Dernier concert à Pripyat

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En deux mots
Les enfants d’un couple d’employés de la centrale nucléaire de Tchernobyl fuient la zone contaminée après l’explosion. Mais après quelques mois ils reviennent, attirés comme un aimant par ce terrain irradié. Les «stalkers» vont défier les autorités, organiser des concerts et faire du street art pour qu’on n’oublie pas.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les rebelles de Tchernobyl

Après un voyage dans la zone d’exclusion de la centrale de Tchernobyl en 2013, Bernadette Richard a choisi le roman pour raconter les suites d’un fait divers aux conséquences planétaires. En suivant trois «stalkers», elle nous invite en enfer.

Le point de départ de ce roman est un fait divers qui a fortement secoué le monde. Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose. Une gigantesque flamme embrase le ciel et près de cinquante tonnes de combustible s’évaporent. Le nuage de Tchernobyl va s’attaquer aux abords immédiats puis se répandre sur l’Europe. À Pripyat, où a été érigée une ville moderne pour le personnel de la centrale, c’est la sidération. Mais très vite Babouchka, la grand-mère qui vit avec la famille d’un ingénieur, comprend qu’il faut fuir. Elle embarque ses petits-enfants Zhenia, Orest et Katya et part pour Kiev où vit leur tante Anya. Très vite, on leur annonce la mort de leur père et l’hospitalisation de leur mère, fortement irradiée. Elle ne survivra pas à ses graves blessures.
Passé le choc du deuil, les enfants trouvent en Artem un grand-frère. Il a lui aussi fui Pripyat après avoir vainement tenté de sauver sa mère et a trouvé une famille d’accueil à Kiev. Près de deux ans après la catastrophe, il va proposer aux deux frères de l’accompagner dans la zone interdite où certains habitants ont déjà bravé l’interdiction, comme Boris et Olena, la sœur de Bab.
L’expédition a lieu le 5 novembre 1988 et sera suivie de nombreuses autres, même si le taux d’irradiation reste très élevé. Car, comme le soulignent les protagonistes, «l’attrait de l’illicite et la curiosité qui nous habitaient étaient plus puissants que la peur. La zone d’exclusion devint notre terrain de chasse à l’image, aux émotions, aux découvertes, et bientôt notre théâtre de la cruauté, notre immense salle de concert, notre galerie d’art à ciel ouvert». Au fil des ans, ils vont effectivement, sous l’œil de plus en plus blasé et bienveillant des autorités chargées de contrôler la zone, s’approprier les lieux, donnant des concerts et transformant certaines façades à coups de bombes de peinture. Le Street Art comme un symbole de rébellion.
Et si la mort va s’inviter aux performances, nos explorateurs vont aussi faire d’étonnantes découvertes comme ce «pied d’éléphant», le corium autour du réacteur ou, plus trivial, un bordel en pleine zone rouge, œuvre d’un employé décidé à se venger des autorités. Plus étonnant encore, il avait «beaucoup de clients, parmi lesquels les soldats, les pires escrocs d’Ukraine et de Biélorussie, des adolescents de Kiev en rupture de ban, des drogués du sexe, de l’alcool, de la dope.»
Pour une zone interdite, on va constater en suivant les stalkers au fil des ans, que de plus en plus de monde va investir les lieux. Des touristes aux trafiquants, des scientifiques et des chasseurs vont en quelque sorte pousser les stalkers à se faire plus discrets. Leur dernier coup d’éclat sera un ultime concert, en 2007.
Bernadette Richard ne fait pas œuvre militante, ce qui rend son roman encore plus fort. Elle s’est beaucoup documentée, s’est rendue sur place et souligne combien les chiffres sont sujet à caution, combien la corruption fait des ravages en Ukraine, combien les trafics en tout genre prospèrent, en particulier avec des tonnes de métal irradié. Mais tout comme Alexandra Koszelyk avec son émouvant À crier dans les ruines, elle allume cette flamme de la vigilance et pousse ses lecteurs à la réflexion. Un livre fort, un livre juste.

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Signalons également la parution de L’Horizon et après: un livre de poche illustré par Catherine Aeschlimann et qui rassemble des nouvelles inédites et des récits publiés dans divers livres collectifs, journaux et magazines. «Souvent acides, visionnaires, glauques ou même érotiques», elles donnent une bonne idée de l’univers de cette femme de combats !

Dernier concert à Pripyat
Bernadette Richard
Éditions L’Âge d’Homme
Roman
150 p., 23 €
EAN 9782825148174
Paru le 3/11/2020

Où?
Le roman est situé en Ukraine, principalement à Pripyat et à Kiev, mais aussi à Tcherkassy, Dytiatky et Kopatchi.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à 2007.

Ce qu’en dit l’éditeur
Centrale Lénine à Tchernobyl. Dernier concert à Pripyat suit l’histoire de trois garçons survivants de la catastrophe et d’une famille rescapée. Pestiférés de la ville où vivaient les employés de la centrale, Zhenia, Orest et Artem décident d’explorer la Zone interdite, où quelques récalcitrants sont retournés vivre. Au cours des années, ils assistent à la déliquescence de la région, pillée jusque dans ses entrailles irradiées. La Zone se transforme en rives du Styx, où s’épanouissent les réprouvés du système soviétique. Nos antihéros décident de rendre à Pripyat ses lettres de noblesse à travers des événements culturels pour le moins audacieux. Au fil de ce roman picaresque et bouleversant d’humanité se dévoilent les dessous d’une réalité longtemps ignorée.

Les critiques
Babelio 
Le Temps 
Le Temps (Reportage photographique de Bernadette Richard – partie 1)
Le Temps (Reportage photographique de Bernadette Richard – partie 2)
RTN
Le blog de Jean-Michel Olivier
Les plus belles plumes (Christelle Magarotto) 

Les premières pages du livre
« JE M’APPELLE ZHENIA DRATCH.
Je suis l’un des stalkers de la zone d’exclusion de Tchernobyl.
Je ne sais pas si j’aime Pripyat. J’y suis né le 20 septembre 1974, je ne me posais pas ce genre de question à l’époque. J’étais un enfant choyé. Je vivais dans une cité résolument moderne, créée de toutes pièces par des architectes à la pointe du progrès. Elle était présentée comme un modèle du savoir-faire soviétique. Rivalisant avec les grandes villes du pays, elle offrait de vastes parcs, des places de jeux pour les enfants, des garderies où nous apprenions à chanter, à lire, à compter. L’hôpital valait les centres hospitaliers de Moscou et de Leningrad. C’est ce que racontaient fièrement mes parents. J’ai toujours vu des arbres autour de moi et des fleurs sur les places. Et aussi sur le balcon, que Bab soignait en leur parlant avec dévotion. Elle avait le secret du langage floral. Avec elle, notre loggia était ainsi transformée chaque été en un luxuriant jardin. À la disparition de son père, ma mère avait proposé à Bab de vivre avec nous. Le logement était assez vaste pour une famille ainsi réunie. Nous habitions au sixième étage d’un long bloc de béton, fierté des habitations communistes.
Au même étage, mon copain Orest jouait déjà du piano à l’âge de quatre ans. « Un génie », disait sa mère. Moi, je n’étais pas doué, enfin, jusqu’à ce que Babouchka m’offre un saxophone japonais. J’ai commencé à souffler là-dedans, pinçant l’anche comme si je lui avais consacré toute ma vie. J’étais tellement content d’entendre le son velouté du sax. Grand-mère applaudissait, tandis que monsieur Lisenko, au septième, avait interdit que je joue quand il rentrait du travail. Mère s’était fâchée et père était parvenu à un compromis avec ce voisin acariâtre — papa prétendait qu’il avait changé à la suite d’un préjudice. Ce physicien nucléaire de haut rang avait été relégué à l’ingénierie des sous-sols, sans explication. Le droit de pénétrer dans la salle de commande lui avait même été retiré. Il était aigri, papa le plaignait. L’accord portait sur les heures de sérénade — de cacophonie, proclamait monsieur Lysenko en gesticulant. Je ne sortais pas le saxophone après 19 h et jamais avant 8 h du matin. Au retour de l’école, j’avais tout loisir de souffler à en faire éclater les vitres. Mais il en eût fallu bien davantage pour briser les fenêtres des immeubles. C’est du moins ce que je croyais, ce que nous croyions tous, nous les cinquante mille habitants de la cité de l’atome, le concept même de l’avenir.
Orest et moi étions de médiocres footballeurs, ce qui désespérait nos pères. Nous préférions la musique et la course de fond. Ensemble, nous courions tous les jours le long de la Pripyat, la rivière au bord de laquelle les quartiers avaient été érigés. Nos petites jambes étaient parfois maladroites, mais on s’accrochait. Nous courons toujours sur les rives du cours d’eau qui draine une masse élevée de radioisotopes dangereux, malgré l’interdiction des autorités. Les nouveaux touristes de la misère, eux, sont subjugués par les « marathoniens de l’enfer». Le clou de leur voyage à Tchernobyl et Pripyat est de nous voir en plein effort, baskets aux pieds, foulant la terre maudite. Notre réputation de stalkers a fait le tour du monde. Léger tressaillement morbide: et si l’un de nous deux soudainement s’effondrait, terrassé par les radiations? Ils nous photographient de loin, comme des bêtes enragées. Parfois, taquins, nous les rejoignons et leur arrachons téléphones portables et appareils photo, refusant d’être la misérable petite onde de choc qu’ils ramèneraient fièrement chez eux. Et quand ils ont la chance d’assister à l’un de nos concerts, ils nous écoutent religieusement.
Nous voilà promus au grade envié de suprême curiosité du désastre.
Pripyat, nuit du 25 au 26 avril 1986
Une déflagration m’a brusquement réveillé. À peine ai-je ouvert les yeux que je suis resté fasciné comme un animal pris dans les phares d’une voiture, j’avais vu ça une nuit avec papa. Quand il les avait éteints, et grâce aux lueurs de la lune, j’avais aperçu le lièvre s’enfuir et rejoindre la forêt. La chambre était comme embrasée par les reflets d’un feu gigantesque allumé au loin. Les flammes projetaient contre les murs et jusque sur la couette de mon lit et celui de ma sœur des formes inquiétantes, des ombres brouillées, qui s’enchevêtraient comme des êtres diaboliques s’adonnant à une danse lascive. J’étais envoûté, mais soudain j’ai crié, réveillant Katya. Babouchka, notre grand-mère, est entrée, nous a calmés et intimé de nous habiller rapidement, Nous n’avons pas discuté, sa voix était impérative, elle ne parlait jamais de cette manière. Elle a préparé une valise, a emballé de la nourriture dans un sac, où elle a ajouté une bouteille d’eau et nous a dit d’emmener quelques jouets. Elle était comme détachée d’elle-même, méthodique, concentrée, le visage fermé. Ma sœur pleurait, ne comprenant pas pourquoi nous devions nous habiller en pleine nuit. Babouchka n’a fourni aucune explication. Elle m’a encore rappelé de ne pas oublier mon saxophone. Au passage, elle a tapé du poing à la porte d’Orest qui est venu ouvrir. Il dormait à moitié et suçait son pouce. Comme son père travaillait aussi de nuit, elle l’a aidé à s’habiller et l’a pris par La main. Mon ami affichait une moue contrariée mais n’a pas pipé mot. N’ayant lui-même plus de grand-mère, il aimait beaucoup Bab. Nous sommes descendus dans la rue, plusieurs voisins se hélaient par les fenêtres, cherchaient à savoir œ qui s’était passé, nul n’était effrayé. Personne ne pouvait imaginer la gravité de la situation. Pour moi, c’était simplement un grand incendie: — C’est la forêt qui brûle?
— Non, Zhenia, un réacteur a explosé, un seul j’espère. — Bab, suppliai-je, tu sais que demain je veux participer au marathon scolaire autour de la Centrale? Elle m’observa d’un œil à la fois furibond et empreint de tendresse :
— Zeniouchka, mon amour, fit-elle, une main distraite dans mes cheveux, un marathon, manquerait plus que ça.
— Et papa? Et maman?
— Ils sont au travail, nous partons à Kiev.
— Sans eux?
— Sans eux. »

Extraits
Il partit dans une diatribe pseudo-scientifique censée nous éclairer. J’en retins que le taux d’irradiation était très élevé et que nous avions intérêt à nous carapater vite fait, Ce que nous fîmes. Mais l’attrait de l’illicite et la curiosité qui nous habitaient étaient plus puissants que la peur. La zone d’exclusion devint notre terrain de chasse à l’image, aux émotions, aux découvertes, et bientôt notre théâtre de la cruauté, notre immense salle de concert, notre galerie d’art à ciel ouvert. Bab comprenait mais s’inquiétait pour notre santé. p. 49

Le bouche à oreille lui fournissait beaucoup de clients, parmi lesquels les soldats, les pires escrocs d’Ukraine et de Biélorussie, des adolescents de Kiev en rupture de ban, des drogués du sexe, de l’alcool, de la dope. Dans une région abandonnée qui n’avait plus ni lois ni maîtres, il faisait régner son ordre à lui. Les mauvais payeurs étaient une première fois, en guise d’avertissement, jetés à la rue. S’ils revenaient sans fric ou maltraitaient les filles, le boss sortait son flingue et tirait à vue. Le malheureux qui avait crevé à nos pieds en avait fait la définitive expérience. Il avait rudoyé Darya la barrique et l’avait payé de sa misérable existence, le sexe encore dégoulinant et la blessure ruisselant à deux pas du bordel. P. 111

À propos de l’auteur
RICHARD_Bernadette_DRBernadette Richard © Photo DR

Écrivaine, journaliste et astrologue, Bernadette Richard est née en 1951 à La Chaux-de-Fonds un 1er mai, 5 professions dont 37 ans de presse à ce jour, 1 mariage, 1 enfant, 1 divorce, 1 petite-fille, 58 déménagements dans 7 pays sur 3 continents, 28 romans et nouvelles, 3 livres pour enfants, 3 pièces de théâtre, 253 textes littéraires ou essais sur les arts plastiques parus dans des médias et anthologies, 28 discours pour des vernissages d’expositions. N’utilise que l’un de ses 12 stylo-plumes pour écrire. Travaille sur 1 PC (hélas). S’est trouvée à 5 reprises sur des lieux de prises de pouvoir politique ou attentats meurtriers, dont le 11 septembre. Vit ici ou là avec des 4 pattes envahissantes. (Source: torticolis-et-freres.ch)

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Le Bazar du zèbre à pois

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En deux mots:
Basile, de retour dans sa ville natale, ouvre une boutique originale, Le Bazar du zèbre à pois, dont le but est d’inventer des objets et concepts pour rendre les gens plus heureux. Une initiative qui va plaire au jeune Arthur, à sa mère Giulia, mais qui dérange aussi en «haut-lieu». La guerre est déclarée…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un drôle de zèbre dans une drôle de ville

Raphaëlle Giordano réussit à nouveau son coup. Après Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, elle récidive avec ce roman tout aussi entraînant, avec une touche de poésie supplémentaire!

