L’os de Lebowski

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En deux mots
Lebowski, le chien d’un jardinier-paysagiste découvre un os en grattant la terre sur le domaine d’un client producteur de télévision. S’agissant d’un reste humain, notre homme n’aura de cesse de découvrir le fin mot d’une histoire dont il aurait peut-être mieux fait de ne pas chercher à connaître l’origine.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Jim Carlos a disparu

L’os de Lebowski, le second roman de Vincent Maillard, est un petit bijou qu’il serait bien dommage de laisser passer. Vous allez vous régaler de son ironie subtile, de son habile construction et de son surprenant épilogue!

Voilà un second roman qui est bien davantage qu’une confirmation. C’est un vrai bonheur de lecture! Son titre livre à lui seul les principaux éléments de l’intrigue. Le Lebowski dont il est question est le chien du narrateur. S’il répond à ce patronyme, c’est d’une part en hommage au Dude, le «Big Lebowski» des frères Coen, mais aussi parce que cette grosse boule de poils à la même nonchalance et cette envie furieuse d’en faire le moins possible. S’il accompagne son maître, jardinier-paysagiste chez ses différents clients, c’est d’abord pour se trouver une place tranquille et ne plus en bouger. Il n’en va pas différemment sur ce nouveau chantier, dans la belle propriété d’Arnaud Loubet, rédacteur en chef à la télévision qui entend donner une touche «développement durable» à ses trois hectares de terrain en intégrant un potager bio sur sa propriété, à quelques encablures de sa piscine.
Au fur et à mesure de l’avancée du chantier, Jim Carlos est invité à la table familiale, ayant promis à Amandine, la fille du couple formé par Arnaud et son épouse Laure d’attacher Lebowski, car elle a la phobie des chiens. L’occasion de constater combien ces bobos vivent dans leur monde, se confortant de leur arrogance et leur suffisance, dissertant sur les plaies de la société et les difficultés de la planète. Il va aussi découvrir une faille au cours de ces invitations, la fuite de leur fille aînée Jeanne. Un sujet devenu tabou, mais qu’il entend élucider en se mettant à la recherche de la jeune fille qu’il croit localiser à Doussac, dans la Vienne. L’occasion d’une excursion dans ce village et la rencontre avec une bien sympathique tenancière de café. Une escapade que Jim a pris le soin de consigner dans un grand cahier bleu dans lequel on trouve aussi le récit de l’étonnante découverte de Lebowski, pourtant peu habitué à une telle dépense d’énergie. Il s’est mis à gratter énergiquement la terre d’où il sort avec fierté l’os du titre. Un os qui va intriguer son maître au point de le confier à un voisin, ex médecin-légiste, qui ne va pas tarder à lui révéler qu’il s’agit bien d’une partie de squelette humain. À priori, il faudrait avertir la police.
Mais notre homme, on l’a vu, a des velléités d’enquêteur et entend confronter son employeur à sa découverte.
Sans en dire plus, on ajoutera que ce n’était sans doute pas la meilleure de ses idées. Ni pour lui, ni pour Lebowski. Encore que… S’il nous est donné de lire cette histoire et ses développements, c’est parce que la juge d’instruction Carole Tomasi est en possession du cahier bleu, mais aussi du cahier orange qui sera découvert après les premières investigations déclenchées par la magistrate.
Avec une imagination fertile et un sens de l’humour très incisif, Vincent Maillard réussit à construire une histoire très addictive, usant des codes du thriller pour creuser cette curieuse propension que développent ceux qui se retrouvent soudain à la tête d’une belle fortune et disposant d’un pouvoir tout aussi certain. Ils s’imaginent alors au-dessus des lois. Ou se sentent investis du droit de faire tourner le monde comme ils l’entendent, parce qu’après tout ils ont «tout compris». Et leurs éventuels contradicteurs ne peuvent du coup être que des ignorants ou des incapables.
Cette savoureuse charge contre les élites trop bien-pensantes est politiquement très incorrecte, mais elle fait joyeusement plaisir. On se régale!

L’os de Lebowski
Vincent Maillard
Éditions Philippe Rey
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782848768786
Paru le 6/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Je m’appelle Jim Carlos, je suis jardinier.
J’ai disparu le 12 janvier 2021. Un de mes derniers chantiers s’est déroulé aux Prés Poleux, dans la propriété des Loubet : Arnaud et Laure. Lui est rédacteur en chef à la télévision, elle est professeure d’économie dans l’enseignement supérieur. Chez eux tout est aussi harmonieux, aussi faux qu’une photographie de magazine de décoration. Tout, même leurs cordiales invitations à partager des cafés ou des déjeuners au bord de leur piscine, vers laquelle je me dirigeais avec autant d’entrain que pour descendre au bloc opératoire…
Vous trouverez dans ce livre les deux cahiers que j’ai écrits lors de mon aventure chez ces gens. Mais aussi l’enquête menée par la juge Carole Tomasi après ma disparition.
Lebowski est le nom de mon chien. Tout est sa faute. Ou bien tout le mérite lui en revient. C’est selon.
Maintenant il est mort.
Et moi, suis-je encore vivant ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Première partie (Le cahier bleu)
Premier jour
Il faut, d’une manière ou d’une autre, être enfermé pour avoir le temps d’écrire. C’est le cas. Et avoir une idée. Je n’avais pas d’idée. Pas d’histoire. Hormis la mienne.
Et celle de mon chien, auquel je ne cessais de penser.
Notre histoire donc, depuis le premier jour où je l’ai vu.

Je n’avais pas demandé « combien pour ce petit chien dans la vitrine », d’ailleurs il aurait été bien incapable de ponctuer la question des deux petits « whou whou » de la chanson. Il somnolait. Et depuis il n’a jamais fait que ça. Les autres chiots bondissaient, aboyaient, se mordillaient et se roulaient dans les copeaux artificiels. Lui, non. Ce doit être ça qui m’a attiré. Une forme d’acceptation tranquille, cette philosophie ataraxique qui n’appartient qu’aux animaux.
Le vendeur m’avait fait tout un article sur les mérites du golden retriever, l’ami des enfants. Je ne lui avais pas répondu que je n’avais pas d’enfant, ni que si j’en avais, je n’aurais pas besoin d’acheter un chien. Ni que si j’aimais vraiment les chiens, j’irais en délivrer un à la SPA. Ni que si j’aimais vraiment les goldens, j’en chercherais un dans un élevage digne de ce nom et pas dans un supermarché où on peut acheter un chien comme un paquet de rouleaux de Sopalin. J’ai mélangé tout ça et j’en ai conclu que, malgré tout, je délivrais un petit être de sa prison vitrée dans un temple de la marchandisation du vivant.

C’était il y a sept ans. Je ne regrettais rien de cet achat impulsif. Ce chien était une crème. Un peu crétin? Pas sûr. Au départ je l’avais baptisé Dumby. Je trouvais que ça évoquait My Dog Stupid de John Fante, un des rares bouquins que j’ai lus quand j’étais jeune. Mais ensuite, il s’est transformé en une grosse masse molle et blonde, toujours avachi et décalé comme Jeff Bridges dans le film des frères Coen, alors ça m’a amusé de le surnommer Lebowski, et finalement le nom lui est resté. Depuis sept ans, il dort essentiellement. Il ne court après aucune balle, aucun bâton. Quand je le sors, il marche, la tête basse, derrière moi. On croise des tas de chiens qui tirent sur leur laisse ou courent dans tous les sens. Il les regarde d’un œil apitoyé. Je lui file des croquettes, et lui me refile son bon regard certifié fidélité inconditionnelle. Je le caresse de temps en temps, il soupire de contentement. Ou d’accablement ? C’est difficile à dire. Enfin, disons que nous cohabitons paisiblement.

