui s’efface : le bleu des yeux se délaie dans la pâleur de la peau, les cheveux s’enfuient pour laisser le front haut. Tout s’amoindrit jusqu’aux doigts qui n’en finissent plus. À quoi s’attendait Toya ? Elle ne sait, mais fronce le nez. Toute cette blancheur, cette finesse… Soudain, elle tressaille. Les mains d’Horacio ressemblent à celles de Carlos : ce sont des mains de femme. La petite déguerpit, se blottit sous les draps. C’est décidé, elle déteste le jeune homme. Francisco finit de la convaincre en demandant à Horacio si la chambre au-dessus de l’école fait l’affaire. C’est donc le nouvel instituteur ! C’en est trop. Elle voudrait rentrer dans le matelas, devenir tortue : l’école, on n’y attrape que des crampes. Qui sait si ses parents ne voudront pas l’y envoyer ?
Dorénavant, dès qu’elle entend le maître, Toya s’enfuit. On a beau l’appeler pour boire un verre d’horchata, elle a toujours mieux à s’occuper. Indocile, mal élevée, dit le père. La vérité, c’est que la gamine n’en mène pas large. Elle veut à tout prix rester hors de portée, et fait de son lit un refuge. Comme ce n’est pas assez, elle se bouche les oreilles. La voix des hommes lui parvient dans un bourdonnement.
Un soir, l’une d’elles vrombit plus fort que les autres. L’enfant presse ses paumes contre sa tête mais le son s’insinue, tapit ses conduits, lui colonise le ventre. Elle l’a reconnue, c’est l’inflexion d’Horacio. La voix est là, sous les draps, un peu plus grave que de coutume. Toya fait des gestes désordonnés, de ceux qui éloignent les taons. En vain : plus de trêves ni de suspens, les phrases avancent, le flux s’élargit, pénètre tout – talons, crâne. Jamais elle n’a rien entendu de pareil ; les mots n’ont plus leur sens habituel, le chien n’est pas le chien et il n’aboie pas, la lune coule en filet d’huile d’olive, tout sonne si étrangement. Les oreilles de Toya chauffent, elle les frotte, mais le flot est implacable, coulée de lave, épaisse de colère, collante et brillante, on dirait du feu ; ses poumons brûlent, même aux heures les plus chaudes elle n’a vécu pareil embrasement. Elle pense à l’Èbre qui chemine coûte que coûte, à cette langue de boue, grasse et fertile, née pour atteindre l’embouchure, capable d’engrosser la mer de ses alluvions. Et soudain, la voilà debout, seulement vêtue de sa chemise de nuit, mue par une force qui la pousse vers la terrasse, la propulse devant l’instituteur. Elle ouvre grand ses yeux ; le corps du jeune homme se déploie en delta, terre et mer, gigantesque, tandis que ses mains courent sur les pages, ruisseaux vifs, et de cette première rencontre avec la poésie – plus tard, Toya apprendra qu’Horacio lisait un poème d’Antonio Machado –, elle ne retiendra que l’odeur de foudre après l’orage : l’enfant vient d’être fendue en deux par la force des mots.
Maintenant, le silence. Les hommes hochent la tête. Horacio se tient face à Toya, à nouveau frêle, un peu tremblant, lèvres charnues dans leur ensemble tendre. Il pose le livre sur la table. La gamine aimerait en lire le titre mais elle ne sait pas, se mord l’intérieur des joues. Horacio baisse son regard vers elle, Bonsoir. Il sourit. Toya voudrait planter ses pupilles en canif dans les siens, lui faire payer ce qui vient de se produire. Mais elle cligne bêtement des yeux. Francisco se moque. Elle ne l’entend pas. Son corps déborde de partout.

Les visites d’Horacio continuent. Toya refuse de se montrer, mais elle ne se bouche plus les oreilles, se surprend même à guetter. Un mot revient. Qu’elle emplit avec ce qu’elle peut. Le syndicat. Ce doit être quelque chose de désirable puisque Horacio laisse traîner la dernière syllabe. Une masse flottante, floue, mais colossale. Peut-être une construction, en tout cas quelque chose de solide, dans un bois bien poncé − arche ou navire, capable d’abriter tous les habitants des baraques. Mais rapidement la petite ronfle, ronronne plutôt, rêvant d’horizon et d’échafaudages.
Ce matin, la sonnette du vélo de Pedro l’arrache à ses songes. Le jour beurre à peine l’horizon. Toya s’extirpe de sa couche, avance pieds nus sur le seuil. La cafetière siffle sur le feu, Pilar s’affaire au-dessus d’une poêle. Pedro s’installe sous la pergola, tape du plat de la main la chaise à côté de lui ; la gamine s’assoit. Ils s’aiment bien ces deux-là, c’est leur rituel. La fumée s’échappe de la tasse, déroule son odeur de petit jour. L’enfant garde les yeux fermés, hume l’air. Pedro sent fort. La haute mer. Il revient du chalutier. Les mailles de son chandail retiennent encore un peu d’écume et de vent. Toya se laisse dériver. Le marin la regarde, un sourire en coin, puis balance le sac sur la table. Elle bondit tandis que les seiches se répandent en tentacules. Il éclate de rire et Pilar accourt en faisant semblant d’être fâchée. On ne joue pas avec la nourriture ! En vérité, elle n’a d’yeux que pour les bêtes, tâte leur chair, Dios mío qu’elles sont belles ! La Marquise en donnera sûrement un bon prix, Pilar paiera Pedro quand ce sera entendu. En attendant, elle en met deux ou trois de côté, pour préparer un arroz negro – le riz à l’encre de seiche, sa spécialité –, Viens donc manger ce soir, maigrichon. Pedro hésite, son dos lui tire, il pianote sur la table. Allez, marché conclu. Pour sceller l’affaire, il tapote la cuisse de la gamine. Et ajoute – l’arroz negro de Pilar ça ne se rate pas plus qu’une occasion de s’en prendre au curé −, Ta mère, elle ferait bouffer le padre Miquel en plein Carême. Depuis l’intérieur, Juan renchérit, Le padre Miquel, il a besoin de personne pour s’empiffrer, et il sort en enfilant son veston. C’est l’heure. Les hommes se serrent la main, À ce soir, alors. Ils en profiteront pour rediscuter de cette histoire de syndicat. Faut y regarder à deux fois, pas se précipiter. Vrai, mais ça peut plus durer comme ça. Et les deux hommes de se donner l’accolade, Hasta pronto amigo.

Pilar ne tarde pas non plus. Toya l’accompagne, elle l’aidera à préparer les seiches. La mère et la fille progressent à travers la lagune. Le matin, tout oscille, du beige au jaune poussin ; la peau, le sable, les herbes sèches, le tronc des oliviers. Même les feuilles paraissent enrobées d’or. À la manière de la crème ou de la farine, cette lumière lie le paysage, l’homogénéise. Les voix se mettent au diapason, on murmure. La cuisinière tâte une olive sur une branche. Pas encore la saison de la récolte, plus celle des fleurs, C’est le temps du noyau. En juin, l’olive se déploie du dedans. Le cœur durcit, la pulpe s’épaissit. Pilar jette un œil à sa fille. Elle aussi a changé. La mère voudrait s’en réjouir, mais les colonnades du Château apparaissent, lui ôtent toute envie de musarder. Partout le marbre matifie les rayons, étale ses veines noires, et elle sent bien qu’une seule bâtisse suffit à frelater le delta. La pomme pourrie dans le panier.
Pilar et Toya croisent Pepe, déjà affairé à tailler les buis. On se salue sans un mot, depuis le temps ; un signe, une main qui ôte le chapeau, c’est assez. Pepe vit sur place, dans une masure attenante au Château. Il se lève dès potron-minet, s’occupe des plantes avant même de boire son café au lait. Quand il fait trop chaud, elles veulent la paix. Il prend soin de chacune : les roses de la roseraie, les herbes du carré de simples, les crocus qui donneront le précieux safran, la tribu rouge orangé des agrumes, et tous les légumes à côté du puits. Ils sont sa seule compagnie ; Pepe n’a pas de famille. Un soso – un de ces vieux garçons, un « fade » –, désapprouve la Marquise qui compare volontiers les hommes aux taureaux. Chez les premiers comme chez les seconds, tout se situe dans les couilles : la bravoure, la noblesse, la force, ce qui rend digne en somme. Alors, imaginez une mauviette qui nomme ses roses. Pour être honnête, ça la dégoûte. La plupart du temps, la Marquise se gausse, Pépénis-fantôme, Pépeine-à-jouir, Pépimpuissant, Pépédéraste, elle dégoise de la chantilly plein les dents quand elle convie ses amies pour le goûter du mardi. En vérité, la Marquise craint le petit bonhomme, sa délicatesse, ses manières dont ni son mari ni son fils ne sont capables ; une salive désagréable envahit sa bouche tandis que ses incisives de cheval s’échouent dans la pâte à chou. Pour éviter de flancher, elle rit, postillonne un peu sur Carlota, sa confidente, qui n’ose reculer. La Marquise a raison de détester le larbin. Lui aussi pense parfois du mal d’elle. Dieu merci cela n’arrive pas souvent, il prie, le vieux jardinier, chasse l’impureté – à l’église, on désherbe son âme comme on tient son potager –, mais à la faveur d’un relâchement, d’un accès de fatigue, quelque chose de violent pousse au fond de son ventre, un chiendent trop vivace pour qu’il l’arrache à temps. Il a beau se signer, implorer tous les saints, ça se tord et ça crie, Qu’ils crèvent tous, ces cochons.

