La famille Martin

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En deux mots:
En panne d’inspiration, un écrivain décide de raconter la vie de la première personne qu’il va rencontrer. Ce sera Madeleine Tricot. La vieille dame va accepter son offre et entraîner avec elle la famille de sa fille et son amour de jeunesse. Mais elle va surtout bouleverser toutes leurs vies, y compris celle du romancier.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Est-il raisonnable d’accueillir un écrivain chez soi?

L’écrivain imaginé par David Foenkinos dans son nouveau roman, La famille Martin, entend conjurer son manque d’inspiration en racontant la vie de la première personne qui va croiser son chemin.

L’écrivain en panne d’inspiration a déjà bien alimenté la littérature et le cinéma, mais la variante que nous propose David Foenkinos en est sans doute la plus jubilatoire, car elle se double ici d’une sorte de mode d’emploi pour romancier. L’ironie du sort – mais peut-il en aller autrement avec l’auteur du mystère Henri Pick – fait que c’est précisément en travaillant sur un roman consacré aux ateliers d’écriture que survient cette panne.
Au lieu de se morfondre, l’auteur se fie à l’adage qui veut que la réalité dépasse souvent la fiction et décide de raconter la vie de la première personne qu’il rencontrera. Il s’agit en l’occurrence d’une vieille dame rentrant chez elle après avoir fait ses courses et qui accepte cette proposition incongrue, après avoir déposé ses surgelés dans le congélateur.
En prenant le café, il va apprendre que Madeleine Tricot est veuve, mère de deux filles, Valérie et Stéphanie. L’une trop présente – elle vient la voir tous les jours – et l’autre très absente, puisqu’elle s’est exilée aux États-Unis. Madeleine a travaillé comme couturière chez Chanel, son mari a fait toute sa carrière à la RATP. Rien de bien passionnant me direz-vous.
Sauf si le romancier maîtrise à la perfection les techniques narratives, à commencer par celle «que les anglo-saxons appellent le cliffhanger» et qui consiste à créer une tension en livrant au lecteur un élément nouveau, une partie de l’intrigue à résoudre.
L’arrivée de Valérie va nous en donner un premier exemple. La fille de Madeleine va conditionner le projet de l’écrivain à l’intégration de sa propre famille dans l’œuvre à paraître.
Voilà qui va ouvrir de nouvelles perspectives avec l’arrivée de quatre nouveaux personnages, les membres de la famille Martin. Valérie est prof d’histoire-géo dans un collège de Villejuif, une profession qui ne l’enthousiasme plus guère. Pour son mari Patrick, les choses sont encore pires. S’il a connu une belle ascension professionnelle au sein de la compagnie d’assurances qui l’emploie, l’arrivée d’un nouveau directeur aux méthodes tyranniques le déstabilise au plus haut point. Il est du reste convoqué pour un entretien qui pourrait fort bien s’accompagner d’un licenciement. Le tableau est complété par leurs deux enfants, Lola 17 ans, très secrète et qui n’a guère envie de se retrouver prisonnière dans un livre et Jérémie, 15 ans, «prototype de l’adolescent endormi et indolent».
Après avoir dîné chez les Martin et fait la connaissance du quatuor, le narrateur change de stratégie et propose des entretiens en tête-à-tête. Qui vont lui donner matière à enrichir son roman. Madeleine lui avoue un amour de jeunesse et veut entraîner l’écrivain avec elle aux États-Unis pour le retrouver. Valérie lui avoue qu’elle a l’intention de quitter son mari. Et voici du coup l’observateur pris dans un dilemme. «J’étais disposé à vanter les qualités de Patrick auprès de sa femme, à plaider les circonstances atténuantes. Mais était-ce mon rôle? Je voulais écrire un livre, pas devenir une sorte d’entremetteur. Mais en m’immisçant ainsi dans la vie d’une famille, je me retrouvais au carrefour de tous ses problèmes. J’avais une vision d’ensemble, le spectateur d’un orchestre dissonant.» Ouvrons à ce propos une parenthèse pour souligner combien est délectable cette contribution au débat sur l’autofiction, sur le droit de jouer avec la vérité et la réalité des faits, sur le droit du romancier à faire son miel des histoires des autres.
Malicieux, David Foenkinos va pousser le bouchon encore un peu plus loin, en devenant le jouet de ses personnages. Patrick lui avoue qu’il aime toujours Valérie et n’imagine pas sa vie sans elle. Jérémie lui demande de l’aider à rédiger son devoir de français portant sur La ballade des pendus de François Villon et Lola aimerait qu’il s’assure des sentiments de Clément à son égard. L’aime-t-il vraiment ou veut-il juste ajouter la jeune fille à son tableau de chasse? J’allais oublier la confirmation via Facebook que Yves n’a pas oublié Madeleine.
Devant son ordinateur, voici l’écrivain confronté à un nouveau problème. Il lui faut laisser les histoires aller à leur terme avant de pouvoir en faire un roman. Alors il s’essaie à des digressions en nous proposant des anecdotes sur la vie de Karl Lagerfeld que Madeleine a côtoyé, en rédigeant des résumés des épisodes précédents, en cherchant dans ses lectures quelques citations propres à éclairer son projet. Voici Cioran déclarant «Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie» ou encore Pirandello soulignant «La vie est pleine d’absurdités qui peuvent avoir l’effronterie de na pas paraître vraisemblables. Savez-vous pourquoi? Parce que ces absurdités sont vraies».
Et dans ce savoureux jeu de la vérité qui va finir par lui revenir comme un boomerang en pleine figure, il pourra se référer à Albert Cohen en constatant que «chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.»

La famille Martin
David Foenkinos
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN 9782072913068
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi les États-Unis avec Boston et Los Angeles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’avais du mal à écrire ; je tournais en rond. Mes personnages me procuraient un vertige d’ennui. J’ai pensé que n’importe quel récit réel aurait plus d’intérêt. Je pouvais descendre dans la rue, arrêter la première personne venue, lui demander de m’offrir quelques éléments biographiques, et j’étais à peu près certain que cela me motiverait davantage qu’une nouvelle invention. C’est ainsi que les choses ont commencé. Je me suis vraiment dit : tu descends dans la rue, tu abordes la première personne que tu vois, et elle sera le sujet de ton livre.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Agathe The Book 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’avais du mal à écrire ; je tournais en rond. Pendant des années, j’avais imaginé de nombreuses histoires, ne puisant que rarement dans la réalité. Je travaillais alors sur un roman autour des ateliers d’écriture. L’intrigue se déroulait lors d’un week-end consacré aux mots. Mais les mots, je ne les avais pas. Mes personnages m’intéressaient si peu, me procuraient un vertige d’ennui. J’ai pensé que n’importe quel récit réel aurait plus d’intérêt. N’importe quelle existence qui ne soit pas de la fiction. Fréquemment, lors de séances de dédicaces, des lecteurs venaient me voir pour me dire : « Vous devriez raconter ma vie. Elle est incroyable ! » C’était sûrement vrai. Je pouvais descendre dans la rue, arrêter la première personne venue, lui demander de m’offrir quelques éléments biographiques, et j’étais à peu près certain que cela me motiverait davantage qu’une nouvelle invention. C’est ainsi que les choses ont commencé. Je me suis vraiment dit : tu descends dans la rue, tu abordes la première personne que tu vois, et elle sera le sujet de ton livre.
2
En bas de chez moi, il y a une agence de voyages ; je passe chaque jour devant cet étrange bureau plongé dans la pénombre. L’une des employées sort souvent fumer devant la boutique, et demeure quasiment immobile en regardant son téléphone. Il m’est arrivé de me demander à quoi elle pouvait penser ; je crois bien que les inconnus aussi ont une vie. Je suis donc sorti de chez moi en me disant : si elle est là en train de fumer, elle sera l’héroïne de mon roman.
Mais l’inconnue n’était pas là. À une volute près, je serais devenu son biographe. À quelques mètres, je vis alors une femme âgée en train de traverser la rue, tirant un chariot violet. Mon regard fut happé. Cette femme ne le savait pas encore, mais elle venait d’entrer dans le territoire romanesque. Elle venait de devenir le sujet principal de mon nouveau livre (si elle acceptait ma proposition, bien sûr). J’aurais pu attendre d’être inspiré ou attiré davantage par une autre personne. Mais non, il fallait que ce soit la première personne vue. Il n’y avait aucune alternative. J’espérais que ce hasard organisé me mènerait à une histoire palpitante, ou vers un de ces destins qui permettent de comprendre certains enjeux essentiels de la vie. À vrai dire, j’attendais tout de cette femme.
3
Je me suis approché, m’excusant de la déranger. Je m’étais exprimé avec la politesse mielleuse de ceux qui veulent vous vendre quelque chose. Elle a ralenti le pas, surprise sûrement d’être ainsi abordée. J’ai expliqué que j’habitais dans le quartier, que j’étais écrivain. Quand on arrête une personne qui marche, il faut aller à l’essentiel. On dit souvent que les personnes âgées sont méfiantes, mais elle m’a immédiatement adressé un grand sourire. Je me suis senti suffisamment en confiance pour lui exposer mon projet :
« Voilà… J’aimerais écrire un livre sur vous.
— Pardon ?
— C’est vrai que ça peut paraître un peu étrange… Mais c’est une sorte de défi que je me suis lancé. J’habite juste ici, dis-je en désignant mon immeuble. Je vous passe les détails, mais je me suis dit que je voulais écrire sur la première personne que je croiserais.
— Je ne comprends pas.
— Est-ce qu’on pourrait prendre un café maintenant pour que je vous expose la situation ?
— Maintenant ?
— Oui.
— Je ne peux pas. Je dois remonter chez moi. J’ai des choses à mettre au congélateur.
— Ah oui, je comprends », répondis-je en me demandant si ces premières répliques ne prenaient pas un tour absolument pathétique. Je m’étais senti excité par mon intuition, mais voilà que j’en étais déjà à écrire sur la nécessité de ne pas recongeler des produits décongelés. Quelques années après avoir obtenu le prix Renaudot, je sentais le frisson du déclin me parcourir le dos.
Je lui ai proposé de l’attendre au café, au bout de la rue, mais elle a préféré que je l’accompagne. En me demandant de la suivre, elle m’offrait d’emblée sa confiance. À sa place, je n’aurais jamais laissé un écrivain entrer chez moi aussi facilement. Surtout un écrivain en manque d’inspiration.

