L’amour à la page

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En deux mots:
Franck Thomas est un écrivain incompris, à moins qu’il ne se fasse des illusions sur son talent. Car son éditeur rejette son dernier manuscrit. Il lui faut alors accepter de jouer les nègres pour un livre de jeunesse, car il n’a plus les moyens de ses ambitions.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’écrivain au génie méconnu

Franck Thomas nous raconte ses déboires dans le milieu de l’édition, entre manuscrit refusé, travail de commande et passion amoureuse. L’amour à la page est une satire très réussie.

Après avoir vendu 57 exemplaires de son premier roman, Franck pourrait être content que Goliath M., son éditeur, veuille poursuivre avec lui son aventure éditoriale. Ils ont d’ailleurs évoqué ensemble la manière dont sa carrière pourrait vraiment décoller. Mais Franck n’en fait qu’à sa tête, persuadé qu’il détient un formidable manuscrit et que le public ne tardera pas à reconnaître son génie.
Seulement voilà, le milieu de l’édition regorge d’auteurs incompris, d’éditeurs malhabiles ou encore de critiques incapables. L’enfer, c’est les autres !
Son «bijou de perfection» s’intitule Père Goriot Exorciste et part à la recherche d’un nouvel éditeur.
En attendant, il faut bien faire bouillir la marmite et voilà Franck embarqué dans un travail alimentaire, écrire le texte d’un album pour la jeunesse illustré par Julia Linua, une jeune femme qu’il pourrait trouver à son goût si elle n’était pas aussi désagréable. À moins ce ne soit lui qui ait un problème avec la femmes, car Nathalie Smisse – qui entend s’occuper de sa carrière en tant qu’agent littéraire – lui déplaît aussi par son côté par trop directif. Mais a-t-il le choix?
Entre compromis et compromission, on se promène dans la jungle éditoriale, d’un Salon du livre aux bureaux des éditeurs. Si les scènes sont caricaturales, elles n’en restent pas moins empreintes d’un joyeux cynisme et d’un humour décalé. C’est ainsi que notre auteur est invité à dédicacer un livre sur le stand des éditions du Seuil dont «le texte a été composé par l’intelligence artificielle (–) avant d’être finalisé par le service éditorial de la maison». On en frémit d’avance!
Et si l’ego surdimensionné du «nouveau Balzac» devrait nous le rendre antipathique, on se prend à compatir aux déboires de cet écrivain en chair et en os qui se fait railler un peu partout, y compris par la mère de Julia, particulièrement acerbe. Le découvrant avec un bustier de sa fille dans les mains, elle lui lance: «Remarquez, tous les grands écrivains sont passés par les maisons closes, vous ne faites que perpétuer la tradition.»

L’amour à la page
Franck Thomas
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
217 p., 18 €
EAN 9782373050783
Paru le 10/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Franck Thomas est le plus grand écrivain vivant… sauf que personne ne s’en rend compte! À commencer par son éditeur, qui refuse son nouveau manuscrit, celui qui devait lui apporter (enfin!) le succès tant mérité. Débute alors pour le romancier une quête à travers la jungle éditoriale, ou la rencontre forcée avec une illustratrice jeunesse va réveiller les fantômes du passé, mettre son ego à l’épreuve et le poussera à découvrir le véritable sens de l’écriture…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Liseuse hyperfertile
Blog Bonnes feuilles et mauvaise herbe