La lourde porte piquetée de clous se rabat. Chaque fois, le cœur de Pilar réprime un émoi. Elle imagine aisément la trappe des cachots se refermer avec ce même timbre mat. À l’intérieur, c’est son antre. Peu de lumière, on est à l’arrière du Château, la vie des domestiques n’appelle aucune splendeur, juste une vitre horizontale enchâssée dans le mur en chaux. On y aperçoit les feuilles des eucalyptus ; bleutées, elles lorgnent le sol comme autant de petites faux. Le père de la Marquise a fait venir les arbres du Maghreb il y a fort longtemps ; leur parfum éloignerait les moustiques. Pilar trouve avant tout qu’ils obstruent le jour, elle aimerait y voir plus clair : on cuisine avec le nez, mais aussi avec les couleurs.
Elle déballe les seiches sur la table. Cinq bêtes de belle taille, zébrées de marron. Les lave à grande eau. Pour le riz, il faut prélever la poche d’encre sans la crever. Toya glisse ses doigts à l’intérieur de l’animal, c’est gluant et dur à la fois ; l’os n’est jamais loin, prêt à sectionner les phalanges. Elle extrait précautionneusement cette ogive. Puis elle coupe les parties comestibles – ailes, tentacules, muscles –, les dépiaute. Tout, à l’intérieur, se révèle vierge, laissant penser que la bête a concentré ses vicissitudes dans cette liqueur noire. Toya se demande : en va-t-il ainsi des êtres humains ? Existe-t-il chez les meilleurs, sa mère par exemple, une poche qui retiendrait toutes les pulsions ? La petite scrute le visage de Pilar, sa douceur inviolable. Occupée à faire dorer les oignons, celle-ci ne lui prête aucune attention, saisit la vésicule et la presse. Le mucus gicle et obscurcit le fond de la poêle. Toya le sent, quelque chose au fond de sa mère, loin dans ses chairs, sécrète des humeurs. C’est pourtant d’une voix enjouée que Pilar lui réclame deux piments et trois tomates. Toya pousse la porte, file au potager.
Pepe n’est pas là. L’enfant tâte les fruits, s’attarde un instant sur les teintes orangées, les veines rouges qui irriguent le cœur. Soudain, un bruit. Staccato de pattes, friction de poils, souffle puissant, humide. Toya comprend tout de suite : un alano a dû s’enfuir du chenil. Elle se contracte, serre les poings : à force, peut-être disparaîtra-t-elle, liquéfiée dans une poche noire de peur ? Il lui suffira de libérer le nuage d’encre, comme les seiches. Mais Toya n’a rien d’un mollusque. Dans quelques secondes, elle sera face au chien, à cette espèce venue jadis de contrées barbares, dressée par les Scythes pour grossir les armées, déterrer les survivants sous les monceaux de cadavres, et les achever à coups de crocs. Alors, dans la clarté immobile qu’offrent les grands périls, l’enfant ne trouve rien d’autre à répliquer que de cueillir une tomate et de croquer dedans.
L’alano fonce sur elle, le menton de la gamine dégouline, celui du molosse aussi. Bientôt sa gueule s’ouvre. Toya pourrait pleurer, hurler, ce que l’on fait quand s’annonce la mort. Mais elle ne pense qu’à une chose : à la tomate, rien qu’à la tomate, elle ne saurait trancher entre l’acide et le doux. Parfois, ce n’est pas grand-chose, le courage ; un peu de sucre sur la langue. L’air se tend, les pattes du chien aussi : tout est joué. Mais un coup de fouet fige la scène. Un nerf de bœuf a fendu le sort. L’alano écume, retenu par on ne sait quel envoûtement, de la poussière voltige, et dans ce poudroiement une silhouette se détache. Longue, nonchalante, cadence ignoble ; sourire mi-figue, mi-raisin. C’est à ce moment que la petite se met à trembler. Tout son corps grelotte. N’importe qui aurait pitié. Pas Carlos. Toya perçoit l’odeur du vétiver dont il s’asperge après ses bains aux écorces de citron. Qu’on ne se méprenne pas, Carlos n’a rien d’une chica ; les pédales, les fiottes, c’est bien simple, il leur tranche les couilles. Voilà comment il parle. Il aime les femmes, il les aime immodérément − leur chevelure, le poil aux aisselles, la lisière foncée des mamelons, tout ce qu’elles cachent sous leurs jupes ; il plonge dedans, sauvagement. Un bruto, murmurent d’aucuns. Et Carlos lorgne l’entrejambe de la fillette, à tel point qu’elle se fait pipi dessus. Il hume l’air, renifle le parfum de la honte mêlée d’effroi. À aucun prix la gamine ne veut pleurer. Alors elle plante ses yeux dans ceux de l’homme. Les garde harponnés quand il s’approche, harponnés quand il relève sa tunique. Pauvre petite souillon… Voilà où cela mène, de voler des tomates. Faut-il qu’il lui apprenne ? Il obtient d’excellents résultats avec ses chiens. Toya le mordrait de rage, Carlos mériterait qu’elle lui balance des insultes comme des pierres, Coño, cabronazo. Mais elle tremble de partout, se laisse engloutir par l’humiliation. Elle finit par trouver un peu d’air au fond de son ventre et articule, Je voudrais trois tomates et deux piments – un temps –, s’il vous plaît. Le visage de Carlos s’illumine. Tout sonne faux, jusqu’à son Voilà, une, deux, trois tomates et deux piments. La petite prend les fruits, la fuite. Elle court à se tordre les chevilles, dérape sur les feuilles d’eucalyptus, jette son corps contre la porte, aussi fort que les oiseaux contre les vitres. Ça fait mal, un mal de chien, mais elle est à l’intérieur.
Pilar remue le riz pour qu’il n’accroche pas, jauge les tomates, les piments, Ça ira. Elle les aurait préférés plus mûrs, mais, Vale. Toya ne pipe mot. La mère recoiffe un peu sa fille, Sauvage, petite folle. L’enfant ne demande pas son reste, file à la baraque. Là, d’un geste rageur, elle ôte sa culotte, saisit une seiche dans le seau, et la frappe contre le mur jusqu’à ce qu’il ne reste rien de l’animal.

Pedro fait tinter la sonnette de son vélo. Habituellement Toya accourt, l’escorte jusqu’à la tonnelle. Mais ce soir elle ne s’est pas précipitée, ne montre même pas le bout de son nez. La gamine fait du boudin, marmonne Juan. Juste avant, Pilar a vérifié le front de l’enfant. Heureusement, pas de fièvre. Dans le coin, il est rare d’échapper à la malaria. Lorsque les accès sont trop forts, on ne songe pas au dispensaire, à plus de quarante kilomètres de là ; seuls les Ibáñez possèdent une automobile. Alors, on laisse passer les crises. Les paysans sont coriaces, ils serrent les dents. De temps en temps, la Marquise enregistre un décès. Quand il s’agit d’un homme, elle propose à un fils de prendre la relève. S’il n’y a pas de garçon, Madame prie la famille de quitter les lieux. Elle possède la quasi-totalité du delta, l’exploite en fermage. La Marquise a tous les droits.
C’est bien ça le problème. Pedro pince ses lèvres. De quoi parle-t-il, au juste ? Toya grappille des bribes, faire quelque chose, comme des chiens, les salauds, se réunir, les hommes discutent à voix basse, elle n’entend pas bien mais le mot est revenu, elle en est sûre, le syndicat, avec le vent qui souffle dedans, le sel dans les amarres et le bleu des rives nouvelles. Toya aimerait l’entendre encore, surtout ce soir. Mais Pilar sert le plat. Seul le bruit des fourchettes. Après une ou deux bouchées, Pedro soupire, De puta madre, ce petit goût de caramel… Il ne finit pas sa phrase, masse son ventre pour dire son ravissement. La fierté empourpre le visage de la cuisinière. Elle baisse les yeux, s’empresse de tempérer, C’est la tomate, il faut qu’elle accroche un peu en fin de cuisson. Pedro cligne de l’œil en direction de Juan, T’en as de la chance, mon cochon. Autour, les grenouilles coassent. Peut-être acquiescent-elles ? Ou bien est-ce seulement la saison qui veut ça − des cris d’amour comme autant de coïts. Depuis son lit, Toya écoute, meurt d’envie de rejoindre la tablée, elle le pourrait, on l’accueillerait de bon cœur. Mais son corps est encore dur de colère. Elle pourrait enfoncer ses doigts dans de la chair, arracher des suppliques. À la place, des feux intérieurs s’allument. Cette nuit-là, ils l’empêcheront de dormir.
En partant, Pedro a oublié – ou laissé – un bulletin sur la table. Toya tombe dessus au petit matin. Elle observe la gravure. Un homme brandit un fusil au milieu des rizières. Dans le prolongement du torse, le bras darde vers le ciel. Si quelqu’un se tenait tout près de la gamine, il entendrait son cœur cogner. Plus tard, elle retourne à ses furetages, gratte le sable, débusque un coquillage. La surface de porcelaine appelle ses rêves et ses suspensions d’enfant. Mais elle garde un arrière-goût déplaisant, une amertume. Ce matin, elle aurait aimé comprendre les signes autour du bras de cet homme. Toya sait qu’ils forment des mots, qui forment des phrases. Pour la première fois, elle se reproche de ne pas savoir lire.

Les semaines suivantes, Toya musarde, se dérobe aux obligations. Elle baguenaude. Un observateur appliqué pourrait se faire cette remarque : la gamine arrondit ses pas, gauchit sa trajectoire, la resserre, et si elle ignore ce que ses pieds dessinent, tous ses mouvements tracent d’impeccables figures géométriques, une série de larges cercles concentriques qui, petit à petit, se rapprochent du muret de l’école. Pour l’heure, Toya le nierait. Elle croit sincèrement que seul le hasard l’a poussée à suivre cette piste. Voilà ce qui l’a menée aux salines.
Un sirocco léger ride la surface de l’eau. Des échassiers tricotent un pas ou deux. Toya n’y prend garde, son attention entièrement retenue par une mante religieuse − un amas blanc et crémeux sort de ses organes génitaux, forme une mousse structurée d’alvéoles. On dirait une pâtisserie. L’enfant scrute la régularité du cocon, les palpitations du ventre. Soudain sursaute. On a ricané dans son dos. C’est Maria. Toya ne l’a pas entendue arriver. La vieille se tient à quelques centimètres, toute de nippes vêtue. Le bas de sa robe dégoutte, on la croirait émergée du fond des eaux. De fait, l’aïeule pue la vase. À ses pieds, un tamis, un seau grouillant de civelles. L’ancêtre lui fait signe. Qu’elle approche, allez, oui, voilà. Du bout de son index, la vieille trace des motifs sur le front de l’enfant, embrasse la pulpe de ses petits doigts, les appose entre ses sourcils. La fillette réprime un mouvement de recul. Avec une dextérité surprenante, l’autre lui attrape le poignet. Peau étique, arthrose, mais force de rapace. Qu’elle se dépêche, oui, comme ça. Et elle tire la jupe de la gamine, verse les civelles dans le creux du coton, puis fait claquer sa langue. Toya n’ose pas se rebiffer, on raconte tellement de choses sur l’aïeule. Elle ne demande pas son reste et détale en direction du Château. Dans le virage, elle se retourne : un souffle de vent a fait disparaître Maria. La chaleur a beau cogner son crâne, Toya frissonne. Elle reprend sa course, ignore les herbes qui cinglent ses mollets, les alevins qui s’entortillent ; grimpe la colline, traverse la roseraie en saluant à peine Pepe, et s’adosse hors d’haleine au mur de la cuisine. De curieux coups parviennent à ses oreilles. Le hachoir ? Le pilon ? Toya attend que le bruit ait cessé, actionne le heurtoir. Sa mère finit par ouvrir. Était-ce une ombre dans le couloir ? La Paloma qui balaie ? Toya n’aime pas croiser la mégère. Quand la femme de ménage ne passe pas son temps à l’église, elle le dépense à cancaner. La gamine montre le contenu de son cotillon à Pilar, Des bébés anguilles. C’est sorti comme ça. Elle transvase à la hâte le menu fretin dans une gamelle, sans prêter attention à sa mère qui se retient de vomir.
Toya ne rentre pas directement à la baraque, s’arrête au bord d’un bassin et glisse dans l’eau saumâtre. Elle laisse les carpes s’enrouler autour de ses chevilles, attend. L’enfant se demande si un jour, les histoires des grands seront moins opaques.