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Quelques minutes plus tard, j’étais assis tout seul dans son salon. Elle s’affairait dans la cuisine. De manière totalement inattendue, une vive émotion me traversa. Mes deux grands-mères étaient mortes depuis de nombreuses années ; cela faisait si longtemps que je ne m’étais pas ainsi retrouvé dans le décor de la vieillesse. Il y avait tellement de points communs : la toile cirée, l’horloge bruyante, les cadres dorés entourant les visages des petits-enfants. Le cœur serré, je me souvins de mes visites. On ne se disait rien, mais j’aimais nos conversations.
Mon héroïne est revenue avec un plateau sur lequel étaient disposés une tasse et des petits gâteaux. Elle n’a pas pensé à se servir quoi que ce soit. Pour la rassurer, j’ai évoqué ma carrière en quelques mots, mais elle ne semblait pas inquiète. L’idée que j’aurais pu être un homme dangereux, un imposteur ou un manipulateur ne lui avait pas effleuré l’esprit. Plus tard, je lui ai demandé ce qui m’avait valu cet excès de confiance. « Vous avez une tête d’écrivain », avait-elle répondu, me laissant un peu perplexe. Pour moi, la plupart des écrivains ont l’air libidineux ou dépressifs. Parfois les deux. Je possédais donc, pour cette femme, la tête de mon emploi.
J’étais si impatient de découvrir mon nouveau sujet de roman. Qui était-elle ? Avant toute chose, il me fallait son nom de famille :
« Tricot, annonça-t-elle.
— Tricot, comme un tricot ?
— Oui voilà, c’est ça.
— Et votre prénom ?
— Madeleine. »
Ainsi, j’étais en présence de Madeleine Tricot. Un nom qui me laissa dubitatif pendant quelques secondes. Jamais je n’aurais pu l’inventer. Il m’est arrivé de passer des semaines à chercher le nom ou le prénom d’un personnage, résolument persuadé de l’influence d’une sonorité sur un destin. Cela m’aidait même à comprendre certains tempéraments. Une Nathalie ne pouvait pas se comporter comme une Sabine. Je pesais le pour et le contre de chaque appellation. Et voilà que, sans tergiverser, je me retrouvais avec Madeleine Tricot. C’est l’avantage de la réalité : on gagne du temps.
En revanche, il y a un désavantage de taille : le manque d’alternative. J’avais déjà écrit un roman sur une grand-mère et les problématiques de la vieillesse. Allais-je à nouveau être soumis à ce thème ? Cela ne m’excitait pas vraiment, mais je devais accepter toutes les conséquences de mon projet. Quel intérêt, si je commençais à biaiser avec la réalité ? Après réflexion, j’ai songé que ce n’était pas un hasard si j’avais fait la rencontre de Madeleine : avec leur sujet de prédilection, les écrivains ont un rapport proche de la condamnation à perpétuité1.

5
Madeleine habitait le quartier depuis quarante-deux ans. Je l’avais peut-être déjà croisée, ici ou là, mais son visage ne me disait rien. Cela dit, j’étais encore relativement nouveau dans le coin, mais j’aimais arpenter les rues pendant des heures pour réfléchir. Je faisais partie de ceux pour qui l’écriture s’apparente à une forme d’annexion d’un territoire.
Madeleine devait connaître les histoires de bien des habitants du quartier. Elle avait dû voir des enfants grandir et des voisins mourir ; elle devait savoir derrière quel nouveau commerce se cachait une librairie disparue. Il y a sûrement un plaisir à passer une vie entière dans le même périmètre. Ce qui m’apparaissait comme une prison géographique était un monde de repères, d’évidences, de protections. Mon goût immodéré pour la fuite me poussait souvent à déménager (j’étais également du genre à ne jamais ôter mon manteau dans un restaurant). À vrai dire, j’aimais m’éloigner du décor de mes souvenirs, contrairement à Madeleine qui devait chaque jour marcher sur les traces de son passé. Quand elle passait devant l’école de ses filles, elle les revoyait peut-être courir vers elle, se jetant à son cou en criant « maman ! ».
Si nous n’étions pas encore dans l’intime, notre discussion avait démarré avec une grande fluidité. Au bout de quelques minutes, nous avions tous deux, me semble-t-il, oublié le contexte de notre rencontre. Cela confirme une évidence : les gens aiment parler d’eux. Un être humain est un condensé d’autofiction. Je sentais Madeleine illuminée à l’idée que l’on puisse s’intéresser à elle. Par quoi allions-nous commencer ? Je ne voulais surtout pas l’orienter dans la hiérarchie de ses souvenirs. Elle finit par me demander :
« Je dois vous parler de mon enfance, d’abord ?
— Si vous voulez. Mais vous n’êtes pas obligée. On peut commencer par d’autres périodes de votre vie.
— … »
Elle parut un peu perdue. Il était préférable que je la guide dans le dédale du passé. Mais, au moment où j’allais commencer l’entretien, elle tourna la tête vers un petit cadre.
« On pourrait parler de René, mon mari, dit-elle. Il est mort depuis longtemps… Alors ça lui fera plaisir qu’on parle de lui en premier.
— Ah d’accord… », répondis-je en notant au passage qu’en plus des lecteurs vivants, il me faudrait aussi contenter les morts.

6
Madeleine prit alors une grande inspiration, telle une plongeuse en apnée, exactement comme si les souvenirs se cachaient au fond de l’eau. Et le récit débuta. Elle avait rencontré René à la fin des années 60, dans un bal du 14-Juillet se déroulant dans une caserne de pompiers. Avec une amie, elle s’était mis en tête de partir en quête d’un bellâtre avec qui danser. Mais c’était une silhouette plutôt chétive qui s’était approchée d’elle. D’emblée, Madeleine avait été touchée par cet homme, dont elle sentait qu’il n’était pas coutumier d’aborder une inconnue. Ce qui était vrai. Il devait avoir éprouvé quelque chose de rare, dans son corps ou son cœur, pour oser se lancer ainsi.
René lui raconta plus tard les raisons de son trouble. Selon lui, elle ressemblait trait pour trait à l’actrice Michèle Alfa. Tout comme moi, Madeleine ne la connaissait pas. Il faut dire qu’elle n’a pas fait beaucoup de films après la guerre. En découvrant sa photo dans une revue, la jeune femme avait été surprise : la ressemblance était vague. On pouvait parler au mieux d’un air un peu similaire. Mais pour René, Madeleine était quasiment le sosie de cette obscure comédienne. Son émotion prenait source dans une autre dimension. Cela l’avait renvoyé à un épisode terrifiant de son enfance, pendant la guerre. Sa mère faisait partie d’un réseau de résistance. Poursuivie par la milice, elle avait caché son petit garçon dans un cinéma2. La peur au ventre, René s’était comme cramponné aux visages sur l’écran. Celui de Michèle Alfa était devenu une inoubliable puissance protectrice et rassurante. Et voilà que, un peu plus d’une vingtaine d’années plus tard, il retrouvait une de ses expressions dans le regard d’une femme croisée au bal des pompiers. Madeleine lui avait demandé le titre du film. L’aventure est au coin de la rue avait répondu René. J’ai caché ma stupéfaction : il y avait là un étrange clin d’œil à mon projet.
Madeleine avait alors 33 ans. Toutes ses amies étaient déjà mariées et mères de famille. Elle se disait qu’il était peut-être temps pour elle de « se ranger ». Elle précisa qu’elle employait ce mot en référence au livre de Simone de Beauvoir Mémoires d’une jeune fille rangée, paru quelques années plus tôt. Elle ne voulait pas manquer de considération à l’égard de son mari, mais préférait me dire la vérité : à l’époque, elle avait davantage écouté le souffle de la raison que celui de la passion. C’était si plaisant d’être aimée par un homme rassurant et sûr de ce qu’il éprouvait ; si plaisant qu’on pouvait en oublier la vérité de ses propres sentiments. Avec le temps, la délicatesse de René avait triomphé. Il n’y avait plus le moindre doute : Madeleine l’avait aimé. Mais elle n’avait jamais éprouvé pour lui le ravage de son premier amour.
*
Elle s’arrêta un instant, réticente sans doute à l’idée d’évoquer cette histoire qui semblait douloureuse. Certaines souffrances ne cicatrisent jamais, ai-je pensé. J’étais évidemment intrigué par cette allusion à une passion vraisemblablement tragique. Pour mon roman, cela me paraissait être une piste à considérer sérieusement. Elle se confiait déjà si spontanément que je ne voulais pas la brusquer en lui demandant de développer ce qu’elle venait d’esquisser. Elle y reviendrait plus tard. Et si je ne peux dévoiler dès maintenant les éléments que j’apprendrais par la suite, je peux déjà annoncer que cette histoire, par sa nature intense, aura une place déterminante dans le récit.
*
Pour l’instant, restons avec René. Après la rencontre au bal, ils s’étaient promis de se revoir rapidement. Quelques mois plus tard, ils étaient mariés ; et quelques années plus tard, ils étaient parents. Stéphanie était née en 1974, et Valérie en 1975. À cette époque, il était plutôt rare de devenir mère aux alentours de la quarantaine. Madeleine avait repoussé cette échéance surtout pour des raisons professionnelles. Si elle avait pris du plaisir à la maternité, elle avait plutôt mal vécu ses conséquences sur sa carrière. À ses yeux, c’était une injustice envers les femmes imposée par une société d’hommes. « Et mon mari, lui, travaillait de plus en plus. J’étais très souvent seule avec les petites… », dit-elle alors avec ce qui paraissait encore être de l’amertume. Mais il semblait assez vain de faire des reproches à un mort.
René ne s’était sûrement pas rendu compte de la frustration de sa femme. Il était fier de son parcours à la RATP. De simple conducteur de métro, il avait fini sa carrière à l’un des plus hauts postes à responsabilités de la Régie. C’était une seconde famille pour lui, si bien que la retraite tomba comme un couperet. Madeleine s’était trouvée face à un époux totalement désemparé. « Il n’a pas supporté de ne rien faire », répéta-t-elle trois fois, de plus en plus doucement. Cela faisait déjà vingt ans qu’il était parti, mais notre conversation offrait au passé l’éclat d’une émotion toute récente. René se levait le matin tel un combattant sans guerre. Sa femme le poussait à reprendre des études, à exercer quelque activité de bénévolat, mais il déclinait toute proposition. À vrai dire, il avait été profondément meurtri par cette façon dont tous ses anciens collègues s’étaient progressivement détournés de lui. Il s’était rendu compte de l’absolue vacuité des relations qu’il avait nouées, et tout lui paraissait absurde désormais.
Un cancer du côlon avait accompagné cette déchéance ; une façon de pouvoir mettre un mot sur un état diffus. Le jour de son enterrement, à peine un an après sa retraite, de nombreux cadres et employés de la RATP étaient venus. Madeleine les avait regardés un par un, sans rien dire. Certains prononcèrent quelques mots lors de la cérémonie, on vanta un homme droit et chaleureux, mais il n’était plus là pour entendre ces témoignages tardifs d’une amitié indélébile. Sa femme trouva leur attitude franchement pathétique, mais ne dit rien. Elle se laissa plutôt aller au souvenir de ce qu’il y avait eu de doux entre eux, cette forme d’entente paisible. Ils avaient accompli tant de choses ensemble, avaient éprouvé des joies et des peines, et tout était fini à présent.
Madeleine avait parlé de René d’une manière si vivante (on aurait presque pu croire qu’il allait nous rejoindre dans le salon). C’était à mes yeux la plus belle des postérités ; continuer à exister dans un cœur. Je me suis demandé comment on pouvait survivre à l’amour d’une vie. Passer quarante ou cinquante ans avec une personne, avoir parfois le sentiment qu’elle est votre reflet dans le miroir, et puis un jour il n’y a plus rien. On doit avancer sa main pour toucher du vent, ressentir d’étranges mouvements dans le lit, ou prononcer des mots qui se transforment en conversation orpheline. On ne vit pas seul mais avec une absence.

