Les yeux de Milos

GRAINVILLE_les_yeux_de_milos  RL_2021

En deux mots:
À Antibes, Milos met ses pas dans ceux de Pablo Picasso et Nicolas de Staël, dont les toiles sont réunies au musée de la ville. Et même s’il choisit de faire des études de paléontologie, sa vie et ses amours seront marqués par les deux peintres.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«L’ Œil, c’est l’imagination»

Avec la même écriture sensuelle que dans Falaise des fous, Patrick Grainville a suivi la trace de Picasso et Nicolas de Staël. Deux peintres qui vont bouleverser le jeune Milos du côté d’Antibes.

Il n’y a pas à chercher très loin pour trouver la genèse de ce roman flamboyant. À l’été 2016, Patrick Grainville publie une nouvelle dans le magazine 1 d’Éric Fottorino intitulée «Balcon du bleu absolu», elle met en scène Picasso et Nicolas de Staël à travers deux de leurs œuvres exposées au Musée d’Antibes: La joie de vivre et Le Concert. Un lieu et des œuvres que nous allons retrouver dans Les yeux de Milos, ce roman qui fait suite à Falaise des fous qui nous faisait découvrir Monet, Courbet, Boudin du côté d’Étretat.
Cette fois, c’est le soleil du sud et la Méditerranée qui servent de décor à un roman toujours aussi riche de beauté, de sensualité, de passion. Et qui dit passion, dit souvent tragédie.
Quand Milos naît, son entourage découvre avec fascination son regard étonnant, ses yeux d’un bleu à nul autre pareil. Des yeux qui vont envoûter la petite Zoé, première amoureuse du garçon, lui aussi prêt à partager avec elle ses premiers émois. Mais un jour se produit l’impensable. Zoé jette du sable sur les yeux de Milos, un geste fou qui mettra fin à leur relation. Ce n’est que bien plus tard qu’il en comprendra la signification: «Le bleu lumineux, le bleu perdu, le bleu qu’elle avait attaqué, parce qu’il était d’une excessive, insupportable pureté, qu’elle le désirait et que la seule façon pour elle de s’en saisir, alors, avait été de tenter de le détruire, de le tuer, de l’enfouir sous le sable de la plage. Deux yeux crevés sur lesquels des enfants viendraient dresser un château de sable que le bleu de la mer emporterait, ravissant dans son reflux les yeux éteints.» Frustré, Milos doit cacher son regard derrière des lunettes des soleil, change d’école et part avec ses parents à la découverte d’Antibes, le château-musée Picasso sur la corniche et à côté le dernier atelier de Nicolas de Staël d’où il s’était jeté pour se suicider. «Alors Picasso et de Staël établirent dans son imaginaire une figure double, antagoniste et presque sacrée, inhérente à Antibes où il était né, au génie de la cité dont il ne savait s’il était bienfaisant ou secrètement maléfique. C’était une sorte d’envoûtement des possibles.»
Avec Marine, sa nouvelle conquête, il va tenter d’en tenter d’en savoir davantage sur les deux peintres. Mais c’est Samantha, l’amie de sa mère, qui va lui permettre de mieux connaître Picasso, sa «grande affaire». Pour les besoins d’un livre, elle rassemble en effet anecdotes et documentation, fascinée par l’artiste autant que par l’homme et ses multiples conquêtes. Une fascination qui va rapprocher Milos et Samantha au point de coucher ensemble, même si pour Milos il ne saurait être question d’infidélité, mais plutôt d’un marché passé avec son amante, le plaisir contre son savoir.
Visitant des grottes avec Marine, il va trouver sa vocation et son futur métier: la paléontologie. Pour de ses études, il va suivre les pas de l’Abbé Breuil, le «pape de la préhistoire», et partir pour Paris où il ne va pas tarder à trouver un nouvel amour avec Vivie. Même s’il ne peut oublier Marine à Antibes. «La belle Vivie l’a arraché à sa solitude, au sentiment de l’exil. C’était une surprise du désir. Mais Vivie n’est plus la même. Ce qui l’a séduit, en elle, est son autonomie, son chic, son toupet devant la vie. Sa manière de mener son affaire avec agilité, de compartimenter deux amours, de masquer son délit de volupté. Milos l’a d’abord admirée. Puis la loi du plaisir s’est imposée. Mais voilà qu’il se sent indisponible pour une autre dimension. Ses yeux l’ont piégé une fois de plus.» Dès lors, le parallèle entre sa vie amoureuse mouvementée et celle de Picasso saute aux yeux, si je puis dire.
Patrick Grainville a fort habilement construit son roman autour des passions. Celles qui font prendre des risques et celles qui donnent des chefs d’œuvre, celles qui conduisent à un bonheur intense, mais peuvent aussi vous plonger dans un abîme de souffrance. Une mise en perspective qui, mieux qu’une biographie, nous livre les clés permettant de mieux comprendre la vie et l’œuvre de Picasso et de Nicolas de Staël, parce qu’il est enrichi du regard du romancier qui sait qu’«un récit privé du pouvoir de l’imagination ne peut scruter la profondeur et le diversité du réel. L’œil, c’est l’imagination.»

Quelques œuvres dont il est fait mention dans le roman:
PICASSO_la_joie_de_vivreLa joie de vivre
PICASSO_peche_de_nuit_a_antibesPêche de nuit à Antibes (Picasso)
STAEL_Nicolas_de_le-Concert1Le Concert (Nicolas de Staël)

Les Yeux de Milos
Patrick Grainville
Éditions du Seuil
Roman
352 p., 21 €
EAN 9782021468663
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Antibes et dans le Sud de la France jusqu’à Nice et Monaco. Les lieux de fouilles archéologiques de l’abbé Breuil comme Font-de-Gaume et les Combarelles y sont aussi évoqués, tout comme les lieux de résidence et de villégiature de Picasso, de Le Boisgeloup, le hameau de Gisors en passant par Mougins, Ménerbes ou Paris. On y voyage aussi en Crète, sur l’île de Milos, à Londres, en Namibie et à Bali, du côté de Yogyakarta.

Quand?
L’action se déroule des années 1950 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Milos vit sa jeunesse, ses études de paléontologie et ses amours à Antibes, sous l’emprise de deux peintres mythiques, Pablo Picasso et Nicolas de Staël, réunis au musée Picasso, dans le château érigé face à la Méditerranée.
Picasso a connu à Antibes des moments paradisiaques avec la jeune Françoise Gilot, alors que Nicolas de Staël se suicidera en sautant de la terrasse de son atelier, à deux pas du musée. Ces deux destins opposés – la tragédie précoce d’un côté, la longévité triomphante de l’autre – obsèdent Milos. Le jeune homme possède un regard envoûtant, d’un bleu mystérieux, quasi surnaturel, le contraire du regard fulgurant et dominateur de Picasso. Les yeux de Milos vont lui valoir l’amour des femmes et leur haine.
Le nouveau roman de Patrick Grainville est l’aventure d’un regard, de ses dévoilements hallucinants, de ses masques, de ses aveuglements. C’est le destin d’un jeune paléontologue passionné par la question de l’origine de l’homme. Milos, l’amant ambivalent, poursuit sa quête du bonheur à Antibes, à Paris, en Namibie, toujours dans le miroir fastueux et fatal de Pablo Picasso et de Nicolas de Staël.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Blog Vagabondage autour de soi

Les premières pages du livre
« Quand il naquit, Milos, comme tous les bébés du monde, était aveugle. Ses yeux semblaient encore englués dans l’océan du placenta maternel. Un paradis si profond qu’il ne nécessitait aucun regard, aucune curiosité, aucune question. Myriam, sa mère, déclarait pourtant avec aplomb qu’il la regardait. Loïc, le père, la corrigeait avec tendresse en lui expliquant que son fils ne la voyait pas mais tournait sa tête vers elle, vers son odeur. Cette histoire d’odeur, Myriam la connaissait mais elle lui semblait trop exclusivement animale. Et elle avait la conviction intime que son fils la regardait par miracle.
Pendant ses premières années, Milos posséda des yeux de couleur indéfinie, un peu bleutés comme ceux de sa mère. Mais vers les 10 ans une mutation s’opéra, et les iris du garçon devinrent plus bleus. En une année, ils changèrent profondément, le bleu s’épura, s’intensifia, si clair, si lumineux, qu’il happait l’attention, attirait sur Milos l’émerveillement. Celui-ci fut rapidement gêné par son regard extraordinaire. Le bleu de la beauté absolue et de la folie. Il était désormais l’objet d’une sidération si répétitive qu’elle faisait de lui une sorte de phénomène, oui, de monstre. Milos était précoce, déjà la préadolescence sourdait en lui, et il aurait tant aimé qu’on ne voie pas ces métamorphoses. Il désirait rester caché mais ses yeux le désignaient, l’exhibaient jusqu’à la honte. Myriam tentait de minimiser ce drame qu’elle attribuait à la timidité du jeune âge. Loïc en riait. Mais une scène bientôt expulsa violemment Milos de l’enfance et le précipita dans le cataclysme de la cruauté.

Il s’agissait d’une gamine d’Antibes, où la famille habitait. Elle avait coutume de jouer avec Milos. Elle était sa petite amoureuse. Milos était subjugué par ses impulsions, ses caprices et ses audaces. Mais il la redoutait un peu. Zoé adorait bander les yeux de ses camarades dans une sorte de colin-maillard de son cru. Milos se prêtait à cette volonté avec un mélange d’inquiétude et d’apaisement quand il sentait son regard sombrer dans la nuit et que la petite fille tournoyait autour de lui, le touchait, esquissait des gestes malicieux. Il avait un peu peur mais il était excité par cette présence d’un fantôme tourbillonnant, exigeant. Il entendait Zoé pousser ses rires de petite sorcière inventive. Il attendait.
Un jour, elle réunit autour de son ami les autres enfants qui partageaient le rite. Soudain, elle arracha avec violence le masque de Milos et, dans une attitude de voyeurisme si exaspéré qu’il s’en souviendrait toute sa vie, elle le regarda comme elle ne l’avait jamais fait, avec une expression de folie écarquillée, de frénésie. Tout son corps était tendu en avant, galvanisé, tandis qu’elle le sondait, le fouillait, le dévorait des yeux avec une boulimie hystérique. Une mimique vicieuse remplissait ses prunelles qu’elle dardait sur Milos comme sur une bête indicible. Ils étaient sur la plage, éloignés des adultes. Tout à coup, Zoé se pencha, saisit une poignée de sable crissant et la jeta au visage de Milos, en plein dans les yeux.
Loïc et Myriam rencontrèrent les parents de Zoé. Ces derniers réprouvèrent le geste de leur fille mais en minimisèrent la portée. Elle était si jeune ! Un mot malheureux échappa à Myriam, qui suggéra que Zoé était un peu perverse. Aussitôt les parents firent front devant ce qualificatif qu’ils trouvaient tout à fait inapproprié. On se quitta sur ce malentendu. Quelques jours après Zoé passa devant la maison de Milos en espérant qu’il l’apercevrait. En effet, il cueillait des fleurs dans le jardin avec sa mère et vit son amie. Zoé ralentit le pas et les regarda. Myriam entraîna son fils à l’intérieur de la maison. Il n’était pas question de se réconcilier avec cette fillette dangereuse qui risquait un jour de recommencer. Milos se retrouva derrière une baie vitrée par où il voyait la petite fille qui l’attendait. Il se sentit prisonnier de sa mère mais gardait un vif ressentiment envers Zoé. Toutefois l’attente têtue de cette dernière, sa perplexité, son expression d’incrédulité le troublaient, le tourmentaient. Il aurait voulu savoir s’expliquer avec elle. Mais il se sentait impuissant, incapable de trancher entre son amie et sa mère. Il resta ainsi embusqué derrière sa fenêtre tandis que la petite fille le scrutait, l’œil sombre, à travers la grille du jardin. Milos fut longtemps hanté par ce regard fixe et ténébreux qui semblait condamner sa lâcheté. Alors que c’était Zoé la coupable.

L’enfant commença de souffrir des yeux. Ce fut une série de symptômes inflammatoires qu’on attribua d’abord aux grains de sable. Myriam lui administrait en vain des gouttes de collyre, qu’il fallut arrêter car elles devenaient elles aussi irritantes à la longue. Finalement, Milos fut équipé de lunettes fumées qui dissimulaient l’éclat surnaturel de ses iris. Elles le protégeaient aussi d’une lumière dont il ne supportait plus l’agression. C’était le soleil qui lui faisait mal, lui faisait peur. Le soleil sur les vagues éblouissantes de la Méditerranée immense. Il refusa d’aller à la plage. Sa mère pourtant essayait de l’emmener avec elle pour éviter une rupture radicale avec le monde extérieur. Mais derrière ses lunettes la mer était terne, comme émoussée, le ciel blanchi. C’était un monde aveuglé, désamorcé de son charme, de sa violence crue.
L’école se mua pour le garçon en supplice. Car il y croisait Zoé, qui gardait avec lui une distance stricte. Comme si une ligne invisible lui interdisait d’approcher – c’était sans doute un ordre de la famille et des maîtres. Cependant souvent, de loin, elle continuait de le scruter du même regard d’incompréhension noire telle une malédiction. Les autres enfants révélaient une pareille suspicion avec la lame de leurs yeux glissée par en dessous. On le changea d’école. Il fut placé dans le privé.
Milos devint un excellent élève. Un après-midi d’hiver, il neigea. Les flocons étaient rares à Antibes et les enfants en profitèrent pour jouer tout leur saoul dans la cour de récréation, improviser de longues glissades. Milos dérapa sur une plaque de neige verglacée et tomba. Sa chute décrocha les lunettes de ses yeux. Il était à genoux, plongé en plein désarroi. La fille qui partageait le jeu surprit l’émouvant, le merveilleux regard piégé comme en flagrant délit de rayonnement. Milos mesura l’impact du bleu précieux sur le visage de sa camarade. Une expression un peu ivre, un peu hagarde, l’envahissait. Elle semblait faire face à une apparition, au surgissement d’un animal, d’un joyau fabuleux. Mais elle se ressaisit vite et lui adressa un sourire d’une angélique douceur en lui tendant d’un air désarmé les lunettes tombées dans la neige. Elle s’appelait Marine et elle devint sa petite amoureuse.

