La face cachée de Lily

DORNER_la_face-cachee_de_lily  RL2020

En deux mots:
Le boucher complimente sa cliente pour le baiser passionné qu’elle a échangé avec son mari et dont il a été le témoin. Sauf que cette femme, ce n’était pas elle. Et voilà comment le doute s’installe et comment une vie sans histoires va basculer. L’heure de la révolte a sonné!

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Quand s’instille le poison du doute

Avec humour et un sens de la formule qui fait mouche Françoise Dorner raconte comment la vie d’une jeune femme va basculer après une remarque de son boucher. Désormais l’épouse modèle va tomber le masque. Jubilatoire!

C’est l’histoire d’un jeune couple de fleuristes dont la vie semble se dérouler paisiblement. Rien de bien spectaculaire dans leur relation, mais l’amour semble avoir cimenté le couple. Bref, tout va bien jusqu’à cette confidence de son boucher et le dialogue qui s’en suit, bel exemple du style enlevé de Françoise Dorner qui va faire mouche durant tout le roman :
« – Alors, dites donc, on se bécote le soir sous les portes cochères, comme des ados? J’aimerais bien que ma femme m’enlace comme ça après dix ans de mariage.
Je l’ai regardé, étonnée, n’ayant aucun souvenir de porte cochère.
– Avec la jupe fendue et le string, a-t-il précisé à voix basse. Il a de la chance, votre mari.
Il a pris mon silence pour de la pudeur, et il n’a pas insisté. J’ai tout de même réussi à demander un boudin blanc truffé, en plus du noir qu’il était en train de m’emballer. Je pensais qu’il s’abstiendrait de revenir à la charge, vu la réaction mortifiée que je ne parvenais pas à dissimuler sous mes efforts de diversion charcutière. Mais il n’a pu s’empêcher d’ajouter, en me rendant ma carte bancaire:
– Si vous pouviez en toucher un mot à ma femme…
– Pardon?
– Je lui en ai offert un pour Noël, et elle ne l’a jamais mis, elle dit que c’est vulgaire. Je pense que ça la ferait changer d’avis, venant d’une personne aussi classe que vous qui n’a pas peur de se contenter du string minimum…
Devant mon air ahuri, il a précisé en rougissant :
– Désolé, c’était de l’humour.
J’ai hoché la tête. Jamais je n’ai porté de string. Jamais mon mari ne m’en a offert. Et je suis toujours en pantalon.
– Hé ! Vous oubliez vos boudins!
En me les tendant, il m’a fait un clin d’œil assorti d’une moue rassurante, genre « ça restera entre nous »».
Comme elle s’est installée dans sa routine de couple, elle décide toutefois de ne rien dire à Arthur. Mais désormais le doute s’est installé. Chaque regard un peu appuyé pour une jolie femme devient suspect, chaque livraison chez une cliente qui se prolonge un peu fait naître la soupçon. Et tandis qu’Arthur fait comme si de rien n’était, elle s’étiole. Mais quand il lui annonce qu’elle pourra se reposer un peu parce qu’il a engagé une jeune stagiaire, elle décide de se jouer avec les armes de séduction massive. Mais ni le string, ni la jupe fendue n’ont l’air d’émouvoir plus que cela un mari distrait.
«Le couple, c’était donc cela. Soudain, tout s’arrête. Et, malgré des tentatives inutiles de séduction, on se retrouve dans l’incompréhension, et on cherche vainement à quel moment on n’a pas fait ce qu’il fallait, et on se sent coupable. Coupable de ne pas avoir été à la hauteur pour tenir sur la durée, coupable de n’avoir pas ressenti l’imperceptible usure qui fait passer de l’habitude à l’indifférence. Coupable d’avoir cru que l’homme à qui on avait dit «Oui» était sur la même longueur d’onde: à l’abri de toutes les tentations, loin du paraître et du mensonge, bien au chaud dans la confiance, la connivence, la sérénité.»
Alors pourquoi ne pas faire comme Arthur, essayer de trouver un amant. Il n’y a d’ailleurs pas besoin de chercher très loin, ce voisin croisé dans l’ascenseur pourrait fort bien faire l’affaire. D’autant qu’il a l’air d’apprécier sa présence.
Mais Françoise Dorner est bien trop habile pour se contenter d’une comédie de boulevard. La romancière accélère, à l’imager de la voiture qui a failli envoyer notre héroïne à la mort. Elle s’en sortira avec quelques hématomes, un petit coup du lapin et une double entorse genou-cheville. Et l’envie de ne plus s’en laisser compter. La voilà partie sur le terrain de chasse de son mari. Pourquoi ne pas goûter à l’attrait de l’inédit et lui voler Angélique? Et voilà comment une comédie légère bascule vers une introspection plus douloureuse. Suis-je celle que les autres ont envie de voir ou n’ai-je joué toute ma vie un rôle de composition? La face cachée de Lily mérite vraiment le détour!

La face cachée de Lily
Françoise Dorner
Éditions Albin Michel
Roman
160 p., 14,90 €
EAN 9782226453600
Paru le 2/11/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région, notamment à Asnières.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Tout allait bien avec mon mari, jusqu’au jour où le boucher m’a complimentée pour ce qu’il avait surpris la veille : notre baiser passionné sous une porte cochère, avec ma jupe fendue. Sauf que je n’avais aucun souvenir de porte cochère, et que je suis toujours en pantalon.
Ma vie de couple a basculé, ce jeudi-là, tandis que je nous achetais du boudin. Mais cette femme qui n’était pas moi allait me permettre de découvrir enfin qui je suis. D’explorer, avec une jubilation croissante, la face cachée de la gentille fille indolore qu’avaient fabriquée ma mère, mon conjoint, les convenances et les blessures d’enfance… »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Le livre coup de cœur de Valérie Rollmann)

Les premières pages du livre
En tant que fleuristes, c’est rarement le dimanche que nous faisons l’amour. Comme dit mon mari, le plaisir du lundi, c’est sacré. Sauf que, depuis trois semaines, il semble avoir changé d’avis.
Pourtant, le jour de notre mariage, l’adjoint au maire avait fait un si beau lapsus: «Pour le meilleur et pour le rire.» Cela présageait un avenir radieux, en nous évitant le pire. Mais lorsque le pire est arrivé, je n’ai pas ri du tout. Pour moi, le pire représentait la maladie, la mort, mais j’étais loin d’imaginer que cela concernait aussi le cul.
*
Comment réagir en apprenant que son mari a une liaison? Faire un éclat ou faire comme si?
J’ai tenté d’analyser la situation en dépit des sanglots qui m’arrachaient le cœur. À part l’amour et le quotidien qui nous unit, du lit au magasin, il n’y a jamais rien eu entre nous. Je veux dire: ni ombre, ni conflit, ni jalousie, ni lassitude – enfin, je croyais. Je n’ai jamais fait attention à un autre homme depuis que je lui ai dit oui, et de son côté je n’avais jamais surpris de regard mal placé en direction d’une cliente. C’est vrai que de nouvelles fesses, petites ou grosses, qui frétillent ou prennent des poses, ça peut créer de la tentation, un besoin de dépaysement. Mais de là à passer à l’action… Dans le quartier, en plus.
Je suis une femme trompée ou pas? me demandais-je dans la glace.
Mon reflet ne me répondait rien. Être ou ne pas être, dans mon cas, c’était plutôt dire ou ne pas dire. Affronter des journées entières le déni, le mensonge par omission, ou l’attente de l’aveu assorti de ces mots qui soi-disant vous remettent d’aplomb («Je n’aime que toi»), tout ça me paraissait insurmontable. Pourtant je suis restée coite. Mais mon imagination ne se taisait pas. En regardant Arthur, je le voyais très nettement, debout contre le mur, ululer pendant qu’une inconnue lui faisait une fellation. Et ça, ce n’était pas très agréable. Ce qui m’a le plus étonnée, cela dit, c’est qu’il continuait à me faire l’amour en gémissant toujours de la même manière. Mais était-ce à moi qu’il faisait l’amour? Incapable de lui poser la question, je sentais «l’autre» en surimpression, et j’éprouvais des sensations nouvelles qui n’étaient pas toutes déplaisantes – c’est ce que je vivais le moins bien.
Pourquoi n’ai-je rien dit? Parce que dans la vie, les seules choses que j’aime, c’est entendre le bruit de sa clé pénétrer dans la serrure de notre appartement, écouter sa voix me dire «C’est moi, mon amour», et sentir ses lèvres m’embrasser comme si c’était la première fois. Avec souvent un petit bouquet du jour, quelques roses prêtes à se faner: les invendues de la boutique. Même si je dois me contenter des laissées-pour-compte, cela fait plaisir. Je pense que j’ai un mari parfait, malgré son écart de conduite.
Je l’ai appris tout à fait par hasard en allant chez le boucher. Ce jour-là, seul derrière son étal, il m’avait accueillie avec un sourire complice:
– Alors, dites donc, on se bécote le soir sous les portes cochères, comme des ados? J’aimerais bien que ma femme m’enlace comme ça après dix ans de mariage.
Je l’ai regardé, étonnée, n’ayant aucun souvenir de porte cochère.
– Avec la jupe fendue et le string, a-t-il précisé à voix basse. Il a de la chance, votre mari.
Il a pris mon silence pour de la pudeur, et il n’a pas insisté. J’ai tout de même réussi à demander un boudin blanc truffé, en plus du noir qu’il était en train de m’emballer. Je pensais qu’il s’abstiendrait de revenir à la charge, vu la réaction mortifiée que je ne parvenais pas à dissimuler sous mes efforts de diversion charcutière. Mais il n’a pu s’empêcher d’ajouter, en me rendant ma carte bancaire:
– Si vous pouviez en toucher un mot à ma femme…
– Pardon?
– Je lui en ai offert un pour Noël, et elle ne l’a jamais mis, elle dit que c’est vulgaire. Je pense que ça la ferait changer d’avis, venant d’une personne aussi classe que vous qui n’a pas peur de se contenter du string minimum…
Devant mon air ahuri, il a précisé en rougissant :
– Désolé, c’était de l’humour.
J’ai hoché la tête. Jamais je n’ai porté de string. Jamais mon mari ne m’en a offert. Et je suis toujours en pantalon.
– Hé ! Vous oubliez vos boudins!
En me les tendant, il m’a fait un clin d’œil assorti d’une moue rassurante, genre «ça restera entre nous».
*
J’ai préparé le dîner, comme d’habitude, mais le cœur n’y était pas. Je me suis même remis du rose à joues avant qu’il rentre. Il m’a serrée dans ses bras, m’a dit tu as bonne mine mon amour, a pris une douche et nous sommes passés à table.
– C’est bon, ce mélange de boudins avec des pommes cuites. Tu as rajouté quelque chose, il me semble.
– Oui, du sucre roux au dernier moment.
– Ça doit être ça, ce côté caramélisé, presque chinois. Vraiment délicieux. Tu innoves, mon amour, c’est bien.
– J’essaie. Parfois on se lasse de manger toujours la même chose.
– Moi, je ne me lasse jamais.
J’ai hoché la tête avec un petit sourire, mais, en le regardant, je ne voyais que l’image d’une porte cochère où il enlaçait une femme. Et ce n’était pas moi.
Il m’a fait l’amour dans la foulée avec une énergie particulière, peut-être à cause des boudins caramélisés, et, pour la première fois, j’ai fait semblant de jouir. Juste pour qu’il ne soit pas inquiet ou soupçonneux. Pourquoi ai-je réagi ainsi ? À sept ans, j’avais assisté, malgré moi, à une scène horrible où ma mère criait sur mon père qui l’avait trompée, d’après une voisine. Il a juste pris son manteau gris et sa belle écharpe bleue que je lui avais offerte pour la fête des Pères en cassant ma tirelire, et il est parti. Tout simplement, sans un mot. On ne l’a jamais revu. Alors je me suis dit : « Quand on est grand, il ne faut pas crier, sinon tout le monde s’en va. » C’est resté gravé dans ma tête. Pour le meilleur et pour le pire.
*
Longtemps, je l’ai écouté ronfler. C’était inhabituel, mais il ne fallait pas non plus mettre ça sur le compte de sa liaison. En était-ce une, d’abord ? Ou juste un baiser sous une porte cochère qui n’avait débouché sur rien, à part l’enthousiasme avec lequel il m’avait complimentée pour mes boudins, histoire de se remettre en règle avec sa conscience.
Je me suis réveillée en sursaut, à trois heures du matin. Je venais de rêver de mes fesses que je contemplais dans la glace, mises en valeur par un string minimaliste autour duquel se promenaient des mains qui n’étaient pas celles de mon mari.
J’avais tellement honte que je suis allée prendre une douche. Ça ne l’a pas réveillé. J’ai bu un verre d’eau, et je me suis recouchée contre lui en me disant que, tout de même, ce n’était pas à moi de culpabiliser.

Extraits
« Le couple, c’était donc cela. Soudain, tout s’arrête. Et, malgré des tentatives inutiles de séduction, on se retrouve dans l’incompréhension, et on cherche vainement à quel moment on n’a pas fait ce qu’il fallait, et on se sent coupable. Coupable de ne pas avoir été à la hauteur pour tenir sur la durée, coupable de n’avoir pas ressenti l’imperceptible usure qui fait passer de l’habitude à l’indifférence. Coupable d’avoir cru que l’homme à qui on avait dit «Oui» était sur la même longueur d’onde: à l’abri de toutes les tentations, loin du paraître et du mensonge, bien au chaud dans la confiance, la connivence, la sérénité. » p. 41

« Venez, on va faire quelques pas au bord de la Seine, il fait beau, ça vous fera du bien. Vous êtes si pâle.
J’ai hoché la tête, nous avons traversé le quai de Grenelle et nous avons rejoint l’allée des Cygnes, juste en dessous de la statue de la Liberté. Je commençais à me détendre. Se promener à deux, sans but, ce qui m’arrive rarement avec mon mari, était très agréable, j’en avais presque oublié la Mucha pendant quelques minutes. Et même ce coup de vent impromptu qui a soulevé ma jupe m’a fait rire, quand je l’ai rabaissée de justesse.
Vincent s’est retourné vers moi :
– Vous avez l’air d’aller mieux.
– Oui. Merci de votre patience.
Avec le temps, on finit par obtenir ce qu’on attend.
– Encore faut-il savoir ce qu’on veut.
Il n’a pas répondu. On a fait le tour de la petite île, au rythme des pipis de Charly, et on est revenus devant le centre commercial de Beaugrenelle, en échangeant des platitudes sur les pistes cyclables désertes qui augmentaient la pollution en multipliant les embouteillages. Au moment de se quitter, il s’est approché de mon visage, et, machinalement, je l’ai repoussé :
– Non, pas sur le front, s’il vous plaît. » p. 47

À propos de l’auteur
DORNER_francoise_©Denis-FelixFrançoise Dorner © Photo Denis Félix

Françoise Dorner, prix Goncourt du premier roman, prix Roger-Nimier, prix du Théâtre de l’Académie française, nous offre le portrait irrésistible et poignant d’une jeune femme étouffée qui, à la faveur d’une trahison, reprend le contrôle sur sa vie, son couple et ses désirs. (Source: Éditions Albin Michel)

Page Wikipédia de l’auteur

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Sept gingembres

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En deux mots:
Un directeur de création se retrouve interné à Saint-Anne. En découvrant comment ce quadragénaire a atterri là, on va voir un père de famille bien sous tous rapports devenir un prédateur sexuel dont les obsessions auront raison de sa raison.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tu finiras à Sainte-Anne

Pour son premier roman, Christophe Perruchas a choisi le milieu qu’il connaît le mieux, celui de la publicité, pour dresser le portrait d’un directeur de création, d’un mari, d’un père, d’un amant et… d’un prédateur sexuel. Glaçant!

«Je m’appelle Antoine, je vis depuis quelques semaines au milieu du 14e arrondissement de Paris, dans cet endroit que j’ai toujours regardé avec fascination avant d’avoir à y dormir. L’hôpital Sainte-Anne ne comporte plus aujourd’hui que deux pavillons dédiés à l’accueil permanent.» Les premières lignes de «Sept gingembres» racontent le quotidien d’un pensionnaire de l’hôpital psychiatrique le plus célèbre de Paris et permettent à Christophe Perruchas de construire son premier roman autour de la question qui va dès lors tarauder l’esprit de ses lecteurs: comment en est-on arrivé là? Car ce patient a bien réussi, il est publicitaire, directeur de création dans une agence parisienne. Il a une femme, deux enfants et une solide culture générale, cherchant dans les murs qui l’entourent les traces de ses prédécesseurs, Antonin Artaud et Louis Althusser…
Peut-être faut-il voir dans son appétit sexuel la cause première de son dérapage. On imagine qu’il n’est pas le premier à tromper sa femme avec son assistante. Sauf que dans un monde post #metoo la question du consentement revient comme un boomerang. A-t-elle vraiment eu le choix? A-t-il joué de sa position dominante? Au fil des pages le portrait du cadre dynamique dont les idées rapportent gros va se brouiller. De meetings en séminaires, de chasse aux gros contrats aux ambitions de plus en plus démesurées, il va se transformer en prédateur. S’il est bien conscient des enjeux et de la nécessité de valoriser la femme – surtout dans un milieu considéré comme machiste, créateur et développeur du concept de la femme-objet – il y voit surtout un défi à la hauteur de sa capacité de séduction. Après les SMS très crus adressés à sa maîtresse, il va fantasmer sur les femmes qui vont croiser sa route, au bureau, dans le train, au restaurant. Son imagination déborde, son sexe se durcit, ses paroles s’enrichissent de sous-entendus de plus en plus explicites, d’allusions déstabilisantes. Il est pris dans un engrenage infernal qu’il s’évertue consciencieusement à huiler pour accélérer frénétiquement. Jusqu’à éveiller les soupçons d’un inspecteur du travail. Dont il est persuadé qu’il ne fera qu’une bouchée. N’est-il pas signataire de la charte anti-harcèlement? N’a-t-il pas approuvé la politique d’égalité salariale?
Un aveuglement qui rendra sa chute encore plus brutale. Car désormais les rumeurs enflent, les femmes se méfient, la Direction le lâche. Et les journalistes s’en donnent à cœur joie…
Le contre-feu, ces sept gingembres qui donnent son joli titre au livre et qui sont autant d’épisodes qui racontent la famille unie mise en scène via les réseaux sociaux, ne pourra éviter l’embrasement. Et le retour à Saint-Anne.
Refermant ce premier roman, raconté par le prédateur sexuel, on se dit que le publicitaire a parfaitement réussi son pari, fidèle à sa maxime «faire du quelque chose avec du rien et du quelque chose transgressif, toujours. Dans un cadre fort.»

Sept gingembres
Christophe Perruchas
Éditions Le Rouergue
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782812619878
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un père attentionné, un manager toxique, un mari aimant, mais aussi un prédateur sexuel, un publicitaire exsangue, une victime des temps qui vont, un coupable sans aucun doute.
Il vit, on le suit, caméra à l’épaule, instantanés de ses maintenant, haïkus éclatés, qui vont nous révéler petit à petit l’ensemble de l’image, pixel après pixel.
Toutes ces zones grises sont autant de nuances qui finissent par constituer un visage familier : celui de l’époque.
Qui s’achève dans la chute d’un mâle blanc, quadragénaire, asphyxié par un système dont il est le combustible.
En véritable sismographe, Christophe Perruchas enregistre cet effondrement qui fait écho à celui d’un vieux monde à bout de souffle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog En lisant, en écrivant


Christophe Perruchas dépeint le personnage principal de son nouveau roman Sept gingembres © Production le Rouergue