J’emmène Lebowski sur mes chantiers de jardinage. Je suis paysagiste / création-entretien, comme disent mes cartes de visite. En général, les clients l’apprécient. Il y a des gens qui n’aiment pas les chiens, mais peu qui ne supportent pas les peluches. Il n’existe pas de ligues anti-peluches. Or, incontestablement, cet animal est plus proche de la peluche que du molosse.
Mais cette fois-ci, j’ai eu beau plaider la cause de Lebowski, rien à faire. «Ma fille a une phobie des chiens», m’a dit le client. Il fallait selon lui que je le laisse dans la voiture. Je lui ai dit que ce n’était pas possible avec cette chaleur. On a négocié. Il a fini par accepter que je l’emmène au fond de sa propriété à la condition expresse que je passe au large et que je l’attache à un arbre ou à quelque chose. Je n’ai pas de laisse, j’ai bricolé un bout de corde pour arranger l’affaire. Ça n’a pas eu l’air de traumatiser mon animal, qui n’avait pas dans ses projets de courir toute la sainte journée le long du mur du parc jusqu’à y tracer un cynodrome de lévriers, et encore moins d’aller chasser les garennes ou les canards de la mare. Comme je l’ai dit, c’était un cador surdiplômé de l’école des stoïques. Je l’ai attaché au tronc d’un grand chêne. Il possédait de la sorte un alibi en béton pour déployer tout son savoir-faire en matière de léthargie chronique.
À l’avant de la propriété trônait, à la place de l’ancien manoir des Prés Poleux dont il ne restait que quelques murs, une immense construction blanche, moderne, sérieuse comme un tribunal, et anguleuse comme une villa d’architecte, percée de multiples baies vitrées donnant sur plusieurs terrasses aménagées dont l’une, au sud, accueillait une piscine turquoise et discrètement glougloutante. L’homme, le père de la fille phobique aux chiens, m’accompagna jusqu’à l’angle sud-est de ses trois hectares tout en m’expliquant son projet. On sent bien d’ailleurs que l’homme est un homme de projets. Il s’appelle Arnaud Loubet. Il a, à l’époque, cinquante et un ans, il est plus grand que moi, il mesure donc plus d’un mètre quatre-vingts. Son visage est ambigu, le front, les yeux et le nez expriment une grande détermination, mais les joues sont un peu molles, et le menton un peu faiblard. Ça ne se remarque pas tout de suite car le tout est flouté et harmonisé par une belle chevelure blanche de patriarche, ou de patron, à mi-chemin entre la coupe d’un pilote de ligne et celle d’un mandarin de la littérature. Bref, l’homme a un projet. Il veut créer un jardin potager dans ce coin de la propriété. « J’ai bien réfléchi à la question », me dit-il. C’est un homme construit, qui réfléchit, qui analyse, qui se fait une opinion, puis qui décide.
« Pour moi, ici, c’est parfait, ajoute-t-il en tendant les mains vers la zone prévue.
– Mais… avec le mur et les arbres, c’est à l’ombre.
– Et alors ?
– Alors si vous voulez que ça pousse, à la lumière, c’est mieux. »
L’homme m’a regardé en plissant légèrement les yeux. Il m’a choisi parce que je suis un jardinier spécialisé dans les aménagements éco-bio-permaculture-garantis-sans-pesticide, etc. L’inverse exact de tout ce qui avait été fait sur ces trois hectares depuis Louis-Philippe. Mais l’homme, comme tout le monde, entamait son grand virage vers le bio, le durable, la sobriété heureuse de Pierre Rabhi et de tout ce qui se vendait bien en matière de consommation écoresponsable. Il y avait encore du chemin à faire avant d’apercevoir la sortie de la courbe. Mais surtout, et malgré tout, était-il concevable, pour revenir à la conversation en cours, qu’un simple jardinier puisse penser d’une manière plus juste que lui ? Apparemment oui (ça avait un tout petit peu de mal à passer mais ça allait passer) car l’homme possédait une autre carte dans sa manche, un atout maître : il était « doté d’un solide sens de l’humour », comme on me l’a dit plus tard. Alors il a posé un index sur sa bouche en penchant la tête en arrière tel un homme qui réfléchit intensément, puis il a hoché doucement la tête comme si une idée lumineuse faisait lentement son chemin dans son esprit et il a prononcé avec ironie : « Hum ! hum !… pas bête… on voit que vous êtes de la partie ! » avant de m’adresser un grand sourire complice. J’ai fait un tour d’horizon du regard et je lui ai proposé de créer son potager au sud-ouest.
« J’ai repéré qu’il y a une arrivée d’eau là-bas.
– Non. »
À mon tour je l’ai regardé en plissant légèrement les yeux, exactement comme il l’avait fait, je ne sais pas trop pourquoi, ça devait m’amuser, puis j’ai levé les sourcils en avançant la mâchoire inférieure en signe d’interrogation.
« Non. Là-bas, non. On a… On a d’autres projets dans cette partie. »
Oui. L’homme décidément est un homme de projets. J’ai acquiescé en hochant lentement la tête, toujours comme lui l’avait fait d’une manière ironique quelques secondes plus tôt. Est-ce que je me moquais encore de lui ? Ou bien exerçait-il sur moi une influence inconsciente, une contagion mimétique ? Je l’ignorais. J’ai fait quelques pas, je suis monté sur une butte, j’ai constaté que Lebowski, affalé au pied du grand chêne, avait attaqué sa journée. J’ai laissé l’espace m’imprégner, et je lui ai proposé une autre solution : un carré adossé au mur nord, ce serait moins discret mais, avec une jolie clôture, ce serait charmant. Il a dit « OK, feu vert », j’imagine qu’il s’est retenu de dire green light.
J’ai donné quelques coups de pioche au pied du mur nord. Il faisait déjà très chaud et la pioche soulevait des petits nuages de poussière, mais la terre était tendre et bonne pour le maraîchage. Elle était marbrée, légèrement sableuse et limoneuse – le travail du fleuve, distant de plus de trois cents mètres aujourd’hui, mais qui avait recouvert cette plaine régulièrement au cours des millénaires passés –, et aussi organique – des forêts avaient poussé ici dont l’humus avait amendé le sol. Du gâteau. Presque. Car le bruit de deux épées médiévales qui s’entrechoquent retentit quand l’outil heurta une pierre de la taille d’un pavé parisien. Quelques coups de pioche supplémentaires me firent comprendre qu’il n’y avait pas eu ici que de l’eau et des arbres, des hommes y avaient bâti des édifices qui s’étaient effondrés ou qu’on avait détruits. Des monceaux de pierres s’étaient éparpillés, puis avaient été recouverts comme les vestiges d’un château fort en galets oublié sur une plage. Il me faudrait trimer pour débarder la surface du potager. Et ce n’était pas cette feignasse de Lebowski qui allait m’aider à sortir tout ça. Si un éducateur canin au monde avait pu lui apprendre à creuser pour dénicher quoi que ce soit, même une truffe, ce gars-là pouvait être nommé meilleur dresseur de l’année. C’était pourtant un sacré costaud ce clebs, une carcasse de chien des Pyrénées plutôt que de golden. En le harnachant, j’aurais pu lui faire tirer une carriole pour transbahuter les caillasses à la manière d’un bœuf. T’as qu’à croire ! Autant essayer directement de lui apprendre à marcher sur ses deux pattes arrière et à pousser la brouette. Je délimitais avec des piquets la parcelle d’environ cent cinquante mètres carrés dédiée au potager. Le ciel était d’un bleu si profond que j’avais envie de me cracher dans les mains et d’empoigner gaiement le manche de la pioche – debout, les gars, réveillez-vous, il va falloir en mettre un coup ! –, mais c’était absurde. Je n’aimais pas trop faire ça, mais là, pas le choix, il me faudrait passer le motoculteur pour faire remonter l’essentiel des pierres, sans quoi j’y perdrais trois jours et j’y gagnerais une hernie discale. À moins que je demande à mon pote Yuriy et à sa palanquée d’Ukrainiens de venir me filer un coup de main ? Ils étaient capables de régler ça en deux heures, à peine plus de temps que n’en met une harde de sangliers pour retourner le pied d’un châtaignier. Je passerai plutôt le motoculteur, il faudra que je prépare une explication au cas – très improbable – où Arnaud demanderait des explications à cette entorse aux règles de la permaculture.
Avant de m’y coller, j’ai été voir le chien. Je l’ai appelé, il a soulevé un œil. J’ai tapé dans mes mains pour qu’il se bouge. Il s’est relevé à grand-peine, à la manière d’un pachyderme qui sort d’une anesthésie générale. J’ai détaché la laisse improvisée et je l’ai emmené boire près de l’arrivée d’eau au sud du parc, sur le mur des anciennes écuries, là où Arnaud avait refusé l’installation du potager. En passant sous une charmille, Lebowski s’est approché d’un tronc pour soulever la patte arrière, son seul et unique exercice physique répertorié. J’ai empli d’eau une soucoupe de terre qui traînait là et il a bu avec la délicatesse d’un phacochère d’une savane reculée. Moi-même j’ai avalé deux gorgées et je me suis humidifié la nuque. Il n’était pas encore 10 heures mais le soleil envoyait déjà ses directs comme un boxeur sur le sac de frappe. C’est à ce moment-là que j’ai entendu gratter derrière moi et, dans mon champ de vision périphérique, j’ai cru voir Lebowski s’agiter avec fébrilité. Quelque chose de tout à fait anormal. Une crise d’épilepsie ? Ou un truc dans le genre. Je me suis retourné : il creusait ! En voilà bien une autre ! Il labourait la plate-bande au pied d’une rangée d’hortensias. Bien en appui sur les pattes arrière, il moulinait des pattes avant comme des godets de pelleteuses. Comme un chien de cartoon qui creuse un tunnel. D’abord j’ai cru qu’il avait pris un coup de chaleur, mais il était resté à l’ombre. Il s’est arrêté une seconde, m’a regardé d’un air ravi, et a repris ses travaux d’excavation avec frénésie. Bon Dieu ! Ainsi, ce chien me réservait des surprises. Il avait fallu attendre sept ans pour qu’il se révèle. Il ne pouvait pas y avoir de truffes ici. Un lingot d’or ? Ça n’a pas d’odeur. Du pétrole ? Calmons-nous. Plus probablement un os enterré là par un de ses congénères, ou bien, ce n’était pas à exclure avec lui : rien. Comme ça durait, je lui ai dit : « Ça suffit, allez, on y va ! » Il a redoublé d’efforts, la tête et les épaules enfouies dans son trou, puis s’est relevé, triomphal, quelque chose dans la gueule. Une pierre ? Il avait compris mon problème et il voulait m’aider ? « Je vais te les sortir moi tes caillasses ! » – il voulait me faire payer le dénigrement et les moqueries dont je venais de l’accabler par la pensée ? Non. Malgré la terre qui le brunissait, on pouvait deviner que le truc était un os. Un bout d’os. J’ai voulu regarder ça de plus près. Lebowski a grogné. Ça m’a fait rire : décidément, il faisait son coming out : je suis un chien, nom d’un chien ! Je lui ai quand même pris. J’ai examiné l’objet et j’ai voulu m’en débarrasser en le jetant dans les buissons, mais comme le pauvre me regardait avec son air de chiot affamé de race saint-sulpicienne, je le lui ai rendu. J’avais assez perdu de temps, je me suis remis en marche. Lebowski m’a suivi en remuant doucement la queue, ça, ça n’avait pas changé.
Je retournais donc à ma camionnette pour la rapprocher de ma zone de travail quand Arnaud est revenu vers moi avec sa démarche d’homme tranquille, maître de céans, maître de lui-même, maître de l’univers en première intention. Il m’a dit : « Venez donc boire un café, je vais vous présenter ma femme. » Est-ce que j’avais vraiment le choix ? J’aurais pu lui dire : « Merci, non, c’est gentil mais la demi-heure que je vais perdre avec vous, je vais devoir la rattraper en transpirant un peu plus tout à l’heure ; et puis je crains de vous connaître déjà si bien. Ce sera tellement sans surprise, votre compagnie me semble plus ennuyeuse que celle des arbres. » Mais ça aurait été vexant, évidemment. Lebowski me suivait toujours, de plus en plus à l’aise, le Rantanplan. Alors – j’avais déjà oublié –, d’un signe du menton pour désigner mon chien doublé d’un haussement de sourcils qui se voulait embarrassé, Arnaud a ajouté : « C’est sans doute un oubli, mais je vous rappelle que le chien ne doit pas s’approcher de la maison. » En réalité, il m’adressait une sommation discrète, à la manière d’un adulte demandant à un enfant de ramasser une pièce tombée du porte-monnaie d’une vieille dame dans la queue à la boulangerie. L’homme donnait des ordres et entendait être obéi. J’ai remmené Lebowski au fond du parc et je l’ai rattaché à son arbre, puis je suis revenu sur la terrasse pavée, abritée du soleil par une tonnelle de vigne. Comme le reste, l’endroit était aussi harmonieux, aussi décontracté, aussi faux qu’une photographie de magazine de décoration. Un cruchon en céramique ocre était posé sur un muret de pierres sèches, il devait probablement contenir de l’eau fraîche que Perrette était allée puiser à la source.
Laure s’est levée pour me serrer la main, ou plutôt pour me laisser serrer la sienne ; j’aurais ressenti la même tonicité si j’avais serré la natte de ses cheveux qui pendait sur son épaule droite. Elle me sourit aimablement et me pria de m’asseoir sur un fauteuil de rotin tressé garni de coussins rayés. « Allez, un p’tit café ! » Arnaud se leva pour accéder à la cuisine d’été qui donnait sur la terrasse. Allons bon ! On est entre nous, pas de manières, on se débrouille, on va se faire un « p’tit café ».
Jean-Luc m’avait brossé, il y a longtemps, un portrait de ce couple étincelant. Jean-Luc était un pote et un collègue de la région qui avait travaillé chez eux. Ils ignoraient que je le connaissais, et que j’en savais un peu plus qu’ils ne l’imaginaient. Je savais qu’Arnaud était rédacteur en chef d’un magazine du week-end pour une grande chaîne de télévision.
Tous les ans, on annonçait la mort de la télévision, mais la vieille était coriace comme une baleine bleue, qui peut vivre plus de cent ans – or elle n’en avait que soixante-dix. Certes autour d’elle tournoyaient les réseaux sociaux, des bancs de maquereaux, les chaînes YouTube, des fish-balls délirants, et même de nouvelles plates-formes à péage, quelques épaulards qui prenaient de l’assurance, mais la vieille cétacé poursuivait calmement sa route océanique. Les vieux restaient bien calés devant elle (or tout le monde devient vieux), et Arnaud continuait à percevoir les primes que son émission ajoutait à son salaire déjà bien confortable.
Quant à Laure, elle enseignait l’économie à la faculté de Paris-Dauphine et à l’ESSEC. Leurs deux salaires cumulés pouvaient leur permettre de se fringuer italien, de rouler allemand et de voyager cosmopolitan, mais pas d’acquérir un tel domaine. Non, il venait de ses parents à elle, qui eux-mêmes en avait hérité, etc. Les gros patrimoines sont rarement le résultat d’une vie de dur labeur aux champs ou à l’usine.
Arnaud est revenu avec un plateau et trois expresso. « J’ai fait des firenze arpeggio, je ne vous ai pas demandé, pardon, j’espère que ça ira », a-t-il dit (en soignant son accent italien), essentiellement à l’intention de sa femme, mais tous les deux guettaient ma réaction du coin de l’œil. Le bouseux connaît-il les capsules Nespresso ? J’ai hoché doucement la tête. Firenze, ça ira.
Je savais aussi qu’Arnaud et Laure avaient deux filles. La plus jeune, Amandine, celle qui a peur des chiens, avait seize ans, l’autre était plus âgée, plus de vingt ans en tout cas. Elle était partie de la maison.
Le café était explosif. C’est terrible à avouer, mais cette maudite multinationale suisse avait réussi à faire tenir une montagne péruvienne dans une capsule d’un centimètre cube. Ce qui me gâchait un peu le plaisir, c’était de voir Arnaud avec son pantalon de toile beige retroussé, les pieds bien écartés dans des sandales de marque, visiblement traumatisé par les spots publicitaires de George Clooney, et puis elle, assise bien droit, bien convenable, tenant sa tasse de thé comme si j’étais Élisabeth II, et m’évitant du regard comme si j’étais Pablo Escobar. J’ai tourné la tête vers le parc. Je ne voyais pas Lebowski, qui, lui, devait se tenir comme bon lui semble, autrement dit vautré tel le Dude canin qu’il était. Le parc était aussi nickel que les chromes de la vieille Citroën DS que j’avais entraperçue dans la dépendance près du portail. Je finis mon café aux arômes de forêt équatoriale du nord du Pérou, ces vallées dominées par la cordillère Blanche, ultimes sanctuaires de la planète, l’exact opposé de cet enclos de nature dressée à la trique, tondue à l’anglaise, taillée à la française, alignée comme une parade du Troisième Reich. « Vous savez, pour nous, ce potager, c’est un premier pas vers notre “reconversion”, une forme de résistance au collapse général. Nous avons beaucoup réfléchi, notamment durant le confinement. » Laure avait parlé d’une voix très douce, en tenant sa tasse à deux mains sous son nez telle une geisha son bol de thé, tout en laissant son regard trouver l’inspiration dans le bleu du ciel.
Je hochais la tête en cherchant désespérément quelque chose à répondre, qui ne venait pas. Ces discours enflammés pour « repenser le monde d’après », je les avais entendus des dizaines de fois, et la suite aussi : « Et il n’y a pas que la terre… » avait ajouté Laure en me regardant cette fois dans les yeux d’un air qui m’a semblé étrangement triste. Après avoir laissé passer un silence qu’elle jugea digne d’une mûre réflexion, elle déclara : « En cas de catastrophe, ce sont les liens sociaux qui seront déterminants. » Elle n’a pas précisé « notamment avec les paysans ». Dans le coin, les agriculteurs sulfataient leurs parcelles dont on ne voyait pas le bout en larguant des cargaisons de glyphosate. Leurs tracteurs avaient plus à voir avec une escadrille de B-52 chargés de napalm qu’avec L’Angélus ou Des glaneuses de Millet. Et cette guerre-là n’avait pas cessé avec les accords de Paris en 1973, elle ne s’arrêtait jamais. Par ailleurs ces péquenots votaient plutôt Rassemblement national, ce qui était « la ligne à ne pas franchir » pour pouvoir discuter avec Arnaud et Laure. Bref, j’ai continué à me taire en hochant la tête d’un air pénétré. Ma composition de taiseux-proche-de-la-nature semblait leur plaire. Je représentais probablement le joint idéal avec ceux qui savent faire sortir quelque chose de terre dans l’hypothèse de plus en plus prégnante où les temps deviendraient difficiles.
« Nous n’imaginons pas pouvoir mettre en place une autosuffisance alimentaire avec ce carré mais… il est important que chacun apporte sa pierre à l’édifice n’est-ce pas ? »
J’échappais de peu au colibri de Rabhi dont on m’avait tellement rebattu les oreilles que je l’aurais volontiers explosé à la .22 et englouti en le tenant par le bec comme un ortolan. Laure aurait voulu que je développe un peu : que pouvaient-ils attendre de ce potager, en termes de « retour sur investissement » ? aurait pu dire la professeur d’économie.
« Quelques salades l’été, quelques soupes l’hiver. »
Ils me regardèrent avec une mine déçue. Moi je pensais aux minutes qui s’écoulaient, sans qu’un mètre carré n’ait encore été travaillé. Je sentais qu’ils attendaient que j’explique un peu plus, ce que j’avais déjà fait en long, en large et en travers avec Arnaud au moment du devis. Je laissais mes yeux parcourir l’étendue de gazon, d’un vert tilleul, rasée et irriguée comme un green de golf.
« Vous pourriez vivre à trois sur cette superficie, mais il faudra tout utiliser, cultiver des céréales, vendre la DS pour acheter un vieux tracteur de la même époque, aménager une basse-cour, une étable avec une ou deux vaches, une soue avec un cochon. Transformer la propriété en ferme. »
Cette fois ce sont eux qui hochaient la tête, ils laissaient leur imagination travailler, visualisaient cette transformation du domaine en images scolaires : « les animaux de la ferme ». Je les ai remerciés pour le café, et je me suis levé pour retourner à mon utilitaire et en débarquer non une vache, mais le motoculteur.