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« — Franck, je ne comprends pas.
Je suis face à Goliath M., président des éditions Deus Ex Machina. Mon éditeur.
— Non vraiment, je ne comprends pas. On avait une bonne lancée. Un truc qui marchait. Quelque chose de sûr. Un auteur, quoi. Tu avais ta place pile entre la chick-lit de Siegfried et la dark fantasy de Pauline. Bon, 57 exemplaires vendus pour un premier roman, c’est pas le Graal, mais ça laissait une marge de progression appréciable. C’est un risque que je voulais prendre. Je t’avais soigneusement réservé le créneau de la satire, et je crois que tu ne t’es pas bien rendu compte de l’ampleur des sacrifices que cela représente. Tu vois cette pile par terre, qui dépasse mon bureau ? C’est la dose quotidienne des manuscrits satiriques reçus. Rien qu’aujourd’hui ! Et rien que les satiriques ! Regarde ! Une montagne où se terrent des pépites qui ne demandent qu’à être dénichées, et que j’envoie depuis six mois tous les soirs aux ordures, parce que c’est à toi que j’ai choisi de faire confiance pour porter haut les couleurs de la maison sur le terrain de la raillerie sociétale. Et qu’as-tu fait de cette confiance ? Tu peux me le dire, Franck?
Je pourrais essayer, mais il ne m’en laisse pas
le temps.
— Tu l’as trahie.
S’écrase entre nous le manuscrit que je lui ai remis deux jours plus tôt.
— Tu peux me dire où est le chef-d’œuvre promis? J’ai bien cherché, je te jure, mais crois-moi, il n’y en a pas une ligne dans cette soupe. C’est quoi, ce machin informe? Et c’est quoi, ce pseudonyme ridicule: «Grimhal»? Est-ce que je t’ai demandé de me pondre sous un nom absurde une bouse hérético-historico-horrifique que même L’Harmattan n’aurait pas l’audace de sortir la veille du dépôt de bilan? Est-ce que je t’ai appelé pour te dire : « Allô Franck, mes bouquins ont un peu trop de succès, je commence à rouler sur l’or, arrête immédiatement le hit que t’es en train de produire pour plancher plutôt sur une resucée de classique que les profs de français depuis un siècle ont réussi à faire détester à la quasi-totalité de la population française»?
Piqué par sa propre ardeur, il s’éjecte de son siège et perd presque l’équilibre. J’aimerais bien l’aider, mais je ne trouve rien de mieux à lui soumettre en cet instant qu’un silence courtois : il n’en a pas fini, je le sens bien, et je ne voudrais pas le couper dans une de ses litanies dont il a le secret.
— Je n’ai plus rien à te dire. Adieu, Judas.
Ah, tiens non. Je me serai décidément trompé jusqu’au bout. Il me tend une main molle, détourne le regard et je n’ai plus qu’à prendre la porte, mon manuscrit sous le bras.
C’est fini. J’ai perdu mon éditeur.
La chair de ma chair, le cri de mes entrailles est à présent sans maison, sans parrain, sans avenir.
Je suis un peu sonné, mais pas plus inquiet que ça. Un éditeur, c’est comme un videur de club: lorsqu’il te refoule, c’est qu’il est temps d’aller écouter les chansons répétitives du voisin. Et comme il y a plus de gens encore qui aiment écrire que danser, je sens que je ne suis pas près, dans ce domaine, de manquer de boîtes aux portes desquelles aller faire la queue. Ce n’est pas parce qu’un type avec un peu de pouvoir te met dehors, sous le prétexte qu’il n’aime soudain plus la couleur de tes chaussures ou de tes métaphores, qu’il faut se remettre intégralement en question et perdre foi en son mojo.
À peine rentré dans l’appartement poussiéreux que j’occupe depuis bientôt deux ans, je repêche ainsi, juste au-dessous d’un exemplaire corné de mon premier manuscrit, la vieille liste d’éditeurs prétendants composée du temps de ma chaste jeunesse, prêt à repartir à l’assaut. Mais dans ma main, ces feuilles froissées ont soudain le poids du passé. Elles font remonter le souvenir des difficultés traversées, et au fond de ma poitrine, une émotion que je m’étais pourtant juré de bannir à jamais.
Le doute.
Je relève la tête: autour de moi, les étagères qui couvrent l’intégralité des murs débordent de centaines d’ouvrages aux couvertures jaunies, aux noms oubliés, au destin achevé. Tous ces livres qui m’accueillent, et que je n’ai pas lus… Je suis certainement leur dernier compagnon, peut-être le dernier témoin de leur existence furtive : ont-ils reçu le prix des efforts fournis pour les faire exister ? Tous ces auteurs, tous ces inconnus… Ont-ils eux aussi tenté de courir la voie du succès, celle que je m’évertue à vouloir emprunter?
J’attrape le premier volume qui me tombe sous la main. Sur la page de garde, une dédicace: «À Micheline, perle des bibliothécaires et capitaine intangible sur les flots de la médiocrité littéraire.»
Micheline. Elle, ne doutait pas.
Je fouille encore un peu, ressors sa dernière lettre.
Franck,
Une vieille bique comme moi, tu auras su l’apprivoiser. Chapeau. Quand tu m’as apporté ton premier roman, je t’ai envoyé paître comme tous les morveux de ta génération. Mais dès les premières lignes, j’ai su que tu avais autre chose dans le ventre. Je savais que le meilleur restait à venir. À la bibliothèque, j’étais fière que tu me demandes des références, des conseils parfois. Depuis que je suis à l’hôpital, les collègues m’apportent les bouquins, ça va de ce côté-là. Je sais que tu veux me rendre visite, mais je ne suis pas belle à voir, et tu as mieux à faire. Tu ne peux pas t’empêcher de m’envoyer des citations pour me remonter le moral, petit malin, mais ça me donne l’envie de te fiche une rouste. Combien de fois faudra-t-il que je te répète de te concentrer sur ce qui compte vraiment ! Laisse tomber la vieille carne, et sers-lui plutôt ce qu’elle attend : le chef-d’œuvre, bon Dieu de bernique. Tu l’as dans les tripes, il faut bosser pour le sortir, et ça, ça ne peut souffrir aucune distraction.
Puisque ces mots seront mes dernières recommandations, je vais me répéter, parce que je sens bien que c’est nécessaire pour le joli couillon que tu n’as pas fini d’être : oublie l’adolescence, laisse tomber l’amour. L’amour ne sert à rien, tu as un autre destin, et ça s’appelle la postérité. Ne te fais pas aimer par une seule personne, fais-toi adorer par toutes. Le seul amour qui vaille est celui de la littérature. Pour ça, tu dois pouvoir travailler sereinement, te concentrer entièrement sur ton œuvre. J’ai passé tous mes salaires dans ces foutues Gauloises qui me le rendent bien maintenant, mais au moins je peux te laisser mon appartement. Tu verras avec le notaire. J’ai toujours pensé que la vie après la mort ne valait le coup que si elle se passait entre les pages d’un bouquin de Cortázar. Mais maintenant que je sais qu’elle sera dans un chef-d’œuvre de Franck Thomas, je pars beaucoup plus tranquille.
Ta grosse Micheline fumante.
Ça fait plus d’un an et demi qu’elle m’a laissé dans ses affaires, la vieille solitaire. Avec son matou, qu’elle a gentiment oublié de mentionner et dont le nom gravé sur le collier, Sève, indique pourtant le rôle qu’il devait jouer dans sa vie.
Je repense à ce que la bibliothécaire disait à propos du ménage. « Faire la poussière, mais pour quoi faire? Elle reviendra toujours de toute façon, et pendant ce temps-là, je peux lire un bouquin de plus. Faut pas se tromper de combat, Franck, surtout quand on a les meilleures armes, comme toi. Tu es le nouveau Baudelaire, ne l’oublie jamais. »
Peut-être Micheline, mais même Baudelaire doit se taper de racheter des croquettes et changer la litière deux fois par semaine, grâce à toi. Alors qu’il est allergique aux poils de chat. Et que le cliché de l’écrivain avec son minet le fait vomir. Éternuer, plutôt: Sève a bien compris que je parlais d’elle, elle débarque avec le prétexte d’aller se frotter le dos contre les couvertures jaunies, pour me fiche en réalité la queue sous le nez et susciter au passage une crise d’éternuements qui la fait bondir de délicieuse surprise. Je ne peux m’empêcher de la prendre dans les bras.
Micheline, où que tu sois, je sais que tu attends toujours ton paradis. Le premier roman n’était pas à la hauteur, mais cette fois-ci, c’est la bonne, je te le promets. Pas question de flancher. Je ne te laisserai pas dans les limbes. Ce coup-ci, et tous ceux d’après, c’est le chef-d’œuvre.
Comment ai-je bien pu en douter un instant?
Je me relève plein d’allant, plus fort que jamais.
Mon pauvre Goliath, si tu savais. Tu viens de passer à côté de la chance de ta vie.
Une bonne séance d’impressions, quelques formulations soignées, et voilà: le joyau de la future rentrée littéraire débarque dans les boîtes aux lettres physiques et numériques de quelques nouveaux éditeurs triés sur le volet.
Heureux les plus matinaux d’entre eux; les droits de publication s’offrent à eux.
Je m’endors en pensant à ces yeux émus qui découvriront, au point du jour, la beauté de cette œuvre promise à un avenir éternel, l’alliance ultime de la grande littérature et du roman de genre.
Mon précieux, mon bijou de perfection:
Père Goriot Exorciste
« L’existence n’est qu’une succession de combats pour la survie; l’âme du héros ne connaît de repos que dans la tombe, auréolée d’une gloire décrochée au terme d’années d’un labeur solitaire, silencieux et, bien sûr, incompris. Une fois la dernière mouture d’un roman postée, la première chose à faire, c’est de commencer le suivant.»
