Grand frère

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

Prix Première
Prix Régine Deforges
Prix Goncourt du Premier Roman 2018

En deux mots:
Azad et Hakim grandissent en banlieue parisienne, inséparables jusqu’au jour où le cadet décide de partir en Syrie pour soigner les victimes de la guerre. Trois ans d’absence marquées par des attentats, trois années de doute et d’interrogations qui ne seront pas levées au retour du petit frère.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«C’était pas ma conception du djihad»

Pour Grand frère Mahir Guven a été couronné de nombreux prix et notamment le Goncourt du premier roman en 2018. Une récompense bien méritée pour ce récit à deux voix, celle du grand frère resté en France et celle du petit frère parti en Syrie.

C’est l’histoire de deux frères. L’aîné s’appelle Azad. Ça veut dire libre. Son cadet s’appelle Hakim. Ça veut dire le juste, le sage, l’équitable ou le médecin. Celui qui œuvre pour le bien.
Il y aurait mille façons de résumer leur histoire. D’abord familiale. Dire qu’ils ont grandi en région parisienne auprès d’un père syrien et d’une mère bretonne qui est morte trop jeune. Que l’autre et ultime membre de la famille est leur grand-mère qu’il a fallu placer dans une institution parce que son esprit commençait à vagabonder.
Puis sociale. On pourrait parler de leurs efforts d’intégration, raconter comment de jour en jour ils progressaient au football jusqu’à rêver de gloire jusqu’au jour où une agression, un tacle trop appuyé – le jours où les recruteurs du PSG les suivait – a eu raison de leurs ambitions sportives. Ils ont alors déprimé, passant des journées avec leur console. L’un cherchant refuge dans la religion, l’autre dans la drogue.
La religion, parlons-en aussi. De ces musulmans qui écument la cité pour enrôler de nouveaux adeptes en leur faisant miroiter non seulement la noble cause, mais aussi de nombreux avantages. S’ils se décident à suivre ces «frères», c’est plus désœuvrement et par manque de moyens financiers que par dévotion.
Enfin, il y aurait leur parcours professionnel. Car ils ont fini par se caser. Le grand frère est chauffeur VTC et le petit frère infirmier. Une petite main en lequel on place une grande confiance puisqu’il est l’encouragé à remplacer le chirurgien lors d’opérations chirurgicales à cœur ouvert.
Des destins ordinaires qui vont basculer le jour où une ONG va proposer à Hakim de partir en Syrie, le pays de son père qu’il voit tant souffrir, pour soigner les blessés.
Son absence va durer trois longues années.
Mahir Guven choisit de nous livrer d’une part la version d’Azad et d’autre part celle d’Hakim. Une manière subtile de nous faire comprendre à la fois le ressenti de l’un et de l’autre, de constater combien la réalité peut être distendue.
Et alors qu’en France, à la suite des attentats, tous les Syriens sont devenus suspects, en Syrie on essaie de sauver sa peau. Trois années de souffrance, trois années d’incompréhensions. Jusqu’à ces retrouvailles inattendues: « Il croit p’têt que la vie, c’est un film? Qu’on revient comme ça au milieu de la nuit sans prévenir? Pour qui y s’prend? Et il attend dans le couloir, trempé comme un chien errant. Mais moi, j’ai rien demandé, ça fait trois ans que je lui cours après et que je dors plus. Et Monsieur débarque comme ça, gratuitement. À lui de s’excuser. Petite merde. Il a pas changé, pas grandi. À présent ses doigts tremblent. Il les glisse dans sa poche pour me les cacher. C’est mon frère, l’homme que je déteste le plus au monde.
Il a lu tout ça dans mon regard. Tout ce que je veux lui dire depuis dix ans. […] C’est mon frère et je l’aime plus que tout. »
Ce face à face entre le grand et le petit frère de retour de Syrie est à la fois bouleversant, instructif et diablement bien construit. Avec un scénario digne du meilleur polar, avec des rebondissements qui vous ferons passer par toutes les émotions. Une belle réussite couronnée par le prix Goncourt du premier roman. Une récompense amplement méritée!

