L’énigme de la Chambre 622

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  RL2020

 

En deux mots:
Un meurtre a été commis dans la chambre 622 du palace de Verbier durant le Grand week-end organisé par une grande banque suisse. Des années plus tard l’énigme reste entière, mais une cliente de l’hôtel va encourager l’écrivain venu en pèlerinage dans cet endroit chéri par son éditeur décédé à reprendre l’enquête.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éditeur, l’écrivain et le banquier

Joël Dicker a réussi avec L’énigme de la chambre 622 l’exploit de raconter quatre histoires en une. Un meurtre mystérieux, un hommage à Bernard de Fallois, l’enquête d’un écrivain et de son acolyte et l’hommage d’un fils à son père.

Une fois n’est pas coutume, je me permets de commencer cette chronique par un souvenir personnel qui remonte à l’automne 1997. À l’occasion de la parution du roman Une affaire d’honneur, Vladimir Dimitrijevic, fondateur de la maison d’édition L’Age D’homme avait organisé une rencontre avec l’auteur Hubert Monteilhet et Bernard de Fallois, coéditeur de l’ouvrage. J’ai donc eu l’honneur et le privilège de rencontrer quelques années avant Joël Dicker ses deux éditeurs successifs. Vladimir Dimitrijevic qui a accepté de publier son premier roman Le dernier jour de nos pères avant de mourir en voiture et Bernard de Fallois qui le publiera finalement, non sans avoir renâclé. Cette entrée en matière pour confirmer la personnalité et les qualités d’un homme exceptionnel, pour souligner combien l’hommage rendu par Joël Dicker à son éditeur dans les premières lignes de L’énigme de la chambre 622 est sincère et émouvant: «Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout. Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui. On m’appelait l’écrivain, grâce à lui. On me lisait, grâce à lui. Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier.»
Bien entendu, l’hommage à cet homme disparu le 2 janvier 2018, n’est que l’une des pièces du puzzle savamment construit par l’écrivain genevois et qui, livre après livre, entraîne son lecteur dans des récits qui, comme des strates géologiques, se superposent et finissent par constituer un ensemble aux teintes et aux couleurs variées. Voilà donc un écrivain qui se brouille avec sa nouvelle conquête parce qu’il la délaisse au profit du livre qui l’accapare et qui décide de partir pour Verbier découvrir enfin ce palace que son éditeur voulait lui faire connaître. Là-bas il fait la rencontre d’une charmante voisine, qui rêve de le seconder dans l’écriture de son prochain livre. Elle a même l’idée de départ, en découvrant la mystérieuse absence de chambre 622 dans ce palace. D’autant que Scarlett – un prénom qui est aussi un hommage à Bernard de Fallois qui aimait Autant en emporte le vent – va découvrir que c’est parce qu’un meurtre a été commis dans cette suite qu’elle a été rebaptisée 621 bis. L’écrivain (c’est ainsi que sa nouvelle équipière va désormais l’appeler) va donc, au lieu de profiter du calme de la station, s’atteler à son nouveau livre en espérant résoudre cette énigme. Entre Verbier et Genève, il part avec sa charmante coéquipière à la rencontre des témoins, interroger les proches, les policiers chargés de l’enquête et faire partager au lecteur le résultat de leurs investigations.
Nous voici de retour quelques années plus tôt, au moment où se prépare comme chaque année le «Grand week-end» organisé par la Banque Ebezner et durant laquelle vont se jouer plusieurs drames, dont ce meurtre non élucidé. Il y a là tous les employés de la prestigieuse banque genevoise, à commencer par Macaire Ebezner, qui devrait être nommé directeur, même si les règlements de succession ne sont plus uniquement héréditaires. Ce qui aiguise les appétits et les rivalités, d’autant que l’amour vient se mêler aux luttes de pouvoir. Anastasia, la femme de Macaire a une liaison avec son principal rival, Lev Levovitch dont l’ascension fulgurante ne laisse pas d’étonner. Pour lui aussi, ce rendez-vous de Verbier revêt une importance capitale. Le ballet qui se joue autour d’eux est machiavélique, chacun essayant de tirer les ficelles d’un jeu dont on découvrira combien il a été biaisé dès le départ.
Les amateurs d’énigme à tiroir seront ravis. Mais ce qui fait le sel de ce roman très dense, c’est l’histoire de Sol et Lev Levovitch, émigrés arrivés miséreux en Suisse et qui vont, à force de travail, tenter de grimper les échelons et de s’intégrer dans le pays qui les a accueilli. Sol espère réussir une carrière de comédien, mais ses tournées achèvent de le ruiner. Il accepte alors une place au Palace de Verbier où il parviendra aussi à faire embaucher son fils, avec l’idée fixe de la faire réussir là où lui a échoué.
Roman de la transmission et de l’héritage, L’énigme de la chambre 622 est aussi le plus personnel de Joël Dicker dont la famille fuyant le nazisme est arrivée en 1942 à Genève et franchir à la fois les difficultés liées à leur statut de réfugié et l’antisémitisme bien installé au bout du lac. Depuis La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert «l’écrivain» a indéniablement gagné en assurance sans pour autant oublier de poser un regard d’enfant sur le monde. Cela en agacera certains, moi je me régale !

L’énigme de la chambre 622
Joël Dicker
Éditions de Fallois
Roman
576 p., 23 €
EAN : 9791032102381
Paru le 27/05/2020

Où?
Le roman se déroule en Suisse, principalement à Genève et Verbier, mais on y passe par Martigny et Le Châble, dans quelques capitales européennes et à Corfou.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière dans les histoires familiales des protagonistes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une nuit de décembre, un meurtre a lieu au Palace de Verbier, dans les Alpes suisses. L’enquête de police n’aboutira jamais.
Des années plus tard, au début de l’été 2018, lorsqu’un écrivain se rend dans ce même hôtel pour y passer des vacances, il est loin d’imaginer qu’il va se retrouver plongé dans cette affaire.
Que s’est-il passé dans la chambre 622 du Palace de Verbier?
Avec la précision d’un maître horloger suisse, Joël Dicker nous emmène enfin au cœur de sa ville natale au fil de ce roman diabolique et époustouflant, sur fond de triangle amoureux, jeux de pouvoir, coups bas, trahisons et jalousies, dans une Suisse pas si tranquille que ça.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
L’Illustré (Didier Dana – entretien avec l’auteur)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff Arman)
Les Échos week-end (Thierry Gandillot)
Journal de Québec (Marie-France Bornais)
Cosmopolitan 
Culturellement vôtre (Lucia Piciullina)
Blog L’Apostrophée 

À l’occasion de la sortie de son nouveau roman Joël Dicker dévoile les livres de sa vie. © Production Cosmopolitan

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour du meurtre
(Dimanche 16 décembre)
Il était 6 heures 30 du matin. Le Palace de Verbier était plongé dans l’obscurité. Dehors, il faisait encore nuit noire et il neigeait abondamment.
Au sixième étage, les portes de l’ascenseur de service s’ouvrirent. Un employé de l’hôtel apparut avec un plateau de petit-déjeuner et se dirigea vers la chambre 622.
En y arrivant, il se rendit compte que la porte était entrouverte. De la lumière filtrait par l’interstice. Il s’annonça, mais n’obtint aucune réponse. Il prit finalement la liberté d’entrer, supposant que la porte avait été ouverte à son intention. Ce qu’il découvrit lui arracha un hurlement. Il s’enfuit pour aller alerter ses collègues et appeler les secours.
À mesure que la nouvelle se propagea à travers le Palace, les lumières s’allumèrent à tous les étages.
Un cadavre gisait sur la moquette de la chambre 622.

