La démence sera mon dernier slow

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  RL2020

En deux mots:
Comment s’en sortir dans une société qui part à vau-l’eau quand on est un jeune homme plein d’avenir? Les nouvelles d’Arnaud Modat racontent avec férocité et beaucoup d’humour les tribulations souvent désenchantées des millenials qui dansent sur un volcan.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Nouvelles d’un avenir sans avenir

Arnaud Modat aurait pu emprunter à Michel Audiard le titre de son nouveau recueil de nouvelles «Comment réussir quand on est con et pleurnichard», car lui aussi aime dézinguer en faisant rire.

Arnaud Modat récidive. Après nous avoir régalé en 2017 avec Arrêt non demandé, un premier recueil de nouvelles, le voici de retour avec La démence sera mon dernier slow. Mais avant d’en arriver à la nouvelle qui donne son titre au recueil, procédons par ordre chronologique.
La première nouvelle s’intitule Les limites de la philosophie chinoise et met aux prises un jeune homme qui se décide enfin à rendre ses ouvrages empruntés à la médiathèque et Sophie, une belle jeune fille qui s’effondre dans ses bras, victime d’une crise d’épilepsie. En voyant partir l’ambulance qui la conduit à l’hôpital, il voit aussi ses rêves s’envoler…
Un chef d’œuvre d’humour juif est l’histoire d’un lycéen acnéique qui aimerait baiser et imagine les stratagèmes – foireux – pour y parvenir.
C’est là qu’arrive La démence sera mon dernier slow qui, contrairement à ce que vous pourriez imaginer raconte le premier jour de classe de Masturbin. Oui, je sais, ce prénom peut faire sourire. Mais le but de son père est atteint: on n’oublie pas son fils. En revanche lui pourra oublier sa rentrée, car elle n’a pas vraiment eu lieu. À peine arrivé en classe, son père s’est embrouillé avant de repartir furieux avec son fils. Et alors qu’il se détend avec une pute décatie, Masturbin est aux bons soins de Mélanie à la médiathèque. Un endroit très prisé dans ce recueil, vous vous en rendez compte.
Vient ensuite un interlude dialogué qui nous propose un échange savoureux entre un organisateur d’enlèvements qui généralement obtient une rançon et un homme dont la découverte d’un orteil de son épouse dans son réfrigérateur laisse… froid. Disons encore un mot à propos de Death on two legs, l’histoire d’un paraplégique parti découvrir la mer et qui se retrouve assez loin du rivage, surpris par la marée. Suivront un match de rugby fatal, un second interlude dialogué, deux portraits de femmes bien différentes mais qui toutes deux vont se retrouver seules, sans mari et sans chien, avant de finir sur le récit bien déjanté d’une chute à vélo aux conséquences funestes puisque le cycliste en question finit par mourir sous le regard de Christine Angot, convoquée à Strasbourg pour apporter son commentaire éclairé.
On l’aura compris, l’imagination débridée d’Arnaud Modat continue à faire merveille, soutenue par un humour qui s’appuie sur des comparaisons farfelues et le télescopages d’images à priori sans rapport. Si on s’amuse beaucoup, on sent toutefois la politesse du désespoir poindre ici. Celle d’un avenir incertain, d’une société en proie au doute.
Déjà dans ma première chronique j’émettais le vœu que le nouvelliste se lance dans un roman, suivant par exemple les pas de Florent Oiseau. J’aimerais beaucoup l’entendre dire Je vais m’y mettre car je reste persuadé que sur la longueur, son dernier slow pourrait se transformer en valse!

