Le village perdu

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En deux mots:
Une femme lapidée attachée à un pieu au milieu d’un village du nord de la Suède, un bébé abandonné et quelque 900 personnes qui se sont volatilisées. Voilà ce que deux policiers découvrent en 1959. Un mystère qui ne sera jamais résolu et qu’une équipe de tournage entend raconter – sinon résoudre – en se rendant sur place.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Que s’est-il passé à Silvertjärn?

Après la trilogie de L’île des disparus écrite avec sa mère Viveca, Camilla Sten réussit avec brio ce thriller écrit seule. Il revient sur un mystérieux fait divers datant de 1959, la disparition de tout un village dans le nord de la Suède.

Une scène d’ouverture qui marque les esprits. Un faits divers particulièrement sordide et un mystère jamais résolu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fille de Viveca Sten a bien retenu les leçons de sa mère et de leur travail en commun pour la trilogie L’île des disparus. Ici aussi, il est question de disparus. De près de 900 personnes qui peuplaient le village de Silvertjärn et dont on a perdu toute trace. Le 19 août 1959 Albin et Gustaf, deux policiers dépêchés sur les lieux au nord de la Suède vont le constater, tout en faisant deux découvertes, le corps d’une femme lapidée, attaché à un pieu sur la place du village et un nourrisson abandonné, seule trace de vie de cet endroit désormais maudit.
Le second chapitre se déroule de nos jours. Il détaille le film documentaire que projette de réaliser Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn avant de disparaître elle aussi avec toute sa famille. Elle lance sur internet une plateforme de financement participatif et va rassembler une équipe chargée de se rendre sur place pour filmer ce qui deviendra en quelque sorte la bande-annonce du documentaire.
Tone, une ancienne amie très proche – dont on va découvrir qu’elle est aussi liée à l’affaire – décide de rejoindre le groupe des professionnels composé d’une troisième jeune femme, Emmy, et de deux hommes Max et Robert.
Entraînant les lecteurs à la suite de l’équipe du film dans ce décor saisissant, Camilla Sten va alors faire monter la tension. À l’étrangeté de ce lieu totalement abandonné viennent très vite s’ajouter des phénomènes aussi étranges qu’inexplicables. Ils entendent des bruits bizarres, ont l’impression d’être épiés. Pour comprendre ce qui se joue ici, les chapitres vont alors alterner entre le passé et le présent, tissant en parallèle deux histoires aussi passionnantes que terrifiantes qui vont finir par se rejoindre dans un épilogue qui vous laissera pantois.
Entre le quotidien de cette ancienne cité minière quasi isolée du reste du monde, notamment durant les mois d’hiver et l’exploration menée par Alice et son équipe, de l’ancienne école à l’ancienne église, en passant par quelques habitations qui ont pu résister au temps, ce sont deux scénarios à faire froid dans le dos qui vont s’élaborer. On retrouve les familles d’Alice et de Tine, la personnalité de cette femme retrouvée morte ainsi que celle du Pasteur fraîchement débarqué pour semer la bonne parole jusqu’au jour du drame. On tremble avec Alice lorsqu’elle se rend compte que le doute n’est plus permis: ils ne sont pas seuls à Silvertjärn!
Retrouvant l’ambiance du film Le projet Blair Witch, Camilla Sten va elle aussi jouer avec nos nerfs et nos peurs, creuser les forces et les faiblesses des acteurs du drame. En jouant sur les descriptions des lieux et sur les détails qui accentuent l’intensité dramatique comme les escaliers qui s’effondrent, les ombres qui s’étirent, les bruits difficiles à identifier, on imagine déjà le formidable suspense sur grand écran. En attendant, régalez-vous avec ce formidable thriller!

Le village perdu
Camilla Sten
Éditions du Seuil
Roman
Traduit du suédois par Anna Postel
432 p., 21,90 €
EAN 9782021426526
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en Suède, dans le village perdu de Silvertjärn.

Quand?
L’action se situe en parallèle en 1959 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment tout un village peut disparaître sans laisser de traces?
1959. Silvertjärn. La population de cette petite cité minière s’est mystérieusement évaporée. A l’époque on a seulement retrouvé le corps d’une femme lapidé et un nourrisson.
De nos jours, le mystère reste entier.
Alice Lindstedt, une documentariste dont la grand-mère est originaire du village, part avec une équipe explorer la cité fantomatique, en quête des secrets de cette tragédie.
Mais la piste de l’ancien pasteur du temple déterrera la mémoire d’un sombre passé…
Un passé qui hante encore le présent et semble avoir réveillé les ombres du village perdu.
«Ce livre m’a donné des frissons de la première à la dernière page.» Camilla Grebe, autrice de L’Archipel des larmes

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Quatre sans Quatre 
Blog Livresse du Noir 


Bande-annonce du roman de Camilla Sten Le Village perdu © Production Éditions du Seuil