7
Madeleine finit par me dire : « On pourra peut-être aller lui rendre visite au cimetière ? » J’ai poliment esquivé, prétextant que je ne me sentais pas légitime (chacun ses excuses). Je ne voulais surtout pas me laisser embarquer dans l’écriture d’un roman qui servirait d’arrosoir pour les fleurs d’une tombe. Je préférais me consacrer aux vivants. J’en ai profité pour évoquer ses filles. Le prénom de Stéphanie a immédiatement provoqué un malaise. Je ne pouvais pas interroger Madeleine frontalement ; je devais être patient, certain que je parviendrais bientôt à éclaircir toutes les zones d’ombre.
Stéphanie était partie vivre à Boston, après avoir rencontré un Américain. On pouvait presque penser, en écoutant Madeleine, que sa fille aurait épousé n’importe quel homme pourvu qu’il ne fût pas français. D’ailleurs, elle ne semblait pas savoir grand-chose de cet Américain. Les rares fois où Madeleine l’avait vu, il avait toujours été incroyablement souriant. Mais selon elle, ce sourire était comme une fissure sur un mur, on ne voyait que ça, si bien qu’on oubliait le mur, et la maison autour. Il travaillait dans une banque, mais Stéphanie ne rentrait jamais dans le détail. Elle échangeait avec sa mère par Skype, et cela désespérait Madeleine d’entretenir ce type de conversation virtuelle avec sa fille et ses deux petites-filles. C’était tout de même compliqué pour les serrer dans ses bras. Et puis, il y avait autre chose : la langue. Elle ne comprenait pas pourquoi Stéphanie ne parlait pas français avec ses enfants. Madeleine entendait ainsi à travers l’écran de l’ordinateur des « Hello Mamie » et des « Happy Birthday Mamie » le jour de son anniversaire. C’était comme une barrière supplémentaire que sa fille construisait.
Heureusement, Valérie habitait le quartier et passait la voir presque tous les jours. Madeleine se mit à sourire : « Il y en a une que je ne vois jamais, et l’autre que je vois un peu trop ! » Même si ce n’était pas hilarant, je considérai comme une bonne nouvelle le fait que mon héroïne soit dotée d’un peu d’humour ou d’autodérision. Mais je trouvais admirable qu’une femme de mon âge passe si souvent voir sa mère, et s’enquérir de ses besoins. Valérie devait être le genre de personne sur qui l’on peut compter, qui devait « prendre sur elle », comme on dit communément pour évoquer ces vies truffées de contraintes familiales et d’abnégation permanente. Simple supposition, d’autant que Madeleine préféra ne pas s’étendre plus longuement sur ses filles. J’avais clairement ressenti une séparation entre les deux sœurs. J’apprendrais plus tard qu’elles ne se parlaient plus, et les raisons d’un conflit qui remontait à de nombreuses années.

1. Certes, en sortant dans le 17e arrondissement de Paris à 10 heures du matin, j’avais peu de chances de tomber sur une go-go danseuse.
2. Cette histoire me rappela le réalisateur Claude Lelouch, qui a souvent raconté que sa propre mère le laissait des journées entières dans les salles obscures pendant l’Occupation, et qu’ainsi était née sa vocation.

Extrait
« Il observa son dessert un court instant sans rien dire; dam ses yeux, je vis que cela le mettait en joie. Oui, grâce une île, je voyais quelque chose s’allumer en lui pour la première fois depuis le début de notre conversation. Quand on en vient à trouver du réconfort dans un dessert, les choses vont effectivement mal. Il semblait perdu comme un enfant, plus vraiment à même de prendre des décisions d’adulte. Cet homme que j‘avais jugé trop vite était touchant. Il se sentait perdu professionnellement, et cela rejaillissait forcément sur sa vie de couple. Valérie avait tenu des propos si durs à son égard. Était-elle tout à fait lucide? J ’étais disposé à vanter les qualités de Patrick auprès de sa femme, à plaider les circonstances atténuantes. mais était-ce mon rôle? Je voulais écrire un livre, pas devenir une sorte d’entremetteur. Mais en m’immisçant ainsi dans la vie d’une famille, je me retrouvais au carrefour de tous ses problèmes. J ’avais une vision d’ensemble; le spectateur d’un orchestre dissonant.
Certes, leur couple était en crise. Mais, soyons honnête. qui n’est pas en crise? La vie est une suite de crises. Qu’elles soient individuelles (adolescence, quarantaine, existentielle) ou collectives (financière, morale, sanitaire). Et je passe sur les manifestations du corps (le foie ou les nerfs, par exemple). Le monde occidental a fait de la crise un slogan tout-terrain. Au fond cela renvoie à la solitude absolue de chacun. Je pense si souvent à cette célèbre phrase d’Albert Cohen: «Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. » Espérons au moins que cette île soit flottante. » p. 102

À propos de l’auteur
topelement.jpgDavid Foenkinos © Photo Francesca Mantovani

Né le 28 octobre 1974 à Paris, David Foenkinos est un romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur français. À 16 ans, il est victime d’une infection de la plèvre, une maladie cardiaque rarissime pour un adolescent. Opéré d’urgence, il passe plusieurs mois à l’hôpital. Il étudie les lettres à la Sorbonne et parallèlement la musique dans une école de jazz, ce qui l’amène au métier de professeur de guitare. Après avoir vainement essayé de monter un groupe de musique, il décide de se tourner vers l’écriture. Après une poignée de manuscrits ratés, il trouve son style, publie son premier roman Inversion de l’idiotie: de l’influence de deux Polonais, refusé par tous les éditeurs contactés sauf Gallimard qui le publie en 2002, avec lequel il obtient le prix François-Mauriac.
Le Potentiel érotique de ma Femme lui assura un certain succès commercial et le prix Roger Nimier en 2004. À la rentrée littéraire 2007, il publie Qui se souvient de David Foenkinos? où il questionne justement l’arrêt brutal de sa notoriété et la chute de ses ventes. Il obtient le Prix du jury Jean Giono.
En 2009, il publie La Délicatesse, qui constitue le véritable tournant de sa carrière. Le livre est encensé par la critique et se retrouve sur toutes les listes des grands prix littéraires: Renaudot, Goncourt, Fémina, Médicis et Interallié. Il obtiendra au total dix prix et deviendra un phénomène de vente avec l’édition Folio, qui dépassera le million d’exemplaires. Le livre est ensuite traduit dans le monde entier.
En 2014, il publie Charlotte, dans lequel il rend un hommage personnel à l’artiste Charlotte Salomon, assassinée en 1943 à Auschwitz et qui obtient le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens. En 2015, une version illustrée d’une cinquantaine de gouaches de Charlotte Salomon et d’une dizaine de photographies représentant Charlotte et ses proches est éditée chez Gallimard.
En 2016, il change de ton et revient avec un roman satirique bâti comme un polar littéraire, intitulé Le Mystère Henri Pick. Suivront Vers la beauté (2018), Deux sœurs (2019) et La famille Martin (2020). Quatre de ses romans ont été adaptés au cinéma et il coréalise actuellement un nouveau film avec son frère Stéphane: Les fantasmes. Il a aussi écrit les scénarios de Jalouse, Lola et ses frères et Mon inconnue. (Source: Babelio / Wikipédia)

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Pervers

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En deux mots:
Victor Marlioz est un écrivain célèbre dont l’œuvre se nourrit d’événements vécus, quitte à les provoquer lui-même. Une sorte de monstre qu’un critique littéraire est bien décidé à confondre, s’appuyant aussi sur les témoignages de l’éditeur et de l’épouse. Mais à ce jeu pervers, qui manipule qui?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’écrivain assoiffé de drames

En mettant en scène un écrivain capable de tout pour nourrir son œuvre, Jean-Luc Barré dresse un portrait au vitriol du couple auteur-éditeur. Avec quelques dégâts collatéraux.

À chaque rentrée littéraire son lot de scandales. Untel se reconnaît dans un personnage de roman, une autre voit sa vie de famille vilipendée. Souvent aussi la justice est chargée de trancher le débat entre la liberté de création et le respect de la vie privée. Faute de jurisprudence constante, on se dit que les jugements tiennent davantage de la loterie – voire du talent des avocats de l’une ou l’autre partie – que d’une doctrine bien établie. Il arrive aussi bien souvent que le parfum de scandale serve les intérêts de l’auteur et attise la curiosité des lecteurs. Un effet pervers en quelque sorte. Et surtout un adjectif qui nous amène au premier roman de Jean-Luc Barré que l’on connaissait jusque-là pour ses biographies. Celui qui est par ailleurs responsable de la collection «Bouquins» chez Robert Laffont campe avec justesse et sans doute avec autant de plaisir des personnages à la psychologie tourmentée, qu’il s’agisse de Victor Marlioz l’écrivain, de Durban son éditeur et de Julien Maillard, le critique littéraire qui est aussi le narrateur de ce drame.
Si l’on en croit Jérôme Garcin et Bernard Pivot, c’est François Nourissier qui a servi de modèle au personnage de Victor Marlioz. Mais plutôt que d’essayer de trier le bon grain de l’ivraie, je vous conseille de vous concentrer sur le cœur de ce roman, sur la volonté de nourrir une œuvre littéraire avec tous les événements forts, avec les moments de crise, avec les drames qui donnent leur intensité aux belles histoires. Quitte à les provoquer. Comme l’a dit Boileau il y a déjà quelques siècles:
« Mais c’est un jeune fou qui se croit tout permis,
Et qui pour un bon mot va perdre vingt amis. »
Julien Maillard, l’un des critiques qui connaît le mieux la vie et l’œuvre de Marlioz est destinataire d’une lettre anonyme aussi brève qu’explicite: « C’est Marlioz qui l’a tuée. Alexia est morte pour les besoins de la cause. » Alexia n’est autre que la fille de Marlioz, découverte morte quelques jours plus tôt. À partir de là commence une partie d’échecs prenante qui met aux prises le critique et l’écrivain. Chacun avance ses pions d’abord avec prudence, de peur de trop se dévoiler. Puis viennent les coups plus offensifs menés notamment par les fous. Derrière l’un d’eux, le lecteur découvrira l’éditeur bardé de certitudes et à l’égo presque aussi surdimensionné que celui de son auteur-phare. Sans oublier un échec à la reine, l’épouse de Marlioz qui a choisi l’alcool comme compagnon d’infortune. Qui finira par l’emporter? C’est tout l’enjeu et le morceau de bravoure qui vous mènera au bout d’un suspense très habilement construit. Âmes sensibles s’abstenir!

