Restons bons amants

CARTON_restons_bons_amants  RL_Hiver_2022

Sélectionné pour le Grand Prix RTL-Lire 2022

En deux mots
C’est au moment où elle met un terme à sa relation avec son amant, un chanteur célèbre, pour retrouver Gabriel, son mari, et ses enfants qu’Hélène pense pouvoir retrouver une vie apaisée. Mais l’envie, le désir, l’amour sont difficilement contrôlables.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Liaison dangereuse

En revisitant le triptyque mari, femme, amant, Virginie Carton nous offre une variation originale sur un sujet pourtant maintes fois exploré. Restons bons amants est la tentative désespérée d’une femme de construire une histoire différente.

Hélène s’apprête à fêter Noël en famille, auprès de son mari et de ses enfants. Un couple ordinaire, à priori sans histoire. Sauf qu’Hélène a mis un terme à une liaison entretenue durant des années avec un chanteur. C’est dans sa loge qu’ils ont fait l’amour quelques minutes après leur rencontre dans une ville du sud. Sans rien se promettre, ils se sont retrouvés. Cette seconde fois, elle a pu passer toute la nuit dans les bras de son amant. «C’est là sans doute que tout a commencé. Que notre lien, malgré nous, s’est noué. L’envie de nous revoir s’est mise à nous taquiner. Sans que jamais nous nous fixions de rendez-vous. Ta vie était si pleine et j’avais toute la vie. On s’est revus au hasard des villes. C’était toujours léger. Tu prenais tous les risques et je nous protégeais. J’apparaissais, disparaissais, évitant de laisser des traces, brouillant les pistes. Ton sourire, toujours, m’accueillait. Nous prenions parfois des chambres séparées. C’était plus drôle. Plus discret. Tu venais frapper à ma porte, me retenais. On passait la journée à s’inviter.
Tu as très vite appris mon corps. Les coins où il fallait s’attarder. Tu y mettais beaucoup de soin, de patience, tu prenais ton temps. Tu ne pensais qu’à mon plaisir. Après seulement au tien. Tu étais un amant fin, distingué. Un amant absolument parfait. À présent, je peux te l’avouer, avec toi, j’ai presque tout appris de la sensualité. Avec toi, j’ai grandi.»
Mais à 25 ans, elle décide qu’il lui faut se marier, fonder une famille et que ce projet n’est pas compatible avec sa liaison et décide de rompre. La séparation se fera en douceur. Commence alors une autre vie, une vie normale mais qui comble ses attentes. «J’avais été si sauvage, si éprise de liberté. J’aimais cet homme, d’une façon nouvelle, inédite. Le savoir là, toujours pour moi, me réconfortait. Je ne vivais pas l’état amoureux, violent, dévastateur, mais quelque chose de profond, qui s’installait, me ferrait. Il me domptait. Au fil du temps, je me sentais dépendante de son odeur, de sa chaleur. Il était mon mari, le père de mes enfants. Mon socle.» Seul petit accroc au contrat, des SMS échangés en secret.
Est-ce l’usure de la vie de couple, l’envie d’écrire une nouvelle page ou un coup de folie? Toujours est-il que les amants finissent par se retrouver et à vivre ce qu’ils voulaient à tout prix éviter, une double-vie.
Virginie Carton nous offre avec ce court roman, tendu comme un arc de Cupidon, une étude de mœurs originale. Vue par les yeux d’une femme, la question du sexe pour le sexe, dans lequel l’amour ne doit pas interférer, semble être résolue. Si les deux amants comprennent d’emblée qu’ils ne pourront jamais rien construire ensemble, sinon des rendez-vous furtifs, alors ils pourront vivre leur relation sereinement. Sauf que l’envie et le désir sont des matières hautement instables. À manier avec beaucoup de précaution pour qu’elles ne vous explosent pas en pleine figure. Sans compter qu’à l’heure des réseaux sociaux et des smartphones, la stratégie du secret est bien difficile à tenir. C’est avec sensibilité et lucidité que la romancière de La blancheur qu’on croyait éternelle fait le constat douloureux de l’impossibilité d’une île qui préserverait leur histoire. Entre le besoin de s’émanciper et celui tout aussi fort de ne pas perturber la vie de famille, entre le piment de l’histoire interdite et les injonctions sociales qui la poussent à la normalité, Hélène n’aura plus le choix. En construisant ce roman sur le temps d’une vie, Virginie Carton joue un air sur une corde sensible, de plus en plus fragile. C’est beau, c’est fort, c’est de plus en plus risqué.

Restons bons amants
Virginie Carton
Éditions Viviane Hamy
Roman
140 p., 13,90 €
EAN 9782381400402
Paru le 2/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, notamment dans le sud.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nous nous étions promis de n’être que des amants. Que nos vies resteraient belles et ordonnées. Que nos amours seraient respectées. Que des amants, parce qu’il est des gens destinés à s’unir pour la vie. Que nous n’en étions pas. Que des amants, parce que nos corps se trouvaient bien ensemble, ne voyaient aucune raison de s’en passer. Que des amants parce que tu vois, déjà demain, je suis si loin.
Hélène n’est pas encore mariée ni mère lorsqu’elle rencontre son amant, un homme de scène. De la naissance d’une liaison à la prise de conscience d’une passion, cette excroissance amoureuse, gracieuse parce que légère, intense parce qu’éphémère, devient le refuge d’une histoire sans avenir. Avec pudeur et justesse, Restons bons amants est à la fois un hommage aux aimés, à la force d’être femme et au vertige que nous procurent les amours interdites.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« La maison a repris vie. Les enfants jouent dans leur chambre. Le feu crépite dans la cheminée. J’ai fait un crumble aux pommes. Ça sent bon. Dehors, c’est la fin de l’automne. J’aime l’automne. Ses odeurs, ses pluies. Mon mari passe derrière moi, me caresse les hanches. Je me blottis dans son cou. Oui, j’ai déjà commencé à préparer les listes de Noël avec les petits. Ce n’est pas si tôt. C’est même un peu tard. Dans les magasins, en ville, c’est la cohue. Les catalogues de jouets sont tombés à flots dans la boîte aux lettres, il est difficile de les garder hors de leur vue. Alors oui, ils ont déjà rêvé devant les pages, eux qui croient au père Noël.
La maison a repris vie. J’ai repris mon souffle. Mon rythme. Je sais maintenant que je ne te verrai plus, que je vais vieillir comme tout le monde, sans plus rien qui me sorte de mon quotidien. Je sais maintenant que je suis ordinaire. Que notre histoire le fut. Puisqu’elle avait une fin. Nous nous étions pourtant promis de ne jamais rien vivre qui puisse ressembler à un amour. Nous nous étions promis de ne nous attacher à rien, ni à nous-mêmes. Et nous voilà défaits.

« C’est sûr, cela va nous déséquilibrer un petit peu, tous les deux. »

Nous nous étions promis de n’être que des amants. Que nos vies resteraient belles et ordonnées. Que nos amours seraient respectées. Que des amants, parce qu’il est des gens destinés à s’unir pour la vie. Que nous n’en étions pas.
Que des amants, parce que nos corps se trouvaient bien ensemble, ne voyaient aucune raison de s’en passer.
Que des amants parce que tu vois, déjà demain, je suis si loin.

Mon mari me caresse les cheveux, je me serre contre lui. Il fait bon rester à la maison. Les enfants rient dans le salon. Après Noël, nous partirons à la montagne, comme chaque année. Je ferai les sacs. Ils s’endormiront en regardant les lumières de l’autoroute défiler par les vitres du monospace. Mon mari me demandera de changer de disque : « Simon and Garfunkel, ça m’endort, c’est mortel… » Il fera des arrêts sur des aires éclairées aux néons, pour boire un café. À travers les gouttes de pluie dégoulinant sur le pare-brise, j’observerai mon homme déambuler dans une salle un peu vide, parmi quelques routiers, un ou deux vacanciers fatigués, son café fumant à la main, un peu blafard. J’attendrai qu’il jette son gobelet en plastique dans une poubelle, qu’il reprenne place à côté de moi et qu’on redémarre.
L’odeur de la cheminée me fait du bien. Je regarde le jardin. Mes camélias sont jeunes, comparés à celui que tu as sur la terrasse de ta chambre. Tu venais de le tailler.
On s’est aimés de longues années. Je ne l’aurais pas cru. Je n’aurais pas cru qu’un non-amour puisse autant durer.