Chapitre 1.
Coup de foudre
Au début de l’été 2018, lorsque je me rendis au Palace de Verbier, un hôtel prestigieux des Alpes suisses, j’étais loin d’imaginer que j’allais consacrer mes vacances à élucider un crime commis dans l’établissement bien des années auparavant.
Ce séjour était censé m’offrir une pause bienvenue après deux petits cataclysmes personnels survenus dans ma vie. Mais avant de vous raconter ce qui se passa cet été-là, il me faut d’abord revenir sur ce qui fut à l’origine de toute cette histoire: la mort de mon éditeur, Bernard de Fallois.
Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout.
Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui.
On m’appelait l’écrivain, grâce à lui.
On me lisait, grâce à lui.
Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier. Bernard, sous ses airs d’élégant patriarche, avait été l’une des personnalités majeures de l’édition française. Pour moi, il avait été un maître et surtout, malgré les soixante ans qui nous séparaient, un grand ami.
Bernard était décédé au mois de janvier 2018, dans sa quatre-vingt-douzième année, et j’avais réagi à sa mort comme l’aurait fait n’importe quel écrivain : en me mettant à écrire un livre sur lui. Je m’y étais lancé corps et âme, enfermé dans le bureau de mon appartement du 13 avenue Alfred-Bertrand, dans le quartier de Champel, à Genève.
Comme toujours en période d’écriture, la seule présence humaine que je tolérais était celle de Denise, mon assistante. Denise était la bonne fée qui veillait sur moi. Éternellement de bonne humeur, elle organisait mon agenda, triait et classait le courrier des lecteurs, relisait et corrigeait ce que j’avais écrit. Accessoirement, elle remplissait mon frigidaire et m’approvisionnait en café. Enfin, elle s’attribuait des fonctions de médecin de bord, débarquant dans mon bureau, comme si elle montait sur un navire après une interminable traversée, et me prodiguait des conseils de santé.
— Sortez d’ici ! ordonnait-elle gentiment. Allez faire un tour dans le parc pour vous aérer l’esprit. Ça fait des heures que vous êtes enfermé !
— Je suis déjà allé courir tôt ce matin, lui rappelais-je.
— Vous devez vous oxygéner le cerveau à intervalles réguliers ! insistait-elle.
C’était presque un rituel quotidien : j’obtempérais et je sortais sur le balcon du bureau. Je m’emplissais les poumons de quelques bouffées de l’air frais de février, puis, la défiant d’un regard amusé, j’allumais une cigarette. Elle protestait et me disait, d’un ton consterné :
— Vous savez, Joël, je ne viderai pas votre cendrier. Comme ça, vous vous rendrez compte de ce que vous fumez.
Tous les jours, je m’astreignais à la routine monacale qui était la mienne en phase d’écriture et qui se décomposait en trois étapes indispensables : me lever à l’aube, faire un jogging et écrire jusqu’au soir. C’est donc indirectement grâce à ce livre que je fis la connaissance de Sloane. Sloane était ma nouvelle voisine de palier. Depuis son récent emménagement, tous les habitants de l’immeuble parlaient d’elle. Pour ma part je n’avais jamais eu l’occasion de la rencontrer. Jusqu’à ce matin où, de retour de ma séance de sport quotidienne, je la croisai pour la première fois. Elle revenait elle aussi d’un jogging et nous pénétrâmes ensemble dans l’immeuble. Je compris aussitôt pourquoi Sloane faisait l’unanimité parmi les voisins : c’était une jeune femme au charme désarmant. Nous nous contentâmes d’un salut poli avant de disparaître chacun dans notre appartement. Derrière ma porte, je restai béat. Cette brève rencontre avait suffi à me faire tomber un peu amoureux.
Je n’eus bientôt plus qu’une idée en tête : faire la connaissance de Sloane.
Je tentai une première approche par l’entremise de la course à pied. Sloane courait presque tous les jours, mais sans horaires réguliers. Je passais des heures à errer dans le parc Bertrand, désespérant de la croiser. Puis soudain, je la voyais qui filait le long d’une allée. En général, j’étais bien incapable de la rattraper et j’allais l’attendre à l’entrée de notre immeuble. Je trépignais devant les boîtes aux lettres, faisant semblant de relever le courrier chaque fois que des voisins allaient et venaient, jusqu’à ce qu’elle arrive enfin. Elle passait devant moi, me souriait, ce qui me faisait fondre et me décontenançait : le temps de trouver quelque chose d’intelligent à lui dire, elle était déjà rentrée chez elle.
C’est la concierge de l’immeuble, madame Armanda, qui me renseigna sur Sloane : elle était pédiatre, anglaise par sa mère, père avocat, elle avait été mariée deux ans mais ça n’avait pas marché. Elle travaillait aux Hôpitaux Universitaires de Genève et alternait des horaires de jour ou de nuit, ce qui expliquait ma difficulté à comprendre sa routine.
Après l’échec de la course à pied, je décidai de changer de méthode : je confiai à Denise la mission de surveiller le couloir à travers le judas et de m’avertir lorsqu’elle la voyait apparaître. Aux cris de Denise (« Elle sort de chez elle ! ») je déboulais de mon bureau, pomponné et parfumé, et j’apparaissais à mon tour sur le palier, comme s’il s’agissait d’une coïncidence. Mais nos échanges étaient limités à une salutation. En général, elle descendait à pied, ce qui coupait court à toute conversation. Je lui emboîtais le pas, mais à quoi bon ? Arrivée dans la rue, elle disparaissait. Les rares fois où elle prenait l’ascenseur, je restais muet et un silence gêné s’installait dans la cabine. Dans les deux cas, je remontais ensuite chez moi, bredouille.
— Alors ? demandait Denise.
— Alors rien, maugréais-je.
— Oh, mais vous êtes nul, Joël ! Enfin, faites un petit effort !
— C’est que je suis un peu timide, expliquais-je.
— Oh, arrêtez vos histoires, voulez-vous ! Vous n’avez pas l’air timide du tout sur les plateaux de télévision !
— Parce que c’est l’Écrivain que vous voyez à la télévision. Joël, lui, est très différent.
— Allons, Joël, ce n’est vraiment pas compliqué : vous sonnez à sa porte, vous lui offrez des fleurs et vous l’invitez à dîner. Vous avez la flemme d’aller chez le fleuriste, c’est ça ? Vous voulez que je m’en charge ?
Puis il y eut ce soir d’avril, à l’opéra de Genève, où je me rendis seul à une représentation du Lac des Cygnes. Voilà que pendant l’entracte, sortant fumer une cigarette, je tombai sur elle. Nous échangeâmes quelques mots puis, comme on sonnait déjà le rappel des spectateurs, elle me proposa d’aller boire un verre après le ballet. Nous nous retrouvâmes au Remor, un café à quelques pas de là. C’est ainsi que Sloane entra dans ma vie.
Sloane était belle, drôle et intelligente. Certainement l’une des personnes les plus fascinantes que j’aie rencontrées. Après notre soirée au Remor, je l’invitai à sortir plusieurs fois. Nous allâmes au concert, au cinéma. Je la traînais au vernissage d’une improbable exposition d’art contemporain qui nous valut un sérieux fou rire et d’où nous nous enfuîmes pour aller dîner dans un restaurant vietnamien qu’elle adorait. Nous passâmes plusieurs soirées chez elle ou chez moi, à écouter de l’opéra, à discuter et refaire le monde. Je ne pouvais m’empêcher de la dévorer du regard : j’étais en adoration devant elle. Sa façon de cligner les yeux, de replacer ses mèches de cheveux, de sourire doucement lorsqu’elle était gênée, de jouer avec ses doigts vernis avant de me poser une question. Tout chez elle me plaisait.
Je ne pensai bientôt plus qu’à elle. Au point de délaisser momentanément l’écriture de mon livre.
— Vous avez l’air complètement ailleurs, mon pauvre Joël, me disait Denise en constatant que je n’écrivais plus une ligne.
— C’est à cause de Sloane, expliquais-je derrière mon ordinateur éteint.
Je n’attendais que le moment de la retrouver et de poursuivre nos interminables conversations. Je ne me lassais pas de l’écouter me raconter sa vie, ses passions, ses envies et ses ambitions. Elle aimait les films d’Elia Kazan et l’opéra.
Une nuit, après un dîner arrosé dans une brasserie du quartier des Pâquis, nous atterrîmes dans mon salon. Sloane contempla, amusée, les bibelots et les livres dans les bibliothèques murales. Elle s’arrêta longuement sur un tableau de Saint-Pétersbourg que je tenais de mon grand-oncle. Puis, elle s’attarda sur les alcools forts de mon bar. Elle aima l’esturgeon en relief qui ornait la bouteille de vodka Beluga, je nous en servis deux verres sur glaçons. J’allumai la radio sur le programme de musique classique que j’écoutais souvent le soir. Elle me mit au défi d’identifier le compositeur qui était en train d’être diffusé. Facile, c’était du Wagner. C’est donc sur La Walkyrie qu’elle m’embrassa et m’attira contre elle, en me murmurant à l’oreille qu’elle avait envie de moi.
Notre liaison allait durer deux mois. Deux mois merveilleux. Mais au fil desquels, peu à peu, mon livre sur Bernard reprit le dessus. D’abord je profitai des nuits où Sloane était de garde à l’hôpital pour avancer. Mais plus j’avançais, plus j’étais emporté par mon roman. Un soir, elle me proposa de sortir : pour la première fois je déclinai. « Il faut que j’écrive », expliquai-je. Au début Sloane fut parfaitement compréhensive. Elle aussi avait un travail qui parfois la retenait davantage que prévu.
Puis je déclinai une seconde fois. Là encore, elle n’en prit pas ombrage. Comprenez-moi bien : j’adorais chaque instant passé avec Sloane. Mais j’avais le sentiment qu’avec Sloane, c’était pour toujours, que ces moments de connivence se répéteraient indéfiniment. Alors que l’inspiration pour un roman pouvait partir aussitôt qu’elle arrivait : c’était une opportunité qu’il fallait saisir.
Notre première dispute eut lieu un soir de la mi-juin lorsque, après lui avoir fait l’amour, je me levai de son lit pour me rhabiller.
— Tu vas où ? me demanda-t-elle.
— Chez moi, répondis-je comme si c’était parfaitement naturel.
— Tu ne restes pas dormir avec moi ?
— Non, je voudrais écrire.
— Alors quoi, tu viens tirer ton coup et puis tu te barres ?
— Il faut que j’avance dans mon roman, expliquai-je, penaud.
— Mais tu ne vas pas passer tout ton temps à écrire, quand même ! s’emporta-t-elle. Tu y passes toutes tes journées, toutes tes soirées et même tes week-ends ! Ça devient insensé ! Tu ne me proposes plus rien.
Je sentis que notre relation risquait de s’étioler aussi vite qu’elle s’était enflammée. Il me fallait agir. C’est ainsi que quelques jours plus tard, à la veille de partir pour une tournée de dix jours en Espagne, j’emmenai Sloane dîner dans son restaurant préféré, le japonais de l’Hôtel des Bergues, dont la terrasse se trouvait sur le toit de l’établissement, offrant une vue à couper le souffle sur toute la rade de Genève. Ce fut une soirée de rêve. Je promis à Sloane moins d’écriture et plus de « nous », lui répétant combien elle comptait pour moi. Nous ébauchâmes même un projet de vacances, en août et en Italie, pays que nous aimions particulièrement tous les deux. Est-ce que ce serait la Toscane ou les Pouilles ? Nous ferions des recherches dès mon retour d’Espagne.
Nous restâmes à notre table jusqu’à la fermeture du restaurant, à une heure du matin. La nuit, en ce début d’été, était chaude. Durant tout le repas, j’avais eu cette étrange sensation que Sloane attendait quelque chose de moi. Et voilà qu’au moment de nous en aller, lorsque je me levai de ma chaise et que les employés se mirent à passer la serpillière sur la terrasse autour de nous, Sloane me dit :
— Tu as oublié, hein ?
— Oublié quoi ? demandai-je.
— C’était mon anniversaire, aujourd’hui…
En voyant mon air atterré, elle comprit qu’elle avait raison. Elle partit, furieuse. Je tentai de la retenir, me confondant en excuses, mais elle monta dans le seul taxi disponible devant l’hôtel, me laissant seul sur le perron, comme l’imbécile que j’étais, sous le regard goguenard des voituriers. Le temps de récupérer ma voiture et de rejoindre le 13 avenue Alfred-Bertrand, Sloane était déjà rentrée chez elle, avait coupé son téléphone et refusa de m’ouvrir. Je partis le lendemain pour Madrid, et pendant tout mon séjour là-bas, mes nombreux messages et mes courriels restèrent sans réponse. Je n’eus aucune nouvelle d’elle.
Je rentrai à Genève le matin du vendredi 22 juin, pour découvrir que Sloane avait rompu avec moi.
C’est madame Armanda, la concierge, qui fut la messagère. Elle m’intercepta à mon arrivée dans l’immeuble :
— Voici une lettre pour vous, me dit-elle.
— Pour moi ?
— C’est de la part de votre voisine. Elle ne voulait pas la mettre dans la boîte aux lettres à cause de votre assistante qui ouvre votre courrier.
J’ouvris immédiatement l’enveloppe. J’y trouvai un message de quelques lignes :
Joël,
Ça ne marchera pas.
À bientôt.
Sloane
Ces mots m’atteignirent en plein cœur. La tête basse, je montai jusqu’à mon appartement. Je songeai qu’au moins, il y aurait Denise pour me remonter le moral ces prochains jours. Denise, la gentille femme abandonnée par son mari au profit d’une autre, icône de la solitude moderne. Rien de tel, pour se sentir moins seul, que de trouver plus esseulé que soi ! Mais en pénétrant chez moi, je tombai sur Denise qui semblait s’en aller. Il n’était même pas midi.
— Denise ? Où allez-vous ? lui demandai-je pour toute salutation.
— Bonjour, Joël, je vous avais dit que je partirais tôt aujourd’hui. J’ai mon vol à 15 heures.
— Votre vol ?
— Ne me dites pas que vous avez oublié ! Nous en avions parlé avant votre départ pour l’Espagne. Je pars à Corfou avec Rick pour quinze jours.
Rick était un type que Denise avait rencontré sur Internet. Nous avions effectivement discuté de ces vacances. Cela m’était complètement sorti de la tête.
— Sloane m’a quitté, annonçai-je.
— Je sais, je suis vraiment désolée.
— Comment ça, vous savez ?
— La concierge a ouvert la lettre que Sloane lui a laissée pour vous et m’a tout raconté. Je ne voulais pas vous l’annoncer à Madrid. »

