Quatre murs de granit

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En deux mots
Ella, Juliette et Pierre, amis d’enfance, choisissent de passer la période de confinement avec leurs conjoints dans une maison isolée du Cotentin. Des retrouvailles qui vont très vite s’accompagner de tensions, avant qu’un drame ne vienne faire exploser le petit groupe.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Petit confinement entre amis

Pour son premier roman, Emma de Foucaud a choisi de rassembler six personnes dans une maison isolée du Cotentin. Un huis-clos qui va virer au drame, au fur et à mesure des confidences échangées autour d’un lourd secret. Machiavélique!

Trois couples confinés en Normandie. Dès l’annonce des mesures sanitaires, Ella a proposé à Juliette et Pierre, ses amis de lycée, de venir la rejoindre avec leurs conjoints respectifs aux Embruns pour passer ensemble cette période difficile.
Juliette et Marcus quittent leur domicile haussmanien au volant de leur Audi tandis que Pierre et Malik prennent l’avion depuis Toulouse pour rejoindre le Cotentin.
La première soirée est joyeuse et très arrosée. Les trentenaires ont visiblement laissé derrière eux leurs appréhensions pour essayer de se construire une parenthèse enchantée sur la côte normande.
Mais le rêve va très vite virer au cauchemar.
Au fur et à mesure que les jours s’écoulent, les problèmes et les secrets des uns et des autres vont apparaître et tendre l’atmosphère. Les appels passés en toute discrétion par Marcus avec son assistante Évelyne restée à Paris et qu’il a de la peine à joindre en raison d’une connexion très aléatoire. Le traumatisme engendré par la guerre en Syrie que Malik a réussi à laisser derrière lui, mais qui resurgit chaque nuit et que Pierre ne peut empêcher. Une impuissance qui le mine tout autant que ses problèmes physiques. Devant son jeune amant, son embonpoint et son souffle court lui font honte. Tom n’est pour sa part pas l’hôte le plus expansif et ne montre pas le même enthousiasme qu’Ella à vouloir un enfant. Est-ce parce qu’il se sent coupable d’un moment d’égarement un soir de Nouvel An?
Pour son premier roman, Emma de Foucaud a parfaitement réussi la montée dramatique de ce psychodrame. En quelques jours, chacun des protagonistes va se voir confronté à ses démons, le virus qui se propage ajoutant également de l’incertitude et de la peur.
Un extrait de journal intime va semer encore davantage le trouble auprès du lecteur qui va se demander qui peut bien en être l’auteur, qui porte en lui le poids de la mort d’Édouard et ce «sourire ravageur qui transperce mon âme et déchire mon cœur dans une blessure délicieuse.»
Dans ce huis-clos de plus en plus étouffant chacun va dès lors épier l’autre, tenter de comprendre quels enjeux se dissimulent derrière les faits et gestes de ces trois couples aux failles de plus en plus béantes. Il y a de l’Agatha Christie des Dix petits nègres derrière ces Quatre murs de granit. Mais il y a d’abord la naissance d’une romancière à l’écriture addictive qui a compris comment ferrer son lecteur.
Emma de Foucaud, retenez bien ce nom!

Quatre murs de granit
Emma de Foucaud
Éditions Paul & Mike
Premier roman
260 p., 16 €
EAN 9782366511383
Paru le 8/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le Cotentin, en venant notamment de Paris et de Toulouse..

Quand?
L’action se déroule de nos jours, plus précisément en mars 2020, durant la période du premier confinement.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ella, Pierre et Juliette sont amis depuis le lycée. Confinés pour raison sanitaire aux Embruns, une vieille maison en bord de falaise aux confins du Cotentin, les trois trentenaires et leurs conjoints respectifs vont rapidement affronter un virus bien plus pernicieux. Au rythme des assauts de la Manche, au cœur des rires et des tempêtes, les premiers symptômes se propagent: secrets et non-dits, jalousie, trahison, rancœur et amertume. L’épidémie n’épargnera personne et les Embruns menaceront à tout moment de basculer…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Presse de la Manche
Blog de Philippe Poisson

Les premières pages du livre
J’ai trop bu. Ma tête tourne et mes jambes peinent à me porter. À chaque fois, c’est la même chose : je bois bêtement pour tenter de t’oublier, mon Édouard.
La nuit est claire et apparemment, d’autres que moi ont voulu voir les étoiles. En contrebas, deux silhouettes se distinguent, éclairées par l’écume étincelante de cette mer d’hiver.
Je le reconnais. Ses cheveux bruns et longs, ses épaules sculptées par le travail en plein air. J’ai vraiment trop bu. La nausée me saisit et je m’affale dans les hautes herbes. Je dois respirer lentement, fermer les yeux, me concentrer sur les sons. Ne pas sombrer. Ne pas vomir. Par-dessus l’assourdissant ressac des vagues qui s’écrasent contre les jupes de cette maudite falaise, je discerne les explosions de ses cris, à elle. Des cris de délivrance, de jouissance, de supplication. Faites que cette fois-ci, le rêve soit exaucé, semble-t-elle hurler.
J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends rien venant de lui, par contre. Aucun râle, aucun souffle, aucun mot. Comme s’il était absent. Comme s’il était ailleurs. Comme s’il avait abandonné tout espoir d’être entendu.

*****
15 mars, Paris
« Mais qu’est-ce que tu fous? On va se taper les bouchons, si ça continue ! » rugit Marcus du bas de l’immeuble cossu qu’ils s’apprêtaient à quitter pour une période indéterminée. Le moteur de l’Audi sportive ronflait déjà depuis plusieurs minutes, prêt à vrombir vers la Normandie où Juliette et lui étaient attendus dès ce soir. Le coffre était plein et Marcus n’était pas peu fier d’avoir réussi à tout faire rentrer. L’organisation, c’était sa plus grande force. Ne jamais rien laisser au hasard, son credo. « JULIETTE ! » s’égosilla-t-il au bord de la crise de nerfs, en direction des doubles fenêtres encore entrebâillées. « Si tu ne descends pas, tu nous rejoins en train, merde ! »
Juliette arrosait les dernières plantes dans le petit salon. « À bientôt, mes belles », se surprit-elle à murmurer, presque émue. Ses compagnes végétales, elle en prenait grand soin, les bichonnait, les aimait. Témoins silencieux de son quotidien, elles trônaient gracieusement sur chaque étagère, posaient au centre de chaque guéridon, tombaient en cascade du bord de chaque cheminée. Les quitter sans certitude de les retrouver en vie constituait un déchirement. Et cela, Marcus ne le comprenait pas, lui qui préférait les fleurs coupées, celles que l’on expose puis que l’on jette une fois fanées.
Juliette reposa son arrosoir en cuivre à sa place, sur le plan de travail en marbre de la cuisine, et ferma les yeux pour y emprisonner une larme qui souhaitait s’échapper. Une de plus. L’excitation et l’angoisse s’entremêlaient à l’approche de ce séjour inattendu, ce confinement au fin fond du Cotentin, en bord de falaise.
La portière côté passager à peine claquée, Marcus accélérait déjà, tout droit, en direction de l’autoroute A13. Juliette n’avait même pas eu le temps, à travers la vitre, de jeter un dernier regard à leur immeuble, à leur rue. Rue qu’elle avait découverte cinq ans auparavant, lorsque Marcus avait finalement consenti à retirer des yeux de la jeune femme ses mains qui formaient un bandeau opaque. « Tadaaaa ! » avait-il lancé gaiement. Tellement sûr de lui. Ses deux bras tendus vers le deuxième étage de cet ancien hôtel particulier. Il portait le menton haut, fier d’avoir pu offrir un appartement de rêve dans ce quartier chic à sa belle et jeune épouse.
Elle se souvenait encore de ce qu’elle portait en ce matin d’été. Une robe Claudie Pierlot rose pâle qui, paraît-il, épousait ses formes harmonieuses à la perfection. Elle le savait, son âge d’or se conjuguait au passé. La teinture blond miel cachait avec efficacité ses premiers cheveux blancs aux yeux de tous, mais son âme vieillissait. Marcus refuserait de l’admettre s’ils en discutaient, pourtant son regard sur sa femme était moins étincelant qu’auparavant, lui-même las de n’être croisé et considéré qu’en de rares occasions. Alors chaque soir, tous deux rejouaient la même pièce de théâtre, celle d’un couple élégant mais terni, avec pour décor leur grand appartement haussmannien, dont la noblesse des moulures au plafond et du parquet à chevrons semblait, elle, résister non sans ironie aux affres du temps.
La conduite sèche et sportive de Marcus fit sortir Juliette de sa rêverie mélancolique.
« J’espère qu’on ne va pas s’entre-tuer au bout de deux jours, enfermés à six dans cette baraque glauque », grimaça-t-il en redémarrant vigoureusement à la sortie du péage.
« Tes si bons amis ne se sont pas précipités pour nous offrir une chambre dans leurs villas en Corse ou leurs chalets suisses, je te signale », soupira Juliette, déjà épuisée.
Quelques heures plus tard, le couple roulait en silence à travers le bocage normand, un tapis vert émeraude aux reflets roux qu’offrait généreusement, à ceux qui savaient l’apprécier, ce crépuscule de printemps.

15 mars, Cotentin
Depuis ce matin, Ella s’affairait à nettoyer la maison de fond en comble. Tom, lui, était parti faire un plein de courses au village voisin, à bord de la vieille Kangoo qu’ils conservaient malgré ses 280 000 kilomètres au compteur, dans l’optique d’un futur agrandissement de la famille.
La répartition des tâches comme la répartition des chambres avait été évidente. Malik et Pierre, toujours accommodants, dormiraient dans le cabanon du jardin, cosy et chaleureux quoique sommaire, tandis qu’Ella et Tom conserveraient leur chambre vétuste du rez-de-chaussée. La petite pièce attenante au séjour avait été autrefois la chambre de la grand-mère d’Ella. Et même si, depuis le décès de celle-ci quelques années plus tôt, des couches de peinture successives avaient été appliquées sur le lambris pour apporter plus de lumière, les piles de livres anciens et la collection de toiles colorées ayant appartenu à la vieille dame faisaient encore déborder les étagères, conférant au lieu un charme désuet. Au fond, la baie vitrée s’ouvrait sur le jardin fleuri. Ainsi, elle permettait aux tourtereaux de s’enquérir, dès le réveil, du temps qu’il faisait, et d’adapter le programme de leur journée en conséquence. Les caprices de la météo normande imposaient aux autochtones de savoir vivre l’instant présent, d’accepter d’abandonner une lecture ou une activité de bricolage au profit d’une balade au soleil.
Cette organisation de la maisonnée laissait donc libre la grande chambre d’amis située à l’étage, que Tom et Ella avaient retapée en suite tout confort l’été dernier. Ils avaient en effet pour projet de la louer à des vacanciers à partir du mois de mai, pour la saison touristique. Disposant d’un dressing sur mesure, d’un lit gigantesque et d’une vue imprenable sur la bruyère, la falaise et la mer, la chambre permettrait sans nul doute à Juliette et Marcus de moins souffrir du choc de laisser derrière eux le luxe de leur palace parisien.
Ella en avait pleinement conscience lorsqu’elle avait proposé à sa plus ancienne amie, Juliette, de les rejoindre pour se confiner jusqu’au recul de l’épidémie : Marcus détestait cette vieille maison branlante et isolée en bord de falaise, loin de toute agitation. Lui qui dirigeait sa vie d’une main de maître ne supportait ni les grains de sable qui, malgré toutes ses précautions, se glissaient inlassablement dans ses draps, ni de partager son habitat avec des araignées qui, sans invitation, tissaient leurs toiles aux recoins des fenêtres craquelées. Il ne se gênait pas pour se plaindre, à sa manière, du manque de confort auprès de ses hôtes. Ses réflexions à peine camouflées sous un voile d’humour grinçant avaient le don d’agacer Ella. Les séjours de Marcus et Juliette étaient d’ailleurs un peu plus courts chaque année. Au 31 décembre dernier, ils n’étaient restés qu’à peine vingt-quatre heures aux Embruns. Marcus avait prétexté une urgence professionnelle pour faire rugir son moteur et filer, dès l’après-midi du premier janvier, jusqu’aux tours scintillantes du quartier de la Défense.
Car Les Embruns, comme le confirmait le panneau de bois rongé par les vents planté au bout d’un tortueux chemin de terre et de sable, étaient une maison qui, si elle avait été humaine, aurait eu l’apparence d’une vieille dame. Tremblotante, certes, mais solide dans sa chair et dans ses os. Porteuse de souvenirs intacts.
Des vieux murs de granit se dégageait encore parfois une odeur âcre, un mélange d’humidité et d’iode, et le vent s’engouffrait fréquemment entre les tuiles d’ardoise les soirs de tempête. Cependant, cette maison, Ella et Tom l’aimaient. Ils avaient sacrifié une vie rangée, un quotidien parisien pour elle, et pour se rapprocher des racines d’Ella, afin que cette dernière puisse enfin vivre de sa passion, la photographie, et pour que Tom puisse lancer son affaire, un restaurant bio qui tournait à plein régime d’avril à octobre depuis maintenant trois ans.
À l’annonce des mesures de confinement, l’idée d’inviter leurs meilleurs amis à se joindre à eux pour se protéger de l’épidémie avait émergé très rapidement. Quelques coups de fil plus tard, la chose était entendue. Ils cohabiteraient aux Embruns, à six, confinés, en communauté. Jusqu’à ce que la vie de chacun puisse reprendre son cours.
Ella s’assit quelques instants sur une chaise en paille pour souffler et admira avec satisfaction le résultat de ses efforts : le lavabo du cabanon étincelait, deux pimpants bouquets de pâquerettes agrémentaient les tables de chevet, les draps sentaient le propre et l’air marin qui s’engouffrait par la fenêtre ronde au-dessus du lit assainissait nettement la pièce. Malik et Pierre, qui devaient arriver dans la soirée, seraient bien installés. Elle regarda sa montre : 18h32. Marcus et Juliette devaient désormais avoir dépassé Caen et seraient là dans une heure et demie.
Par la fenêtre entrouverte, le ronflement de la Kangoo se fit entendre et se rapprocha de la propriété. La vieille voiture apparut au bout du chemin de terre. Ella se précipita à l’extérieur du cabanon, longea le flanc de la maison et traversa la terrasse de gravier pour accueillir Tom qui, déjà, déchargeait des sacs pleins à craquer.
« Tu as dévalisé le magasin ? » lança joyeusement Ella tout en s’emparant avec force d’un pack de lait.
« On pourra tenir à six pendant plusieurs semaines, oui ! » répondit Tom. Il se pencha pour déposer un tendre baiser sur le front d’Ella.

