Forêt obscure

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En deux mots:
Epstein, riche juif américain, se rend en Israël où il entend laisser sa marque pour la postérité avant de disparaître. Alors que ses enfants le cherchent, Nicole, une romancière, rejoint aussi la terre promise. Le premier va croiser le chemin d’un rabbin, la seconde celui d’un spécialiste de Kafka. Deux rencontres qui vont leur apprendre beaucoup et remettre en question quelques certitudes. Un roman dense et érudit.

Ma note:
★★ (livre intéressant)

Ma chronique:

Le vieil homme et la romancière

Nicole Krauss creuse le sillon de ses obsessions dans ce roman mettant en scène un juif américain et une romancière partis en Israël. Leurs histoires parallèles vont nous faire croiser, entre autres, les descendants du Roi David et Franz Kafka.

Après avoir lu le nouveau roman de Nicole Krauss me revient en mémoire l’entretien de Camille Laurens et Laure Adler sur France-Culture et cette affirmation de la romancière : «je pense comme Marcel Proust qu’on écrit toujours le même livre, parce qu’on est hanté par quelques obsessions. Mais à chaque fois je cherche une forme différente, peut-être pour dire toujours la même chose… »
Forêt obscure s’apparente en effet beaucoup à L’histoire de l’amour qui a fait connaître l’Américaine en France. En y retrouve le travail sur la mémoire et le deuil, la judéité et la littérature.
Les chapitres, empilés à la manière d’un mille-feuille, nous offrent d’abord de suivre Jules Epstein en Israël où ce riche New-yorkais a disparu sans laisser de traces, puis de revenir sur son parcours avec ses enfants Lucie, Jonah et Maya qui tentent de trouver les indices susceptibles d’expliquer cette disparition. Entre-temps, on aura fait la connaissance de Nicole, écrivain de son état, qui a suivi le même chemin qu’Epstein et a aussi séjourné au Hilton de Tel-Aviv. L’hôtel peut du reste être considéré comme un personnage du livre, tant il y est présent, y compris en photo.
Pour lier les couches du mille-feuilles, on retrouve d’une part la quête d’Epstein sur l’identité juive, ponctuée par la rencontre avec un rabbin qui entend lui démonter qu’il est un descendant direct de David et d’autre part le travail d’écriture de Nicole, également marqué par une rencontre avec un professeur de littérature qui aurait retrouvé des manuscrits de Franz Kafka.
Entremêlant les réflexions du vieil homme sur le sens de sa vie, la généalogie de David avec le portrait des enfants et petits-enfants d’Epstein, l’exégèse et les interprétations du rabbin avec des scènes de la vie quotidienne en Israël Nicole Krauss essaie d’élaguer cette forêt obscure, mais il faut bien reconnaître que son érudition et sa construction ne nous facilitent pas la tâche.
On peut certes choisir de se laisser emporter par les projets et les obsessions de cet homme. Par sa volonté farouche de vouloir laisser une trace, par exemple en faisant planter des hectares d’arbres dans le désert de cette terre promise. Alors son argent lui permettra peut-être de « prendre racine » dans ce pays et de s’assurer une postérité.
On pourra mettre en parallèle le destin de Kafka sur cette même terre et le choix de l’écrivain de se fondre dans la masse, de travailler dans un kibboutz, d’oublier la littérature. À l’image de ce contraste en noir et blanc choisi pour la couverture du livre, on comprend que la quête de la lumière à tout prix est sans doute la moins bonne voie pour laisser sa trace dans l’Histoire.
Un roman que je ne conseillerai qu’aux lecteurs passionnés par la thématique présentée ici tant sa lecture est exigeante.