Je ne sais plus de quel auteur Micheline avait tiré ce conseil, mais puisque je suis bien obligé de patienter avant de recevoir les retours exaltés de mes correspondants sur mon Père Goriot Exorciste, autant lui donner raison. Même pour les plus modestes des éditeurs que j’ai sollicités, il ne faut pas attendre de réponse avant plusieurs jours, hélas. Cela m’enrage, mais autant donc mettre ce temps à profit pour poser les bases du prochain best-seller – ce sera toujours ça de gagné.
Je me lève ainsi de bonne heure, attrape sans l’ouvrir mon ordinateur et, muni de ce bâton de pèlerin, après avoir versé les croquettes de Sève et entrouvert la fenêtre pour lui laisser sa liberté, je quitte l’appartement débordant de papiers en tous genres pour aller prêcher, sur les pages encore immaculées, la bonne parole littéraire aux générations futures.
L’antre de mes tourments créateurs m’attend: le café de la place à côté de chez moi, ce Danube bien nommé où je navigue parmi les îlots de consommateurs indifférents pour aller rejoindre la table numéro 8 dans le coin au fond de la salle – mon bureau secret. De là, gracieusement alimenté en café par les serveurs complices, j’affronte à chaque visite les remous du réel à la poursuite de ma chimère, de ma sirène-muse, l’alliée invisible de mes conquêtes journalières.
Alliée particulièrement invisible aujourd’hui cepen­dant, je dois le reconnaître. J’ai beau chercher dans les moindres recoins de mon horizon surchargé de Spritz et classico-burgers, jusque dans les refrains des tubes des années 80 qui se déversent en boucle par les haut-parleurs depuis quatre heures, pas la plus petite once d’inspiration ne vient faire décoller mon clavier.
— Je peux vous encaisser?
Un visage surgit à l’extrémité de la scène. Je ne lui en tiens pas rigueur et continue de chercher à l’arrière-plan le sujet de mon prochain brûlot.
— J’ai fini mon service, je peux vous encaisser s’il vous plaît?
Malgré tous mes efforts pour l’ignorer, le visage insiste. Je suis contraint de quitter ma concentration montante pour faire cesser le mouvement perturbateur.
— Euh… il doit y avoir erreur, demandez à vos collègues.
Ça ne semble pas avoir l’effet voulu, puisque le visage, que j’identifie désormais comme celui d’une jeune femme aux traits tirés, entre encore un peu plus à l’intérieur de ma zone personnelle au point de flirter avec une proximité équivoque qui me met particulièrement mal à l’aise – l’effet recherché, sans doute.
— Il n’y a pas d’erreur, vous avez pris dix-sept cafés depuis ce matin, vous nous devez quarante-quatre euros vingt, j’ai fini mon service donc je vous encaisse maintenant, merci. Carte ou espèces?
Prenant cette fois-ci la mesure du problème, je me tourne vers l’importune d’un air désolé.
— Pardon, ce n’est pas de votre faute, lui dis-je d’une voix douce. Ça peut arriver à tout le monde. Vous êtes nouvelle et j’aurais dû vous prévenir dès mon arrivée : je suis écrivain. N’en parlons plus, ça me fait plaisir de vous rencontrer. Je m’appelle Franck, mais vous pouvez m’appeler Grimhal. Et vous?
Peut-être n’a-t-elle pas bien entendu, ou bien peut-être est-elle encore plus novice que je ne le pensais, car ses sourcils ne défroncent pas d’un poil, au contraire je crois lire sur son visage une irritation nouvelle dont je ne comprends décidément pas l’origine, ce qui m’oblige à me justifier d’une voix que je tente de maintenir aimable malgré tout.
— Vous savez: les écrivains, les cafés parisiens… non, toujours pas? Bon, on peut dire que le Danube aujourd’hui, c’est un peu les Deux Magots du vingt et unième siècle, n’est-ce pas? Vous pensez vraiment qu’André Breton payait ses cafés?
— Oh, fachtre… J’en ai aucune idée, mais moi ce que je dois payer, c’est mon loyer. Donc si vous voulez bien ne pas faire d’histoire, ça me permettrait en plus de ne pas louper mon bus et de ne pas perdre une demi-heure à attendre le suivant à cause d’un écrivain néobohème qui s’imagine que sa révolution surréaliste de comptoir suffit à l’affranchir du plus élémentaire des respects vis-à-vis des travailleurs précaires, dont il a manifestement le luxe de ne pas devoir faire partie.
Et sans plus me poser la question de mon mode de paiement, elle me tend l’appareil à carte bancaire avec plus d’agressivité encore qu’elle n’en a mise dans sa tirade.
Je fulmine en tapant mon code. Qu’elle insiste pour obtenir un paiement que tous ses collègues prendraient pour une insulte, c’est déjà insupportable, mais qu’elle joue sur la corde de sa précarité pour me contraindre au silence, voilà qui frise l’impertinence. Est-ce de ma faute, après tout, si je bénéficie d’un logement gratuit et pas elle? Tout le monde ne peut pas être le nouveau Baudelaire, au fond. Reproche-t-on à Flaubert ou Proust de n’avoir pas eu à s’acquitter d’un loyer?
Contrairement à eux de surcroît, si j’ai le gîte, je n’ai pas le couvert, et la gratuité des cafés n’est qu’une maigre consolation pour l’artiste indigent qui peine à remplir son assiette du revenu de ses écrits encore méconnus. Par un exercice d’équilibre budgétaire à la limite de l’imaginable, j’ai déjà réussi à tenir jusqu’à aujourd’hui avec le paiement ridicule que Goliath m’a consenti à la signature de mon premier roman. Mais mon compte en banque, sur lequel subsistaient quelques dizaines d’euros en attendant le nouveau virement de l’éditeur qui n’arrivera jamais, vient d’être vidé par la faute de cette nouvelle serveuse. Sent-elle la corde qu’elle serre sur le cou du pauvre être en disette qu’elle vient, en plus, d’humilier en public?
Un effroyable soupçon me traverse alors. Même élocution assassine, même propension à vouloir entraver ma réussite…
— Vous ne seriez pas la fille de Goliath M., par hasard?
Elle me rend ma carte bancaire en levant les yeux au ciel. J’en profite pour l’observer en détail, histoire de traquer les ressemblances physiques avec l’éditeur : taille moyenne, cheveux bruns coupés au carré, regard émeraude… pas grand-chose à voir avec le grand dadais qui m’a éconduit hier. Fortuite conjuration des imbéciles, alors? La serveuse disparaît déjà au bout du comptoir.
J’avais un espace de travail bienveillant et serein, une place tranquille au milieu du monde, un havre de paix ; on vient de me le ravir. La serveuse coupable reparaît au bout du comptoir. Sans un regard pour la salle, elle file vers la sortie, à présent vêtue d’une veste de sport en nylon au dos orné d’un dragon d’or et d’argent.
Mon esprit se détourne de la colère du moment, et plonge soudain dans des strates d’humiliation beaucoup plus anciennes.
Car je connais cette veste. Je reconnais ce dragon.
Cette veste, j’ai croisé sa semblable, sa sœur! il y a plus de quinze ans de cela, portée par quelqu’un que j’aurais aimé oublier pour toujours.
Ces flamboiements d’or et d’argent, ce sont ceux que j’avais sous les yeux quand, au collège, Boris Molki, le beau Boris, le beau parleur, le premier en sport, l’idole des filles, m’humiliait devant toute la classe en moquant mon apparence, ma timidité, mon manque d’élégance et d’éloquence.
Ce dragon, et le visage qui y est depuis associé, je les avais soigneusement relégués le plus loin possible de ma conscience, pour qu’ils cessent de hanter mes moindres moments d’angoisse. Cette maudite serveuse me replonge la tête dans un passé honni.
Une suée glacée me coule le long de l’échine.
Mais je ne suis plus le petit garçon d’antan. Je suis écrivain, bon sang! Le nouveau Baudelaire, le nouveau Balzac!
Boris Molki. Je vais t’expulser une fois pour toutes de mon cerveau, te coucher sur le papier pour que plus jamais tu ne t’en relèves. En garde ! Je combattrai ton dragon de ma plume à la pointe affûtée. Tu seras ma charogne : du spectacle de ton horreur, je ferai naître la beauté. Et par l’entremise de cette veste que je ne me laisserai plus prendre en pleine face, je me vengerai de tous ceux – et toutes celles! – qui portent si effrontément tes couleurs.
La serveuse s’éloigne sur la place, son propre dragon sur le dos. Pour éviter de m’appesantir tout de suite sur la crise financière dans laquelle son petit caprice vient de me plonger, je me jette dans le récit destiné à me venger de sa réalité outrancière, par l’entremise de Boris Molki. Tout est possible avec les mots, c’est ce qui les rend si délectables.
Elle a tourné au coin de la rue. Je l’imagine courir pour attraper son bus, s’asseoir, puis sortir un de ces guides du mieux-vivre, du mieux-penser, du juste-aimer, une de ces protubérances infâmes de la junk littérature bien-être contemporaine qui inonde les étals des librairies et fait la fortune des pseudo-éditeurs en peine d’exigence. Cette pensée redouble mon ardeur. Saint Georges coule dans mes veines ; mes doigts cavalent sur le clavier. Et chacun de leurs coups débite du dragon à la pelle.
Dans l’attente du déferlement d’enthousiasme que déclenchera la lecture de mon Père Goriot Exorciste, la puissance créatrice est à nouveau à l’œuvre. Rien ne pourra l’arrêter.»