Les premiers chapitres du livre
Le 19 août 1959
C’était un après-midi caniculaire, au mois d’août. La chaleur était si intense que la brise qui s’engouffrait par les vitres baissées rafraîchissait à peine l’habitacle. Albin avait retiré sa casquette et laissait pendre son bras par la fenêtre, évitant d’effleurer la carrosserie pour ne pas se brûler.
– On en a encore pour longtemps? demanda-t-il de nouveau à Gustaf.
Ce dernier se contenta de grogner, ce qu’Albin interpréta comme une invitation à consulter lui-même la carte s’il était si curieux. Il l’avait déjà fait. Ils roulaient vers une ville qu’Albin ne connaissait pas, une ville trop petite pour posséder un hôpital ou même un poste de police. À peine plus grande qu’un village.
Silvertjärn.
Qui avait entendu parler de Silvertjärn?
Il était sur le point de demander à Gustaf s’il y était déjà allé, mais ravala sa question. Gustaf était du genre taiseux, même dans des circonstances favorables. Albin l’avait bien compris. Depuis près de deux ans qu’ils travaillaient ensemble, Albin n’avait jamais réussi à lui faire prononcer plus de deux mots d’affilée.
Gustaf ralentit, jeta un coup d’œil à la carte placée entre les deux sièges et prit un virage serré vers la gauche. Il s’engagea sur un chemin de gravier qu’Albin avait à peine remarqué entre les arbres. Albin fut précipité vers l’avant et manqua de lâcher sa casquette.
– Tu crois qu’on va trouver quelque chose par-là? s’enquit-il.
Il s’étonna que Gustaf ouvre la bouche et lui réponde.
– Aucune idée.
Encouragé par ces deux mots, Albin continua :
– On aurait surtout dit deux rigolos qui avaient un peu trop bu. Je suis sûr qu’on se déplace pour que dalle.
Le chemin était étroit et inégal, Albin dut se cramponner pour ne pas décoller de son siège à chaque cahot. De part et d’autre de la voiture s’élevaient de grands arbres. Il ne distinguait qu’une mince bande de ciel, d’un bleu si ardent qu’il lui brûlait les yeux. Le trajet lui sembla durer une éternité.
Puis la forêt s’éclaircit.
La bourgade ressemblait comme deux gouttes d’eau à la petite ville industrielle où Albin avait passé son enfance. Sans doute y avait-il une mine ou une usine qui employait tous les hommes.
L’endroit était agréable avec ses maisons en rang d’oignons, sa rivière qui serpentait entre les bâtisses et son église en crépi blanc qui dominait les toits et semblait luire dans le soleil du mois d’août.
Gustaf freina d’un coup sec. La voiture s’arrêta.
Albin se tourna vers lui.
De profonds sillons lui barraient le front. Ses joues tombantes et mal rasées lui donnaient un air désemparé.
– Écoute, dit-il à Albin.
Quelque chose dans sa voix le fit s’immobiliser et tendre l’oreille.
– Je n’entends rien.
Il n’y avait pas un bruit, hormis le ronron du moteur.
Ils s’étaient arrêtés au beau milieu d’un carrefour. Il n’y avait rien de spécial. À droite, une maison jaune au perron décoré de fleurs à moitié flétries ; à gauche, une autre quasiment identique, mais rouge avec des pignons blancs.
– Justement.
Au ton insistant de son collègue, Albin comprit ce qu’il voulait dire.
Il n’y avait rien à entendre. Le silence était total. Il était 16 h 30 un mercredi de la fin de l’été dans un village au milieu des bois. Pourquoi ne voyait-on pas d’enfants jouer dans les jardins? Ou des jeunes femmes prenant l’air devant leur porte, les cheveux plaqués sur leur front luisant de sueur?
Albin jeta un regard à la ronde sur les rangées soignées de maisons. Toutes bien entretenues. Toutes closes.
Il n’y avait pas âme qui vive, où qu’il posât les yeux.
– Où sont-ils tous passés? demanda-t-il à Gustaf.
La ville ne pouvait pas être complètement déserte. Les gens devaient bien être quelque part.
Gustaf secoua la tête et appuya de nouveau sur l’accélérateur.
– Ouvre l’œil, intima-t-il.
Albin déglutit avec difficulté. Sa gorge était râpeuse, il la sentait sèche, serrée. Il se redressa sur son siège et remit sa casquette.
La voiture roulait. Le silence lui semblait aussi oppressant que la chaleur. La sueur perlait dans son cou. Quand la place du village apparut devant eux, Albin éprouva un intense soulagement. Il montra du doigt la silhouette dressée au beau milieu de l’espace ouvert.
– Regarde, Gustaf. Il y a quelqu’un.
Peut-être Gustaf avait-il une meilleure vue que lui ; ou ses longues années dans la police lui avaient conféré un flair qu’Albin n’avait pas encore. Toujours est-il que Gustaf arrêta la voiture avant de s’engager sur la place, ouvrit sa portière et descendit.
Albin resta à l’intérieur, appréhenda la scène par bribes. D’abord, il pensa : Voilà quelqu’un de très grand.
Puis:
Non, ce n’est pas un géant, c’est une personne qui étreint un réverbère. Comme c’est étrange !
Toutes les pièces du puzzle ne s’assemblèrent que lorsque la pestilence s’insinua par les vitres baissées. Albin ouvrit la portière et sortit en titubant, espérant échapper à l’odeur, mais elle était encore plus forte à l’extérieur. Une émanation douçâtre, rance, écœurante ; de la chair pourrie, fermentée, abandonnée de longues heures durant aux rayons du soleil.
Ce n’était pas une personne embrassant un réverbère. C’était un corps ligoté à un pieu grossièrement taillé. De longs cheveux raides dissimulaient le visage – par pitié pour l’observateur – mais de grosses mouches rampaient sur les bras et les jambes boursouflés. Les cordes qui liaient le cadavre au pilori lacéraient la chair molle et spongieuse. Les pieds étaient noirs. Impossible de voir si c’était dû à la pourriture ou au sang qui s’était écoulé et avait coagulé en larges flaques autour du poteau.
Albin ne fit que quelques pas avant de se plier en avant et de rendre son déjeuner sur le pavé.
Lorsqu’il leva la tête, il vit que Gustaf était quasiment arrivé à hauteur du corps. Il se tenait à quelques mètres et l’observait.
Gustaf se retourna et regarda son collègue qui s’essuyait la bouche en se redressant. Des rides aussi profondes que chez un chien de Saint-Hubert couraient autour de ses lèvres, expression à la fois d’un dégoût et d’une terreur pure.
– Qu’est-ce qui a bien pu se passer ici, bon sang? demanda-t-il, sur un ton stupéfait.
Albin n’avait pas de réponse. Il laissa le silence de la ville déserte s’installer.
Mais là, dans la quiétude, il entendit soudain quelque chose. Un bruit faible, lointain, mais reconnaissable entre mille. Albin, l’aîné d’une fratrie de cinq, avait grandi dans un appartement où les enfants partageaient la même chambre. Il l’aurait identifié n’importe où.
– Mais qu’est-ce que… marmonna Gustaf en se tournant vers l’école de l’autre côté de la place. Au deuxième étage, une fenêtre était ouverte.
– On dirait un bébé, dit Albin. Un nourrisson.
Puis l’odeur prit le dessus et il vomit de nouveau.