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Dedans
La mouche, grosse et lente, bruyante n’en finit plus de s’écraser contre la vitre, têtue, semblant oublier à chaque seconde son échec précédent.
Je la regarde encore quand la lumière automatique de ce côté du pavillon s’éteint. Dehors, c’est déjà le sombre, le cliquetis des couverts et des assiettes me ramène à la réalité. Le silence des convives est étonnant, bande-son désynchronisée, déséquilibrée, comme si on avait gommé tous les bruits de discussions, mariage du vacarme et du rien.
C’est un samedi soir comme les autres, un samedi soir dans un coin du 14e arrondissement de Paris. L’odeur fade et pourtant excessive de la nourriture bon marché achève de réveiller mon cafard-roseau, léger, souple, comme séparé en de petites feuilles opaques, origami mouvant, à la limite du scotome.
C’est un samedi soir comme les autres dans un coin de ma tête, je laisse la mouche à ses circonvolutions imbéciles.
À table il a fallu se placer à côté de Kurtzman, un grand type châtain clair du côté où il lui reste des cheveux. Le côté exactement opposé à sa balafre, ligne rose et imprécise, sorte de diagonale du vide, pas tout à fait étrangère à l’absence mate du regard. Trépané, sous médicamentation lourde, coutumier de brusques changements d’humeur, des accès de violence qui le laissent comme mort, crispé, granit humain.
C’est pour cela qu’il y a toujours de la place près de lui.
S’asseoir à ses côtés, c’est renoncer à lâcher prise pendant toute la durée du repas. C’est aussi une libération, savoir que le danger qu’il représente va me permettre de ne pas me laisser aller. La vigilance qui lutte contre les cachets, qui fait reculer l’engourdissement.
Le danger peut venir de toute part, une légère modification du silence ou au contraire un cri et puis un autre et des chaises qui se renversent. Au moindre changement d’atmosphère, je suis capable de réagir, de me protéger, mettre le plateau entre moi et ce qui se présente, m’en servir comme d’une arme, la tranche contre la carotide, rapide comme un fouet. Du moins c’est que je pense.
Kurtzman enfourne les fourchettes les unes après les autres, parfois son regard se pose sur moi, mes mains serrent le plateau.
Purée.
Salsifis.
Un fromage blanc ou une compote.
Et puis le danger semble s’éloigner, il ne m’a peut-être pas vu, je n’existe sans doute pas pour lui. Je suis comme les nervures d’un bois qui accompagnent le mouvement du doigt.
Je sais qu’au moindre nœud, à la plus petite contrariété je surgirai dans son paysage, comme un diable au bout de son ressort, menaçant, déstabilisant, j’appellerai alors des mesures directes, brutales. Je serai un danger qu’il conviendra de neutraliser.
Son regard balaie l’espace comme une caméra de surveillance, il continue son mouvement, loin à ma gauche.
Derrière moi, j’entends les mouvements de langue de Dinis, un fragile birbe, Portugais, à la bouche mobile qui prononce sans cesse, qui dit et ressasse, parfois des phrases, parfois juste des bruits, borborygmes, à la limite de l’animal. Qui prend un coup de pied quand il lasse, dans le flanc comme un chien. Et qui s’éloigne.
Les repas sont de drôles de moments. D’équilibre.
Entre la tension générée par ces corps si proches et l’envie de nourriture. Entre les odeurs de ceux d’en face, la sueur qui a séché, celle des paniques qui donne une haleine pointue, et les sons, ces respirations souvent haletantes comme celle des patients en fin de vie, dont on attend que le corps lâche, vieille bourrique, on redoute le bruit de chair molle qui s’étale sur le sol. Et on l’attend.
Confrontation obligatoire, ces trente minutes pour dîner, les regards qui se soutiennent et qui glissent, cette purée, tiède qui entre dans les bouches et vient arrondir les ventres.
Comfort food d’hôpital, qui réactive les enfances ; madeleine handicapée.
Cette jeune fille, là-bas, à la fois maigre et grosse, au corps torturé, irrégulier, déjà vieilli, elle ne parle pas, sa tête se balance, les cheveux comme de la paille, blonds, avec des mèches blanches, on ne sait pas quel âge lui donner. Les yeux marron, doux, elle pleure, debout à côté de sa chaise. Quand elle se retourne, sa blouse blanche, elle s’est chiée dessus. Personne ne lui prête attention, son voisin attaque son assiette, fourchette, en la surveillant du regard, vaguement inquiet.
Ces trente minutes où les infirmiers semblent boucher les issues, eux qui se tiennent droits, les bras croisés, les yeux mobiles et le menton haut, on dirait des matons. Au moindre début d’altercation, ils interviennent, les deux plus proches fondent, comme aimantés par le fauteur de troubles, une clef au bras et c’est l’isolement pendant des jours.
Le service au réfectoire est le résultat d’une négociation entre les personnels, en sous-effectif, et les représentants des familles, assistés d’organisations pour la dignité en milieu psychiatrique. Un arrangement qui sort du légal. De l’humain pour compenser la bureaucratie, l’alternative fragile aux journées entières passées entre quatre murs, à deviner les crises, à se parler par les bouches d’aération.
Aucun de nous, pourtant tous pensionnaires du fermé, n’est classé H7, dangereux en toute occasion, mais tous ceux qui sont en état de s’en rendre compte le savent bien : un seul incident et c’est l’isolement, quelques jours dans la pièce matelassée, à tourner en rond. À compter les heures entre les comprimés. Ou pire encore, le transfert en UMD, loin d’ici, l’unité des malades difficiles, celle dont on revient changé.
Alors on les réprime, ces batailles de territoires, sourdes et farouches, toujours à deux doigts d’embraser les bancs de la cantine.
Et puis c’est déjà la compote d’abricots.
Je m’appelle Antoine, je vis depuis quelques semaines au milieu du 14e arrondissement de Paris, dans cet endroit que j’ai toujours regardé avec fascination avant d’avoir à y dormir.
L’hôpital Sainte-Anne ne comporte plus aujourd’hui que deux pavillons dédiés à l’accueil permanent. Quand les promenades m’étaient encore permises, il m’arrivait de marcher sans but entre les différents bâtiments, d’imaginer Antonin Artaud, la mèche corbeau, le profil coupant, drapé dans un pardessus de gros tissu sombre, enjamber les buissons, Antonin Artaud, à qui parlait-il ? À la petite Germaine, sa petite sœur morte, étranglée à l’âge de sept mois ? À un public de théâtre qui cherchait l’esclandre ? À lui seul ?
Je me suis promis d’entreprendre des recherches pour savoir où il était hébergé.
Et Althusser ?
Althusser, rien que le nom, je pourrais le répéter encore et encore. Althusser, je le répète, dont je me sens proche. Pas de l’intellectuel de ce vieux siècle qui n’en finissait pas de découper les choses en petits morceaux, empoignades sur des sujets qui nous semblent bien dérisoires ; anecdotiques bagarres de pouvoir au sein de courants qui n’existent quasiment plus. La vanité de tout cela. L’énergie que ça prend et puis la mort.
Althusser, les alertes, sa dépression d’abord, mais tous les dépressifs ne fabriquent pas des meurtriers. Brillant, sa langue comme une pierre, l’intelligence et la raison. Pourtant la maladie, bipolaire, sa femme, sa sœur de vie, étranglée dans sa soixante-dixième année.
L’impression qu’ici on empêche les gens de respirer.
Je les imagine, ici, ces deux-là, si différents et si jumeaux. Qu’est-ce qui fait qu’on est sur les rails, que tout est possible, rectiligne ? Et puis.
Comment on franchit la limite ?
Dans ma vie d’avant, il n’y a pas si longtemps encore, je me suis parfois demandé pourquoi je n’étais pas où je suis maintenant, dans la salle de ce restaurant gris d’hôpital, gris, lui aussi, plutôt qu’au bureau, discussions anodines de machine à café, entouré de D.G.A. à la petite trentaine, en costumes bien coupés, sourires blancs, dents effilées, chauves-souris décharnées, nuances d’Hugo Boss.
Pourquoi j’étais en conférence, au téléphone, sérieux, plein de certitudes, pourquoi j’étais avec mes équipes, non, tu ne pourras pas partir en juillet, il n’y a plus personne à la R&D, pourquoi je conseillais des clients sur des problématiques étranges, gagner des parts de marché, produire moins cher, mettre en avant ce qui fait vendre, taire le reste.
Pourquoi ça et pas courir nu en me masturbant ? Pourquoi rester assis derrière un large bureau, joli bois lisse, plutôt que m’asseoir dans le coin d’une pièce sans meuble, concentré, appliqué à jouer avec mes excréments ?
Qu’est-ce qui fait qu’un instant on est dans la vie qu’on dit normale, qu’on s’en échappe, sortie de route, qu’on rit trop fort et puis qu’on gifle les gens. Que tout est parfois beau et drôle, possible et presque magique ? Et parfois lourd et triste à en crever, quasi viscéral, cancer des entrailles plutôt que de la tête.
Peut-être déjà confusément je sentais que ma place n’était pas dehors, où tout est hélium et danger, mais ici, où tout est calme et rangé, morceaux de mousse aux coins des tables en verre.
On emmène enfin la vieille-jeune, ses cris froids et sa trace infamante, l’odeur de merde met longtemps à disparaître, l’assiette est froide, je me concentre sur le plafond, une lézarde dont les bords sont jaunis, comme un fleuve imaginaire, sec, un éclair mort, à moins que ce ne soient les frontières d’un pays inconnu, failles, plaques tectoniques en mouvement, le noir de cette fissure fait par endroits le dessin d’un vagin, là où elle est la plus large, le noir mat et profond, menaçant. Je me surprends à penser à ça, au sexe en général, mon esprit dérive lentement, comme une péniche sans gouvernail, lourd et maladroit. Je peine à convoquer les sensations, un pull qu’on soulève, la densité d’un corps, l’odeur d’un sexe qu’on embrasse. Je tente de me souvenir des mains sur moi, ma verge qu’on dégage et qu’on avale, comme si c’était la chose la plus urgente à faire. Mais les images résistent, le vagin reprend son cours de crevasse et vient s’échouer sur le chambranle de stuc. Mon regard suit le montant, les rares lumières dehors, quelques silhouettes blanches autour d’un groupe plus gris, c’est la fin du repas, la cigarette et puis le retour dans les unités.
Traverser ce parc endeuillé.
Le lieu se confond avec mon état, lointain et brouillard, cet état qui m’empêche de mettre des chaussettes sans me concentrer. Les matins. Et puis les chaussures, tension maximale, chaque geste semble aussi important que la mise en orbite d’un satellite, les lacets enfin, je me souviens des promenades.
Souvent je poussais jusqu’à la statue verdâtre, un homme, nu, allongé, un long couteau à ses côtés. Comme un Polaroid en pierre, haïku saisi dans son déséquilibre. Cet étrange guetteur, placé vers la rue de la Santé, il avait des choses à nous dire. Il semblait vouloir jaillir, nous jeter aux oreilles ses horribles secrets, témoin de plus d’un siècle de patients, d’histoires, de traitements qui font frémir rien qu’en les énumérant : l’horloge de Heinroth, le bain-surprise, le gyrator, qu’on connaît aussi sous le nom de tambour à rotation, les électrochocs. Toutes n’ont pas eu cours ici, le gyrator, sans doute jamais, mais l’écho de cette liste, camisole chimique, dont mon olanzapine est sans doute le dernier avatar, n’en finit pas de ricocher dans un ricanement qui me surprend. Le mien.
C’est ce qui me plaît ici : savoir que nous sommes tous les maillons d’une chaîne ; que ce que nous ressentons, d’autres l’ont déjà éprouvé, que des Kurtzman et des Dinis, il y en a eu des milliers ici. Mêmes angoisses, mêmes regards vides et fuyants, mêmes mesquineries et toutes ces petitesses, ce que l’homme du milieu juge ainsi, ce que l’humanité fabrique à sa marge, la maladie, celle dont on a honte, encore plus que du cancer aujourd’hui ou du sida hier. »

Extrait
« J’entends, lointaine, la voix timide de la jeune chef de pub, son premier slide, elle a eu du mal à brancher le vidéoprojecteur, elle doit suer, extrasystoles, et redouter le mouvement d’humeur. Elle sait que ce retard à l’allumage est parfois le début d’une descente aux enfers, irrationnelle. Qu’un manager se lève, excédé, décide que ça n’est pas professionnel, qu’on n’a pas le temps d’être approximatif, que le sombre et la pesanteur de sa colère rentrée, pierre mate, contamine toute la pièce, anti soleil, trou noir qui avale tout et c’est le début de l’isolement, les soutiens qu’on ne trouve plus, les regards qui se détournent, la solitude et les charrettes. Et toujours les lieutenants imbéciles qui appuient le trait du général, et qui, serviles et en bons chiens, anticipent les condamnations. Les yeux rouges, ne le prends pas personnellement, c’est juste du travail, mais ta présentation était à chier.
Elle bute sur le début de ses phrases, les regards se font inquiets, début de meute, ils attendent le signal pour fabriquer des mouvements plus tranchés, le début d’une pente qu’il sera compliqué de remonter. Je hoche la tête, doucement, les yeux dans mon iPhone. Loin de tout ce qui se joue, baptême aussi bien que bizutage.
Il faut réagir vite, si le journaliste m’appelle, c’est qu’il a déjà commencé son enquête, interrogé des dizaines de gens ici, que l’incendie couve déjà, tapi dans les poutres de la maison, qu’il suffira de la publication pour créer un appel d’air. Peu importe que tout soit faux, exagéré. Tout explosera, il faudra être exemplaire. Le #metoo, c’est le bouton nucléaire.
Qui a lancé le truc, quel témoignage a été le premier, a précédé et encouragé les autres, qui a balancé et quoi ? Il n’est peut-être pas trop tard, contre une armée de poux, sauter la case shampoing à la lavande, inutile, et tout raser.
Un texto de Frédéric, passe me voir.
La machine est partie, idiote et myope, elle peut tout emporter sur son passage, comme on renverse une tasse de café, minuscule incident.
Je referme la porte de son bureau : nous sommes au sixième, l’étage ultime, les portes sont épaisses, lourdes à fermer. Le ciel est partout ; ici on peut ouvrir les fenêtres, sortir sur la vaste terrasse arborée et dominer Paris. Ici, on ne vient que pour célébrer ou couper des têtes, un ascenseur direct permet d’y accéder sans se mélanger aux salariés. Des patrons, discrets, des hommes politiques, de moins en moins bedonnants depuis les dernières législatives.
Ce que je sais, il va droit au but, ce n’est que le début, il y a d’autres agences incriminées. Ton nom revient, mais il n’y a rien de grave sur toi. Je pense qu’un ou deux types, on les connaît, vont sauter, les cas les plus graves, ceux qui ont déjà des casseroles judiciaires au cul. Tu connais le passif de Jérémy chez DRC. Il y a aussi Max, le type qui a gagné Tefal l’an passé, tu sais le case study malin sur l’adhérence. Lui, il est déjà mort, lâché. Il y a une vidéo qui tourne.
Je te connais Antoine, je sais comme tu peux être lourd en fin de soirée, comme tu aimes les femmes, comme tu te sens bien dans l’ambiguïté. Mais de là à t’accuser de harcèlement, au pire, une vanne toute naze, qui tombe à plat, on n’est plus en 95, parfois ça passe mal. Mais harcèlement, non. »

À propos de l’auteur
PERRUCHAS_Christophe_©Julie-Balague

Christophe Perruchas © Photo Julie Balagué

Christophe Perruchas est né en 1972 à Nantes. Directeur de création, il a travaillé dans quelques grandes agences de publicité parisiennes. Il a également ouvert des épiceries et un restaurant avec trois amis. Il est aussi papa et allergique au pollen de platane. Sept gingembres est son premier roman. (Source : Éditions Le Rouergue)

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2030

DJIAN_2030  RL2020

En deux mots:
Six personnes en 2030, entre espoir et désespoir: Lucie et sa sœur Aude, activistes écologiques, leurs parents Sylvia, la Bourgeoise attachée à ses privilèges, et son mari Anton, qui a fait fortune en produisant des pesticides, Greg, le frère de Sylvia et l’employé d’Anton qui tombe amoureux de Véra, libraire et éditrice qui veut sauver la planète.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Six personnages en quête de vie meilleure

Philippe Djian nous raconte ce que sera 2030 à travers six personnages aux aspirations divergentes. Les uns se battent pour conserver leur statut, leurs privilèges, les autres pour sauver une planète qui n’en peut plus.

Greg ne se sent plus très à l’aise avec les petits arrangements que le laboratoire dirigé par son beau-frère s’autorise. Mais quand Anton lui demande d’effacer toutes les traces de leurs malversations, il s’exécute. Car il n’a pas envie de renoncer à son luxe, sa voiture de sport, sa maison au-dessus du lac. Après toit, cette étude sur les pesticides ne sera pas la dernière à être falsifiée. Ils font tous ça…
En revanche, il soutient Lucie, sa nièce de quatorze ans, qui s’est engagée avec passion dans le mouvement écologiste et se bat pour faire changer les comportements. Son modèle est «la fille qui voulait sécher l’école pour sauver le monde», une gamine avec des nattes «qui avait fait le tour des écrans de la planète» et qu’elle veut rencontrer pour parler «du chemin parcouru ces dix dernières années.» Bien entendu, toute ressemblance avec Greta Thunberg n’a rien de fortuit. Comme Philippe Djian l’explique dans un long entretien avec Didier Jacob publié dans L’OBS, il a trouvé «impressionnante cette petite nana» et a eu l’idée «d’imaginer comment ça allait se passer quand Greta aurait dix ans de plus. Alors ce n’est pas elle l’héroïne, dans le livre. Mais sa présence me permettait, au travers de la nièce de mon héros Greg qui veut l’interviewer dix ans après, de parler du climat qui me semblait le sujet intéressant. Et de me demander ce qui va se passer non pas dans un avenir lointain, mais tout de suite.»
C’est du reste l’autre point fort du roman. Ici pas d’inventions farfelues ou de découvertes fabuleuses. Comme 2030 va arriver très vite, ce sont par petites touches que l’on découvre ce futur. Le climat s’est encore dégradé, les périodes de canicule devenant de plus en plus difficiles à vivre, certaines ressources deviennent rares et difficiles à se procurer. L’énergie sera aussi un problème, l’électricité produite ne pouvant couvrir la demande, la mobilité devant aussi être verte. Rouler en Porsche, comme le fait Greg, devenant presque un délit.
L’autre point fort du roman résidant justement dans l’évolution de ce dernier. Sa prise de conscience étant accélérée par sa rencontre avec Véra, libraire et éditrice engagée dans ce combat. Leur jeu de séduction et leur relation étant un peu à l’image de la société prise entre des enjeux et des intérêts contradictoires. S’il se rapproche de Véra et ses nièces, Lucie et Aude, il s’éloigne d’Anton et de sa sœur Sylvia, qui voit ses deux filles lui échapper.
Lucie l’affronte sur le terrain des idées, mais son aînée, Aude, est encore plus révoltée. Victime d’un grave accident, elle se déplace désormais en chaise roulante. Ce qui ne l’empêche pas de menacer de quitter le domicile familial, car elle ne supporte plus un conflit qui ne cesse de s’envenimer. Comme on le découvrira plus tard, elle est dépositaire d’un lourd secret qui pourrait faire exploser la famille recomposée. Jouant avec les niveaux du récit, Philippe Djian réussit encore une fois à faire monter en parallèle la tension qui agite la famille et celle qui met la société en émoi. Les uns se retrouvant brutalement au cœur de manifestations de plus en plus violentes. Qui ressemblent fort à un baroud d’honneur.
La tonalité du roman est en effet tout sauf optimiste. Ce monde de 2030 est désormais passé en mode «survie» parce que les intérêts particuliers ont gardé la main sur le bien général, parce que lentement mais sûrement la planète a inexorablement continué à se dégrader. Faisant en quelque sorte écho au Grand vertige de Pierre Ducrozet – qui faisait un constat tout aussi désespéré – les plus optimistes y verront un nouveau signal d’alarme, un aiguillon pour agir avant que la décennie qui vient ne donne raison au romancier.

2030
Philippe Djian
Éditions Flammarion
Roman
224 p., 20 €
EAN 9782081473317
Paru le 16/09/2020

Où?
Le roman se déroule dans une région proche d’un lac qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se situe en 2030.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Greg tombe sur un reportage vieux de dix ans sur le combat, en 2019, de « la jeune femme aux nattes ». Lui se sent pris en étau entre Anton, son beau-frère, pour qui il vient de falsifier les résultats d’une étude sur un pesticide, et Lucie, sa nièce, engagée dans une lutte écologique. Quand elle lui présente Véra, sa vision du monde s’en trouve ébranlée.
Six personnages se croisent dans ce roman de légère anticipation. Que s’est-il passé pour qu’en dix ans le monde poursuive son travail de dégradation ? Est-ce par paresse, impuissance ou égoïsme que les membres de cette famille ont laissé s’abîmer leurs vies et le monde qu’ils habitent?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (claire Devarrieux)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
La grande parade (Serge Bressan)
L’OBS (Didier Jacob)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog Au pouvoir des mots 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Pour la première fois – et Dieu sait qu’il n’était pas d’une nature belliqueuse et ne s’était jamais ouvertement révolté contre les pratiques de son beau-frère –, il défia celui-ci du regard et faillit lui balancer tout le paquet de feuilles à la figure. Il hésita un instant puis il ouvrit la main et laissa tout tomber à leurs pieds, sans un mot. Après quoi il sortit du bureau en claquant la porte. Il traversa l’accueil encore tremblant de rage, à peine salua-t-il le vigile et son chien-loup endormi entre ses jambes.
Il avait toujours su qu’Anton était une belle crapule, que le laboratoire qui portait son nom ne s’embarrassait plus guère de probité ni d’éthique.
Il faisait déjà nuit mais la chaleur demeurait étouffante. On ne pouvait s’empêcher de grimacer en quittant l’air climatisé. Il récupéra sa voiture sur le parking que bordaient de jeunes arbres aux feuilles rabougries par le manque d’eau. Il aurait aimé pouvoir vomir avant de se mettre au volant de sa Porsche. Il ne parvint qu’à attraper une bouteille thermos sous le siège avant et il avala quelques gorgées d’eau. Elle n’était pas trop tiède. Ce n’était pas aussi efficace qu’une glacière mais ça lui suffisait. Son nom était écrit dessus. GREG. Chacun avait possédé un thermos à son nom. Il s’épongea le visage et la nuque. Le ciel était d’une profondeur sinistre. Il soupira. Anton le tenait tellement par les couilles que c’en était risible.
Il monta dans sa Porsche, s’arrêta chez le traiteur. Le saumon fumé était en rupture de stock.
Son appartement donnait sur le lac et il y avait une terrasse. Anton pouvait lui enlever tout ça en claquant des doigts. C’était une situation pénible. Il n’y avait pas pris garde, et maintenant il était coincé.
Il fuma un joint pour se calmer, pour se débarrasser de sa bile, avec la clim au maximum. Il alluma la télé, se versa une bière et finit par s’endormir devant l’écran. Plus tard, il s’éveilla en pleine nuit et tomba sur une adolescente qui parlait du climat, qui s’inquiétait pour la suite et voulait sécher l’école tous les vendredis. Le reportage datait d’une bonne dizaine d’années. Il regarda la jeune fille durant de longues minutes, complètement absorbé, puis il ferma les yeux.

Il aperçut Anton le lendemain en arrivant, qui faisait les cent pas au bord de sa piscine, le téléphone collé à l’oreille. C’était une vraie caricature, parfois. Il n’y avait sans doute plus un seul brin d’herbe alentour qui ne soit transformé en paille, mais le gazon d’Anton demeurait d’un vert tendre, éclatant.
Ils échangèrent un signe. Greg n’était pas pressé de le voir. Il entra dans la maison et rejoignit sa sœur dans le salon. Sylvia observait Anton, derrière la baie, qui marchait toujours de long en large avec sa casquette enfoncée sur le crâne.
Il est contrarié tel que tu le vois, dit-elle.
Oui, moi aussi, mais je ne peux pas signer tout et n’importe quoi. Il s’agit quand même de santé publique, tu sais ce que c’est que la santé publique.
Greg, n’exagère pas.
Anton la tenait, elle aussi. D’une autre manière. Il ne servait plus à grand-chose désormais d’avoir une discussion sur ce sujet avec elle. Sylvia avait choisi son camp. Sylvia avait eu besoin d’un roc et Anton mesurait un mètre quatre-vingt-dix et pesait près de cent kilos. Greg ne pouvait pas trop en vouloir à sa sœur. Certaines femmes sont attirées par les grands singes.
Je me demande s’il ne fait pas aussi chaud que l’année dernière, déclara-t-il pour détourner la conversation.
Oui, vous allez cuire.
Je le leur ai dit. Ils veulent commencer après le coucher du soleil, mais ça ne sert à rien. Il faut s’attendre à transpirer un minimum à un concert de heavy metal, non, si tu te souviens. J’ai hésité à prendre des boules Quies.
En tout cas, tu ne les quittes pas des yeux.
Si ça ne va pas, je les attache.
Il tiqua lorsqu’elles descendirent de leurs chambres car elles étaient un peu court-vêtues pour ce genre de sortie et passablement maquillées mais il ne fit aucun commentaire. Il n’était pas chargé de leur éducation. Dieu merci. L’une et l’autre avaient du tempérament. La plus âgée, Aude, avait à peine vingt ans mais elle n’en faisait plus qu’à sa tête depuis un bon moment. Il était bien content de ne pas être son père. Et Anton, quelquefois, lorsqu’elle lui tapait vraiment sur les nerfs, renonçait à endosser ce rôle. Ce n’était pas sa fille, après tout, mais celle de Sylvia, et il s’en lavait les mains. Quant à Lucie, quatorze ans, qui n’était pas davantage la fille d’Anton, qui écrivait déjà au Président pour l’interpeller sur les néonicotinoïdes ou la pollution aux particules fines qui perdurait, Lucie qui se mêlait d’à peu près tout, elle ne manquait pas de caractère.
Il n’y avait probablement pas un seul homme dans toute la ville qui aurait souhaité être leur père. D’ailleurs, le leur avait filé.
Ils s’arrêtèrent en chemin pour manger quelque chose. Il ne voulait pas qu’elles arrivent au concert le ventre vide. Il gara sa voiture dans le coin réservé aux VIP – un terrain plat en contrebas où l’on plantait des pommes de terre autrefois, qui ne servait plus à rien, qui était gardé par un type et son chien – et entraîna les filles vers les loges en préfabriqué. Le soleil se couchait.
Anton était une vraie crapule, sans doute, mais il n’était pas idiot. Il s’occupait sans relâche de sa publicité et de celle de son laboratoire qui sponsorisait l’événement, peaufinant l’image du patron décontracté, pieds nus dans ses mocassins, entouré de chercheurs pointus, sans cravate, des allumés, des trentenaires avec des barbes de bûcherons, en tee-shirts, gominés. Ha ha. L’enfoiré.
Quoi qu’il en soit, les deux filles étaient aux anges. Il y avait beaucoup de monde et la chaleur de la journée ne parvenait pas à s’évaporer. Des silhouettes étaient juchées dans les arbres, d’autres circulaient sur l’herbe sèche, d’autres encore trépignaient devant la scène pendant que le premier groupe attaquait une reprise de Sunn O))). L’organisateur, un type aux cheveux blancs avec une queue-de-cheval et des bagues à chaque doigt donna l’accolade à Greg et cligna de l’œil en direction des deux sœurs qui secouaient déjà la tête comme des damnées. Les types jouaient si fort que la forêt tremblait. Cela faisait du bien quelquefois. Elles n’étaient pas ses filles, mais ses nièces néanmoins. Il ne disait pas le contraire.
Elles furent bientôt en nage. Il distribua des bouteilles d’eau, les invita à s’hydrater, à ne pas s’éloigner. Il se formait, à mesure que les groupes se succédaient, une brume de chaleur poisseuse en suspension au-dessus des têtes au point qu’un chanteur s’arrêta entre deux morceaux pour se mettre à poil. Ces pratiques du siècle dernier avaient encore quelques adeptes mais elles faisaient plutôt sourire aujourd’hui, certains se versaient encore du sang sur le crâne, se scarifiaient, fracassaient leur instrument contre les amplis, exercices auxquels se livraient déjà leurs pères quelques décennies plus tôt. Comme hanté, le gars agita son pénis devant celles et ceux qui se tenaient aux premiers rangs et il fit un tabac.
Plus tard dans la nuit, les invités se rassemblèrent sous un chapiteau festonné tandis que le public s’éparpillait dans la nuit noire. Le laboratoire avait envoyé deux cents invitations que l’on s’était arrachées. Aude jeta un regard de défi à son oncle en attrapant une coupe de champagne. Il ne broncha pas.
Il se demanda quel genre de type finirait par mettre la main sur elle, un de ces quatre. Ce serait intéressant à voir, à ne pas manquer.
On entendait des chiens hurler au loin, le ronflement de l’hélicoptère qui surveillait la zone et braquait son projecteur sur les alentours comme s’il touillait une soupe.
Greg se mit à chercher Aude au moment de partir. Il ressentit une petite contraction au niveau de l’estomac.