I
Olympia. Paris. « Tu viens ? » Je te suis. Nous montons l’escalier. Un étage. Deux. Ton nom sur la porte. Tu ouvres. Me fais entrer. Refermes à clé derrière nous. Face à face. Debout devant la porte. On se regarde. Tu vas t’asseoir au bout de la loge chaude et feutrée, devant le miroir. Ouvres ton courrier. Sur la tablette, un gros bouquet de fleurs. Des petits mots, des fax accrochés sur les bords de la glace. Un silence. Tu te relèves et soupires en t’approchant de moi : « Un gars qui m’envoie son CV pour être chanteur, que veux-tu que j’en fasse ? » Je souris.
Tu es debout devant moi, tu me regardes. Tu me murmures avec un drôle de sourire, comme mélancolique : « Tu es belle… » J’ai vingt-trois ans, je suis libre. Toi, pas très. Entre nous, vingt années.
On s’est rencontrés quelques semaines auparavant, dans une ville de bord de mer. Un hôtel luxueux, une terrasse face à l’océan. Je me remets d’un mariage éclair et tes chansons ont bercé ma jeunesse. Entre nous, une familiarité immédiate. Tu me demandes quelle est ma préférée. Au concert, je suis au premier rang. Au moment du rappel, tu me la chantes, sans me quitter des yeux. Le soir, tard, une idylle. Et l’envie de se revoir.
Dans la pièce, il fait très chaud. On entend un bruit dans le couloir. D’autres artistes sont attendus ce soir. Il est un peu plus de 18 heures et ils ne vont sans doute pas tarder à gagner leur loge, proche de la tienne. Tu m’attrapes par la taille. Ton désir est brûlant. Nous devons être discrets.
Je suis assise sur tes genoux, tu caresses mes cheveux, tu me souris. On ne prononce pas un mot. On reste comme ça. Que dire après ça ? Une question me brûle les lèvres. « Est-ce que ça t’arrive souvent ? – Non. Non. J’ai parfois des élans de tendresse… Mais ça fait longtemps que j’ai arrêté… (Tu cherches le mot juste, tu ris un peu, d’un rire grave.) … ce genre de folie ! » Silence. Je me lève, reprends mes affaires. Comme je suis encore nue, tu saisis mes hanches, me tournes face à toi. Tu as l’air de prendre plaisir à me contempler de près et ton regard s’attarde sur les moindres détails de mon anatomie. J’ai envie d’enfiler au moins ma culotte. « Arrête… Je suis timide. » Tu me relâches, me libères. Je termine de me rhabiller. Tu te passes de l’eau sur le visage.
« Tu viens au concert ce soir ?
– Oui.
– Tu me retrouves dans la loge après ?
– Je ne crois pas.
– Tu dois rentrer chez toi ?
– Non. »
J’ai ton odeur plein le pull et les cheveux. On dirait que ça t’a fait du bien. Faire l’amour, comme ça, pour rien, juste avant de monter sur scène, avec une fille dont tu ne sais pas grand-chose. Je ne trouve pas cela moche, ni triste. Faire l’amour pour rien, c’est sans doute la seule façon de faire l’amour. On ne se doit rien. C’était bien. Salut. Bon concert. Dans la salle, parmi le millier de personnes venues t’écouter, je suis l’élue. Celle qui t’a vu nu, juste avant. Celle qui t’a vu sans la lumière des projecteurs et qui sait où tu as dîné, ce que tu as fait, juste avant. De mon fauteuil, je t’observe. Il me semble que tu me vois, que tu me souris parfois. Et moi, j’ai fait l’amour avec toi.
« Alors au revoir ?
– Oui. Au revoir. »
La première fois, on s’était dit au revoir.

II
« Mais que fais-tu là ?
– Je me promène.
– Par hasard ?
– Presque.
– C’est bien. Ça me fait plaisir de te revoir. »
La deuxième fois, on s’était revus pas tout à fait par hasard, dans une région maritime du sud de la France. C’était en été. Une saison plus tard. On est allés boire un verre. Il y avait beaucoup de soleil et pas mal de vent. On s’est souri. Tu m’as donné le nom de ton hôtel, le numéro de ta chambre. Dès que nous nous sommes quittés, je t’y ai rejoint. Tu m’as dit : « Il y a beaucoup de paparazzis dans ce petit coin de France. » Alors j’ai fermé les rideaux et nous avons fait l’amour bercés par le bruit des vagues. C’était moins fougueux que la première fois. On a pris notre temps. Tout tourbillonnait. Le vent, la mer, le soleil, les vacanciers qui passaient sous nos fenêtres ouvertes, la musique dans l’air, nos deux corps qui se serraient l’un contre l’autre avec reconnaissance, avec plaisir. J’aimais tes os fins, ta peau douce. Tu paraissais heureux.
Le soir tombé, après ton concert en plein air, nous avons pris un bateau, quitté la terre ferme pour aller dîner sur une île, éclairée de lumières douces. Tout était doux. Notre table sur la plage, ton regard brûlant, rieur et sans promesses, les serveurs qui s’efforçaient de débarrasser la réalité de toute contrainte matérielle. »

Extraits
« C’est là sans doute que tout a commencé. Que notre lien, malgré nous, s’est noué. L’envie de nous revoir s’est mise à nous taquiner. Sans que jamais nous nous fixions de rendez-vous. Ta vie était si pleine et j’avais toute la vie.
On s’est revus au hasard des villes. C’était toujours léger. Tu prenais tous les risques et je nous protégeais. J’apparaissais, disparaissais, évitant de laisser des traces, brouillant les pistes. Ton sourire, toujours, m’accueillait. Nous prenions parfois des chambres séparées. C’était plus drôle. Plus discret. Tu venais frapper à ma porte, me retenais. On passait la journée à s’inviter.
Tu as très vite appris mon corps. Les coins où il fallait s’attarder. Tu y mettais beaucoup de soin, de patience, tu prenais ton temps. Tu ne pensais qu’à mon plaisir. Après seulement au tien. Tu étais un amant fin, distingué. Un amant absolument parfait.
À présent, je peux te l’avouer, avec toi, j’ai presque tout appris de la sensualité. Avec toi, j’ai grandi. p. 21

Mais à cet âge de mon existence, la vie à deux m’apparaissait comme un défi à relever. J’avais été si sauvage, si éprise de liberté. J’aimais cet homme, d’une façon nouvelle, inédite. Le savoir là, toujours pour moi, me réconfortait. Je ne vivais pas l’état amoureux, violent, dévastateur, mais quelque chose de profond, qui s’installait, me ferrait. Il me domptait. Au fil du temps, je me sentais dépendante de son odeur, de sa chaleur. Il était mon mari, le père de mes enfants. Mon socle.
Mon amie Cécile me dit un jour que je l’avais dans la peau. Je crois que c’était ça, oui.
Souvent, je me disais qu’il n’y avait qu’auprès de lui que je pourrais réussir ce pari. p. 39

À propos de l’auteur
CARTON_Virginie_DRVirginie Carton © Photo DR

Virginie Carton est journaliste à La Voix du Nord et spécialiste de la musique et la chanson française. Elle est l’auteure de Des amours dérisoires (éditions Grasset, 2012), La Blancheur qu’on croyait éternelle, (éditions Stock, 2014) et La Veillée (éditions Stock, 2016). Elle est également co-auteur de Et nous sommes revenus seuls avec Lili Keller-Rosenberg (Plon, 2021). (Source: Éditions Viviane Hamy)

Page Wikipédia de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#Restonsbonsamants #VirginieCarton #editionsvivianehamy #VhEditions #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #coupdecoeur #litteraturecontemporaine #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Les émotions

TOUSSAINT_les-emotions

  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Jean Detrez enterre son père. Elisabetta, sa première épouse, l’accompagne dans ce moment de recueillement et d’introspection qui est aussi l’occasion de passer en revue ces moments de sa vie où les émotions ont été les plus fortes, notamment avec les femmes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Toutes les femmes de sa vie

Jean-Philippe Toussaint poursuit dans Les émotions son cycle bruxellois et européen entamé avec La clé USB et nous offre quelques superbes variations sur le sentiment amoureux en détaillant les rencontres qui l’ont marqué.