Description du projet
« Le village perdu » est une série documentaire consacrée à Silvertjärn, le seul village fantôme de Suède. Nous souhaitons produire un documentaire en six épisodes, complété par un blog décrivant nos travaux de recherche et nos découvertes au cours de ce processus. Silvertjärn est une petite cité ouvrière au milieu du Norrland, restée plus ou moins intacte depuis 1959, l’année où toute la population de près de neuf cents habitants a disparu dans des circonstances mystérieuses.
«Cliquez ici pour en savoir plus sur l’histoire de Silvertjärn»
Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn, est à l’initiative de ce projet qu’elle produit :
« Quand j’étais petite, ma grand-mère me parlait souvent de Silvertjärn et de la disparition de ses habitants. Elle n’y vivait plus au moment du drame, mais ses parents et sa petite sœur figuraient parmi les disparus.
L’histoire de Silvertjärn m’a toujours fascinée. Il y a tellement de choses qui semblent ne pas coller. Comment la population entière d’un village peut-elle se volatiliser sans laisser de traces ? Que s’est-il passé exactement ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre. »
Nous prévoyons de passer six jours à Silvertjärn au début du mois d’avril pour des prises de vues et des recherches sur le village. En tant que contributeur, vous aurez accès aux vidéos tournées et aux photographies prises lors de ce repérage. Nous allons examiner quelques-unes des théories qui expliqueraient la disparition – de la fuite de gaz provoquant une psychose massive à une malédiction lapone séculaire.
« Cliquez ici pour en savoir plus sur les théories autour de Silvertjärn »
Si tout se passe comme prévu, l’équipe retournera à Silvertjärn en août, le mois où la population a disparu, pour que le documentaire soit tourné à la même saison.

Contreparties pour nos contributeurs :
Accès immédiat au matériel filmé à Silvertjärn en avril
Accès illimité aux publications de l’équipe de production sur les réseaux sociaux.
Lettres d’information régulières par mail faisant état de nos avancées
Visionnage en avant-première de la version longue du documentaire
Possibilité de visiter Silvertjärn avec notre équipe au moment de la sortie de la série et du lancement du blog.