Quelques années plus tard, Milos comprit que sa mère ne l’avait pas appelé ainsi par hasard. Elle ne l’avait pas prénommé Milos en raison de la consonance tchèque. Il devait reconstituer les faits au fil du temps. Sa mère se souvenait d’un séjour qu’elle avait accompli à la fin de son adolescence dans les Cyclades, en Crète et sur l’île de Milos. Ce fut un été absolu, dans le bleu extrême. Une joie dans une réverbération blanche dont elle ne savait plus si elle venait de l’éclat des maisons ou des plages éblouissantes. Il apprit bien plus tard, par des confidences et des fuites, qu’elle avait rencontré un homme fascinant sur une plage, en Crète. Mais peut-être avait-il magnifié cet amour sauvage et légendaire. Une sorte de rapt, comme celui d’Europe enlevée par Jupiter métamorphosé en taureau. Myriam avait cueilli des fleurs qu’elle avait offertes à l’inconnu qui lui souriait. Il l’avait caressée, portée dans ses bras, emmenée nager dans la mer. Ils étaient revenus sur le rivage, dans un bois de saules, au bord d’une source, elle s’était donnée et il l’avait prise sans la blesser. Puis ils avaient séjourné une semaine à Milos. Ainsi avait-elle échappé à la tragédie de la douleur initiatique. La Crète et Milos restaient dans sa mémoire un lieu sublime. Plus tard, ayant eu l’enfant avec Loïc, elle aurait presque songé à l’appeler Minos, à cause de la Crète dont ce dernier fut le roi et, surtout, parce qu’il était né d’Europe ravie par Jupiter transformé en taureau blanc. Mais la consonance infernale du nom l’en dissuada. Elle le transforma en Milos, du nom de cette île où son premier amant l’avait emmenée pour poursuivre leurs vacances amoureuses.
Jamais elle n’avait raconté à Loïc l’extase de la première fois. Car il était jaloux. Mais surtout il était impossible à Myriam de trouver les mots pour dire cette félicité étourdissante de ses 17 ans. Elle aurait eu l’impression de la corrompre, d’en perdre l’image. Même si, au fond, il ne s’agissait plus d’une représentation précise et concrète mais d’un souvenir un peu halluciné, d’une pureté où elle s’abîmait. La première fois que Milos crut saisir cette histoire d’île originelle, ce fut en surprenant une conversation intime entre sa mère et une amie.
Il entendit aussi Myriam évoquer le Minotaure, qu’elle reliait à Picasso, dont le château-musée était sis sur la corniche d’Antibes. Milos trouvait ce nom de peintre à la fois comique et mystérieux. Myriam l’admirait avec passion. Une autre fois, avec ses parents, ils passèrent le long de la même promenade qui dominait les murailles de la ville. Et, à côté du musée Picasso, ils regardèrent le dernier atelier de Nicolas de Staël, cette terrasse d’où il s’était jeté pour se tuer. Ils lui expliquèrent la chose avec le maximum de tact. Mais leurs mots ne parvinrent pas à réduire l’impact du fait brut. Alors Picasso et de Staël établirent dans son imaginaire une figure double, antagoniste et presque sacrée, inhérente à Antibes où il était né, au génie de la cité dont il ne savait s’il était bienfaisant ou secrètement maléfique. C’était une sorte d’envoûtement des possibles.
Marine, adolescente, adorait se baigner sur la plage de la Garoupe, à laquelle ils se rendaient à vélo. Ils savaient que c’était la plage préférée de Picasso, qui y venait avec Olga, au temps de leur amour intact. Le bleu de la masse océanique dansait sous le feu du soleil. Marine tenait la main de Milos et l’entraînait dans cette espèce de pèlerinage vers l’absolu. Il ne portait plus ses habituelles lunettes mais un masque de plongée à la transparence teintée qui continuait de dérober ses prunelles. Il enviait les autres qui jouissaient d’un contact direct avec l’espace illuminé, l’affrontaient avec une allégresse tranchante, une sorte de défi. Marine était peut-être tentée de l’inviter à abandonner le masque, Milos devinait parfois une intention s’esquisser dans son regard qui inclinait dans ce sens. Mais elle n’osait pas. Alors elle plongeait dans la mousse de l’écume, se trémoussait, bandait les muscles de ses reins, de son dos, nageait. Et Milos l’imitait, mais il lui semblait qu’il n’adhérait pas complètement à l’action. Il devait mimer sa joie avant de la ressentir et il ne l’éprouvait pas avec la plénitude que Marine manifestait.
Vers le soir, après avoir paressé sur le sable, quand la plage se vidait, ils rejoignaient une zone de rochers escarpés. Marine embrassait les lèvres de Milos en lui ôtant doucement ses lunettes. Chaque fois, pendant ce baiser, elle fermait les yeux pour rassurer Milos ou peut-être pour s’éviter à elle-même d’être confrontée à cette folie de regard pur, à son bleu tabou. Lui la contemplait, saisi par la beauté de son visage totalement offert, harmonieux, lissé comme dans la prière, en proie à la sainteté de l’amour.

Milos fit des cauchemars et fut atteint de crises de somnambulisme. Ses parents durent convenir que la crise n’était pas passée. Ils se résignèrent à le conduire chez une psychologue. La psy expliqua à Myriam et à Loïc que sa technique consistait par différents exercices à renforcer le moi de Milos. En effet, Milos devait apprendre à la regarder, petit à petit, en quittant ses lunettes. Sans dérober les yeux ni fuir. Il devait prendre le dessus, quitte à être agressif.
Milos ne l’était guère. Il sentait que la psy le poussait hors de ses gonds. Mais il ne cédait pas à cette injonction qui lui semblait factice. La psy disait aux parents qu’il y avait de la violence dans leur fils de 16 ans mais qu’elle ne sortait pas. Quand Milos parvenait à fixer de son regard la thérapeute, il percevait cette espèce d’expression qu’elle adoptait où elle essayait de voiler, d’effacer, la curiosité ressentie devant la beauté des yeux de son patient. Il notait ce qu’il y avait de forcé dans son attitude, son naturel un peu fabriqué.
Milos ne parlait jamais à Marine de la psy. Ils se déshabillaient et ils se caressaient. Ils n’allaient pas au-delà.

La pinède s’étendait devant eux, striée de troncs, ailée de branches longues et noires. L’air en était tout parfumé. Le T-shirt de Marine moulait sa poitrine en sueur. La serviette de bain lui fouettait les cuisses avec douceur. Il y eut un raidillon très escarpé qui tira sur leurs mollets. Du sommet d’une série de dunes, ils virent la mer gicler dans la vaste lumière. Bloc de bleu sans vapeur taillé dans le soleil. Marine se déshabilla complètement et courut vers l’eau sans regarder Milos. Il fut jaloux de sa liberté mais sa blessure était contrebalancée par le jeu leste et musclé des fesses de Marine qui aiguisaient son désir. Il se dévêtit, posa ses lunettes et sa serviette sur une écorce sèche et rejoignit son amie à toute vitesse. Elle avait traversé la vague d’un plongeon frontal et réapparaissait de l’autre côté dans une zone presque calme où l’on pouvait nager. Milos, moins aguerri, ne savait piquer droit dans le renflement houleux. Marine, rieuse, surgit dans un bouillonnement, lui passant le bras autour du cou. Ils nagèrent longtemps, tous deux, se saisissant, s’embrassant, se lâchant, tournoyant l’un autour de l’autre. Marine avec une rapidité de sirène disparut tout à coup. Milos sentit le corps fluide le long de ses jambes. Il les écarta pour laisser passer la fusée de muscles. Il oscilla sous la poussée. Elle émergea, ses cheveux gluants lui faisaient un casque garçonnier. Elle dévora les lèvres de son ami en le regardant de façon éperdue.
Ils quittèrent le rivage, s’allongèrent au soleil en se caressant. Puis, main dans la main, ils gagnèrent les dunes, prirent leurs serviettes et dévalèrent vers la forêt. Ils trouvèrent une niche fraîche, ombreuse, que la brise balayait, répandant tous les sucs, les ferments des aiguilles et de la résine des pins. Marine avait étendu sa serviette et pressait Milos contre sa poitrine et son ventre avec une passion tendre, une intensité qui transfiguraient son visage. Elle fermait les yeux avec langueur. Milos se fourra dans l’écartement des cuisses, s’aidant de la main, s’agitant, s’essoufflant soudain, cœur battant. Il sentit la résistance, insista, aveuglé, dans une espèce de ruade résolue. Et cela céda, entra. Il éprouva alors un sentiment de liberté, de soulagement ivre, exécuta plusieurs mouvements avides, insista. Mais Marine se crispa. Ses yeux s’ouvrirent et Milos fut frappé par le regard indicible de son amie. Il s’affaissa de côté, poignardé par ce regard écarquillé qui le scrutait, l’interrogeait, le cherchait, semblait ne plus le reconnaître. Une stupeur avait envahi les yeux de Marine qui se ressaisit aussitôt, affectant un petit sourire pauvre et tendre.
Le sang coulait le long de sa cuisse. Elle l’essuyait avec sa serviette qu’elle comprimait contre son sexe. Milos était terrorisé. La forêt et la plage qu’ils avaient choisie étaient éloignées de tout. Ils entreprirent la traversée du retour sur un sentier qui n’en finissait pas, accablés par la chaleur, sans la moindre goutte à boire. Marine gardait la serviette coincée entre ses cuisses, ce qui brisait sa marche d’animal blessé, vacillant. Milos pleurait. Il leur semblait errer, condamnés par une malédiction qui les broyait. Milos avait honte et se sentait coupable. Marine bégayait que ce n’était pas de sa faute, que ce n’était pas grave, que c’était normal. La forêt brûlait autour d’eux ses parfums violents. Puis, quand ils rejoignirent la route, une stridence les submergea, la frénésie de toutes les cigales criblant l’espace de leur volume sonore, conjurées pour les harceler.
Les parents de Marine étaient absents. Ils filèrent dans la maison vide jusqu’à la chambre. Marine tamponna encore un peu et enleva la serviette, Milos vit la partie spongieuse tachée de sang. L’effroi s’engouffra dans sa poitrine, il était stupéfié de remords. Marine, étendue sur le lit, semblait dolente. Des cyclistes passèrent dans la rue en poussant des exclamations et des rires. Ils se taisaient. Ils entendaient le bruissement des insectes. L’été les enveloppait de son paroxysme indifférent. La maison était comme morte. Marine murmura que c’était fini et Milos entendit la phrase comme la rupture irréparable de leur amour tué par le bleu cruel de la mer, par la forêt toute-puissante, et par sa faute qui lui fouillait les entrailles.

Ils restèrent deux semaines sans pouvoir se voir ni se parler. Sans répondre à ceux qui s’en étonnaient avec discrétion. La mère de Milos tenta de l’aider mais il se braqua avec une telle brutalité qu’elle battit en retraite. Le papa de Marine l’adorait. Il l’avait vue pleurer. Il entra dans sa chambre, s’assit à côté d’elle, lui prit la main en gardant le silence. Elle s’appuya gentiment contre son épaule mais ne réussit pas à dire ce qui la faisait souffrir.