Forêt obscure
Nicole Krauss
Éditions de l’Olivier
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Paule Guivarch
288 p., 23 €
EAN: 9782823609233
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en Israël, à Tel-Aviv ainsi qu’à Jérusalem et sur les routes du désert du Néguev. Les Etats-Unis et notamment New York y sont aussi évoqués.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jules Epstein a disparu. Après avoir liquidé tous ses biens, ce riche new-yorkais est retrouvé à Tel-Aviv, avant qu’on perde à nouveau sa trace dans le désert. L’homme étrange qu’il a rencontré, et qui l’a convié à une réunion des descendants du roi David, y serait-il pour quelque chose ?
A l’histoire d’Epstein répond celle de Nicole, une écrivaine américaine qui affronter le naufrage de son mariage. Elle entreprend un voyage à Tel-Aviv, avec l’étrange pressentiment qu’elle y trouvera la réponse aux questions qui la hantent. Jusqu’au jour où un étrange professeur de littérature lui confie une mission d’un ordre un peu spécial…
Avec une grande maîtrise romanesque, Nicole Krauss explore les thématiques de l’accomplissement de soi, des métamorphoses intimes, et nous convie à un voyage où la réalité n’est jamais certaine, et où le fantastique est toujours à l’affût.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les inrocks (Nicole Kaprièlian)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)


Entretien avec Nicole Krauss réalisé à Paris le 22 juin 2018 à propos de son roman Forêt obscure © Production Christine Marcandier, Diacritik

