Écoutez nos défaites

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Écoutez nos défaites
Laurent Gaudé
Actes Sud
Roman
288 p., 20 €
EAN : 9782330066499
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule sur plusieurs théâtres d’opération, à la suite d’Hannibal vers Rome depuis Sagonte, après le franchissement du détroit de Gibraltar, la traversée de Pyrénées puis des Alpes, à travers la Toscane puis vers Rome, Capoue, Cannes et le retour à Carthage. Aux États-Unis, de New York aux États du Sud, passant notamment par Charleston, West Point, Molina del Rey, Chapultepec, Shiloh. En Afghanistan et Pakistan, Irak, Syrie et Lybie, avec Abbottabad, Kawergosk, Bagdad, Erbil, Syrte, Misrata, Falloujah, Tripoli, Palmyre, Hatra, Nimroud. Un autre épisode se déroule en Éthiopie, à Addis Abeba, Adoua, Walwal, Maichew. Enfin les étapes contemporaines passent par Paris, Zurich et Genève, Le Caire, Alexandrie, Jérusalem, Vienne. Khartoum, Beyrouth et Bath sont d’autres étapes dans ce roman qui évoque aussi Mycènes et Troie.

Quand?
De la guerre de Troie aux exactions de l’Etat islamique, le roman couvre de grandes périodes de notre histoire jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un agent des services de renseignements français gagné par une grande lassitude est chargé de retrouver à Beyrouth un ancien membre des commandos d’élite américains soupçonné de divers trafics. Il croise le chemin d’une archéologue irakienne qui tente de sauver les trésors des musées des villes bombardées. Les lointaines épopées de héros du passé scandent leurs parcours – le général Grant écrasant les Confédérés, Hannibal marchant sur Rome, Hailé Sélassié se dressant contre l’envahisseur fasciste… Un roman inquiet et mélancolique qui constate l’inanité de toute conquête et proclame que seules l’humanité et la beauté valent la peine qu’on meure pour elles.

«Écoutez nos défaites est un livre sur le temps. Celui des quatre époques qui s’entremêlent et construisent le récit : la guerre entre Hannibal et Rome, la guerre de Sécession, la deuxième guerre italo-éthiopienne et enfin l’époque contemporaine. Mais c’est aussi un livre qui essaie de saisir ce continuum qui nous traverse, nous lie aux époques précédentes, dans une sorte de mystérieuse verticalité. Un peu comme le font ces objets archéologiques qui traversent les siècles, surgissent parfois à nos yeux, au gré d’une fouille, nous regardent avec le silence profond des âges et disparaissent à nouveau, vendus, détruits ou engloutis pour quelques siècles encore.
Dans Écoutez nos défaites, chacun espère la victoire. Les généraux réfléchissent, construisent des stratégies, s’agitent, envoient leurs hommes à l’assaut, connaissent des revers, des débâcles, se reprennent et parviennent parfois à vaincre. Mais qu’est-ce que vaincre ? Battre son ennemi ou lui survivre ? Est-ce qu’au fond Hannibal n’a pas vaincu Scipion ? N’est-ce pas lui qui est devenu mythe ? Qu’est-ce que vaincre lorsque la partie ne se joue pas uniquement sur le champ de bataille ? Hannibal, Grant et Hailé Sélassié ne meurent pas au milieu de leurs troupes. Ils survivent à la guerre, traversent cette épreuve et vieillissent. Et avec le temps, l’écho lointain des batailles, si terrifiant au moment où ils les vécurent, devient peut-être le bruit de leur gloire passée ou en tout cas le souvenir d’instants où ils furent vivants comme jamais. Car ce qui vient après la bataille, que l’on ait gagné ou perdu, c’est l’abdication intime, cette défaite que nous connaissons tous, face au temps.
Et si, dès lors, la défaite n’avait rien à voir avec l’échec ? Et s’il ne s’agissait pas de réussir ou de rater sa vie mais d’apprendre à perdre, d’accepter cette fatalité ? Nous tomberons tous. Le pari n’est pas d’échapper à cette chute mais plutôt de la vivre pleinement, librement.
Les deux personnages principaux d’Écoutez nos défaites, Assem, l’agent des services français, et Mariam, l’archéologue irakienne, sont dans cette quête. Ils sont aux endroits où le monde se convulse. Et si la défaite ne peut être évitée, du moins son approche est-elle l’occasion pour eux de s’affranchir. Quitter l’obéissance et remettre des mots sur le monde. Assumer la liberté de vivre dans la sensualité et le combat. C’est cet affranchissement commun qui rend leur rencontre possible et va les unir dans cette traversée d’un monde en feu, où ils seront peut-être défaits mais sans jamais cesser d’être souverains.» L. G.