33 450 couronnes collectées sur un
objectif de 150 000 couronnes
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Présent
Un grésillement, un son strident, m’arrache à ma somnolence.
Je me redresse, cligne des yeux. Tone coupe la radio. Le crépitement cesse, remplacé par le ronronnement étouffé du moteur et le silence confiné de l’habitacle.
– Qu’est-ce que c’était ?
– La radio fait des siennes depuis quelques kilomètres. On est passé du rock de papy à du rock dansant… Et maintenant ces grésillements.
– Ça doit être le début de la zone blanche.
Je sens l’excitation monter dans mon ventre. Je sors mon mobile de ma poche : il est plus tard que je ne le pensais.
– J’ai encore du réseau, mais ça capte mal. Je vais mettre à jour nos statuts une dernière fois avant qu’on soit coupés du monde.
Je me connecte sur Instagram et j’immortalise la route qui s’étire devant nous, baignée de la lumière dorée du couchant.
– Que dis-tu de cette légende, Tone : « Bientôt arrivés, nous entrons dans la zone blanche. Nous vous retrouvons dans cinq jours… à moins que les fantômes ne nous kidnappent…»?
Tone esquisse une grimace.
– C’est peut-être un peu exagéré.
– Mais non, ils en raffolent !
Je poste la photo sur Instagram, je la partage sur Twitter et Facebook avant de ranger mon mobile dans ma poche.
– Nos fans adorent les spectres, les films d’horreur et ce genre de conneries. C’est notre principal argument de vente.
– Nos fans. Nos onze fans.
Je lève les yeux au ciel. Je dois admettre que ça m’attriste. C’est un peu trop vrai pour en rire.
Tone ne le voit pas. Elle garde les yeux braqués sur la route déserte et anonyme. Une autoroute droite sans virage ni courbe. De grands conifères poussent de part et d’autre de l’asphalte. Du côté gauche, le soleil ardent de la fin de journée semble suspendu dans un ciel sanguinolent qui déferle sur la forêt et sur nous.
– Nous devrions bientôt arriver à la bifurcation, dit Tone. Je sens qu’on approche.
– Tu veux que je prenne le volant ? Je n’avais pas prévu de m’endormir. Je ne sais pas ce qui m’arrive.
Tone répond par un sourire contenu.
– Si tu es restée debout jusqu’à 4 heures la nuit dernière pour tout vérifier, ce n’est peut-être pas étonnant.
Je n’arrive pas à déterminer si c’est un reproche.
– Non, peut-être pas.
Pourtant, je suis surprise. Je pensais que les picotements d’excitation et la fébrilité qui m’avaient tenue en éveil pendant plusieurs nuits m’empêcheraient de trouver le repos aujourd’hui, dans la voiture.
D’un coup d’œil dans le rétroviseur, j’aperçois juste derrière nous l’autre fourgonnette blanche qui transporte Emmy et le technicien. En queue de cortège, on distingue la Volvo bleue de Max.
Est-ce de l’impatience ou de l’inquiétude que je sens au creux de mon ventre ?
La lumière intense teint d’un rouge ardent mon pull en laine blanc aux motifs de torsade. Le profil de Tone se découpe clairement. Elle est l’une de ces personnes plus belles de profil que de face, avec un menton bien marqué et un nez droit de patricien. Je ne l’ai jamais vue maquillée. À côté d’elle, je me sens ridicule et exagérément vaniteuse. Je me suis fait des mèches pour éclaircir et faire briller mes cheveux naturellement ternes, couleur d’eau sale. Pour la modique somme de neuf cents couronnes. Bien que je n’aie pas cet argent ; bien qu’il ne soit pas prévu que j’apparaisse sur les films que nous allons tourner au cours des cinq prochains jours.
Je l’ai fait pour moi. Pour calmer mes nerfs. Et puis, des photos, il faudra bien en prendre, pour Instagram et Facebook, pour Twitter et le blog. Nous devons donner à nos fans enthousiastes de quoi susciter l’intérêt, attiser la flamme.
J’ai la bouche pâteuse après mon petit somme. J’aperçois le gobelet en plastique de la station-service calé dans le porte-tasse.
– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
– Du Coca. Sers-toi.
Sans attendre ma question, Tone ajoute :
– Coca zéro.
Je saisis le verre tiède et avale de longues gorgées du soda éventé. Ce n’est pas très rafraîchissant, mais j’avais plus soif que je ne le pensais.
– Là ! lâche soudain Tone en freinant.
La vieille route n’est pas enregistrée dans le GPS, nous l’avons vu en planifiant l’itinéraire. Nous nous sommes donc appuyés sur des cartes des années quarante et cinquante ainsi que sur les archives de l’Administration suédoise des transports. Nous avons également pris en compte le tracé du chemin de fer à l’époque où les trains à vapeur desservaient le village deux fois par semaine. Max, un féru de cartes, nous a assuré que la route devait se trouver là. Mes derniers doutes se dissipent quand j’aperçois une intersection, presque complètement dissimulée par la broussaille. C’est l’entrée de la seule route carrossable qui menait jadis à Silvertjärn.
Mais au lieu de s’y engager, Tone arrête la camionnette.
Étonnée, je me tourne vers elle.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle est plus pâle que d’ordinaire, sa petite bouche est pincée et ses taches de rousseur semblent briller sur sa peau blanche. Ses mains sont cramponnées au volant.
– Tone ? fais-je d’une voix plus douce.
D’abord, elle ne répond pas. Elle fixe un point au milieu des arbres, sans rien dire.
– Je ne croyais pas voir ça un jour…
Je pose une main sur son avant-bras. Ses muscles sont bandés comme des ressorts d’acier sous la fine étoffe de son tee-shirt à manches longues.
– Tu veux que je conduise ?
Les autres aussi se sont arrêtés – la deuxième camionnette juste derrière nous et, j’imagine, Max dans sa Volvo bleue.
Tone lâche le volant et se renverse contre le dossier.
– Ça vaut peut-être mieux.
Sans me regarder, elle détache sa ceinture et ouvre la portière pour descendre.
Je l’imite, je descends d’un bond et je contourne le véhicule. Dehors, l’air est limpide, pur et glacial. Il me frappe de plein fouet et traverse immédiatement mon pull épais, malgré l’absence de vent.
Tone a déjà bouclé sa ceinture lorsque je monte sur le siège conducteur. J’attends qu’elle prenne la parole, mais elle ne dit rien. Alors, j’appuie doucement sur l’accélérateur et nous nous engageons sur la route envahie par la végétation.
Un silence presque recueilli s’installe. Lorsque les arbres nous ont englouties et semblent se pencher au-dessus de la petite route, la voix de Tone s’élève dans la pénombre, me faisant sursauter.
– C’est mieux que ce soit toi qui conduises pour entrer dans le village. C’est ton projet. C’est toi qui voulais venir. Pas vrai ?
– J’imagine que oui.
Heureusement que nous avons pris une assurance en louant les véhicules. Ils ne sont en rien adaptés à ce type de terrain. Mais nous avions besoin de camionnettes pour transporter le matériel et les fourgonnettes 4 × 4 hors de prix auraient explosé plusieurs fois notre budget.
Nous roulons en silence. Les minutes s’écoulent. À mesure que nous nous enfonçons dans les bois, je suis frappée par l’isolement extrême de la petite communauté. Surtout à l’époque. Ma grand-mère maternelle m’a raconté que peu d’habitants étaient motorisés. Pour rejoindre la civilisation, on prenait un train qui ne passait que deux fois par semaine. Vu le temps qu’il nous faut pour atteindre le village en voiture, parcourir ce chemin à pied, quand on n’avait pas d’autre choix, ne devait pas être une sinécure.
Nous dépassons un sentier qui serpente vers les profondeurs de la forêt. Je me demande un instant si je dois m’y engager. Non, ce doit être le chemin de la mine. Je continue tout droit, au ralenti, je roule sur des brindilles et des branches tombées. Le véhicule couine, mais poursuit sa route au prix de gros efforts.
Au moment où je commence à m’inquiéter, craignant que nous ayons fait fausse route – que nous empruntions un vulgaire chemin de randonnée, que nous soyons en train de pénétrer de plus en plus profondément dans la forêt pour finir par rester coincés avec nos voitures, notre matériel, notre bêtise et nos ambitions –, les arbres s’ouvrent comme par miracle devant nos yeux.
– Là ! murmuré-je, m’adressant plus à moi-même qu’à Tone.
Je me risque à accélérer un peu, juste un peu, mon sang afflue dans mes veines quand le ciel rougeoyant du mois d’avril se découvre peu à peu devant nous.
Nous sortons de la forêt, la route descend vers une vallée, ou plutôt, une petite dépression. C’est là que se niche Silvertjärn.
De sa haute flèche surmontée d’une mince croix, l’église domine le quartier est du village. La croix scintille dans la lumière du couchant, d’une clarté irréelle. De l’église à la rivière, les maisons semblent avoir poussé comme des champignons pour ensuite s’écrouler, se décomposer, tomber en ruine. Le cours d’eau d’un rouge cuivré coule entre les habitations et se jette dans le petit lac auquel le village doit son nom. Silvertjärn, le lac d’argent. Peut-être était-il argenté, jadis, mais aujourd’hui il est noir et lisse comme un vieux secret. Le rapport de la compagnie minière indique que le lac n’a pas été inspecté et que sa profondeur est inconnue. Il pourrait plonger jusqu’à la nappe phréatique. Il pourrait être sans fond.
Sans réfléchir, je détache ma ceinture, j’ouvre ma portière et saute sur l’humus printanier humide et doux pour observer le village. Le silence est total. On ne distingue que le ronronnement régulier du moteur et les légers soupirs du vent lorsqu’il murmure au-dessus des toits.
J’entends Tone descendre du véhicule. Elle ne dit rien. Ne referme pas derrière elle.
Et moi, j’exhale une prière, une incantation, une salutation :
– Silvertjärn.