La maison est vide. Toya ôte sa jupe qui empeste le poisson. Elle reste jambes nues, peau rôtie par le soleil. Puis elle prépare du pan con tomate, des tranches de pain frottées d’ail et de tomate qu’elle arrose d’huile d’olive, et mâche sans fermer la bouche, c’est meilleur. Un peu plus tard, elle aperçoit la silhouette de son père au bout du chemin, allumette carbonisée dans les orangés du soir. Juan porte son baluchon sur l’épaule, son corps ploie à force de se pencher pour curer les digues, labourer les parcelles, les herser et y repiquer les touffes de riz. Toya le regarde avancer. Elle aime son ossature forgée par la besogne, sa casquette un peu de biais qui dit, Je fais ce que je veux, sa peau tannée, son œil gauche plus fermé que l’autre, ce léger dépôt de sel sur sa barbe. »

À propos de l’auteur
ROUX_laurine_©gerald_lucasLaurine Roux © Photo DR Gérald Lucas

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes. Elle écrit des nouvelles, de la poésie et des romans. Le Prix international de la nouvelle George Sand lui a été remis en 2012. Elle collabore aussi à des revues, notamment L’Encrier renversé et la Revue Métèque et tient un blog du nom de Pattes de mouche et autres saletés. Lectrice de Jean Giono et de Blaise Cendrars (dont elle fit l’objet de ses études universitaires), voyageuse, elle connaît bien les terres du Grand Est glacial. Une immense sensation de calme (2018), son premier roman, a obtenu le Prix SGDL Révélation 2018. En 2020, elle publie un roman post-apocalyptique Le sanctuaire et revient dans l’Espagne de son grand-père avec son troisième roman, L’autre moitié du monde, paru en 2022. (Source: Éditions du Sonneur / lecteurs.com)

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Rêver debout

SALVAYRE_rever-debout  RL-automne-2021

En deux mots
Connaissez-vous Don Quichotte? L’avez-vous vraiment lu? Voilà quinze lettres adressées à Cervantès qui vont vous faire comprendre toute la richesse de cette œuvre qui n’a rien perdu de son actualité, bien au contraire ! Rendez-vous avec un révolté, un anar, un grand homme!

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Actualité du Quichotte

Par-delà les siècles qui les séparent, Lydie Salvayre envoie quinze lettres à Cervantès pour lui dire toute son admiration. L’occasion de (re)découvrir cette œuvre majeure de la littérature mondiale et de lui donner un brillant coup de jeune!

« Il voit plus. Il voit grand. Il voit autrement. Il voit tout ce qui, à la réalité, fait défaut.
Il voit, cher Monsieur, en poète, et jette sur le monde un œil très différent de celui du bovin. Il voit l’inapparent, l’inimaginable. Il voit dans le normal l’anormal avec une acuité rare. » On l’aura compris, Lydie Salvayre voue un culte au héros de Cervantès, à ce Don Quichotte si malmené depuis des siècles, traité de fou, d’utopiste et de biens autres sobriquets peu amènes. Une admiration sans bornes qui est pourtant assez récente, car la romancière a lu Don Quichotte, comme beaucoup d’entre nous, quand elle faisait ses études. Une lecture dont elle reconnait qu’elle ne l’a guère marquée. Et ce n’est que récemment, en la relisant, qu’elle a compris tout le bénéfice de ce livre fondateur, sans doute le premier roman jamais publié.
Elle a sans doute été la victime de ces professeurs donneurs de leçon qui s’arrêtent à l’écume des vagues et résument l’œuvre de Cervantès au combat d’un fou accompagné d’un valet bien en chair contre des moulins à vent.
Rendons donc d’abord grâce à Lydie Salvayre qui, en rédigeant ces quinze lettres à l’écrivain espagnol, nous permet de (re)découvrir un formidable chef d’œuvre et nous donne l’envie d’y replonger séance tenante (Ajoutons à ce propos qu’une nouvelle traduction est disponible dans la collection Points).
«Qu’importe en effet au Quichotte qu’on le foule aux pieds comme on foule la vigne, ou qu’on le frappe jusqu’à lui rompre les côtelettes. Qu’importe qu’on le moque ou qu’on le berne. Qu’importe qu’on le juge insensé. Et qu’importe qu’il soit l’objet de l’incompréhension la plus épaisse (il ne s’en plaint d’ailleurs jamais et ne fait rien pour être compris, il semble parfois même se complaire à ne pas l’être). Rien ne l’échaude ni ne le décourage et sa détermination ne faiblit pas d’un millimètre.»
Comme tous les bons romans cette épopée nous offre différentes lectures possibles que la romancière détaille avec bonheur.
Commençons par la lecture historique. Quand paraissent les deux volumes du Quichotte, l’Espagne est sous le joug de Philippe III qui gouverne le pays d’une poigne de fer. Successeur de Charles Quint et de Philippe II, il s’appuie sur La Santa Hermandad pour asseoir un pouvoir sans partage. Cette institution «créée par Isabelle la Catholique en 1476, fait trembler depuis un siècle tout Le peuple d’Espagne puisqu’elle cumule deux pouvoirs aussi coercitifs l’un que l’autre: le pouvoir royal et de l’Église. Constituée de groupes d’hommes armés et qui ont pour sainte mission de traquer et d’appréhender les criminels en tous genres. Ces milices forment une force de police centralisée, efficace, et dotée de larges pouvoirs de juridiction, l’ancêtre en quelque sorte des milices qui fructifièrent pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui sévissent encore aujourd’hui dans de nombreux pays.» On comprend dès lors le courage de Cervantès qui attaque frontalement ces pouvoirs.
Ce qui nous amène à la lecture politique, illustrée par l’épisode du paysan ligoté et frappé par son maître qui révolte Don Quichotte qui vole à son secours. En 1604, il s’indigne «contre ceux qui exploitent la force des autres, qui les usent, qui leur sucent le sang et qui les épuisent en vue de leur propre profit. Et que le paysan en question se prévale de son statut de patron pour s’arroger le droit de punir son valet ainsi que bon lui semble comme celui de l’entuber en toute impunité (serait-ce une définition du patronat ?) ne l’impressionne nullement. Pire, il ne fait qu’accroître sa colère.» Voilà Lydie Salvayre soutenir une lecture marxiste de l’œuvre avant d’en faire un anar pur jus. Ajoutons-y une dose de féminisme et vous aurez sans doute une bien autre image de ce personnage. Une relecture qui va aussi bénéficier à Sancho Panza, bien loin d’un benêt grassouillet.
Et nous voilà arrivés au niveau de lecture que je préfère, celui qui compare l’action et les idées des deux héros avec le monde d’aujourd’hui pour en souligner toute l’actualité, «quelques siècles avant la révolution industrielle, avant le travail à la chaîne et les cadences infernales qui harasseront le corps et la pensée des ouvriers d’usine. Quelques siècles avant le film de Chaplin Les Temps modernes, et avant les écrits de Simone Weil qui en diront l’horreur banale. »
Oui, il faut relire ce livre comme un manifeste pour un monde plus juste, plus humain. Oui, il faut se replonger dans ce best-seller avec Rêver debout comme guide de lecture. Un guide impertinent, un exercice d’admiration, un plaisir de lecture !

Rêver debout
Lydie Salvayre
Éditions du Seuil
Roman
200 p., 18 €
EAN 9782021477139
Paru le 19/08/2021

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France Culture (La grande Table)
En Attendant Nadeau (Santiago Artozqui)
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Lydie Salvayre: Don Quichotte au chevet du monde © Production France Culture

Les premières pages du livre
« À Miguel de Cervantès Saavedra
Monsieur, je vous le dis tout net, je ne suis pas d’humeur à rire, et les façons dont vous traitez votre Quichotte ne sont pas de mon goût.
Vous prétendez que son cerveau, tout empli des fadaises qu’il a lues dans des livres et qu’il croit véridiques, l’amène à commettre des actes insensés.
Est-il insensé de considérer que la littérature n’est pas lettre morte, parure de cheminée, boniment inutile, mais plutôt lettre vive, ardente, expérience intime qui bouleverse la vie ?
Est-il insensé de se révolter contre les saloperies dont nous sommes témoins, et de leur livrer bataille avec les moyens du bord, quitte à se casser la gueule ?
Est-il insensé de vouloir se faire le rempart et l’appui des déshérités de toutes sortes, au risque de déplaire à la Santa Hermandad qui veille à ce que rien ne nuise à sa Très Sainte Église comme à sa Très Catholique Majesté ?
Préférez-vous que l’indifférence, la résignation ou l’abdication deviennent notre lot, et que nous regardions sans piper les misères des autres dès lors qu’elles ne nous regardent pas ?
Préférez-vous qu’on les dénonce tout en se gardant bien d’agir, comme s’y évertuent nos révoltés en toc – mine indignée, voix frissonnante et tenue savamment débraillée – pour se délecter ensuite de leur très fatale impuissance ?
Ou, pire encore, préférez-vous un monde où l’on ne croirait plus en rien, où l’on ne se vouerait plus à rien et où l’on s’en féliciterait avec plus ou moins de cynisme ?
Préférez-vous un monde où il n’y aurait plus motif à s’exalter, sinon devant la flambée des cours de l’Action Tencent?
Un monde où l’enthousiasme, l’ardeur, le désir impérieux et sauvage ne surgiraient plus que devant le projet d’engranger toujours plus de dividendes ?
Pardonnez-moi, Monsieur, de m’adresser à vous avec les mots de mon époque, mais votre livre me ramène si furieusement à notre présent que je finis par oublier que quatre siècles nous séparent.