Quand la psy l’invita à s’installer dans le fauteuil de leur face-à-face, il sentit monter en lui un flot de haine. Il n’aimait pas la tête, l’expression, l’attitude qu’elle adoptait, où il y avait quelque chose de professionnel, de mécanique, de distrait, qu’elle masquait par la relative douceur de sa voix. Elle recommença les exercices stéréotypés, sûre de sa pratique, de sa science du comportement, du conditionnement. Il devait la regarder dans les yeux sans vaciller en l’écoutant parler ou en lui parlant. Elle tentait de lisser, de normaliser la situation, comme si de rien n’était. Milos rentrerait ainsi dans le rang, les yeux découverts, les yeux nus, affrontés à la violence du monde. Il subirait de nouvelles agressions, verbales ou physiques. Sa beauté lui rallierait les cœurs mais lui vaudrait le ressentiment, la calomnie, le rejet, la rage. Il rejoindrait la cohorte de tous les êtres composant avec l’amour et le fiel.
Alors il ne baissa pas les yeux mais les détourna, saisi de dégoût.
Elle lui commanda avec une tranquille assurance de la regarder. Dans une brutale volte-face, il lui lança :
– Vous me faites chier !
Il vit la surprise, le sursaut, dans les yeux de la thérapeute. Ce mélange d’hostilité et de jouissance secrète. Était-ce cela justement qu’elle avait voulu obtenir, cette révolte, ce passage à l’acte, ce réflexe de domination ? Ou bien était-elle quand même prise à revers dans le train-train des séances qui auraient dû progresser par degrés mais sans esclandre ?
Elle lui apparaissait comme une petite femme frisottée, rouge à lèvres vif, assez coquette, assez bien conservée, la cinquantaine dépassée. Têtue, infatuée de sa méthode, autoritaire, cérébrale. Une tête de vieille petite fille qui réglait il ne savait quels comptes, elle aussi, avec son enfance, quel passif crapoteux, intime, résolu par un tour de force de la volonté. Ancrée, verrouillée.
Elle laissa passer un moment, puis déclara :
– Je sais que c’est difficile.
Malgré l’espèce de douceur artificielle de sa voix, elle persistait, elle réclamait son regard, son visage, sa peau, qu’elle voulait soumettre à la loi. En ce bas monde, on ne se défile pas. Elle le lui avait fait comprendre plusieurs fois.
– Je ne vous aime pas.
Il avait sorti cela froidement.
Elle émit le petit rire professionnel, institutionnel. Des colères comme la sienne, elle en avait connu, favorisé sans doute.
– La question n’est pas de m’aimer ou pas. C’est quoi la question ?
– Vous m’énervez, vous m’horripilez ! Quand je vous regarde, je vois tous vos défauts. Vos vêtements à la mode, votre maquillage soigneux mais vain ! Tous vos petits airs…
– Oui…
Elle lui avait fait souvent le coup de ce « Oui… » tactique, un peu amorti, censé ouvrir le jeu, l’inciter discrètement à continuer, à vider son sac, avant de reprendre, il le savait, le dressage rectiligne, les exercices comportementaux catalogués par ses maîtres.
– Je ne vous supporte plus. Tous vos petits airs.
Elle tentait de garder le même visage impassible et neutre, mais attentif, ouvert à tout. Cependant il voyait ce reflet de nervosité, de froideur refoulée. Il sentait que son regard bleu fixé sur elle l’envahissait, la décontenançait. Et pourtant, c’était bien ce qu’elle avait cherché, qu’il exhale sa colère. Il se sentait dénué de tout fard, lui, il se sentait pur, il lâchait son regard, il le déployait comme un océan vierge, jailli de l’intérieur, il l’épanouissait, il en inondait l’adversaire submergée mais qui résistait avec une secrète hauteur.
– Ne cédez pas quand même à un sentiment de toute-puissance. Tout cela est bien, très bien ! Mais ne basculez pas dans l’autre sens, un nouvel excès… C’est cela que nous devrions travailler désormais. Cet équilibre.
– Je ne veux plus travailler quoi que ce soit, je ne peux plus, je n’ai plus confiance en vous. Au vrai, je n’ai jamais eu confiance.
– Mais vous savez, vous pouvez toujours changer de thérapeute…
– Je veux me tirer.
Milos se leva sans y avoir été invité, contrairement à ce qui avait toujours été la règle entre eux. Elle murmurait : « Bon… », « Bien… », esquissait la mimique ou le geste qui suspendait la séance et lui, maîtrisé, ficelé, obéissant comme un caniche, se levait, se sentait escamoté, chassé, non sans être sommé de payer.
Elle se leva à son tour. Il lui tourna le dos et se dirigea vers la porte. D’une voix calme et haute, elle lui lança :
– Il me semble que vous avez oublié quelque chose.
– Non, je ne paie pas. Je ne paie plus ! C’est fini.
– Vous savez bien que ce sont vos parents, alors, qui vont payer. Ce sont eux qui paient de toute façon, et c’est normal…
– Vous irez leur mendier vos sous !
– Mon dû, répondit-elle avec la même sobriété imperturbable, insupportable.
Elle se tut. Attendit. Il n’était pas encore parti.
– Vous savez, je suis obligée de vous le dire, ce n’est pas encore fini…
– Mon travail ?
– Oui…
– C’est un échec, fondamentalement, ça ne marche pas, cela n’a jamais marché !
– Peut-être faudra-t-il accepter de regarder la réalité en face. Vous ne partez pas au bon moment…
Elle était debout, droite devant lui, petite, en jupe plissée, bas noirs, son visage légèrement meurtri, ridé, poudré… les yeux fatigués. Voulait-elle son bien ou la vérification de ses théories ?
– Je pars. Je m’en vais. Avec mes yeux, sans mes yeux…
Il voulait la mettre en échec. Qu’elle retourne à son bureau sans son fric et qu’elle médite. Il savait qu’elle trouverait l’argument infaillible pour s’en laver les mains. Ce serait de sa faute, à cause de ses symptômes qu’il refusait d’abandonner. Elle aurait toujours le dernier mot. Une professionnelle appuyée sur la religion de ses confrères, leur enceinte inexpugnable.
– Si vous le préférez, vous pouvez tenter une psychanalyse. Ce sera plus long, mais…
– Non ! Je sais, la psychanalyse, vous détestez ! J’ai entendu un débat à la télé entre une psychanalyste et un comportementaliste. C’est la guerre, un dialogue de sourds, la haine. Chacun défend son fief, sa boutique…
– Moi, je ne vous dis pas ça.
– Mais votre ton l’a sous-entendu. Je m’en vais.
– Vous allez où ? demanda-t-elle avec douceur.
Quelque chose avait lâché soudain, elle avait posé sa question avec une espèce de sincérité naturelle, perplexe. Il répondit :
– Je vais voir…

Milos était parti sans payer. Dans la rue, il se sentit un extraordinaire sentiment de liberté. Il alla chez Marine. Elle revenait du lycée. Il l’entraîna dans la chambre. Ils se caressèrent longuement. Il ne tenta pas de la pénétrer. Ils se donnèrent avec leurs lèvres, leurs mains, tout leur corps, un plaisir inespéré. Ensuite, ils allèrent se promener le long de la mer. Sa respiration bleue était à la hauteur de leur bonheur.

Il avait trouvé le masque dans la chambre de sa mère, sur l’étagère d’une armoire. Elle s’en était servie lors d’un récent voyage en avion. L’idée s’était imposée d’un coup, à la fois nécessaire, troublante : l’utiliser avec Marine. Pourtant, leur dernière étreinte s’était passée normalement même s’ils n’étaient pas allés jusqu’au bout. Pris dans l’engrenage de leur désir, ils avaient échangé des regards spontanés. Sans peur. Mais la scène de la première fois ne s’était pas effacée pour autant. Elle surgissait soudain dans le cerveau de Milos, impromptue, souvent à contre-courant de la situation qu’il vivait. C’était en général dans des moments de paix relative ou des flambées de joie. Alors l’image se plaquait dans son esprit. Le regard incrédule de Marine, comme si elle découvrait un inconnu, un étranger, un intrus.
Ils se retrouvèrent encore dans la maison muette pendant l’absence des parents de la jeune fille. Il sortit le masque de sa poche et le jeta sur le lit, sans se décontenancer, avec un aplomb qui ne lui ressemblait pas. Elle feignit de ne pas s’étonner. Leurs baisers commencèrent. Il portait toujours ses lunettes fumées. Il les enleva doucement et se saisit du masque abandonné sur le lit. Il l’ajusta sur les yeux de Marine comme s’il s’était agi d’un jeu. Il la déshabilla complètement et se dénuda à son tour. Il l’embrassait avec frénésie, lui suçait les seins, l’intérieur des cuisses. Mais c’était surtout sa bouche qui exaspérait son désir, la bouche exquise du visage passionné dont le masque noir rehaussait la beauté d’une aura mystérieuse. Sa bouche visible, soulignée, offerte. Le contour ourlé, sinueux, des lèvres entre lesquelles le bout de la langue apparaissait, l’attendait. Il ôta ses lunettes. Et l’empoigna, la serra dans un élan glouton. La dévorant des yeux, la palpant, lui massant le pubis et la fente jusqu’à ce qu’elle soupire, respire plus fort, le cherche, l’attire, se noue à lui. Alors il put la pénétrer avec douceur, un peu, d’abord, puis plus avant, en l’écoutant, en suspendant son souffle. Et cela jusqu’au fond de son beau ventre lisse. Ils firent l’amour pour de bon, il la retourna. Son œil fixait le coin aminci du masque qui relançait sa convoitise. Il voyait la commissure de ses lèvres plissées dans un sourire de volupté.
Ils se séparèrent enfin. Il avait remis ses lunettes. Elle quitta le masque. Elle semblait heureuse. Ils allèrent se promener dans le jardin dont elle effleurait les ramures au passage de sa longue main fine. Parfois, elle crispait avec volupté les doigts autour d’une grappe de feuilles vertes dont elle jouissait de la texture soyeuse. Et c’était comme s’il l’avait vue faire le même geste en continuant de porter le masque dans le jardin ébloui de lumière.

Les jours suivants l’image du masque avait occulté celle des yeux cruellement surpris de Marine. Ils poursuivirent le jeu quand l’occasion se présentait, que la maison était déserte. Par la fenêtre ouverte le ciel entrait dans la pièce parfumée. Un soir torride, ce fut un coléoptère géant dont ils ignoraient le nom et dont ils admirèrent un peu effrayés la carapace compliquée. Mais un après-midi il sentit le léger dépit de la jeune fille, une imperceptible réticence à se revêtir encore de l’oripeau dont il ne se lassait pas. Il écarta l’accessoire, garda ses lunettes. Elle les lui enleva avec un joli sourire au détour de leurs baisers. Il fut frappé par une sorte d’anesthésie, de décalage, et ne put reprendre le fil de l’étreinte. Il perdit son désir. Elle le caressa comme si rien ne s’était passé.
Les parents de Milos accueillirent deux amies à déjeuner. Jeanne et Samantha. Cette dernière était celle à qui sa mère avait raconté l’aventure de son premier amour dans les Cyclades. »

Extraits
« Alors l’amour de Vivie change de face, Plus intense, plus fervent, Comme si, désormais, un lien presque sacré l’attachait à lui, À son secret, Elle veut le voir plus souvent. Elle désire le voir tout le temps, Elle, si souple, si concrète, si positive, perd toute logique. Émotive, elle s’emballe, elle s’affole. La passion la bouleverse, réveille quels secrets enfouis ? Car il ne la connaît pas. Il ignore tout de son passé. En dehors du type entrevu, du compagnon manifeste. Ils ont fui les confidences.
Personne n’est à l’abri du rapt. Europe cède à la houle qui l’emporte. Sur l’île de Minos. Pour un taureau immaculé. Un Minotaure transfiguré, Pasiphaé… Myriam, sa mère. Toutes ces histoires ne cessent de nous prendre, de nous tuer, de nous sauver.
L’angoisse tenaille Milos de ne pas être à la hauteur de cet amour fou. Une impossibilité le ronge. La belle Vivie l’a arraché à sa solitude, au sentiment de l’exil. C’était une surprise du désir. Mais Vivie n’est plus la même. Ce qui l’a séduit, en elle, est son autonomie, son chic, son toupet devant la vie. Sa manière de mener son affaire avec agilité, de compartimenter deux amours, de masquer son délit de volupté. Milos l’a d’abord admirée. Puis la loi du plaisir s’est imposée. Mais voilà qu’il se sent indisponible pour une autre dimension. Ses yeux l’ont piégé une fois de plus. Mais en sens inverse des circonstances originelles : cette poignée de sable de Zoé qui avait voulu rompre le charme, le dévoyer, le meurtrir.
Submergé, il désire moins. Cette tendresse effrénée lui fait peur, rallume des échos de Marine, en les dénaturant. Comme si la passion de Vivie était une imposture, un aveuglement. La jolie fille libre et lucide, tombée dans l’esclavage d’un mythe. Aliénée par une image. » p.165

« Cette vision de Zoé l’habita toute la journée et le soir, dans son lit. Les réminiscences de leurs petits jeux sensuels, des privautés autoritaires de la fillette. Et la scène féroce, cette volée de grains perçants, ardents, criblant les yeux, tuant la vue, l’amour. Elle l’avait reconnu malgré ses lunettes noires. Elle savait ce qu’elles masquaient, toute leur histoire primordiale. Ce qu’il ignorait est qu’elle s’était retournée vers lui, espérant un nouveau regard, qu’il ôte le masque et lui rende l’impression surnaturelle de l’enfance. Le bleu lumineux, le bleu perdu, le bleu qu’elle avait attaqué, parce qu’il était d’une excessive, insupportable pureté, qu’elle le désirait et que la seule façon pour elle de s’en saisir, alors, avait été de tenter de le détruire, de le tuer, de l’enfouir sous le sable de la plage. Deux yeux crevés sur lesquels des enfants viendraient dresser un château de sable que le bleu de la mer emporterait, ravissant dans son reflux les yeux éteints. »
p. 170

« Un récit privé du pouvoir de l’imagination ne peut scruter la profondeur et le diversité du réel. L’œil, c’est l’imagination.» p. 303

À propos de l’auteur

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Patrick Grainville est né en 1947 à Villers. En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants. Le 8 mars 2018, il est élu à l’Académie française, au fauteuil d’Alain Decaux (9e fauteuil). (Source: Éditions du Seuil)

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Quadrille

BENAROYA_quadrille
  RL2020

 

En deux mots:
Avec Thibaut, Ariane revient sur cette île grecque où son couple a explosé. Cheminant vers la «villa du photographe», elle se remémore les vacances en famille, leur rencontre avec Viola, Salva et leurs enfants et le drame qui s’est joué là. Une plaie qui ne s’est pas cicatrisée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Plein soleil

Sur cette île grecque, Ariane, son mari et ses deux enfants passent des vacances de rêve jusqu’au jour où ils font la connaissance d’une autre famille. Le quatrième roman d’Inès Benaroya est un drame sous haute température.