Arthur vit à Mont-Venus, une ville moyenne, avec Giulia sa mère. Quand il a eu quatorze ans, son père a filé avec une autre, «emportant tout, raison et sentiments». L’adolescent s’est alors lancé avec un copain dans le street art tandis que sa mère fait bouillir la marmite en élaborant des produits d’hygiène corporelle.
Mais un jour une curieuse boutique va attirer l’attention de l’adolescent, Le bazar du zèbre à pois. Basile, son concepteur, a choisi de revenir à Mont-Venus où il a grandi pour y proposer ses objets sans véritable utilité, si ce n’est de provoquer un sourire ou de faire réfléchir. Des inventions «à mi-chemin entre l’artistique et le philosophique», comme il l’explique à Audrey, la journaliste de La dépêche du Mont, intriguée par sa boutique. Mais Basile n’aura finalement pas droit à la double-page prévue car Louise Morteuil, la rédactrice en chef, est partie en guerre contre cette boutique trop originale pour être honnête. Elle a déjà assez à faire en essayant de mettre la main sur le graffeur qui s’attaque aux affiches électorales pour ne pas offrir à cet olibrius une publicité à bon compte. La stagiaire n’a qu’à trouver un autre sujet. Encore traumatisée par son enfance au milieu d’artistes sans le sou, la fondatrice de l’association Civilissime veut toutefois en avoir le cœur net et décide d’aller juger sur pièces. Ses craintes vont vite s’avérer fondées, car en entrant dans la boutique, elle tombe nez à nez avec Arthur, qu’elle a surpris en train de dégrader un édifice public avec ses bombes de peinture.
«Pour Louise Morteuil, ce jeune garçon est la résultante typique d’une éducation démissionnaire, et ce Basile l’incarnation même de l’adulte permissif qui, croyant aider la jeunesse, la pousse dans ses travers. En encourageant ces activités décadentes, comme le graffiti, trompeusement ludiques et irrésistibles comme un paquet de bonbons, il renforce une vision faussée de la vie et de ses réalités, à savoir les efforts et le travail indispensables pour mériter et s’en sortir.»
Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Basile a déjà semé son virus du changement un peu partout. «Un audaciel n’a jamais dit son dernier mot. Après la Tagbox imaginée pour Arthur, il s’est intéressé à Giulia pour l’inciter à créer de nouvelles fragrances, loin du carcan imposé par son entreprise, à l’image de sa nouvelle invention, les Brain-bornes, qui doivent permettre de développer «les capacités du cerveau droit, souvent sous-développées»: intuition, émotions, créativité, audace et perception. Sa mission: débloquer l’imaginaire de ses clients.
Louise, quant à elle, fourbit ses armes. Elle va user de tous ses pouvoirs pour mettre des bâtons dans les roues du Bazap.
Contrarié, mais loin d’être abattu, Basile continue de créer et de pousser à la création. Il entraine Giulia dans un projet de détonateur sensoriel, un objet capable de diffuser des parfums en lien avec des souvenirs et des émotions particulières. Une idée qui va aussi les rapprocher au grand dam d’Audrey.
Raphaëlle Giordano continue de creuser le filon initié avec Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une et de mêler fort agréablement les conseils de développement personnel à une fiction fort agréable à lire. À l’image de ce slogan affiché comme un mantra Follow your dreams (suivez vos rêves), elle a cette capacité à développer chez ses personnages – et par ricochet chez ses lecteurs – l’envie de changer, de bouger, de créer. On la suit avec bonheur !

Le bazar du zèbre à pois
Raphaëlle Giordano
Éditions Plon
Roman
288 p., 18,90 €
EAN 9782259277617
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans une petite ville qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Auteur star, Raphaëlle Giordano revient chez Plon avec un roman réjouissant. Après le best-seller Cupidon a des ailes en carton, l’auteur du phénomène Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une surprend et séduit une nouvelle fois. Au meilleur d’elle-même.
« Je m’appelle Basile. J’ai commencé ma vie en montrant ma lune. Est-ce pour cela que j’ai toujours eu l’impression de venir d’une autre planète ? Je n’ai pourtant pas compris tout de suite de quel bois j’étais fait. Peut-être plus un bois de Geppetto que de meuble Ikea.»
Basile, inventeur, agitateur de neurones au génie décalé, nous embarque dans un univers poético-artistique qui chatouille l’esprit et le sort des chemins étriqués du conformisme. De retour à Mont-Venus, il décide d’ouvrir un commerce du troisième type : une boutique d’objets provocateurs. D’émotions, de sensations, de réflexion. Une boutique « comportementaliste », des créations qui titillent l’imagination, la créativité, et poussent l’esprit à s’éveiller à un mode de pensée plus audacieux ! Le nom de ce lieu pas comme les autres ? Le Bazar du zèbre à pois.
Giulia, talentueux « nez », n’en est pas moins désabusée de cantonner son talent à la conception de produits d’hygiène. Elle rêve de sortir le parfum de ses ornières de simple « sent-bon » et de retrouver un supplément d’âme à son métier.
Arthur, son fils, ado rebelle, fâché avec le système, a, lui, pour seul exutoire, ses créations à ciel ouvert. Il a le street art pour faire entendre sa voix, en se demandant bien quelle pourra être sa voie dans ce monde qui n’a pas l’air de vouloir lui faire une place.
Trois atypiques, trois électrons libres dans l’âme. Quand leurs trajectoires vont se croiser, l’ordre des choses en sera à jamais bousculé. C’est à ça que l’on reconnaît les « rencontres-silex ». Elles font des étincelles… Le champ des possibles s’ouvre et les horizons s’élargissent.
Comme dans un système de co-création, ils vont « s’émulsionner les uns les autres » pour s’inventer un chemin, plus libre, plus ouvert, plus heureux….
Louise Morteuil, elle, est rédactrice en chef du Journal de la Ville et directrice de l’association Civilissime. Elle se fait une haute idée du rôle qu’elle doit jouer pour porter les valeurs auxquelles elle croit : Cadre, Culture, Civisme… Choc des univers. Forte de ses convictions en faveur du bien commun, elle se fait un devoir de mettre des bâtons dans les roues du Bazar du zèbre à pois…
Une galerie de personnages passionnés, sensibles et truculents, des embûches et surprises, des objets aussi magiques que poétiques, de l’adversité et de l’amour, l’art de se détacher des entraves par l’audace, de se libérer de la peur en osant… Le nouveau roman de Raphaëlle Giordano donne l’envie de mettre plus de vie dans sa vie et de s’approprier la philosophie phare et novatrice du zèbre : « l’audacité ».

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
BFM (Culture & Vous – Candice Mahout)
Blog Little pretty books 

Les premières pages du livre
« Scène d’exposition
Toute vie commence par un premier acte, et surtout par un lever de rideau. Qui sait si ces instants n’impriment pas un pli au reste de son existence ?
All the world’s a stage,
And all the men and women merely players
Shakespeare.
(Le monde entier est une scène de théâtre,
et tous les hommes et femmes y jouent, purement et simplement, les acteurs.)
Voilà pourquoi la manière de faire son entrée a toute son importance.

Un homme. Une femme. Ensemble, ils attendent dans une salle de consultation plongée dans la pénombre pour ménager la pudeur. Obstétrique oblige. Assis côte à côte, ils se jettent des regards furtifs et esquissent des sourires maquillés d’une confiance qu’ils sont loin de ressentir.
Le médecin en blouse blanche entre et invite sa jeune patiente à s’installer, en quelques directives bienveillantes. Elle s’exécute et ravale discrètement son besoin d’empathie, proportionnel à son insondable désir d’être rassurée. Elle s’allonge sur le papier blanc qui, immanquablement, se déchire. Sans raison, elle s’agace de cette feuille censée protéger le lit d’examen qui ne tient pas en place.
Le docteur lui demande de relever son haut au-dessus de la poitrine et regarde sans l’ombre d’un froncement de sourcils l’énorme bosse à découvert. Enfin, bosse. Ballon. Montgolfière. Exoplanète. Elle ne s’y fait toujours pas. Elle écarquille les yeux devant cette chose qui avant était son ventre et qui, maintenant, est devenue étrangère à son corps. Une protubérance qu’on regarderait comme une étrangeté dans un cabinet de curiosités.
Elle regarde la ligne brunâtre qui relie dorénavant son nombril à son pubis. Le premier dessin de son enfant pour elle. Elle aurait préféré que son fils trouve un autre mur que son corps pour taguer son amour. Elle ne lui en veut pas. Elle sent juste poindre de nouveau une crainte familière. Retrouvera-t-elle jamais ce joli petit ventre plat qui, hier encore, savait faire des ravages ? Elle n’a pas envie d’être déjà rangée dans une autre catégorie : sera-t-elle dorénavant mère avant d’être femme ? Elle ferme les yeux pour ne pas y penser. Pas maintenant. Pas encore.
Son homme s’enquiert : Ça va ? Oui, ça va. Le docteur, lui, à son rôle, se penche pour appliquer le gel froid sur son abdomen. Frissons. Tout bon porteur de stéthoscope aurait parlé d’horripilation ou de réflexe pilomoteur. Les autres – vous-et-moi – de chair de poule…
La sonde commence son travail d’exploration. Le silence s’installe. Il y a des moments où les mots n’ont pas leur place. Le regard de la femme aussi sonde et tente de décrypter la moindre parcelle d’information sur les traits lisses et concentrés de l’obstétricien. Soudain, le visage de l’homme se trouble. Là, n’est-ce pas la ride du lion qui se crispe entre ses deux yeux ? Elle retient son souffle et plante ses ongles dans la paume de son mari. L’inquiétude laisse quatre petites marques rouge sang dans sa chair. Il ne bronche pas, lui-même galvanisé par les images surréalistes du petit être qui apparaît sur l’écran.
Les secondes paraissent interminables. Puis le verdict tombe. Première délivrance quelques mois avant l’heure.
Tout va bien. Trois petits mots lâchés nonchalamment, avec un léger sourire flottant de praticien satisfait. Le cœur des heureux parents explose de joie. Mais pas trop bruyamment quand même, pour ne pas troubler l’ambiance chargée d’une médicale déférence.
Vous voulez connaître le sexe ? Oui. Ils veulent. C’est plus rassurant pour préparer la venue de l’enfant. La couleur du papier peint, les layettes premier âge…
La sonde s’agite de nouveau sur l’abdomen. Le médecin cherche. Tente. Tique. Désolé. On ne voit rien. Je ne pourrai pas vous le dire aujourd’hui…
L’œil humide de déception, la mère jette un ultime regard sur l’écran où s’affiche encore le postérieur narquois de son bébé.