Lebowski, sans surprise, dormait. Coincé entre ses deux pattes avant, le bout d’os était prisonnier de la bête. Avec beaucoup d’imagination, quelqu’un, disons un homme préhistorique n’ayant pas connu la domestication des loups, aurait pu croire que l’animal avait dévoré un cerf dont il ne restait que cet os, conservé pour se faire les dents (un noceur repu s’accordant une petite sieste après un festin, son cure-dent entre les doigts). Je me suis attelé au motoculteur pour retourner le sol. Heureusement, aucun écologiste radicalisé dans les parages pour me voir enfreindre l’un des dix commandements de l’agriculture douce. Le plus dur restait à faire : j’ai compté, quatre-vingt-douze brouettes de pierres à transporter jusqu’à l’ancienne fosse condamnée tout au sud. De quoi bâtir une chapelle, au moins. J’ai fini éreinté. Je ne faisais plus de terrassement depuis mon opération du dos. Il a tenu, ça m’a suffi. Le carré était beau. Cette terre n’avait pas été dévitalisée et les vers étaient nombreux, mes plus fidèles ouvriers.
La journée s’achevait, le soleil vaporisait en mille rayons sa lumière jaune à travers les ramures des grands arbres, des chênes sûrs de leur suprématie ancestrale, quelques hêtres aristocratiques, quatre platanes monumentaux, des tilleuls innombrables, des marronniers placides et toute la plèbe des petits feuillus à bois tendre. Lebowski n’avait pas bougé d’un poil, mais il avait ouvert un œil. Le fauve sentait venir la faim. L’heure de se lever pour aller chasser le caribou, ou plutôt, une fois à la maison, attaquer la seule chose qu’il ait jamais attaquée : sa gamelle de croquettes.
Moyennant quoi, rentré chez nous, il n’avait pas lâché son os. Il le tenait coincé dans un coin de sa gueule comme un increvable mégot de Gitane maïs pendu aux lèvres d’un ouvrier à l’ancienne. Je l’ai attrapé. Il l’a retenu une seconde avant de desserrer les mâchoires pour me le céder. Il m’a regardé avec son air de bon copain, « OK je te le prête l’ami, je comprends que ça te fasse envie ». J’ai observé de nouveau la chose. Granuleux, plus brun que blanc, poreux comme une éponge. Je me suis souvenu de mes études d’ingénieur en travaux publics et de l’efficacité maximum de la structure alvéolaire. Et puis une drôle de question m’est apparue : à qui avait appartenu cet os ? Ce truc avait été enrobé de la viande d’un mammifère – pas un os de poulet, loin de là – et avait structuré une bête, un bestiau, avait joué son rôle de vérin de la locomotion, avait été vivant. Avait appartenu à un individu. De quelle espèce ? Je l’ai examiné sur toutes les coutures. Je n’ai pu que constater mon ignorance crasse en matière d’anatomie. C’était un gros os. Un fémur ? une tête de fémur ? une tête de fémur de quoi ? Je me suis demandé qui saurait. Gilbert, le boucher ? J’ai posé l’os sur une étagère de la cuisine. Lebowski le regardait, puis me regardait moi, alternativement, « Euh… c’est à moi quand même, t’oublies pas, l’ami ? ». Il a gémi à la façon de Chewbacca, il avait exactement la fourrure d’un Wookiee. Mais pas les mêmes compétences guerrières. Je l’ai nourri donc. Et j’ai dîné à mon tour. J’ai associé un truc surgelé à une salade de mon jardin, équilibrant l’empoisonnement industriel avec la déprime végane. J’ai parcouru les journaux, écouté distraitement une émission vide de sens, mais l’os me prenait la tête. Ce genre de petit détail sans importance qu’on aimerait ignorer mais qui revient sans cesse, encore et encore, jusqu’à ce qu’on le règle, un point c’est tout. Et même point à la ligne.

On est attablé à la terrasse d’un bon restaurant de bord de mer. Une table pour deux. Sur la gauche, le soleil a accompli sa plongée sous la ligne d’horizon et éclabousse les nuages d’une poudre orangée. Le vin blanc est floral au nez et frais en bouche. On écoute la femme qu’on aime parler des mystères de l’inspiration. Elle est passionnante. Mais. Mais l’employé qui a dressé cette table – un stagiaire sans doute – a placé la salière tout au bord de la nappe. Vraiment à ras du bord ! En fait il n’y a aucun risque qu’elle tombe, même en tapant sur la table avec les deux mains. Mais bon, une salière n’a pas à être aussi près du vide. Sait-on jamais ? Un geste maladroit et c’est la chute. On pense à ça ! Au lieu de célébrer les noces d’un moment de grâce. C’est résolument idiot. C’est absurde. Ça n’a aucune importance. Il faut quand même être capable de passer au-dessus de ces minuscules contingences ! Sinon on n’en sort plus. Tu parles, je veux, oui : plus on se dit ça, plus la salière devient le sujet le plus crucial de l’univers. L’harmonie de l’instant, les yeux de l’être le plus cher au monde, le système solaire, tout cela n’est rien comparé à cette maudite salière. Aucun espoir de vaincre le négligeable petit pot empli de fleur de sel marin. L’objet est maléfique, c’est Satan. Trop près du bord. Ça stresse. À mort. Le moucheron du lion de La Fontaine. Le mieux serait d’abandonner la partie, d’incliner la tête, « respect, petite salière, tu m’as fait mordre la poussière », de tendre la main, de ramener ce petit récipient un peu plus vers le centre, et de revenir à la vie normale. L’os, c’était cette salière.
Mais que faire ? Il ne suffisait pas de tendre la main pour le déplacer, il fallait le passer au spectromètre façon 007 pour un bilan ADN sans appel. J’ai mis de la musique sur la chaîne stéréo. Un disque, pour faire avec les fichiers MP3 la même chose qu’avec la junk-food surgelée ; ou avec le potager dans le parc de Laure et Arnaud : équilibrer, rééquilibrer le monde. L’oreille interne en l’occurrence. J’ai mis The National. Les meilleurs du moment. L’album Trouble Will Find Me, et le morceau « I Need My Girl » m’a soulagé. L’os s’est fait dégager du centre du ring. Lebowski, le Diogène des médors, n’avait pas fait tant d’histoires, il avait posé sa tête sur ses deux pattes avant dans une position qui pouvait laisser supposer qu’il boudait, mais non, je savais qu’il l’avait déjà oublié.
Je vis seul avec ce chien. Je ne suis pas malheureux. Ma bien-aimée, Claire, est partie en Bretagne, une sorte de séparation à l’amiable. On se revoit de temps à autre. Je n’ai pas d’enfant. Claire a une fille d’une vingtaine d’années, Maëlle, avec qui j’entretiens des relations plus qu’épisodiques. J’avais dû assumer la position de père de substitution au pire moment, en pleine adolescence, et ça ne m’avait pas réussi. Voilà. C’est tout. Quant à l’os, je vais le faire voir à Gilbert. Le boucher. Point à la ligne, le retour. »

Extrait
« J’ai repensé à ce déjeuner complètement hystérique derrière son apparente décontraction. Tout était presque normal dans cette famille, mais le presque était énorme, et même flippant. Jeanne, Amandine, la Balagne, rien n’allait. Même ce chien, d’une certaine manière, n’était pas à sa place. En l’observant, je me disais que ce bon gros golden aurait été plus adapté à cette propriété, à cette famille bourgeoise, qu’à leur jardinier. Un labrador-à-cathos-sur-la-plage-de-Saint-Malo. Bon, enfin, c’était comme ça.
Je suis retourné à mon potager, qui prenait forme. » p. 50

À propos de l’auteur
Ancien grand reporter, Vincent Maillard est aujourd’hui réalisateur de documentaires, et scénariste pour la télévision. L’os de Lebowski est son second roman, après Springsteen-sur-Seine (Éditions Fanlac, 2019). (Source: Éditions Philippe Rey)

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Belladone

BOUGEL_belladone  RL_hiver_2021

En deux mots
La dernière semaine de classe de CM2 va être pour le narrateur l’occasion de revenir sur sa vie. Son père a perdu son emploi et se console avec l’alcool et la belladone, sa mère tente de faire vivre sa petite famille et la fratrie fait contre mauvaise fortune bon cœur. On peut toujours nourrir quelques rêves…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ma dernière semaine au CM2

Dans son nouveau roman Hervé Bougel retombe en enfance. Son narrateur est à une période charnière de sa vie, il va entrer au collège et essayer de s’imaginer un avenir, même si de la fenêtre de son HLM de Voiron les perspectives ne sont pas très gaies.

Nous sommes en juin, juste avant les vacances scolaires. En cette fin des années 1960, le narrateur va quitter le CM2 pour entrer en sixième. Une perspective qui le réjouit plutôt, car il n’aime guère son instituteur, même si ce changement s’accompagne aussi de craintes. Sera-t-il à la hauteur? Conservera-t-il sa bande de copains? Et son père sera-t-il encore là pour l’accompagner? Autant de questions qui le hantent et l’angoissent, car jusqu’à présent les choses se sont plutôt mal passées. Sa famille a quitté Tullins pour s’installer au troisième étage d’un immeuble de Voiron, au pied des Alpes, car son père avait déniché un travail dans une usine à papier. Mais encore une fois ça n’a pas duré: «Il ne travaille pas, il ne travaille plus. Au fil des journées, il reste assis dans son fauteuil, face à la télévision qu’il n’allume pas. Il ne lit pas, à part son journal, Le Dauphine libéré, qu’il m’envoie acheter au bureau de tabac». Souvent aussi, une bouteille fait partie de la liste des courses. Car l’alcool est devenu le compagnon d’infortune de son père, l’alcool qui lui a fait perdre non seulement son travail, mais aussi sa dignité. Aux oreilles de son fils, le témoignage de son ami fait mal. Très mal: «Ton père, je l’ai vu remonter l’avenue Jules-Ravat un soir, il faisait froid. Il ne tenait plus sur ses jambes tellement il était soûl. Mon père à moi, il dit que c’est malheureux, que c’est un pauvre type, comme un clochard, quoi! Il paraît qu’au travail, ses copains l’ont assis dans une poubelle, un jour où il avait trop picolé, c’est pour ça qu’on l’a foutu à la porte de l’usine. Ton père, alors, c’est le Roi des Ordures.»
Et quand il joint de la belladone à son traitement, alors la peur gagne toute la famille. «Nous savons simplement que tout peut basculer, à tout instant. Notre ordinaire est fragile, suspendu. Les cris dans la nuit, les disputes, les coups échangés dans la salle à manger. Le marteau qu’il brandit un soir, l’écran de télévision fracassé: Regarde ce que j’en fais de ta saloperie de télé!
La peur, à tout instant, la peur même au sommet de la joie, quand elle survient. La peur incessante, celle qui poigne le cœur. La peur qui enserre, la peur qui réduit, la peur qui diminue la vie. La peur qui harcèle. La peur qui tord le ventre et monte à la tête.»
Hervé Bougel a parfaitement su trouver les mots, à hauteur d’enfant, pour dire ce quotidien difficile. Sa mère qui fait des repassages, sa sœur qui joue à des jeux de fille et son frère aîné qui rêve d’être champion cycliste tout en déversant sa morgue sur le petit dernier ne laissent guère de place aux rêves. Fort heureusement, il y a les copains et même une fille qui pourrait l’aimer…
Dans cette France où l’on mange le poulet aux olives en regardant La séquence du spectateur, il demeure un fragile espoir de vie meilleure. L’espoir fait vivre!