Pervers
Jean-Luc Barré
Éditions Grasset
Roman
216 p., 18 €
EAN: 9782246862642
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris mais aussi sur la riviera italienne et en Suisse, à Genève.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« – Tous les écrivains sont des monstres et, dans mon genre, je suis l’un des pires. Il vaut mieux que je vous prévienne.
Marlioz passait pour cynique et pervers, réputation qu’il avait lui-même entretenue par vice ou par jeu. Mais en quoi pouvait-il s’être rendu coupable du suicide de sa fille? »
Que cherche le si mythique et secret Victor Marlioz en acceptant de recevoir au crépuscule de son existence, dans un somptueux hôtel italien puis dans son antre de Genève, le directeur des pages littéraires d’un grand hebdomadaire parisien venu enquêter sur lui ?
Se livrer à une ultime confession à charge qui achèverait d’authentifier sa vérité d’écrivain du mal, s’exempter de ses fautes, traquer son chasseur ?
Un vertigineux tête-à-tête avec le monstre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Jérôme Garcin)
Actualitté (Félicia-France Doumayrenc)
Livres Hebdo (Maïa Courtois)
Blog Prestaplume (Nathalie Gendreau)


Jean-Luc Barré présente Pervers © Production Hachette France

Les premières pages du livre
« À la longue, on ne distinguait plus que ses yeux. Il se séparait rarement en public, et même en privé, d’un chapeau de feutre qu’il portait enfoncé jusqu’au bas du front. Le reste du visage était devenu comme invisible, enfoui sous une barbe grise qui semblait épaissir avec le temps. Le nez plutôt petit, la bouche aux lèvres effilées se remarquaient à peine. Seul le regard, d’une intensité presque brutale, concentrait tout ce qui chez lui ne paraissait pas dissimulé.
Je ne l’ai compris qu’après coup: c’est pour mieux m’observer qu’il était resté tapi à l’arrière de sa voiture rangée sur le parking de la gare où il m’avait donné rendez-vous. Son chauffeur serait là pour m’accueillir à l’arrivée du train, m’avait-il annoncé la veille au soir. Il avait même pris soin de me le décrire pour que je puisse le repérer plus facilement. Mais personne ne m’attendait sur le quai ni à la sortie. Une mise en scène qui lui ressemblait. Il avait fait en sorte que je me trouve seul pendant quelques minutes, un peu décontenancé, pour scruter mes réactions, se forger une première idée du genre d’homme auquel il aurait affaire. Au bout d’un moment, je le vis qui m’adressait un signe de la main à travers la vitre baissée de son véhicule, une Mercedes bleu métallisé. Le chauffeur descendit pour m’ouvrir la portière et m’inviter, de manière un peu cérémonieuse, à prendre place auprès de l’écrivain, calfeutré comme un chat dans cet habitacle capitonné de cuir blanc.
Victor Marlioz s’excusa, prétextant un retard involontaire. Je n’en croyais pas un mot, mais fis comme si j’étais dupe de son stratagème. Après m’avoir épié à distance, il gardait les yeux fixés sur moi, pendant que nous commencions à bavarder, et continuait de m’examiner, à bout portant cette fois, avec la même attention dévorante. Il détaillait avec minutie la physionomie studieuse et austère de ce visiteur aux traits émaciés, au teint trop pâle, au sourire un peu froid, comme il avait dû scruter, de loin, sa silhouette ascétique, son allure placide et sa tenue passe-partout. Jamais je n’avais ressenti l’emprise immédiate d’un regard aussi pénétrant. Une telle capacité d’envelopper les êtres, de les cerner, de détecter leurs failles, de percer leurs secrets les mieux enfouis.
Durant le trajet qui nous menait à son hôtel, alors qu’il m’interrogeait sur ce que j’attendais de lui, se déclarant « prêt à tout mettre en œuvre » pour m’aider dans ma tâche, il tint à me préciser, en guise de préambule :
— Tous les écrivains sont des monstres et, dans mon genre, je suis l’un des pires. Il vaut mieux que je vous prévienne, si vous ne le saviez déjà.
Une mise en garde glissée comme un simple rappel, presque de routine. Je ne réagis pas sur l’instant, me demandant ce que signifiait au juste ce semblant d’aveu. Provocation, tentative d’intimidation?
Cette façon de se dépeindre faisait partie de la légende noire qu’il s’était construite. Personne n’était plus doué que lui pour instruire son propre procès. Traître et mystificateur, fils indigne, mauvais père et mauvais mari, il aimait à s’accuser de tous les travers. À l’en croire, tout n’avait été que tromperies, échecs ou manquements dans sa vie. Il prenait plaisir à se dénigrer comme à se vieillir et s’enlaidir. À soixante-quinze ans, il en paraissait dix de plus, après s’être affublé du physique le plus ingrat et inquiétant. Il ne s’épargnait pas. Aussi peu, laissait-il entendre, qu’il avait ménagé celles et ceux – celles surtout – qui avaient eu à pâtir de ses méfaits. Donnant donnant, en quelque sorte. Comme si le jeu était à ce prix, dont lui seul avait fixé les règles.
— Vous pouvez me citer naturellement, crut-il bon d’ajouter. Je n’y vois aucun inconvénient.
Je feignis d’acquiescer, intrigué de le voir si empressé de me livrer des mises au point présumées nécessaires. Aujourd’hui, il ne me paraît plus improbable qu’il ait tout prémédité : les circonstances de notre rencontre, l’étrange connivence qui s’est établie entre nous, les révélations auxquelles il s’est prêté, l’inévitable affrontement qui a suivi… Peut-être a-t-il même été le véritable instigateur de cette lettre anonyme qui a tout déclenché, où il dénonçait ses propres agissements comme s’ils concernaient le plus trouble de ses personnages. Hypothèse qui, s’agissant de lui, n’avait rien d’invraisemblable.
La lettre en question m’était parvenue quelques semaines auparavant. Au début du mois d’août, alors que la plupart de mes confrères journalistes avaient déjà quitté la capitale. J’aurais pu faire comme eux, m’envoler pour une de mes destinations estivales favorites : les îles grecques, Capri ou le Sud marocain. Rien ni personne ne me retenait à Paris. J’assurais la direction des pages littéraires des Échos parisiens, dont l’édition spéciale consacrée aux ouvrages de la rentrée était quasiment bouclée. Il ne me restait qu’à peaufiner ma propre chronique, « Les valeurs de saison », où je passais au crible les romans à lire ou à proscrire. Par scrupule, je ne la remettais qu’au tout dernier moment, soucieux de ne commettre aucun oubli. D’ici là, je disposais de tout le temps nécessaire pour m’enfuir quelque part. Il ne tenait qu’à moi de décider du lieu et du moment : divorcé par simple lassitude après des années d’un mariage pourtant sans anicroches, j’avais retrouvé l’existence libre et solitaire qui me convenait depuis toujours. Mais alors que rien ne m’en empêchait, j’hésitais curieusement à quitter Paris. Comme si un événement particulier devait se produire, un fait d’actualité qui me concernerait d’autant plus que je risquais d’être un des seuls à le remarquer.
C’est ainsi que j’avais appris et aussitôt annoncé dans un entrefilet le suicide de la fille du « grand romancier » Victor Marlioz. La nouvelle, révélée par une télévision canadienne, était passée quasi inaperçue. On ne connaissait ni les raisons ni les circonstances du drame. Survenu, semble-t-il, au début de l’été, il était resté secret jusque-là.
Le lendemain, je trouvai sur mon bureau une enveloppe barrée de noir, portant mon seul nom, Julien Maillard, en lettres majuscules. Quelqu’un avait dû la déposer à la réception du journal sans se faire remarquer, ou la confier à un familier des lieux qui avait opéré en toute discrétion. L’écriture était appliquée, aussi impersonnelle que possible. À l’intérieur, sur un fragment de papier quadrillé, ces deux phrases superposées, dont les derniers mots étaient soulignés avec insistance:
C’EST MARLIOZ QUI L’A TUÉE
ALEXIA EST MORTE
POUR LES BESOINS DE LA CAUSE
Je me méfiais par principe et par expérience de ce genre de courrier, dont l’intérêt était rarement prouvé et le but assez transparent. Je préférais m’en débarrasser le plus souvent et faire comme si je n’avais rien lu. Pourquoi ai-je eu, en découvrant celui-ci, une réaction différente ? Je fus immédiatement fasciné par un message dont la nature pourtant me répugnait. Son expéditeur avait visé juste. Il avait probablement lu un de mes articles consacrés à l’écrivain qu’il incriminait. J’y décrivais ce « monument de la littérature mondiale » comme un manipulateur hors pair dans l’art de nouer ses intrigues et de pousser à bout ses personnages. Mais sans forcément établir de lien entre fiction et destinée de l’auteur.
C’est bien dans cette direction, celle d’une collusion extrême entre l’œuvre et la vie, que mon correspondant anonyme cherchait à m’entraîner. Tout s’y prêtait apparemment. Marlioz passait pour cynique et pervers, réputation qu’il avait lui-même entretenue par vice ou par jeu. Mais en quoi pouvait-il s’être rendu responsable du suicide de sa fille ? Et pour les « besoins » de quelle « cause » eût-il favorisé un tel dénouement ? Ces mots soulignés à dessein, peut-être aurais-je mieux fait de ne jamais chercher à savoir ce qu’ils signifiaient.
En m’y intéressant de trop près, j’avais conscience de m’aventurer sur un terrain périlleux. L’écrivain entendait détenir seul les clés de sa propre histoire. Pressions, menaces de procès, il userait de tous les moyens pour m’empêcher d’y faire intrusion. Aucun biographe non autorisé ne s’était vraiment risqué à braver les interdits qu’on lui opposait. Et même les journalistes les plus téméraires en avaient été réduits à capituler devant les obstacles de tous ordres auxquels ils se heurtaient.
Cette sorte d’aura maléfique dont Victor Marlioz s’était entouré formait, en réalité, son meilleur rempart. Peu lui importaient les rumeurs, les insinuations qui circulaient à son sujet, puisque, non content de ne pas les démentir, il allait jusqu’à donner raison à ses détracteurs. Et sans doute en serais-je resté là à mon tour, considérant que le pire dans son cas était suffisamment connu pour ne pas avoir besoin d’être démontré, si je n’avais été saisi par la violence des accusations portées contre lui. »

Extrait
« – Vous avez la réputation d’un fouineur peu recommandable, c’est pourquoi j’ai jugé plus prudent de vous aider, m’expliquait-il maintenant, la mine un peu narquoise, tandis que nous longions le bord de mer sous un soleil éblouissant.
Il faisait allusion à des scandales récents que j’avais été le premier à dénoncer. Des affaires de plagiat, notamment, qui impliquaient des « auteurs à succès » curieusement célébrés pour l’originalité de leur style. Ce genre de traque paraissait l’amuser, lui qui avait toujours pris soin de ne jamais s’exposer aux indiscrétions de la presse. Il voulait tout savoir, les pupilles à l’affût, de ces auteurs que j’avais démasqués dans mes articles. Connaître les raisons surtout qui m’avaient conduit au fil du temps à démystifier bien des réputations et me valaient d’être aussi estimé que redouté dans le milieu des lettres. Mais je fus dans l’incapacité de répondre à cette question, faute de l’avoir moi-même résolue. Pourquoi, en effet, fouiller dans la vie des autres à la recherche de ce qu’il y a chez eux de faux, de frelaté, de leur part de mensonge et d’imposture ? Je vis à son regard qu’il n’était pas mécontent de m’avoir mis dans l’embarras, comme s’il avait d’ores et déjà réussi à inverser les rôles.
— Je vous préviens, ajouta-t-il sur le même ton d’ironie feutrée, vous ne trouverez chez moi aucune de ces failles qui vous attirent tant chez mes présumés confrères. La plupart, vous avez raison, sont de petits truqueurs qui méritent bien le sort que vous leur réservez. Mon principal travers est tout l’inverse du leur : c’est mon excès de sincérité. Vous aurez remarqué que je n’ai jamais craint d’en user à mes dépens. »