Scène 1
Je m’appelle Basile. J’ai commencé ma vie en montrant ma lune.
Est-ce pour cela que j’ai toujours eu l’impression de venir d’une autre planète ?
Après quarante-deux ans d’existence, je crois savoir mieux, aujourd’hui, de quel bois je suis fait. Certainement plus un bois de Geppetto que de meuble Ikea.
À cinq ans, j’aimais m’entraîner à lire tout seul.
À six ans, après une course-poursuite effrénée dans la cour de récréation avec mes camarades de classe, je m’arrêtai, essoufflé, en portant deux doigts à ma jugulaire pour prendre mon pouls et m’exclamai :
— Oh ! Mon cœur bat trop vite !
La fille dont j’avais la faiblesse d’être amoureux – j’étais également atteint d’une forme de précocité sentimentale – se retourna vers moi en s’esclaffant d’un air moqueur :
— Mais non, espèce d’idiot ! Il n’est pas là, le cœur, il est là ! dit-elle en frappant sa poitrine au bon endroit.
Le fou rire général fit son œuvre de petit poignard, et l’incident me valut une réputation de crétin fini qui me poursuivit tout le reste de l’année scolaire.
Il faut dire, j’étais de ces enfants gauches qui n’attirent guère la clémence de leurs congénères.
Droitier du cerveau et gauche du corps. Si maladroit dans mes relations avec les gamins de mon âge. Je ne savais jamais quoi leur dire, comment leur parler, comment me faire accepter.
Pour encourager ma vie sociale, mes parents me poussaient à accepter un maximum d’invitations aux goûters d’anniversaire et toute occasion de me trouver avec ce que les adultes appelaient « mes semblables ». Imaginaient-ils un instant qu’il ne pouvait pas y avoir plus dissemblables que ces semblables ? Que je n’arrivais pas à me sentir bien parmi ces enfants dont je ne partageais aucun des jeux ni aucune des préoccupations ?
Parfois, je m’obligeais à entrer dans une bataille à l’épée avec la horde des « copains ». Un jour, l’un d’eux manqua de m’éborgner. Cela fit bien rire les autres sans que j’arrive à comprendre pourquoi. Tenant d’une main mon œil blessé, je me souviens d’avoir souri pour donner le change et laissé penser que je m’« amusais ». Jean qui rit et Jean qui pleure. Parfois encore, je me réfugiais dans la cuisine pour tenter d’avoir une conversation avec les parents. Je savourais ces interactions qui me mettaient d’égal à égal avec des cerveaux adultes. Eux me regardaient d’un œil étonné, curieux. Ils se prêtaient au jeu de la discussion quelques instants, puis finissaient par faire tomber la sentence de mon bannissement :
Tu ne veux pas aller jouer, mon grand ?
Dieu, que cette phrase a pu m’énerver. Dire à un enfant mon grand, c’est lui rappeler combien il est petit ! Un cauchemar.
Par la force des choses, j’ai appris à me suradapter en répondant par la réaction qui semblait la plus socialement acceptable. Expressions sur commande. Afin de mieux saisir les humeurs de mes camarades et d’anticiper les risques inhérents à la fréquentation de cette cruelle tranche d’âge, j’actionnais en permanence mes capteurs d’hypersensible. Ce qui créa chez moi un état de vigilance presque constant. Exténuant.

Je ne saurais dire tout ce que j’ai tenté pour grandir plus vite. Je crois que je suis l’enfant qui a mangé le plus de soupe au monde. Qui s’est tenu le plus droit sur sa chaise. Pendant que mes frères et sœurs jouaient comme chiens et chats à des jeux de leur âge, je me planquais dans un coin pour lire le dictionnaire et tout apprendre du parler adulte.
Parallèlement à ce programme d’accélérateur de croissance, je tentais aussi de satisfaire ma curiosité insatiable pour tout ce qui touchait à l’électronique et à la mécanique.
Il m’arrivait de partir en excursion dans une décharge voisine pour piquer des appareils divers et variés et, revenu chez moi, je les démontais pour voir comment ils étaient faits. Je lisais la consternation dans les yeux de mes frères et sœurs. Ma mère, elle, me grondait. Tu veux attraper le tétanos ? Je t’interdis de retourner là-bas ! Et si tu te coupes ? Et si tu tombes ? Et si tu te fais mordre par un rat ? Et si tu te fais compacter comme une carrosserie de voiture ?
L’imagination des mères est incroyablement prolifique. Mais je l’aimais plus que tout malgré ces quelques effets de zèle surprotecteur. Elle seule entrevoyait quelque chose de prometteur dans mes gribouillis bizarres de rêveur. Très tôt, je couvris mes carnets de croquis d’inventions improbables, de réflexions métaphysiques, de poésies…
Quand je lisais dans la cour de récré des livres de grands maîtres de la science-fiction, comme Les Robots d’Isaac Asimov ou Dune de Frank Herbert, je surprenais des propos moqueurs de certains camarades de classe dénués-de-classe, dont le jeu était de trouver les bons mots qui font mal. Les malveillants veillaient toujours à parler suffisamment haut et fort pour être entendus de leur victime. Laisse-le, il est bizarre.
Je percevais le mépris. Mais aussi une forme de peur qui suscitait mon étonnement. En quoi pouvais-je bien les effrayer, moi qui n’aurais pas fait de mal à une mouche ?
Je cherchai la définition de « bizarre » dans le dictionnaire. D’un caractère difficile à comprendre, fantasque. Je n’étais donc pas, aux yeux des autres, tout à fait « normal ». Je me suis beaucoup interrogé. Qu’est-ce que ça pouvait bien être, la normalité ? Sûrement un truc qui rassure. Si seulement je comprenais mieux en quoi ça consiste, avais-je souvent songé.
Il m’était même venu à l’idée, en dernière année d’école élémentaire, de me créer un observatoire de la normalité. Je pris la chose très sérieusement, tenant un carnet où je notais les stratagèmes envisageables : partager quelques bonbons avec les copains à la sortie des cours. Moins lever la main, et ne surtout pas donner trop de bonnes réponses à l’oral. Oser une petite insolence avec la maîtresse. Aimer le foot et les jeans à trous. Avoir une amoureuse (mot Avoir raturé. Remplacé par S’inventer). Recracher bruyamment ses épinards à la cantine en ayant l’air de trouver ça le plus dégueu possible. Acheter du faux sang pour Halloween. Graver ses initiales aux ciseaux sur sa table sans se faire attraper…
Malgré mes nobles tentatives, je restais celui avec qui il n’était « pas cool » de traîner.
Les choses ne se sont pas arrangées quand je suis entré au collège. D’objet de curiosité, je suis passé à bouc émissaire. Et là, j’ai compris qu’il me fallait réagir.
Je devais trouver un moyen de me faire accepter. Ne serait-ce que pour faire cesser les micro-harcèlements qui devenaient franchement pénibles, et parfois les castagnes des petites brutes du bahut, qui me valaient des collections de bleus au corps comme à l’amour-propre. L’amour-propre, qui guérit moins vite que le corps…
J’avais la chance d’avoir un père bricoleur. Il avait une passion pour les vieilles motos. Il en achetait, les retapait entièrement et les revendait ensuite. J’avais donc à portée de main tout un attirail d’outils qui me fascinaient. J’aimais passer un maximum de mon temps libre dans ce lieu paisible et inspirant. Seul. Tranquille dans mon univers, en tête à tête avec mes rêveries. Enfin chez moi. C’est là que j’ai créé mes premières bestioles articulées. Des araignées mécaniques. J’installai un accéléromètre couplé à un capteur de présence. Ainsi, dès qu’une main s’approchait à une certaine vitesse pour attraper l’araignée, elle détalait. Je peaufinai mon prototype en rajoutant une led rouge qui s’allumait pendant l’action. C’était du meilleur effet !
J’appelai mes spécimens des SpiderTrick. Elles connurent un franc succès dans la cour de récré. Grâce au bouche-à-oreille, j’eus même des commandes passées sous le manteau par des petits caïds des lycées du quartier, avides de bonnes affaires. Ils m’achetaient les SpiderTrick une bouchée de pain pour les revendre trois fois plus cher. Je me trouvai enrôlé malgré moi dans le trafic. Le proviseur finit par avoir vent de ce marché noir d’ados pas blanc-bleu. Cela fit toute une histoire. Convocation des élèves. Des parents. Passage de savon mémorable. Finalement, exclusion temporaire.
Je réalisai un gros effort de composition pour ne pas exploser de joie à l’annonce de ce renvoi qui sonnait le glas de mon impopularité, j’en étais persuadé. C’est en effet auréolé d’une certaine gloire que je fis mon retour au collège quinze jours plus tard, désormais en « rebelle » respecté.
Autant dire qu’avec cette mésaventure j’étais, à douze ans à peine, définitivement piqué par le virus de l’invention.

Scène 2
Arthur, un genou à terre, absorbé par sa tâche, prête à peine attention aux paroles de son camarade.
— Allez, viens, dit l’autre. On se taille !
— Ça va, tranquille, mon frère ! Continue à surveiller pendant que je termine…
Médine se dandine en faisant le pied de grue. Arthur voit bien que son pote le maudit intérieurement. Il n’a peut-être pas tort de s’inquiéter. S’ils sont pris, ils sont morts. Leur ardoise à conneries n’étant déjà plus très blanche, ils ne peuvent se permettre d’en rajouter une couche. Mais Arthur a cette manie d’être confiant et d’avoir un sang-froid à toute épreuve.
— Dépêche-toi ! s’agace encore Médine, de plus en plus nerveux.
Arthur est agenouillé et agite sa bombe pour continuer son tag. Ça fait deux semaines qu’il travaille sur le projet. Il a repéré la bonne bouche d’égout à grille. Il a passé beaucoup de temps à préparer son pochoir. Planqué dans sa chambre, alors que sa mère le croyait endormi, il se relevait pour travailler le dessin, minutieusement, avant d’en venir aux découpes sur la plaque de polypropylène à l’aide d’un X-ACTO, cette lame fine particulièrement acérée qui lui permet d’évider certaines parties du pochoir avec une grande précision.
— Attends ! Faut que je fasse les finitions.
Arthur voit bien que son pote est à bout. Il a l’air furieux.
Malgré tout, il est trop tard pour reculer : il faut finir. Tant pis pour les humeurs de son comparse. Arthur troque sa bombe noir mat pour un bleu lighting. Il retire la fat cap, embout trop large, et opte pour une skinny cap, plus adaptée aux détails. Et ressent un vrai bonheur à illuminer son graffiti d’effets de halo. Le moment si excitant de la révélation est arrivé. D’un geste rapide, il enlève le pochoir.
— Alors ? lâche-t-il avec une certaine fierté.
Médine est ébahi. Sous ses yeux, la bouche d’égout s’est transformée en squelette, avec la grille pour cage thoracique surmontée d’un message qu’Arthur est fier d’avoir trouvé : « Dégoût et des couleurs ». Il est content d’avoir pu exprimer à travers cette création un peu de sa révolte contre le système qui l’opprime à force de vouloir le faire entrer dans un moule trop petit pour lui ! Estampillé cancre, marqué au fer rouge de l’échec scolaire, il a parfois l’impression d’être déjà bon à jeter aux égouts… Si seulement il trouvait sa place !
En rangeant le matériel, un pan de son manteau traîne malencontreusement sur le tag pas encore sec.
— P… ça a bavé ! s’énerve Arthur.
Médine le tire par la manche, franchement inquiet, à présent. Un adulte se pointe. Pire. Un agent. Arthur attrape son matériel au vol, et les deux amis détalent à toutes jambes, entendant dans leur dos les interjections braillardes de leur poursuiveur. Arthur jette un regard à son ami qui semble avoir du mal à suivre le rythme et maudit un instant les quelques kilos en trop qui le ralentissent.
— Je sais où aller, suis-moi !
S’ils ne courent pas plus vite, ils vont se faire attraper ! Ils arrivent devant le grand hôtel de la ville.

Arthur entraîne Médine dans l’arrière-cour, l’entrée des fournisseurs. Là, attendent des chariots remplis de draps blancs prêts à être envoyés au pressing. Il saute dedans, suivi par Médine, et tous deux s’ensevelissent sous le linge.
L’agent municipal arrive peu après, à bout de souffle.
— Vous n’avez pas vu deux ados passer par là ?
La femme de chambre hausse les épaules. L’agent soupire et rebrousse chemin.
C’est ce qui s’appelle se mettre dans de sales draps, se marre Arthur, content de sa prouesse du jour.
Soudain, il sent le chariot bouger.
— Hey !
La femme de chambre pousse un cri de frayeur quand elle voit deux énergumènes hirsutes sortir de là. Elle les chasse sans ménagement. Ils attendent d’avoir dépassé le coin de la rue pour se bidonner.
Ils se dirigent vers la boulangerie. Toutes ces émotions, ça creuse. Ils en ressortent chacun avec un pain au chocolat et un Coca, et déambulent dans le quartier en savourant ce plein de sucre au bon goût d’après-exploit.
Le téléphone d’Arthur sonne.
— Attends, c’est ma daronne. (Changement de ton.) Allô, maman ? T’inquiète, j’rentre, là. Mais non, je traîne pas, je suis avec Médine, on mange juste un truc. Mais oui, je vais les faire, mes devoirs ! Je gère, je te dis ! Je peux pas te parler plus, je suis dans la rue, là. J’arrive…
Quand il raccroche, Arthur a le visage fermé. Médine se marre. Arthur le fusille du regard. Ils se séparent à l’habituel croisement après avoir échangé un check.

Arthur fourre les mains dans ses poches et rabat la capuche de son sweat-shirt. Il trace le long de la rue marchande. Il ne veut pas contrarier davantage sa mère. L’ambiance est suffisamment tendue à la maison. Il remarque néanmoins un nouveau magasin qui fait l’angle. Depuis des semaines, l’emplacement était caché par les travaux. Il se demande qui a bien pu s’installer. Un opticien ? Une boutique de téléphonie ? Un coiffeur ? songe-t-il, désabusé d’avance. Rien de tout cela. Quand il approche, la devanture l’intrigue au plus haut point. Il lit en grosses lettres calligraphiées, blanches sur fond noir :
Le Bazar du zèbre à pois.