Les premiers ennuis surgirent le mois suivant. Certains résultats d’analyses qu’Anton avait trafiqués, et dont Greg, pour finir, s’était porté garant, se mirent à éveiller les soupçons des autorités sanitaires. Les choses commençaient à sentir le brûlé.
J’en étais sûr, grimaça Greg, je t’ai dit que ça nous reviendrait dans la figure. Ne les prends pas pour des cons. Ils savent lire les chiffres. Ils vont vouloir tout revoir, tout repasser au peigne fin.
On a des avocats qui s’occupent de ça, répondit Anton. Mais on doit prendre certaines précautions. Je vais avoir besoin de toi pour trier quelques documents. C’est toi le scientifique. Nous pourrions faire ça ce week-end. Le plus tôt sera le mieux.
Greg secoua la tête. Anton, des types vont continuer de s’empoisonner avec ça. Par notre faute. On aurait dû faire interdire ce truc et on lui a ouvert les portes. Hein, qui peut croire ça. Un tel prodige. C’est grotesque, non.
Oui. D’une certaine manière. Bien sûr.
Et puis ce week-end, pour moi, c’est impossible. J’ai Lucie.
Greg, je ne plaisante pas. On doit faire vite. Mieux vaut prévenir que guérir, tu le sais, ça. Elle n’aura qu’à nous attendre dans la voiture, ça ne va pas la tuer. Greg, j’insiste. Écoute, disons ce soir, c’est encore mieux. Elle trouvera bien quelque chose à regarder en attendant.
Greg se demandait pourquoi il finissait toujours par lui céder. Peut-être parce que c’était plus simple. Peut-être parce que dans le fond il sentait qu’il n’était pas de taille, que le combat était perdu d’avance. Bien sûr Anton avait la carrure d’un rugbyman, mais ce n’était pas seulement ça. Pas plus que le fait qu’il était son patron et qu’il baisait sa sœur. Non. Tout à coup, toutes ses résistances s’effondraient et il finissait par hocher la tête. Une énigme absolue. Il gardait en mémoire, néanmoins, cette scène où il avait affronté Anton du regard et il se la repassait. L’exception confirmant la règle, sauvant quelques miettes de ce qui restait d’estime de soi.
Dès que la nuit fut tombée, ils retournèrent au labo. Le vigile avait le visage d’un gars qui semblait si fatigué que ses jambes flageolaient. Son chien dormait à ses pieds, comme toujours. En y repensant, Greg se demandait s’il avait jamais vu ce chien éveillé.
Ils montèrent à l’étage, traversèrent une enfilade de bureaux déserts. Ils s’enfermèrent dans celui d’Anton. La climatisation était excellente. Même les plantes se régalaient, elles restaient d’un vert vif, étonnant, s’épanouissaient, tandis que derrière les baies, il n’y avait plus grand-chose, sinon dans les bruns, les ocres, plusieurs années sans une goutte d’eau et c’était cuit, les grosses pluies passaient trop vite, trop fort, ça ruisselait, ça n’avait pas le temps de pénétrer.
Anton empila des dossiers sur une table basse. En silence. Greg savait ce qu’il avait à faire. Ramasser les merdes qu’ils avaient semées, effacer les traces de leurs doigts sales. Il était pénible d’en dresser la liste. C’était le prix à payer pour son appartement, sa Porsche, son confort général – en fermant les yeux alors qu’il aurait fallu les ouvrir. Mais du moins s’était-il tenu la tête hors de l’eau, avait-il plus ou moins cessé de marcher sur le fil, s’était-il raccroché du côté le moins sombre.
Ils y passèrent un bon moment, les documents étaient nombreux, il fallait traquer le moindre indice, tout vérifier, revoir des chiffres, etc. Anton faisait fonctionner le broyeur. Parfois, ils échangeaient un regard qui en disait long. Il n’y avait pas de quoi être fier, bien sûr. Mais tous les labos faisaient ça, naturellement. À des degrés divers. Avec plus ou moins de protection. Ils ne se gênaient pas. La sous-évaluation des effets nocifs était tout un art.
Greg hocha la tête pour signifier qu’il avait compris, qu’Anton le lui avait suffisamment répété. Il appela Lucie pour l’avertir qu’il en avait encore pour une bonne heure.
La dernière opération à laquelle Anton s’était livré partait dans tous les sens, il y avait des cadres du labo dans le coup, des tas de documents à traiter, à synchroniser, de nombreuses pistes à assécher, de nombreux terrains à déminer d’urgence, d’ordinateurs à nettoyer.
Quand ils eurent fini leur Grand Nettoyage, Anton insista pour aller boire un dernier verre. Il était satisfait, il soufflait. Quand toutes les clims de la ville se mettaient en marche, le soir, quand les gens rentraient chez eux, lessivés par la chaleur, l’éreintement, les pannes d’électricité étaient monnaie courante. Plus de lumière, plus de machine à fabriquer des glaçons.
Anton était en train de lui expliquer une fois encore que les affaires avaient dû supporter le choc d’une nouvelle crise, une de plus, et que s’il n’avait pas réagi, s’il ne s’était pas arrangé avec les chiffres, le vaisseau dont il tenait la barre aurait sérieusement tangué. Il n’aurait plus manqué qu’on nous flanque un redressement, ajouta-t-il au moment où les plombs sautaient.
Une faible rumeur de protestation traversa mollement la salle. Des bougies apparurent comme par enchantement sur les tables. Des vraies et des fausses qui fonctionnaient avec des piles et dont les Chinois nous inondaient avec le sourire, comme ces petits ventilateurs de poche, ces ombrelles télescopiques, ces sous-vêtements réfrigérants.
Anton se pencha pour lui serrer le bras, de manière affectueuse. Anton avait des mains puissantes et son geste amical recevait ordinairement en retour un sourire douloureux de la part de sa victime – sans parler de la marque de ses doigts, d’un rouge vif sur une peau laiteuse.
Je sais que c’est un peu dur à avaler, déclara Anton. Mais il y avait pire à l’horizon, crois-moi. Des clients perdus, des contrats annulés, les grimaces des banques. Je n’ai pas toujours le nez collé à un microscope, moi, ne le prends pas mal. Chacun doit être à sa place. J’ai choisi de sauver la maison, c’est vrai. Mais tous ces gens, toutes ces personnes qui bossent ici, j’ai protégé leur travail, j’ai protégé leurs vies, je peux les regarder jouer dans l’herbe avec leurs enfants. C’est une bagarre au couteau, ce n’est que ça, une manière de bagarre de rue. Et c’est moi qui m’y colle.
Greg se contenta de secouer la tête. Il attendit qu’Anton veuille bien lui lâcher le bras et il vida son verre. Un type, dans un coin, se mit à jouer du piano en sourdine. En général, les instruments n’appréciaient pas beaucoup les énormes et brutaux écarts de température et celui-ci commençait à montrer des signes de faiblesse – on l’avait placé dans les courants d’air de la porte, et avant cela abandonné sous une bâche durant les travaux, copieusement arrosé à l’occasion d’un départ de feu dans les toilettes, utilisé comme échafaudage quand ils avaient repeint le plafond –, oui, sans doute manquait-il désormais d’un peu d’allure, ses notes n’étaient-elles plus si claires, mais au moins le son ne sortait pas d’un appareil, d’une boîte, d’un cercueil.
Le bar se tenait presque en face des bâtiments modernes qu’occupaient les laboratoires SveOda – ceux-là mêmes qu’Anton avait hérités de son père et qu’il se félicitait à l’instant d’avoir tirés d’une assez mauvaise passe. Greg se demandait si Anton croyait le faire pleurer. Il tourna la tête sur l’imposante façade de l’accueil plongée dans l’obscurité. Elle était vraiment noire, peu rassurante, on ne distinguait aucun détail. Combien de fois s’était-il contenté de fermer les yeux, combien de fois avait-il dû la boucler. Il n’y avait pas grand-chose au monde de plus facile à faire.
Anton le déposa en bas de chez lui. Au moment de se quitter, il se pencha vers Greg qui avait déjà mis un pied dehors et il le remercia pour son aide. On ne peut rien te refuser, répondit Greg.
Ils échangèrent un regard dont aucun mot ne pourrait rendre compte. Puis ils se souhaitèrent bonne nuit.
Lucie avait recyclé un flacon de lave-vitre en brumisateur et elle le gardait à la main. Elle avait branché le lecteur sur une batterie et regardait cette fille qui avait écrit un livre – et qui avait pas mal grandi aujourd’hui. À l’époque, elle avait des nattes, déclara-t-il en saisissant un éventail. Mais je la reconnais. Avec une dizaine d’années de plus, mais on la reconnaît bien.
Il la laissa regarder la fin de l’interview et fila sous la douche, le cœur plein d’espoir. Depuis quelques jours, elle était désagréablement tiède. Il lui sembla pourtant qu’elle avait perdu deux ou trois degrés, ce qui n’était pas énorme, mais il s’en contenta, il avait l’impression que l’on respirait un peu mieux, et c’était encourageant.
Il passa en caleçon, les cheveux mouillés, derrière Lucie qui prenait des notes sur le générique, et il sortit sur la terrasse. Lucie portait encore des couches quand l’image de cette gamine avec ses nattes avait fait le tour des écrans de la planète. Ça semblait si loin aujourd’hui. La fille qui voulait sécher l’école pour sauver le monde. Et on ne lui avait pas élevé une statue, on ne l’avait même pas collée sur un timbre.
Et depuis quand tu t’intéresses à elle, demanda-t-il accoudé devant les eaux noires du lac qui miroitait en contrebas.
Je dois écrire un truc sur elle, sur la sortie de son bouquin. J’aimerais qu’elle me dise ce qu’elle pense du chemin parcouru ces dix dernières années. Je dois la rencontrer.
Il se tourna vers elle en souriant. Il la considéra un instant puis déclara en hochant la tête que c’était une bonne idée.
Lucie ne connaissait pas la demi-mesure. Elle bûchait son sujet comme s’il allait rester dans les annales alors que plus personne ne lisait le bulletin de son école. Mais elle s’en fichait, elle faisait ça pour elle. De temps en temps, elle fermait les yeux et elle s’enveloppait le visage d’un voile de vapeur luminescent.
Quand elle dormait chez lui, Greg lui laissait la chambre et prenait le canapé du salon. Il lui fichait la paix. Il comprenait. Les tensions entre Anton et Sylvia, le retour de sa sœur dans son fauteuil roulant, Greg imaginait l’ambiance et il tâchait d’être suffisamment présent pour elle. Ça ne remplaçait rien pour lui, mais un peu quand même. Certains soirs, ils allaient voir un film ou faisaient une partie de bowling. Le bruit des boules et des quilles qui valdinguaient n’était rien comparé au vacarme blanc auquel elle échappait.
Le fait est qu’Aude était devenue complètement folle et que, même sous tranquillisants, elle rendait la vie des autres impossible. On entendait parfois ses hurlements jusqu’au bout de la rue. Il n’y avait pas encore eu de plaintes, les voisins semblaient compatir au sort de cette pauvre fille clouée jusqu’à sa mort sur un fauteuil roulant et ils montaient le son. Désormais elle haïssait Dieu, le monde entier, et elle en particulier. Ce corps sans vie, ce cadavre ambulant. À présent, Sylvia ne pleurait plus mais ses yeux restaient rouges en permanence. De son côté, Anton rentrait le plus tard possible, se levait tôt le matin. Greg voyait le topo. Aude s’en était prise à lui deux fois de suite, elle avait agrippé son bras avec rage, elle s’était mise à lui hurler dans les oreilles et, depuis, il écourtait ses visites, il passait en coup de vent, se tenait à distance de son fauteuil. Il n’était pas responsable de ce qui lui était arrivé. Elle n’était pas venue lui demander la permission de s’éloigner en dehors du périmètre. »

Extrait
« L’esplanade, devant les grilles du Parlement, était comble, et beaucoup restaient bloqués dans les rues adjacentes sans pouvoir avancer. Les pancartes en carton, les effigies en papier mâché, tout fichait le camp, tout finissait en charpie. Plus personne n’avait un poil de sec, plus personne ne savait où donner de la tête devant l’ampleur des dégâts qu’une fille énumérait sur une estrade, continent par continent, et la colère des gens demeurait palpable, la tristesse, la frustration aussi, mais il allait de soi que cette sacrée pluie n’était pas rien. Elle rassurait. Elle mettait fin, provisoirement, à une angoisse diffuse. Elle leur disait qu’ils s’en tiraient une nouvelle fois, que le glas n’avait pas encore sonné. Ils avaient l’impression de sortir d’un coma. Ce n’était pas rien. »

À propos de l’auteur
DJIAN_Philippe_©DRPhilippe Djian © Photo DR 

Né en 1949 à Paris, Philippe Djian est l’auteur de plus d’une vingtaine de romans parmi lesquels 37,2 le matin, la série Doggy Bag (Julliard, 2005-2008), Impardonnables (prix Jean Freustié), Oh (prix Interallié), Chéri-Chéri, Marlène… (Gallimard, 2009, 2012, 2014, 2017.) Plusieurs d’entre eux ont été adaptés au cinéma, tel 37,2 le matin par Jean-Jacques Beneix (avec Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, 1986), mais aussi Impardonnables, par André Téchiné (avec Carole Bouquet et André Dussolier, 2011), Incidences (Gallimard, 2010) par les frères Larrieu, sous le titre L’Amour est un crime parfait (avec Karine Viard et Mathieu Amalric, 2013) et Oh, par Paul Verhoven sous le titre Elle, avec Isabelle Huppert (2016). Il est également le parolier de Stephan Eicher. (Source: Éditions Flammarion)

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Les émotions

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En deux mots:
Jean Detrez enterre son père. Elisabetta, sa première épouse, l’accompagne dans ce moment de recueillement et d’introspection qui est aussi l’occasion de passer en revue ces moments de sa vie où les émotions ont été les plus fortes, notamment avec les femmes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Toutes les femmes de sa vie

Jean-Philippe Toussaint poursuit dans Les émotions son cycle bruxellois et européen entamé avec La clé USB et nous offre quelques superbes variations sur le sentiment amoureux en détaillant les rencontres qui l’ont marqué.

Ceux qui ont lu La clé USB seront très vite ici en terrain connu, car même si ce roman peut très bien se lire sans avoir connaissance de l’œuvre ou du précédent roman de l’auteur, il pourrait fort bien composer un dyptique, puisque l’on reprend l’action au moment où Jean Detrez, le personnage principal, de retour du Japon apprend que son père est décédé, mettant en quelque sorte un point d’orgue a une année qui aura vu sa femme le quitter (juin 2016), le Brexit être voté (23 juin 2016), et Donald Trump accéder à la présidence des États-Unis (8 novembre 2016).
Nous voici donc en décembre, au moment des obsèques de son père, événement chargé d’émotion, mais aussi propice à l’introspection. Les souvenirs affluent, ceux qui ont marqué la vie de son père, fonctionnaire européen comme lui, mais aussi tous ces moments qui ont provoqué chez lui ces émotions qui donnent le titre du roman et dont l’intensité va déterminer le souvenir bien davantage que la chronologie. Les femmes, ou plus précisément les émois amoureux formant alors la matière première d’un récit qui, bien que très factuel, fait précisément partager au lecteur les battements de cœur et l’exaltation de ces moments où la vie s’illumine, où on sent que quelque chose se passe…
Comme lors de ce colloque international de prospective qui tente de tracer l’avenir de l’Europe sans le Royaume-Uni et qui se tient précisément à Hartwell House, dans le sud de l’Angleterre. Alors que les intervenants s’écharpent sur la pertinence de leur méthode de prospective stratégique en quatre phases – scoping, ordering, implications, integrating futures – l’attention de Jean va être détournée par Enid Eelmäe. Pour faire connaissance, les participants ont été invités à un exercice, baptisé Tell the story of your names. C’est ainsi qu’après avoir expliqué que les Detrez étaient originaires du Nord de la France et que le grand-père paternel avait disparu durant la Première Guerre mondiale, il apprit que Eelmäe voulait dire
«première montagne» ou «avant-montagne» en estonien, mais aussi que ce patronyme, avant l’estonisation des noms, était Eiffel, comme le constructeur de la Tour Eiffel. Ajoutons que la seule personne appelée Enid de leur connaissance les renvoyait tous deux à leur enfance et à la lecture du Club des cinq et du Clan des sept d’Enid Blyton. Il n’en fallait guère davantage pour tomber sous le charme de belle venue de Baltique. Au fil des heures, ils vont devenir très complices. Jusqu’à ce tête-à-tête dans la bibliothèque: «J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable.»
Bien entendu, ce sont les détails de ces moments qui donnent toute sa saveur à ce roman, comme si Jean-Philippe Toussaint à la manière d’un cinéaste, décidait de passer d’un plan général à un gros-plan, de se focaliser sur ces moments de grâce.
On passe ainsi des couloirs du Berlaymont, bâtiment emblématique de l’Union européenne où se retrouve tous les thèmes du livre, l’Europe aujourd’hui à la croisée des chemins, mais aussi le fils et son père, tous deux fonctionnaires européens, mais aussi l’architecture puisque la rénovation du bâtiment est confiée à son frère qui a suivi les pas de son arrière-grand-père, Pierre De Groef, qui a construit beaucoup d’immeubles à Bruxelles au début du XXe siècle. Et, comment pourrait-il en être autrement, les femmes. D’abord Diane, sa seconde épouse dont il se sépare, mais dont il nous raconte avec tendresse et sans doute nostalgie la rencontre dans ce temple de la technocratie. Puis sa course effrénée avec Pilar Alcantara lors de l’éruption du volcan Eyjafjöll en 2010. L’occasion aussi de nous faire découvrir un mystérieux souterrain.
Remontant dans le temps, nous irons aussi en Toscane au moment où Jean rencontre Elisabetta, sa première épouse. Contrairement à Diane, elle sera présente aux obsèques avec son fils Alessandro. Encore une occasion de constater combien restent vivaces les émotions. Et d’exprimer des regrets que l’on peut aussi prendre comme un conseil d’ami: «J’aurais peut-être dû faire davantage d’efforts pour essayer de sauver notre amour et prendre le risque d’entamer avec Elisabetta une longue relation suivie, la relation d’une vie, un amour au long cours, quitte à ce qu’il y eût des hauts et des bas, des orages et des disputes (et, sur ce point, je pouvais faire confiance à Elisabetta), mais j’aurais pu ou j’aurais dû avoir cette ambition pour nous, plutôt que, au premier accroc, à la première infidélité, céder à la facilité de nous séparer, abdiquer sans combattre.»

Les émotions
Jean-Philippe Toussaint
Éditions de Minuit
Roman
240 p., 18,50 €
EAN 9782707346438
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles et environs. On y évoque aussi des voyages en Grande-Bretagne, au Japon, aux États-Unis, à Los Angeles