Grand frère
Mahir Guven
Éditions Le livre de poche
Roman
320 p., 7,90 €
EAN 9782253074366
Paru le 30/01/2019

Où?
Le roman se déroule alternativement en France et en Syrie, principalement en banlieue parisienne du côté de Bobigny, Bagnolet et Aubervilliers. On y évoque aussi une période au sein de l’armée jusqu’au Tchad et au Soudan et des vacances à Argelès-sur-Mer. Côté syrien, venant de Turquie, on passe par Alep, Raqqa jusqu’à Palmyre.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Grand frère est chauffeur de VTC. Enfermé onze heures par jour dans sa «carlingue», branché en permanence sur la radio, il rumine sur sa vie et le monde qui s’offre à lui de l’autre côté du pare-brise. Petit frère est parti par idéalisme en Syrie depuis de nombreux mois. Engagé comme infirmier par une organisation humanitaire musulmane, il ne donne plus aucune nouvelle. Ce silence ronge son père et son frère, suspendus à la question restée sans réponse : pourquoi est-il parti? Un soir, l’interphone sonne. Petit frère est de retour.
Un premier roman au style percutant. Mohammed Aïssaoui, Le Figaro littéraire.
Dans un langage maîtrisé truffé d’argot, Mahir Guven passe du portrait sociétal brossé avec un sens du détail journalistique au polar sur fond de djihadisme. Frappant, éclairant, mais aussi drôle. Amandine Schmitt, L’Obs.

Les 68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix d’Odile d’Oultremont

d_OULTREMONT_Odile_©Barbara_Iweins
Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice. Après Les Déraisons, un premier très bien accueilli, elle a publié Baïkonour. (Photo: Le Soir © Barbara Iweins)

«Deux frères élevés en banlieue parisienne, l’un est chauffeur de VTC l’autre infirmier.
A travers les témoignages croisés de Grand Frère et Petit frère, on découvre la réalité d’une jeune génération franco-syrienne qui hésite entre forcer l’intégration uberisée de notre époque ou céder à l’illusion de la «terre promise» syrienne.
Mahir Guven dessine le portrait passionnant d’une fratrie sacrifiée à ses choix impossibles, avec un sens brillant du portrait. Sa langue est unique, décomplexée, tonitruante, c’est vif, c’est drôle, c’est terrible. J’en garde le souvenir de deux cœurs haletants, troublés, fiers et magnifiques.
Trois ans après, j’y pense encore, souvent, à ce roman. Et j’en suis heureuse.»