Un autre reproche, à l’instant, me monte aux lèvres. Pourquoi, Monsieur, expliquez-moi pourquoi, vous moquez-vous de votre Quichotte lorsqu’il ne s’accommode pas de ce qu’on appelle, pour aller vite, la réalité ?
Est-il insensé de s’insurger contre cette plate, cette pauvre, cette piteuse réalité ou qui se donne pour telle, et de lui préférer celle que l’on porte en soi, tellement plus vaste et désirable.
Ne pensez-vous pas que la réalité que nous appréhendons par nos yeux intérieurs, depuis nos forêts intimes, depuis nos Indes enchantées, depuis nos îles Bienheureuses et nos jardins du souvenir, ne pensez-vous pas que cette réalité-là donne à l’autre (celle dont les consensus déterminent la forme) une couleur et une saveur rares ?
Ne vous méprenez pas, Monsieur, sur le sens de mes mots. Je ne dis pas que don Quichotte cherche à imposer une illusion spécieuse en lieu et place de la réalité, comme quelques lecteurs distraits l’ont parfois avancé. Ou, pour l’exprimer autrement, que le Quichotte substitue sa petite vision subjective à une autre prétendument objective et affreusement rectangulaire.
Je dis, Monsieur, que le Quichotte perçoit parfaitement la réalité, mais qu’il la perçoit depuis ce que Victor Hugo appelle le promontoire du songe. Et depuis ce promontoire qui le porte aux confins du visible, la réalité qu’il découvre acquiert soudain une autre dimension. Elle se transmue, s’élargit, se déploie, s’exorbite et prend parfois des aspects fantastiques.
Le Quichotte peut alors appréhender ce que la plupart d’entre nous ne voient pas. Il peut scruter l’obscur ; découvrir des abîmes là où d’autres ne voient que leurs pieds ; apercevoir l’horreur là où d’autres ne voient que des insignifiances ; et sur certains visages reconnaître une splendeur devant laquelle la plupart d’entre nous sont aveugles.
Il voit plus. Il voit grand. Il voit autrement.
Il voit tout ce qui, à la réalité, fait défaut.
Il voit, cher Monsieur, en poète, et jette sur le monde un œil très différent de celui du bovin.
Il voit l’inapparent, l’inimaginable. Il voit dans le normal l’anormal avec une acuité rare.
Il perçoit tout en nouveauté, et peut ainsi saisir l’étrangeté de certains objets que nos habitudes ont rendus familiers, découvrir un aspect inouï aux formes les plus bêtes, articuler entre elles les rapprochements les plus surprenants, ressentir proches de son cœur les plus inatteignables, très éloignées de lui celles à portée de main, et éprouver devant le monde ce sentiment d’étrangeté qui parfois nous assaille mais que nos routines écrasent à grands coups de talon.
Depuis le promontoire de ses songes où une tout autre lumière vient nimber les choses et les hommes, sa vision corrige en quelque sorte la myopie dont nous sommes atteints lorsque nous les voyons uniquement éclairés par notre froide et sèche raison.

Est-ce cela, Monsieur, que vous appelez sa folie ?
Souhaitez-vous donc une vie délivrée de ses songes et de ses utopies ? Une vie entièrement vouée aux morales utiles ?
Souhaitez-vous que nous abandonnions tout ce qui a toujours tenu les femmes et les hommes debout, le goût du rêve, le goût du risque et la soif de choses nouvelles quel que soit le nom qu’on lui donne ?
Auriez-vous oublié que l’utopie est l’un des meilleurs adjuvants de la vie ?
Auriez-vous oublié qu’elle lui insuffle l’allant nécessaire pour s’avancer dans la nuit noire, forcer les murs de l’Inconnu, les renverser, les dépasser, et s’ouvrir à des langues étranges, des horizons insoupçonnés et de nouvelles Amériques ?
Auriez-vous oublié qu’elle constitue une impulsion inouïe pour la pensée qu’elle pousse dans le dos jusqu’à des terres inviolées ou laissées en jachère, en attendant qu’elle donne forme à d’inconcevables hypothèses ?
Ignorez-vous que les plus belles découvertes sont nées de ces explorations de l’impossible auxquelles se sont livrés quelques donquichottesques esprits ?
Et que les utopies les plus folles sont vouées à se réaliser un jour ou l’autre ? Toute l’Histoire, cher Monsieur, nous l’apprend.
Voulez-vous nous en déposséder en les frappant de discrédit, ainsi que s’y emploient aujourd’hui les adeptes cyniques de la realpolitik, qui ferment les yeux sur un monceau de saloperies afin de mieux tirer profit du monde comme il va ?
L’utopie est d’ailleurs un vocable que ces messieurs soigneusement éludent, ou qu’ils n’emploient qu’avec la plus extrême circonspection et toujours aux fins de le disqualifier (eux diraient : de le démonétiser), abandonnant son usage aux rêvasseurs en chambre qu’ils savent aussi inoffensifs que ces mouches qu’on chasse d’un revers de la main.
Ces messieurs, dont la race je crois n’est pas près de s’éteindre et qui travaillent sans fléchir à l’accroissement de leur pouvoir, préfèrent ne pas user de ce mot inquiétant qu’ils associent en tressaillant aux flammes du désir, au soulèvement des esprits et aux grandes ferveurs révolutionnaires, toutes choses qu’ils redoutent presque autant que leur ruine.
Moi ce que je crains, Monsieur, c’est que la carence en utopie de ceux qui nous gouvernent et qui se veulent réalistes, ne nous accule au pire si aucun nouveau don Quichotte ne déboule dans le paysage.
Je vous quitte sur ces propos inquiets dont vous ne pouvez comprendre la cause. Je reprendrai ma lettre dès qu’un peu de calme me sera revenu.

Une nuit est passée, cher Monsieur, et je ne suis toujours pas d’humeur à plaisanter, car votre obstination à malmener votre hidalgo, franchement, m’exaspère.
Vous lui flanquez en guise de heaume un plat à barbe sur la tête. Vous l’accoutrez de chausses rapiécées. Vous l’équipez d’une lance rongée de rouille et d’une branche d’arbre en guise de hallebarde. Vous le faites monter sur un roussin efflanqué très judicieusement appelé Rossinante. Bref, vous lui donnez l’allure d’un pauvre épouvantail tout cliquetant de ferraille.
En l’exposant ainsi à la risée de tous, vous autorisez ceux qui se piquent de culture à s’étrangler de rire en évoquant le pantin ridicule qu’un idéalisme exacerbé conduit à prendre pour de très féroces géants de très anodins moulins à vent.
Petite mise au point pour fermer la gueule une fois pour toutes à ces ignares : les moulins à vent, à l’époque du Quichotte, représentaient une nouveauté et rien n’était plus naturel que de les trouver déconcertants et fantastiques, et de se méprendre sur leur fonction. Comme il est naturel que nous soyons aujourd’hui déboussolés par les innovations technologiques dont on nous accable et que nous sommes loin de maîtriser, je parle d’expérience. C’est cette vitesse à laquelle le monde évolue et nous largue, aujourd’hui comme hier, c’est cette résistance qu’à tort ou à raison ces évolutions trop rapides éveillent en nous, que le Quichotte vient ainsi interroger à sa façon.
Je crois savoir, de plus, que les auteurs de romans de chevalerie que votre Quichotte admirait étaient si occupés à louer les vertus de leurs champions incomparables qu’ils négligeaient d’être précis quant aux géants qu’ils affrontaient. Ceux-ci étaient-ils ailés ? d’humeur agressive ? en lutte avec les dieux ? rivaux avec les hommes ?
Je disais donc que vous ne manquez jamais une occasion de rendre votre Quichotte grotesque et de le taxer de fou quand d’autres simplement l’appelleraient poète, philosophe ou génie.

Aussi, je vous prie de revenir un instant, Monsieur, sur votre jugement hâtif autant que désinvolte concernant sa folie.

Je vous accorde que votre Quichotte est fou, s’il est fou d’être généreux dans un monde qui ne donne jamais rien sans contrepartie, un monde pauvre en amour, pauvre en miséricorde et encore plus pauvre en pitié, (folie qui n’est pas, j’en conviens, à la portée du premier venu).

Je vous accorde qu’il est fou si c’est être fou que de choisir de vivre selon ce que vous dictent votre âme et votre cœur.

Je vous accorde qu’il est fou si la folie est le nom que l’on donne à ce qui, chez un être, subsiste encore de puissance visionnaire.

Je vous accorde qu’il est fou, si l’aliéné est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, plutôt que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain. C’est Antonin Artaud qui en donne la définition, et elle va comme un gant au Quichotte, lui qui ne peut que s’insurger contre toute injustice car il y va, déclare-t-il, de son honneur de chevalier.

Je vous accorde qu’il est fou si vous concevez la folie à la façon de Nietzsche : le masque qui cache un savoir fatal et trop sûr, et l’ultime recours des hommes supérieurs à qui ne s’offrent que deux issues : soit devenir fou, soit faire semblant, avec le risque de se laisser prendre au jeu, et parfois de s’y perdre.

Je vous accorde qu’il est fou, si vous tenez Les Chants de Maldoror et leur divin poison pour l’œuvre d’un dément victime du tréponème, ainsi que le bavèrent deux ou trois cuistres de son temps, des plumitifs à l’âme rance qui ne lui arrivaient pas à la cheville.

Veuillez m’excuser, cher Monsieur, d’évoquer ainsi devant vous les noms d’Artaud, Nietzsche ou Lautréamont que vous ne pouvez connaître. Mais je perds de vue régulièrement que vous êtes d’un autre temps.

Je vous accorde qu’il est fou s’il l’est aux yeux de ceux qui ne tolèrent des hommes aucune singularité ni aucune incartade, aux yeux de ceux qui les font brûler vifs sur les places publiques pour s’être détournés de la règle fixée par votre Sainte Église.