Les premières pages du livre
« À l’époque de sa disparition, Epstein habitait depuis trois mois à Tel-Aviv. Personne n’avait vu son appartement. Sa fille Lucie lui avait rendu visite avec ses enfants, mais Epstein les avait installés au Hilton et les y rejoignait au moment des somptueux petits déjeuners où il se contentait d’avaler quelques gorgées de thé. Lorsque Lucie lui avait demandé s’ils pouvaient aller chez lui, il s’était dérobé, prétextant la petitesse et la modestie des lieux, peu dignes, lui avait-il dit, de recevoir des invités. Encore mal remise du récent divorce de ses parents, elle l’avait regardé en plissant les yeux – rien, chez Epstein, n’avait jamais été petit ni modeste –, mais, malgré ses doutes, elle avait dû accepter, comme elle avait accepté tous les changements intervenus dans la vie de son père. Pour finir, ce furent les policiers qui firent entrer Lucie, Jonah et Maya dans l’appartement de leur père, situé dans un immeuble délabré près de l’ancien port de Jaffa. La peinture s’écaillait et la douche se déversait directement dans les toilettes. Un cafard traversa fièrement le sol carrelé. Ce n’est que lorsque le policier l’écrasa sous son pied que Maya, la plus jeune et la plus intelligente des enfants d’Epstein, s’avisa qu’il était peut-être le dernier à avoir vu son père. Si Epstein avait vraiment vécu ici – les seules choses qui semblaient l’indiquer étaient des livres gondolés par l’air humide entrant par une fenêtre ouverte et un flacon de comprimés de Coumadine qu’il prenait depuis la découverte, cinq ans plus tôt, d’une fibrillation auriculaire. On ne pouvait dire que le logement fût sordide, mais il était pourtant plus proche des taudis de Calcutta que des appartements dans lesquels ses enfants et lui avaient résidé sur la côte amalfitaine ou au cap d’Antibes. Encore que, comme eux, celui-ci avait vue sur la mer.
Ces derniers mois, Epstein avait été difficile à joindre. Ses réponses ne tombaient plus à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Si, auparavant, il avait toujours eu le dernier mot, c’était parce qu’il ne s’était jamais abstenu de répondre. Mais peu à peu, ses messages s’étaient faits plus rares. Le temps entre eux s’allongeait parce qu’il s’était allongé en lui : les vingt-quatre heures qu’il remplissait autrefois avec tout ce que l’on pouvait imaginer avaient fait place à une échelle de plusieurs milliers d’années. Famille et amis s’étaient habitués à ses silences sporadiques. Aussi, quand il cessa de répondre pendant la première semaine de février, personne ne s’en inquiéta. Finalement, ce fut Maya qui, s’éveillant une nuit, sentit frémir le fil invisible qui la reliait encore à son père et demanda au cousin d’Epstein d’aller voir si tout allait bien. Moti, qui avait reçu de lui plusieurs milliers de dollars, caressa les fesses de sa maîtresse endormie dans son lit, alluma une cigarette et glissa ses pieds nus dans ses chaussures car, bien qu’il fût minuit passé, il était ravi d’avoir une bonne raison de parler à Epstein d’un nouvel investissement. Mais, une fois arrivé à l’adresse de Jaffa qu’il avait griffonnée sur une paume, il rappela Maya. Il devait y avoir une erreur, lui dit-il, car il était impossible que son père vive dans un pareil trou à rats. Maya téléphona alors à Schloss, le notaire d’Epstein, le seul à savoir encore quelque chose, mais celui-ci lui confirma l’adresse. Lorsque Moti finit par réveiller la jeune locataire du deuxième étage en maintenant un doigt boudiné sur la sonnette, elle confirma qu’Epstein vivait bien au-dessus de chez elle depuis quelques mois, mais ajouta qu’elle ne l’avait plus vu ni entendu depuis des jours, en fait, car elle s’était accoutumée au bruit de ses pas, la nuit, au-dessus de sa tête. Bien qu’elle ne pût le savoir au moment où elle s’entretenait, ensommeillée, sur le pas de la porte avec le cousin à moitié chauve de son voisin du dessus, l’intensification rapide des événements qui suivirent habituerait la jeune femme au bruit des nombreuses allées et venues de gens s’évertuant à retrouver la trace d’un homme qu’elle connaissait à peine mais dont elle avait fini par se sentir curieusement proche.
La police ne mena l’enquête qu’une demi-journée avant que celle-ci fût reprise par le Shin Bet. Shimon Peres en personne appela la famille pour dire qu’il était prêt à remuer ciel et terre. Le chauffeur de taxi qui avait pris Epstein en charge six jours plus tôt fut activement recherché et soumis à un interrogatoire. Terrorisé, il sourit du début à la fin, laissant apparaître une dent en or. Plus tard, il conduisit les agents du Shin Bet à la route longeant la mer Morte et, après une certaine confusion due à la nervosité, réussit à localiser l’endroit où il avait déposé Epstein : une intersection proche des collines dénudées situées à mi-chemin entre les grottes de Qumrân et Ein Gedi. Les équipes de recherche se déployèrent à travers le désert, mais ne découvrirent que le porte-documents marqué au chiffre d’Epstein, vide, ce qui, selon Maya, ne faisait qu’accentuer la probabilité de sa transsubstantiation.
Durant ces jours et ces nuits, rassemblés dans la suite du Hilton, ses enfants passèrent sans cesse de l’espoir à la tristesse. Il y avait toujours un téléphone en train de sonner – Schloss à lui seul en gérait trois – et ils se raccrochaient chaque fois aux dernières informations reçues. Jonah, Lucie et Maya apprirent ainsi sur leur père des choses qu’ils ne connaissaient pas. »

Extrait
« D’un geste lent, Epstein déboutonna le pardessus qui n’était pas le sien, puis le veston de flanelle grise, qui l’était. Il ouvrit la poche doublée de soie où il gardait toujours le petit livre vert et se pencha en avant sur la pointe des pieds pour montrer à l’homme qu’elle était vide. Tout cela était si absurde qu’il en aurait ri s’il n’avait pas eu un couteau si près de la gorge. Peut-être pouvait-il tuer, après tout. Baissant les yeux, il se vit allongé par terre dans une mare de sang, incapable d’appeler à l’aide. Une question se présenta à lui, qui traînait depuis quelques semaines dans son esprit et il la testa, comme pour en vérifier la pertinence : le bras de Dieu l’avait-il désigné ? Mais pourquoi lui ? Lorsqu’il releva les yeux, le couteau n’était plus là et l’homme s’enfuyait. … »