À propos de l’auteur
Jean-Luc Barré est écrivain et éditeur. Il dirige depuis 2008 la collection «Bouquins» chez Robert Laffont. Auteur de nombreuses biographies dont celle en deux volumes de François Mauriac (Fayard, 2009, 2011), lauréat de la Fondation Bleustein-Blanchet pour la Vocation, il a obtenu à deux reprises le prix de la biographie de l’Académie française. Pervers est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)

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50 chroniques de livre

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L’été en poche (59)

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La Chute des Princes

En 2 mots
Sexe, drogue et pas de rock-n-roll. Grandeur et décadence d’un trader, portrait du capitalisme sauvage où rien n’a changé depuis la crise.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Olivia de Lamberterie (ELLE)
« Ce manuel de grandeur et de décadence ne serait que cendres si Goolrick, dans la lignée de sa magnifique œuvre autobiographique, « Féroces », n’arrivait à y trouver une certaine beauté. La rencontre avec Holly, prénommée comme l’héroïne de « Breakfast at Tiffany’s », le déjeuner final avec Carmela donnent à ce roman une élégance morale qui est la marque des princes. Demain sera peut-être un autre jour. »

Vidéo


Robert Goolrick vous présente «La chute des princes» Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville. © Production Librairie Mollat

L’été en poche (38)

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La Fractale des Raviolis

En 2 mots
Après avoir découvert son infortune conjugale, une femme décide d’empoisonner son mari. Mais le fils de la voisine s’invite inopinément à l’heure du repas pour goûter le plat de raviolis…

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Lire un extrait

L’avis de… Bernard Babkine (Marie-France)
« C’est le mathématicien Mandelbrot qui invente le mot « fractale » en 1974 pour designer un objet dont chaque partie ressemble à l’ensemble comme un flocon de neige un chou fleur ou un brocoli. Pas sur que les raviolis entrent dans cette catégorie, même préparés par une femme trompée qui veut en servir à son mari bien assaisonnés et empoisonnés. Pour elle la vengeance est un plat qui se mange chaud. Mais rien ne se passe comme prévu et dans le style très « Marabout bout de ficelle » ce récit gigogne et jubilatoire nous permet de découvrir les étranges vierges de Barhofk un gamin capable de voir les infrarouges ou d’étonnants rats taupes. Bon appétit ! »

Vidéo


Pierre Raufast présente «La fractale des raviolis». © Production Alma éditeur.

Vivre près des tilleuls

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Vivre près des tilleuls
L’AJAR
Éditions Flammarion
Roman
128 p., 13 €
EAN : 9782081389199
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, sur les bords du Léman, à Yens, Morges, Genève, Aubonne, Yvoire, Lausanne ainsi que dans le canton de Neuchâtel, à La Chaux-de-Fonds, La Chaux d’Abel et le Creux du Van. Le Rwanda avec Kibuye et le lac Kivu y sont évoqués, ainsi que des voyages à Venise, Trieste, Vienne, Paris, Munich, Berlin ou Bruxelles.

Quand?
L’action se situe de 1956 à 1960, mais l’histoire antérieure et l’histoire postérieure à cette période-charnière font également partie, en filigrane, de ce récit.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vincent König est le dépositaire des archives de l’écrivaine suisse Esther Montandon. En ouvrant par hasard une chemise classée « factures », il découvre des dizaines de pages noircies, qui composent un récit intime. Esther a donc tenu un « journal de deuil », dans lequel elle a pour la première fois évoqué la mort de sa fille Louise et l’aberrante « vie d’après ». Les souvenirs comme les différents visages de la douleur s’y trouvent déclinés avec une incroyable justesse. Ces carnets seront publiés sous le titre Vivre près des tilleuls.
Roman sur l’impossible deuil d’une mère, porté par une écriture d’une rare sensibilité, Vivre près des tilleuls est aussi une déclaration d’amour à la littérature : ce récit d’Esther Montandon est en réalité l’œuvre d’un collectif littéraire suisse, l’AJAR. Ces dix-huit jeunes auteur-e-s savent que la fiction n’est pas le contraire du réel et que si « je est un autre », « je » peut aussi bien être quinze, seize, dix-huit personnes.

Ce que j’en pense
****
On retiendra tout d’abord la genèse de ce roman né à l’initiative du groupe de jeunes Suisses associés sous L’AJAR – Association de jeunes auteur-e-s romandes et romands. Depuis 2012 ses membres «partagent un même désir : celui d’explorer les potentialités de la création littéraire en groupe. Les activités de l’AJAR se situent sur la scène, le papier ou l’écran. Vivre près des tilleuls est son premier roman.
En préface ainsi qu’en postface, on nous explique comment l’idée a germé d’écrire un roman en une belle nuit d’été. Le chois d’une histoire, d’un personnage, d’un prénom…
« Nous avons d’abord dessiné la vie d’Esther Montandon. Une vie qui commence le 8 mai 1923, à La Chaux-de-Fonds et qui va conduire cette femme à embrasser une carrière d’écrivain. Mais, à quarante ans, devenue mère, Esther Montandon a la douleur de perdre sa fille. « Ce deuil était, pour nous, l’un des seuls événements capables de briser son parcours d’écrivaine – et de ménager, ainsi, une place pour ces fragments. »
Un scénario très habile qui donne à chacun des auteurs un cadre assez précis pour pouvoir participer à cette belle aventure, d’autant que le personnage de Vincent König permet de structurer le tout. C’est à lui que l’on confie le soin de gérer le fonds
Esther-Montandon, c’est-à-dire ce qui reste de « l’autodafé qu’elle a commis à la suite de la mort accidentelle de sa fille Louise, le 3 avril 1960. De cette tragédie, inaugurant dix ans de silence éditorial dans la vie de l’auteure, on ne trouve trace ni dans Trois grands singes ni dans Les Imperdables. Jamais Esther Montandon n’a écrit sur la perte de sa fille. C’est du moins ce que l’on a longtemps cru. »
Or voici qu’en mettant de l’ordre dans les cartons, on découvre des fragments de journal intime qui s’échelonnent de 1956, année de naissance de sa fille Louise aux deux ans qui suivent son décès, le 3 avril 1960.
Quelques pages magnifiques sur ce drame absolu que représente la perte d’un enfant vont suivre, comme nous le confirme Vincent König : « Rien n’a été épargné à l’auteure. Il ne faudrait pas pour autant en conclure que la joie est absente de ces pages. Fidèle à elle-même et malgré la blessure, Esther Montandon module patiemment, et avec obstination, une douleur qui n’appartient qu’à elle. Définitivement tragique et éternellement heureux, transfiguré par l’écriture, le souvenir de Louise s’inscrit désormais pleinement dans la littérature. »
La force de la littérature explose tout ai long de ces pages. L’imagination vient suppléer le vécu, la compassion nous faire partager la douloureuse épreuve que traverse Esther, racontant les jours heureux avec Louise, « Le corps d’une fillette, c’est ce que j’ai pu voir de plus beau. Et de plus intolérable. Ses boucles châtaigne, où j’aimais passer la main. Son nez minuscule, qu’elle avait en commun avec tous les enfants de son âge. Sa tête indolente, qu’elle balançait, légèrement penchée vers l’avant, pour dire non. Un non devant lequel on ne pouvait que céder. Ses bras dodus, ses jambes boudinées qui pendaient du haut tabouret. » puis les jours, les semaines, les mois qui suivent la mort de cet enfant.
«Le téléphone sur les genoux, je prépare mon texte. Maman, Louise a eu un accident cet après-midi. Elle est morte. Maman, j’ai une terrible nouvelle. C’est Louise, elle a eu un accident. Maman, Louise est tombée. On n’a rien pu faire. Écoute maman, ta petite-fille a fait une grave chute. Elle est morte. Louise est morte. Morte. Morte. Je répète le mot vingt fois dans ma tête. Je veux lui faire perdre son sens, le réduire à une syllabe creuse. Morte. Louise est morte. Je prends le combiné. Je compose le numéro. Je tombe sur mon père et réalise qu’il y a longtemps qu’on a incinéré maman.»
Puis, plus loin… « Ce soir, Louise dort en terre. Ce sera le cas pour tous les soirs à venir. Toutes les nuits du monde. (…) Ici repose Louise Montandon (1956-1960), notre fille bien-aimée. Jamais ma vue n’a porté si loin. À travers les allées, à travers les branches des tilleuls.
« Le chagrin est moins un état qu’une action. Les heures d’insomnie, puis le sommeil en plomb fondu sur les paupières, la prostration dans le noir, la faim qui distrait la douleur, les larmes qu’on ne sent plus couler : le chagrin est un engagement de tout l’être, et je m’y suis jetée. On me dit de me reprendre, de faire des choses pour me changer les idées. Personne ne comprend que j’agis déjà, tout le temps. Le chagrin est tout ce que je suis capable de faire. »
On pourrait dès lors recopier toutes les pages de ce trop court roman qui, comme l’écrivent ses auteurs multiples est aussi une puissante déclaration d’amour à la littérature : « Oui, nous avons mené cette aventure avec sérieux, travaillant avec acharnement à la justesse du texte, l’asséchant sans relâche, traquant toute complaisance. Au début, tout le monde y allait de son commentaire sur la mort, tout le monde prouvait le caractère définitif de son sentiment. C’était répétitif et lourd. Nous avions huilé ce qui devait être sec, poli ce qui devait être tranchant. »
On attend avec impatience la nouvelle production de L’AJAR !