Extrait
« Mais une autre main plus sèche encore me coupe brutalement l’appétit en m’expédiant à l’intérieur d’un taxi qui démarre aussitôt. Sur la banquette arrière, à mes côtés, le feutre se soulève, la gabardine s’ouvre: mon étrange inconnu est une femme d’une quarantaine d’années. Elle lance un œil rapide dans le rétro.
— Vous pouvez enlever les postiches. Le danger est écarté.
Je me retourne. À travers le pare-brise arrière, William Belhomme le vendeur de liberté lève vers nous un poing vengeur, tandis que les feuilles de mon ultime dernier recours se noient dans le caniveau.
— Vous n’êtes pas le premier qu’il essaie d’escroquer. Tous les jours, il est là, à guetter les auteurs qu’il s’apprête à racketter, à cent mètres de chez Grasset. Et moi, je guette à cent mètres derrière lui. C’est ce qu’on appelle la chaîne du livre. Parce que vous avez bien compris que tout ce qu’il vous promettait, c’est vous qui alliez le payer de votre poche, n’est-ce pas? Vous avez failli être le maillon faible, mais ne vous en faites pas, je suis là maintenant pour défendre vos intérêts.
Sous mon nez se tend une main dont j’ai déjà éprouvé la fermeté.
— Agent Smisse, à votre service. Nathalie Smisse.
La main se dégage.
— À partir de maintenant, tout passe par moi. Vous ne parlez plus à personne sans mon autorisation, vous ne signez évidemment rien sans mon autorisation et vous n’écrivez plus une ligne supplémentaire avant d’avoir touché le chèque correspondant. Je prends dix pour cent sur tous vos revenus, adaptations et produits dérivés compris, et dans tous les cas c’est vous qui payez les taxis.
Elle se tourne vers moi.
— Bon, vous me le filez ce roman, ou je rappelle Guillaume Musso pour lui dire que j’ai du temps à lui consacrer finalement? »