Ceux qui ont lu La clé USB seront très vite ici en terrain connu, car même si ce roman peut très bien se lire sans avoir connaissance de l’œuvre ou du précédent roman de l’auteur, il pourrait fort bien composer un dyptique, puisque l’on reprend l’action au moment où Jean Detrez, le personnage principal, de retour du Japon apprend que son père est décédé, mettant en quelque sorte un point d’orgue a une année qui aura vu sa femme le quitter (juin 2016), le Brexit être voté (23 juin 2016), et Donald Trump accéder à la présidence des États-Unis (8 novembre 2016).
Nous voici donc en décembre, au moment des obsèques de son père, événement chargé d’émotion, mais aussi propice à l’introspection. Les souvenirs affluent, ceux qui ont marqué la vie de son père, fonctionnaire européen comme lui, mais aussi tous ces moments qui ont provoqué chez lui ces émotions qui donnent le titre du roman et dont l’intensité va déterminer le souvenir bien davantage que la chronologie. Les femmes, ou plus précisément les émois amoureux formant alors la matière première d’un récit qui, bien que très factuel, fait précisément partager au lecteur les battements de cœur et l’exaltation de ces moments où la vie s’illumine, où on sent que quelque chose se passe…
Comme lors de ce colloque international de prospective qui tente de tracer l’avenir de l’Europe sans le Royaume-Uni et qui se tient précisément à Hartwell House, dans le sud de l’Angleterre. Alors que les intervenants s’écharpent sur la pertinence de leur méthode de prospective stratégique en quatre phases – scoping, ordering, implications, integrating futures – l’attention de Jean va être détournée par Enid Eelmäe. Pour faire connaissance, les participants ont été invités à un exercice, baptisé Tell the story of your names. C’est ainsi qu’après avoir expliqué que les Detrez étaient originaires du Nord de la France et que le grand-père paternel avait disparu durant la Première Guerre mondiale, il apprit que Eelmäe voulait dire
«première montagne» ou «avant-montagne» en estonien, mais aussi que ce patronyme, avant l’estonisation des noms, était Eiffel, comme le constructeur de la Tour Eiffel. Ajoutons que la seule personne appelée Enid de leur connaissance les renvoyait tous deux à leur enfance et à la lecture du Club des cinq et du Clan des sept d’Enid Blyton. Il n’en fallait guère davantage pour tomber sous le charme de belle venue de Baltique. Au fil des heures, ils vont devenir très complices. Jusqu’à ce tête-à-tête dans la bibliothèque: «J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable.»
Bien entendu, ce sont les détails de ces moments qui donnent toute sa saveur à ce roman, comme si Jean-Philippe Toussaint à la manière d’un cinéaste, décidait de passer d’un plan général à un gros-plan, de se focaliser sur ces moments de grâce.
On passe ainsi des couloirs du Berlaymont, bâtiment emblématique de l’Union européenne où se retrouve tous les thèmes du livre, l’Europe aujourd’hui à la croisée des chemins, mais aussi le fils et son père, tous deux fonctionnaires européens, mais aussi l’architecture puisque la rénovation du bâtiment est confiée à son frère qui a suivi les pas de son arrière-grand-père, Pierre De Groef, qui a construit beaucoup d’immeubles à Bruxelles au début du XXe siècle. Et, comment pourrait-il en être autrement, les femmes. D’abord Diane, sa seconde épouse dont il se sépare, mais dont il nous raconte avec tendresse et sans doute nostalgie la rencontre dans ce temple de la technocratie. Puis sa course effrénée avec Pilar Alcantara lors de l’éruption du volcan Eyjafjöll en 2010. L’occasion aussi de nous faire découvrir un mystérieux souterrain.
Remontant dans le temps, nous irons aussi en Toscane au moment où Jean rencontre Elisabetta, sa première épouse. Contrairement à Diane, elle sera présente aux obsèques avec son fils Alessandro. Encore une occasion de constater combien restent vivaces les émotions. Et d’exprimer des regrets que l’on peut aussi prendre comme un conseil d’ami: «J’aurais peut-être dû faire davantage d’efforts pour essayer de sauver notre amour et prendre le risque d’entamer avec Elisabetta une longue relation suivie, la relation d’une vie, un amour au long cours, quitte à ce qu’il y eût des hauts et des bas, des orages et des disputes (et, sur ce point, je pouvais faire confiance à Elisabetta), mais j’aurais pu ou j’aurais dû avoir cette ambition pour nous, plutôt que, au premier accroc, à la première infidélité, céder à la facilité de nous séparer, abdiquer sans combattre.»

Les émotions
Jean-Philippe Toussaint
Éditions de Minuit
Roman
240 p., 18,50 €
EAN 9782707346438
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles et environs. On y évoque aussi des voyages en Grande-Bretagne, au Japon, aux États-Unis, à Los Angeles

Quand?
L’action se situe principalement en 2016 et les mois suivants, mais l’auteur évoque aussi des souvenirs de 2004 et 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque Jean Detrez, qui travaille à la Commission européenne, a commencé à s’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, il s’est rendu compte qu’il y avait une différence abyssale entre l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, relève de la prospective, qui constitue une discipline scientifique à part entière, alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent ? Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
Le moment est donc venu de dire un mot de la vie privée de Jean Detrez.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Diacritik (Jacques Dubois)
Le Carnet et les instants (Alain Delaunois)
Philosophie Magazine (Alexandre Lacroix)
Blog Shangols 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À Bruxelles, la journée avait été caniculaire. Nous vivions avec Diane les dernières heures de notre vie commune. Depuis quelques semaines, nous ne nous parlions plus. Notre mariage, qui avait duré dix ans, s’achevait dans la froideur et le ressentiment. C’était le 23 juin 2016, le jour du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. Dans la soirée, un orage très violent a éclaté à Bruxelles, accompagné de pluies diluviennes. Je me revois dans le salon de l’appartement de la rue de Belle-Vue en train de regarder une pluie torrentielle tomber derrière la baie vitrée. Les branches des saules se tordaient sous le vent. Un éclair, parfois, zébrait le ciel, et on entendait les grondements du tonnerre au loin par-delà les étangs d’Ixelles. Diane était assise derrière moi dans le salon assombri par l’orage, elle feuilletait en silence une revue dans le canapé. Elle ne tarda pas à quitter la pièce, et je l’entendis s’éloigner dans le couloir jusqu’à la chambre à coucher. Ce fut notre dernière soirée ensemble dans l’appartement de la rue de Belle-Vue (ma décision, à cette heure, était déjà prise de quitter l’appartement et de trouver un nouveau logement à la rentrée).
Je n’ai appris le résultat du référendum britannique que le lendemain en écoutant la radio. J’avais un rendez-vous à la Commission européenne en début de matinée. À la fin de ma réunion, en sortant du Berlaymont, j’ai traversé la rue de la Loi avec quelques collègues pour rejoindre le bâtiment Juste Lipse, qui se trouve de l’autre côté de la rue. Le Juste Lipse était encore l’unique siège du Conseil de l’Europe à l’époque, le nouveau bâtiment « Europa » construit par Philippe Samyn — le fameux cube de verre évidé qui luit pendant la nuit au cœur du quartier européen — n’est entré en service qu’au début de l’année suivante. Il y avait beaucoup plus d’animation que d’habitude dans le hall du Juste Lipse. On croisait des équipes de télévision, des dizaines de journalistes se pressaient vers la salle de presse. J’ai encore présent à l’esprit l’entrée en scène du président du Conseil européen ce jour-là. Précédé d’un bouillonnement de conseillers et de membres des services de sécurité, je revois sa silhouette décidée s’avancer sur le tapis rouge en longeant la rangée de drapeaux européens. Son visage était grave, l’attitude solennelle. Il monta à la tribune et commença son discours avec une émotion inhabituelle. Je suis pleinement conscient de la gravité, et même de l’ampleur dramatique de l’heure que nous vivons. C’est un moment historique, mais ce n’est sûrement pas le moment d’avoir des réactions hystériques. Les dernières années ont été les plus difficiles de notre histoire, mais je tiens à rassurer chacun, nous sommes prêts à affronter ce scénario négatif, et je pense toujours à ce que me disait mon père : « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. » Je regardais le président du Conseil européen s’exprimer à la tribune. Au moment où il avait évoqué son père, ses yeux furent parcourus d’un fugitif voile de timidité, qui ne dura qu’un instant. Il esquissa un sourire, le sourire d’un homme adulte qui évoque son père en public, avec ce que cela peut avoir de pudeur, de respect et de piété filiale, et je ne pus m’empêcher de songer à mon père, à mon propre père, Jean-Yves Detrez, qui avait été commissaire européen dans le passé. Depuis que j’avais appris la victoire du « Leave » au référendum britannique, je ne cessais de penser à ce qu’il devait ressentir. Son monde, le monde qu’il avait toujours connu, était en train de vaciller. Les crises s’accumulaient en Europe, les populismes montaient partout inexorablement. L’humanisme, que mon père avait toujours défendu avec zèle, semblait plus mal en point que jamais. Le Brexit n’était que la dernière manifestation, la plus spectaculaire, la plus désagréablement inattendue, de ce dépérissement délétère.
Jusqu’à quel point peut-on oublier quelque chose qui nous est arrivé ? Je ne me serais peut-être jamais posé la question, si, quelques mois plus tard, je n’avais retrouvé une photo compromettante dans mon téléphone. C’était dans un Thalys, j’avais assisté à une réunion de prospective à Paris dans la matinée, et je revenais à Bruxelles le soir même. J’avais fait l’aller-retour dans la journée. J’étais fatigué, la journée avait été longue. Je me laissais bercer par le train. Calé au fond de mon siège, je faisais défiler distraitement du doigt les images de mon téléphone, quand je suis tombé par hasard sur la photo d’une jeune femme à moitié dénudée. La photo, presque floue, avait été prise l’été précédent dans une chambre d’hôtel pendant que je participais à une retraite de prospective à Hartwell House, près de Londres. Je ne me souvenais plus des circonstances exactes dans lesquelles la photo avait été prise. Je me souvenais seulement d’avoir passé la fin de la soirée avec cette jeune femme et d’avoir emprunté les escaliers majestueux d’Hartwell House avec elle très tard dans la nuit, mais je ne me souvenais plus ensuite de ce qui s’était passé, ou plutôt, à partir d’un certain point, mes souvenirs se dissipaient dans les brumes d’une fin de soirée trop arrosée. Nul doute pourtant que c’était bien dans une chambre d’hôtel de la résidence d’Hartwell House que la photo avait été prise, et par qui d’autre que moi puisque c’était dans mon propre téléphone que je venais d’en retrouver la trace, à ma grande surprise et à ma grande gêne. Je ne gardais pourtant aucun souvenir qu’il s’était passé quelque chose d’intime avec cette jeune femme cette nuit-là, même si la photo semblait apporter un démenti visuel au témoignage défaillant de ma mémoire. Il y avait, à l’évidence, une contradiction entre ce que me disaient mes souvenirs et ce que montrait la photo.
Depuis plusieurs années, mon ami et collègue Peter Atkins organisait les Rencontres d’Hartwell House, des retraites de prospective, où les participants, responsables politiques, analystes et experts internationaux, se réunissent pendant une semaine dans le cadre somptueux du château d’Hartwell pour imaginer l’avenir ensemble. L’avenir, pour moi, qui le côtoyais au quotidien dans le cadre de mes activités à la Commission européenne, était une notion parfaitement abstraite, que j’étais capable de modéliser et de faire parler avec des chiffres. Mais si, dans ma vie professionnelle, j’avais une maîtrise incontestable de l’avenir, je me rendais compte que, depuis quelque temps, je ne maîtrisais plus rien dans ma vie privée. Mon mariage avec Diane était en train de sombrer, nous étions entrés dans une crise conjugale dont je ne voyais plus l’issue. L’avenir, pour moi, était devenu irrémédiablement opaque. Je ne disposais pas des outils appropriés pour imaginer ce que nous allions devenir. Moi qui me pensais si performant dans l’exercice de mes fonctions, j’étais complètement démuni dans la conduite de mon histoire d’amour avec Diane. À croire que la prospective ne nous est d’aucun secours dans les affaires de cœur — ou qu’en amour, il n’y a pas de méthode.
Lorsque, dans les années 1990, j’ai commencé à m’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, j’ai très vite compris qu’il y avait une différence abyssale entre deux notions qui peuvent paraître voisines, voire similaires, mais qui ne sont pas de même nature, l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, qui est au cœur de mon activité professionnelle, relève d’une discipline à part entière, au même titre que les statistiques ou la démographie, avec son ensemble de techniques et d’outils méthodologiques spécifiques. Lorsqu’elle est pratiquée dans les règles de l’art, la prospective permet de repérer les principales métamorphoses qui couvent à bas bruit dans la société avant qu’elles ne s’expriment au grand jour, ce qui nous permet d’anticiper les grandes évolutions à venir. Alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. C’est alors à une boule de cristal ou aux cartes du tarot qu’il faut avoir recours pour lire l’avenir. Mais a-t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent. Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
À l’été 2016, j’ai assisté à la retraite de prospective organisée par mon ami Peter Atkins à Hartwell House. L’avenir, durant ces quelques jours, fut au centre de toutes nos attentions. Nous l’entourions de nos sollicitudes expertes. Nous le sondions, par petits groupes, autour de tables de réunion recouvertes de feutrine verte. Nous l’auscultions, avec d’infinies précautions, pour construire, sous forme de scénarios exploratoires, des représentations de différents futurs possibles. Je connaissais Peter Atkins depuis toujours, cela faisait près de vingt ans que nous hantions ensemble les terras incognitas de la prospective stratégique et que nous explorions ses dernières steppes indéfrichées. Au début des années 2000, Peter avait rejoint à Londres l’équipe du Government Chief Scientific Adviser, qui conseille le Premier ministre britannique sur les questions de technologie. Il avait été chargé de créer la première cellule de prospective stratégique au sein de cette agence gouvernementale. C’est ainsi, sur le tas, que Peter s’était formé aux techniques les plus sophistiquées de la discipline et qu’il avait fait la connaissance de la plupart des hommes politiques, responsables militaires et hauts fonctionnaires qui travaillent dans le domaine en Angleterre. Ensuite, des experts étrangers, qui envisageaient de créer leur propre cellule de prospective dans leur pays, étaient venus faire des voyages d’études à Londres pour voir comment ils procédaient, et c’est ainsi que Peter était devenu une personnalité incontournable dans le petit monde très fermé de la prospective stratégique. En 2011, Peter avait quitté son poste dans la haute administration britannique pour s’établir à son propre compte, et il avait fondé l’association des Rencontres d’Hartwell House. L’événement phare de l’association était la retraite stratégique estivale. Dès la première session, Peter avait instauré l’idée originale du live challenge. Le principe était d’avoir chaque année un défi à relever en temps réel, un sujet d’intérêt général sur lequel tous les participants pourraient travailler pendant les cinq jours de la retraite. En 2016, les Rencontres d’Hartwell House s’étaient tenues début juillet, soit seulement une dizaine de jours après le référendum sur le Brexit.
Le lundi 4 juillet 2016, j’ai pris le train à Bruxelles aux premières heures pour rejoindre Londres. J’avais rendez-vous à la gare du Midi avec mon ami Viswanathan Ajit Pai, qui travaille avec moi à la Commission européenne. Viswanathan était lui aussi de la partie pour Hartwell House et nous avions décidé de faire le voyage ensemble. Dans l’Eurostar, nous nous étions installés dans un carré de sièges vides et nous avions pris nos aises, déployant nos journaux et posant nos ordinateurs sur les tablettes. Viswanathan, confortablement installé au fond de son siège, avait ouvert le Financial Times, dont il tournait précautionneusement les pages saumonées dans un froissement feutré de papier journal, délicat murmure matinal bientôt voué à disparaître avec le déclin annoncé des journaux papier. Peu après le départ, un très bon petit déjeuner nous avait été servi à la place. Viswanathan était contrarié comme moi par le résultat du référendum britannique, mais il ne semblait pas disposé à se laisser abattre. Au contraire, appréciant le petit déjeuner, se régalant des viennoiseries et des yaourts aux fruits (le sien et le mien, que je lui avais cédé bien volontiers), il se lança plutôt dans un vibrant hommage rétrospectif de l’Angleterre qu’il avait connue pendant ses années d’études à Cambridge au début des années 1990. Tu sais, à l’époque, c’était vraiment un environnement très stimulant, disait-il, une ambiance de libre pensée, de curiosité intellectuelle, on parlait de new internationalism. À ce moment-là, la Grande-Bretagne était ouverte sur les autres cultures. C’était le moment où on commençait à bien manger en Angleterre, avec de bons vins, des fromages affinés, de superbes huiles d’olive. La société anglaise respirait différemment, il y avait une ouverture extraordinaire sur le monde. Selon Viswanathan, cela avait commencé à se dégrader à partir du début des années 2000, et la crise financière de 2008 n’avait rien arrangé. À ce début de récession s’étaient greffés une rhétorique anti-migrants et le déchaînement de la presse populaire contre l’Europe. Si on ajoute à cela beaucoup de cynisme et deux ou trois apprentis sorciers, il ne fallait pas chercher beaucoup plus loin les raisons du Brexit, selon Viswanathan (et il finit pensivement mon yaourt à la cerise en jetant un coup d’œil par la vitre du train). »