68 premières fois
Blog Les Jardins d’Hélène 
Blog Domi C lire 
Le Blog de passion de lecteur (Olivier Bihl)
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Blog A l’ombre du noyer (Benoît Lacoste)
Blog Libfly (Catherine Airaud)

Autres critiques
Babelio 
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff)
L’Hebdo (Isabelle Falconnier)
Le Courrier (Thierry Raboud)
Tribune de Genève (Marianne Grosjean)

Extrait (Avant-propos)
« Lorsque Esther Montandon m’a laissé la responsabilité de ses archives, en 1997, je me suis trouvé face à une masse de documents divers : cartes postales, pièces administratives, courriers, coupures de journaux… À quoi s’ajoutait le lot commun de tous les écrivains dont la recherche fait son miel : brouillons griffonnés épars, pages dactylographiées avec ou sans annotations autographes, et trois carnets de notes.
Reconnaissant de cette marque de confiance, je me suis attelé à la tâche avec un enthousiasme qui n’a cessé de décroître devant l’ampleur du travail. Même si la mort de l’auteure, l’année suivante, a ravivé un temps l’intérêt du public pour ses écrits, l’œuvre est peu à peu tombée dans l’oubli.
Cette production exigeante a parfois été jugée trop mince – Esther Montandon n’a publié que quatre livres de son vivant. On la réduit par ailleurs souvent au seul Piano dans le noir (1953), le premier et le plus connu de ses textes. C’est sous-estimer les richesses que recèlent ses trois autres ouvrages. Il n’y a qu’à relire Bras de fer (1959), portrait acide et jubilatoire d’une Suisse hésitant entre tradition et modernité, ou Trois grands singes (1970), nouvelles dans lesquelles l’auteure revendique son engagement féministe en dépeignant sans concessions une société patriarcale. Enfin, la gerbe de ses souvenirs d’enfance, magnifiquement nouée dans les fragments des Imperdables (1980), offre dans un style épuré un aperçu poétique et documentaire du Rwanda et de la Suisse des années 1930. En dehors de cela, il n’y a rien.
L’ensemble du fonds Esther-Montandon ne contient que la matière relative à son activité depuis le début des années 1960. Tout ce qui précède – cahiers, brouillons, manuscrits, projets en cours, dont atteste sa correspondance – a disparu dans l’autodafé qu’elle a commis à la suite de la mort accidentelle de sa fille Louise, le 3 avril 1960. De cette tragédie, inaugurant dix ans de silence éditorial dans la vie de l’auteure, on ne trouve trace ni dans Trois grands singes ni dans Les Imperdables. Jamais Esther Montandon n’a écrit sur la perte de sa fille. C’est du moins ce que l’on a longtemps cru.
Comment donc décrire mon émotion lorsqu’un matin d’hiver 2013, en mettant de l’ordre dans les cartons qu’elle m’avait confiés, je découvre une pochette étiquetée « factures », pochette que j’ai dû manipuler vingt fois sans jamais l’ouvrir – renfermant une petite liasse manuscrite.
Et tout est là, miraculeusement préservé. »

A propos de l’auteur
L’AJAR – L’Association de jeunes auteur-e-s romandes et romands s’est constituée le 28 janvier 2012 à Genève. Ses membres partagent un même désir : celui d’encourager et d’offrir une visibilité à la création littéraire par le biais de projets collectifs (lectures, rencontres et publications sur la scène, le papier ou l’écran). Ils sont 18 à avoir contribué à l’écriture de Vivre près des tilleuls. (Source : Éditions Flammarion / Livres Hebdo)

Site internet de l’association
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Un homme dangereux

FRECHE_Un_homme_dangereux

Un homme dangereux
Émilie Frèche
Stock
Roman
288 p., 19,50 €
ISBN: 9782234079854
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris. Alger, Tanger et Essaouira sont les étapes de tournage d’un film. Des voyages à Nice, au Mexique, à Belgrade sont également évoqués dans le roman ainsi que le Grand-Bornand, Venise, Marrakech ainsi que Ramatuelle et Bénerville.

Quand?
L’action se situe de nos jours, dans une période que l’on peut situer de 2013 à 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
« – Maintenant que tu as vraiment quitté ton mari, on va pouvoir parler. Je veux que tu deviennes ma femme. Je t’aime, je veux vivre avec toi, mais avant, il faut que tu laisses tes enfants.
– Pardon ?
– Je suis sérieux. Il faut que tu les laisses à leur père, je te dis ça pour leur bien. Elles seront très heureuses avec lui ; ils partiront vivre en Israël, ce sera beaucoup plus simple, et tu iras leur rendre visite pour les vacances.
– T’es complètement malade.
– Tu sais bien que non, puisque c’est comme ça que ça va se terminer pour les juifs de France. Sept mille juifs sont partis rien que cette année, c’est moi qui l’invente ? Bientôt, il n’y aura plus de juifs en France. Plus un seul juif. Tu te rends compte, un peu ? Le grand rêve de Vichy réalisé par des Merah, des Nemmouche, des Kouachi. Que des petits-enfants de bicots qu’on a fait venir du bled pour assembler des boulons, et qui feront mieux que les idéologues du Troisième Reich, sans même avoir besoin de vous mettre dans des trains. Tout ça simplement en jouant avec votre peur. Quelle intelligence ! Quelle économie, surtout. La France nettoyée pour pas un rond.»
« Pourquoi est-on toujours attiré par les histoires qui ne sont pas faites pour nous ? »

Ce que j’en pense
***
En juin 2013 Émilie Frèche se rend au Lutetia pour la remise du Prix Orange (pour son roman Deux étrangers). Parmi les auteurs présents, le chroniqueur du Point Patrick Besson. C’est sans doute lui l’homme dangereux décrit dans ce nouveau livre écrit en deux ans. Les indices sont en effet légion et le petit milieu de l’édition et des médias parisiens pourront en faire leurs choux gras. Certains ne s’en sont du reste pas privés.
Concentrons-nous pour l’heure sur ce qui fait le vrai sel de cette histoire, à savoir l’imbrication de la vie dans la littérature et vice-versa : «– C’est fini entre nous, Adam. Je te quitte. » Cette phrase prononcée page 257, l’auteur l’aura imaginée tant de fois, essayé de savoir comment cette rupture pourrait se dérouler, comment son mari et sa fille réagiraient, quelles pourraient être les conséquences. Car elle en était sûre, il ne pouvait en être autrement. Les circonstances, l’emprise que Benoît Parent exerce sur elle et l’usure de sa vie de couple devaient forcément mener à cette extrémité. «J’ai compris alors, en prononçant cette phrase, que je n’étais plus dans la réalité mais dans le roman que je n’avais pu achever en raison de mon accident à l’épaule, et j’ai eu la sensation horrible d’être passée du côté de la folie, car cela signifiait que je n’écrivais plus ma vie – ce qui était déjà en soi une maladie – mais que j’inventais des choses pour pouvoir les vivre, comme si mon existence ne suffisait plus, comme si à force de m’en être servie, je l’avais épuisée. »
De ce seul point de vue, le roman a déjà quelque chose de fascinant. Mais l’onde de choc qu’il provoque se démultiplie par la relation amour-haine entretenue au fil des pages.
Le hors d’œuvre nous est en quelque sorte livré par une rencontre opportune un soir de salon du livre déprimant et la relation qui s’ébauche avec un ancien copain, l’amant gentil.
Mais après la routine de la vie de couple vient la routine de la liaison extra-conjugale. Pour un faire un bon roman, il faut davantage de sel à l’histoire. C’est là qu’intervient un écrivain plus âgé, un chroniqueur impertinent doublé de relents antisémites. Autrement dit tout ce qu’une romancière, réalisatrice et essayiste, essayant d’analyser pourquoi les juifs continuent d’être persécutés, doit à priori rejeter.
Mais avant de condamner, ne faut-il pas essayer ? Si tout son entourage la met en garde, cette relation n’en devient-elle pas plus excitante ?
Jusqu’à cette scène de la chambre d’hôtel ou l’entraîne Benoît et où elle l’attend nue sous les draps, on va partager son attente, sa frustration, sa colère et son désir.
Après l’humiliation qu’elle va subir, on se dit que cette fois elle a compris. Qu’elle n’ira pas plus loin.
Sauf qu’il faut alimenter le livre qu’elle a entrepris d’écrire et il lui manque des éléments. Ne faut-il pas les vivre ? Et qui du roman ou de la vie aura le dernier mot…
Je vous laisse le découvrir, non sans souligner le côté prémonitoire de ces lignes écrites en août dernier avec le sentiment qu’un monde était définitivement mort : « Le nombre de chômeurs avait encore augmenté, d’autres affaires de corruption avaient éclaté, l’extrême droite était devenu le premier parti de France, l’âge moyen des candidats au Djihad était passé à quinze ans, de plus en plus de filles de convertis se disaient prêts à mourir pour la « cause » tandis qu’un peu partout en France, des mosquées étaient vandalisées et des imams insultés, quant aux juifs, il continuaient à se faire tirer dessus parce que juifs mais ils étaient moins nombreux car beaucoup avaient quitté les pays ».

Autres critiques
Babelio
Le Point
Le Magazine littéraire
Chronicart
Culturebox
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
A bride abattue
Blog Micmélo littéraire
Blog Tu vas t’abîmer les yeux

Extrait
« Le Lutetia ? Le Bel Ami ? Le Montalembert ? Le Montalembert, je connais bien la directrice, on aura une belle chambre, a-t-il dit, mais allez savoir pourquoi, il s’est arrêté dans la rue Stanislas devant un petit hôtel du même nom, deux étoiles, dont la porte vitrée n’était pas plus large que celle d’un cabinet de toilette et il m’a dit entre. La chambre standard était à quatre-vingt-cinq euros pour deux personnes, petit-déjeuner inclus. Il m’a demandé ma carte de crédit. Sur le coup, j’étais tellement troublée que je n’ai pas bien compris pourquoi, mais j’ai obéi tout de même, sorti mon portefeuille et réalisé que ma Visa avait expiré – qu’allait-il bien pouvoir penser de moi ? Je lui ai donné celle d’Adam, c’était la seule qui fonctionnait. Sans la regarder, Benoît l’a tendue au réceptionniste en précisant que nous resterions pour le week-end. J’ai compris à ce moment-là seulement que c’était cet hôtel. Cet hôtel-là, pourri, qu’il avait choisi, et qu’il faisait payer à mon mari. Mais je n’ai pas protesté. J’étais trop médusée, complètement sidérée par le fait d’avoir osé donner sa carte et d’être maintenant incapable de la récupérer. Le petit homme au pull en laine, derrière son comptoir, a pris une empreinte au sabot, à l’ancienne, et je ne l’en ai pas empêché. Je crois que j’avais le cœur qui battait trop fort. Il nous a demandé ensuite nos passeports et si nous avions des bagages, des questions, une connaissance approximative du quartier, je me suis dit alors que ça ne s’arrêterait jamais, que non, jamais il ne nous laisserait monter, mais au bout d’un moment, je me suis tout de même retrouvée dans cet escalier minuscule, devançant Benoît qui, avec sa tête, s’amusait à me toucher les fesses, et malgré mon absence totale de désir j’ai pensé c’est bien, c’est très bien, c’est parfait, il faut y aller maintenant, il faut le faire, une fois que ce sera fait, ce sera terminé. La chambre se trouvait au troisième étage, sur un palier à peine plus grand qu’une cabine d’ascenseur. Benoît m’a demandé de m’écarter, ce que j’ai fait comme j’ai pu, en me positionnant dans la partie de l’escalier qui montait au quatrième, et il a glissé la clef dans la serrure. La porte s’est ouverte lentement. Depuis ma place, j’ai pu tout de suite avoir une vue d’ensemble, en plongée, de la chambre – ses dimensions, ses couleurs ternes, ses meubles rustiques, et même au-delà, un aperçu de la façade lézardée de la cour aveugle sur laquelle nous donnions ; je ne crois pas qu’on pouvait faire plus sordide.
– Merde, a juré Benoît, j’ai oublié mes médicaments. Il y a une pharmacie juste en bas, tu ne voudrais pas aller me les chercher ?
– Oui, si tu veux. Il m’a regardée un instant, puis il s’est corrigé :
– Non, en fait, je préfère y aller moi. Je n’ai pas d’ordonnance, il faut que je leur explique. Je reviens tout de suite, d’accord ? Tout de suite, tout de suite ! Déshabille-toi, mets-toi nue sous les draps et attends-moi.
J’ai acquiescé d’un signe de tête. Il avait déjà disparu. »

A propos de l’auteur
Émilie Frèche est romancière. Elle est l’auteur, entre autres, de Deux étrangers (prix Orange 2013 et prix des lycéens d’Île-de-France 2013). (Source : Editions Stock)

Site Wikipédia de l’auteur

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La Fractale des Raviolis

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La Fractale des Raviolis
Pierre Raufast
Alma
Roman
268 p., 18 €
ISBN: 2362791215
Paru le 21 août 2014

Où?
De Maubeuge à Marseille, en passant par Martigues et de nombreux autres lieux

Quand?