La démence sera mon dernier slow
Arnaud Modat
Éditions Paul & Mike
Nouvelles
196 p., 15 €
EAN 9782366511253
Paru le 1/02/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
À la fin de ce livre, Arnaud Modat meurt par balles sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg, sous le regard insolent de Christine Angot. Il est vrai que cela avait plutôt mal commencé…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Place au nouvelles 
Blog Alex mot-à-mots 
Blog Lilylit 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les limites de la philosophie chinoise
Je disais: «Regardez-moi, Mademoiselle.»
Je disais même: «S’il vous plaît, continuez à me regarder…»
Je me montrais direct parce que la fille était vulnérable et, à vrai dire, sur le point de tomber dans le coma mais c’était l’essentiel du message que je souhaitais transmettre, en réalité, à toutes les femmes que je rencontrais à cette époque. Sophie ouvrait les yeux de temps à autre mais cela ne durait jamais assez longtemps pour que je puisse ajuster mon sourire le plus touchant. «Mademoiselle, est-ce que vous entendez ma voix?» La trouvez-vous sensuelle? Potentiellement radiophonique? Ne vous transporte-t-elle pas déjà vers les états émotifs d’un siècle disparu? J’avais mille questions à lui poser mais elle préférait convulser, plutôt que de se livrer à moi.
Je pensais: «Ne dépouillez pas la femme de son mystère» (Friedrich Nietzsche).
Nous nous trouvions sur les marches de la médiathèque municipale. La fille, Sophie, ne m’était pas littéralement tombée dans les bras. Elle avait d’abord esquissé les pas d’une danse connue d’elle seule, puis elle avait perdu la vue. Son attitude générale avait certainement attiré l’attention de ceux qui, comme moi, fumaient là une cigarette. Encore une de ces nanas défoncées au crack, avais-je pensé, faisant montre comme toujours d’une belle ouverture d’esprit. J’étais pourtant loin d’être irréprochable.
La ville de Strasbourg m’avait en effet adressé une demi-douzaine de courriers de relance et menaçait à présent de me traquer jour et nuit jusqu’aux contrées les plus sauvages si je ne retournais pas dans les plus brefs délais un certain nombre de documents empruntés à la médiathèque deux années plus tôt (sur un coup de folie). Sachant le bâtiment climatisé et meublé d’intrigants fauteuils design, je profitai donc d’une journée caniculaire de juillet 2008 pour régulariser ma situation auprès de la culture et des arts. Il était intolérable, en effet, que je prive indéfiniment mes contemporains assoiffés de connaissance de 1064 exercices pour bien débuter aux échecs, par Stéphane Escafre, aux éditions Olibris, et de Destins Yaourt, bande dessinée signée Édika chez Fluide Glacial. Inquiet de l’accueil que l’on me ferait suite à la restitution outrageusement tardive de ces pièces, je fumais une dernière cigarette sur le parvis, dans une sorte de couloir de la mort mental, quand Sophie s’était subitement trouvée mal. La pauvre avait d’abord chancelé, puis son visage s’était contracté de manière étrange, ses épaules avaient été secouées de spasmes, enfin elle avait placé ses mains tremblantes devant elle, manifestement aveuglée, craignant de percuter un mur.
Habitants d’une ville moyenne, rompus à l’indifférence, nous ignorons quel comportement adopter lorsqu’un de nos concitoyens se trouve dans une situation de détresse absolue. Tandis que Sophie expérimentait les premières manifestations de son malaise, nous étions une dizaine de badauds à l’observer du coin de l’œil, sans oser prendre part d’une manière ou d’une autre aux tribulations déroutantes de cette jeune femme qui, à y regarder de plus près, n’avait rien d’une nana défoncée au crack (je peux au moins me vanter d’être un homme capable de réajuster son jugement). Chacun attendait, il me semble, que son voisin immédiat sorte du rang et s’écrie : « Écartez-vous. Il se trouve justement que je suis l’un des plus grands spécialistes européens des affections neurologiques ! » Mais personne ne leva le petit doigt pendant une longue minute au cours de laquelle il paraissait de plus en plus clair que Sophie courait un sérieux péril. Nous prenions le temps, sans doute, d’analyser la situation sous ses aspects les plus étranges, alors même que les mots crise d’épilepsie carabinée clignotaient un peu partout autour de la jeune femme. Nous étions des gens sans histoires, préférant assister à une suffocation publique plutôt que de nous illustrer aux yeux d’une foule critique. Mais alors que Sophie menaçait de s’écrouler purement et simplement sur les marches de la médiathèque Olympe de Gouges, il me revint à l’esprit que j’avais passé mon brevet de secouriste deux semaines plus tôt et que je m’exposais par conséquent à des poursuites judiciaires aggravées en cas de non-assistance à personne en danger. Il m’apparut alors que je savais exactement quoi faire. »

À propos de l’auteur
Arnaud Modat est né à Douai il y a 40 ans. Au terme d’une enfance sans histoire, passée dans un container maritime en compagnie de six autres orphelins, il vit de petits boulots. Capitaine d’industrie, rapporteur à l’assemblée nationale, coach en homéopathie ou encore obstétricien itinérant, il récolte à travers ces expériences le matériel narratif dont il usera par la suite. Il a publié deux recueils de nouvelles humoristiques en 2012: La fée Amphète et Comic strip et un faux premier roman (que beaucoup considèrent comme un recueil de nouvelles grossièrement travesti), Arrêt non demandé (Alma éditeur). (Source : Livres Hebdo /Alma éditeur / Paul & Mike)