À propos de l’auteur
Franck Tomas est né en 1982. Il est auteur et consultant en scénario pour la télévision et le cinéma. Après un premier roman, La fin du monde est plus compliquée que prévu (2018), il publie L’amour à la page (2020). (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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La dédicace

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En deux mots:
Une primo-romancière doit régler un dernier détail avant la parution de son livre, trouver la dédicace qu’elle mettra en exergue de son roman. Une demande assez banale, qui va pourtant nous entraîner dans un parcours tour à tour drôle, dramatique, initiatique et… révélateur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un début prometteur

Leïla Bouherrafa a eu l’idée originale de publier un premier roman qui met en scène une jeune romancière… qui publie un premier roman. Il ne lui manque plus que La dédicace.

À Paris au petit matin, une jeune femme erre dans les rues, un peu nauséeuse. Elle aurait pourtant toutes les raisons de se réjouir car son éditrice l’attend pour mettre la dernière main à son premier roman prêt à partir à l’imprimerie! Elle n’est guère plus à l’aise en arrivant dans les bureaux de la prestigieuse maison, rue Saint-Denis. Elle sait que la réceptionniste la jalouse un peu, car a publié un recueil de nouvelles aussitôt oublié et tente de faire son trou comme pigiste. Et puis Hortense, son éditrice qui lui fait signer les derniers papiers lui rappelle qu’elle doit encore lui fournir une dédicace. Simple formalité? Non, car sa petite fille trouve que c’est le plus important dans un roman!
La voilà repartie, tout aussi nauséeuse, à la recherche de ces quelques lignes qui ne l’inspirent guère. Son amie Yvette, prostituée, ne peut pas l’aider malgré son bagout, pas davantage que ses voisins, occupés par une inscription énigmatique peinte dans le hall «Michel Sardou a le sida». Après avoir déjeuné avec sa mère – ce qui termine de la convaincre qu’elle ne mérite pas qu’elle lui dédie son livre – elle va essayer de se changer les idées dans un cinéma rue Rambuteau. Mais quand une idée fixe vous tenaille, il devient difficile de se concentrer sur autre chose.
La dédicace devient vite une obsession. Passant devant une librairie, elle va feuilleter des dizaines d’ouvrages et collectionner autant de dédicaces qui ne lui serviront finalement à rien.
On s’amuse de ses pérégrinations, des anecdotes qui parsèment son récit et qui débouchent sur un constat plutôt brutal: il lui faut trouver au plus vite possible quelqu’un qu’elle aime pour lui dédicacer son livre!
Vous croiserez ensuite un SDF, le cadavre d’un voisin, Vanessa, la vendeuse noire de chez Sephora, sa copine Alice qui chasse les hommes car son horloge biologique tourne ou encore un chien mort. Sans oublier l’escapade au salon du livre de Brive-la-Gaillarde qui va aussi lui réserver quelques surprises et quelques rencontres. Et au moment où l’échéance se rapproche, on aura passablement ri de ces épisodes truculents, parsemés de jolies formules telles que «le matin vous maudissez, le soir vous périssez» et de cette inspiration qui la pousse vers une galerie d’art pour rencontrer la fille de son éditrice. Mais je n’en dirais pas davantage, sinon que ce premier roman vous ravira. Quoi de mieux pour débuter une nouvelle année littéraire?

La dédicace
Leïla Bouherrafa
Allary Éditions
Roman
290 p., 18,90 €
EAN : 9782370732637
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Brive-la-Gaillarde et à Argenteuil.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Son premier roman part à l’imprimerie, et elle ne sait pas à qui le dédicacer…
Une jeune femme s’apprête à publier son premier roman. Elle vit seule, son téléphone ne vibre pas, elle a de plus en plus de mal à aimer sa mère. À qui pourrait-elle dédicacer son livre ? Son éditrice lui donne trois jours pour trouver.
Férocement drôle et émouvant, La dédicace est l’histoire d’une quête sentimentale dans un Paris peuplé de solitudes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Je suis toujours triste le samedi soir car il me semble que le monde ne me laisse que deux options : la fête ou le suicide. Feindre ou mourir. Et comme les effets des deux sont sensiblement identiques, je préfère allumer une cigarette.
Chapitre 1
Il faut bien dire qu’elle était laide. D’une laideur grossière et terrifiante. Il fallait l’imaginer toute vêtue de gris et suintante de désespoir. Elle ressemblait à une vieille femme ridée emmaillotée dans sa vieillesse et ses erreurs. C’était palpable. À chaque fois que je la voyais, j’étais prise de la même nausée, comme si un serpent s’enroulait autour de mes organes jusqu’à les étouffer. Ça commençait doucement, un léger mouvement à l’intérieur, délicat, comme une note de musique, puis très vite, ça s’intensifiait, ça se faufilait entre les organes, ça s’imprégnait dans le moindre tissu, jusqu’à ne faire qu’un avec mon sang. Une fois qu’elle était là, c’était comme si elle y avait toujours été. J’avais l’impression d’être faite de plomb et de n’être rien d’autre qu’un corps sans forces, sans vie mais tout de même douloureux.
Ce matin, comme à son habitude elle était laide. Cette ville était faite pour les romans, le cinéma, les fashion weeks, mais sûrement pas pour la réalité. Seules quelques vieilles promenaient leurs chiens ou traînaient leurs chariots de courses comme elles l’auraient fait d’un cadavre. En passant près d’elles, je jetai furtivement des coups d’œil curieux à l’intérieur cherchant tant bien que mal à comprendre ce que l’on pouvait acheter à une heure si matinale. Quelques olives, de la confiture, des tranches de jambon et du vin blanc. Rien dont Paris se souviendra. Du chocolat et un paquet de bretzels. Des bonbons au gingembre et de l’huile d’olive. J’ai dû m’approcher un peu trop de l’une d’elles car elle m’a lancé un regard noir et a ramené son chariot contre sa cuisse décharnée. Confuse, je lui ai fait un sourire amical qu’elle ne m’a pas rendu et j’ai pressé le pas adoptant la démarche de celle qui sait où se rendre mais n’en a pas envie.
La ville dormait encore ; les clochards aussi. J’étais, à quelques exceptions près, seule dans Paris. J’aurais pu y être en dix minutes mais j’avais fait détour sur détour si bien qu’à un moment il m’avait semblé entendre la mer mais ce n’était que le métro qui passait sous mes pieds. J’avais découvert il y a quelques mois que ma nausée était moins vivace quand j’empruntais des rues pour la première fois. Dans cette ville, j’étais heureuse à chaque fois que j’avais l’impression d’être ailleurs. Mais cette stratégie avait évidemment ses limites. Comme Paris ne faisait aucun effort, j’étais inexorablement amenée à me retrouver face à une rue dont j’avais déjà foulé les pavés. Alors, la nausée revenait, insidieusement, comme un frisson.
Je privilégiais toujours des chemins qui me faisaient passer près de la Seine. Il me semblait que ma nausée et mes rêveries étaient toujours plus douces à ses côtés. La simple perspective de plonger dans l’eau sale et glacée suffisait à les calmer. À cette heure, les boîtes des bouquinistes étaient encore fermées et ressemblaient à des tombeaux. Tout près, la Seine charriait des canettes en métal et ses noyés. J’ai continué de la longer encore un moment. Une ambulance est passée en trombe, en hurlant, réveillant ainsi la ville et ses gens qui dormaient encore. À son passage, une vieille aux cheveux bouclés a sursauté. Ici, on voudrait entendre la mer mais il n’y a que les sirènes. J’ai frôlé des publicités pour déodorant et de tristes façades de pierre puis, soudain, je n’ai plus eu le choix. Si je continuais de longer la Seine, je manquerais mon rendez-vous. Il fallait que je bifurque à gauche. J’ai attendu que le feu piéton passe au vert et j’ai traversé doucement comme si j’avais rendez-vous avec l’enfer. Je devais être l’être humain le plus lent de ce globe. Malgré le ciel bleu de novembre, tout était gris. Les trottoirs, les boutiques et l’atmosphère. Même les bruits. La ville faisait un bruit de métal qu’on écrase. Chaque bruissement était empli d’aigreur. Enfin parvenue de l’autre côté, j’ai été saisie d’un frisson imperceptible. J’ai retrouvé l’odeur familière de l’anis et de la déconfiture. Partout devant moi s’étalaient des pierres que j’avais déjà vues et des boutiques dans lesquelles j’étais déjà entrée.
De toute façon, dans cette ville, à chaque fois que je retrouvais mon chemin, j’étais presque déçue. »