«Comment s’est achevé l’été des Sainte-Rose? Je ne vais pas me dérober. Je vais tout raconter. Lorsque j’aurai mené le récit à son terme, je rouvrirai les yeux et mes souvenirs sombreront enfin dans l’océan de l’oubli. Mais ne soyez pas dupes. Sur le passé, on ne peut que se pencher, en ramasser les morceaux et tenter de les recoller. Questionneriez-vous Pierre, Viola, Salva ou les enfants, ils vous livreraient une autre histoire.» Ariane, la narratrice de ce roman incandescent, va nous donner sa version des faits qui ont fait basculer son couple, revenir sur ce séjour sur «la plus belle île grecque» qu’elle retrouve avec Thibaut, son nouveau compagnon.
En parcourant le chemin de terre qui serpente à flanc de colline, il est bien loin de se douter de ce qui s’est joué là, car Ariane n’a rien dit de cette histoire. Il faut dire que d’un commun accord, ils ont choisi de ne pas ressasser leurs rancœurs pour rester comme neufs. Mais revoir les lieux où s’est joué le drame, revoir la «maison du photographe», c’est forcément retrouver des sensations, des images, des émotions. Impossible alors de se soustraire au passé, même si elle a imaginé pouvoir tirer un trait sur ce «bel été».
Car avec Pierre, Jeanne et Guillaume les jours heureux s’écoulaient paisiblement dans ce paradis sur terre. Quand ils ont croisé le chemin des Sainte-Rose, ils ont été ravis de nouer des liens avec ce couple charmant, d’être invités dans leur superbe propriété, de partager leur intimité.
Inès Benaroya qui dans Bon genre, son précédent roman, explorait déjà les limites qu’un couple pouvait s’autoriser (ou pas), va ici jouer des codes de la séduction, de ces frontières que les circonstances rendent plus poreuses. Quand, à l’occasion d’un dîner un peu arrosé, on se laisse aller à quelques confidences, quand on s’autorise quelques gestes, quand on laisse le désir prendre le pas sur la bienséance: «Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi. Le désir est un fruit qui ne se partage pas.»
Inès Benaroya, d’une écriture toute en subtilité, suggère bien davantage qu’elle ne dit les choses, s’intéresse davantage aux troubles, à la psychologie de ses personnages qu’elle ne décrit les faits. À tel point qu’il devient bien difficile de préciser quand et comment les choses ont dérapé. Et encore plus difficile de dire à qui il faut attribuer la faute. Toujours est-il que les frontières ont été franchies et que plus rien ne sera comme avant. On retrouve dans ce livre la même insouciance méridionale, la même caresse du soleil sur les peaux cuivrées et la même fièvre que dans Plein Soleil de René Clément. Pour un peu, on entendrait la musique de Nino Rota. Cette beauté qui rend la souffrance encore plus insupportable.

Quadrille
Inès Benaroya
Éditions Fayard
Roman
288 p., 19 €
EAN 9782213716855
Paru le 3/06/2020

Où?
Le roman se déroule principalement sur l’une des 6000 îles que compte la Grèce, mais on y évoque aussi la France, Paris, Compiègne et des séjours en Bretagne, du côté d’Auray.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je nous revois et une fois de plus, j’enrage de ne pouvoir me mettre au travers de notre route. Faire un arrêt sur image. Rentrez chez vous! Fuyez tant qu’il est encore temps! Mes cris se perdent dans les méandres du temps, impuissante à atteindre ce qui fut. De loin, très loin, j’assiste aux prémices du drame.»
Le tableau saisissant entre ombre et lumière d’une famille comme une autre en proie avec les démons du passé et du présent.
«Pierre cherche la sonnette autour de la grille bleue. Il n’y en a pas. C’est un signe, Pierre. Pas de sonnette, pas de visiteurs. Prends ta famille sous le bras et rebrousse chemin. Il bougonne et continue de chercher. Les enfants sont silencieux, un peu intimidés. Je pourrais dire quelque chose, c’est le moment, proposer une alternative, sentir le vent tourner, renoncer. Je me tais. Pierre se décide à frapper contre la plaque métallique. Je ne retiens pas sa main.»
Ariane passe des vacances de rêve sur une île en Grèce avec son mari et leurs deux enfants, quand elle rencontre Viola et les siens. Les deux familles se lient d’amitié, mais bientôt l’été révèle ses démons, faiblesse des uns et fourberie des autres – à moins que ce soit l’inverse.
Pour son quatrième roman, Inès Benaroya nous livre un Quadrille incandescent et nous invite à une danse où se confondent fascination et effroi, le temps d’un été, ou d’une vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En fin d’après-midi, nous sommes passés devant la maison du photographe. J’ai jeté un œil distrait par-dessus le muret, comme si c’était une maison comme les autres. La broussaille avait grimpé à hauteur d’homme, dévorant les terrasses, les escaliers et les jolies platebandes. Les sentiers qui autrefois descendaient vers la mer avaient disparu. À peine distinguait-on encore les restanques qui s’éboulaient sous les herbes folles. Échouée dans le chaos végétal, la maison semblait une épave, propulsée des ténèbres par une force qui aurait fendu la terre et déchiré le maquis. Les volets et la façade avaient pris une teinte grise brouillée par les années de corrosion saline et d’exposition au soleil. Rien ne rappelait la splendeur d’antan. Le temps avait réduit la beauté à néant.
Thibaut continuait à bavarder. Je n’avais presque pas ralenti le pas, à la façon d’un promeneur, en parfaite maîtrise de mon bouleversement intérieur. Sans doute se réjouissait-il de la randonnée, sans s’inquiéter de la légère moiteur qui se dégageait de ma main serrée dans la sienne. Pour qui découvre l’île pour la première fois, la perspective est spectaculaire. Le chemin de terre serpente à flanc de colline le long de la mer. Çà et là, des îlots pierreux émergent et, au large, vallonne le Péloponnèse. Les eucalyptus, les pins et les figuiers sauvages ponctuent la côte. Au printemps, la garrigue est en fleurs et se couvre de hauts herbages aux éclats vifs, rouge, jaune, parme. Je n’avais connu l’île qu’en été, quand affleure la terre aride et poussiéreuse. Le changement de saison rendait le paysage méconnaissable.
De quoi étions-nous en train de discuter ? Je me rappelle m’être tue en passant devant la maison du photographe, quelques secondes d’un silence que je n’aurais pu expliquer si Thibaut s’en était alarmé. J’ai ressenti une joie brève. Les habitants avaient disparu, laissant leur paradis aller à sa perte, tandis que j’avais toujours un rôle à jouer, celui d’une femme insouciante, flânant sur un chemin enchanteur avec son compagnon. La tristesse m’a vite rattrapée. Les apparences sont trompeuses et je n’avais au fond aucune raison de me réjouir.
Thibaut n’a pas prêté attention à la maison. À moins d’une attirance pour les ronces et les gravats, il n’avait aucune raison de s’attarder. Les rares demeures qui, par ici, surplombent la baie sont plutôt modestes. Il y a d’autres propriétés bien plus remarquables sur l’île, de l’autre côté du port. Et moi, je n’ai pas dit un mot. Je n’ai pas évoqué les murs à la chaux, autrefois si blancs, en courbes et en renfoncements, comme organiques. Je n’ai pas raconté les enfants en contrebas, lorsqu’ils nageaient dans la crique, oublieux de tout. Ni la chaleur quand le soleil venait finir sa course face à la maison, rien n’y faisait, tonnelles, persiennes, treillages, un feu si ardent qu’on avait presque hâte qu’il disparaisse enfin derrière les renflements du Péloponnèse.
J’ai fait comme Thibaut. Ma main dans la sienne, je suis passée devant la maison du photographe comme pour la première fois.
Dans la nuit et alors que Thibaut dormait, j’ai cherché sur mon téléphone le nombre d’îles que compte la Méditerranée. J’ai été surprise par l’approximation. Impossible de trouver un chiffre précis, à croire que j’étais la première à me poser la question. Un article faisait cas d’environ six mille îles en Grèce – cela donnait tout de même un ordre d’idée. Les chiffres sont irréfutables. Ils ne laissent pas de place à la spéculation. La probabilité pour que Thibaut choisisse cette île était infime. Si j’avais été superstitieuse, j’y aurais vu un signe, mais j’avais cessé de prêter aux événements ou aux objets la moindre signification au-delà de leur nécessité. Le hasard régissait les faits, du moins c’est ce que je voulais croire, et le hasard n’a pas de mémoire. Nous étions sur l’île, coïncidence malheureuse, mais purement fortuite, à la façon des mises en garde dans les fictions. Thibaut ne pouvait pas deviner. Je n’avais rien laissé paraître à l’aéroport lorsqu’il m’avait révélé, cartes d’embarquement à la main et non sans fierté, qu’il m’emmenait sur la plus belle île grecque.
Sans le savoir, il avait lui-même contribué à l’omerta lorsqu’il avait suggéré, peu après notre rencontre et dès qu’il avait senti que notre histoire prenait un tour sérieux, que nous ne partagions que l’essentiel. On essaie de s’en dire le moins possible, avait-il proposé, rien que ce qui compte vraiment. À nos âges, on se trimballe forcément des casseroles, je n’ai pas envie de ressasser mes rancœurs, avait-il ajouté, être avec toi comme neuf, qu’en penses-tu ?
Je ne pouvais en penser que du bien. Le hasard et le silence constituaient à cette époque les deux dimensions de ma réalité. Même si je n’étais pas certaine de maîtriser la notion, j’ai accepté la proposition. Nous ne partagerions que l’essentiel.
Thibaut a proposé qu’on s’arrête boire un café sur le port. Je me suis souvenue qu’on servait le meilleur chez Takis, mais les propriétaires avaient peut-être changé, depuis le temps. Combien de temps ? J’ai toujours été mauvaise avec les dates – à moins que ce soit l’inverse. Les dates me jouent des tours, elles s’entremêlent dans les fils relâchés de mes souvenirs, elles permutent ou se chevauchent, et finissent par glisser dans l’oubli. J’ai vaguement essayé de calculer, puis j’ai abandonné. J’ai laissé Thibaut faire, qui s’est installé ailleurs. Pendant que nous buvions notre café trop sucré, j’ai vu passer le long du port la femme qui tenait la pension de famille où nous étions descendus, avec Pierre et les enfants. Elle avait pris un coup de vieux, mais je l’ai reconnue à son chignon, à peine plus rabougri. Elle n’a pas regardé dans notre direction. M’aurait-elle reconnue ? J’avais moi aussi pris un coup de vieux. Un sacré coup de temps.
Jeanne a téléphoné. Elle était impatiente de savoir où nous étions. Thibaut avait organisé le voyage dans le plus grand secret, même mes enfants ne connaissaient pas la destination, l’effet de surprise contribuant à l’esprit festif voulu pour l’occasion – mon anniversaire. Thibaut avait insisté pour que les choses se déroulent ainsi. Le sens de la célébration, qu’il avait chevillé au corps, lui venait sans doute des longues années passées loin de tout. L’éloignement lui avait donné le goût des fêtes et des retrouvailles – à l’inverse de moi.
Je me suis levée pour parler à ma fille un peu à l’écart. Je ne voulais pas que Thibaut m’entende mentir. J’ai fait quelques pas le long du quai et j’ai pris une voix enjouée pour citer un nom au hasard, une autre île grecque, la première qui s’est présentée à mon esprit. De toutes les possibilités, c’était la plus catastrophique et je ne voulais pas gâcher la joie de mes enfants. Ils étaient attachés à Thibaut, qu’ils avaient accueilli dans notre existence avec chaleur. Alors j’ai menti, comme je mens maintenant pour protéger ceux que j’aime et dont les fragilités m’apparaissent avec une acuité démesurée. J’ai voulu protéger Thibaut, Jeanne et son frère Guillaume qu’elle aurait probablement alerté dès que nous aurions raccroché. Ils se seraient alarmés, maman est sur l’île, ils auraient repensé à tout ça – mais peut-être me trompais-je, peut-être se serait-elle consumée d’angoisse sans rien dire, protégeant en aînée dévouée son frère. Au fond, je ne savais rien de ce que partageaient Jeanne et Guillaume. Qu’importe. J’ai pensé qu’il serait plus facile d’en parler plus tard, face-à-face et sa main dans la mienne comme j’avais l’habitude de le faire depuis que je connaissais Thibaut. Avouer presque honteusement à mes enfants que par un aléa d’environ un sur six mille, j’étais revenue sur l’île.
Sur l’île, tout le monde connaît la maison du photographe. Elle fut la propriété d’une sommité locale, un Grec fantasque mi-jet-set mi-hippie, dont le travail photographique n’a laissé aucune trace au contraire de ses amitiés légendaires avec les Onassis, Mick Jagger et Leonard Cohen. Viola et Salva avaient acheté la maison à sa mort dans les années deux mille et on avait continué à l’appeler la maison du photographe. Salva avait des origines grecques par sa mère ; enfant, il venait en vacances sur l’île. Du peu que je sais d’eux, il y a cette information, glanée par miracle et précieusement conservée – un détail insignifiant arraché au flou qui recouvre leur souvenir. On lui avait proposé l’affaire en direct, c’est ainsi que les transactions se font ici, par réseau. La maison est accrochée à une petite falaise au-dessus de la mer, sur l’un des emplacements les plus escarpés de l’île. Où que vous soyez, le bleu vous saute au visage, à travers chaque fenêtre ou sur chacune des nombreuses terrasses. Je me souviens d’avoir dit à Pierre que c’était presque trop, cette mer partout, comme si la maison était à la fois un bateau et un astronef, comme s’il n’y avait plus de frontière. Tu plaisantes, m’avait-il répondu, cet emplacement est inestimable. Il y a des gens qui paieraient des fortunes pour une vue pareille. Pierre était un pragmatique. Il savait la valeur des choses. Ça ne l’a pas empêché de sombrer, lui aussi.
Thibaut a voulu se baigner. J’ai pris prétexte de la température pour y échapper, en avril l’eau est encore fraîche, mais Thibaut a le cuir épais, comme il dit. Je l’ai regardé s’ébrouer comme un chien, d’une nage nerveuse il s’est éloigné du ponton où je m’étais assise. La vie tient à peu de choses, ai-je pensé. Ce jour-là, elle tenait à cette petite masse écumante, une tête d’allumette qui émergeait de l’eau. Je me suis efforcée de ne pas quitter Thibaut des yeux, effarée par la solitude sur le ponton au-dessus de la mer. J’ai voulu lui crier de revenir, mais les collines autour de la baie formaient un vaste cirque où mes appels auraient ricoché. Ils me seraient revenus dans un écho froid, un désert de pierres et de lande, presque mort. »

Extraits
« Je peux décrire avec précision la première fois que j’ai vu Viola. Je me souviens de la foule qui se pressait sur le port, écrasée par la lumière du midi. Je me souviens des odeurs de mer et de gasoil, j’entends le brouhaha des langues étrangères et des cris d’enfants – je sens même la légère gêne que me faisaient mes sandales alors que je rentrais après avoir fait quelques courses. La scène est gravée dans ma chair et lorsque je la convoque, entre douleur et réconfort elle se présente à ma conscience, le film se lance et je revois Viola émerger du flot de touristes. Elle porte une longue tunique blanche qui vole entre ses jambes. Son immense chapeau de paille dessine des ombres sur sa peau claire. Elle n’est encore qu’une silhouette sans anima, une femme croisée sur un port de Grèce, rien de plus qu’une de ces personnes qui par milliers mettent un pied dans votre existence et disparaissent avant d’y avoir engagé le second, laissant derrière elles une onde impalpable, une sensation de vide, ou de regret. Je la vois pour la première fois et pourtant, à la grâce que je devine sous le clair-obscur de la capeline, il me semble la reconnaître, comme la résurgence d’une image familière et insaisissable, la cristallisation d’un souvenir tombé dans le puits de l’enfance, sans que cela ne soit triste.
Je dois faire vite, m’imprégner de la vision, bientôt elle ne sera plus là. Dissimulée par le flot des touristes, je m’arrête, et quand le chapeau de paille se tourne vers moi, mon souffle se fait court, et quand le voile blanc se rapproche, je vacille. Puis Viola se tient devant moi et il est question d’une plage où nous nous sommes croisés hier, nos enfants semblent avoir le même âge, il faut qu’ils se rencontrent. Viola vocalise plus qu’elle ne parle, j’écoute la mélodie avant les paroles, et je souris, envahie déjà par la sensation d’insignifiance qui toujours brûlera lorsque je serai auprès d’elle. Nous habitons la maison du photographe, ajoute-t-elle, venez donc prendre un verre en fin de journée, et elle disparaît dans les vapeurs de coton et de paille molle.»