Qui d’ailleurs, cher Monsieur, détient la vérité sur la folie ? Qui décide de qui est fou et de qui ne l’est pas ? Certainement pas les Églises, ni les États, ni leurs polices, ni d’ailleurs les psychiatres.
Je réalise soudain que ces derniers n’existaient pas à votre époque, la folie n’étant pas alors considérée comme une maladie curable, mais comme le désordre d’une âme fêlée sous les coups de la volonté de Dieu ou du diable.
Les psychiatres (que j’ai beaucoup fréquentés lorsque j’exerçais moi-même ce métier), les psychiatres, depuis, ont prospéré, n’hésitant pas à apporter leur savoir-faire aux pires entreprises et provoquant chez de nombreux sujets plus de dégâts que de bienfaits. On sait, par exemple, que le menuisier Zimmer, qui hébergea le poète Hölderlin, fut mille fois plus compréhensif à son endroit et mille fois moins brutal que le docteur Johann Heinrich Ferdinand von Autenrieth qui le traita si bien dans sa clinique de Tübingen qu’il en sortit complètement anéanti. On sait aussi que le docteur Beer, qui tritura de son « scalpel merdeux » l’âme du pauvre Van Gogh, ne reconnut en lui qu’un schizophrène de type dégénéré, inconscient en ce qui concernait sa vie matérielle et incapable de surveiller ses intérêts et de faire prospérer ses affaires (ce sont les termes exacts de son rapport psychiatrique), tout ça pour avoir eu le tort d’aller peindre la nuit à la lueur de bougies qu’il avait fixées sur son chapeau afin de mieux contempler la beauté du paysage.

Je vous accorde à la fin qu’il est fou si le fait d’empêcher que l’on fasse violence aux plus faibles, et que l’on défende un valet contre la brutalité du patron qui l’emploie, vous paraît relever de la simple démence.

Pour vous amener, cher Monsieur, à changer de regard sur votre créature, je me permets de vous remettre en mémoire l’épisode auquel je viens de faire allusion :
Don Quichotte va chevauchant dans la campagne manchègue, écrivez-vous, lorsqu’il perçoit des cris plaintifs.
Il tourne bride séance tenante et, spontanément, sans réfléchir, se précipite vers le lieu d’où proviennent ces plaintes.
Il découvre alors un jeune berger, nu jusqu’à la ceinture, attaché à un chêne et frappé à grands coups de ceinture par un vigoureux paysan.
Or toute atteinte portée à la dignité des hommes, tout traitement qui abaisse et humilie, toute violence qui brise les corps et les âmes, révoltent notre Quichotte et le font trembler de colère.
Homme sans vergogne, lance-t-il au paysan, de quel droit vous attaquez-vous à un malheureux sans défense ?
Le paysan, pris de court à la vue de cet escogriffe en armes, on le serait à moins, répond qu’il punit son valet pour s’être montré négligent et avoir eu l’audace de réclamer ses gages.
Mais le Quichotte est organiquement, biologiquement, épidermiquement incapable de consentir à l’injustice, et face aux raisons invoquées par le paysan, son sang ne fait qu’un tour. Il se fâche tout noir et somme ce dernier, sur un ton qui ne souffre pas de réplique, de détacher immédiatement son valet et de le payer sur l’heure s’il ne veut pas finir transpercé d’une lance. Le Quichotte n’y va jamais avec le dos de la cuiller.
Impressionné, le fermier obtempère. Mais ne pouvant s’empêcher de mégoter, il propose de retirer de la somme due le prix des souliers qu’il a fournis à son valet ainsi que le prix des saignées pratiquées lorsqu’il était malade.
Réponse inouïe du Quichotte, digne d’un penseur marxiste :
Car s’il a abîmé le cuir de vos souliers, vous avez abîmé la peau de son corps ; et si le barbier lui a tiré du sang quand il était malade, vous, vous lui en avez tiré quand il était en pleine santé. Aussi ne vous doit-il plus rien.
Avez-vous bien lu, Monsieur, ce que vous écrivez ?
En 1604, votre Quichotte s’indigne contre ceux qui exploitent la force des autres, qui les usent, qui leur sucent le sang et qui les épuisent en vue de leur propre profit.
Et que le paysan en question se prévale de son statut de patron pour s’arroger le droit de punir son valet ainsi que bon lui semble comme celui de l’entuber en toute impunité (serait-ce une définition du patronat ?) ne l’impressionne nullement. Pire, il ne fait qu’accroître sa colère.
Marxiste je vous dis. Quelques siècles avant la révolution industrielle, avant le travail à la chaîne et les cadences infernales qui harasseront le corps et la pensée des ouvriers d’usine. Quelques siècles avant le film de Chaplin Les Temps modernes, et avant les écrits de Simone Weil qui en diront l’horreur banale.
L’affaire lui semblant résolue, le Quichotte s’éloigne et disparaît dans la forêt.
Mais à peine a-t-il quitté les lieux, que le fermier qui sans aucun doute se pense bon chrétien (il ne manque jamais une messe), mais qui a quelques privilèges à défendre et une humiliation à venger, s’assoit chrétiennement sur la promesse qu’il a faite à don Quichotte, empoigne chrétiennement son valet par le bras, le rattache chrétiennement au chêne, et lui administre chrétiennement tant de coups, qu’il le laisse plus écorché encore et plus sanguinolent que saint Barthélémy.
Telle est la morale à l’œuvre dans l’Espagne de Philippe II que don Quichotte met au jour.
En intervenant de la sorte, votre hidalgo, Monsieur, ne corrige pas seulement une forfaiture qui contrevient quelque peu, convenez-en, aux enseignements de l’Évangile, mais il révèle cette logique qui fait accroire au paysan propriétaire qu’il n’est d’autre loi que la sienne, et qu’il est dans son droit le plus strict lorsqu’il brutalise violemment son subordonné et, de surcroît, le gruge. En résumé : que la raison du possédant est toujours celle qui l’emporte.

Extraits
« Toute œuvre, vous le savez, est datée et fille de son époque, idem pour le sens qu’on lui donne, qui fluctue, s’éclaire ou s’obscurcit, s’affadit ou s’aiguise, bref se recrée sans cesse avec l’esprit du temps et les préjugés qu’il charrie. Mais quel que soit, Monsieur, le contexte dans lequel vous concevez la vôtre et dont nous devons, bien entendu, tenir compte, et malgré les circonstances atténuantes qu’il me paraît juste de vous accorder, je suis au regret de vous annoncer ceci : Vous vouliez offrir aux lecteurs un Quichotte piteux, eh bien, Monsieur, c’est raté ! Votre Quichotte est tout simplement touchant. Sa fragilité dans ce monde de brutes ne peut que nous attendrir, tout en nous amenant à réfléchir sur les raisons de la violence qu’il endure.
Vous vouliez jeter le discrédit sur sa geste ? C’est encore raté. Car ce qu’on retient d’elle, c’est l’inflexible, la scandaleuse, l’infatigable force d’insurrection qui l’anime.
Qu’importe en effet au Quichotte qu’on le foule aux pieds comme on foule la vigne, ou qu’on le frappe jusqu’à lui rompre les côtelettes. Qu’importe qu’on le moque ou qu’on le berne. Qu’importe qu’on le juge insensé. Et qu’importe qu’il soit l’objet de l’incompréhension la plus épaisse (il ne s’en plaint d’ailleurs jamais et ne fait rien pour être compris, il semble parfois même se complaire à ne pas l’être). Rien ne l’échaude ni ne le décourage et sa détermination ne faiblit pas d’un millimètre. » p. 43-44

« D’où ces aphorismes que je vous propose car ils sonnent donquichottesquement à mes oreilles et ne devraient pas, je crois, vous déplaire :
Le premier : Pas de littérature sans liberté.
Le deuxième : Pas de liberté sans courage.
Et ce troisième qui découle des deux autres : Pas d’écrivains sans courage. De cela, cher Monsieur, je suis sûre. C’est même l’une des rares choses en ce monde dont je sois vraiment sûre. » p. 48

« La Santa Hermandad, qui fut créée par Isabelle la Catholique en 1476, fait trembler depuis un siècle tout Le peuple d’Espagne puisqu’elle cumule deux pouvoirs aussi coercitifs l’un que l’autre: le pouvoir royal et de l’Église.
Cette institution est constituée de groupes d’hommes armés et qui ont pour sainte mission de traquer et d’appréhender les criminels en tous genres. Ces milices forment une force de police centralisée, efficace, et dotée de larges pouvoirs de juridiction, l’ancêtre en quelque sorte des milices qui fructifièrent pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui sévissent encore aujourd’hui dans de nombreux pays.
Ces milices sont formées sur le modèle des anciennes hermandades, en français : fraternités. Des milices fraternelles ! Goûtez, je vous prie, la perversion, la laideur contenue dans l’accouplement de ces mots, lequel dit mieux que tout discours la violence et la muflerie, ointes par les Saintes Huiles, qui animent ces redoutables formations policières. » p. 78

« Ce matin, cher Monsieur, une question me brûle les lèvres: ce goût profond pour la liberté et la justice et cette hostilité que don Quichotte manifeste à l’endroit du pouvoir ne seraient-ils pas, incidemment, les vôtres ?
Excusez-moi de mettre les pieds dans le plat, mais il me semble que votre chevalier a, comme on dit, bon dos.
J’ai en effet le sentiment que vous lui faites endosser tout ce que vous ne pouvez formuler ouvertement; et que vous l’amenez adroitement à dire à votre place vos quatre vérités: à savoir que cette fin de siècle et ce début d’un autre sont, pour le moins, calamiteux; que l’Église catholique, apostolique et romaine est méchante autant qu’omnipotente, et ses polices mêmement; que la paresse, l’oisiveté, la gourmandise et la mollesse y triomphent chaque jour; que tous les gentilshommes ne sont pas dignes de leur titre, à la différence de qui vous savez. » p. 95-96