Extraits
« Mais, une fois dans la place, Scott Adams, avec son esprit pervers, n’avait pu s’empêcher de rendre public le différend avec Peter et de laisser entendre à l’assistance qu’il se désolidarisait de la méthode qu’il était obligé de présenter. C’est donc avec une ironie grinçante qu’il nous passa en revue les quatre étapes de la méthode d’Hartwell House, qu’il énuméra avec dédain, scoping, ordering, implications, integrating futures , comme s’il s’agissait de quatre vieux tracteurs antédiluviens, avec lesquels nous serions bien avancés pour explorer les champs si fertiles de la prospective stratégique, telle que lui la concevait. » p. 50

« Parfois, j’ai l’impression que si quelqu’un nous observait de l’extérieur et nous entendait émettre nos hypothèses, il pourrait vraiment se demander : « Mais qu’est-ce qu’ils ont fumé, ces gars-là ? » L’exemple le plus célèbre, ajouta-t-il, tandis que nous pénétrions dans l’hôtel, c’est la scène de Richard III , tu sais, la scène où Richard se tourne vers Lady Anne, la femme de son frère, pour lui dire qu’il est amoureux d’elle, alors qu’il vient de tuer son frère. Il s’arrêta dans le hall pour me mimer la scène (il s’était donné le rôle de Richard et s’adressait à moi comme si j’étais Lady Anne). Non seulement, il lui avoue que c’est lui qui a tué son frère, mais en plus il lui dit qu’il veut l’épouser ! s’écria-t-il. Nous étions debout l’un en face de l’autre dans le hall de l’hôtel. Ce n’est pas du tout vraisemblable évidemment, et pourtant le spectateur adhère, la scène a suffisamment de puissance et de force dramatique pour que le spectateur suspende son jugement critique à propos de l’invraisemblance de la situation. » p. 61

« J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable. Il y a toujours ce dernier seuil symbolique à franchir, qui nous fait passer d’un état d’attente heureuse au dénouement attendu, quand les mains se rejoignent et que les lèvres s’unissent. Et c’est d’ailleurs peut-être le fait que cette attente soit si souvent heureuse qui explique que, tant de fois, pour ma part, je n’aie jamais été plus loin. Comme si c’était dans la félicité de la promesse que j’avais vécu mes plus belles heures d’amour. » p. 76-77

« En moins de vingt ans, Pierre De Groef, qui était issu d’un milieu modeste (son père était menuisier du côté de la rue Borrens à Ixelles), était devenu un architecte à la mode, un citoyen cossu, un bourgeois installé: moustache, costume en flanelle, gilet et montre à gousset, large cravate à pois, tel qu’il apparaît sur une photo qui a longtemps orné la cuisine de mes parents avenue Émile Duray. À l’époque, le quartier des étangs d’Ixelles, sur lequel il avait jeté son dévolu, se trouvait encore largement à la campagne. Il a eu le flair d’acheter tous les terrains qui voisinaient l’abbaye de la Cambre en pleine restauration après la première guerre mondiale. » p. 95