15 mars, aéroport de Toulouse-Blagnac
«Bon voyage, Monsieur», sourit l’hôtesse avec une grâce toute déconnectée de la paranoïa ambiante.
Malik était nerveux. Il détestait les aéroports. Si certains les associaient volontiers à des moments joyeux, des départs en vacances, des voyages de noces, lui n’y voyait que le déchirement des au revoir et la blessure des non-retour.
« Nous n’avons qu’une heure de vol, ne t’inquiète pas », lui glissa Pierre. Le jeune homme cherchait à deviner ce qui se tramait derrière son regard de velours. Son amoureux avait connu la guerre, la peur, les deuils et, malgré un sourire sans faille et des épaules solides, les cicatrices de son âme demeuraient à vif, cinq ans après les faits.
Pierre prit place le premier à bord de l’avion, côté hublot. En apercevant les reflets du soleil sur le macadam détrempé par l’averse qui venait de s’abattre sur la ville rose, il imagina un instant qu’il quittait Toulouse pour la dernière fois. Cette idée le fit frissonner. Après tout, le confinement ne durerait sans doute que quelques semaines, pas plus longtemps que des vacances, tenta-t-il de se raisonner. Le président avait tenu un discours grave, certes, mais les effets de restrictions aussi drastiques ne tarderaient pas à se sentir. Pierre en était certain.
Le trentenaire avait donc dit oui tout de suite à son amie Ella, après son coup de fil de la veille, et s’était empressé de faire les valises. Il connaissait bien Les Embruns et savait que l’on ne s’y ennuyait jamais. D’ailleurs, il y a deux ans, pour le premier séjour normand de son conjoint peu de temps après leur rencontre, Malik et lui y avaient passé deux semaines pluvieuses sans quasiment pouvoir mettre le nez dehors. Les habitants des vieux placards, jeux de société, puzzles, et livres en tout genre s’étaient alors révélés être des compagnons d’isolement fort utiles.
Pierre connaissait Ella et Juliette depuis les années lycée. Fondamentalement différents les uns des autres, ils avaient pourtant eu un coup de foudre tous les trois. Unis comme un seul être, conscients d’être simplement différents de tous les autres.
Les années passant, ils avaient bien sûr évolué sur des chemins éloignés et la brillance de leur amitié s’était aujourd’hui quelque peu ternie. Cependant, par respect pour cette complicité ancienne, ils continuaient de se retrouver avec plaisir tous les trois, comme au bon vieux temps, à la moindre occasion. Après tout, les amis de longue date n’étaient-ils pas simplement condamnés à honorer religieusement une union passée, en ignorant la force du présent qui ne cesse de ronger des liens déjà distendus ?
Qu’importe, se dit Pierre. Pour quelques jours, chacun ferait l’effort de mettre la focale sur ce qui fédère, sur ce qui rassemble, pour que ce confinement se passe au mieux. La maison était d’une taille correcte et cette fois-ci, Pierre en était sûr, Malik et lui seraient installés dans la grande chambre d’amis du premier étage. Ella avait tout d’une mère lorsqu’il s’agissait de recevoir ses amis et de montrer des attentions équitables, même si son ventre n’avait pas encore abrité la vie. Chacun son tour, après tout. Juliette et Marcus auraient ainsi tout le loisir de s’écharper, isolés dans le cabanon, sans nuire au reste du groupe.
Le vrombissement des moteurs de l’A319 retentit soudain. Malik transpirait à grosses gouttes, les yeux clos. Bien que profondément athée, le jeune homme semblait toujours prier lors d’un décollage. Quel film atroce pouvait bien se jouer derrière ses paupières ? Quelles images horrifiantes de la guerre en Syrie étaient encore emprisonnées dans le donjon fortifié de sa mémoire ?
Alors que l’avion s’élançait sur la piste et quittait terre, Pierre prit la main de son compagnon, une fois de plus, pour lui signifier dans l’unique langue qu’ils partageaient pleinement, celle du cœur, qu’il était là pour lui.

*****
10, 9… Nous voilà agglutinés dans cette salle des fêtes, trop étroite pour contenir nos chants, ivres d’alcool et soûls d’insolente jeunesse. Les corps se frôlent sans pudeur et s’enroulent au rythme de la dance music du moment. Mais moi, statique, je reste en tétanie. Je n’ai d’yeux que pour toi, mon Édouard.
8, 7… Tu quittes la pièce pour fumer une cigarette à l’extérieur. Je dois tenter quelque chose. Tu es tellement beau, mon ange. Les éclats de rire que tu m’offres depuis le début de la soirée me transpercent à chaque fois d’une douleur que je goûte pleinement. Ils me manquent déjà.
6, 5… Je te rejoins sur le parking. Gauche, incapable de parler. Si seulement j’osais t’avouer… Si seulement j’avais le courage de partager ces sentiments qui me tourmentent.
4, 3… Nous n’avons même pas vingt ans, mais je sais que je n’aimerai plus jamais comme je t’aime, là, maintenant. Maintenant.
2, 1… C’est maintenant, mon amour.

*****
15 mars, Cotentin
Vers 20h, la nuit était déjà tombée et Marcus faillit manquer le dernier virage qui menait aux Embruns.
« C’est vraiment le trou du cul du monde, ici ! » maugréa-t-il en tentant d’éviter les nids-de-poule qui jalonnaient l’interminable chemin de terre sinuant jusqu’à la maison. Quelle idée d’aller s’enfermer dans cette bicoque nichée au bout du monde, quasiment plantée au bord d’une falaise escarpée surplombant une mer furieuse, pensa-t-il.
Un dernier coup de volant et l’Audi passa le vieux portail en fer forgé blanc. Autrefois majestueuse, la grille était aujourd’hui grignotée par la rouille. La peinture écaillée lui donnait même un aspect plus que délabré. Marcus gara sa voiture sur les graviers devant la maison et fit grincer le frein à main d’un coup sec.
Ella et Tom se tenaient dans l’embrasure de la porte d’entrée, bras dessus, bras dessous, tout sourire. Juliette se précipita hors du véhicule, inspira une grande bouffée d’air marin et salua chaleureusement ses hôtes.
Marcus, quant à lui, soupira, se déplia hors de son habitacle, et entreprit de vider le coffre. Tom ne tarda pas à le rejoindre et, sans un mot, lui tapa amicalement l’épaule pour lui souhaiter la bienvenue dans son havre de paix.
Quelques minutes plus tard, les valises et sacs du couple étaient déposés dans la chambre d’amis du premier étage grâce aux allers-retours de Tom, qui avait insisté pour mener cette tâche seul, avant de regretter sa proposition. En effet, Juliette n’était pas du genre à voyager léger.
Avant de redescendre, Tom parcourut la pièce du regard. Ella et lui avaient vraiment fait du bon travail en créant cette suite, se dit-il, avant de se corriger. Ella, surtout. Les peintures, les matériaux, l’agencement des meubles, tout avait été soigneusement réfléchi par son épouse, qui avait décidément un goût indiscutable en matière de décoration et un courage indéniable pour abattre des quantités surhumaines de travail sans jamais rechigner face à l’effort.
Cette chambre mansardée avait pour vue l’immensité de l’horizon. Elle attirerait vite des dizaines de touristes, ce qui permettrait de renflouer le compte commun du couple qui faisait grise mine. Tom se mit à espérer que d’ici un an, il aurait les moyens d’acheter une nouvelle voiture, pas aussi clinquante que celle de Marcus, bien sûr, mais plus élégante que son vieux tacot. Et pourquoi pas, un jour, se permettre enfin d’envisager un séjour dépaysant ? Ailleurs, loin des Embruns.
Les rires des deux amies qui résonnaient à l’étage inférieur rebondirent contre les cloisons. L’homme quitta la pièce, conscient qu’il était attendu pour servir l’apéritif. De plus, Malik et Pierre allaient arriver d’une minute à l’autre.

15 mars,
«Servez-vous bien, j’en ai cuisiné pour douze!» clama gaiement Ella à la cantonade depuis la cuisine sens dessus dessous.
Marcus s’empara sans attendre du plat de gnocchis encore fumant et remplit copieusement son assiette alors que Tom faisait déjà sauter le troisième bouchon de la soirée. « Bon confinement à tous, les copains ! »
«Santé!» répondirent en chœur les convives dans un tintement général de verres dépareillés. Ella avait en effet à cœur d’utiliser la vieille vaisselle de ses ancêtres dont la moitié des pièces étaient ébréchées, fêlées ou rayées, et elle refusait toujours de se faire offrir des services complets à ses anniversaires. L’éclectisme revenait même à la mode dans les magazines déco, alors pourquoi s’embêter, répétait toujours la jeune femme.
La soirée battait son plein et chacun, en ce premier soir d’isolement, semblait faire contre mauvaise fortune bon cœur. La musique, des tubes des années 90, et les rires perçaient les murs de granit, se mêlant au bruissement des feuilles de pommiers chahutées par le vent.
Une fois le repas terminé et quelques bouteilles descendues, Marcus, Malik et Tom se regroupèrent au coin du feu dans le salon, pour écouter des vieux albums de Pink Floyd, lovés dans de confortables fauteuils, tout en partageant un cigare apporté par Marcus. Après tout, ils avaient, pour la forme, proposé leur aide et ces dames avaient refusé. Marcus relata aux deux hommes son récent déplacement professionnel à Tokyo, vantant les mérites d’une ville bouillonnante qui ne dormait jamais, sans réaliser que ses camarades l’écoutaient plus par politesse que par réel intérêt.
Pierre, quant à lui, desservait silencieusement la table pour apporter les dernières piles d’assiettes à Ella et Juliette qui faisaient la vaisselle tout en papotant.
«Je peux m’incruster, les filles?» sourit Pierre en passant la tête par la porte de la cuisine.
« Mais bien sûr, mon chat », s’amusa Juliette tout en réarrangeant son chignon. « À peine quatre heures au bord de la mer et mes cheveux commencent déjà à me déclarer la guerre ! » lança-t-elle plus pour elle-même que pour ses amis, tout en se mirant dans le reflet de la fenêtre.
« Il va falloir t’y faire, ma belle. Ici, la mode n’est pas au lissage brésilien », ricana Ella en plongeant ses avant-bras dans le bain d’eau savonneuse de l’évier, avant de continuer : « Au fait, Tom a fait les courses cet après-midi, mais il a complètement oublié d’acheter tampons et serviettes. Nous devrons retourner au magasin demain. »
Pierre prit un air dégoûté en saisissant, résigné, un torchon sec. Il se mit à essuyer la pile de verres qui, en équilibre précaire, menaçait de s’écrouler d’une seconde à l’autre. « Moi qui pensais interrompre une conversation croustillante… je me retrouve à parler Tampax et Always Ultra dans une cuisine qui sent le graillon. Merci, les copines ! »
Ella rit à gorge déployée et éclaboussa du bout des doigts son ami Pierre. Elle se sentit heureuse, en cet instant, de retrouver la complicité qui liait ce trio depuis l’adolescence. « On va vivre les uns sur les autres, il va falloir t’endurcir, chaton ! »
À l’écart, Juliette réajusta son tablier, tout en sentant, étrangement, un frisson la parcourir. L’obsession qu’elle développait depuis des années à vouloir rester mince à tout prix et que sa psychanalyste qualifiait sans détour d’anorexie chronique avait, depuis fort longtemps, perturbé son cycle menstruel. Cependant, l’éclat de rire d’Ella venait de lui glacer le sang. Le souffle court, le cerveau en ébullition, elle s’éloigna pour ranger une carafe dans le buffet du séjour. Échouant à chasser les calculs qu’elle faisait défiler au fin fond de son crâne, elle réalisa soudain qu’elle n’avait pas eu ses règles depuis plus de deux mois.

15 mars,
Malgré le chant des vagues en contrebas et le ballet des branches de pommiers soulevées par le vent qui le berçaient habituellement, Tom n’arrivait pas à trouver le sommeil. À ses côtés mais tournée vers le mur, Ella ronronnait, épuisée par sa journée. Tom envia la capacité qu’avait sa femme à sombrer aussi vite dans un sommeil d’enfant.
Pourtant, deux heures plus tôt, après avoir enfilé son bas de jogging préféré, celui dont l’élastique était distendu depuis des années, elle s’était allongée à sa droite, avait glissé sa main sous son t-shirt, parcouru son torse, embrassé son cou, l’invitant à un rapprochement charnel. Tom le savait trop bien, Ella était en pleine ovulation et l’éconduire ce soir-là lui avait paru plus cruel que les fois précédentes. Malgré l’obscurité opaque qui enveloppait leur chambre, il aurait pu peindre avec précision la brillance de ses yeux au moment où Ella, glissant ses doigts vers le sexe de son mari, avait reçu de sa part ces quelques mots : « Pas ce soir. »
Blessée, déçue sans doute, elle s’était alors retournée sans un mot et avait rejoint les bras de Morphée, battue par sa fatigue.
Tom garda les yeux grand ouverts longtemps, visité sans cesse par le souvenir de sa lâcheté et par l’angoisse de son mensonge. Un léger tintement de cloches porté par les vents d’est retentit. Quatre heures sonnaient à l’église du hameau le plus proche, à deux kilomètres de là. Le minuscule patelin n’hébergeait qu’une centaine d’âmes à l’année, le triple en haute saison, mais la chapelle classée Monument historique siégeait fièrement en bordure d’une placette fleurie, centre névralgique de la commune.
La bâtisse, dont la fondation datait du XIIIe siècle et dont l’architecture était typique de la région, avait accueilli en son sein les deuils et les joies de la famille d’Ella depuis plus de dix générations. La grand-mère de la jeune femme reposait d’ailleurs dans le cimetière paisible et arboré qui était niché derrière l’église. Le couple s’était lui-même uni à quelques mètres de là, sous le regard protecteur d’une statue de Saint Louis en bois sculpté.
Ella voulait un enfant. Non. Plutôt, Ella voulait être mère. Et chaque mois, alors que le désir de maternité de sa femme se faisait de plus en plus impérieux, Tom sentait l’étau se resserrer plus fort autour de son cœur. Qu’est-ce qui clochait chez lui, bon sang ? Il avait épousé une femme forte, puissante, merveilleuse, qu’il aimait d’un amour tendre et pour qui il avait tout quitté. Pendant plusieurs années dont il avait savouré le goût de miel, Ella et lui firent l’amour sur la crique, dans le jardin sous les pommiers, ou au milieu des pots de peinture. Leur monde à eux semblait plus beau, plus vert que celui des autres. Le restaurant saisonnier qu’il avait ouvert marchait bien, leur projet de chambre d’hôtes allait bientôt voir le jour, ils étaient entourés d’amis formidables, bâtissaient chaque jour un quotidien épanouissant, et pourtant… Pourtant, sous ses yeux, la tournure que prenait son destin lui tordait l’estomac. En lui montait cette envie irrépressible de hurler. De crier à qui voudrait l’entendre sa peur de tout détruire.
Vers 5h, Tom tenta de se raisonner. Il devait avoir bu trop de vin, voilà tout. L’alcool avait tendance, chez lui, à créer un terrain fertile à la croissance de pensées noires. À moins que ses pensées noires déclenchent ses envies d’alcool, songea-t-il, en se remémorant cette nuit-là, lorsque son désespoir l’avait une fois encore poussé à boire plus que de raison. Des flashs de ce moment d’errance lui étaient même revenus sans prévenir cet après-midi, au supermarché. Il s’était stoppé net au beau milieu des rayons, son cœur s’emballant, cognant contre sa cage thoracique. Et de nouveau ce soir, au fond de son lit, il se sentit étouffer. Tom en était certain, il devait se reprendre en main, et vite. Se redresser, se contrôler et faire taire pour de bon cette sensation de fièvre qui sourdait en lui. Demain, il irait jardiner. Demain, il ferait l’amour à sa femme pour lui offrir un enfant. Demain, tout rentrerait dans l’ordre.