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Mahir Guven nous présente Grand frère à l’occasion de sa parution en poche © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Grand frère
La seule vérité, c’est la mort. Le reste n’est qu’une liste de détails. Quoi qu’il vous arrive dans la vie, toutes les routes mènent à la tombe. Une fois que le constat est fait, faut juste se trouver une raison de vivre. La vie ? J’ai appris à la tutoyer en m’approchant de la mort. Je flirte avec l’une en pensant à l’autre. Tout le temps, depuis que l’autre chien, mon sang, ma chair, mon frère, est parti loin, là-bas, sur la terre des fous et des cinglés. Là où, pour une cigarette grillée, on te sabre la tête. En Terre sainte. Dans le quartier, on dit « au Cham ». Beaucoup prononcent le mot avec crainte. D’autres – enfin quelques-uns – en parlent avec extase. Dans le monde des gens normaux, on dit « en Syrie », d’une voix étouffée et le regard grave, comme si on parlait de l’enfer.
Le départ du petit frère, ça a démoli le daron. Suffit de compter les nouvelles rides au-dessus de son monosourcil pour comprendre. Toute sa vie, il a transpiré pour nous faire prendre la pente dans le bon sens. Tous les matins, il a posé le cul dans son taxi pour monter à Guantanamo ou descendre à la mine. Dans le jargon des taxis, ça veut dire aller à Roissy, ou descendre à Paris, et transporter des clients dans la citadelle. Celle qu’on ne pourra jamais prendre. Et soir après soir, il rapportait des sacoches épaisses de billets pour remplir le frigo. La dalle, le ventre vide, la faim ? Sensation inconnue. Toujours eu du beurre, parfois même de la crème dans nos épinards.
Mais bon, quoi que le vieux ait fait, à part la Terre, ici-bas rien ne tourne vraiment rond. Parfois, je voudrais être Dieu pour sauver le monde. Et parfois, j’ai envie de tout niquer. Moi y compris. Si c’était aussi facile, je prendrais le chemin de la fenêtre. Pour sauter. Ou du pont au-dessus de la gare RER de Bondy. Pour finir sous un train. Moins rapide et plus sale. En vrai, j’en sais rien et j’m’en bats lek1, parce que aujourd’hui c’est le 8, et c’est le jour que Dieu a choisi pour son plan.
Le 8 septembre, c’est le jour où Marie la vierge est née. Pas le 7, pas le 9. Le 8, pour la faire naître et, des années plus tard, lui confier la mission d’accoucher de Jésus. Le 8 ? Un chiffre sans fin, et c’est le seul, c’est un double rond. Un truc parfait. Quand vous y mettez le pied, vous n’en ressortez plus. Le 8 : une embrouille, une esbroufe, un truc d’escroc, l’histoire que vous raconte un Marseillais. Et c’est aussi le jour où la femme sur la photo accrochée au mur au-dessus du buffet, celle qui sourit à côté de mon père, est remontée chez Lui, à Ses côtés. Fin de la mission. Morte.
Chaque fois, elles tremblent. Mes lèvres. Alors, j’essaie de faire sans. Ses bras, ses mains, son odeur, sa voix. Et son visage, et ses sourires, et la douceur de ses caresses dans nos cheveux. C’est pas facile de vivre. Ça fait pitié de le dire, mais j’ai pas honte. Je préférerais vivre sans ce truc dans le cœur. Me lever le matin, tôt, avant l’aube même, la tête vide, et boire mon café dans un bistrot du boulevard de Belleville en lisant les résultats sportifs, au milieu des bruits de vaisselle et des garçons qui s’activent. C’est dur de mourir en septembre, le 8. Parce que c’est le jour où Marie est née. Et Marie, elle n’a rien demandé à personne, on lui a mis Jésus dans le ventre et, par la force des choses, elle est devenue une sainte. En réalité, personne n’a rien compris. Personne. Ni les prophètes, ni les califes, ni les prêtres, ni les papes. Le choix de Dieu, c’est pas Jésus. Non, c’est Marie. Celle qu’il a choisie pour faire Jésus. La seule qui a obtenu ses faveurs. Le choix divin, c’est elle.
Sur la photo au mur, mon père est pas encore vieux. Mince comme un fil de pêche. Pas de moustache, mais déjà le monosourcil épais, scotché au-dessus de sa truffe de métèque. Zahié, la vieille de mon père, ma grande-reum, disait de ce sourcil que c’était l’autoroute de Damas à Alep. Comme si l’ange Gabriel lui avait calé la barre noire au milieu du front pour le différencier et jamais le perdre de vue. Un sourcil à mon père, et à Marie, il lui a dit de revenir à ses côtés. Combien d’années depuis son départ? Au moins dix ou quinze…? Peut-être vingt? Elle adorait Zidane. Elle le trouvait beau. L’équipe de France. Les bleus. Thuram et ses deux buts. La Coupe du monde. Dix-huit ans! Ça fait dix-huit ans et j’ai réussi à vivre tout ce temps. Plus longtemps sans elle qu’avec elle, et pourtant ça se referme pas, ça brûle toujours. Un puits de braise au milieu de la poitrine. Pourquoi nous ? Tout allait bien à cette époque. Enfin sûrement, je sais plus, comme l’impression que oui. Mais peut-être que c’était différent. On saura jamais. Et pourquoi le daron est resté seul tout ce temps? Il