Presque toutes les femmes

MARIENSKE_presque_toutes_les_femmes

  RL-automne-2021

En deux mots
Une première expérience amoureuse avec une copine de classe va donner à la petite Nathalie l’envie d’explorer sa sexualité, aussi bien avec les hommes qu’avec les femmes. Une liberté qu’elle va assumer au fil des ans, mais qui va aussi lui causer bien des problèmes, avec sa famille et avec ses conquêtes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«L’amour a tellement de visages»

Héléna Marienské a décidé de tout dire, de ne rien cacher de sa vie amoureuse. Son autobiographie est, au-delà du récit de ses multiples rencontres amoureuses, un plaidoyer brûlant pour la liberté que les hétéros et les homos rejettent.

«Ça ne va pas être simple, cette vie. Pas simple à raconter non plus. Moi qui mens toujours, par réflexe pavlovien pour échapper à l’inquisition maternelle, mais aussi par habitude acquise et cultivée — jeu, amour de la fiction — comment dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité je le jure?» Nous voilà prévenus d’entrée, l’histoire ou plutôt les histoires qui font cette autobiographie sont passées au tamis de la littérature, de l’envie de donner une cohérence à un parcours, mais aussi d’offrir une belle perspective, celle d’une femme libre.
Pour la narratrice — qui s’appelle Nathalie Galan et deviendra Héléna Marienské — il aura fallu franchir bien des obstacles pour parvenir à s’émanciper et à oser tout dire, avec une bouleversante sincérité.
C’est vers sept ans, du côté de Montagnac, que la fillette découvre avec son amie Ange comment fonctionne son corps. Une première expérience de la sensualité qui est un encouragement à poursuivre cette exploration. À quinze ans, elle fait l’amour avec Claudine et comprend très vite combien les sentiments peuvent être fluctuants. Quand elle revient d’un séjour à Londres, où elle a trompé son exil en se jetant sur les fish and chips, les pizzas et les rhubarb pies, Claudine ne veut plus d’elle. La « grosse » se rabat alors sur les hommes, mais sans pour autant s’y attacher. Ce n’est que quatre ans plus tard, en arrivant à Paris, qu’elle retrouvera les bras d’une jeune femme, Albertine. Mais là encore, la liaison sera brève. Alors, elle navigue à vue. Sa vie amoureuse est un chaos, du coup elle se tourne vers une analyste lacanienne orthodoxe, Mme Michelangeli. Car son bilan est peu reluisant: « J’ai épousé en premières noces, à vingt ans, un amateur de nymphettes, Daniel. Il a l’âge de mon père mais lorsque je rencontre Michelangeli, je suis à vingt-trois ans déjà une vieille chose à ses yeux. À qui parler? J’ai rompu en visière avec mes parents, je n’ai aucune amie. Je veux divorcer et comme mon époux me complique la tâche, je multiplie les aventures — c’est l’époque merveilleuse de l’insouciance pré-sida. J’ai arrêté mes études et je n’ai aucun métier. » La psy lacanienne va réussir à mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm sentimental, éloigner les relations toxiques et faire entrer sa patiente dans un cercle vertueux. Elle trouve l’homme idéal, se marie, donne naissance à deux filles merveilleuses et connait vingt ans de bonheur. Un bonheur qui se dédouble grâce à la littérature qui va provoquer le réveil de la belle endormie. Albertine a publié un livre dans lequel elle raconte leur rencontre et évoque un regret. Il n’en faut pas davantage pour que Nathalie éprouve la nécessité de la revoir. La passion est toujours là, mais Albertine n’entend pas bouleverser sa vie. Elle se consolera alors avec Coline, avec qui elle va partager sa vie et son petit chien. Ce dernier, qu’elle promène dans le Marais, va lui permettre de faire bien des rencontres, d’engranger de nouvelles expériences. Jusqu’à excéder Coline qui la renvoie. La traversée du désert qui suit sera de courte durée. Jusqu’au jour où elle croise Naomi. « Je ne maîtrisais plus rien. J’aimais à quarante-cinq ans d’un amour adolescent. Naomi était rodée aux histoires de cœur et de corps avec les femmes, tandis que je les découvrais avec émerveillement. Albertine avait été inaccessible, je m’étais comportée comme une idiote avec Coline, mais cette fois, j’aimais. J’aimais et voulais vivre avec Naomi un amour complet. Je le désirais avec frénésie: j’avais à nouveau dix-sept ans, l’appétit de plaisirs et des effusions sentimentales qui vont avec. Cristallisation, idéalisation, aveuglement amoureux tout ensemble. Égarements du cœur et de l’esprit. »
Las, cette histoire prendra fin comme les précédentes. Avant que de nouvelles rencontres ouvrent la voie à de nouvelles relations. Cet amour non-exclusif des femmes est raconté, entrecoupé de souvenirs d’enfance, d’une carrière à la télévision commencée par hasard en tant que coco girl et abrégée après un étonnant tournage en ex-Yougoslavie qui va tourner au fiasco, les années d’études supérieures et celles d’enseignante ou encore les figures familiales qui ont marqué la romancière. À la clé de cette autobiographie, le souci de tout dire, de se livrer, de plaider pour davantage de tolérance et d’ouverture d’esprit, y compris chez les gays et les lesbiennes. Car, comme les hétéros, c’est d’abord leur propre pré carré qu’ils entendent défendre, refusant de partager leur sexualité.
Depuis Fantaisie-Sarabande et Les ennemis de la vie ordinaire, Héléna Marienské avait ouvert la voie. Avec Presque toutes les femmes, elle parachève son plaidoyer d’une plume aussi libérée qu’elle-même.

Presque toutes les femmes
Héléna Marienské
Éditions Flammarion
Roman
465 p., 22 €
EAN 9782080257932
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, en venant de Pézenas, Béziers et Montpellier ou encore des villages de l’enfance, à Montagnac, Nissan-lez-Ensérune, Terre-Rousse, Poussan, Saint-Thibéry. On y fait régulièrement la navette entre Paris et l’Auvergne. On y passe aussi des vacances à Kavala, Thassos, Salamanque, Londres. Pour un tournage, on se rend en ex-Yougoslavie, à Ada Bojana, en passant par Zagreb et Dubrovnik. On y enseigne à Montreuil, Bobigny, Émerainville et Saint-Flour.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Une dépression sévère, il y a deux ans. Un chagrin sans fond m’avait emplie toute, qui me clouait au lit. Étrangement, lorsque je me suis redressée, mon premier désir a été de terminer le texte que je peaufinais depuis des années : un récit intime centré sur les femmes de ma vie. Tout y était, les zigzags et les impasses, les abandons et les pardons. Tout était écrit mais rien ne fonctionnait. Je donnais à voir le même éternel sourire pour avancer guillerette dans le récit, prête à amuser mon monde. Le drame de ma mère était passé sous silence, la malédiction familiale tournait à la farce, et ma bisexualité restait dans un placard. Les histoires d’amour n’étaient que joyeuses saynètes. J’avais touché le fond : il était temps d’arracher le masque. Alors j’ai tout repris.»
Dans cette autobiographie traversée de passions et de détresses, Héléna Marienské raconte une vie passée à l’ombre des femmes, figures familiales ou rivales, autant que dans leur lumière, celle des femmes désirées ou follement aimées. Chacune à sa manière lui aura révélé celle qu’elle est : une femme libre, qui abrite résolument en elle plusieurs autres. Nous, peut-être?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr 
ELLE (Flavie Philipon)
Marie Claire (Gilles Chenaille)

La Libre.be (Monique Verdussen)


Héléna Marienské présente son roman Presque toutes les femmes © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« Le problème
J’ai vingt-huit ans. En ce temps de grand trouble, une femme me guide, enfin. Elle m’a déjà évité plusieurs murs vers lesquels je fonçais, tout droit. Je confie une attirance pour une femme une fois encore. Mme Michelangeli, lacanienne orthodoxe, m’interrompt :
— Vous plaisantez ? Les lesbiennes sont des perverses. Tenez-vous-en éloignée.
Je ne négocie pas, j’obéis. J’arrête les femmes comme on arrête une drogue.

Cependant, voilà bien un autre piège, plus redoutable encore. Enfermez une femme dans une cage mentale. Laissez-la y croupir. Elle a de bonnes chances de s’y perdre. Dans cette prison, je fuis quelque chose d’essentiel en moi. Mais les geôliers ne prévoient pas les ruses de la vie. J’ai quarante ans, et une femme aimée vingt ans plus tôt resurgit. Quelle était la probabilité pour que nous nous retrouvions ? Infime. La vie a fait son œuvre facétieuse. Face à l’amazone de ma jeunesse, j’ai aimé aussitôt, sans retenue, désiré tout autant. Rien n’était possible – trop tard, pour elle. Mais cette fois, j’ai su, sans équivoque : j’aime les femmes.
Et les hommes.

Ça ne va pas être simple, cette vie. Pas simple à raconter, non plus. Moi qui mens toujours, par réflexe pavlovien pour échapper à l’inquisition maternelle, mais aussi par habitude acquise et cultivée – jeu, amour de la fiction –, comment dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité je le jure ?
Claudine
J’avais fui l’ennui du dortoir. J’en partageais un coin avec trois adolescentes qui, pour une raison qui m’échappait et me désolait, me faisaient conjointement la gueule. J’avais dû dire quelque chose, avoir un geste qui avait déplu. Ou l’inverse, n’avoir pas dit ce que l’on attendait. Comme toujours, quelque chose en moi clochait. J’étais décalée.
J’allais avoir quinze ans, et même si je connaissais déjà mon goût pour la solitude, j’avais l’âge où l’on est bluffée par les filles qui sont à l’aise entre elles, se parlent, se confient, rient ensemble, font des projets. Leur complicité m’envoûtait. Pourquoi n’étais-je pas comme elles ? Normale ? Qu’est-ce que je ne savais pas faire ? Une fois de plus, j’avais essayé de me glisser dans l’intimité du groupe : Corinne, leader (car je voyais bien que la règle des clans est d’assigner tacitement un rôle à chacun de ses membres), m’avait à la bonne. J’avais cru que j’étais admise, cette fois. Mais j’avais dû gaffer. Comment, pourquoi, je ne savais. Avais-je été trop assertive ? Ou trop servile ? Avais-je coupé la parole de la chef ou de sa lieutenante, une Sylvie à qui je déplaisais ?

Des bandes de filles émane un langage fluide dont je connais la mélodie sans savoir la reproduire. La parole est distribuée naturellement, comme par une règle écrite que je n’ai jamais lue. J’entends, j’observe, spectatrice muette d’une pièce de théâtre qui se donne sans moi. Les rôles sont attribués, les répliques paraissent apprises. Elles fusent. Certains propos sont autorisés, et même attendus, selon qu’il s’agit d’une comédie (railleries sur les parents, les profs, les membres d’une autre bande) ou d’un drame sentimental (amour impossible, rupture). Dans cette chambrée de la colo, la banalité des dialogues me faisait bâiller, mais je m’étais appliquée à imiter les personnages en action. J’avais accepté de jouer les utilités, tenté une brève réplique au milieu d’une scène. Une fois, deux fois, à la troisième, le spectacle s’était interrompu. Silence gêné. Le rideau allait-il tomber ? Du tout : après quelques raclements de gorge, le rire aigu de Sylvie, relayé par celui de Corinne, avait sanctionné la réplique absurde. La scène avait repris, sans moi.
Mon rôle éternel : persona non grata.
Mesure de survie. Autour de moi, ces filles étaient des personnages de fiction. Autant retrouver la mienne : un livre entamé dans lequel replonger.

Mais lassée du silence tenace qui paraissait emplir la chambre et peser sur mon thorax comme une chape d’hostilité, au point de m’empêcher de penser, de me sentir exister, et même de respirer, ne parvenant plus à lire sur mon lit, j’avais filé me réfugier dans la cantine – une heure à tuer avant le repas.
J’ai oublié le titre du roman : sans doute Vian ou Salinger. Le texte enfin emportait au loin la tristesse ressentie dans la chambre. J’avais des amis, en somme, et qu’ils fussent des êtres de mots plutôt que de chair ne me gênait pas. Ils ne me condamnaient pas, ils m’invitaient ailleurs, dans un monde que je construisais au fil des phrases. Je respirais à nouveau.

Assise au fond de la grande pièce déserte, côté banquette, je lisais donc, courbée sur la table. J’avais résolu de ne plus porter les lunettes de myope qui m’enlaidissaient, pensais-je, et me débrouillais pour déchiffrer le texte en plissant les yeux. Un bruit se fit de l’autre côté de la table. J’entendis une question:
— Vous êtes lesbienne ?
Je lève à peine les yeux et replonge dans ma lecture, rouge de confusion. Une jeune femme, rousse, s’assoit en vis-à-vis et me fixe. Que se passe-t-il ? Que me veut-elle ?
Malgré moi, je me redresse et observe la questionneuse, qui m’apparaît dans un halo de lumière jaune. Elle me dévisage gravement et répète sa question.
— Est-ce que vous êtes lesbienne ?
— Je ne sais pas.
Je n’ai pas hésité. N’ai pas été choquée. Je n’ai jamais envisagé que j’étais cela, lesbienne, je n’en connais aucune. Mais les livres m’avaient appris qu’elles existaient. Dans ceux dont j’ai le souvenir, Colette, Vivien, ces amours m’exaltaient. Et Ange, je l’avais aimée, elle. Nous étions enfants : ça comptait, ou pas ?
L’inconnue insiste :
— Vous êtes sûre ?
Réfléchir. Ou, plutôt, paraître réfléchir. J’ai su dès que je l’ai vue, dès que j’ai senti ses yeux sur moi, que j’ai vu sa bouche articuler des mots comme dans un rêve, comme si le son et l’image étaient dissociés et se percutaient dans mon corps. Le frisson qui me parcourait et me paralysait confirmait que oui, je savais.
— Vous lisez quoi ?
J’adore le vouvoiement. L’autorité. Les yeux d’un vert foncé, presque noirs avec des éclats d’or. L’air de provocation. Le chant du rire.
Évidemment, je me vexe. Ce rire est charmant mais se moque.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.
— Votre tête. Vous faites une tête à mourir de rire. Vous avez quel âge ?
— Seize ans.
Je me suis vieillie d’un an et demi. Elle s’amuse encore. Il faudra que je m’habitue à être comique.
— Et vous ?
— Dix-huit.
J’exulte. Une grande, une femme. Qui s’intéresse à moi, m’aborde et me sourit. Oubliées, les rabat-joie de la chambre et la dirlo qui me houspille souvent. Je me réveille de la torpeur où je m’étais réfugiée. Je vis. Je referme le livre.
— Vous faites quoi, ici ?
Il était grand temps d’inverser le sens de l’interrogatoire, non ?
— Duègne. J’accompagne ma petite sœur.
Claudine a obtenu l’autorisation de participer à cette colonie de ski en Andorre, réservée aux moins de dix-sept ans, pour chaperonner sa sœur qui se relève d’une mauvaise bronchite. Elles dorment dans la même chambre, avec une amie de la petite. Comme elle me voit soupirer, elle me pousse aux confidences. Je perds ma timidité, dresse un portrait au vitriol des pestes que j’ai fuies. Magie du langage, qui permet d’inverser le réel : soudain, les trois ados qui m’ont prise de haut deviennent des personnages loufoques. Je fais le récit de leurs petitesses, en les exagérant, de leurs ragots et de leurs facilités de pensée. Raconte aussi ma piètre tentative pour me faire accepter. La grande s’amuse de ma verve, m’encourage à la méchanceté et au mépris puis m’interrompt :
— Vous vous appelez comment ?
— Nathalie.
— Vous dînerez à notre table, Nathalie. Je vais me changer.

Tout oublié de ce dîner. Mais pas de l’after… Claudine me demande comment je vais supporter les trois dindes dont je partage la chambre. Je lui réponds : assez bien, car je vais m’en éloigner. Je dors dans votre chambre.
Objection de Claudine, qui n’avait peut-être pas envisagé que je prendrais les devants : tous les lits sont occupés. Sa sœur Valou est là avec sa copine. Ce n’est pas simple.
Pas question de lui laisser le monopole de la provocation. Elle veut savoir si je suis lesbienne ? Autant vérifier, the sooner, the better. Tous les lits sont pris, répète-t-elle, navrée.
J’enchaîne et pulvérise toutes ses objections. Je dormirai sous un lit, à même le plancher. Je suis un vrai yogi (j’improvise) et j’ai l’habitude de dormir n’importe où. Accepterait-elle ma présence silencieuse, sous son sommier ? Elle s’amuse, hésite : mais Mme Espeluque, la dirlo ?
Je me fiche de cette Espeluque et de sa moustache. Claudine est mise devant le fait accompli : je vais passer la nuit à quelques centimètres d’elle.