15 mars,
Les bombes et leurs déflagrations font vibrer les murs en crépi de la maison. Les cris des enfants des rues, le sang, la panique dans les yeux de Maman font vibrer ses entrailles. La poussière. La terre. Le sang. La poussière. La poussière…
« Mon cœur ? Mon cœur ? »
Malik, comme tous les matins, fut tiré d’un cauchemar par la voix douce de Pierre à son oreille et le contact de sa main réconfortante sur son épaule dénudée.
« Viens, le café est prêt. »
Pierre était adorable, toujours là pour lui, du réveil au coucher, mais suffisamment angélique pour ne jamais le lui faire remarquer. Déjà deux ans qu’ils s’étaient rencontrés et qu’ils filaient calmement le long d’une rivière d’amour heureuse. Malik en goûtait chaque seconde, sachant trop bien que le bonheur n’était pas distribué équitablement à tous les habitants de ce monde. Une seule fois il avait accepté de raconter à Pierre une version des circonstances de son départ de Syrie. Il lui avait décrit, froidement, sans pudeur, les scènes de mort qui avaient marqué son histoire au fer rouge, avec pour seule condition de ne plus jamais aborder le sujet. Pierre avait écouté, en larmes, en ami, en amour, puis respecté son choix.
Malik s’extirpa du lit avec énergie, dévoilant son corps nu musclé, affûté. Son corps jeune et vieux à la fois. Cette enveloppe de peau soyeuse était un spectacle dont Pierre ne se lassait pas et du coin de l’œil, Malik remarqua qu’encore ce matin, son compagnon l’étudiait avec désir. Il se sentit flatté de susciter toujours autant d’excitation chez son conjoint. Pierre n’était jamais avare de compliments sur son physique, même s’il les exprimait le plus souvent par des regards langoureux et des caresses affamées. Malik était bien plus pudique, se sentant davantage attiré par la chaleur humaine qui émanait de Pierre, comme si la générosité de son conjoint flamboyait tel un âtre accueillant, toujours réconfortant.
Une fois que Malik eut passé un jean et un sweat confortables, Pierre et lui sortirent du cabanon. De la main, ils saluèrent Tom, qui était déjà à quatre pattes au milieu du potager, en train de remuer une terre grasse et compacte.

16 mars,
Le petit déjeuner se déroulait dans la bonne humeur, comme si l’atmosphère détendue de la veille planait encore au-dessus de la tablée. Chacun des occupants des Embruns semblait faire des efforts pour illuminer l’intérieur du séjour du même éclairage que celui qui recouvrait l’extérieur d’un éclat ravissant. Seule l’ombre de Tom, qui allait et venait dans le jardin, glissait parfois sur les murs de la pièce à vivre.
Pierre se délecta d’une tartine généreusement beurrée tout en sirotant un café au lait brûlant et sucré. Il savait que ce régime régressif ne l’aidait aucunement à atteindre ses objectifs de perte de poids, mais il se promit de faire des efforts les jours suivants. Après tout, le confinement commençait à peine et il aurait largement le temps de perdre les dix kilos d’embonpoint qu’il stockait notamment dans son ventre arrondi. Même la vue du bol de fruits frais coupés en dés dans lequel Juliette piquait délicatement sa fourchette ne put le détourner du plaisir de sentir le beurre fondu dégouliner le long de ses doigts.
Malik se tenait à ses côtés et, comme à son habitude, ne dégustait qu’une humble tasse de café noir serré, sans sucre ni lait. Le jeune homme n’avait jamais faim au réveil, encore trop chamboulé par ses sommeils agités pour avaler quoi que ce soit. Cependant, malgré les mauvais rêves qui dévoraient ses nuits, Malik affichait toujours de grands sourires, déterminé à profiter pleinement de chaque journée que lui offrait la vie.
Marcus, quant à lui, se tenait à l’écart du groupe, scrutant l’écran de son smartphone, l’air renfrogné, à la recherche de réseau.
« Essaye le fond du jardin », lança joyeusement Ella, sentant bien que le mari de Juliette n’était pas loin de s’emporter. Depuis toutes ces années, la jeune femme s’était habituée à l’isolement imposé par la situation exceptionnelle de sa maison et elle s’en accommodait. Elle avait même l’habitude de dire que les mauvaises nouvelles trouvaient toujours le moyen d’arriver jusqu’à eux et qu’il était inutile d’aller à leur recherche. Cela dit, elle comprenait fort bien qu’un gérant de société tel que Marcus puisse avoir besoin de se connecter au reste du monde, ne serait-ce que pour donner des directives à ses collaborateurs en attendant son retour. De plus, Marcus était papa, puisqu’il avait eu une fille d’une première union, et la jeune femme ne pouvait cacher une certaine empathie vis-à-vis de cet homme d’apparence autoritaire. Son Hélène devait lui manquer, comme sa future progéniture manquerait à Ella si jamais un destin mesquin les séparait de force. « Le réseau est capricieux, ici », admit-elle en direction du mari de Juliette, avec douceur.
Tom et elle avaient plusieurs fois tenté d’installer une box internet aux Embruns, mais les coupures de connexion étaient si fréquentes par gros temps qu’ils avaient simplement décidé de faire l’économie de ces prélèvements mensuels inutiles. Ils se débrouillaient donc avec leurs téléphones portables respectifs qui, par endroits, parvenaient à recueillir un peu de 3G. La télévision, quant à elle, fonctionnait parfois, lorsque Tom traficotait les câbles dissimulés dans un placard du salon ou grimpait sur le toit pour en chatouiller l’antenne. Le téléphone fixe, lui, pleinement opérationnel, semblait tout droit sorti d’un autre âge et trônait sur un guéridon installé près de la fenêtre du séjour, comme s’il était conscient d’être l’unique intermédiaire entre Les Embruns et l’ailleurs.
Ella avala la dernière goutte de café qui tapissait le fond de sa tasse et jeta un coup d’œil interrogateur à Juliette, qui y répondit par un acquiescement silencieux. Les deux femmes se levèrent de concert et s’éclipsèrent discrètement par la porte principale, avant de monter à bord de la Kangoo et de filer à toute allure sur le chemin de terre.

16 mars,
Un soleil pâle brillait dans un ciel azur, imperturbable face aux assauts du vent qui balayait inlassablement la côte.
Avant le déjeuner, Marcus fit frénétiquement les cent pas dans le long jardin qui s’étalait derrière la maison. Le terrain était bordé de murets de pierres grises empilées et colmatées depuis près de trois siècles par un solide amalgame de sable, de débris de coquillages et de ciment. Ce jardin était immense, tapissé d’herbe grasse et moelleuse, et parsemé d’arbres fruitiers. Aux beaux jours, de nombreuses variétés de fleurs telles que des hortensias, des agapanthes et des jacinthes sauvages s’y épanouissaient pour le plus grand bonheur des visiteurs.
Le jeune homme ne s’émerveillait pourtant pas de cette nature luxuriante et tenait son bras droit tendu vers le ciel, en essayant de capter du réseau sur son smartphone.
« OK, donc on est carrément en Angleterre, maintenant ? C’est une blague ! » grommela-t-il, les dents et les poings serrés en voyant s’afficher sur son écran le nom d’un opérateur d’outre-Manche. Avoir accepté de vivre confiné avec les amis de sa femme pour faire plaisir à cette dernière, dans une baraque en ruine, passait encore. Mais ne plus recevoir de nouvelles du monde extérieur, du vrai monde, c’était pour lui intolérable. Après tout, il était le seul de la bande à subir de vraies pressions professionnelles.
Au fond du terrain, perché sur un tas de bois, il réussit enfin et non sans effort à obtenir une barre de son précieux opérateur téléphonique. Suffisamment pour recevoir trois SMS. Le premier était signé d’Hélène, sa fille de dix-huit ans, qui se plaignait une fois de plus d’être restée bloquée chez sa mère à New York. Faites des gosses, pensa-t-il. Les autres étaient d’Évelyne, sa secrétaire. Avant d’ouvrir ces deux-là, par réflexe, il vérifia que personne n’approchait.
« C’est difficile sans toi », disait sobrement le premier et « Appelle-moi », concluait le second. Nerveusement, Marcus se mit à pianoter sur le clavier tactile de son téléphone. « Bien arrivé en Normandie. Suis avec Juliette et des amis. Pas de réseau. J’essaye de t’appeler bientôt. » Marcus pressa du pouce l’icône « Envoyer », mais la chétive barre qui le reliait à son univers ultraconnecté avait déjà disparu. Il était bel et bien seul, sur un tas de bois humide, au fond d’un jardin normand.
« Qu’est-ce que je fous là… », soupira-t-il en essayant de descendre de sa montagne de bûches sans se casser une jambe. Avant de rejoindre le reste de la troupe qui s’agitait à préparer le déjeuner – sauf Ella et Juliette qui, elles, étaient parties accomplir une mystérieuse mission au supermarché –, Marcus s’accorda un moment de calme. Il revint sur ses pas et traversa le jardin de part en part en direction du cabanon. Une fois arrivé à la hauteur de l’abri décrépi, il ralentit sa marche. Heureusement qu’on ne nous fait pas pioncer dans cette cabane sordide, songea-t-il en affichant un air dégoûté. Puis il contourna le bâtiment principal, franchit la terrasse de gravier et le portail rouillé, pour finalement déambuler dans une friche d’herbes hautes et de fleurs sauvages. En quelques enjambées, il atteignit le chemin de terre qui menait au bord de la falaise, quelques mètres plus loin.
Là, debout face à l’horizon, il se surprit lui-même à fermer les yeux pour écouter les vagues mourir contre les flancs des rochers. Mourir, être englouties, puis finalement se reformer et revivre plus tard, plus fortes et toujours plus vigoureuses. Dommage que l’être humain ne puisse pas, comme les vagues, s’égrener, se recomposer et enfin renaître pour tout recommencer, pensa-t-il depuis son promontoire, au-dessus du vide.

*****
Il n’est que 8h du matin, mon Édouard, quand j’apprends la nouvelle. Un appel reçu de la part de ta grande sœur me tire d’un sommeil alourdi par l’alcool. Elle pleure. Ses sanglots aigus me font mal à l’oreille.
Moi, je ne dis rien. Je ne fais rien. Je ne pense rien. Et même rien ne sera plus jamais pareil. Tu étais ivre. La route était glissante. Évidemment, un 1er janvier. Quel con. Tu fonçais, tu fuyais. Ta moto a dérapé. Ma faute. Tout est de ma faute.

*****
16 mars,
Juliette avait insisté pour conduire la Kangoo sur le trajet du retour. Malgré les restrictions de déplacement dont la radio leur rabâchait les oreilles en grésillant, elle apprécia la sensation de ses deux mains posées sur le volant, en plein contrôle de son imminent destin. Au lieu d’emprunter le chemin de la maison, elle décida de prendre à droite au croisement, pour profiter, juste quelques minutes de plus, de cette semi-liberté. La courte virée au supermarché de Carville, situé à dix kilomètres des Embruns, n’avait pas suffi à la jeune femme. À Paris, les occasions de conduire se faisaient rares et, lorsqu’elle et son mari quittaient la capitale, Juliette laissait toujours à Marcus la primeur de s’amuser comme un gamin au volant de son bolide ultrapuissant.
Assise côté passager, Ella analysait scrupuleusement son ticket de caisse et ne se rendit pas compte que la voiture s’éloignait de leur destination initiale.
« Trois quarante la boîte de protège-slips ? Ils n’ont pas pris en compte mon bon de réduction, zut ! » s’étonna-t-elle à voix haute, ce qui ne manqua pas d’irriter Juliette. Les deux femmes, unies par une histoire commune, étaient comme les membres d’une même famille : condamnées à s’aimer profondément un instant, mais vouées à s’agacer mutuellement l’instant d’après. Comment son amie supportait-elle de perdre autant de temps pour des futilités ? Pourquoi s’acharnait-elle à se polluer l’esprit avec des détails aussi vains ? Décidément, les parcours que les deux camarades avaient embrassés depuis des années ne se ressemblaient en rien et chaque occasion de retrouvailles semblait mettre en lumière les différences qui les caractérisaient.
Bien sûr, Juliette avait conscience d’être parfois déconnectée des réalités économiques qui coloraient le quotidien de ses congénères, elle qui, sans travailler, avait accès à tous les plaisirs, à toutes les folies. De plus, elle savait qu’Ella avait choisi cette vie-là en connaissance de cause, qu’elle avait voulu s’installer à la campagne, loin de tout, en acceptant de tirer un trait sur une vie confortable et rangée. Mais tout de même, Ella et Tom n’étaient pas à quelques poignées de centimes près, si ? Que cherchait-elle donc, la tête penchée sur ce minuscule bout de papier ? Voulait-elle fuir une éventuelle conversation à cœur ouvert ? Échapper à une sordide révélation ? Pourquoi ne pose-t-elle pas ses yeux sur moi et ne devine-t-elle pas mon agitation, se demanda Juliette, de plus en plus crispée. Mais rien ne vint. Non, au lieu de ça, son amie de lycée préférait apparemment se conforter dans un isolement soi-disant volontaire, centrée uniquement sur ses ridicules problèmes provinciaux. Juliette n’en était pas certaine, mais si elle était bel et bien tombée enceinte, les conséquences en seraient catastrophiques. Comme la veille au soir dans la cuisine, elle sentit les cloisons se rapprocher d’elle et l’habitacle de la voiture l’emprisonner dans une cage bien trop exiguë pour contenir son angoisse.
Un virage un peu plus sec la surprit et elle se cramponna au volant. Comment osait-elle penser tout cela au sujet d’Ella ? Elle qui, gentiment, lui offrait un abri à durée illimitée et se démenait pour les accueillir dans les meilleures conditions ? Tu es une mauvaise personne, songea tristement Juliette en reprenant la route des Embruns.
« Tu as l’air fascinée par ce ticket de caisse », tenta-t-elle de glisser en souriant, comme un premier pas, comme le cessez-le-feu d’une guerre silencieuse dont la passagère n’avait même pas connaissance.
« Oh, Tom et moi vérifions toujours les totaux », Ella se força-t-elle à rire. « Plus par habitude que par nécessité ! » Ella chiffonna vivement le ticket et le fourra dans la poche de son manteau. C’était devenu le sien, aujourd’hui, mais c’était à l’origine un ancien blouson de Tom qu’elle lui avait chipé, comme bon nombre de ses affaires.
Ella devinait que dans la réflexion de Juliette se cachait une moquerie cinglante. Une flèche empoisonnée qui, comme toujours, l’atteignait parfaitement. Bien sûr, son amie désormais riche n’avait pas dû se préoccuper de ses fins de mois depuis des années, entretenue par son homme et flânant toute la journée dans son cinq pièces haussmannien en bord de Seine. Elle ne se préoccupait d’ailleurs de pas grand-chose, à part du fait de savoir quel repas du jour sauter pour conserver son petit 36. Au moins, Ella assumait fièrement sa taille 40, loin des diktats imposés par une vision masculiniste et dégradante du corps de la femme. Ses rondeurs militaient contre les injonctions relayées par la société. De plus, elle avait de vrais projets de vie, dont elle avait déjà réalisé une bonne partie. Elle vendait ses photographies naturalistes auprès d’agences touristiques de la région, elle retapait une maison pleine de charme, elle aidait son conjoint au restaurant pendant le pic de la saison… Mais alors pourquoi cette aigreur ? Où cette désagréable impression d’être toujours inférieure à Juliette prenait-elle sa source ? Ella, comme un mantra, se répéta qu’elle était une femme moderne, épanouie, courageuse. À ce tableau idyllique ne manquait plus qu’un enfant à aimer pour accomplir le rêve en totalité. »