Belladone
Hervé Bougel
Éditions Buchet-Chastel
Roman
144 p., 14,50 €
EAN 9782283033111
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Voiron, en venant de Tullins.

Quand?
L’action se déroule à la fin des années 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le début de l’été et la toute fin des années 60, dans une ville morne des Alpes. Une montagne surplombe l’agglomération. À son sommet, une énorme statue de la Vierge veille sur la vallée.
Un petit garçon observe sa famille et s’interroge: son père avale régulièrement tous ses cachets de Belladone ; sa mère est autoritaire, son frère aîné est une véritable brute et sa petite sœur est réduite au silence.
Comment s’échapper de cet univers étouffant? Par où fuir? Dans ce court roman noir écrit au cordeau, Hervé Bougel agite des ombres et explore les chemins de l’enfance.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Bleu Isère (Michèle Caron)
RCF (Le livre de la semaine)
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalande)
Blog trouble bibliomane
Blog Froggy’s delight
Le regard libre (Anaïs Sierro)
Blog Le fond du tiroir (Patrice Vigne)

Les premières pages du livre
« Dimanche 24 juin
Le dimanche à midi, c’est poulet aux olives. Mon père, un torchon accroché à l’un des passants de sa ceinture, touille les morceaux de volaille mêlés aux herbes parfumées qui remontent dans les bulles de la cuisson, du fond de la marmite.
Le dimanche à midi, c’est poulet aux olives et purée, maison.

Ce matin, ma sœur Brigitte et moi avons joué à la lisière du petit bois avec les Chabert, Sylvie et son frère Bernard. Le petit bois est planté tout près des immeubles: quelques troncs, une haute haie bien taillée. Ici, Losserand, le concierge des HLM, vient déposer, poussant sa brouette puis à fourche pleine, des paquets de feuilles mortes, des amas d’herbe coupée. C’est un lieu peuplé de chats sauvages. Ils tuent des oiseaux, des souris qu’ils chassent cavalant sur les poutres. Des chats cracheurs: si l’on approche, de la griffe ils nous menacent, hargneux. Nous retrouvons des ailes déchirées, des plumes, des petits os brisés.
– Pas question d’aller vous amuser là-bas! Je l’ai déjà dit! Les chats vous crèveraient les yeux! commande notre mère.

Sylvie et Bernard Chabert sont venus tôt, sans doute leurs parents les ont-ils fichus dehors – avoir la paix. Il fait doux, l’été s’installe. Dans la cuisine, notre mère s’affaire, couteau pointu en main. Mon père dort encore dans la chambre où jamais nous ne pénétrons. Sur la table de formica jaune gît le poulet, croupion béant, tête tranchée.
– Le trou du cul de la poule, le trou du cul de la poule! crie Brigitte, excitée.
De ses doigts déjà noirs, elle palpe la bête roide. Notre mère l’écarte, d’une main à l’épaule.
Dans le petit hall de l’entrée, les Chabert patientent. Bernard danse d’un pied sur l’autre. Sylvie est sage, les mains croisées dans le dos, grosse et laide, boudinée dans une robe bleue. Des lunettes aux verres épais, sertis d’une lourde monture, ravinent les ailes de son nez en trompette. Son frère a le visage mince, le menton pointu souligné d’une profonde fossette, un épi émerge de son crâne, ses yeux sont gros, ronds, verts. Je connais mal Chabert, nous ne fréquentons pas la même école, je suis au Colombier, l’école des garçons, lui est à Saint-Joseph, chez les curés.
– Chabert! Le catho! La gueule de grenouille!
On lui parle comme ça, dans le quartier.
Brigitte a organisé cette matinée de jeu. J’ai suivi sans en avoir vraiment envie, je sais que je vais m’ennuyer. Tous les quatre, nous quittons l’appartement. Short et chemisette bleue pour moi, robe rouge et bob jaune vissé sur le crâne pour Brigitte.
– Prenez garde au soleil, il est dangereux! crie notre mère du fond de la cuisine.

Les filles veulent jouer à l’école. Ma sœur a découpé dans le catalogue Vert-baudet des images de mannequins. Elle les a rangées dans une vieille boîte à chaussures qu’elle serre sous son bras.
À même l’herbe rase, elle aligne sa classe de papier.
– Ouvrez vos cahiers! Silence!
Avec Chabert, nous grimpons aux premières branches d’un arbre, un énorme poirier qui pousse en solitaire, déjà orné de fruits verts.
J’écarte les feuilles vives. J’aperçois les fenêtres ouvertes de la cuisine. Notre mère doit procéder à la découpe du poulet. D’un geste de bouchère, tout à l’heure, elle a arraché les tripes, ramassées en paquet dans sa main. Écœuré, je me suis détourné. Puis elle a réservé le cœur et le foie. Prendre garde, surtout, à ne pas crever le fiel. Enfin, le sciage des pattes, jaunes et dures, les griffes, l’ergot.
– Des mollets de coq! Comme les tiens! a ricané Lucien, mon frère aîné, qui passait là en cuissard, préparant ses bidons avant de s’en aller à son entraînement de cycliste.

Au pied du poirier, les filles discutent, grondent les enfants de papier, distribuent bons points et réprimandes. Sylvie Chabert corrige les cahiers d’un stylo de bois. Brigitte dirige la classe.
– Entrez en rang par deux! Et tenez-vous tranquilles! Sinon, je vais donner des baffes!
Bernard Chabert espère que les jeux des filles rejoindront ses projets de garçon.
– Eh! Si on faisait des opérations?
– T’es qu’un obsédé, grince Sylvie, tu ne penses qu’à ça.
Calé contre l’une des premières fourches de l’arbre, je n’ai pas envie de descendre. Un rai de lumière passe l’entrelacs des branches, s’attarde et s’échappe. Ça sent le neuf, le vert, le chaud, l’été nouveau, bien né.
– On pourrait les bombarder de poires pas mûres, glisse Chabert, ça nous ferait rigoler un peu.
– Si c’est pour avoir de la bagarre…
– Si la grosse Claude était ici, reprend Chabert, sa grande bouche en travers, on se paierait une bonne tranche de rigolade!
Du coin des lèvres, il souffle dans ses cheveux. Ça volette sur son crâne.
C’était un autre dimanche, au début du printemps. Nous nous étions trouvés, la grosse Claude et moi, à l’orée du petit bois. J’ai profité de l’instant où elle escaladait un tas d’herbe à brûler pour passer très vite les mains sous sa jupe bleue et descendre sa culotte jusqu’à ses genoux. J’ai vu son gros derrière rose et mou.
– Toi alors! T’es gonflé!
Que faire ensuite? J’ai rougi. J’ai eu peur qu’elle n’aille répéter tout ça à Franck, son frère, un gars du collège. Il m’a semblé pourtant que ça ne lui déplaisait pas de se faire baisser la culotte. Elle riait, dodue, les fossettes allumées.
– Faut pas te gêner!
– Sylvie, elle fait sa maligne, poursuit Chabert, mais je l’ai déjà vue à poil. Je la surveille par le trou de la serrure, dans sa chambre. Elle a du poil au cul.
À l’appel des filles, nous quittons notre cache dans l’ombre. Glissades le long du fût, pieds au sol. Nous participons, de mauvaise grâce et genoux pliés, à la dînette qui suit la classe de papier rangée dans son préau de carton.
Sylvie a rempli d’eau la gourde de métal rouge avec un bouchon jaune, celle que notre mère a achetée l’été dernier pour la colonie de Brigitte à Méaudre, dans le Vercors. Ma sœur prépare un café d’eau sale dans des tasses de plastique décorées de grosses fleurs orange et brunes. Elle trie des pierres plates, des gâteaux.
– Ils sont trop cuits! J’en ai marre, moi, avec ces mômes toujours dans mes pattes!
– Elle est cinglée, murmure Chabert, une lueur inquiète dans ses yeux verts.

Le poulet aux olives doit être prêt. Nous abandonnons les Chabert devant la porte vitrée de leur immeuble.
– À cet après-midi!
Tendue, Brigitte avance à grands pas.
– C’est l’heure de La Séquence du spectateur, il faut se dépêcher.
Nous longeons le mur du lycée, une haute masse de pierres blanches sur laquelle des élèves ont tracé à la peinture noire un immense Vive l’anarchie. Un cèdre colossal émerge de la cour, il écrase de son envergure les fenêtres étroites des classes. Notre immeuble, le rouge, est en face.
C’est rapport à la couleur des volets que nous désignons les HLM. Le rouge, c’est le nôtre, il y a aussi le vert, celui d’en bas, le jaune de l’autre côté de notre avenue Édouard-Herriot, puis, plus éloigné, le bleu, c’est déjà ailleurs.
Brigitte touche mon bras:
– Sylvie Chabert demande si tu veux bien l’aimer.
Je ne réponds pas. Ça me gêne, cette Sylvie soudain amoureuse. Je n’ai pas, moi, très envie de l’aimer. Si grosse, si vilaine, ses fortes lunettes sur son nez épais. Puis, les poils évoqués par son frère m’écœurent, découragent par avance le sentiment.
Nous sommes à nouveau invités l’après-midi. Il faudra poursuivre les jeux, rendre les devoirs, finir les gâteaux de pierre.
Je n’ai pas très envie, non, d’aimer Sylvie Chabert, mais comment refuser d’aimer qui vous le demande? D’autres, à l’école, Rinaldi, Couttaz, le grand Colomban, sauraient bien y faire. Je préfère mon ignorance, je préfère me taire.

La télévision n’est pas allumée, mon père n’est pas levé, Brigitte fait la gueule. Les lèvres pincées, elle se niche dans un fauteuil, face à l’écran verdâtre.
– Pourquoi il est couché à midi?
– Il est malade… me répond ma mère, le torchon toujours noué à la hanche. Il est couché à cause de ses médicaments…
Elle essuie ses mains.
– Ses médicaments l’ont rendu malade? Je peux regarder la télé avec Brigitte?
– On va bientôt manger, j’ai à faire à la cuisine…
Je la talonne. Elle pose de biais, dans un tintement, le couvercle de fonte noire sur la gamelle. Une vapeur odorante s’échappe, des gouttelettes d’eau constellent les carreaux blancs, derrière la cuisinière.
– Qu’est-ce qu’on mange?
– Des briques à la sauce caillou… Je n’ai pas eu le temps de préparer la purée, alors ce sera du riz… Le riz, c’est plus vite fait… Sors de mes jambes! Va retrouver ta sœur de l’autre côté!
– C’est Sylvie Chabert, elle veut m’aimer.
– Sylvie Chabert? Celle de ce matin? Ah tu es gâté! Tu ne vas pas embrasser une fille qui perd ses dents, hein? Ton père, il a fait le con, il a avalé tous ses cachets… De la belladone, tout un tube…
Protégeant ses mains du torchon, elle empoigne les anses de la cocotte.
– Et Lucien, il est où? Il n’est pas rentré?
– Il est encore au vélo, avec Michel Rolland…
Lucien court en cadets. Mince, sec, il gicle dans les bosses, comme il aime à dire.
Lui et Michel Rolland sont apprentis soudeurs chez les frères Motta, des Italiens du bas de la ville. Des ritals, dit mon père, des macaronis. Le samedi en fin d’après-midi, mon frère tend à notre mère l’enveloppe de sa paie. Elle la déchire et en extrait un billet qu’elle lui tend du bout des doigts: Pour ta semaine, précise-t-elle. Les Motta parrainent le club cycliste de Voiron. »

Extrait
« Nous savons simplement que tout peut basculer, à tout instant. Notre ordinaire est fragile, suspendu. Les cris dans la nuit, les disputes, les coups échangés dans la salle à manger. Le marteau qu’il brandit un soir, l’écran de télévision fracassé: Regarde ce que j’en fais de ta saloperie de télé!
La peur, à tout instant, la peur même au sommet de la joie, quand elle survient. La peur incessante, celle qui poigne le cœur. La peur qui enserre, la peur qui réduit, la peur qui diminue la vie. La peur qui harcèle. La peur qui tord le ventre et monte à la tête. » p. 45

À propos de l’auteur
Hervé Bougel est né en 1958. À 16 ans, il quitte l’école et exerce différentes professions, jusqu’à devenir, en 1997, éditeur de poésie. Il vit à Bordeaux. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Les poteaux étaient carrés

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En deux mots:
Nicolas Laroche, treize ans et demi, regarde la finale de la coupe d’Europe des clubs champions entre l’A.S. Saint-Étienne et le Bayern Munich le 12 mai 1976. Il doit partager le canapé avec son père, la nouvelle compagne de ce dernier et son fils Hugo. Une famille recomposée qui ne va pas l’empêcher de se décomposer au fil des minutes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’adolescent, les Verts et la défaite

En racontant en parallèle la finale de la coupe d’Europe opposant Saint-Étienne et le Bayern de Munich en 1976 et la vie de Nicolas, supporter de treize ans et demi, Laurent Seyer réveille de douloureux souvenirs, mais pose aussi les jalons de la résilience.