« Lien d’amitié tel celui qu’ont tissé lentement don Quichotte et Sancho, avec tout le bienfait qui, pour eux, en découle.
Bienfait pour don Quichotte :
Parce que Sancho est sa main amie, sa main fidèle, son garde-fou, son abri, son rempart, son factotum, son confident, son réconfort, son intercesseur, son psychanalyste, son coach, son confesseur, son maître d’hôtel, son avocat, son agent, son arbitre, son habilleuse, son faire-valoir, son chargé de mission, son consolateur, son modérateur, son bon ange, sa béquille, son frère en détresse et son oblative maman.
Parce que Sancho sait mieux le monde que lui-même. Sancho a compris par exemple que c’était l’argent qui menait la danse et qu’il n’y avait au fond que deux familles (on dirait aujourd’hui deux classes): celles qui en ont et celles qui n’en ont pas, les deux se faisant perpétuellement la guerre: tout le reste: foutaises. Quant à lui, il préfère les premières, car au jour d’aujourd’hui, l’avoir passe avant le savoir: un âne couvert d’or a meilleure mine qu’un cheval bâté. Il semblerait, cher Monsieur, que cela soit toujours le cas. Parce que (je continue à dérouler l’inventaire des raisons qui ont fait de ce couple un mythe universel), parce que Sancho l’exhorte à remonter la pente chaque fois que, las de subir rebuffades, avoinées et affronts divers, il est sur le point de s’abandonner à la mélancolie (Sancho a peut-être deviné que tant de bravades pouvaient cacher chez son maître je ne sais quelle secrète détresse). Que diable, lui dit-il, vous n’allez quand même pas vous laisser abattre ! On n’est pas en France ici. (J’aimerais que l’on puisse un jour m’expliquer cette remarque.)
Parce qu’aux yeux de don Quichotte qui connaît si mal les hommes pour les avoir seulement feuilletés, Sancho est celui qui le rattache à la communauté humaine. Celui qui lui permet de dire « nous ».
Car Sancho est le plus humain des humains.
Car Sancho est tous les hommes.
Il est vous, il est moi, il est nous.
Et rien de ce qui nous agite ne lui est étranger.
Ni ange ni bête. Mais ange et bête. Bon et bas. Loyal et lâche. Égoïste et généreux. Tendre et cruel. Et se sachant mortel. Comme vous, cher Monsieur. Comme moi. Comme nous. » p. 132-133

« Votre roman, Monsieur, est le premier best-seller espagnol, après la Bible. C’est pour vous une immense joie. Mais vous allez connaître de nouveaux soucis en 1605. Un gentilhomme, don Gaspar de Ezpeleta, ayant été assassiné devant votre maison, vous êtes accusé de son crime, puis rapidement reconnu innocent.
Vous vous installez enfin à Madrid, protégé par le comte de Lernos (le parrainage par un seigneur de haut rang est, de votre temps, une chose indispensable).
En 1613, vous publiez les Nouvelles Exemplaires, en 1614 un long poème en tercets Voyage au Parnasse, et en 1615 la seconde partie du Quichotte. Vous mourez un an après, le 22 avril 1616. Shakespeare meurt, dit-on, le même jour. C’est une coïncidence qu’il me plaît toujours de signaler.
Votre roman Les Travaux de Persille et Sigismonde paraitra un an après votre mort.
De votre vivant, vous avez contre vous, cher Monsieur, le fait de ne pas appartenir au sérail littéraire. » p. 164

À propos de l’auteur
SALVAYRE_lydie_©Martine_HeissatLydie Salvayre © Photo Martine Heissat

Née en 1946 d’un père Andalou et d’une mère catalane, réfugiés en France en février 1939, Lydie Salvayre passe son enfance à Auterive, près de Toulouse. Après une Licence de Lettres modernes à l’Université de Toulouse, elle fait ses études de médecine à la Faculté de Médecine de Toulouse, puis son internat en Psychiatrie. Elle devient pédopsychiatre, et est Médecin Directeur du CMPP de Bagnolet pendant 15 ans. Elle est l’auteur d’une vingtaine de livres traduits dans de nombreux pays et dont certains ont fait l’objet d’adaptations théâtrales. La Déclaration (1990) est saluée par le Prix Hermès du premier roman, La Compagnie des spectres (1997) reçoit le prix Novembre (aujourd’hui prix Décembre), BW (2009) le prix François-Billetdoux et Pas pleurer (2014) a été récompensé par le prix Goncourt. (Source: Éditions du Seuil)

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Otages

BOURAOUI_otages

 RL2020

Prix Anaïs Nin 2020*

* Le Prix Anaïs Nin, fondé en 2015 par les romancières Nelly Alard et Capucine Motte, récompense «une œuvre d’imagination, de préférence un roman, qui se distingue par une voix singulière, une exploration inédite de la langue française et une liberté absolue face à l’ordre moral». Son lauréat se voit offrir la traduction en anglais de son ouvrage.

En deux mots:
À 53 ans Sylvie Meyer a déjà encaissé pas mal de coups. Quand son mari la quitte, elle se raccroche à son emploi. Une situation dont profite son patron qui lui propose de surveiller et classer ses employés. À la peur s’ajoute la violence d’un monde qu’elle ne supporte plus.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sylvie se libère de ses chaînes

Avec Otages Nina Bouraoui a réussi l’adaptation de sa pièce de théâtre en roman. Autour du personnage de Sylvie Meyer, femme de 53 ans qui se retrouve seule, elle raconte toute la violence du monde, mais aussi la soif de liberté.

En exergue de ce roman Nina Bouraoui rappelle qu’elle a d’abord écrit une pièce de théâtre pour un festival dédié aux auteurs féminins. Otages sera d’abord montée en 2015 au théâtre des Mathurins – interprétée par Christine Citti – puis par différents théâtres et adaptations jusqu’en 2019. «Le destin de mon héroïne ne cessant de se raccorder au chaos du monde, j’ai écrit une nouvelle version, inspirée puis échappée du théâtre en hommage aux otages économiques et amoureux que nous sommes.» Si ce roman est une belle réussite, c’est sans doute parce qu’il délaisse les dialogues pour se concentrer sur la psychologie, sur l’évolution de la réflexion de Sylvie Meyer jusqu’à cet épilogue fracassant.
Mais commençons par faire la connaissance de cette femme de 53 ans, mère de deux enfants et qui se retrouve seule après le départ de son mari. Bien sûr il y eut des alertes, mais Sylvie reste tout de même sous le choc. Car elle a eu l’impression de toujours tout donner pour sa famille, quitte à s’oublier elle-même pour se fondre dans ce rôle de mère-courage.
Il en va de même pour sa carrière professionnelle. Voilà plus de deux décennies qu’elle travaille à la Cagex, une entreprise de caoutchouc, où elle dirige la section des ajustements. Sans faire de vague, en bon petit soldat. Victor Andrieu, son patron, comprend tout le bénéfice qu’il peut retirer de cette nouvelle situation. Ses talents de manipulateur font merveille. Outre les heures supplémentaires qu’elle fait sans rechigner – pour ne pas se retrouver seule dans son appartement – il lui propose d’établir un classement des employés afin d’avoir toujours, en cas de licenciement, une liste des éléments à éliminer en priorité.
Le talent de Nina Bouraoui réside incontestablement dans cette faculté de laisser instiller les choses, de nous faire comprendre que contre tous les poisons qu’on veut lui faire ingurgiter, elle commence à développer des anticorps. Que derrière le visage lisse, le bon petit soldat comprend qu’on joue avec lui. La colère gronde… «Les choses ne surviennent pas d’un coup. On dit qu’elles mûrissent, moi je pense qu’elles se rangent par strates. Il y a un ordre. Ce n’est pas fou, c’est organisé, comme la vie. Je crois en l’enchaînement logique des événements.» Après avoir laissé la violence tout envahir, il va falloir une réaction tout aussi forte pour ne pas sombrer.
La dernière partie du roman est admirable. Je vous laisse découvrir comment Sylvie, qui était devenue une moins que rien, de celles «qui profitent du malheur et qui en tirent satisfaction» va enrayer cette spirale infernale. Avec force et courage, avec une soif inextinguible de liberté. On peut, bien entendu, lire Otages comme un roman d’émancipation, mais ce serait un peu réducteur. Il y a en effet une dimension sociale, voire même politique, dans ces lignes. Sylvie devenant le grain de sable dans une machinerie qui est mise en place pour étouffer la contestation, pour broyer les sans-grades au profit de ceux qui sont tant avides de pouvoir qu’ils n’ont plus aucune éthique, aucune morale. L’heure de la révolte a sonné !

Otages
Nina Bouraoui
Éditions JC Lattès
Roman
170 p., 18 €
EAN 9782709650557
Paru le 2/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je m’appelle Sylvie Meyer. J’ai 53 ans. Je suis mère de deux enfants. Je suis séparée de mon mari depuis un an. Je travaille à la Cagex, une entreprise de caoutchouc. Je dirige la section des ajustements. Je n’ai aucun antécédent judiciaire.» Sylvie est une femme banale, modeste, ponctuelle, solide, bonne camarade, une femme simple, sur qui on peut compter. Lorsque son mari l’a quittée, elle n’a rien dit, elle n’a pas pleuré, elle a essayé de faire comme si tout allait bien, d’élever ses fils, d’occuper sa place dans ce lit devenu trop grand pour elle.
Lorsque son patron lui a demandé de faire des heures supplémentaires, de surveiller les autres salariés, elle n’a pas protesté : elle a agi comme les autres l’espéraient. Jusqu’à ce matin de novembre où cette violence du monde, des autres, sa solitude, l’injustice se sont imposées à elle. En une nuit, elle détruit tout. Ce qu’elle fait est condamnable, passable de poursuite, d’un emprisonnement mais le temps de cette révolte Sylvie se sent vivante. Elle renaît.
Un portrait de femme magnifique, bouleversant : chaque douleur et chaque mot de Sylvie deviennent les nôtres et font écho à notre vie, à notre part de pardon, à nos espoirs de liberté et de paix.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
BibliObs (Elisabeth Philippe)
Libération (Claire Devarrieux)
France Inter (Boomerang | Augustin Trapenard)
France Culture (Le réveil culturel)
Blog froggy’s delight(Jean-Louis Zuccolini)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog À voir À lire 
Blog Cultur’Elles (Caroline Doudet)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog La bibliothèque de Juju
Blog Chroniques littéraires


Nina Bouraoui présente Otages. © Production Librairie Mollat


Dans ce nouveau numéro de « À l’Affiche ! », Louise Dupont reçoit Nina Bouraoui pour son nouveau roman Otages. © Production France 24