Extrait
« Déjà un mois que tu as disparu, mon Édouard. Un mois que les cœurs des habitants du monde continuent de battre avec indécence alors que le tien n’est sans doute plus qu’un amas de chair putréfié, enfermé dans un squelette qui s’effrite comme le crépi d’une vieille bâtisse abandonnée. Des images me reviennent sans cesse, comme pour me punir des événements du soir où tu es mort. Et de mon geste dégoûtant. Ces images, je les accepte, je les accueille, même si elles n’apaisent jamais la fureur de ma culpabilité.
La nuit, j’entends encore le vrombissement du moteur de la moto que tu amènes si fièrement au lycée un beau matin d’octobre, provoquant un attroupement de midinettes gloussant comme des oies. Je me tiens à l’écart, moi, comme toujours. Pourtant, tes yeux cherchent les miens et, sans prêter attention à toutes ces gamines en fleur, c’est sur moi que ton regard enjoué et insouciant se pose, semblant me demander mon avis sur ton acquisition rutilante.
Plus tard, à la récré, tu traverses la cour vers mon petit groupe. Et, là encore, c’est vers moi que tu te diriges. À cet instant, nous sommes seuls dans le cosmos. Tu me parles de ta bécane et bêtement, je réponds des futilités, n’y connaissant rien. Ton sourire ravageur transperce mon âme et déchire mon cœur dans une blessure délicieuse. La sonnerie retentit soudain, vibrante et sèche, rompant le charme de notre pas de deux et brisant en mille morceaux mon espoir de faire durer cet instant pour toujours.» p. 69

À propos de l’auteur

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Emma de Foucaud © Photo La Presse de la Manche

Emma de Foucaud débute sa carrière comme traductrice dans l’audiovisuel, puis comme interprète en langue des signes. En 2016, elle découvre l’univers fascinant du stand-up et décide d’arrêter de traduire les mots des autres. Elle devient humoriste et interprète enfin ses propres textes… jusqu’à ce que la crise sanitaire de 2020 la force à quitter temporairement la scène. Elle se réfugie alors dans son fief, le Cotentin. La nature sauvage, l’iode et l’isolement vont lui insuffler une nouvelle envie, une nouvelle folie. Elle signe Quatre murs de granit, son premier roman. (Source: Éditions Paul & Mike)

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Si les dieux incendiaient le monde

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2021

En deux mots
Voilà quinze ans que Jean n’a pas revue sa fille Albane, partie en claquant la porte. Alors lorsqu’il apprend qu’elle revient en Europe pour donner un concert à Barcelone, il laisse ses douleurs de côté et part pour la catalogne, bientôt suivi par sa seconde fille Clélia. Au moment où le rideau se lève, la tension est à son comble.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ma fille, ma bataille

Avec son premier roman, Emmanuelle Dourson signe une entrée remarquée en littérature. Autour d’une famille déchirée, elle nous propose un drame en six temps construit de façon très originale.

Jean vit désormais dans son lit, perclus de douleurs. En attendant les visites de sa fille Clélia, qui vient quelquefois avec sa propre fille cadette, Jeanne. Ses autres enfants, Katia, Petra et Alice, ont renoncé à ces visites chez le grand-père. Albane ne viendra pas non plus. La seconde fille de Jean ne lui donne plus signe de vie que par carte postale. Une carte qu’elle lui adresse tous les ans depuis un autre continent où elle a choisi de s’installer. Il en a désormais quinze. Alors il essaie de revivre des moments heureux passés en famille, comme les vacances à Lisbonne, s’imagine à Saint-Pétersbourg ou encore à Madrid.
Tout à l’heure, il demandera à Maria, son aide-domestique, de lui ramener le dernier disque d’Albane, mais surtout de le conduire à l’aéroport de Bruxelles pour prendre la direction de l’Espagne. Malgré ses douleurs, il sent que c’est une chance qu’il ne faut pas laisser passer. Il a en effet appris qu’Albane, concertiste réputée, va donner un récital à Barcelone pour marquer son retour en Europe.
Clélia n’apprendra qu’incidemment cette escapade, frustrée de n’avoir pas été prévenue par ce père dont elle s’occupe pourtant bien, malgré un agenda chargé. Entre son amant parisien ou ses voyages en Éthiopie, où elle qui s’est engagée pour la reforestation du pays. Car Yvan, le père de ses enfants, ne lui suffit plus. Elle l’avait pourtant «volé» à Albane, provoquant une onde de choc dont les échos vibrent encore dans l’air. Aussi est-ce avec un sentiment mêlé et une forte curiosité qu’elle part elle aussi pour la capitale catalane.
C’est Mona, la femme décédée de Jean, qui est la narratrice de ce premier roman et qui ordonnance l’ordre d’entrée en scène des personnages. Une belle idée d’Emmanuelle Dourson qui, comme sur une scène de théâtre, place tour à tour les acteurs sous la lumière. C’est maintenant au tour d’Yvan d’être analysé par Mona. S’il a l’air serein, il lui faut bien admettre que sa situation n’est pas très envieuse. À la confrontation, il préfère la fuite, il préfère son concentrer sur son art, la photographie. C’est ainsi qu’il entend imprimer sa vision du monde.
Voici ensuite Katia, la fille aînée de Clélia et d’Yvan, qui a envie de grandir vite, de porter les belles robes de sa mère et de s’émanciper, de laisser derrière elle sa famille déchirée, sa grand-mère décédée.
Puis, du côté de Barcelone, c’est à Albane d’entrer en scène pour un concert mémorable. Mais nous n’en dirons rien, de peur de vous gâcher le plaisir de lire ce formidable moment, tout en tension, tout en vibration.
Avec ce premier roman, Emmanuelle Dourson signe une entrée remarquée en littérature et rend hommage au poète suisse Philippe Jaccottet en lui empruntant le titre de son livre, tiré de son recueil Fragments soulevés par le vent: «En cette nuit, en cet instant de cette nuit, je crois que même si les dieux incendiaient le monde, il en resterait toujours une braise pour refleurir en rose dans l’inconnu.»

Si les dieux incendiaient le monde
Emmanuelle Dourson
Éditions Grasset
Premier roman
256 p., 20 €
EAN 9782246823643
Paru le 13/01/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement à Bruxelles. On y voyage aussi par les souvenirs qui évoquent Saint-Pétersbourg, Madrid, ou encore Lisbonne. Il est aussi beaucoup question d’une rencontre à Barcelone et de séjours en Éthiopie et à New York.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une famille déchirée que le destin va rassembler lors d’une extraordinaire soirée.
Il y a Jean, le père; Clélia, sa fille aînée; Albane, la cadette que personne n’a revue depuis que sa sœur lui a volé l’homme qu’elle aimait, quinze ans plus tôt; Yvan, que Clélia a épousé depuis. Et Katia, leur fille, qui de cette tante disparue sait ceci: elle vit à New York, est devenue une célèbre pianiste, son souvenir hante encore ses parents. Leurs vies basculent le jour où Jean apprend qu’Albane doit donner un concert à Barcelone et décide de s’y rendre. Chacun, à sa manière, devra y assister.
Magistral, ce premier roman est une prouesse littéraire, une épopée où d’une voix, celle de l’énigmatique narratrice, le destin d’une famille est retracé avant d’être à nouveau chamboulé. Y gronde la rumeur de notre monde incendié, appelé lui aussi à se retrouver pour survivre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sous couverture  Thierry Bellefroid)
Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Karoo (Francesca Anghel)
Centre Wallonie-Bruxelles (Radio Fractale – Chronique de Pierre Vanderstappen)
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Blog Vagabondage autour de soi 
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Les premières pages du livre
« Jean, vendredi 11 mai
Mais pourquoi fallait-il que le merle noir chante plus tôt que les autres ? Qu’il choisisse la lucarne de sa chambre pour perchoir ? À quatre heures du matin, Jean avait ouvert les yeux, expulsé du sommeil par le chant de l’oiseau – un instrument de torture pour l’homme épuisé. Il s’était tourné sur le côté pour sonder les traces. Les traces de la veille. La visite de Clélia, seule, pressée. Ses cheveux roux qui finissaient toujours par se dénouer. Le cliquetis de ses deux bracelets d’argent – l’un très fin, l’autre lourd et épais, beaucoup trop large pour son poignet délicat – et le timbre de sa voix lorsqu’elle avait agité les tentures et déclaré que ça sentait mauvais. Elle, ondoyante. Lui, rebut nauséabond. Elle avait ouvert les fenêtres. Rassemblé les livres qui traînaient sur la table du salon. Elle avait demandé où était Nabokov – c’était si insolite, le salon de Jean sans un volume de Nabokov abandonné sur la table basse ou le canapé. Jean avait répondu que désormais Nabokov restait dans son lit, avec lui. Il avait regardé Clélia s’affairer dans l’appartement. Jusqu’à ce qu’elle s’assoie près de lui. Qu’elle pose ses lèvres fraîches sur sa joue. Comme pour dire Excuse-moi papa, je voulais commencer par là et puis j’ai oublié.

Quand le merle avait chanté, Jean avait tendu une main vers la peau de son visage. Il s’était attendu à ce qu’elle soit douce et lisse comme celle de Clélia. Le grain rugueux de l’épiderme l’avait surpris. Il avait suivi du doigt les sillons. Se pouvait-il que, déjà… ? La couverture de Nabokov brillait dans l’obscurité. Ça l’avait rassuré. Il avait rouvert le livre et retrouvé la page sur laquelle il s’était endormi – une page du Mot. Le narrateur y décrivait un ange dont le pied était parcouru d’un réseau de veinules et d’un grain de beauté pâle.

Les tempes d’Albane aussi étaient parcourues de veinules bleues. Jean avait tenté de se représenter le visage de sa cadette, d’en faire resurgir chaque détail, depuis le grand épi du front jusqu’au sillon des veines sur la tempe droite en passant par les yeux très grands, très noirs. L’image avait flotté un moment. Il s’était demandé s’il reconnaîtrait sa fille aujourd’hui et son cœur s’était emballé ; il avait compté les années, ça ferait bientôt quinze ans qu’elle était partie, ne laissant comme trace de son existence qu’une carte postale chaque année – quinze cartes rangées dans une boîte à cigares posée sur son bureau, entre un microscope et une encyclopédie entomologique. Quinze cartes de vœux envoyées des quatre coins du monde. Comme si la vie d’Albane s’était résumée à un conte de Noël.

Il avait lâché le livre et l’image s’était dissoute. La nuit tremblait derrière la vitre. L’espace entre les rideaux laissait deviner la dérive de nuages floconneux qu’argentait la lune. Par les fentes du châssis, le vent sifflait et déposait sur la tête de Jean un coulis froid. Allongé sur le dos, il était resté immobile, à l’affût des sensations changeantes, tour à tour douces et cuisantes, qui sinuaient dans son corps. Quand elles étaient douces elles réveillaient une ardeur enfouie, comme une eau sourde remonterait en plein désert ; quand elles drainaient la douleur, c’était la peur qui suintait, attisée par le courant d’air nocturne et le souvenir du visage hâve, des yeux immenses de sa fille.

Albane, on l’avait interviewée la veille sur les ondes, il avait entendu sa voix. C’était une bourrasque, cette voix qui revenait du passé et surgissait à l’improviste sans s’annoncer. Il se souvenait de ses accents d’adoration lorsqu’elle était enfant, puis de son timbre rauque le jour où elle avait dit, bien plus tard, Quand vous serez morts, j’irai danser sur vos tombes. Il se demandait à quel moment la fêlure était apparue et l’anxiété oubliée revenait, glacée, une camisole d’inquiétude le figeait sur son lit. Albane était grande pourtant, désormais elle se débrouillait sûrement mieux que lui.

Le journaliste l’avait interrogée sur lui, sur moi, sur Clélia, il avait fouillé dans nos vies, quelques minutes seulement mais avec acharnement, pour satisfaire les auditeurs, qu’ils sachent comment on réussit, quel milieu et quel concours de circonstances engendrent le génie ou la chance ou les deux, comme si le travail et la ténacité n’y étaient pour rien – les recalés veulent croire qu’une fée se penche sur certains berceaux plutôt que sur d’autres. Jean s’était demandé si, avant de répondre, Albane avait jeté à l’homme le trait assassin de ses yeux noirs, comme avant, lorsque son regard disait à Jean Retire ta question, ta question est un mirage, je l’effacerai, je ne veux rien entendre et tu ne peux rien savoir. Elle gardait les yeux levés vers lui, elle le défiait jusqu’à ce qu’il se détourne puis elle s’en allait et lui, rageur, la laissait s’éloigner en serrant les poings.

À la radio, son débit n’était pas fluide, elle hésitait et trébuchait sur certains mots. C’était du direct, elle n’avait qu’une chance. Comme sur scène. Avait-elle pensé à lui en répondant au journaliste ? Combien d’heures avait-elle dormi la veille ? Il y avait dans sa prosodie des traces de fatigue, une absence d’élan. Elle avait dit qu’elle ne se souvenait de rien, que son enfance était un trou béant d’où émergeaient une carte du monde, des mouettes, deux ou trois morceaux de musique et des radis en forme de souris.

Il ignorait où elle était allée chercher les radis. Mais la musique, les mouettes et la carte du monde, il savait, et ce n’était pas rien. La carte du monde, c’était de lui, il l’avait aimantée au radiateur du jardin d’hiver lorsque Albane avait six ans. Quand Clélia et Albane rentraient de l’école, elles venaient s’accroupir près du radiateur, sous la verrière où défilaient les nuages, et tandis que l’une piochait dans une liste un nom de ville ou de pays, l’autre tentait de retrouver son emplacement sur la carte. Chaque continent avait sa couleur ; Clélia et Albane voyageaient entre le bleu pétrole des Amériques et le vieux rose de l’Asie en passant par le jaune paille de l’Afrique ; elles se tenaient la main et enjambaient les océans, insouciantes du niveau des mers et de l’évolution aléatoire de leurs courants. Assis dans une bergère où il préparait ses cours en luttant contre le sommeil, Jean suivait de loin leur jeu, il se laissait distraire par leurs rires et par la voix claire d’Albane qui épelait maladroitement les mots, les écorchait avant de leur restituer leur forme exacte. Après les cris et les heurts de la cour de récréation, les deux sœurs se réfugiaient dans cette complicité – Jean avait envie de s’y glisser mais il était trop grand, les parois fragiles de leur univers se dissolvaient à son approche, alors il restait en retrait et laissait le chapelet de couleurs et de noms entortiller son ruban sonore autour de lui. Que restait-il aujourd’hui de ce présent qui semblait devoir durer toujours ? Pas même le nom de la ville où résidait Albane – on savait seulement qu’elle s’était établie de l’autre côté de l’Atlantique.

Parfois un nom résonnait différemment, une ville affleurait du babillage d’Albane et sortait Jean de sa torpeur, il entendait Saint-Pétersbourg et il imaginait le quadrillage des avenues larges et rectilignes qui canalisait la lame argentée de la Neva, il rêvait aux majestés de pierre coiffées de dômes dorés et de clochers à bulbe brillant dans l’atmosphère glacée, il se voyait descendre d’un train qui aurait traversé toute l’Europe et se serait arrêté devant le musée de l’Ermitage où il poserait le pied, enfin reposé.

Ou bien il entendait Madrid et la silhouette ramassée du Prado émergeait des vapeurs de la cité. Il montait les volées d’escalier de l’entrée, s’avançait sous les verrières oblongues de la galerie centrale où des hommes et des femmes saisis dans un moment fugitif de leur existence, en des temps lointains, le regardaient passer. Il sentait sur lui leur regard, cruel, curieux, lisse ou indifférent. Veule ou suffisant. Il jouissait de ce moment mais il restait digne, il traversait la galerie sans sourciller, il ne voulait rien admirer avant d’avoir posé les yeux sur La Maja nue. Tout au fond il tournait à droite et gravissait une nouvelle volée de marches, découvrait une pièce aux couleurs sombres, il devait s’habituer à la pénombre, ses pupilles se dilataient et la toile s’offrait enfin, elle était sans doute plus petite qu’il ne l’avait imaginé, mais grande pourtant, c’était comme la rencontre d’une amante lointaine longtemps désirée, l’apogée d’une liaison chaste. Le jour et le flot de visiteurs passaient derrière lui, il se tenait debout sans fléchir dans la salle obscure et laissait les reflets et les courbes le pénétrer.