« Thibaut habitait non loin de chez nous, dans le XIVe arrondissement. Il était médecin et cela avait son importance. Je suis moi-même fille de médecin et jusqu’à mes dix ans, j’ai vu mon père quitter à l’aube le domicile pour faire ses visites et revenir vers midi, affamé, empli d’anecdotes que ma mère et moi écoutions doctement pendant le repas. À peine mon père avait-il avalé son déjeuner qu’il enfilait sa blouse blanche et rejoignait son cabinet situé au rez-de-chaussée de la petite maison de banlieue où nous vivions tous les trois. La longue revue des patients durait jusque tard dans la soirée. À la façon des couples de commerçants, ma mère orchestrait l’intendance – accueil, rendez-vous, courrier administratif. J’avais six, huit ans, et comme la plupart des enfants, le monde m’apparaissait au travers du regard de ma mère pour qui mon père, un simple médecin de quartier, était un héros. Elle détestait les imprévus et les à-peu-près, et bataillait pour que nos existences ne s’aventurent jamais au-delà des limites d’un parcours cadré, parfaitement exécuté. C’est au prix de cette exigence qu’elle pouvait aspirer au bonheur et je savais qu’elle comptait sur moi pour l’aider à atteindre cette harmonie. Parfait, bien sûr, rien ne l’était, à commencer par moi, mais il fallait jouer à faire semblant et c’est ainsi que j’ai appris. Mets cette robe, ton père l’aime beaucoup, ordonnait-elle. Tiens-toi tranquille, ton père est fatigué. Applique-toi et récite ta poésie. Souris. Va te coucher.
J’ai conservé de mes dix premières années le souvenir heureux et triste d’un Eldorado. Plus tard, j’ai compris que cette comédie avait une fonction unique et névrotique, celle d’offrir à mon père la représentation idéale de sa propre famille, l’arme ultime de ma mère pour le garder auprès d’elle. Elle a cru bien s’y prendre, et quand son entreprise a échoué, je me suis mise à détester mon enfance. »
Thibaut pratiquait une autre médecine. Il travaillait pour le compte d’une ONG qui l’envoyait sur le terrain, des lieux sensibles, souvent dangereux, où il sauvait des vies au quotidien. Entre deux missions à l’étranger, il travaillait dans le dispensaire parisien d’un quartier modeste au service des plus démunis. Comme mon père, il menait une guerre héroïque, mais à sa différence, sa vie décousue et frugale, faite de départs et d’absences, lui avait rendu impossible la construction d’une famille. Il ne s’en plaignait pas. Il se disait sans désir de domicile fixe, peu habitué aux larges tribus, et je l’ai cru sur parole, imaginant qu’il pourrait se satisfaire de mes sourires flous et de ma présence sans consistance. »

« Salva est là. On ne l’a pas entendu venir. Il a jailli de nulle part comme il sait le faire, jamais comme on l’attend, tel un diable de sa boîte. Les cris de joie de Viola et des enfants nous alertent. Salva est là !
Il se tient campé sur la terrasse, ses jambes écartées à la façon d’un ouvrier, ou d’un démon. Des jambes très bronzées, noueuses comme si elles comptaient plus de muscles que la normale. Il porte un short, rien d’autre. Il nous dévisage d’un air sombre. Son regard nous glace. N’est-il pas prévenu de l’invitation de Viola ? Dérangeons-nous ? Sommes-nous des intrus ? Des fauteurs de troubles ? Des moins-que-rien ?
Puis il éclate de rire, aussi soudainement qu’il est apparu, il pose un genou à terre et tend les bras vers nous, les mains en offrande, et dans un rire tonitruant, il s’écrie, bienvenue!
Salva est ainsi. De la première seconde au dernier souffle. Tonitruant. Époustouflant. Salva est comme le vent. Assez puissant pour nous arracher du sol, mais insaisissable. À peine s’approche-t-on de lui que déjà il file entre les doigts. A-t-on le dos tourné qu’il se reconstitue, plus vigoureux que jamais, comme s’il s’était nourri de notre découragement, ou de notre effroi.
Salva est entré dans ma vie comme un comédien entre en scène. Sous les projecteurs. Dans une large révérence. Fracassant. Salvador Sainte-Rose, pour vous servir. Applaudissements. Faisons simple, appelez-moi Salva. Je ferai de mon mieux pour vous distraire, vous bouleverser, vous dévorer. Applaudissements. Mon patronyme, mon charisme me prédestinaient à la gloire. Je suis né sur les planches, j’y mourrai. Enfin, façon de parler. Dès l’instant où je serai lassé de votre auditoire, je cesserai de jouer. Applaudissements. Et vous pourrez crever. »

« Tant que Jeanne et Guillaume n’avaient pas su marcher autrement qu’en courant dans nos jambes, Pierre et moi étions restés indestructibles, tenus par les rênes de la parenté comme le plus puissant des mors. Les petits enfants avaient besoin de nous et leur dépendance comblait la nôtre. Nous avions formé une chimère à quatre têtes dont aucune n’aurait pu subsister sans la présence des trois autres. Un organisme fermé, autoalimenté, à la fois éthéré et charnel, à la sensualité douce irradiée par la chaleur de leurs corps douillets, tout à l’éblouissement des premières fois, des veillées complices, des cavalcades endiablées et des embrassades chahutées. Qu’il pleuve ou qu’il vente, notre homéostasie était restée au beau fixe. Nous étions invincibles. »

« Je découvre que le désir n’est pas qu’affaire de sexe. Le désir est un courant qui électrise ceux qui s’en approchent, une bouche dévorante qui fait feu de tout bois, voilages blancs soulevés par les vents chauds, ombres incertaines dans le jardin, chuchotantes mélodies au loin happées par les profondeurs de la mer. Le désir est une force expansive qu’une fois déclenchée, rien n’arrête. Il ravit tout sur son passage et prospère au moindre frôlement, un éclat furtif dans un œil, un grain de sable sur la peau – tout devient signe, symptôme, facteur aggravant. Soumis à sa puissance, les contours du monde se dilatent, se tordent et dévoilent des visages inexplorés, voluptueux comme la nuit. Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi.
Le désir est un fruit qui ne se partage pas. »

« Les Sainte-Rose, l’île, l’explosion de notre famille, les blessures – tout ça avait été aspiré par un trou noir. Ils n’avaient jamais exprimé la moindre rancœur, que ce soit à mon égard ou à l’encontre de leur père. Quand ils avaient commencé à aller en Bretagne, rien n’avait été commenté. Il y aurait eu matière à nuancer, pourtant. J’aurais pu avouer ma part de responsabilité, admettre que malgré mon dévouement à leurs côtés tandis que leur père se terrait au fond de la Bretagne, j’étais tout autant coupable. Je n’aurais pas dû laisser s’installer le silence. Mieux aurait valu donner des clés de compréhension, encourager les questions. Je ne l’ai pas fait. J’ai opté pour une autre approche, la seule valide à mes yeux d’alors, vite effacer l’ardoise, aussitôt des œillères, un brusque accès de cécité pour rendre la vie vivable, et tant pis si les enfants ne parvenaient pas à éclairer les zones d’ombre ou à combler les lacunes narratives. »

À propos de l’auteur
Mère de trois enfants, Inès Benaroya est chef d’entreprise installée à Paris. Ses romans Dans la remise, Quelqu’un en vue et Bon genre ont été reconnus et loués par la presse et les libraires. (Source: Éditions Fayard)

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L’imprudence

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Une jeune femme, assistante d’un photographe, part au Laos enterrer sa grand-mère avec sa mère et son frère. Un voyage qui est pour le jeune femme l’occasion d’une quête. En particulier avec son grand-père, elle va dérouler l’histoire familiale pour se construire une identité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le pays perdu

Dans un premier roman émouvant et sensuel, Loo Hui Phang raconte son retour au Laos, quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, pour les funérailles de sa grand-mère. Elle y retrouve son grand-père, ses racines et une part d’elle-même.

«Il n’est plus question de pays ni de terre. Pas d’archétype non plus. Rien qui soit rattaché à quelque région, ville, place, maison. […] Le seul endroit sur terre dont je peux revendiquer l’appartenance est le périmètre de ma peau. C’est là le seul, le vrai lieu qui est mien. Et le désir qui le hante, l’appétit, la souveraine pulsion de vie, me rappellent à chaque instant ses contours, ses reliefs, sa présence.»
Bien davantage qu’une autobiographie ou qu’une quête des racines, c’est à une géographie de l’intime que nous convie Loo Hui Phang dans ce premier roman tout de sensualité.
Une sensualité qui explose dès les premières pages, lorsqu’elle raconte sa rencontre avec Florent et cette puissance du désir qu’il faut assouvir sans plus attendre. Dans les rues de Paris, la jeune femme se sent libre. En rentrant chez ses parents à Cherbourg, elle se rend compte qu’elle ne veut pas d’«un gentil mari que nos parents auraient choisi pour moi, aussi vietnamien et sérieux soit‑il. Un seul corps pour toute une vie. Un métier pragmatique. Un rassurant immobilisme. Eux sont convaincus du bien-fondé de cette équation, exportée du Laos de leur jeunesse. Ils n’ont jamais songé que cette formule, déplacée sur un autre continent, quatre décennies plus tard, pouvait nous rendre profondément malheureux.»
Ce Laos, qu’elle a quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, va soudain ressurgir, car sa grand-mère vient de mourir. Elle accepte alors d’accompagner sa mère et son frère aux obsèques. Edmond, le photographe, dont elle est l’assistante – et dont son père considère qu’il ne s’agit pas d’un «vrai métier – lui confie un boîtier et quelques semaines de vacances.
Paris, Bangkok, Mukdahan et de là un bateau pour traverser le Mékong jusqu’à Savannakhet et redécouvrir une histoire, redécouvrir sa famille. Le rapport au monde change, notamment vis-à-vis de sa mère: «c’est étrange, ici notre mère cesse par intermittence d’être notre mère. Au contact de grand-père, elle redevient sa fille dévouée. Obéissant à une loi tacite, elle retrouve une place délaissée depuis vingt-deux ans. […] Je vois là une brèche. Une fissure dans l’absolutisme maternel. La géométrie familiale perturbée. À Cherbourg, notre mère culminait. Ici, nous sommes deux filles parallèles.» Autre pays, autres mœurs…
Mais c’est dans les échanges avec le grand-père que les choses vont devenir encore plus tangibles. De la confrontation – la femme complète serait pour toi une femme soumise – à la complicité, de nombreux échanges et quelques escapades vont être nécessaires. De la guerre, de la fuite du Vietnam, puis de l’exil au Laos et le choix de la France comme terre d’accueil pour ses enfants, il va témoigner et transmettre, ce qui nous vaut les plus belles pages du roman.
Loo Hui Phang, dramaturge, réalisatrice, scénariste et auteur de bandes dessinées et romans graphiques, a parfaitement su rendre l’atmosphère et les émotions en invitant les couleurs et les odeurs, les bruits et les décors de sa quête. Un premier roman qui pour l’assistante photographe est d’abord un révélateur.

L’Imprudence
Loo Hui Phang
Éditions Actes Sud
Premier roman
144 p., 17,50 €
EAN 9782330121235
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et à Cherbourg ainsi qu’au Laos, à , Savannakhet, en passant par Bangkok et Mukdahan.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec l’évocation de la seconde partie du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une instinctive : elle observe, elle sent, elle saisit, elle invite, elle donne, elle jouit. Photographe, elle vit intensément, dans l’urgence de ses projets, de ses rêves, de ses désirs. Lorsque survient le décès de sa grand-mère au Laos, quitté à l’âge d’un an, elle prend l’avion pour Savannakhet, comme sa mère et son frère.
Là-bas, elle est étrangère. Pas tant en apparence qu’intimement : grandir en France lui a permis une indépendance, une liberté qui auraient été inconcevables pour une Vietnamienne du Laos. Son frère aîné brisé par l’exil peut-il comprendre cela ? Dans la maison natale, les objets ont une mémoire, le grand-père libère ses souvenirs, le récit familial se dévoile peu à peu. Plongée dans une histoire qui n’est pas la sienne, qui pourtant lui appartient, la jeune femme réapprend ce qu’elle est, comprend d’où elle vient et les différentes ardeurs qui la travaillent, qui l’animent.
Ce premier roman sensuel et audacieux, qui allie la délicatesse du style à l’acuité du regard, désigne la transgression des prophéties familiales comme une nécessité vitale et révèle le corps comme seul réel territoire de liberté.