Extrait
« Je n’écoutais pas. Puis, en me raccompagnant à la porte de son bureau, elle a ajouté cette phrase :
– Tu sais, ma fille dit que ce qu’il y a de plus important dans un livre, c’est la dédicace.
Il y a des phrases comme ça, elles sont tragiques. On ne voudrait jamais les entendre. En disant ces mots, elle a secoué la tête dans un petit rire, comme si quelqu’un venait de lui glisser à l’oreille une bonne blague ou qu’un homme venait de lui faire un compliment sur ses seins. Alors, je lui ai demandé laquelle de ses filles disait ça, car sur le coup, ça m’a paru vraiment capital de le savoir et elle m’a dit avec le ton que l’on prend pour énoncer une évidence :
– La petite.
Elle m’a saluée avec un sourire chaleureux qui m’a transpercée. J’aurais voulu qu’elle me prenne dans ses bras. Sa main dans la mienne était lourde et chaude. Puis en fermant la porte d’une manière que j’ai trouvée trop brutale, elle a lâché comme une reine à un sujet:
– J’attends ta dédicace, alors.
Alors… eh bien alors, dans l’interstice de cette porte, des mots terribles venaient d’être prononcés. Sans surprise, Paris n’a pas bronché. »

« Cette rue était laide et ressemblait à un animal en qui on ne pouvait pas avoir confiance. À peine avais-je mis un pied sur son trottoir dépravé que j’ai eu un haut-le-cœur. L’odeur d’urine mélangée à celle du goudron me donnait envie de prendre mes jambes à mon cou. J’ai aperçu Yvette au loin. Yvette était la doyenne de cette portion de la rue Saint-Denis, une Noire bien en chair, toujours vêtue d’un imprimé animal, et qui jouait sans équivoque avec le cliché de la femme noire sauvage et bestiale. »

À propos de l’auteur
Leïla Bouherrafa a 29 ans. Elle enseigne le français dans une association qui accueille de jeunes réfugiés. La dédicace est son premier roman. (Source: Allary Éditions )

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Un homme dangereux

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Un homme dangereux
Émilie Frèche
Stock
Roman
288 p., 19,50 €
ISBN: 9782234079854
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris. Alger, Tanger et Essaouira sont les étapes de tournage d’un film. Des voyages à Nice, au Mexique, à Belgrade sont également évoqués dans le roman ainsi que le Grand-Bornand, Venise, Marrakech ainsi que Ramatuelle et Bénerville.

Quand?
L’action se situe de nos jours, dans une période que l’on peut situer de 2013 à 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
« – Maintenant que tu as vraiment quitté ton mari, on va pouvoir parler. Je veux que tu deviennes ma femme. Je t’aime, je veux vivre avec toi, mais avant, il faut que tu laisses tes enfants.
– Pardon ?
– Je suis sérieux. Il faut que tu les laisses à leur père, je te dis ça pour leur bien. Elles seront très heureuses avec lui ; ils partiront vivre en Israël, ce sera beaucoup plus simple, et tu iras leur rendre visite pour les vacances.
– T’es complètement malade.
– Tu sais bien que non, puisque c’est comme ça que ça va se terminer pour les juifs de France. Sept mille juifs sont partis rien que cette année, c’est moi qui l’invente ? Bientôt, il n’y aura plus de juifs en France. Plus un seul juif. Tu te rends compte, un peu ? Le grand rêve de Vichy réalisé par des Merah, des Nemmouche, des Kouachi. Que des petits-enfants de bicots qu’on a fait venir du bled pour assembler des boulons, et qui feront mieux que les idéologues du Troisième Reich, sans même avoir besoin de vous mettre dans des trains. Tout ça simplement en jouant avec votre peur. Quelle intelligence ! Quelle économie, surtout. La France nettoyée pour pas un rond.»
« Pourquoi est-on toujours attiré par les histoires qui ne sont pas faites pour nous ? »