Passé
En rentrant de chez Agneta Lindberg, Elsa a un mauvais pressentiment. Quelque chose ne tourne pas rond.
En marchant d’un bon pas, on peut parcourir la distance entre la maison de Mme Lindberg et la sienne en un petit quart d’heure, mais Elsa y parvient rarement en moins de quarante minutes : on l’intercepte à chaque coin de rue pour discuter.
Depuis quelques mois – depuis que la pauvre Agneta a reçu la nouvelle – Elsa lui rend visite une fois par semaine, le mercredi après-midi : c’est si commode de passer chez elle après avoir déjeuné chez la femme du pharmacien.
On ne fait pas grand-chose pendant ces repas. Quelques femmes du village se retrouvent tout simplement pour papoter, cancaner, parler de tout et de rien, boire du café dans des tasses fragiles et se sentir supérieures aux autres, l’espace d’un instant. Mais cela ne fait de mal à personne et Dieu sait que les femmes de Silvertjärn ont besoin de s’occuper. Elsa ne peut pas non plus nier qu’elle apprécie ces moments, bien qu’elle soit parfois obligée de tancer ses consœurs quand leurs ragots deviennent trop malveillants.
À quoi bon se livrer à des conjectures sur le père biologique de petit dernier du maître d’école ? Elsa était avec l’enseignant et sa pauvre femme quand le bébé refusait le sein, et elle avait rarement vu père aussi fou de son enfant. Alors qu’importe si les cheveux du garçonnet sont carotte.
Il fait chaud en cet après-midi d’avril – une chaleur étouffante pour la saison – et Elsa transpire sous son corsage. Elle aime marcher le long de la rivière. Le chemin est plat et lisse, et on peut voir le lac scintiller au loin. L’eau de fonte déferle en susurrant en contrebas de la rive. Ce qu’elle aurait envie de s’arrêter et d’y tremper les pieds !
Elle s’en abstient, bien sûr. De quoi aurait-elle l’air si elle soulevait sa jupe et se mettait à patauger comme une enfant insouciante ? Cela ne ferait que nourrir les ragots des commères du village !
C’est au moment où Elsa sourit à cette pensée qu’elle se rend compte que quelque chose a changé. Tout en se retournant pour voir qui pourrait bien l’épier si elle sautait dans la rivière, elle prend conscience qu’il n’y a personne.
Le cours d’eau est pourtant bordé d’habitations. C’est là que le quartier le plus ancien de Silvertjärn commence. D’ailleurs, Elsa préfère ce quartier aux maisons neuves. Quand elle s’est installée avec Staffan à Silvertjärn – à peine sortie de l’enfance – ils vivaient dans l’un des nouveaux pavillons construits par la compagnie minière, une bâtisse froide, sans âme. Elsa demeure aujourd’hui convaincue que c’est à cause de ces murs blancs pleins d’échardes qu’elle a si mal vécu sa première grossesse. Elle s’était arrangée pour déménager le plus vite possible.
Les maisons qui jouxtent le cours d’eau, plus anciennes, ont plus de charme. Elsa en connaît tous les occupants. D’ailleurs, sans vouloir se vanter, elle peut même dire qu’elle connaît tout le monde à Silvertjärn. Mais le quartier de la rivière, sous l’église, c’est le sien. C’est pourquoi elle veille tout particulièrement sur ceux qui y vivent. Elle aime passer devant la maison du coin avec son toit de guingois, rendre visite à la petite Pia Etterström et ses deux jumeaux ; se poster en face de la terrasse d’Emil Snäll et lui demander comment va sa goutte ; s’arrêter pour admirer les rosiers de Lise-Marie.
Mais aujourd’hui, personne ne la hèle, personne ne lui fait signe.
Malgré la chaleur, il n’y a personne dans les jardins, sur les perrons ; personne n’a ouvert sa fenêtre. Personne n’est venu la saluer après l’avoir vue depuis la cuisine. Elsa devine des mouvements derrière les rideaux des cuisines, derrière les fenêtres fermées. On dirait que tout le monde s’est barricadé chez soi.
Son cœur se serre.
Plus tard, elle se demandera si une partie d’elle-même n’avait pas déjà compris, avant même qu’elle se mette à courir, avant qu’elle arrive dans sa cuisine en sueur, hirsute et qu’elle voie Staffan assis à la table, le visage livide, bouleversé.
Mais ce n’est pas vrai. Elle ne comprend pas, elle ne se doute de rien. Comment aurait-elle pu se douter ?
Alors, quand Staffan lui dit d’une voix de somnambule :
– Ils ferment la mine, Elsie. Ils nous l’ont annoncé aujourd’hui. Ils nous ont ordonné de rentrer chez nous.
Elle s’évanouit sur-le-champ pour la première et la dernière fois de sa vie.