Puis il allait voir Le Songe de Jacob, ce fuyard épuisé qui s’entendait promettre en rêve une descendance innombrable. Jean voyait une échelle se perdre dans les nuées ; il glissait ses pieds nus dans les sandales du rêveur, son corps dans le vêtement de toile fruste et, saisi par le sommeil comme par une coulée de pierres du Vésuve, il s’endormait à sa place sur la terre battue. Le ciel étendait sur lui son ombre mais son visage restait offert à la lumière, il dormait à demi redressé sur un coude, une joue appuyée sur sa main gauche. Son autre main était posée sur la terre comme sur la hanche d’une femme. Dans son sommeil il sentait sa fermeté et ça le rassurait, ce socle où il pouvait s’abandonner sans craindre de disparaître. La disparition arriverait plus tard. Jean savourait le contraste entre la terre nue et dure, et sa chair qui suivait la courbe molle de l’abandon aux songes, il restait longtemps là, à goûter la quiétude de Jacob, il ne voyait pas les anges ou si peu, leurs ailes vaporeuses pâlissaient dans la clarté.

Ensuite un autre visiteur s’arrêtait devant la toile, alors il s’en allait.

Quand Albane avait six ans, il avait entendu Madrid et Saint-Pétersbourg et il avait eu envie de partir. À présent il voulait retrouver celle qui disait ces noms de villes. Albane. Il était resté avec l’image d’une jeune femme aux allures de garçon manqué, jeans troués et veste en cuir, yeux fardés, cheveux emmêlés et frange revêche – comment faisait-elle pour se produire sur scène dans cet accoutrement ? Elle avait parlé au journaliste de ses morceaux préférés, ceux qu’il écoutait autrefois, il ne savait pas, ça l’avait touché cette enfant revenue du néant, par le poste de radio elle avait surgi avec fracas, métamorphosée. De la foudre de l’adolescence il ne semblait lui rester que la voix éraillée, peut-être aussi l’intensité dans le regard, comment savoir ?

Maintenant, l’immobilité et la chaleur des draps, l’humidité poisseuse qui montait de sa chair l’agaçaient. Drainée par l’afflux de sang, la douleur arrivait par saccades dans sa jambe droite. Il avait rejeté la couverture et regardé le membre blessé – il formait dans sa conscience une tache aigre et violacée qui allait déteindre sur sa journée. Il avait peur. Il ne voulait pas vivre dans un corps flasque où la volonté se brise. On lui avait dit d’être patient, que dans quelques mois il pourrait recommencer à marcher. On n’avait pas parlé de la douleur – c’était une affaire personnelle qui ne regardait que lui. Un mal qui se concentrait en un point unique, comme si quelque chose s’était déchiré à cet endroit pour qu’il fléchisse, qu’il se sente vieux et fragile, qu’il se heurte à ses limites. Il avait envie de gémir, ça le soulagerait mais on lui avait appris, enfant, que ça ne se faisait pas, alors il ravalait la plainte qui montait. On était samedi, Clélia allait arriver, il en était sûr. Elle serait accompagnée de Jeanne, sa fille cadette – celle qui devait crier pour que ses sœurs l’écoutent. Les autres filles de Clélia, Katia, Petra et Alice, ne venaient plus jamais mais Jeanne, elle, adorait venir chez Jean. Lui au moins l’écoutait.

Clélia embrasserait Jean en retenant d’une main ses cheveux, et pendant que Jeanne explorerait les trésors entassés dans le grenier du duplex, elle le guiderait jusqu’au salon où elle s’assoirait avec lui. Elle se servirait un thé et replierait ses jambes sous elle sur le canapé en cuir. Elle tiendrait sa tasse à deux mains et commencerait par se taire, elle avait toujours besoin d’une pause entre deux tourbillons – dans ces moments il pouvait lire sur son visage une sorte de recueillement tragique, Dieu sait à quoi elle songeait, au but ultime vers lequel elle courait ou à la prochaine robe qu’elle allait acheter. Puis elle lui poserait des questions. Il tenterait de réprimer son vieux réflexe mais n’y parviendrait pas, il répandrait son savoir par petits morceaux, des morceaux brillants qu’elle attraperait au vol dans son avidité à tout comprendre. Il serait apprécié et honoré, comme autrefois au centre de l’amphithéâtre, à cette place où il se sentait vivant. Il ne parlerait pas de sa jambe, il dissimulerait son désarroi et son envie d’être pris dans les bras, de sentir la chaleur de deux paumes sur son front. Les mains lisses et blanches de Clélia ne se tendraient pas vers lui pour le réconforter. Il finirait par se taire, puis son regard glisserait sur la machine à coudre posée sur la petite table en acajou dans un coin du salon. Il dirait à Clélia Tu devrais apprendre à coudre, ça t’éviterait d’acheter autant de vêtements. Jeanne surgirait en brandissant deux maillots de bain délavés trouvés au fond d’un coffre. Des affaires à moi dont il n’avait pas eu le cœur de se débarrasser.

Il fit un effort pour se redresser et s’asseoir contre le ciel de lit.

Derrière les tentures la lumière avait changé. Le soleil découpait des trouées claires sur le drapé du tissu, un rai oblique se faufilait parfois dans la pièce et se posait sur la couverture écarlate. La chambre se dilatait. Des nervures sinuaient dans le merisier de la commode, le bronze des poignées sortait de l’ombre. Le fauteuil à bascule semblait prêt à se balancer. En se redressant, Jean avait dispersé la poussière suspendue au-dessus du parquet. Il observait le déplacement des particules, elles sortaient et entraient dans la lumière, dessinaient dans chaque rayon un voile mobile. Derrière elles, l’unique tableau de la pièce – un Smargiassi, du nom de ce paysagiste napolitain qu’il aimait tant – lui jetait l’affront de sa beauté. À l’avant-plan, le bonnet d’un pêcheur brillait d’un éclat carmin et la finesse du trait qui gonflait son pantalon blanc le parait de la légèreté d’un soir d’été – un soir, il en était sûr, il s’agissait d’un soir et non d’un matin comme le prétendait Yvan, le mari de Clélia –, un soir où la canicule et le labeur desserrent leur étau pour laisser place à un sentiment de quiétude. Le personnage sur la toile lui tournait le dos, le visage penché sur un lac luisant comme une bonace. De minuscules promeneurs flânaient le long du rivage opposé. À l’horizon, une citadelle sortait d’une brume de chaleur et s’étirait vers le ciel.

Jean pensait à Lisbonne. Il se rappelait l’interminable nuit qu’il y avait passée avec moi, les yeux ouverts, enfoncé dans des draps amidonnés, tandis qu’au pied des fenêtres des éboueurs ivres traînaient des poubelles à roulettes sur les pavés inégaux du quartier. L’obscurité voilait le contour des choses et nos formes allongées côte à côte dans le petit studio que nous avions loué. Nos filles, Clélia et Albane, dormaient tranquillement. Moi aussi. Jean ne voyait rien mais il entendait nos respirations – un souffle régulier qui attestait de notre profond sommeil. Il avait eu ce soir-là le sentiment de commencer la traversée d’un long tunnel. Il avait voulu rentrer chez nous après avoir ardemment désiré la Ville Blanche, son âme et ses bruits. Au réveil, le cœur retourné comme un gant.

Le matin, nous avions erré dans les venelles ombragées de l’Alfama pour trouver une table où déjeuner. Jean s’était informé des moyens de transport dans la ville pendant que Clélia et Albane dévoraient des pastéis de nata. Puis nous étions sortis du bar et avions poursuivi notre chemin sans trop savoir où nous allions. Nous avions longé une ruelle obscure, gravi des escaliers, et soudain il y avait eu un déferlement de lumière et quelque chose d’imperceptible avait ourlé les paupières de Jean, quelque chose d’humide et de doux, comme s’il avait trouvé une issue, comme si la beauté s’était rétractée pendant la nuit pour revenir là avec plus d’éclat, rien que pour lui. Rien que pour nous. Lisbonne s’étageait autour de nous dans un frémissement. Derrière les toits scintillants, le Tage s’écoulait. Sur la vaste place suspendue au-dessus de l’eau, Clélia et Albane couraient derrière les mouettes, l’or de la ville giclait sur elles, il jaillissait de toutes parts, du ciel et du fleuve, des murs blancs, des pavés minuscules et lisses, du visage méditerranéen des passants. Bientôt le front pâle de Clélia se couvrirait de taches de rousseur. La peau d’Albane se cuivrerait légèrement et elle porterait plus haut son air de jubilation sur le visage. Clélia. Albane. »

Extrait
« Après Barcelone, elle rentrerait chez elle. Elle aurait un cinquième enfant avec Baptiste — ou avec Yvan, c’était pareil —, cet enfant-là, elle s’en occuperait parfaitement, elle en était capable, ne m’en déplaise, et tout changerait avec lui. Ensemble ils sauveraient le monde, oui, ils y arriveraient. Elle sentait déjà ses seins gonfler et le lait couler et avec lui monter une bouffée de compassion pour l’humanité entière. C’était ainsi qu’elle sauverait la planète, avant les arbres en Éthiopie, en aimant l’enfant qui n’existait pas encore. Elle et l’enfant hissant au sommet de la terre, au-dessus des crues du Nil bleu, plus loin que la terreur et l’envie, leur amour indestructible. » p. 80

À propos de l’auteur
DOURSON_Emmanuelle_©Laure_GeertsEmmanuelle Dourson © Photo Laure Geerts

Née en 1976 à Bruxelles, Emmanuelle Dourson a fait des études de lettres. Si les dieux incendiaient le monde est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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Le village perdu

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En deux mots:
Une femme lapidée attachée à un pieu au milieu d’un village du nord de la Suède, un bébé abandonné et quelque 900 personnes qui se sont volatilisées. Voilà ce que deux policiers découvrent en 1959. Un mystère qui ne sera jamais résolu et qu’une équipe de tournage entend raconter – sinon résoudre – en se rendant sur place.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Que s’est-il passé à Silvertjärn?

Après la trilogie de L’île des disparus écrite avec sa mère Viveca, Camilla Sten réussit avec brio ce thriller écrit seule. Il revient sur un mystérieux fait divers datant de 1959, la disparition de tout un village dans le nord de la Suède.

Une scène d’ouverture qui marque les esprits. Un faits divers particulièrement sordide et un mystère jamais résolu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fille de Viveca Sten a bien retenu les leçons de sa mère et de leur travail en commun pour la trilogie L’île des disparus. Ici aussi, il est question de disparus. De près de 900 personnes qui peuplaient le village de Silvertjärn et dont on a perdu toute trace. Le 19 août 1959 Albin et Gustaf, deux policiers dépêchés sur les lieux au nord de la Suède vont le constater, tout en faisant deux découvertes, le corps d’une femme lapidée, attaché à un pieu sur la place du village et un nourrisson abandonné, seule trace de vie de cet endroit désormais maudit.
Le second chapitre se déroule de nos jours. Il détaille le film documentaire que projette de réaliser Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn avant de disparaître elle aussi avec toute sa famille. Elle lance sur internet une plateforme de financement participatif et va rassembler une équipe chargée de se rendre sur place pour filmer ce qui deviendra en quelque sorte la bande-annonce du documentaire.
Tone, une ancienne amie très proche – dont on va découvrir qu’elle est aussi liée à l’affaire – décide de rejoindre le groupe des professionnels composé d’une troisième jeune femme, Emmy, et de deux hommes Max et Robert.
Entraînant les lecteurs à la suite de l’équipe du film dans ce décor saisissant, Camilla Sten va alors faire monter la tension. À l’étrangeté de ce lieu totalement abandonné viennent très vite s’ajouter des phénomènes aussi étranges qu’inexplicables. Ils entendent des bruits bizarres, ont l’impression d’être épiés. Pour comprendre ce qui se joue ici, les chapitres vont alors alterner entre le passé et le présent, tissant en parallèle deux histoires aussi passionnantes que terrifiantes qui vont finir par se rejoindre dans un épilogue qui vous laissera pantois.
Entre le quotidien de cette ancienne cité minière quasi isolée du reste du monde, notamment durant les mois d’hiver et l’exploration menée par Alice et son équipe, de l’ancienne école à l’ancienne église, en passant par quelques habitations qui ont pu résister au temps, ce sont deux scénarios à faire froid dans le dos qui vont s’élaborer. On retrouve les familles d’Alice et de Tine, la personnalité de cette femme retrouvée morte ainsi que celle du Pasteur fraîchement débarqué pour semer la bonne parole jusqu’au jour du drame. On tremble avec Alice lorsqu’elle se rend compte que le doute n’est plus permis: ils ne sont pas seuls à Silvertjärn!
Retrouvant l’ambiance du film Le projet Blair Witch, Camilla Sten va elle aussi jouer avec nos nerfs et nos peurs, creuser les forces et les faiblesses des acteurs du drame. En jouant sur les descriptions des lieux et sur les détails qui accentuent l’intensité dramatique comme les escaliers qui s’effondrent, les ombres qui s’étirent, les bruits difficiles à identifier, on imagine déjà le formidable suspense sur grand écran. En attendant, régalez-vous avec ce formidable thriller!

Le village perdu
Camilla Sten
Éditions du Seuil
Roman
Traduit du suédois par Anna Postel
432 p., 21,90 €
EAN 9782021426526
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en Suède, dans le village perdu de Silvertjärn.