Extrait
« Bernard était un grand éditeur, dis-je. Mais il était aussi beaucoup plus que ça. Il était un grand homme, doté de toutes les supériorités, qui avait eu, au cours de sa carrière dans l’édition, plusieurs vies. À la fois homme de lettres et grand érudit, il était également un redoutable homme d’affaires, doté d’un charisme et d’un talent de conviction hors du commun : il eût été avocat, tout le barreau parisien était au chômage. Il y avait eu une époque pendant laquelle Bernard avait été le patron, craint et respecté, des plus importants groupes d’édition français, tout en étant proche de grands philosophes et d’intellectuels du moment, ainsi que d’hommes politiques au pouvoir. Dans la dernière partie de sa vie, après avoir régné sur Paris, Bernard s’était mis en retrait sans perdre une once de son aura : il avait créé une petite maison d’édition, à son image : modeste, discrète, prestigieuse. C’était le Bernard que j’avais connu, moi, lorsqu’il m’avait pris sous son aile. Génial, curieux, joyeux et solaire : il était le maître dont j’avais toujours rêvé. Sa conversation était scintillante, spirituelle, allègre et profonde. Son rire était une leçon permanente de sagesse. Il connaissait tous les ressorts de la comédie humaine. Il était une inspiration pour la vie, une étoile dans la Nuit. » p. 26-27