Le roman est situé de nos jours, avec des incursions dans plusieurs périodes historiques, notamment en 1699, quand une épidémie de peste ravage le Sud de la France.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il était une fois une épouse bien décidée à empoisonner son mari volage avec des raviolis. Mais, alors que s’approche l’instant fatal, un souvenir interrompt le cours de l’action. Une nouvelle intrigue commence aussitôt et il en sera ainsi tout au long de ces récits gigognes. Tout ébaubi de voir tant de pays, on découvre les aventures extraordinaires d’un jeune garçon solitaire qui, parce qu’il voyait les infrarouges, fut recruté par le gouvernement ; les inventions stratégiques d’un gardien de moutons capable de gagner la guerre d’Irak ; les canailleries d’un détrousseur pendant l’épidémie de peste à Marseille en 1720 ou encore la méthode mise au point par un adolescent sociopathe pour exterminer le fléau des rats-taupes.
Véritable pochette surprise, le premier roman de Pierre Raufast ajoute à la géométrie rigoureusement scientifique, la collision jubilatoire du probable et de l’improbable.

Ce que j’en pense
****

Si vous êtes un lecteur-joueur, alors vous allez adorer ce premier roman. Imaginez que l’on vous donne une bonne douzaine d’histoires qui n’ont à priori rien à voir entre elles et, comme pour le spièces d’un puzzle, votre mission sera de les attacher les uns aux autres pour en faire un ensemble cohérent. Sans oublier qu’avec la dernière pièce posée, vous découvrirez la cohérence de l’ensemble.
C’est ce qui vous attend avec « La Fractale des raviolis ». Après avoir découvert son infortune conjugale, une femme – la narratrice – décide de tuer son mari. Mais comme elle n’a pas envie de moisir en prison, elle élabore un scénario aussi efficace que fatal: l’empoisonnement. Tout semble se dérouler on ne peut mieux, le mari étant ravi de pouvoir déguster le plat de raviolis concocté avec soin par son épouse.
C’est alors que le fameux grain de sable vient enrayer la machine: le fils de la voisine s’invite inopinément à l’heure du repas. Le plat de raviolis a déjà pris la direction de la table… Du coup, la question n’est plus de tuer le mari, mais de sauver le jeune innocent. L’innocence, parlons-en justement. Et voilà comment l’auteur passe d’un sujet à l’autre, non pas du « coq-à-l’âne », mais des moutons aux rats-taupes serait-t-on tenté de dire. Car tout un bestiaire va venir égayer le récit, par exemple les sauterelles que l’on prend un malin plaisir à éliminer de quelque 50 manières différentes.
En dire ici plus sur ce récit-gigogne serait dommage, tant on prend de plaisir à passer de chapitre en chapitre dans un autre univers, voire dans une autre époque sans que jamais cela paraisse incongru.
L’auteur est ingénieur et informaticien. On dira qu’il a parfaitement assimilé le principe de l’hyperlien. Vous savez, c’est ce formidable outil qui vous permet sur internet d’en savoir immédiatement plus sur le « sujet dans le sujet » et qui, de clic en clic, vous entraîne de plus en plus loin de l’endroit où vous vouliez initialement aller. Avec Pierre Raufast, cela se passe de la même manière, sauf que vous avez la garantie de retomber sur vos pieds à la fin du livre. Et connaître le dénouement de cette vengeance machiavélique.

Autres critiques
Babelio
L’Humanité
Cultur’elle (Caroline Doudet)
Page des libraires (Jean-François Delapré)

Citations
« J’aurais dû prendre cette décision beaucoup plus tôt.
Mais tuer son premier amour – fût-il le plus abject des êtres – mérite toujours un temps de réflexion, d’acceptation et de préparation. Ne pas le rater. Ne pas être soupçonnée. Ne pas perdre l’assurance-vie. Il me fallut plusieurs mois pour trouver un plan sûr garantissant ses trois points.
Au début, je me suis cassé la tête sur la question du cadavre. Où cacher le corps? Les solutions fournies par les romans policiers me semblaient trop compliquées.» (p. 19-20)

A propos de l’auteur
Né en 1973 à Marseille, Pierre Raufast a grandi à Martigues. Il a suivi une formation d’ingénieur à l’École des Mines de Nancy. Informaticien, il vit et travaille à Clermont-Ferrand. (Source: Alma Editeur)
Blog personnel

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La Chute des Princes

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La Chute des Princes
Robert Goolrick
Anne Carrière
Roman
Littérature étrangère
230 pages, 20 €
ISBN: 2843377374
Paru en août 2014

Version poche parue en janvier 2016
ISBN: 9782264068293

Où?
Aux Etats-Unis, à New-York, avec des escapades dans les Hamptons et à Las Vegas.

Quand?
Le roman est situé dans une période allant des années quatre-vingt au début des années 2000.

Ce qu’en dit l’éditeur
New York, années 1980. Robert Goolrick nous invite au bal des vanités, où une bande de jeunes hommes vont vendre leur âme au dollar et se consumer dans une ronde effrénée, sublime et macabre. Ils ont signé pour le frisson, une place sur le manège le plus enivrant que la vie ait à leur offrir.
Et ces princes vont jouer toute la partie: les fêtes, les drogues, l’alcool, les corps parfaits des deux sexes, les pique-niques dans la vaisselle de luxe, les costumes sur mesure taillés par des Anglais dans des tissus italiens, les Cadillac, le sexe encore et toujours, les suites à Las Vegas, des morts que l’on laisse en chemin mais pour lesquels il n’est pas besoin de s’attarder parce qu’on va les retrouver vite. Vite, toujours plus vite, c’est la seule règle de ce jeu. Aller suffisamment vite pour ne pas se laisser rattraper. Parce que les princes sont poursuivis par de terrifiants monstres : le sida, les overdoses, le regard chargé de honte de leurs parents, le dégoût croissant de soi-même, un amour s’excusant de n’avoir sauvé personne.

Ce que j’en pense
****

Sexe, drogue et pas de rock-n-roll. Dans un style sans fioritures, le narrateur nous raconte comment il est devenu trader, subitement très riche et comment il a, tout aussi subitement, tout perdu. Entre «Wall Street» et «Le Bûcher des vanités», Robert Goolrick ajoute sa pierre à l’édification des «gens normaux», de ceux qui ne dépensent pas plusieurs milliers de dollars lors d’un repas avec des amis, qui conçoivent très bien que l’on peut s’amuser sans une ligne de coke et qu’une soiröer peut se terminer agréablement sans avoir recours à l’amour tarifé.
J’imagine ici les cris d’orfraie de ceux qui pensent qu’une accumulation de clichés ne font pas un bon roman. Sauf que la réalité à ici dépassé la fiction et que l’auteur a pris bien soin de raconter l’histoire da manière très factuelle, sans vouloir ni jugement, ni considération morale. C’est ce qui le rend si terrifiant: un peu comme dans une spirale infernale, il n’y a guère moyen d’échapper à cette existence. Le jour où, après une partie de poker avec le patron, on signe son contrat, il faut se plier aux règles non écrites de la corporation: littéralement se tuer au travail pour gagner de plus en plus d’argent et ensuite se tuer dans les compensations pour dépenser de plus en plus d’argent. Le libéralisme dans tous ses excès peut faire rêver…
En refermant ce livre, on se dit qu’il tient avant tout du cauchemar. Un cauchemar aussi inéluctable que la fin promise à ses collègues flambeurs qui ont contracté le Sida. Osons du reste le parallèlle avec la crise financière. On n’ose pas imaginer que devant un tel carnage, le monde va rester les bras ballants. Mais après les belles déclarations d’intention, force est de constater que rien n’a vraiment changé. Un roman salutaire à mettre entre les mains des forcenés du capitalisme.

Autres critiques
Babelio
Le Point
L’Express
Le JDD
ELLE

Citations

« Quand vous craquez une allumette, la première nanoseconde elle s’enflamme avec une puissance qu’elle ne retrouvera jamais. Un éclat instantané, fulgurant. L’incandescence originelle.
En 1980, j’ai été l’allumette et je me suis embrasé pour n’être plus qu’une flamme aveuglante. Cette année-là, j’étais un missile pointé droit sur vos tripes – dégage de mon chemin ou je t’abats. Je n’en suis pas fier. En fait, j’en rougis de honte rien que d’y penser. Mais c’était comme ça. Aujourd’hui je ne suis plus le même homme, tout est différent. À l’époque j’étais cette pointe de lumière ardente vers laquelle tout et tous convergeaient. On pouvait me voir distinctement depuis l’espace, étincelle blanche et pénétrante, traçant sans pitié ni culpabilité son sillon dans le coeur de la ville la plus chaude et la plus flamboyante du monde. Si vous aviez été de sortie dans le cosmos un de ces soirs-là, vous vous seriez retrouvé aux premières loges de mes outrances publiques et de mes excès privés. Sous la couette à mille dollars, sur le matelas à quinze mille, dans ma douche carrelée de marbre, ou dans la veste sur mesure en cachemire noir qui me tenait chaud les soirées neigeuses d’hiver – dans ma vaste illumination, j’étais incontournable.
Je ne le dis pas avec fierté. Je ne présente pas d’excuses. Je décris des faits irréfutables. J’avais tellement de charme que j’aurais convaincu un poussin d’éclore, ou vendu la clim à un Esquimau mort.
Après des milliers d’heures passées entre les mains des meilleurs entraîneurs dans la salle de sport la plus chère du monde, mon corps avait atteint une telle perfection que les femmes se bousculaient pour entrer dans ma chambre où elles restaient littéralement bouche bée, à remercier la chance qui les avait placées dans ma ligne de mire, qui avait fait d’elles, ne serait-ce qu’une nuit, les plus belles créatures de la terre, avec leurs bras graciles, leur épiderme aussi doux que la peau de chamois, leur odeur – mon Dieu, cette odeur – et leur chevelure dorée cascadant sur leurs épaules pour venir effleurer mon torse. Il suffisait d’un regard pour qu’elles sentent la chaleur et la faim tirailler leur ventre, avant même de connaître mon nom. D’ailleurs, elles s’en moquaient, j’aurais aussi bien pu être tueur en série qu’évêque.
Il fallait me voir, fermement campé dans mes chaussures Lobb directement envoyées de Londres, avec mes jambes puissantes, capables de soulever cent trente kilos de fonte ou de franchir les gratte-ciel d’un bond félin, et tout le reste de mon corps – bassin et hanches souples, ventre aussi dur et plat qu’un lac gelé et pourtant si chaud sous la paume. Peu importait à ces femmes de se faire marquer au fer rouge. Pareilles à ces toxicos incapables de s’arrêter avant la dernière dose, elles savaient bien qu’ensuite il y aurait le supplice du sevrage, et malgré ça n’aspiraient qu’à la jouissance aiguë de la piqûre, qu’à être pénétrées par l’aiguille incandescente – moi.»