Ce que j’en pense
****
Après L’insouciance de Karine Tuil qui déjà nous offrait une réflexion sur les conflits actuels et sur le choc que peut représenter pour un combattant le passage du champ de bataille au luxe insolent étalé dans les grandes métropoles occidentales, voilà un roman tout aussi fort, éblouissant et déstabilisant sur cette amnésie coupable qui semble nous habiter encore aujourd’hui.
Comment croire au progrès, comment comprendre qu’au fil des ans l’homme n’a rien appris des conflits passés, comment peut-on commettre aujourd’hui encore des actes aussi barbares que ceux perpétrés par l’armée islamique, s’attaquant non seulement aux populations, mais aussi aux monuments historiques, aux vestiges culturels millénaires.
En ouvrant son roman sur la rencontre à Zurich dans un grand hôtel entre un baroudeur et une archéologue, Laurent Gaudé livre la clé de son propos. L’amour éphémère, la liaison qui sera sans lendemain entre Assem et Mariam est symbolique des combats qu’ils livrent chacun à leur manière et qui ne finiront jamais.
Après l’Afghanistan, la Lybie, Assem doit partir à Beyrouth sur les traces d’un Américain, tête brûlée qui se livre à des trafics variés. Mariam, après Alexandrie et Bagdad où elle a œuvré pour la restitution des objets volés et la réouverture du musée, prend la direction de la Syrie afin de tenter de sauver ce qui peut l’être de la folie destructrice de daesh. Mais leur combat n’est-il pas perdu d’avance ?
C’est pour répondre à cette interrogation que l’auteur convoque quelques combats emblématiques de notre Histoire. Celui d’Hannibal contre Rome, celui d’Ulysse Grant durant la Guerre de Sécession, celui de Hailé Sélassié contre le colonisateur italien. Durant tout le roman, le lecteur est invité à les suivre sur le terrain et à partager ce déferlement de violence. Jusqu’à ce point qui donne raison à Gertrude Stein quand elle explique que «La guerre n’est jamais fatale, mais elle est toujours perdue.»
Avec maestria, l’auteur fait s’entrecroiser les récits, parvient à les mettre en résonnance et nous démontre – sans jamais porter de jugement – qu’on ne sort jamais indemne de telles campagnes. Car au conflit ouvert succède le conflit intérieur. À la justification morale d’un engagement succède l’horreur et la barbarie. En nous montrant que personne, à aucun moment, ne peut sortir indemne d’un tel déferlement de violence, que le temps ne fait rien à l’affaire, l’auteur de La Mort du Roi Tsongor et du Soleil des Scorta nous place en témoins privilégiés des tourments du monde. En empilant les strates de ses différents récits, il parvient aisément à nous éclairer sur l’erreur de jugement majeure que nous faisons en retraçant ces «épopées». Il suffit de changer de point de vue, d’écouter les défaites, pour comprendre la lucidité d’un Jean Jaurès. Non, «on ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre.»
Ce roman est un viatique pour notre début de XXIe siècle.

Autres critiques
Babelio 
L’Express (Interview de Laurent Gaudé)
RFI (Tirthankar Chanda)
Blog Quatre sans quatre
Blog Passion littéraire

Extrait
« Alors, Ferruccio, le fou de la place des Tilleuls, rit de moi car lui seul a compris que quelque chose était né qui m’emmènerait bien au-delà des terres où la France m’envoie depuis dix ans, tuant ou protégeant des hommes sans que j’aie jamais pu dire si nous gagnions ou perdions car il faut toujours recommencer, il y a toujours de nouveaux terrains d’action et de nouveaux ennemis à abattre, toujours de nouvelles zones d’influence à maintenir ou de nouveaux points stratégiques à contrôler, t Ferruccio rit parce qu’il sait, lui, que lorsque l’obscurité tombe, lorsque le dernier adversaire est battu, le pire commence, car c’est le moment où il faut accepter de retourner à ses propres tics et à ses tourments. » (p. 18-19)