Je me souviens de Pierre Sabbagh, un des pionniers de la télévision, créateur du premier journal télévisé mais aussi de Au théâtre ce soir, expliquant qu’il adorait le football parce qu’un match était souvent plus réussi au niveau dramatique qu’une pièce de théâtre. Le match qui a opposé Saint-Étienne au Bayern Munich en finale de la coupe d’Europe à Glasgow le 12 mai 1976 en est la plus parfaite illustration.
Laurent Seyer l’aura vécu adolescent tout comme moi et comme le narrateur de son roman qui a 13 ans et demi lorsque les 22 acteurs entrent sur la pelouse.
Ajoutons d’emblée qu’il n’est nullement besoin d’aimer le football pour apprécier ce court roman, car il n’est pas ici question de refaire le match, mais de s’appuyer sur ces quatre-vingt-dix minutes et leur intensité émotionnelle pour raconter la vie de Nicolas Laroche qui avoue d’emblée «Je suis né à Glasgow, le 12 mai 1976».
Est-il besoin de rafraîchir la mémoire de ceux qui n’étaient pas devant leur écran ce jour-là? À l’image de la finale de la Coupe du monde qui vient de s’achever, je crois que ce match est tellement ancré dans la mémoire collective que ce n’est guère nécessaire, car même ceux qui n’étaient pas nés ont dû entendre parler de ce haut fait du sport français et de ces fameux poteaux carrés qui donnent leur titre au roman et résonnent encore aujourd’hui d’un bruit mat, celui du ballon venant se fracasser sur ces montants maudits.
Car Saint-Étienne va perdre le match. Le beau rêve va se briser dans les brumes écossaises. Mais quand Nicolas prend place sur le canapé aux côtés de Hugo, il ne sait rien du scénario qui va se jouer. Il est tout simplement le garçon qui doit digérer le divorce de ses parents et accepter la cohabitation avec Virginie, sa fausse-mère et son fils Hugo qui ne s’intéresse pas beaucoup au football. Ce qui fera dire au narrateur à la mi-temps qu’ils auront passé «quarante-cinq minutes côte à côte, mais nous n’avons en vérité pas vécu ces moments ensemble.»
Au début de la rencontre pourtant, il a des étoiles plein les yeux. Se remémore les bons moments, les sorties en famille, sa première paire de chaussures de foot, la pizzeria de Vincennes, les vacances de ski aux Menuires. Puis au fil des minutes, l’espoir se transforme en malaise. Ceux qui portent comme lui le maillot vert «Manufrance» se heurtent à un mur. Il va convoquer ses amis de classe à la rescousse, en appeler à ses grands-parents et notamment à sa grand-mère devenue au fil des ans et des conversations avec ses cousins Marc et Jean-Baptiste une vraie légende. Ayant traversé les deux guerres, elle pouvait crier «sales boches» comme soudain le garçon désespéré après le coup-franc de Roth signant la fin d’une formidable épopée que même l’ange vert, Dominique Rocheteau, ne pourra enrayer après son entrée sur le terrain pour les dernières minutes.
Comment en est-on arrivés là? La question va longtemps hanter les commentateurs sportifs. La question va longtemps hanter Nicolas. On l’aura compris, Laurent Seyer nous offre un roman d’apprentissage, un geste fondateur, un «moment qui durera toujours.»

Les poteaux étaient carrés
Laurent Seyer
Éditions Finitude
Roman
144 p., 15 €
EAN : 9782363390974
Paru le 22 août 2018

Prix Révélation littérature France Bleu

Où?
Le roman se déroule en France, à Vincennes et Montreuil-sous-Bois, ainsi qu’en Écosse, à Glasgow. On y évoque aussi des vacances dans le Gers et aux Ménuires.

Quand?
L’action se situe le 12 mai 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
12 mai 1976. Ce soir les Verts de Saint-Étienne rencontrent le Bayern Munich à Glasgow en finale de la coupe d’Europe.
Nicolas est devant la télé, comme toute sa famille, comme ses copains du collège, comme la France entière. Mais pour lui c’est bien plus qu’un match. Cette équipe de Saint-Étienne est devenue sa vraie famille. Depuis le départ de sa mère, depuis qu’il est le seul fils de divorcés de sa classe, depuis que son père vit avec cette trop séduisante Virginie, il n’en a plus d’autre. Alors il retient son souffle quand les joueurs entrent sur le terrain. C’est sûr, ce soir, ils vont gagner.
«Maman est partie et papa l’a remplacée par Virginie, un peu plus tard. Moi je l’ai remplacée le jour même par une équipe de football.»

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INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Je m’appelle Nicolas Laroche.
Je suis né à Glasgow, le 12 mai 1976.
J’avais treize ans et demi.
Ce jour-là, l’Association Sportive de Saint-Étienne (ASSE) jouait la finale de la coupe d’Europe des clubs champions contre le Bayern Munich.
Avant-match
Virginie a préparé des sandwiches avec du pain de mie – au choix, beurre, gruyère et jambon, ou pâté de campagne. Nous allons dîner en regardant le match à la télévision. Virginie vit avec mon père depuis un peu plus d’un an. Mes amis parlent d’elle en disant « ta belle-mère » ou « ta belle-doche », mais moi je l’appelle « ma fausse-mère » ou « ma fausse-doche ». Par souci d’exactitude.
Papa a acheté L’Équipe ce matin pour la première fois de l’année. J’y ai lu que Saint-Étienne est le premier club français depuis le Stade de Reims de Raymond Kopa, en
1959, à parvenir en finale de la coupe d’Europe. Kopa, ce nom évoque pour moi un monde à la fois mystérieux et familier, comme une contrée lointaine dont on parle avec l’émotion d’un autochtone sans être vraiment capable de la situer sur une carte. Un peu comme «le général de Gaulle» ou «Elvis Presley».
Le journal décrit l’environnement dans lequel ce match va se dérouler, mais il ne dit rien de ce que cette soirée représente pour moi. Conteur d’immédiateté, le journaliste reste à la surface de ce que l’événement signifie pour les gens qui vont le vivre. Mais je ne lui en veux pas. Comment pourrait-il deviner que ce match ne sera joué que pour moi, alors que des dizaines de milliers de supporters convergent vers le stade où il va se dérouler et que des millions de téléspectateurs s’apprêtent à le suivre devant leurs écrans de télévision? Comment pourrait-il savoir qu’il s’agit pour moi d’une histoire d’amour. De celles, authentiques, qui ne se partagent pas.
J’ai treize ans et demi et l’ASSE est mon unique passion. Je n’ai pas de petite amie et je suis le seul parmi mes copains de classe. J’ai trois vrais amis, Ollivier, Guillaume et Jean-Marc, et tous sont amoureux – ou, s’agissant du premier d’entre eux, il l’était il y a peu de temps et ne va pas tarder à l’être de nouveau. Je peux toujours me consoler en me disant qu’ils sont tous plus âgés que moi. J’ai un an d’avance. Guillaume et Jean-Marc ont quatorze ans et Ollivier, qui a redoublé une classe, a déjà fêté ses quinze ans. Nous sommes en troisième A au collège Notre-Dame de la Providence, à Vincennes, que nous désignons par le diminutif «la Pro». À ce rythme-là, Ollivier aura le permis de conduire avant le bac. En revanche, question relations amoureuses, il est de loin le plus prolifique de la bande. Il détient un petit carnet dans lequel il a collé les photos de ses conquêtes successives: douze déjà! Une équipe au complet, remplaçant inclus. Régulièrement, il nous réunit dans un coin de la cour du collège pour tourner devant nos yeux admiratifs les pages de ce catalogue à sa gloire de conquérant. Pour s’assurer de la fidélité de son public, Ollivier agrémente chaque séance de nouveaux commentaires sur les personnes dont les charmants visages sont collés dans son carnet à spirale. Il peut inventer à sa guise, car nous ne connaissons aucune d’entre elles. Ollivier les rencontre exclusivement lors de « matinées » organisées chaque week-end par des discothèques de Paris et sa banlieue. J’ai mis du temps à comprendre de quoi il s’agissait exactement, le terme de «matinées» étant un peu trompeur pour désigner des rassemblements dansants d’adolescents, dans des boîtes de nuit ouvertes l’après-midi. Ollivier est un excellent danseur.

Extrait
« J’ai enfilé mon maillot vert frappé du logo Manufrance en rentrant de l’école et je me suis enfermé dans ma chambre en attendant l’heure du coup d’envoi. Ce qui me contrarie le plus, c’est de devoir regarder le match avec Hugo. Hugo ne comprend rien au football. C’est un corps mou et grassouillet, sous une tignasse emmêlée qui, de dos, rappelle la chevelure d’Oswaldo Piazza, le défenseur central argentin de Lasse. Il s’agit bien là du seul aspect de la personnalité de ce porcelet qui me soit sympathique. S’il se présentait à moi toujours de dos, peut-être que je finirais par l’aimer un peu. Hugo est le fils de Virginie. Il s’est installé chez nous en même temps qu’elle. Personne ne m’a demandé mon avis. Notamment pas mon père. Tout de suite, la présence d’Hugo a suscité en moi un sentiment de rejet fait d’un mélange d’humiliation et de dégoût. »

À propos de l’auteur
Malgré une carrière qui le mène aux quatre coins du monde, Laurent Seyer est toujours resté fidèle aux deux passions qui ont construit son adolescence: la littérature et le football. À plus de 50 ans, ce financier installé à Londres fréquente les stades avec assiduité et, lui qui a toujours écrit, s’est enfin décidé à envoyer un manuscrit à un éditeur. (Source: Éditions Finitude)

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Einstein le sexe et moi

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En deux mots:
Olivier a participé à la finale de Questions pour un super-champion en 2012. Il nous raconte le jeu télévisé dans le détail avec ses coulisses et son suspense, mais nous offre surtout des digressions sur son parcours, son érudition, ses amours. Drôle, enlevé, précieux.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le super-champion se pose des questions

Pour son second roman Olivier Liron revient sur un événement fort de sa vie, sa participation à la finale de Questions pour un super-champion en 2012. Bien plus que le récit d’un jeu télévisé, c’est une leçon de vie.