Un mot de l’auteure
« Du Laos où je suis née, je ne garde aucun souvenir. Soucieux de me préserver, mes parents me parlaient avec parcimonie du pays perdu. J’envoyais lettres et dessins à des grands-parents que je ne connaissais pas. Des bribes d’histoires me parvenaient, échappées de conversations d’adultes, de photos rescapées. Mon enfance avançait, hantée de silences et de zones béantes, autant d’espaces disponibles pour construire ma propre mythologie.
L’Imprudence est un précipité, réaction de mon imaginaire frotté à mon histoire familiale. L’enfance et l’adolescence, maintenues sous une gangue de pudeur, de délicatesse mêlée de couardise, d’incompétence à déclencher l’aveu, furent infertiles en révélations. À l’âge adulte, j’organisais des conversations filmées avec mes parents, sorte d’interrogatoires bienveillants auxquels ils se prêtaient sans résistance. Les souvenirs qui m’étaient offerts avaient le tranchant de tesselles amoncelées, autant de petites masses aux contours définis, indépendantes les unes des autres. Il me manquait l’épaisseur du temps, un fluide dense qui les aurait nappées d’un ressac, d’un mouvement d’ensemble.
Il m’a semblé que ce temps qui leur faisait défaut pouvait être inventé, que je pouvais recréer une chronologie, fondre les tesselles dans une matière de fiction. À ce temps disparu serait substitué le temps de l’invention, de l’écriture.
Le flux que j’amorçais a emporté les récits ailleurs. Roulés par le courant, ceux-ci se sont déformés, érodés ou dotés d’excroissances. L’écriture, que j’ai toujours voulue instinctive et hasardeuse, a improvisé une forme qui se révélait malgré moi, par moi. Parce que je ne souhaitais pas plier les légendes familiales à des itinéraires préconçus, j’ai laissé venir. Ce qui s’est profilé tient à la fois de la fiction et du souvenir, un fantasme si sincère, enraciné si loin, qu’il me semble l’avoir vécu.” L. H. P

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV Info (Laurence Houot)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il y a cinq heures à peine, dans l’intimité fugace d’un escalier, je faisais l’amour avec Florent. Je ne savais pas son nom alors. Juste l’indécent braquage de sa mise polie par son impérative, hurlante, souveraine envie de moi.
Son regard m’avait pistée du rayon Linguistique jusqu’à la porte de la librairie. Discret, affamé. Dans l’affluence feutrée, cette avidité irradiait, réclamant mon attention. À trois mètres à peine, il était là.
Brun, élégance dosée, veston sérieux et chemise littéraire mais, sous son jean, une belle proéminence dont il ne faisait aucun secret. Excitant oxymore.
Sans détour, j’ai planté mes yeux dans les siens. Il a compris.
Dans la rue, j’avançais dix pas derrière lui. Je matais son cul plein de promesses tandis qu’il épiait avidement les trottoirs, en quête d’un endroit pour nous. Dans le reflet d’une vitrine, j’ai aperçu mon visage. J’avais les yeux d’un assassin. Rue d’Aumale, un coursier a émergé d’un immeuble. Florent a pressé le pas. L’instant d’après, derrière la porte cochère, j’ai attrapé sa bouche. Main dans son jean.
Un bruit m’a fait reculer. Un homme, une femme, deux enfants ont surgi. Ils nous ont dévisagés en passant, puis se sont éparpillés dans la rue. Florent a rattrapé la porte sécurisée, s’est engouffré dans l’entrée béante. Investissant l’ascenseur, nous nous sommes empoignés sans cérémonie. Nous avons terminé l’affaire entre l’avant-dernier et le dernier étage, sur la moquette érodée de l’escalier. Florent a joui trop tôt et s’en est excusé. Il a promis de rattraper cet impair. Je l’ai trouvé délicat. Il m’a dit que tout cela n’était pas dans ses habitudes, qu’il n’était pas un sale pervers. Sa voix douce et inquiète vibrait dans la cage d’escalier. Cette fébrile insistance à préserver sa civilité a relancé mon désir. Il a ajouté que c’était mon visage qui l’avait fait bander. Pas mon visage de Vietnamienne. Mon visage. Celui-là, précisément, qu’entre mille autres il avait décelé, a-t‑il insisté. J’ai aimé ces mots-là. Il m’a dit son nom, son numéro de téléphone et a pris congé. Il était quinze heures.
Dans le train qui m’emmenait à Cherbourg, j’ai noté le numéro de Florent, m’assurant que tout cela était bien arrivé. J’ai rarement été aussi heureuse, je crois. Je me disais que la vie était joyeuse, que c’était bon d’avoir vingt-trois ans, un appétit immense et un corps pour l’assouvir.
J’aurais aimé te raconter tout cela. Chaque fois que je te vois, je crois que je vais le faire. Je ne suis pas innocente, je suis une fille qui aime les garçons, qui en a connu beaucoup. Je suis comme cela. Je ne veux pas d’un gentil mari que nos parents auraient choisi pour moi, aussi vietnamien et sérieux soit‑il.
Un seul corps pour toute une vie. Un métier pragmatique.
Un rassurant immobilisme. Eux sont convaincus du bien-fondé de cette équation, exportée du Laos de leur jeunesse. Ils n’ont jamais songé que cette formule, déplacée sur un autre continent, quatre décennies plus tard, pouvait nous rendre profondément malheureux.
Cela me désole que tu t’y sois résigné. Je rêve chaque jour de ton évasion. Dynamiter ta cellule par le récit de mes aventures. Et te montrer un autre possible. Une vie intense, mouvante. Une fois par mois, je reviens. Je retourne dans cet appartement pétrifié où, avec un acharnement rectiligne, tu sombres. Ce soir-là, je crois encore que je vais me livrer, que tout basculera, enfin.
Je frappe à la porte. Le papier scotché sous le judas depuis deux décennies est toujours là : “Ne pas sonner. Bébé dort.” Notre mère a pris sa retraite d’assistante maternelle. Aucun nourrisson ne sommeille dans cet appartement depuis trois ans. Mais peut-être le billet ne fait‑il plus référence aux petits étrangers dont elle avait la garde.
J’entends des pas, de l’autre côté. Ils traînent, tardent à approcher. Avec une lenteur infinie, tu ouvres le verrou, tournes la poignée. La lumière blafarde du couloir interroge ton visage. Tu as l’air épuisé, tes yeux sont rouges. Au bout d’un temps, tu souris vaguement. “Ben oui, je suis encore là.
Ça ne t’arrange pas, hein ?” Tu dis cela d’une façon étrange. Tu es défoncé.
Je dépose ma valise dans l’entrée. Désormais tu occupes mon ancienne chambre. Je n’ai plus d’endroit à moi chez nos parents. J’ignore, chaque fois que je viens, où je vais dormir. La plupart du temps, j’échoue sur le canapé du salon. Ton corps chargé me précède dans la cuisine. “Tu as dîné? Je crois qu’il ne reste plus rien à manger.” Je me contenterai d’un thé. J’ouvre le robinet, remplis deux tasses et les dépose dans le four micro-ondes première génération.
Celui-ci est dépourvu de système de sécurité et a probablement irradié tous les occupants de l’appartement. On peut en ouvrir la porte pendant que les aliments chauffent. Cela te fait rire.
“Bertrand est dans la chambre, murmures-tu. On fume des joints.” C’est un pléonasme. Tu fouilles les placards en formica, inchangés depuis 1985, doucement, avec une candeur insolite. Tu cherches du ravitaillement, des biscuits au chocolat ou toute autre cochonnerie sucrée. Vous êtes au milieu d’une partie de jeu vidéo. Dans une base militaire perdue sur la planète Mars, vous dégommez des morts-vivants à coups de kalachnikov. Vous vous sentez puissants.
À trente-trois ans, vous continuez à vivre comme si vous en aviez douze. »

Extrait
« Et puis, c’est étrange, ici notre mère cesse par intermittence d’être notre mère. Au contact de grand-père, elle redevient sa fille dévouée. Obéissant à une loi tacite, elle retrouve une place délaissée depuis vingt-deux ans. C’est la première fois que je la vois ainsi. Son agitation prend une autre tournure. Elle n’est plus la force motrice du foyer. Elle se laisse conduire par sa volonté de servir, de satisfaire. L’autorité est cédée au patriarche. Père et fille échangent peu de mots, toujours relatifs au factuel, à la logistique domestique. Une présence l’un à l’autre ancrée par les habitudes, la répétition des jours, l’accumulation des événements, et dictée par la hiérarchie incontestable, silencieuse, toute-puissante, du sang familial. Je vois là une brèche. Une fissure dans l’absolutisme maternel. La géométrie familiale perturbée. À Cherbourg, notre mère culminait. Ici, nous sommes deux filles parallèles. »

À propos de l’auteur
Née au Laos en 1974, Loo Hui Phang a grandi en Normandie où elle a fait des études de lettres et de cinéma. Qu’elle conçoive des expositions ou des performances, qu’elle écrive du théâtre ou réalise des films, elle aime multiplier les collaborations (Bertrand Belin, Rodolphe Burger, Frederik Peeters…) pour raconter des histoires hantées par les thèmes de l’identité, du désir et de l’étrangeté. Scénariste, elle a publié une douzaine de bandes dessinées ou romans graphiques. En 2017, le festival d’Angoulême a consacré une exposition à l’ensemble de son travail. (Source: Éditions Actes Sud)

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L’été en poche (1)

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La jeune épouse

En 2 mots
En attendant que son futur mari revienne d’un voyage en Angleterre une jeune femme est initiée à la sensualité par sa belle-famille.

Ma note
etoileetoileetoileetoile(j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Jeanne de Ménibus (ELLE)
«Dans ce roman tout n’est qu’élégance, raffinement et sensualité. Oscillant entre ironie et mélancolie, l’écrivain observe ses personnages de loin pour mieux se fondre ensuite dans leurs corps et dans leurs âmes. Une réussite absolue.»

Vidéo


Alessandro Baricco présente « La jeune épouse » à l’occasion du Festival Italissimo (à Paris, en avril 2016. © Production Librairie Mollat.

Le Bureau des Jardins et des Étangs

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En deux mots
Après le décès par noyade de son mari, fournisseur officiel de carpes pour les étangs de l’empereur, sa veuve décide d’honorer une commande et part avec seize carpes. Un beau périple initiatique commence.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Le Bureau des Jardins et des Étangs
Didier Decoin
Éditions Stock
Roman
396 p., 20,50 €
EAN : 9782234074750
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement à l’ouest de l’île de Honshu, dans la région de San’in au Japon. De Shimae on va cheminer vers Heankyō, Hongu et Tsugizakura

Quand?
L’action se situe au XIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Empire du Japon, époque Heian, XIIe siècle. Être le meilleur pêcheur de carpes, fournisseur des étangs sacrés de la cité impériale, n’empêche pas Katsuro de se noyer. C’est alors à sa jeune veuve, Miyuki, de le remplacer pour porter jusqu’à la capitale les carpes arrachées aux remous de la rivière Kusagawa.
Chaussée de sandales de paille, courbée sous la palanche à laquelle sont suspendus ses viviers à poissons, riche seulement de quelques poignées de riz, Miyuki entreprend un périple de plusieurs centaines de kilomètres à travers forêts et montagnes, passant de temple en maison de rendez-vous, affrontant les orages et les séismes, les attaques de brigands et les trahisons de ses compagnons de route, la cruauté des maquerelles et la fureur des kappa, monstres aquatiques qui jaillissent de l’eau pour dévorer les entrailles des voyageurs. Mais la mémoire des heures éblouissantes vécues avec l’homme qu’elle a tant aimé, et dont elle est certaine qu’il chemine à ses côtés, donnera à Miyuki le pouvoir de surmonter les tribulations les plus insolites, et de rendre tout son prestige au vieux maître du Bureau des Jardins et des Étangs.