À propos de l’auteur
Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les Derniers Jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des Lycéens pour La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Ce dernier roman a aussi été élu parmi les 101 romans préférés des lecteurs du Monde et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le Livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stephanie Mailer et en mai 2020 L’Énigme de la chambre 622. (Source : Éditions De Fallois)

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Tout le pouvoir aux soviets

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En deux mots:
Un jeune banquier en voyage d’affaires à Moscou va tomber amoureux, reproduisant ainsi à quarante ans d’intervalle l’histoire de son père communiste. Mais «sa» Tania est bien différente de sa mère. Les temps ont bien changé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’Amour est un fleuve russe

À quarante ans de distance, le fils d’un communiste français revient à Moscou et tombe lui aussi amoureux d’une Tania. Historique, ironique, cocasse.

S’il n’y a pas de crime, il y a beaucoup de châtiments dans le nouvel opus de Patrick Besson. On y parle de guerre et paix, pas seulement d’un idiot, mais de nombreux communistes à visage humain, ceux qui ont un nez, ceux qui cachent des choses sous le manteau. Sans oublier le capital qui y joue un rôle non négligeable. Pas celui dont rêvait Karl Marx, mais celui qui permet au banquier Marc Martouret de se pavaner à Moscou.
Il faut dire que la capitale russe a bien changé depuis le premier voyage de son père en 1967. Le communisme s’est sans doute dissout dans la vodka, laissant au capitalisme le plus sauvage le soin de poursuivre le travail commencé par Lénine, c’est-à-dire l’égalité du peuple… dans la misère.
Mais autant son père René voulait y croire, autant son fils ne se fait plus d’illusions sur les lendemains qui chantent. Il a pour cela non seulement le recul historique – l’occasion est belle pour faire quelques digressions sur l’utopie communiste et pour survoler un siècle assez fou de 1917 à 2017 – mais aussi une mère qui a fui l’URSS en connaissance de cause. Outre sa connaissance de la langue de Voltaire, cette belle traductrice a très vite compris que le plus beau rêve que pourrait lui offrir le système soviétique serait de le fuir. René et Tania rejoignent la France avec leurs illusions respectives que la naissance du petit Marc ne va pas faire s’évaporer. Et alors que près d’un quart des électeurs français suit la ligne du PCF, entend faire vaincre le prolétariat et entonne à plein poumons l’Internationale, la nomenklatura soviétique entend verrouiller son pouvoir par des purges, l’exil au goulag et des services de renseignements paranoïques. Il faudra du temps pour que les fidèles du marteau et de la faucille ouvrent les yeux… De même, il faudra des années pour que l’histoire secrète de la rencontre de ses parents ne soit dévoilée.
Reste l’âme russe, les fameux yeux noirs, les yeux passionés, les yeux ardents et magnifiques qui font fondre même un banquier désabusé. D’une Tania à l’autre, c’est une histoire mouvementée de la Russie qui défile, à l’image de ces matriochkas s’emboîtant les unes dans les autres, mais aussi cette permanence de l’âme russe qu’il nous est donné à comprendre.
Bien entendu, c’est avec une plume particulièrement acérée et le sens de la formule qu’on lui connaît – Ne mets pas de glace sur un cœur vide – que Patrick besson construit son roman. On se régale de ces petits détails qui «font vrai», de ces notations assassines, des formules qui rendent sa plume inimitable.

Tout le pouvoir aux soviets
Patrick Besson
Éditions Stock
Roman
256 p., 19 €
EAN : 9782234084308
Paru le 17 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Russie, à Moscou et dans les environs, notamment à Peredelkino ainsi qu’en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière en 1967 et plus largement sur tout le XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marc Martouret, jeune banquier né d’une mère russe antisoviétique et d’un père communiste français, porte en lui ces deux personnes énigmatiques dont on découvrira les secrets tout au long du roman qui nous emmène du Paris de Lénine en 1908 au Moscou de Poutine en 2015, ainsi que dans l’URSS de Brejnev pour le cinquantième anniversaire d’octobre 17. L’épopée révolutionnaire, ses héros et ses martyrs, ses exploits et ses crimes, ses nombreuses ambiguïtés, sont ressuscités au fil des pages. Trois histoires d’amour se croiseront et seule la plus improbable d’entre elles réussira. Tout le pouvoir aux soviets est aussi une réflexion, chère à l’auteur, sur les rapports entre le pouvoir politique quel qu’il soit et la littérature. Le titre est de Lénine et on doit la construction aux célèbres poupées russes.