Olivier Liron met les choses au point dès l’incipit de cet étonnant roman: « Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. Je préfère réaliser des activités seul plutôt qu’avec d’autres personnes. (…) Je me souviens des dates de naissance des gens. J’ai publié un premier roman chez Alma éditeur en 2016. Je vais vous raconter une histoire. Cette histoire est la mienne. J’ai participé au jeu télévisé Questions pour un champion et cela a été très important pour moi. J’ai passé plusieurs journées avec Julien Lepers. Pour m’endormir, je fais parfois le produit de 247856 fois 91.»
En 200 pages, il va nous conter cet événement qui l’a fortement marqué, la finale 2012 de Questions pour un super-champion, l’émission qui met aux prises les vainqueurs du jeu télévisé et à laquelle il a failli être éliminé avant même qu’elle ne commence pour une panne de réveil. Arrivé avec une demi-heure de retard sur l’horaire, il sera d’autant plus vite repêché que la production a décalé les enregistrements en fin d’après-midi.
Pour ceux qui suivent le jeu, la trame du roman ne réservera pas de grandes surprises, Olivier Liron ayant découpé son récit en quatre parties, elles qui structurent le jeu: le Neuf points gagnants, le Quatre à la suite, le Face-à-face puis le Super-champion. L’intérêt de cette construction est triple. Tout d’abord, il nous permet de jouer et de tester notre érudition en suivant le défilé des questions, ensuite il nous plonge dans la psychologie des candidats – et notamment celle d’Olivier – qui s’est préparé comme un athlète de haut-niveau à cette confrontation. Enfin, et c’est sans doute le plus passionnant, l’auteur nous offre des digressions sur son parcours, ses pensées, sa vie affective. On passe ainsi de Diên Biên Phu aux mésanges, d’un atlante à Caroline, des souvenirs de vacances aux Pensées de Pascal ou encore de la Place de l’opéra à Canet-en-Roussillon, d’Einstein au sexe.
On passe de l’histoire familiale aux grandes étapes de sa vie: « Ma mère vient d’une famille d’ouvriers, il fallait absolument être bon à l’école, et elle m’a transmis ça. C’était le seul moyen de s’en sortir. Je suis fier de ça, de cet héritage qu’elle m’a légué, et même si l’école n’est plus tout à fait l’ascenseur social qu’elle était pour ma mère, j’ai tout fait pour suivre les études les plus longues possibles. J’ai eu un parcours d’élève modèle. Baccalauréat à 17 ans, classe préparatoire littéraire à 18 ans, entrée à l’École normale supérieure à 20 ans. Agrégé à 23 ans. Enseignant à la Sorbonne à 24 ans. Julien Lepers à 25 ans. Dépucelage à 26 ans. Dépression à 27 ans. Mais c’est une autre histoire. »
On passe de la confiance au doute, de l’émoi amoureux à la difficulté de communiquer – qui n’est en l’occurrence pas seulement l’apanage des Asperger: «J’aurais voulu lui dire qu’avec elle tout changeait. J’aurais voulu lui dire qu’avec elle le désir m’avait emporté comme la marée haute. Qu’un autre monde s’ouvrait à moi et que je m’imaginais dans ses bras. Je suis avec toi, Barbara. (…) Sauf que voilà. Je me suis tu. Et maintenant je devais répondre à une question de Julien Lepers sur un roman de Dostoïevski. »
Et à propos de Dostoïevski, je ne peux résister à citer encore ce passage qui fait l’éloge de la littérature et qui mériterait de figurer au fronton des lycées et des bibliothèques ou qui devrait, encore plus prosaïquement, vous précipiter chez votre libraire: « À l’adolescence, après le baccalauréat surtout, il y a eu la poésie et la découverte de la poésie. J’ai découvert Victor Hugo et Walt Whitman. Emily Dickinson et Sylvia Plath. Je crois vraiment que sans la poésie je serais mort. J’avais des fantasmes secrets pour l’extase de la chair, et il y avait la poésie pour la masturbation de l’âme. Je crois vraiment que s’il n’y avait pas eu ça je me serais foutu en l’air. »

Einstein, le sexe et moi
Olivier Liron
Alma éditeur
Roman
200 p., 18 €
EAN: 9782362792878
Paru le 6 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et à la Plaine Saint-Denis.

Quand?
L’action se situe en 2012 et les années qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. Je vais vous raconter une histoire. Cette histoire est la mienne. J’ai joué au jeu télévisé Questions pour un champion et cela a été très important pour moi. »
Nous voici donc en 2012 sur le plateau de France 3 avec notre candidat préféré. Olivier Liron lui-même est fort occupé à gagner; tout autant à nous expliquer ce qui lui est arrivé. En réunissant ici les ingrédients de la confession et ceux du thriller, il manifeste une nouvelle fois avec l’humour qui est sa marque de fabrique, sa très subtile connaissance des émotions humaines.

68 premières fois
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Olivia de Lamberterie présente Einstein le sexe et moi sur Télématin © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« 1. Bienvenue dans mon monde
Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. Je préfère réaliser des activités seul plutôt qu’avec d’autres personnes. J’aime faire les choses de la même manière. Je prépare toujours les croque-monsieur avec le même Leerdammer. Je suis fréquemment si absorbé par une chose que je perds tout le reste de vue. Mon attention est souvent attirée par des bruits discrets que les autres ne perçoivent pas. Je suis attentif aux numéros de plaques d’immatriculation ou à tous types d’informations de ce genre. On m’a souvent fait remarquer que ce que je disais était impoli, même quand je pense que c’était poli. Quand je lis une histoire, j’ai du mal à imaginer à quoi les personnages pourraient ressembler. Je suis fasciné par les dates.
Au sein d’un groupe, il m’est difficile de suivre les conversations de plusieurs personnes à la fois. Quand je parle, il n’est pas toujours facile de placer un mot. Je n’aime pas particulièrement lire des romans. Je trouve qu’il est compliqué de se faire de nouveaux amis. Je repère sans cesse les mêmes schémas dans les choses qui m’entourent. Je préfère aller au musée qu’au théâtre. Cela me dérange quand mes habitudes quotidiennes sont perturbées. J’aime beaucoup les calembours comme «J’ai mal occu, j’ai mal occu, j’ai mal occupé ma jeunesse.» Parfois je ne sais pas comment entretenir une conversation. Je trouve qu’il est difficile de lire entre les lignes lorsque quelqu’un me parle. Je note les petits changements dans l’apparence de quelqu’un. Je ne me rends pas toujours compte que mon interlocuteur s’ennuie. Il m’est extrêmement difficile de faire plus d’une chose à la fois.
Parfois, au téléphone, je ne sais pas quand c’est mon tour de parler. J’ai du mal à comprendre le sarcasme ou l’ironie. Je trouve qu’il est compliqué de décoder ce que les autres ressentent en regardant leur visage. Le contact physique avec un autre être humain peut me remplir d’un profond dégoût, même s’il s’agit d’une personne que je désire. Si je suis interrompu, j’ai du mal à revenir à ce que j’étais en train de faire.
Dans une situation de stress avec un interlocuteur, j’essaie de le regarder dans les yeux. On me dit que je répète les mêmes choses. Quand j’étais enfant, je n’aimais pas jouer à des jeux de rôle. Je trouve qu’il est difficile de s’imaginer dans la peau d’un autre. Les nouvelles situations et surtout les lieux que je ne connais pas me rendent anxieux. J’ai le même âge que Novak Djokovic et un an de moins que Rafael Nadal. Quand je regarde un film où un personnage fait des cupcakes, je passe tout le reste du film à me demander combien de cupcakes ont été cuisinés exactement. Je ne supporte pas de porter des jeans trop serrés. Une exposition à une source de lumière trop vive me plonge dans un état de panique. Toutes mes émotions sont extraordinairement fortes et on m’a souvent dit que la façon dont je réagissais était exagérée.
Je me souviens des dates de naissance des gens. J’ai publié un premier roman chez Alma éditeur en 2016. Je vais vous raconter une histoire. Cette histoire est la mienne. J’ai participé au jeu télévisé Questions pour un champion et cela a été très important pour moi. J’ai passé plusieurs journées avec Julien Lepers. Pour m’endormir, je fais parfois le produit de 247856 fois 91. Il suffit qu’une femme ou qu’un homme me prenne dans ses bras pour que je frissonne violemment et que je songe sérieusement à l’épouser. Je n’ai jamais su faire de la corde à sauter. Le résultat du produit de 247856 fois 91 est 22554896. Il suffit de faire 247856 fois 9. Je commence par les gros chiffres. 1800000. 2160000. 2223000. 2230200. 2230704. Puis de multiplier par 10: 22307040. Et d’ajouter 247856: 22554896. J’aime beaucoup les lasagnes, le chocolat à l’orange, la Patagonie et les chansons de Leonard Cohen. Bienvenue dans mon monde. »

Extraits
« Le jour où j’ai joué à Questions pour un super champion, je ne me suis pas réveillé. C’est Paul de Senancour qui m’a réveillé. Paul de Senancour venait de perdre sa grand-mère. Il est sorti boire des coups pour noyer sa tristesse. Je lui ai laissé un double des clés. Quand il est rentré ivre à trois heures du matin, il a tout tenté pour faire le moins de bruit possible. Paul a le cœur sur la main. Il veut qu’on l’appelle Paul, mais en réalité son prénom c’est Paul-Étienne. Il marchait lentement sur le parquet qui craquait horriblement. Dans mon lit en mezzanine, je n’arrivais pas à m’endormir. Mon cœur battait à tout rompre. Le lendemain, je serais avec Julien Lepers. J’allais enregistrer les émissions de Questions pour un super champion, celles du dimanche où s’affrontent les vainqueurs de l’émission quotidienne. J’ai gagné trois fois la quotidienne au printemps ; j’ai perdu à la quatrième, heureusement, on m’a appelé pour participer aux prestigieuses Questions pour un super champion. On était le 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge.» p. 17

« Thor, Erik, Bengt, Knut, Torstein et Herman sont arrivés un peu plus de cent jours plus tard sur un atoll des Tuamotu, en Polynésie française. Leur hypothèse du peuplement de la Polynésie par des gens venant d’Amérique du Sud est validée. Huit mille kilomètres sur un radeau confectionné avec du bois pourri et des lianes. Ils ont survécu en jouant de la guitare et en bouffant des poissons volants. Thor Heyerdahl a même filmé la traversée, et il a réalisé un documentaire qui nous permet de savoir tout ça.
J’aime bien l’histoire de Thor Heyerdahl parce qu’on pourrait croire que c’est un film hollywoodien ; mais non, c’est une histoire qui s’est passée dans la vraie vie, et la vraie vie est toujours plus romanesque que les films. Et puis c’est une aventure qui nous dit qu’il faut toujours croire en ses rêves, même quand on a Julien Lepers en face de soi et qu’il s’agit de détrôner Michel à Questions pour un super champion.
En tout cas ça m’a solidement installé dans le match. S’il n’y avait que des questions sur des scientifiques fous comme Thor Heyerdahl, il ne pouvait rien m’arriver.
Après le Kon-Tiki, la mer était tranquille. J’étais confortablement installé à l’avant de la première manche. Je contrôlais le navire. Cap sur la seconde manche. » p. 53-54

« J’aurais voulu lui dire à quel point notre rencontre avait été si importante, inouïe pour moi. J’aurais voulu lui dire que jusqu’à ce que je la rencontre, je m’étais résigné en toute sérénité à mourir puceau, sans amour, sans chaleur, rien d’autre que la verticalité solitaire de la présence sacrée des choses.
J’aurais voulu lui dire qu’avec elle tout changeait. J’aurais voulu lui dire qu’avec elle le désir m’avait emporté comme la marée haute. Qu’un autre monde s’ouvrait à moi et que je m’imaginais dans ses bras. Je suis avec toi, Barbara. (…) Sauf que voilà. Je me suis tu.
Et maintenant je devais répondre à une question de Julien Lepers sur un roman de Dostoïevski. » p. 110

À propos de l’auteur
Olivier Liron est né en 1987. Normalien, il étudie la littérature et l’histoire de l’art à Madrid et à Paris avant de se consacrer à la scène et à l’écriture. Il se forme en parallèle comme comédien à l’Ecole du Jeu, au cours Cochet et lors de nombreux workshops. Il a également une formation de pianiste en conservatoire.
Au théâtre il écrit quatre pièces courtes qui s’accompagnent de performances, Ice Tea (2008), Entrepôt de confections (2010), Douze douleurs douces (2012), Paysage avec koalas (2013). Il réalise aussi de nombreuses lectures (Cendrars, Pessoa, Michaux, Boris Vian, textes des indiens d’Amérique du Nord). En 2015, il crée la performance Banana spleen à l’École Suisse Internationale. En 2016, il fonde le collectif Animal Miroir actuellement en résidence au Théâtre de Vanves.
En tant que scénariste pour le cinéma, il a reçu l’aide à la réécriture du CNC pour le long métrage de fiction Nora avec Alissa Wenz et l’aide à l’écriture de la région Île-de-France pour le développement du long métrage Un cœur en banlieue.
Il publie des nouvelles dans les revues Décapage et Créatures. Son premier roman Danse d’atomes d’or est publié chez Alma Éditeur. (Source : Alma éditeur)

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Réelle

SIRE_reelle

En deux mots:
Johanna vit au sein d’une famille modeste dans une petite ville de province. Des études médiocres semblent la vouer à un destin tout aussi médiocre, d’autant que son rêve de gloire ne va pas plus loin qu’une audition aux éliminatoires régionaux de Graines de star. Jusqu’au jour où on l’appelle pour participer à la première émission de téléréalité française.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une autre Loft story

À travers l’histoire de Johanna, jeune fille modeste et sans histoire qui va devenir la vedette de la première émission de téléréalité française, Guillaume Sire nous entraîne dans ce curieux monde où les apparences sont les plus trompeuses.