A propos de l’auteur
Robert Goolrick vit dans une petite ville Virginie avec ses deux chiens Preacher et Judge. Son roman Une femme simple et honnête, N°1 sur la liste du New York Times, fera prochainement l’objet d’une adaptation cinématographique confiée au réalisateur David Yates. Féroces a reçu en france un accueil prodigieux de la part des critiques, des libraires et des lecteurs.. (Source: Editions Anne Carrière)

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Vieux, râleur et suicidaire – La Vie selon Ove

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Vieux, râleur et suicidaire
La Vie selon Ove

Fredrik Backman
Presses de la Cité
Roman
Littérature étrangère
343 pages, 21,50 €
ISBN: 2258103665
Paru le: 13.03.14

Où?
En Suède.

Quand?
Le roman est situé de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La nouvelle comédie irrésistible venue de Suède !
« Ove et le chat se sont rencontrés un matin à six heures moins cinq. Le chat a détesté Ove sur-le-champ. Le sentiment était plus que réciproque. »
Dans le lotissement où il vit depuis quarante ans, Ove est connu pour être un râleur de la pire espèce. Mais depuis qu’il est sans travail, il se sent seul et inutile. Il erre dans sa maison, fait des rondes de quartier pour relever les infractions des habitants. Jusqu’au jour où, las de cette routine, il décide d’en finir. Corde au cou, debout dans le salon, il est prêt à passer à l’acte…
C’est sans compter l’arrivée de nouveaux voisins et d’un chat abandonné. Interrompant involontairement ses tentatives de suicide, ceux-ci vont peu à peu pousser Ove dans ses derniers retranchements et le ramener à la vie !
Tel un chat de gouttière amoché et craintif, à la fois drôle et touchant, Ove réveille l’instinct protecteur qui sommeille en chacun de nous. Mais attention, il griffe !

Ce que j’en pense
****

J’ai succombé à mon tour au charme de ce roman. Si je suis à priori plutôt hésitant devant les modes qui tendent à nous faire croire que les meileurs auteurs de thrillers glaçants viennent du froid et qu’il existe aussi en Scandinavie une veine d’auteurs de comédies mettant en scène de vieux ronchons aussi excentriques que philosophes.
D’un autre côté, il suffit de prendre la peine de se plonger dans le livre pour se faire une opinion. C’est ce que j’ai donc fini par faire. Force est de constater que l’on s’attache très vite au personnage principal de cette comédie grinçante, car on connaît tous un Ove autour de nous. Suivant notre âge il est comme notre frère, notre oncle, notre père ou notre grand-père.
Un de ces «vieux» qui ne comprennent rien aux technologies numériques et à la génération Y, qui ne jurent que par l’ampoule à filament, le moteur à explosion – surtout celui de la Saab – ou la tondeuse à gazon thermique.
Ove se retrouve donc veuf et incompris, au milieu de voisins qui ont des modes de vie bien différents du sein, sans véritables perspectives sinon de mettre fin à ses jours.
Sauf qu’un suicide n’est pas forcément aisé, surtout dans un monde où on ne peut même plus faire confiance dans la solidité d’une corde, où les voisins ont toujours quelque chose à vous demander et où les voyageurs n’arrivent même plus à attendre patiemment les trains sur les quais de gare.
Bref, s’il vous est déjà arrivé de rouspéter devant un dysfonctionnement quelconque, voire une administration tâtillone, sachez que grâce à Ove vous pourrez savourer l’heure de la vengeance. Avec délectation!

Autres critiques
Babelio
Psychologies
Femina
Elle
France bleu (La grande librairie)

Citations
« La société actuelle ne jure plus que par l’informatique ; on ne peut plus bâtir de maison avant qu’un consultant engoncé dans une chemise trop petite n’ait compris comment allumer un ordinateur portable. Les gens croient-ils que le Colisée et les pyramides de Gizeh ont été construits de cette façon ? Bon Dieu, on avait érigé la tour Eiffel en 1889, mais à présent, personne n’est fichu de tracer le plan d’un simple pavillon de plain-pied sans s’interrompre pour recharger un téléphone ! »

A propos de l’auteur
Né à Stockholm en 1981, Fredrik Backman enchaîne les petits boulots avant de devenir journaliste. En 2012, il publie son premier roman, Vieux, râleur et suicidaire – La vie selon Ove, qui remporte un succès retentissant en Suède, avec plus de 500 000 exemplaires vendus en un an. Actuellement en cours de publication dans une douzaine de pays, cette nouvelle comédie qui vient du froid place d’emblée son auteur parmi les écrivains suédois sur lesquels il faut compter. (Source: Presses de la Cité)

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Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

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Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
Patrick Modiano
Editions Gallimard
Roman
Littérature française
ISBN Papier: 2070146932

Où?
L’action se déroule comme souvent chez Modiano à Paris.

Quand?
Le roman est situé de nos jours avec quelques retours vers le passé.

Ce qu’en dit l’éditeur
« – Et l’enfant? demanda Daragane. Vous avez eu des nouvelles de l’enfant?
– Aucune. Je me suis souvent demandé ce qu’il était devenu… Quel drôle de départ dans la vie…
– Ils l’avaient certainement inscrit à une école…
– Oui. À l’école de la Forêt, rue de Beuvron. Je me souviens avoir écrit un mot pour justifier son absence à cause d’une grippe.
– Et à l’école de la Forêt, on pourrait peut-être trouver une trace de son passage…
– Non, malheureusement. Ils ont détruit l’école de la Forêt il y a deux ans. C’était une toute petite école, vous savez…»

Ce que j’en pense
***

S’agissant de Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature, on serait tenté de dire que chacun de ses livres est abondamment commenté par les critiques et qu’il n’est guère besoin d’en rajouter. Il me semble pourtant que la plupart des articles que j’ai lu sur son dernier roman puisent dans la même encre: ils se contentent souvent de dire que Modiano fait du Modiano, qu’il écrit toujours le même livre? Que «Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier», ressasse jusqu’à la perfection les thèmes et la fameuse musique modianesques. Ce n’est certes pas faux, mais cela occulte d’après moi l’aspect le plus passionant de ce 28e opus, à savoir celui de la technique littéraire.
En lisant ce livre on comprend en effet très bien comment Modiano travaille et pourquoi il lui aurait été très difficile d’écrire un autre livre. Prenons l’argument de départ, la perte de son carnet d’adresses par le narrateur, un romancier ayant une certaine notoriété. Comme il n’a guère l’usage de ce carnet, il est surpris qu’on puisse l’appeler pour lui rendre. L’écrivain a alors deux possibilités. Il peut envisager d’une part que cette personne veuille simplement lui rendre service, mais alors l’histoire s’arrête là. Reste alors la seconde possibilité: que la personne profite de sa découverte pour tenter de s’immiscer dans sa vie. C’est évidemment ce qui arrive. Son interlocuteur devient du coup un importun qui tente de s’inscruster. Il affirme connaître l’une des personnes mentionnées dans le carnet et veut en savoir plus. Il est aussi assez malin pour intégrer sa compagne dans le jeu, histoire de ne pas concentrer sur lui les foudres du romancier.
Voilà du coup l’écrivain pris au piège: il n’a pas d’autre choix que de s’interroger sur ce qu’il sait de cette personne. Pourquoi ce nom figure-t-il dans son carnet? Comment se sont-ils connus? Quelle place occupe encore le personnage dans sa vie? Et voilà l’écheveau des souvenirs qui se déroule…
Les lieux, les personnes, les objets, les odeurs. Et cette bataille entre ce qui a vraiment existé et ce que l’imagine en a fait. Du coup, il est bien secondaire de savoir si ce garage a bien existé à tel endroit où si ce restaurant comporte bien une arrière-salle. Non, ce qui compte, c’est bien la musique qui se dégage de ces pages, symphonie toujours inachevée, mais que l’on conserve longtemps en tête après avoir refermé le livre.

Autres critiques
Babelio
Telerama
Le Figaro
L’Express
Les Inrocks
Libération

Citations
« Cet après-midi de l’année dernière, le 4 décembre 2012 – il avait noté la date sur son carnet – , l’embouteillage se prolongeait et il demanda au chauffeur de taxi de prendre à droite la rue Coustou. Il s’était trompé quand il croyait voir de loin l’enseigne du garage, puisque le garage avait disparu. Et aussi, sur le même trottoir, la devanture de bois noir du Néant. Des deux côtés, les façades des immeubles paraissaient neuves, comme recouvertes d’un enduit ou d’une pellicule de cellophane d’un blanc qui avait effacé les fissures et les taches du passé. Et, derrière, en profondeur, on avait dû se livrer à une taxidermie qui achevait de faire le vide. Rue Puget, un mur blanc remplaçait les boiseries et le vitrail de l’Aero, de ce blanc neutre couleur de l’oubli. Lui aussi, pendant plus de quarante ans, il avait fait un blanc sur la période où il écrivait ce premier livre et sur l’été où il se promenait seul avec dans sa poche la feuille pliée en quatre : POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER. »

A propos de l’auteur
L’académie suédoise a décerné, le 9 octobre 2014, le prix Nobel de littérature à Patrick Modiano « pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation».
Patrick Modiano est né à Boulogne-Billancourt le 30 juillet 1945. Il passe son enfance dans divers pensionnats à Biarritz, Jouy-en-Josas et en Haute-Savoie. Ses parents étant souvent absents, il est très tôt livré à lui-même. Il entretient ainsi des rapports privilégiés avec son jeune frère Rudy, qui disparaît à l’âge de dix ans. Ce drame hantera son œuvre. Il termine ses études à Paris au lycée Henri-IV et passe son baccalauréat. Il ne fait pas d’études universitaires et se consacre directement à l’écriture. Patrick Modiano compte à cette époque, parmi ses proches amis, l’écrivain Raymond Queneau, qui sera témoin à son mariage. Il poursuit une quête d’identité à travers un passé douloureux ou énigmatique dès son premier livre La Place de l’étoile paru en 1968. Il a reçu le prix Goncourt en 1978 pour Rue des boutiques obscures . Auteur d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles chez Gallimard, il a coécrit les scénarios de Lacombe Lucien de Louis Malle et de Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau. Il est également l’auteur de Catherine Certitude , illustré par Sempé et publié en 1988, aux Éditions Gallimard Jeunesse.
Patrick Modiano a reçu le Grand prix national des Lettres (1996), le Grand prix de littérature Paul-Morand (2000) et le Prix mondial Cino Del Duca pour l’ensemble de son œuvre (2010). [Source: Editions Gallimard]

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