Présent
Je n’ai jamais vu Silvertjärn de mes propres yeux. Je m’en suis forgé une image par le biais des histoires de ma grand-mère, j’ai passé des nuits à chercher sur Google pour trouver des descriptions, mais il n’y a presque rien.
Je me retourne en entendant les cliquetis de l’appareil photo de Tone. Placé devant ses yeux, il lui cache la moitié du visage.
En réalité, nous aurions dû filmer notre arrivée. Cela aurait été une entrée en matière puissante ; cela aurait permis d’attirer l’attention. C’est ce dont on a besoin quand on demande des subventions. Car inutile de se voiler la face : quel que soit le nombre de photos postées sur Instagram, quel que soit le taux de financement sur Kickstarter, sans subventions, nous ne pourrons tourner le film tel que je l’ai imaginé. C’est la vérité. Sans le soutien d’une administration ou d’une fondation, nous n’avons aucune chance.
Mais je suis sûre que nous finirons par obtenir les fonds.
Car qui pourrait résister à ce que nous avons devant les yeux ?
La lumière jaillit sur les bâtiments délabrés, les noyant dans un océan orange et vermillon. Ils semblent étonnamment bien préservés. Ils devaient avoir des méthodes de construction différentes à l’époque. Mais même d’ici, en hauteur, on voit la décrépitude. Certains des toits se sont effondrés et la nature a sérieusement commencé à reprendre ses droits. Difficile de distinguer une frontière claire entre la forêt et les maisons. Les rues sont envahies de végétation, le chemin de fer rongé par la rouille s’étire de la gare vers les bois où il est recouvert, comme une artère bouchée.
Le tout est d’une beauté un peu écœurante. Comme une rose défraîchie sur le point de perdre ses pétales.
Le cliquetis s’interrompt. Je regarde Tone, qui a baissé son appareil photo.
– Alors, qu’est-ce que ça donne ? demandé-je.
– Avec ce paysage, je crois qu’un iPhone aurait suffi.
Elle contourne la voiture et se poste à côté de moi, fait apparaître les images. Nous nous sommes mis d’accord pour que Tone se charge des photos. À la différence de moi, d’Emmy et du technicien, elle n’a jamais travaillé dans le cinéma – elle est conceptrice-rédactrice. Mais elle est passionnée de photographie depuis plusieurs années, et ses clichés sont bien meilleurs que ceux que je pourrais réaliser avec le même appareil. »