Les critiques
Babelio
Paris-Match (Gilles-Martin Chauffier)


Tout le pouvoir aux soviets de Patrick Besson, extraits lus par Grégory Protche

Les premières pages du livre 
« Ma dernière nuit à Moscou, capitale de la Russie lubrique et poétique. La ville où les piétons sont dans les escaliers des passages souterrains et les automobilistes au-dessus d’eux dans les embouteillages. Avenues larges et longues comme des pistes d’atterrissage. Retrouver la chambre 5515 du Métropole ou aller boire un verre ailleurs? J’aime sortir, mais aussi rentrer. Il y a ce club libertin sur Tverskaïa, où mes clients étaient sans moi hier soir, après la signature de notre contrat. Jamais dans un club libertin avec des clients, même après la signature d’un contrat : photos, puis photos sur les réseaux sociaux. Je travaille dans l’argent, et l’argent, c’est la prudence.
Va pour le club. Dans le goulet d’étranglement de l’entrée, un distributeur de billets qui annonce la couleur : celle de l’argent. L’air mélancolique des deux gros videurs. À droite le bar, à gauche des seins. Il y a aussi des seins au bar. Je compte – c’est mon métier – quatorze filles nues ou en sous-vêtements pornographiques. Peaux d’enfant, visages d’anges. Elles me dansent dessus à tour de rôle. Obligé d’en choisir une pour échapper aux autres. Je prends la plus habillée, ça doit être la moins timide. Et j’aurai une occupation : la déshabiller. C’est une Kazakh ne parlant ni anglais ni français, dans une courte robe qui, dans la pénombre, semble bleue. On discute du prix à l’aide de nos doigts. Je l’emmène dans une chambre aux murs noirs et sans fenêtres qui se loue à la demi-heure. Le cachot du plaisir. Le point faible de la prostitution moderne : l’immobilier. Les bordels de nos grands-pères avaient des fenêtres. Et parfois des balcons.
Au cours des trente minutes suivantes, m’amuserai à soulever puis à rabaisser la robe de la Kazakh sur ses fesses rondes et fraîches. Je veux bien payer une femme à condition de ne pas coucher avec elle. La fille m’interroge, par petits gestes inquiets, sur ce que je veux. Étonnée d’échapper à l’habituel viol. Je ne lui ai pas dit que je parle russe. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir un papa communiste. S’il s’était douté que la langue de Lénine me servirait autant dans la finance, mon père m’aurait obligé à en apprendre une autre. C’était juste après la mort de maman qui m’a toujours parlé français par haine de sa terre natale soviétique.
Sonnerie. Ce n’est pas un réveil, mais une minuterie. Les trente minutes de la location de la chambre et de la prostituée sont écoulées. La Kazakh me demande, toujours par gestes, si je veux la prendre une demi-heure de plus, puisque je ne l’ai pas prise. Je réponds en russe: niet. Dehors, je me dirige vers la place des Théâtres qui fut le théâtre de la version moscovite d’octobre 17. J’entre dans un long restaurant bicolore – chaises blanches, tables noires – presque vide. L’effet des sanctions économiques de l’UE et des USA contre le botoxé Poutine, idole des expatriés français en Russie? Ou d’une mauvaise cuisine? Le maître d’hôtel est assorti au restaurant: son corps bien proportionné est moulé dans une robe blanche à pois noirs. C’est une grande brune de type asiatique, sans doute une Sibérienne. Les Sibériennes sont des Thaïs qui n’ont pas besoin de danser sur les tables, ayant des jambes. Avec elle, je ne me contenterai pas de parler mon russe littéraire: le déploierai comme un drapeau sexuel. Qu’y a-t-il de plus rapide qu’un financier ? Peut-être un footballeur. Une négociation est un soufflé au fromage: ne doit pas retomber. Je fais ma première offre à la Sibérienne: un verre après son service. Tania – les femmes russes n’ont, depuis des siècles, qu’une dizaine de prénoms à leur disposition, c’est pourquoi Tania s’appelle comme ma défunte mère – ne sourit pas. Elle me regarde avec une insistance étonnée. Elle dit qu’elle n’a pas soif. A-t-elle sommeil? Si oui, je l’emmène à mon hôtel. Il faut d’abord, me dit-elle, qu’elle appelle son mari pour obtenir son accord. Je lui dis que je peux l’appeler moi-même. Entre hommes cultivés, nous finirons par trouver un arrangement. Qu’est-ce qui me fait croire que son mari est cultivé ? demande-t-elle. Elle entre dans mon jeu, c’est bien: on progresse vers le lit. Je ne réponds pas car ce n’est pas une question, juste un revers lifté. Elle dit que, bien sûr, elle n’est pas mariée, sinon j’aurais déjà reçu une claque, bientôt suivie d’une balle dans la tête administrée par ledit époux. Je propose que nous allions nous promener autour de l’étang du Patriarche. Elle me demande si je suis romantique. Non: boulgakovien. Le numéro deux dans le cœur sec de maman, après Pouchkine. »

À propos de l’auteur
Patrick Besson, depuis plus de quatre décennies, construit une œuvre diverse et multiforme, parmi laquelle il faut citer Dara (grand prix du roman de l’Académie française en 1985) et Les Braban (Prix Renaudot en 1995). Il poursuit par ailleurs une carrière de journaliste et de polémiste engagé, à la verve parfois meurtrière mais toujours pleine d’humour et de tendresse humaine. (Source : Éditions Stock & Plon)

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L’été en poche (23)

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L’emprise

En 2 mots
L’Emprise, qui retrace le combat politique en France au moment de l’élection présidentielle, est le premier volume d’une trilogie. On y suit Philippe Launay dans son combat pour décrocher la fonction suprême. Très vite, Marc Dugain, fait tomber les illusions de ceux qui s’imagineraient encore que seul compte l’intérêt général, que le candidat va s’engager pour son pays…

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Bernard Pivot (Le JDD)
« Le vrai plaisir du livre est dans les portraits des personnages, la description de leurs comportements, de leurs manies, la plongée dans leur psychologie, la restitution de leurs conversations professionnelles et intimes. C’est tenu, rapide, féroce. Même les petits rôles ont de la présence »

Vidéo


Présentation de «L’emprise», roman de Marc Dugain. © Production Gallimard

Envoyée spéciale

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Envoyée spéciale
Jean Echenoz
Editions de Minuit
Roman
320 p., 18,50 €
ISBN: 9782707329226
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Villeneuve-Saint-Georges, Limoges, mais aussi dans des endroits beaucoup plus reculés tels que Châtelus-le-Marcheix ou Bénévent-l’Abbaye ainsi qu’en Corée du Nord.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé.

Ce que j’en pense
****
Quel plaisir de retrouver Jean Echenoz au meilleur de sa forme ! Il s’empare cette fois des codes du roman d’espionnage pour en faire une épopée loufoque. On se retrouve ici plus proche des pieds nickelés en vadrouille que d’une mission à la James Bond. Pour traiter le délicat dossier qui vient d’atterrir sur son bureau, le responsable du renseignement n’a, par exemple, d’autre alternative que de recruter et former un agent capable de déjouer la remarquable organisation mise sur pieds par la Corée du Nord.
Mais n’allons pas trop vite en besogne. Voici notre héroïne qui, comme dans les Trois Mousquetaires, répond au doux prénom de Constance. Après une éphémère carrière de chanteuse, elle se retrouve au sommet… d’une éolienne au centre de la France. C’est dans la nacelle de cette source d’énergie renouvelable qu’elle va renouveler les méthodes de formation en spécialiste du renseignement, secondée par Christian et Jean-Pierre. Des geôliers qui vont, au fil des jours, oublier leurs consignes de prudence pour accorder de plus en plus de liberté et d’initiative à leur prisonnière aux jolis yeux. « Elle avait l’air tonique et déterminée, semblant soudain prendre les choses en main sur un ton de monitrice, de cheftaine, d’animatrice de jeu télévisé mal accordé à son état de captive : Qu’est ce qu’on pourrait faire à manger ce soir, qu’est ce qui vous plairait pour dîner ? »
Dans cette ambiance certes confinée, l’ambiance est vite joyeuse. On mange, on boit – beaucoup – et on se raconte des tas d’histoires jusqu’au jour où l’oiseau décide de quitter son nid pourtant devenu bien douillet.
Mais pour l’intérêt du récit, et parce que Constance trouve la chose plutôt amusante, il n’est pas bien difficile de la localiser et d’enclencher la deuxième phase du programme que le général en charge du dossier ne va pas tarder à lui révéler : «Vous allez déstabiliser la Corée du Nord.»
Nous voici donc partis pour ce pays ô combien hermétique, mais qui ne peut toutefois s’affranchir de quelques règles universelles comme cette fameuse loi de l’attraction des corps dont notre Mata Hari nationale sait faire bon usage avec un haut dignitaire répondant au doux nom de So Thalasso.
Loin de pouvoir disposer de moyens électroniques sophistiqués pour suivre les progrès de cette mission, c’est par le biais d’une coopération intensive avec les autres services secrets que l’on s’informe : «les Américains surveillent tout ce qu’ils veulent dans le coin. Je m’entends bien avec eux, on s’échange des tuyaux, ça se passe beaucoup mieux qu’avec les Chinois, par exemple. Il y a aussi le MI6 qui fait marcher là-bas une toute petite antenne, mais les Anglais ne trouvent jamais grand chose, les Américains sont mieux.»
Toutefois, alors que l’on touche au bout, un grain de sable va venir enrayer la machine… et nous offrir un épilogue à la hauteur de ce roman aussi parodique que distrayant.
Régalez-vous !