Ce que j’en pense
Après Le Maître, le très taoïste roman de Patrick Rambaud, Monsieur Origami, le très artistique et poétique roman de Jean-Marc Ceci, voici Le Bureau du Jardin et des Étangs, le très romantique et parfumé roman japonais de Didier Decoin. Ce délicieux conte initiatique nous fait cheminer dans le Japon du XIIe siècle, dans le sillage de Miyuki qui vient de perdre son mari. Ce dernier était un pêcheur, chargé de fournir les poissons pour les étangs de la cité impériale. «Katsuro ne posait pas de questions. Il était le meilleur pêcheur de carpes de la Kusagawa».
Pour le village tout entier il est essentiel de continuer les livraisons afin de préserver un statut privilégié et pour Miyuki il est tout aussi important de poursuivre l’œuvre de son mari, même si la route jusqu’à la capitale n’est pas aisée à suivre. D’autant qu’elle devra faire la route chargée d’un lourd fardeau. Huit des plus vigoureuses carpes pêchées par Katsuro sont placées dans chacun des deux récipients qu’elle porte, amarrées à une perche.
Le courage et la détermination de Miyuki nous pourront toutefois éviter la perte de la quasi-totalité du précieux bagage. Ce sont à la fois les difficiles conditions topographiques, climatiques et les rencontres qu’elle va faire qui vont entraîner cette hécatombe. Dès lors, faut-il poursuivre la route ? La réponse viendra d’un sage homme qui croisera sa route, lui apportant par la même occasion la preuve qu’il n’y a pas que des personnages mal intentionnés sur sa route : « Il y a toujours du sens à continuer d’agir comme on doit dit Togawa Shinobu, même si l’on croit que cela ne sert plus à rien. Mon désir est de vous aider à prendre conscience de cette vérité. »
Okono Mitsutada, patron d’une barque de pêche, va lui proposer de la renflouer, moyennant un petit service. Elle s’offrira en tant que Yŭjo à un riche client et sera couverte de cadeaux. Miyuki accepte cette proposition non sans crainte, elle qui n’a jamais connu d’autre homme que son mari («quand il est mort nous étions encore en train de nous étonner l’un l’autre») et avait jusque-là refusé de jouer les «empileuses de riz».
Cette expérience va non seulement la transformer, mais révéler à son client le parfum étrange de sa concubine. C’est cet aspect qui va, au-delà des malheureuses carpes, plaire au directeur du Bureau des Jardins et des Étangs. Car en sa qualité de responsable de l’acclimatation des arbres aromatiques, il est le gardien du livre des mille odeurs et entend bien participer aux côtés de l’empereur au concours de compositeur de parfum. Le thème choisi est cette fois l’image d’une demoiselle des brumes franchissant un pont en dos d’âne.
Laissons au lecteur le soin d’imaginer quel rôle jouera Miyuki durant cette épreuve. Toujours est-il qu’elle pourra reprendre le chemin du retour vers son village – toujours autant parsemé d’embûches – enrichie d’expériences nouvelles. Il paraît que « les dieux avaient créé le néant pour persuader les hommes de le combler». Une jeune femme qui semblait traverser «la vie en sautillant d’une ignorance à l’autre» va nous apporter une preuve étincelante qu’il y a bien des manières de conjurer le sort. Et Didier Decoin va, une nouvelle fois, nous enchanter. En nous entraînant, après La pendue de Londres, sur un terrain aussi inattendu qu’éblouissant.

Autres critiques
Babelio
Télérama (Nathalie Crom)
Europe 1 (Le livre du jour – Nicolas Carreau)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
RTL (Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
Blog À l’ombre du noyer

Télématin (Olivia de Lamberterie)

Extrait
« Les dieux avaient créé le néant pour persuader les hommes de le combler. Ce n’était pas la présence qui régulait le monde, qui le comblait: c’était le vide, l’absence, le désempli, la disparition. Tout était rien. Le malentendu venait de ce que, depuis le début, on croyait que, vivre, c’était avoir prise sur quelque chose, or il n’en était rien, l’univers était aussi désincarné, subtil et impalpable, que le sillage d’une demoiselle d’entre deux brumes dans le rêve d’un empereur.
Un monde flottant. »

A propos de l’auteur
Né en 1945, Didier Decoin est écrivain et scénariste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier livre. Celui-ci sera suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (prix des Libraires), et John l’Enfer pour lequel, en 1977, il reçoit le prix Goncourt. (Source : Éditions Stock)

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Un dangereux plaisir

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Un dangereux plaisir
François Vallejo
Éditions Viviane Hamy
Roman
320 p., 19 €
EAN : 9782878583137
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule à Paris. Les parents du narrateur le quittent pour la Normandie.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’origine d’un roman, il y a toujours pour moi un croisement secret entre quelques détails de ma vie la plus intime, le goût du mythe le plus universel et la traversée du temps historique. Pour Un dangereux plaisir, où l’on mange et cuisine à tout va, l’affaire personnelle touche à l’enfance : j’ai été un de ces enfants pour qui la nourriture a longtemps été problématique ; une tarte aux fraises surgie dans la main d’une inconnue me révèle le plaisir de dévorer : la scène fondatrice se retrouve dans le livre, elle est vraie. Plus tard, une tante m’initie à l’art du fumet de poisson et fait de moi un amateur de préparations culinaires à la fois ordonnées et fantaisistes. François Vallejo
En dépit de la nourriture que ses parents lui imposent et qu’il rejette avec constance, Élie Élian s’attarde à l’arrière du restaurant qui s’est ouvert dans son quartier. Les gestes qu’il observe, les effluves dont il se délecte sont une révélation : il sera chef-cuisinier. Son passage dans l’établissement de la veuve Maudor sera déterminant. Elle l’initie à l’amour fou et lui offre d’exercer son incroyable génie culinaire. Puis ses errances dans un Paris en proie aux émeutes le mèneront jusqu’au Trapèze, le restaurant où son destin de magicien des sens, des goûts et des saveurs s’accomplira.
Après Ouest – finaliste du Goncourt 2006, et lauréat du prix du Livre Inter 2007 –, Métamorphoses et Fleur et Sang, l’écrivain continue, comme son personnage, à attraper la vie qui passe, « mais avec délicatesse », et à se réinventer en toute originalité.

Ce que j’en pense
***
S’il y a pléthore d’émissions de télévision sur la cuisine, si la gastronomie française est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO et si les fêtes de fin d’année donnent traditionnellement l’occasion aux éditeurs de proposer toute une série de livres de cuisine, il est en revanche assez étonnant que la littérature ne se soit pas davantage emparée de ce thème pourtant très riche. On saluera donc l’initiative de François Vallejo qui, au-delà de l’ascension d’un chef-cuisinier, nous propose un livre sur le désir et le plaisir, sur la passion et le pouvoir, sur l’envie et les dérives qu’elle peut engendrer.
Mais avant qu’Élie Élian ne trouve sa voie, il aura un bien curieux parcours. Chez lui la nourriture n’est pas bonne, les mets sont «insipides, incolores, inodores, comme tous les plats gorgés de flotte ». Aussi n’est-il pas très étonnant que le jeune garçon décide de fuir la table familiale et de devenir un extrémiste de la faim : « Il s’est résigné à manger le peu nécessaire à sa survie, pour ne plus inquiéter sa famille, en même temps qu’il développe une passion secrète pour les cuisiniers du voisinage, de plus en plus nombreux dans son quartier. »
Il aime assister au ballet des fournisseurs, voir les produits se transformer, sentir les odeurs. C’est décidé, il sera cuisinier ! Sauf que chez lui, on ne comprend vraiment pas cette décision : « des études pour la cuisine, cela n’a aucun sens. Un enfant qui a serré les dents pendant des années pour ne pas avaler ses repas, devenir gâte-sauce, cela n’a aucun sens. » Mais ses parents vont finir par céder à la condition que leur nom ne soit pas entaché par ce choix.
Élie Élian va alors devenir Audierne et s’introduire dans les cuisines du restaurant Maudor en s’invitant à la table de l’établissement, alors qu’il n’a pas d’argent. Sauf qu’il est trop honnête pour s’enfuir comme son acolyte et offre sa force de travail en échange du prix du repas.
Une tactique qui va lui permettre, petit à petit, de prendre le contrôle de la cuisine avec l’accord au moins passif de la patronne qui est en train de se tuer à la tâche : « La mère tient tous les rôles dans son modeste établissement sans employé, prévisions, commandes, achats, préparation, cuisine, dressage des assiettes, gestion. » Audierne va tester son savoir-faire, essayer de nouveaux accords et empiéter sur le domaine de Jeanne Maudor. Mais comme cela marche plutôt bien, que des partisans de cette nouvelle cuisine se déclarent, elle laisse faire. Mieux même, elle va accepter les assauts de son fougueux cuisinier. Qui, en sauvant la vie de quelques clients mal prix lors d’une manifestation, va pouvoir poursuivre son ascension. Il entre au «Trapèze» pour y parfaire sa formation sous l’aile de Monsieur Rambur, un solitaire « qui a fait de lui un imbécile instruit, l’a conseillé sur la meilleure façon de mener son affaire, de présenter ses menus, de parler aux clients aussi. » Et en faire l’héritier de son établissement à sa mort.
Tout semble lui sourire. Mais, il n’est pas encore débarrassé de son passé, de ses anciens «amis» et d’Agathe, la fille de Jeanne. Quant à ses livres de recettes, ils ne se remplissent plus avec le même élan qu’à ses débuts. Surmontera-t-il sa «plus grande crise d’invention culinaire» ?
Ce sera ‘un des enjeux de ce roman qui vous fera venir l’eau à la bouche tout en décrivant parfaitement un univers à nul autre pareil. Avec force détails, François Vallejo va parvenir à éveiller nos sens et à nous prouver, comme le titre de son roman nous le suggère du reste, qu’il n’est pas sans danger de se laisser guider par le plaisir. N’hésitez toutefois pas à passer à table !

Autres critiques
Babelio
BibliObs (Claire Julliard)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
L’Humanité (Alain Nicolas)
Blog Bricabook
Blog Sur la route de Jostein
Blog À vos livres 

A propos de l’auteur
François Vallejo sait de mieux en mieux d’où il vient et cherche de moins en moins à savoir où il va. Géographiquement, et, comme son nom l’indique, il est à la croisée de voyageurs du sud et de stationnaires de l’ouest. La seule voie qu’il persiste à suivre est celle du roman, et c’est pour lui un chemin de traverse. Il a exploré une dizaine d’itinéraires singuliers, depuis Vacarme dans la salle de bal, en 1998.
Madame Angeloso et Groom ont constitué quelques étapes, suivies d’un Voyage des grands hommes qui l’a emmené vers l’Italie du 18e siècle, avant de retrouver l’Ouest du 19e en 2006, puis le 20e avec les Sœurs Brelan.
Ces déviations historiques l’ont aidé à trouver sa voie dans le 21e siècle, dont il a essayé d’éclairer quelques Métamorphoses en 2012. Il les pousse plus loin avec Fleur et sang, en 2014, où deux époques s’entrecroisent, deux histoires se confrontent, des hommes et des femmes s’entrelacent à travers le temps.
Il considère que, sur ces routes secrètes de la vie et des romans qu’il découvre comme elles viennent, le plaisir d’aller dépasse le bonheur d’arriver. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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Focus Littérature

L’incandescente

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L’incandescente
Claudie Hunzinger
Éditions Grasset
Roman
306 p., 19,50 €
EAN : 9782246862512
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Colmar, Dijon, Meursault, Saint-Aubin en Côte d’Or, Quincerot, Montbard, Pommard, Puligny-Montrachet, Musigny, Châtillon-sur-Seine, Is-sur-Tille ainsi que dans les Vosges ou encore à Saint-Pons, à Audresselles, à Mende, à Briançon, Le Mônetier, La Sainte-Feyre, Fontenay, Maxéville, Évreux, Paris et encore en Bretagne, à Rennes ou en Allemagne, à Mannheim et en Forêt-Noire, à Himmelreich et Hirschsprung.

Quand?
L’action se situe principalement durant l’entre-deux-guerres. La Seconde Guerre mondiale et les années qui ont suivi jusqu’à la découverte des lettres qui constituent une grande partie de la trame du récit sont également évoquées.

Ce qu’en dit l’éditeur
Des jeunes filles qui sont des Enfants terribles s’écrivent des lettres d’amour.
« Marcelle était la pire et ma préférée. »
Toutes fuient la mort. La mort les rattrape. Elles y mettent le feu.
Elles sont du côté de la vie. Leur pays est l’adolescence, ce passage de tous les dangers.

Ce que j’en pense
***
Claudie Hunzinger avait commencé son exploration familiale avec Elles vivaient d’espoir (Grasset, 2010) où elle racontait l’histoire de sa mère, d’abord amoureuse d’une jeune fille, Thérèse, puis d’un homme, Marcel. Fort heureusement pour nous, elle n’en avait pas fini avec l’amour fou. Car avant Thérèse, il y a eu Marcelle, qui a précédé Marcel, le père de Claudie. En rangeant des cartons, elle a retrouvé des lettres, des dossiers, des cours de littérature de Marcelle. Des souvenirs fascinants pour l’auteur qui est aussi artiste et qui à la nostalgie de cette époque révolue où on s’envoyait des lettres et où on les gardait. «Peut-être ma civilisation sait-elle en secret que rien ne lui survivra» écrit-elle au moment de repartir en exploration, en cherchant à reconstruire l’histoire de sa mère et des femmes qui l’ont accompagnée tout au long de sa vie.
«Tout avait commencé le premier soir des grandes vacances. Emma avait dix-sept ans, et c’était l’été 1923 à Puligny-Montrachet, un village ancien en Côte-d’Or.» Elle ne sait pas encore que la voisine qui vient de s’installer à quelques mètres de chez elle bouleversera son existence. Très vite, Emma sera «fascinée par Marcelle comme par une joueuse de flûte» et très vite les deux jeunes filles vont devenir inséparables. Après la bac, elles s’inscrivent toutes deux à l’école normale et passeront deux années inoubliables, leur amour étant renforcé par leurs découvertes littéraires et par le talent de leur professeur Suzanne Aymé, la grande sœur de Marcel, qui fut «un professeur d’existence, enseignant la dimension esthétique de la vie, c’est-à-dire affective».
Nommée enseignantes, elles doivent prendre des chemins séparés, mais s’écrivent beaucoup. Et bien. Car Emma a un projet littéraire et Marcelle écrit pour envoûter Emma. «Le temps d’Emma», titre de cette première partie lumineuse et exaltante, se lit aussi comme une ode à la liberté. « La voix de Marcelle me parvenait de si loin, je l’entendais, tout près, comme une injonction à ne jamais suivre les foules qui se rassemblent, à désobéir aux mots d’ordre, à refuser la terrible uniformisation qui s’est abattue sur nous.» Un don pour la rébellion dont la jeune femme aura besoin quand la maladie va la gagner et qu’elle doit partir pour le sanatorium.
Pour Emma et pour Marcelle vient alors le temps de nouvelles rencontres. D’un duo, on passe à un quatuor avec Hélène et Marguerite qui sont également soignées au sanatorium et que Marcelle entend séduire. Les parties suivantes du livre leur sont consacrées. Emma pour sa part croise le chemin de Thérèse, son Antigone. Car les destins tragiques semblent se confondre avec l’humeur d’un pays qui va oublier les années folles pour la montée des périls.
Jusqu’au «Champ des asphodèles», la dernière partie de ce roman tour à tour solaire et lunaire, on comprendra la fascination de l’auteur pour une mère obligée de fuir, de peur de se consumer, se retrouvant avec «ses douleurs. Ses hontes. L’enfer. L’ange exterminateur, amoureux et broyé.»
Après avoir rencontré Marcel dans les Vosges en 1935 – un père dont les différentes facettes restent encore à explorer – Emma s’installe en Alsace alors que le nazisme gagne tous les jours du terrain. Avec ses quatre enfants Manon, Bruno, Claudie et Christel, «Emma s’est réfugiée dans la littérature qui est l’enfance retrouvée». Apprendre le français à Colmar à ce moment-là, c’est encore être libre, insoumise. C’est aussi offrir à sa fille les moyens de nous enchanter, bien des années plus tard avec ce petit bijou de sensualité.