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je m’appelle Sylvie Meyer. J’ai cinquante-trois ans. Je suis mère de deux enfants. Je suis séparée de mon mari depuis un an. Je travaille à la Cagex, une entreprise de caoutchouc. Je dirige la section des ajustements. Je n’ai aucun antécédent judiciaire.
Je ne connais pas la violence et je n’ai reçu aucun enseignement de la violence, ni gifle, ni coup de ceinture, ni insulte, rien. La violence que l’on porte en soi et que l’on réplique sur l’autre, sur les autres, celle-là aussi m’est étrangère.
C’est une chance, une grande chance. Nous sommes peu dans ce cas, j’en suis consciente. Je connais bien sûr la violence du monde, mais elle n’entre pas sous ma peau.
J’ai des poches de résistance, je suis faite ainsi : je sépare. Rien de mauvais ne peut me contaminer. J’ai bâti un château à l’intérieur de moi. J’en connais toutes les chambres et toutes les portes. Je sais fermer quand il faut fermer, ouvrir quand il faut ouvrir. Cela fonctionne bien.
La joie se construit. Elle n’arrive pas par miracle. La joie, c’est les mains dans la terre, la vase, la glaise, c’est là que l’on peut l’attraper, la capturer.
J’ai cherché la joie comme une folle, parfois je l’ai trouvée et puis elle s’est envolée tel un oiseau, alors j’ai fait avec, j’ai continué, sans trop me plaindre ou si peu.
C’est encombrant la plainte, pour soi, pour les autres. C’est vulgaire aussi et ça prend du temps.
Mon temps me semble compté, précieux. Je me sens si souvent emportée, bousculée, moi qui aimerais parfois regarder le ciel et les nuages qui passent, m’allonger dans les bois, fermer les yeux, sentir le feu de la terre.
J’aime la nature. Je crois en elle comme certains croient en Dieu. C’est le même sentiment, de plénitude, la même sensation, de grandeur, le même étonnement à chaque fois : le mystère des saisons qui se succèdent, la profondeur des océans, la force des montagnes, la couleur du sable et de la neige, le parfum des fleurs et des mousses en forêt, l’immensité qui nous rend si petits.
Je ne suis jamais tombée, jamais, même quand mon mari est parti, il y a un an. J’ai résisté. Je suis forte, les femmes sont fortes, davantage que les hommes, elles intègrent la souffrance. C’est normal pour nous de souffrir. C’est dans notre histoire ; notre histoire de femmes. Et ça restera longtemps ainsi. Je ne dis pas que c’est bien, mais je ne dis pas que c’est mal non plus. C’est aussi un avantage : pas le temps de se répandre. Et quand on n’a pas le temps, on passe à autre chose. Vite fait bien fait : on n’ennuie personne.
Il y a un an, quand mon mari m’a quittée, je n’ai rien dit, je n’ai pas pleuré, rien n’est entré, rien n’est sorti, comme pour la violence, le calme plat.
C’était un événement étranger alors que nous étions restés plus de vingt-cinq ans ensemble. C’est long vingt-cinq ans, très long. Toutes ces années sont faites d’habitudes, d’amour aussi, mais soyons sincères, d’habitudes surtout, de petites choses, mises les unes à la suite des autres. C’est un ruban que l’on déroule et qui n’en finit pas de se dérouler, on n’en voit pas la fin, mais il nous arrive d’y penser parfois à la fin, sans y croire vraiment.
Ce ruban porte une couleur. Pour notre vie avec mon mari, je choisirai la couleur jaune pâle. Ce n’était pas un soleil franc, plutôt sous nuée, ça roulait, mais quelque chose pouvait arriver à tout moment, la mauvaise surprise en somme. Je n’avais pas tort: un beau matin il s’est réveillé et il a dit: «Je m’en vais.»
Je n’ai pas répondu. Je suis allée dans la cuisine, j’ai préparé la table pour le petit déjeuner que nous avons pris avec nos deux garçons, comme si de rien n’était, puis je me suis douchée, très vite, comme d’habitude.
Quand je dis «très vite» c’est pour expliquer que je n’ai pas le temps non plus pour le plaisir. Pas le temps. C’est une erreur, le plaisir étant l’une des façons d’échapper au réel.
Il y avait un mur entre mon mari et moi. Un mur qui s’est construit peu à peu. Au début, c’était une petite ligne, puis une petite marche. On se voyait encore, tout en trébuchant quand on s’approchait l’un de l’autre.
La marche est devenue de plus en plus haute, chacun restant de son côté par peur de se blesser. Nos mains pouvaient encore se toucher, mais il fallait faire un effort. Le ciment s’est épaissi. Très vite, on ne s’est plus vus, plus regardés, plus sentis. Le mur était fait et il grandissait encore.
C’était fini, sans qu’on se le dise, mais au fond de nous, on savait. On sait toujours ces choses-là. On les redoute, mais on les sait. C’est faux de dire que l’on est surpris du départ de l’autre. Faux. Parfois, sans l’admettre, on l’espère, on le provoque et chacun de nos gestes mène à la chute. Et chacun de nos mots aussi. Le mur nous l’avons construit à deux. Nous y avons ajouté du sable, de l’eau, des graviers et du métal, pour qu’il soit bien compact et que rien ne puisse venir le rompre. »

Extraits
« Ce n’était pas une journée particulière, pas ordinaire non plus car j’avais bien à l’esprit que quelque chose s’était produit, que mon mari avait décidé de partir, mais cela ne me faisait pas trop mal, comme un caillou dans la chaussure, un caillou que l’on supporte car on n’a jamais le temps de le retirer; alors on repousse, et on se dit «plus tard, plus tard», mais plus tard n’arrive jamais et on laisse le caillou et on n’y pense plus: il fait partie de soi.
En y réfléchissant bien, une chose est arrivée: j’ai changé de place dans le lit. Je ne me suis pas mise au milieu comme une autre femme l’aurait fait, non, j’ai pris son côté, le gauche : mon corps sur son corps qui n’était plus là, ma peau sur sa peau que je ne sentais plus contre moi, mon souffle mêlé à son souffle que je n’entendais plus, mon dos, mes reins, mes fesses au-dessus de lui qui n’était pas en dessous, mais parfois je pensais qu’il était là, tel un creux que je remplissais.
J’étais triste, sans l’admettre. Je crois que c’est à partir de ce moment que quelque chose s’est décroché de moi. Rien de grave, une sorte de fissure qui a pris son temps avant de s’élargir. Par cette fissure, tout est entré, doucement, avec méthode. Comme dans la nature, tout s’est répondu, équilibré.
Tout était logique, tellement logique. Et si cela ne l’était pas encore, ça allait le devenir, comme une explosion. Une explosion qui se prépare. La masse de travail à accomplir, la surveillance des employés, la peur du lendemain, les commandes à gérer, les clients perdus, ceux à séduire: tout s’est accumulé. »

« Les choses ne surviennent pas d’un coup. On dit qu’elles mûrissent, moi je pense qu’elles se rangent par strates. Il y a un ordre. Ce n’est pas fou, c’est organisé, comme la vie. Je crois en l’enchaînement logique des événements.» C’est scientifique. Quand X arrive, Y n’est pas loin et Z n’existerait pas sans X et Y. Cela s’applique très bien à mon cas, très bien. »

« Heureuse ou malheureuse, grise ou saturée de lumière, une enfance ne s’oublie pas. On ne coupe pas les racines d’un arbre qui fleurit encore. »

« J’ai cherché la joie comme une folle, parfois je l’ai trouvée et puis elle s’est envolée tel un oiseau, alors j’ai fait avec, j’ai continué, sans trop me plaindre ou si peu. »

« C’est encombrant la plainte, pour soi, pour les autres. C’est vulgaire aussi et ça prend du temps. »

« Ce jour-là, quand mon mari m’a annoncé qu’il s’en allait, je n’ai pas pleuré. C’était une nouvelle comme une autre que j’aurais pu intégrer aux nouvelles du jour : la courbe du chômage, le réchauffement climatique, la hausse des prix, la guerre. C’était à la fois important et pas du tout important. Cela faisait partie des affaires générales et non de mon intimité. C’était ça le plus étrange. Mon mari me quittait et j’avais l’impression qu’il quittait une autre femme. Je ne me suis pas sentie concernée ou si peu. Ce n’était pas vraiment lui et ce n’était pas vraiment moi. Il partait, mais le mur, lui, restait. Et je ne l’ai pas vu partir. C’était juste une phrase, comme ça, à l’exemple de : pense à acheter du pain, à payer la note EDF, à récupérer le pressing. Le langage n’est rien quand on ne veut pas comprendre. Les mots deviennent aussi légers que des bulles de savon qui s’envolent puis éclatent. »

« Les petites phrases de Victor Andrieu résonnaient comme le refrain d’une chanson. Au début, je n’y ai pas prêté attention. Je connaissais par cœur sa façon de faire, de resserrer l’étau. Ce n’était plus un patron, mais un artisan de la cruauté. Il avait du talent pour ça. Il n’était pas question pour moi de choisir un camp. Je veillais au bon fonctionnement de la Cagex tout en restant sous l’autorité de mon patron, comme l’ombre du corps de mon mari qui restait sous le poids de mon corps la nuit. Je respectais les hiérarchies. »

À propos de l’auteur
Née à Rennes, d’un père algérien et d’une mère bretonne, Nina Bouraoui passe son adolescence à Alger. Lorsque, au cours de vacances en France, ses parents décident de ne pas retourner dans le pays de son enfance, elle fait une expérience du déracinement qui marquera sa vie et son écriture. Après des études de philosophie et de droit, elle se consacre à l’écriture. La nostalgie de l’enfance, le désir, l’homosexualité, l’écriture et l’identité sont les thèmes majeurs de son travail. En toile de fond, les couleurs et les sensations de son enfance algérienne sont souvent présentes. En 1991, son premier roman, La voyeuse interdite (Prix du livre Inter), connaît un succès international. D’abord marquée par une écriture poétique, très travaillée (Poing mort, Le bal des murènes …), son œuvre prend ensuite une tournure plus autofictionnelle, notamment avec Garçon manqué, La vie heureuse, ou Mes mauvaises pensées (2005, Prix Renaudot). Traversée par les figures de Marguerite Duras, d’Hervé Guibert ou d’Annie Ernaux, ses textes témoignent aussi de son intérêt pour l’art contemporain. Ainsi, dans Nos baisers sont des adieux, brosse-t-elle une série de portraits amoureux éclairés par les œuvres de Nan Goldin ou Cindy Sherman. En 2018, Tous les hommes désirent naturellement savoir est sélectionné pour les Prix Médicis et Renaudot. (Source: Twitter)

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La vraie vie

DIEUDONNE_la_vraie_vieLogo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
La narratrice grandit au sein d’une famille dirigée par un père violent. Avec son petit frère Gilles, ils essaient de l’éviter autant que faire se peut. Mais un accident violent traumatise Gilles et va pousser sa sœur à tenter de trouver une solution pour lui redonner le goût de vivre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La nuit du chasseur

Adeline Dieudonné marquera cette rentrée littéraire 2018. Car outre le succès public et les nombreux prix venus couronner La vraie vie, elle prend d’emblée place parmi les plumes qui comptent dans la littérature francophone contemporaine.