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Entrez dans la danse

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En deux mots:
À Strasbourg en juillet 1518 se produit un événement aussi bizarre qu’inexpliqué: des centaines de personnes se mettent à danser jusqu’à l’épuisement et la mort… Jean Teulé nous raconte cet épisode avec sa truculence habituelle.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une technoparade au Moyen-Âge

Jean Teulé n’a pas son pareil pour dénicher dans l’Histoire des faits divers oubliés et nous les resservir agrémentés d’un style enlevé. Cette fois il fait halte à Strasbourg en 1518.

La genèse d’un roman est souvent mystérieuse, mais cette fois on pourrait presque parler d’une œuvre de commande. Comme l’a confié Jean Teulé à Jean-Luc Fournier qui dirige la revue Or Norme, tout à commencé dans le train qui emmène les auteurs à la Foire du livre de Brive: «en novembre 2016, c’est Julien Bisson, qui fut longtemps le rédacteur en chef du magazine Lire et qui, aujourd’hui, dirige la rédaction de l’hebdomadaire Le 1, qui me parle pour la première fois de cette épidémie de danse qui s’est emparée de nombre d’habitants de Strasbourg, une danse folle qui a provoqué par épuisement ou autre des dizaines de décès. Il venait d’en entendre parler à la radio et s’était dit que ça pourrait bien être le sujet d’un roman pour moi (…) le soir même, dans ma chambre d’hôtel, j’étais sur internet. Juste pour me rendre compte que je tenais effectivement là un bon sujet de roman… »
Il aura fallu de nombreux voyages dans la capitale alsacienne et l’accumulation d’une solide documentation avant que l’auteur de Charly 9, Fleur de Tonnerre et Héloïse ouille! ne nous livre sa version de ce mystère resté inexpliqué. Frédéric Aribit a exploré un effet similaire dans Le Mal der Ardents. Mais dans son roman l’origine du mal, l’ergot de seigle, était identifiée. Cette fois-ci, on ne tarde pas à attribuer l’hystérie collective qui s’empare de la population à des forces démoniaques. Pour les autorités religieuses ces danseurs arrivent presque comme pain bénit, car même au pied de la cathédrale on ressent comme un trouble. Sébastien Brant avec La Nef des fous et davantage encore un certain Martin Luther remettent en cause le dogme. Sans oublier l’Ammeister, le maire qui cherche à prendre seul le pouvoir et à éloigner ce gêneur.
Mais dans ce cas précis, il est bien obligé de recourir à ce rival, car toutes ses tentatives de remettre de l’ordre sur les bords de l’Ill vont se solder par un échec. Ni les grands esprits, ni les forces de l’ordre ne peuvent maîtriser la transe infernale. La technoparade moyen-âgeuse se poursuit de plus belle.
Après les calamités naturelles, le grand froid et les inondations, les épidémies et les maladies alors incurables comme le choléra, la peste ou encore la syphilis, les menaces extérieures avec cette armée turque qui s’avance, il est incapable de réguler ces mouvements d’une population d’autant plus déboussolée qu’elle est affamée. Enneline, l’une des personnages au centre du récit, vient du reste de jeter son enfant dans la rivière, car elle n’a plus de lait. « On n’aurait pas pu le nourrir. Et puis c’est mieux que de l’avoir mangé comme d’autres le font. » explique son mari graveur, qui sera un précieux témoin de ce dérèglement, puisqu’il pourra laisser des œuvres qui permettront d’assurer une postérité à l’épidémie dansante de 1518. 

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Gravure de Michael Wolgemut – Danse macabre

Au-delà de cet épisode dramatique, qui coûtera la vie à des dizaines de personnes, c’est bien entendu la truculence de l’auteur ainsi que les anachronismes dont il parsème le récit qui donnent ce goût inimitable au roman. En refermant le livre, on se dit qu’un tel professeur d’histoire aurait réveillé des collégiens prompts à la paresse. Qu’un peu de burlesque les aurait non seulement amusés, mais aussi instruits. N’hésitez pas à suivre le conseil de Jean Teulé et entrez dans la danse à votre tour!

Entrez dans la danse
Jean Teulé
Éditions Julliard
Roman
160 p., 18,50 €
EAN : 9782260030119
Paru en février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Strasbourg et dans les environs, notamment sur les pentes du Mont Saint-Odile.