Quand?
L’action se situe en parallèle en 1959 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment tout un village peut disparaître sans laisser de traces?
1959. Silvertjärn. La population de cette petite cité minière s’est mystérieusement évaporée. A l’époque on a seulement retrouvé le corps d’une femme lapidé et un nourrisson.
De nos jours, le mystère reste entier.
Alice Lindstedt, une documentariste dont la grand-mère est originaire du village, part avec une équipe explorer la cité fantomatique, en quête des secrets de cette tragédie.
Mais la piste de l’ancien pasteur du temple déterrera la mémoire d’un sombre passé…
Un passé qui hante encore le présent et semble avoir réveillé les ombres du village perdu.
«Ce livre m’a donné des frissons de la première à la dernière page.» Camilla Grebe, autrice de L’Archipel des larmes

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Quatre sans Quatre 
Blog Livresse du Noir 


Bande-annonce du roman de Camilla Sten Le Village perdu © Production Éditions du Seuil

Les premiers chapitres du livre
Le 19 août 1959
C’était un après-midi caniculaire, au mois d’août. La chaleur était si intense que la brise qui s’engouffrait par les vitres baissées rafraîchissait à peine l’habitacle. Albin avait retiré sa casquette et laissait pendre son bras par la fenêtre, évitant d’effleurer la carrosserie pour ne pas se brûler.
– On en a encore pour longtemps? demanda-t-il de nouveau à Gustaf.
Ce dernier se contenta de grogner, ce qu’Albin interpréta comme une invitation à consulter lui-même la carte s’il était si curieux. Il l’avait déjà fait. Ils roulaient vers une ville qu’Albin ne connaissait pas, une ville trop petite pour posséder un hôpital ou même un poste de police. À peine plus grande qu’un village.
Silvertjärn.
Qui avait entendu parler de Silvertjärn?
Il était sur le point de demander à Gustaf s’il y était déjà allé, mais ravala sa question. Gustaf était du genre taiseux, même dans des circonstances favorables. Albin l’avait bien compris. Depuis près de deux ans qu’ils travaillaient ensemble, Albin n’avait jamais réussi à lui faire prononcer plus de deux mots d’affilée.
Gustaf ralentit, jeta un coup d’œil à la carte placée entre les deux sièges et prit un virage serré vers la gauche. Il s’engagea sur un chemin de gravier qu’Albin avait à peine remarqué entre les arbres. Albin fut précipité vers l’avant et manqua de lâcher sa casquette.
– Tu crois qu’on va trouver quelque chose par-là? s’enquit-il.
Il s’étonna que Gustaf ouvre la bouche et lui réponde.
– Aucune idée.
Encouragé par ces deux mots, Albin continua :
– On aurait surtout dit deux rigolos qui avaient un peu trop bu. Je suis sûr qu’on se déplace pour que dalle.
Le chemin était étroit et inégal, Albin dut se cramponner pour ne pas décoller de son siège à chaque cahot. De part et d’autre de la voiture s’élevaient de grands arbres. Il ne distinguait qu’une mince bande de ciel, d’un bleu si ardent qu’il lui brûlait les yeux. Le trajet lui sembla durer une éternité.
Puis la forêt s’éclaircit.
La bourgade ressemblait comme deux gouttes d’eau à la petite ville industrielle où Albin avait passé son enfance. Sans doute y avait-il une mine ou une usine qui employait tous les hommes.
L’endroit était agréable avec ses maisons en rang d’oignons, sa rivière qui serpentait entre les bâtisses et son église en crépi blanc qui dominait les toits et semblait luire dans le soleil du mois d’août.
Gustaf freina d’un coup sec. La voiture s’arrêta.
Albin se tourna vers lui.
De profonds sillons lui barraient le front. Ses joues tombantes et mal rasées lui donnaient un air désemparé.
– Écoute, dit-il à Albin.
Quelque chose dans sa voix le fit s’immobiliser et tendre l’oreille.
– Je n’entends rien.
Il n’y avait pas un bruit, hormis le ronron du moteur.
Ils s’étaient arrêtés au beau milieu d’un carrefour. Il n’y avait rien de spécial. À droite, une maison jaune au perron décoré de fleurs à moitié flétries ; à gauche, une autre quasiment identique, mais rouge avec des pignons blancs.
– Justement.
Au ton insistant de son collègue, Albin comprit ce qu’il voulait dire.
Il n’y avait rien à entendre. Le silence était total. Il était 16 h 30 un mercredi de la fin de l’été dans un village au milieu des bois. Pourquoi ne voyait-on pas d’enfants jouer dans les jardins? Ou des jeunes femmes prenant l’air devant leur porte, les cheveux plaqués sur leur front luisant de sueur?
Albin jeta un regard à la ronde sur les rangées soignées de maisons. Toutes bien entretenues. Toutes closes.
Il n’y avait pas âme qui vive, où qu’il posât les yeux.
– Où sont-ils tous passés? demanda-t-il à Gustaf.
La ville ne pouvait pas être complètement déserte. Les gens devaient bien être quelque part.
Gustaf secoua la tête et appuya de nouveau sur l’accélérateur.
– Ouvre l’œil, intima-t-il.
Albin déglutit avec difficulté. Sa gorge était râpeuse, il la sentait sèche, serrée. Il se redressa sur son siège et remit sa casquette.
La voiture roulait. Le silence lui semblait aussi oppressant que la chaleur. La sueur perlait dans son cou. Quand la place du village apparut devant eux, Albin éprouva un intense soulagement. Il montra du doigt la silhouette dressée au beau milieu de l’espace ouvert.
– Regarde, Gustaf. Il y a quelqu’un.
Peut-être Gustaf avait-il une meilleure vue que lui ; ou ses longues années dans la police lui avaient conféré un flair qu’Albin n’avait pas encore. Toujours est-il que Gustaf arrêta la voiture avant de s’engager sur la place, ouvrit sa portière et descendit.
Albin resta à l’intérieur, appréhenda la scène par bribes. D’abord, il pensa : Voilà quelqu’un de très grand.
Puis:
Non, ce n’est pas un géant, c’est une personne qui étreint un réverbère. Comme c’est étrange !
Toutes les pièces du puzzle ne s’assemblèrent que lorsque la pestilence s’insinua par les vitres baissées. Albin ouvrit la portière et sortit en titubant, espérant échapper à l’odeur, mais elle était encore plus forte à l’extérieur. Une émanation douçâtre, rance, écœurante ; de la chair pourrie, fermentée, abandonnée de longues heures durant aux rayons du soleil.
Ce n’était pas une personne embrassant un réverbère. C’était un corps ligoté à un pieu grossièrement taillé. De longs cheveux raides dissimulaient le visage – par pitié pour l’observateur – mais de grosses mouches rampaient sur les bras et les jambes boursouflés. Les cordes qui liaient le cadavre au pilori lacéraient la chair molle et spongieuse. Les pieds étaient noirs. Impossible de voir si c’était dû à la pourriture ou au sang qui s’était écoulé et avait coagulé en larges flaques autour du poteau.
Albin ne fit que quelques pas avant de se plier en avant et de rendre son déjeuner sur le pavé.
Lorsqu’il leva la tête, il vit que Gustaf était quasiment arrivé à hauteur du corps. Il se tenait à quelques mètres et l’observait.
Gustaf se retourna et regarda son collègue qui s’essuyait la bouche en se redressant. Des rides aussi profondes que chez un chien de Saint-Hubert couraient autour de ses lèvres, expression à la fois d’un dégoût et d’une terreur pure.
– Qu’est-ce qui a bien pu se passer ici, bon sang? demanda-t-il, sur un ton stupéfait.
Albin n’avait pas de réponse. Il laissa le silence de la ville déserte s’installer.
Mais là, dans la quiétude, il entendit soudain quelque chose. Un bruit faible, lointain, mais reconnaissable entre mille. Albin, l’aîné d’une fratrie de cinq, avait grandi dans un appartement où les enfants partageaient la même chambre. Il l’aurait identifié n’importe où.
– Mais qu’est-ce que… marmonna Gustaf en se tournant vers l’école de l’autre côté de la place. Au deuxième étage, une fenêtre était ouverte.
– On dirait un bébé, dit Albin. Un nourrisson.
Puis l’odeur prit le dessus et il vomit de nouveau.

Description du projet
« Le village perdu » est une série documentaire consacrée à Silvertjärn, le seul village fantôme de Suède. Nous souhaitons produire un documentaire en six épisodes, complété par un blog décrivant nos travaux de recherche et nos découvertes au cours de ce processus. Silvertjärn est une petite cité ouvrière au milieu du Norrland, restée plus ou moins intacte depuis 1959, l’année où toute la population de près de neuf cents habitants a disparu dans des circonstances mystérieuses.
«Cliquez ici pour en savoir plus sur l’histoire de Silvertjärn»
Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn, est à l’initiative de ce projet qu’elle produit :
« Quand j’étais petite, ma grand-mère me parlait souvent de Silvertjärn et de la disparition de ses habitants. Elle n’y vivait plus au moment du drame, mais ses parents et sa petite sœur figuraient parmi les disparus.
L’histoire de Silvertjärn m’a toujours fascinée. Il y a tellement de choses qui semblent ne pas coller. Comment la population entière d’un village peut-elle se volatiliser sans laisser de traces ? Que s’est-il passé exactement ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre. »
Nous prévoyons de passer six jours à Silvertjärn au début du mois d’avril pour des prises de vues et des recherches sur le village. En tant que contributeur, vous aurez accès aux vidéos tournées et aux photographies prises lors de ce repérage. Nous allons examiner quelques-unes des théories qui expliqueraient la disparition – de la fuite de gaz provoquant une psychose massive à une malédiction lapone séculaire.
« Cliquez ici pour en savoir plus sur les théories autour de Silvertjärn »
Si tout se passe comme prévu, l’équipe retournera à Silvertjärn en août, le mois où la population a disparu, pour que le documentaire soit tourné à la même saison.

Contreparties pour nos contributeurs :
Accès immédiat au matériel filmé à Silvertjärn en avril
Accès illimité aux publications de l’équipe de production sur les réseaux sociaux.
Lettres d’information régulières par mail faisant état de nos avancées
Visionnage en avant-première de la version longue du documentaire
Possibilité de visiter Silvertjärn avec notre équipe au moment de la sortie de la série et du lancement du blog.

33 450 couronnes collectées sur un
objectif de 150 000 couronnes
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Présent
Un grésillement, un son strident, m’arrache à ma somnolence.
Je me redresse, cligne des yeux. Tone coupe la radio. Le crépitement cesse, remplacé par le ronronnement étouffé du moteur et le silence confiné de l’habitacle.
– Qu’est-ce que c’était ?
– La radio fait des siennes depuis quelques kilomètres. On est passé du rock de papy à du rock dansant… Et maintenant ces grésillements.
– Ça doit être le début de la zone blanche.
Je sens l’excitation monter dans mon ventre. Je sors mon mobile de ma poche : il est plus tard que je ne le pensais.
– J’ai encore du réseau, mais ça capte mal. Je vais mettre à jour nos statuts une dernière fois avant qu’on soit coupés du monde.
Je me connecte sur Instagram et j’immortalise la route qui s’étire devant nous, baignée de la lumière dorée du couchant.
– Que dis-tu de cette légende, Tone : « Bientôt arrivés, nous entrons dans la zone blanche. Nous vous retrouvons dans cinq jours… à moins que les fantômes ne nous kidnappent…»?
Tone esquisse une grimace.
– C’est peut-être un peu exagéré.
– Mais non, ils en raffolent !
Je poste la photo sur Instagram, je la partage sur Twitter et Facebook avant de ranger mon mobile dans ma poche.
– Nos fans adorent les spectres, les films d’horreur et ce genre de conneries. C’est notre principal argument de vente.
– Nos fans. Nos onze fans.
Je lève les yeux au ciel. Je dois admettre que ça m’attriste. C’est un peu trop vrai pour en rire.
Tone ne le voit pas. Elle garde les yeux braqués sur la route déserte et anonyme. Une autoroute droite sans virage ni courbe. De grands conifères poussent de part et d’autre de l’asphalte. Du côté gauche, le soleil ardent de la fin de journée semble suspendu dans un ciel sanguinolent qui déferle sur la forêt et sur nous.
– Nous devrions bientôt arriver à la bifurcation, dit Tone. Je sens qu’on approche.
– Tu veux que je prenne le volant ? Je n’avais pas prévu de m’endormir. Je ne sais pas ce qui m’arrive.
Tone répond par un sourire contenu.
– Si tu es restée debout jusqu’à 4 heures la nuit dernière pour tout vérifier, ce n’est peut-être pas étonnant.
Je n’arrive pas à déterminer si c’est un reproche.
– Non, peut-être pas.
Pourtant, je suis surprise. Je pensais que les picotements d’excitation et la fébrilité qui m’avaient tenue en éveil pendant plusieurs nuits m’empêcheraient de trouver le repos aujourd’hui, dans la voiture.
D’un coup d’œil dans le rétroviseur, j’aperçois juste derrière nous l’autre fourgonnette blanche qui transporte Emmy et le technicien. En queue de cortège, on distingue la Volvo bleue de Max.
Est-ce de l’impatience ou de l’inquiétude que je sens au creux de mon ventre ?
La lumière intense teint d’un rouge ardent mon pull en laine blanc aux motifs de torsade. Le profil de Tone se découpe clairement. Elle est l’une de ces personnes plus belles de profil que de face, avec un menton bien marqué et un nez droit de patricien. Je ne l’ai jamais vue maquillée. À côté d’elle, je me sens ridicule et exagérément vaniteuse. Je me suis fait des mèches pour éclaircir et faire briller mes cheveux naturellement ternes, couleur d’eau sale. Pour la modique somme de neuf cents couronnes. Bien que je n’aie pas cet argent ; bien qu’il ne soit pas prévu que j’apparaisse sur les films que nous allons tourner au cours des cinq prochains jours.
Je l’ai fait pour moi. Pour calmer mes nerfs. Et puis, des photos, il faudra bien en prendre, pour Instagram et Facebook, pour Twitter et le blog. Nous devons donner à nos fans enthousiastes de quoi susciter l’intérêt, attiser la flamme.
J’ai la bouche pâteuse après mon petit somme. J’aperçois le gobelet en plastique de la station-service calé dans le porte-tasse.
– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
– Du Coca. Sers-toi.
Sans attendre ma question, Tone ajoute :
– Coca zéro.
Je saisis le verre tiède et avale de longues gorgées du soda éventé. Ce n’est pas très rafraîchissant, mais j’avais plus soif que je ne le pensais.
– Là ! lâche soudain Tone en freinant.
La vieille route n’est pas enregistrée dans le GPS, nous l’avons vu en planifiant l’itinéraire. Nous nous sommes donc appuyés sur des cartes des années quarante et cinquante ainsi que sur les archives de l’Administration suédoise des transports. Nous avons également pris en compte le tracé du chemin de fer à l’époque où les trains à vapeur desservaient le village deux fois par semaine. Max, un féru de cartes, nous a assuré que la route devait se trouver là. Mes derniers doutes se dissipent quand j’aperçois une intersection, presque complètement dissimulée par la broussaille. C’est l’entrée de la seule route carrossable qui menait jadis à Silvertjärn.
Mais au lieu de s’y engager, Tone arrête la camionnette.
Étonnée, je me tourne vers elle.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle est plus pâle que d’ordinaire, sa petite bouche est pincée et ses taches de rousseur semblent briller sur sa peau blanche. Ses mains sont cramponnées au volant.
– Tone ? fais-je d’une voix plus douce.
D’abord, elle ne répond pas. Elle fixe un point au milieu des arbres, sans rien dire.
– Je ne croyais pas voir ça un jour…
Je pose une main sur son avant-bras. Ses muscles sont bandés comme des ressorts d’acier sous la fine étoffe de son tee-shirt à manches longues.
– Tu veux que je conduise ?
Les autres aussi se sont arrêtés – la deuxième camionnette juste derrière nous et, j’imagine, Max dans sa Volvo bleue.
Tone lâche le volant et se renverse contre le dossier.
– Ça vaut peut-être mieux.
Sans me regarder, elle détache sa ceinture et ouvre la portière pour descendre.
Je l’imite, je descends d’un bond et je contourne le véhicule. Dehors, l’air est limpide, pur et glacial. Il me frappe de plein fouet et traverse immédiatement mon pull épais, malgré l’absence de vent.
Tone a déjà bouclé sa ceinture lorsque je monte sur le siège conducteur. J’attends qu’elle prenne la parole, mais elle ne dit rien. Alors, j’appuie doucement sur l’accélérateur et nous nous engageons sur la route envahie par la végétation.
Un silence presque recueilli s’installe. Lorsque les arbres nous ont englouties et semblent se pencher au-dessus de la petite route, la voix de Tone s’élève dans la pénombre, me faisant sursauter.
– C’est mieux que ce soit toi qui conduises pour entrer dans le village. C’est ton projet. C’est toi qui voulais venir. Pas vrai ?
– J’imagine que oui.
Heureusement que nous avons pris une assurance en louant les véhicules. Ils ne sont en rien adaptés à ce type de terrain. Mais nous avions besoin de camionnettes pour transporter le matériel et les fourgonnettes 4 × 4 hors de prix auraient explosé plusieurs fois notre budget.
Nous roulons en silence. Les minutes s’écoulent. À mesure que nous nous enfonçons dans les bois, je suis frappée par l’isolement extrême de la petite communauté. Surtout à l’époque. Ma grand-mère maternelle m’a raconté que peu d’habitants étaient motorisés. Pour rejoindre la civilisation, on prenait un train qui ne passait que deux fois par semaine. Vu le temps qu’il nous faut pour atteindre le village en voiture, parcourir ce chemin à pied, quand on n’avait pas d’autre choix, ne devait pas être une sinécure.
Nous dépassons un sentier qui serpente vers les profondeurs de la forêt. Je me demande un instant si je dois m’y engager. Non, ce doit être le chemin de la mine. Je continue tout droit, au ralenti, je roule sur des brindilles et des branches tombées. Le véhicule couine, mais poursuit sa route au prix de gros efforts.
Au moment où je commence à m’inquiéter, craignant que nous ayons fait fausse route – que nous empruntions un vulgaire chemin de randonnée, que nous soyons en train de pénétrer de plus en plus profondément dans la forêt pour finir par rester coincés avec nos voitures, notre matériel, notre bêtise et nos ambitions –, les arbres s’ouvrent comme par miracle devant nos yeux.
– Là ! murmuré-je, m’adressant plus à moi-même qu’à Tone.
Je me risque à accélérer un peu, juste un peu, mon sang afflue dans mes veines quand le ciel rougeoyant du mois d’avril se découvre peu à peu devant nous.
Nous sortons de la forêt, la route descend vers une vallée, ou plutôt, une petite dépression. C’est là que se niche Silvertjärn.
De sa haute flèche surmontée d’une mince croix, l’église domine le quartier est du village. La croix scintille dans la lumière du couchant, d’une clarté irréelle. De l’église à la rivière, les maisons semblent avoir poussé comme des champignons pour ensuite s’écrouler, se décomposer, tomber en ruine. Le cours d’eau d’un rouge cuivré coule entre les habitations et se jette dans le petit lac auquel le village doit son nom. Silvertjärn, le lac d’argent. Peut-être était-il argenté, jadis, mais aujourd’hui il est noir et lisse comme un vieux secret. Le rapport de la compagnie minière indique que le lac n’a pas été inspecté et que sa profondeur est inconnue. Il pourrait plonger jusqu’à la nappe phréatique. Il pourrait être sans fond.
Sans réfléchir, je détache ma ceinture, j’ouvre ma portière et saute sur l’humus printanier humide et doux pour observer le village. Le silence est total. On ne distingue que le ronronnement régulier du moteur et les légers soupirs du vent lorsqu’il murmure au-dessus des toits.
J’entends Tone descendre du véhicule. Elle ne dit rien. Ne referme pas derrière elle.
Et moi, j’exhale une prière, une incantation, une salutation :
– Silvertjärn.