À propos de l’auteur
Nicole Krauss a connu un succès international avec son livre roman L’Histoire de l’amour (Gallimard, 2006). Dans La Grande Maison, elle fait preuve d’un souffle romanesque prodigieux, qui la place au tout premier rang des écrivains de sa génération. (Source : Éditions de l’Olivier)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Une chasse au trésor picaresque

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En deux mots:
Un pirate, du rhum, un trésor et une famille obsédée. Avec ces ingrédients Miguel Bonnefoy a concocté un second roman épique, luxuriant et formidablement addictif.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une chasse au trésor picaresque

La famille Otero, obsédée par le trésor du fameux pirate Henry Morgan, nous entraîne dans une quête aussi exotique qu’épique.

Après trois siècles qui ont enrichi la légende du capitaine Henry Morgan, le temps est enfin venu d’explorer consciencieusement cette île où l’un des plus célèbres pirate des Caraïbes a fait naufrage. C’est du moins ce que se disent quelques chasseurs de trésor persuadés que l’or du navigateur ne peut être bien loin. C’est aussi une véritable obsession pour la famille Otero, qui est propriétaire d’une grande partie du terrain où le bateau aurait terminé sa route « planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt. C’était un trois-mâts de dix-huit canons, à voiles carrées, dont la poupe s’était enfoncée dans un manguier à plusieurs mètres de hauteur. À tribord, des fruits pendaient entre les cordages. À bâbord, d’épaisses broussailles recouvraient la coque. »
Ezequiel et Candelaria Otero vont longtemps espérer sans rien trouver. Mais sans doute n’ont-ils pas bien cherché. C’est du moins ce que leur fille Serena imagine en reprenant le flambeau.
Dans sa chasse au trésor, elle va croiser la route de quelques aventuriers plus ou moins fous, dont Severo Bracamonte qui est persuadé de réussir là où tous les autres on dû rendre les armes, ennivré par l’appât du gain comme il le serait d’une bouteille de rhum, ce fameux Sucre noir qui donne son titre au roman.
Car Serena, contrairement aux drôles d’oiseaux qui font la ronde autour d’elle, comprend que la canne à sucre pourra faire sa fortune bien mieux que l’hypothétique cargaison d’Henry Morgan. Sans renoncer à la ruée vers l’or, elle va développer avec un vrai sens des affaires la production de cet alcool jusqu’à devenir à son tour capitaine, mais capitaine d’industrie plutôt que capitaine d’un navire fantôme.
Avec le même brio qu’il avait démontré dans Le voyage d’Octavio, Miguel Bonnefoy nous emporte d’abord par sa langue, aussi luxuriante que les décors qu’il dépeint, aussi enfiévrée que les rêves caressés par ses personnages. « Il parla de son destin, de sa passion, rappelant qu’il était un chercheur d’or et que, comme tout chercheur d’or, il ne serait un homme que lorsqu’il aurait sorti un trésor du fond de la terre. Serena le fixa longtemps, sans ciller et lui répondit avec une sagesse orgueilleuse qui n’était pas de son âge: – Imbécile. Tu seras un homme quand tu sortiras un trésor du fond de mes yeux. »
Du roman d’aventures nous nous retrouvons, par la magie d’une parole, par la force d’une seule phrase, dans le conte philosophique. On comprend alors que ce n’est pas le trésor lui-même qui importe, ou plutôt qu’il existe plusieurs trésors, qu’il appartient à chacun de poursuivre sa quête et qu’il est essentiel de na pas se fourvoyer : « Rien n’est plus triste que cet être prisonnier de lui-même, enchaîné à lui-même, survivant dans un coin lépreux, léchant l’or comme une plaie ».
Sur le chemin de la sagesse, Severo et Serena vont rencontrer l’amour, unir leurs forces. Quand Severo comprend «que son trésor avait toujours été où son imagination n’avait jamais cherché», Serena cherche «à lire dans les grimoires de la végétation» pour trouver la fortune. Aux parfums des épices vient se mêler les amers relents de la convoitise, à la griserie de la réussite vient se heurter la violence de l’échec. Si bien que les plus attentifs des lecteurs trouveront aussi une métaphore du développement de l’Amérique latine dans ces réflexions. Au sucre noir se superpose alors l’or noir du Vénézuela, exploité sans vergogne. Et si «la terre n’est pas si vide ici», on peut s’empêcher d’en voir les veines ouvertes.
Roman riche et foisonnant, roman plein comme un œuf (de Colomb), roman superbe et fou. Précipitez-vous sur ce trésor !