Ambiance de chahut dans la chambre de mes nouvelles amies, qui m’accueillent à demi nues, se disputent une chemise de nuit, se poursuivent en bondissant d’un lit à l’autre. Claudine me prend dans ses bras et feint de gronder les « petites », qui ont en fait presque mon âge. Des chocolats circulent. Des chaussettes sèchent sur le radiateur. Claudine caresse mes cheveux, les petites chantonnent « Oh, oh, oh, les amoureuses ! ».
Puis Valou :
— Tu vas vraiment rester ici ?
Sans lui répondre, je me glisse sous le lit où Claudine vient de prendre une pose de Titienne.
La porte s’ouvre brusquement, interrompant le tohu-bohu. Espeluque a rappliqué, et la voilà qui, pour occuper l’espace, réunit les chaussettes qui fument pour les brandir sous le nez de Claudine :
— Interdit, ça, mademoiselle !
— Bien, madame.
Depuis mon poste d’observation en contre-plongée, je la vois esquisser une révérence ironique. Espeluque se pince le nez et continue l’inspection, ramasse une peluche, un soutien-gorge. Puis :
— Vous n’auriez pas vu Nathalie Galan ?
Silence dans les rangs.
— Elle a disparu de sa chambre en prenant quelques effets et sans un mot pour ses camarades. Nous avons cherché partout cette demoiselle, comme si nous n’avions que ça à faire… Introuvable. Elle a dîné à votre table. J’ai pensé que…
— J’étais ici ?
J’ai pris une voix d’outre-tombe qui a fait sursauter la daronne. Tout le monde rit, sauf elle et moi.
— Vous m’expliquez ce que vous fichez ici ?
— Je me prépare au sommeil.
— Sous un lit ?
— C’est indéniable.
— Vous pensez vraiment pouvoir dormir sur le sol ?
— Vous savez, quand on est jeune… on dort partout.
Les rires reprennent. Espeluque me menace d’appeler mon père, qui dirige non loin une autre colonie de ski réservée aux garçons.
— Mon Dieu, je tremble. Vous lui transmettrez mon profond respect.
La vieille bique considère la situation. Que peut-elle faire ? Les menaces des représailles familiales n’ont pas fonctionné. Sans doute pourrait-elle me priver de ski : elle sait que je m’en consolerais avec des bouquins. Alors… la force ? Il n’y a pas de service d’ordre dans les colos pyrénéennes de la Fédération des œuvres laïques… Elle pourrait essayer de m’attraper par les cheveux et m’éjecter de la chambre. Il faudrait qu’elle en ait la force et le courage. Les deux lui font défaut. Elle capitule.
Je suis arrivée à ce moment de ma vie où les adultes n’ont plus aucune prise sur moi. Quelle loi fonde l’autorité qu’ils prétendent exercer sur moi ? Je pense, donc je suis, donc je suis libre de faire ce que je veux de ma vie. Elle m’appartient, ne leur déplaise. C’est jouissif, mais moins que de sentir Claudine se glisser à mes côtés, sous son lit. Nous chuchotons, attendons que les petites se calment, s’endorment. Claudine rampe sur moi, légère et déterminée. Émotion de sentir ses seins sur les miens, et son ventre pareil. Elle m’embrasse doucement. Le cou, les joues, les lèvres.
J’apprends.
Sous la douche, aussi, lorsque nous revenons du ski le lendemain soir. Souvenir ébloui de son corps nu, lisse, brillant. De sa poitrine très ronde et fière que j’ose à peine toucher. Elle me montre les gestes qu’elle aime. Mes seins sont minuscules, j’ai peur qu’elle se moque à nouveau. Mais non. Je me souviens, pour cette première fois, d’un mélange complexe de gêne – montrer mon corps nu – et d’effervescence du désir. Étrangement, c’est le seul instant érotique avec Claudine dont j’ai un souvenir précis, geste après geste. Comme si, par la suite, le discours avait effacé les corps.

Fin des vacances : elle retourne chez ses parents, près de Montpellier, moi chez les miens, dans un village qui se dresse entre les vignes. Nous nous écrivons. Elle m’envoie des lettres surprenantes : entre les lignes et dans les marges, des dessins – bouches, yeux, cuisses ou seins de femmes mêlés à des animaux psychédéliques aux membres épars – envahissent le texte et débordent sur l’enveloppe, où mon nom (Nathalie Galan) et mon adresse, réduite au minimum (34 Montagnac), sont à peine lisibles. Le courrier m’arrive malgré tout.
Ses lettres papillonnent d’un sujet à l’autre, ses cours, ses parents, son envie de me voir au plus vite, son fiancé Arnaud, son amour pour moi, ses exams, sa sœur, mes « cheveux de soie », son régime, des poèmes d’Apollinaire, des filles qui l’ont draguée, l’ineptie de certains cours. Le propos est volontairement décousu, insolite. Elle revendique une philosophie postsurréaliste. Et lit Freud : les lettres qu’elle m’écrit, m’explique-t-elle, traduisent donc le parcours capricieux de son inconscient.
Je suis déroutée. Suis-je sa muse, ou un prétexte à son envie d’être l’auteur de lettres originales ? Joue-t-elle ? Est-elle sincère ? Cet amour dont elle me parle, existe-t-il ? Est-il une chimère, comme les corps morcelés tracés au stylo Bic bleu qui occupent plus de place que le texte ?
Nous nous retrouvons à Montpellier, plusieurs fois. Chez elle, où sa mère me reçoit comme une « amie de la colo » et ne semble pas s’inquiéter des bruits qui montent de la chambre de Claudine, où nous passons l’après-midi. À Pézenas, dans mon lycée, où elle vient passer une journée. Pendant les cours, elle m’attend au parc Sans-Souci tout proche. Pendant les récréations, nous nous retrouvons dans un lieu reculé, où personne ne nous voit, normalement. Je retourne à Montpellier : à la fac ! Très impressionnée, j’assiste avec elle à un cours de chimie. Dans un amphi. Je suis aux anges, mais me fais toute petite : et si je me faisais virer ? Le prof ne paraît pas noter ma présence. Il pose une question à laquelle je ne comprends rien. Le reste de l’amphi non plus, semble-t-il. Silence prolongé. Claudine, de sa voix de soprano, donne la bonne réponse. Elle est la meilleure, je suis fière.
Elle est fière de moi quand je me distingue au concours général de français. Elle revient au lycée. En récompense de mes hauts faits scolaires, elle m’offre un collier. Nous ne nous cachons plus et nous embrassons à bouche que veux-tu au lycée puis dans les rues de Pézenas.

La grosse
Notre correspondance devient presque quotidienne. Tout nous dire, voilà notre pacte. Mais je ne lui raconte pas ce qui a changé au lycée depuis que certains ont aperçu nos privautés. Les commentaires chuchotés fort quand je passe : tiens, la gouine ! Bien sûr, je hausse les épaules dans un geste de mépris. Mais à ce mépris se mêlent de la peine, de la honte, de la rage. Je tais aussi les moqueries dans le public quand je joue avec la troupe de théâtre animée par M. Courtois, mon professeur de français. Je suis Chérubin, et lorsque j’entre en scène en costume de petit page, veste courte de soie bleue ouverte sur un jabot de dentelles, assortie à une culotte prolongée par des bas blancs, chapeau chargé de plumes et épée au côté, cheveux retenus dans un catogan, des rires fusent. Je ne suis pas une mauviette, je serre les dents et la poignée de mon épée avant de lancer joyeusement le texte. Mais lorsque je dois confier à Suzanne ma passion pour la Comtesse : « Que tu es heureuse… À tous moments, la voir, lui parler… L’habiller le matin (rires redoublés), la déshabiller le soir (chahut), épingle à épingle », je voudrais rentrer sous terre. Il était prévu que, chenapan audacieux, je pousse un grand soupir sur « déshabiller » et que, mimant le fantasme provoqué par la Comtesse, je défasse une à une les épingles qui tenaient le voile occultant la ravissante gorge de Suzon – puisque après tout, Chérubin a l’âge des émois amoureux qui rendent désirables et quasi interchangeables toutes les femmes. Aux répétitions, j’en rajoutais, faisais durer l’effeuillage, jouais avec les épingles, piquant parfois, très légèrement, la poitrine de Suzon, qui surjouait le plaisir ou la colère, selon l’inspiration. Devant le public, paralysée par les quolibets, je zappe la mise en scène. Suzanne, surprise, attend, les spectateurs aussi. Une nausée, une fatigue terrible m’accablent. Immobile, geste suspendu, je parais imbécile. La suite pourrait s’écrire comme une scène en abyme ou en vertige, où abonderaient les didascalies, le texte ayant presque disparu : Suzanne foudroie du regard Chérubin, puis, celui-ci restant les bras ballants, elle enchaîne. Chérubin s’approche d’elle pour la serrer dans ses bras. Il bute sur les pieds de la malheureuse, qui jure. Le public s’esclaffe. On attend une réplique de Chérubin, qui reste muet. En coulisse, le professeur fait des signes d’encouragement, suivis de mimiques de désespoir, avant de tourner le dos. Chérubin murmure enfin : « Mon cœur palpite au seul aspect d’une femme », tandis que les rires redoublent, puis plus bas encore : « Les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. » Huées, claque en triomphe, sortie de scène de Chérubin, chapeau de travers et larmes aux yeux.
Le ridicule ne tue pas, pas plus que la honte qu’il provoque. Mais je voudrais mourir. C’est entendu : je ne remonterai plus sur scène, je partirai loin, au plus loin de ces abrutis. Je ne dis rien de cette avanie à Claudine et ne mentionne pas les appels anonymes reçus chez moi.
L’un d’eux m’a marquée : une inconnue m’affirme à voix chuchotée que je lui plais. Elle ajoute qu’elle veut me rencontrer. Je voudrais savoir qui m’appelle. « Tu me reconnaîtras tout de suite, t’inquiète. Tu n’as pas vu comment je te regardais ? » Est-ce Mylène, dont je contemple parfois les yeux rêveurs ? Ou Martine, pas très jolie, mais brillante ? L’inconnue me donne rendez-vous le samedi soir suivant. Je raccroche, tourneboulée. Envie d’y aller, crainte d’un traquenard. Mais je n’ai peur de rien, je m’en persuade.

Maman entre dans ma chambre :
— N’y va pas. Ce serait une grosse bêtise.
— Tu as écouté ?
— C’est mon devoir de mère. Te protéger. Tu es d’une naïveté confondante. Tu n’as donc pas compris ? Cette fille se moque de toi. J’entendais des bruits derrière. Elle n’était pas seule.
Interdite, je reste sans réponse. Ma mère m’espionne, alors ? Je voudrais l’étrangler, je l’envisage, l’examine de pied en cap. Par où attaquer ? Elle triomphe. J’avais compris qu’elle lisait mon journal, où je consignais, pour la punir, des fables effrayantes. Elle fait son devoir, dit-elle. Que répondre ? Elle n’a peut-être pas tort. Sans elle, je me serais « jetée dans la gueule du loup », comme elle me le répète. Humiliée, je me tais.

Je me persuade que je me fiche des moqueries, des regards outrés des unes et des autres. Je sais, de source sûre, qu’il arrive que des femmes s’aiment. Je l’ai lu, voilà. Les livres de Colette disent la vraie vie, la vie loin du lycée. La réprobation de mes camarades, cette clique d’incultes, vaut ce que valent tous les conformismes : mon mépris. L’important ? Ma vie, libre, mes lectures, quelques cours au lycée qui me passionnent et surtout Claudine. Mais je n’aime pas être la risée du lycée. Je hais le ton mi-outré mi-blagueur que prend Helen, ma correspondante anglaise venue de Lincoln, qui ne m’adresse la parole qu’une fois pendant son séjour : Are you a lez ? Devant mon hésitation, elle tourne les talons et se dirige vers sa chambre, qu’elle ferme à clé.

Je rejoins Claudine pour un week-end chez elle. Ses parents sont partis, emmenant sa jeune sœur. Nous faisons l’amour, rien que l’amour – à peine le temps de manger ou dormir. Nous dansons nues, dans sa chambre, sous la douche, dans le jardin la nuit. La vie est douce, drôle, vibrante. Mes déboires théâtraux ou téléphoniques ou british sont oubliés.

Des mois passent ensuite sans que nous nous voyions. Claudine m’écrit : elle m’aime plus que jamais, je suis sa Natachat, sa Natalionne, sa Natendresse, sa Natafolie. Elle prépare ses examens de médecine et potasse en binôme avec Arnaud. Il est question de mariage. Rien n’est sûr mais ça ne change rien pour nous : qu’est-ce qui nous empêcherait de nous aimer ? Rien, je suis d’accord, et surtout pas ce petit Arnaud qu’elle peut bien épouser. Il ne me gêne pas, sauf quand je le rencontre : il raille à peu près tout ce que je dis, et férocement mes propos « cryptocommunistes ». Ah bon, j’ai ma carte des Jeunesses communistes ? C’est la meilleure… Il s’entête à me prendre en défaut, ce qu’il parvient à faire assez facilement. Je l’emmerde, lui, ses airs condescendants et son petit esprit de toubib réac, vieux avant l’heure : c’est dit. Je suis rouge de colère, lui, blême. Claudine prétend adorer nos chamailleries – chien et chat, dit-elle. Je m’enorgueillis d’avoir le rôle du chat et me tiens à distance du toutou.

Je reviens de Londres, où j’ai passé l’été. Pendant deux mois, j’ai financé mon séjour en travaillant comme jeune fille au pair, sans enthousiasme – puis en divers jobs assez saugrenus. Je me suis nourrie de granny smith, de fish and chips, de salades, de pizzas, et de rhubarb pies nappées de custard cream. J’ai pris huit kilos. La gamine malingre est devenue une ado boulotte. Je suis effarée. D’ailleurs, je ne suis pas la seule. La mère d’une amie, me croisant dans la rue, s’arrête tragiquement, m’observe en silence et murmure : Ma pauvre… Mais tu as un problème, une maladie ! Il faut consulter.
Je me regarde nue dans le miroir de la salle de bains. Je suis joufflue, ventrue, méconnaissable. Il faut agir avant de revoir Claudine, pour qui je suis une héroïne des Rhénanes : élancée, légère comme un songe. Je cesse de manger. Ne vais plus à la cantine. Je tiens une semaine et dégonfle de trois kilos. Je suis encore dodue, totalement épuisée, mais toujours aussi déterminée. Les cours me paraissent infinis, je plane. En sortant du lycée, je passe devant une boulangerie, achète du pain au seigle. J’entame l’objet du désir dans le bus. Juste le quignon… Quand j’arrive chez moi, j’ai tout englouti, sans même m’en apercevoir. Rien de grave, le boulanger m’a assuré que ce pain était excellent pour la santé.
Le soir suivant, je garde le pain de seigle dans mon cartable. Le sort en cachette, dans ma chambre. Descends dans la cuisine, pique de la crème de marrons. Je termine le pain et le tube de crème. À ce rythme, en quelques semaines, j’ai repris les kilos anglais, et bien d’autres. Je ne me pèse plus. Ne porte plus de pantalon – je n’entre dans aucun. Je cache ce corps de cachalot dans des chemises de nuit brodées, vêtements de brocante que j’ai teints. Ma mère me dit que je suis mignonne aussi, avec des rondeurs.

Claudine m’écrit à nouveau. Pourquoi ai-je cessé de donner des nouvelles ? Suis-je fâchée à cause de cet idiot d’Arnaud, qui est jaloux de moi ? Elle m’attend, n’en peut plus de m’attendre.
Lorsque j’arrive chez elle, un silence, puis des rires. Des mots que je ne comprends pas. Claudine ne m’embrasse pas. Que s’est-il passé ? Pourquoi ai-je doublé de volume ? Bravache, je lui réponds que je me fiche des diktats de la mode : qui a dit qu’une femme devait être maigre ? L’est-elle, elle ? Je la déshabille et envoie voler ma robe teinte. Elle rit. De moi, de mes arguties, de mon bide. Ai-je vraiment cru qu’il me suffirait de changer de canons esthétiques pour être séduisante tout en étant boudinée ? (Je me souviens, des décennies plus tard, des termes exacts de sa repartie.)
— Tu ne m’aimes plus alors ?
— Si on allait au cinéma ?
On marche en silence vers le centre-ville. Claudine veut revoir Cria cuervos, mais je n’en démords pas : ce sera À la recherche de Mister Goodbar. Quand le noir se fait, Claudine s’efface dans le fauteuil, dans l’ombre. Je voudrais caresser sa main, elle la retire. Il faudrait mourir, là, tout de suite.
Ma détresse m’effare. Dans le noir, quand je pleure, rien ne se voit. Je pense à courir, loin d’elle, de son regard, de son dégoût. Heureusement, Diane Keaton est sublime. Dans la pénombre de la salle, Claudine s’estompe de plus en plus. Éblouie par la dégaine de Diane, son élégance, sa double vie, je n’existe plus que dans sa contemplation. Fascinée par son rire, ses silences. Son mystère. Sa liberté, son audace, son corps de femme.
Je regarde à peine Claudine lorsque nous sortons du cinéma. Je voudrais disparaître, ne plus avoir à subir son regard mi-attristé mi-moqueur sur mon corps transformé. Il fait froid, son nez est rouge, ses yeux absents. Je ne lui plais plus : me plaît-elle, au fond ? M’a-t-elle jamais plu ? Je me persuade qu’elle ne m’intéresse plus vraiment. Ce que je veux désormais, ce sont de vraies femmes, adultes, obscures, des démones, des tigresses. Je suis sûre qu’elles aimeront mes formes rondes. Sinon, je maigrirai.
Plus jamais je n’ai revu Claudine. Une amie m’a appris, quelques années plus tard, qu’elle avait deux enfants. Mariée, médecin, installée.

M’a-t-elle oubliée ? A-t-elle seulement imaginé le trouble dans lequel m’a jetée son dégoût soudain ? Je n’étais aimable qu’en adolescente à la David Hamilton, alors ?
Sans doute n’a-t-elle pas deviné ma détresse. J’avais, dans l’instant où la rupture paraissait entendue, donné à voir une telle indifférence qu’elle a dû penser que, comme elle, j’avais joué aux amours adolescentes : pour voir, pour essayer, pour provoquer. Sans l’aimer. Je note d’ailleurs que l’écriture de ce texte reproduit l’indifférence feinte d’alors. Évoquant le trouble, je glisse, je provoque, j’escamote et fais de l’humour.
Quand ferai-je tomber le masque ? Quand parviendrai-je à m’autoriser cette indécence ?
Albertine
Après Claudine, peu de rencontres. Des hommes, oui – mes rondeurs adolescentes les attendrissaient. Il me semble qu’il était si facile, alors, de rencontrer des hommes… Mais les femmes ? Les lesbiennes, j’entends, les seules qui m’intéressaient ? Hélas, elles ne me voyaient pas. Ne m’envisageaient tout simplement pas, dissuadées sans doute par mon apparence hétéro. Car la lesbienne invisible en rajoutait. Pour me consoler de l’indifférence femelle et de la cruauté des Claudine, je m’étais tournée vers la facilité : l’autre sexe. Sans doute ai-je alors donné une inflexion particulière à ma « féminité ». Comme on le sait, une construction.
Et donc, exagération des signaux. Maquillage, jupes marquant la taille, décolletés pigeonnants, talons hauts. L’adolescente excentrique s’était métamorphosée en jeune femme aguicheuse. La bête noire, dans le ghetto, où l’on se doit de manifester quelque signe de reconnaissance : cheveux courts, ou jean, ou Dr. Martens, ou blouson d’aviateur, tatouages, piercings, suivant les époques. Les modes changent, l’esprit demeure : on est dans un entre-soi et on montre patte saphique.