L’inventaire est impressionnant. Il n’y a quasiment pas un média – télévision, radio et presse écrite – qui ne se soit penché sur le premier roman d’Adeline Dieudonné pour en souligner les qualités. J’en viens du reste à me demander s’il est bien utile pour le modeste blogueur que je suis de poursuivre la série d’éloges, car j’ai moi aussi succombé aux charmes de «La vraie vie» et à cette histoire digne du Stephen King de «Misery».
Du coup, ma chronique sera un collage qui rendra par la même occasion hommage aux plumes qui ont analysé ce formidable suspense. Comme l’écrit Jérôme Garcin dans L’Obs, le livre s’ouvre «par le spectacle mortifère d’une faune empaillée dont le totem est une défense d’éléphant: félins, cerfs, daguets, sangliers, gnous, oryx, impalas, hyènes, tous tués par le père, un viandard éthylique en tenue militaire, qui les expose comme autant de trophées dans une pièce muséale de son pavillon d’une sinistre banlieue belge.» Un père violent et prédateur, «un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca.»
En face de lui, une ombre comme le dit Laurence Houot sur Culturebox: «Une femme maigre, avec des long cheveux mous (…) La famille redoute ses accès de colère froide, qui finissent toujours par s’abattre sur la mère.»
Reste la narratrice, 11 ans, et son petit frère Gilles. Ils tentent de s’en sortir, se livrant à leurs jeux dans la casse auto, en rendant visite à une voisine conteuse, en attendant le marchand de glace. Jusqu’au jour où ce dernier est victime d’un grave accident, la bombe de crème chantilly lui explosant au visage.
C’est Frédérique Roussel qui nous livre la suite dans Libération: «Des images cauchemardesques ont envahi les jeunes têtes. Le frère de 8 ans a une réaction de repli autistique et se délecte désormais de torture animale. Elle, elle est déterminée à le sauver du monstre qui l’a investi, jusqu’à imaginer construire une machine à voyager dans le temps pour revenir juste avant la scène du glacier.»
La narratrice se souvient de «Retour vers le futur», mais pour reproduire ce bond dans le passé, elle a besoin d’en savoir plus. Les cours du professeur Pavlović vont l’aider à progresser et à devenir une championne de la physique quantique.
Mais Gilles s’est rapproché de son père pendant ce temps, s’est inscrit au club de tir et a pris ses distances avec sa sœur qui, comme sa mère va devenir une proie lors d’une partie de chasse mémorable.
Pascal Blondiau dans «Le carnet et les instants», résume parfaitement combien «cette histoire de révolte, de résilience, de rage à vivre la vraie vie» nous est servie «dans un registre narratif pur, extrêmement visuel et sensible, d’une clarté et d’une efficacité absolue, soutenue par des métaphores cinglantes». Et laissons la conclusion à Alexandre Fillon dans Sud-Ouest Dimanche : Une chose est certaine, Adeline Dieudonné arrive parfaitement à prendre son lecteur en otage et à le surprendre du début à la fin. Il y a quelque chose de Joyce Carol Oates chez elle. L’avenir lui appartient.»

La vraie vie
Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste
Roman
270 p., 17 €
EAN : 9782378800239
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se situe à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman initiatique drôle et acide. Le manuel de survie d’une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre.
Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.
LA POÉTIQUE DU CAUCHEMAR
La Vraie Vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Roussel)
BibliObs (Jérôme Garcin)
La Croix (Jeanne Ferney)
Télérama (Christiane Ferniot)
Culturebox (Laurence Houot)
Actualitté (Béatrice Courau)
Le carnet et les instants (Pascal Blondiau)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Enfin livre! (Nicole Volle)


Adeline Dieudonné présente La vraie vie à La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main qui brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille.
La pièce maîtresse de sa collection, sa plus grande fierté, c’était une défense d’éléphant. Un soir, je l’avais entendu raconter à ma mère que ce qui avait été le plus difficile, ça n’avait pas été de tuer l’éléphant. Non. Tuer la bête était aussi simple que d’abattre une vache dans un couloir de métro. La vraie difficulté avait consisté à entrer en contact avec les braconniers et à échapper à la surveillance des gardes-chasse. Et puis prélever les défenses sur la carcasse encore chaude. C’était une sacrée boucherie. Tout ça lui avait coûté une petite fortune. Je crois que c’est pour ça qu’il était si fier de son trophée. C’était tellement cher de tuer un éléphant qu’il avait dû partager les frais avec un autre type. Ils étaient repartis chacun avec une défense.
Moi, j’aimais bien caresser l’ivoire. C’était doux et grand. Mais je devais le faire en cachette de mon père. Il nous interdisait d’entrer dans la chambre des cadavres.
C’était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n’était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d’une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n’aurait pas vu la différence.
Ma mère, elle avait peur de mon père.
Et je crois que, si on exclut son obsession pour le jardinage et pour les chèvres miniatures, c’est à peu près tout ce que je peux dire à son sujet. C’était une femme maigre, avec de longs cheveux mous. Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J’imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas-grand-chose s’était peu à peu rempli de crainte. »

Extraits
« Il y a vachement, vachement longtemps, pas très loin d’ici, sur une montagne disparue, vivait un couple de dragons gigantesques. Ces deux-là s’aimaient si fort que la nuit ils chantaient des chants étranges et très jolis, comme seuls les dragons peuvent le faire. Mais ça faisait peur aux hommes de la plaine. Et ils n’arrivaient plus à dormir. Une nuit, alors que les deux amoureux s’étaient assoupis, rassasiés de leurs chants, ils étaient venus, ces crétins d’hommes, avec des torches et des fourches, sur la pointe des pieds, et ils avaient tué la femelle. Le mâle, fou de chagrin, avait carbonisé la plaine peuplée d’hommes, de femmes et d’enfants. Tout le monde était mort. Puis, il avait donné de grands coups de griffe dans la terre. Et ça avait creusé des vallées. Depuis, la végétation a repoussé, des hommes sont revenus, mais les traces de griffes sont restées. »
Les bois et les champs alentour étaient parsemés de cicatrices, plus ou moins profondes.
Cette histoire faisait peur à Gilles.
Le soir, il venait parfois se blottir dans mon lit parce qu’il croyait entendre le chant du dragon. Je lui expliquais que c’était juste une histoire, que les dragons n’existaient pas. Que Monica racontait ça parce qu’elle aimait bien les légendes, mais que tout n’était pas vrai. Au fond de moi-même, il y avait quand même un léger doute qui se baladait. Et j’appréhendais toujours de voir mon père rentrer d’une de ses chasses avec un trophée de dragon femelle. Mais, pour rassurer Gilles, je faisais la grande et je chuchotais : « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. » p. 16-17

« Le vieux s’est penché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grand ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum.
Je me souviens du bruit. C’est le bruit qui m’a terrifiée en tout premier. Il a percuté chaque mur du Démo. Mon cœur a manqué deux battements. Ça a dû s’entendre jusqu’au fond du bois des Petits Pendus, jusqu’à la maison de Monica.
Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans la façade d’une maison. Il en manquait la moitié. Son crâne chauve est resté intact. Son visage, c’était un mélange de viande et d’os. Avec juste un œil dans son orbite. Je l’ai bien vu. J’ai eu le temps. Il a eu l’air surpris, l’œil. Le vieux est resté debout deux secondes, comme si son corps avait eu besoin de ce temps pour réaliser qu’il était maintenant surmonté d’un visage en viande. Puis il s’est effondré.
Ça ressemblait à une blague. J’ai même pu entendre un rire. Ça n’était pas un rire réel, ça ne venait pas de moi non plus. Je crois que c’était la mort. Ou le destin. Ou quelque chose comme ça, un truc bien plus grand que moi. Une force surnaturelle, qui décide de tout et qui se sentait d’humeur taquine ce jour-là. Elle avait décidé de rire un peu avec le visage du vieux.
Après, je ne me souviens plus très bien. J’ai crié. Des gens sont arrivés. Ils ont crié. Mon père est arrivé. Gilles ne bougeait plus. Ses grands yeux écarquillés, sa petite bouche ouverte, sa main crispée sur son cornet de glace vanille-fraise. Un homme a vomi du melon avec du jambon de Parme. L’ambulance est arrivée, puis le corbillard. » p. 34-35-36

« Je me suis souvenue d’un film que j’avais vu un jour, dans lequel un scientifique un peu fou inventait une machine à remonter le temps. Il utilisait une voiture toute bricolée avec plein de fils partout, il fallait rouler très vite, mais il y parvenait. Alors j’ai décidé que moi aussi j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.
À partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. » p. 50

« Quand toute sa rage a eu fini de se déverser sur le type, il a regardé son poing plein de sang, l’air perplexe, se demandant si c’était le sien. Le type était incrusté dans son divan, comme un lapin dans l’asphalte d’une route de campagne. Du sang coulait de sa bouche pour aller se mélanger aux autres taches sur son tee-shirt. Dans les yeux de Gilles, j’ai vu la vermine exulter devant ce spectacle. Elle s’est remise à copuler, coloniser, dévaster le peu de terres encore fertiles et vivantes dans la tête de mon petit frère. » p. 84

« Il a dit « bon les enfants vous avez votre matériel? »
On a tous répondu « Oui ! »
« Ce soir, vous allez participer à votre première traque. La traque c’est… »
On aurait dit qu’il évoquait le souvenir d’une histoire d’amour.
C’est le moment où le lien se tisse entre vous et la bête. Un lien unique. Vous verrez que c’est la bête qui décide. À un moment, elle s’offre à vous parce que vous avez été le plus fort. Elle capitule. Et c’est là que vous tirez. Ça demande de la patience. Il faut harceler votre proie jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle préfère la mort. Vous allez comprendre que ce qui vous guide vers cotre proie, ce ne sont pas vos yeux ni vos oreilles. C’est votre instinct de chasseur. Votre âme entre en communion avec celle de la bête et vous n’avez plus qu’à laisser vos pas vous mener à elle, calmement, sans vous presser. Si vous êtes de vrais tueurs, ça devrait être facile.
Cette nuit, il n’y aura pas de mise à mort. Juste la traque. Et la proie sera … » p.179

À propos de l’auteur
Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La Vraie Vie est son premier roman. (Source : Éditions de l’Iconoclaste)

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