faut le voir : aigri, bougon, lui arracher un sourire mériterait une Légion d’honneur. Qu’est-ce qu’il fait à part regarder la télé, le foot, les émissions politiques ? Ou parler de son taxi? Je sais même pas si c’est son boulot ou la vie sans épouse qui l’a rendu aussi énergique qu’une huître qui se bute à la marie-jeanne. Les deux sûrement. Mais dix-huit ans seul ! Avec son taxi et son zgeg, ma parole. Une main sur le volant, l’autre sur le poireau. Et encore, pas sûr qu’il s’astique, qu’il mouche le petit singe, même pour l’entretien de la machine. Peut-être que le vieux va voir les tainps? Il a joué au cow-boy de la vie. Un tacos pour cheval, sa langue pour flingue, les joues chargées de mots à cracher sur les enculés, et deux fistons pour lieutenants. L’un parti pour le Far East. L’autre à sa table, buvant sa soupe et écoutant ses salades. Non, en vérité, ça aurait été plus simple autrement.
Sa vie est restée au cachot. Dans une zonz de doutes et de peurs. Il suffit de zoomer sur sa grotte et d’observer le soin qu’il porte à la préparation de la table pour se demander ce qu’il fout dans cet immeuble de chiens, dans ce quartier de crève-la-dalle, avec ces enfants de schlagues, une gueule de Pachtoune, des dents de gitan, et son métier de gadjo qui finira par lui faire pousser le bulletin pour Marine. Les gens pensent qu’on est feuj, wallahlaradim. Parce que tous les vendredis, la table est dressée comme à l’Élysée. Mais rien à voir, de toute façon mon vieux dit qu’il est pas musulman, mais communiste.
Et selon lui c’est pas une religion… Bref…
À sa table, qu’on soit deux ou vingt, rien n’est laissé au hasard, la disposition des plats, l’assortiment de couleurs, les assiettes, les couverts. « L’appétit vient d’abord des yeux, puis du nez », me dit le dar en arabe, en parsemant des épices sur un caviar d’aubergine. Elle, la table, pourrait lever la main droite et le jurer : « Oui, ton père est presque une femme comme les autres. » Enfin, la moitié du temps. Ce soir, il a consommé sa moitié féminine en préparant le dîner. Les trésors du mezzé sont éparpillés partout sur sa nappe en plastique. Quand il la sort, soi-disant pour pas abîmer la table, l’envie de l’insulter me chatouille les lèvres. À quoi ça sert d’acheter un meuble en merisier, si c’est pour mettre une nappe de chez Tati dessus ? Quel blédard, sur la tête de ma m… !
Cinq sœurs sont nées avant lui, il a été élevé comme s’il était la sixième. Ménage, cuisine et même couture avec minutie, labeur, gouttes au front, mains sèches et mal de dos. Pas un homme comme les autres, non. Il peut pas, les millénaires de coutumes et d’éducation dispensées aux femmes de son pays ont fait de lui un spécimen à part. La mère et les sœurs l’ont réglé comme une jeune femme syrienne qu’on prépare dès l’enfance pour épouser un enfoiré du village voisin. Enfin, dans le meilleur des cas, parce que souvent c’est plutôt un cousin, pour tenir une promesse de daron à daron faite à la naissance.
Tout ça, il l’est la moitié du temps. Car l’autre moitié, c’est un moustachu à la voix rauque presque ordinaire, il mastique la bouche ouverte en essayant de formuler une énième théorie sur la guerre au bled. À chaque mot, il propulse d’entre ses lèvres de minuscules morceaux de nourriture trempés de salive qui viennent buter sur les poils de sa moustache. Puis sa grosse main velue empoigne une serviette comme une éponge à chiotte et il s’essuie la bouche à la manière d’un maçon qui gratte une vieille peinture au papier de verre. Mon daron, c’est presque une œuvre d’art qui parle sans arrêt et répète en boucle : Assad, Daech, les Américains, Merkel, Hollande, Israël, Damas, Alep, les Kurdes, et Tadmor, son village natal, et nanani, nanana… avec grognement à chaque virgule et insulte à chaque point. En vrai, il casse les couilles de ouf… Mais bon, c’est mon daron, et il faut faire avec. La famille, quoi. Normal…
Sur la table, tout est prêt comme sur les photos des livres de cuisine. Un festin pour dix, mais on est plus que deux. Sa femme ? Partie avec la grande faucheuse. Sa mère ? Maison de retraite. Son fils aîné ? À sa table, à attendre. L’autre fils ? Disparu, parti loin, loin, très loin, soi-disant pour soigner les pauvres. Mais sûrement chez les fous, à la guerre, sur la route de la mort, peut-être dans le désert, peut-être dans un cimetière, tombé Kalach à la main, ou toujours vivant dans le bled de son père. Celui de la Bible, de la télé, d’Internet, des fous de Dieu, que les cerveaux ont en horreur, sans vraiment savoir ce qu’il s’y passe. Au Cham, comme disent les gars du quartier. En Syrie, quoi ! Sûrement qu’il est en train de niquer sa mère au milieu de la rocaille, à l’ouest du Tigre, à l’est de l’Euphrate et de la Méditerranée, là où la vie vaut moins qu’un regard déplacé, moins qu’une clope fumée, moins qu’un foulard mal attaché. Fils de putain. Pardon, Maman. »