Jennifer et sa copine Johanna sont à l’âge où elles deviennent femmes et où elles commencent à se poser des questions existentielles. Et si dans leur petite ville de province les perspectives sont toutes autres que réjouissantes, elles se disent que peut-être elles réussiront à accrocher une étoile. Que même leur scolarité médiocre ne les empêchera pas de devenir un jour une vedette.
Nourries par les images proposées par la télévision qui trône dans le salon, elles attendent le petit coup du pouce du destin. Pour Johanna, il pourrait venir des sélections de l’émission Graines de star. Outre un physique agréable, elle a pris des cours de danse classique et s’entraîne à chanter devant le clip de Dieu m’a donné la foi d’Ophélie Winter. Toutefois sa prestation ne convainc pas le jury et elle retrouve sa famille, ses parents Sylvie et Didier Tapiro, sa grand-mère – son premier supporter – et son frère Kevin.
Pour Antoine Dupré, le beau gosse du collège, sa prestation l‘a rendue plus désirable. Du coup, il l’invite à le suivre dans les toilettes du cinquième étage. Un rendez-vous loin d’être aussi romantique que celui de Léonardo di Caprio et Kate Winslet dans Titanic, mais une sorte de rite de passage. L’ironie veut que ce soit Jennifer qui mette son amie en garde – « Et tu crois que la prochaine étape, c’est quoi? Le mariage? Un jour il te fera mal. Les bourges, à un certain stade, il n’y a que ça qui les excite : la douleur. Pour eux, il s’agit d’une vérification. » – alors qu’elle même couche avec Adam qui n’a aucun égard pour elle, réussira à la mettre enceinte. Contraint d’assumer, il finira par frapper sa compagne.
La spirale infernale s’enclenche. Les petits boulots qui s’enchaînent, du McDonald’s à la caisse du supermarché et la fin de sa liaison avec Antoine qui a choisi Pauline Gouhier, plus conforme à son rang.
Le seul élément positif pour Johanna est la signature du bail pour un studio qui lui offre au moins l’illusion de la liberté.
Mais un coup de téléphone inattendu va tout bouleverser. Un producteur l’invite à Paris pour participer à une émission d’un nouveau genre. Intitulée Big Brother, elle mettra en scène des candidats «normaux» dont la mission sera de cohabiter dans un loft durant plusieurs semaines. Johanna accepte d’être l’une des pionnières de la téléréalité à la française. Après tout il s’agit d’une expérience limitée dans le temps et, comme lui souffle sa grand-mère, elle peut «tirer un maximum d’argent de toutes ces conneries».
On connaît la suite de l’histoire et l’hystérie qui s’est emparée de la France. Guillaume Sire n’a qu’à nous rafraîchir la mémoire en replaçant les épisodes forts de Loft story, saison 1 (Big Brother étant le nom d’origine du concept importé des Pays-Bas) dans son roman, utilisant même les mêmes prénoms pour certains des candidats tels que Laure ou Aziz. Johanna (que l’on rapprochera de Loana Petrucciani) et Édouard (on se souvient de la scène de la piscine avec Jean-Édouard) vont tomber amoureux et réussir à tenir presque jusqu’au bout. Mia qu’importe, car ils sont alors effectivement célèbres au point que Jean-Édouard va finir par se transformer en agent de Johanna.
Si ce roman est très réussi, c’est parce qu’il montre toute la perversité du système sans jamais se faire donneur de leçons. Johanna et Édouard ont par exemple compris que dans le loft ils ne peuvent pas tout se dire, surtout les épisodes de leur vie qui pourraient éventuellement se retourner contre eux. Du coup, ils conservent des parts d’ombre qui vont finir par les perdre. Le même jeu pervers va heurter la famille, les amis et même la production.
À vouloir trop se rapprocher du soleil, on finit – presque toujours – par se brûler les ailes…

Réelle
Guillaume Sire
Éditions de l’Observatoire
Roman
320 p., 20 €
EAN : 9791032902431
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord dans une ville de province vers l’ouest, puis à Paris, à la Plaine Saint-Denis et à Issy-les-Moulineaux, à Leucate et sur les hauteurs de Saint-Tropez.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Enviée, choisie, désirée : Johanna veut être aimée. La jeune fille ne croit plus aux contes de fée, et pourtant… Pourtant elle en est persuadée : le destin dans son cas n’a pas dit son dernier mot.
Les années 1990 passent, ses parents s’occupent d’elle quand ils ne regardent pas la télé, son frère la houspille, elle danse dans un sous-sol sur les tubes à la mode, après le lycée elle enchaîne les petits boulots, et pourtant…
Un jour enfin, on lui propose de participer à un nouveau genre d’émission. C’est le début d’une étrange aventure et d’une histoire d’amour intense et fragile. Naissent d’autres rêves, plus précis, et d’autres désillusions, plus définitives.
L’histoire de Johanna est la preuve romanesque qu’il n’y a rien de plus singulier dans ce monde qu’une fille comme les autres.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Didier Tapiro avait emmené sa famille en forêt lorsqu’une pierre maintenue par un bourrelet de béton creva le pneu arrière droit.
— Johanna, tu vas devoir m’aider.
Il n’avait pas demandé à Sylvie, trop fragile, ni à Kevin, encore jeune, mais à sa fille, sur les épaules de laquelle reposeraient désormais la survie et la dignité des siens. Elle l’aida à positionner le cric conservé dans un compartiment dont tout ce temps elle avait ignoré l’existence. Non loin de là, un buisson de houx tremblotait comme si un lapin ou n’importe quel rouge-gorge avait essayé d’en sortir. Aucune rivière. La forêt s’assombrissait dans ses hauteurs mais le sous-bois était clair et presque fluorescent par endroits. Soutenue par le cric, la voiture ressemblait à ces herbivores dangereux (au zoo oui, au cirque non) en train de célébrer leur territoire. Quant aux rayons du soleil, ils patrouillaient dans l’entrelacs d’un cèdre pendant que Didier jouait les maréchaux-ferrants.
— Merci, ma chérie, sans toi je n’y serais pas arrivé.
Johanna eût été moins fière si sa mère et son frère n’avaient pas eux aussi remercié. Le buisson de houx avait cessé de trembloter. Sans elle, il aurait probablement fallu construire une cabane et ingurgiter l’eau de pluie, la vase, des racines, peut-être renoncer à certains principes ; il y a des films, après tout, où les secours n’arrivent jamais. Dans son cœur furent consignés le cèdre au tronc mauve, ses croisées d’ogives et sa fraise espagnole garnie d’aiguilles bleues ; sur la pulpe de ses doigts la bave violacée du cambouis et dans son regard le regard d’un père qui viendrait à son secours s’il fallait (un jour il faudrait).
En rentrant, Kevin, le petit frère, avait vomi sur la banquette. Il y avait des morceaux, et l’odeur, l’odeur !… De cela aussi, elle se souviendrait.
Les dimanches en forêt, deux ou trois par an, étaient aux Tapiro ce que pour une nation sont les moments d’unité. Le reste de la semaine, l’amour avait lieu, mais à distance raisonnable. On cochait sans conviction les cases d’un calendrier acheté à la police pour les étrennes et punaisé de guingois sur l’aggloméré de la cuisine.
Dans l’appartement où ils avaient emménagé après la naissance de Kevin, les meubles, les fenêtres, le coucou suisse fabriqué en Chine et les trois chambres existaient autour de la télévision.
— On dirait que l’architecte a travaillé pour elle, avait expliqué un jour Mamie. Ou pire, avait-elle ajouté sans que Johanna saisisse l’allusion.
À cette époque les télévisions étaient des caissons de bois et de plastique équipés d’un ventre de verre et remplis de luminophore. L’interrupteur de celle des Tapiro étant cassé, il n’y avait pas d’autre solution pour l’allumer et l’éteindre que de brancher et débrancher la prise, ce qui exigeait une contorsion digne des meilleurs danseurs à laquelle on ne procédait que quatre fois par jour, pour l’allumer au réveil et quand Didier rentrait du travail (il rentrait avant Sylvie), puis pour l’éteindre le matin avant de quitter l’appartement et la nuit lorsque les parents se couchaient. À cause des murs trop minces, Johanna s’endormait au son des mitraillettes des films de guerre et des saxophones des comédies romantiques, auquel elle était tellement habituée que, si elle se réveillait après que Didier eut débranché, elle actionnait le volume de son radio-réveil et se rendormait en écoutant des insomniaques parler de sauter par la fenêtre pendant qu’une femme à la voix caféinée leur suggérait de « profiter » (un jour l’un d’eux, un Bordelais, avait agressé sa voisine en direct). Mise en joue par les cauchemars et accrochée aux voix du radio-réveil comme d’autres enfants à leurs peluches bousillées, elle cherchait le sommeil ; puis le jour venait, Didier rebranchait la télévision, un oiseau chantait si le matin était brumeux et finalement la voix liquide et intelligente de William Leymergie se chargeait pour ainsi dire d’ouvrir les volets. »

Extrait
« Johanna se procura un portrait d’Ophélie Winter qu’elle accrocha au-dessus de son lit. Dans le magazine d’où elle le détacha se trouvait également une photo de Filip, le chanteur des 2be3, ornée d’une signature imprimée, comme si le poster avait vraiment été dédicacé.
Ça faisait plus d’un an qu’elle n’avait plus assisté au cours de danse classique de Mme Merzeau. Ses anciennes camarades avaient ébloui une trentaine de parents au spectacle de fin d’année. L’une d’elles avait obtenu une espèce de prix. La professeure avait essayé d’appeler les Tapiro mais elle avait fini par croire que le numéro de l’annuaire n’était pas le bon puisque personne, jamais, ne décrochait.
Dans la cave où Johanna dansait le mercredi – au « Club » –, le DJ passait une chanson d’Ophélie Winter quatre ou cinq fois par heure. On y installa une télévision pour diffuser les clips en même temps qu’on dansait devant les miroirs.
— Qu’est-ce que vous pensez d’Ophélie Winter ? demanda un jour Johanna à ses parents.
— Elle a une de ces poitrines, s’extasia Didier. On dirait une Américaine.
— Ils sont faux, ricana Sylvie.
— Et alors ?
— Moi, je trouve qu’elle ressemble à Jennifer, dit Kevin. »

À propos de l’auteur
Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse I Capitole. Il a publié des essais et deux romans, Les Confessions d’un funambule (La Table ronde, 2007) et Où la lumière s’effondre (Plon, 2016). (Source : Éditions de l’Observatoire)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Apprendre à Lire

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En deux mots:
Antoine prend soin de son père vieillissant et bougon. Quand ce dernier lui demande de l’aider à apprendre à lire, il ne sait pas que toute sa vie va prendre un nouveau virage et transformer leur relation.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Il n’y a pas d’âge pour apprendre

Un beau roman d’initiation entre un père âgé et illettré et son fils, cadre d’entreprise. Un roman pudique et touchant pour les débuts en littérature de Sébastien Ministru.

Décidément la Belgique est à l’honneur en ce début d’année. Après Les Déraisons d’Odile d’Oultremont et Le champ de bataille de Jérôme Colin voici un troisième premier roman venu d’Outre-Quiévrain, également signé d’un chroniqueur à la RTBF, par ailleurs auteur dramatique.
Pour son premier roman, Sébastien Ministru nous propose une variation sur un grand classique du roman, la relation père-fils. Mais cette fois le fils est proche de la retraite et le père a dépassé les quatre-vingt ans. Antoine est directeur de presse, chargé de mener à bien une fusion-acquisition et vit dans la hantise que son père, qui vit seul, oublie de fermer le robinet du gaz. S’il se charge de l’intendance et vient régulièrement lui rendre visite, il n’a en général droit qu’à des remontrances et critiques sur cette société étrange qu’il analyse notamment via le petit écran. « Pour lui, les journalistes sont tous des hypocrites qui ne pensent pas ce qu’ils disent. Je lui ai un jour expliqué que c’était le rôle du présentateur du journal de ne pas penser ce qu’il disait, ce à quoi il m’a répondu qu’il fallait vraiment n’avoir aucune estime de soi pour faire du mensonge son métier. »
Ces contingences domestiques vont prendre un tour plus particulier le jour où il doit faire face à une demande particulière: son père veut apprendre à lire. Une demande qui l’oblige à creuser la biographie familiale, car il n’avait jamais pensé qu’il faisait partie de cette frange illettrée de la population. Et surtout ce que cette situation pouvait avoir de déstabilisant pour lui. « Mon père ne savait ni lire ni écrire parce qu’il avait dû obéir aux ordres de sa famille qui lui avait refusé le droit de fréquenter l’école et confisqué à jamais le droit de s’affranchir. Je voulais bien le croire mais il n’avait pas dû être le seul dans ce temps-là. Ce que j’avais oublié de prendre en considération c’était la souffrance qu’il avait dû endurer en silence et qui avait sans doute, fait de lui cet homme rude et difficile. »
D’abord réticent, il finit par accepter mais se rend très vite compte qu’il n’a pas la pédagogie nécessaire, à moins que ce ne soit la peur de se faire constamment rabrouer par ce berger d’origine sarde, émigré devenu veuf trop tôt et qui a trouvé un peu de réconfort dans la fréquentation de prostituées. Ou parce qu’il pressent que cet apprentissage le déstabiliser, lui qui avait réussi jusque là à bien cloisonner son existence, à vivre une relation apaisée avec Alex, l’artiste-peintre qui partage sa vie  » je l’ai vu, il m’a vu, on s’est plu. Ce qui nous a permis, ce soir-là, de nous rapprocher et de ne plus jamais se quitter. C’est exactement ainsi que Ia scène s’est déroulée, avec une facilité inouïe à nous indiquer la voie du bonheur. Le contraire de la passion ».
Aussi, pour se divertir, il a lui aussi recours aux services tarifés de jeunes hommes. C’est lors de l’un de ses rendez-vous clandestins qu’il va avoir l’idée, en découvrant que son amant entend se consacrer à l’enseignement, de l’engager non plus pour le sexe mais pour qu’il apprenne à son père à lire et écrire.
En inventant ainsi un nouveau trio, Sébastien Ministru va réussir, après quelques péripéties que je vous liasse découvrir à retisser des liens, à réapprivoiser l’histoire familiale et même à remettre en question sa propre existence. On imagine alors que la réflexion paternelle, quand il veut savoir pourquoi cette soudaine lubie et qu’il lui dit
« Peut-être que lire, ça fait mourir moins vite. » prendre tout son sens. « La forme des signes qu’il traçait avec cette volonté de prendre beaucoup d’espace révélait une autre part de lui, longtemps enfouie et qui, c’était vraiment ça le miracle, lui rendait le sourire qu’enfant on lui avait confisqué. » Avec pudeur et beaucoup de sensibilité..