Ce que j’en pense
***
En juin 2013 Émilie Frèche se rend au Lutetia pour la remise du Prix Orange (pour son roman Deux étrangers). Parmi les auteurs présents, le chroniqueur du Point Patrick Besson. C’est sans doute lui l’homme dangereux décrit dans ce nouveau livre écrit en deux ans. Les indices sont en effet légion et le petit milieu de l’édition et des médias parisiens pourront en faire leurs choux gras. Certains ne s’en sont du reste pas privés.
Concentrons-nous pour l’heure sur ce qui fait le vrai sel de cette histoire, à savoir l’imbrication de la vie dans la littérature et vice-versa : «– C’est fini entre nous, Adam. Je te quitte. » Cette phrase prononcée page 257, l’auteur l’aura imaginée tant de fois, essayé de savoir comment cette rupture pourrait se dérouler, comment son mari et sa fille réagiraient, quelles pourraient être les conséquences. Car elle en était sûre, il ne pouvait en être autrement. Les circonstances, l’emprise que Benoît Parent exerce sur elle et l’usure de sa vie de couple devaient forcément mener à cette extrémité. «J’ai compris alors, en prononçant cette phrase, que je n’étais plus dans la réalité mais dans le roman que je n’avais pu achever en raison de mon accident à l’épaule, et j’ai eu la sensation horrible d’être passée du côté de la folie, car cela signifiait que je n’écrivais plus ma vie – ce qui était déjà en soi une maladie – mais que j’inventais des choses pour pouvoir les vivre, comme si mon existence ne suffisait plus, comme si à force de m’en être servie, je l’avais épuisée. »
De ce seul point de vue, le roman a déjà quelque chose de fascinant. Mais l’onde de choc qu’il provoque se démultiplie par la relation amour-haine entretenue au fil des pages.
Le hors d’œuvre nous est en quelque sorte livré par une rencontre opportune un soir de salon du livre déprimant et la relation qui s’ébauche avec un ancien copain, l’amant gentil.
Mais après la routine de la vie de couple vient la routine de la liaison extra-conjugale. Pour un faire un bon roman, il faut davantage de sel à l’histoire. C’est là qu’intervient un écrivain plus âgé, un chroniqueur impertinent doublé de relents antisémites. Autrement dit tout ce qu’une romancière, réalisatrice et essayiste, essayant d’analyser pourquoi les juifs continuent d’être persécutés, doit à priori rejeter.
Mais avant de condamner, ne faut-il pas essayer ? Si tout son entourage la met en garde, cette relation n’en devient-elle pas plus excitante ?
Jusqu’à cette scène de la chambre d’hôtel ou l’entraîne Benoît et où elle l’attend nue sous les draps, on va partager son attente, sa frustration, sa colère et son désir.
Après l’humiliation qu’elle va subir, on se dit que cette fois elle a compris. Qu’elle n’ira pas plus loin.
Sauf qu’il faut alimenter le livre qu’elle a entrepris d’écrire et il lui manque des éléments. Ne faut-il pas les vivre ? Et qui du roman ou de la vie aura le dernier mot…
Je vous laisse le découvrir, non sans souligner le côté prémonitoire de ces lignes écrites en août dernier avec le sentiment qu’un monde était définitivement mort : « Le nombre de chômeurs avait encore augmenté, d’autres affaires de corruption avaient éclaté, l’extrême droite était devenu le premier parti de France, l’âge moyen des candidats au Djihad était passé à quinze ans, de plus en plus de filles de convertis se disaient prêts à mourir pour la « cause » tandis qu’un peu partout en France, des mosquées étaient vandalisées et des imams insultés, quant aux juifs, il continuaient à se faire tirer dessus parce que juifs mais ils étaient moins nombreux car beaucoup avaient quitté les pays ».

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Extrait
« Le Lutetia ? Le Bel Ami ? Le Montalembert ? Le Montalembert, je connais bien la directrice, on aura une belle chambre, a-t-il dit, mais allez savoir pourquoi, il s’est arrêté dans la rue Stanislas devant un petit hôtel du même nom, deux étoiles, dont la porte vitrée n’était pas plus large que celle d’un cabinet de toilette et il m’a dit entre. La chambre standard était à quatre-vingt-cinq euros pour deux personnes, petit-déjeuner inclus. Il m’a demandé ma carte de crédit. Sur le coup, j’étais tellement troublée que je n’ai pas bien compris pourquoi, mais j’ai obéi tout de même, sorti mon portefeuille et réalisé que ma Visa avait expiré – qu’allait-il bien pouvoir penser de moi ? Je lui ai donné celle d’Adam, c’était la seule qui fonctionnait. Sans la regarder, Benoît l’a tendue au réceptionniste en précisant que nous resterions pour le week-end. J’ai compris à ce moment-là seulement que c’était cet hôtel. Cet hôtel-là, pourri, qu’il avait choisi, et qu’il faisait payer à mon mari. Mais je n’ai pas protesté. J’étais trop médusée, complètement sidérée par le fait d’avoir osé donner sa carte et d’être maintenant incapable de la récupérer. Le petit homme au pull en laine, derrière son comptoir, a pris une empreinte au sabot, à l’ancienne, et je ne l’en ai pas empêché. Je crois que j’avais le cœur qui battait trop fort. Il nous a demandé ensuite nos passeports et si nous avions des bagages, des questions, une connaissance approximative du quartier, je me suis dit alors que ça ne s’arrêterait jamais, que non, jamais il ne nous laisserait monter, mais au bout d’un moment, je me suis tout de même retrouvée dans cet escalier minuscule, devançant Benoît qui, avec sa tête, s’amusait à me toucher les fesses, et malgré mon absence totale de désir j’ai pensé c’est bien, c’est très bien, c’est parfait, il faut y aller maintenant, il faut le faire, une fois que ce sera fait, ce sera terminé. La chambre se trouvait au troisième étage, sur un palier à peine plus grand qu’une cabine d’ascenseur. Benoît m’a demandé de m’écarter, ce que j’ai fait comme j’ai pu, en me positionnant dans la partie de l’escalier qui montait au quatrième, et il a glissé la clef dans la serrure. La porte s’est ouverte lentement. Depuis ma place, j’ai pu tout de suite avoir une vue d’ensemble, en plongée, de la chambre – ses dimensions, ses couleurs ternes, ses meubles rustiques, et même au-delà, un aperçu de la façade lézardée de la cour aveugle sur laquelle nous donnions ; je ne crois pas qu’on pouvait faire plus sordide.
– Merde, a juré Benoît, j’ai oublié mes médicaments. Il y a une pharmacie juste en bas, tu ne voudrais pas aller me les chercher ?
– Oui, si tu veux. Il m’a regardée un instant, puis il s’est corrigé :
– Non, en fait, je préfère y aller moi. Je n’ai pas d’ordonnance, il faut que je leur explique. Je reviens tout de suite, d’accord ? Tout de suite, tout de suite ! Déshabille-toi, mets-toi nue sous les draps et attends-moi.
J’ai acquiescé d’un signe de tête. Il avait déjà disparu. »

A propos de l’auteur
Émilie Frèche est romancière. Elle est l’auteur, entre autres, de Deux étrangers (prix Orange 2013 et prix des lycéens d’Île-de-France 2013). (Source : Editions Stock)

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La revanche de Kevin

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La revanche de Kevin
Iegor Gran
P.O.L
Roman
192 p., 15 €
ISBN: 9782818035610
Paru en février 2015

Où?
L’action se déroule principalement à Paris, mais aussi en banlieue, par exemple à Meudon.