Extraits
« À cause de ses problèmes politiques, il a jamais pu retourner en Syrie. Alors avec le repas, le café et la musique, c’est comme s’il était au village, il cultive le souvenir du bled. L’exil a jamais été son truc. Il connaît l’histoire, la politique, l’économie de ce pays sur le bout des doigts, mais en vrai il comprend rien à la France. Il pense que c’est un pays parfait et que tout le monde est intelligent. Sauf que la connerie est la richesse la plus équitablement partagée au monde. Et Dieu n’a pas oublié la France. Du coup, là-haut dans la tête de mon père, ça bugue, il comprend pas, ça le bute et ça le rend lui-même con. » p. 26

« Il croit p’têt que la vie, c’est un film? Qu’on revient comme ça au milieu de la nuit sans prévenir? Pour qui y s’prend? Et il attend dans le couloir, trempé comme un chien errant. Mais moi, j’ai rien demandé, ça fait trois ans que je lui cours après et que je dors plus. Et Monsieur débarque comme ça, gratuitement. À lui de s’excuser. Petite merde. Il a pas changé, pas grandi. À présent ses doigts tremblent. Il les glisse dans sa poche pour me les cacher. C’est mon frère, l’homme que je déteste le plus au monde.
Il a lu tout ça dans mon regard. Tout ce que je veux lui dire depuis dix ans. […] C’est mon frère et je l’aime plus que tout. » p. 102

« Puis je comprenais pas un truc. Les deux terros avaient déclaré bosser pour Al-Qaïda au Yémen. Mais ici nos gars en parlaient comme si c’était les nôtres qui avaient fait les attentats. Moi, c’était pas ma conception du djihad. La guerre, il fallait la mener à la loyale, et c’est ce qu’on faisait ici. Mais je fermais ma gueule. Pas trop le choix. Les moudjahidines avec qui je vivais ne comprenaient rien, ils avaient pas fait d’études. C’étaient des anciens d’Irak et d’Afghanistan. Pour les éviter, je trouvais des moyens de rentrer assez tard, et après le dîner je repartais rendre visite aux convalescents. À force de travail, en sept mois j’avais l’impression d’avoir passé un doctorat en médecine. Bedrettin me laissait opérer. C’est lui qui faisait encore les diagnostics. Souvent, il me forçait à m’exercer. C’était un peu toujours la même chose. Des balles, des plaies, des entailles. Nettoyer, recoudre, vérifier les lésions, puis suturer la peau. » p. 112

À propos de l’auteur
Mahir Guven est né apatride en 1986 à Nantes. Il a écrit Grand frère, son premier roman en 2017. Son histoire personnelle fait écho à son écrit: né apatride d’une mère turque et d’un père kurde, il n’aura de cesse de chercher sa place dans la société, tout comme le personnage principal de son roman. Salué par la critique, Grand frère a obtenu diverses récompenses en 2018 dont le prix Première, le prix Régine Deforges ainsi que le prix Goncourt du Premier roman. Son style percutant et incisif tout comme la thématique traitée ont fait rentrer ce roman dans l’univers prestigieux de la littérature française. Parallèlement à ce métier d’écrivain, il participe au journal Le 1 (hebdomadaire lancé en 2014 par Éric Fottorino et Laurent Greilsamer; il traite de sujets d’actualité à travers le regard d’écrivains, de chercheurs, d’anthropologues, etc.) qu’il décide de quitter en avril 2018 pour se consacrer à ses projets. Il collabore actuellement à la revue America, lancée en 2017 par Éric Fottorino et François Busnel, trimestriel français consacré aux États-Unis pendant la durée du mandat de Donald Trump. Il dirige aujourd’hui la nouvelle collection «La Grenade» aux éditions JC Lattès. (Source: Hachette)

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Des vies débutantes

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En deux mots:
Exilé aux États-Unis, Adrien rêve de devenir photographe. En attendant , il fait le taxi dans une petite ville du Wisconsin. Ayant trouvé un emploi dans un centre photo du Maine, il va y faire deux rencontres déterminantes et tracer son parcours avant de devoir fuir devant la police.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«L’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai»

Le premier roman de Sébastien Verne a tout du roman d’apprentissage. Il retrace le parcours d’Adrien, un Français exilé aux États-Unis avec un appareil photo en bandoulière. Il va tutoyer son rêve avant de prendre la fuite et basculer vers le polar…