Quand?
L’action se situe principalement en 2016 et les mois suivants, mais l’auteur évoque aussi des souvenirs de 2004 et 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque Jean Detrez, qui travaille à la Commission européenne, a commencé à s’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, il s’est rendu compte qu’il y avait une différence abyssale entre l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, relève de la prospective, qui constitue une discipline scientifique à part entière, alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent ? Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
Le moment est donc venu de dire un mot de la vie privée de Jean Detrez.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Diacritik (Jacques Dubois)
Le Carnet et les instants (Alain Delaunois)
Philosophie Magazine (Alexandre Lacroix)
Blog Shangols 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À Bruxelles, la journée avait été caniculaire. Nous vivions avec Diane les dernières heures de notre vie commune. Depuis quelques semaines, nous ne nous parlions plus. Notre mariage, qui avait duré dix ans, s’achevait dans la froideur et le ressentiment. C’était le 23 juin 2016, le jour du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. Dans la soirée, un orage très violent a éclaté à Bruxelles, accompagné de pluies diluviennes. Je me revois dans le salon de l’appartement de la rue de Belle-Vue en train de regarder une pluie torrentielle tomber derrière la baie vitrée. Les branches des saules se tordaient sous le vent. Un éclair, parfois, zébrait le ciel, et on entendait les grondements du tonnerre au loin par-delà les étangs d’Ixelles. Diane était assise derrière moi dans le salon assombri par l’orage, elle feuilletait en silence une revue dans le canapé. Elle ne tarda pas à quitter la pièce, et je l’entendis s’éloigner dans le couloir jusqu’à la chambre à coucher. Ce fut notre dernière soirée ensemble dans l’appartement de la rue de Belle-Vue (ma décision, à cette heure, était déjà prise de quitter l’appartement et de trouver un nouveau logement à la rentrée).
Je n’ai appris le résultat du référendum britannique que le lendemain en écoutant la radio. J’avais un rendez-vous à la Commission européenne en début de matinée. À la fin de ma réunion, en sortant du Berlaymont, j’ai traversé la rue de la Loi avec quelques collègues pour rejoindre le bâtiment Juste Lipse, qui se trouve de l’autre côté de la rue. Le Juste Lipse était encore l’unique siège du Conseil de l’Europe à l’époque, le nouveau bâtiment « Europa » construit par Philippe Samyn — le fameux cube de verre évidé qui luit pendant la nuit au cœur du quartier européen — n’est entré en service qu’au début de l’année suivante. Il y avait beaucoup plus d’animation que d’habitude dans le hall du Juste Lipse. On croisait des équipes de télévision, des dizaines de journalistes se pressaient vers la salle de presse. J’ai encore présent à l’esprit l’entrée en scène du président du Conseil européen ce jour-là. Précédé d’un bouillonnement de conseillers et de membres des services de sécurité, je revois sa silhouette décidée s’avancer sur le tapis rouge en longeant la rangée de drapeaux européens. Son visage était grave, l’attitude solennelle. Il monta à la tribune et commença son discours avec une émotion inhabituelle. Je suis pleinement conscient de la gravité, et même de l’ampleur dramatique de l’heure que nous vivons. C’est un moment historique, mais ce n’est sûrement pas le moment d’avoir des réactions hystériques. Les dernières années ont été les plus difficiles de notre histoire, mais je tiens à rassurer chacun, nous sommes prêts à affronter ce scénario négatif, et je pense toujours à ce que me disait mon père : « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. » Je regardais le président du Conseil européen s’exprimer à la tribune. Au moment où il avait évoqué son père, ses yeux furent parcourus d’un fugitif voile de timidité, qui ne dura qu’un instant. Il esquissa un sourire, le sourire d’un homme adulte qui évoque son père en public, avec ce que cela peut avoir de pudeur, de respect et de piété filiale, et je ne pus m’empêcher de songer à mon père, à mon propre père, Jean-Yves Detrez, qui avait été commissaire européen dans le passé. Depuis que j’avais appris la victoire du « Leave » au référendum britannique, je ne cessais de penser à ce qu’il devait ressentir. Son monde, le monde qu’il avait toujours connu, était en train de vaciller. Les crises s’accumulaient en Europe, les populismes montaient partout inexorablement. L’humanisme, que mon père avait toujours défendu avec zèle, semblait plus mal en point que jamais. Le Brexit n’était que la dernière manifestation, la plus spectaculaire, la plus désagréablement inattendue, de ce dépérissement délétère.
Jusqu’à quel point peut-on oublier quelque chose qui nous est arrivé ? Je ne me serais peut-être jamais posé la question, si, quelques mois plus tard, je n’avais retrouvé une photo compromettante dans mon téléphone. C’était dans un Thalys, j’avais assisté à une réunion de prospective à Paris dans la matinée, et je revenais à Bruxelles le soir même. J’avais fait l’aller-retour dans la journée. J’étais fatigué, la journée avait été longue. Je me laissais bercer par le train. Calé au fond de mon siège, je faisais défiler distraitement du doigt les images de mon téléphone, quand je suis tombé par hasard sur la photo d’une jeune femme à moitié dénudée. La photo, presque floue, avait été prise l’été précédent dans une chambre d’hôtel pendant que je participais à une retraite de prospective à Hartwell House, près de Londres. Je ne me souvenais plus des circonstances exactes dans lesquelles la photo avait été prise. Je me souvenais seulement d’avoir passé la fin de la soirée avec cette jeune femme et d’avoir emprunté les escaliers majestueux d’Hartwell House avec elle très tard dans la nuit, mais je ne me souvenais plus ensuite de ce qui s’était passé, ou plutôt, à partir d’un certain point, mes souvenirs se dissipaient dans les brumes d’une fin de soirée trop arrosée. Nul doute pourtant que c’était bien dans une chambre d’hôtel de la résidence d’Hartwell House que la photo avait été prise, et par qui d’autre que moi puisque c’était dans mon propre téléphone que je venais d’en retrouver la trace, à ma grande surprise et à ma grande gêne. Je ne gardais pourtant aucun souvenir qu’il s’était passé quelque chose d’intime avec cette jeune femme cette nuit-là, même si la photo semblait apporter un démenti visuel au témoignage défaillant de ma mémoire. Il y avait, à l’évidence, une contradiction entre ce que me disaient mes souvenirs et ce que montrait la photo.
Depuis plusieurs années, mon ami et collègue Peter Atkins organisait les Rencontres d’Hartwell House, des retraites de prospective, où les participants, responsables politiques, analystes et experts internationaux, se réunissent pendant une semaine dans le cadre somptueux du château d’Hartwell pour imaginer l’avenir ensemble. L’avenir, pour moi, qui le côtoyais au quotidien dans le cadre de mes activités à la Commission européenne, était une notion parfaitement abstraite, que j’étais capable de modéliser et de faire parler avec des chiffres. Mais si, dans ma vie professionnelle, j’avais une maîtrise incontestable de l’avenir, je me rendais compte que, depuis quelque temps, je ne maîtrisais plus rien dans ma vie privée. Mon mariage avec Diane était en train de sombrer, nous étions entrés dans une crise conjugale dont je ne voyais plus l’issue. L’avenir, pour moi, était devenu irrémédiablement opaque. Je ne disposais pas des outils appropriés pour imaginer ce que nous allions devenir. Moi qui me pensais si performant dans l’exercice de mes fonctions, j’étais complètement démuni dans la conduite de mon histoire d’amour avec Diane. À croire que la prospective ne nous est d’aucun secours dans les affaires de cœur — ou qu’en amour, il n’y a pas de méthode.
Lorsque, dans les années 1990, j’ai commencé à m’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, j’ai très vite compris qu’il y avait une différence abyssale entre deux notions qui peuvent paraître voisines, voire similaires, mais qui ne sont pas de même nature, l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, qui est au cœur de mon activité professionnelle, relève d’une discipline à part entière, au même titre que les statistiques ou la démographie, avec son ensemble de techniques et d’outils méthodologiques spécifiques. Lorsqu’elle est pratiquée dans les règles de l’art, la prospective permet de repérer les principales métamorphoses qui couvent à bas bruit dans la société avant qu’elles ne s’expriment au grand jour, ce qui nous permet d’anticiper les grandes évolutions à venir. Alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. C’est alors à une boule de cristal ou aux cartes du tarot qu’il faut avoir recours pour lire l’avenir. Mais a-t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent. Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
À l’été 2016, j’ai assisté à la retraite de prospective organisée par mon ami Peter Atkins à Hartwell House. L’avenir, durant ces quelques jours, fut au centre de toutes nos attentions. Nous l’entourions de nos sollicitudes expertes. Nous le sondions, par petits groupes, autour de tables de réunion recouvertes de feutrine verte. Nous l’auscultions, avec d’infinies précautions, pour construire, sous forme de scénarios exploratoires, des représentations de différents futurs possibles. Je connaissais Peter Atkins depuis toujours, cela faisait près de vingt ans que nous hantions ensemble les terras incognitas de la prospective stratégique et que nous explorions ses dernières steppes indéfrichées. Au début des années 2000, Peter avait rejoint à Londres l’équipe du Government Chief Scientific Adviser, qui conseille le Premier ministre britannique sur les questions de technologie. Il avait été chargé de créer la première cellule de prospective stratégique au sein de cette agence gouvernementale. C’est ainsi, sur le tas, que Peter s’était formé aux techniques les plus sophistiquées de la discipline et qu’il avait fait la connaissance de la plupart des hommes politiques, responsables militaires et hauts fonctionnaires qui travaillent dans le domaine en Angleterre. Ensuite, des experts étrangers, qui envisageaient de créer leur propre cellule de prospective dans leur pays, étaient venus faire des voyages d’études à Londres pour voir comment ils procédaient, et c’est ainsi que Peter était devenu une personnalité incontournable dans le petit monde très fermé de la prospective stratégique. En 2011, Peter avait quitté son poste dans la haute administration britannique pour s’établir à son propre compte, et il avait fondé l’association des Rencontres d’Hartwell House. L’événement phare de l’association était la retraite stratégique estivale. Dès la première session, Peter avait instauré l’idée originale du live challenge. Le principe était d’avoir chaque année un défi à relever en temps réel, un sujet d’intérêt général sur lequel tous les participants pourraient travailler pendant les cinq jours de la retraite. En 2016, les Rencontres d’Hartwell House s’étaient tenues début juillet, soit seulement une dizaine de jours après le référendum sur le Brexit.
Le lundi 4 juillet 2016, j’ai pris le train à Bruxelles aux premières heures pour rejoindre Londres. J’avais rendez-vous à la gare du Midi avec mon ami Viswanathan Ajit Pai, qui travaille avec moi à la Commission européenne. Viswanathan était lui aussi de la partie pour Hartwell House et nous avions décidé de faire le voyage ensemble. Dans l’Eurostar, nous nous étions installés dans un carré de sièges vides et nous avions pris nos aises, déployant nos journaux et posant nos ordinateurs sur les tablettes. Viswanathan, confortablement installé au fond de son siège, avait ouvert le Financial Times, dont il tournait précautionneusement les pages saumonées dans un froissement feutré de papier journal, délicat murmure matinal bientôt voué à disparaître avec le déclin annoncé des journaux papier. Peu après le départ, un très bon petit déjeuner nous avait été servi à la place. Viswanathan était contrarié comme moi par le résultat du référendum britannique, mais il ne semblait pas disposé à se laisser abattre. Au contraire, appréciant le petit déjeuner, se régalant des viennoiseries et des yaourts aux fruits (le sien et le mien, que je lui avais cédé bien volontiers), il se lança plutôt dans un vibrant hommage rétrospectif de l’Angleterre qu’il avait connue pendant ses années d’études à Cambridge au début des années 1990. Tu sais, à l’époque, c’était vraiment un environnement très stimulant, disait-il, une ambiance de libre pensée, de curiosité intellectuelle, on parlait de new internationalism. À ce moment-là, la Grande-Bretagne était ouverte sur les autres cultures. C’était le moment où on commençait à bien manger en Angleterre, avec de bons vins, des fromages affinés, de superbes huiles d’olive. La société anglaise respirait différemment, il y avait une ouverture extraordinaire sur le monde. Selon Viswanathan, cela avait commencé à se dégrader à partir du début des années 2000, et la crise financière de 2008 n’avait rien arrangé. À ce début de récession s’étaient greffés une rhétorique anti-migrants et le déchaînement de la presse populaire contre l’Europe. Si on ajoute à cela beaucoup de cynisme et deux ou trois apprentis sorciers, il ne fallait pas chercher beaucoup plus loin les raisons du Brexit, selon Viswanathan (et il finit pensivement mon yaourt à la cerise en jetant un coup d’œil par la vitre du train). »

Extraits
« Mais, une fois dans la place, Scott Adams, avec son esprit pervers, n’avait pu s’empêcher de rendre public le différend avec Peter et de laisser entendre à l’assistance qu’il se désolidarisait de la méthode qu’il était obligé de présenter. C’est donc avec une ironie grinçante qu’il nous passa en revue les quatre étapes de la méthode d’Hartwell House, qu’il énuméra avec dédain, scoping, ordering, implications, integrating futures , comme s’il s’agissait de quatre vieux tracteurs antédiluviens, avec lesquels nous serions bien avancés pour explorer les champs si fertiles de la prospective stratégique, telle que lui la concevait. » p. 50

« Parfois, j’ai l’impression que si quelqu’un nous observait de l’extérieur et nous entendait émettre nos hypothèses, il pourrait vraiment se demander : « Mais qu’est-ce qu’ils ont fumé, ces gars-là ? » L’exemple le plus célèbre, ajouta-t-il, tandis que nous pénétrions dans l’hôtel, c’est la scène de Richard III , tu sais, la scène où Richard se tourne vers Lady Anne, la femme de son frère, pour lui dire qu’il est amoureux d’elle, alors qu’il vient de tuer son frère. Il s’arrêta dans le hall pour me mimer la scène (il s’était donné le rôle de Richard et s’adressait à moi comme si j’étais Lady Anne). Non seulement, il lui avoue que c’est lui qui a tué son frère, mais en plus il lui dit qu’il veut l’épouser ! s’écria-t-il. Nous étions debout l’un en face de l’autre dans le hall de l’hôtel. Ce n’est pas du tout vraisemblable évidemment, et pourtant le spectateur adhère, la scène a suffisamment de puissance et de force dramatique pour que le spectateur suspende son jugement critique à propos de l’invraisemblance de la situation. » p. 61

« J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable. Il y a toujours ce dernier seuil symbolique à franchir, qui nous fait passer d’un état d’attente heureuse au dénouement attendu, quand les mains se rejoignent et que les lèvres s’unissent. Et c’est d’ailleurs peut-être le fait que cette attente soit si souvent heureuse qui explique que, tant de fois, pour ma part, je n’aie jamais été plus loin. Comme si c’était dans la félicité de la promesse que j’avais vécu mes plus belles heures d’amour. » p. 76-77

« En moins de vingt ans, Pierre De Groef, qui était issu d’un milieu modeste (son père était menuisier du côté de la rue Borrens à Ixelles), était devenu un architecte à la mode, un citoyen cossu, un bourgeois installé: moustache, costume en flanelle, gilet et montre à gousset, large cravate à pois, tel qu’il apparaît sur une photo qui a longtemps orné la cuisine de mes parents avenue Émile Duray. À l’époque, le quartier des étangs d’Ixelles, sur lequel il avait jeté son dévolu, se trouvait encore largement à la campagne. Il a eu le flair d’acheter tous les terrains qui voisinaient l’abbaye de la Cambre en pleine restauration après la première guerre mondiale. » p. 95

« La mort d’un homme, parfois, correspond à la fin d’une époque. Stefan Zweig est mort à un des pires moments de l’histoire, quand le ciel était noir en Europe et l’horizon bouché aussi loin que le regard pouvait porter. Témoin direct du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’ait connu le monde, Zweig a vécu l’intrusion violente de la réalité du monde extérieur dans son univers intime comme peu d’intellectuels l’avaient expérimenté avant lui. Il a vu son monde, le monde dont il était familier, un monde de raison, d’art, de raffinement et de culture, disparaître littéralement sous ses yeux, tandis que l’humanisme
sur lequel étaient fondées toutes ses valeurs était balayé par le nazisme. Même si c’est à des événements moins tragiques que mon père a été confronté dans les dernières années de sa vie, je voyais un parallèle entre sa mort et la mort de Zweig. Les dates de leurs morts respectives coïncidaient l’une et l’autre avec l’exact creux d’une vague de l’histoire, quand l’aube espérée après la longue nuit dont parle Zweig dans sa dernière lettre, n’est pas encore venue. En un sens, on pourrait dire que Zweig et mon père sont morts à temps, dans la mesure où ils ont cessé de voir la catastrophe qui les entourait et n’ont pas assisté au désastre qui leur a survécu. » p. 170

« Il y a, dans la vie, des instants décisifs, certaines journées ou certaines heures qu’on ne pourra jamais oublier. Stefan Zweig, dans son livre Sternstunden der Menschheit, parle de certains alignements d’étoiles qui font qu’à des instants précis de l’histoire s’accomplissent des moments d’une grande concentration dramatique qui sont porteurs de destin, où il arrive qu’une décision capitale se condense « en un seul jour, une seule heure et souvent une seule minute ». p. 189

« La pression des compagnies aériennes sur la Commission devenait à chaque heure plus grande pour nous faire rouvrir des routes aériennes dès lundi matin. Les compagnies aériennes accumulaient chaque jour des pertes abyssales, de l’ordre de 150 millions d’euros par jour, et des voix dans le secteur aérien commençaient à s’élever pour dénoncer la pagaille que nous, l’Europe — l’Europe, toujours l’Europe — aurions semée, en appliquant à l’excès le principe de précaution. Était-ce raisonnable de rouvrir des
espaces aériens dès le lendemain matin? Manfred Hübner dit qu’il n’en savait rien, et que de toute manière, ce n’était pas de notre ressort, c’était les directions générales de l’aviation civile des différents pays qui étaient compétentes. À chacun ses dossiers brûlants, à chacun sa cendre volcanique. » p. 198

« Je la regardais, et je pensais que quelque chose arrivait, quelque chose m’arrive, me disais-je. C’est là une singulière vertu de l’amour ou du sentiment amoureux de se rendre compte que ce qui arrive nous arrive à nous-même et à personne d’autre — c’est à moi, à moi que cette chose arrive —, que le regard adressé, le geste esquissé, l’est pour nous et pour nous seul, et le fort sentiment d’élection que cette vérité nous procure nous apporte un intense bien-être qui fait disparaître instantanément tout le reste, la fatigue et les soucis professionnels, les mauvais pressentiments et la hantise. p. 227

À propos de l’auteur
TOUSSAINT-jean-philippe_©Mathieu_ZassoJean-Philippe Toussaint © Photo Mathieu Zasso

Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Prix Médicis 2005 pour Fuir. Prix Décembre 2009 pour La Vérité sur Marie. Il a publié plus de dix romans aux éditions de Minuit, parmi lesquels La Salle de bain (Minuit, 1985), L’Appareil-photo (1989), Fuir (2005), Football (2015), M.M.M.M. (2017) et La clé USB (2019). Il est également essayiste et cinéaste. (Source: Éditions de Minuit). (Source: Éditions de Minuit)

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Le soleil se lève aussi

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En deux mots:
À Paris dans les années 1920, le journaliste Jake Barnes, vit entouré d’une bande d’expatriés avec lesquels il fait la fête et rivalise pour les yeux d’une belle Anglaise. Si une blessure de guerre l’a rendu impuissant, il ne désespère pas de parvenir à ses fins, notamment lors d’un voyage au Pays basque et en Espagne.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une tragédie sous un soleil brûlant

Les déboires du journaliste Jake Barnes dans le Paris des années 1920 permettent à Ernest Hemingway de raconter la «génération perdue» de l’après-guerre. Et de faire vaciller les certitudes des mâles virils.

Comme les romans d’Ernest Hemingway sont indissociables de sa vie, commençons par reprendre la partie de sa biographie qu’il raconte dans Le soleil se lève aussi. Après la Première guerre mondiale qu’il a effectuée comme ambulancier sur le front italien, Hemingway décide de reprendre son métier de journaliste et part pour Paris. Au début des années 1920, installé à Montparnasse, il côtoie toute une colonie d’expatriés, d’Ezra Pound à Gertrude Stein, de Sherwood Anderson à Sylvia Beach qui accueillait généreusement les Américains dans sa librairie Shakespeare and Co. Il y a sans doute croisé aussi Francis Scott Fitzgerald ou James Joyce. C’est dans ce Paris des «années folles» que s’ouvre ce roman qui va raconter le parcours de Jake Barnes, journaliste américain derrière lequel il n’est pas difficile de reconnaître le double de l’auteur. Une technique qu’il va également utiliser pour les autres personnages du livre, largement inspirés de ses amis et fréquentations, ce qui lui vaudra notamment l’inimitié de Harold Loeb qu’il a dépeint sous le nom de Robert Cohn. Mais si le jeu des masques a provoqué un scandale au moment de la parution du livre son intérêt aujourd’hui tient bien davantage dans la chronique et les idées développées.
Le désenchantement de cette «génération perdue» est personnifiée par Jake lui-même, devenu impuissant après une blessure infligée sur le front italien et qui se désespère de voir Brett Ashley, la belle anglaise dont il est amoureux passer d’un amant à l’autre. Une galerie composée d’un Ecossais qui attend son divorce pour l’épouser à son tour, un comte grec qui roule sur l’or et Robert Cohn, dont je viens de parler, juif américain complexé qui aimerait aussi obtenir les faveurs de Brett. C’est dans l’alcool, le jeu et les fêtes que l’on cache son mal-être.
Quand Bill Gorton débarque des États-Unis, son ami Jake décide de lui faire découvrir le Pays basque et l’Espagne et de l’emmener à Pampelune pour la San Fermin, notamment célèbre pour ses corridas. Avant cela, ils pêcheront la truite.
En passant du calme de la partie de pêche à la fièvre de la corrida, Hemingway donne une forte intensité à cette dernière partie où les inimitiés, les frustrations et la violence vont se déchaîner. Chacun se retrouvant alors à l’heure du choix, souvent douloureux, dans une atmosphère électrique. Tandis que le soleil continue à se lever, leurs rêves s’évanouissent.
Hemingway considérait son roman comme «une tragédie, avec, pour héros, la terre demeurant à jamais.» Je crois que le passage du temps lui a donné raison.

Le soleil se lève aussi
[The Sun Also Rises]
Ernest Hemingway
Folio Gallimard (n°221)
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Edgar-Coindreau
288 p., 7,50 €
EAN 9782072729997
Paru le 11/05/2017

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis au Pays Basque et enfin en Espagne, notamment à Pampelune et Madrid.

Quand?
L’action se situe dans les années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, années 1920. Jake Barnes, journaliste américain, retrouve la belle et frivole Lady Ashley, perdue dans une quête effrénée d’amants. Nous les suivons, s’abîmant dans l’alcool, des bars parisiens aux arènes espagnoles, en passant par les ruisseaux à truites des Pyrénées. Leurs compagnons, Robert Cohn, Michael Campbell, sont autant d’hommes à la dérive, marqués au fer rouge par la Première Guerre mondiale.
Dans un style limpide, d’une efficacité redoutable, Hemingway dépeint le Paris des écrivains de l’entre-deux-guerres et les fameuses fêtes de San Fermín. Ses héros, oscillant sans cesse entre mal de vivre et jouissance de l’instant présent, sont devenus les emblèmes de cette génération que Gertrude Stein qualifia de «perdue».

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Sébastien Spitzer

SPITZER_Sebastien©Astrid-di-CrollalanzaAprès avoir découvert Miller, Hemingway et Fante, Sébastien Spitzer est devenu journaliste. Il a longtemps baroudé comme grand reporter, puis s’est mis au roman. Son premier, Ces rêves qu’on piétine, a été traduit dans plusieurs pays et remporté une quinzaine de prix littéraires. Après Le Cœur battant du monde, il publie le 20 août La Fièvre. (Photo Astrid di Crollalanza)

«J’avais l’âge des défis qu’on se lance entre amis pour se prouver des choses. Chiche ! Luc venait de dégotter un nouveau terrain de jeu. Une piste d’athlétisme, à Colombes. L’hiver amputait nos loisirs. À dix-huit heures, les spots électriques peinaient à nous offrir des minutes de sursis. La piste était mal éclairée. Il faisait froid. J’étrennais une paire flambant neuve de chaussures à pointe. À vos marques ! Prêts ! L’entraîneur donna le départ du 400 mètres. Nous étions six ou sept. Luc tenait la corde. J’étais dans sa foulée. Je faisais honneur à notre belle amitié. Et puis, je ne sais pas. Une ampoule ? La peur de perdre ? Le souvenir d’une fille qui me faisait le coup du mépris ? Je ne sais plus pourquoi, mais en sortie de virage j’ai ralenti puis cessé de courir. Luc a gagné la course. Bien sûr ! Haut la main ! En se retournant, il m’a vu franchir la ligne au pas. Et son regard dépité est resté dans ma tête, gravé, comme dans le marbre. Il était si déçu. Il n’a rien dit au retour. Il regardait devant lui, replié comme un vrai parapluie. Je fixais mes chaussures.
Les vacances qui suivirent, je les passais chez une tante, en Espagne. Sur la Costa Brava. Je partais quinze jours avec quinze livres. Henry Miller. Marcel Pagnol et… Hemingway. « Le Soleil se lève aussi ». J’ai découvert son univers. Ses valeurs. Ses héros. J’ai trouvé des modèles qui en avaient, eux ; qui ne se seraient pas arrêté, eux. Jamais. J’ai trouvé des silences qui me donnaient des réponses. Ses héros ne se plaignaient pas. Ils ne rechignaient pas. Ils faisaient, de leur mieux. J’ai presque tout lu dans la foulée de ce livre. J’ai presque tout aimé d’Hemingway. Son style, efficace et sensible. Ses scènes. Ses thèmes aux antipodes des écrits tristes et insipides de ces auteurs érudits qui composent des récits gavés des vues des autres. Lui, était humain. Infiniment humain. Il avait vu. Vécu. Senti.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Charlie Hebdo (Yann Diener)
France Culture (florilège des émissions sur Ernest Hemingway)
Blog Calliope Pétrichor
Blog Les Aglamiettes
Blog Marque-Pages