Dans ce désert de femmes, une exception quatre ans plus tard, lorsque j’arrive à Paris.
Une jeune beauté toujours vêtue de noir, en prépa… On m’apprend, dans un rire qui fustige, qu’Albertine est lesbienne. Comme je tombe des nues, on s’étonne aussi de ma naïveté : mais enfin, on ne voit que ça ! Je n’avais rien perçu, juste épatée par sa beauté de Diane très blonde et cet air de fierté toute romaine qui accompagnait naturellement son excellence. Car Albertine surclassait la cohorte des héritiers et brillait impérialement dans toutes les matières, au grand dam de ses compétiteurs, petits messieurs fils de diplomates et jeunes oies bosseuses qui jouaient les modestes en rêvant de lauriers.
De façon occulte, nous nous manifestons de l’intérêt. Une correspondance de petits mots transmis à la barbe des profs est lancée. Des rivales s’en mêlent. Ou des rivaux. Les billets se multiplient, se perdent puis se retrouvent. Qui est Valmont, qui est Merteuil ? Des petites Volange ou des Danceny semblent se déchaîner. Il faut agir. En avoir le cœur net. Je glisse une brève missive dans le cartable d’Albertine : Vous vous dérobez ? Rendez-vous place Saint-Sulpice, vendredi, 14 h 30. Soyez ponctuelle ou nous ne nous verrons pas.
Nous allons peut-être nous rencontrer, nous approcher, nous embrasser, alors que jamais nous ne nous sommes parlé. Il me semble même qu’Albertine ne m’a jamais regardée. Viendra-t-elle ? Ou bien le jeu est-il déjà terminé ? Offrant l’opportunité d’un rendez-vous secret, je lui ai peut-être concédé ce qu’elle, ou les autres, souhaitaient. Ma reddition.
Elle vient pourtant, à l’heure dite. Nous marchons sans échanger ni regard ni mot. Diantre, ce silence… Cette indifférence ! se dit Valmont (car en cet instant, piquée au vif, je suis le terrible vicomte de tout mon être, prêt à conquérir l’impudente, la faire frémir d’amour, à obtenir ses dernières faveurs, puis la laisser languir de douleur comme une Présidente).
Toujours aussi mutiques, nous prenons un café boulevard Saint-Germain, dont le tracé incurvé qui s’origine pont de la Concorde pour couler jusqu’au pont de Sully forme comme une parenthèse au sud de la Seine.
Je parviens à lui délier un peu la langue. De quoi débattons-nous dans ce bistrot qui fait l’angle avec la rue de l’Ancienne-Comédie, dont nous occupons seules le premier étage ? J’ai oublié le sujet, pas le ton : vif, enthousiaste, parfois ironique. Un silence enfin, qui s’éternise. Je lui demande de fermer les yeux, elle hausse les sourcils dans une expression d’étonnement qui vient brutalement dissiper l’impassibilité qu’elle affecte, puis s’exécute. Je l’embrasse, elle rougit, se détourne, hésite. Me rend le baiser. Ses lèvres sont douces, sa langue aussi habile que dans le débat, mais d’une manière qui me semble plus délicieuse encore. À mon tour de fermer les yeux. Cœur qui bat, exaltation, frisson qui emporte tout l’être. Si je ne me tenais pas, je me précipiterais sur elle.
Autour de nous rôde depuis le début de la conversation et de ses prolongements tendres un serveur au gilet malpropre. Il remue des chaises, fait claquer le cul des tasses sur le comptoir. Il me dérange, enfin, introduit des bruitages dans le film où je viens d’entrer. »

Extraits
« Je quitte le domicile familial à dix-sept ans, fuyant à Paris sans un sou vaillant. Depuis, je navigue à vue. Ça tangue. Jour et nuit — nuit surtout. Je souffre d’insomnies chroniques qui rendent ma vie professionnelle difficile — j’euphémise: je me gave de benzodiazépines. Ajoutons que ma vie amoureuse est un chaos. J’ai épousé en premières noces, à vingt ans, un amateur de nymphettes, Daniel. Il a l’âge de mon père mais lorsque je rencontre Michelangeli, je suis à vingt-trois ans déjà une vieille chose à ses yeux. À qui parler? J’ai rompu en visière avec mes parents, je n’ai aucune amie. Je veux divorcer et comme mon époux me complique la tâche, je multiplie les aventures — c’est l’époque merveilleuse de l’insouciance pré-sida. J’ai arrêté mes études et je n’ai aucun métier.
L’effet le plus marquant de cette vie d’incertitude est donc une insomnie tenace qui me conduit à prendre de méchantes doses de médocs. Avec un cerveau en compote, comment trouver un job? Je fais moi-même l’analyse suivante: je suis dans une impasse. Il faut en sortir fissa. Comment, je ne sais. J’envisage pour finir une thérapie. Où trouver l’argent? Je donne des cours (de tout, de français, de maths, de philo et même, c’est un comble, de physique, alors que je n’ai que quelques bases). Je constitue un pécule qui m’ouvre la porte du cabinet de Mme Michelangeli.
Elle m’écoute. Six mois d’onomatopées. Je l’engueule. Elle me secoue. Me renvoie systématiquement à mes contradictions. Elle y va fort.
Elle m’emmerde, avec ses principes de vieille catho. Je mets fin à l’analyse: je n’ai plus besoin d’elle, en tout cas je m’en persuade. J’ai compris deux trois trucs qui
devraient me permettre de rebondir.
Direction le nord de Paris: le miroir aux alouettes. » p. 38-39

« Je ne maîtrisais plus rien. J’aimais à quarante-cinq ans d’un amour adolescent. Naomi était rodée aux histoires de cœur et de corps avec les femmes, tandis que je les découvrais avec émerveillement. Albertine avait été inaccessible, je m’étais comportée comme une idiote avec Coline, mais cette fois, j’aimais. J’aimais et voulais vivre avec Naomi un amour complet. Je le désirais avec frénésie: j’avais à nouveau dix-sept ans, l’appétit de plaisirs et des effusions sentimentales qui vont avec. Cristallisation, idéalisation, aveuglement amoureux tout ensemble. Égarements du cœur et de l’esprit. » p. 121

À propos de l’auteur
MARIENSKE_Helena_Philippe_MatsasHéléna Marienské © Photo Philippe Matsas

Héléna Marienské est l’autrice de Rhésus (P.O.L, 2006, prix Lire du meilleur premier roman, prix Madame Figaro/Le Grand Véfour, mention spéciale du prix Wepler), Le Degré suprême de la tendresse (Héloïse d’Ormesson, 2008, prix Jean-Claude-Brialy), Fantaisie-Sarabande et Les Ennemis de la vie ordinaire (Flammarion, 2014 et 2015). (Source: Éditions Flammarion)

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Pour que je m’aime encore

MADJIDI_pour_que_je_maime_encore

En deux mots
L’adolescence n’est pas vraiment la période la plus gaie de l’existence, surtout quand on arrive d’Iran, qu’on vit dans une cité de la banlieue parisienne et qu’on a de la peine à accepter un corps qui se transforme. Difficile alors de se sentir intégrée et de se projeter vers un avenir réjouissant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La banlieue, la quitter et y revenir

Après l’exil dans Marx et la poupée, Maryam Madjidi raconte la vie en banlieue parisienne et le combat d’une adolescente pour s’intégrer, pour s’en sortir. Avec la même plume incisive et drôle, sans doute pour conjurer un sort peu envieux.

La vie d’une jeune adolescente «issue de l’émigration» dans la banlieue parisienne, on se l’imagine, est loin d’être un chemin de roses. Surtout quand on est une fille, surtout quand on a de la peine à accepter l’image qui se reflète dans le miroir.
C’est d’abord une histoire de cheveux. De cheveux frisés, rêches et rebelles. Une toison qui enflamme l’imagination des «amis de classe» qui vont lui trouver un sobriquet bien cruel, washing machine, pour lui faire sentir que cette chevelure ne ressemble à rien, sinon à une masse informe sortant du lave-linge. En voulant se guérir de ce complexe et avoir des cheveux doux et soyeux, elle ne réussira qu’à se brûler le cuir chevelu au second degré. Une leçon qui n’aura toutefois servi à pas grand-chose. Poursuivant l’exploration de son corps, l’adolescente va trouver aussi très disgracieux son unique sourcil qui va d’un œil à l’autre et qu’une douloureuse séance d’épilation ne changera pas. Une caractéristique qui lui vaudra un nouveau surnom, barre de shit.
De manière générale, tous les poils de son corps vont agrandir son mal-être, comme ceux qui poussent sous son nez et lui vaudront un troisième surnom, moustache.
Cette phobie va la pousser à vouloir se débarrasser de tous ses poils. D’abord en empruntant le rasoir de son père pour avoir une peau bien lisse. Mais les poils vont repousser encore plus drus, encore plus forts. Viendra alors la cire chaude et de nouvelles souffrances.
C’est d’abord dans son rapport au corps que s’exprime le mal-être de cette fille d’immigrés venus d’Iran qui ne rêve que de se fondre dans la masse, de ressembler aux copines de classe. Une aspiration qui l’aveugle, car elle ne se rend pas compte qu’elles ont aussi leurs complexes et leurs problèmes. De Sabine et ses chiens qui chient partout à Fanny qui a exprimé sa violence sur son vélo en passant par Kali et sa terrifiante famille ou encore par Sabil qui n’a pas usurpé son surnom de Sabil-La-Terreur.
Et quand tout ce beau monde part pour les vacances, elle reste face à son triste horizon, car c’est la période où son père, qui travaille dans le bâtiment, a le plus de travail. Ce n’est qu’après des années qu’ils pourront partir aux étangs d’Attin, entre Le Touquet et Berck-sur-Mer, pour continuer à s’ennuyer, mais dans un paysage champêtre.
C’est aussi l’époque où elle écoute Difool et le Doc à la radio qui font son éducation sexuelle, où elle a le droit d’aller à une première boum, où elle envisage de «faire la chose». La première fois, ce sera entre un pont et une voie de RER, sur «un lit de fougères et de feuilles mortes˚. «La première fois, c’était donc s’allonger avec un garçon sur soi qui s’agite quelques minutes pendant que la ligne 5 passe, puis se rhabiller et partir, et sur le chemin du retour sentir très fort en soi qu’on ne sera plus jamais la même.» Désormais, il faut se construire un avenir. En rêvant de la voie royale, celle qui passe par les grandes écoles, Khâgne et Hypokhâgne avant d’intégrer l’École Normale Supérieure. Mais il ne suffit pas de bénéficier du «contingent de banlieue» pour réussir…
Arrivée en France à six ans, Maryam Madjidi avait retracé le parcours de sa famille dans Marx et la poupée, un premier roman percutant couronné par la Prix Goncourt du premier roman. C’est avec le même ton, drôle et énergique, qu’elle poursuit sa chronique et attrape son lecteur. La violence, la lutte des classes, la difficulté de s’intégrer et de comprendre les codes d’une société qui cherche d’abord à marginaliser et à discréditer plutôt qu’à inclure pourraient donner lieu à un récit noir, à un drame qui joindrait la misère économique au mal-être adolescent. Mais la vitalité, l’humour et la belle énergie de Myriam Madjidi donne à son roman un souffle qui laisse entrevoir une porte de sortie. Du coup, on attend déjà avec impatience son troisième roman.

Pour que je m’aime encore
Maryam Madjidi
Éditions Le Nouvel Attila
Roman
210 p. , 18 €
EAN 97823711001107
Paru le 27/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en banlieue, notamment à Bondy, Drancy, La Courneuve et Bobigny. On y passe aussi des vacances aux étangs d’Attin, entre Le Touquet et Berck-sur-Mer et on y évoque l’Iran.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’adolescente qui prend la parole dans ces pages meuble de ses rêves les grands espaces de la banlieue parisienne. Son enfance et son adolescence sont une épopée tragi-comique: le combat avec son corps, ses parents, son école… et ses rêves d’ascension sociale pour atteindre l’autre côté du périph. Riche de désirs comme de failles, rendue forte par le piège douloureux de l’intégration et de l’initiation, elle offre une vision singulièrement drôle, aimante et charnelle d’une cité ordinaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Aires libres


Maryam Madjidi présente son roman Pour que je m’aime encore © Production Cassandre

Extrait
« Sur ce lit de fougères et de feuilles mortes, j’avais laissé la petite fille. La « première fois », c’était donc s’allonger avec un garçon sur soi qui s’agite quelques minutes pendant que la ligne 5 passe, puis se rhabiller et partir, et sur le chemin du retour sentir très fort en soi qu’on ne sera plus jamais la même. » p. 107

À propos de l’auteur
MADJIDI_Maryam_DRMaryam Madjidi © Photo DR

Maryam Madjidi est née en 1980 à Téhéran, et a quitté l’Iran à l’âge de 6 ans pour vivre en France où elle enseigne la langue française. Elle a vécu quatre ans à Pékin et deux ans à Istanbul. Marx et la poupée, son premier roman, a obtenu le prix Goncourt du premier roman et le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs en 2017. Pour que je m’aime encore est son deuxième roman. (Source: Éditions Le Nouvel Attila)

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Dahlia

  RL_hiver_2021 coup_de_coeur

En deux mots
Lettie se souvient de ses années de collège, du « club des cinq » qu’elle formait avec ses copines, mais surtout de sa copine Dahlia et du terrible secret qu’elle lui avait confié. En retraçant cet épisode de son adolescence, elle essaie de comprendre dans quel terrible engrenage elle s’était alors fourrée.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le poids d’un secret impossible à garder

Dans son nouveau roman Delphine Bertholon continue à creuser le monde de l’adolescence autour d’une narratrice qui retrace un épisode traumatisant de ses années de collège.

Lettie se souvient de ses années de collège dans le sud de la France au début des années 1990. À quatorze ans, cet âge où son corps se transforme, où sa personnalité s’affirme, elle vit avec sa mère dans un mobile home installé dans un camping du bord de mer et cherche à s’intégrer à la bande de filles plus délurées, aux formes et aux fringues plus marquées, quitte à délaisser ses amies «bien rangées», plus sages et plus lisses. Car Lettie ne veut plus être une enfant. Ses tentatives d’approche sont couronnées de succès et elle fait très vite partie du «club des cinq», même si son intérêt se porte aussi sur une fille restée en dehors de la bande, mais qui l’intrigue. Il faut dire que Dahlia est assez mystérieuse, ce qui la rend aussi attrayante à ses yeux. Leur amitié va s’ancrer au fil des jours, les confidences se faire plus intimes. Jusqu’à ce moment où Dahlia explique a Lettie qu’elle a été abusée par son père.
Comment vivre avec un tel secret? Quand bien même l’adolescente a promis de n’en parler à personne, elle ne peut s’empêcher de confier la chose à sa mère. Quand Dahlia est convoquée chez le principal du collège, elle comprend que la machine policière puis judiciaire s’est mise en route. À son tour, Lettie va devoir s’expliquer. Mais que peut-elle dire? Elle attend anxieuse la suite des opérations. Et comme Dahlia ne réapparaît plus, elle doit s’en tenir aux articles sibyllins des journaux. Dahlia a été prise en charge par les services sociaux, son père est incarcéré et sa mère crie à l’innocence de son mari. Une mère qui vient aussi dire son fait à Lettie, qui ne sait dès lors plus très bien qui croire.
Après Twist (2008) et Grâce (2012), Delphine Bertholon poursuit son exploration de l’adolescence, avec toujours autant de justesse de finesse dans l’analyse. En choisissant une narratrice désormais adulte et mère, elle prend le recul nécessaire à ce sujet sensible et confirme livre après livre qu’elle occupe désormais une place de choix parmi les romancières qui n’hésitent pas à s’emparer des sujets de société. Sa réflexion sur ce sujet brûlant complète la vision proposée sous un angle différent par Karine Tuil avec Les choses humaines, Mazarine Pingeot avec Se Taire ou encore Marcia Burnier avec Les orageuses. Plus proche dans la thématique et dans le traitement, ajoutons Sauf que c’étaient des enfants de Gabrielle Tuloup.
La romancière de Cœur-Naufrage est décidément comme le bon vin, elle se bonifie avec l’âge et nous offre ici son meilleur roman. En attendant le prochain!

Dahlia
Delphine Bertholon
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 21 €
EAN 9782081520158
Paru le 17/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le sud de la France.

Quand?
L’action se déroule de 1989 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Début des années 1990, dans le sud de la France. Lettie, quatorze ans, vit avec sa mère dans un mobile home et brûle secrètement d’être quelqu’un d’autre. Quand survient Dahlia, une fille un peu étrange, une ardente amitié se noue entre ces adolescentes que tout semble opposer. Dahlia a deux jeunes frères, des parents généreux, et Lettie voit dans le père de son amie l’homme idéal, celui qui lui a toujours manqué. Chacune envie l’autre ; qui sa tranquillité, qui sa famille joyeuse.
Mais le jour où Dahlia lui confie un secret inavouable, Lettie ne parvient pas à le garder. La famille de son amie vole en éclats. Au milieu du chaos, le doute : et si Dahlia avait menti ?
Delphine Bertholon explore le lien ambigu entre adolescence et vérité, et les frontières floues qui nous séparent du passé.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Cité Radio (interview par Guillaume Colombat)
Cultures Co (Patrick Benard)
Blog T Livres T Arts
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Mes échappées livresques
Blog Les livres de K79
Blog Ballade au fil de l’eau

Les premières pages du livre
« ÉTINCELLE
La première fois que je m’aperçus de l’existence de Dahlia, c’était au début de mon année de troisième, au retour des vacances de la Toussaint. Je venais d’avoir quatorze ans le 2 novembre. Je suis née le jour des Morts et c’était l’une des choses que ma mère aimait répéter, par jeu ; devenue adulte, je le répète à mon tour. J’ai fini par aimer, je crois, cette façon d’oxymore, comme si cela me donnait une touche d’originalité. Dahlia était dans ma classe depuis la rentrée, mais je ne l’avais pas remarquée jusqu’alors. Elle était encore ce que je fus longtemps : une invisible.

Mes deux premières années de collège, j’avais été une enfant sage, lisse et discrète, qui gardait ses amitiés d’école primaire. Je ne me mêlais guère aux autres élèves, ces nouveaux que je ne connaissais pas, plus citadins, plus branchés, qui me semblaient tous tellement plus vieux, plus mûrs, plus tout en fait, alors que nous avions sensiblement le même âge. Mais cet été-là, une métamorphose s’était opérée – l’été 1989, qui avait séparé la cinquième de la quatrième. J’avais quitté la cinquième en petite fille modèle, obéissante et plate ; j’intégrai la quatrième en jeune fille dérangée, méchante malgré moi, répudiant sans pitié mes copines de toujours (les abandonnant, me retournant contre elles, les oblitérant, et j’ai encore honte aujourd’hui de simplement l’évoquer) pour frayer avec cette bande que j’avais tant crainte – elles étaient belles, avaient des fesses, des nichons, une grande gueule, des Tampax dans leur sac. Elles avaient pour certaines de bonnes notes, d’autres étaient des cancres, mais la synergie ne s’opérait pas au niveau scolaire ; elle s’incarnait ailleurs, dans cette apparente liberté, les teintures capillaires intrépides, les tenues racoleuses, les cuites secrètes, le regard des garçons, les clopes, la masturbation dont elles parlaient avec un sans-gêne époustouflant – qui m’époustoufle toujours, trente ans plus tard. Si je crois comprendre pourquoi j’avais voulu me rapprocher d’elles, je ne sais pas vraiment comment j’y étais parvenue. Mon corps avait changé, c’est vrai, mais j’étais toujours attifée de la même manière absurde, mélange de fripes et de supermarché. Quelque chose dans mon regard, mon attitude, s’était modifié, sans que j’en sois tout à fait consciente. Ce fut un glissement progressif, de moi à elles, puis d’elles à moi, comme un apprivoisement, imperceptible au début, puis soudain radical : un beau jour, je me retrouvai avec la « bande », à descendre le bar parental dans la villa d’Aydée, à échanger mes fringues avec Marie, à essayer le chapeau de cow-boy dont Lydia ne se séparait jamais. J’étais « fifille à sa maman » et soudain, j’étais devenue « populaire ». Pour les garçons du collège, je faisais maintenant partie de la constellation, mais entrer dans le cercle des étoiles avait rendu ma vie très compliquée et cela explique peut-être en partie ma découverte de Dahlia – même tardive.

Ma mère m’avait déposée tôt ce matin-là, le jour de la rentrée des vacances de la Toussaint, avant d’aller au travail. Le TER était en grève et elle embauchait à sept heures. Elle était – est toujours – infirmière à domicile.
— Je suis désolée, minette. Le père Delabre, tu le connais. Avec lui, c’est maintenant ou tout de suite.
Je haussai les épaules d’un air entendu, mi-compatissant, mi-moqueur.
— Le Délabré…
Elle sourit, mais il y avait dans ce sourire une pointe de reproche. Je m’extirpai de l’habitacle de la voiture minuscule. Elle lança :
— Tu sais, hein ?
— Je sais, acquiesçai-je avant de claquer la portière, de sentir le froid cercler mes chevilles nues, comme des fers.
Tu sais ?/Je sais. C’était un truc entre nous, un rituel pour dire « je t’aime » sans le dire. Ma mère et moi étions, comme notre voiture, deux choses minuscules dans un monde à notre image. Même pour les mots, nous étions du genre anorexique. Sauf, bien sûr, quand elle était grise. De ce point de vue, je lui ressemble beaucoup : de taiseuse à fontaine, si le vin coule à flots. Une histoire de lâcher-prise, j’imagine.

L’odeur des pins était forte, mêlée à celle de l’asphalte mouillé, sève, fleurs et métal. Il faisait encore nuit. Les grilles du collège étaient closes, la lune ronde dans un ciel noir, vertigineux, abysse inversé. Je m’assis sur un haut muret, balançai mes jambes dans le vide. Mes baskets blanches semblaient phosphorescentes dans l’obscurité. Je suivais le mouvement de mes pieds comme s’il s’était agi de rayons laser, hypnotisée, somnolente. Elle me surprit, noir sur noir, surgie de nulle part, recrachée par la nuit devant mes baskets.
— Salut.
Jump scare – je manquai choir de mon muret. Je levai les yeux et la distinguai enfin, silhouette fine et sombre, façon Giacometti. J’avalai ma salive.
— Salut.
Elle dansait d’un pied sur l’autre. Elle avait froid, ou était mal à l’aise, ou les deux. J’eus l’impression que l’odeur des pins se faisait plus forte, résinant mes narines, que l’âcreté de l’asphalte s’encavait dans ma gorge. Elle ouvrit de nouveau la bouche :
— Je peux m’asseoir ?
Je hochai la tête et, dans le mouvement, revis la lueur pâle de mes baskets blanches. Je les avais extirpées de haute lutte à l’économie maternelle, des Reebok montantes. J’en rêvais depuis des années – les baskets des danseuses, des starlettes de clips. À quatorze ans, je possédais enfin quelque chose que j’avais réellement désiré. Elle dut remarquer mon manège, car elle déclara :
— Elles sont cool, tes chaussures.
Cette phrase me mit en rage (Putain, avais-je pensé, ce ne sont pas des « chaussures », d’où tu sors, merde, sérieux ?) tout en me plongeant dans un profond ravissement. Et puis, elle sentait bon, cette fille. Elle sentait – je cherchai un moment, finis par trouver – la tarte tropézienne. Crème, brioche, fleur d’oranger. Elle n’avait pas du tout l’odeur de son physique, sans fantaisie ni gourmandise. Elle se hissa à côté de moi dans un bruissement d’étoffe. Tels deux oiseaux perchés (ara/corbeau – ou, plus vraisemblablement, mésange/moineau), nous regardions en silence la grille du collège qui s’ouvrirait bientôt, avalerait les gosses, les cris, les espoirs et les chagrins. La fille balançait elle aussi ses pieds dans le vide, chaussés de croquenots noirs, style Doc Martens mais sans marque, sûrement même pas en cuir. J’eus brusquement honte, comme si après avoir répudié mes amies d’enfance (Melody, surtout), j’étais en plus devenue une sale bourge.
Nous vîmes arriver les dames de service. Elles semblaient étrangement différentes sans leurs uniformes et leurs charlottes en papier ; plus humaines, en fait. Les dames de service sont donc celles qui arrivent en premier, avais-je songé, et cette pensée avait enkysté ma honte. Invisibles, elles aussi.
— Tu t’appelles Lettie, c’est ça ?
Je hochai la tête.
— Laetitia… Mais tout le monde dit Lettie. Sauf ma mère.
— Elle dit quoi, ta mère ?
— Minette.
— C’est mignon.
— Ouais, je suppose. Si on veut.
Le silence retomba. Je ne connaissais pas, moi, son prénom. Des semaines dans la même classe, mais je n’en avais pas la moindre idée. En fixant de nouveau la grille qui, peu à peu, s’illuminait d’aurore, je songeais qu’elle avait une tête à s’appeler Samia. Ou Bianca. Ou Izabel. Elle avait le teint mat, olivâtre, d’un Sud plus au sud que le nôtre, mais je n’aurais su déterminer lequel. L’ironie voulait qu’en réalité, comme je l’appris plus tard, elle débarquait du Havre.
— Dahlia, déclara-t-elle.
— Quoi ?
— Dahlia. C’est mon nom.
Elle sauta du muret : la grille venait de s’ouvrir. Sans un mot de plus, sans se retourner, elle marcha jusqu’à l’entrée. Elle salua le gardien, première à pénétrer l’enceinte de ce pauvre royaume. Au loin, les autres arrivaient par grappes, déversés par les cars.
2
J’ai commencé à écrire après avoir vu la flèche de Notre-Dame s’effondrer dans les flammes. Je ne suis pas certaine du lien entre cette histoire et l’incendie, mais il y en a forcément un. Peut-être est-ce simplement la notion de chute. De destruction. Quoi qu’il en soit, le récit que j’avais dans le ventre, lové depuis l’adolescence quelque part dans les entrailles, est ressorti là, devant la télévision. Le soir du 15 avril 2019, ma mère, elle aussi derrière son écran à l’autre bout du pays, m’avait téléphoné. Il y avait dans sa voix tremblante, troublée, un mélange de détresse et d’excitation.
— C’est fou, complètement fou ! On dirait du cinéma, sauf que c’est la vérité. Ça me fait presque comme le 11 septembre, tu vois ? Enfin, non, quand même pas. Mais tu vois, quoi. Le côté, je ne sais pas… Irréel ?
J’ai acquiescé en silence, l’iPhone scellé à l’oreille, oreille collante de sueur et qui, déjà, me faisait mal. J’ai cherché en vain mes écouteurs. On dirait du cinéma, sauf que. Quelques jours plus tôt, alors que je zappais de chaîne en chaîne à la recherche d’un programme susceptible de m’aider à trouver le sommeil, j’étais tombée sur la rediffusion d’une émission consacrée à l’affaire Guzzo. Je l’avais déjà vue il y a bien longtemps : à l’époque, la production avait tenté de nous interviewer, ma mère et moi. Nous avions évidemment décliné, mais j’ai éteint la télévision comme si la télécommande venait de s’enflammer. Alors, j’ai eu envie de lui parler de Dahlia. Mais nous ne l’avions pas évoquée depuis si longtemps (« N’en parlons plus, minette. Ne parlons plus JAMAIS de tout ça, tu veux bien ? ») que les mots sont restés coincés dans ma gorge, comme les larmes derrière mes paupières. À quoi bon ?
Il n’empêche : ce même soir, j’ai allumé mon ordinateur et j’ai commencé à écrire. Mina, ma fille de trois ans, venait de partir en voyage avec son père. Nous n’avions jamais été séparées plus de quelques jours et le passé s’est engouffré par la béance qu’elle avait laissée derrière elle. Les choses se mélangeaient dans ma tête, de la même manière qu’elles s’étaient mélangées à l’époque, et la fange qui m’envahissait devait trouver un moyen de se déverser.

Nous étions derrière les buissons, Aydée, Lydia, Marie et moi. Michelle manquait, elle avait la grippe ; nous étions le Club des cinq avec un membre en moins. Aydée alluma une clope et, me soufflant la fumée au visage, entra dans le vif du sujet (j’imaginai alors leurs conversations sans moi, leurs médisances, et mon crâne me parut rétrécir comme si mes tempes devenaient des serre-joints).
— Alors comme ça, Lettie, tu traînes avec Guzzo ?
Je haussai les épaules.
— Elle est gentille.
Aydée renversa la tête, nuque en arrière, partit dans un fou rire certes fabriqué, mais très bien exécuté. Aydée était forte pour ce genre de choses (et quand elle m’agaçait, en mon for intérieur, c’est ainsi que je la surnommais – La Comédienne).
— Elle est… gentille ?!
— Je ne traîne pas avec elle. Juste, je lui parle. On n’a plus le droit de parler aux gens ?
Cette tirade me demanda un effort surhumain. Au procès, avant mon témoignage, j’avais fait une attaque de panique dans le couloir. Mais ce matin-là, dans la cour du collège, j’étais déjà une sorte d’avocate – sans bien savoir qui je défendais, de Dahlia ou de moi. Il faisait froid en cette fin novembre, mais je sentais la sueur glisser le long de mon dos sous le tee-shirt noir, le pull irlandais et le blouson en jean. J’avais envie de tout arracher, de me mettre à poil, de me rouler dans la boue. Face à ces six yeux, ces multiples bras et jambes, enchevêtrés, arachnide bigarrée, j’avais l’impression d’être en feu. Marie enchaîna :
— Tu fais bien ce que tu veux, hein, c’est la démocratie. Mais c’est pas super pour ton image, quoi. Tu sais comment les mecs l’appellent ?
Je savais, oui. Ortie Gazoil. Ils avaient, pour une fois, fait preuve d’imagination, avec ce jeu de mots issu de son prénom fleuri et de la sonorité particulière de son patronyme. Et si je n’avais pas saisi à quel point c’était méchant de leur part, j’aurais trouvé le surnom plutôt chouette : ça faisait héroïne de BD trash, genre Fluide glacial. Je hochai la tête mais, entre mes dents, je chuchotai, rageuse :
— Les mecs sont des cons.
Cette allégation provoqua chez les filles des sourires de teneurs différentes. J’aurais pu les baptiser en fleurs, elles aussi. Aydée, le lys, peau diaphane et corps de liane. Marie, la dionée, plante carnivore en forme de lèvres, mauvaise langue et bouche charnue glossée de rouge. Michelle l’absente, edelweiss, inaccessible, faussement douce, résistante. Et Lydia, coquelicot, fleur dont, gamine, je faisais des poupées, robes écarlates ceinturées d’un brin d’herbe, tête couronnée de boucles noires.
Et moi ?
Moi aussi, je me sentais ortie. Une ortie déguisée en rose blanche.

Dahlia, ce même soir, m’invita chez elle pour la première fois. En dernière heure, elle me fit passer un mot.
Tu veux venir à la maison ? Ma mère fait des gâteaux. Mon père te ramènera.
Je scrutai Marie, Aydée, Lydia. Elles étaient toutes penchées sur leur exercice de maths – sauf Lydia, qui était nulle en maths, nulle en tout, qui voulait juste devenir gymnaste olympique et regardait par la fenêtre, visiblement hypnotisée par une longue chiure de mouette qui (depuis des jours) barrait la vitre de la salle 202. Elles ne faisaient pas attention à moi, alors je répondis :
OK. On se retrouve à l’arrêt du car ?
Lydia et Aydée rentraient à pied. Marie, comme moi, allait à la gare prendre le TER. Aucune des populaires ne prenait le car, à l’inverse de Dahlia. Je pliai en quatre le morceau de papier, fière de ma stratégie.
Ni vue ni connue.

À l’aube des années 1990, Dahlia et moi sommes dans le sud de la France. Il y fait souvent beau, mais il y a beaucoup de vent, un vent parfois si intense qu’il porte sur les nerfs, vous donne l’impression de sombrer dans la folie. Il y a la Méditerranée, plus ou moins proche. En face de chez Aydée, près de chez Lydia, un peu en retrait pour les autres, loin de chez Dahlia. Aujourd’hui, j’habite à Paris et je veux en partir ; retourner chez moi, près de ma mère. Je ressens chaque jour cette ville comme une punition mais, pour parvenir à la quitter, je cherche peut-être à me libérer de quelque chose, qui n’est pas seulement ma conscience (« Tu n’as rien fait de mal, minette, rien »), mais aussi de ma peur – ma peur de vivre, tout bêtement.
Je devrais sans doute décrire Dahlia, mais c’est difficile. Son visage, sa démarche, son allure sont pourtant gravés en moi avec une précision photographique. Je pourrais dire, peut-être, qu’elle ne ressemblait pas à son prénom. Dahlia était sèche et brune, toute en angles et vêtue de noir. Étrangement, je ne saurais dire si elle était jolie ou pas, je crois que je ne me suis jamais posé la question en ces termes. À l’inverse des populaires, Dahlia était, point final. Précisément, rien chez elle n’était en représentation. C’est ironique, avec le recul. Mais à l’époque, c’était ce que je ressentais, et cela me faisait du bien : puisqu’elle était, je pouvais être. Je pouvais cesser de jouer le rôle de quelqu’un d’autre, mettre l’étoile en veilleuse, comme la flamme d’une bougie sous un éteignoir. Avec elle, je pouvais rester fumée.

La maison des Guzzo était vétuste et bordélique. Vue de l’extérieur, elle semblait crasseuse, mais ce n’était pas le cas ; au contraire. Chez moi aussi c’était modeste, mais si minuscule qu’il fallait ranger au fur et à mesure, sinon on ne pouvait pas vivre : on se retrouvait rapidement ensevelies sous le linge sale, enterrées vivantes dans une boîte trop petite, trop pleine. J’étais d’ailleurs préposée aux tâches ménagères et presque maniaque, comme si l’ordre était un gage de stabilité. Et puis, c’était juste maman et moi. La caravane, maman et moi. Chez les Guzzo, il n’y avait pas non plus une once de poussière sur les plinthes, pas une trace de calcaire sur les robinets, mais ils étaient cinq là-dedans, et pas n’importe quels « cinq ». Je n’ai jamais, depuis, rencontré un endroit si vétuste, si bordélique et si propre. Il fallait, chez eux, se déchausser. Pourtant, Dahlia avait deux petits frères, des jumeaux, monstres hirsutes – Gianni et Angelo. À l’époque, ils avaient six ans ; maintenant que j’ai moi-même un enfant, je me demande comment faisait Francesca, leur mère, pour garder cette maison à ce point sous contrôle, du moins en apparence.
Cette fin d’après-midi, chez les Guzzo, j’avais eu un pressentiment. Bien entendu, sur le moment, je n’avais rien analysé ; c’était une impression tout à fait instinctive, qui n’avait pas pénétré les fibres profondes d’un cerveau en formation. J’avais été fascinée par ce bazar organisé, par la douceur de Francesca, par l’énergie des jumeaux, par cette vie qui suintait par tous les pores, comme si cette maison était une peau, une peau souple, à la fois tendre et tendue. J’avais mangé les gâteaux avec bonne humeur, mais j’avais remarqué que Dahlia – comme moi taiseuse – devenait franchement mutique dans cet environnement qui, pourtant, lui était familier. Ce que je compris sans le comprendre, c’est que dans cette maison, les hommes prenaient trop de place. Même des hommes d’un mètre dix.
Comme convenu, son père me raccompagna en rentrant du travail, car Francesca n’avait pas le permis de conduire. M. Guzzo était, lui, chauffeur routier. Francesca était une authentique « mère au foyer » et peut-être était-ce la raison pour laquelle la maison vétuste était tellement impeccable. Mais cela tenait surtout à son tempérament.
C’est idiot, cette histoire de propreté. Ça doit paraître idiot. Mais quand tout s’est déclenché, au lieu d’être un point positif, ce fut un facteur aggravant. Le dévouement, la discrétion et la messe du dimanche, allons, messieurs-dames les jurés, seriez-vous dupes ? Ne cherchait-on pas à cacher la pourriture derrière les portes closes ? Rien n’est logique dans cette histoire mais à l’époque, le tempérament de Francesca servit l’accusation.

M. Guzzo, au volant de sa Citroën CX gris métallisé, tentait de faire la conversation. Il avait un fort accent italien, c’était charmant. M. Guzzo était charmant, de A à Z, le prototype du « mec bien ». Il avait des boucles brunes, des épaules carrées, un menton volontaire et un regard d’épagneul – le regard d’une créature trop tendre pour ce monde.
— Alors ça va, l’école ?
— Oui, merci.
— Je suis content que Dahlia se soit fait une amie. Elle ne se lie pas facilement alors c’était dur, le déménagement.
Je hochai la tête, tentai un sourire.
— Elle m’a dit.
Les lignes pâles de la route défilaient le long du pare-brise, aussi hypnotiques dans la nuit que mes Reebok montantes. Pauvre M. Guzzo, je n’étais pas une bonne cliente. Je crois pourtant qu’il m’a appréciée tout de suite, sans doute parce que je lui rappelais sa fille. Ça le rassurait qu’on ne dise rien, ni l’une ni l’autre. Nous étions, simplement, des adolescentes. J’avais un peu honte qu’il découvre où j’habitais. Son foyer était certes modeste, mais c’était quand même mieux qu’un camping. Étrangement, quand Dahlia m’avait proposé de venir chez elle, je n’avais pas pensé à cela : que son père, du même coup, saurait pour chez moi. Ce sentiment était d’autant plus curieux que je ne m’en étais jamais cachée. Même les filles de la bande savaient où je vivais et, de temps à autre, m’appelaient « la bohémienne ». Le malaise que j’éprouvais à l’idée que M. Guzzo sache la vérité tenait sans doute au fait que je ne pratiquais pas les pères, jamais. Le concept même de père m’était étranger. Et ce père-là ressemblait beaucoup à celui dont j’avais rêvé petite ; celui que je m’étais inventé, faute d’informations.
Après quinze minutes de route, nous dépassâmes la gare TER, tout éclairée de jaune. Le long des quais, des ombres patientaient, projetées sur les rails. Il n’était pas si tard, à peine dix-neuf heures trente.
— On est presque arrivés, murmurai-je.
Je lui signalai bientôt le panneau coloré, illuminé par la lumière des phares : il figurait un bouquet de pins parasols d’un vert irréel au-dessus duquel sautait allègrement un poisson argenté, tout aussi irréel avec son immense œil rond, malicieux, comme sur le point de vous faire une bonne blague. J’agitai la main devant le visage de M. Guzzo.
— Vous pouvez me laisser là.
Il ralentit et tourna vers moi ses grands yeux d’épagneul.
— Tu habites le camping ? demanda-t-il, un peu surpris.
— On a un mobile home à l’année, acquiesçai-je. Mais on est bien, vous savez. On a le confort moderne et tout…
— Oh, je m’en doute ! s’empressa-t-il de dire, pétrifié à l’idée de m’avoir vexée. C’est un joli coin, et vous êtes plus près de la mer que nous. Quoi, cinq minutes en voiture ?
Je souris.
— J’y vais à pied, parfois. Quand j’ai le courage. Pour descendre c’est facile, moins pour remonter.
Il freina pour de bon, puis manœuvra pour se ranger sur le bas-côté. Ses phares éclairaient jusqu’à la guérite d’accueil, à demi masquée par les arbres tordus. Il semblait contrarié.
— Tu ne veux pas que je te laisse au bout du chemin ? Ou plus loin ?
— C’est gentil, dis-je en posant la main sur la poignée, mais j’ai l’habitude. Ça ne craint rien, par ici. Je suis chez moi dans trente secondes.
Il écarta les bras d’un geste résigné.
— Alors…
— Merci de m’avoir ramenée.
— De rien. J’ai été ravi de te rencontrer, Lettie.
— Moi aussi, m’sieur. Bonne soirée.
Je claquai la portière, puis balançai mon sac à dos sur mon épaule droite. Je pris le sentier qui menait à l’entrée du camping. Comme je n’entendais pas la Citroën redémarrer, je me retournai. M. Guzzo attendait visiblement de me voir passer la barrière blanche après laquelle, censément, je serai en sécurité. Je lui fis un petit signe de la main avant de disparaître. J’avais songé, je me souviens, elle a du bol, Dahlia. C’est vraiment un chic type.
— Mais dans la salle de bains, par exemple, t’as jamais peur de te tromper de serviette ?
— Pourquoi j’aurais peur de ça ?
— Ben, je sais pas… Si tu prends la serviette de ton père sans faire exprès, et qu’il y a du sperme dessus… Tu pourrais tomber enceinte, non ?
J’étais chez Melody, ma meilleure amie à l’école primaire. Nous avions alors une dizaine d’années et Melody me dévisageait, les yeux écarquillés, au milieu des formes géométriques orange qui ornaient le papier peint de sa chambre.
— D’abord, a-t-elle finalement répliqué, je crois pas qu’on tombe enceinte comme ça. Et après, je vois pas pourquoi mon père mettrait du « sperme » sur les serviettes, c’est dégoûtant. Pourquoi tu dis des trucs pareils, qu’est-ce qui va pas chez toi ?!
Melody était en colère. Je ne l’avais jamais vue ainsi et je me sentais honteuse d’en avoir parlé. »

À propos de l’auteur
BERTHOLON_Delphine_©DR-sudouestDelphine Bertholon © Photo DR – Sudouest

Delphine Bertholon (1976) naît et grandit à Lyon, à deux pas de la maison des Frères Lumière. Dès qu’elle sait lire, elle engloutit les 49 volumes de Fantômette. Dès qu’elle sait écrire, elle entreprend la rédaction de nouvelles, métissage improbable entre Star Wars et La Petite Maison dans la prairie.
Au collège, elle hérite d’une machine à écrire: l’affaire devient sérieuse et son père, moqueur, lui promet un collier en diamants si elle passe un jour sur le plateau d’Apostrophes.
A dix-huit ans, elle entre en hypokhâgne, découvre Henri Michaux, se prend d’amour pour la littérature américaine avec Bret Easton Ellis, tombe dans Twin Peaks, la série de David Lynch. Elle pousse l’effort jusqu’à la khâgne puis, trop dilettante pour intégrer Normale, termine ses licence et maîtrise de Lettres Modernes à Lyon III. Abandonnant finalement l’idée d’enseigner, elle monte à Paris rejoindre des amis, partis tenter leur chance comme réalisateurs. A leurs côtés, elle devient scénariste, tout en poursuivant son travail littéraire. Après moult petits boulots alimentaires, elle intègre finalement en 2007 la maison Lattès avec Cabine Commune, son premier roman. Suivront Twist, L’effet Larsen, Grâce, Le soleil à mes pieds, Les corps inutiles, Cœur-Naufrage et Dahlia. Elle est également l’auteur de deux romans pour la jeunesse, l’un aux éditions Rageot, Ma vie en noir et blanc (2016), et Celle qui marche la nuit (Albin Michel Jeunesse, 2019). (Source: lesincos.com)

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Dans les yeux du ciel

BENZINE-dans_les_yeux_du_ciel  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Nour est prostituée, fille de prostituée et entend offrir à sa propre fille un autre avenir. Alors que la révolution gronde dans le pays, sa situation va devenir de plus en plus précaire. Comment parviendra-t-elle à s’en sortir, entre la dictature et les islamistes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les yeux de ma mère

Dans son second roman, Rachid Benzine explore le printemps arabe à travers le regard d’une prostituée. Louvoyant entre dictature et islamistes, Nour va essayer d’offrir un avenir à sa fille Selma.

A première vue, rien de commun entre Ainsi parlait ma mère, qui marquait les débuts dans le roman de Rachid Benzine et dressait le portrait sensible de sa mère et cet autre portrait de femme, une prostituée, dans ce second roman intitulé Dans les yeux du ciel. Mais à y regarder de plus près, on y trouvera bien des points communs, à commencer par le courage de ces deux femmes, leur force de caractère et leur lucidité. «Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part.»
Tout au long du récit, le lecteur est invité suivre son quotidien, à explorer ces marques que le plus vieux métier du monde lui laisse, à comprendre les risques encourus dans un pays soumis à la dictature, puis aux islamistes. Avec Nour, on va ressentir cette amertume «qui donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang.»
Car la violence est omniprésente, soulignée par un style cru, vrai, direct, ne laissant guère place aux fioritures. Nour a pris soin de situer son studio loin de chez elle pour que personne ne se doute de ses activités. Mais, à l’image des clients qui s’y succèdent, la mise à nu est permanente, nous proposant ainsi un miroir à peine déformé de la société. Il y a là les postes-clé d’un pouvoir qui vacille et les tenants du changement. Une dictature qui s’accroche à ses privilèges, une révolution arabe qui gronde et enfle. Des tensions qui vont rendre la vie de Nour de plus en plus difficile. Outre ses «trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» elle va trouver un soutien auprès de Slimane, un homosexuel qui va lui apporter toute son affection. Mais qu’elle va pourtant trahir parce qu’il s’est rapproché de l’un de ses clients. Roué de coups, Slimane va alors s’engager dans la bataille pour un changement de régime, animant notamment un blog vidéo sur le soulèvement «Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout.»
On le voit, Rachis Benzine a construit son roman autour d’épisodes qui offrent au lecteur plusieurs niveaux de réflexion. Commençons par la place de la femme, brimée et avilie, harcelée en permanence et prisonnière de mœurs machistes qui rendent tout déplacement dangereux, y compris dans les défilés qui réclament davantage de liberté. Le niveau politique est du reste tout aussi passionnant. L’aspiration du peuple à sortir d’un système corrompu qui tente de contrôler les faits et gestes de la population à l’aide d’espions va finir par gagner, mais à quel prix? L’auteur, lucide, montre qu’il ne suffit pas d’abolir un régime pour gagner, que les lendemains de victoire peuvent aussi être très douloureux. La religion et la façon dont l’islam est dévoyé pour en faire un instrument d’oppression est aussi parfaitement analysé ici, montrant notamment combien les homosexuels ont de la peine à se faire accepter dans une telle société.
Disons aussi un mot du niveau économique. Entre la morale et la nécessité de nourrir sa famille, on voit bien que la prostitution constitue pour des familles entières un moyen de survivre. Pour Nour, c’est aussi le moyen de payer des études de sa fille, de sortir de cette spirale infernale.
Un roman fort et dense, un constat lucide qui sonne aussi comme un avertissement. Intelligent et salutaire!

Dans les yeux du ciel
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Roman
170 p., 17 €
EAN 9782021433272
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans un pays arabe qui n’est explicitement pas nommé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés.
Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? Un roman puissant, politique, nécessaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Franceinfo (Sorya Khaldoun)
Le 360 (Tahar Ben Jelloun)
Actualitté 
algeriecultures.com
Le Point Afrique (Fouzia Marouf)
Le Matin d’Algérie (Tawfiq Belfadel)
Zibeline (Chris Bourgue)
Blog Culture 31
Blog Sur la route de Jostein 

Rachid Benzine présente son roman Dans les yeux du ciel © Production Théâtre contemporain

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il n’y a pas de Roméo sous ma fenêtre. Je ne suis pas Juliette.
Sous ma fenêtre, il y a des milliers de personnes descendues dans la rue pour protester. Aujourd’hui, c’est aussi hier. Depuis des semaines la même chanson. De nouvelles journées, de nouvelles tueries. La troisième immolation du mois. Au prix où est l’essence, se suicider n’est pas donné. Cette fois, un journaliste. L’autre fois, un marchand de poisson. Avant, un étudiant. Demain, une adolescente violée, abandonnée par sa famille. Tous à l’image de notre société.
Pourtant j’aime tant mon pays. Ses gens. Grandiloquents, perdus dans leurs certitudes, ignorants mais généreux jusqu’à l’oubli de leurs propres désirs. Un pays, ses gens. Meurtris. Meurtris mais vivants. Et d’autant plus vivants désormais que c’est la révolution. La nôtre. Celle de tous les espoirs.
Chacun a le sien. Son rêve. Sa soif. Qui pousse à croire. En demain.
Et au milieu de tout ça, moi.
Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part. Quelque chose que certains nomment l’« âme ». Peut-être que c’est ça. Je ne sais pas trop. En tout cas, une amertume, quand tu y penses, qui te donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang. S’imaginer comme ça. Une image toujours plus dégueulasse que celle que vous renvoient ceux qui vous croisent. Parce que l’image que vous avez de vous-même, vous ne pouvez pas la dissimuler. Le maquillage peut tromper. On ne trompe pas soi-même. Avec ou sans fond de teint, avec ou sans rouge à lèvres, avec ou sans fard, notre miroir intérieur reflète exactement qui nous sommes. Ni l’hypocrisie ni les flatteries ne s’y reflètent.
J’ai hérité de la chute de reins de ma mère. De son port altier, de sa démarche dansante. Je ne sais pas si elle aurait pu faire autre chose que pute. Princesse, peut-être. Personne ne lui a jamais offert de pantoufles de vair. Seulement des bas. Des jarretelles. Des bustiers. Des caracos. Des jarretières. Des strings. Des corsets. Pour l’humilier. Chaque jour davantage.
On se retournait sur son passage. Les hommes, pour l’insulter.
Les femmes, pour la maudire. Les hommes, par désir. Les femmes, par jalousie. Un corps de femme, même le plus beau du monde, c’est toujours une forteresse assiégée. Qu’il soit contraint dans un vêtement à la pudeur pathologique ou révélé par un déshabillé suggestif. Les hommes l’ont réduit à cela. Une prison qui enferme nos désirs, nos passions, notre fragilité. Celle qui enferme notre intelligence, notre sensibilité, notre créativité. Qui enferme notre honte. Si souvent.
Ma mère a été dès sa naissance frappée d’une double peine : être belle et être pauvre. Et tout ça dans un pays lui-même frappé d’une double malédiction : être pauvre et être colonisé. Ça transforme un avenir en destin. Un destin tout tracé. Certains disent par Dieu. D’autres par Satan. Plus trivialement, par l’Histoire, les bouleversements économiques ou sociaux. Ça a l’air compliqué mais ça se résume à cette mécanique : pas d’argent ; pas de relations ; pas de piston… Ne reste que les clients. Des clients qui te promettent un job. Un vrai. Où tu n’auras pas à détourner le regard. Où tu pourras t’observer dans une glace sans t’excommunier. Pour ma mère, les promesses de petits boulots s’arrêtaient à l’entretien d’embauche. Une main perverse cherchant dans sa culotte. La renvoyant invariablement à l’activité sordide qui lui faisait gagner son pain. Qui m’a nourrie, pendant toutes ces années.
Mais ma mère avait un projet qui lui maintenait la tête hors de l’eau. Moi. Sa fille. Et un objectif unique : « Ma fille ne sera jamais une pute. » Mais elle n’aura pas eu le temps de transformer mon destin en avenir. Elle a pourtant fait de son mieux en louant ses services à deux générations de militaires. Elle n’a lésiné ni sur les heures supplémentaires ni sur les fantasmes qu’on lui imposait. Pourvu qu’elle puisse me nourrir, payer mon éducation dans une école privée, si modeste soit-elle. Qui me promettait une autre vie.
Ma mère était une pute de garnison. Ce n’est pas une expression. C’est ce qu’elle était. Il n’existe aucune caserne sans bordel. « Une bonne place », estimait-elle. De petits gains par client mais toute une caserne de clients. Un logement morne mais propre. Et un service sanitaire assuré par l’État.
Les premières au front, les collègues de ma mère, bien plus âgées, ne savaient même plus si elles baisaient des Français ou des Anglais. Baisées pour baisées, peu importait le drapeau. Par bataillons entiers, armés ras la gueule, ces glorieux soldats étaient censés nous apporter leur civilisation libératrice et clinquante. Ces filles, ces femmes, ces dames n’auront connu que la sueur avide et le goût âcre des perversités des uns et des autres. Pour elles, l’époque de la colonisation ou les années twist, ce fut du pareil au même.
Puis les uniformes ont changé. Pas leurs manières. Toujours violents, toujours arrogants. Ma mère a fait son entrée sur scène alors qu’elle n’était qu’une campagnarde. Violée par son premier patron, elle n’a dû son salut qu’à la main tendue de ces travailleuses. C’est elles qui lui ont appris le métier. Elles qui l’ont introduite à la garnison. Ma mère acceptait tout des brutes de notre armée devenue nationale. Pourvu qu’elle puisse payer mon école. Le twist a cédé la place au disco. Le disco à la house, la house à la techno. Ma mère, elle, ne dansait pas. Elle était la piste de danse. C’est comme ça qu’elle m’a eue. Y a toujours un petit bonus si tu acceptes de baiser sans capote. C’est pas sans risque… Mais tout ça, pour elle, ce n’était rien. Rien d’autre que sa vie. Plus tard, j’ai appris que Nietzsche avait écrit : « L’âme n’est qu’une partie du corps. » Pourquoi pas ? Ce type n’a dû connaître que des putes avant de mourir de la syphilis… À moins que ce ne soit une légende. C’est Slimane qui m’en a parlé. Slimane, c’est mon amoureux.
Ma mère, c’est pas la syphilis qui l’a tuée. Mais ses grossesses. Surtout, ses avortements. C’est moi qui les exécutais. La première fois, j’avais huit ans. Elle m’a expliqué comment remuer les aiguilles à tricoter dans son bas-ventre pour tuer un petit frère ou une petite sœur qu’elle n’aurait pu nourrir. Mes mains malhabiles, tremblantes. La peur. Ses hurlements. Le sang coulant entre ses jambes. Enfin, elle m’a prise dans ses bras et j’ai pleuré longuement contre sa poitrine brûlante. »

Extraits
« J’ai recours à trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» p. 76

« Et puis il me raconte la révolution. Maintenant qu’on lui a arraché Amine, il est motivé comme jamais pour un changement total de régime et de société. Il a décidé de se lancer lui aussi dans la bataille. D’animer un blog vidéo sur le soulèvement. De donner ses plus beaux mots à l’insurrection, au désordre, à la subversion. Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout. Il y croit, à sa révolution. Mais tout cela me fait peur. Slimane a eu des nouvelles d’Amine par l’une de ses sœurs. Il va bien. Ses parents l’ont fait tabasser. Ils l’ont humilié. Puis ils lui ont pardonné. Cet égarement de jeunesse sera à mettre au compte d’un passé désormais révolu. Il va bientôt se marier. Les parents de la fiancée sont d’accord. Elle, on ne lui demande pas davantage son avis.» p. 91

« Je viens de prendre un immeuble de cent étages sur la tête. Mon enfant a vieilli de dix ans en cinq minutes. J’ai quitté une petite fille ce matin, je retrouve une adolescente. Une adolescente affranchie sur mon métier, celui de la mère de sa mère. Qui découvre les hommes. Qui fume. Qui sèche les cours et va risquer sa vie dans des manifs contre le pouvoir. Tout ce que j’ai construit vole en éclats. Je paie au prix fort mon silence.
– On fait rien de mal, maman. Et de toi, j’en ai parlé à personne. Je te jure. Je sais ce que les autres penseraient…
J’ai les yeux humides, la gorge sèche. Selma prend ma main et se serre contre moi. Je voudrais lui arracher la langue. J’ai juste la force de lui dire «Je t’aime». Mais j’ai aussi besoin de savoir.» p. 130

À propos de l’auteur
Rachid Benzine est enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, auteur de nombreux essais dont le dernier est un dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman. Sa pièce Lettres à Nour a été mise en scène avec succès dans plusieurs pays. Après Ainsi parlait ma mère, il signe avec Dans les yeux du ciel un roman d’une rare humanité. (Source : Éditions du Seuil)

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Les choses humaines

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  RL_automne-2019   coup_de_coeur

En deux mots:
Les Farel, qui forment «l’un de ces couples de pouvoir que la société médiatique révérait», vont se retrouver au cœur de la tourmente. Après l’inculpation de leur fils pour viol, ils vont devoir se défendre et le défendre. Mais le combat n’est-il pas perdu d’avance?

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Balance ton sort

Analyste subtile de l’époque, Karine Tuil signe avec «Les choses humaines» LE roman de cette rentrée. Ce procès pour viol, après l’affaire Weinstein, a tout pour séduire, y compris les jurys des Prix littéraires de cet automne.

Si vous ne deviez lire qu’un seul livre de cette rentrée littéraire, alors je vous conseille celui-ci. Pour trois raisons. Tout d’abord parce que Karine Tuil ne déçoit jamais. L’insouciance, son précédent roman, était formidable. Les choses humaines est encore mieux! Ensuite parce que ce roman s’empare d’un thème universel, la sexualité et le statut des femmes en l’ancrant dans l’actualité la plus brûlante, celle qui à la suite de l’affaire Weinstein a libéré la parole et suscité un déferlement de témoignages et d’accusations, sans qu’il soit toujours possible de séparer le bon grain de l’ivraie. Et enfin, parce que le scénario – diabolique – conçu par la romancière en fait un page turner d’une efficacité redoutable.
La première partie nous permet de découvrir Claire et Jean Farel. Elle est essayiste et féministe, il est homme de médias, et notamment présentateur d’une émission politique suivie avec intérêt par des milliers de téléspectateurs. Et bien que septuagénaire, il n’a pas l’intention de prendre sa retraite. Ils forment «l’un de ces couples de pouvoir que la société médiatique révérait». Après la naissance de leur fils Alexandre, ils essaient de surmonter l’usure du couple en concluant un pacte leur permettant quelques escapades. En fait, Jean mène une double vie avec Françoise Merle, lui promettant qu’un jour ils seraient ensemble. «Elle ne s’était pas mariée, n’avait pas eu d’enfant, elle l’avait attendu vainement; il n’avait pas eu le courage de divorcer, moins par amour pour sa femme – il y avait longtemps que son intérêt pour Claire était circonscrit à la vie familiale – que par désir de protéger son fils, lui assurer un cadre stable, équilibré.»
Mais les tensions vont se faire plus vives au fil des ans jusqu’à atteindre le point de rupture. En 2015, leur séparation est actée. Claire part s’installer avec Adam Wisman, tandis que Jean profite de cette liberté pour batifoler avec une stagiaire, une liaison qui semble lui donner un second souffle. Et comme il est attendu à l’Élysée pour y recevoir la Légion d’honneur, il a toutes les raisons de se réjouir. D’autant qu’Alexandre, qui suit des études à Stanford, assistera à l’événement.
Alors que l’avenir s’annonce radieux, tout bascule soudain. Mila, la fille d’Adam Wisman dépose plainte pour viol et accuse Alexandre qui avait accepté qu’elle l’accompagne à la soirée étudiante à laquelle il était convié.
Les circonstances du drame restent floues, d’autant que les deux protagonistes ont bu et ont pris de la drogue. Mais la machine judiciaire est lancée et, s’agissant du fils de deux personnalités, les médias et les réseaux sociaux se déchaînent. La déflagration est d’autant plus forte qu’elle arrive après l’affaire Weinstein et que le cocktail, sexe, argent, et pouvoir ne peut qu’enflammer les esprits. La présomption d’innocence vole en éclats, la mise en examen vaut déjà condamnation. Aussi bien pour Alexandre que pour ses parents.
Karine Tuil décrit avec précision les étapes, de l’incarcération au procès, et met en parallèle les deux versions qui s’opposent, sans prendre parti. Ce qui donne encore davantage de force au roman. Comme le rappelle le juge aux jurés, «Il n’y a pas une seule vérité. On peut assister à la même scène, voir la même chose et l’interpréter de manière différente. « Il n’y a pas de vérité, écrivait Nietzsche. Il n’y a que des perspectives sur la vérité ».» Au lecteur de se faire sa propre opinion, tout en constatant que la violence prend ici le pas sur la justice. Que personne ne sort indemne d’une telle épreuve. Qu’il ne reste rien des choses humaines.

Les choses humaines
Karine Tuil
Éditions Gallimard
Roman
352 p., 21 €
EAN 9782072729331
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.
Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
L’Écho Républicain (Rémi Bonnet)
Toute la culture (Yaël Hirsch)
PAGE des libraires (Marianne Kmiecik, Librairie Les Lisières, Villeneuve-d’Ascq)
Le blog de Gilles Pudlowski 
Fureur de lire (Michel Blaise)
Blog Cunéipage 


Karine Tuil présente Les choses humaines © Production Librairie Mollat


Karine Tuil parle de son roman Les choses humaines au micro de Léa Salamé © Production France Inter

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification; Claire Farel l’avait compris quand, à l’âge de neuf ans, elle avait assisté à la dislocation familiale provoquée par l’attraction irrépressible de sa mère pour un professeur de médecine rencontré à l’occasion d’un congrès ; elle l’avait compris quand, au cours de sa carrière, elle avait vu des personnalités publiques perdre en quelques secondes tout ce qu’elles avaient mis une vie à bâtir : poste, réputation, famille – des constructions sociales dont la stabilité n’avait été acquise qu’au prix d’innombrables années de travail, de concessions-mensonges-promesses, la trilogie de la survie conjugale –, elle avait vu les représentants les plus brillants de la classe politique se compromettre durablement, parfois même définitivement, pour une brève aventure, l’expression d’un fantasme – les besoins impérieux du désir sexuel : tout, tout de suite ; elle-même aurait pu se retrouver au cœur de l’un des plus grands scandales de l’histoire des États-Unis, elle avait vingt-trois ans à l’époque et effectuait un stage à la Maison Blanche en même temps que Monica Lewinsky – celle qui resterait célèbre pour avoir fait vaciller la carrière du président Bill Clinton – et si elle ne s’était pas trouvée à la place de la brune voluptueuse que le Président surnommait affectueusement « gamine », c’était uniquement parce qu’elle ne correspondait pas aux canons esthétiques alors en vigueur dans le bureau ovale : blonde aux cheveux tressés, de taille moyenne, un peu fluette, toujours vêtue de tailleurs-pantalons à la coupe masculine – pas son genre.
Elle se demandait souvent ce qui se serait passé si le Président l’avait choisie, elle, la Franco-Américaine cérébrale et impulsive, qui n’aimait explorer la vie qu’à travers les livres, au lieu d’élire Monica, la plantureuse brune au sourire carnassier, la petite princesse juive qui avait grandi dans les quartiers huppés de Brentwood et de Beverly Hills ? Elle aurait cédé à la force d’attraction du pouvoir ; elle serait tombée amoureuse comme une débutante, et c’était elle qui aurait été auditionnée par le sénateur Kenneth Starr, acculée à répéter invariablement la même histoire qui alimenterait les dîners en ville du monde entier et les quatre cent soixante-quinze pages d’un rapport qui ferait trembler les thuriféraires du pouvoir américain, exciterait ferait trembler les thuriféraires du pouvoir américain, exciterait les instincts névrotiques d’un peuple appelant sous le coup de l’indignation et de la torpeur à une moralisation générale, et elle ne serait sans doute jamais devenue l’intellectuelle respectée qui, dix ans plus tard, rencontrerait ce même Bill Clinton lors d’un souper donné à l’occasion de la parution de ses Mémoires et lui demanderait frontalement : « Monsieur Clinton, pourquoi vous êtes-vous prêté publiquement à cet humiliant exercice de contrition et avoir protégé votre femme et votre fille sans exprimer la moindre compassion envers Monica Lewinsky dont la vie intime a été saccagée ? » Il avait balayé la question d’un revers de la main en répliquant d’un ton faussement détaché : « Mais qui êtes-vous ? » Il ne se souvenait pas d’elle, ce qui semblait normal après tout, leur rencontre remontait à près de vingt ans, et s’il l’avait croisée dans les couloirs de la Maison Blanche, facilement identifiable avec ses cheveux blond vénitien qui lui donnaient une allure préraphaélite, il ne lui avait jamais adressé la parole – un président n’avait aucune raison de s’adresser à une stagiaire à moins d’avoir envie de la baiser.
Vingt et un ans plus tôt, en 1995, elles étaient trois à avoir franchi les portes de la Maison Blanche à la grâce d’un dossier scolaire exemplaire et de multiples recommandations. La première, Monica Lewinsky, ne resterait donc qu’une météorite propulsée à l’âge de vingt-cinq ans dans la galaxie médiatique internationale avec, pour seuls faits d’armes, une fellation et un jeu érotique accessoirisé d’un cigare. La deuxième, la plus jeune, Huma Abedin, dont la famille, d’origine indo-pakistanaise, avait créé l’Institut des affaires de la minorité musulmane, avait été affectée au bureau mis à la disposition de Hillary Clinton et était devenue, en une dizaine d’années, sa plus proche collaboratrice. Au mariage de sa protégée avec le représentant démocrate Anthony Weiner, la première dame avait même prononcé ces mots qui disaient toute la charge affective : « Si j’avais eu une deuxième fille, ça aurait été Huma. » Elle l’avait soutenue quand, un an plus tard, le jeune époux diffusait par erreur des photos de lui dans des postures suggestives sur Twitter – torse nu, le sexe moulé dans un caleçon qui ne dissimulait rien de sa turgescence. Elle avait été présente quand le mari volage avait récidivé, entretenant cette fois une correspondance érotique par textos avec une mineure – alors qu’il briguait une investiture démocrate dans la course à la mairie de New York ! Qu’il était l’un des jeunes hommes politiques les plus prometteurs ! En dépit des avertissements de ceux qui réclamaient l’éloignement de Huma Abedin, invoquant sa toxicité politique, Hillary Clinton, désormais candidate démocrate à la présidence des États-Unis, l’avait gardée à ses côtés. Bienvenue au Club des Femmes Trompées mais Dignes, des grandes prêtresses du poker face américain – souriez, vous êtes filmées.
Du trio de stagiaires ambitieuses, la seule qui, jusqu’alors, avait échappé au scandale, c’était elle, Claire Davis-Farel, fille d’un professeur de droit à Harvard, Dan Davis, et d’une traductrice française de langue anglaise, Marie Coulier. La mythologie familiale racontait que ses parents s’étaient rencontrés devant la Sorbonne et qu’après quelques mois d’une relation à distance ils s’étaient mariés aux États-Unis, dans la banlieue de Washington, où ils avaient mené une existence tranquille et monotone – Marie avait renoncé à tous ses rêves d’émancipation pour s’occuper de sa fille et devenir ce qu’elle avait toujours redouté d’être : une femme au foyer dont l’unique obsession était de ne pas oublier sa pilule ; elle avait vécu sa maternité comme une aliénation, elle n’était pas faite pour ça, elle n’avait pas connu la révélation de l’instinct maternel, elle avait même été profondément déprimée à la naissance et, si son mari ne lui avait pas trouvé quelques travaux de traduction, elle aurait fini sa vie sous antidépresseurs, elle aurait continué à arborer un sourire factice et à affirmer publiquement que sa vie était fantastique, qu’elle était une mère et une épouse comblée jusqu’au jour où elle se serait pendue dans la cave de leur petit pavillon de Friendship Heights. Au lieu de ça, elle s’était progressivement remise à travailler et, neuf ans après la naissance de sa fille, elle avait eu le coup de foudre pour un médecin anglais dont elle avait été la traductrice au cours d’un congrès à Paris. Elle avait quitté son mari et leur fille quasiment du jour au lendemain dans une sorte d’hypnose amoureuse pour s’installer à Londres avec cet inconnu, mais huit mois plus tard, pendant lesquels elle n’avait pas vu sa fille plus de deux fois, l’homme la mettait à la porte de chez lui au motif qu’elle était « invivable et hystérique » – fin de l’histoire. Elle avait passé les trente années suivantes à justifier ce qu’elle appelait « un égarement » ; elle disait qu’elle était tombée sous la coupe d’un « pervers narcissique ». La réalité était plus prosaïque et moins romanesque : elle avait eu une passion sexuelle qui n’avait pas duré.
Claire avait vécu aux États-Unis, à Cambridge, avec son père, jusqu’à ce qu’il meure des suites d’un cancer foudroyant – elle avait treize ans. Elle était alors rentrée en France auprès de sa mère dans le petit village de montagne où cette dernière avait élu domicile, aux alentours de Grenoble. Marie travaillait pour des maisons d’édition françaises, à mi-temps, et, espérant « rattraper le temps perdu et réparer sa faute », s’était consacrée à l’éducation de sa fille avec une dévotion suspecte. Elle lui avait appris plusieurs langues, enseigné la littérature et la philosophie – sans elle, qui sait si Claire serait devenue cette essayiste reconnue, auteur de six ouvrages, dont le troisième, Le Pouvoir des femmes, qu’elle avait rédigé à trente-quatre ans, lui avait assuré un succès critique. Après ses études à Normale sup, Claire avait intégré le département de philosophie de l’université Columbia, à New York. Là-bas, elle avait renoué avec d’anciennes relations de son père qui l’avaient aidée à obtenir ce stage à la Maison Blanche. C’est à Washington, à cette époque-là, qu’elle avait rencontré, à l’occasion d’un dîner organisé par des amis communs, celui qui allait devenir son mari, le célèbre journaliste politique français Jean Farel. De vingt-sept ans son aîné, cette vedette de la chaîne publique venait de divorcer et était à l’acmé de sa gloire médiatique. En plus de la grande émission politique dont il était l’animateur et le producteur, il menait une interview à la radio entre 8 heures et 8 h 20 – six millions d’auditeurs chaque matin. Quelques mois plus tard, Claire renonçait à une carrière dans l’administration américaine, rentrait en France et l’épousait. Farel – un homme au charisme irrésistible pour la jeune femme ambitieuse qu’elle était alors, doté en plus d’un sens de la repartie cinglant et dont les invités politiques disaient : « Quand Farel t’interviewe, tu es comme un oisillon entre les griffes d’un rapace. » Il l’avait propulsée dans un milieu social et intellectuel auquel elle n’aurait pas pu accéder si jeune et sans réseau d’influence personnel. Il avait été son mari, son mentor, son plus fidèle soutien ; cette forme d’autorité protectrice renforcée par leur différence d’âge l’avait longtemps placée dans une position de sujétion mais, à quarante-trois ans, elle était maintenant déterminée à suivre le cours de sa vie selon ses propres règles. Pendant vingt ans, ils avaient réussi à maintenir la connivence intellectuelle et l’estime amicale des vieux couples qui ont choisi de faire converger leurs intérêts autour de leur foyer érigé en rempart contre l’adversité, affirmant qu’ils étaient les meilleurs amis du monde, façon policée de cacher qu’ils n’avaient plus de rapports sexuels. Ils parlaient pendant des heures de philosophie et de politique, seuls ou au cours de ces dîners qu’ils donnaient fréquemment dans leur grand appartement de l’avenue Georges-Mandel, mais ce qui les avait liés le plus solidement, c’était leur fils, Alexandre. À vingt et un ans, après des études à l’École polytechnique, il avait intégré à la rentrée de septembre l’université de Stanford, en Californie ; ce fut pendant son absence, au début du mois d’octobre 2015, que Claire avait brutalement quitté son mari : j’ai rencontré quelqu’un. »

Extraits
« Avec son mari, elle formait l’un de ces couples de pouvoir que la société médiatique révérait, mais dans ce rapport de forces permanent où évoluait leur mariage, il n’était pas difficile de dire qui dominait l’autre. »

« Jean avait rencontré Françoise Merle trois ans après la naissance de son fils, Alexandre, dans les couloirs d’une association qu’il avait créée, Ambition pour tous, regroupant des journalistes désireux d’aider des lycéens issus de milieux défavorisés à intégrer les écoles de journalisme – une femme belle, cultivée, généreuse, qui venait de fêter son soixante-huitième anniversaire, et avec laquelle il vivait depuis près de dix-huit ans une double vie. Pendant des années, il avait juré à Françoise qu’un jour ils seraient ensemble; elle ne s’était pas mariée, n’avait pas eu d’enfant, elle l’avait attendu vainement; il n’avait pas eu le courage de divorcer, moins par amour pour sa femme – il y avait longtemps que son intérêt pour Claire était circonscrit à la vie familiale – que par désir de protéger son fils, lui assurer un cadre stable, équilibré. Alexandre avait été un enfant d’une exceptionnelle précocité intellectuelle, il était un jeune homme brillant, un sportif émérite mais, dans la sphère privée, il lui avait toujours semblé immature. Alexandre venait d’arriver à Paris pour assister à sa remise de décoration à l’Élysée : le soir même, Jean serait fait grand officier de la Légion d’honneur. »

« Sa mère, c’était un sujet tabou. Anita Farel était une ancienne prostituée toxicomane qui, après avoir eu quatre fils de trois pères différents, les avait élevés dans un squat du XVIIIe arrondissement. Jean l’avait retrouvée morte, un après-midi, en rentrant de l’école, il avait neuf ans. Ses frères et lui avaient été placés à la DDASS. À cette époque, Jean s’appelait encore John, surnommé Johnny – en hommage à John Wayne dont sa mère avait vu tous les films. Il avait été accueilli et adopté par un couple de Gentilly, en banlieue parisienne, avec son petit frère, Léo. »

À propos de l’auteur
Karine Tuil est née le 3 mai 1972 à Paris. Diplômée de l’Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l’information), elle prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans. En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Son roman Pour le Pire y est remarqué par Jean-Marie Rouart, alors directeur du Figaro littéraire. Quelques mois plus tard, son texte est accepté par les éditions Plon qui inaugurent une collection « jeunes auteurs ». Pour le pire, qui relate la lente décomposition d’un couple paraît en septembre 2000 et est plébiscité par les libraires mais c’est son second roman, Interdit, (Plon 2001) – récit burlesque de la crise identitaire d’un vieux juif – qui connaît un succès critique et public.  Sélectionné pour plusieurs prix dont le prix Goncourt, Interdit obtient le prix Wizo et est traduit en plusieurs langues. Le sens de l’ironie et de la tragi-comédie, l’humour juif se retrouvent encore dans Du sexe féminin en 2002 – une comédie acerbe sur les relations mère-fille, ce troisième roman concluant sa trilogie sur la famille juive.
En 2003, Karine Tuil rejoint les Éditions Grasset où elle publie Tout sur mon frère qui explore les effets pervers de l’autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).
En 2005, Karine Tuil renoue avec  la veine tragi-comique en publiant Quand j’étais drôle qui raconte les déboires d’un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes, Quand j’étais drôle est en cours d’adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.
En 2007, Karine Tuil quitte le burlesque pour la gravité en signant Douce France, un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative (en cours d’adaptation au cinéma par Raoul Peck).
Karine Tuil a aussi écrit des nouvelles pour Le Monde 2, l’Express, l’Unicef et collaboré à divers magazines parmi lesquels L’Officiel, Elle, Transfuge, Le Monde 2, Livres Hebdo. Elle écrit actuellement des portraits de personnalités du monde économique pour Enjeux les Échos.
Son septième roman, la domination, pour lequel elle a reçu la Bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères a été publié chez Grasset en septembre 2008 (sélection prix Goncourt, prix de Flore). Il paraît en livre de poche en août 2010.
Son huitième roman Six mois, six jours, paraît en 2010 chez Grasset. À l’occasion de la rentrée littéraire 2010, Grasset réédite son deuxième roman Interdit (prix Wizo 2001, sélection prix Goncourt). Six mois, six jours a été sélectionné pour le prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Interallié. Il a obtenu en 2011, le prix littéraire du Roman News organisé par le magazine styletto et le Drugstore publicis.
Son neuvième roman intitulé L’invention de nos vies est paru en septembre 2013 à l’occasion de la rentrée littéraire aux éditions Grasset pour lequel elle a été parmi les 4 finalistes du prix Goncourt. Il est actuellement traduit en Hollande, en Allemagne, en Grèce, en Chine et en Italie. Il a connu un succès international et a été publié aux États-Unis et au Royaume-Uni sous le titre The Age of Reinvention  chez Simon & Schuster. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma.
Le 23 avril 2014, Karine Tuil a été décorée des insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication. Le 23 mars 2017, Mme Audrey Azoulay, Ministre de la Culture et de la Communication lui décerne le grade d’officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
​Son dixième roman L’insouciance est paru aux éditions Gallimard en septembre 2016. il a obtenu le prix Landerneau des lecteurs 2016, a été sélectionné pour divers prix littéraires parmi lesquels le prix Goncourt, le prix Interallié, le Grand prix de l’Académie Française. Traduit en plusieurs langues, il a obtenu le prix littéraire de l’office central des bibliothèques. Les choses humaines, paru en 2019, est son onzième roman. (Source: karinetuil.com / éditions Gallimard)

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En deux mots:
Une femme habillée de latex est retrouvée morte dans un appartement de Lyon. Dans la pièce attenante, un homme prostré. L’enquête qui commence va nous entraîner dans le milieu BDSM de Lyon, mais aussi nous offrir une réflexion sur la sexualité et la quête de la jouissance, sur le couple et sur… la vie de famille!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Maîtresse et esclave

Sabrina est retrouvée morte dans son appartement de Lyon. En racontant l’enquête qui suit Matthias Jambon-Puillet nous offre un premier roman qui explore une face cachée de la sexualité. À la fois étonnant, sans tabous, et surprenant.

Attention, livre chaud, livre choc! Cet Objet trouvé n’est pas à mettre entre toutes les mains, même s’il nous dévoile un pan fort intéressant de la sexualité connu sous le sigle BDSM et dont Wikipédia nous apprend qu’il signifie «Bondage, Discipline, Sado-Masochisme» et «désigne une forme d’échange sexuel contractuel utilisant la douleur, la contrainte, l’humiliation ou la mise en scène de divers fantasmes dans un but éro-gène. Au centre des pratiques sadomasochistes et fondé sur un contrat entre deux parties (pôle dominant et pôle dominé)».
Avec l’histoire de Marc, Matthias Jambon-Puillet va nous en offrir une illustration sai-sissante. Marc, c’est cet homme retrouvé par une brigade de pompiers un immeuble de la Croix-Rousse à Lyon. Chargée de vérifier si une jeune femme dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours est toujours en vie, elle va tomber sur le corps sans vie de Sabrina, ligotée dans une tenue de cuir qui ne couvre qu’un minimum de ses attributs généreux et sur cet homme prostré, recroquevillé dans la pièce attenante.
L’enquête commence. Elle va nous permettre, grâce à l’habile construction du roman, de découvrir petit à petit comment on en est arrivé à ce drame. Comment Marc a sou-dain basculé d’une vie à une autre. Comment, le soir de l’enterrement de sa vie de garçon, il a disparu, laissant Nadège, sa fiancée, désemparée. D’autant plus que, quelques mois plus tard, elle donnera naissance à un petit garçon qu’elle appellera Enzo.
L’habile construction du roman, qui fait alterner les points de vue, nous permet de suivre Marc et Sabrina – le dominé et la dominante – ainsi que Nadège et Enzo qui essaient de se construire un avenir avec Antoine. Jusqu’à ce fameux fait divers qui va remettre Marc dans la vie de Nadège. C’est l’heure des questions, des remises en cause, des doutes: «J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment». Mais c’est aussi un formidable jeu de la vérité où les masques vont tomber les uns après les autres.
Évitant tout manichéisme, Matthias Jambon-Puillet nous propose une réflexion aigüe sur les liens qui unissent un homme et une femme, sur la quête de l’harmonie sexuelle, sur les limites du pouvoir que l’on peut avoir sur une personne et sur la pos-sibilité – ou non – de changer après avoir été pris dans un tel engrenage. Un premier roman parfaitement maîtrisé et une jolie performance, car avec un tel sujet les risques de dérapages étaient très nombreux.

Objet trouvé
Matthias Jambon-Puillet
Éditions Anne Carrière
Roman
200 p., 18 €
EAN : 9782843379215
Paru le 31 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon et Villeurbanne. On y évoque aussi un voyage jusqu’au Saintes-Maries-de-la-Mer

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le soir de son enterrement de vie de garçon, Marc disparait, laissant seule sa fiancée, Nadège, enceinte de leur premier enfant. Trois ans plus tard, alors que Nadège a refait sa vie, on retrouve Marc: nu, dans une salle de bain, bras menottés dans le dos. Dans la pièce voisine, quelqu’un est mort – une femme gainée de cuir. Qui était-elle? Que s’est-il passé durant ces années? Et, surtout, quel futur pour Marc et Nadège?
Derrière l’énigme apparente se cache une histoire simple qu’il faut reconstituer, celle de trois personnes qui se cherchent, se frôlent, et doivent choisir comment mener leur vie.
Dans ce roman, Matthias Jambon-Puillet donne à voir un triangle amoureux atypique, qui trouve sa réalisation dans l’exploration des sexualités alternatives. C’est aussi, en filigrane, une réflexion sur la masculinité, l’engagement et la quête de la jouissance.

68 premières fois
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Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Nicolas Gary)
Les chroniques de Mandor (Entretien avec l’auteur)
Les Echos (Esther Attias)

Les premières pages du livre
« Prologue
Thibaut est l’homme par lequel l’histoire commence. C’est là son rôle. Il n’en avait pas conscience quand il s’est engagé dans les pompiers volontaires. Lui, ce qu’il s’imaginait du métier, c’était surtout sauver des vies, la camaraderie, le feu. Après plu-sieurs années de service, il connaît maintenant l’enjeu véritable. Il a accepté cette nouvelle fonction. Lorsqu’une intervention se déroule sans accroc, lorsqu’il sauve quelqu’un, résout un problème bénin, lui et son équipe ne font que maintenir la situa-tion initiale en place. «Non, vous ne mourrez pas aujourd’hui.» «Non, votre apparte-ment ne partira pas en flammes.» «Non, votre chat n’est pas perdu.» «Je n’ai rien à vous apprendre si ce n’est que vous avez évité le pire, que la vie continuera sans heurt.» Le revers de la médaille du mérite, ce sont toutes les tragédies, les catas-trophes, les arrivées trop tard. Dans ces cas-là, Thibaut constate, consigne et commu-nique l’information. Il est l’étincelle de la réaction en chaîne qui s’apprête à tout dévas-ter.
Il pense à tout ça, Thibaut, pendant que son collègue tape aux portes du petit im-meuble montée de la Grande-Côte, en plein milieu des pentes de la Croix-Rousse. La mission de ce lundi matin consiste à s’assurer qu’une jeune femme, dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours, est toujours en vie. Thibaut n’aime pas intervenir dans le quartier. Foule de complications que cet enchevêtrement de maisons sur ter-rains pentus, tous ces bâtiments de pierre qui se mêlent les uns aux autres, cousus entre eux par d’étroits escaliers en colimaçon. Par exemple, le petit groupe ne peut pas pénétrer dans l’appartement par la fenêtre, comme ils procéderaient s’il s’agissait d’un immeuble récent. Alors, avant d’enfoncer l’épaisse porte d’époque, et en l’absence de gardien, on interroge les voisins. «Quelqu’un a-t-il une clef?» Les col-lègues de Thibaut tambourinent, s’excusent, expliquent. Le cirque dure cinq étages et dix bonnes minutes avant que l’équipée ne s’avoue vaincue. Ils auront essayé. Thi-baut enfile ses lunettes de protection, retrousse ses manches, attrape le pied-de-biche qu’on lui tend.
Le pompier fléchit les jambes, raidit le dos, accélère le pouls. Il fiche d’un coup net la pointe de la barre en métal au niveau de la serrure, entre la porte et son cadre. Thibaut contracte des années de renforcement musculaire. Poignets, avant-bras, biceps, tri-ceps, épaules et pectoraux besognent de concert pour maximiser la pression contre le montant. La peinture s’écaille, le bois plie. La barre vient appuyer contre le verrou. Il ne s’agit dès lors plus que d’une question de force, jusqu’au point de rupture, là où les lois de la physique termineront le travail. Le reste de l’équipe s’écarte.
Le bruit fascine, la chair de bois qui hurle, le métal de la serrure que l’on pousse, c’est une lente agonie. La porte cède dans une gerbe d’échardes. Thibaut, pris de court, titube en arrière, on le rattrape. Ses muscles tremblent de la différence de sollicitation, passés de tout à rien, ses doigts restent crispés autour du métal. On lui reprend le pied-de-biche. La porte achève de s’ouvrir, soulagée parce que vaincue.
– Est-ce qu’il y a quelqu’un? Madame, c’est les pompiers. Est-ce que tout va bien?
Pas de réponse, pas même d’écho, aucun bruit, Thibaut pénètre dans l’appartement. Une entrée avec portemanteau, petit meuble orné de bibelots et courriers ouverts au-tour duquel se prosternent des chaussures alignées avec soin. Le couloir aux murs nus s’enfonce quelques mètres vers l’intérieur, enjambe une petite cuisine séparée pour arriver au salon. Plafond haut, poutres et pierres apparentes, la décoration est froide: meubles de verre et de métal, pas de magazines jetés en vrac sur le canapé. Seule source de chaleur au milieu du minimalisme, plusieurs étagères de livres habil-lent un renfoncement. L’appartement se déploie via une mince marche qui donne sur un second couloir. Thibaut remarque une ligne de démarcation en forme de relief sous le plâtre qui court du sol au plafond au niveau de la marche: il pénètre dans l’im-meuble voisin. Le logement s’étend entre deux bâtisses distinctes. Typique du quar-tier, datant de l’époque où les ateliers textiles ont été convertis en souricières pour la petite classe moyenne. »

Extraits
« – On m’a dit que tu n’obéissais qu’aux infirmières, pas aux médecins ni aux policiers. Tu ne réponds pas à leurs questions. C’est pour ça que tu es encore suspect. À moins que ce ne soit pour ça que tu n’es pas encore coupable. Je ne sais pas qui elle était ni ce qu’elle t’a fait et maintenant elle est morte. Je ne peux pas lui demander. Elle ne peut pas me répondre. Peut-être même qu’elle ne t’a rien fait, peut-être que tu étais toujours comme ça, planqué quelque part au fond. Notre couple n’était pas parfait, je me souviens de chaque engueulade, ces moments où on a bien cru en rester là. Et parce que tu confiais tes doutes et frustrations, je pensais te connaître. J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment. La vérité, c’est que je n’en sais rien. Et sans cette femme, il n’y a que toi qui peux me dire. »

« « Quoi? » demande-t-elle? « Aucune importance en fait », répond-il. Les plans ont chan-gé, il est temps de prendre ses responsabilités. Il compte l’annoncer ce soir: sa fiancée est enceinte. Ce n’était pas prévu. Mais il ne regrette pas, promis. Elle veut le garder et lui veut faire ce qu’il faut, Sabrina ne comprend pas, en quoi l’enfant change tout, qu’est-ce qu’il l’empêche de continuer à étudier? Marc lève les yeux, regarde le ciel. Un enfant, c’est une responsabilité, morale, financière. Il doit se marier, il doit mettre la fac de côté, le temps de se stabiliser. D’ailleurs, ses parents l’y encouragent, feront ce qu’il faut pour les soutenir. Ils en ont beaucoup parlé, ils y tiennent. Son ami Nicolas lui a proposé de prendre une place à son atelier, en menuiserie, au moins les premières années du bébé. Ce ne sera pas si mal. Si le cœur de Sabrina continue à battre, ce n’est plus de désir. »

À propos de l’auteur
Né à Lyon en 1986, Matthias Jambon-Puillet vit à Paris. Il travaille dans le milieu du divertissement et des nouvelles technologies. Objet trouvé est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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Focus Littérature

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Arcadie

BAYAMACK-TAM_arcadie

En deux mots:
Farah débarque à Liberty House avec sa famille. Au sein de cette communauté, on tente de se préserver des technologies modernes, des ondes néfastes et de la consommation en privilégiant la nature et l’amour libre. Farah va tenter d’y trouver sa place.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Arcadie, utopie et… robinetterie

Dans son nouveau roman Emmanuelle Bayamack-Tam continue à explorer l’adolescence. Cette fois, elle nous raconte Farah à la Recherche cherchant son identité sexuelle au sein d’une communauté.

C’est un peu comme le paradis sur terre, cette grande propriété entourée de forêts et d’un grand jardin. Farah y débarque à 14 ans avec ses parents et sa grand-mère pour intégrer la communauté libertaire qui a choisi de tourner le dos à la technologie, en particulier aux écrans et aux ondes, pour se consacrer à la nature, à la littérature et à l’amour.
L’adolescente arrive dans cette période où son corps change, où elle devient femme. Sauf que pour elle la chose est loin d’être évidente. Au lieu de seins, ce sont des pectoraux qui se développent et une analyse plus poussée permettent de découvrir qu’elle est atteinte du syndrome de Rokitanski, soit l’absence totale ou partielle d’utérus et de vagin. Voilà qui peut perturber une jeune fille. Mais pour Farah, cette robinetterie défaillante va être l’occasion de mener l’enquête sur le genre, d’essayer de comprendre ce qu’est une femme, ce qu’est un homme.
Emmanuelle Bayamack-Tam, en choisissant une communauté libertaire comme terrain d’observation, nous offre une joyeuse – mais fort intéressante – exploration en offrant à chacun des protagonistes approchés par Farah de donner leur définition, à commencer par Arcady, le «gourou» toujours avide de nouvelles expériences.
À Liberty House, Farah peut quasiment exiger qu’il la déflore. Elle attendra pour cela sa majorité sexuelle, mais aura droit à une initiation qui la rassurera et lui ouvrira de nouveaux horizons.
Et c’est au moment où elle semble goûter pleinement à la seule règle de la communauté, «Omnia vincit amor» ou «L’amour triomphe de tout», qu’elle va en découvrir les limites avec l’arrivée d’un migrant. Le groupe va alors se scinder en deux, entre ceux qui veulent l’accueillir parmi eux et ceux qui jugent sa présence contraire aux exigences de la communauté.
Un épisode qui poussera Farah à prendre ses distances. Et sans dévoiler l’issue du roman, on dira que cette décision s’avèrera des plus sages.
Après Une fille du feu et Je viens qui nous proposaient déjà des portraits de jeunes filles partant à la conquête de leur liberté, on trouvera avec Arcadie une nouvelle variante, allègre et satirique.
En guise de conclusion, disons un mot du style très particulier de cette romancière qui mélange avec bonheur les références classiques et le langage très cru. Une sorte de récit biblique agrémenté de San-Antonio. Là encore, on saluera cette belle liberté.

Arcadie
Emmanuelle Bayamack-Tam
Éditions P.O.L
Roman
448 p., 19 €
EAN : 9782818046005
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit du Sud de la France qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se situe à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
La jeune Farah, qui pense être une fille, découvre qu’elle n’a pas tous les attributs attendus, et que son corps tend à se viriliser insensiblement. Syndrome pathologique? Mutation ou métamorphose fantastique? Elle se lance dans une grande enquête troublante et hilarante: qu’est-ce qu’être une femme? Un homme? Et découvre que personne n’en sait trop rien. Elle et ses parents ont trouvé refuge dans une communauté libertaire qui rassemble des gens fragiles, inadaptés au nouveau monde, celui des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Et Farah grandit dans ce drôle de paradis avec comme terrain de jeu les hectares de prairies et forêts qu’elle partage avec les animaux et les enfants de la communauté qui observent les adultes mettre tant bien que mal en pratique leurs beaux principes: décroissance, anti-spécisme, naturisme, amour libre et pour tous, y compris pour les disgraciés, les vieux, les malades. Emmanuelle Bayamack-Tam livre un grand roman à la fois doux et cruel, comique, et surtout décapant, sur l’innocence et le monde contemporain. Farah, sa jeune héroïne, découvre l’amour avec Arcady, le chef spirituel et enchanteur de ce familistère. Elle apprend non seulement la part trouble de notre identité et de notre sexualité, mais également, à l’occasion d’une rencontre avec un migrant, la lâcheté, la trahison. Ce qui se joue dans son phalanstère, c’est ce qui se joue en France à plus grande échelle. Arcady et ses ouailles ont beau prêcher l’amour, ils referment les portes du paradis au nez des migrants. Pour Farah c’est inadmissible: sa jeunesse intransigeante est une pierre de touche pour mettre à l’épreuve les beaux principes de sa communauté. Comme toutes nos peurs et illusions sur l’amour, le genre et le sexe.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Marine Landrot)
Libération (Philippe Lançon)
France Culture – Par les temps qui courent (Marie Richeux)
En attendant Nadeau (Ulysse Baratin)
Actualitté (Clémence Holstein)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog En lisant, en voyageant 
Blog Sans connivence 


Emmanuelle Bayamack-Tam présente Arcadie © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
1. Il y eut un soir et il y eut un matin: premier jour
Nous arrivons dans la nuit, après un voyage éprouvant dans la Toyota hybride de ma grand-mère: il a quand même fallu traverser la moitié de la France en évitant lignes à haute tension et antennes-relais, tout en endurant les cris de ma mère, pourtant emmaillotée de tissus blindés. De l’accueil reçu le soir même et de mes premières impressions quant aux lieux, je ne me rappelle pas grand-chose. Il est tard, il fait noir, et je dois partager le lit de mes parents parce qu’on ne m’a pas encore prévu de chambre – en revanche, je n’ai rien oublié de mon premier matin à Liberty House, de ce moment où l’aube a pointé entre les rideaux empesés sans vraiment me tirer du sommeil.
Allongés sur le dos, les mains mollement nouées dans leur giron, un masque de satin sur leurs visages de cire, mes parents me flanquent comme deux gisants paisibles. Cette paix, je ne l’ai jamais connue avec eux. De jour comme de nuit, il a fallu que je fasse avec les souffrances de ma mère et les soucis torturants de mon père, leur agitation permanente et stérile, leurs visages convulsés et leurs discours anxieux. Du coup, bien que je sois impatiente à l’idée de me lever et de découvrir mon nouveau foyer, je reste là, à écouter leur souffle, à me faire petite pour mieux jouir de leur chaleur et partager voluptueusement leurs draps.
Du dehors, des trilles guillerets me parviennent comme si des nichées de passereaux invisibles s’associaient à ma joie d’être en vie. C’est le premier matin et je suis neuve aussi. Je finis par me lever et m’habiller sans bruit pour descendre l’escalier de marbre, notant au passage l’usure des marches en leur milieu, comme si la pierre avait fondu. Je m’agrippe respectueusement à la rampe de chêne,
elle-même assombrie et polie par les milliers de mains moites qui l’ont empaumée, sans compter les milliers de cuisses juvéniles qui l’ont triomphalement enfourchée pour une propulsion express jusque dans le hall d’entrée. Au moment même où j’effleure le bois verni, je suis assaillie de visions suggestives: Mädchen in Uniform, kilts retroussés sur des jambes gainées de laine opaque, chevelures nattées, rires aigus des filles entre elles. Il y a là quelque chose qui tient aux lieux eux-mêmes, à leur imprégnation par un siècle d’hystérie pubertaire et d’amitiés saphiques – mais je n’en comprendrai la raison que plus tard, quand j’aurai connaissance de la destination première de la bâtisse où je viens tout juste d’emménager. Pour l’heure, je me contente de descendre l’escalier à petits pas et de humer comme une odeur de religion dans le grand hall au dallage bicolore. Oui, ça sent l’encaustique, le parchemin, la cire fondue et la dévotion, mais je m’en fous complètement : ouste, à moi la liberté, l’air vivifiant du dehors, l’évaporation de la rosée, le petit
matin rien que pour moi. Arcady me surprend sur le perron majestueux et surmonté de sa marquise à la ferronnerie compliquée, immobile, interdite face à tant de beauté: la pinède en pente douce, les plants de myrtilliers, le soleil que les arbres filtrent en faisceaux poudreux, l’appel voilé d’un coucou, le détalement furtif d’un écureuil sur un lit de mousses et de feuilles.
– Ça te plaît ?
– Oui ! C’est trop bien !
– Prends, c’est à toi.
Je ne me le fais pas dire deux fois, et je détale moi aussi sous les grands arbres, en direction du poudroiement magique de la lumière, à la recherche de cet oiseau invisible dont les roucoulements rencontrent si bien ma propre émotion. Moyennant
quoi, je ne tarde pas à tomber sur ma grand-mère, plongée dans la contemplation perplexe d’un gros tumulus de terre meuble au pied d’un pin. Elle jette à peine un regard dans ma direction:
– C’est quoi, tu crois? Une tombe? On dirait que quelqu’un a creusé récemment. Ça ne me dit rien qui vaille, moi, ce truc, cette maison, cet Arcady… »

Extrait
« je n’en veux pas, moi, de ce programme : ça ne m’a jamais fait envie, l’attirail masculin, la panoplie complète, les attributs génitaux pourpres et fripés, les tambours battants, la sonnerie au clairon, les efforts incessants et sans cesse ruinés pour être à la hauteur, toute une vie d’inquiétude, non merci! Je préfère la conque close sur ses triomphes, la victoire sans chanter, les grappes de ma vigne : le château de ma mère, ce royaume bien administré, plutôt que la gloire de mon père, toujours fragile et menacé. »

À propos de l’auteur
Emmanuelle Bayamack-Tam est née en 1966 à Marseille. Vit à Villejuif. Est membre fondateur de l’association interdisciplinaire Autres et pareils. (Source : Éditions P.O.L)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Redites-moi des choses tendres

SOLUTO_couple

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coup_de_coeur

En deux mots:
Le père, la mère, le garçon et la fille. Bref, la famille-type, bien sous tous rapports. Sauf que, à partir d’un courriel qui n’aurait jamais dû être envoyé, tout va partir à vau-l’eau. Un régal de comédie déjantée !

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Redites-moi des choses tendres
Soluto
Éditions du Rocher
Roman
504 p., 21,90 €
EAN : 9782268095158
Paru en septembre 2017

Où?
Le roman se déroule en France, principalement au Havre et en Haute-Normandie ainsi qu’à Berlin, sans oublier l’évocation des nombreux voyages de Barbara qui n’a «de cesse de vouloir élrgir son horizon».

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un couple qui se sépare, d’une famille qui explose. Il y a un homme veule et une femme digne, des éperdus et des chairs à plaisir, des enfants manipulateurs. Il y a de l’amour, du sexe, de la violence, du désir, de la bêtise, du gâchis, des fuites, des trouilles bleues, du hasard taquin, des magasins de parfumerie, du skate-board, une poire de vitesse, des mensonges, un voyage, du chic et une boutique pour dame. Du tragique, des drôleries, de la fatalité.

Ce que j’en pense

Explosion jubilatoire

À bien y regarder, le mari volage et désabusé n’est pas le seul à avoir quelque chose à se reprocher. Son épouse et ses enfants ne sont pas en reste pour animer cette tragi-comédie qui va faire voler la famille en éclats.

Ce premier roman est sans aucun doute l’une des très belles surprises de la sélection des «68 premières fois». Ne soyez pas effrayé par les quelque 500 pages de ve volume, vous en redemanderez en le refermant tant les tribulations de cette famille en train d’exploser vont vous tenir en haleine.
Mais commençons par le commencement, première pièce de bravoure d’un livre qui va les accumuler. Eugène est seul et s’ennuie. Aussi décide-t-il de rédiger cette lettre de rupture qu’il rumine depuis bien longtemps. De dire à Barbara, son épouse enseignante partie à Berlin avec ses élèves, tout ce qu’il a sur le cœur. Et les griefs ne manquent pas: « Que nous reste-t-il de commun au bout de vingt ans de vie commune ? Rien ou presque. Nous échangeons vaguement sur Alice et Julien qui ont la délicatesse de ne pas trop nous contrarier. Nous évoquons en zigzag des factures à régler, la toiture qui fuit, le remplissage du réfrigérateur, les vacances qui se dupliquent implacablement à Saint-Brieuc, ta mère qui vieillit et mes promotions professionnelles qui n’arrivent jamais. Le quotidien nous a hachés menu. Nous nous confondons avec lui. Nous sommes devenus des tartines d’ennui. Notre union a perdu toute sa sève. »
Seulement voilà, au moment d’envoyer cette missive explosive il se dit que sa situation a aussi quelques avantages et que, partagé entre son travail chez LiberTel&Net et ses maîtresses Francine et Wendy, il aurait tort d’ajouter ainsi un nouveau stress à cette existence à laquelle il s’est somme toute habitué. Mauvaise manipulation ou acte manqué ? Quoiqu’il en soit, le message se retrouve dans la boîte des courriers envoyés!
Sauf que le destin, qui ne manque pas de malice, vient au secours du mari trop prompt: Barbara s’est fait voler son portable et n’a pas accès à sa boîte mail. Ouf!
Cependant Soluto est un as du rebondissement, un orfèvre du coup tordu. Quand un mail a été envoyé, il est quasiment impossible de le supprimer et il y a bien des façons d’accéder à sa messagerie. Eugène a beau s’escrimer sur le PC de son épouse, sa défaite s’annonce inéluctable.
Me voici à peine au début des aventures de cette famille qui va voler en éclats et je n’ai encore rien dit des autres membres. Pourtant, ils méritent tous le détour, car sous un vernis des plus respectables, ils ont tous leur part d’ombre.
Barbara, femme bafouée et insultée a aussi trompé son mari. Si à Berlin, elle repousse les assauts de son collègue Rémi, amoureux transi, elle ne restera pas pour autant une oie blanche, vidéo à l’appui.
Sa fille Alice a beau avoir de bons résultats scolaires et viser une classe d’hypokhâgne à Paris, elle cherche avant tout à fuir Le Havre et l’institution religieuse où sa mère enseigne pour goûter aux fruits défendus.
Son frère Julien n’a pour sa part pas attendu pour braver les interdits. On dira que la puberté n’y est pas étrangère.
Mais n’en disons pas plus de peur d’en dire trop et laissons à l’auteur – un démiurge – le soin de nous révéler comment il a imaginé cette formidable machine romanesque, en laissant les circonstances, le sort, le hasard, la poisse ou les dieux s’acharner sur les personnages avant de se retirer sur des ruines magnifiques : « Que tourne la boule! La Destinée est sans mémoire. La culpabilité ne l’entrave pas. Elle continue en toute impunité de rafñner ses tours afin de distraire les hommes. Cette scélérate agite les consciences, empoisonne les braves gens, lustre les puissants. Elle ne se lasse jamais d’envoyer des mails par erreur, de titiller les sexes assoupis, de mettre les cœurs en terrines. Elle tue les hommes sans souci de justice, se plaît à battre et droguer les enfants. La perfide sécrète ses névroses, attise les haines… » Et nous, on se régale!

68 premières fois
Blog Accroche Livres
Blog Mémo Émoi
Blog Zazy 

Les autres critiques:
Babelio
La Cause littéraire (Philipe Chauché)
Blog Encres vagabondes (Sylvie Lansade)


Soluto nous présente son premier roman Redites-moi des choses tendres © Production éditions du Rocher

Les premières pages du livre
« Mail d’Eugène à Barbara.
Objet : Quittons-nous enfin…
Mon tendre amour,
Lequel de nous deux est le plus fatigué? À nous voir ainsi installés dans notre vie, meurtris comme de vieilles poires tapées dans un panier, je me demande qui a fini par gâter l’autre. Côte à côte, face à face parfois, je ne te vois plus, tu ne me regardes pas, on ne s’inspire plus rien, ni désir, ni joie, ni peine, ni colère.
Nous sommes devenus tristes et ternes, fades et plats, routiniers, seuls et idiots, sans élan, pathétiques en un mot…. Comme je voudrais pouvoir te haïr.
Quittons-nous enfin.
Ce soir, Barbara, je prends le taureau par les cornes. Je profite, peut-être un peu lâchement, de ton éloignement, de ce voyage scolaire à Berlin, pour tenter de t’expliquer qu’il n’y a plus rien à attendre de nous. Je suis las. Las de toi, de ta voix qui grésille ou qui grince, de ta silhouette asséchée qui me frôle sans plus jamais me toucher, de tes craintes et de tes recommandations stupides. Le peu qu’il te reste à me raconter ne m’arrête plus, ne m’intéresse pas. Je subis ta parole, toujours la même, blanche et banale.
L’as-tu compris ? Nous n’avons plus rien à nous dire. Quand tu me parles trop longtemps, tu me désoles. Un sentiment d’impatience me saisit. Je ne parviens pas à trouver le moindre intérêt à tes sempiternelles platitudes. Si tu savais comme tes histoires d’élèves irrespectueux, de collègues en dépression, de syndicats amorphes m’ennuient ! Je préfère quand tu te tais, que tu t’absorbes en silence dans tes pensées, que tu corriges loin de moi tes copies insipides. J’aime encore plus quand tu brasses et coules jusqu’à plus soif dans ton bassin des Docks. Je n’aspire qu’à t’oublier. Dès que je ne te vois plus mon existence s’allège. Je me sens délesté. Parfois je voudrais que tu n’existes pas.
Oui, quittons-nous pour de bon. Afin que tu ne renaisses pas sans cesse à ma conscience, je tranche, par ce courrier fielleux, le lien effiloché qui nous emberlificote bien plus qu’il ne nous attache. N’y vois pas l’exaspération d’un moment. Tu sais, ce mail, je te l’écris mentalement depuis des mois, peut-être même depuis des années. »

Extrait
« Las et faible, il se mit à penser à sa maîtresse, à Wendy. Elle, au moins, serait contente de cette franche rupture si courageuse – il ne lui raconterait pas ses atermoiements le doigt hagard au-dessus de la souris. Depuis le temps qu’elle le taquinait pour qu’il quitte sa femme. Sans doute, tout à sa joie, le consolerait-elle. Il lui dirait qu’il avait trouvé la force de rompre dans ses beaux yeux, elle mordrait au bobard, il la prendrait debout dans l’arrière-boutique ! Oui, pour contrebalancer sa tension extrême, il avait envie de ça, tout de suite, ou d’un grand whisky, ou même des deux… »

À propos de l’auteur
Soluto vit au Havre. Redites-moi des choses tendres est son premier roman.
Il a publié un recueil de nouvelles au Dilettante en 2013, Glaces sans tain. (Source : Éditions du Rocher)

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Focus Littérature

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