Les photographes et la photographie semblent particulièrement inspirer les romanciers. Après Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse et La femme révélée de Gaëlle Nohant, voici le parcours d’Adrien, jeune photographe français qui s’est exilé aux États-Unis. On le retrouve à La Crosse, petite cité du Wisconsin qui borde le Mississipi au moment où débute le roman.
Il vient d’obtenir le droit de conduire un taxi et peut ainsi mêler l’utile à l’agréable, en réalisant des clichés de la région mais surtout de ses habitants et notamment de certains de ses clients. Celui qui l’intrigue le plus est un homme qui lui commande une bouteille de brandy qu’il doit lui livrer tous les matins et empoche pour cela cinquante dollars. Sans le connaître, il aimerait le prendre en photo. Mais ses demandes restent vaines jusqu’au jour où le silence l’accueille. S’enhardissant, il pénètre dans la maison et découvre une femme morte «encadrée d’animaux empaillés qui semblent lui survivre». Plutôt que d’appeler les urgences, il récupère son matériel et réalise une séance photo, m’hésitant à mettre le cadavre en scène. Ce sera son dernier rendez-vous, car son patron le vire illico.
«Du coup, Adrien a du temps à tuer. En fouillant à la bibliothèque, il trouve une quantité phénoménale d’articles. La vieille femme au brandy, c’est «madame Dahmer, mère de Jeffrey Dahmer, condamné pour multiples assassinats, tueur en série». Son fils a défrayé la chronique, il a marqué l’Amérique au fer blanc. On l’a appelé «le cannibale de Milwaukee» en 1991.»
Adrien n’aura pas chômé longtemps. Il est embauché comme technicien de laboratoire à Rockport, dans le Maine. Un travail à mi-temps qui va tout à la fois lui permettre de se perfectionner et de côtoyer photographes de renom et élèves du Rockport Photo Center où il ne tarde pas à faire son trou. Parce qu’il a aussi trouvé là deux personnes qui ont trouvé le moyen de mettre du beurre dans leurs épinards. Gloria, responsable de la galerie photo, s’occupe entre autres des tirages photo et n’hésite pas à se constituer une petite réserve personnelle. Travis pour sa part gère les commandes pour le laboratoire et complète ses revenus en organisant du trafic de matériel. Tout se passe bien jusqu’au jour où les soupçons se précisent et où la fuite semble le moyen le plus sûr d’échapper à la police. Le road-trip qui s’impose alors nous conduit à travers le Maine vers le Canada…
Pour un premier roman Sébastien Verne combine parfaitement les codes du roman d’apprentissage et celui du roman «américain», y ajoutant même une touche de polar bienvenue. Dans les pas de ce trio improbable, dont il serait dommage, de dévoiler ici le destin, on se laisse emporter. Comme dirait Barbara,
Si la photo est bonne
Juste en deuxième colonne
Y a le voyou du jour
Qui a une petite gueule d’amour

Des vies débutantes
Sébastien Verne
Asphalte Éditions
Premier roman
192 p., 16 €
EAN 9782918767916
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, à La Crosse dans le Wisconsin, puis à Rockport dans le Maine, avant de partir vers la frontière canadienne en passant notamment par Belfast puis Unity et Skowhegan. On y évoque aussi la France où Adrien retrouve quelques temps ses racines.