« La mort d’un homme, parfois, correspond à la fin d’une époque. Stefan Zweig est mort à un des pires moments de l’histoire, quand le ciel était noir en Europe et l’horizon bouché aussi loin que le regard pouvait porter. Témoin direct du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’ait connu le monde, Zweig a vécu l’intrusion violente de la réalité du monde extérieur dans son univers intime comme peu d’intellectuels l’avaient expérimenté avant lui. Il a vu son monde, le monde dont il était familier, un monde de raison, d’art, de raffinement et de culture, disparaître littéralement sous ses yeux, tandis que l’humanisme
sur lequel étaient fondées toutes ses valeurs était balayé par le nazisme. Même si c’est à des événements moins tragiques que mon père a été confronté dans les dernières années de sa vie, je voyais un parallèle entre sa mort et la mort de Zweig. Les dates de leurs morts respectives coïncidaient l’une et l’autre avec l’exact creux d’une vague de l’histoire, quand l’aube espérée après la longue nuit dont parle Zweig dans sa dernière lettre, n’est pas encore venue. En un sens, on pourrait dire que Zweig et mon père sont morts à temps, dans la mesure où ils ont cessé de voir la catastrophe qui les entourait et n’ont pas assisté au désastre qui leur a survécu. » p. 170

« Il y a, dans la vie, des instants décisifs, certaines journées ou certaines heures qu’on ne pourra jamais oublier. Stefan Zweig, dans son livre Sternstunden der Menschheit, parle de certains alignements d’étoiles qui font qu’à des instants précis de l’histoire s’accomplissent des moments d’une grande concentration dramatique qui sont porteurs de destin, où il arrive qu’une décision capitale se condense « en un seul jour, une seule heure et souvent une seule minute ». p. 189

« La pression des compagnies aériennes sur la Commission devenait à chaque heure plus grande pour nous faire rouvrir des routes aériennes dès lundi matin. Les compagnies aériennes accumulaient chaque jour des pertes abyssales, de l’ordre de 150 millions d’euros par jour, et des voix dans le secteur aérien commençaient à s’élever pour dénoncer la pagaille que nous, l’Europe — l’Europe, toujours l’Europe — aurions semée, en appliquant à l’excès le principe de précaution. Était-ce raisonnable de rouvrir des
espaces aériens dès le lendemain matin? Manfred Hübner dit qu’il n’en savait rien, et que de toute manière, ce n’était pas de notre ressort, c’était les directions générales de l’aviation civile des différents pays qui étaient compétentes. À chacun ses dossiers brûlants, à chacun sa cendre volcanique. » p. 198

« Je la regardais, et je pensais que quelque chose arrivait, quelque chose m’arrive, me disais-je. C’est là une singulière vertu de l’amour ou du sentiment amoureux de se rendre compte que ce qui arrive nous arrive à nous-même et à personne d’autre — c’est à moi, à moi que cette chose arrive —, que le regard adressé, le geste esquissé, l’est pour nous et pour nous seul, et le fort sentiment d’élection que cette vérité nous procure nous apporte un intense bien-être qui fait disparaître instantanément tout le reste, la fatigue et les soucis professionnels, les mauvais pressentiments et la hantise. p. 227

À propos de l’auteur
TOUSSAINT-jean-philippe_©Mathieu_ZassoJean-Philippe Toussaint © Photo Mathieu Zasso

Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Prix Médicis 2005 pour Fuir. Prix Décembre 2009 pour La Vérité sur Marie. Il a publié plus de dix romans aux éditions de Minuit, parmi lesquels La Salle de bain (Minuit, 1985), L’Appareil-photo (1989), Fuir (2005), Football (2015), M.M.M.M. (2017) et La clé USB (2019). Il est également essayiste et cinéaste. (Source: Éditions de Minuit). (Source: Éditions de Minuit)

Site internet de l’auteur 
Page Wikipédia de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesemotions #JeanPhilippeToussaint #editionsdeminuit #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2020 #lundiLecture #LundiBlogs #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

La Séparation

de_SEGUIN_la_separation

  RL2020  Logo_premier_roman

 

En deux mots:
Sophia rencontre Adrien. Et même s’il est conservateur et elle hypermoderne, ils s’aiment intensément. Mais les histoires d’amour… on connaît la suite qui nous est ici racontée avec humour et ironie, férocement et parfois crûment. La Séparation est le journal de cette folie amoureuse désormais passée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Fragments d’un discours amoureux

L’amour, un thème qui parfait pour la Saint-Valentin. Et même s’il est surtout question de rupture dans ce premier roman signé Sophia de Séguin, c’est bien l’amour sous toutes ses facettes qui est analysé ici.

Dans L’histoire de ma vie, Casanova écrivait que «rien n’est plus amer que la séparation lorsque l’amour n’a pas diminué de force, et la peine semble bien plus grande que le plaisir qui n’existe plus et dont l’impression est effacée.» Plus de deux siècles plus tard, Sophia de Séguin nous prouve combien cette situation reste actuelle. Dans son journal, dont son éditeur affirme qu’il lui a été révélé par accident, elle cherche à comprendre pourquoi on aime, comment on aime mais aussi pourquoi on aime moins et puis plus du tout. Toutes les variantes de ce curieux sentiment passées à la moulinette dans ce qui est bien davantage un savoureux mélanges de réflexions et d’émotions ressenties qu’un vrai journal. C’est souvent très drôle, même si l’humour s’accompagne de cynisme, à moins que ce ne soit de l’ironie.
Mais s’agissant de la chronique d’un amour, on peut tout au long de ce recueil de pensées, ajouter un tombereau plein d’adjectifs censés définir ce rapport amoureux. Cette analyse est superbe, lucide, folle, absolue, triste, déprimante, désespérée ou au contraire joyeuse, décomplexée, motivante. Tout l’éventail y passe…
Tout commence lorsque Sophia rencontre Adrien. Ouvrons à ce propos une parenthèse pour souligner que les algorithmes des sites de rencontre auraient exclu cette possibilité puisque leurs profils ne correspondaient pas à priori: «Adrien est un type conservateur, type XIXe siècle, intéressé par la Représentation, l’Histoire, la Transmission – des majuscules. Moi je suis bien une fille de mon époque: hypermoderne, fascinée par le langage, les raisons de mon existence, muette, folle, prisonnière d’images.»
Ils vont apprendre à se connaître, se flairer, se toucher, se caresser, s’aimer, ils vont partager leur vie, se voir grandir dans le regard de l’autre. Jusqu’à ce qu’une sorte de fatigue, de lassitude s’installe. Alors Sophia s’interroge, alors Sophia culpabilise. Et croit découvrir que son éducation et en particulier sa mère portait une lourde responsabilité dans cet échec: «Je devinais aisément que ma solitude et mon refus du monde avaient à voir avec elle. Je ne pouvais pas ignorer qu’elle était la raison principale de mon incapacité à aimer. Elle était aussi, j’en étais certaine, responsable pour la duplicité de mon âme, qui me condamnait à me voir toujours faire, à observer le monde sans y être nulle part.» Mais cet épisode, comme bien d’autres dans ce livre, va se conclure par une sentence tout aussi contradictoire que définitive: «Et je suis désormais convaincue que c’est elle, ma glorieuse mère, qui m’a faite géniale.»
Ne vous offusquez pas, amis lecteurs, si les réflexions rassemblées ici partent dans plusieurs directions, souvent opposées. C’est ce qui fait tout le sel du livre et nous confirment qu’il n’y a rien de plus merveilleux et de plus féroce que l’amour. Qu’il n’y a rien de plus compliqué que de vouloir l’expliquer et le comprendre.
Entre le rire et les larmes, entre la fusion et la séparation, il n’y a qu’un espace infime. Et entre la fidélité et l’éternité, que pensez-vous que Sophia de Séguin nous propose?

La séparation
Sophia de Séguin
Éditions Le Tripode
Premier roman
192 p., 16 €
EAN 9782370552204
Paru le 2/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
La Séparation est le récit, tragique et drôle, d’une vie au bord de la rupture.
Après une séparation amoureuse, une femme tient le journal intime de ce qui lui arrive, sans souci de tomber.
Ce texte, qui est la première œuvre publiée de Sophia de Séguin, est extrait d’un journal commencé il y a neuf ans à la suite d’une rupture amoureuse. Son existence ne nous a été révélée que par accident ; l’humour tragique de certaines pages, la beauté crue d’autres nous ont fait espérer qu’elles soient publiées. L’auteur y a consenti, précisant toutefois que ces pensées étaient partiales et, désormais, d’un autre monde.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Cécile Dutheil)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Toute la culture (Marine Stisi)
Untitled Magazine (Mathilde Ciulla)
À voir À lire (Elise Turkovicz)
AOC (Sophie Bernard)
Blog froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog La Viduité

Extraits
« Adrien est un type conservateur, type XIXe siècle, intéressé par la Représentation, l’Histoire, la Transmission – des majuscules. Moi je suis bien une fille de mon époque: hypermoderne, fascinée par le langage, les raisons de mon existence, muette, folle, prisonnière d’images.
J’accorde, sûrement pour m’excuser d’avoir une si mauvaise mémoire, et tellement de paresse, beaucoup trop d’importance à l’oubli, à la faculté d’ignorance après avoir beaucoup lu ou appris. Un genre de résilience. La seule façon d’inventer quelque chose, d’avoir l’âme neuve et pure. » p. 13

« Je savais, et depuis longtemps, que, par sa faute, j’étais timide, silencieuse, et réservée jusqu’à l’autisme. Je devinais aisément que ma solitude et mon refus du monde avaient à voir avec elle. Je ne pouvais pas ignorer qu’elle était la raison principale de mon incapacité à aimer. Elle était aussi, j’en étais certaine, responsable pour la duplicité de mon âme, qui me condamnait à me voir toujours faire, à observer le monde sans y être nulle part. J’avais bien compris pourquoi j’avais tous ces désirs furieux, inarrêtables, de ventre ou de cervelle. Il me fallait bien reconnaitre que mon désir de tout expliquer, de tout comprendre, qui confinait à la folie, venait de cette éducation. Et je suis désormais convaincue que c’est elle, ma glorieuse mère, qui m’a faite géniale. » p. 35