À propos de l’auteur
STEN_Camilla_©Stefan_TellCamilla Sten © Photo Stefan Tell

Camilla Sten, née en 1992, est la fille de la célèbre autrice de polars Viveca Sten. Ensemble, elles ont écrit la trilogie L’île des disparus, acclamée par la critique. Le village perdu, vendu dans 17 pays, est son premier roman adulte, également en cours d’adaptation au cinéma. (Source: Éditions du Seuil)

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La fièvre

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En deux mots:
Un homme qui s’effondre en pleine rue, un bateau mis en quarantaine, une épidémie dont on ne connaît pas l’origine va frapper des milliers de personnes, provoquant un vaste mouvement de panique. Cela se passait en 1878 sur les bords du Mississipi.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les ravages de l’épidémie

C’est avant la pandémie que Sébastien Spitzer s’est mis à l’écriture de La fièvre, qui raconte l’épidémie qui a frappé le Sud des États-Unis en 1878. Le parallèle avec la pandémie de 2020 est saisissant et prouve une fois de plus la capacité des romanciers à saisir l’air du temps.

Si Sébastien Spitzer n’aime rien tant que varier les plaisirs et les époques, il sait aussi plonger dans l’Histoire pour se rapprocher des thématiques très actuelles. Ces rêves qu’on piétine, son premier roman couronné de plusieurs prix, dressait un portrait saisissant de Magda Goebbels et posait tout à la fois la question du mal, de la maternité et du devoir de mémoire. Le cœur battant du monde, en retraçant la rencontre entre Karl Marx et Friedrich Engels dans un Londres qui s’industrialisait à grande vitesse, était aussi une réflexion sur l’éthique et le capitalisme. Avec ce troisième roman, il nous entraine aux États-Unis au sortir de la Guerre de Sécession. Les chapitres initiaux vont nous présenter un esclave affranchi rattrapé par des membres du Ku Klux Klan et pendu en raison de sa couleur de peau, Emmy une jeune fille qui fête ses treize un jour de fête nationale et qui espère le plus beau des cadeaux, que son père qui vient de sortir de prison regagne le domicile familial. Mais à bord du Natchez qui vient d’accoster au ponton, elle ne peut l’apercevoir. Enfin, l’auteur nous invite à Mansion House, l’un des bordels les mieux soignés de Memphis où les douze pensionnaires jouissent d’un peu de liberté mais restent sous la surveillance attentive d’Anne Scott, la tenancière française de cette maison des bords du Mississipi. Ce matin, au réveil, alors qu’elle entend fêter le 4 juillet par un bal costumé, ses plans sont contrariés par la découverte d’un client mal en point. Et les premiers soins qu’elle prodigue ne semblent guère le soulager.
Puis nous faisons la connaissance de Keathing, le patron du Memphis Daily, qui entend profiter de la fête nationale pour imprimer son plus gros tirage. Il espère que dans l’attente du feu d’artifice on passera le temps à lire son édition du 4 juillet 1878.
C’est alors que deux drames se produisent quasi simultanément. Emmy constate une agitation inhabituelle autour du Natchez censé transporter son père. Les passagers sont sommés de regagner le navire tandis qu’un homme est évacué sur une civière. C’est alors que le malade de Mansion House est pris de folie. Il se précipite tout nu vers la rivière avant de s’écrouler en pleine rue. Deux cadavres et un même diagnostic: la fièvre.
Pour les autorités, la nouvelle ne pouvait tomber à pire moment, car la récolte de coton s’annonce exceptionnelle. Et alors que l’on tergiverse, des nouvelles alarmantes de la Nouvelle Orléans font état d’une épidémie et de morts par dizaines. Keathing ne peut plus reculer la parution de son article. Il doit informer la population. En fait, il va provoquer un vaste mouvement de panique aux conséquences économiques et humaines aussi imprévisibles que terribles.
Si le parallèle avec la pandémie qui a frappé le monde en 2020 est facile à faire, c’est bien davantage la manière de réagir face à ce drame qui est au cœur du roman. Qui va rester en ville et qui va fuir? Qui des sœurs dans leur couvent ou des prostituées dans leur bordel vont se montrer les plus courageuses et les plus solidaires? Comment va réagir le sympathisant du Ku Klux Klan face à la détresse de la communauté noire, plus durement frappée par ce mal insidieux? Qui va se dresser face aux pillards qui entendent profiter du chaos? Les situations de crise ont le pouvoir de révéler certaines personnes, de faire basculer leur destin. C’est ce que montre avec force la plume inspirée de Sébastien Spitzer.