Quand?
L’action se situe aux début des années 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Fin 1992, en bordure du Mississippi. Jeune photographe français, Adrien fait le taxi dans le Wisconsin et documente son périple américain: portraits de clients, paysages fluviaux. Repéré pour un de ces clichés, il est embauché par un centre photographique de prestige, dans le Maine. C’est là qu’il fait deux rencontres fondamentales: Gloria, la responsable de la galerie, qui détourne des tirages de grande valeur, et Travis, avec qui il se livre à des trafics de petite envergure. Mais le trio d’écorchés va s’embarquer sur un coup trop gros pour lui. Vingt ans plus tard, Adrien aura l’opportunité de retourner sur les lieux de cette jeunesse aventureuse…
Roman d’apprentissage, Des vies débutantes est une ode à la liberté et aux grands espaces américains. Au fil des pages se dessine la trajectoire d’un homme qui s’est écarté malgré lui du chemin tracé pour se retrouver en marge de sa propre existence.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog L’Or des livres 
Blog Unwalkers 
Blog Bepolar (Jérôme Vincent)
Blog The killer inside me 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Entretien d’embauche
« Tu veux du café?
– Non merci.
– Comment tu t’appelles?
– Adrien Beausure.
– T’es canadien?
– Oui, Québec francophone.
– Tu as le permis ? »
Il hoche la tête, connivence.
«Jamais condamné?»
Il secoue la tête, connivence à nouveau.
Le voilà presque au volant d’un taxi jaune, à la suite du plus rapide entretien d’embauche de sa vie. Il a menti – il n’est pas plus canadien que portoricain –, mais il est recommandé par Slim, le reste est convenu. Celui avec qui Adrien a rendez-vous est un Indien qui se fait appeler Rikkie. Le téléphone sonne, il répond, attentif, puis reformule quasi instantanément : «Hillview Homes, pour Lutheran Hospital, dans cinq minutes, entendu.»
Bande-son, l’annonce au dispatch : «Hillview Homes, pour Lutheran Hospital, dans cinq minutes pour Phil, tu te dépêches !»
Le business de Rikkie donne sur State Road. Pour y entrer, on passe un portail vaguement grillagé, à l’ombre en cette saison. Le soleil distille de longues silhouettes sur le rectangle d’asphalte à l’opposé. Ses rayons, sur le mur d’en face, aux briques peintes en rouge, réchauffent un peu le parking, au moins visuellement. Deux taxis hors d’usage sont garés là, à l’écart. Le premier, enfoncé à l’avant, est amputé d’une portière ; l’autre patiente, essoufflé, sur un cric. Rikkie se réserve l’exigu garage comme atelier et, à l’arrière, il camoufle tant bien que mal des bidons d’huile usagés, vestiges encombrants d’une flottille de taxis en bordure du Mississippi.
Le local de Rikkie est ouvert à tous les vents. Il y habite, aussi. Le rez-de-chaussée est équipé d’une cuisine qui ne sert qu’à faire du café. L’endroit est assez propre. Dans le flot des appels matinaux, Rikkie s’active, seul à gérer sa minuscule plate-forme logistique, son mug à la main ; il pioche un donut nappé au chocolat avec des pépites roses. On se réveille tout juste dans cet îlot de La Crosse, Wisconsin. Au talk-show du matin, des soldats américains débarquent en Somalie, ils sont en nombre, opération « Restore Hope », ni Adrien ni Rikkie ne savent vraiment pourquoi. Ils se laissent distraire par l’écran, après la pub, des images de routiers en déroute dans le blizzard plus au nord, à la frontière du Minnesota. Il est 8 heures, Channel 8 WKBT, les news, mercredi 9 décembre 1992, moins onze degrés Celsius à La Crosse, pas de précipitations, soleil toute la journée.
Dans cette pièce basse de plafond, un cerf empaillé, trophée de chasse, toise les deux hommes. Le téléphone sonne à nouveau, Adrien s’écarte et sort du terrier. Depuis la porte, il entend Rikkie qui fait l’annonce au dispatcher :
«Hillview Homes, pour Lutheran Hospital, t’es sur place Phil?»
Rikkie s’affaire aux urgences du matin. Adrien joue avec son ombre contre le mur ; ça l’occupe et le réchauffe sûrement. Il traîne sur le parking en attendant son taxi jaune.
Période d’essai
Une Oldsmobile Sedan 1987 franchit lentement le portail, son ombre déformée se dessine sur le mur, elle se gare à dix mètres de là. Le chauffeur, bedaine en mauvaise santé, s’extirpe de la voiture, quelques miettes accrochées aux rayures vertes de son pull-over. Rikkie observe puis s’approche. Il aime qu’on prenne soin des véhicules, Adrien l’a immédiatement compris.
« Tu remplaces toujours un gars, tu prends sa voiture. Il finit la nuit, tu prends la journée. Pour l’instant, on fait comme ça, on verra après comment ça se passe. Tu t’arrangeras avec les autres, tu prendras la nuit ou la journée, c’est pas mon problème. »
La buée sort de sa bouche comme d’un pot d’échappement.
«La Sedan revient toujours avec le plein, sinon c’est toi qui payes. Tu me dois 75 dollars de location et le reste, c’est pour toi.»
Voilà pour la fiche de poste. Les règles doivent être simples pour les chauffeurs de taxi, ça limite les embrouilles. La radio, c’est déjà assez problématique. Le téléphone sonne, Rikkie se presse à l’intérieur.
Dispatch: «University Main Hall vers l’aéroport. Phil, c’est pour toi dans la foulée!»
10 h 30, calé au fond d’une lourde américaine jaune pétant, Adrien parcourt l’étendue d’un territoire qu’il partage désormais avec l’immense Mississippi, monstre de boue.
La Sedan a déjà le ventre vide, le pull rayé vert est un arnaqueur. Il fait le plein au Kwik Trip, spécialiste en remplissage, gasoil, estomac, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, café tiède. Helen est une balise au comptoir, ils se voient tous deux pour ne pas se sentir seuls, passer la mauvaise saison ensemble, blottis parfois l’un contre l’autre. Elle habite l’immeuble le plus haut de toute la ville, au coin de Cass Street et de Third Street, au-dessus du Piggy’s. Avant d’entrer, il passe toujours sous une tenture à la belle calligraphie blanche sur fond bleu d’où se détache « Elliot Arms Apartments », ça donne un air citadin à leur liaison, mais ça ne suffit pas. Il se lasse parfois très vite des jouets, surtout de ceux qu’il n’a pas vraiment voulus.
Un taxi fonctionne comme les griffes d’un râteau. Il agrippe tout. Rikkie possède la compagnie. Quoi qu’il arrive, il prend 75 dollars au chauffeur du matin et autant en fin de journée. Tous les taxis de La Crosse, Wisconsin, appartiennent à Rikkie, tous les taxis sont jaunes, c’est comme ça, la règle est immuable, un numéro de téléphone, 782-9492, sur chaque portière. Le véhicule fonctionne sans taximètre. Dès son premier jour, préliminaire à toute chose, Adrien passe au lavage et astique vite fait l’intérieur de la Sedan. Touche finale, il asperge l’habitacle de quelques gouttes d’huile essentielle de lavande ; un taxi présentable est un taxi aimable. Chacun des chauffeurs se souvient de cette pancarte accrochée au-dessus du coin de table qui fait office de bureau, réalisée dans un point de croix grossier. Rikkie la pointe volontiers du doigt, elle rappelle sans ambiguïté la devise éclairée du patron : «Qualité, disponibilité, ponctualité.»
«Quoi qu’il arrive, tu règles le compteur à zéro en début de trajet, tu multiplies par un dollar cinquante le mile et tu as le prix de ta course. Facile de t’en souvenir, non?»
Bien que l’usage de cette arithmétique ait objectivement quelque chose d’effrayant, il semble que c’est la norme acceptée. Ne manque plus qu’un joli canevas «tu t’y conformes ou tu dégages!». Il faut à Adrien une demi-douzaine de courses avant de payer la location et le gasoil. Son travail finance la rente de Rikkie. C’est normal, il en a fait, des efforts, le boss, pour se garder une place au soleil. Une compagnie de taxis, ça se construit à la force du poignet, et Adrien a toute sa place dans cette petite chaîne alimentaire. Son visa expire bientôt et il a besoin d’argent.
Dispatch : « Au 3035, 31st Street vers Kmart… »
Alors, en arpenteur, des journées entières, Adrien parcourt un bout du comté et tente de reconstituer sa trésorerie. Il s’aventure jusqu’à Shelby, Coon Valley ou Lake Delton. Il emprunte des routes désertes, improbables et qui parfois figurent à peine sur sa carte. Il pousse jusqu’à Trempealeau tout au bout, après State Road 61, pour une dame qui veut se rendre chez le coiffeur à La Crosse. C’est une excellente course, il fera l’aller-retour.
À cette époque de l’année, les rives du fleuve sont prises par les glaces, à Trempealeau. Les semaines d’hiver se succèdent et le ciel crache de la neige lorsqu’il ne fait pas trop froid. Le village est recroquevillé sur une route principale que le fleuve, glacé et poissonneux, peut avaler à la première crue. Au bout, l’embarcadère des barques à fond plat. Lorsqu’à l’été elles rentrent, ventrues, c’est pour laisser la famille Dubois décharger, vider, fumer des carpes et des poissons-chats au bois de hêtre. Dubois Smokery est un passage obligé avant l’expédition vers les quartiers juifs de New York. La lumière se rend complice, devient propice. Adrien prend quelques photos, documente un village hibernant. Il se gare à l’écart, laisse le moteur de sa voiture tourner et s’éloigne d’une centaine de mètres environ, puis il photographie son taxi jaune dans la grisaille. »