« Joaquim me disait qu’il «était lui-même» avec moi; c’était parce que j’étais éperdument amoureuse, silencieuse, sa petite chatte dévouée; il ne se méfiait de rien, n’en avait rien à faire, était tout à son aise. J’aimais tant Joaquim parce que je n’attendais pas son amour en retour, rien de lui, seulement qu’il accepte le mien, et qu’il me fasse jouir, c’était un contrat, un contrat d’amour univoque, bien établi dès le départ. J’étais, aussi, étrangement confiante avec lui. Les choses étaient bien claires, d’une certitude absolue. Il y avait quelquefois des larmes et de la violence, c’était pour en jouir mieux, lorsque la honte d’être méprisée dépassait quelquefois –c’était rare – le plaisir orgueilleux de demeurer avec ma passion dévorante, cette passion inconnue de lui, dont je lui offrais le spectacle. » p. 89

À propos de l’auteur
Née en 1986, Sophia de Séguin a fait des études de lettres puis appris la programmation informatique à l’école 42, dont elle est désormais l’une des ambassadrices. La Séparation est son premier texte publié. Elle est responsable du volet technique de L’Ovni. (Source: Éditions Le Tripode)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#laseparation #SophiaDeSeguin #editionsletripode #hcdahlem #roman #LitteratureFrancaise #LitteratureFrancaise #amour #litterature #bookstagram #instalivre #bookoftheday #instabook #booklover #livrestagram
#RentréeLittéraire2020 #premierroman #SaintValentin #VendrediLecture

Les imparfaits

YAZBECK_les_imparfaits
img_20190320_190411_5425576142051454004955.jpg  Logo_premier_roman
Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Gamal, ex- grand reporter de guerre et ex-mari, découvre un billet d’avion Londres-Naples au nom de son ami Howard et par la même occasion que ce dernier lui a menti. Le voyage à Positano va être riche de révélations, de nouveaux mensonges, et de remises en cause.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’ami, l’ex-femme, les mensonges

C’est à un savoureux cocktail que nous invite Sandrine Yazbeck en revisitant le trio amoureux. «Les imparfaits» se retrouvent sur la côte amalfitaine pour régler leurs comptes. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises.

À tout seigneur, tout honneur: dans ce roman polyphonique, c’est d’abord Gamal qui prend la parole. Il a été grand reporter de guerre et lauréat du Prix Pulitzer. Aujourd’hui, c’est-à-dire en 2013, il mène une vie d’ermite à Londres – sa femme Clara l’a quittée cinq ans auparavant – passant une grande partie de son temps à lire les journaux et à refaire le monde dans sa bibliothèque avec son fidèle ami Howard. Or, c’est justement à l’issue de l’une de ces revues de presse qu’il découvre un billet d’avion Londres-Naples, assorti d’une réservation d’hôtel à Positano au nom d’Howard. «En n’importe quelle autre circonstance, je n’y aurais pas accordé d’importance. J’ai toujours considéré que si l’un de mes amis mentait, c’était qu’il avait probablement une bonne raison de le faire. Mais cette fois-ci, c’était différent. Dans le mensonge de cette matinée d’hiver, tout m’avait interpellé.»
Car Clara a passé sa jeunesse à Positano et, si elle n’a jamais donné de ses nouvelles depuis son départ, on peut très bien imaginer qu’elle ait eu envie de retrouver ses racines. Et tandis que Gamal se perd en conjectures, Howard arrive à Positano.
C’est à son tour de s’exprimer, alors que le chauffeur de taxi lui inflige sa conduite audacieuse sur les lacets menant à la station balnéaire connue de la côte amalfitaine. «Je n’ai jamais compris les Italiens. Foncièrement, je ne crois pas qu’un Anglais le pourra jamais. Je n’ai jamais compris les femmes non plus. Les femmes … Ne s’aperçoivent-elles vraiment pas quand un homme les aime? C’est pourtant ce qu’elles veulent, qu’un homme les aime… Comment Clara avait-elle pu pendant si longtemps ignorer mes sentiments? Cela me semblait inconcevable.» Désormais, il peut confesser qu’il a attendu que Gamal parte pour une conférence à Berlin pour séduire Clara et faire fi de leur amitié.
Dans ce trio, c’est maintenant à Clara de raconter sa rencontre avec Gamal, ce coup de foudre immédiat et sa déception en constatant qu’il ne voulait pas d’enfants. Mais, avec la conviction qu’elle parviendrait à la faire changer d’avis, elle est restée attachée à lui jusqu’à ce jour où elle apprend qu’elle est malade et qu’elle décide partir pour Positano. Sauf que le témoignage de Clara vient d’un carnet qu’elle a laissé avant de mourir. Un carnet destiné à Gamal, mais que Howard découvre et qui va tout à la fois le réjouir et le désespérer : «Je n’ai pu m’empêcher de me demander tout au long du repas ce qu’auraient été nos vies si nous nous étions laissés aller à un instant de faiblesse lui et moi. En l’embrassant, j’embrassais celui que j’aurais depuis longtemps dû embrasser, je regardais celui que j’aurais dû depuis longtemps regarder, je regardais celui qui, des enfants, lui m’en aurait donné.»
Sandrine Yazbeck a réussi, pour son premier roman, à nous offrir une variation piquante du trio amoureux, en jouant sur différents registres et en enrichissant ainsi la psychologie des protagonistes. Gamal saura-t-il jamais ce que contient le carnet? Howard pourra-t-il se pardonner son manque d’initiative? Les deux hommes pourront-ils continuer à se voir, à refaire le monde ensemble? C’est sur la côte amalfitaine que se trouvent les réponses de ce roman so british dans lequel chacun des protagonistes vit avec sa vérité et dans lequel chacun devra finir par avouer qu’il fait partie de ce club très ouvert, celui des imparfaits.

Les imparfaits
Sandrine Yazbeck
Éditions Albin Michel
Roman
154 p., 15 €
EAN 9782226439062
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Angleterre, à Londres et en Italie, à Positano. On y évoque aussi l’Égypte et plus particulièrement Le Caire.