Documentaire d’Henry King sur Le soleil se lève aussi © Dailymotion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il fut un temps où Robert Cohn était champion de boxe, poids moyen, à l’Université de Princeton. N’allez pas croire que je me laisse impressionner par un titre de boxe, mais, pour Cohn, la valeur en était énorme. Il n’aimait pas du tout la boxe. En fait, il la détestait, mais il l’avait apprise péniblement et à fond pour contrebalancer le sentiment d’infériorité et de timidité qu’il ressentait en se voyant traité comme un juif, à Princeton. Il éprouvait une sorte d’intime réconfort à l’idée qu’il pourrait descendre tous ceux qui le traiteraient avec impertinence, bien que, étant très timide et foncièrement bon garçon, il n’eût jamais boxé qu’au gymnase. C’était l’élève le plus brillant de Spider Kelly. Spider Kelly enseignait à tous ses jeunes gentlemen, qu’ils pesassent cent cinq ou deux cent cinq livres, à boxer comme des poids plume. Cette méthode semblait convenir à Cohn. Il était vraiment très rapide. Il était si bon que Spider ne tarda pas à le faire se mesurer avec des gens trop forts pour lui. Son nez en fut aplati à jamais, et cela contribua à augmenter le dégoût de Cohn pour la boxe. Il n’en retira pas moins une espèce de satisfaction assez étrange et, à coup sûr, son nez s’en trouva embelli. Pendant sa dernière année à Princeton, il lut trop et se mit à porter des lunettes. Je n’ai jamais rencontré personne de sa promotion qui se souvînt de lui, on ne se rappelait même plus qu’il avait été champion de boxe, poids moyen.
Je me méfie toujours des gens francs et simples, surtout quand leurs histoires tiennent debout, et j’ai toujours soupçonné que Robert Cohn n’avait peut-être jamais été champion de boxe, poids moyen, que c’était peut-être un cheval qui lui avait marché sur la figure, ou que sa mère avait peut-être eu peur ou qu’elle avait vu quelque chose ou que peut-être, dans son enfance, il s’était heurté quelque part. Mais, finalement, quelqu’un vérifia l’histoire de Spider Kelly. Spider Kelly, non seulement se rappelait Cohn, mais il s’était souvent demandé ce qu’il était devenu.
Par son père, Robert Cohn appartenait à une des plus riches familles juives de New York et, par sa mère, à une des plus vieilles. A l’école militaire où il avait préparé ses examens d’entrée à Princeton, tout en s’acquittant fort bien de son rôle de trois-quarts aile dans l’équipe de football, personne ne lui avait rappelé la race dont il était issu. Personne ne lui avait jamais fait sentir qu’il était juif et, par suite, différent des autres, jusqu’au jour où il entra à Princeton. C’était un gentil garçon, cordial et très timide, et il en conçut de l’amertume. Il réagit en boxant, et il sortit de Princeton avec le sentiment pénible de ce qu’il était et un nez aplati. Et il se laissa épouser par la première jeune fille qui le traita gentiment. Il resta marié cinq ans, eut trois enfants, perdit la majeure partie des cinquante mille dollars que son père lui avait laissés (le reliquat des biens étant allé à sa mère), acquit une dureté assez déplaisante par suite des tristesses de sa vie conjugale avec une femme riche, et, juste au moment où il avait décidé de quitter cette femme, c’est elle qui s’était enfuie avec un miniaturiste. Comme il y avait déjà bien des mois qu’il songeait à abandonner sa femme, mais qu’il ne l’avait jamais fait, trouvant trop cruel de la priver de sa compagnie, son départ lui fut une surprise des plus salutaires.
Le divorce fut prononcé et Robert Cohn partit pour la Californie. Il y tomba au milieu d’un groupe de littérateurs et, comme il avait encore un peu des cinquante mille dollars, il ne tarda pas à subventionner une revue d’art. La revue commença à paraître à Carmel, en Californie, et finit à Provincetown, dans l’État de Massachusetts. A cette époque, Cohn, qui avait été considéré purement comme un ange et dont le nom figurait en première page simplement comme membre du comité consultatif, était devenu seul et unique rédacteur. L’argent était à lui et il découvrit qu’il aimait l’autorité que confère le titre de rédacteur. Il fut tout triste le jour où, le magazine étant devenu trop coûteux, il lui fallut y renoncer.
A ce moment-là, cependant, il avait d’autres sujets de préoccupation. Il s’était laissé accaparer par une dame qui, grâce au magazine, comptait bien arriver à la gloire. Elle était fort énergique et Cohn n’avait jamais manqué une occasion de se laisser accaparer. De plus, il était sûr qu’il en était amoureux. Quand la dame s’aperçut que le magazine n’irait pas bien loin, elle en voulut un peu à Cohn et elle pensa que mieux valait profiter de ce qui restait tant qu’il y avait quelque chose dont on pût profiter. Elle insista donc pour qu’ils allassent en Europe où Cohn pourrait écrire. Ils allèrent en Europe où la dame avait été élevée et ils y restèrent trois ans. Pendant ces trois années, la première passée en voyage, les deux autres à Paris, Robert Cohn eut des amis, Braddocks et moi. Braddocks était son ami littéraire. J’étais son ami de tennis.
La dame à laquelle il appartenait – elle s’appelait Frances – s’aperçut à la fin de la deuxième année que ses charmes diminuaient, et son attitude envers Robert passa d’une possession nonchalante mêlée d’exploitation à la ferme résolution de se faire épouser. Cependant, la mère de Robert faisait à son fils une pension de trois cents dollars par mois. Pendant deux ans et demi, je ne crois pas que Robert Cohn ait jamais levé les yeux sur une autre femme. Il était assez heureux sauf que, comme bien des gens qui vivent en Europe, il aurait préféré vivre en Amérique, et il avait découvert l’art d’écrire. Il écrivit un roman et, à vrai dire, ce roman n’était pas aussi mauvais que les critiques le prétendirent plus tard. Néanmoins, ce n’était pas un bon roman. Il lut beaucoup de livres, joua au bridge, joua au tennis et boxa dans un gymnase de quartier.
Je remarquai pour la première fois l’attitude de la dame à son égard, un soir où nous avions dîné tous les trois ensemble. Nous avions dîné au restaurant Lavenue et nous étions ensuite allés prendre le café au Café de Versailles. Nous avions pris plusieurs fines après le café, et j’annonçai mon intention de partir. Cohn avait parlé d’aller passer la fin de la semaine quelque part, tous les deux. Il voulait quitter la ville et faire une grande randonnée à pied. Je suggérai d’aller en avion jusqu’à Strasbourg et de monter ensuite à pied à Sainte-Odile, ou à quelque autre site d’Alsace. « Je connais une femme à Strasbourg qui pourra nous faire visiter la ville », dis-je.
Quelqu’un me décocha un coup de pied sous la table. Je crus que c’était par hasard et je continuai :
– Voilà deux ans qu’elle est là-bas, et elle connaît tout ce qu’il y a à voir dans la ville. C’est une femme épatante.
Je reçus un nouveau coup de pied sous la table et, levant les yeux, je vis Frances, la dame de Robert, le menton en l’air, le visage dur.
– Et puis, après tout, dis-je, pourquoi aller à Strasbourg ? Nous pourrions tout aussi bien aller à Bruges ou dans les Ardennes.
Cohn parut soulagé. Je ne reçus pas de coup de pied. Je souhaitai le bonsoir et partis. Cohn dit qu’il voulait acheter un journal et qu’il allait m’accompagner jusqu’au coin de la rue.
– Bon Dieu, dit-il, pourquoi as-tu été parler de cette femme de Strasbourg ? Tu ne voyais donc pas Frances ?
– Non, je n’avais pas idée. Qu’est-ce que ça peut bien foutre à Frances que je connaisse une Américaine à Strasbourg ?
– Oh, peu importe. N’importe quelle femme. Je ne pourrai pas y aller, voilà tout.
– Ne dis donc pas de bêtises.
– Tu ne connais pas Frances. Une femme, quelle qu’elle soit. Tu n’as pas vu la tête qu’elle faisait ?
– Eh bien, dis-je, on ira à Senlis.
– Ne te fâche pas.
– Je ne me fâche pas. Senlis est très bien. Nous pourrons descendre au Grand Cerf. Nous nous promènerons dans les bois et puis nous rentrerons tranquillement chez nous.
– Bon, ça me va.
– Alors, à demain, au tennis, dis-je.
– Bonne nuit, Jake, dit-il, et il se dirigea vers le café.
– Tu as oublié de prendre ton journal, dis-je.
– C’est vrai.
Il m’accompagna jusqu’au kiosque, au coin de la rue.
– Tu n’es pas fâché contre moi, Jake ?
Il se retourna, le journal à la main.
– Mais non, je n’ai aucune raison.
– A demain, au tennis, dit-il.
Je le regardai s’en retourner au café, le journal à la main. Il m’était plutôt sympathique et, évidemment, la vie avec elle n’était pas toujours rose. »

Extrait
« Elle me regardait dans les yeux, avec cette manière à elle de regarder qui vous faisait douter si elle voyait vraiment avec ses propres yeux. Et ces yeux continueraient à regarder après que tous les yeux du monde auraient cessé de regarder. Elle regardait comme s’il n’y avait rien au monde qu’elle n’eût osé regarder comme ça, et, en réalité, elle avait peur de tant de choses! »

À propos de l’auteur
Ernest Hemingway est né en 1899 à Oak Park, près de Chicago. Il passa tous les étés de sa jeunesse en plein bois, au bord du lac Michigan. En 1917, il entre au Kansas City Star comme reporter. Il s’engage en 1918 comme ambulancier de la Croix-Rouge sur le front italien. Après la guerre, Hemingway reprend en Europe son métier de journaliste. En 1936, il devient correspondant auprès de l’armée républicaine en Espagne. Il fait la guerre de 1939 à 1945, participe à la Libération de Paris avec la division Leclerc, puis continue à voyager : Cuba, l’Italie, l’Espagne. En 1954, Hemingway reçoit le prix Nobel de littérature. En 1961, il met fin à ses jours. (Source: Éditions Gallimard)

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Une fille de passage

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Cécile Balavoine rencontre Serge Doubrovsky à New York. Entre le professeur-écrivain et l’étudiante une relation privilégiée s’installe, de plus en plus intime. La future romancière raconte ses années de formation et ses sentiments ambivalents.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Parce que c’était lui, parce que c’était moi»

En dévoilant la relation qu’elle a entretenue avec Serge Doubrovsky, le «pape de l’autofiction», Cécile Balavoine fait bien plus que mettre les pas dans ceux de cet écrivain. Cette plongée dans la création littéraire et le pouvoir des mots est fascinante.

Un jour de septembre 1997 Cécile Balavoine fait la connaissance du professeur qui donne un cours sur Molière à l’université de New York. Ou plutôt elle rencontre l’auteur du Livre brisé qui l’a tant marquée. Car, comme l’écrit Clémentine Baron dans sa nécrologie du désormais défunt Nouveau Magazine littéraire, dans ce livre de 1989 Serge Doubrovsky raconte sa hantise «d’avoir peut-être contribué, par ses livres mêmes, au suicide de sa compagne».
L’écrivain est alors «un homme fatigué, vieilli, dont le visage était parsemé de taches brunes, le tour de taille épaissi, les épaules visiblement voûtées.» Mais son charisme et l’émotion ressentie à la lecture de son roman attisent la curiosité de l’étudiante. Un intérêt qui va devenir réciproque: «J’avais remarqué qu’il se confiait plus volontiers depuis qu’il avait découvert que j’avais lu quelques-uns de ses livres. Au printemps, avant son retour à Paris, à la suite de son cours sur Molière, je m’étais inscrite à son séminaire sur l’autofiction, terme qu’il avait inventé vers la fin des années 70 pour désigner le fait d’écrire sur soi quand on n’était personne. Il était fier de ce mot qui avait fait florès, comme il disait. Et il aurait voulu que sa mère, qui l’avait d’abord rêvé en violoniste puis finalement en écrivain, voie ce succès. Malheureusement, elle était morte trop tôt pour en être témoin.»
Un autre événement va sans doute être décisif dans la relation qui se noue. Quand le professeur repart pour Paris, il sous-loue son appartement à ses étudiants. Cécile, Liv et Adrian prennent possession de l’appartement qui «était encore imprégné de sa présence.» L’extrême sensibilité – pur ne pas dire fragilité – de Cécile va alors lui faire percevoir ce que ses camarades ne voient pas. Peu à peu, elle va être hantée , par l’histoire sombre qui s’était déroulée entre les murs de cet appartement, allant même jusqu’à faire à son tour une tentative de suicide, s’imaginant devenir folle.
Après un séjour à la clinique psychiatrique du Bellevue Hospital, oui celle de Vol au-dessus d’un nid de coucou – on lui diagnostique une crise de panique, un choc émotionnel. Son thérapeute, le Docteur Wozniack, va alors l’aider à surmonter ce cap difficile. Son professeur va lui devenir son confident. Leurs conversations prendre un ton plus intime, poussant Serge Doubrovsky à une déclaration enflammée lorsqu’elle vient lui rendre visite à l’hôpital où il a été transporté: «Je t’aime, mais j’aurais préféré que tu ne me voies pas dans cet état!» Plus tard, il lui demandera même de l’épouser, aura un geste déplacé. Puis, devant son refus, se vengera en s’éloignant d’elle, en invitant d’autres étudiants à partager son intimité: «En les invitant, il me semblait qu’il me chassait un peu, que Marguerite, qui trônait devant lui, me destituait. Je n’avais plus ma place.»
La fascinante imbrication de la vie et de l’œuvre, de l’écriture et du poids des mots vont alors se dévoiler dans toute leur force et dans toute leur intensité. Serge a compris que Cécile avait un talent d’écrivain, Cécile a compris la leçon du maître de l’autofiction, allant jusqu’à faire mal avec ses mots.
Le poids de l’Histoire – l’étoile jaune que portait le jeune Serge – venant s’ajouter aux drames successifs vécus par l’écrivain et la disparition successive de ses compagnes, sans oublier la maladie qui va peu à peu le ronger formant ici le terreau d’une œuvre que Cécile Balavoine nous donne envie de (re)découvrir.
Avant de nous livrer un jour son «héritage», le livre sur Freud qu’il préparait et dont il a confié les notes à l’une de ses plus proches élèves…

Playlist du livre


Portishead Humming


Us3 Cantaloop


Portishead Give me a reason to love you

Une fille de passage
Cécile Balavoine
Éditions du Mercure de France
Roman
240 p., 19,50 €
EAN 9782715254411
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, à New York, mais aussi à Houston et Dallas et en France, à Paris. On y évoque aussi l’Autriche et notamment Linz, Salzbourg et Graz, l’Allemagne avec Munich, sans oublier les voyages de la Chine aux États-Unis, de l’Espagne à la Pologne, de Singapour à Seattle.

Quand?
L’action se situe de 1997 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Puis il s’était penché. Je m’étais approchée pour lui offrir ma joue. Mais il s’était penché encore. Et soudain, dans le choc des visages, j’avais senti l’humidité de sa bouche s’échouer au coin de mes lèvres. Je n’avais eu que le temps d’esquisser un mouvement de recul. Il avait refermé la portière, me faisant un signe de la main en me souriant tandis que la voiture démarrait et que je m’effondrais sur le dossier, essuyant mon visage avec dégoût sur la manche de ma veste en jean, le cœur battant, en retenant mes larmes.
New York, septembre 1997. La jeune Cécile est étudiante. L’un de ses professeurs est un écrivain célèbre : Serge Doubrovsky, pape de l’autofiction. Entre elle et lui s’installe une relation très forte. Les années passant, la jeune femme et l’écrivain se voient, à Paris ou à New York, ils dînent ensemble, apprennent à se connaître toujours plus intimement, échangent sur la littérature et sur la vie. Bientôt, ils n’ont plus de secret l’un pour l’autre, une confiance absolue les lie. Pygmalion ou père de substitution, Doubrovsky n’est pour Cécile ni l’un ni l’autre. Du moins se plaît-elle à le croire et à le lui faire croire.

68 premières fois
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Blog Les livres de Joëlle 
Blog Mémo Émoi

Les autres critiques
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Lecteurs.com 
Libération (Claire Devarrieux)
De pure fiction (entretien avec Cécile Balavoine)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Baz’Art
Blog Le fil de Mirontaine
Blog Lili au fil des pages
Blog de Delphine Folliet 


Rencontre en ligne avec Cécile Balavoine, interrogée par Charlotte Milandri, fondatrice de l’association des 68 premières fois. © Production 1 Endroit où aller

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’inquiétante étrangeté
C’était la première fois qu’il m’invitait. J’avais sonné, les bras chargés de soleils. Sa voix s’était aussitôt fait entendre. Il me priait d’entrer. J’avais trouvé la porte entrebâillée et lui assis sur le grand canapé du salon, pliant le New York Times. Il s’était levé, s’était saisi des fleurs, un peu surpris, les avait disposées dans le vase en cristal qu’il était allé chercher dans un placard de la cuisine, ce que j’avais pu observer puisque ladite cuisine n’avait pas de porte et qu’une large ouverture, sorte de bar, la reliait au salon. Puis, posant le bouquet sur une vieille table en chêne, placée sous un lustre en étain, il m’avait demandé quelle chambre je comptais choisir. La question m’avait semblé tout à fait naturelle, même si je n’étais jamais venue chez lui. Les lieux ne m’étaient pas inconnus, il le savait, tout comme moi je savais que je ne choisirais pas la chambre bleue, avec les lits jumeaux et les vestiges de sa vie conjugale. Ni non plus celle, proche du salon, où il lisait et travaillait. Il m’avait conduite à travers les pièces et quand nous étions arrivés devant un cagibi, dans le couloir, juste avant la grande chambre du fond, celle qui lui servait de bureau, la plus grande, avec sa salle de bains et son dressing, il m’avait déclaré que, s’il venait à mourir, il me faudrait en briser le cadenas afin de rassembler ses manuscrits et les remettre à l’institut dont j’ignorais alors le nom, qu’il m’avait aussitôt noté sur un morceau de papier. Il aurait pu tout simplement me dire où se trouvait la clé du cadenas à briser. Mais il ne m’en avait rien dit et j’avais, dans une sorte de panique, pensé que je risquais de ne pas savoir comment m’y prendre, n’ayant jamais brisé de cadenas.
Je m’étais rassurée en me répétant que je n’aurais pas à le faire. Il reviendrait. Bien sûr qu’il reviendrait. Pourquoi, de quoi serait-il mort à Paris ? Il n’était pas si vieux. Du moins avais-je conscience qu’il n’était vieux que de manière relative à mon âge. Il était vieux parce que moi j’étais jeune. Je venais tout juste de fêter mes vingt-cinq ans. Lui, bientôt, en aurait soixante-dix. Nous étions tous les deux nés en mai, lui à la fin, moi au début. Il n’était pas si vieux, je le savais. Mais il parlait souvent de sa mort, lorsque nous conversions parfois, dans l’ascenseur, le jeudi soir, avant de nous quitter sur University Place ou devant la bibliothèque de New York University, massif bâtiment rouge face à Washington Square. Il me parlait de la mort qui le guettait et de la mort qui l’avait déjà guetté, autrefois, étoile jaune au revers de sa veste. J’étais cependant certaine qu’il lui restait au moins deux décennies, peut-être trois s’il avait un peu de chance. Il reviendrait. Et quand il reviendrait, le parquet de la chambre que j’aurais choisie serait briqué à la cire ; sur son bureau, il y aurait un bouquet dans le vase en cristal où baignaient maintenant mes soleils ; la cuisine, récurée, sentirait le vinaigre blanc.
Nous étions finalement entrés dans la chambre du fond, avec ses étagères de livres qui recouvraient les deux pans de murs latéraux, avec l’immense fenêtre qui ouvrait sur Soho et sur les Twin Towers, avec le grand bureau auquel il écrivait. J’avais fini par décréter que c’était là, dans cette chambre, que j’allais m’installer. Et aussitôt, de sa voix caverneuse, qui m’était devenue familière au fil des mois, il m’avait rétorqué, sans aucun embarras, Nous coucherons donc ensemble par chambre interposée ! Il avait ri, cette fois d’une voix de fausset, aiguë, malgré son timbre autrement très profond. J’étais restée un instant sans bouger, figée, honteuse. Peut-être un peu flattée au fond.
Pourtant, en quelques secondes, je m’étais imaginé ce qui se serait passé si j’avais joué l’outrée : je serais partie sur-le-champ, claquant la porte pour qu’il me coure après, pour qu’il s’excuse, pour qu’il m’implore devant les ascenseurs du douzième étage, dans le corridor éclairé aux néons. Pourquoi m’étais-je imaginé cette scène alors que je me tenais là, sans intention de m’en aller, heureuse dans sa grande chambre qui serait bientôt la mienne, détournant le visage pour éviter qu’il ne remarque que sa muflerie me faisait sourire, et même plaisir ? J’avais honte, j’aurais dû avoir honte, mais je savais très bien, il était impossible de me mentir à moi-même sur ce point, que je n’avais peut-être rien attendu, cette année-là, d’autre que cela : QU’IL ME VOIE.
Nous avions finalement quitté la pièce, nous marchions l’un derrière l’autre sur le parquet fait de petits carreaux de bois pour retourner au salon. Je m’étais installée sous un portrait de Proust pâle, catleya à la boutonnière, sur l’immense canapé fleuri, fané, affaissé par les ans, dont le velours restait pourtant très doux et pelucheux. Il s’était éclipsé, était revenu avec deux verres, m’avait servi du vin, s’était assis en face de moi, était demeuré silencieux un instant. Puis, lentement, presque grave, articulant chaque mot, il m’avait dit :
— J’aimerais vous demander un service.
Je ne sais plus ce que j’avais répondu, sans doute que j’étais ravie de pouvoir l’aider mais en quoi ? J’avais sûrement accompagné ma réponse d’un geste séducteur, passant une main dans mes cheveux ou souriant tête penchée.
Derrière les vitres du salon, la pointe de Manhattan piquait un ciel torrentueux, gavé de roses, de mandarines et de violettes qui fusionnaient comme sous l’effet d’un doigt. Les Twin Towers s’allumaient peu à peu, et l’on devinait, au tout dernier étage de la tour nord, une lumière rouge montant comme en un trait, peut-être un escalier roulant bordé d’un éclairage.
J’attendais. Qu’allait-il me demander ? Il hésitait, prenait son temps, son souffle. Il paraissait troublé, comme s’il n’était pas sûr que je puisse accepter.
— J’aimerais vous demander, avait-il fini par me dire, s’interrompant à mi-phrase. J’aimerais vous demander de me renvoyer mon courrier à Paris. »

Extraits
« J’avais remarqué qu’il se confiait plus volontiers depuis qu’il avait découvert que j’avais lu quelques-uns de ses livres. Au printemps, avant son retour à Paris, à la suite de son cours sur Molière, je m’étais inscrite à son séminaire sur l’autofiction, terme qu’il avait inventé vers la fin des années 70 pour désigner le fait d’écrire sur soi quand on n’était personne. Il était fier de ce mot qui avait fait florès, comme il disait. Et il aurait voulu que sa mère, qui l’avait d’abord rêvé en violoniste puis finalement en écrivain, voie ce succès. Malheureusement, elle était morte trop tôt pour en être témoin. » p. 36

« Un jour, peu après sa sortie de l’hôpital, il avait demandé à notre groupe d’écriture de le retrouver chez lui plutôt que dans la salle de conférences à l’université. Il était encore trop faible pour quitter son appartement. J’étais donc arrivée en compagnie des autres, Hassen, Chris, Marguerite, Jean-Philippe, un peu gênée tout de même. La porte était fermée, il avait mis un certain temps à venir nous ouvrir. Nous avions disposé quelques chaises autour du canapé. Je m’étais installée en retrait avec Chris tandis que Marguerite avait trouvé sa place en face de lui, sous le portrait de Proust. Nous avions lu nos textes; lui commentait, corrigeait, suggérait, pérorait dans son antre en souriant, tandis que moi, je me sentais dessaisie, abandonnée, dépossédée, leurs présences m’oblitérant, je les regardais dans ce décor qui m’était si intime, que tous, ou presque, connaissaient car nous y avions dansé ensemble, dans ces soirées qui s’achevaient au petit matin, mais ça n’était plus moi, la maîtresse de céans. En les invitant, il me semblait qu’il me chassait un peu, que Marguerite, qui trônait devant lui, me destituait. Je n’avais plus ma place. » p. 124

« C’était la première fois que je sentais vraiment, je veux dire dans mon corps, dans mes fibres, l’impact que pouvait avoir le fait d‘écrire sur soi et ceux qui nous entourent. À celui même qui non seulement pratiquait l’autofiction mais qui l’avait pensée, théorisée, j’étais parvenue à faire mal par mes mots. Dans Le livre brisé, il avait écrit, Si on avait un crâne en verre, si on pouvait se lire mutuellement dans les pensées, pas un couple qui n’éclaterait au bout d’une heure. Je lui avais sans doute montré, sans pudeur, l’intérieur de mon crâne, du moins la part qui éprouvait encore de la colère et un léger dégoût. » p. 166

À propos de l’auteur
Après Maestro, Une fille de passage est le deuxième roman de Cécile Balavoine. (Source: Éditions du Mercure de France)

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Quadrille

BENAROYA_quadrille
  RL2020

 

En deux mots:
Avec Thibaut, Ariane revient sur cette île grecque où son couple a explosé. Cheminant vers la «villa du photographe», elle se remémore les vacances en famille, leur rencontre avec Viola, Salva et leurs enfants et le drame qui s’est joué là. Une plaie qui ne s’est pas cicatrisée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Plein soleil

Sur cette île grecque, Ariane, son mari et ses deux enfants passent des vacances de rêve jusqu’au jour où ils font la connaissance d’une autre famille. Le quatrième roman d’Inès Benaroya est un drame sous haute température.

«Comment s’est achevé l’été des Sainte-Rose? Je ne vais pas me dérober. Je vais tout raconter. Lorsque j’aurai mené le récit à son terme, je rouvrirai les yeux et mes souvenirs sombreront enfin dans l’océan de l’oubli. Mais ne soyez pas dupes. Sur le passé, on ne peut que se pencher, en ramasser les morceaux et tenter de les recoller. Questionneriez-vous Pierre, Viola, Salva ou les enfants, ils vous livreraient une autre histoire.» Ariane, la narratrice de ce roman incandescent, va nous donner sa version des faits qui ont fait basculer son couple, revenir sur ce séjour sur «la plus belle île grecque» qu’elle retrouve avec Thibaut, son nouveau compagnon.
En parcourant le chemin de terre qui serpente à flanc de colline, il est bien loin de se douter de ce qui s’est joué là, car Ariane n’a rien dit de cette histoire. Il faut dire que d’un commun accord, ils ont choisi de ne pas ressasser leurs rancœurs pour rester comme neufs. Mais revoir les lieux où s’est joué le drame, revoir la «maison du photographe», c’est forcément retrouver des sensations, des images, des émotions. Impossible alors de se soustraire au passé, même si elle a imaginé pouvoir tirer un trait sur ce «bel été».
Car avec Pierre, Jeanne et Guillaume les jours heureux s’écoulaient paisiblement dans ce paradis sur terre. Quand ils ont croisé le chemin des Sainte-Rose, ils ont été ravis de nouer des liens avec ce couple charmant, d’être invités dans leur superbe propriété, de partager leur intimité.
Inès Benaroya qui dans Bon genre, son précédent roman, explorait déjà les limites qu’un couple pouvait s’autoriser (ou pas), va ici jouer des codes de la séduction, de ces frontières que les circonstances rendent plus poreuses. Quand, à l’occasion d’un dîner un peu arrosé, on se laisse aller à quelques confidences, quand on s’autorise quelques gestes, quand on laisse le désir prendre le pas sur la bienséance: «Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi. Le désir est un fruit qui ne se partage pas.»
Inès Benaroya, d’une écriture toute en subtilité, suggère bien davantage qu’elle ne dit les choses, s’intéresse davantage aux troubles, à la psychologie de ses personnages qu’elle ne décrit les faits. À tel point qu’il devient bien difficile de préciser quand et comment les choses ont dérapé. Et encore plus difficile de dire à qui il faut attribuer la faute. Toujours est-il que les frontières ont été franchies et que plus rien ne sera comme avant. On retrouve dans ce livre la même insouciance méridionale, la même caresse du soleil sur les peaux cuivrées et la même fièvre que dans Plein Soleil de René Clément. Pour un peu, on entendrait la musique de Nino Rota. Cette beauté qui rend la souffrance encore plus insupportable.

Quadrille
Inès Benaroya
Éditions Fayard
Roman
288 p., 19 €
EAN 9782213716855
Paru le 3/06/2020

Où?
Le roman se déroule principalement sur l’une des 6000 îles que compte la Grèce, mais on y évoque aussi la France, Paris, Compiègne et des séjours en Bretagne, du côté d’Auray.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je nous revois et une fois de plus, j’enrage de ne pouvoir me mettre au travers de notre route. Faire un arrêt sur image. Rentrez chez vous! Fuyez tant qu’il est encore temps! Mes cris se perdent dans les méandres du temps, impuissante à atteindre ce qui fut. De loin, très loin, j’assiste aux prémices du drame.»
Le tableau saisissant entre ombre et lumière d’une famille comme une autre en proie avec les démons du passé et du présent.
«Pierre cherche la sonnette autour de la grille bleue. Il n’y en a pas. C’est un signe, Pierre. Pas de sonnette, pas de visiteurs. Prends ta famille sous le bras et rebrousse chemin. Il bougonne et continue de chercher. Les enfants sont silencieux, un peu intimidés. Je pourrais dire quelque chose, c’est le moment, proposer une alternative, sentir le vent tourner, renoncer. Je me tais. Pierre se décide à frapper contre la plaque métallique. Je ne retiens pas sa main.»
Ariane passe des vacances de rêve sur une île en Grèce avec son mari et leurs deux enfants, quand elle rencontre Viola et les siens. Les deux familles se lient d’amitié, mais bientôt l’été révèle ses démons, faiblesse des uns et fourberie des autres – à moins que ce soit l’inverse.
Pour son quatrième roman, Inès Benaroya nous livre un Quadrille incandescent et nous invite à une danse où se confondent fascination et effroi, le temps d’un été, ou d’une vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En fin d’après-midi, nous sommes passés devant la maison du photographe. J’ai jeté un œil distrait par-dessus le muret, comme si c’était une maison comme les autres. La broussaille avait grimpé à hauteur d’homme, dévorant les terrasses, les escaliers et les jolies platebandes. Les sentiers qui autrefois descendaient vers la mer avaient disparu. À peine distinguait-on encore les restanques qui s’éboulaient sous les herbes folles. Échouée dans le chaos végétal, la maison semblait une épave, propulsée des ténèbres par une force qui aurait fendu la terre et déchiré le maquis. Les volets et la façade avaient pris une teinte grise brouillée par les années de corrosion saline et d’exposition au soleil. Rien ne rappelait la splendeur d’antan. Le temps avait réduit la beauté à néant.
Thibaut continuait à bavarder. Je n’avais presque pas ralenti le pas, à la façon d’un promeneur, en parfaite maîtrise de mon bouleversement intérieur. Sans doute se réjouissait-il de la randonnée, sans s’inquiéter de la légère moiteur qui se dégageait de ma main serrée dans la sienne. Pour qui découvre l’île pour la première fois, la perspective est spectaculaire. Le chemin de terre serpente à flanc de colline le long de la mer. Çà et là, des îlots pierreux émergent et, au large, vallonne le Péloponnèse. Les eucalyptus, les pins et les figuiers sauvages ponctuent la côte. Au printemps, la garrigue est en fleurs et se couvre de hauts herbages aux éclats vifs, rouge, jaune, parme. Je n’avais connu l’île qu’en été, quand affleure la terre aride et poussiéreuse. Le changement de saison rendait le paysage méconnaissable.
De quoi étions-nous en train de discuter ? Je me rappelle m’être tue en passant devant la maison du photographe, quelques secondes d’un silence que je n’aurais pu expliquer si Thibaut s’en était alarmé. J’ai ressenti une joie brève. Les habitants avaient disparu, laissant leur paradis aller à sa perte, tandis que j’avais toujours un rôle à jouer, celui d’une femme insouciante, flânant sur un chemin enchanteur avec son compagnon. La tristesse m’a vite rattrapée. Les apparences sont trompeuses et je n’avais au fond aucune raison de me réjouir.
Thibaut n’a pas prêté attention à la maison. À moins d’une attirance pour les ronces et les gravats, il n’avait aucune raison de s’attarder. Les rares demeures qui, par ici, surplombent la baie sont plutôt modestes. Il y a d’autres propriétés bien plus remarquables sur l’île, de l’autre côté du port. Et moi, je n’ai pas dit un mot. Je n’ai pas évoqué les murs à la chaux, autrefois si blancs, en courbes et en renfoncements, comme organiques. Je n’ai pas raconté les enfants en contrebas, lorsqu’ils nageaient dans la crique, oublieux de tout. Ni la chaleur quand le soleil venait finir sa course face à la maison, rien n’y faisait, tonnelles, persiennes, treillages, un feu si ardent qu’on avait presque hâte qu’il disparaisse enfin derrière les renflements du Péloponnèse.
J’ai fait comme Thibaut. Ma main dans la sienne, je suis passée devant la maison du photographe comme pour la première fois.
Dans la nuit et alors que Thibaut dormait, j’ai cherché sur mon téléphone le nombre d’îles que compte la Méditerranée. J’ai été surprise par l’approximation. Impossible de trouver un chiffre précis, à croire que j’étais la première à me poser la question. Un article faisait cas d’environ six mille îles en Grèce – cela donnait tout de même un ordre d’idée. Les chiffres sont irréfutables. Ils ne laissent pas de place à la spéculation. La probabilité pour que Thibaut choisisse cette île était infime. Si j’avais été superstitieuse, j’y aurais vu un signe, mais j’avais cessé de prêter aux événements ou aux objets la moindre signification au-delà de leur nécessité. Le hasard régissait les faits, du moins c’est ce que je voulais croire, et le hasard n’a pas de mémoire. Nous étions sur l’île, coïncidence malheureuse, mais purement fortuite, à la façon des mises en garde dans les fictions. Thibaut ne pouvait pas deviner. Je n’avais rien laissé paraître à l’aéroport lorsqu’il m’avait révélé, cartes d’embarquement à la main et non sans fierté, qu’il m’emmenait sur la plus belle île grecque.
Sans le savoir, il avait lui-même contribué à l’omerta lorsqu’il avait suggéré, peu après notre rencontre et dès qu’il avait senti que notre histoire prenait un tour sérieux, que nous ne partagions que l’essentiel. On essaie de s’en dire le moins possible, avait-il proposé, rien que ce qui compte vraiment. À nos âges, on se trimballe forcément des casseroles, je n’ai pas envie de ressasser mes rancœurs, avait-il ajouté, être avec toi comme neuf, qu’en penses-tu ?
Je ne pouvais en penser que du bien. Le hasard et le silence constituaient à cette époque les deux dimensions de ma réalité. Même si je n’étais pas certaine de maîtriser la notion, j’ai accepté la proposition. Nous ne partagerions que l’essentiel.
Thibaut a proposé qu’on s’arrête boire un café sur le port. Je me suis souvenue qu’on servait le meilleur chez Takis, mais les propriétaires avaient peut-être changé, depuis le temps. Combien de temps ? J’ai toujours été mauvaise avec les dates – à moins que ce soit l’inverse. Les dates me jouent des tours, elles s’entremêlent dans les fils relâchés de mes souvenirs, elles permutent ou se chevauchent, et finissent par glisser dans l’oubli. J’ai vaguement essayé de calculer, puis j’ai abandonné. J’ai laissé Thibaut faire, qui s’est installé ailleurs. Pendant que nous buvions notre café trop sucré, j’ai vu passer le long du port la femme qui tenait la pension de famille où nous étions descendus, avec Pierre et les enfants. Elle avait pris un coup de vieux, mais je l’ai reconnue à son chignon, à peine plus rabougri. Elle n’a pas regardé dans notre direction. M’aurait-elle reconnue ? J’avais moi aussi pris un coup de vieux. Un sacré coup de temps.
Jeanne a téléphoné. Elle était impatiente de savoir où nous étions. Thibaut avait organisé le voyage dans le plus grand secret, même mes enfants ne connaissaient pas la destination, l’effet de surprise contribuant à l’esprit festif voulu pour l’occasion – mon anniversaire. Thibaut avait insisté pour que les choses se déroulent ainsi. Le sens de la célébration, qu’il avait chevillé au corps, lui venait sans doute des longues années passées loin de tout. L’éloignement lui avait donné le goût des fêtes et des retrouvailles – à l’inverse de moi.
Je me suis levée pour parler à ma fille un peu à l’écart. Je ne voulais pas que Thibaut m’entende mentir. J’ai fait quelques pas le long du quai et j’ai pris une voix enjouée pour citer un nom au hasard, une autre île grecque, la première qui s’est présentée à mon esprit. De toutes les possibilités, c’était la plus catastrophique et je ne voulais pas gâcher la joie de mes enfants. Ils étaient attachés à Thibaut, qu’ils avaient accueilli dans notre existence avec chaleur. Alors j’ai menti, comme je mens maintenant pour protéger ceux que j’aime et dont les fragilités m’apparaissent avec une acuité démesurée. J’ai voulu protéger Thibaut, Jeanne et son frère Guillaume qu’elle aurait probablement alerté dès que nous aurions raccroché. Ils se seraient alarmés, maman est sur l’île, ils auraient repensé à tout ça – mais peut-être me trompais-je, peut-être se serait-elle consumée d’angoisse sans rien dire, protégeant en aînée dévouée son frère. Au fond, je ne savais rien de ce que partageaient Jeanne et Guillaume. Qu’importe. J’ai pensé qu’il serait plus facile d’en parler plus tard, face-à-face et sa main dans la mienne comme j’avais l’habitude de le faire depuis que je connaissais Thibaut. Avouer presque honteusement à mes enfants que par un aléa d’environ un sur six mille, j’étais revenue sur l’île.
Sur l’île, tout le monde connaît la maison du photographe. Elle fut la propriété d’une sommité locale, un Grec fantasque mi-jet-set mi-hippie, dont le travail photographique n’a laissé aucune trace au contraire de ses amitiés légendaires avec les Onassis, Mick Jagger et Leonard Cohen. Viola et Salva avaient acheté la maison à sa mort dans les années deux mille et on avait continué à l’appeler la maison du photographe. Salva avait des origines grecques par sa mère ; enfant, il venait en vacances sur l’île. Du peu que je sais d’eux, il y a cette information, glanée par miracle et précieusement conservée – un détail insignifiant arraché au flou qui recouvre leur souvenir. On lui avait proposé l’affaire en direct, c’est ainsi que les transactions se font ici, par réseau. La maison est accrochée à une petite falaise au-dessus de la mer, sur l’un des emplacements les plus escarpés de l’île. Où que vous soyez, le bleu vous saute au visage, à travers chaque fenêtre ou sur chacune des nombreuses terrasses. Je me souviens d’avoir dit à Pierre que c’était presque trop, cette mer partout, comme si la maison était à la fois un bateau et un astronef, comme s’il n’y avait plus de frontière. Tu plaisantes, m’avait-il répondu, cet emplacement est inestimable. Il y a des gens qui paieraient des fortunes pour une vue pareille. Pierre était un pragmatique. Il savait la valeur des choses. Ça ne l’a pas empêché de sombrer, lui aussi.
Thibaut a voulu se baigner. J’ai pris prétexte de la température pour y échapper, en avril l’eau est encore fraîche, mais Thibaut a le cuir épais, comme il dit. Je l’ai regardé s’ébrouer comme un chien, d’une nage nerveuse il s’est éloigné du ponton où je m’étais assise. La vie tient à peu de choses, ai-je pensé. Ce jour-là, elle tenait à cette petite masse écumante, une tête d’allumette qui émergeait de l’eau. Je me suis efforcée de ne pas quitter Thibaut des yeux, effarée par la solitude sur le ponton au-dessus de la mer. J’ai voulu lui crier de revenir, mais les collines autour de la baie formaient un vaste cirque où mes appels auraient ricoché. Ils me seraient revenus dans un écho froid, un désert de pierres et de lande, presque mort. »

Extraits
« Je peux décrire avec précision la première fois que j’ai vu Viola. Je me souviens de la foule qui se pressait sur le port, écrasée par la lumière du midi. Je me souviens des odeurs de mer et de gasoil, j’entends le brouhaha des langues étrangères et des cris d’enfants – je sens même la légère gêne que me faisaient mes sandales alors que je rentrais après avoir fait quelques courses. La scène est gravée dans ma chair et lorsque je la convoque, entre douleur et réconfort elle se présente à ma conscience, le film se lance et je revois Viola émerger du flot de touristes. Elle porte une longue tunique blanche qui vole entre ses jambes. Son immense chapeau de paille dessine des ombres sur sa peau claire. Elle n’est encore qu’une silhouette sans anima, une femme croisée sur un port de Grèce, rien de plus qu’une de ces personnes qui par milliers mettent un pied dans votre existence et disparaissent avant d’y avoir engagé le second, laissant derrière elles une onde impalpable, une sensation de vide, ou de regret. Je la vois pour la première fois et pourtant, à la grâce que je devine sous le clair-obscur de la capeline, il me semble la reconnaître, comme la résurgence d’une image familière et insaisissable, la cristallisation d’un souvenir tombé dans le puits de l’enfance, sans que cela ne soit triste.
Je dois faire vite, m’imprégner de la vision, bientôt elle ne sera plus là. Dissimulée par le flot des touristes, je m’arrête, et quand le chapeau de paille se tourne vers moi, mon souffle se fait court, et quand le voile blanc se rapproche, je vacille. Puis Viola se tient devant moi et il est question d’une plage où nous nous sommes croisés hier, nos enfants semblent avoir le même âge, il faut qu’ils se rencontrent. Viola vocalise plus qu’elle ne parle, j’écoute la mélodie avant les paroles, et je souris, envahie déjà par la sensation d’insignifiance qui toujours brûlera lorsque je serai auprès d’elle. Nous habitons la maison du photographe, ajoute-t-elle, venez donc prendre un verre en fin de journée, et elle disparaît dans les vapeurs de coton et de paille molle.»

« Thibaut habitait non loin de chez nous, dans le XIVe arrondissement. Il était médecin et cela avait son importance. Je suis moi-même fille de médecin et jusqu’à mes dix ans, j’ai vu mon père quitter à l’aube le domicile pour faire ses visites et revenir vers midi, affamé, empli d’anecdotes que ma mère et moi écoutions doctement pendant le repas. À peine mon père avait-il avalé son déjeuner qu’il enfilait sa blouse blanche et rejoignait son cabinet situé au rez-de-chaussée de la petite maison de banlieue où nous vivions tous les trois. La longue revue des patients durait jusque tard dans la soirée. À la façon des couples de commerçants, ma mère orchestrait l’intendance – accueil, rendez-vous, courrier administratif. J’avais six, huit ans, et comme la plupart des enfants, le monde m’apparaissait au travers du regard de ma mère pour qui mon père, un simple médecin de quartier, était un héros. Elle détestait les imprévus et les à-peu-près, et bataillait pour que nos existences ne s’aventurent jamais au-delà des limites d’un parcours cadré, parfaitement exécuté. C’est au prix de cette exigence qu’elle pouvait aspirer au bonheur et je savais qu’elle comptait sur moi pour l’aider à atteindre cette harmonie. Parfait, bien sûr, rien ne l’était, à commencer par moi, mais il fallait jouer à faire semblant et c’est ainsi que j’ai appris. Mets cette robe, ton père l’aime beaucoup, ordonnait-elle. Tiens-toi tranquille, ton père est fatigué. Applique-toi et récite ta poésie. Souris. Va te coucher.
J’ai conservé de mes dix premières années le souvenir heureux et triste d’un Eldorado. Plus tard, j’ai compris que cette comédie avait une fonction unique et névrotique, celle d’offrir à mon père la représentation idéale de sa propre famille, l’arme ultime de ma mère pour le garder auprès d’elle. Elle a cru bien s’y prendre, et quand son entreprise a échoué, je me suis mise à détester mon enfance. »
Thibaut pratiquait une autre médecine. Il travaillait pour le compte d’une ONG qui l’envoyait sur le terrain, des lieux sensibles, souvent dangereux, où il sauvait des vies au quotidien. Entre deux missions à l’étranger, il travaillait dans le dispensaire parisien d’un quartier modeste au service des plus démunis. Comme mon père, il menait une guerre héroïque, mais à sa différence, sa vie décousue et frugale, faite de départs et d’absences, lui avait rendu impossible la construction d’une famille. Il ne s’en plaignait pas. Il se disait sans désir de domicile fixe, peu habitué aux larges tribus, et je l’ai cru sur parole, imaginant qu’il pourrait se satisfaire de mes sourires flous et de ma présence sans consistance. »

« Salva est là. On ne l’a pas entendu venir. Il a jailli de nulle part comme il sait le faire, jamais comme on l’attend, tel un diable de sa boîte. Les cris de joie de Viola et des enfants nous alertent. Salva est là !
Il se tient campé sur la terrasse, ses jambes écartées à la façon d’un ouvrier, ou d’un démon. Des jambes très bronzées, noueuses comme si elles comptaient plus de muscles que la normale. Il porte un short, rien d’autre. Il nous dévisage d’un air sombre. Son regard nous glace. N’est-il pas prévenu de l’invitation de Viola ? Dérangeons-nous ? Sommes-nous des intrus ? Des fauteurs de troubles ? Des moins-que-rien ?
Puis il éclate de rire, aussi soudainement qu’il est apparu, il pose un genou à terre et tend les bras vers nous, les mains en offrande, et dans un rire tonitruant, il s’écrie, bienvenue!
Salva est ainsi. De la première seconde au dernier souffle. Tonitruant. Époustouflant. Salva est comme le vent. Assez puissant pour nous arracher du sol, mais insaisissable. À peine s’approche-t-on de lui que déjà il file entre les doigts. A-t-on le dos tourné qu’il se reconstitue, plus vigoureux que jamais, comme s’il s’était nourri de notre découragement, ou de notre effroi.
Salva est entré dans ma vie comme un comédien entre en scène. Sous les projecteurs. Dans une large révérence. Fracassant. Salvador Sainte-Rose, pour vous servir. Applaudissements. Faisons simple, appelez-moi Salva. Je ferai de mon mieux pour vous distraire, vous bouleverser, vous dévorer. Applaudissements. Mon patronyme, mon charisme me prédestinaient à la gloire. Je suis né sur les planches, j’y mourrai. Enfin, façon de parler. Dès l’instant où je serai lassé de votre auditoire, je cesserai de jouer. Applaudissements. Et vous pourrez crever. »

« Tant que Jeanne et Guillaume n’avaient pas su marcher autrement qu’en courant dans nos jambes, Pierre et moi étions restés indestructibles, tenus par les rênes de la parenté comme le plus puissant des mors. Les petits enfants avaient besoin de nous et leur dépendance comblait la nôtre. Nous avions formé une chimère à quatre têtes dont aucune n’aurait pu subsister sans la présence des trois autres. Un organisme fermé, autoalimenté, à la fois éthéré et charnel, à la sensualité douce irradiée par la chaleur de leurs corps douillets, tout à l’éblouissement des premières fois, des veillées complices, des cavalcades endiablées et des embrassades chahutées. Qu’il pleuve ou qu’il vente, notre homéostasie était restée au beau fixe. Nous étions invincibles. »

« Je découvre que le désir n’est pas qu’affaire de sexe. Le désir est un courant qui électrise ceux qui s’en approchent, une bouche dévorante qui fait feu de tout bois, voilages blancs soulevés par les vents chauds, ombres incertaines dans le jardin, chuchotantes mélodies au loin happées par les profondeurs de la mer. Le désir est une force expansive qu’une fois déclenchée, rien n’arrête. Il ravit tout sur son passage et prospère au moindre frôlement, un éclat furtif dans un œil, un grain de sable sur la peau – tout devient signe, symptôme, facteur aggravant. Soumis à sa puissance, les contours du monde se dilatent, se tordent et dévoilent des visages inexplorés, voluptueux comme la nuit. Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi.
Le désir est un fruit qui ne se partage pas. »

« Les Sainte-Rose, l’île, l’explosion de notre famille, les blessures – tout ça avait été aspiré par un trou noir. Ils n’avaient jamais exprimé la moindre rancœur, que ce soit à mon égard ou à l’encontre de leur père. Quand ils avaient commencé à aller en Bretagne, rien n’avait été commenté. Il y aurait eu matière à nuancer, pourtant. J’aurais pu avouer ma part de responsabilité, admettre que malgré mon dévouement à leurs côtés tandis que leur père se terrait au fond de la Bretagne, j’étais tout autant coupable. Je n’aurais pas dû laisser s’installer le silence. Mieux aurait valu donner des clés de compréhension, encourager les questions. Je ne l’ai pas fait. J’ai opté pour une autre approche, la seule valide à mes yeux d’alors, vite effacer l’ardoise, aussitôt des œillères, un brusque accès de cécité pour rendre la vie vivable, et tant pis si les enfants ne parvenaient pas à éclairer les zones d’ombre ou à combler les lacunes narratives. »

À propos de l’auteur
Mère de trois enfants, Inès Benaroya est chef d’entreprise installée à Paris. Ses romans Dans la remise, Quelqu’un en vue et Bon genre ont été reconnus et loués par la presse et les libraires. (Source: Éditions Fayard)

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Trop beau

HEIDSIECK_trop_beau
  RL2020

En deux mots:
Marco a un problème, il est trop beau. Ce qui est censé être une qualité le handicape fortement puisqu’il est licencié à trois reprises. Alors il décide de sa battre pour faire reconnaître cette ségrégation. Un pari qui est loin d’être gagné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les malheurs du trop beau Marco

Dans une tragi-comédie fort bien documentée, Emmanuelle Heidsieck raconte les déboires d’un homme trop beau pour être honnête. Un roman qui est aussi une réflexion piquante sur la judiciarisation croissante de notre société.