Apprendre à lire
Sébastien Ministru
Éditions Grasset
Roman
160 p., 17 €
EAN : 9782246813996
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule dans une ville qui n’est pas nommée, peut-être en Belgique, avec l’évocation de la Sardaigne, d’Olbia et de voyages à Moscou et Londres.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Approchant de la soixantaine, Antoine, directeur de presse, se rapproche de son père, veuf immigré de Sardaigne voici bien longtemps, analphabète, acariâtre et rugueux. Le vieillard accepte le retour du fils à une condition: qu’il lui apprenne à lire. Désorienté, Antoine se sert du plus inattendu des intermédiaires: un jeune prostitué aussitôt bombardé professeur. S’institue entre ces hommes la plus étonnante des relations. Il y aura des cris, il y aura des joies, il y aura un voyage.
Le père, le fils, le prostitué. Un triangle sentimental qu’on n’avait jamais montré, tout de rage, de tendresse et d’humour. Un livre pour apprendre à se lire.

68 premières fois
Blog Loupbouquin 
Blog Un brin de Syboulette 
Blog fflo La Dilettante 
Blog À l’ombre du noyer
Blog Les lectures de Claudia 

Les autres critiques
Babelio 
TV5 Monde (le monde en français)
ELLE Belgique (Elisabeth Clauss)
Paris-Match (Emmanuelle Jowa)

Blog C’était pour lire 
Blog Au fil des livres 

Les premières pages du livre:
Je ne suis pas beau mais je ne suis pas laid. La seule fois où je me suis vraiment effrayé en me regardant dans le miroir c’est le jour où, jouant avec ma main pour cacher ma bouche, et fixant mon regard, j’ai cru apercevoir mon père. Je devais avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Depuis, j’ai appris à vivre avec cette tête, celle de mon père, lui aussi ni beau ni laid mais atteint d’un charme dont je suis démuni. Il m’a bien fallu accepter de vivre avec cette ressemblance qui, quoi que je fasse, relève de la traque pure et simple. J’ai aussi appris à ne pas trop sourire afin de ne pas dévoiler une denture très imparfaite qui trahit mes origines sociales modestes. Pour de multiples raisons, j’ai tout fait pour me détourner de mon père, mais à soixante ans, j’en suis encore à me dire que je ne peux pas échapper à sa surveillance puisqu’il est arrimé à mon corps. Je ne peux pas lui échapper, et les fréquentes visites que je lui rends, dès que mon travail m’en laisse le temps, témoignent d’un rapprochement qu’il faut bien appeler des retrouvailles. Dès que je peux, je passe chez lui pour vérifier s’il ne manque de rien, et s’il obéit à ma demande de ne plus toucher à la gazinière qu’il a récemment laissé allumée sous une casserole de lait partie en fumée avant de s’endormir devant la télé. À quatre-vingt-trois ans, mon père a encore tout son cerveau mais l’âge aidant, il s’endort facilement. Après cet incident, je lui ai fait la morale sur les dangers du gaz et des flammes laissées sans surveillance, remontrances qu’il a balayées d’un revers de main en m’affirmant qu’il sait très bien ce qu’il fait et que, s’il s’est endormi, ce n’est pas de sa faute mais celle de ce journaliste qui présente les informations comme on dit la messe des morts. Malgré les années durant lesquelles il s’est à peine intéressé à ce que je faisais de mes journées, mon père est passionné par les nouvelles du monde et retire un immense plaisir à critiquer la manière dont la télévision les met en scène. Personne dans la profession, et certainement pas moi, ne trouve grâce à ses yeux. Pour lui, les journalistes sont tous des hypocrites qui ne pensent pas ce qu’ils disent. Je lui ai un jour expliqué que c’était le rôle du présentateur du journal de ne pas penser ce qu’il disait, ce à quoi il m’a répondu qu’il fallait vraiment n’avoir aucune estime de soi pour faire du mensonge son métier. Il a bien évidemment continué à utiliser la gazinière sans m’en demander l’autorisation, poursuivant les dégâts que des années de cuisson sans aucun système d’aération ont causés à cette minuscule cuisine dont tout le mobilier et chaque ustensile sont recouverts d’une fine couche de gras. Comme un voile qui s’est jeté sur notre histoire dès la mort de ma mère qui, du jour au lendemain, a succombé à une maladie du cœur qu’elle traînait depuis son enfance. Le dysfonctionnement de la valve aortique – trop étroite en son ouverture – avait nécessité deux interventions avec ouverture de la cage thoracique – ce qui avait laissé ma mère couverte de deux longues cicatrices roses qui suivaient, pour l’une la ligne du sternum, pour l’autre le pourtour du sein gauche. À l’époque, la chirurgie cardiaque n’était pas encore aussi développée qu’aujourd’hui, mais la deuxième opération avait tout de même consisté à placer dans le cœur de ma mère une prothèse mécanique capable de faire le travail de la valve déficiente.

Extrait
« Avec Alex, c’est encore plus juste. Alex et moi formons ce genre de couple idéal, rare et fusionnel heureux héros d’un coup de foudre que même les pires romans de gare n’osent pas imaginer: je l’ai vu, il m’a vu, on s’est plu. Ce qui nous a permis, ce soir-là, de nous rapprocher et de ne plus jamais se quitter. C’est exactement ainsi que Ia scène s’est déroulée, avec une facilité inouïe & nous indiquer la voie du bonheur. Le contraire de la passion. »

À propos de l’auteur
Journaliste, chroniqueur vedette à la radio belge, auteur de pièces de théâtre à succès (Cendrillon, ce macho s’est jouée pendant huit ans), Sébastien Ministru vit à Bruxelles. Apprendre à lire est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)
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Trompe-la-mort

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Trompe-la-mort
Jean-Michel Guenassia
Albin Michel
Roman
396 p., 22 €
ISBN: 9782226312464
Paru en janvier 2015

Où?
En Inde, à New Delhi pour les premiers chapitres du livre, puis en Grande-Bretagne, notamment à Londres, Greenwich et Lympstone, ainsi que dans quelques points chauds de la planète tels que l’Irlande, l’Irak ou l’Afghanistan. Retour en Inde pour la troisième partie, notamment à Delhi, à l’ashram de Manjoor dans le Kerala et à Poojapura, la prison de Trivandrum.

Quand?

L’action se situe principalement de 1969, date de l’arrivée du père du narrateur à New Delhi, à nos jours, en passant par le 5 février 2004 à 7 h 35 du matin et le 19 décembre 2013 à 7 h 43.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tom Larch est-il vraiment immortel ? Aucun être humain n’aurait pu survivre aux accidents dont il s’est tiré. A-t-il un secret qui le protège des coups du sort ? Ou un ange gardien qui veille sur lui ? Est-ce le hasard ou son instinct de vie qui lui permet de s’en sortir à chaque fois ? Obligé de quitter New Delhi pour Londres à huit ans, Tom est depuis toujours écartelé entre ses deux cultures. Celle de sa mère, indienne, et celle de son père, ingénieur anglais. A dix-huit ans, il s’engage dans les Royal Marines, et devient un héros, malgré lui. Rendu à la vie civile, il devra affronter ses propres démons quand l’un des hommes les plus riches du monde lui demandera d’aller en Inde à la recherche de son fils, que Tom est le seul à pouvoir retrouver.
Formidable conteur, Jean-Michel Guenassia nous entraîne à la suite de Tom Larch dont le destin se mêle aux tumultes de l’Histoire. Comme dans Le Club des incorrigibles optimistes, il convoque avec maestria dans ce roman magistral tout ce qui fait notre XXIe siècle.

Ce que j’en pense
****

Tommy, le narrateur de cet excellent roman, est le fils d’un Anglais et d’une Indienne. Informaticien, son père commence une carrière prometteuse d’informaticien à New Delhi. C’est là qu’il va rencontrer une collègue, qui passe encore davantage de temps que lui devant son ordinateur. Unis dans un même projet professionnel, le couple décide de se marier. Malgré l’hostilité de la famille qui avait déjà arrangé une union avec un jeune homme de la même caste, comme il est de tradition en Inde.
Après avoir bravé l’interdit, le couple se retrouve très vite sans famille. Après la naissance de Tommy, ils vont bien essayer de renouer des liens, mais sans le moindre succès. Si bien que la famille décide de quitter le pays pour retourner en Angleterre.
Pour l’enfant, le choc est rude : « En Inde, les gens étaient colorés, de toutes les nuances, ici ils étaient blanchâtres, comme des coquilles d’œuf, ou ils étaient gris, comme les murs et les imperméables, le gazon et le ciel, et je ne sentais que l’odeur du saindoux des fish and chips. Même leur thé était fade. Le pire, c’était le silence, on n’entendait pas la pluie tomber, une pluie sournoise qui s’infiltrait dans les os. »
Pour quelques temps, il trouve refuge auprès d’amis immigrés, pratique le cricket et tombe amoureux d’une Indienne qui va se voir confronter aux mêmes règles et conventions que ses parents. C’est l’époque où commence une série d’accidents auxquels il va réchapper : il passe à travers une verrière, est coincé dans sa chambre alors que sa maison brûle, reste enseveli dans une avalanche à Kitzbühel. Mais il ne devra son surnom de Trompe-la-mort que plus tard, après avoir choisi de s’engager dans l’armée et d’avoir été victime d’un attentat dont il sera le seul survivant. Une journaliste, Helen McGunis, s’intéresse à son cas et réalise un documentaire qui va le propulser au rang de vedette. S’il n’aime pas trop la façon dont elle s’est appropriée son histoire, il se consolera dans ses bras.
Le couple emménage dans un appartement trop petit pour deux. Il se révélera aussi trop petit pour trois et causera leur séparation.
La vie ordinaire du père divorcé va pourtant basculer une fois de plus, quand l’une des plus grosses fortunes du pays engage Tom pour retrouver son fils en Inde, pays qu’il avait juré de ne plus revoir. Sur les terres de son enfance, Trompe-la-mort va enfin réussir à boucler la boucle, mais au bout d’un étonnant périple.
Une bonne dose d’exotisme, la confrontation de deux cultures, une quête du père, sans oublier une pincée piquante de culte du héros au temps de la télé-réalité : voilà les ingrédients qui font de ce roman une excellente chronique des relations du dernier demi-siècle entre l’Inde et l’Angleterre. Mais c’est aussi grâce à ce chassé-croisé que l’on ne s’ennuie pas une seconde et qu’on suit avec plaisir le narrateur dans ses pérégrinations.

Autres critiques
Babelio
L’Express
Télérama
Les Echos
L’Opinion
Toute La Culture
Entre les lignes (émission Radio Espace 2)

Extrait
« La vie est une maladie incurable, Tommy. On n’arrive jamais à s’en remettre. On voudrait qu’elle soit conforme à nos rêves, on se bat pour l’apprivoiser et la dominer mais nous ne faisons qu’obéir, contraints et forcés, comme des esclaves désobéissants. Nous sommes obsédés par la mort alors que nous ne devrions penser qu’à la vie. A chaque jour qui nous est donné. Parce que c’est la seule chose dont nous soyons absolument certains. La seule vérité sur cette terre, c’est que nous sommes là, toi et moi, et que nous nous aimons. Tout le reste n’est qu’illusion. »

A propos de l’auteur
Jean-Michel Guenassia est aussi l’auteur de deux best-sellers, Le club des incorrigibles optimistes, le roman phénomène – tant critique que public ¬– de la rentrée littéraire 2009, récompensé par le Goncourt des lycéens et La vie rêvée d’Ernesto G. en 2012. (Source : Editions Albin Michel)

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