À propos de l’auteur
Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé a reçu en 2003 le prix Goncourt pour son roman Le Soleil des Scorta. Son œuvre, traduite dans le monde entier, est publiée par Actes Sud. (Source : Éditions Actes Sud)

Site Wikipédia de l’auteur
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Les tilleuls de Berlin

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Les tilleuls de Berlin
Jean Octeau
Grasset
Roman
568 p., 24 €
ISBN: 9782246811022
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule à Berlin et en Allemagne, entre autres à Rügen, comme l’indique le titre, mais de nombreux épisodes se déroulent en Europe centrale, d’où est originaire le narrateur, en Transylvanie à Mediasch, Yasinya et en Pologne ainsi qu’en Autriche, à Vienne et en Suisse, notamment à Zurich, Genève et Lucerne ou encore au Danemark, dans l’île d’Als et à Copenhague. Certains épisodes se passent aussi en France, à Paris et Berck.

Quand?
L’action se situe de 1923 à quelques années après la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
À trente ans, Karl Schuster a déjà conquis le milieu de l’art à Berlin. Il ignore que son voyage au pays natal va bouleverser son existence. Désormais, sa vie sera une aventure de tous les instants.
Karl est ébloui par une femme qui accomplit des merveilles dans un monde qui lui est étranger. Plus tard, le rêve d’un bel été devient subitement réalité : avec Esther, il découvre la passion. La séparation, inévitable, ne brisera jamais l’amour qui les a réunis.
Avec Janina, l’amour renaît sous une autre forme. Karl devine chez cette femme effacée une clairvoyance qui le guidera parmi les dangers d’une Europe en guerre.
À l’heure de l’attentat contre Hitler, que signifie le dernier message de Janina ? quelle machine infernale les nazis cachent-ils au sanatorium d’Obrawalde ?
Sauvé de la mort par les femmes de Berlin, Karl évite le Goulag soviétique, mais il doit rendre des comptes aux autorités américaines. Réfugié à Vienne, il cherche la trace d’Esther et suit dans la rue un fantôme à peine sorti de l’enfer. Pourquoi la pauvre femme dissimule-t-elle son mystérieux prénom ? C’est à cause d’elle que Karl se retrouvera si loin de ses tilleuls de Berlin, et si près de la vérité.