À priori Marco Bueli a tout pour réussir. Sorti ingénieur de l’école polytechnique de Lausanne, il trouve rapidement un emploi. Mais son expérience professionnelle va être courte durée, tous comme les suivantes. Trois licenciements consécutifs qui le poussent à réagir. Car il a cerné les causes du mal, il est trop beau! La preuve? «La première fois, sa supérieure hiérarchique lui a fait des avances. Elle était séduisante, il a cédé, il a fini par avoir une aventure avec elle. Elle avait un petit côté Pénélope Cruz. Elle semblait très accrochée. Ce n’était pas du harcèlement, elle lui plaisait. Naturellement, elle était mariée. Cela ne se termine jamais bien ce style d’histoires dans l’entreprise. C’est toujours le subordonné qui trinque. Licencié pour motif personnel.» Du coup, il a voulu changer d’univers et, sur le conseil de son oncle, s’est orienté vers une banque privée. Mais cette fois le poste n’était pas fait pour lui. L’erreur de casting étant dû à une chef des RH qui a succombé à ses beaux yeux. Le troisième fois, au sein de la direction Stratégie et Développement du groupe Daym, il a été victime de la jalousie de ses collègues qui n’ont cessé de la harceler jusqu’à ce qu’il cède la place. Un triple échec qu’il entend ne pas laisser sans suites et engage le combat sur le terrain juridique.
Après tout, il n’est pas le seul dans son cas et peut s’appuyer sur de nombreux cas similaires, notamment aux États-Unis où, plus qu’en France, on n’hésite pas à porter plainte pour à peu près tout et n’importe quoi et réclamer des millions de dommages et intérêts. En portant l’affaire devant les prud’hommes, il veut se persuader que la «discrimination fondée sur l’apparence physique» fera jurisprudence.
Tout le sel du récit tient ici aux références à des faits divers, des livres, des séries télévisées et des films et mêmes des contes dont on peut imaginer comment un juge pourra traiter l’argument.
Et à propos d’arguments, la seconde partie du roman, baptisée «Making-of», va pouvoir les détailler et en tester la pertinence à travers un groupe de parole qui, comme un chœur de tragédie grecque, va servir ici de caisse de résonnance avant un épilogue dont je vous laisse goûter la teneur et découvrir si les «Trop beaux» auront gain de cause.
Emmanuelle Heidsieck a le style efficace, sans fioritures, l’ironie mordante et un ton moderne, mâtiné d’anglicismes. Autrement dit, le texte colle parfaitement au propos pour le plus grand plaisir du lecteur.

Trop beau
Emmanuelle Heidsieck
Éditions du Faubourg
Roman
120 p., 15 €
EAN 9782491241001
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On évoque aussi la Suisse et Lausanne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cette histoire pourrait être intitulée Les Malheurs de Marco Bueli . Qu’on se rende compte: trois licenciements à 36 ans quand on est issu d’une grande école d’ingénieur! Il faut dire qu’il a tout pour agacer, faire des envieux, car cet homme est beau, très beau. Mais il est fatigué de faire des sourires, de séduire malgré lui et de finir par se faire avoir. Marco a décidé de se défendre et d’aller en justice pour discrimination liée à l’apparence physique. Après tout, les Américains ont montré la voie et la législation française le permet.
Croyez-le, sa beauté ne l’a pas aidé dans sa carrière, il a souffert. À travers le personnage du sublime Marco Bueli et de sa détermination à obtenir réparation, ce roman dépeint ironiquement les excès d’une politique de lutte contre les discriminations qui permet, aujourd’hui, à tout un chacun de se considérer comme victime, légitime à se plaindre. Dans la continuité de ses précédents romans, Emmanuelle Heidsieck pointe ici avec acuité le démantèlement du modèle social français face à la montée de l’individualisme. La concurrence des plaintes entre les discriminés de tous ordres n’annonce-t-elle pas la dislocation de la société?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Les Inrocks (Gérard Lefort)
Avoir à lire (Cécile Peronnet)
Blog L’Or des livres 
Le blog de Pierre Assante 
Blog Au fil des livres 


Emmanuelle Heidsieck présente Trop beau © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PLAINTE EN JUSTICE
On a le droit de se plaindre? On peut en vouloir à la terre entière? C’est cela dont il parlait? La rage? Je la sens qui vient. J’en ai assez de faire des sourires. Je peux parler de lassitude? Je peux dire que ce n’est pas un fait exprès? Je n’y suis pour rien. C’est de naissance. Et pourquoi? Je n’en ai aucune idée. Personne n’en a aucune idée. Personne ne s’est d’ailleurs jamais posé la question. Mes parents m’ont accueilli comme une bénédiction, ont remercié le Ciel, les fées, ont fini par considérer que ce cadeau venait les récompenser. De quoi? On ne sait pas. Parce que vous croyez que c’est un cadeau? Ce serait une chance! Mais on la paye combien? Pendant combien de mois, combien d’années? Ad Vitam. C’est cela, la vérité. Vous ne savez rien de ce que l’on vit, rien de ce que l’on subit quand, par le plus grand des hasards, on attire tous les regards, quand on est, je vais finir par le dire, quand on est beau. Ma tante Inès, je m’en souviendrai toujours, a dit un soir en parlant de Villepin qu’il était d’une trop grande beauté. « C’est mauvais en politique, cela n’est pas passé », a-t-elle dit. « Nous, on a pu penser que son discours de l’ONU était un grand moment, glorieux, mais la presse anglaise l’a éreinté en le traitant de bellâtre. C’est mauvais. » C’est ce que disait tante Inès. « La mort de Gérard Philipe? Non, cela n’a rien à voir avec son physique, quoique… » m’a-t-elle dit. Quoique! Un cancer du foie à trente-six ans. Quoique ! Vous voyez le soupçon absurde, il faut l’entendre. C’est le sort du jeune premier. Elle racontait que sa mère, médecin des dispensaires antituberculeux de l’Oise dans l’Entre-deux-guerres, disait souvent : « Ce sont les plus beaux types qui attrapent la tuberculose. » Elle en a vu pendant vingt-cinq ans… elle en a vu… les plus beaux types. C’est tout, elle ne donnait pas d’explication. Il fallait voir ma tante affirmer des choses pareilles à son sublime neveu de trente-deux ans. Le mettre en garde, le chercher, lui prédire la peste. Il fallait rester détaché, penser qu’elle déraillait, lui garder son affection. C’est mauvais. Les bronches, les poumons. Vous ne pouvez pas comprendre.
(Je croyais qu’elle était moche madame Pompidou, elle était pas mal, en fait)
Pardon, une pensée m’a traversé, je reprends, je reprends. Bien. Donc. Est-ce qu’on peut dire qu’on n’a rien demandé? Ce n’est pas la peine, ce regard narquois. Justement, je veux dire la difficulté, je sais très bien que cela peut paraître insensé, mais pour une fois, pour la première fois depuis que je suis né, je veux dire. Écoutez-moi. Personne ne m’a jamais écouté. De toute façon, je n’ai pas osé. On reste silencieux, avec sa veine, son don de la nature. On a intégré très vite, à deux ans, c’est fini, on a compris que l’on devait se taire. Qui pourrait bien s’intéresser à ce que l’on peut ressentir? À trois ans, on teste, on reteste, on rereteste, encore et toujours le même succès. Après, c’est bien ancré, ça marche, l’institutrice, le copain, la grand-mère, je ne parle pas des parents, ils planent, toujours en contact avec les fées, ils croient aux miracles, ils méritent ce présent. La vie est bonne avec eux. Ils sont radieux. C’est marquant, ce n’est pas neutre. C’est une vie étrange. Aujourd’hui, je prends mon courage à deux mains, je me lance. Oui, tant de facilité, c’est perturbant pour nous autres. Depuis tout ce temps – j’ai trente-six ans –, depuis toujours, être adulé. Vous ne pouvez-vous figurer les multiples dangers. Le plus grand? C’est de sourire sans réfléchir. Personne ne peut y résister, c’est un chef-d’œuvre que l’on éclaire, la bonne lumière. Rosalind le dit si bien : Cécélia chérie, tu ne sais pas comme il est dur d’être… ce que je suis. Si je baisse la voix, les yeux ou que je lâche mon mouchoir dans un bal, mon cavalier m’appelle au téléphone tous les jours de la semaine. Que de malentendus… Le sourire doit être maîtrisé, rarement utilisé, avec précaution, intention. Savez-vous ce que cela nous fait d’être présenté? Tiens, Lola, je te présente Marco, Camille, je te présente Marco, Samia, je te présente Marco, Marie, je te présente Marco, Luce, je te présente Marco, Thelma, je te présente Marco, Anne-Laure, je te présente…
Ne pas trop sourire, ne pas trop sourire. Savez-vous ce que c’est d’avoir grandi, d’avoir eu quatorze ans, d’avoir eu seize ans, les premières sorties, d’avoir eu vingt ans en prépa, dans les bars, les fêtes, les dîners? Clac, d’un regard, on repart avec celle que tous convoitaient, clac on décide de repartir sans elle et la voilà désespérée. »

Extraits
« Un groupe qui se penche sur les discriminations subies par les gens comme nous et envisage la beauté comme un critère aussi valable qu’un autre. Elle détermine et façonne les vies, elle n’est pas choisie, elle n’est pas le résultat d’une volonté. Avant de me lancer dans l’aventure, j’étais au plus bas. Trois licenciements, vous imaginez? Major de promotion de l’École polytechnique de Lausanne et trois
licenciements. Le groupe de parole, je ne vais pas vous raconter, c’est très spécial, il faut le vivre. Le seul lieu où l’on n’est pas considéré comme des enfants gâtés. Ce n’est pas comme une thérapie avec un psy. On a développé des thèmes: la jalousie que l’on suscite, les effets dans le monde du travail, la violence du vieillissement. Après, avec ceux du groupe, on est liés, pour l’éternité. On dit des choses incroyables, il y a des sanglots, de l’émotion.
Vous ne mesurez pas la richesse de l’expérience. C’est pour cela que vous me voyez déterminé. Je suis fort, je suis incroyablement décidé. Je vais vous faire réfléchir.
Je vais parvenir à modifier vos pensées, à bousculer vos certitudes. Les discriminations en raison de l’apparence physique sont une réalité. Vous vous devez d’en tenir compte. Sur d’autres portes, j’ai vu marqué « typés-noirsarabes-basanés », j’ai vu « femmes », j’ai vu « seniors », j’ai vu « handicapés », j’ai vu « anorexie-obésité », j’ai vu « chauves-crépus », j’ai vu « arrestations au faciès », j’ai vu « étrangers », j’ai vu « travestis-transsexuels », j’ai vu « voilées », j’ai vu « quartiers-cités », j’ai vu « grandes- trop grandes », j’ai vu « chirurgie-lifting-Botox », j’ai vu « trop vieux », j’ai vu « délégués syndicaux », j’ai vu
«salariés protégés», j’ai vu «gros culs», non qu’est-ce que je dis, je n’ai pas vu «gros culs».» p. 19

« Je vous lis ce témoignage d’une attachée de presse de trente-trois ans, Anne, une bombe. Question : Quel est l’impact de votre physique sur votre vie professionnelle? Réponse: Cela me nuit. Dès que je change de poste, je dois toujours prouver que je ne suis pas complètement décérébrée. Je n’invente rien. Catherine Millet le pense aussi: Pour l’esprit commun, on ne peut pas tout avoir et il est entendu qu’une personne qui a la beauté ne saurait avoir en même temps l’intelligence. – J’ai moi-même partagé cet esprit commun… J’ai manqué d’ambition ; sans renoncer à lire Claudel, Balzac et Lamartine, j’aurais dû me faire refaire
le nez. On ne peut plus clair. Et que dites-vous donc des sarcasmes qui ont accompagné la nomination, il y a quelques années, de ce trentenaire à la tête d’un grand média? N’est-ce pas dégradant d’avoir suggéré qu’il n’avait pas la formation, l’aptitude, le profil? N’est-ce pas condamnable d’avoir laissé entendre que c’est sa beauté, une beauté à couper le souffle, qui expliquait la décision? Il aurait fait chavirer un ministre. Il faut s’y arrêter. C’est un exercice. Imaginez seulement que le poste ait été attribué à un quinqua, bedonnant et rougeaud. Qui donc serait allé lui reprocher son IEP de province? Ça va? Vous commencez à me suivre? Il y a quelque chose d’imparable, non? » p. 31

« Beauty Pays, c’est le titre de l’ouvrage de l’Américain Daniel Hamermesh, professeur d’Université. L’économie de la beauté, aux États-Unis, est une matière, une science enseignée, elle se nomme «pulchronomics». On étudie les liens de causalité physique-rentabilité. Nous sommes au service des actionnaires, nos traits parfaits gonflent leurs chiffres d’affaires. Comment ne pas s’indigner? Le cours de bourse d’une société est en partie corrélé à la beauté de son PDG. C’est ce que révèle l’étude de deux chercheurs du Wisconsin qui ont examiné l’effet beauté-cotation de six-cent-soixante-dix-sept dirigeants, via leur site anaface.com, créé pour définir, en toute objectivité, l’indice d’attractivité faciale. Comment ne pas protester? Laissez-nous tranquilles. Ne faites pas d’argent avec nos nez, nos jambes, nos fesses, nos narines, nos fossettes, nos mentons. Ce n’est pas humain. Entendez-le, par pitié, par pitié. » p. 35

« La première fois, sa supérieure hiérarchique lui a fait des avances. Elle était séduisante, il a cédé, il a fini par avoir une aventure avec elle. Elle avait un petit côté Pénélope Cruz. Elle semblait très accrochée. Ce n’était pas du harcèlement, elle lui plaisait. Naturellement, elle était mariée. Cela ne se termine jamais bien ce style d’histoires dans l’entreprise. C’est toujours le subordonné qui trinque. Licencié pour motif personnel. » p. 54

À propos de l’auteur
Emmanuelle Heidsieck est une romancière qui mêle la fiction littéraire aux questions politiques et sociales. Elle décrit, souvent de façon grinçante, des héros se débattant dans un monde qui tourne de moins en moins rond. Elle a également publié des nouvelles et a participé à des ouvrages collectifs, en particulier Les Jours heureux, sur le démantèlement du programme du Conseil national de la Résistance. Elle a été membre du comité d’administration de la Société des Gens de Lettres (SGDL) de 2015 à 2019. Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées à la radio (France Culture) ou au théâtre. (Source: Éditions du Faubourg)

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Bon genre

BENAROYA_bon_genre

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Claude est une femme qui a réussi. Mais après testé son pouvoir de séduction à la terrasse d’un café, elle va se prendre au jeu et s’offrir à des inconnus. De plus en plus souvent. De quoi mettre en péril son couple et son job. À moins que ce ne soit pour écrire une nouvelle page de son histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Piège de Crystal

Inès Benaroya nous propose avec «Bon genre» un roman qui casse les codes en mettant en scène une femme qui se comporte comme un homme. Qui s’offre du sexe sans états d’âme, qui jouit de son pouvoir… À la fois cru et jubilatoire!

C’est l’histoire d’une femme qui a réussi. Un gros salaire dans une grande entreprise, des missions d’importance, une voiture de fonction. Elle est même quelquefois invitée par son patron sur son yacht. Une belle maison, un mari conciliant, une fille bien sage. À moins que leur couple soit déjà usé, maintenant qu’elle atteint la quarantaine.
Et c’est là que le bât blesse. La vie de Claude est trop lisse, trop prévisible, trop minutée. En s’accordant le droit de prendre un verre à la terrasse d’un café, elle se laisse aller à aguicher un homme en écartant les jambes pour lui monter ses sous-vêtements rouges. En se levant, ce dernier lui laisse un court message «J’ai aimé ce que vous m’avez offert. À demain».
Commence alors le début d’une double-vie pour Claude qui va profiter de quasiment tout son temps libre pour s’offrir du sexe. Du sexe sans sentiment, un peu à l’image du projet Prométhée qu’elle est chargée de suivre, fermer une usine centenaire avec deux cent employés, sans oublier les sous-traitants pour la santé financière du groupe. Côté sexe aussi, elle se trouve un nom de code, Crystal, la femme entreprenante qui va à la chasse aux hommes comme le ferait un homme. Un moyen de se sentir forte, libre. Et faire voler en éclats les règles de bienséance qui l’enserraient dans un carcan bien trop serré à son goût. C’est cru – forcément – mais c’est le reflet de cette boulimie qui va entraîner petit à petit Crystal à prendre davantage d’importance que Claude. Au point aussi de creuser le fossé qui la sépare de son mari, de sa fille, de sa mère ou encore de son amie. Mais peut-être est-ce le prix à payer pour gagner son indépendance?
Avec une parfaite maîtrise de la tension dramatique et une bonne dose d’humour, Inès Beneroya nous offre une réflexion acide et survitaminée sur les codes du genre, sur la place de la femme, sur la notion de pouvoir dans un couple. Quand une équipe de journalistes vient faire le portrait de la businesswoman qui a réussi, Claude se prête volontiers au jeu. Mais après avoir répondu aux questions, elle se met à écrire l’interview alternatif, répondant à des questions telles que «Est-il facile de donner son corps à des inconnus?» ou encore «Pouvez-vous nous faire partager votre état d’esprit? Ce qui vous passe par la tête à ces moments-là?»
Les réponses pourront vous surprendre, mais elles sont dans la droite ligne de cette initiative aussi périlleuse qu’exaltante, aussi risquée que salvatrice. Au point d’oublier Crystal pour faire naître la vraie Claude. Qui vous surprendra sans doute encore davantage!

Signalons la playlist du roman proposée par l’éditeur.

Bon genre
Inès Benaroya
Éditions Fayard
Roman
254 p., 18 €
EAN 9782213709826
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si j’étais un homme …, pense-t-elle, comment ferait un homme ?
Si j’étais un homme atteint d’un vague à l’âme inexpliqué, un homme à deux doigts de l’implosion, en butée de sa vie, assiégé par les colites spasmodiques et une terrible envie de baiser malgré son épouse à la maison. À une terrasse de café, une femme me tend un paquet de mouchoirs. Je la rejoins à sa table, je fais mine de m’intéresser alors que je n’ai qu’une seule idée, me pencher sur son visage au sommet de sa jouissance. Si j’étais un homme, je déciderais du tempo. La femme propose, l’homme dispose. La parlotte, ça va cinq minutes. Je suis un prédateur, je n’ai peur de rien, je passe à l’attaque, quand je veux, comme je veux.
Si Claude était un homme, ce livre n’existerait pas.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Quatre sans quatre 
Blog Les mots de la fin
Les chroniques littéraires de Virginie Neufville
Blog Abracadabooks
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Carobookine