Quand?
Le roman est situé de nos jours, avec quelques retours en arrière jusqu’en 1979.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand on s’appelle Kevin, un prénom dont on dit qu’il fleure la beaufitude, marqueur social des années boys band, donné à plus de 14 000 bébés nés en France en 1991 puis tombé peu à peu en désuétude sous les commentaires dédaigneux de celles et ceux qui portent des prénoms plus distingués, quand on porte le même prénom que Kevin Costner, élu pire acteur de la décennie aux Razzie Awards, que l’on se moque de vous à l’école et que, plus tard, pour peu que vous travailliez dans un milieu intellectuel, on vous jauge de haut avec un regard entendu, il est possible que l’on se mette à couver un méchant complexe.
Dur dur d’être un Kevin, pourrait-on chanter avec un certain sadisme, tant notre héros a accumulé de petites humiliations. Qu’elles soient souvent imaginaires ne les rend pas moins blessantes – la malédiction de Kevin, comme de tout complexé, est de voir des anguilles sous les roches, obsessionnellement. Précisons qu’il travaille à la radio, où il côtoie de bien médiocres mandarins qui ne font que saler la plaie.
Pour se venger de ces prétentieux et du monde intellectuel en général, Kevin se livre à un petit jeu. Il traîne aux salons littéraires en se faisant passer pour un éditeur. Forcément, des écrivains en manque de débouchés finissent par lui envoyer des textes. Kevin fait semblant d’entrer en pâmoison, promet des merveilles éditoriales, fait mariner le naïf, avant de disparaître, laissant derrière lui un désordre de vanités froissées. C’est potache et cruel, mais ça soulage.
Avec La Revanche de Kevin, Iegor Gran poursuit donc l’exploration, commencée avec L’Ambition, des postures et des impostures propres à notre époque. Roman sur les faux-semblants littéraires, la vacuité du milieu éditorial, le snobisme des temples où l’on s’assied sur l’humain au nom de la culture, La Revanche de Kevin est aussi un périple dans les arcanes de la frustration comprimée. Qui ne s’est jamais retrouvé dans une situation où, par politesse calculée ou par peur de paraître inculte ou ringard, on masque ses opinions et ses goûts ? Comment ne pas sentir alors le Kevin trépigner au fond de soi ? Comment ne pas chercher la revanche ?
Le scalpel de l’écrivain reste l’ironie froide et dévastatrice ; on y ajoute une véritable tension narrative. Car il y a quelque chose d’inquiétant au royaume de Kevin. Tirées d’une enquête de police, quelques notes de bas de page, posées çà et là, font comprendre dès le début qu’il se trame une abomination, sans que l’on puisse définir précisément à quoi tient le malaise. L’angoisse se nourrit de détails d’apparence insignifiante qui révèlent soudain leur vraie nature – l’art de prendre le lecteur à contre-pied se pratique ici avec gourmandise. Pêle-mêle, parmi les éléments de narration qui cachent bien leur jeu, citons une armoire où l’on stocke des fournitures de bureau, un accident de ski, une jolie stagiaire, une belle-maman un peu trop mère-poule, un vieux livre de Junichirô Tanizaki. Pour sûr, la revanche n’est pas celle que l’on croit.

Ce que j’en pense
***

Depuis le Comte de Monte-Cristo, on sait que la vengeance peut être une excellente matière pour un roman. Iegor Gran nous en apporte une nouvelle illustration dans ce roman qui, après le Truoc-nog (entreprise de démolition du Prix Goncourt) revient à l’un de ses sujets de prédilection : le milieu littéraire parisien. Une corporation aux règles bien étranges et qui fabrique à longueur d’année des frustrés : tous ces auteurs dont on ne sélectionne pas le manuscrit, alors même qu’il s’agit de l’œuvre de leur vie, d’un texte qui aurait mérité d’être porté à la connaissance du plus grand nombre.
Kevin, modeste employé d’une station de radio, décide de s’occuper d’eux. Sous le pseudonyme d’Alexandre Janus-Smith – car on se doute bien qu’un Kevin n’a aucune crédibilité – il parcourt les salons du livre et se fait passer pour un agent littéraire. Avec un art consommé de la négociation, avec un bagout stupéfiant, il promet monts et merveilles à ces auteurs à la recherche d’une reconnaissance éclatante. « Qui n’a jamais rêvé d’être représenté par un prestigieux agent littéraire avec d’alléchantes perspectives de publication ? Pour y résister, il faudrait être un misanthrope flegmatique ou un moine. »
Le canular serait amusant s’in n’était pas mortel. Car la farce vire au drame. François-René Pradel n’a pas supporté de se faire rouler dans la farine. Il voulait croire qu’enfin son talent allait être reconnu. Quand il comprend que pendant des mois il a espéré, presque touché son rêve de gloire et que tout cela n’était qu’un leurre, il met fin à ses jours. Un suicide que sa fille était de comprendre en découvrant la correspondance de son père avec le soi-disant agent.
Peu à peu le filet se resserre sur Kevin. Mais nous n’en dirons pas plus afin de ménager le suspense.
Saluons en revanche cette belle leçon à l’usage de tous ceux qui rêvent d’un destin littéraire. Avec la dose de cynisme nécessaire, Iegor Gran les met en garde contre ces mœurs bizarres, ce panier de crabes duquel il est bien difficile d’émerger. Et de sortir indemne : « S’il est vrai que le parcours d’un écrivain aujourd’hui est un tissu de déceptions, la tienne était en tout point la plus urticante, la plus lâche aussi. Un rêve brisé qui laisse de gros morceaux coupants. »

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Blog Clara et les mots

Extrait
« La France commence à produire des Kevin au début des années 1970, au rythme d’une centaine de naissances par an. (…) Au début de la décennie suivante, on compte déjà 1500 nouveaux spécimens annuels, cette multiplication des Kevin accompagnant la mode soudaine pour tout le fatras néoceltique, où l’on fourre aussi bien la légende arthurienne que les sagas scandinaves, popularisées par les premiers jeux de rôle.
Notre Kevin appartient à cette génération. Conçu à l’arrière d’une Talbot Horizon GLS millésimée 1979, né à Meudon, d’un père technico-commercial chez IBM et d’une mère employée dans une agence de voyages où s’est noué le flirt initial, à la faveur d’un déplacement de papa Kevin à une convention informatique à Houston. Pour le prénom, cherchant une consonance plutôt américaine, ils hésitent entre Ronald, Benjamin, Jimmy. Le patron de la division machines à composer d’IBM, très bel homme et promis à un avenir professionnel radieux, leur suggère Kevin. Pour une fille, ils ont prévu Allison.
À la fin des années 1980, quand notre héros court déguisé en Spiderman dans un jardin à Meudon, l’usine à Kevin s’emballe. » (p. 32-33)

A propos de l’auteur
Naissance à Moscou. A 10 ans, sa famille s’installe en France. Aucune notion de français à l’époque. Problèmes de scolarité.
Par désespoir, fait l’École Centrale. Par goût, fait autre chose. Iegor Gran a déjà publié plus de dix romans. (Source : Editions P.O.L)

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