Sucre noir
Miguel Bonnefoy
Éditions Rivages
Roman
200 p., 19,50 €
EAN : 9782743640576
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un village des Caraïbes, la légende d’un trésor disparu vient bouleverser l’existence de la famille Otero. À la recherche du butin du capitaine Henry Morgan, dont le navire aurait échoué dans les environs trois cents ans plus tôt, les explorateurs se succèdent. Tous, dont l’ambitieux Severo Bracamonte, vont croiser le chemin de Serena Otero, l’héritière de la plantation de cannes à sucre qui rêve à d’autres horizons.
Au fil des ans, tandis que la propriété familiale prospère, et qu’elle distille alors à profusion le meilleur rhum de la région, chacun cherche le trésor qui donnera un sens à sa vie. Mais, sur cette terre sauvage, la fatalité aux couleurs tropicales se plaît à détourner les ambitions et les désirs qui les consument.
Dans ce roman aux allures de conte philosophique, Miguel Bonnefoy réinvente la légende de l’un des plus célèbres corsaires pour nous raconter le destin d’hommes et de femmes guidés par la quête de l’amour et contrariés par les caprices de la fortune. Il nous livre aussi, dans une prose somptueuse inspirée du réalisme magique des écrivains sud-américains, le tableau émouvant et enchanteur d’un pays dont les richesses sont autant de mirages et de maléfices.

Les critiques
Babelio
La Cause littéraire (Emmanuelle Caminade)
L’Express (Éric Libiot)
Blog Charybde 27 
Blog Bricabook
Blog Meelly lit…

Miguel Bonnefoy présente Sucre noir © Page des libraires

Les premières pages du livre
« Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt. C’était un trois-mâts de dix-huit canons, à voiles carrées, dont la poupe s’était enfoncée dans un manguier à plusieurs mètres de hauteur. À tribord, des fruits pendaient entre les cordages. À bâbord, d’épaisses broussailles recouvraient la coque.
Tout était sec, si bien qu’il ne restait de la mer qu’un peu de sel entre les planches. Il n’y avait pas de vagues, pas de marées. D’aussi loin que s’étendait le regard, on ne voyait que des collines. Parfois, une brise passait, chargée d’un parfum d’amandes sèches, et l’on sentait craquer tout le corps du navire, depuis la hune jusqu’à la cale, comme un vieux trésor qu’on enterre.
Cela faisait plusieurs jours que l’équipage survivait difficilement à bord. On y trouvait des officiers sans bannières, des bagnards borgnes, des esclaves noirs qui, les dents cassées par la crosse d’un fusil, avaient été enchaînés sur la côte du Sénégal et achetés sur un marché londonien. »

Extraits
« Ils restèrent tous deux haletants sur le sol terreux. Severo se releva sur un coude et regarde Serena comme il ne l’avait jamais fait. En la détaillant, délacée, un pan d’étoffe cachant sa poitrine, elle était si parfaite qu’il aurait voulu qu’elle fût en marbre pour que le temps ne passât pas sur sa peau.
Il sentit qu’il pourrait tout lui dire sans avoir à prononcer un mot. A cet instant, Severo Bracamonte, nu dans le moulin, au milieu du parfum étourdissant des vieux tonneaux, eut l’impression que cette femme avait inventé l’amour. »