Autres critiques
Babelio
L’Express
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Libération (Philippe Lançon)
Culturebox
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)

Extrait
« C’est à hauteur de ce véhicule que l’homme en bleu de travail s’est arrêté en disant: Attendez un instant, je voudrais vous montrer quelque chose qui pourrait vous intéresser, et Constance a paru tout à fait prête à s’intéresser. Il a fait glisser de son épaule la courroie de sa boîte à outils qu’il a ouverte et dont il a extrait, toujours souriant, une perceuse. Regardez-moi ça, lui a-t-il dit, si ce n’est pas beau. Elle est insensée, cette perceuse, c’est ce qu’on fait de mieux. Compacte, légère, efficace, parfaitement silencieuse. Pas mal, non ? Comme Constance hochait poliment, elle s’est sentie happée par un coude : elle s’est tournée, c’était un type qui venait de sortir de la fourgonnette, côté passager, et qui tenait à présent gentiment son bras, tout aussi souriant mais beaucoup moins beau : grand, osseux, cou décharné, regard d’autruche. Vous voyez, a poursuivi l’homme en bleu, elle est idéalement adaptée aux travaux de précision, délicats et répétitifs. Elle fait visseuse, aussi, notez. Regardez, je vais la faire fonctionner. Et Constance a perçu alors qu’un troisième type, sans doute le chauffeur de l’utilitaire, la prenait par son autre bras non sans un sourire tout aussi affable, et celui-ci non plus n’était pas terrible : râblé, courtaud, rougeaud, museau de lamantin. Semblable mise en place n’a rien qui puisse d’emblée vous rassurer, certes, mais ces trois hommes affichaient une expression aimable, prévenante, attentionnée : par effet de mimétisme niais, Constance s’est mise à sourire à son tour. Donc, a dit l’homme en bleu, je la mets en marche, voyez-vous, et Constance a en effet vu, dans le plus grand silence, le foret de la perceuse se mettre à tourner rapidement sur lui-même cependant qu’un des types, sans lâcher le bras de Constance, levait de l’autre main le hayon de la fourgonnette. Puis, lorsque l’homme en bleu a dirigé la mèche de la perceuse vers la mâchoire inférieure de la jeune femme, comme procèderait un dentiste sans vous prier d’ouvrir auparavant la bouche, elle a cessé de sourire. Autruche et Lamantin la maintenaient à présent par les deux bras, fermement. Tout cela se déroulait sans témoins car, tout en étant proche des grands axes, ce qui permet un repli facile, l’angle des rues Pétrarque et du Commandant-Schloesing est donc un coin sans trop de passage, idéal pour régler discrètement une affaire. Constance a vite battu quatre fois des paupières. Mais je ne vais évidemment pas faire une chose pareille, l’a rassurée l’homme en bleu, c’était juste pour vous faire voir. D’ailleurs je m’en vais vous laisser tranquille, a-t-il annoncé en désignant le hayon ouvert de l’utilitaire, si vous voulez bien vous donner la peine. Et comme Constance se tournait vers le véhicule, il lui est apparu que son espace arrière, séparé de l’avant par une paroi métallique, était occupé par un fauteuil d’allure confortable mais dont les pieds, les accotoirs étaient équipés de sangles en polypropylène à boucles de serrage plastique. Sur le dossier du siège, un élégant capuchon noir se trouvait négligemment plié. Constance a hésité comme nous hésiterions tous mais, observant que la mèche de la perceuse était toujours en rotation, elle a préféré monter dans la fourgonnette qu’envisager de subir, sans anesthésie, d’aléatoires travaux stomatologiques. »

A propos de l’auteur
Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m’en vais. (Source : Editions de Minuit)

Site Wikipédia de l’auteur

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Les Amazoniques

DOKMAK_Les_Amazoniques

Les Amazoniques
Boris Dokmak
Ring
Thriller
430 p., 19,95 €
ISBN: 9791091447294
Paru le 2 avril 2015

Où?
Le roman est situé principalement dans la forêt amazonienne, dans la région du Bulchara, au sud-ouest de la Guyane française, ainsi qu’à Kourou et à Paris.

Quand?

L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière en 1955 et les années suivantes, ainsi qu’un épisode parisien en 1967.

Ce qu’en dit l’éditeur
Été 1967. Un ethnologue est accusé de meurtre. Il vit retiré au fin fond de la Guyane, dans une zone non cartographiée, territoire inconnu des perdidos dégénérés retournés à la vie sauvage et d’Indiens cannibales. Pour le lieutenant Saint-Mars, qui sillonne la jungle infernale à sa recherche, le crime cache des motivations qui vont bien au-delà de l’étude d’un nouveau peuple.
En mars 2014, un Indien agonisant, rongé par un mal étrange, surgit de la forêt guyanaise. Il était le dernier représentant de sa tribu, éteinte depuis cinquante ans. Sa découverte révèle l’existence du monstrueux projet Sunshine, plus grand scandale sanitaire et humain ignoré du XXe siècle, nom de code d’une expérience scientifique authentique jusqu’alors restée secrète et toujours réfutée par le gouvernement américain.
Magnétique et bestial, Les Amazoniques confirme l’entrée tonitruante de Boris Dokmak dans le cercle fermé des géants du polar.