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle le voit arriver de loin, par hasard son regard s’est détourné vers la droite et il vient de là, ni grand ni petit, ni jeune ni vieux, rien ne le démarque, lui plutôt qu’un autre, en plus elle ne cherche pas, elle est mariée, ni heureuse ni malheureuse, pas plus de raisons de se plaindre que de se réjouir, on a tous nos problèmes. L’homme n’a rien de notable si ce n’est ce détail, ça l’a toujours fascinée, la ville sème ses obstacles, comment font-ils pour ne pas trébucher, faut-il être passionné… La passion qui possède, voilà qui a de quoi l’intriguer. Elle est si cohérente, ses décisions, ses opinions, tout filtre par le tamis de sa raison, pas trop de place pour la passion, ce n’est pas vraiment par conviction. Donc l’homme avance vers le café où par hasard elle s’est installée. Cela ne lui arrive pas souvent, le hasard, incompatible avec son organisation, et pourtant ce jour-là, entre deux rendez-vous, une heure vacante et une place juste devant pour garer sa voiture, elle s’est dit, pourquoi pas, à l’improviste pour une fois. C’est dire comme sa vie est ennuyeuse. Ras le bol des sandwichs et du quinoa dans des bols plastique. Elle s’est arrêtée pour déjeuner.
Il marche en lisant. Voilà le détail. Ces gens-là, on en croise parfois, ils ont cette présence absente à la ville, ils trimballent leur bulle de mots et d’imaginaire et à les voir on se sent tellement arrimé, plombé par la gravité, alors qu’eux semblent voler. À pas lents, les yeux sur le livre, indifférent aux voitures, aux passants, aux oiseaux, aux femmes installées aux terrasses des cafés pour profiter du joli jour de fin d’été, en aveugle au milieu des dangers, il lit. Le secret, c’est la lenteur, dans le lent défilé de la forêt urbaine, muni d’un radar il voit au-delà des ombres, il évite les pièges et c’est comme un sixième sens. Elle ne se gêne pas pour l’observer, d’ailleurs ce n’est pas tant lui que son parcours, c’est risqué, ces gens-là sont cinglés, va-t-il lever le nez pour traverser ? Elle pense qu’il est comme les autres, qu’il ne la voit pas, parce qu’elle non plus n’a rien de remarquable, du moins c’est ce qu’elle croit, rien qu’une femme qui fait de son mieux, maman, épouse, collègue, fille, sœur, copine, cousine, voisine, douce, forte, féminine, masculine, autonome, ni soumise ni casse-couilles, intello mais pas trop, mince mais pas maigre, grande gueule pas énervée, sous contrôle permanent, elle n’en peut plus mais elle ne le sait pas encore.
Arrivé à sa hauteur, voilà qu’il s’assied, dos à la rue, une table de l’autre côté de l’allée où va et vient le serveur. C’est étrange, pense-t-elle, moi je m’installe toujours face à la scène pour ne rien rater du spectacle. I want to be part of the show. Lui veut sans doute ne pas être dérangé, d’ailleurs sans relever la tête il a posé son livre sur la table et il continue à lire, jambes croisées, une main dans la poche qu’il sort pour tourner la page, l’autre posée, l’index et le pouce en équerre sur le livre, une brise légère pourrait soulever le feuillet et lui faire perdre quelques précieuses nanosecondes. Elle continue à le regarder du coin de l’œil, puis son steak-frites arrive. Elle n’a pas fait les choses à moitié. Marre du chou et des cranberries. L’espace d’une heure, elle redevient carnivore pollueuse inconséquente et un Coca rouge pour couronner le tout.
Il n’est pas vraiment spécial, jean normal, chemise banale, pas de veste, mais il fait doux. Elle est encore bronzée, à peine revenue de la maison de location à deux cents mètres de la plage, enfants, amis, cigales, beaucoup de passage et de verres de rosé, pas vraiment reposée. Elle croise et recroise les jambes. L’année qui recommence. Tenir jusqu’aux prochaines vacances. Il ne bouge pas un cil. Elle est pourtant dans son champ. S’il lit en marchant, sa vision périphérique doit fonctionner. Se faire remarquer, être désirée, imprimer sa trace, briser un cœur, femme fatale, la Don Juane des cafés, pathétique sursaut d’existence bon marché et d’absolu au rabais. Il boit sa bière sans cesser de lire, elle attrape son sac en arquant les bras, dégage une épaule, elle a de jolies épaules qu’elle fait rouler si les jambes ne suffisent pas. Pourquoi chercher à plaire, c’est futile, stérile, elle fouille dans son sac sans rien chercher, puis elle le repose parce que ça ne donne rien. Il est peut-être pédé, pense-t-elle en coupant sa viande.
Elle aussi aime lire, mais elle n’a pas trop le temps et jamais de livre dans son sac. Dommage. Avec un livre. Un homme et une femme se croisent à la terrasse d’un café par un joli jour de fin d’été. Tous deux lisent. Il l’aborde, lui demande ce qu’elle lit, par politesse elle lui retourne la question, incroyable, c’est le même ouvrage – disons le même auteur pour faire plus crédible –, ils s’extasient de la coïncidence, ils digressent, les livres à emporter sur une île déserte, ceux qui ont bouleversé le cours de leur existence, elle invente, rien ne l’a jamais bouleversée, c’est un coup de foudre, ils échangent un baiser sans connaître leur prénom.
Oui, un café, non, pas gourmand, faut pas pousser. Un courant mélancolique la traverse. Les rêves sont des baleines. Ils finissent par s’échouer, ventre au ciel. Les femmes se transmettent le virus du rêve, de l’espoir et du grand frisson, ma mère, ma fille, et moi en sandwich, toutes victimes de l’illusion. En partant, elle va bousculer sa table et paf sa bière sur son livre, connard, va.
Elle porte sa jupe rouge, celle qui flotte sur sa peau brunie quand elle revient de vacances, une soie satinée qui capte la lumière. Un vent frais soulève quelques feuilles de marronnier rabougries, un mini-tourbillon d’automne et la vie valse, bientôt son anniversaire en hiver quand il fera froid et triste. Il lit toujours. Les pages tournent comme la roue de l’infortune, une poulie en entraîne une autre, le temps se roule en boule et une autre année sera passée. Elle pose la main sur le tissu. Son verre vide, il va partir. La ville va le happer et elle aussi va se faire dévorer. La soie patine sur sa peau. Elle fait glisser l’étoffe, découvre ses genoux ronds comme des galets, la naissance de ses cuisses profilées. Elle y travaille d’arrache-pied, au profilage, ce n’est pas inné. Elle s’incline, à peine un léger biais, vers l’allée où le serveur ne passe plus, la pause, la fin de son service ? Elle saisit son téléphone, beaucoup de mails arrivés pendant le déjeuner, elle soupire mais n’en fait pas trop, elle n’est pas tapageuse. Pour mieux lui faire face, elle pivote, les jambes de son côté dans l’allée, le buste en torsion, les coudes sur la table et l’air dégagé, elle écarte.
Attention. N’allez pas croire. Ce n’est pas une habitude. Certes comme tout le monde elle a eu vingt ans, elle a profité, pas cul-serré, mais pas marie-couche-toi-là non plus, d’ailleurs elle avait des principes, jamais le premier soir, jamais un inconnu, pas touche aux mecs des copines, et elle s’y tient, à ses principes, à la vie à la mort, la fidélité, l’honnêteté, elle a ses raisons, un paquet de bonnes raisons. Allez comprendre alors. Comment expliquer la chimie de l’instant, l’oblique d’un rayon de soleil sur ses genoux, la lassitude qui couve sous des dehors joviaux, le très léger parfum des feuilles en décomposition, et même le plateau de la table paraît doux sous sa main, toute cette douceur, quand c’est trop, c’est vraiment trop.
Son genou droit s’en va vers la droite et le gauche à l’opposé, en directe ligne des yeux rivés sur le livre. Elle écarte un peu plus, très concentrée sur son téléphone, débordée par ses obligations, tandis que ses jambes, ces follasses, n’en font qu’à leur tête, comme si elles s’étaient disputées, va-t’en toi, plus loin, me faire ça à moi ! L’air frais s’engouffre jusqu’à sa culotte rouge – le rouge, c’est pure logique, une mise en conformité des sous-vêtements avec sa tenue. Faut-il y voir un signe, le jour où elle se décide sur un coup de vent frais de fin d’été à écarter les jambes à la barbe d’un inconnu même pas beau ou jeune, sa culotte est rouge. »

Extraits
« J’aime. L’assertion de celui qui revendique et n’a pas froid aux yeux. Un manifeste exprimé à un temps qui le rend éternel. Ce qui est est ce qui sera. Le présent s’étend sur hier et demain, concentre le souvenir du moment, l’intensité du sentiment et la promesse d’un amour intransigeant. J’aime est une parole universelle, urbi et orbi, hic et nunc, un statement sans début ni fin, le vertige infini de la plus belle des philosophies, la solution à tous les problèmes. J’aime, j’aime aimer, j’aime celui qui m’aime, j’ai aimé, vous aimez, on s’aimera, il suffira d’y ajouter quelques lettres et ce sera l’apogée du je t’aime.
Ce que vous m’avez offert. Oh. Il a tout vu, tout compris, intelligence, clairvoyance, le cœur et l’esprit, le miracle de l’homme complet, lucide, et reconnaissant par-dessus le marché, le cercle vertueux de la générosité, corne d’abondance de la gratitude, le don d’une femme à un homme qui sait recevoir et donner, les deux moitiés d’une orange de nouveau fusionnées.
À demain. Inutile de préciser l’heure, l’endroit, la configuration, tous les détails vont de soi, complices, partners in crime, à demain l’amoureux du café acheminé par le plus prodigue des trottoirs, lecteur fou, mon fou d’amour, nous allons renverser les montagnes, siphonner les rivières, graver nos initiales dans la mythologie des couples passés à la postérité dont on ne peut évoquer l’un sans invoquer l’autre. »

« La vie reprend ses droits. Elle mâchouille des graines germées tout en survolant des newsletters électroniques, sur le qui-vive de l’information décisive qui lui donnera un coup d’avance, annote des to-do listes dont elle ne vient jamais à bout, améliore sa productivité comme s’il n’y avait pas de limite, gémit quand elle prend un kilo et le reperd aussitôt – la cellulite, si on la laisse s’installer, c’est foutu –, remporte tout un tas de victoires dans une guerre sans ennemi et s’endort pour quelques heures sur le torse ami de son mari – réveillée au cœur de la nuit, l’insomnie la tiendra exténuée jusqu’à l’alarme de son téléphone. »

« Tout le monde s’intéresse aux femmes, répond Ricky, c’est ainsi, de tout temps. Les hommes comme les femmes. Les hommes regardent leurs seins, leurs fesses, voudraient toutes les posséder – celles qu’ils trouvent belles, et les autres aussi –, ils voudraient les faire jouir ou pleurer, parce qu’ils en ont besoin pour se sentir puissants. Les femmes aussi regardent les femmes, elles cherchent où se cachent leur beauté, leur jeunesse, comme s’il y avait un secret à dévoiler, comme toi elles les admirent. Faut-il s’en réjouir? Au fond, c’est peut-être une chance d’être du genre qui fascine l’humanité tout entière… Qui voudrait être un homme, à choisir? »

À propos de l’auteur
Mère de trois enfants, Inès Benaroya est chef d’entreprise installée à Paris. Ses deux premiers romans Dans la remise et Quelqu’un en vue parus chez Flammarion ont été reconnus et loués par la presse. (Source : Éditions Fayard)

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Les petits garçons

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En deux mots:
Le narrateur de ce premier roman va nous raconter son enfance, son adolescence et ses premières années d’adulte aux côtés de son ami Grégoire. Le roman d’initiation émouvant et drôle d’un apprenti journaliste qui va finir par trouver sa place dans un monde peu accueillant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment je suis devenu un homme

Un délicieux premier roman vient inaugurer la collection «Arpège» chez Stock. Avec «Les petits garçons» Théodore Bourdeau réussit le plus beau des romans d’initiation, puisque c’est… le mien!

Tout compte fait, il n’y a pas trente-six raisons qui font que l’on aime un roman. Je crois que pour chacun d’entre nous, elles se limitent à deux ou trois, auxquelles on peut encore ajouter quelques considérations esthétiques. Soit l’histoire vous emporte, soit vous avez l’impression d’enrichir votre culture générale, soit vous vous sentez proches du narrateur ou de l’un des personnages. Avec le premier roman de Théodore Bourdeau, il ne m’a pas fallu chercher bien loin, car dès la première phrase, je me suis identifié à ce garçon. Ce «processus psychologique par lequel un individu A transporte sur un autre B, d’une manière continue plus ou moins durable, les sentiments qu’on éprouve ordinairement pour soi, au point de confondre ce qui arrive à B avec ce qui lui arrive à lui-même» atteint même ici un degré pour le moins troublant.
En fait, si je résume ce livre, je vous raconte ma vie! Cela pourrait commencer ainsi:
« Je suis né heureux. Un tout petit enfant, avec deux parents pour me chérir. Un tout petit enfant qui rit et qui se roule en toupie dans le lit de papa et maman le dimanche matin. Une bouche de quenottes, tout petit enfant, qui hurle d’excitation, qui pleure et qui rit. Qui pleure puis qui rit. Une boule de chair douce et encore innocente au malheur.»
Cela pourrait se poursuivre à l’école, quand ma route a croisé celle de Bernard. Bon, dans le roman de Théodore Bourdeau, il s’appelle Grégoire, mais c’était le même copain: « Aussi loin que je puisse me rappeler, dès l’école maternelle, Grégoire était là. Petit garçon rouquin, avec qui tout semblait facile. Jouer, faire des bêtises ou échanger des billes. Quand je voulais courir jusqu’à n’en plus pouvoir respirer, voler un bonbon, faire peur à un camarade de classe, Grégoire se portait toujours volontaire. »
Bernard était toujours le premier de la classe. Il avait toute mon admiration et quelquefois une pointe de jalousie perçait. Mais comme j’étais plus sportif que lui, les choses se sont bien vite arrangées. Et si je vous parle d’une autre époque que celle évoquée dans le roman, peu importe. Car Théodore Bourdeau a la plume elliptique. S’il ne dit pas tout, il laisse deviner sa pensée. Les événements historiques sont suggérés, sont même reconnaissables, sans être exactement situés géographiquement ou dans le temps. Des attentats, la montée de l’intégrisme religieux, la crise économique, la peur d’un avenir de plus en plus incertain… Il me semble que la jeunesse des années quatre-vingt n’avait rien à envier à celle des années deux-mille, sinon peut-être dans son acuité.
En revanche, ce qui n’a pas vraiment changé – surtout pour les timides – c’est l’attirance mêlée de crainte autant que d’excitation pour «les filles». Là encore, je pourrai souscrire mot pour mot au scénario imaginé par le narrateur pour conquérir Louise. Demander à une proche amie de servir de messagère et attendre impatiemment la réciprocité de l’amour que l’on offre. «Enfin, mes mots et mon amour parvenaient jusqu’aux oreilles et, je l’espérais, jusqu’au cœur de Louise. Mais alors qu’elle aurait dû esquisser un sourire puis rougir, son visage devint rictus, traduisant un dégoût amusé. Je perdis tout espoir quand le rictus se transforma en un éclat de rire. Tout était consommé. Louise ne voudrait pas de moi. Ma première boum ne serait pas le théâtre de mon premier amour.»
Il devient inutile de vous raconter la suite. Vous la trouverez dans le roman avec à peine quelques nuances. Sachez simplement qu’après avoir tâtonné un peu quant à mon avenir, j’ai fait une école de journalisme. La mienne était à Strasbourg et celle du roman plus vraisemblablement à Lille. Les mêmes angoisses quant à l’avenir de notre profession, les mêmes débats sur l’éthique et sur la concentration des groupes de presse…
Me voilà tout d’un coup pris de vertige au moment de conclure. Vous aurez compris pourquoi ce roman n’a si profondément touché, mais réussira-t-il à vous séduire aussi? C’est le pari que je prends et le vœu que je formule.
Et puisque nous en sommes aux vœux, souhaitons à Caroline Laurent plein succès à la nouvelle collection «Arpèges» inaugurée avec ce roman.

Les petits garçons
Théodore Bourdeau
Éditions Stock
Roman
256 p., 17,90 €
EAN 9782234086371
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans différents endroits qui ne sont pas vraiment précisés, mais on y devinera notamment Paris et Lille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire de deux amis qui traversent ensemble l’enfance, puis l’adolescence, et qui atterrissent à l’âge adulte le cœur entaillé.
C’est l’histoire d’un jeune homme maladroit, le narrateur, un peu trop tendre pour la brutalité du monde, mais prêt pour ses plaisirs.
C’est l’histoire d’un parcours fulgurant, celui de son ami Grégoire, et des obstacles qui l’attendent.
C’est aussi l’histoire d’une société affolée par les nouveaux visages de la violence.
C’est enfin une histoire de pouvoir, de déboires et d’amour.
Mais avant tout, c’est l’histoire de deux petits garçons.
Théodore Bourdeau signe un premier roman enlevé, à l’humour réjouissant, qui entremêle la douceur de l’enfance, les erreurs de jeunesse et le nécessaire apprentissage de la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
La règle du jeu (Laurent David Samama)
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Loupbouquin
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog de Delphine-Olympe
Blog The unamed Bookshelf 
Blog Bla Bla Bla Mia 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je suis né heureux.
Un tout petit enfant, avec deux parents pour me chérir. Un tout petit enfant qui rit et qui se roule en toupie dans le lit de papa et maman le dimanche matin. Une bouche de quenottes, tout petit enfant, qui hurle d’excitation, qui pleure et qui rit. Qui pleure puis qui rit. Une boule de chair douce et encore innocente au malheur.
Dans ma chambre, une grande corbeille en osier contenait toutes mes richesses. Voitures miniatures, robots déglingués, une vieille balle en mousse rongée par l’usure… Une raquette au cordage crevé, pour gagner Roland-Garros deux fois par semaine. Un pistolet en plastique pour simuler le cambriolage d’une riche demeure dans laquelle j’allais dérober vases antiques et montres précieuses. Et cette petite trompette en plastique pour imiter les jazzmen qu’écoutait papa le dimanche après-midi. Debout sur la table basse du salon, j’imaginais une foule d’adultes concentrés à mes pieds et j’engageais un solo furieux. Les membranes des enceintes grondaient et moi, avec ma petite trompette en plastique et mon pyjama, je faisais comme si je commandais les notes parfaites d’un de ces musiciens. Je vibrais de tout mon cœur à mesure que la musique, puissante, liquide, s’écoulait dans la pièce. Je me démenais pour obtenir le sourire de papa.
Dans le long couloir qui traversait l’appartement familial, il y avait le portrait d’un vieux monsieur, très digne, sanglé dans une gabardine sombre. Une grande toile sans cadre, un peu jaunie, craquelée. Moustaches lisses et regard dur de l’ancêtre qui toise sa lointaine descendance. Maman avait acheté le tableau dans une brocante un peu au hasard. L’homme aux moustaches était l’ancêtre d’un autre petit enfant, un inconnu pour nous. Qu’importe, c’était mon aïeul pour toujours : un capitaine d’industrie effrayant, un vieux cheminot dur au labeur, mon arrière-grand-père vice-ministre de quelque chose. La nuit, quand je marchais à tâtons dans le couloir pour rejoindre la cuisine et boire un verre d’eau, le vieux monsieur se transformait souvent en ogre prêt à me dévorer. Libéré, extrait de sa toile, ses pas résonnaient sur le sol et il fondait sur moi dans la stupeur d’un cauchemar.
Ma vie était légère, facile. Une aventure perpétuelle et joyeuse. Elle ne supportait aucune contrariété, à l’exception des frayeurs nocturnes de l’ancêtre. Un jour, à l’âge de huit ans, je demandai à maman s’il était possible de ne penser à rien. Si je pouvais déconnecter mon cerveau, même l’espace d’une seconde, et n’être plus qu’un corps inerte, qui ne produirait plus aucune matière imaginative. Maman me répondit que c’était sûrement possible. Qu’il fallait s’isoler dans un endroit le plus calme possible, faire le vide en soi, se concentrer sur sa respiration et peut-être alors, l’espace d’une seconde, je pourrais ne penser à rien. Je m’enfermais donc dans les toilettes, la pièce la plus calme de l’appartement. Assis sur le sol, le nez face à la cuvette, j’essayais de respirer le plus lentement possible, de ne prêter aucune attention aux bruits extérieurs. Je plongeais dans un gouffre de néant, je tentais d’imposer le sommeil à mon âme, de chasser la moindre de mes idées. J’étais comme mort, malgré les battements de mon petit cœur.
Grégoire était mon ami. Aussi loin que je puisse me rappeler, dès l’école maternelle, Grégoire était là. Petit garçon rouquin, avec qui tout semblait facile. Jouer, faire des bêtises ou échanger des billes. Quand je voulais courir jusqu’à n’en plus pouvoir respirer, voler un bonbon, faire peur à un camarade de classe, Grégoire se portait toujours volontaire. Nous n’étions qu’énergie.
Une malédiction commune accéléra cette amitié : nos deux anniversaires tombaient pendant les vacances. J’étais né à la fin de l’été, Grégoire juste avant Noël. Nous n’avions pas droit au rituel mis en place par notre maîtresse pour fêter les anniversaires : une guimauve distribuée en grande pompe à l’enfant qui grandissait, devant ses camarades jaloux. J’avais identifié deux choses : l’injustice de nos dates de naissance, mais aussi la cachette de la maîtresse, une boîte en aluminium pleine de guimauves, rangée sur une étagère facile d’accès. Je convoitais cette boîte depuis un certain temps quand l’occasion se présenta enfin grâce à un petit camarade prénommé Cyril, qui peinait à se contenir et faisait souvent pipi aux quatre coins de la classe. La maîtresse exténuée devait l’exfiltrer régulièrement pour le changer, nous fournissant ainsi l’interlude nécessaire pour aller voler les guimauves que nous méritions nous aussi. Le premier acte de notre amitié se joua ainsi. Comme des petits soldats, nous avions rampé sur le sol sous les regards des autres enfants stupéfaits. J’avais ouvert la boîte, attrapé deux guimauves roses, en avais donné une à Grégoire, puis nous avions battu en retraite vers nos places. J’avais rangé ma guimauve, comme un joyau, dans l’une des poches de mon manteau, alors que la maîtresse rejoignait finalement la classe, gardant sous son aile Cyril l’incontinent. À la récréation, nous avions brandi nos reliques sucrées, comme deux trophées, devant nos copains. Mais cette première épopée avait viré au drame. Un surveillant nous avait repérés, puis dénoncés à l’issue de la récréation. L’aventure s’était terminée sur une convocation de nos deux mères par la maîtresse et la restitution des guimauves devant tous nos camarades, terrible condamnation publique.
C’est ainsi que nos deux mamans prirent l’habitude de discuter après la classe, d’abord réunies par la honte, puis donnant leur avis sur nos maîtresses, débattant de l’opportunité de telle ou telle leçon. Elles s’appréciaient et dans un échange classique de bons procédés entre parents d’élèves, j’allais déjeuner chez Grégoire chaque mardi, et maman nous accueillait en retour le jeudi. Quand on arrivait chez mon ami, il y avait une porte cochère dont il fallait franchir l’encadrement de nos jambes maigrelettes. Puis nos voix résonnaient sous le porche, nous grimpions l’immense escalier et ses lourds tapis qui ouataient chacun des pas. Derrière la porte de l’appartement, la mère de Grégoire nous attendait, splendide grosse femme aux commandes de son logis. Nous enlevions nos chaussures dans l’entrée, pendant qu’elle allait de pièce en pièce, sans jamais s’arrêter de nous parler, de nous détailler le menu préparé par l’employée de maison, de nous entretenir de ses activités de la matinée. Le volume de sa voix faiblissait à mesure qu’elle s’éloignait, au détour d’un boudoir, d’une antichambre, d’un vestibule ou d’une bibliothèque. Puis elle reprenait corps quand, tout à coup, par un couloir dérobé elle accélérait le pas dans un fracas de parquet, et surgissait de son labyrinthe en ponctuant son monologue d’un point final: «À table les enfants!»
Grégoire était enfant unique. Son père, directeur d’une immense entreprise qui fabriquait du sucre, n’était jamais présent à l’heure du déjeuner. Dans l’appartement, il n’existait qu’à travers ses costumes, que j’avais aperçus dans un dressing qui marquait l’entrée de la suite parentale. Chez moi, il n’y avait pas de pièce réservée aux vêtements, papa et maman partageaient une commode en bois qui craquait tous les matins à l’heure du réveil. Alors, dès que je le pouvais, je jetais un œil à l’intérieur du dressing, j’admirais le mur d’étoffes grises, et je me recueillais un instant dans la forte odeur de cuir qui se dégageait des souliers du père de Grégoire. Chaque année au printemps, il offrait à la classe de son fils une visite de ses champs de betteraves, matière première du sucre qu’il vendait et qui finançait le somptueux appartement dans lequel il logeait sa famille. Un matin du mois de mai, notre groupe d’enfants s’avança donc dans la boue, en lisière d’un sous-bois. Trop occupé, le père de Grégoire n’apparut jamais, et c’est un responsable avec une casquette qui nous expliqua les différents stades de la culture de la betterave sucrière. Puis le groupe chemina à l’intérieur de l’usine pour déboucher en apothéose au milieu de montagnes blanches et granuleuses. Pendant toute la visite, Grégoire se tint quelques pas en retrait, satisfait, comme un roi. Il était le représentant sur terre de son illustre père, qui lui-même régnait, telle une divinité, sur le monde merveilleux du sucre.
On aurait pu imaginer que le mardi midi chez Grégoire, on mangeait des roudoudous au dessert, des berlingots, des barbes à papa. Mais non. Le mardi à déjeuner, il y avait des betteraves en entrée. Tous les mardis. Il fallait aussi réciter nos leçons. Être à la hauteur. Égrener nos notes de la semaine. Se tenir droit autour de l’immense table ronde. Ne pas cogner l’argenterie contre la porcelaine. Et terminer ses betteraves.
Je détestais les betteraves. J’étais pris de haut-le-cœur, tous les mardis à midi, quand j’avalais les derniers morceaux sanguinolents dans mon assiette. Mais j’adorais Grégoire. J’adorais courir partout dans l’appartement, me cacher derrière un fauteuil Renaissance, entendre les bibelots tinter sur les meubles quand nous cavalions d’un salon à l’autre. Et, dans une révérence haletante, ralentir le pas devant les costumes du père de Grégoire. »

Extrait
« Alors que notre interlocuteur tentait de nous expliquer une figure qui s’appelait le «ollie flip» en faisant de petits bonds sur place, Colombe s’entretenait maintenant avec Louise. Les dés étaient jetés. Fébrile, je plaquai les pans de ma raie au milieu puis me décalai d’un pas pour écarter Luc de mon champ de vision et focaliser mon attention sur l’acte crucial qui se jouait à quelques mètres de moi. Colombe parlait à l’oreille de son amie. Une musique pop quelconque sautillait sur la pièce. Enfin, mes mots et mon amour parvenaient jusqu’aux oreilles et, je l’espérais, jusqu’au cœur de Louise. Mais alors qu’elle aurait dû esquisser un sourire puis rougir, son visage devint rictus, traduisant un dégoût amusé. Je perdis tout espoir quand le rictus se transforma en un éclat de rire. Tout était consommé. Louise ne voudrait pas de moi. Ma première boum ne serait pas le théâtre de mon premier amour. »

À propos de l’auteur
Théodore Bourdeau est journaliste. Après avoir travaillé au «Petit Journal», il est aujourd’hui producteur éditorial de l’émission «Quotidien» diffusée sur TMC. Il a trente-huit ans et vit à Paris. (Source: Éditions Stock)

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