« Au bout d’un mois, le temps changea. Le ciel se couvrit de nuages noirs et la forêt devint houleuse. L’air froid venait du large. La frégate tangua, donna de forts coups de poupe contre le manguier. Au milieu de la nuit, une puissante tempête s’abattit sur le navire. Le vent gonfla les voiles. Des trombes de feuilles tombaient, de grosses branches assommaient les marins, et tous s’agrippaient au parapet, attachés aux cordages qui tiraient à rompre. La frégate remuait en tous sens. Dans les arbres, elle dansait comme un bouchon. Les hommes couraient, rampaient, priaient. Sur le pont mouillé et glissant, ils pouvaient à peine se tenir. Ils luttèrent pendant toute une nuit contre les assauts de l’orage. La quille gémit jusqu’à l’aube et un matelot eut si peur que, le lendemain, avec une superstition patriotique, il fit hisser à la corne le pavillon national. »

À propos de l’auteur
Né en 1988, Miguel Bonnefoy est le fils d’un romancier chilien et d’une diplomate vénézuélienne. Auteur, il est aussi professeur de français pour l’Alliance française. Il remporte le prix du Jeune Ecrivain, en 2013, grâce à une nouvelle intitulée « Icare ». Le voyage d’Octavio est son premier roman, paru en 2015 et traduit dans plusieurs langues. Finaliste du Goncourt du Premier Roman et lauréat de nombreuses distinctions, dont le prix de la Vocation, le prix des cinq continents de la francophonie. (Source : Éditions Rivages)

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Sucre noir

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que ce roman s’inscrit dans la continuité du Voyage d’Octavio, un roman qui m’a beaucoup plu par son style flamboyant.

2. Parce que le sujet abordé est passionnant, on y voit d’une part le capitaine Henry Morgan, figure légendaire de la seconde moitié du XVIIe siècle au moment où il vit ses derniers jours et d’autre part un chercheur de trésor qui part de nos jours à la recherche de l’or qui serait enfoui dans la jungle.

3. Parce ce que, sous couvert de l’épopée, on peut y lire une réflexion sur le devenir du Venezuela, en proie à bien des tourments.

4. Parce que Miguel Bonnefoy fait partie de la dernière sélection du Prix Landerneau des Lecteurs et qu’il s’y trouve en excellente compagnie, les trois autres finalistes étant : La disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez (Grasset), Bakhita de Véronique Olmi (Albin Michel) et L’art de perdre d’Alice Zeniter (Flammarion).

5. Parce que je partage l’enthousiasme d’Éric Libiot : «Sucre noir est un conte nourri de ce réalisme magique qui épice la littérature sud-américaine. C’est également une saga et un portrait de femme à l’écriture dense et poétique qui, en une phrase, parvient à caresser l’imaginaire d’une enfant: « Elle avait l’âge où l’on pense que les arbres volent autour des oiseaux. » Miguel Bonnefoy est entièrement partagé entre ses deux cultures, ici une force romanesque intense qui flirte avec l’onirisme, là un style précis et dense qui conduit l’intrigue jusqu’au but. »

Sucre noir
Miguel Bonnefoy
Éditions Rivages
Roman
200 p., 19,50 €
EAN : 9782743640576
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un village des Caraïbes, la légende d’un trésor disparu vient bouleverser l’existence de la famille Otero. À la recherche du butin du capitaine Henry Morgan, dont le navire aurait échoué dans les environs trois cents ans plus tôt, les explorateurs se succèdent. Tous, dont l’ambitieux Severo Bracamonte, vont croiser le chemin de Serena Otero, l’héritière de la plantation de cannes à sucre qui rêve à d’autres horizons.
Au fil des ans, tandis que la propriété familiale prospère, et qu’elle distille alors à profusion le meilleur rhum de la région, chacun cherche le trésor qui donnera un sens à sa vie. Mais, sur cette terre sauvage, la fatalité aux couleurs tropicales se plaît à détourner les ambitions et les désirs qui les consument.
Dans ce roman aux allures de conte philosophique, Miguel Bonnefoy réinvente la légende de l’un des plus célèbres corsaires pour nous raconter le destin d’hommes et de femmes guidés par la quête de l’amour et contrariés par les caprices de la fortune. Il nous livre aussi, dans une prose somptueuse inspirée du réalisme magique des écrivains sud-américains, le tableau émouvant et enchanteur d’un pays dont les richesses sont autant de mirages et de maléfices.