Autres critiques
Babelio
L’Alsace (Jacques Lindecker)
Le nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne
Blog Mediapart (Colette Lallement-Duchoze)
MyBoox (Présentation vidéo par l’auteur)
Blog Le livre-vie

Les premières pages du livre

A propos de l’auteur
Claudie Hunzinger vit en montagne. Elle est artiste et écrivain. Elle a fabriqué des livres en foin, écrit des pages d’herbe, édifié des bibliothèques en cendres ; elle a publié chez Grasset trois romans, Elles vivaient d’espoir (2010), La survivance (2012) et La langue des oiseaux (2014). (Source : Éditions Grasset)

Site Internet de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur

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Focus Littérature

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La Jeune Épouse

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La Jeune Épouse
Alessandro Baricco
Gallimard – Du monde entier
Roman
traduit de l’italien par Vincent Raynaud
224 p., 19,50 €
ISBN: 9782070178919
Paru en avril 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Italie, dans une ville qui n’est pas nommée. On y évoque toutefois la plage de Marina di Massa, l’Argentine, l’Angleterre, un voyage en France, à Paris, ainsi qu’un couvent des environs de Bâle.

Quand?
L’action se situe au début du siècle passé.

Ce qu’en dit l’éditeur
Italie, début du XXe siècle. Un beau jour, la Jeune Épouse fait son apparition devant la Famille. Elle a dix-huit ans et débarque d’Argentine car elle doit épouser le Fils. En attendant qu’il rentre d’Angleterre, elle est accueillie par la Famille. La Jeune Épouse vit alors une authentique initiation sexuelle : la Fille la séduit et fait son éducation, dûment complétée par la Mère, et le Père la conduit dans un bordel de luxe où elle écoutera un récit édifiant, qui lui dévoilera les mystères de cette famille aux rituels aussi sophistiqués qu’incompréhensibles. Mais le Fils ne revient toujours pas, il se contente d’expédier toutes sortes d’objets étranges, qui semblent d’abord annoncer son retour puis signifient au contraire sa disparition. Quand la Famille part en villégiature d’été, la Jeune Épouse décide de l’attendre seule, une attente qui sera pleine de surprises.
Avec délicatesse et virtuosité, l’auteur de Soie et de Novecento pianiste ne se contente pas de recréer un monde envoûtant, au bord de la chute, qui n’est pas sans rappeler celui que Tomasi di Lampedusa dépeint dans Le guépard. Il nous livre aussi, l’air de rien, une formidable réflexion sur le métier d’écrire.

Ce que j’en pense
****
Roman d’initiation, roman historique et roman sur les arcanes de la création littéraire, le nouvel opus signé Alessandro Baricco ne décevra pas ses adeptes, de plus en plus nombreux.
Nous sommes cette fois en Italie au début du siècle passé. Deux familles, l’une de riches propriétaires terriens, l’autre d’industriels décident d’unir leur destinée en mariant leurs enfants. Le fils de l’une épousera la fille de l’autre à ses dix-huit ans. En attendant de sceller cette union, le père de la jeune fille décide d’émigrer en Argentine, tandis que le père du jeune homme décide d’envoyer son fils en Angleterre pour y étudier les secrets de l’industrie textile et rapporter ce qui servirait au mieux la prospérité familiale. «Nul ne s’attendait à ce qu’il revînt au bout de quelques semaines, puis nul ne remarqua qu’au bout de quelques mois il n’était pas encore rentré.»
La Jeune Épouse, débarquée d’Argentine, l’attendra chez ses futurs beaux-parents. « Elle n’aura besoin d’aucune chambre des invités, annonça paisiblement la Fille. Elle dormira avec moi. (…) Elle devint donc un membre de la Maison et, là où elle avait imaginé entrer comme épouse, elle se retrouva sœur, fille, invitée, présence appréciée et objet décoratif. »
Pour combler l’attente, elle découvre cette famille aux mœurs un peu particulières où le serviteur ne parle pas, mais a développé un système de « communication laryngé », où le petit-déjeuner est pris jusqu’à trois heures de l’après-midi, où lorsque l’on part en villégiature dans les montagnes françaises, il faut vider la maison pour la laisser respirer et où on se méfie du sommeil, car il semble que tous les membres de la famille soient morts durant la nuit. La Fille a par exemple une manière particulière d’ « entrer dans la nuit » qu’elle va apprendre à son invitée, intriguée par les gémissements qu’elle entend. « La Jeune Épouse nota qu’en parlant la Fille avait légèrement écarté les jambes, puis qu’elle les avait refermées après avoir glissé une main entre elles. Cette main, elle la conservait à présent entre ses cuisses et le remuait lentement. »
Des colis arrivent régulièrement d’Angleterre, annonçant que le Fils poursuivait son voyage d’étude et l’initiation de sa future femme se poursuit. Après la Fille, au tour de la Mère d’éclairer sa bru sur les mystères de l’existence. Si elle a beau avoir des raisonnements plutôt sibyllins, elle sera très claire dans ses conseils : « prends soin de la femme que tu es dans tes yeux et dans ta bouche. Jette tout, mais conserve les yeux et la bouche : tu en auras besoin un jour. » Une nuit lui suffira aussi pour lui démontrer comment elle devra procéder.
La jeune Épouse doit « à cette femme la certitude que le sexe triste est le seul gâchis qui nous rende pires que nous sommes. » et va pouvoir le vérifier une nouvelle fois en accompagnant le Père dans l’une de ses visites au bordel. Cette nouvelle étape son initiation va également lui permettre d’apprendre de la bouche de son futur beau-père le suicide de son père en Argentine ainsi que les dispositions testamentaires qu’il a prises. Et le futur mari qui n’arrive toujours pas…
Il y a du Désert des Tartares dans ce roman là ! Mais il y a aussi toute la finesse du style de l’auteur, une élégance classique, baroque, qui donne à des faits ordinaires, voire triviaux, une poésie et un raffinement merveilleux. Après Trois fois dès l’aube, l’écrivain nous en apporte ici une nouvelle fois la démonstration. Sans oublier toutefois de jouer avec son lecteur en changeant brusquement de narrateur, faisant ainsi écho à la manière dont il conduit son récit, voire comment l’histoire et les personnages le conduisent lui. Baricco est un virtuose, jusque dans l’introspection narrative.

Autres critiques
Babelio
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Elle (Jeanne de Menibus)
Culturebox (Laurence Houot)
La Croix (Francine de Martinoir)
La cause littéraire (Sylvie Ferrando)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Dans la bibliothèque de Noukette

Extrait
« Père annonça de façon solennelle que le mariage entre la richesse agraire et la finance industrielle était, pour les entrepreneurs du Nord, une étape naturelle de leur développement, ouvrant par là même une voie de transformation idéale pour tout le pays. Il en déduisait en outre la nécessité de dépasser des schémas sociaux qui appartenaient désormais à un autre temps. Dans la mesure où il formula la chose en ces termes exacts et assaisonna son propos d’une paire de jurons artistement placés, tous jugèrent satisfaisante son argumentation, qui mêlait une imparable rationalité et un solide instinct. Nous décidâmes seulement d’attendre que la Jeune Épouse fût devenue un peu moins jeune : en eff et, il s’agissait d’éviter de possibles comparaisons entre un mariage si bien pesé et certaines unions paysannes, hâtives et vaguement animales. En plus d’être assurément confortable, cette attente nous parut consacrer une authentique supériorité morale. Oubliant les jurons, le clergé local ne tarda guère à donner sa bénédiction.
Ils se marieraient donc. » (p. 20)

A propos de l’auteur
Alessandro Baricco est un écrivain, musicologue et homme de théâtre italien.
Après des études de philosophie et de musique, Alessandro Baricco s’oriente vers le monde des médias en devenant tout d’abord rédacteur dans une agence de publicité, puis journaliste et critique pour des magazines italiens.
En 1991, il publie, à 33 ans, son premier roman Châteaux de la colère, pour lequel il obtient, en France, le Prix Médicis étranger en 1995. Il a également écrit un ouvrage sur l’art de la fugue chez Gioacchino Rossini et un essai, L’Âme de Hegel et les Vaches du Wisconsin où il fustige l’anti-modernité de la musique atonale.
En 1993, il obtient le prix Viareggio pour son roman Océan mer. En 1994, avec quelques amis, il fonde et dirige à Turin une école de narration, la Scuola Holden – ainsi nommée en hommage à un personnage de J. D. Salinger – une école sur les techniques de la narration.
Passionné et diplômé en musique, Alessandro Baricco invente un style qui mélange la littérature, la déconstruction narrative et une présence musicale qui rythme le texte comme une partition.
Désireux de mêler ses textes à la musique pour les enrichir (puisqu’il les construit dans cet esprit), il demande au groupe musical français Air de composer une musique pour City (2001).
Il a également présenté des émissions à la télévision italienne (RAI) sur l’art lyrique et la littérature. Il est un des collaborateurs du journal La Repubblica où il a publié en 2006 un feuilleton, intitulé Les Barbares.
En 2008, il écrit et réalise son premier film, Lezione 21. En février 2014, il révèle qu’il aurait décliné une proposition de devenir ministre de la Culture. Alessandro Baricco vit actuellement à Rome avec sa femme et ses deux fils. (Source : Babelio)

Site Wikipédia de l’auteur

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Focus Littérature

Crève-l’Amour

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Crève-l’Amour

Asa Lanova
Roman
Edition originale: L’Acropole
Réédité en 2006: Editions CamPoche (Bernard Campiche)
ISBN: 2882411677

Ce qu’en dit l’éditeur

Sorti en 1984, Crève-l’Amour, d’Asa Lanova, ressort en poche chez Campiche. On ne saurait trop vous conseiller de vite (re)découvrir l’itinéraire autobiographique d’Asa Lanova, adolescente et jeune femme suivie de près par la dépression qui décrit l’univers de la danse classique, l’éveil d’une femme, la vie de bohème et les grandes espérances d’une jeune artiste, de merveilles en désarroi. Une vibrante confession.

 Ce que j’en pense

****

Voilà un roman exutoire, un de ceux dont on sent sous la plume la nécessité d’exprimer les choses, de les rejeter même, de peur qu’elles ne vous étouffent. Il n’est plus nécessaire alors de faire la part d’autobiographie tant les lignes jaillissent de la vie et de ses épreuves. Comment raconter une enfance au bord du Léman faite de peines et d’angoisses plus que de bonheurs à la découverte de la vie et de son corps? comment parler de ses débuts de danseuse, de sa carrière et de ses coulisses? Comment dire les errements et les interrogations face à la mort et au rejet, à l’abandon? Comment? Avec une grâce indicible. Dire que l’on ressent le tourment du Crève-l’amour serait bien faible: on le partage. Asa Lanova ne s’est pas contentée de jeter ses souvenirs sur le papier, elle en a fait un exercice sans cesse recommencé. Travaillant sur son manuscrit comme la danseuse de ballet devant sa barre, elle a recommencé le mouvement et cherché l’harmonie, l’osmose entre l’écriture et les sentiments. Ce roman est une victoire sur le mal, l’oubli, la rémission et l’asphyxie.

Autres critiques

Postface à l’édition de poche et critiques

Citations

«Je sais maintenant que la panique qui, parfois, fait glisser le stylo de la main, que les sueurs putrides, la saignée à blanc, ne me lâcheront jamais complètement. Que je continuerais de voguer de rechute en rémission. Mais les mots me tendent leur renaissance, et cette grâce-ci, je ne la laisserai me fuir sous aucun prétexte».

A propos de l’auteur
Née à Lausanne, elle se passionne très jeune pour la danse classique. Elle deviendra rapidementa danseuse-étoile et travaillera à Paris sous la direction des maîtres tels que Préobrajenska, Kniaseff, Golovine et Béjart, dont elle sera la partenaire. Après quelques années de scènes, croyant avoir perdu la Grâce qui faisait d’elle une authentique ballerine, elle décide de mettre brutalement fin à sa carrière pour se retirer à la campagne. Cette retraite l’aménera tout d’abord au tissage haute lisse, puis à l’écriture. Outre un roman autobiographique, qui retrace l’itinéraire d’une danseuse-étoile, et son dur chemin vers l’écriture, son oeuvre dépeint avec sensualité les différents parcours de femmes en quête d’identité et de spiritualité. Les jeux de l’amour et de l’érotisme seront, au fil des livres, les composantes essentielles de ceux-ci. Après avoir passé plusieurs années à Alexandrie, elle vit aujourd’hui dans son pays natal.
Site Wikipédia de l’auteur

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