Extrait
« Du coup, Adrien a du temps à tuer. En fouillant à la bibliothèque, il trouve une quantité phénoménale d’articles. La vieille femme au brandy, c’est «madame Dahmer, mère de Jeffrey Dahmer, condamné pour multiples assassinats, tueur en série». Son fils a défrayé la chronique, il a marqué l’Amérique au fer blanc. On l’a appelé «le cannibale de Milwaukee» en 1991; Slim a presque mis dans le mille. Le type, il a tué dix-sept homosexuels, ils l’ont chopé c’était il y a deux ou trois ans. Sa tête au regard vitreux, vestige unique, relique, est conservée par sa tordue de mère. La légende veut qu’il ait été scalpé et décapité par son codétenu, un Indien. C’était partout dans les journaux.
Adrien a quitté La Crosse le soir du 16 avril 1993, suite au message téléphonique d’une certaine Gloria Underwood, responsable au Rockport Photo Center lui signifiant que son tirage intitulé Roue de la fortune est porteur de bonnes nouvelles et qu’on l’attendait dès que possible à Rockport, Maine pour un job à mi-temps de technicien labo. » p. 50-51

À propos de l’auteur
Sébastien Verne vit à Lyon. Des vies débutantes est son premier roman. (Source : Asphalte Éditions)

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