Les critiques
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La Cause littéraire (Emmanuelle Caminade)
L’Express (Éric Libiot)
Blog Charybde 27 
Blog Bricabook
Blog Meelly lit…


Miguel Bonnefoy présente Sucre noir © Page des libraires

Les premières pages du livre
« Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt. C’était un trois-mâts de dix-huit canons, à voiles carrées, dont la poupe s’était enfoncée dans un manguier à plusieurs mètres de hauteur. À tribord, des fruits pendaient entre les cordages. À bâbord, d’épaisses broussailles recouvraient la coque.
Tout était sec, si bien qu’il ne restait de la mer qu’un peu de sel entre les planches. Il n’y avait pas de vagues, pas de marées. D’aussi loin que s’étendait le regard, on ne voyait que des collines. Parfois, une brise passait, chargée d’un parfum d’amandes sèches, et l’on sentait craquer tout le corps du navire, depuis la hune jusqu’à la cale, comme un vieux trésor qu’on enterre.
Cela faisait plusieurs jours que l’équipage survivait difficilement à bord. On y trouvait des officiers sans bannières, des bagnards borgnes, des esclaves noirs qui, les dents cassées par la crosse d’un fusil, avaient été enchaînés sur la côte du Sénégal et achetés sur un marché londonien. »

Extraits
« Ils restèrent tous deux haletants sur le sol terreux. Severo se releva sur un coude et regarde Serena comme il ne l’avait jamais fait. En la détaillant, délacée, un pan d’étoffe cachant sa poitrine, elle était si parfaite qu’il aurait voulu qu’elle fût en marbre pour que le temps ne passât pas sur sa peau.
Il sentit qu’il pourrait tout lui dire sans avoir à prononcer un mot. A cet instant, Severo Bracamonte, nu dans le moulin, au milieu du parfum étourdissant des vieux tonneaux, eut l’impression que cette femme avait inventé l’amour. »

« Au bout d’un mois, le temps changea. Le ciel se couvrit de nuages noirs et la forêt devint houleuse. L’air froid venait du large. La frégate tangua, donna de forts coups de poupe contre le manguier. Au milieu de la nuit, une puissante tempête s’abattit sur le navire. Le vent gonfla les voiles. Des trombes de feuilles tombaient, de grosses branches assommaient les marins, et tous s’agrippaient au parapet, attachés aux cordages qui tiraient à rompre. La frégate remuait en tous sens. Dans les arbres, elle dansait comme un bouchon. Les hommes couraient, rampaient, priaient. Sur le pont mouillé et glissant, ils pouvaient à peine se tenir. Ils luttèrent pendant toute une nuit contre les assauts de l’orage. La quille gémit jusqu’à l’aube et un matelot eut si peur que, le lendemain, avec une superstition patriotique, il fit hisser à la corne le pavillon national. »

À propos de l’auteur
Né en 1988, Miguel Bonnefoy est le fils d’un romancier chilien et d’une diplomate vénézuélienne. Auteur, il est aussi professeur de français pour l’Alliance française. Il remporte le prix du Jeune Ecrivain, en 2013, grâce à une nouvelle intitulée « Icare ». Le voyage d’Octavio est son premier roman, paru en 2015 et traduit dans plusieurs langues. Finaliste du Goncourt du Premier Roman et lauréat de nombreuses distinctions, dont le prix de la Vocation, le prix des cinq continents de la francophonie. (Source : Éditions Rivages)

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