Scène 3
Basile, ta présentation laisse encore à désirer… me dis-je avec mon perfectionnisme habituel. J’apporte les dernières finitions à la boutique depuis des heures. Il faut dire, j’ai le temps. Difficile d’attirer le chaland en nombre dès le premier jour. Rien d’anormal. Pour l’heure, les gens repèrent. Ils passent, s’arrêtent quelques secondes devant la vitrine, s’interrogent.
Revenir à Mont-Venus, six mois auparavant, avait été pour moi un authentique retour aux sources. Mont-Venus… Le nom me fait sourire aujourd’hui encore. Je revois ma mère, quand elle dictait notre adresse, préciser avec un sérieux désarmant : « Venus, sans accent, s’il vous plaît, du verbe “venir”. » Oui, l’enfant du pays est de retour. Un aller simple. Je reviens ici dépouillé de mon passé, en homme assassiné qui marche encore debout. Un homme qui avait tout dans les mains et qui a trouvé le moyen de perdre son essentiel. Et c’est bien ce que je suis venu chercher ici : un essentiel. Repartir de zéro et, dans un élan fondateur, me réinventer dans un projet qui a du sens. Renaître de mes cendres. Fini la course folle et égotique après l’argent et la renommée. Je n’aspire plus qu’à une forme de calme, de paix et de joies simples. Je n’ouvre pas une boutique. Je m’offre un nouvel art de vivre. Plus épuré. Plus authentique. Les objets que j’invente titillent l’imagination, la créativité, et poussent l’esprit à s’éveiller à un mode de pensée plus audacieux. Ils ne sont d’aucune utilité pratique… C’est ce qui m’amuse. Sur la porte, j’ai peint en jolies lettres cursives la mention : Boutique d’objets provocateurs.
J’en ai conscience, lancer une telle affaire à Mont-Venus est une grosse prise de risque. Dieu sait pourtant que je l’aime, cette jolie commune de France, avec ses cinquante mille habitants, fiers de garder un pied dans un glorieux passé de coutumes… Mais, il faut bien le reconnaître, la ville n’est pas vraiment réputée pour être une plateforme de l’avant-garde. Et le bazar pourrait bien détonner sur la grande rue marchande où se concentrent les commerces traditionnels.

Bien sûr que ma formule de concept store commencera par dérouter. Mais j’ai confiance. Et j’adore l’idée de contribuer à démontrer que l’esprit d’invention n’est pas l’apanage des grandes métropoles.
Qu’importe si, au départ, les gens d’ici sont interloqués. L’objectif est de les surprendre, de les amener à céder à leur curiosité en franchissant le seuil pour découvrir mon univers.
Dehors, j’ai recyclé une vieille enseigne en fer forgé, afin d’y placer mon logo de zèbre à pois, visible de loin. Un logo rond avec, à l’intérieur, une évocation très stylisée de zèbre avec des points en guise de rayures. J’avais cherché une image pouvant exprimer graphiquement l’idée d’atypisme. Le zèbre m’est apparu comme l’un des animaux les plus graphiques avec ses incroyables rayures. Mais, les rayures, c’était encore trop attendu. Alors qu’un zèbre à pois, tel un mouton à cinq pattes, me semblait plus singulier. De même, tout le décor de la boutique a été pensé dans un esprit contemporain, que je conçois comme le choc d’un joyeux mélange des genres. D’où un parti pris très design à l’extérieur, et décalé-vintage à l’intérieur, façon loft-atelier d’artiste. Oser le contraste me paraissait indispensable ! D’abord, la façade en bois noir, modernité d’une esthétique sobre et élégante que j’affectionne : lignes épurées, lettres de l’enseigne peintes en élégantes minuscules blanches aux pleins et déliés indémodables – la police Elzévir est à la typographie ce que la petite robe noire est à la mode. La grande vitrine met en scène, au premier plan, les créations phares, et permet d’apercevoir, au second plan, l’intérieur : différents espaces, comme des écrins pour présenter chaque ligne d’objets en série limitée, afin d’en souligner la poésie, le mystère ou la provocation. Là, un pan de mur en brique, là, un mur blanc et un autre noir, et en haut de la mezzanine, mon bureau-atelier auquel on accède par un escalier d’acier en colimaçon. Tout l’avant de la boutique est baigné de lumière grâce à sa verrière et à son incroyable hauteur sous plafond.
Le visiteur circule entre les étals comme dans une exposition, et s’arrête, au gré de ses envies, devant les inventions qui l’interpellent. Pour autant, pas de vraie parenté avec une galerie d’art. Le Bazar du zèbre à pois se veut un lieu qui « donne à vivre » autant qu’à voir. On y vient, on s’y étonne, on s’y amuse, on s’y assoit, on y grignote, on y sirote, on y papote…
Tel un temple de la curiosité qui n’imposerait pas le chuchotement.
Je suis même allé jusqu’à improviser un mini-coin salon de thé, cosy et accueillant avec son mobilier rétro, et annoncé par une pancarte en métal peint qui détourne le « Home sweet home » en « Shop sweet shop ».

Tandis que le soir tombe en ce début d’automne, je m’approche de la vitrine pour contempler le logo en fer forgé de mon zèbre qui se balance légèrement au gré du vent. Fierté.
Soudain, le carillon de l’entrée retentit. Un grand garçon entre. Quel âge peut-il avoir ? Quinze, seize ans ?
— Bonsoir ! Bienvenue !
Son regard arrête ma cordialité dans son élan. Je m’efface pour lui laisser de l’espace et tout le loisir de fureter à sa guise. Tout en faisant ensuite mine de ranger afin de l’observer du coin de l’œil.
Je note le manteau maculé de peinture noire. Des taches qu’il a aussi sur les doigts. Avec sa capuche rouge remontée sur la tête, il se donne des airs frondeurs comme pour clamer une rébellion sans doute moins bien assumée qu’il n’y paraît. Je détaille furtivement son visage rond aux traits harmonieux en dépit d’une légère déviation de la cloison nasale, ses yeux noirs brillants avec un je-ne-sais-quoi de fuyant, ses cheveux d’un brun foncé à la coupe soignée qui tranche avec le négligé de sa tenue. La mode dicte ses effets de style comme des figures imposées aux jeunes garçons de sa génération : le plus souvent, un dégradé, avec les cheveux très courts sur les côtés et plus longs sur le dessus, sans oublier une raie de séparation marquée par un trait tracé à la tondeuse.
Je souris à ce conformisme capillaire, qui me rappelle mes propres paradoxes : comment appartenir au groupe tout en trouvant sa singularité ?
L’ado s’avance vers le premier étal où trônent les bestioles de mon enfance. Les SpiderTrick nouvelle génération. Il ne comprend pas comment ça marche. Ça l’énerve. Je laisse faire. Si je lui montre, son plaisir de la découverte sera gâché. Il fait l’effort de lire le petit carton de présentation qui livre les secrets de mon insecte à pattes mécaniques. Il comprend le système du détecteur de présence et de l’accélérateur de vitesse qui déclenche le mouvement à l’approche de la main qui veut se saisir de l’insecte. Il sourit discrètement et recommence deux, trois fois.
J’ai l’impression d’avoir passé le premier tour face à un jury exigeant.
Redevenu méfiant, il poursuit son exploration du côté des objets de prêt-à-penser. Le voilà devant mes « boîtes de conserve pour ouvrir l’esprit ».
La première porte le message : « Les rêves ne poussent pas dans les boîtes à sardines ».
À l’intérieur, quatre petites sardines alignées, en bois peint. Chacune porte une inscription avec deux antonymes, censés faire réfléchir à la conception de la vie qu’on veut avoir. « Généreux ou étriqué ? » ; « Constructif ou critique ? » ; « Audacieux ou frileux ? » ; « Volontaire ou passif ? »
L’ado se gratte la nuque. Je jurerais que ça cogite, là-dedans.
Je me réjouis intérieurement. Il s’empare d’une autre boîte, et je vois ses lèvres en lire l’intitulé : « Conserve politisée ». Il l’ouvre et sursaute tandis qu’un message jaillit façon diable dans la boîte « Non aux idées conservatrices ! » Il se tourne vers moi et lâche, goguenard :
— Elles servent à rien, ces boîtes !
Je m’amuse de sa réaction :
— D’un point de vue pratique, non, en effet. Après, est-ce que tu estimes que ce n’est rien, un objet qui te fait réfléchir, ou même un objet qui te fait juste sourire ?
Ses yeux se plissent comme pour me scanner. Sur le point de surenchérir, il ravale sa réplique et fait mine de porter son attention sur la boîte de conserve de Heinz Baked Beans vintage revisitée avec le slogan d’Obama « Yes, we can! ».
Son visage s’éclaire sitôt qu’il pige.
— Bien trouvé, pour celle-là !
Je lui souris.
— Tu veux que je t’explique mieux le concept de la boutique ? tenté-je.
— Non. Merci. Je regarde simplement.
Il passe rapidement devant la lampe-palindrome – le mot RÊVER qu’on peut lire dans les deux sens avec l’inscription sur le socle « rêver donne du sens », et s’arrête devant l’horloge sabliers.
— Et ça ?
— C’est l’horloge fil-du-temps. Tu vois, il y a douze sabliers agencés sur deux rangées. Dans chacun d’eux, le sable s’écoule en une heure. Tu peux ainsi avoir en un clin d’œil une idée de l’heure qu’il est… Mais c’est surtout un bel objet qui permet de garder à l’esprit la valeur du temps qui passe.
— Pas mal…
L’horloge lui plaît.
— Ça vaut combien ?
— Quatre-vingt-neuf euros
— Ah ouais, quand même…
Il la repose.
Puis son regard se porte sur un cadre noir accroché au mur.
À l’intérieur… Rien. Il fronce les sourcils, se tourne vers moi, interrogateur.
— Euh, là, je ne comprends pas ! Il n’y a rien à voir ?
— Précisément, souris-je. Là, ce qu’il y a à voir, c’est le « rien ». Prends ça comme de l’art conceptuel. L’objet t’invite à réfléchir à l’utilité du rien. Le cadre est vide. Métaphoriquement, c’est une manière de dire au spectateur qu’il est bon de laisser place au vide dans son existence, sans chercher à la sur-remplir. Le temps du rêve, le temps de l’être… Le temps du rien ! Par exemple, s’asseoir juste pour se sentir vivant. Présent au présent. Imagine une partition de musique sans aucune pause, sans aucun silence. Ce serait une insupportable cacophonie ! Pourtant, combien de gens aujourd’hui saturent leur vie d’activités, d’agitation, de faire-à-tout-prix ? Tout va trop vite, on court après le temps, on voudrait « prendre le temps », comme on prendrait un crédit à la consommation : sans s’en donner vraiment les moyens. Or le temps s’écoute comme un silence. Il ne prend forme que si on s’autorise à le regarder être. Sinon, il vous glisse entre les doigts.
Et j’ajoute, malicieux :
— Ce n’est peut-être rien, mais ça change… tout !
Je vois qu’il tilte. Ça me fait plaisir. Il va pour parler, mais son téléphone sonne. Il le cherche fébrilement dans ses poches en lâchant quelques jurons. Visiblement, il est attendu. Il ne finira pas son tour de la boutique. Dommage, il était sur le point de découvrir mes plus belles pièces. Une autre fois, peut-être. Je le regarde partir, touché qu’un grand ado ait été sensible à l’esprit du bazar. Quant à la SpiderTrick qu’il a glissée dans sa poche, je feindrai de n’avoir rien vu.

Scène 4
Giulia vit un matin de semaine comme les autres, où l’ordinaire dicte les gestes et fixe la cadence. Elle s’apprête à quitter la maison et attrape le trousseau de clés sur la console en wengé de l’entrée. Avant de sortir, elle ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil à son reflet dans le miroir. Elle note l’apparition de deux ridules au coin de ses yeux. Et se demande si elle peut encore plaire. Elle inspecte ses pommettes hautes, sa peau diaphane, sa bouche aux volumes doux, et les longues franges de ses cils noircis de mascara, qui soulignent joliment le bleu des yeux. À la naissance de son cou, un grain de beauté, semblable à une mouche en taffetas noir, trahit son tempérament passionné derrière son côté discret. Oui, elle a encore ses atouts.
— J’y vais ! crie-t-elle à son fils.
Elle l’entend marmonner depuis sa chambre. Elle sait bien qu’il n’est pas prêt. Il va encore être en retard au lycée, songe-t-elle, irritée.
D’aussi loin qu’elle se souvienne, son fils n’a jamais été dans les clous pour respecter les règles, les consignes, le cadre. Elle songe à toutes ces années de patience pour l’aider à s’adapter au système scolaire et réussir l’impossible : faire rentrer un carré dans un rond. L’incompatibilité avec le système se voyait moins dans les petites classes. À l’époque, son garçon savait surfer comme personne sur ses facilités pour s’en sortir avec le moindre effort. Malheureusement, en grandissant, la supercherie ne passait plus. De déconfiture en déconfiture, il avait fallu se rendre à l’évidence : Arthur n’était pas scolaire. Alors le parcours éducatif s’était peu à peu transformé en chemin de croix. Et, entre elle et lui, les relations s’étaient tendues à l’extrême, jusqu’à devenir « balkaniques ». Prêtes à exploser à tout instant… Giulia reconnaissait que le départ du père d’Arthur et leur séparation n’avaient rien arrangé. Son ex-mari avait-il fui les responsabilités qu’implique l’éducation d’un enfant atypique quand il grandit comme une herbe folle ?

Perdue dans ses pensées grises, Giulia pousse un cri quand elle manque de se faire écraser par un automobiliste qui l’incendie copieusement. Elle s’excuse platement. Elle ne peut s’empêcher de mettre son manque de vigilance sur le compte du stress et de l’indicible sentiment de morosité qui monte en elle depuis le matin.
À peine un pied hors du lit, elle s’est levée fatiguée. Une sensation qui ne la quitte plus désormais. Vers la machine à café bénie, elle a successivement buté sur les sneakers en vrac d’Arthur – enlevées, cela va de soi, sans que les lacets en soient défaits –, sur le sac à dos d’Arthur – pas ouvert depuis la veille au soir –, sur les chaussettes en vrac d’Arthur – elle découvrirait probablement les esseulées dans quelque endroit incongru de la maison un jour prochain, lors du grand ménage de printemps –, enfin sur Arthur lui-même et son mètre quatre-vingts. Un grognement rauque en guise de bonjour et un rapide bisou donné à l’arrache sans interrompre le rap en roue libre dans ses oreilles. À ce degré d’écoute intensive, ce ne sont plus des écouteurs, mais des greffes auditives…
Giulia attrape le bus in extremis. Le long du trajet, elle a soudain envie d’écrire une lettre virtuelle à son fils, de faire parler son cœur, trop souvent tiraillé entre amour et agacement. Le propre de l’adolescence ? Les mots défilent dans sa tête en même temps que le paysage.

Arthur… Je t’aime, moi non plus. C’est l’air que nous jouons, toi et moi, ces derniers temps.
Bien sûr que je t’aime. Alors pourquoi ai-je si souvent envie de t’étrangler ? Peut-être est-ce pour cela que j’ai tant ri en regardant la série Les Simpson, avec la manie du père, Homer, d’étrangler son fils Bart.
Ce pétage de plombs, comme il est tentant, parfois ! Mères sous tension. Femmes au bord de la crise de nerfs. Mon fils, j’ai l’honneur de te dire que tu mets de l’Almodóvar dans ma vie.
Avec toi, l’ordinaire domestique ressemble au mythe de Sisyphe. Un éternel recommencement de suppliques pour t’éduquer aux gestes élémentaires du bien-vivre ensemble. Un ensemble de petites exigences légitimes qui restent trop souvent lettre morte.
Ces choses si simples demandent-elles donc un master en domesticité ?
Peux-tu concevoir que la lunette des toilettes n’est pas plus jolie levée, que plier tes affaires, ce n’est pas les mettre en boule, que le linge propre n’aime pas atterrir au sale, ni le linge sale être rangé avec le propre, qu’il y a mieux pour dormir qu’enfiler ton plus beau polo bien repassé, que mettre la table, ce n’est pas seulement y jeter deux couverts, que quoi que tu en penses, les éponges ne sont pas des rats morts et les miettes à nettoyer pas davantage des insectes répugnants, que la poubelle est ton amie, et que tes biscuits préférés ne repousseront pas des emballages jonchant le sol de ta chambre…
Je sais qu’au fond de toi tu rechignes à exécuter ces tâches par peur de perdre tes privilèges. Sans doute penses-tu que, si tu me montres que tu peux, plus jamais je ne le ferai pour toi. Sans doute pressens-tu aussi que tu vis là tes dernières minutes d’enfance et retiens-tu quelques instants de plus l’insouciance de cet âge d’or où d’autres « prennent en charge ».

Une dame monte dans le bus avec une poussette. Encore tant d’années pour élever sa progéniture ! songe Giulia, compatissante. Elle se rappelle une publicité pour France 5 : « Éduquons ! C’est une insulte ? » Éduquer, ce n’est pas un gros mot, mais une grande responsabilité. Ni facile ni amusant. Elle ne s’était pas imaginé devenir un jour un moulin à messages contraignants. Tous ces Fais pas ci, fais pas ça qui rentrent par une oreille et ressortent par l’autre.

Mon fils, la semaine passée, j’étais à deux doigts de prendre rendez-vous chez l’ORL pour faire vérifier ton audition. Tu as une écoute-gruyère et il y a des trous partout dans nos dialogues de sourds. Pourtant, je ne veux pas jeter l’éponge. Je sais que l’acné de nos réactions épidermiques s’estompera avec le temps… et avec l’âge.

Giulia descend à l’arrêt habituel. Elle ne prête pas attention au charme des ruelles qu’elle traverse d’un pas pressé, à ces immeubles bas aux façades colorées dans des camaïeux d’ocre, aux jolis balcons ouvragés en fer forgé, à l’arcade du jardin botanique qu’elle dépasse sans un regard pour sa célèbre fontaine de Vénus à la tresse. Elle n’a d’yeux que pour sa montre. Ne surtout pas être en retard à la visioconférence très importante avec la direction de Paris qui veut soumettre un nouveau brief « de la plus haute importance », lui a-t-on rapporté. Chaque fois que le siège appelle, il souffle un vent de panique dans leur petite équipe de sous-traitants. Elle connaît cette façon de mettre la pression, de prendre au sérieux et presque au tragique l’arrivée de toute nouvelle demande client.
Pourtant, il n’y a vraiment pas de quoi, songe Giulia, à fleur de peau. Elle ne veut même pas y penser maintenant. À ce creux au fond d’elle-même, sur lequel elle essaye de ne pas s’attarder. Parce qu’il faut que ça tourne. Qu’elle ne peut s’offrir le luxe d’imaginer que les choses pourraient être autrement. Regarder en face son vide de sens, elle n’en a pas les moyens. Elle vient travailler là tous les jours parce qu’elle le doit. C’est tout. De loin, sa situation peut même paraître enviable, voire gratifiante… Mais alors pourquoi Giulia se sent-elle désabusée de la sorte quand elle pense à sa carrière ? Ce n’est pas si mal… tente-t-elle de se persuader. Des pensées cache-poussière. »

Extraits
« Pour Louise Morteuil, ce jeune garçon est la résultante typique d’une éducation démissionnaire, et ce Basile l’incarnation même de l’adulte permissif qui, croyant aider la jeunesse, la pousse dans ses travers. En encourageant ces activités décadentes, comme le graffiti, trompeusement ludiques et irrésistibles comme un paquet de bonbons, il renforce une vision faussée de la vie et de ses réalités, à savoir les efforts et le travail indispensables pour mériter et s’en sortir.
Elle s’éloigne, l’esprit débordant d’arguments qui valident son point de vue. Une chose est sûre: dorénavant, ces deux-là sont dans son collimateur. » p. 124

« Avec les Brain-bornes, j’ai envie d’amener les gens à s’intéresser de plus près aux incroyables capacités du cerveau droit, souvent sous-développées. Parce que les sociétés donnent encore généralement leur préférence aux approches très «cerveau gauche». Forcément ! Elles ont quelque chose de plus rassurant: pragmatisme, rationalisme, mesures quantifiables, effets mesurables, fil linéaire d’un mode de pensée qui ne part pas dans tous les sens… » p. 152-153

À propos de l’auteur
GIORDANO-raphaelle_©DRRaphaëlle Giordano © Photo DR

Écrivain, spécialiste en créativité et développement personnel, Raphaëlle Giordano est l’auteure de Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, premier roman phénomène, vendu à plus de 2 millions d’exemplaires en France et traduit dans plus de trente pays, suivi par Le jour où les lions mangeront de la salade verte et Cupidon a des ailes en carton. (Source: Éditions Plon)

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Là où nous dansions

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Sélectionné pour le Prix RTL-Lire 2021

En deux mots:
De 1935, quand a été décidé la construction du quartier du Brewster Douglass Project à Detroit à 2013, quand commence sa démolition, plusieurs générations de noirs américains vont se succéder dans cet endroit devenu le symbole d’une ville qui se déclarera en faillite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Detroit, grandeur et décadence

En retraçant, de sa construction à sa démolition, la vie d’un quartier de Detroit, Judith Perrignon nous offre bien davantage qu’une tranche de vie américaine. Ici, le capitalisme triomphant se double d’une violence économique, les rêves d’émancipation se heurtent au racisme.

«Peut-être que cette ville n’est plus qu’une vieille histoire, un roman américain démodé, et je suis dedans, prêt à être écrasé quand on refermera. CLAC!» Nous sommes le 8 août 2013, le jour où les autorités lancent les travaux de démolition du Brewster Project, quartier emblématique de Detroit où ne logent plus que des animaux qui ont trouvé refuge dans les ruines. Quelquefois, les aigles sont dérangés par des intrus venus leur livrer un cadavre, comme celui de ce «Frat Boy», à qui la police essaie de donner une identité. Ira a grandi là, est devenu flic, et peut aujourd’hui raconter la ville de l’automobile, sa grandeur et sa décadence, jusqu’à la bankruptcy, la faillite.
Une histoire qui commence le 9 septembre 1935, lorsque Joséphine Gomon débarque du train présidentiel avec Eleanor Roosevelt. L’épouse du président et la responsable des constructions viennent annoncer le remplacement des taudis par un ensemble d’immeubles en dur, un projet destiné à concrétiser la promesse du président d’offrir un toit à tous, peu importe la couleur de peau.
C’est là que les ouvriers des usines automobiles vont pouvoir emménager avec leurs familles, c’est là que des générations vont pouvoir rêver à un avenir meilleur. C’est aussi là que, au début des années 1960, des talents musicaux vont éclore: The Miracles, Martha and the Vandellas, The Marvelettes, Mary Wells, The Contours, Marvin Gaye, The Supremes. Tous ou presque signeront dans l’usine à tubes qu’est la Motown de Berry Gordy. Un petit prodige aveugle attend son tour, Stevie Wonder. Au comptoir d’un Coney Island Patty Smith rencontre Fred Smith… Mais c’est sans aucun doute l’histoire de Diana Ross qui symbolise au mieux le drame de Détroit. Dès que la réussite pointe le bout du nez, on renie ses origines et ses amies Florence Ballard, Betty McGlown-Travis _ avec lesquelles elle avait formé son premier groupe, The Primettes et Mary Wilson ou encore Betty Travis, on efface autant que faire ses peut ses racines.
Ira connaît mieux que personne ce vieil eldorado. Il va être le témoin de l’histoire de ce quartier, va le voir se transformer au fil des ans et se dégrader «comme dans chaque rue de cette ville pleine d’ombres et de fantômes qui s’agitent sur les trottoirs aujourd’hui défoncés du passé».
Avec sa collègue Sarah, spécialisée dans la reconnaissance des corps, il va tenter de retrouver qui est ce Frat Boy et qui sont ses assassins. Une enquête que l’on peut voir comme un symbole que Judith Perrignon, en journaliste talentueuse, a pris soin de solidement documenter. Les remerciements à la fin du roman à Ira Todd et Sarah Krebs, membres de la police de Detroit, venant confirmer son travail très minutieux qui a sans doute commencé avec la lecture d’un fait divers relatant la mort du graffeur français connu sous le nom de Zoo Project.
Roman sur les rêves et les espoirs, Là où nous dansions est d’abord le roman de la violence économique, d’un combat inégal qui, à l’image des bulldozers qui ont rasé le Brewster Project, entend faire sombrer dans l’oubli des milliers d’âmes.

Playlist


The Supremes The 25 best songs


The Miracles Greatest hits


Matha and the Vandellas The Definitive Collection


The Marvelettes Please Mr. Postman


Mary Wells Greatest hits


The contours The very best of


Marvin Gaye Best songs of all time

Là où nous dansions
Judith Perrignon
Éditions Rivages
352 p., 20 €
EAN: 9782743651695
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, à Detroit dans le Michigan.