SPITZER_yellow-fever1878Les sœurs de la charité étaient-elles aussi charitables que l’imagerie populaire le laisse entende? © Public Library of America

SPITZER_Martyrs_Park_MemphisLe «Parc des martyrs» de Memphis, dédié aux victimes de l’épidémie. © Tennessee Historical Commission

Pour ceux qui habitent Mulhouse et la région, signalons que Sébastien Spitzer participera à une conférence-rencontre le mercredi 14 Octobre 2020 à 20h à la Librairie 47° Nord. Inscriptions par mail ou par téléphone:
librairie@47degresnord.com 03 89 36 80 00

La fièvre
Sébastien Spitzer
Éditions Albin Michel
Roman
320 p., 19,90 €
EAN 9782226441638
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à Memphis mais aussi tout au long du Mississipi jusqu’à la Nouvelle Orléans. On y évoque aussi New York.

Quand?
L’action se situe en 1878.

Ce qu’en dit l’éditeur
Memphis, juillet 1878. En pleine rue, pris d’un mal fulgurant, un homme s’écroule et meurt. Il est la première victime d’une étrange maladie, qui va faire des milliers de morts en quelques jours.
Anne Cook tient la maison close la plus luxueuse de la ville et l’homme qui vient de mourir sortait de son établissement. Keathing dirige le journal local. Raciste, proche du Ku Klux Klan, il découvre la fièvre qui sème la terreur et le chaos dans Memphis. Raphael T. Brown est un ancien esclave, qui se bat depuis des années pour que ses habitants reconnaissent son statut d’homme libre. Quand les premiers pillards débarquent, c’est lui qui, le premier, va prendre les armes et défendre cette ville qui ne voulait pas de lui.
Trois personnages exceptionnels. Trois destins révélés par une même tragédie.
Dans ce roman inspiré d’une histoire vraie, Sébastien Spitzer, prix Stanislas pour Ces rêves qu’on piétine, sonde l’âme humaine aux prises avec des circonstances extraordinaires. Par-delà le bien et le mal, il interroge les fondements de la morale et du racisme, dévoilant de surprenants héros autant que d’insoupçonnables lâches.

Les critiques
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Sébastien Spitzer parle de son roman La Fièvre © Production Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
– Par pitié, laissez-moi !
Il est face contre terre, comprimé par un homme à genoux sur sa nuque. Sa pommette et son front tassent le sable du sentier. Un filet de sang dégoutte sous lui comme la poisse. Combien sont-ils ? Quatre ? Cinq ? Tous portent des toges blanches.
L’un d’eux pèse sur son dos et lui déboîte les bras, coudes aux reins, pognes au dos.
– Ahhh ! Pour l’amour de Dieu, je vous en prie. J’ai rien fait.
Un autre lui lie les chevilles si fort qu’il entrave ses artères. Son pouls bute contre le chanvre. Il a la bouche dans le sable et son cri s’y enterre parmi la bave et ce branle-bas d’effroi qui coagule. Un homme rôde en retrait, chasseur tapi dans l’ombre. C’est lui le chef de ces mauvais génies en toge qui hantent les campagnes depuis des mois maintenant, semant les cadavres, éparpillant le drame et ravivant l’idée que naître noir est une malédiction.
Quand on est né esclave, mourir est un fait comme un autre, une douleur de plus, un mauvais jour de trop. Son père l’a vécu dans sa chair. Il est mort aux champs, épuisé de fatigue. Son grand-père succomba d’une balle dans la nuque. Il avait soixante ans et souffrait de partout. Mais pas lui. Plus maintenant. Il a été affranchi. Il est devenu libre. Un homme parmi les hommes. