L’Archiviste

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En deux mots
Lorsque la Russie entre en Ukraine, les instances culturelles mettent leurs biens les plus précieux à l’abri. K, qui est aux soins d’une mère malade, décide de garder ces trésors. Un émissaire envoyé par les envahisseurs lui propose alors de travailler à «détourner quelques vers, mettre un mot à la place d’un autre, gommer un personnage sur un tableau…» en échange d’informations sur sa sœur qui est leur prisonnière.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Ni la gloire ni la liberté de l’Ukraine ne sont mortes»

Le troisième roman d’Alexandra Koszelyk est né dans l’urgence de réagir à l‘envahissement de l’Ukraine par l’armée russe. À travers le portrait d’une archiviste chargée de détourner les trésors du patrimoine, nous découvrons la richesse d’une culture et la force de résistance du peuple.

Jamais terme n’aura été aussi juste: ce roman est brûlant d’actualité car il parle du conflit en Ukraine. Mais si Alexandra Koszelyk a ressenti l’urgence d’écrire, ce roman évite l’écueil de la colère aveugle pour s’élever au rang de conte universel qui souligne toute l’absurdité de ce conflit grâce à un scénario habile.
Dès les premières heures du conflit, la nécessité de sauver les trésors du patrimoine et les œuvres d’art ont conduit les responsables des biens culturels à choisir de transporter les pièces les plus précieuses dans les sous-sols de la bibliothèque où travaille K. Quand la ville a été prise par les troupes russes, l’archiviste était toujours présente, un peu par choix et beaucoup par nécessité, car sa mère est mal en point et a besoin de soins. Dans la journée, elle reste près d’elle et part le soir contrôler et répertorier les biens entreposés.
Ce ne sont pas les bombes qui vont les mettre en péril, mais un homme énigmatique qui vient lui proposer un bien curieux marché. Elle sera chargée de falsifier certaines œuvres, d’en modifier d’autres afin qu’elles correspondent davantage à la vision de l’envahisseur. Son mystérieux visiteur lui expliquant alors: «Il n’y aura plus qu’une vérité, celle que vous allez créer, grâce à vos connaissances et vos compétences artistiques». En échange de quoi il la renseignera sur les conditions de captivité de Milla, sa sœur jumelle. Partie défendre son pays, elle est désormais aux mains des Russes et sa vie est au cœur de cet abominable chantage.
Contre son gré, K accepte cette mission présentée comme salvatrice: «Il ne s’agit pas de tout changer, vous l’aurez compris, mais seulement certaines parties, détourner quelques vers, mettre un mot à la place d’un autre, gommer un personnage sur un tableau, remplacer un chef d’État sur une photographie, détourner un objet folklorique de son usage premier. Vous voyez bien, ce n’est pas grand-chose! Il ne s’agit même pas de destruction mais de réorganisation, voire de création! De devenir l’autrice de cette nouveauté!»
La première œuvre à modifier n’est autre que l’hymne national qui doit défendre et illustrer la fraternité et les bienfaits qu’apportent le pays voisin. Puis ce sont des tableaux qu’il faut retoucher, des poèmes et des chansons qu’il faut réadapter, ou encore des vitraux qui doivent être «réparés» pour réécrire l’histoire originelle qu’ils retracent. Après cela, il faudra s’attaquer aux événements contemporains, à l’accident de Tchernobyl, à la révolution orange, à Maïdan. Des classiques russes comme Les âmes mortes de Gogol jusqu’aux toiles de Sonia Delaunay, rien ne semble faire peur à l’homme au chapeau.
Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que l’obéissante K est entrée en résistance. Elle a trouvé le moyen de contourner son travail de sape.
Quant à Alexandra Koszelyk, elle a trouvé avec ce récit un formidable moyen de nous faire découvrir la richesse de la culture ukrainienne. En suivant K jusque dans le processus créatif, en entrant littéralement dans les œuvres, elle fait à son tour œuvre de résistance. Et inscrit ce troisième roman dans la lignée de ses précédents, à commencer par le premier, À crier dans les ruines, qui évoquait Tchernobyl pour mieux parler de l’Ukraine. Plus étonnamment peut-être, je vois dans le second, La dixième muse, l’histoire de ce jeune homme passionné par Apollinaire ce même désir de faire de la culture une arme et de sauver un patrimoine, ou au moins de le redécouvrir. Urgence et cohérence font donc ici bon ménage. C’est comme ça qu’Alexandra est grande et que nous sommes tous Ukrainiens!

L’archiviste
Alexandra Koszelyk
Éditions Aux forges de Vulcain
Roman
272 p., 18 €
EAN 9782373056556
Paru le 7/10/2022

Où?
Le roman est situé en Ukraine occupée.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
K est archiviste dans une ville détruite par la guerre, en Ukraine. Le jour, elle veille sur sa mère mourante. La nuit, elle veille sur des œuvres d’art. Lors de l’évacuation, elles ont été entassées dans la bibliothèque dont elle a la charge. Un soir, elle reçoit la visite d’un des envahisseurs, qui lui demande d’aider les vainqueurs à détruire ce qu’il reste de son pays : ses tableaux, ses poèmes et ses chansons. Il lui demande de falsifier les œuvres sur lesquelles elle doit veiller. En échange, sa famille aura la vie sauve. Commence alors un jeu de dupes entre le bourreau et sa victime, dont l’enjeu est l’espoir, espoir d’un peuple à survivre toujours, malgré la barbarie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Soundcloud (entretien entre David Meulemans, éditeur et Alexandra Koszelyk)
Actualitté

Les premières pages du livre
Chapitre 1
La nuit était tombée sur l’Ukraine.
Comme à son habitude, K était assise au bord du lit, attendant que sa mère s’endorme. La jeune femme était revenue vivre dans l’appartement de son enfance, après la crise qui avait laissé sa mère infirme. Une fois que les traits de celle-ci se détendirent, que sa respiration devint paisible, qu’elle retrouva sur son visage cette lucidité que l’éveil lui ôtait, K sortit de la chambre et referma la porte avec douceur. Dans la cuisine, elle prépara un café et, pendant que l’eau chauffait, alluma une cigarette, appuyée contre la fenêtre. Son regard se perdit dans la ville où les réverbères diffusaient une lumière douceâtre.
Des images de l’invasion lui revinrent.
La sidération le jour même, la bascule d’un temps vers un autre, ouvert à d’effrayantes incertitudes, cette faculté déjà de percevoir qu’un point sans retour venait d’être franchi… Comment aurait-elle pu se dire qu’un passé, dont chacun possédait encore le souvenir, allait redevenir l’exacte réalité ?
N’apprend-on donc rien des leçons de la guerre ?
Les premiers bombardements, les premiers tirs, les incendies, les murs des immeubles qui tombaient par morceaux, éclatant au sol comme des fruits trop mûrs à la fin de l’été, des fruits lourds de tout ce que l’être humain n’arrive pas à comprendre. Partout disséminés, des objets du quotidien qui ne retrouveraient jamais leur usage et qui dans la rue devenaient absurdes, piétinés par la foule qui courait se mettre à l’abri aux premières sirènes. Combien de visages pétrifiés, ahuris à jamais par ce monde plein de douleurs, combien de corps fallait-il jeter à la hâte au
creux des fosses pour éviter les maladies et la prolifération des vermines, combien d’enfants aux yeux emplis de visions d’horreur qui ne s’endormaient qu’au matin, épuisés par un combat nocturne contre une fatigue au goût de mort ? Et ces autres, là-bas, dans ces pays hors d’atteinte où le quotidien n’avait pas été saccagé : combien de temps fallait-il pour que nos voix leur parviennent ? Jusqu’où
l’écho d’un appel aux armes devait-il aller ? Quel degré d’horreur devait-on atteindre pour qu’ils réagissent ?
Les jours passaient et personne ne venait, les gens restaient incrédules. Au hasard des rues, K aperçut ce duo de soldats, le fusil en bandoulière. Ils avaient visiblement pour mission de décrocher des panneaux. Les suites de la guerre passaient aussi par ces corrections apparemment anodines : faire passer toute la signalétique dans la langue de l’envahisseur, bannir celle du pays.
L’invasion n’était pas terminée qu’elle préparait déjà le temps d’après : vieille méthode romaine de débaptiser les lieux. L’un des soldats lança l’ancien panneau dans la benne d’un camion. Puis, il se tourna vers son comparse et celui-ci lui fit comprendre, d’un signe de tête, de continuer plus loin sur la chaussée. Ils remontèrent l’avenue, soulevant, avec moquerie, quelques pierres du bout de leurs chaussures, comme pour vérifier qu’en dessous ne restait aucun souvenir à effacer.
Un ours en peluche, jeté hors d’un immeuble en ruines, avec d’autres biens épars d’une famille, se trouvait sur leur chemin. Enhardi par la plaisanterie qui lui venait, un des soldats s’en empara avec violence et fit mine de le cajoler en lui grattant le ventre de l’index, feignant devant l’autre un visage attendri. Ils éclatèrent d’un rire sec, un rire sans humour. D’où elle était, K entendait une berceuse.
Elle eut à peine le temps de comprendre que la mélodie venait de la peluche. Le soldat envoya l’ourson dans les airs, l’autre le rattrapa du pied et se mit à jongler avec, d’un pied à l’autre. Les deux hommes étaient hilares, ils s’amusaient ainsi, sans honneur, d’un débris d’enfance.
Après un dernier coup de pied dans la tête de l’ourson, les soldats disparurent au coin d’un carrefour. Le vent s’engouffra dans les immeubles troués d’obus, et K fut interpellée par cette solitude qui baignait les rues : les immeubles éventrés, jetés au sol, l’exode des femmes et des enfants, leur valise à la main, légère de la vie disparue mais alourdie du poids des adieux.
Personne n’était venu.
Sa patrie était malade, désormais. Comme après la Première Guerre mondiale, où l’Autriche-Hongrie s’élevait sur de gigantesques sous-sols. C’était un lieu babylonien, que son prédécesseur lui avait fait visiter quand cette archiviste avait pris ses fonctions de directrice. Ils avaient passé de longues heures à arpenter les couloirs voûtés, à la fraîcheur du monde. « Vous pourrez entreposer ici vos meilleures
bouteilles, avait-il plaisanté, personne ne vous les prendra ! À supposer que vous puissiez vous-même les retrouver ! » K ne buvant pas, l’espace immense était resté
absolument vide. Jusqu’à l’invasion.
Les sous-sols de la bibliothèque avaient constitué une cachette idéale. Les choses s’étaient précipitées, il avait fallu faire vite, les archivistes de la ville avaient décidé que cette ancienne abbatiale, avec ses nombreuses galeries souterraines, était le lieu idéal pour entreposer les œuvres. Les objets étaient arrivés portés à bout de bras, acheminés par des hommes, des femmes et des enfants, comme si c’était leur propre cœur tombé au sol. Les longs couloirs s’étaient remplis, le profane avait peu à peu côtoyé le sacré, sans distinction ou hiérarchie. Tout le patrimoine de la région et une partie de celui de la nation s’étaient retrouvés là, dans ces galeries souterraines, à dormir à l’abri des bombes.
Puis la ville avait été prise.
Les autres conservateurs n’étaient plus revenus.
Certains étaient morts, engloutis par les combats, d’autres s’étaient exilés quelque part plus à l’ouest. K était restée seule à garder les archives et les trésors du sous-sol : c’était son choix. Elle s’était décidée sans hésitation. Au fil des semaines, la jeune femme ne croisait presque plus personne dans les rues. Elle s’était dit qu’elle devait être la seule à savoir ce que ses souterrains dissimulaient. Elle se rappelait ses meilleures cachettes, quand elle était petite : c’étaient celles qui étaient à la vue de tous, où personne ne pensait chercher. Dans la journée, son travail consistait à descendre l’escalier menant aux galeries, vers les tréfonds, pour répertorier les œuvres, recenser les pertes, étiqueter et préparer, en somme, leur éventuel retour dans les musées.
K était donc à la fenêtre, dans l’appartement de sa mère, regardant la ville. Dans la tasse, le café était devenu froid. La jeune femme l’avala d’un trait, avec une moue de dégoût. Toutes ces images pas si lointaines revenaient infatigablement à la charge, elles peuplaient ses journées autant que ses nuits. Mais que pouvait-elle faire d’autre qu’y penser, elle, l’archiviste ?
Sa bibliothèque offrait toujours la même température, le même éclairage tamisé, la même place pour les livres dans les rayonnages. K, en maîtresse des lieux, avait la certitude que le temps n’y ferait rien, que dans cent ans l’endroit serait identique. Les générations suivantes y découvriraient, émues, le frémissement de la source humaine : la pensée y était comme une eau qui repose, rescapée des tourments et des passions dont elle avait ruisselé. Les livres avaient toujours été des confidents aux vérités immuables.
Lors de ses nuits d’insomnie, la jeune archiviste n’hésitait pas à s’y retirer. Quand elle refermait la lourde porte sur le silence des choses, les voix du dehors s’éteignaient, elles qui la malmenaient et ensablaient désormais son cœur. Chaque fois, l’épaisseur de ces murs la préservait du chaos. K adorait plus que tout feuilleter des ouvrages, passer d’un volume du XVIe siècle à des textes plus contemporains, consulter des inventaires domaniaux comme s’il s’agissait de romans d’amour. Cette nuit-là encore, quand elle quitterait l’appartement de sa mère, ce refuge s’ouvrirait grand pour elle. Rester dans cet immeuble l’étouffait, elle y jetait partout un regard nostalgique.
C’était une habitation aux joies révolues. K avait désespérément essayé de revenir en arrière, se mettant parfois au piano ou dans le fauteuil du père, très longtemps interdit. Mais quelle réalité pouvait encore se comparer à la beauté des souvenirs ?
Dans chacune des pièces s’entassaient les productions d’enfants de K et de sa sœur Mila : pendant sa jeunesse, avant de se marier, leur mère faisait figure d’artiste touche-à-tout. La maternité l’avait empêchée de poursuivre dans cette voie, mais elle avait transmis à ses deux filles son goût pour les arts et les correspondances qu’on peut déceler entre eux. Elle insistait beaucoup en souriant à ses jumelles : un art en éclaire toujours un autre sur une subtilité qui nous aurait autrement échappé. K s’était révélée virtuose, ce qui avait consolé sa mère d’avoir renoncé à une partie d’elle-même. D’ailleurs, elle disait à tous ceux qui voulaient l’entendre qu’en sa fille remuaient sans bruit de grandes aptitudes.
Une fois la tasse lavée, K sortit de l’appartement de sa mère. Le soir, étonnamment doux, sans vent ni fraîcheur, la désorienta vers le parc. Là-bas, sous les arbres, elle se promena et s’assit sur un roc quelques minutes. La plupart des gravats avaient été retirés, mais quelques-uns restaient entassés aux coins des rues, reliques posées là comme témoins de ce qu’avait été l’invasion.
K avait appris à vivre avec ces images. Après la stupéfaction et le déni était venu le temps de la colère. Elle s’était mise en tête de rejoindre le front, avait pris contact avec de vieilles connaissances susceptibles de la guider, mais elle était revenue à un sentiment plus pacifiste qui l’avait retenue d’accroître le désordre général. Elle s’était résignée à rester à l’arrière et avait cherché à mettre de l’ordre dans les galeries souterraines : telle serait sa façon de lutter, de prêter main-forte.
Une brise sur son visage la ramena au présent. Elle promena son regard sur le parc. À certains endroits, les arbres avaient plié, d’autres étaient calcinés. Jamais plus ils ne sortiraient leurs bourgeons et n’oseraient croître dans la quiétude du soleil. Un peu plus loin encore, derrière les hautes grilles, un immeuble montrait les deux visages de la guerre : d’un côté, ses murs semblaient tenir grâce au doigt d’un dieu badin ; de l’autre, des rideaux voletaient mollement aux fenêtres sans vitre et semblaient attendre qu’une main humaine les tire de nouveau.
Des existences perdues criaient ici leur absence.
K se remit en route. Autour d’elle, sans qu’elle les voie, des ombres avaient enveloppé son corps avec précaution. Chacune avait étendu son bras pour poser lentement sa main sur l’archiviste, et ce subtil toucher l’avait conduite vers la bibliothèque. D’autres, en arrière, marchaient dans ses pas et faisaient cortège. Toutes étaient comme aspirées vers ce dernier théâtre du monde.
K s’attardait rarement dans les rues, où elle peinait à retrouver les échos de l’ancien temps. Il n’y avait plus que les livres pour rejoindre le chemin de ce qu’elle connaissait. Au cœur de tous ces ouvrages, l’oralité du monde s’était effacé au profit de la page et de l’encre. L’écrit est ce chant silencieux qui conserve les productions de l’esprit au long des siècles : qu’est-ce qu’une langue, si ce n’est une musique au secours d’une idée, une harmonie et un rythme portés par les trouvailles de l’imaginaire ?
Les ombres suivaient K. Mortes depuis longtemps, elles n’avaient que cette jeune archiviste pour ne pas s’habituer au désespoir de leur fin.
Tomber dans l’oubli était leur crainte unique, cela anéantirait définitivement tout ce qu’elles avaient été. Ces ombres avaient besoin d’elle pour garder leur consistance, vivre près de ce qui fait les œuvres d’art, afin de ne pas disparaître tout à fait. Grâce aux lectures que K donnait à voix haute, ces fantômes jaillissaient dans les allées de la bibliothèque, entendaient à nouveau l’éclat de leurs pas sur le sol retrouvé, et leurs gestes coïncidaient enfin avec des sons. Les ombres savaient que, ce soir, un être retirerait aux mots leur masque théorique, leur posture décapitée, qu’il leur redonnerait figure humaine et enlèverait la poussière d’oubli qui les étouffait, qu’il les sortirait de leurs pages, de leur témoignage, pour retrouver leurs rondeurs, leur peau. Leur existence, en somme.
Quand K ouvrit puis referma la porte de la bibliothèque, les ombres eurent juste le temps de se glisser derrière elle, avec l’impatience des choses qui ne meurent jamais. Une oreille délicate aurait entendu des soupirs de soulagement, ou bien relevé le grésillement soudain des lumières de la bibliothèque. Le doigt sur l’interrupteur, K se contenta de sourire aux vieilles lampes d’un jaune accueillant.
Elle savait qu’une fois encore elle ne dormirait pas, alors elle était venue. Plongée dans les histoires qui s’offraient à elle comme autant d’échappées heureuses et fondatrices. La fatigue s’éloignait ; une nouvelle fois, elle allait récolter les mots des autres.
Le réel prendrait peu à peu la dimension d’un songe. Ces mots noircis venus d’une autre époque n’en apparaissaient pas moins robustes, ils n’étaient pas devenus des spectres sortis de la tombe, mais étaient gorgés de mémoire, possédaient toujours leur ferveur, apparaissant même dans de nouveaux habits, éternellement jeunes : ils enjambaient le temps.
Mais cette nuit-là ne serait pas comme les autres. K ne resterait pas la maîtresse de son aventure, ses voiles iraient ailleurs, dans une direction inimaginable même pour une férue d’exploits littéraires.

Chapitre 2
Peu après minuit, des bruits se firent entendre dans l’antichambre, la serrure remua, les gonds grincèrent, troublant le repos des livres et des ombres.
À ce moment-là, K regardait une feuille avec sa loupe, assise à son bureau au milieu de la pièce. Elle sentit un certain vide autour d’elle et se leva, le cœur inquiet. À sa connaissance, elle était la seule à posséder la clef de cette porte. Des bruits de pas s’approchèrent dans la bibliothèque et un homme svelte aux épaules carrées apparut. Habillé d’un trois-quarts sombre, aux nombreuses poches, il portait un chapeau. De la main gauche, il tenait une canne à pommeau en métal, et de la droite, il secouait un parapluie trempé. Puis il fixa l’archiviste quelques secondes en silence. Les lumières tressaillirent.
« Qui êtes-vous ? » lança K pour se donner du courage.
L’Homme au chapeau restait silencieux, il semblait attendre le moment où l’archiviste aurait dû s’avancer pour lui indiquer sans ménagement la sortie. Il enleva son chapeau et arrangea le ruban satiné qui en faisait le tour.
« Vous ne me posez pas la bonne question, ma chère. Qu’est-ce que nous allons faire désormais ? aurait plus justement permis d’envisager la suite.
Mais vous ne pouvez pas savoir, c’est vrai. »
Il se mit à observer les voûtes et les rayonnages. « L’endroit est merveilleux, on m’avait prévenu. » S’avançant doucement, il parcourut du doigt le dos des volumes, s’arrêtant avec raideur sur quelques titres.
« Saint Thomas avait tort, il n’y a pas que ce qu’on voit qui existe. »
L’homme présentait sous la lumière une figure sans âge. Sa voix avait des accents guerriers qui ne laissaient aucune place à la contradiction. Il avait parlé sans regarder K dans les yeux, bien décidé, semblait-il, à ne le faire qu’à la toute fin, pour lui adresser expressément son opinion sur saint-Thomas. L’archiviste ne savait pas comment interpréter ce regard : était-ce l’expression d’un goût pour le spectaculaire ou une mise en garde ?
Même si K s’efforçait de garder contenance, un tic nerveux traversa son visage. Elle resta muette.
Aucune des réponses qui lui avaient traversé l’esprit ne présentait à son sens la fermeté nécessaire à cette troublante rencontre.
« Quel travail incroyable vous faites depuis plusieurs semaines ! On entend parler de vous de si loin. Vous en rougiriez ! »
Qui savait ce qu’elle faisait de ses journées ? N’était-elle pas la seule à être au courant que des objets d’art dormaient sous leurs pieds ? « Comment… ? — Ma chère, des espions étaient déjà dans votre pays avant même les premiers signes d’affrontement. »
L’homme se mit à rire et disparut au fond d’une allée pour revenir aussitôt vers K, une chaise à la main.
« Si vous permettez… »
Un sourire sarcastique accueillit le silence de l’archiviste, qui cherchait surtout un soulagement, l’assurance que cet homme n’avait, dans sa conduite ou ses paroles, aucune intention abjecte.
« Asseyez-vous, je vous en prie », dit l’Homme au chapeau, prenant lui-même place sur la chaise qu’il avait apportée.
Une fois installés, ils se regardèrent. Il dégageait un charme glaçant.
« Comment allait votre pauvre mère, ce soir ? » K comprit. Elle dissimula sa main droite qui s’était mise à trembler. Aucun hasard n’avait commandé leur rencontre : l’homme devant elle n’était pas un malfrat qui avait crocheté une serrure, mais une autorité en mission qui avait la clef. Il voulait quelque chose d’elle. K bredouilla qu’elle allait bien. L’autre poursuivit : « Vous êtes un exemple de piété filiale. »
L’homme sortit une cigarette et lui tendit le paquet.
« Non, merci.
— Vous vous interdisez ce plaisir ici. Cela paraît
judicieux, parmi toutes ces feuilles mortes ! »
Il eut un sourire glacial en tirant ses premières bouffées.
« Vous n’êtes pas sans savoir que vous avez là un trésor sous terre. L’identité d’un pays. C’est considérable. Eh bien, nous allons tous deux la rendre plus précieuse encore. »
Il fit tomber quelques cendres sur le sol et marqua une pause.
« Ces objets vantent une gloire problématique. Et c’est peu dire qu’elle est de nos jours une source de désunion ! Il faut regarder la réalité en face. La foi en la pérennité de certains équilibres est touchante.
Mais elle empêche des lois, plus permanentes et plus vastes que le folklore, d’exister. »
K hocha la tête sans prononcer un mot. Elle sentait cependant que le sujet allait la rétablir dans son autorité, puisque cet homme était finalement venu la trouver sur son propre terrain. Mais celui-ci ne semblait pas parler au hasard.
« Votre patrie s’est aveuglée à certains feux. Des feux qui ne lui appartiennent pas et ne lui appartiendront jamais. » Il lorgna le texte que l’archiviste venait d’étudier, se penchant en avant pour en feuilleter rapidement les pages, avant de le laisser retomber avec dédain sur le bureau.
« La scission, c’est funeste et, de la part de votre pays, la dernière preuve du déclin de votre jugement. Depuis votre petite révolution, vous avez cherché à troquer notre fraternité millénaire contre des ententes cordiales, mais somme tout très superficielles. Vous vous êtes mis en quête de vraies relations de bureau. Quand on est collègue, on peut perdre rapidement son poste ; des frères peuvent bien se brouiller, ils n’en demeurent pas moins frères. »
L’Homme au chapeau s’était levé et avait disparu derrière K qui n’entendait plus que la ronde de ses pas sur le sol. Il était cette menace qu’enfant on devine à ces bruits errants dans la maison, inapte à distinguer ce qui tient du rêve ou d’un écho véritable. Puis l’intrus revint par l’autre côté. Sans que K, tétanisée, n’ait osé le suivre des yeux, elle voyait l’ombre grandissante de cet homme, à mesure qu’il s’approchait d’elle.
Cette fois, il s’assit sur le bureau, à une trentaine de centimètres de K. Il porta la cigarette à sa bouche, puis souffla sa fumée en direction de l’archiviste. Un temps, les deux visages furent séparés par cette brume de mépris. L’homme baissa les yeux, rouvrit le livre qu’il avait jeté auparavant, chercha la page qu’il semblait avoir repérée et, l’ayant trouvée, écrasa sa cigarette sur l’or du trézub, le trident de l’emblème national, puis referma le livre sur le mégot.
Les mains de K se tendirent vers le volume pour chasser les cendres. Mais, d’un regard noir, l’Homme au chapeau coupa court à cette initiative.
« Malgré cette fraternité entre nos peuples, quelque chose vous chiffonne, n’est-ce pas ? Quelque chose qui aurait le même poids qu’un caillou dans une chaussure, mais qui empêche définitivement notre marche commune. Eh bien, cette pierre qui nous blesse, c’est précisément ce que je viens enlever.
Vous n’aurez plus de scrupules. Vous savez, ces petits cailloux dans les sandales des légionnaires romains qui ne devaient pas arrêter leur longue marche… »
Il venait de lever un sourcil. Toutes les forces dispersées de K se rassemblèrent.
« Ainsi, vous êtes là pour nous perdre définitivement. Occuper notre terre ne vous suffit pas ? » demanda-t-elle, soutenant son regard.
L’homme eut l’air surpris que cette petite femme pose si franchement la question.
« Vous avez le génie des questions qui tombent à côté ! Vouloir la solitude pour votre peuple, si près de nous autres, vos frères, ce serait vous condamner.
— Nous ne sommes pas seuls. Nous avons des amis qui ne sont pas comme vous !» lança K qui se retint d’être plus effrontée.
L’homme alluma une nouvelle cigarette, puis soupira :
« Où sont-ils vos chers amis ? Vous comprendrez un jour qu’il n’y a que nous. La guerre n’a pour eux pas de sens, du moins pas celui que vous imaginez. Ils n’ont vu qu’une grande armée s’approcher d’eux : vous n’êtes rien qu’une brèche où le passé se précipite. Ils se sont groupés à vos frontières, et là, ils attendent. Ils ne viendront pas. »
K ne savait plus quoi répondre. Elle avait déjà constaté par elle-même ce qu’il disait, sans en être convaincue. L’homme changea de sujet : « Assez parlé politique. À vous de réfléchir. Après tout, cela m’indiffère si vous aimez être dupe de vos amis. Ce n’est pas de mon ressort d’être courageux ou intelligent à votre place. » Il la fixa un temps, puis porta son regard au loin, vers l’escalier en colimaçon qui descendait vers les sous-sols : « Prenant les devants, vous avez choisi de l’enterrer vous-mêmes, comme un chien le fait pour ses os au fond du jardin. Mais tous ces objets vantent une gloire qui n’existe plus : celle de votre patrie. Il faut regarder la réalité en face. Cette culture a disparu sous les bombes. Ce serait complètement incohérent de remettre dans le musée des tableaux et des sculptures qui ne reflètent pas cette nouvelle réalité. » K déglutit. Le projet de cet homme prenait forme.
« Il s’agit donc de montrer au peuple quelle est cette nouvelle culture. Entreprendre une profonde restructuration. Le pouvoir d’une nation repose sur ce qui fait son union, il suffit de voir les gens dans les rues, armes, fanions ou cercueils à la main, chanter un folklore vieilli, les entendre réciter les vers d’un barde mort depuis des siècles ! Il est temps de regarder l’avenir. Un pays, une nation, une culture !
— Par qui êtes-vous mandaté ? » interrogea K.
L’autre partit d’un petit rire. « Considérez qu’il n’y a que moi. Je suis là pour que chacun tire le meilleur parti de l’existence. L’armée seule ne serait arrivée à rien. Il fallait bien user d’autres moyens, établir une autre stratégie qui ne passe pas par la force, mais bien par la culture. Voilà comment votre pays pliera. Ce que je vous demande de faire aura besoin de plus de temps pour se mettre en place, mais sera à terme bien plus efficace…
— Pernicieux, plutôt.
— Allons bon, ma chère… Non, moi, je veux montrer aux habitants de votre pays qu’ils étaient dans l’erreur, que leurs croyances étaient fausses, puisqu’elles ne sont plus réelles ! Et avec le temps, ils me croiront. L’esprit humain a ceci d’étrange : il n’aime pas le factice, mais à force d’y vivre, on finit par lui trouver du vrai. Vos semblables ne se souviendront plus de ce qu’ils avaient vu auparavant. À force, ils se rallieront à ce nouvel état, puisqu’il sera le seul, et cesseront de me parler de cette liberté si chère à leurs yeux. Il n’y aura plus qu’une vérité, celle que vous allez créer, grâce à vos connaissances et vos compétences artistiques ! Votre mère vous a bien initiée aux différents arts, n’est-ce pas ? »
À présent, l’homme regardait K par en dessous et la lumière crue dessinait ses cernes bruns. Il reprit : « Il ne s’agit pas de tout changer, vous l’aurez compris, mais seulement certaines parties, détourner quelques vers, mettre un mot à la place d’un autre, gommer un personnage sur un tableau, remplacer un chef d’État sur une photographie, détourner un objet folklorique de son usage premier. Vous voyez bien, ce n’est pas grand-chose ! Il ne s’agit même pas de destruction mais de réorganisation, voire de création ! De devenir l’autrice de cette nouveauté ! »
L’homme devenait volubile. Il lui toucha l’épaule, sa main se refermant un peu trop sur K, et un sourire carnassier déforma son visage : « N’est-ce pas excitant ? Votre travail ne devient-il pas intéressant ? Une fois maquillée comme elle devrait l’être, la culture retrouvera sa place dans les musées, les archives, et ces hommes cesseront de glorifier ce qui nous a conduits au bord du gouffre. »
De nouveau, l’Homme au chapeau se leva et fit le tour du bureau. Il fit signe à K de le suivre. »

Extrait
« L’esprit humain a ceci d’étrange, il n’aime pas le factice, mais à force d’y vivre, on finit par lui trouver du vrai. Vos semblables ne se souviendront plus de ce qu’ils avaient vu auparavant. À force, ils se rallieront à ce nouvel état, puisqu’il sera le seul, et cesseront de me parler de cette liberté si chère à leurs yeux. Il n’y aura plus qu’une vérité, celle que vous allez créer, grâce à vos connaissances et vos compétences artistiques ! Votre mère vous a bien initiée aux différents arts, n’est-ce pas?»
À présent, l’homme regardait K par en dessous et la lumière crue dessinait ses cernes bruns. Il reprit: «Il ne s’agit pas de tout changer, vous l’aurez compris, mais seulement certaines parties, détourner quelques vers, mettre un mot à la place d’un autre, gommer un personnage sur un tableau, remplacer un chef d’État sur une photographie, détourner un objet folklorique de son usage premier. Vous voyez bien, ce n’est pas grand-chose! Il ne s’agit même pas de destruction mais de réorganisation, voire de création ! De devenir l’autrice de cette nouveauté!»
L’homme devenait volubile. Il lui toucha l’épaule, sa main se refermant un peu trop sur K, et un sourire carnassier déforma son visage. « N’est-ce pas excitant ? Votre travail ne devient-il pas intéressant? Une fois maquillée comme elle devrait l’être, la culture retrouvera sa place dans les musées, les archives, et ces hommes cesseront de glorifier ce qui nous a conduits au bord du gouffre.»
De nouveau, l’Homme au chapeau se leva et fit le tour du bureau. Il fit signe à K de le suivre. Il descendit le premier l’escalier menant aux galeries. » p. 26

À propos de l’auteur
KOSZELYK_Alexandra_DRAlexandra Koszelyk © Photo DR

Alexandra Koszelyk est une est écrivaine et professeure de Lettres Classiques. Diplômée à l’Université de Caen Normandie, elle travaille à Saint-Germain-en-Laye depuis 2011. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien. Elle est aussi formatrice Erasmus en Patrimoine et Jardins. Son premier roman, À crier dans les ruines (2019), a été l’un des quatre lauréats des Talents Cultura 2019 et a remporté le Prix de la librairie Saint Pierre à Senlis, de la librairie Mérignac Mondésir, le Prix Infiniment Quiberon, et le Prix Totem des Lycéens. Également finaliste du Prix du jeune mousquetaire, de celui de Palissy, du prix Libraires en Seine et du prix des lycéens de la région Île de France 2020, le format poche a été sélectionné pour le prix du meilleur roman Points. Après La dixième muse (2021), son second roman, elle a publié un ouvrage pour jeunes adultes avant de revenir au roman pour adultes avec L’Archiviste (2022). (Source: Babelio / Aux Forges de Vulcain)

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Sa préférée

JOLLIEN-FARDEL_sa_preferee

  RL_ete_2022  Logo_premier_roman coup_de_coeur

En lice pour le Prix Goncourt 2022
Finaliste du prix du Roman Fnac 2022

En deux mots
Emma, Jeanne et leur mère Claire vivent dans la peur. Leur père et mari les bat régulièrement sous l’œil indifférent des habitants de leur village valaisan. Jeanne va chercher son salut dans la fuite, sa sœur dans la mort. Peut-on construire une vie sur la colère?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma sœur, ma mère et… mon père

Sarah Jollien-Fardel est l’une des grandes découvertes de cette rentrée. Autour d’un père d’une violence extrême vis-à-vis de sa femme et de ses deux filles, elle construit un roman qui ne laissera personne indifférent.

Dans ce village de montagne des Alpes valaisannes, la vie d’Emma, de sa sœur Jeanne et de leur mère est un enfer. Un enfer qui a un nom, Louis. Quand ce chauffeur routier n’est pas sur les routes, il fait régner la terreur sur sa famille. Une violence qui surgit pour une broutille. Alors les coups pleuvent. Jeanne, la narratrice, a appris à anticiper et son intuition lui permet d’être davantage épargnée. Jusqu’à ce jour où elle tient tête à son père. Ses blessures nécessiteront de faire venir le médecin. Mais au lieu de signaler l’agression, ce dernier se contentera de soigner la fillette. Une lâcheté dont il n’est pas seul coupable. Dans le village, on sait, mais on se tait.
Jeanne va réussir à fuir en s’inscrivant au cours de formation des institutrices qui vont l’éloigner durant cinq années. Sa sœur aînée va trouver un emploi de serveuse chez un cafetier qui l’héberge également. En découvrant sa petite chambre, Jeanne va aussi apprendre que sa sœur a aussi régulièrement été victime de violences sexuelles. La préférée de son père, va n’en souffrir que davantage.
Emma aura essayé de s’en sortir, de trouver un gentil mari. Mais sa réputation de trainée aura raison de son projet. La vie lui deviendra insupportable et la seule issue qu’elle trouvera sera le suicide. Un drame suivi d’un scandale lors des obsèques. «Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: « Tu l’as violée, tu l’as tuée. » Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre.»
Alors, il faut apprendre à vivre avec cette absence. C’est à Lausanne qu’elle va découvrir qu’une autre vie est possible. En nageant dans le Léman, elle découvre son corps. Dans les bras de Charlotte, la grande bourgeoise affranchie, elle va vivre une première expérience sexuelle. Mais c’est avec Marine, l’assistante sociale au grand cœur, qu’elle découvre la mécanique du cœur. Mais alors qu’elle semble avoir trouvé un nouvel équilibre, un nouveau choc, une nouvelle mort va la fragiliser à nouveau.
Sarah Jollien-Fardel réussit avec une écriture classique et limpide, aux mots soigneusement choisis, à dire la souffrance et la violence qui marquent à vie. Elle montre aussi combien il est difficile de se débarrasser d’un tel traumatisme. Jeanne va essayer, cherche l’appui d’un psy, de ses ami(e)s. Le retour en Valais lui permettra-t-elle de trouver l’apaisement? C’est tout l’enjeu de ce roman impitoyable entièrement construit sur une «destructrice intranquillité».
S’il n’y a rien d’autobiographique dans cette violence familiale, la colère qui porte tout le livre est bien réelle. Sarah Jollien-Fardel, qui a grandi dans un village valaisan, où les hommes et la religion dictaient leur loi. Elle aussi a ressenti le besoin de quitter cette contrée aux traditions pesantes pour vivre à Lausanne. Et comme Jeanne, elle est aujourd’hui de retour sur ses terres natales. Après avoir tenu plusieurs blogs et tenté sa chance avec son roman auprès de nombreux éditeurs, elle a participé à une rencontre avec Robert Seethaler, qui était accompagné de son éditrice Sabine Wespieser. Deux rencontres qui vont s’avérer déterminantes. Et la belle histoire ne s’arrête pas là, car Sa préférée est notamment en lice pour le Prix Goncourt !

Sa préférée
Sarah Jollien-Fardel
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
208 p., 20 €
EAN 9782848054568
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en Suisse, dans un village du Valais qui n’est pas nommé ainsi qu’à Conthey et Sion, puis à Lausanne. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1980-1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.
Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’École normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.
Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.
Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s’invite.
Sa préférée est un roman puissant sur l’appartenance à une terre natale, où Jeanne n’aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n’avoir su la protéger de son destin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Feya Dervitsiotis)
La lettre du libraire
Femina.ch (Isabelle Falconnier)
La Cause littéraire (Stéphane Bret)
Blog Aline-a-lu (Aline Sirba)


Sarah Jollien-Fardel présente son premier roman Sa préférée © Production Lire à Lausanne

Les premières pages du livre
« Tout à coup il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. Presque en silence. Ma sœur jacassait. Comme souvent. Mon père disait «Elle peut pas la boucler, cette gamine». Mais elle continuait ses babillages. Elle était naïve, joyeuse, un peu sotte, drôle et gentille. Elle apprenait tout avec lenteur à l’école. Elle ne sentait pas lorsque le souffle de mon père changeait, quand son regard annonçait qu’on allait prendre une bonne volée. Elle parlait sans fin. Moi, je vivais sur mes gardes, je n’étais jamais tranquille, j’avais la trouille collée au corps en permanence. Je voyais la faiblesse de ma mère, la stupidité et la cruauté de mon père. Je voyais l’innocence de ma sœur aînée. Je voyais tout. Et je savais que je n’étais pas de la même trempe qu’eux. Ma faiblesse à moi, c’était l’orgueil. Un orgueil qui m’a tenue vaillante et debout. Il m’a perdue aussi. J’étais une enfant. Je comprenais sans savoir.
C’étaient invariablement les mêmes scènes. Il rentrait après sa journée sur les routes. Il empestait l’alcool. S’il s’asseyait au salon dans le canapé en cuir décrépit, s’il s’endormait, on savait alors que nous serions, toutes les trois, en paix pour quelques heures. S’il posait son corps massif sur une chaise de la cuisine, s’il prenait un couteau pour ouvrir des noix ou pour trancher un morceau de ces fromages qu’il faisait vieillir dans la cave au sol terreux, on n’y couperait pas. C’était d’une banalité désolante. Un scénario usé jusqu’à la corde, où chacun jouait le rôle qui lui était prédestiné. Personne n’avait le recul du spectateur. Nous étions tous les quatre embarqués dans la même valse, où chacun posait les pieds au bon endroit. Nous n’avions ni la conscience, ni l’imprudence de risquer un autre pas.
Ça pouvait être la viande filandreuse du ragoût, un clou de girofle de trop, une feuille de laurier trop dure, une carotte trop cuite, des oignons coupés trop gros. Ça pouvait être la pluie ou la chaleur étouffante de la cabine de son camion. Ça pouvait être rien. Et ça démarrait. Les cris, la peur, la vulgarité des mots, un verre contre un mur, une claque sur le visage de ma sœur ou de ma mère. Je courais sous la table, je fixais le mouvement des pieds dans cette danse familiale trop connue. Parfois, ma mère tombait devant moi, lovée en boule sur le sol. Ses yeux criaient la peur, ses yeux criaient «Pars», je détalais sous mon lit. Regarder, observer. Jauger. Rester ou courir. Mais jamais, jamais boucher mes oreilles. Ma sœur, elle, plaquait ses mains sur les siennes. Moi, je voulais entendre. Déceler un bruit qui indiquerait que, cette fois, c’était plus grave. Écouter les mots, chaque mot : sale pute, traînée, je t’ai sortie de ta merde, t’as vu comme t’es moche, pauvre conne, je vais te tuer. Derrière les mots, la haine, la misère, la honte. Et la peur. Les mots étaient importants. Je devais les écouter tous. Et leur intonation aussi. A force de scènes, j’avais réussi à distinguer s’il était trop aviné ou trop fatigué pour aller jusqu’au bout, jusqu’aux coups. S’il allait s’épuiser ou s’il avait la force de pousser ma mère contre un mur ou un meuble et de la frapper.
Je sentais aussi le miel bon marché qu’il ajoutait aux tremolos. Ceux-ci étaient terribles. Et je ne sais pas pourquoi, ni comment, ma mère et ma sœur pouvaient être endormies par cette fausse douceur. Croire qu’ils n’étaient pas, eux aussi, un prélude à sa haine. Elles croyaient, elles espéraient surtout que, ce soir-là̀, nous passerions outre. Peut-être c’était pire encore de savoir. J’avais l’impression d’être sa complice. J’anticipais en prétextant des devoirs à finir pour m’éloigner. Ou je débarrassais à toute vitesse la table, afin qu’elle soit libérée des objets qu’il pourrait nous balancer à travers la figure. Le pire, c’étaient les bouteilles. Il les faisait valdinguer contre les murs, il fallait se courber pour éviter leur trajectoire. Je craignais le poids de la carafe en émail dans laquelle maman préparait le sirop. J’avais réussi à voler un pot en plastique dans un grand magasin. Nous faisions les courses, elle et moi. A la racine des cheveux, ma mère avait la tempe cousue à cause d’un éclat d’une satanée bouteille, une mauvaise chute, avait-elle dit au docteur. Ses cheveux, je les trouvais merveilleux. Lisses et épais. Pas comme les miens. J’adorais les caresser, je me blottissais contre elle lorsqu’elle tricotait ou lisait. J’entortillais une de ses mèches aux reflets caramel autour de mon index. Ma chevelure n’avait pas de nuances, elle était foncée, terne, trop raide. Emmêlée, jamais brillante. Parfois, le nez contre ses cheveux, je respirais leur odeur en fermant les yeux. Elle me disait timidement d’arrêter. Elle était gênée que je puisse la trouver belle.
Au centre commercial, j’avais usé de manigances pour qu’elle achète ce pot en plastique à neuf francs nonante qui ne nous blesserait pas s’il le balançait sur nous. C’était trop cher, car il contrôlait chaque franc dépensé. Elle avait refusé. Deux jours plus tard, alors qu’elle m’avait envoyée chercher du beurre et de la polenta, j’avais réussi à voler et à planquer le pichet dans mon sac à dos d’écolière. Je transpirais, j’avais le cœur en pagaille à la caisse, mais j’avais réussi. Quand je l’ai posé sur la table en bois, griffée par la violence de mon père, bien droite, je l’ai regardée dans les yeux. «Tu l’as payé comment ?» J’avais prévu la combine, m’étais arrêtée en route, l’avais sali avec de la terre, rayé avec un petit caillou, puis rincé au bassin du village. «C’est la mère de Sophie qui le jetait, je lui ai dit que j’en cherchais un pour faire de la peinture, alors elle me l’a donné.» Ce moment où vous dites un mensonge. Cet instant suspendu, une fraction de seconde. Ça bascule dans un sens ou dans l’autre. Je savais manier le regard, le tenir sans faillir, l’enrober d’innocence. J’écartais bien les yeux et étirais mes lèvres dans un faux sourire fermé. Ça marchait toujours.
Comme ma mère et ma sœur se ressemblaient physiquement, mais aussi par leurs réactions, avec le temps, j’ai pensé que, si je n’étais pas comme elles, je devais forcément être comme lui. Sinon, comment expliquer qu’il baissait les yeux lorsque je le fixais sans broncher, qu’il ne me frappait jamais autrement qu’en me tirant les cheveux. Ni gifle, ni m’attraper par les épaules comme il faisait avec elles en les secouant comme des pruniers. Une seule fois, il a franchi le pas.
J’étais assise à la table de la cuisine. C’était un dimanche en fin de journée. Il était parti, comme tous les dimanches après le repas. On ne savait pas ce qu’il faisait de ses après-midi dominicaux. Ça m’intriguait, ces heures loin de la maison. Il allait où, avec qui ? J’interrogeais ma mère, elle se dérobait par une banalité ou une autre question : «On est pas bien, toutes les trois ?» Je le fuyais, mais, en même temps, tout tournait autour de lui. Puisqu’il avait le pouvoir terroriste de moduler l’air et l’ambiance, j’étais en permanence obsédée par lui. Ma mère cuisinait un coujenaze. Une recette humble de chez nous. Des pommes de terre et des haricots, qu’il fallait cuire à petit feu jusqu’à ce que l’eau s’évapore entièrement. Tout se mélangeait alors sans former une purée. Les haricots devenaient tendres, les patates fondantes. Ma mère cuisinait avec un rien. Parce qu’elle n’avait rien, elle grappillait des centimes où elle pouvait. Mais jamais la mitraille qu’elle trouvait dans les poches des pantalons de mon père avant de les laver. Rien n’était gratuit avec lui. Il l’avait giflée pour cinq centimes laissés délibérément sur la table. La chair des poulets était raclée, les os recuits pour un bouillon. Il lui arrivait souvent de demander un crédit à la gérante du petit commerce villageois. Mon père achetait un cochon par an. «C’est bon pour les truies», il disait.
Ce dimanche, dans la cuisine crépusculaire, je dessinais un tigre ou, plutôt le buste d’un tigre bonard et pas dangereux pour un sou. Une bouille tachetée, une casquette jaune et rouge, un pull bleu. J’avais plié les feuilles en deux, puis agrafé le long de la pliure. Dans ce livret bricolé avec ma maladresse enfantine, une histoire imaginaire dont je n’ai pas gardé de souvenir précis. Je ne me rappelle que l’exaltation de disposer un mot après un autre. Ce n’était même pas compliqué. C’était être loin de cette maison. J’avais adoré ces heures, les jours précédents, à plat ventre sur mon lit, quand les phrases s’étaient nouées d’elles-mêmes, jusqu’au point final. Une émotion ardente qui ressuscite à chaque fois que j’y pense. Ces mots connus de tous, arrangés à ma sauce, accolés à un adjectif plutôt qu’à un autre, formaient ce truc qui n’existerait pas sans moi. Ce n’était pas de la fierté́, c’était une joie solitaire avec un pouvoir magique immense : m’extirper de ma vie.
Il regarde par-dessus mon épaule alors que je peau- fine ce félin de gosse. Je n’avais aucun don pour le dessin, mais il fallait bien une couverture pour mon livre ! Je ne sais pas ce qui l’a attendri. Mon laisser- aller innocent – courbée, bras à l’équerre en train de colorier – ou alors l’odeur du repas, ou l’ambiance de la maisonnée, ou cette vision idéalisée de la famille au moment où il a pénétré dans la cuisine et qu’il nous a vues, ma mère et moi. A moins que ce ne fût-ce qu’il avait vécu durant son après-midi. Je ne sais pas, mais il a posé sa main large et calleuse sur mon crâne. Je me suis raidie d’un coup, sur la défensive.
«Tu fais quoi ?
– Ben, tu vois bien.
– Arrête de faire la maligne avec moi.»
Il retire sa main.
Je savais qu’il ne fallait jamais se risquer à le provoquer, mais, cette félicité-là, il ne la gâcherait pas. Ni le bonheur dense de fignoler cette historiette que je voulais montrer à ma maîtresse dès le lendemain.
Avec un ton hautain, aussi péremptoire que je pouvais l’adopter du haut de mes huit ans, j’ai osé :
«Un tigre, cher ami.»
2. J’avais entendu cette expression – «cher ami» – en sortant de la messe, dans la bouche du docteur Fauchère, à qui on ajoutait, avec déférence, l’article défini. «Le» docteur Fauchère était le médecin de notre village montagnard, l’un des rares universitaires à cette époque. Ce matin-là, Gaudin, le boucher, lui faisait des courbettes sur l’esplanade de l’église. Le docteur Fauchère avait ponctué la conversation d’un «merci, cher ami». Qu’est-ce que ça sonnait bien dans sa bouche ! Le sourire chaleureux, juste ce qu’il fallait entre la politesse et la retenue. Je trouvais que ce «cher ami» donnait un air important à celui qui le prononçait et signifiait clairement à son interlocuteur qu’il n’était pas du même rang. En douceur, avec subtilité. Alors j’ai osé crânement, «cher ami». Mon père était inculte, mais il avait l’instinct des méchants et des animaux. Comme Micky, le chat d’Emma, ma sœur, qui ne traînait jamais dans ses pieds, détalait sitôt que la Peugeot 404 bleu ciel de mon père apparaissait dans la cour en terre devant la maison. Je ne lui avais jamais laissé entrevoir mon mépris ni ma haine muette. Mais ce «cher ami» signait le premier tir de notre combat, qui ne se terminerait même pas avec la mort.
J’aurais pu anticiper, j’avais toujours les sens en éveil, la peur comme boussole. En une seconde, il a empoigné ma tête et m’a soulevée. La chaise est tombée. Mes oreilles étaient emprisonnées par ses paluches d’ogre. Je voyais ma mère épouvantée, en face de moi. Il m’a lâchée, je suis tombée. Je pensais que c’était fini. Juste un mouvement d’humeur. Il m’a tirée par l’avant-bras. Depuis la cuisine jusqu’à ma chambre. Je me cognais au montant des portes, contre les murs. J’ai entendu ma mère hurler son prénom. Je crois que c’était la première fois que je l’entendais de sa bouche : «Louis, non, Louis, laisse-la, elle est petite.» Louis a fermé la porte de la chambre, je n’ai pas eu le temps de me relever, mon épaule me faisait mal. J’étais au sol et il me frappait les fesses, le dos. Il m’a retournée, a serré ses mains en étau autour de mon cou. Il avait le visage rouge et déformé, les yeux exorbités et déments. Et un sourire. C’était immonde. A voir et à ressentir. Si je ne connaissais pas encore la manière dont les traits se métamorphosent sous la puissance de la jouissance, ou du pouvoir sur l’autre, j’ai vu la bestialité d’un homme, un père, le mien. Au-dessus de moi, il avait relâché l’étreinte de ses mains de géant, les balançait partout sur mon corps maigrichon. Ma tête, mon torse, mes bras. Au lieu de me protéger, sidérée, je le regardais les yeux écarquillés à me faire mal aux paupières.
Ma mère a fait valdinguer une poêle sur son crâne presque entièrement déplumé. De surprise, il a cessé net. S’est levé, lui a balancé une gifle monumentale qui l’a projetée contre le mur. Je tremblais, j’avais uriné sans m’en rendre compte. Je ne pleurais pas, j’ai vomi, me suis évanouie. Je me souviens des murmures, de la caresse chaude d’une lavette sur mon front, de la lumière tamisée. Quand j’entrouvre les yeux, ma mère, et derrière elle, «le» docteur Fauchère. C’était notre Sauveur. Il allait nous sortir de notre trou pestilentiel. J’en étais certaine. Il avait le regard doux, il n’était pas comme les autres, je sentais bien qu’il était instruit et, de fait, son intelligence, pensais-je, nous libérerait.
«Alors, Jeanne, tu as joué les cascadeuses ?»
Il me taquine, ça ne peut pas être autrement. Qu’est- ce qui est pire ? Être un salopard ignare ou un homme subtil, mais suffisamment lâche pour ne pas voir qu’une gamine de huit ans a été rossée ? Avant de le mépriser définitivement, j’ai tenté la franchise, il se pouvait que je n’aie pas l’air si cabossé.
«C’est mon père.
– Ton papa ? Tu veux voir ton papa ? Mais il n’est pas là, ton papa.
– Non-non-non-non.» C’est une prière, non-non-non-non, j’élève le ton, mais ma voix est fluette : «C’est pas vrai. C’est mon père qui m’a tapée.»
Il passe la main sur mon front : «Ça va passer, il faut la surveiller cette nuit.» Des murmures encore, et surtout la trahison de cet homme que je vénérais, pas plus tard que ce matin. J’épiais ses expressions lorsque nous allions à son cabinet ou à la messe du dimanche. Je m’étais inventé un personnage de bienveillance, de supériorité et de bonté́. Je ne voyais ni hypocrisie ni suffisance. Il avait, sous mes yeux, maintes fois démontré – par un sourire malin, un regard, un froncement de sourcils ou par la façon de bouger sa tête face à un patient – son éducation plus sophistiquée et supérieure à beaucoup dans notre village rustaud. Et moi, gamine orgueilleuse, je m’étais empressée de singer ce bon vieux docteur Fauchère. Ce «cher ami» me valait une dérouillée monumentale, une épaule démise, des bleus, des courbatures.»

Extraits
« Dans ce bled, réputé loin à la ronde pour son manque solidarité et son inclination à la méchanceté, ils étaient venus en masse se repaître de notre misère publique. Ma colère, compagne éternelle, éventrait mon estomac. J’aurais dû ne pas faillir en public. Je n’ai pas pu. Sitôt sur le parvis de l’église, endolorie, j’explose. C’est laid, ça entache la solennité du moment Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: «Tu l’as violée, tu l’as tuée.»
Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre. On m’a emmenée de force à l’internat. Je sautais comme un cabri, j’éructais, je bavais, le mari de ma tante m’a giflée: «Elle fait une crise de nerfs, appelle un docteur.» Une cousine m’a chaperonnée pour la nuit. J’émergeais, me rendormais, me réveillais en pleurant. Des cauchemars sombres, mon père qui m’étrangle. Je manque d’air, j’entends des cris, des «J’appelle la police» de la surveillante de l’internat Il est là, complètement ivre: «Je vais te tuer, sale garce!» Je ne réagis pas, sonnée par les médicaments. » p. 54

« J’aurais tout donné pour me nourrir de réminiscences heureuses. Repenser, la joie au cœur, à cette gommette coccinelle qui avait ensoleillé le visage de maman, à l’écureuil qu’Emma et moi avions essayé de capturer, en vain, durant un après-midi entier, à Paul endormi contre mon dos, à mon corps plongé dans l’eau vivace du lac Léman alors que le ciel est prêt à imploser de rouges, aux baisers sur le front, au temps arrêté devant un coucher de soleil ahurissant à Querceto avec Marine, à cet inconnu qui dit merci avec un sourire, à l’eau turquoise du lac de Moiry, aux errances sur les bisses, aux terrasses, aux soirées, à Nina Simone ou à L’Homme qui plantait des arbres, que j’avais relu mille fois. À la place, infuser dans les limbes de mon chaos. Demeurer dans cette destructrice intranquillité. Je ne m’en arracherai pas. » p. 195-196

À propos de l’auteur
JOLLIEN-FARDEL-sarah©marie_pierre_cravediSarah Jollien-Fardel © Photo Marie-pierre Cravedi

Née en 1971, Sarah Jollien-Fardel a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine avec son mari et ses deux fils. Devenue journaliste à plus de trente ans, elle a écrit pour bon nombre de titres. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef du magazine de libraires Aimer lire. Les lieux qu’elle connaît et chérit sont les points cardinaux de son premier roman. (Source: Sabine Wespieser Éditeur)

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Le livre des sœurs

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En deux mots
Nora et Florent ont deux filles, Tristane et Laetitia, née quatre ans après son aînée. Les deux sœurs se vouent un amour inconditionnel et rêvent de construire ensemble un formidable avenir. Mais les aléas de la vie vont venir contrarier leur plan.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La revanche de la «petite fille terne»

Sous couvert d’un conte cruel, Amélie Nothomb poursuit l’exploration des liens familiaux. Avec Le livre des sœurs, elle donne à l’amour filial ses lettres de noblesse et nous révèle une grande part de son intimité car sa sœur Juliette hante ces pages.

Alors, il est comment le nouveau roman d’Amélie Nothomb? Dans la veine de Premier sang, il poursuit l’exploration des liens familiaux en imaginant la vie de deux sœurs. Bien entendu, ce n’est pas un hasard si la romancière partage avec sa sœur Juliette, qui vit à Lyon, beaucoup des traits de caractère de ses personnages.
Agnès Laurent, qui a publié une série d’été consacrée au «mystère Amélie Nothomb» dans l’Express, raconte que ses tantes voulaient toujours savoir si Juliette et Amélie vivaient toujours ensemble avant d’ajouter «mais à votre âge, entre deux sœurs, c’est très malsain». Cela n’empêchera pas Amélie et Juliette de dormir ensemble jusqu’à 17 ans et de vivre ensemble jusqu’à 30 ans. De trois ans son aînée, Juliette est une cuisinière hors-pair qui a raconté dans La Cuisine d’Amélie: 80 recettes de derrière les fagots, ouvrage paru en 2008, leur amour commun de la gastronomie. Mais c’est aussi une muse pour sa cadette qui avoue que les femmes sublimes de ses romans font référence à Juliette. Dans un entretien accordé à Marion Ruggieri dans ELLE à l’été 2021, Amélie ajoute que vers 18, 19 ans, elle se demandait: «Vais-je pouvoir la quitter un jour?» Avant d’ajouter: «On est quand même tombées amoureuses chacune de notre côté, et ça n’a rien changé. Notre amour est toujours là, diversement accepté par les moitiés en question.» Autant de situations que l’on retrouve dans Le livre des sœurs.
Le roman s’ouvre sur la rencontre entre Nora, comptable dans un garage du nord de la France, avec Florent, chauffeur dans l’armée. Immédiatement, ils comprennent qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Comme dans les contes de fées, ils se marient, vivent heureux et font des enfants. Le premier d’entre eux est une petite fille qu’ils prénomment Tristane. Soucieuse d’obéir aux injonctions familiales, elle est silencieuse et sage, ce qui ne l’empêche pas de développer très rapidement des capacités insoupçonnées. Elle parle d’abord dans sa tête, apprend seule à lire et à écrire, mais ne veut pas effrayer ses parents et reste discrète sur son avidité de connaissances. «Désormais, elle vivrait dans la clandestinité. Elle décida qu’il n’y avait aucun mal à cela. Les parents ne lui disaient pas tout. Elle aurait le même droit. (…) Elle aussi, elle aurait des secrets.»
Quand sa mère lui annonce que la famille s’agrandira bientôt, elle prend l’initiative d’aller vivre huit mois chez sa tante Bobette. Un séjour qui lui permet de se frotter aux cousins et de les assagir, allant même jusqu’à leur apprendre à lire. Mieux, elle cuisine pour toute la famille, suscitant l’admiration de sa tante qui la voit partir à regret le 9 août 1978, jour de la naissance de sa sœur Laetitia. Mais entre la nièce et sa tante les relations resteront très affectueuses.
«Entre Tristane et Laetitia se produisit l’amour au sens absolu, l’amour hors catégorie, un phénomène d’autant plus puissant que non répertorié. À la fois tout l’amour et toute la liberté, il échappait à l’altération des classifications. (…) En même temps que leur amour apparut un hiatus: Laetitia n’aurait jamais l’angoisse de ne pas être aimée, Tristane la conserverait éternellement.» Et c’est ainsi que les deux sœurs vont grandir. Avec les yeux pétillants de Laetitia et les yeux ternes de Tristane. Mais un amour fusionnel puissant qui leur permettra de surmonter bien des obstacles. Car leur famille puis leurs relations ne vont pas être aisées à gérer. Des premières amours aux choix professionnels, l’heure des choix est aussi l’heure des renoncements qui vont se faire sur un air de rock.
Avec beaucoup de sensibilité, Amélie Nothomb réussit son 31e opus en autant d’années. Fidèle à sa légende !

Dans l’album de famille des sœurs Nothomb
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Amélie et Juliette Nothomb durant leur enfance © Photo DR – ELLE
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La gastronomie est une passion commune d’Amélie et Juliette Nothomb © Photo DR
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La belle complicité d’Amélie et Juliette Nothomb © Photo DR – Notre temps
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Photo de la famille Nothomb © Photo DR – L’Express

Le livre des sœurs
Amélie Nothomb
Éditions Albin Michel
Roman
000 p., 00,00 €
EAN 9782226476364
Paru le 17/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le Nord, à Maubeuge et Lille. On y évoque aussi Paris et la banlieue, à Noisiel ainsi que La Goulafrière et Le Puy-en-Velay.

Quand?
L’action se déroule des années 1970 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne.» Amélie Nothomb

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Notre Temps (Stéphanie Janicot et Marie Auffret)


Amélie Nothomb présente son 31e roman Le livre des sœurs © Production Albin Michel

Les premières pages du livre
« L’amour de Florent fut le premier événement de la vie de Nora. Elle sut qu’il n’y aurait ni autre amour ni autre événement. Il ne lui arrivait jamais rien.
À vingt-cinq ans, Nora était comptable dans le garage d’une ville du nord de la France. Elle croyait normal de tant s’ennuyer. Florent, trente ans, était chauffeur à l’armée. Comme il faisait vérifier ses pneus, il vit Nora qui fumait à l’extérieur. Conquis, il revint chaque jour.
– Si on m’avait dit que je plairais à un militaire !
– Je ne suis pas militaire.
– Tu travailles pour l’armée.
– Tu travailles pour un garage. Es-tu mécano ?
C’était l’amour fou. Ils s’en parlaient peu, parce qu’il n’y avait pas grand-chose à en dire.
– Qu’est-ce que tu me trouves ?
– Et toi ?
Dès qu’ils se rejoignaient, recommençait le mystère. S’effleurer provoquait des étincelles. S’embrasser donnait le vertige.
– Il y a des hôtels, leur disait-on.
Ils le savaient. Mais ils savaient aussi combien chaque étape était nécessaire chaque jour. La moindre séparation supposait des adieux, les moindres retrouvailles des effusions interminables. Ils n’y pouvaient rien. L’amour n’est pas une sinécure.
Dans leur entourage, on les rassura :
– Ça vous passera. La passion, ça n’a qu’un temps.
Les avis divergeaient quant à celui-ci : on leur prévoyait entre deux mois et trois ans de convulsions. « Après, ça se calmera », affirmaient les gens bien intentionnés.
Étrangement, Florent et Nora, des ignorants notoires, surent d’emblée que les tiers se trompaient. Ils n’éprouvaient pas le besoin de protester. En privé, Florent disait à Nora :
– Ils ne peuvent pas comprendre.
Étaient-ils des condamnés ou des élus ? La question leur indifférait. Ils acceptaient à fond leur destin.
– Est-ce qu’on se marie ? demanda-t-il.
Ce qui n’a rien à voir avec le traditionnel : « Veux-tu m’épouser ? »
– Oui, répondit-elle aussi simplement que s’il l’avait consultée sur la couleur des rideaux de leur chambre.
Ils annoncèrent la nouvelle. La noce aurait lieu le 26 février.
– Attendez plutôt le printemps, leur conseilla-t-on.
– Pourquoi ?

La date fut maintenue.

Ils emménagèrent dans une petite maison. La vie à deux les enchanta. Le matin, Florent conduisait Nora au garage puis il partait vaquer à ses occupations. Ils travaillaient avec le sérieux qu’on leur connaissait. Ce n’était pas encore l’époque des portables. Quand il avait fini sa journée, le mari appelait la femme dans son bureau. Elle attendait cette sonnerie avec ferveur.
La soirée était prétexte à des réjouissances sans nom. On allait se promener dans les champs. On débouchait la meilleure bouteille. On cuisinait ensemble. On se couchait avec délices. On arrivait au travail les yeux à peine ouverts.
Trois années passèrent. À voguer sur les nuages. L’entourage n’en pouvait plus.
– Et si vous aviez un enfant ? leur conseilla-t-on.
– Pourquoi ?
– L’amour, ça sert à ça, non ?
Ils n’y avaient pas pensé.
Nora ne tarda pas à être enceinte. Les gens soupirèrent de réconfort. À l’insu du couple, ils échangèrent des propos pleins de bon sens :
– Ça va les calmer.
– Rien de tel qu’un moutard pour arrêter la lune de miel.
La grossesse redoubla leurs ardeurs. Émerveillés par le phénomène, les amoureux explorèrent de nouvelles possibilités.
Les commentaires ne manquèrent pas :
– Oui, qu’ils en profitent ! Dans quelques mois, c’est fini la liberté !
– Moi, avec Gilbert, depuis la naissance du petit, on se dispute tout le temps.
– Ils vont savoir ce que c’est, la fatigue, les mauvaises nuits.
Le 13 novembre 1973, Nora accoucha d’une petite fille qu’elle appela Tristane.
– Elle te ressemble, dit-elle au nouveau père. Pâle et blonde, comme toi.
Éblouis, les jeunes parents rentrèrent chez eux dès que possible. La chambre du bébé était prête, à côté de la leur.
Tristane se révéla une pleureuse. Florent et Nora se relayaient pour courir à son chevet. On lui donnait le biberon, on la prenait dans ses bras, on ne savait pas trop comment procéder.
Ils interrogèrent le pédiatre, qui récita la vulgate de l’époque :
– N’intervenez plus. Si vous venez dès qu’elle pleure, elle pleurera d’autant plus. Elle va devenir une enfant gâtée.
Le problème, c’est qu’on entendait la petite brailler à travers la cloison. Difficile de l’ignorer dans de telles conditions. Une nuit, Florent attrapa le bébé, qui devait avoir deux semaines, et lui parla avec fermeté :
– Tristane, il paraît que tu me ressembles, alors je te le dis : arrête. Maman t’aime, je t’aime, tout va bien. Et maintenant, c’est fini les pleurnicheries.
Il retourna au lit.
– Tu n’y es pas allé de main morte, chuchota Nora.
– J’ai l’impression qu’elle m’a compris.
La petite ne pleura plus jamais.

Le bonheur des jeunes parents reprit de plus belle. On s’occupait du bébé quand il le fallait et le reste du temps, c’était comme avant.
Le congé maternité ennuya Nora. Elle aimait l’enfant, mais elle ne voyait pas comment lui tenir compagnie. Quand Florent rentrait du travail, la vraie vie recommençait.

Le père embrassait la petite dans son berceau, gazouillait une minute avec elle et puis disait :
– C’est l’heure de dormir, ma chérie.
Il refermait la porte de la chambre et rejoignait son amoureuse.
– Ce qu’elle est sage, notre Tristane !
– Je lui ai trouvé une place à la crèche. Quand mon congé maternité sera fini, il suffira de l’y emmener chaque matin.
– Six mois, ça n’est pas un peu tôt pour la crèche ?
– Non, c’est comme ça que ça se passe.
Nora n’osait pas dire combien elle était impatiente de mettre en place cette vie nouvelle. Ce qui la rassurait, quand elle avait l’impression de manquer d’élan pour sa fille, c’était que son mari était dans les mêmes dispositions. Un homme aussi fabuleux ne pouvait pas se tromper. Par ailleurs, elle ressentait un amour véritable à l’égard de son enfant : simplement, elle ne savait pas « ce qu’il fallait faire d’elle ».
« Ça s’arrangera quand elle grandira », se dit-elle.
Les autres mois s’achevèrent. Nora fut enchantée de retourner au bureau.
Tristane adora la crèche. On ne la laissait jamais seule. Il n’y avait jamais un moment où la porte se refermait sur son silence. Des femmes très gentilles s’occupaient d’elle, lui parlaient. Il y avait d’autres bébés, ce qui ne la dérangeait pas. Certes, tout n’y était pas parfait, il n’y avait ni papa ni maman. Mais à la maison, il n’y avait pas tellement papa et maman non plus.
À la crèche, Tristane se sentait exister. Dormir n’était pas un devoir. Du coup, elle dormait mieux.
L’une des femmes lui dit un jour :
– Toi, tu ne pleures jamais. Tu es incroyable !
Tristane, qui n’avait pas de langage pour lui répondre, s’étonna de ce propos. Si elle avait pu parler, elle aurait dit :
– Papa m’a ordonné de ne plus pleurer, parce que c’est mal.
L’énigme demeura entière. Les autres enfants pleuraient, personne ne leur intimait l’ordre d’arrêter. Tristane éprouva un besoin profond de pleurer et n’y arriva pas.
Le soir, quand maman venait la chercher, elle avait l’air contente de la retrouver. Tristane souriait, maman souriait. Tout était pour le mieux. Papa attendait dans la voiture.
– Ma chérie ! s’écriait-il en voyant la petite.
Le retour était l’un des meilleurs moments de la journée. Tristane se sentait en compagnie de ses parents. Malheureusement, le trajet durait quinze minutes.
À la maison, d’infinies séparations recommençaient. Le bain, c’était avec papa ou maman. Le biberon aussi.
Ensuite, se produisait l’instant redouté. On la couchait et surtout, on refermait la porte de sa chambre. C’était d’autant plus terrible que Tristane entendait papa et maman qui étaient tellement ensemble. Elle n’était ni jalouse, ni envieuse, ni même possessive, son désir ne se focalisait ni sur son père ni sur sa mère : elle aurait juste voulu participer à la fête.
Puisqu’elle aimait ses parents, elle essayait alors de tenir le rôle qu’ils avaient prévu pour elle. Cela ne réglait pas le problème : il semblait qu’ils n’aient pas de place à lui attribuer. Dans le casting de cet étrange tournage, on avait engagé une actrice de trop. Le film ne comportait que deux personnages, les deux jeunes premiers.
Il fallait donc que Tristane invente son rôle, ce qui, quand on a un an, est très difficile. Elle trouverait bien un jour. Là, comme il était trop tôt, elle se contentait d’être sage.

Qu’est-ce que cela signifiait, être sage ? Cela voulait dire n’émettre aucun son, ne manifester aucun souhait ni besoin, ne pas bouger. Huxley écrit que la moitié de toute morale est négative. L’éthique qui recouvrait le devoir d’être sage était négative à cent pour cent.
L’unique manière de s’en sortir de façon positive consistait à dormir. Tristane, qui s’était facilement endormie les premiers mois de sa vie, commença dès l’âge d’un an et demi à souffrir d’insomnies. Dormir était tellement obligatoire qu’elle n’y arrivait plus. La moindre pensée, le moindre bruit, la moindre fissure devenait prétexte à se dérober à la suprême consigne du sommeil. Et pourtant, elle aimait dormir. Quand elle y parvenait, elle atteignait ce graal, obéir à ses parents tout en comblant son propre désir : non seulement elle s’enfonçait dans l’exquis abîme, mais en plus elle y vivait des aventures colossales sous forme d’une activité onirique sans précédent.
Quand elle se réveillait, au délice d’avoir dormi s’ajoutait l’émerveillement d’avoir vécu de tels prodiges. Elle comprit très vite que, pour empêcher le rêve de s’enfuir, il fallait se le raconter avec minutie. Ce devint sa délectable obsession.
À cette fin, il lui fallait un langage approprié. Tristane décida de s’emparer des mots. Elle sentait qu’un obstacle l’empêchait momentanément de clamer ces vocables comme ses parents ou les personnes de la crèche, mais cela lui indifférait : c’était à l’intérieur de sa tête qu’elle en avait besoin.
Ce fut une période exaltante. Chaque fois qu’elle rencontrait un mot nouveau, elle l’attrapait au lasso et le joignait au troupeau qu’elle regroupait dans son crâne. Il y avait ceux qu’elle comprenait, ceux qu’elle ne comprenait pas et ceux qu’elle sentait. Elle les utilisait tous, avec une préférence marquée pour les termes obscurs qui lui servaient dans les nombreux cas où l’histoire onirique dépassait l’entendement.
Quelle déception, le jour où elle sut que, par exemple, se déplacer à tâtons ne signifiait pas se rendre en un lieu extraordinaire caché dans le noir ! Heureusement, ce genre de découverte pénible n’interviendrait que beaucoup plus tard. Là, elle vivait la fièvre de l’acquisition du langage, qui ne diffère guère de celle de certains collectionneurs d’art contemporain. Si elle entendait passer un terme fabuleux comme « tabouret » ou « escarpolette », l’excitation s’emparait d’elle. « Il me le faut, celui-là ! » L’acquisition supposait d’oser prononcer le mot inconnu à l’intérieur de sa bouche. Cela nécessitait une audace folle car certains vocables déclenchaient des effets magiques imprévisibles. Ainsi, la première fois où Tristane prit le risque d’articuler intérieurement le nom « coccinelle », elle frissonna de plaisir ; et quand elle alla jusqu’à s’approprier le mot « arrosoir », la volupté la terrassa.
Elle devait avoir deux ans lorsqu’elle entendit sa mère dire à son père :
– C’est bizarre, la petite ne parle pas encore.
– C’est normal, non ?
– Non. Elle devrait dire maman ou papa.
Tristane éprouva une joie égale à sa surprise. On attendait d’elle quelque chose de magique : une action aussi puissante que parler ! Elle voulut les satisfaire aussitôt et s’aperçut que produire un son avec la voix, c’était autrement difficile que de s’en délecter en silence. Au prix d’un effort terrible, elle finit par voiser :
– Maman papa !
Florent et Nora écarquillèrent les yeux. Trois minutes ne s’étaient pas écoulées entre leur échange et le prodige. C’était donc que l’enfant avait compris. D’ailleurs, elle avait prononcé pile les mots spécifiés. Ils en oublièrent de la féliciter.
Au lieu de s’exclamer :
– Elle parle !
Ou, mieux encore :
– Tu parles !
Ils s’exclamèrent :
– Elle comprend !
Et ce que Tristane lut dans leurs yeux relevait de l’inquiétude. Comme si, désormais, ils allaient devoir veiller sur leurs déclarations en sa présence.
Florent finit par se rendre compte que si sa fille parlait, il ne fallait plus la désigner par la troisième personne du singulier dans la conversation.
– Depuis combien de temps est-ce que tu parles, ma chérie ?
Tristane ignorait les mesures de durée et ne put répondre.
Nora eut l’idée d’une autre question :
– Quelles autres choses es-tu capable de faire sans nous en avoir avertis ?
La petite décela une telle angoisse dans le ton maternel que, pour la rassurer, elle inventa une naïveté :
– La nuit, dans ma chambre, il y a des gens.
Les parents se regardèrent avec perplexité. Papa saisit soudain et rit :
– Non, il n’y a personne. Tu rêves. Ce qui se passe dans le rêve n’existe pas. N’aie pas peur.
Maman sourit. L’ordre du monde était rétabli. Les adultes détenaient la vérité et avaient le pouvoir de calmer les enfants. Du coup, on ne tarit pas d’éloges :
– Tu parles très bien. Bravo, Tristane !
Ils s’efforcèrent d’oublier que leur fille avait attendu d’y être invitée pour leur adresser la parole. Une politesse aussi démentielle aurait dû les renseigner sur le complexe de leur progéniture : la peur de déranger.

Nora avait une sœur très différente d’elle. On l’appelait Bobette. Plus personne ne savait de quel prénom cela constituait le diminutif. Bobette, à vingt-deux ans, avait quatre enfants. Si on lui demandait avec qui elle les avait eus, elle vous traitait de facho.
Elle habitait un logement social. Les quatre enfants dormaient dans la seule chambre et elle au salon. Après les avoir couchés, elle s’installait sur le canapé, devant le téléviseur. Au matin, les enfants retrouvaient leur mère endormie devant la télévision allumée, le cendrier plein et quelques bouteilles de bière vides.
À Noël, on allait chez mamie. Tristane adorait cette fête : elle aimait sa grand-mère et éprouvait une véritable passion pour sa tante. Celle-ci, surtout vers la fin du dîner, déclarait des choses extraordinaires :
– Je vais acheter un cheval !
ou
– Je vous invite tous au Maroc.
On ne lui répondait pas. La petite lisait dans les yeux de ses parents une bienveillance gênée qui lui rappelait celle que ses propres propos suscitaient parfois.
Tristane avait le même âge que l’avant-dernier rejeton de Bobette. On avait du mal à le croire. Jacky possédait pour unique vocabulaire le mot « Ouais », dont il abusait. Ses aînés, Nicky et Alain, lui posaient n’importe quelle question et s’esclaffaient en l’entendant répondre sempiternellement :
– Ouais.

Quand Bobette appela Cosette son quatrième enfant, Nora tenta de l’en dissuader :
– J’adore Victor Hugo, avait protesté l’accouchée.
– Quel destin lui prévois-tu avec un prénom pareil ?
– J’ai besoin que quelqu’un passe le balai chez moi.
La grande sœur n’insista plus. La situation était sans espoir.
Toujours est-il que tatie Bobette manifestait une admiration bruyante pour sa nièce. Elle ne manquait aucune occasion de s’écrier :
– Toi, Tristane, tu es un cerveau. Tu seras présidente de la République.
Bobette avait choisi Tristane comme marraine de Cosette.
– Elle n’aurait que deux ans de plus que sa filleule, avait objecté Nora.
– Pas grave. Je veux que ma fille ait la présidente de la République pour marraine.
Tristane était enchantée de sa filleule. Curieux spectacle que cette enfançonne tenant dans ses bras une nouveau-née avec des airs responsables.
Mamie aussi admirait Tristane, mais exprimait cette estime de façon plus mesurée :
– Toi, tu feras des études.
– Des études ! N’importe quoi !
– Bobette, comment veux-tu qu’elle devienne présidente de la République autrement?
– Elle prendra le pouvoir, et puis voilà.
– Un coup d’État ? intervint Florent. Là, c’est toi qui es facho.
Tristane trouvait que tatie Bobette était pleine de caractère et qu’en sa présence on existait plus fort.

Quand elle rentrait en voiture avec ses parents, ceux-ci avaient sur tante Bobette des propos peu amènes :
– Ça ne s’arrange pas, ta sœur.
– Quel cas social ! Si au moins elle avait un peu honte, elle dirait moins de monstruosités.
– Non seulement elle n’a pas honte, mais elle est fière. Ta mère l’a éduquée si différemment de toi ?
– Elle a six ans de moins, c’était le petit bébé à qui on donnait tous les droits. Après, à quatorze ans, elle avait l’air d’en avoir dix-huit.
– Mieux vaut un printemps hâtif que pas de printemps.
Tristane se demandait ce qui n’allait pas dans le comportement de sa tante. En secret, elle aurait voulu l’avoir pour mère. Nora disait :
– Tu te rends compte, tatie Bobette ne cuisine pas. Quand tes cousins ont faim, elle leur déclare que le frigo est plein. Elle leur donne le biberon pendant deux ans et ensuite elle laisse ses gosses se débrouiller.
Chaque fois que maman déclarait cela, la petite avait encore plus envie d’être la fille de cette créature étonnante. Pourtant, elle aimait profondément ses parents. Elle sentait en eux un déficit dont elle s’attribuait la responsabilité. « Si tante Bobette me connaissait mieux, elle serait moins enthousiaste à mon sujet », pensait-elle. »

Extraits
« Désormais, elle vivrait dans la clandestinité. Elle décida qu’il n’y avait aucun mal à cela. Les parents ne lui disaient pas tout. Elle aurait le même droit. C’était de l’ordre de la gentillesse. Puisque la vérité leur déplairait, il valait mieux la cacher.
N’avaient-ils pas, peu de temps auparavant, fait beaucoup de bruit dans leur chambre? Le lendemain, Tristane leur avait demandé l’origine de ce tintamarre. En guise de réponse, maman avait ri. L’enfant avait su qu’il ne fallait pas insister. Elle aussi, elle aurait des secrets. » p. 35

« L’amour entre les deux sœurs n’était aucunement une transposition de l’amour entre Florent et Nora. Ce dernier appartenait à une catégorie, l’état amoureux, qu’il ne s’agit pas d’amoindrir. Entre Tristane et Laetitia se produisit l’amour au sens absolu, l’amour hors catégorie, un phénomène d’autant plus puissant que non répertorié. À la fois tout l’amour et toute la liberté, il échappait à l’altération des classifications.
Ainsi, Laetitia naquit dans la plénitude, quand Tristane la découvrit à l’âge de quatre ans et demi. Laetitia ignora que le cœur pouvait crever de faim, Tristane ne put jamais l’oublier. En même temps que leur amour apparut un hiatus: Laetitia n’aurait jamais l’angoisse de ne pas être aimée, Tristane la conserverait éternellement. » p. 51

« Le génie musical, comme le génie mathématique, se révèle dans l’extrême jeunesse. Il n’est jamais trop tard pour devenir écrivain, philosophe ou peintre. Il est presque toujours trop tard pour devenir un mathématicien ou un compositeur digne de ce nom. Et ce qui est vrai du génie se vérifie dans la réception : il est très vite trop tard pour accueillir la musique et les mathématiques. Ce sont des domaines qui exigent un engagement absolu. » p. 113

À propos de l’auteur
NOTHOMB_Amelie_©Nikos-AliagasAmélie Nothomb © Photo Nikos Aliagas

Amélie Nothomb est née à Kobé en 1967. Dès son premier roman Hygiène de l’assassin paru en 1992, elle s’est imposée comme une écrivaine singulière. En 1999, elle obtient avec Stupeur et tremblements le Grand Prix de l’Académie française et en 2021 le Prix Renaudot pour Premier sang. Le livre des sœurs est son 31ème roman.

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Felis silvestris

LEJCZYK_felis_silvestris  Logo_premier_roman 68_premieres_fois_logo_2019 RL_Hiver_2022

En deux mots
Après avoir bourlingué, une jeune femme retrouve un domicile fixe tandis que sa sœur part rejoindre un groupe d’activistes dans une forêt menacée par La Firme, une société d’exploitation minière. Son combat, raconté par la nouvelle sédentaire, est aussi l’occasion d’une introspection.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Comment ma sœur est devenue chat sauvage

Dans ce premier roman écologique, au sens premier du terme, Anouk Lejczyk cherche l’équilibre sur une planète menacée. En retraçant le parcours de sa sœur partie vivre en forêt, elle va aussi se (re)définir.

«Ma sœur, elle prend un peu d’air. Ma sœur, elle fait une césure. Ma sœur, elle prend de la hauteur…» Ce que fait sa sœur, la narratrice ne le sait pas vraiment, mais elle imagine ce que peut être la vie d’une jeune femme qui décide de rejoindre un groupe d’activistes partis se battre pour sauver ce qui reste de nature face aux appétits d’une société minière qui a déjà largement exploité les lieux. Un engagement plus ou moins compris par la famille. Son père préfère se concentrer sur ses travaux scientifiques, ses recherches portant sur la maladie de Laïme, sa mère préférant le silence pour ne pas avoir à expliquer le choix de sa fille aux études si brillantes. Reste donc une sœur pour chroniquer cette vie en forêt, même si elle-même se cherche aussi, songeant dans son nouveau gîte à ses voyages, son besoin d’ailleurs. «Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de lieu fixe moi non plus. Je le fantasmais parfois en portant mon sac de voyage trop lourd pour mes épaules, ou depuis ma tente rouge au sol gris argenté, plantée à la hâte dans la rocaille froide de montagnes aux noms étrangers. (…)
Il m’est arrivé de rester quelques semaines ou quelques mois dans un village où je me sentais bien accueillie. Je mimais la vie locale, je m’attachais aux personnes. Je m’imaginais me baigner chaque matin dans cette eau-là, et regarder le soleil se coucher à heure fixe depuis le même banc. Je me voyais mariée et avec des enfants, lavant les marmites, déterrant les pommes de terre. Ou bien guide touristique, interprète locale, l’Occidentale libre mais pleinement intégrée.
Mais un picotement venait me rappeler à l’ordre. Une ampoule se perçait au creux de ma main. Je n’étais pas cette femme-là. Ces gestes que j’exécutais n’étaient pas les miens, cette langue que je parlais me faisait penser de travers.»
Comme un miroir d’elle-même, cette sœur, à la fois si proche et si lointaine, a réussi là où elle a échoué. Elle est devenue chat sauvage.
Car dans la forêt, on entre dans la clandestinité et on se choisit un nom latin. Va donc pour Felis Silvestris, le chat sauvage, qui lui va si bien.
Entre manifeste écologique et quête d’identité, ce premier roman est très original, embrassant à la fois des sujets très actuels et des thématiques plus universelles. Je lui trouve par exemple une parenté certaine avec Encabanée et Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba, qui raconte les séjours en forêt d’une jeune femme et ce jeu de miroirs autour de la sororité qui permet tout à la fois de poser un diagnostic et de l’analyser avec un certain recul. Oui, il faut s’engager, mais pour quel résultat? Oui, il faut préserver les ressources, mais n’est-il pas déjà trop tard? Et qui de l’homme, avec sa science, ou de l’animal et son instinct finira-t-il par l’emporter? Ici l’intime et l’universel se rejoignent dans un habile questionnement de notre monde.

Felis Silvestris
Anouk Lejczyk
Les Éditions du Panseur
Premier roman
192 pages 17,00 €
EAN 9782490834082
Paru le 11/01/2022

Où?
Le roman est situé principalement dans une forêt qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Maman pense que tu as froid, tu as forcément froid là-bas, dans ta forêt. Que dehors par un temps pareil, malgré les constructions, les couvertures, les poêles à bois, malgré tout ça, dormir dehors l’hiver, non, on n’a pas idée. Je lui répète que les cabanes sont de vrais abris, que tu n’es pas seule, qu’il y a aussi la chaleur humaine. Mais elle continue : les types dans la rue c’est déjà terrible, mais toi, sa fille, dormir dans le froid, non ! Elle ne peut pas, ne veut pas l’imaginer.» A. L.
Sans crier gare, Felis est partie rejoindre une forêt menacée de destruction.
Elle porte une cagoule pour faire comme les autres et se protéger du froid. Du haut de sa cabane, ou les pieds sur terre, elle contribue à la vie collective et commence à se sentir mieux. Mais Felis ignore que c’est sa sœur qui la fait exister – ou bien est-ce le contraire ?
Entre les quatre murs d’un appartement glacial, chambre d’écho de conversations familiales et de souvenirs, une jeune femme tire des fils pour se rapprocher de Felis – sa sœur, sa chimère. Progressivement, son absence devient présence ; la forêt s’étend, elle envahit ses pensées et intègre le maillage confus de sa propre existence. Sans doute y a-t-il là une place pour le chat sauvage qui est en elle.

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Rencontre littéraire avec les Éditions Le Panseur, en présence d’Isabelle Aupy, éditrice et autrice et d’Anouk Lejczyk, autrice de Felis silvestris © Production VLEEL

Les premières pages du livre
Maman pense que tu as froid, tu as forcément froid là-bas, dans ta forêt. Que dehors par un temps pareil, malgré les constructions, les couvertures, les poêles à bois, malgré tout ça, dormir dehors l’hiver, non, on n’a pas idée. Je lui répète que les cabanes sont de vrais abris, que tu n’es pas seule, qu’il y a aussi la chaleur humaine.
Mais elle continue: les types dans la rue c’est déjà terrible, mais toi, sa fille, dormir dans le froid, non! Elle ne peut pas, ne veut pas l’imaginer.
Le téléphone entre l’épaule et la joue, j’ouvre la fenêtre.
Un vent faible agite les branches fines de quatre pruniers sans feuilles. La lumière des lampadaires ne m’est d’aucune aide: pluie ou neige, c’est indiscernable.
Je t’imagine en écouter la cadence irrégulière, nichée quelque part dans le trou d’un vieux tronc. Ça doit sentir bon la mousse et les champignons. Je dis à maman de ne pas s’inquiéter.

Quand j’ai lâché mes affaires au milieu du studio, ça n’a fait aucun bruit. Il faut croire que le lino beige absorbe les ondes, ou que les valises n’avaient plus rien à dire. Elles sont restées silencieuses sans savoir ce qu’elles faisaient là, pour combien de temps ni pourquoi.
Je dois remettre mes pendules à l’heure et mes pieds sur terre, c’est ce que m’a dit papa quelques mois avant mon retour. La fuite doit cesser, ma fillotte, la fuite doit cesser, a-t-il ajouté en s’écoutant parler – son sens des formules a toujours été  supérieur à celui des réalités.
D’accord. Je vais ranger mon costume d’exploratrice, démêler ma tignasse, rehydrater ma peau brûlée.
Prendre soin de moi, m’a conseillée à son tour l’amie qui me prête son appartement – elle a même laissé quelques produits de beauté pour m’encourager.
Et surtout, la grande idée: me sentir chez moi. Malgré les objets et les voisins que je ne connais pas; malgré mon absence de repères dans cette ville où je ne suis venue qu’une fois, il y a longtemps. Mon amie m’a préparé un lit et laissé quelques petits mots pour les choses pratiques, d’autres pour me faire sourire. On est bien d’accord que c’est du temporaire, juste en attendant.
En attendant quoi? Que je sache répondre à cette question.
Alors je suis là, de retour parmi les miens, c’est officiel.
Pleinement en prise avec le quotidien, concernée par tout ce que l’on nomme monde. Il me faudra sans doute du temps pour croire à nouveau à cette
connexion en continu, mais je vais m’accrocher. Je vais plonger la tête dans la vie, la vraie. Il est trop tard pour me retourner et trop tôt pour un nouveau départ.
Ici, il y a du pain sur la planche, du bon pain de mon pays qui n’a pas son égal. Du bon pain sur une bonne planche en bois, solide et durable. Auprès des miens, je
serai quelqu’un de bien. Et toi, tu ne m’as pas attendue pour te sauver.

Pendant longtemps les forêts étaient loin, loin de nos plaines jaunes et de nos vacances bleues; sans l’ombre d’un bois sinon ceux des histoires du soir, avec des
enfants perdus et des animaux qui parlent. La belette, souviens-toi, la belette qui riait fort et qui perdait le fil – Eh ! La belette, arrête de bayer aux corneilles, le danger
rôde, les humains sont là! – Elle agaçait maman, la belette, avec sa voix si haut perchée.
De temps en temps, les forêts débarquaient quand même dans la rubrique faits divers du journal local. Samedi, Madame R. faisait son jogging hebdomadaire dans le bois de S., mais elle n’est jamais revenue; la jeune femme promenait son chien comme tous les soirs, mais autour de minuit, on a vu l’animal rentrer
seul; l’adolescente venait d’avoir son bac, elle a disparu sans raison.
Pendant longtemps les forêts étaient loin ou bien c’était nous qui les tenions   distance ; il y avait là un potentiel de disparition dont il fallait se garder pour
préserver la vie tranquille, la seule qui valait.
Puis j’ai reconnu tes yeux sur une photo, au milieu d’une page web. Dans la fente d’une cagoule: tes grands yeux bleu clair, ceux de maman, ceux de mamie
et des générations de femmes avant elles. Le bleu des sœurs aînées. Encadré de tissu noir, notre blason de famille crève l’écran. Je me demande quel objectif tu fixes avec une telle détermination. Sans doute y a-t-il, face à toi, quelqu’un qui le sait. J’ai envoyé l’article à maman. Objet: Ta fille.
On y parle de votre occupation des lieux. Grâce à vous, le déboisement a bien ralenti; votre mode de vie et vos méthodes suscitent des réactions très clivées
dans les environs, mais vous trouvez quand même de nombreux soutiens.
Une autre photo, celle d’un vaste no man’s land, illustre l’exploitation minière qui sévit autour de votre camp; la légende dit que 90% de la forêt a été rasée par la
Firme au cours des trente dernières années. L’article énonce une série de termes techniques impressionnants: couche sédimentaire, extraction du lignite, pelle
hydraulique, roue à godets. J’imagine des personnes sur le chantier qui égrènent ces mots sans les entendre, comme un vocabulaire quotidien depuis longtemps intégré ; peut-être est-ce votre cas aussi?
Je ne crois pas t’avoir jamais entendu dire lignite. Ni mine à ciel ouvert. Ni mort-terrain. D’ailleurs, si c’était le cas, je l’aurais sans doute compris en un mot: morterrain.
Et tu m’aurais expliqué dans ton langage, ce langage bien à toi que je saisissais pourtant, que le mortterrain, c’est cette immense surface de terre que les humains
laissent à l’abandon après que leurs ogres-machines l’ont creusée, fouillée de fond en comble, pillée jusqu’au dernier caillou. Oui, aurais-tu ajouté, les humains font ça: ils volent toutes les ressources d’une terre et la laissent éventrée, les tripes minérales à l’air, dessinant son propre cimetière. J’aurais alors entendu la mort dans le mot composé, et dans ton âme de grande sœur déjà trop éprouvée.
L’article raconte aussi le revirement récent. Avec courage et obstination, des naturalistes ont prouvé l’existence d’animaux rares parmi les arbres encore debout.
À coups de noms latins, de relevés d’empreintes et d’expertises de laboratoire, ces personnes ont fait basculer le destin de votre bout de terre lors du procès.
La Firme doit vous laisser tranquilles désormais. Plus de repérages, plus d’incursions, plus d’abattage. Vous faites partie des espèces protégées. »

Extrait
« Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de lieu fixe moi non plus. Je le fantasmais parfois en portant mon sac de voyage trop lourd pour mes épaules, ou depuis ma tente rouge au sol gris argenté, plantée à la hâte dans la rocaille froide de montagnes aux noms étrangers. De temps en temps accompagnée, souvent seule. Je m’étais inventé un but: toute la journée, je marchais. Le soir, j’improvisais des prières que j’adressais à différentes étoiles — tu avais la tienne.
Il m’est arrivé de rester quelques semaines ou quelques mois dans un village où je me sentais bien accueillie. Je mimais la vie locale, je m’attachais aux personnes. Je m’imaginais me baigner chaque matin dans cette eau-là, et regarder le soleil se coucher à heure fixe depuis le même banc. Je me voyais mariée et avec des enfants, lavant les marmites, déterrant les pommes de terre. Ou bien guide touristique, interprète locale, l’Occidentale libre mais pleinement intégrée.
Mais un picotement venait me rappeler à l’ordre. Une ampoule se perçait au creux de ma main. Je n’étais pas cette femme-là. Ces gestes que j’exécutais n’étaient pas les miens, cette langue que je parlais me faisait penser de travers. » p. 69-70

À propos de l’auteur
LEJCZYK_Anouk_©Patrice_Gagnant_leprogresAnouk Lejczyk © Photo Patrice Gagnant – Le progrès

Née en 1991, Anouk Lejczyk a suivi des études de lettres et les beaux-arts, avant de partir pour un tour du monde. Elle a tourné deux documentaires avant de se lancer dans l’écriture: en 2012 tout d’abord au Pérou, puis en 2017 en Casamance. Le premier, Asi Nomas, racontait sa rencontre avec Hector, un Indien qui vit en Amazonie ; le second, Permakabadio, relatait un projet de permaculture mené par des habitants d’un village du Sénégal et de jeunes Européens. De retour en France, riche de rencontres et d’expériences incroyables, elle rejoint en 2017 le master de création littéraire de Paris XIII pour revenir à son premier amour: l’écriture. Depuis, Anouk explore son sujet de prédilection: les mondes forestiers et les façons de les écrire comme de les habiter. Felis Silvestris est son premier roman. (Source: Éditions du Panseur / Ma(g)ville)

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Saint Jacques

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En deux mots
Au décès de sa mère, Paloma hérite d’une maison dans les Cévennes et d’un cahier qui va faire le lumière sur un secret de famille. Arrivée sur place, elle revoit ses plans et décide de ne pas vendre, mais de rénover la bâtisse. Les rencontres qu’elle va alors faire vont bousculer sa vie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Paloma dans les Cévennes

Avec Saint Jacques on retrouve l’ouverture aux autres et l’humanité dont Bénédicte Belpois avait fait montre avec Suiza. Ce portrait de femme, qui part s’installer dans les Cévennes après un héritage, est bouleversant.

Ce n’est pas de gaîté de cœur que Paloma prend la direction de Sète. Elle se rend aux obsèques de sa mère et va retrouver sa sœur avec laquelle est n’entretient plus guère de relations, sinon conflictuelles. Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur et n’a qu’une hâte, retourner à Paris où l’attend sa fille Pimpon et son travail. Elle est donc très surprise lorsque le notaire lui annonce qu’elle hérite d’une maison dans les Cévennes, sa sœur conservant pour sa part l’appartement de Sète.
Mais Paloma n’est pas au bout de ses surprises. Un cahier – à n’ouvrir qu’une fois sur place – accompagne cette première annonce. Ce qu’elle y découvre va la laisser pantoise: cette maison appartenait à son père biologique. Michel, le père qui l’a élevée, ayant juré de garder le secret sur ses origines.
Dans cette montagne délaissée où ne vivent plus qu’une poignée d’habitants, elle s’imagine vendre au plus vite son bien, avant de revenir sur son choix initial et la garder. «J’avais pris mes décisions dans l’urgence, je me doutais que si je gardais un peu de raison, j’aurais fait marche arrière. Je m’étais jetée dans un tourbillon de démarches administratives pour pouvoir oublier la petite voix en moi qui me susurrait que j’étais folle.» Elle se met alors en disponibilité de l’hôpital où elle travaille et décide de s’installer en tant qu’infirmière libérale, achète une voiture et vend son appartement. «Pimpon avait été d’accord sur tout. Elle resterait à Paris pour ses études, je ne pouvais pas l’embarquer totalement dans ma folie, elle viendrait seulement aux vacances.»
La seconde partie du roman nous raconte la nouvelle vie de Paloma dans un environnement peu accueillant. Pourtant, à l’image de Rose sa voisine, la distance et la méfiance vont faire place à l’entraide et à la solidarité. Même Jacques, l’entrepreneur appelé sur place pour établir un devis de réfection de la toiture, va finir par trouver du charme à cette femme aussi courageuse qu’inconsciente. Car jamais, avec ses maigres revenus, elle ne pourra payer les travaux. Car il faut tout refaire, déposer les lauzes, une partie de la charpente, et refaire toute la toiture. Après un repas arrosé, il accepte toutefois de sa lancer dans cette réfection avec Jo, le jeune employé qui va ainsi pouvoir montrer son savoir-faire.
Comme dans Suiza, Bénédicte Belpois raconte avec talent cette histoire simple mais touchante, faisant de ce microcosme un concentré d’humanité. Les liens se créent et se renforcent au fil des pages. Et même si le drame n’est jamais loin, ces moments de bonheurs simples, cette envie de partage fait un bien fou.

(Signalons que ce beau roman paraît en mai dans sa version poche chez Folio)

Saint Jacques
Bénédicte Belpois
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 14 €
EAN 9782072932304
Paru le 8/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, puis à Sète, Alès et dans les Cévennes.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’installer dans la vieille demeure et de la restaurer. La rencontre de Jacques, un entrepreneur de la région, son attachement naissant pour lui, réveillent chez cette femme qui n’attendait pourtant plus rien de l’existence bien des fragilités et des espoirs.
Ode à la nature et à l’amour, Saint Jacques s’inscrit dans la lignée de Suiza, le premier roman de Bénédicte Belpois, paru en 2019 aux Éditions Gallimard. Avec une simplicité et une sincérité à nulles autres pareilles, l’auteure nous offre une galerie de personnages abîmés par la vie mais terriblement touchants.

Les critiques
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RTS (Jean-Marie Félix – entretien avec Bénédicte Belpois)
Maze (Emma Poesy)
L’Est Républicain (Catherine Chaillet)
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Les premières pages du livre
« Françoise m’a appelée, je ne me souvenais plus qu’elle avait mon numéro. Elle a dit simplement: «Maman est morte.» Elle voulait que je vienne, au moins ça. Elle s’occupait de tout, mais il y avait le notaire, je ne pouvais pas y échapper. J’ai raccroché. Je me suis répété : « Camille est morte » plusieurs fois. Cela ne changeait rien, ça ne me faisait pas mal comme cela aurait dû. Elle était morte depuis longtemps pour moi.
J’ai réveillé Pimpon, je me suis assise sur le bord de son lit et j’ai annoncé abruptement comme Françoise : « Camille est morte », sans même lui dire bonjour. Elle m’a pris la main, encore à moitié endormie et m’a juste demandé : « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Je ne savais pas vraiment. Il fallait que j’y aille, bien sûr, pas moyen de déroger. Je devais prendre quelques jours de congé et descendre m’occuper de tout ça, nous le savions toutes les deux.
«Je ne peux pas venir, maman, mes partiels commencent demain.
— Ça ira, ne t’inquiète pas, chérie.»
J’ai appelé ma surveillante. Pour une fois, elle a été compréhensive, le décès d’une mère tout de même, c’était un motif sérieux d’absence, pas une gastro-entérite. En reposant le combiné je me suis demandé qui allait s’y coller à ma place : le service était plein et nous étions en sous-effectif chronique.

J’ai choisi un train pour le lendemain. Celui qui arrivait juste avant la cérémonie, pour ne pas perdre trop de temps. Le voyage a été rapide, mon voisin monté à Valence étant plutôt bavard, à la manière des gens du Sud avec cette façon enfantine de réfléchir tout haut et d’en faire profiter l’entourage. Au début, on s’agace, puis on écoute malgré soi. Impossible de ne pas prendre part, un tant soit peu, au monologue théâtral. J’ai donc ri comme mes voisins, de son accent et de ses reparties, j’ai remis à plus tard l’introspection.
Françoise m’attendait à la gare. L’enterrement était pour l’après-midi, elle m’a proposé d’aller manger vite fait quelque part, « entre sœurs ». Elle n’avait pas changé, elle affichait toujours ce regard supérieur et cet air méprisant quand elle posait les yeux sur moi. Je me sentais sa cadette, alors que j’étais son aînée de dix ans. J’ai décliné l’invitation, je ne voulais pas me retrouver en face d’elle, je n’avais rien à lui dire. Je préférais aller à mon hôtel, me reposer un peu. J’avais négocié de tout faire dans le même après-midi, pour pouvoir remonter dès le lendemain à Paris, je ne voulais pas moisir ici. Françoise a eu une moue agacée. « Tu pourrais faire un effort, maman n’est plus là maintenant. »
Juste un sandwich alors, et un verre de vin rouge pour m’anesthésier. Il m’aurait fallu un whisky, ou plutôt deux, pour que Françoise m’apparaisse inoffensive.
Il y avait un bar pas loin du funérarium, le patron faisait des croque-monsieur, j’en ai commandé un, puis un autre. Ce n’est pas que j’avais tellement faim, c’était pour avoir un alibi : mâcher m’empêchait de parler. J’ai lu dans les yeux de Françoise : tu ne vas pas en bouffer deux, tout de même ? Ça ne te coupe pas un peu l’appétit, la mort de maman ? Mais je savais aussi que je n’étais pas tout à fait objective, que je réglais des comptes dont elle n’était pas ma débitrice. J’ai eu, une fraction de seconde, une culpabilité immense de ne pas pouvoir poser ma main sur la sienne, de ne pas lui sourire. Elle a tenté de remuer l’enfance, quand nous jouions ensemble, je l’ai arrêtée net. Nous étions là pour enterrer notre mère, pas pour exhumer le passé. Elle a baissé la tête dans sa salade light et ne l’a plus relevée.
Au café, j’ai quand même eu droit au « Tu es dure, Palo ». Elle avait raison, j’étais dure avant de te connaître, Jacques, je n’avais de douceur que pour ma fille. Mon cœur était aride comme le désert de Gobi.

Au funérarium, je n’ai pas voulu voir ma mère. Je gardais d’elle un souvenir précis, une photo où elle posait avec mon père, dans sa jeunesse. Elle y était magnifique, blonde, mince, des yeux clairs, la coiffure un peu gaufrée de l’époque, une robe simple, blanche, très classe, une broche en or qui ressemblait à un scorpion. Elle avait ce sourire énigmatique, un peu triste, à la Mona Lisa. Je ne voulais pas sortir de cette image immobile où le temps s’était arrêté sur sa beauté, je ne voulais pas la voir vieille et morte.
Pour la cérémonie, il y avait quelques amis à elle, que je ne connaissais pas, j’ai été soulagée. Une femme est venue lire un petit texte sur « sa vie, son œuvre », et je me suis étonnée d’apprendre des choses. Elle avait eu une existence, bien sûr, en dehors de moi, et c’était comme si, naïvement, je le découvrais. Françoise a lu, elle aussi, son éloge funéraire. J’ai été surprise. C’était un beau texte, loin d’être cucul la praline. Elle décrivait toute la tendresse qu’elle avait eue pour Camille malgré sa dureté et la constance de son amour filial au-delà des difficultés. Elle avait résisté, alors que j’avais déserté. Quand elle est revenue s’asseoir, je me suis fendue d’un « tu as été parfaite ». J’ai même réussi à éviter le « comme toujours ». Moi aussi, j’ai dû la surprendre. Ses joues se sont teintées de rose.
À peine le temps de serrer quelques mains racornies, de boire le verre de l’amitié, et Françoise m’a embarquée dans sa belle Volvo pour aller chez le notaire.
Je m’attendais à voir un vieux croûton, avec des lunettes demi-lune. Mais c’était un homme plutôt jeune, dynamique, sérieux. On avait envie de lui faire confiance et il n’avait pas de problèmes de vue.
Camille m’avait laissé une lettre. Mes orteils se sont recroquevillés dans mes sandales, j’avais supposé qu’elle écrirait quelque chose, un truc terrible comme à son habitude où j’en prendrais plein la figure. Elle savait écrire, surtout pour me démonter : un mélange raffiné de douceur et de méchanceté. De quoi rendre schizophrène n’importe qui. À la fin, ses lettres, je ne les lisais plus, je mettais trop de temps pour m’en remettre. Je les rangeais dans une boîte en haut de mon armoire.
Pendant que le notaire parlait, je me demandais ce que j’allais en faire, maintenant, si j’allais avoir le courage de les lire un jour.

« Pour être tout à fait exact, plutôt qu’une lettre, votre mère vous a laissé un cahier. Elle a souhaité que vous l’ayez. Mais elle a demandé une faveur, une sorte de condition si vous voulez : que vous lisiez ce cahier dans les Cévennes, quand vous irez voir la maison qu’elle vous lègue.
— Une maison ? Dans les Cévennes ?… »
J’ai éclaté de rire.
« C’est une blague ? » J’ai tourné la tête vers Françoise : « Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?! »
Françoise était aussi incrédule que moi, et plutôt vexée : depuis le temps qu’elle vivait avec Camille, celle-ci ne lui avait jamais parlé de cette maison. Le notaire m’a tendu une enveloppe, un gros trousseau de clefs, et une photo, celle d’une maison noire, avec des fenêtres fermées de lourds volets de bois.
« Votre mère avait prévu votre surprise, mais elle m’a dit que vous trouveriez les réponses à vos questions dans ce cahier.
— Et pour moi ? a demandé Françoise, a-t-elle laissé quelque chose ?
— Elle vous a laissé l’appartement dans lequel vous viviez avec elle, c’est un bel héritage. »
Françoise a baissé la tête. Elle était jalouse. Elle aurait voulu son cahier, elle imaginait qu’elle y aurait trouvé notre mère, tendre et gorgée de cette reconnaissance après laquelle elle courait en vain depuis tant d’années.
« Pourquoi veux-tu qu’elle t’en laisse un ? C’est à moi qu’elle doit expliquer les choses. C’est devant moi qu’elle doit se justifier de te léguer son immense appartement de Sète, alors que je n’ai que cette baraque au milieu de nulle part. »
Le notaire a continué pour apaiser la tension qui devenait palpable : la maison cévenole n’avait que très peu de valeur en l’état, certes, mais avec un peu de travaux de rénovation, je pouvais espérer la vendre un bon prix : la région avait un fort pouvoir touristique, les Anglais et les Néerlandais raffolaient de ce genre de bien, authentique, au sein d’un des rares parcs naturels habités. Je pouvais en tirer trois cent mille euros facilement, grâce aux nombreuses pièces, à la multitude de dépendances, aux trois hectares de châtaigniers en terrasse, adossés à la grosse bâtisse.
Il y avait aussi de l’argent sur des assurances-vie à mon nom, elle me laissait un certain pécule, consciente de la différence entre la valeur mobilière de ses biens.
« Et pour les meubles, la vaisselle ? a demandé Françoise.
— Tu prends tout. Je ne veux rien. Que des photos, et encore, seulement celles où je suis dessus. Tu peux les scanner ? Je te laisse les originaux.
— Tu ne veux pas un petit quelque chose d’elle ? Je ne sais pas, un meuble, un tableau…
— Je ne veux rien. Tu t’es occupée d’elle, c’est normal que cela te revienne. »
J’ai signé les papiers, je me moquais de tout, je voulais juste en finir. Je voulais partir, rentrer chez moi, aller me rouler en boule dans mon lit.
Françoise a proposé d’aller boire un café. Elle faisait durer, elle savait bien que c’était sûrement la dernière fois que je lui parlais. Camille morte, je ne voyais pas vraiment ce qui allait nous obliger à nous revoir, à l’avenir.
J’ai dit oui pour le café. J’aurais dû décliner.
« Tu ne veux pas essayer de l’appeler maman à présent ? Chaque fois que tu l’appelles Camille, j’ai l’impression que tu parles d’une étrangère. C’est ta mère, tout de même.
— C’est elle qui a toujours voulu que je l’appelle Camille et pas Maman, tu le sais bien. Elle trouvait que c’était plus flatteur, qu’elle avait un joli prénom qui valait la peine qu’on le prononce. Elle disait aussi que vu notre peu de différence d’âge nous pouvions passer pour deux sœurs. »
Françoise a tenté à nouveau de convoquer le passé et de me faire la morale, je lui ai demandé de se taire. Elle a explosé d’une fureur contenue depuis mon arrivée : Camille avait raison, j’étais mauvaise, je ne me préoccupais que de ma petite personne, j’étais insensible, perverse. Elle pleurait des larmes de crocodile, et reniflait après chaque phrase.
« Françoise, c’est exactement ce que je voulais éviter. Les reproches et les pleurs. Je paye les cafés et je m’en vais. Je te remercie pour tout ce que tu as fait pour Camille. »
Je l’ai laissée là, j’ai jeté un billet sur le comptoir et je suis sortie sans me retourner. J’ai marché vite, couru presque, de peur qu’elle ne me poursuive, en m’agonissant d’injures. J’ai marché sans voir la ville, jusqu’à la mer. Une femme se promenait sur la plage avec une petite fille, toutes deux habillées d’une robe légère qui frissonnait au vent. Un jeune chien jappait devant elles. À distance respectueuse se promenaient des goélands au cou immaculé, aux pattes palmées jaune d’or. Je me suis surprise à rester rêveuse et émerveillée, à songer à Sorolla au lieu de penser à ma mère. Le ressac avait chassé en partie mes sombres pensées, alors je me suis rassurée avec des phrases convenues du genre : la vie continue, c’est normal de perdre ses parents, etc. J’avais peur d’être réellement méchante, au fond. Aussi méchante que ma mère.
Sur le chemin de l’hôtel je me suis acheté à manger, des gâteaux, du saucisson, du pâté, du pain et deux bouteilles de vin rouge, du Languedoc premier prix. Des courses pour trois personnes, de gras et de sucre pour apaiser mon âme malmenée et résister à une soirée en solitaire dans une chambre minable, à converser avec les morts et les souvenirs.
J’ai appelé Pimpon, pour savoir comment s’étaient passés ses examens.
«Formidablement bien. J’ai cartonné, je crois.
— Je n’étais pas inquiète, ma chérie, tu réussis toujours tout.
— Et toi, m’man?»
J’ai expliqué mon soulagement, proportionnel à mon incrédulité devant le don de cette maison que je ne connaissais pas, dans cet endroit perdu qui ne me rappelait aucun souvenir.
«Camille m’a laissé un cahier, que je dois lire là-bas.
— Vas-y, mais tu vas résister? Tu ne vas pas l’ouvrir avant? Heureusement que c’est pas moi, j’aurais commencé à le lire dans les escaliers du notaire.
— Je crois que j’ai peur de ce que je vais y trouver.
— Tu es sûre que tu veux la vendre cette maison? Elle est peut-être bien.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une maison dans les Cévennes, Pimpon? Je n’ai même pas fini de payer l’appartement, tu me vois entretenir une maison de campagne? Il y a trois hectares autour, tu m’imagines en paysanne à sarcler mes tomates?
— Cool, m’man. Tu dis toujours que tu n’as pas le temps de prendre des vacances. Je suis en plein partiels, j’en ai encore pour toute la semaine, je n’ai pas besoin de toi. Prends un bus, va voir cette baraque, passe deux jours là-bas et après tu décides. Là-bas, ce n’est pas Sète et ce n’est pas vraiment ta mère.»

Si j’avais su à ce moment-là, Jacques, que c’était toi, au fond, qui m’attendait là-haut, j’y serais montée le soir même dans cette montagne lointaine, pour gagner un peu de temps, puisque chaque minute nous était comptée. Je t’en prie, mon amour, ouvre les yeux, parle-moi, ne me laisse pas avec la pendule d’argent, celle de l’autre Jacques, qui ronronne au salon et qui nous attend.

J’ai bu mon languedoc devant les informations régionales, en noir et blanc : la télé datait du Neandertal. J’avais fait des économies drastiques sur le prix de la chambre, et je crois que j’avais choisi sans le savoir un hôtel de passe. J’entendais des allées et venues régulières, des râles suggestifs, dignes de films pornos, mais exclusivement masculins, me semblait-il. Les prostituées ne faisaient plus semblant.
Moi, si j’avais été à leur place, j’aurais poussé des cris de plaisir magnifiques pour que le client soit content. Sans rire, j’aurais dû faire prostituée, je suis sûre que j’aurais été à la hauteur. Je savais aussi que c’était l’effet du vin cette idée saugrenue : les clients en question, je les fantasmais toujours beaux, pleins de charme. Je leur aurais arraché du plaisir. Il aurait suffi de les caresser un peu, à travers leur pantalon, de les rassurer, de leur sourire. Leur laver le sexe, doucement, dans le petit lavabo minable de la chambre.
Puis je réalisais que les vrais clients, ils devaient être bedonnants, avec des poils sur les épaules, des ongles de pied mycosiques et des petites jambes d’alcooliques. Je pensais à mes patients de chirurgie digestive et vasculaire et tout à coup j’avais nettement moins envie de leur caresser le sexe. Je m’en suis voulu de penser à des idioties pareilles, alors que j’aurais dû penser à ma mère. Elle est apparue enfin, lorsque le soir est tombé, à cause des martinets qui trissaient dans la rue, du calme relatif de la ville, de la solitude et de la première bouteille de vin. Son poème préféré, le songe d’Athalie, me revenait en mémoire, chaque fois que je pensais à elle : Tremble, fille digne de moi, le cruel Dieu des Juifs l’emporte aussi sur toi.
J’ai été infiniment triste, d’un seul coup. Elle n’était plus là, nous ne pourrions plus jamais nous haïr, ni nous aimer. Mais ma tristesse n’avait d’égal que mon soulagement. Je ne me sentais pas coupable. Simplement délivrée d’une part d’angoisse, comme si, enfin, l’œil de Sauron avait détourné son regard destructeur de moi. Je pleurais gentiment le nez dans mon languedoc, dans une chambre au papier peint jauni, je me sentais seule au monde. Je croyais l’être.
Et puis j’ai pensé à ma fille. La météo régionale annonçait pour le lendemain un soleil radieux sur toute la côte. Pimpon avait raison, il fallait quand même que j’aille la voir avant de la vendre, cette maison que me laissait Camille comme une punition.
Je me demandais pourquoi les Cévennes. J’aurais été moins étonnée si elle m’avait laissé un bien en Espagne : j’avais quelque chose à voir avec ce pays. Je me souvenais de la volonté de Camille que j’apprenne l’espagnol. Elle avait remué ciel et terre pour que je puisse prendre cette langue en sixième, en lieu et place du traditionnel anglais. Elle s’était enfermée avec le proviseur plus d’une demi-heure dans son bureau, j’attendais dehors assise sur une chaise, les jambes battant dans le vide. Elle était ressortie victorieuse, fière et droite.
« Tu feras espagnol première langue. Ne me déçois pas, sois bonne, que je ne me sois pas donné tout ce mal pour rien. »
Il y avait aussi mon prénom. Paloma. J’avais demandé plusieurs fois à Camille pourquoi ce prénom original, elle m’avait dit que c’était en référence à une chanson de Mireille Mathieu, un truc sirupeux qu’elle avait beaucoup aimé. Je savais que ce n’était pas la vérité : Camille détestait la musique quand elle n’était pas classique, et je ne l’avais jamais entendue ne serait-ce que siffloter un air à la mode.
On m’a toujours appelée Palo. Sauf toi, Jacques. Tu as dit que tu voulais prendre le temps de m’appeler en entier, parce que Paloma c’était un nom de vierge, de colombe, alors que Palo ça faisait tenancière de bar crasseux. Grâce à toi, j’ai retrouvé une certaine virginité.

Mais j’avais beau fouiller le passé, les Cévennes, de près ou de loin, cela ne me disait absolument rien.
J’ai tâté le cahier à travers la grosse enveloppe de papier kraft. Je voulais savoir, mais j’avais peur. Alors que sa dépouille reposait sagement au fond de son caveau, cette crainte sournoise et insidieuse que j’avais toujours ressentie aux côtés de Camille m’empêchait d’ouvrir l’enveloppe. Je supposais que cette lecture interdite me porterait malheur.
J’ai eu l’envie subite d’aller voir cette maison, pour en finir une bonne fois pour toutes, lire ce que me réservait de cruauté ce cahier. J’ai regardé le trajet sur Internet. Il y avait bien un bus pour Alès, mais ensuite je ne trouvais rien pour monter au village. Bien sûr, j’aurais pu faire du stop, mais je n’avais pas envie de poireauter sur le bord d’une départementale déserte avec ma pauvre valise. Bagdad Café n’était qu’un film, ces choses-là n’arrivent pas dans la vraie vie.
Sur un coup de tête, j’ai enfilé mon jean, et je suis allée à la gare pour louer une voiture et annuler mes billets de retour.

La soirée loin de ma fille a été longue, j’ai continué de pleurer sur mon malheur comme une pauvre petite Cosette alcoolique. Le sommeil ne m’a surprise que tard dans la nuit.
Je me suis réveillée à cinq heures, comme d’habitude. Mon corps ne savait pas que je ne travaillais pas. J’ai bu un café à la machine de l’accueil, atrocement mauvais, trop noir, trop fort, trop court. J’ai fumé une cigarette sur le devant de la porte, dans le petit matin. L’aube venait doucement, j’entendais les cris des goélands, et vu le raffut qu’ils faisaient, il devait y avoir un retour de pêche sur le port. Les éboueurs entrechoquaient les conteneurs en un vacarme du diable, j’ai eu droit à un bref signe de main sympathique au passage du camion. Ils avaient dû me prendre pour la femme de ménage et c’était sûrement une marque de fraternité, entre gens qui travaillent quand les autres dorment encore, et qui sont payés une misère. La solidarité de l’infortune.
J’ai pris une douche qui m’a rendue à la vie, j’ai jeté mes affaires dans mon sac et j’ai fui Sète, cette ville félonne qui n’avait même pas été capable d’enterrer son Brassens sur la plage, alors qu’il l’en avait si bien suppliée.

Je n’avais pas à réfléchir, la voix synthétique du GPS me disait où aller. L’A9, la sortie de Lunel, puis des départementales désertes. Sommières qui sommeillait. J’aurais aimé que la voix désincarnée, de temps à autre, me dise : tu roules bien, ou bravo, ou quelque chose dans le genre, pour m’encourager.
Tout à coup, le soleil s’est levé. J’ai ouvert la fenêtre, et une bouffée d’odeurs méditerranéennes est entrée dans l’habitacle : toutes les herbes de Provence sont venues parfumer ma voiture. Tu vois, Jacques, à force de les acheter en pot, sèches et broyées, on finit par oublier que ce sont de vraies plantes qui doivent bien pousser quelque part. C’était une bonne odeur de vacances, qui m’a mise en joie, tout à coup. Je me suis souvenue de papa qui conduisait en bras de chemise, le coude à la portière. De l’arrêt dans cette bourgade au bord du Rhône, où nous avions pu prendre le petit déjeuner après avoir roulé toute la nuit. Quand j’avais ouvert les yeux, nous étions sur un parking, papa m’avait caressé l’épaule et il m’avait dit : « Viens, ma chérie, on va se payer un vrai petit déjeuner. » Il y avait les coteaux couverts de vignes, roses dans l’aube naissante et un immense panneau Chapoutier. Le Rhône était grand comme la mer, presque à hauteur de la route, un long fleuve étale, d’un beau bleu pâle. Nous nous étions assis en terrasse, comme des habitués, et le serveur avait demandé ce que voulait la petite famille. Les parents avaient commandé des cafés noirs et Françoise et moi des chocolats onctueux, dans lesquels nous avions trempé des croissants, croustillants et brillants de beurre. Les meilleurs de ma vie et un des rares souvenirs heureux de mon enfance.
Là, c’était la même joie. L’air s’engouffrait dans la voiture, c’était à nouveau les vacances, je me moquais de Paris, du boulot, du testament, soudain je me sentais libre. Camille aurait été surprise de me voir si heureuse, j’étais sûre qu’elle avait pensé me punir avec cet héritage. J’ai hurlé : « Merci, Maman » par la fenêtre. Maman.
J’ai roulé doucement, traversé Anduze endormie, Saint-Jean qui s’éveillait, et je suis entrée dans la Vallée-Française. Le Gardon coulait limpide au fond de sa gorge, je l’apercevais par endroits. Au bord de la rivière, j’ai appelé Pimpon pour lui expliquer ma folie. Elle m’a comprise. »

Extrait
« J’avais pris mes décisions dans l’urgence, je me doutais que si je gardais un peu de raison, j’aurais fait marche arrière. Je m’étais jetée dans un tourbillon de démarches administratives pour pouvoir oublier la petite voix en moi qui me susurrait que j’étais folle. Disponibilité de l’hôpital, installation en tant qu’infirmière libérale, achat d’une voiture, vente de l’appartement. Pimpon avait été d’accord sur tout. Elle resterait à Paris pour ses études, je ne pouvais pas l’embarquer totalement dans ma folie, elle viendrait seulement aux vacances. Sans le savoir, elle était le cœur de la plus forte de mes angoisses: comment allais-je vivre sans elle? Mon Olympe, que je continuais à appeler du Pimpon de l’enfance, alors qu’elle était déjà une jeune femme. Bien sûr, je savais qu’un jour elle partirait, qu’il me faudrait trouver une solution pour combler le vide affectif qu’elle laisserait, mais je repoussais toujours cette éventualité. » p. 42-43

À propos de l’auteur
BELPOIS_Benedicte_©DR_RTSBénédicte Belpois © Photo DR – RTS

Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire Suiza, son premier roman paru en 2019. En 2021, elle récidive avec Saint Jacques. (Source: Babelio)

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À la demande d’un tiers

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En deux mots:
La narratrice et Suzanne, sa sœur aînée, sont orphelines. Leur mère s’est jetée d’une tour. Malgré ce drame, elles vont essayer de se construire une vie, même si ce traumatisme reste profondément ancré. Pour dénouer le vrai du faux, une longue quête commence…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ma mère, ma sœur, Bambi et moi

Une mère qui se jette dans le vide et un vide qui se creuse autour de ses deux filles. Mathilde Forget nous offre un premier roman où le cocasse le dispute au tragique, où Bambi pleure et où Glenn Gould travaille sans jouer.

Mathilde Forget était jusque-là plus connue comme auteure, compositrice et interprète de chansons douces-amères (retrouvez quelques-uns de ses titres en suivant ce lien). Toutefois, après avoir suivi un master de création littéraire – comme quelques autres primo-romanciers de cette rentrée – elle a choisi de faire un détour vers le roman. Et le coup d’essai est plutôt réussi.
Dès l’exergue, la description de la scène durant laquelle Bambi apprend la mort de sa mère, le lecteur comprend que la mort et l’absence vont rôder dans ces pages où, en bonne logique les fêlures de l’enfance vont donner des adultes fêlés. D’autant plus fêlés que leur éducation protestante leur a appris qu’il n’était pas de bon ton d’exposer ses sentiments, de se plaindre.
N’ayant plus sa mère qui s’est suicidée en se jetant d’une tour, la narratrice va se tourner vers Suzanne, sa sœur aînée, persuadée que ces trois années de plus étaient garantes de décisions plus judicieuses : «Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires […] elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.»
Bien vite cependant, elle va se rendre compte que derrière les principes éducatifs et derrière les vérités «qui arrangent tout le monde», il existe une version différente qui éclaire différemment la perception que l’on peut avoir des gens ou des événements. Et si Suzanne peut se tromper, alors elle aussi peut se tromper et être trompée.
Le temps des explications est venu. Commençons par celle de Walt Disney sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés: «elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps.» Poursuivons par celle sur les causes de la mort de sa mère qu’elle trouve, après avoir entendu plusieurs diagnostics de ses médecins, en volant son dossier médical. Terminons par Suzanne qui, après des crises successives, va finir à l’asile psychiatrique.
D’un drame Mathilde Forget fait une tragi-comédie en n’hésitant pas à ajouter ici un détail incongru et là une comparaison inattendue, à jouer de références cinématographiques et de parfums d’enfance. C’est dur et doux à la fois, c’est émouvant et cocasse, c’est maîtrisé et joyeusement foutraque. C’est réussi!

À la demande d’un tiers
Mathilde Forget
Éditions Grasset
Roman
162 pages, 16 €
EAN: 9782246820475
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, notamment du côté de la Savoie, sur la route de Genève, à Chamrousse et Contis-les-Bains et Grenoble. On y évoque aussi Lyon et Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au début du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces.»
C’est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l’attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu’elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu’elle va régulièrement observer à l’aquarium.
Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s’est suicidée lorsqu’elle et Suzanne étaient encore enfants.
Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d’où sa mère s’est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d’eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes: «Ce n’est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas?» Déçue, méfiante, elle finit par voler des pages du dossier médical qu’on a refusé de lui délivrer.
Peu à peu, en convoquant tour à tour Blade Runner, la Bible ou l’enfance des tueurs en série, en rassemblant des lettres écrites par sa mère et en prenant le thé avec sa grand-mère, elle réussit à reconquérir quelques souvenirs oubliés.
Mais ce ne sont que des bribes. Les traces d’une enquête où il n’y a que des indices, jamais de preuves.
La voix singulière de Mathilde Forget réussit à faire surgir le rire d’un contexte sinistre et émeut par le moyen détourné de situations cocasses. Sur un ton à la fois acide et décalé, elle déboussole, amuse et ébranle le lecteur dans un même élan.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
France TV info (Laurence Houot)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Page des libraires (Delphine Olivier-Auzie, Librairie Le Pain de 4 livres, Yerres)
Blog Les livres d’Eve 
Blog Vagabondageautourdesoi 


Mathilde Forget présente À la demande d’un tiers © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Bambi ne pose pas de questions. Lorsque son père lui apprend la nouvelle, il ne pose aucune question. Pas une seule. Il ne dit rien. Bambi a cinq ans et en un petit mouvement de tête il semble avoir déjà tout compris. À l’écran, la scène dure environ sept secondes qui ont demandé une demi-journée de travail au dessinateur du film, Tyrus Wong. Bambi reste figé un instant, les yeux grands ouverts. Puis sans colère il baisse la tête, laissant ses paupières se refermer. Enfin, comme pour conclure, Bambi nous donne à voir une larme, une grosse larme recouvrant au moins le tiers de sa face. Le blanc de son œil déborde, forme une goutte qui coule le long de sa joue, s’attarde à l’angle de sa mâchoire et finit par tomber pour rejoindre les flocons de neige qui balayent l’écran. Bambi a compris.
Et ça ne lui a demandé qu’une demi-journée.

Suzanne pose ses mains sur mes bras. Autour de mes biceps, elles forment deux brassards moites. La chaleur de sa peau saisit la mienne et pour garder l’équilibre, je m’agrippe à ses coudes. Nos quatre bras forment deux chaînes solides, une chorégraphie contemporaine. Suzanne me surprend par sa force. Enfants, nos combats ne duraient jamais très longtemps car le moindre assaut de ma part se révélait toujours trop brutal pour elle. Suzanne n’aimait pas la bagarre. J’étais ennuyée par sa douceur. Maintenant que nous sommes grandes, bien plus grandes, elle semble enfin une adversaire à ma taille.
Je me demande si les voisins d’en face nous observent en cachette. Ils pourraient facilement profiter du spectacle car nous sommes placées juste devant la fenêtre, restée ouverte toute la nuit. L’été a commencé. J’habite un studio au quatrième étage, ma rue est une impasse de pavés, de plantes approximatives et de morceaux de vélos. Je suppose que mes voisins dorment encore car le jour se lève à peine.
Suzanne est maintenant assise sur le lit, je suis debout face à elle. Je pousse sur ses bras pour la faire basculer en arrière. J’improvise. Elle se redresse et m’oblige à reculer. Sa force continue de me surprendre. Un pas à droite vers la fenêtre, un pas à gauche vers les couteaux de cuisine. Le seul qui coupe vraiment est bleu avec une lame blanche. Nos pieds entrent en scène, nos bustes s’alignent. On tourne sur nous-mêmes. Je repense à La Dame aux camélias que j’ai vu à l’Opéra de Paris. Au début du dernier acte, l’articulation d’un des danseurs avait craqué. Dans le public, quelques personnes s’étaient regardées, embarrassées par ce qu’elles venaient d’entendre. En une fraction de seconde, ce minuscule bruit remettait en cause à lui seul la réussite de tout le ballet. Genou cruel. Je me souviens aussi des cuisses musclées, arrondies comme des collines. Je sens les miennes se tendre sous la pression des déplacements de Suzanne. Mais malgré mes efforts je doute qu’elles ressemblent à celles des danseurs de l’Opéra de Paris.
Je perds du terrain. On se rapproche de la fenêtre et je sens que ce n’est pas dans mon intérêt. C’est le final souhaité par Suzanne. Je me place derrière elle et, avec mon bras gauche, j’encercle son buste pour attraper son poignet droit. En la maintenant contre moi, je me rapproche de la porte d’entrée derrière laquelle j’entends frapper: «Madame? Madame vous êtes là? Ouvrez la porte Madame.» Suzanne m’empêche d’ouvrir. Il fallait donc que j’arrive à la neutraliser d’une seule main pour pouvoir ouvrir la porte, à garder un œil sur le couteau bleu en restant loin de la fenêtre ouverte, tout en ayant l’air la plus saine d’esprit possible pour ne pas risquer de me faire embarquer à sa place. Le jeu était complexe et l’enjeu de taille. Je serre davantage mon bras autour de sa taille. Je constate, à la fois flattée et déçue, que je reste la plus forte. Je parviens à tirer la porte. Trois pompiers sont là. Ils foncent sur Suzanne et l’immobilisent sur le lit. Ces danseurs-là n’ont pas le temps de laisser craquer leurs articulations. Je me demande comment ils ont su lequel de nos deux corps entremêlés ils devaient maîtriser. Avant de leur ouvrir, j’étais effrayée à l’idée que Suzanne ne profite de la situation confuse pour m’accuser de l’avoir attaquée. Et plus je me serais défendue, plus j’aurais été suspecte et suspectée – Suzanne a toujours été meilleure comédienne que moi.
– C’est vous qui avez appelé? Vous êtes la sœur?
Entre le buste d’un pompier et l’épaule d’un autre, le regard de ma sœur. Rempli d’une force qui, malgré les apparences, lui donne plus de puissance que les trois uniformes penchés au-dessus d’elle pour la maintenir sur mon lit.
– Vous êtes la sœur?
– Oui, la petite.
Avant de rejoindre Suzanne aux urgences, j’ai pris le temps de faire mon lit et de passer le balai sur mon lino. Je m’inquiète quant à la gestion de mes priorités. Les voisins d’en face ont enfin ouvert leurs rideaux. Sur le chemin qui mène à l’hôpital, je m’attarde devant une caserne, espérant qu’un pompier me donne des nouvelles de ma sœur. En relevant la tête, j’aperçois une bannière en toile blanche qui flotte au-dessus de l’entrée: BAL DES POMPIERS 20 H.

Extraits
« Quand on a une sœur, le jour de notre naissance est déjà une question de partage.
Pour certaines choses, partager nous arrangeait bien. Comme les tâches ménagères, parce qu’à deux ça va plus vite.
Mais lorsqu’il y avait un choix à faire, j’étais toujours persuadée qu’il y en avait un bon et un mauvais. Une meilleure place, une meilleure serviette de bain, et même une meilleure gomme dans un lot de gommes identiques. Quand on est enfant, les mauvais choix ressemblent à un chocolat avec de l’alcool à l’intérieur. Rapidement j’ai décidé que le meilleur choix à faire était celui de Suzanne. Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires, elle avait trois ans de plus que moi, elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.
Quand on me demande ce que je veux, je réponds souvent: « Et toi? » »

« L’explication donnée par Walt Disney lui-même sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés est qu’elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps. »

À propos de l’auteur
Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a reçu le Prix Paris jeunes talents en 2014 pour son EP de chanson Le sentiment et les forêts. Elle a suivi un master de création littéraire et publié des nouvelles dans les revues Jef Klak et Terrain vague. (Source : Livres Hebdo)

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