Quand?
L’action se situe en juillet 1518 et se poursuivre durant les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une étrange épidémie a eu lieu dernièrement
Et s’est répandue dans Strasbourg
De telle sorte que, dans leur folie,
Beaucoup se mirent à danser
Et ne cessèrent jour et nuit, pendant deux mois
Sans interruption,
Jusqu’à tomber inconscients.
Beaucoup sont morts.
Chronique alsacienne, 1519

Les critiques
Babelio 
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
20 minutes (2 minutes pour choisir)
RTS – émission Versus-lire
Blog Or Norme (Jean-Luc Fournier)
Blog Sur la route de Jostein 
Blog Parfums de livres
Blog Les chroniques de Koryfée


Jean Teulé présente Entrez dans la danse dans l’émission La Grande librairie de François Busnel © Production France 5

Les premières pages du livre 

À propos de l’auteur
Jean Teulé est l’auteur d’une quinzaine de romans, tous publiés chez Julliard, parmi lesquels, Je, François Villon (prix du récit biographique) ; Le Magasin des suicides (traduit en dix-neuf langues), adapté en 2012 par Patrice Leconte ; Darling, également porté sur les écrans avec Marina Foïs et Guillaume Canet ; Mangez-le si vous voulez et Charly 9, tous deux adaptés au théâtre ; Les lois de la gravité, déjà adapté au cinéma en 2013 sous le titre Arrêtez-moi!, et joué au Théâtre Hébertot ; Le Montespan (prix Maison de la presse et grand prix Palatine du roman historique), également en cours d’adaptation cinématographique ; Fleur de tonnerre, adapté par Stéphanie Pillonca Kervern, sorti en salles en 2016. (Source : Éditions Julliard)

Site Wikipédia de l’auteur

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Sur les routes, après la catastrophe

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Logo_68_premieres_fois_2017  Logo_premier_roman

Ostwald
Thomas Flahaut
Éditions de l’Olivier
Roman
176 p., 17 €
EAN : 9782823611656
Paru en août 2017

En deux mots:
À la violence économique qui frappe le Territoire de Belfort vient s’ajouter la catastrophe écologique: un grave incident est enregistré à la centrale nucléaire de Fessenheim. L’heure de l’exode a sonné, notamment pour Noël et Félix qui partent à la recherche de leur père qui vit dans la banlieue de Strasbourg.

Ma note:
★★ (bon livre. Je ne regrette pas cette lecture)

Où?
Le roman se déroule en France, notamment à Belfort et en Alsace, à Strasbourg et dans sa banlieue, à Ostwald, ainsi qu’à Fessenheim.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ma chronique

Sur les routes, après la catastrophe

Le premier roman de Thomas Flahaut s’ouvre sur une image forte, de celles qui marquent un jeune homme. Nous sommes en automne 2016, à Belfort. Des milliers de personnes sont rassemblées au pied du lion de Bartholdi, sous les frondaisons de la citadelle qui domine la ville.

Une gigantesque banderole recouvre la pelouse en-deça du fauve qui ne rugit plus depuis longtemps et proclame son «soutien aux Alsthommes». Car l’annonce de la fermeture prochaine de l’usine Alstom, emblématique du Territoire, sonne comme le tocsin. Elle annonce la mort. Car tout le monde a malheureusement déjà fait l’expérience de ce type d’événement, du déclin industriel qui entraîne le déclin des sous-traitants, des commerçants et des services publics. La journée «ville morte» pourrait bien être une anticipation du destin redouté par la population.
Noël et son frère Félix savent qu’ils devront partir pour se construire un avenir. Mais ils n’imaginaient pas l’éclatement brutal de la famille. Leur père part s’installer à Ostwald, dans la banlieue de Strasbourg. Leur mère ne veut pas croire à l’inéluctable déclin.
C’est dans ce contexte déjà très anxiogène que, quelques temps plus tard, la nouvelle d’un incident grave survenu à la centrale nucléaire de Fessenheim, où les plus anciens réacteurs sont encore en service. D’abord incrédule, la population va très vite ressentir le besoin de prendre le large, même si les autorités ne veulent pas l’affoler.
« Des cercles colorés se déploient comme des ondes autour de la centrale, à travers les forêts noires recouvrant les ballons vosgiens, les champs et les zones urbaines, plus claires. Un journaliste décode la signification des couleurs. Rouge: déjà évacué. Orange: à Paris, on y réfléchit. Jaune, couleur qui recouvre le territoire de Belfort: il n’y a théoriquement rien à craindre. La prise régulière de pastilles d’iode est tout de même nécessaire. La télévision et le monde bégaient. Et nous, nous les écoutons, nous les regardons bégayer. Tout le pays doit être comme nous. Les yeux vides, la bouche ouverte et les idées engourdies, figé dans l’atmosphère de peur diffuse d’avant les grandes paniques. Fixant silencieusement les lumières de la télévision qui colorent le brouillard des événements. Regardant, anxieux, si l’endroit où l’on vit est plongé dans le rouge, l’orange ou le jaune et soupirant, soulagé, si on se trouve assez loin du rouge. Après le jaune, c’est le vert des forêts. S’il y a un danger là, il est invisible, et c’est au moins une consolation.
Maman avait reçu des pastilles d’iode, trois plaquettes, une par personne sans doute. Toutes sont périmées. »
Noël et Félix décident de rejoindre leur père à Ostwald. Plus facile à dire qu’à faire. Ils sont d’abord retenus dans un camp improvisé où les nerfs sont à vif, où la loi du plus fort semble primer, où les exactions se multiplient. Par chance, ils parviennent à s’échapper. Commence alors une errance dans la zone contaminée, dans une Alsace vidée de ses habitants ou presque. Des signes de vie apparaissent du côté du Haut-Koenigsbourg, mais ils sont plus inquiétants que rassurants. Ce n’est qu’à Strasbourg, sur les bords du Parlement européen, qu’un semblant de communauté s’est installée. Après la jungle de Calais, voici celle de la capitale européenne:
« Près du feu, deux jeunes garçons dorment, enlacés. À côté d’eux, un troisième réduit en poudre des pilules blanches dans un bol, à l’aide d’un canif. C’est un bivouac. Et le Parlement est devenu une jungle. Les beats technos retentissent, lointains, comme les cris nocturnes de bêtes tropicales.
– C’est drôle, hein?
Marie s’assoit près du garçon qui verse la poudre à l’intérieur d’une des flasques posées à ses pieds, dans un gros carton. Elles contiennent un liquide jaune, parsemé d’éclats toxiques.
– C’est quoi?
– Un Pripiat.
– Quoi?
– C’est la ville près de Tchernobyl.
– Je sais ça; Félix.
– C’est un cocktail. De la vodka, des pastilles d’iode et du valium, c’est moi qui l’ai inventé.
– Et la couleur?
– C’est un secret.
– T’en veux? »
Quand les situations deviennent extrêmes, les règles ne s’appliquent plus de la même manière. C’est le cas lorsque la violence économique frappe un bassin de population, c’est aussi le cas lorsque l’équilibre naturel est fortement perturbé. Thomas Flahaut nous met en garde. Et même s’il prend de grandes libertés avec le réalisme de son errance, il a le mérite de nous rappeler à la vigilance.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim. »
Évacués avec le reste de la population, Noël et son frère, Félix, se retrouvent dans un camp improvisé en pleine forêt, la forêt où ils se promenaient, enfants, avec leur père. C’était avant la fermeture de l’usine où celui-ci travaillait, avant le divorce des parents, et l’éclatement de la famille.
Cette catastrophe marque, pour eux, le début d’une errance dans un paysage dévasté. Ils traversent l’Alsace déserte dans laquelle subsistent de rares présences, des clochards égarés, une horde de singes échappés d’un zoo, un homme qui délire…
Ostwald est le récit de leur voyage, mais aussi du délitement des liens sociaux, et peut-être d’une certaine culture ouvrière. C’est la fin d’un modèle qui n’ayant plus de raison d’être ne peut être transmis : confrontés aux fantômes du passé, les deux frères doivent s’inventer un avenir. Peut-être est-ce la morale de ce roman en forme de fable.

Les critiques
Babelio 
livreshebdo.fr (Léopoldine Leblanc)
Télérama (Aurélien Ferenczi)
L’Humanité (Sophie Joubert)
L’Alsace (Olivier Brégeard)
RTS (émission «Versus-lire»)
Blog Danactu-résistance

Les premières lignes…
« Comment ça meurt une ville ?
Quand nous sortons de chez nous, maman enfile un casque marqué du logo bleu de son entreprise, Alstom. Ce casque, elle ne l’a sans doute jamais porté. Elle ne le portera plus jamais, elle l’espère. Papa, lui, a revêtu le blouson de cuir du dimanche, râpé par les années, couvert de sillons gris et de craquelures, plus beau que ses costumes de semaine, bleus, unis et lisses. L’élastique du blouson enserre sa taille et simule dans le pli du cuir une bedaine qu’il n’a pas. Sur les photos de l’époque, je le vois amaigri. Je m’en souviens, comme je me souviens de ce journal roulé qui sort de sa poche. De son titre, de sa une, le souvenir imprécis des mots mais celui, bien clair, du vertige qu’ils avaient provoqué en moi.
Une usine ferme. La ville qu’elle faisait vivre agonise. La ville meurt.
Et l’idée de la voir s’effondrer, cette ville, avec toutes ses pierres, ses voitures et ses habitants, l’idée du vide qui viendrait après sa mort, du néant replié sur toutes ses rues et ses existences, alors, me hante.
Belfort. Un mois de novembre. J’ai onze ans. Papa a garé sa Golf devant le parking de l’Arsenal. La bise fait tourbillonner les feuilles mortes entre les premiers manifestants qui attendent. Bientôt, le goudron défoncé est noir de monde. La foule gonfle de minute en minute. Les policiers sont repoussés contre les remparts. Au-dessus de nous le lion de grès, gigantesque, regarde à l’horizon les collines boisées en lisière des Vosges se fondre dans le ciel noir. Sous ses pattes, une banderole est tendue. Lettres larges et rouges, éclatantes. »

Extrait
« Tous les yeux sont dirigés vers l’écran plat accroché au mur, entouré des logos de marques de bière tricotés en tubes néons aux couleurs acides. La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim.
Puis ce sont des cortèges de bus et de camions militaires, des pompiers au visage couvert d’un masque à gaz, des dizaines d’hommes vêtus de combinaisons jaunes. Sous leurs silhouettes identiques, à la démarche comique, défile en boucle le même message. Lettres blanches sur un bandeau rouge.
Grave incident la nuit dernière à la centrale de Fessenheim.
Le barman pointe la télécommande en direction de la télévision et change de chaîne. C’est un geste de bravoure. Les chevaux enchaînent de nouveau, et comme tous les jours depuis la création du monde, les tours d’hippodrome.
Eh ben voilà. »

À propos de l’auteur
Né en 1991 à Montbéliard (Doubs), Thomas Flahaut fait partie de la jeune génération qui compose la rentrée littéraire. Après avoir étudié le théâtre à Strasbourg, il rejoint la Suisse pour suivre un cursus en écriture littéraire. Diplômé de la Haute école des arts de Bienne, il vit et travaille à Lausanne, où il a cofondé le collectif littéraire franco-suisse Hétérotrophes. Ostwald est son premier roman. (Source : livreshebdo.fr / Editions de l’Olivier)

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Le Détective : Dix enquêtes de Simon Rose

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Le Détective : Dix enquêtes de Simon Rose

Max Genève
Le Verger éditeur
Nouvelles policières
173 p., 9 €
ISBN: 2845741766
Paru en janvier 2015

Où?
Les dix récits sont situés en France, à Paris et en banlieue, en Alsace, à Biarritz en au Pays Basque, en Périgord ou encore en Normandie, à Cabourg.

Quand?
L’action est située de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Détective désabusé, Simon Rose vit chez sa mère, consulte régulièrement son psy et conduit une Coccinelle capricieuse, quoique décapotable, baptisée Béatrice.
Sept romans racontent ses exploits, dont l’inquiétante Autopsie d’un biographe (Zulma) et le diabolique Tueur du cinq du mois (Gallimard, Série Noire).
Les dix enquêtes réunies ici nous entraînent de Paris à Biarritz, de l’Alsace en Rouergue, de l’univers de la chasse au monde feutré des gens d’église. Rose se voit enterré vivant, redécouvre Mona Lisa, élucide le meurtre d’un écrivain, s’adonne à l’art de la filature, démasque le filou sous le capitaine d’industrie… Au flair du fin limier, il joint l’humour d’un homme qui «persiste à culbuter les tabous», comme le notait Jérôme Garcin à propos de l’auteur.

Ce que j’en pense
***

Parmi les perles que nous proposent quelquefois de petits éditeurs, il y a cette collection baptisée «les enquêtes rhénanes» qui compte aujourd’hui une vingtaine de titres. Comme son nom l’indique, elle nous propose de découvrir l’Alsace sur des trames policières. Si ce recueil de Max Genève fait un peu exception à la règle, c’est que seules deux des enquêtes de son détective, Simon Rose, se déroulent en Alsace. En revanche l’auteur est né à Mulhouse et s’offre ici une jolie récréation, en faisant une infidélité à Serge Safran, l’éditeur qui publie ses romans depuis de longues années.
Le Détective rassemble donc dix enquêtes de Simon Rose. Un moyen idéal pour ceux qui ne connaissent – pas encore – le personnage de découvrir cet homme grand, svelte, au physique avenant qui parcourt le monde avec un air «d’aimable idiot» au volant d’une Volkswagen décapotable et, quand il ne dort pas, recherche à détricoter les affaires qu’on lui propose.
Il ne s’agit pas à proprement parler d’enquêtes à la Sherlock Holmes, d’indices qui parsèment le récit, mais bien plutôt d’études psychologiques, de portraits de personnes qui, pour une raison bien particulière, décident de passer à l’acte. Avec cette distance que l’on peut appeler humour, Simon Rose serait presque déçu d’avoir confondu les assassins, de résoudre une affaire, car il n’aime vraiment que chercher, sonder, approfondir. Sur ses pas, on découvre un portrait des mœurs de l’époque. A suivre…

Autres critiques

Babelio

Extrait
« L’affaire a duré des mois et des mois (peut-on seulement parler d’affaire ?), l’enquête une petite semaine. Un jour Simon Rose trouve un message sur son répondeur. Une dame, voix charmante, léger accent allemand, demande à le rencontrer. Il la rappelle à son hôtel. Elle ne peut pas en dire plus au téléphone. Rendez-vous est pris.
Le lendemain, peu avant midi, une jolie femme d’une cinquantaine d’années, vêtue avec élégance, franchit la porte de l’agence 2007. Elle prend place en face du détective, commence à s’expliquer et fond en larmes. Une fois calmée, elle dit s’appeler Nicole Bechstein, oui, comme les pianos, mais ça n’a rien à voir. Elle hasbite en Suisse, à Bâle précisément, son mari est architecte, mais ce n’est pas de lui qu’il d’agit.
Son frère Vincent, un garçon de trente-huit ans qui vivait seul à Paris, s’est tué à moto.
– C’est triste en effet, dit Rose, sincèrement affligé. Acceptez mes condoléances. Comment cela est-il arrivé ?
– La semaine dernière, dans la nuit de lundi à mardi, à quatre heures du matin, il roulait sur le périphérique. Pas de brouillard, route sèche, trafic quasi nul. Il aurait perdu le contrôle de sa moto, une Aprila 900, et serait allé s’écraser à cent quatre vingt kilomètres à l’heure contre un pilier de pont.
– Le conditionnel intrigue le détective. » (p. 103-104)

A propos de l’auteur
Entré en littérature en 1980, Max Genève a publié des essais polémiques, plusieurs recueils de nouvelles et vingt-cinq romans. (Source : Editions Le Verger)

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L’enfer de Schongauer

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L’enfer de Schongauer
Jean-Marie Stoerkel
Editions du Bastberg
Polar
292 p., 14 €
ISBN: 9782358590600
Paru en mars 2015

Où?
L’action se déroule en France, Allemagne et Suisse et plus précisément à Strasbourg, Mulhouse, Colmar, Fribourg-en Brisgau et Bâle. Des épisodes sont également situés dans de hauts-lieux touristiques alsaciens tels que Ungersheim, le Haut-Koenigsbourg, l’abbaye de Murbach, Neuf- et Vieux-Brisach ou encore Le Mont-Saint-Odile.

Quand?
Le récit se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quel lien mystérieux relie Martin Schongauer, le génial peintre et graveur colmarien qui a été copié notamment par Michel-Ange, et un terrifiant tueur en série qui sévit en Alsace ?
Cet assassin abat une touriste devant la cathédrale de Strasbourg. Il poursuit son itinéraire criminel sur le carreau de l’ancienne mine Rodolphe, près de l’Écomusée d’Alsace, puis entre la Volerie des Aigles et le château du Haut-Koenigsbourg, avant de tuer un prêtre à Ingersheim, une écrivaine-éditrice à Strasbourg, un vieux politicien au mur païen du mont Sainte-Odile, un avocat général à Colmar, un artiste peintre à Waldighoffen…
Qu’a donc à voir dans cette effrayante odyssée le séduisant professeur de l’université de Fribourg-en-Brisgau Volker Grass ? Est-ce seulement un hasard s’il écrit un livre sur Martin Schongauer, avec l’aide de son ancienne étudiante alsacienne Annabelle Kleinpeter, qu’il entraîne aussi dans une romance sadomasochiste ?
Ce suspense palpitant tient le lecteur en haleine jusqu’à l’explosion finale, au milieu de l’extraordinaire confrontation, dans l’église des Dominicains à Colmar, entre La Vierge au buisson de roses et le retable d’Issenheim.