Passé
En rentrant de chez Agneta Lindberg, Elsa a un mauvais pressentiment. Quelque chose ne tourne pas rond.
En marchant d’un bon pas, on peut parcourir la distance entre la maison de Mme Lindberg et la sienne en un petit quart d’heure, mais Elsa y parvient rarement en moins de quarante minutes : on l’intercepte à chaque coin de rue pour discuter.
Depuis quelques mois – depuis que la pauvre Agneta a reçu la nouvelle – Elsa lui rend visite une fois par semaine, le mercredi après-midi : c’est si commode de passer chez elle après avoir déjeuné chez la femme du pharmacien.
On ne fait pas grand-chose pendant ces repas. Quelques femmes du village se retrouvent tout simplement pour papoter, cancaner, parler de tout et de rien, boire du café dans des tasses fragiles et se sentir supérieures aux autres, l’espace d’un instant. Mais cela ne fait de mal à personne et Dieu sait que les femmes de Silvertjärn ont besoin de s’occuper. Elsa ne peut pas non plus nier qu’elle apprécie ces moments, bien qu’elle soit parfois obligée de tancer ses consœurs quand leurs ragots deviennent trop malveillants.
À quoi bon se livrer à des conjectures sur le père biologique de petit dernier du maître d’école ? Elsa était avec l’enseignant et sa pauvre femme quand le bébé refusait le sein, et elle avait rarement vu père aussi fou de son enfant. Alors qu’importe si les cheveux du garçonnet sont carotte.
Il fait chaud en cet après-midi d’avril – une chaleur étouffante pour la saison – et Elsa transpire sous son corsage. Elle aime marcher le long de la rivière. Le chemin est plat et lisse, et on peut voir le lac scintiller au loin. L’eau de fonte déferle en susurrant en contrebas de la rive. Ce qu’elle aurait envie de s’arrêter et d’y tremper les pieds !
Elle s’en abstient, bien sûr. De quoi aurait-elle l’air si elle soulevait sa jupe et se mettait à patauger comme une enfant insouciante ? Cela ne ferait que nourrir les ragots des commères du village !
C’est au moment où Elsa sourit à cette pensée qu’elle se rend compte que quelque chose a changé. Tout en se retournant pour voir qui pourrait bien l’épier si elle sautait dans la rivière, elle prend conscience qu’il n’y a personne.
Le cours d’eau est pourtant bordé d’habitations. C’est là que le quartier le plus ancien de Silvertjärn commence. D’ailleurs, Elsa préfère ce quartier aux maisons neuves. Quand elle s’est installée avec Staffan à Silvertjärn – à peine sortie de l’enfance – ils vivaient dans l’un des nouveaux pavillons construits par la compagnie minière, une bâtisse froide, sans âme. Elsa demeure aujourd’hui convaincue que c’est à cause de ces murs blancs pleins d’échardes qu’elle a si mal vécu sa première grossesse. Elle s’était arrangée pour déménager le plus vite possible.
Les maisons qui jouxtent le cours d’eau, plus anciennes, ont plus de charme. Elsa en connaît tous les occupants. D’ailleurs, sans vouloir se vanter, elle peut même dire qu’elle connaît tout le monde à Silvertjärn. Mais le quartier de la rivière, sous l’église, c’est le sien. C’est pourquoi elle veille tout particulièrement sur ceux qui y vivent. Elle aime passer devant la maison du coin avec son toit de guingois, rendre visite à la petite Pia Etterström et ses deux jumeaux ; se poster en face de la terrasse d’Emil Snäll et lui demander comment va sa goutte ; s’arrêter pour admirer les rosiers de Lise-Marie.
Mais aujourd’hui, personne ne la hèle, personne ne lui fait signe.
Malgré la chaleur, il n’y a personne dans les jardins, sur les perrons ; personne n’a ouvert sa fenêtre. Personne n’est venu la saluer après l’avoir vue depuis la cuisine. Elsa devine des mouvements derrière les rideaux des cuisines, derrière les fenêtres fermées. On dirait que tout le monde s’est barricadé chez soi.
Son cœur se serre.
Plus tard, elle se demandera si une partie d’elle-même n’avait pas déjà compris, avant même qu’elle se mette à courir, avant qu’elle arrive dans sa cuisine en sueur, hirsute et qu’elle voie Staffan assis à la table, le visage livide, bouleversé.
Mais ce n’est pas vrai. Elle ne comprend pas, elle ne se doute de rien. Comment aurait-elle pu se douter ?
Alors, quand Staffan lui dit d’une voix de somnambule :
– Ils ferment la mine, Elsie. Ils nous l’ont annoncé aujourd’hui. Ils nous ont ordonné de rentrer chez nous.
Elle s’évanouit sur-le-champ pour la première et la dernière fois de sa vie.

Présent
Je n’ai jamais vu Silvertjärn de mes propres yeux. Je m’en suis forgé une image par le biais des histoires de ma grand-mère, j’ai passé des nuits à chercher sur Google pour trouver des descriptions, mais il n’y a presque rien.
Je me retourne en entendant les cliquetis de l’appareil photo de Tone. Placé devant ses yeux, il lui cache la moitié du visage.
En réalité, nous aurions dû filmer notre arrivée. Cela aurait été une entrée en matière puissante ; cela aurait permis d’attirer l’attention. C’est ce dont on a besoin quand on demande des subventions. Car inutile de se voiler la face : quel que soit le nombre de photos postées sur Instagram, quel que soit le taux de financement sur Kickstarter, sans subventions, nous ne pourrons tourner le film tel que je l’ai imaginé. C’est la vérité. Sans le soutien d’une administration ou d’une fondation, nous n’avons aucune chance.
Mais je suis sûre que nous finirons par obtenir les fonds.
Car qui pourrait résister à ce que nous avons devant les yeux ?
La lumière jaillit sur les bâtiments délabrés, les noyant dans un océan orange et vermillon. Ils semblent étonnamment bien préservés. Ils devaient avoir des méthodes de construction différentes à l’époque. Mais même d’ici, en hauteur, on voit la décrépitude. Certains des toits se sont effondrés et la nature a sérieusement commencé à reprendre ses droits. Difficile de distinguer une frontière claire entre la forêt et les maisons. Les rues sont envahies de végétation, le chemin de fer rongé par la rouille s’étire de la gare vers les bois où il est recouvert, comme une artère bouchée.
Le tout est d’une beauté un peu écœurante. Comme une rose défraîchie sur le point de perdre ses pétales.
Le cliquetis s’interrompt. Je regarde Tone, qui a baissé son appareil photo.
– Alors, qu’est-ce que ça donne ? demandé-je.
– Avec ce paysage, je crois qu’un iPhone aurait suffi.
Elle contourne la voiture et se poste à côté de moi, fait apparaître les images. Nous nous sommes mis d’accord pour que Tone se charge des photos. À la différence de moi, d’Emmy et du technicien, elle n’a jamais travaillé dans le cinéma – elle est conceptrice-rédactrice. Mais elle est passionnée de photographie depuis plusieurs années, et ses clichés sont bien meilleurs que ceux que je pourrais réaliser avec le même appareil. »

À propos de l’auteur
STEN_Camilla_©Stefan_TellCamilla Sten © Photo Stefan Tell

Camilla Sten, née en 1992, est la fille de la célèbre autrice de polars Viveca Sten. Ensemble, elles ont écrit la trilogie L’île des disparus, acclamée par la critique. Le village perdu, vendu dans 17 pays, est son premier roman adulte, également en cours d’adaptation au cinéma. (Source: Éditions du Seuil)

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La certitude des pierres

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  RL2020

En deux mots:
Après un séjour en Afrique, Guillaume retrouve ses parents et son village où il décide de devenir berger. Mais ses moutons gênent les chasseurs qui entendent ne pas céder un pouce de leur terrain de jeu. Le conflit va petit à petit s’envenimer jusqu’à une lutte sans merci.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les moutons de la discorde

Dans un roman rural construit comme une tragédie grecque, Jérôme Bonnetto nous entraîne dans un conflit entre un berger et des chasseurs. Et à une réflexion sur la place de l’autre au sein d’une communauté repliée sur elle-même.

Comme le fils prodigue, Guillaume Levasseur a choisi de partir pour découvrir le vaste monde, en travaillant notamment pour des ONG en Afrique. Le voici die retour à Ségurian, un petit village de montagne où il retrouve ses parents, Jacques et Catherine. «À aucun moment ils n’eurent l’idée de lui faire le moindre reproche. Guillaume était devenu un homme. Le verbe, surtout, avait changé. Il s’exprimait mieux, ses phrases coulaient dans une syntaxe ample que des mots précis et nuancés irisaient. Il était devenu un homme fin et fort tout à la fois.»
C’est là, dans ce village de 400 âmes qui «n’était pas un pays mais un jardin», qu’il entend s’installer en communion avec la nature et reprendre le métier de berger qui avait disparu au fil des ans.
Une initiative que les autochtones vont d’abord regarder avec indifférence avant de constater que ces moutons gênent leur loisir favori, la chasse. Désormais, ils sont entravés dans leurs battues, gênés par le troupeau. Guillaume sait qu’il a le droit avec lui et refuse de dégager. Mais que peut le droit face aux traditions solidement ancrées et à une histoire qui s’est cristallisée au fil des ans autour de la famille Anfosso? Leur entreprise de construction règne depuis des générations sur le village. Il suffit d’une visite au cimetière pour comprendre la manière dont la communauté fonctionne: «En dehors des Anfosso, on y trouvait quelques noms connus. Pastorelli, Casiraghi, Barral, Leonetti. Des familles bien de chez nous. Deux ou trois d’entre elles avaient fait les grandes guerres. On leur avait donné un emplacement à l’ombre sous des pierres lourdes et admirables. D’autres avaient défendu l’Algérie française. Allée principale, plein soleil. Chacun était à sa place et de la place, il y en avait pour tout le monde. Au fond dormait le caveau de la famille Levasseur. La pierre était lisse et fraîche, elle n’avait pas eu le temps de se polir, de faire des racines. On jurerait qu’elle sonne creux. Seulement une génération sous la terre. Une pièce rapportée, des estrangers, des messieurs de la ville comme on dit.»
Au fil des jours, le conflit s0envenime, les positions se figent. La Saint-Barthélemy, le jour de la fête du village célébrée 24 août, marquant le point d’orgue d’une guerre qui ne va pas restée larvée. Un mouton est retrouvé égorgé et il ne fait guère de doute sur l’origine de l’attaque. Mais Guillaume préfère minimiser l’affaire et se concentrer sur l’accroissement de son troupeau. «On continuait de se regarder de travers, des regards tendus comme une corde de pendu, mais – et c’était bien l’essentiel – on partageait la montagne, même si on le faisait un peu comme on séparerait le bon grain de l’ivraie. La vie poursuivait son cours.»
Construisant son roman comme une tragédie grecque, avec unité de lieu et même un chœur de femmes qui «s’ouvrait sur une étrange mélodie, tremblante, incertaine, comme le vol d’une chauve-souris en plein jour», Jérôme Bonnetto réussit à faire monter la tension page après page jusqu’à cet épilogue que l’on redoute. Ce roman est à la fois un traité de l’intolérance, une leçon sur les racines de la xénophobie et un conte cruel sur l’entêtement qui peut conduire au pire, mais c’est avant tout un bonheur de lecture.