Quand?
L’action se situe en 2013, avec de nombreux retours en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Londres 2013. Depuis la disparition de sa femme Clara cinq ans plus tôt, Gamal, ancien grand reporter de guerre n’a jamais cherché à la retrouver. Aussi quand il découvre qu’Howard, son meilleur ami, se rend en secret à Positano dont elle est originaire, tout se met à vaciller.
Entre mensonge et trahison, amour, amitié et rivalité, le puzzle d’un trio apparemment parfait s’ouvre sur leurs failles et leurs secrets. À la fois intimiste et ouvert aux grands enjeux du monde, Les imparfaits entrelace les émotions, les relations, les leurres que nous entretenons autant avec ceux que nous croyons connaître qu’avec nous-mêmes.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le Berry Républicain / La Montagne (Blandine Hutin-Mercier)
Blog Le domaine de Squirelito 
Blog À l’ombre du noyer 
Blog Sur la route de Jostein 
Blog Au chapitre 
Blog Jadorelalecture.com 
Blog Un brin de Syboulette 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Londres 2013
Gamal
Adossé au coffre rouillé de ma voiture, je regardais les arbres nus de l’hiver et les filets de tennis de Burton Court qui disparaissaient sous la neige. Le vent glacé qui pénétrait par la porte du garage agitait la carte postale que je tenais encore à la main. Dans le garage, tout était en place tel que je l’avais laissé. Une fine couche cendrée recouvrait la Bentley et les piles de journaux que j’avais entassées contre les murs au cours des années. «Pourquoi donc t’embarrasses-tu de cela? avait demandé Clara. Tu sais que tu ne reviendras jamais les lire.» Comme souvent, elle avait raison. Cela faisait cinq ans que je n’étais pas descendu là, cinq ans déjà que mes jambes arthritiques et déloyales avaient rendu ce périple insurmontable. Mais ce jour-là – comment l’oublier? – on m’avait donné une excellente raison de me surpasser.
Howard venait de quitter ma bibliothèque, comme il le faisait chaque matin à dix heures précises après notre revue de presse, laissant derrière lui une montagne de journaux désordonnés. Je riais encore des déboires ubuesques du président du Conseil italien embourbé dans les méandres du «Rubygate» lorsque j’aperçus, dépassant des pages du magazine Foreign Affairs, un petit avion jaune sur fond bleu, un logo dont la simplicité contrastait avec l’épineuse question de couverture: «Peut-on sauver l’Amérique?» Tirant délicatement sur le feuillet, je vis apparaître une confirmation de voyage: il s’agissait d’un aller-retour Londres-Naples, assorti d’une réservation d’hôtel à Positano au nom d’Howard. Or celui-ci devait partir en convalescence en Floride, comme il m’en rebattait les oreilles depuis des semaines. En n’importe quelle autre circonstance, je n’y aurais pas accordé d’importance. J’ai toujours considéré que si l’un de mes amis mentait, c’était qu’il avait probablement une bonne raison de le faire. Mais cette fois-ci, c’était différent. Dans le mensonge de cette matinée d’hiver, tout m’avait interpellé.
Pourquoi Howard allait-il à Positano en plein mois de janvier alors que son médecin lui avait ordonné de passer les huit prochaines semaines dans un établissement de repos au soleil? À Positano où il pleuvait, faisait froid, où les restaurants et galeries d’art étaient fermés, lui qui ne supportait pas la solitude, alors qu’il n’y avait pas cent personnes à la ronde à cette époque de l’année? À Positano, le village où ma femme, qui s’était volatilisée cinq ans auparavant, avait passé sa jeunesse? Difficile de croire que ce voyage n’ait rien à voir avec elle: Howard ne pouvait pas aller sur la côte amalfitaine fin janvier pour se remettre de la pneumonie qui l’avait laissé exsangue. Alors pourquoi? Se pouvait-il que Clara soit là-bas?
Clara m’avait confié il y a plus de trente ans, quand nous avions emménagé ensemble, la seule photo qu’elle avait conservée de la maison dans laquelle elle avait grandi avec ses cousins. «Je veux garder cette photo, avoir quelque chose de mon enfance. Mais je ne veux pas la voir, tu comprends?» avait-elle expliqué. Elle n’était jamais retournée sur la côte amalfitaine, du moins à ma connaissance, depuis l’accident qui avait coûté la vie à ses parents quand elle était adolescente. Se pouvait-il qu’elle ait renoué avec son passé? Il me fallait en avoir le cœur net. Retrouver la photo, identifier la maison, la localiser sur Google Earth, trouver son adresse, le numéro de téléphone et appeler. Et qui sait? Parler à Clara peut-être…
À contrecœur, je m’étais décidé à braver la volée de marches qui me séparait du garage abritant la Bentley bleue sans âge dans laquelle j’avais enfoui les objets de mon passé. Elle ne pouvait plus rouler et je ne pouvais plus conduire, mais je n’avais jamais pu me résoudre à de moi sur la banquette arrière, de solides reliures de cuir noir aux lettres finement dorées que je commençai à feuilleter, voguant de cliché en cliché. Je cherchais quelque chose qui me mènerait à Positano, quelque chose qui me mènerait à Clara. Je cherchais ce que j’aurais dû chercher il y avait cinq ans quand elle avait disparu.
Naturellement, je trouvai tout sauf la photographie que je convoitais: des portraits de famille jaunis, les épreuves de mes reportages de guerre, les pages à l’encre bleue presque effacée de mes carnets d’enfant et quelques croquis naïfs inspirés par la guerre pour la conquête de l’espace qui commençait. Je forçai à nouveau mes jambes endolories vers le coffre. Fouillant dans ce glorieux désordre en quête de la villa de Clara, écartant pêle-mêle les prix récompensant ma carrière et les pellicules argentiques périmées, je réalisai avec stupeur que non seulement je ne trouvais pas ce fichu cliché, mais qu’aucun de mes albums ni boîtes de souvenirs ne contenait la moindre photo de Clara. Je me rendis compte, avec un certain malaise, que je n’avais jamais ajouté de photo de ma femme à mes effets personnels.
Chassant ces pensées, je saisis un petit volume dont la couverture au cuir desséché craqua entre mes mains. L’ouvrant avec précaution, je tombai en arrêt devant une carte postale de facture récente dont l’état tranchait avec celui des autres objets. Elle représentait un tableau de Magritte, La Trahison des images, ce tableau sur lequel le peintre avait écrit, sous la représentation d’une pipe, «Ceci n’est pas une pipe». Ce tableau avait une signification particulière pour Clara et pour moi, car c’était par une carte postale identique écrite depuis le brouillard d’un champ de guerre que j’avais, à distance, demandé à Clara de m’épouser. Je retournai aussitôt la carte du livre: ce n’était pas la mienne. Au dos de celle que je tenais à la main se trouvait une inscription calligraphiée en arabe, une inscription qui n’avait rien à y faire.
Seule Clara connaissait la signification du tableau de Magritte et l’existence des trésors cachés dans ma Bentley. Seule Clara savait qu’un jour j’y trouverais cette carte. Mais à part moi, seul Howard connaissait l’existence et la signification de la phrase qui y était inscrite. Comment cette inscription et ce tableau de Magritte étaient-ils venus à se rencontrer? Cette carte avait-elle un lien avec la disparition de Clara?
Elle me rappelait celle que mon père passait des heures à entretenir, sous la brise hoquetante de son vieux ventilateur, dans les nuits désormais lointaines du Caire de mon enfance.
Je descendis les marches précautionneusement une à une, alternant le poids de mon corps entre la rampe de l’escalier et la poignée d’une béquille, me demandant comment je ferais pour les remonter. Sans réponse à ma question, je parvins au bas de la dernière marche et repris mon souffle en observant l’aspect lugubre de la pièce. L’air était fétide, irrespirable. Autour de moi, tout était devenu gris. Je pensais aux albums photo qui peuplaient le coffre de ma voiture et à tous les objets que j’y avais laissés sans m’être jamais retourné. Reprenant ma béquille en main, je me dirigeais lentement vers eux avec le sentiment latent que quelque chose de désagréable m’y attendait. À ma grande surprise, le coffre était déjà ouvert. J’en dépoussiérais le contenu à l’aide du chiffon que j’y trouvai, retardant d’autant le moment où il me faudrait regarder. Je disposais ensuite les albums à côté jours à la main. Je pensais à Clara. Je me remémorais notre promenade, ici même, le matin de sa disparition. Burton Court était alors verdoyant et rempli de cris d’enfants tout à l’ivresse de l’été et des grandes vacances qui approchaient. Clara et moi riions de nos pas mal assurés, évoquant le temps où nous pouvions, nous aussi, frapper vigoureusement dans les balles de tennis qui rebondissaient sur les cours d’à côté. Je revoyais Clara s’appuyer sur mon bras en refermant les pans brodés de sa gabardine, le chignon défait qui lui donnait des allures de jeune fille, les mèches avec le temps devenues gris clair s’échappant sur sa nuque fragile. Ses yeux vifs dont je ne me rappelais plus exactement la couleur, sa silhouette de ballerine et puis une vaste demeure, la sienne, la mienne, le soir même, vide. Du gris… De la pluie. Du vent. Et tout à coup tant d’espace. Le visage fermé de notre employée de maison qui, d’un geste las et rancunier, avait pris mon manteau trempé par l’orage ce soir-là. Ses lèvres pincées, plus aigries qu’à l’ordinaire, qui m’avaient annoncé, glaciales, que Clara était partie et qu’elle ne reviendrait jamais. Elle avait présenté sa démission dans la foulée, précisant, comme si besoin était, qu’elle avait un effet immédiat.
Après trente ans de mariage, Clara était partie sans un mot et sans laisser d’adresse. Un jour, il y a cinq ans, elle m’avait quitté. Et il semblait qu’Howard, mon meilleur ami, en savait plus qu’il ne le disait. »

Extrait
« Je n’ai pu m’empêcher de me demander tout au long du repas ce qu’auraient été nos vies si nous nous étions laissés aller à un instant de faiblesse lui et moi. En l’embrassant, j’embrassais celui que j’aurais depuis longtemps dû embrasser, je regardais celui que j’aurais dû depuis longtemps regarder, je regardais celui qui, des enfants, lui m’en aurait donné. »

À propos de l’auteur
Ancienne avocate internationale, Sandrine Yazbeck a vécu 7 ans à Londres avant de
s’installer à Boston. Père libanais, mère française, mari irlandais, deux jeunes enfants, elle a décidé de se consacrer à l’écriture à 40 ans. Les imparfaits est son premier roman. (Source : Éditions Albin Michel)

Site internet de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#sandrineyazbeck #lesimparfaits #editionsalbinmichel #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #PrixOrangeduLivre2019
#MardiConseil

Comment t’écrire adieu

ARNAUD_comment_tecrire_adieu
Logo_premier_roman

En deux mots:
Quand elle se retrouve seule, Juliette essaie de se réfugier dans les mots et dans la musique. Égrenant la bande-son de sa vie, de Françoise Hardy à Springsteen, elle va nous raconter son histoire d’amour, la déchirure et la tentative de reconstruction. Original et musical.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La playlist de la séparation

Dans un premier roman étonnant, Juliette Arnaud raconte comment elle s’est retrouvée seule la quarantaine passée. Et comment sa vie a toujours été accompagnée par la musique. Jusqu’à l’obsession.