Ce que j’en pense
****

Si le nouveau Thriller de l’auteur de La Femme qui valait trois milliards n’était qu’un bon suspense, il vaudrait sans doute déjà le détour. Mais il est bien plus que cela. A la manière d’un mille-feuilles, il se double d’un grand roman d’aventure qui nous fait découvrir un pan de la grande forêt amazonienne, se triple d’un récit d’espionnage où les services secrets américains mènent des expériences aussi secrètes que dangereuses, se quadruple d’une réflexion sur la pureté des peuples et sur leur droit de vivre selon leur culture et se quintuple par un reportage, puisque le faits divers retracé ici est inspiré d’une histoire vraie. Autrement dit, un sacré bon livre !
L’histoire commence au Centre Spatial Guyanais, lorsqu’un Indien surgit subitement devant une femme qui faisait son jogging et meurt à ses pieds. Dans ses mains, un immense couteau et un carnet noir bien mystérieux. Très vite les autorités locales vont se perdre en conjectures quant à la signification de ce carnet, mais aussi quant à l’identité de la victime. L’Indien semble en effet devoir appartenir à une tribu, les Arumgaranis, qui semblait avoir disparu. Pour essayer de démêler cet imbroglio, un baroudeur venu de métropole débarque. Il s’agit de Saint-Mars « type nimbé d’une sorte de mystère à la mords-moi-le-nœud, genre barbouzard béni et protégé – on parlait de clandestinité, d’OAS, des mains sales de la République ».
Seulement voilà, les règles de la jungle amazonienne peuvent dérouter le plus aguerri des officiers. D’autant que Saint-Maris, ou S.M., ne sait pas vraiment par quel bout prendre son enquête. « On lui avait seulement communiqué un dossier d’une page et demi sur lequel apparaissait un extrait de P.V. mentionnant un certain Matéo qui avait témoigné du meurtre de McHenry, citoyen américain, par Georges Loiseau, à l’arme blanche au beau milieu de la forêt sauvage. »
En essayant de monter une expédition pour retrouver la trace de ce crime sans témoin, sans corps, sans arme, sans preuve et sans coupable, il va comprendre qu’il n’est pas vraiment le bienvenu et qu’une expédition parallèle menée par des Américains se prépare.
A l’image de cette forêt dans laquelle il va s’enfoncer, le mystère ne va cesser de s’épaissir et les pièges de se dresser, de plus en plus menaçants. Entre les moustiques et tous les autres insectes et animaux avides de chair fraîche, il va très vite se sentir épié de toutes parts. Les Indiens n’entendent pas laisser impunément violer leur territoire, les Américains ne souhaitent pas que l’on découvre le projet qu’ils ont mené au cœur de la forêt. S.M. manque à plusieurs reprises d’y laisser sa peau, y compris lorsqu’il découvre un produit radioactif dans une bâtisse délaissée.
Boris Dokmak parvient avec maestria à décrire cette ambiance particulière, cet enfer vert régi par ses propres règles. Que viennent faire des notions telles que le droit ou la morale sous de tels cieux ? Si S.M. parviendra à s’extirper de la jungle et le lecteur à découvrir la clé de ce mystère, ni l’un ni l’autre ne seront vraiment intacts au bout de cette route. Mais c’est une raison supplémentaire pour découvrir Les Amazoniques.
(Je tiens à remercier ici Laura Magné qui m’a fait découvrir ce livre).

Autres critiques
Babelio

Extrait
« Saint-Mars, le bec dans le sable, parce qu’il n’est pas le dernier des crétins, retient trois informations et développe autant de questionnements : primo, il faut faire gaffe en choisissant son campement et éviter les fourmilières et autre tanière de bestioles rampantes. Interrogation : Y a-t-il un endroit dans cette fichue forêt qui échappe aux insectes les plus sordides ? Deuxio, les Indiens et Loiseau sont visiblement comme cul et chemise ; mieux, les sauvages lui mangent dans la main. Qulle influence réelle a-t-il sur eux ? Tertio, Loiseau sait désormais qu’il n’a pas les intentions les plus aimables à son encontre. Quelle va être son opposition ? Car c’est une chose de venir mettre les menottes aux poignets de Loiseau, pour peu qu’il soit réellement coupable, c’en est une autre de l’exfiltrer d’une forêt où des Indiens féroces et sanguinaires lui sont dévoués et soumis. » (p. 311)

A propos de l’auteur
Né en 1967 à Kiev, Boris Dokmak est agrégé de philosophie. Acclamé dès son premier roman La Femme qui valait trois milliards (Ring 2013), il est considéré comme un des prodiges du thriller français. (Source : Editions Ring)

Page Facebook de l’auteur

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L’Emprise

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L’Emprise
Marc Dugain
Gallimard
Roman
320 p., 19,50 €
ISBN: 9782070141906
Paru en avril 2014

Où?
L’action se passe en France, principalement à Paris dans les sphères du pouvoir et du côté de la place Saint-Sulpice, de la rue Chaptal avec quelques escapades en Corse, en Bretagne, du côté de Dinard, la plage de Saint-Enogat, de la Normandie – la circonscription électorale du candidat – ainsi qu’en Irlande.

Quand?
Le récit est situé de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un favori à l’élection présidentielle, le président d’un groupe militaro-industriel, un directeur du renseignement intérieur, un syndicaliste disparu après le meurtre de sa famille, une photographe chinoise en vogue… Qu’est-ce qui peut les relier?
Lorraine, agent des services secrets, est chargée de faire le lien. De Paris, en passant par la Bretagne et l’Irlande, pourra-t-elle y parvenir? Rien n’est moins certain.
Neuf ans après La malédiction d’Edgar, Marc Dugain nous offre une plongée romanesque sans concession au cœur du système français où se mêlent politiques, industriels et espions.

Ce que j’en pense
****

L’Emprise, qui retrace le combat politique en France au moment de l’élection présidentielle, est le premier volume d’une trilogie. Le second tome – Le quinquennat – paraît en mars 2015. On y suit Philippe Launay dans son combat pour décrocher la fonction suprême. Très vite, Marc Dugain, fait tomber les illusions de ceux qui s’imagineraient encore que seul compte l’intérêt général, que le candidat va s’engager pour son pays : « La politique aujourd’hui, dans les démocraties somnolentes comme la nôtre, est essentiellement faite d’hommes et de femmes qui ne pensent qu’à conquérir le pouvoir dans le seul but de le conserver, avec peu de considération pour l’usage qu’ils en font, qui est de répondre à voix basse et sans courage à des questions qu’on leur hurle aux oreilles. »
Sur les pas de Launay, on comprend du reste très vite que tous les coups sont permis. Et que les adversaires sont d’abord à chercher dans son propre camp. Lubiak, un autre leader de son parti, n’entend pas lui laisser la voie libre sans contrepartie. Son réseau dispose du reste de quelques arguments susceptibles de nuire à la marche en avant promise par les sondages. D’une part, il va falloir tenter de comprendre comment est financée cette campagne, entre rétro-commissions et soutien de pays étrangers, sociétés-écran et marchés truqués. Un monde où la corruption règne : « Afin de financer des campagnes électorales avec des sommes prélevées sur des travaux d’adduction d’eau, d’assainissement, de chauffage collectif, de traitement des ordures ménagères, de transports scolaires et urbains, ils avaient corrompu un bon nombre d’élus locaux de tout bord et à tous les étages de la représentation territoriale, ce qui leur valait d’être craints sous couvert de respect et d’estime. »
Entre cynisme et basses manœuvres, le lecteur va être entraîné dans les arcanes du pouvoir, dans la stratégie des entreprises avides de marchés publics ainsi que dans le jeu trouble des services secrets pour lesquels la raison d’Etat justifie a peu près tous les coups.
Marc Dugain ne laisse guère d’espoir à ceux qui attendent un chevalier blanc, capable de faire le ménage. Le futur président « était conscient qu’une fois au sommet de l’Etat il ne pourrait rien changer en profondeur. Le pouvoir était désormais ailleurs, partiellement insaisissable, et le reprendre exigeait des sacrifices qu’on ne pouvait demander à personne dans le pays. » On attend la suite du jeu de massacre avec impatience.