La certitude des pierres
Jérôme Bonnetto
Éditions Inculte
Roman
192 p., 16,90 €
EAN 9782360840274
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village de montagne baptisé Ségurian.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ségurian, un village de montagne, quatre cents âmes, des chasseurs, des traditions. Guillaume Levasseur, un jeune homme idéaliste et déterminé, a décidé d’installer une bergerie dans ce coin reculé et paradisiaque. Un lieu où la nature domine et fait la loi. Accueilli comme une bête curieuse par les habitants du village, Guillaume travaille avec acharnement ; sa bergerie prend forme, une vie s’amorce.
Mais son troupeau pâture sur le territoire qui depuis toujours est dévolu à la chasse aux sangliers. Très vite, les désaccords vont devenir des tensions, les tensions des vexations, les vexations vont se transformer en violence.
La certitude des pierres est un texte tendu, minéral, qui sonde les âmes recroquevillées dans l’isolement, la monotonie des jours, l’hostilité de la montagne et de l’existence qu’elle engendre, la mesquinerie ordinaire et la peur de l’inconnu, de l’étranger.
D’une écriture puissante, ample, poétique, Jérôme Bonnetto nous donne à voir l’étroitesse d’esprit des hommes, l’énigme insondable de leurs rêves, et l’immensité de leur folie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Cause littéraire (Cathy Garcia)
L’Espadon
Lireka, le blog
Blog Bonnes feuilles et mauvaise herbe
Blog Blacknovel 1
Blog Lire au lit
Blog sistoeurs.net

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Le vent de Ségurian remonte le chemin Saint-Bernard et va se perdre tout en haut de la montagne, au-delà des forêts. C’est un vent tiède et amer comme sorti de la bouche d’une vieille, un souffle chargé de poussières de cyprès et d’olives séchées qui emporte avec lui les derniers rêves des habitants et les images interdites – les seins de la voisine guettés dans l’entrebâille -ment d’une porte, les rires des hommes à tête de chien, la dame blanche qui hante les bois. Dans sa course, il écarte ses bras et fait bruisser les feuillages des arbustes, les herbes folles, comme une rumeur. Partout sur les chemins, il efface les traces de pas.
Le village est plongé dans la torpeur, il est un corps suspendu, pour quelques instants encore, le temps de planter le décor.
On dort. Personne ne sait à qui appartient la nuit. Tout est gris-mauve et les chats ont des yeux de loup. La montagne le sait : bientôt, le disque solaire se reflétera dans la mer et la loi des hommes reprendra ses droits. Tout pourra recommencer.
On allume ici une lampe, là une cafetière, on fait glisser une savate, claquer l’élastique d’un slip. On avance à petits pas.
On a transpiré toute la nuit dans la mollesse des matelas, on s’est tourné et retourné en quête d’un peu de frais, pour quelques secondes à peine, puis on a retrouvé la chaleur froissée des draps. On en veut à l’autre d’être gras, de dégager toute cette moiteur, si bien qu’on a fini par le pousser un peu du talon, comme ça, en douce, pour gagner quelques centimètres.
La nuit peut être infernale par ici. On a cru que cette fois, on ne parviendrait pas à s’endormir, mais on a fini par y arriver, on a passé l’heure des braves, comme toujours, en bout de course, plus fatigué encore d’avoir lutté, les reins inondés de sueur tiède et la bouche sèche. Plus tard, on dira qu’il a fait chaud, juste pour lancer la conversation, mais on admet qu’on ne serait pas mieux dans le froid du Nord. On ne serait mieux nulle part ailleurs au fond. Inutile de chercher.
On est une race, un bois. La mesure se prend dans le ventre, on ne trouverait pas vraiment les mots pour bien l’expliquer. Ça se sent, voilà tout. C’est qu’on vient d’un pays à l’intérieur d’un autre pays comme la langue chante son accent local, son vocabulaire, une autre langue au fond de la langue, d’autres hommes parmi les hommes. C’est la terre qui décide ici, c’est elle qui trace les mêmes lignes sur les fronts, les mêmes cors aux pieds, les mêmes gestes. On est un bois, un bloc, une race.
On se comprend. On fait à notre idée. On a nos règles, les seules qui vaillent. Les autres peuvent passer, on les salue, de loin, comme ça. Du plus loin possible.
Les premiers rayons caressent la montagne. Chaque jour serait une naissance s’il n’y avait les hommes. Deux coups de chevrotine déchirent l’aube. Voilà, ça va commencer. Pas besoin de faire un dessin.

LA PREMIÈRE SAINT-BARTHÉLEMY
Il nous faut un homme, inconnu, avec un grand sac, un homme qui arrive par la route : le noir d’un point, d’une silhouette tout d’abord, longue, lointaine, puis un corps déjà, qui soulève un peu de poussière comme un petit nuage bas, puis un être, plus précis dans un savant contre-jour qui dessine le va-et-vient des cheveux au balancier de la marche, enfin un homme.
Il est grand, robuste. Il semble venir de loin. Il avance dans un frottement de jean, de cuir et de coton, arrangement naturel pour la mélodie légère des boucles métalliques du sac sur lesquelles rebondit une sorte de grigri africain. C’est la seule musique audible, juste suffisante pour égayer la marche.
On reste un peu avec lui, comme un ange invisible. On n’est pas si mal sur son épaule. On voit haut et bien. On écoute sa longue respiration que la barbe filtre. On s’en voudrait de fouiller dans ses poches ou d’ouvrir son sac. On saura bien assez tôt ce qu’il trimballe. Pour l’instant, il coupe la lumière prometteuse du matin.
Dans un virage s’esquisse à peine un petit chemin de terre. La pente est un peu plus rude par là, à l’écart de la route, et le soleil plus incisif, mais le chemin plus direct. Il n’est guère emprunté dorénavant et, malgré de longues années d’abandon, il résiste aux hautes herbes, comme si la terre, tellement foulée et refoulée, avait perdu toute vertu de fertilisation.
C’est ce chemin qu’il choisit, sans la moindre hésitation. Le village n’est plus qu’à un petit kilomètre, mais un kilomètre de rude montée en ligne presque droite. On aperçoit un ou deux lacets en contrebas des premières maisons, puis, tout là-haut, le clocher.
Le rythme de sa marche ne faiblit pas malgré la raideur de la pente. Par endroits, il pourrait presque toucher le sol simplement en tendant les bras. Son souffle s’accélère, raisonnablement. On ne perçoit pas de fatigue particulière. Parfois, les pierres roulent derrière lui, en entraînant d’autres au passage. Parfois, il prend appui sur une tige plus haute et plus solide que les autres, la serrant d’une main puissante. Parfois, les racines cèdent, alors il jette la tige dans les broussailles avant de s’agripper à une autre.
Il avance, mais c’est ici que l’on s’arrête. Le village est tout près. De dos, sa progression paraît encore plus rapide. Les herbes et le chemin au premier plan, il s’enfonce dans le cadre. On le devine désormais enroulant le dernier lacet. Puis sa tête disparaît.
C’était un 24 août. Guillaume Levasseur allait entrer dans le village.
C’était jour de fête. Comme tous les 24 août, on fêtait la Saint-Barthélemy et ce n’est pas rien.
Le 14 juillet, on faisait la fine bouche, on buvait un coup, on se couchait un peu plus tard, mais au fond on se préservait. Il y avait bien les enfants pour ouvrir de grands yeux devant le feu d’artifice, mais les anciens savaient que même les plus hautes fusées de la ville ne parviendraient jamais jusqu’au village. La révolution, on n’y était pas, on ne savait plus trop ce que ça signifiait. Il avait fallu trancher des têtes, on avait changé de salauds.
Le 24 août, c’était quand même autre chose. C’était la fête du Saint-Patron. Le reste du monde s’en contrefoutait et on adorait ça. Notre saint à nous. Bénédiction et protection. Ad vitam æternam, pour nous seuls.
Le 24 août, tout le village était sur la place jusqu’au petit jour. C’était chaque année la même musique, on n’aurait raté ça pour rien au monde. On y pensait longtemps à l’avance, dès les premières vapeurs de l’été, on se sentait bien quand la fête approchait, on se lançait des clins d’œil, on rejouait la partition des plus beaux millésimes, on élaborait sa propre mythologie, on fondait une nation.
C’est le 24 août qu’on était devenu homme, frère, amant, et fier surtout.
Même les jeunes de leur plus frêle maturité avaient mis deux trois sous de côté pour l’occasion. On tapait dans le cochon en porcelaine, on faisait les yeux doux à la grand-mère, on grattait ici et là, on prenait sur le permis de conduire s’il le fallait pour être à la hauteur et marquer l’histoire de son empreinte.
Le 24 août s’ouvraient les tiroirs, les penderies, parfois on tombait sur une vieille photo et on perdait un peu de temps dans la contemplation attendrie d’un autre soi déjà défunt. La Saint-Barthélemy était le mètre étalon de nos vies, l’arbre sur lequel on regardait passer les saisons. On oubliait toujours un peu trop combien on avait changé, mais on s’aimait bien au fond pour ce qu’on avait été dans ce qu’on était devenu. Puis on refermait la parenthèse et on finissait par se concentrer sur l’essentiel : trouver sa plus belle chemise, s’assurer qu’on rentrait toujours dans le pantalon. On sortait le sent-bon du fond de l’armoire, celui aux vertus magiques, on inondait le cou et les cheveux, on soulignait la raie sur le côté, on s’ajustait devant le miroir et on était prêt. »

Extraits
« Charles partageait avec Joseph l’entreprise de construction et il se pliait le plus souvent à ses décisions. C’était à son ombre qu’il avait poussé et, à Ségurian, l’ombre était un bien précieux. Parfois, Joseph emmenait son petit Emmanuel. Anfosso III. Mais Emmanuel n’aimait pas trop ça, aller au cimetière. L’idée de finir un jour sous la terre l’angoissait un peu, d’autant plus qu’on ne lui avait rien expliqué, on ne lui avait pas dit comment les choses émergent, passent et disparaissent. Il voyait la mort comme une punition. Et puis ce grand-père, il ne l’avait jamais connu. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire d’avoir les mêmes yeux? Ces yeux en amande, c’était comme une signature, une légende sous une photo. Anfosso. Le cimetière de Ségurian offrait son traité de sociologie à qui savait le lire. En dehors des Anfosso, on y trouvait quelques noms connus. Pastorelli, Casiraghi, Barral, Leonetti. Des familles bien de chez nous. Deux ou trois d’entre elles avaient fait les grandes guerres. On leur avait donné un emplacement à l’ombre sous des pierres lourdes et admirables. D’autres avaient défendu l’Algérie française. Allée principale, plein soleil. Chacun était à sa place et de la place, il y en avait pour tout le monde. »

« Au fond dormait le caveau de la famille Levasseur. La pierre était lisse et fraîche, elle n’avait pas eu le temps de se polir, de faire des racines. On jurerait qu’elle sonne creux. Seulement une génération sous la terre. Une pièce rapportée, des estrangers, des messieurs de la ville comme on dit. Va falloir qu’ils fassent leurs preuves, les Levasseur. Va falloir me remplir ce caveau avant d’élever la voix, avant de faire les fiers, avant de touiller la soupe au pistou. C’est comme ça, c’est l’ordre des choses. Guillaume était arrivé au pays par la voie Levasseur, un chemin un peu biscornu. Après avoir travaillé toute leur vie en ville, Jacques et Catherine Levasseur avaient décidé de partir, de goûter un peu à la tranquillité des villages perchés, loin des fourmilières déshumanisées parce que la vraie vie, finalement, c’était là, dans un espace retiré, en dialogue avec la nature, avec d’authentiques échanges et du temps pour profiter de ces authentiques échanges. De l’humain avant tout. Ils avaient voulu transmettre ça à leur enfant, ce sens-là de l’existence. Il y avait un monde qu’on ne comprenait plus vraiment tout en bas, un monde qui s’atrophiait et qui n’allait pas tarder à se déchirer. Il valait mieux dé poser les armes. On voulait terminer en beauté, dans la quiétude. Ils avaient emménagé dans la maison du grand- oncle Levasseur, un original dont on savait peu de choses. Il avait fait le tour du monde et fini sa course. »

« Les retrouvailles avaient dépassé toutes les espérances de Jacques et Catherine. Ils s’embrassaient, ils riaient, ils se racontaient des histoires. Guillaume avait travaillé en Afrique pour une ONG . Il avait passé des mois à installer des mini stations d’épuration dans de petites villes, dans des villages reculés. Il avait été très occupé. La mission terminée, il s’était permis de voyager quelques semaines à travers le continent, puis il était rentré. On n’en saurait pas beaucoup plus pour l’instant. À aucun moment ils n’eurent l’idée de lui faire le moindre reproche. Guillaume était devenu un homme. Le verbe, surtout, avait changé. Il s’exprimait mieux, ses phrases coulaient dans une syntaxe ample que des mots précis et nuancés irisaient. Il était devenu un homme fin et fort tout à la fois. »

« La troisième Saint-Barthélemy
Des mois étaient passés, on ne savait trop comment. On faisait aller. L’hiver replie les âmes sur elles-mêmes, rétracte les envies comme les coins d’une vieille lettre jetée aux flammes. Le berger avait fini par oublier les chasseurs, petit à petit, il avait cessé d’attendre une explication concernant la mort du mouton. L’assurance avait refusé de rembourser sous prétexte qu’il fallait le collier du chien pour preuve du préjudice. Finalement, Guillaume s’était recentré sur son travail et il avait fait fructifier, c’était le moins que l’on puisse dire. Les premières rentrées d’argent avaient dépassé ses espérances. Son cheptel s’était très vite fait une place sur le marché. C’est qu’il faisait de la qualité, le berger, tout le monde le disait dans le métier. Il commençait déjà à se faire un nom. Il voulait réinvestir sans attendre. Il prospectait déjà en vue d’acquérir de nouvelles bêtes jusqu’à doubler dès l’été son troupeau. Il n’avait aucun besoin : un peu d’essence dans la moto, quelques pochettes de tabac à rouler et, pour la nourriture, il vivait encore, sans se l’être explicitement formulé, dans le giron de Catherine, sa mère, qui n’arrivait jamais les mains vides et laissait chaque jour des plats cuisinés ou abandonnait ici et là des boîtes, des fruits et des sacs gorgés de victuailles. Guillaume faisait semblant de s’en offusquer, il soufflait, refusait, s’énervait même. » p. 77

« Les chasseurs, eux, étaient restés sur leur coup d’éclat. Ils menaient un mouton à zéro, ce n’était déjà pas si mal. Parfois, au café, une allusion échappait, des oreilles se tendaient, Charles et Lucien souriaient, Joseph faisait les gros yeux, et puis on passait à autre chose. Il y avait du boulot au chantier. On continuait de se regarder de travers, des regards tendus comme une corde de pendu, mais – et c’était bien l’essentiel – on partageait la montagne, même si on le faisait un peu comme on séparerait le bon grain de l’ivraie. La vie poursuivait son cours. » P. 78

« Au village, Jeanne avait très vite senti qu’on lui réservait un traitement spécial. Elle faisait la queue comme tout le monde à l’épicerie ou à la poste et elle notait à chaque fois comme un voile, un masque qui tombait sur le visage des employés quand venait son tour. Le geste amical laissait place à un ton poli, presque à l’excès parfois, toujours gêné. Jeanne sentait bien ces choses-là, elle avait développé dans son métier un instinct particulier, une perspicacité, elle savait lire les disputes des parents dans les yeux des enfants. » P. 88

« Le chœur des femmes se répandait discrètement dans l’air comme on souffle sur la fleur de pissenlit des dictionnaires Larousse. Rome s’est faite avec le chœur des femmes et le corps des hommes. On a détruit Babylone par corps d’hommes soumis au chœur des femmes. C’était il y a longtemps et tout cela finirait bien par changer. Mais pas à Ségurian. Le berger, ses moutons et ses problèmes. Le chœur des femmes s’ouvrait sur une étrange mélodie, tremblante, in certaine, comme le vol d’une chauve-souris en plein jour. Puis le chant fuguait un peu plus bas. Pianissimo . On hésitait un peu, même les femmes de chasseurs va cillaient, surtout celles qui avaient une tendresse pour la tranquillité et les bêtes blessées, mais il faudrait bien s’accorder. Il y en avait une ou deux qui parlaient plus fort que les autres au bout de la rue, les solistes entraînaient le chœur. » P. 102

« Quand l’épaule de Joseph se déroba sous la rondelle de bois, saint Barthélemy bascula en avant et se brisa aux pieds du chasseur. La tête se sépara du corps et roula sur deux mètres en accrochant la poussière. Après l’éblouissement, Joseph se releva et la ramassa. Il crut voir alors se dessiner sur le saint plâtre un petit sourire en coin, un sourire de berger. » P. 117

À propos de l’auteur
Jérôme Bonnetto est né à Nice en 1977 il vit désormais à Prague où il enseigne le français. La certitude des pierres est son troisième roman. (Source : Éditions Inculte)

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