Une lecture rapide de ce premier roman pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un collage de critiques musicales, d’analyse des chansons qui ont marqué la vie de Juliette. Mais ce premier roman est bien plus que ça, il raconte comment la musique a accompagné une vie, comment les chansons ont construit un imaginaire et combien elles mettent en relief les sentiments, les émotions.
Si chacun d’entre nous s’amusait à dresser une liste des titres qui l’ont marqué depuis l’enfance, j’imagine combien cette dernière raconterait un parcours, des expériences, des amours, des douleurs aussi. «La chanson m’attendait, les chansons nous attendent tous.»
Juliette se retrouve seule. Enfin, pas tout à fait, parce qu’elle a son chat, fidèle lui. R. a choisi de s’enfuir. On serait censé de d’écrire comme le font souvent les hommes, sans une explication. Sans dire adieu. Du coup, elle va s’en charger. Elle va écrire son adieu, rembobiner le film et nous dire comment tout a commencé, comment cinquante fois leur histoire a failli finir et comment cinquante fois, ils se sont retrouvés. Parce que, comme le chante Françoise Hardy, elle aimerait comprendre: «Tu as mis à l’indEX / Nos nuits blanches, nos matins gris-bleu / Mais pour moi une EXplication vaudrait mieux.»
Après Françoise Hardy, défileront dans un bel éclectisme Selena Gomez, George Harrison, Mireille et Jean Sablon, Étienne Daho et tous les autres que vous retrouverez dans la playlist ci-dessous. EXplication de texte mais aussi des mélodies qui vous entrainent que la romancière accompagne souvent de parenthèses – et quelquefois de parenthèse dans la parenthèse – pour nous dire son état d’esprit.
« C’est quand qu’on arrête d’écrire des chansons d’Amour? Tout n’a-t-il pas déjà été dit? Sur tous les tons? Chanté? Chuchoté? Hurlé? Scandé? Psalmodié? Eh ben, on n’arrête pas. On s’entête. Tout ça me va très bien, je suis entêtée de nature. Avec un terrain addictif à livrer ma tronche à la neurobiologie après ma mort. »
Cette manière de dire sa vie à travers la musique, à travers des paroles qui touchent font l’originalité de ce premier roman en même temps qu’elle en marque les limites. Car sans les références, sans le bruit et la fureur que véhiculent certains morceaux, il est quelquefois difficile de suivre.
Mais il n’en reste pas moins une écriture, une originalité que l’on prendra plaisir à suivre. Ce livre n’est pas un adieu, mais un au revoir.

Playlist
Comment te dire adieu, Françoise Hardy (1968)
Love You Like a Love Song, Selena Gomez and the Scene (2011)
Isn’t It a Pity ? George Harrison (1970)
Puisque vous partez en voyage, Mireille et Jean Sablon (1936)
Les Voyages immobiles, Étienne Daho (1991)
Delilah, Florence and the Machine (2015)
Give Him a Great Big Kiss, The Shangri-Las (1965)
Secret Garden, Bruce Springsteen (1995)
Dreams, Fleetwood Mac (1977)
You’re So Vain, Carly Simon (1972)
Mess Is Mine, Vance Joy (2014)
Gnossiennes 1, 2, 3 et Gymnopédie 1, Erik Satie (1893 et 1888)
Here You Come Again, Dolly Parton (1977)
… et, I Ain’t Mad at Cha, Tupac Shakur (1996)

Comment t’écrire adieu
Juliette Arnaud
Éditions Belfond
Roman
144 p., 17 €
EAN : 9782714479938
Paru le 6 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule en France, de Saint-Étienne à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai l’intuition que les chansons nous attendent. J’ai toujours aimé Comment te dire adieu. Il aura fallu R. et sa fugue finale, sans annonce, sans explication, mais blindée de fausseté, pour que je l’entende. La chanson m’attendait, les chansons nous attendent tous. »
À 45 ans, Juliette se retrouve face à elle-même, avec le cœur déchiré et l’envie de rire de tout. Elle se repasse alors les 14 titres de sa bande originale, d’Étienne Daho à Dolly Parton, sans oublier Bruce Springsteen, 14 pop songs qu’elle a écoutées religieusement et dont elle connaît les paroles par cœur. Pourquoi sa vie chante-t-elle tout à coup si faux? Qu’est-ce qui a mal tourné? Elle a pourtant suivi à la lettre ce que les refrains suggéraient. Elle a scrupuleusement appliqué les adages de chacun des couplets.
À défaut de réponse, puisque R. est parti sans un mot, Juliette va s’y coller, à écrire adieu. Elle essaiera d’être drôle et elle sera sincère, pour comprendre, peut-être, que tout ce qui mène à la fin d’une histoire d’amour, on le porte en soi.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Cécilia Lacour)
Actualitté (Clémence Holstein)
Blog Baz’Art
Blog Moka – Au milieu des livres
Blog Chronicroqueuse de livres
Blog Les paroles s’envolent 

Les premières pages du livre
« J’ai l’intuition que les chansons nous attendent.
J’ai toujours aimé Comment te dire adieu.
La batterie d’abord, le piano aussi agaçant qu’une comptine enfantine, et puis la voix chantée et digne de Françoise Hardy que les trompettes moquent un peu. Quand elle parle et ne chante plus aussi, avec comme une nuance de vocodeur, les violons pour sentimentaliser l’affaire.
J’ai admiré Gainsbourg et ce modèle parfait d’allitération en EX, presque aussi parfait techniquement que celui en INGUE/ANG de Comme un boomerang.
Oui, je l’ai toujours beaucoup aimé et admiré.
Il aura fallu R. et sa fugue finale, sans annonce, sans EXplication, mais blindée de fausseté, pour que je l’entende.
La chanson m’attendait, les chansons nous attendent tous.
Plus de deux années de liaison, plus de huit saisons, et pas d’adieu. C’est la première réflexion que je me suis faite.
Il ne m’a pas dit adieu.
Il ne l’a pas jugé utile. C’est son droit, j’imagine, comme c’est le mien d’attraper, au hasard d’une lecture, le vade-mecum de Montherlant quand il fait dire à l’un de ses personnages, Costal : « Apprends qu’un écrivain a toujours le dernier mot. »
«Comment te dire adieu»: je vais m’y coller.
Que veux-tu, R.! J’ai Costal de mon côté et puis, j’ai été élevée comme ça, la politesse, tout ça tout ça.
Je viens seulement de piger, après des décennies à l’aimer et à l’écouter, cette chanson, que le mot important n’est pas «adieu», c’est «dire».
Et crois-moi, mon pauvre, je vais dire.
Parenthèse nécessaire: cons de chats/pitoyables humains
«I don’t wanna play in your yard / If you can’t be good to me», H. W. Petrie, 1894.
C’est pas compliqué, non?
C’est pas compliqué comme une chanson de gosses, avec un qui dit à l’autre : «Moi, je viens plus jouer dans ta cour si tu ne peux pas être gentil avec moi.»
Cette base-là, cette petite idée enfantine, à être appliquée, nous sauverait les miches à nous, adultes.
Et puis, il y a les chats. Et certains humains.
Et moi qui ai vu, il y a longtemps, à la télé, un reportage dans un pays de très grand froid et de glace, où une femme s’était mis en tête d’apprivoiser un chat sauvage.
Elle posait de la nourriture pour lui devant sa maison.
Il venait depuis des mois, petit à petit elle s’approchait, mais à chaque avancée de main décisive, celle qui permettra d’enfin toucher la fourrure, le chat sauvage à moitié éborgné et crasseux lui crachait dessus, à la dame.
Alors elle retirait vivement sa main, regardait la caméra en riant d’elle, de lui, d’eux deux, je suppose, et recommençait invariablement.
Elle, la dame du pays froid: «C’est pas grave, c’est normal, c’est un chat, c’est sa nature…», etc., jusqu’à la nausée, mais je vous (nous) épargne toutes ses considérations biologiques/psychologiques/angéliques.
Lui, le chat: «Bah oui. Personne n’a dit que je devais quelque chose en échange. C’est pas moi qui lui ai demandé, à cette conne. Qu’elle baise la trace de mes pieds divins et ça va bien.»
Je suis la dame, R. est le chat.
Parenthèse fermée »

Extraits
«Tu as mis à l’indEX / Nos nuits blanches, nos matins gris-bleu / Mais pour moi une EXplication vaudrait mieux.»
Les gens qui se quittent se le disent. Ils donnent une EXplication.
La plupart du temps, je le sais bien, ceux qui partent tâtonnent autour de la vérité.
Tâtonnent seulement parce que : la lâcheté, la fatigue, le désir de ne pas faire plus de mal.
Je me souviens d’une fois où il m’a semblé être au plus proche de la vérité en disant à un homme : «Je ne t’aime plus.» C’était tout à fait vrai puisque ça contenait «je t’ai aimé».
Je me souviens de son visage à ce moment-là : tout espoir s’est évanoui d’un seul coup. J’ai failli revenir là-dessus, tenter de dire quelque chose pour amoindrir le choc, mais j’ai tenu bon. Et il est parti.
R. m’a quittée une bonne cinquantaine de fois, sans exagération, entre le début et la fin de notre liaison. »

« C’est quand qu’on arrête d’écrire des chansons d’Amour?
Tout n’a-t-il pas déjà été dit? Sur tous les tons?
Chanté? Chuchoté? Hurlé? Scandé? Psalmodié?
Eh ben, on n’arrête pas. On s’entête.
Tout ça me va très bien, je suis entêtée de nature. Avec un terrain addictif à livrer ma tronche à la neurobiologie après ma mort.
On s’entête, et même, parce qu’on n’est ni idiot ni ignorant, on le dit au début de la chanson: « Tout a été dit et fait / Toutes les belles pensées ont déjà été chantées. » »

À propos de l’auteur
Juliette Arnaud est comédienne, dramaturge et chroniqueuse sur France Inter. Par ailleurs, elle danse comme une Allemande, entretient une relation névrotique avec ses cheveux et s’est fait tatouer en souvenir de son chien, Gros. Comment t’écrire adieu est son premier roman. (Source : Éditions Belfond)

Page Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

 

Mes livres sur Babelio.com
Focus Littérature
50 chroniques de livre
Badge Critiques à la Une
Challenge NetGalley France 2018
Badge Lecteur professionnel

Tags:
#commenttecrireadieu #juliettearnaud #editionsbelfond #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #primoroman #premierroman #NetGalleyFrance #lundiLecture