Ce que j’en pense
****
Le roman d’une vie. À plus de 80 ans, Jean Octeau fait paraître son premier roman. Fruit de longues recherches, accompagné d’une bibliographie impressionnante, de notices biographiques et d’un lexique, cet épais volume se lit toutefois sans peine. Car l’auteur a trouvé l’angle idéal pour faire revivre un épisode trop peu exploré de la Seconde Guerre mondiale : le trafic à grande échelle des œuvres d’art.
Il aura aussi trouvé le narrateur idéal en la personne de Karl Schuster, un jeune Roumain qui, dans l’Europe des années folles, donne des conférences dans les musées et commente avec verve autant que par goût de la provocation les œuvres accrochées aux cimaises.
Au début du livre, il quitte Berlin pour retrouver ses parents dans sa Transylvanie natale. Un voyage lui permettant d’évoquer sa jeunesse, d’esquisser le portrait de ses père et mère et de rencontrer Esther, une jeune fille dont il tombe quasi instantanément amoureux.
Seulement voilà, à l’époque de la crise de 1929 et de la montée des périls, s’engager une histoire d’amour dans un pays qui fait l’objet de convoitises, avec une juive de surcroît, n’est pas une sinécure.
Au fur et à mesure que le parti national-socialiste installe son discours nauséabond et que les exactions anti-juives prennent de l’ampleur, Karl va devoir louvoyer pour continuer à voyager à travers l’Europe tout en essayant de protéger Esther.
Avec l’aplomb de sa jeunesse et l’idéalisme qui mène son combat, il va même parvenir à mener double jeu pendant la Seconde Guerre mondiale. Parmi les rencontres qui vont l’aider, une autre femme va jouer un rôle déterminant : Janina.
Fouillant les dossiers, recoupant les informations et secouant son protégé, elle va jouer le rôle alors assez répandu d’agent double, et offrir à Karl les renseignements lui permettant de pister les tableaux volés. Un sorte de Monuments Men à lui tout seul.
Mais là où le film de George Clooney adapte la réalité à la sauce hollywoodienne, Jean Octeau fait œuvre d’historien et replace le combat pour les œuvres d’art dans le vrai contexte. S’il confirme le rôle de Rose Valland, cette employée du musée parisien du Jeu de Paume qui a tenu au péril de sa vie le registre des œuvres volées en France, et qu’il rencontre à Paris, il ne fait pas grand cas des autres protagonistes.
En revanche, sa visite dans la mine proche du lac d’Altaussee lui apportera l’éclatante confirmation que son combat n’aura pas été vain. Des découvertes qui sont pourtant loin de le sauver. Quand la tenaille se resserre, il comprend que d’une part l’armée soviétique ne lui fera pas de cadeaux, que son père qui fournissait l’armée allemande en vin, et sa famille sont également menacés. De l’autre côté, les alliés le suspecteront également d’être à la solde des nazis. Il lui faudra alors tenter de justifier son action, ses voyages, ses relations.
«En trois jours, tout allait chavirer. Dimanche Hambourg était bombardée. La ville subissait le même sort que Cologne et Essen, la guerre continuait, rien de nouveau sauf une obscure appréhension. Mercredi, d’un seul coup, l’horreur frappe là-bas, un ouragan de feu dévaste tout sur son passage, aspire l’oxygène des abris, fait fondre l’asphalte des rues, laissant des dizaines de milliers de morts.»
Autour de lui, tout s’effondre. La mort rôde. L’issue fatale est proche. Doit-il croire le cynisme des nazis et leurs mauvais augures : «Réjouissez-vous de la guerre, car la paix sera épouvantable.» Une fois encore, avec l’aide des femmes, il va pourtant réussir à s’en sortir, alors que le crépuscule des dieux recouvre l’Allemagne.
Aussi poignant que documenté, ce récit éclaire d’un jour nouveau cette sombre période de l’Histoire. Un moment où faire un choix n’était pas chose aisée. Un premier roman qui est aussi un grand livre !

Autres critiques
Babelio
Bible urbaine
Blog Exulire

Extrait
« La vallée remontait vers le nord jusqu’à Yasinya dans une région reculée de l’Europe que les pays voisins avaient réclamée à travers l’histoire sans vraiment savoir ce qu’ils en feraient. J’entrais dans un royaume aux contours incertains où la beauté du paysage rendait vain l’effort de choisir un nom entre la Transcarpatie des géographes et la Ruthénie des ethnologues.
Vu le mauvais état de la chaussée, je décidai de filer d’une traite. Pourquoi me suis-je arrêté ? Peut-être parce que la porte de mon imagination était ouverte aux fantasmes esthétiques de mon métier. Ici tout était noir : Chorna Gora, la montagne, Chorna Tysa, la rivière. Je réfléchissais à la perception des couleurs quand je remarquai un chemin de charrette menant à un pont en bois. Après avoir rangé la voiture, je me penchai vers l’amont où l’eau reflétait les pentes verdoyantes, puis vers l’aval où la rivière élargie passait du vert au bleu. Appuyé au parapet pour apprécier la subtilité de ces nuances, je surpris tout à coup un spectacle qui relança mon éternel combat avec l’illusion.
Elle est debout dans la rivière, l’eau à mi-cuisse, moulée dans la chemise blanche que portent sous leurs vêtements les femmes de la région. D’un geste souple qui arrondit ses hanches, elle brosse un cheval, elle plonge plusieurs fois, laissant flotter à la surface de l’eau l’éventail de sa longue chevelure noire. Ébloui par le miroitement de la Tysa sous le soleil, je n’ose pas détourner le regard de peur que la fée ne disparaisse dans un souffle de vent. »

A propos de l’auteur
Jean Octeau est ancien haut fonctionnaire canadien, né à Québec en 1928. Il fut directeur du service de l’Amérique latine à Radio Canada International, directeur général des Arts et des Lettres au ministère des Affaires culturelles du Québec, puis commissaire de deux Expositions Universelles, à Montréal et Osaka. (Source : Éditions Grasset)

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