Quand?
L’action se déroule de 1935 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Detroit, 2013. Ira, flic d’élite, contemple les ruines du Brewster Douglass Project où s’est déroulée son enfance. Tant d’espoirs et de talents avaient germé entre ces murs qu’on démolit. Tout n’est plus que silence sous un ciel où planent les rapaces. Il y a quelques jours, on y a découvert un corps – un de plus.
Pour trouver les coupables, on peut traverser la rue ou remonter le cours de l’Histoire. Quand a débuté le démantèlement de la ville, l’abandon de ses habitants ?
La prose puissante de Judith Perrignon croise ici les voix, les époques, les regards, l’histoire d’une ville combative, fière et musicale que le racisme et la violence économique ont brisée.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
LiRE – Le magazine littéraireFrance Inter – Popopop (Antoine de Caunes)
Blog Froggy’s delight 

Les premières pages du livre
« 8 août 2013
J’ai vu l’aigle à tête blanche tourner au-dessus du Project, l’autre jour. L’immeuble où j’ai grandi est devenu l’abri des rapaces. Il y a tout ce qu’il faut là-haut, dans les étages, vêtements déchirés, fauteuils défoncés, cloisons affaissées, fils arrachés, télés renversées, capotes usées, tout le reliquat, toutes les fibres de nos vies pour tisser le nid de notre emblème national.
Mâle et femelle le fabriquent ensemble.
C’est écrit dans cette vieille encyclopédie que j’ai entre les mains.
Ils l’installent près d’une étendue d’eau, sur une falaise, un buisson ou dans un arbre. Faudrait peut-être ajouter qu’une bonne vieille dalle de béton à l’abandon près d’une rivière peut aussi faire l’affaire.
Mais ce livre est trop ancien pour avoir envisagé notre déclin.
C’est pour ça que je viens ici, chez John King. Des étagères de bois remplies jusqu’à la gueule, des bouquins d’occasion à l’infini sur quatre étages, écrits par de plus optimistes que nous. D’ordinaire, je fréquente le rayon des polars, c’est plein d’histoires plus compliquées à résoudre que les miennes, mais aujourd’hui j’ai pris la travée d’en face, la numéro 7, j’ai tiré la ficelle du néon au plafond, et j’ai regardé les titres sur les tranches : Oiseaux du monde, Oiseaux du désert, Oiseaux des villes et des villages, Oiseaux américains en couleur, Oiseaux du Canada et du nord des États-Unis. J’ai choisi celui-là.
Reprenons.
La reproduction se déroule d’avril à août. Les couples se reforment chaque année pour la parade nuptiale, ils s’accrochent par les serres, ils tournoient en plein ciel, se laissent tomber et se séparent juste avant de toucher le sol. Les deux partenaires sont fidèles l’un à l’autre tout au long de leur vie.
Tout au long de leur vie !
Valent mieux que nous, les aigles.
Je me rappelle des cris qui s’échappaient de la cour, de maman qui soupirait,
Le point faible ici, c’est les pères.
Le mien compris. On habitait au deuxième étage de la tour 303. Appartement 2046.
Ça n’a plus beaucoup d’importance, les numéros. Comme les fenêtres d’ailleurs, il n’y en a plus depuis longtemps. Les oiseaux entrent sans se demander si c’était là une cuisine ou une chambre, c’est chez eux, c’est l’été, ils pondent. Pendant que d’autres tuent. On a trouvé un corps, là-bas, au pied des tours, la semaine dernière. Une balle en pleine tête.
Et moi, vieux flic d’élite de la ville, je suis là, le cul posé sur des caisses entre deux étagères de chez John King, à traquer les habitudes de l’aigle à tête blanche dans un bouquin poussiéreux. Il n’a pourtant commis aucun crime, à part s’être posé chez nous quand tout le monde a fini par partir.
Ce matin, le maire a enfilé son costume, puis son long manteau tout droit sorti des années 1950. Étrange, cette façon qu’il a de vouloir ressembler à un lieutenant de Luther King. Il est trop tard. Un conseiller d’Obama était à ses côtés. C’est pas si mal. Le gouvernement fédéral lâche six millions de dollars pour raser le Brewster Project. Alors « 3, 2, 1, let’s go ! » ont décompté le maire et le type de Washington dans le micro. Les mauvaises herbes caressaient doucement les ourlets de leur pantalon. J’ai vu ça à la télé. Puis la mâchoire d’une pelleteuse s’est abattue sur le toit d’un vieux condo de deux étages qui semblait en carton. Quelques journalistes filmaient avec leur téléphone. Le maire a dit,
– C’en est fini du Brewster Project, paradis des criminels.
Il n’a pas mentionné le corps retrouvé l’autre jour. Les journalistes ne l’ont pas évoqué. Ça ne nous surprend plus. Nos habitudes nous rongent. Moi le premier. J’ai envoyé en taule trop de copains d’enfance. J’ai pensé à Tim en regardant la pelleteuse. Il a grandi au-dessus de chez moi. Est-ce qu’il a vu la démolition depuis sa cellule ? Il me le racontera peut-être un de ces jours dans une de ses lettres. Il m’écrit. Il ne m’en veut pas de l’avoir coincé, il me remercierait presque.
Ça a été tellement simple ce jour-là. Avec les collègues, il niait tout en bloc, se murait dans le silence. Moi, il m’a tout de suite reconnu, même s’il y avait un moment qu’on s’était perdus de vue.
Ira ! il a dit.
Ouais, Tim, ça fait un bail. J’aurais préféré te revoir ailleurs.
Je lui ai parlé du bon vieux temps au Project, on a ri de nos virées, de l’ascenseur qui tombait en panne, on s’est remémoré quelques noms, et je ne sais pas pourquoi il s’est rappelé cette fois où ma mère l’avait embarqué avec nous à la bibliothèque municipale sur Woodward Avenue. Elle nous y conduisait tous les dimanches, moi et mes frangins, à l’heure des enfants. Ça faisait une bonne marche depuis le Project, deux miles pas plus, mais qui semblait contenir des siècles, nous mener vers d’étranges faveurs. Une fois arrivés, c’était comme si un château nous ouvrait ses lourdes portes cuivrées, laissait des gosses noirs et minuscules traîner leurs pieds sur son marbre et grimper ses massifs escaliers de pierre. Tim s’en est souvenu dans mon bureau trente ans plus tard. Au bout d’un quart d’heure à discuter, je lui ai tendu une cigarette.
Tu veux me dire la vérité ? je lui ai demandé.
Oui. Parce que ta mère m’a traité comme un être humain.
Et je l’ai revu dans la bibliothèque qui se baladait la nuque en arrière, ce n’était pas les livres qu’il regardait, c’était les plafonds sculptés, les fresques et les fenêtres si hautes, les colonnes que nos deux bras ne pouvaient pas enlacer, et qui soutenaient l’autre versant du monde.
Il m’a avoué dix-huit meurtres. Dix-huit. Avec dans le regard quelque chose de familier. Tim, quoi. Devenu tueur à gages. Alors, moi, je surveille les oiseaux.
Le livre dit que l’aigle recherche les zones les plus sauvages, qu’il ne vit pas à moins d’un kilomètre des zones les plus faiblement peuplées par l’homme. C’est dire l’ambiance par ici.
Aux infos ce matin encore, c’était comme un chœur d’église. Ou comme le lancement de je ne sais quelle guerre dont notre grand pays a le secret. Bankruptcy ! Ils n’ont plus que ce mot-là à la bouche. Detroit vient d’être déclarée en faillite, ça fait les titres dans tout le pays, même à l’étranger. La belle affaire ! Oh, mon Dieu, ça y est ! Le frisson de la crise, de la rouille, du crime, de l’effondrement. Mais quoi ? Tout ça c’est bon pour ceux qui vivent loin d’ici. Nous autres, toutes races confondues, je veux dire hommes et animaux, ça fait longtemps qu’on l’a compris. C’est sauvage, Detroit. L’aigle à tête blanche est en ville. On a aussi repéré un félin bien trop grand pour être un chat dans les quartiers est, la semaine dernière. Bankruptcy, ça alors ! Quelle surprise ! C’est un mot d’ordre ou une prière ? Cette ville, depuis qu’elle respire mal, c’est comme un corps malade mis en quarantaine, un héros national qui a mal tourné et s’en va sans avoir remboursé ses dettes. Ils veulent récupérer leur fric. C’est ça leur mise en faillite. Récupérer la ville surtout. Ils ont nommé un manager. Quant au maire et au gouvernement, c’est-à-dire ceux qu’on a élus, ils n’ont qu’à se charger des ruines et du nettoyage.
Il a du temps, l’oiseau. Qu’il ponde. La démolition va être longue. La pelleteuse a commencé par les immeubles de deux étages, après ce sera la tranche des trois étages. Pour nos tours, il faudra de l’explosif. Elles vont donc nous narguer encore quelques mois. Elles seront toujours là, quand l’aigle, sa femelle et leur portée migreront vers le sud. Toujours là, sous la neige de février. Elles sont têtues. Un vrai distributeur à incendies et à junkies. Le maire a dit, Nous n’oublierons jamais ce que le Brewster Project a représenté pour tant de gens ici. Moi, ça me laisse de marbre. Et je suis bien content que ma mère ne soit plus de ce monde.
Elle aurait pleuré.
Mais elle serait heureuse de me voir chez John King, parmi les bouquins. C’est bien ici, c’est même mieux que la bibliothèque municipale sur Woodward, il n’y a rien qui t’écrase, rien de savant, c’est nous, notre poussière, nos parquets usés, nos vieilles bibles, nos grands et nos mauvais écrivains, nos musiciens, nos vedettes, nos stars, nos animaux, nos recettes de cuisine. 15 dollars, l’encyclopédie des oiseaux d’Amérique du Nord. Je la prends, elle est belle, avec son tissu délavé et ses gravures à chaque page. Je redescends. Les livres débordent jusque dans l’escalier. Y a aussi quelques croûtes, des peintres du dimanche qui ont tenté un portrait de Hendrix ou de Kennedy. C’est notre grenier, John King. Aucun système informatique n’a répertorié ce qui est ici. Faut chercher, suivre les étiquettes, les genres, les tranches alphabétiques, tout est écrit à la main. Nos vies, nos rêves, nos cauchemars sont dans ces milliers de livres.
Pietro est derrière la caisse aujourd’hui. Il m’offre son sourire réservé aux habitués. Il me fait l’effet d’une marguerite, tant il est grand, fin, pâle. J’ai déjà mon billet de 20 dollars en main que j’aperçois les beaux visages de Diane, Mary et Flo sur la pile des livres fraîchement arrivés et pas encore triés, à côté de lui. Elles n’ont pas vingt ans. Le regard brillant. Elles sourient, l’air de me dire, Ira, ne t’en va pas sans nous, Ira, emporte-nous ! Surtout Flo. Elle demande toujours plus, Flo. Diane regarde ailleurs. Mary est assise entre elles deux comme toujours. Je feuillette les premières pages. Chapitre I : Trois filles du Project.
O.K., les filles ! Je vous embarque, on a grandi ensemble. Je prends les oiseaux et vous. Que le meilleur gagne ! Mais promettez-moi de me faire rire, pas de me faire chialer. Nous n’avons pas vu nos parents en pleine parade amoureuse tournoyer dans le ciel, nous les avons même rarement vus ensemble et nos appartements n’étaient pas les plus beaux nids d’Amérique du Nord, mais vous êtes devenues des stars et moi un flic couvert de récompenses. Dans sa dernière lettre, Tim m’a écrit, Les copains sont fiers de toi.
Je lâche 32 dollars à Pietro qui semble plutôt surpris de mes choix mais se passe de commentaire. C’est trop long à expliquer, il le sait bien. Je sors. L’immense gant peint sur la façade extérieure s’écaille sans disparaître. Ici, il y a bien longtemps, on fabriquait des protections industrielles, des tenues d’ouvrier et de pompier. Maintenant on lit. Peut-être bien que cette ville n’est plus qu’une vieille histoire, un roman américain démodé, et je suis dedans, prêt à être écrasé quand on le refermera. CLAC !

9 septembre 1935
Il est presque 7 heures et demie ce matin-là quand le train ralentit en gare de Detroit. Il fait déjà grand jour. Le manteau mou que Josephine Gomon a enfilé sur sa longue robe couleur crème lui glisse sur les épaules, ne demandant qu’à tomber, trop lourd, trop chaud, mais elle le rajuste quand le train freine devant elle. Qu’il lui semble nu, terne comme une salle de spectacle un jour de fermeture. C’est le train du président mais sans le président, sans fanion, sans but électoral, sans fanfare pour l’accueillir. Un ruban délavé et poussiéreux court le long de la plateforme arrière. La portière s’ouvre, Eleanor Roosevelt apparaît, souriante, elle fait signe à Josephine Gomon de la rejoindre, laquelle s’exécute, saluant à peine les trois collaborateurs qui l’ont accompagnée. Et le train redémarre aussitôt, train fantôme, inscrit sur aucun panneau, deux wagons noirs derrière une locomotive crachant sa fumée présidentielle, ni plus blanche ni plus épaisse qu’une autre, abritant la première dame et la responsable du logement public de la ville. On dirait que deux bonnes femmes viennent de détourner la diligence.
– C’est enfin le grand jour, se réjouit Josephine en se débarrassant de son manteau sur le dossier d’un fauteuil. C’est formidable que vous puissiez utiliser ce train pour venir, je le revois passer par ici il y a trois ans, quel succès ! Quelle foule !
– Eh oui, chère Josephine ! Franklin et sa petite équipe de conseillers feraient n’importe quoi pour ne pas m’avoir dans leurs pattes à Washington. Je veux le train ? J’ai le train ! Jusqu’en Chine si je veux ! Pourvu que je sois loin ! Installez-vous et prenez un peu de thé.
– Appelez-moi Jo, comme tout le monde.
– Pour être franche, je préfère Josephine. Cette façon qu’on a de tout raccourcir… Et puis le jour où vous serez élue maire de cette ville, il faut que l’on entende clairement sonner votre nom. Jo-se-phi-ne. Que l’on sache qu’une femme a été élue maire d’une des plus belles et des plus grandes villes américaines.
– Ne vous faites aucune illusion sur mon destin politique !
– Ce que nous allons faire aujourd’hui portera ses fruits et vous pourrez vous en prévaloir à l’avenir !
– Ce sera pire encore ! J’aurai contre moi la sainte alliance des Églises et des propriétaires fonciers ! Vous savez d’ailleurs que le juge fédéral a choisi de statuer aujourd’hui sur la réquisition des terrains ? Les propriétaires et leurs avocats sont déchaînés alors qu’on leur a proposé plus que ça ne vaut !
– Nous aurions doublé la mise que ça n’aurait rien changé. C’est la nature même des logements que nous voulons construire qu’ils n’acceptent pas. Mais on va tenir.
Elles rient, moins sûres de leurs prédictions que de leurs beaux rôles, tandis que leur chignon se relâche doucement dans leur nuque. Sans qu’elles s’en aperçoivent, leurs visages face à face se répètent dans un miroir accroché de l’autre côté du wagon, ainsi que la théière, les deux tasses au bord argenté, et quelques pages de notes posées entre elles. Elles rient du haut de cet âge qui ne vous commande plus de séduire, ni de vous faire épouser, puis d’enfanter. C’est fait, c’est derrière elles, avec beaucoup d’enfants et plus ou moins de bonheur. Elles n’ignorent rien de la vie, de la société, elles n’en détestent pas les obstacles, au contraire, ils décuplent leur énergie, l’ampleur de leurs mouvements.
– Et tous ces gens dont on va raser les maisons, comment les relogerez-vous en attendant ? demande la première dame
– Nous y travaillons, ce sera du provisoire, mais de toute façon plus confortable que leurs taudis actuels. Vous verrez, Eleanor, comme la foule est impatiente de vous entendre annoncer la construction de ces nouveaux appartements.
– Hall ne cesse de me dire la même chose !
– Votre frère nous est d’un précieux concours. Il n’est pas comme tous ces contrôleurs de gestion ordinaires. Il est tellement… comme vous en somme ! Audacieux ! Progressiste !
– Nous sommes pourtant les enfants d’une vieille famille, soupire la première dame évasive.
Josephine Gomon la regarde qui réduit en morceaux un gâteau dont elle ne picore que quelques miettes. Eleanor est née Roosevelt. Elle forme depuis longtemps, avec son mari qui est aussi son cousin, un attelage plus politique que conjugal. Elle écrit, elle parle, elle aime qu’on dise qu’elle en fait trop, qu’on s’offusque de ses pantalons et de ses knickers, comme pour perpétuer le trouble qu’elle devina très jeune dans le regard de sa mère qui ne la trouvait pas belle. Elle s’en fit un compagnon plutôt qu’un ennemi. Sans le dégoût maternel, elle ne serait sans doute pas dans ce train qui traverse discrètement les plaines du Michigan juste après le lever du jour.
Une heure plus tard, il ralentit en gare de Jackson sous l’œil de quelques badauds abasourdis. Les deux femmes en descendent et s’engouffrent dans une voiture direction Grass Lake. Après quelques kilomètres de route aux courbes douces et bordées d’arbres, les voilà devant un cottage de bois blanc. Hall est en short devant le portail pour accueillir les visiteuses. Il embrasse sa sœur Eleanor sans faire de manière, et, sans prêter attention aux quelques journalistes et photographes qui rôdent depuis l’aube, entraîne ses invitées vers l’intérieur. Les volets sont à peine entrouverts, sans doute pour préserver la fraîcheur, mais Eleanor ne peut s’empêcher d’y voir les signes d’une maison moins habitée, désertée par les fêtes et les soirées que Hall aimait tant donner. Son deuxième mariage bat de l’aile à son tour. Et les petits vaisseaux sanguins qui rampent dans les yeux de Hall trahissent la compagnie de l’alcool. Eleanor l’observe sous ses paupières tombantes. Cela fait si longtemps maintenant qu’ils forment une fratrie d’orphelins, depuis toujours presque, puisqu’elle avait dix ans et lui trois quand leur père est mort, deux ans après leur mère. Il avait fait jurer à sa fille aînée de veiller sur son petit frère. Elle a tenu son rôle, accompagné Hall tel un chaperon lors de son premier jour à l’université, approuvé son mariage, puis son divorce. Elle a toujours guetté en lui les démangeaisons d’une enfance gâchée, se demandant sans cesse pourquoi d’une même histoire, d’un même socle familial, certains glissent vers une irrémédiable tristesse, tandis que d’autres, au contraire, accélèrent et s’échappent. Au moins Hall avait-il fait le choix d’être bavard et volubile. Silencieux, elle aurait peut-être fini par s’en éloigner.
– Tu verras, dit-il à sa sœur avec un brin d’excitation dans la voix, Detroit saura t’accueillir, c’est une ville pour toi !
Il leur suggère de s’installer à l’ombre sur l’une des terrasses. Le jardin bruisse du chant des oiseaux et sent l’herbe fraîchement coupée. Hall commande des citronnades et du café à son majordome, puis jette dédaigneusement le Detroit Free Press du jour sur la table.
– Ça ne leur plaît pas, notre plan de logements publics flambant neufs pour les Noirs de la ville. Aujourd’hui, ils se contentent de donner le programme de ton déplacement en bas de la page 8 ! Mais demain, ils seront bien obligés de te mettre en Une.
– J’ai l’habitude, soupire Eleanor.
– Mais tu vas voir la foule. Les Blancs ! Puis les Noirs ! Ils t’attendent ! Les vrais travailleurs, en tout cas. Il y a trois ans, soixante mille gars défilaient en chantant L’Internationale sur Woodward Avenue. Pas commun en Amérique ! N’est-ce pas, Jo ? Et tu connais les chiffres des dernières législatives à Detroit. Une écrasante victoire démocrate alors que la population crève littéralement de faim depuis six ans. Les gens en bavent ici, mais ils prient le saint New Deal ! Ils savent que l’État-providence des Roosevelt sera plus efficace que le Bon Dieu ou Henry Ford pour leur apporter des chaussures neuves ou du poulet frit.
Hall parle des Roosevelt au pluriel. Le président est à la fois son cousin et son beau-frère, et il y a déjà eu l’oncle Theodore à la Maison-Blanche. C’est comme une toile familiale où il a sa place, un rôle, surtout aujourd’hui.
– D’ailleurs Johns, l’avocat des propriétaires qui refusent de céder leur terrain pour le Brewster Project, tu l’as entendu, Eleanor ? reprend-il. Il est vent debout mais il est prudent, il ne dit jamais de mal de toi, tu es trop populaire. Il dit juste que des socialistes te manipulent et se servent de toi qui as si bonne réputation, bla bla bla…
– Ça aussi, j’ai l’habitude.
– Et… Et… Attends un peu ! Je reprends le journal tellement c’est savoureux ! « Et spécialement ici dans le Michigan qui a la réputation d’être truffé de rêveurs qui prolongent la crise en attaquant le droit de propriété et le marché » !
– On est bien d’accord ? On annonce à la presse que le gouvernement fédéral débloque six millions de dollars pour construire les premières habitations et qu’ensuite la ville prendra le relais ? demande Eleanor, soudain soucieuse de l’heure qui tourne et d’un discours encore à peaufiner.
– Oui, Eleanor, bientôt la ville prendra le relais des fonds fédéraux. Henry Ford va même lui accorder un prêt.
– Je croyais qu’il détestait notre New Deal ?!
– Oh oui ! ajoute Josephine, il le hait profondément. Mais je me suis chargée de lui expliquer que si ce n’était pas lui qui prêtait, des banquiers de New York se feraient un plaisir d’endetter sa chère ville, et y prendraient le pouvoir. Faut juste lui parler dans sa langue.
– Et puis, ajoute Hall, avouons que tout le monde y trouve son compte. Il arrive chaque jour en ville par le train tellement de négros venus du Sud pour trouver du travail, que beaucoup de gens préfèrent que le gouvernement les loge, plutôt que de les voir s’installer à côté de chez eux. Chacun son territoire !
L’ombre recule sur la terrasse de ce cottage bourgeois où l’on croit pouvoir atténuer la misère des hommes. Hall relit le discours de sa sœur, lui fait ajouter quelques chiffres, un risque de tuberculose sept fois plus élevé dans les taudis noirs, une mortalité infantile deux fois et demie plus importante, puis il est temps de ramasser les papiers sur la table. Eleanor s’éclipse dans les étages. Elle en revient vingt minutes plus tard, le chignon resserré, et vêtue d’une tunique de soie colorée aux manches bordées de fourrure. Josephine la félicite et lui assure que les femmes de Detroit apprécieront la modernité de sa tenue. Il est 11 heures lorsqu’elles repartent. Hall promet de les rejoindre très vite.
– Je ne veux pas rater ça !
Et c’est vrai. Une clameur s’élève sur Michigan Avenue quand la voiture de Mrs. Roosevelt apparaît au coin de Telegraph Street, escortée de motos à l’avant et à l’arrière. La première dame se redresse, agite la main, geste banal des dirigeants en tournée. Tout semble calme et bien réglé. Mais la tension est palpable. »

Extrait
« Ça fait si longtemps que dure ce paisible carnage, La ville rétrécit, on le sait bien. Un quart de la population est parti ces dix dernières années, Le vide avance, il mange consciencieusement cette vieille frimeuse et besogneuse qu’a été Detroit, qui se vantait d’avoir édifié le plus haut building, la plus grande gare, le plus grand magasin au monde, Pourquoi se mesurer à lui? Ce qui compte, c’est ce qu’on fera ce soir, où on va atterrir, dans quel bar, dans quel lit, devant quel film. Sarah et Jeff sont sur le canapé, une pizza de chez Supino est posée sur la table, qu’ils mangeront tout à l’heure, Les rayons du soleil couchant leur font du bien. Jeff s’est servi un whisky. Sarah lui a raconté ce qui s’est passé, l’erreur commise. Merde, a-t-il dit les dents serrées. Puis rien. Parce qu’il y a comme ça des gestes simples qui ruinent tout. Parce qu’il déteste cette histoire. »

À propos de l’auteur

PORTRAITS

Judith Perrignon © Photo Frédéric Studien

Judith Perrignon est journaliste et romancière. Elle a notamment publié Les Faibles et les Forts (Stock, 2013) et Victor Hugo vient de mourir (L’Iconoclaste, 2015). (Source: Éditions Rivages)

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Peine perdue

KENT_peine-perdue

En deux mots:
Quand Vincent apprend la mort accidentelle de sa femme Karen, il est comme tétanisé, incapable d’émotions. Un état qui le pousse à tenter de comprendre comment il a vécu, quelle était la nature réelle de ses sentiments et comment il va pouvoir rebondir.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le musicien à la recherche de son âme

Avec la musique et la BD, l’écriture est la troisième corde à l’arc de Kent. Et il en fait un excellent usage dans ce roman sur les tourments d’un musicien qui vient de perdre sa femme. Beau, juste et fort.

Vincent a abandonné ses rêves de gloire pour se fondre dans la troupe des musiciens qui accompagnent les chanteurs dans leurs tournées. C’est au moment où il s’apprête à prendre la route qu’il apprend le décès de Karen qui a apparemment perdu le contrôle de sa mini et subi un choc mortel. Face au policier venu lui apprendre la nouvelle, il est sans réaction, dans une sidération qui l’étonne. Aimait-il vraiment Karen? N’a-t-il pas été plutôt le jouet d’une illusion? C’est dans un état second qu’il va vivre les jours qui suivent, y compris ceux des obsèques. Tandis que François, son beau-père, s’occupe de l’organisation et des formalités, il essaie de mettre un peu d’ordre dans leur appartement et dans l’atelier de Karen qui jouissait d’un statut réputé dans le milieu du street art. Lui qui aimait papillonner et changeait volontiers de partenaire avait fini par s’assagir dans les bras de Karen. A moins qu’il n’ait été phagocyté par cette femme qui avait besoin de lui pour ses performances artistiques, qui le considérait plutôt comme un collaborateur talentueux? Tout l’ameublement et la décoration portait sa trace. «S’il voulait effacer l’empreinte de Karen dans la maison, ce n’était pas de cartons ni de valises qu’il avait besoin, mais d’un conteneur. Il fallait virer tous les meubles et leurs contenus, les bibelots, les lampes, les lustres, les tableaux, les affiches; aussi démonter la cuisine, la salle de bains, les toilettes, enlever les carrelages, les parquets, gratter les peintures des murs; dans le jardin, déraciner toutes les plantes et les arbres. Il fallait encore embarquer sa propre garde-robe, du manteau d’hiver au slip qu’il portait, et ne laisser qu’une brassée de teeshirts de merchandising récupérés lors de tournées diverses. Karen s’était aussi occupée de l’habiller. Au fond, Vincent avait été un objet de déco pour elle…»
C’est sur les routes, avec les musiciens et au rythme des concerts qu’il va sonder sa personnalité et essayer de retrouver une liberté nouvelle. Aux côtés de Kevin Dornan, dont le succès va grandissant, il va se reconstruire. Mais le temps du sex, drugs and rock’n roll est aussi passé. Il va s’en rendre compte dans les bras de ses ex ou dans les rencontres d’un soir qui ne le satisfont plus.
L’heure du bilan et des jugements à l’emporte-pièce est venue. Il apprend ainsi que Karen avait envoyé des maquettes de sa musique à des maisons de disque et souhaitait relancer sa carrière qu’elle trouvait prometteuse. Au fil des jours, il lui faut réviser son jugement. Lors d’un voyage à New York, il aura l’occasion de tirer un trait sur le passé.
Mais Kent ne lâche pas son lecteur. Bien au contraire, il lui réserve un épilogue digne d’un thriller de haute volée et confirme ainsi ses talents d’écrivain.

Peine perdue
Kent
Éditions Le Dilettante
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782842639730
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Mais aussi dans les grandes villes de province, au hasard des concerts. On y évoque aussi un voyage à New York.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vincent Delporte, musicien entre deux âges sur le point de partir en tournée, apprend le décès soudain de sa femme, Karen. Il s’étonne de n’éprouver aucun chagrin. Tandis qu’il prend la route, il cherche à comprendre la raison de son indifférence en se remémorant les années passées. Mais les souvenirs ne sont qu’une part de la vérité et l’amour n’est pas ce que l’on croit. C’est un puzzle, chaque pièce compte. Surtout la dernière.
D’un coup, sèchement, par un simple appel, Vincent l’apprend: Karen est morte, Karen s’est tuée au volant. Singulièrement, ce qui aurait dû le démanteler sur place, l’annihiler, ne le touche qu’à peine. La mort de Karen n’ouvre pas un gouffre mais cerne les contours d’une absence : Vincent Delporte, claviériste et compositeur, amateur de Haydn, n’aimait plus sa femme, Karen, star du street art. Et c’est à l’exploration subtile, nuance après nuance, de cet état d’être que va se livrer l’auteur, tout au long de ce roman. Peine perdue, un titre qui n’aura jamais autant convenu à un livre, car Vincent va chercher en lui sa peine comme on remue le fouillis d’un tiroir, inventorie le vrac d’un grenier, à la recherche d’un objet perdu. Il n’y trouvera qu’«une mélancolie brumeuse qui, à la manière d’un doux clapot, lui lèche les rives de l’âme». Un manque lancinant, néanmoins, qui va l’amener à remonter le cours de leurs vies, objet après souvenir, d’instant en rencontre. Au fil de la route, reprise au sein d’un groupe vedette, on le voit retisser des liens rompus, affectifs et familiaux, réactiver des liaisons anciennes, mesurant ainsi le temps écoulé, l’usure des corps et le fléchissement des âmes. Sentant qu’il a sûrement été dépossédé d’une part de lui-même par l’ascendant de sa défunte femme, il se piste, tente de refaçonner ce qui serait sa vraie personnalité. En vain. L’impasse intérieure est là, qui ne donne que sur l’absence. Le cœur n’est pas un objet en consigne, à retrouver intact, c’est un muscle qu’on a tort de laisser fondre. Et le retendre ne sera que peine perdue: une lente déploration romanesque et désenchantée sur le temps et l’usure sournoise des amours.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Blog Mes impressions de lecture 
Le blog du doigt dans l’œil 


Kent présente son roman Peine perdue © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« – Allo? Allo?
À peine avait-il décroché qu’un bruit indistinct mit fin à la communication. Il refit le numéro de Karen affiché sur l’écran, mais tomba sur la boîte vocale. Il laissa la phrase d’usage : « On a été coupés, rappelle-moi », et il reprit son travail. Karen ne rappela pas. Ce ne devait pas être urgent. Il oublia. C’était le mois de juillet, une canicule à incendier les pelouses. Il s’obstinait sur un synthé, fenêtre ouverte, le torse nu et en caleçon. Sans doute aurait-il été mieux à somnoler dans le hamac du jardin, sous un sombréro. Mais il n’avait pas le choix, il devait suer sur ses claviers, dans son home studio sous les combles. Par la fenêtre ouverte, il voyait les toits des pavillons environnants, étendue de tuiles brûlantes sur laquelle aucun oiseau ne se posait par crainte de rôtir. À ses côtés, un ventilateur coréen interprétait en boucle un succédané de brise monotone.
Vincent était musicien-mercenaire selon sa propre définition. Il accompagnait qui le payait sans porter de jugement. Il avait une très bonne technique ainsi qu’une ouverture d’esprit tout-terrain tant que le cachet était décent. Il n’avait pas toujours agi ainsi. Il n’avait pas toujours été aussi pragmatique, mais il avait passé l’âge de l’intransigeance artistique depuis longtemps. Subsistait en lui pourtant, dans une oubliette, une sensibilité bannie qu’il dénommait sensiblerie pour couper court aux remords. Il avait eu l’ambition, plus jeune, de vivre de son art, sans concession, persuadé que le talent, le vrai, était inaliénable et que c’était en cela qu’il se distinguait de l’habileté. La reconnaissance mettant du temps à venir, Vincent avait commencé à gloser intérieurement sur le sens et les vertus de l’ambition et, par glissement sémantique, il avait fini par n’y voir que prétention, un défaut majeur dont il fallait se guérir. Ainsi s’était-il justifié de laisser le champ libre à la facilité, cette flemme sournoise et flatteuse. Facilité qui ne s’était pas limitée à la musique et avait empiété sur une vision plus globale de la vie et de l’amour, son corollaire. Longtemps Vincent ne s’était pas trouvé attirant. C’est pour cela qu’à l’âge des premiers émois il s’était replié sur son piano. Il ne se trouvait pas séduisant et il ignorait que les filles le voyaient autrement. Son manque d’assurance l’enfermait dans une réserve mutique et l’empêchait de jouer le jeune coq. Dans son for intérieur, il était trop mou, trop maigre, pas assez grand, le nez gauchi, les yeux marqués. Du point de vue féminin, il était ce musicien doué, secret, à la voix sourde et grave, aux mains fines et au physique attachant. Il en a pris conscience quand il a commencé à se produire avec des groupes et des chanteurs, quand il est devenu un camelot sonore pour subsister. Puis il en a abusé. Moins il était ambitieux en musique, plus il jouait les Casanova. Ou l’inverse peut-être. Dans le même temps et sans aucune perspective, il a entamé une relation durable avec une jeune femme, Karen, qu’il a fréquentée d’abord de manière décousue. Karen avait commencé à faire parler d’elle en couvrant les murs de la ville d’apophtegmes calligraphiques de son cru. Maintenant elle vendait tous azimuts son empreinte. Karen était sa femme depuis bientôt cinq ans.
On sonna à la porte. Il regarda discrètement par la fenêtre. Il n’attendait personne et ne souhaitait pas être dérangé. Une voiture de police stationnait devant la maison. Un policier se tenait près du portail. Cela l’étonna sans plus. Il avait l’esprit accaparé par un renversement d’accords.
– Je descends! lança-t-il.
Dans l’escalier, il entreprit une sauvegarde mnémotechnique de sa dernière trouvaille musicale. Il ouvrit le portail. Le policier le salua et se découvrit. Ses collègues dans l’auto le regardaient sans expression.
– Bonjour. Vous êtes monsieur Vincent Delporte?
– Oui, je suis Vincent Delporte.
– Karen Delporte est-elle votre épouse?
– Oui, Karen Delporte est mon épouse.
Le policier se racla la gorge. Il lui annonça le décès de Karen dans un accident de la route. Ses accords de piano tourbillonnaient dans sa tête et s’entremêlaient aux paroles de l’agent. Il ne saisissait pas leur sens. Il ne se sentit pas plus touché que si on lui apprenait que sa femme avait perdu ses clés. Il fit redire ce qu’il venait d’entendre. Le policier s’exécuta. « C’est pas possible! », finit par articuler Vincent, incrédule. Que ces mots sonnaient stupidement dans une telle circonstance. Comme si une blague douteuse était envisageable. Surtout venant de la police. Son cœur battit un peu plus fort et un bref frisson lui parcourut l’échine. Il cherchait une formule appropriée. Il balbutia quelque chose qui passa pour du désarroi. À la fois distant et compatissant, le policier tenait son rôle dans le périmètre autorisé par sa fonction. Il l’informa que sa femme se trouvait à la morgue où il était attendu pour identifier le corps. Sur un arbre, une pie jacassa.
– Souhaitez-vous qu’on vous accompagne?
– Non merci. Je vais me débrouiller. Où est-ce au juste? »

Extrait
« Karen avait une Austin Mini, l’ancienne, l’originale, coquetterie de fan des sixties. Petite auto toute mignonne, toute fragile. Vincent imagina qu’il n’en restait rien. Karen était morte avant l’arrivée des secours. Il redoutait l’épreuve qui l’attendait à la morgue. Il gara la voiture sur le parking des visiteurs, vérifia que les roues ne mordaient pas sur les lignes peintes au sol et se rendit à l’accueil. Il déclina son nom et la raison de sa visite. On le fit attendre quelques secondes, le temps qu’un responsable arrive et le guide à travers l’établissement. Vincent suivait l’homme en observant les sabots en caoutchouc qu’il avait aux pieds. « J’aurais pu venir en sandales. »
Il fut à deux doigts de tourner de l’œil à la vue de la civière et du corps recouvert d’un drap. On lui parla avec beaucoup de gentillesse. On lui expliqua les circonstances du drame. Il entendit tout cela au travers d’un bourdonnement cotonneux. Il lui sembla qu’on s’adressait à lui dans une langue étrangère, un créole bureaucratique qu’il maîtrisait mal. Il devait se concentrer pour comprendre. »

À propos de l’auteur
Kent est né à la Croix-Rousse, à Lyon, dans une famille d’ouvriers. Tout gamin, il tombe dans la bande dessinée et, dès 14 ans, il attrape le virus du rock et plaque ses premiers accords de guitare. Ces deux passions seront désormais deux rêves à aboutir et le moteur d’une vie.
Sur les bancs du collège, il rencontre trois autres garçons avec qui il monte un groupe. Ils se feront bientôt connaître sous le nom de Starshooter.
1976: premiers dessins publiés dans Métal Hurlant, la revue mythique dirigée par Jean-Pierre Dionnet et Philippe Manœuvre.
1977: Starshooter sort son 1er 45 tours en pleine explosion punk. A l’instar de Téléphone, Starshooter avec son rock énergique et coloré devient un parfait représentant de toute une jeune génération. Pendant 5 ans le groupe sillonne la France et enregistre 4 albums.
1982: à la fois par fatigue et par peur de lasser, le groupe se sépare. Kent se consacre alors pleinement à la BD. Entre 1982 et 1986, il publie 6 albums aux Humanoïdes Associés et chez Futuropolis. Mais avec la fin de Métal Hurlant et le décès de Philippe Bernalin, scénariste et ami depuis le lycée, l’envie de poursuivre la BD disparaît.
La musique revient au premier plan. Mais il lui faudra patienter six ans, l’album À nos amours et le succès de la chanson « J’aime un pays » pour accéder à la reconnaissance en tant que Kent. Changement de vie et de ville, l’homme quitte Lyon et s’installe à Paris.
1992: l’album Tous les hommes, salué par la critique, marque un réel tournant musical avec une remise au goût du jour de la chanson française dite traditionnelle. D’autres artistes le sollicitent pour des textes, notamment Enzo Enzo avec qui il entame une collaboration qui sera couronnée de succès en 1995. La chanson « Juste quelqu’un de bien » remporte la Victoire de la Musique pour la chanson de l’année et Enzo Enzo le titre d’interprète féminine de l’année. Ils feront ensemble deux co-récitals très marqués par le music-hall et le cabaret. Les années qui suivent voient s’enchaîner albums et tournées. Le besoin permanent de se renouveler pousse Kent à proposer à chaque fois des projets inédits. Du rock électro au piano/voix, il explore tous les champs de la chanson actuelle.
En 2005, il revient incidemment à la bande dessinée à l’appel de l’association Alofa Tuvalu, sur un thème qui lui est cher : l’écologie.
2008: musique et dessin se rejoignent pour la première fois avec le livre-disque, L’Homme de Mars.
2015: sort en coffret l’intégrale de ses albums en studio de 1982-2013, enrichie de nombreux inédits. Ce sera l’occasion d’un concert spécial au 104 à Paris pour lequel Kent se joint les services de Tahiti Boy, une rencontre décisive.
2017: un nouvel album paraît, intitulé La grande illusion, réalisé par Tahiti Boy. Retour à des compositions plus électriques à l’image de cette année où Kent fête ses 40 ans de carrière inaugurée en 1977 sous le signe du Punk Rock qui souffle lui aussi ses 40 bougies.
Ce portrait serait incomplet s’il n’était fait mention de Kent auteur de 5 romans, d’un essai sur la chanson (Dans la tête d’un chanteur), d’un recueil de sonnets érotiques et de deux livres pour enfants en collaboration avec Stéphane Girel. Il signe aussi les illustrations de L’Alphabête, un livre-disque pour enfants ; sans oublier non plus l’animateur et producteur de l’émission Vibrato, le temps d’un été, sur France Inter.
19 albums en solo + 4 avec Starshooter; 5 romans + 1 essai sur la chanson. (Source: kent-artiste.com/biographie)

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