Ce que j’en pense
***

Le nouveau polar de l’ancien spécialiste des faits divers du quotidien régional L’Alsace est sans doute le moyen le plus agréable de découvrir les hauts lieux touristiques de la région et l’histoire de l’un de ses artistes le plus célèbre, mais aussi le plus mystérieux : Martin Schongauer. Attardons-nous quelques instants sur cet homme qui donne son titre à l’ouvrage. Né entre 1445 et 1450 à Colmar, décédé le 2 février 1491 à Vieux-Brisach, il fut très apprécié puisqu’au XVIe siècle, Vasari, un historien de l’art, rapporte que Michel-Ange conservait un exemplaire de l’une de ses œuvres, La Tentation de Saint-Antoine, dans son atelier florentin. Si c’est principalement à Colmar que l’on peut découvrir ses pièces maîtresse telles que La Vierge au buisson de roses, retable sur bois de 1473, il sera aussi beaucoup question dans le livre des fresques du Jugement dernier, découvertes en 1885 lors de la rénovation de l’église saint Etienne de Vieux-Brisach. Si la plus grande peinture à fresque de Moyen Age au nord des Alpes est aujourd’hui malheureusement très dégradée par des couches successives de blanchissement, elle n’en demeure pas moins remarquable par sa facture et sa puissance évocatrice.
Volker, professeur à l’Albert-Ludwigs-Universität de Fribourg-en-Brisgau, en est un grand spécialiste. En parfait pédagogue, il n’aura aucun mal à persuader l’une de ses étudiantes, Annabelle, de l’aider dans ses recherches en vue de publier un ouvrage sur «Hübsch Martin» (le beau Martin) et de devenir sa maîtresse.
Mais vous m’objecterez que le suspense promis est bien loin de ces considérations… N’ayez crainte, si je puis dire, car un tueur en série vient perturber Volker et Annabelle en signant chacun de ses meurtres par une reproduction du peintre médiéval avec cette inscription laissée sur ou à proximité des cadavres : «Ceci est une œuvre de Martin Schongauer».
C’est sur le parvis de la cathédrale de Strasbourg qu’il commet son premier forfait, bientôt suivi par une demi-douzaine d’autres homicides. Non loin de l’écomusée de Haute-Alsace, à Ungersheim, il connaîtra un semi-échec en ne réussissant pas à brûler le véhicule dans lequel il avait séquestré un jeune couple.
La police et la presse locale sont sur les dents, mais leur enquête s’annonce difficile. D’autant que le meurtrier décide de s’attaquer désormais à des personnalités : après un curé, ce sont une éditrice, un homme politique et un avocat général qui y passent.
L’occasion pour l’auteur de revenir sur quelques faits divers, mais aussi de placer assez subtilement quelques messages à des amis et de nous faire découvrir quelques bonnes adresses au fil des besoins de l’enquête.
On ne dévoilera pas le dénouement, mais on saluera la belle érudition et l’humour de ce polar aux cinquante nuances d’Alsace.

Autres critiques
Babelio

Extrait
« Mais maintenant, il lui fallait marquer encore plus fort les esprits. Il ne devait plus se satisfaire de choisir uniquement les endroits de ses crimes et d’y tuer la première proie repérée. Le jeu devenait trop facile. Prendre une victime au hasard devenait indigne de lui. Sa notoriété lui requérait de faire toujours mieux. Il rêvait de voir et d’entendre les médias dire à son propos qu’il commettait des crimes comme aucun autre tueur en série ne l’avait encore jamais fait avant lui. Il devait devenir comme un peintre »

A propos de l’auteur
Jean-Marie Stoerkel est né à Ingersheim, dans le Haut-Rhin. Il a effectué une carrière de journaliste à L’Alsace à Mulhouse, où il était chargé de la rubrique faits divers et justice. Il est l’auteur de onze précédents livres – documents, récits et romans policiers – souvent inspirés de ses enquêtes. (Source : Éditions du Bastberg)

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