Résonances
Marc Dugain se documente beaucoup, suit l’actualité et «fabrique» quelques uns de ses personnages à partir de personnalités existantes pour s’en affranchir ensuite en en faisant des archétypes. On imagine bien, par exemple, Anne Lauvergeon, l’ancienne Présidente d’Areva, comme modèle de la patronne d’Arlena.
C’est de façon similaire que j’ai construit mon roman Liaisons. J’ai cherché parmi les vedettes de la télévision et de la politique, celles qui conviendraient le mieux à mon propos. Un ministre qui épouse une présentatrice, un producteur-présentateur aux dents longues et au profil de séducteur… Quand j’ai commencé mon histoire, j’avais les portraits de tous ces personnages, ainsi que des éléments biographiques qui me permettaient d’ajouter de la crédibilité au propos. J’imagine que vous n’aurez aucune peine à retrouver mes «modèles», même si encore une fois, il ne s’agit pas – dans les deux cas – d’un roman à clef, mais plutôt de «balises» permettant d’ancrer le récit dans une réalité qui, fort souvent dépasse la fiction.

Autres critiques
Babelio
L’Express
Télérama
Le JDD (Bernard Pivot)

Citations
« Launay remonta dans sa voiture alors que l’après-midi était déjà bien entamé. Au moment où il aurait dû penser bataille, il sentit monter en lui une grande lassitude. Et en arrière-plan, un sentiment d’humiliation. Tandis que défilaient les immeubles du boulevard Haussmann dont il comprit pour la première fois ce qu’ils avaient pu avoir d’affligeant pour les contemporains de leur construction, il s’autorisa à penser qu’il allait arrêter, laisser tomber cette mascarade. De l’avoir envisagé le soulagea. Il pensa à la mort, ce cadeau qui vient avec la naissance. Il pensa que l’essence du mensonge, « la seule grande histoire d’amour de l’être humain », venait de là, de cette nécessité de se mentir à soi-même sur le sens et la fin, pour rendre le reste supportable. » (p. 231)

A propos de l’auteur
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Opération Sweet Tooth

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Opération Sweet Tooth
Ian McEwan
Gallimard
Roman
440 p.
ISBN: 2070140725
Paru le 9 janvier 2014

Où?
L’action se déroule en Grande-Bretagne, principalement à Londres, Camden et à Bristol.

Quand?
Ce roman est situé en 1973.

Ce qu’en dit l’éditeur
En Grande-Bretagne, au début des années 1970, la guerre froide est loin d’être finie. Diplômée de Cambridge, belle et intelligente, Serena Frome est la recrue idéale pour le M15. La légendaire agence de renseignements anglaise est en effet bien décidée à régner sur les esprits en subvenant aux besoins d’écrivains dont l’idéologie s’accorde avec celle du gouvernement. L’opération en question s’intitule Sweet Tooth et Serena, lectrice compulsive, semble être la candidate tout indiquée pour infiltrer l’univers de Tom Haley, un jeune auteur prometteur. Tout d’abord, elle tombe amoureuse de ses nouvelles. Puis c’est de l’homme qu’elle s’éprend, faisant de lui l’autre personnage central de cette histoire.
Mêlant finement réalité et fiction, le romancier souligne l’influence de la littérature sur nos existences, pour le plus grand plaisir du lecteur, qui finira par comprendre que toute cette histoire était avant tout… un grand roman d’amour.

Ce que j’en pense
***

Qui manipule qui? Cette question résume à la fois l’intrigue, car depuis Solaire, on sait que tous les romans de Ian McEwan se construisent sur une base de roman policier, et l’idée maîtresse de cette «opération dent douce».
La première réponse semble évidente puisque Serena devient agent des services secrets, en grande raison parce qu’elle aime bien lire. Car il s’agit de financer des écrivains prometteurs qui raconteront comme il fait bon vivre de ce côté-ci du rideau de fer. Cette guerre psychologique menée sur un fond historique bien réel: on y voit notamment défiler les premiers ministres conservateur puis travailliste, on y découvre un Londres bien plus sale et morne qu’aujourd’hui et enfin, on redécouvre cette sorte de phobie anticommuniste qui occupait alors le MI5.
Après avoir découvert les nouvelles du jeune Tom Haley, Serena décide de rencontrer cet écrivain et de le recruter. Mais de l’amour de l’écriture à l’amour de l’écrivain, il n’y a qu’un pas que la jeune Anglaise franchit allègrement.
Très vite, il s’avère que son choix a été excellent, mais plus le succès se dessine et plus le cas de conscience devient difficile à Gérer pour Serena, d’autant que sa hiérarchie n’apprécie guère l’idylle entre son agent et sa «victime».
Avouons que le début du roman tire un peu en longueur et qu’il faut savoir mériter le plaisir d’un dénouement formidablement bien construit. Vous vous rappelerez alors la question posée au début de cette chronique.

Autres critiques
Babelio
L’Express
Libération
BibliObs
Télérama
ELLE

Citations
« En allant au travail, je méditais sur l’abîme entre la description de mon poste et la réalité. Je pouvais toujours me dire à moi-même – faute de pouvoir le révéler à quiconque que j’appartenais au MI5. Ca sonnait bien. Aujourd’hui encore, je m’émeus à la pensée de cette pâle petite jeune femme qui voulait se dévouer pour son pays. Je n’étais toutefois qu’une secrétaire en minijupe parmi tant d’autres ces milliers d’entre nous qui se déversaient dans les couloirs crasseux de la station de métro de Green Park, où les détritus la poussière et les courants d’air pestilentiels que nous acceptions comme notre lot quotidien nous giflaient le visage nous décoiffaient. (Londres est tellement plus propre, désormais.) Et lorsque j’arrivais au bureau, je restais une secrétaire qui tapait, le dos bien droit, sur une Remington gigantesque dans une salle enfumée, pareille à des centaines de milliers d’autres dans toute la capitale, qui allait chercher des dossiers déchiffrant des écritures masculines, revenait en courant de la pause déjeuner.
J’étais moins bien payée que la plupart d’entre elles.
Et, à l’image de cette jeune ouvrière dans un poème de Betjeman que Tom m’avait lu un jour, je lavais moi aussi mes dessous dans le lavabo de ma chambre. »

A propos de l’auteur
Né en 1948, Ian McEwan a passé une grande partie de sa jeunesse en Extrême-Orient, en Afrique du Nord (en Libye), et en Allemagne, où son père, officier dans l’armée britannique, était envoyé. Il a fait ses études à l’université du Sussex et l’université d’East Anglia, où il a été le premier diplômé du cours d’écriture créative créé par Malcolm Bradbury. Insolite et insolente, provocatrice, hautement originale, l’œuvre de Ian McEwan surprend par ses tours de force de concision et d’humour. L’auteur joue avec les énigmes qui sont l’essence de la narration. Tous ses romans affichent une parenté lointaine, sous forme de simulacre, avec l’énigme policière. Il a publié plusieurs nouvelles et romans pour adultes et, en 1994, «Le Rêveur», un recueil de nouvelles pour la jeunesse. (Source: Gallimard)

Fiche Wikipédia

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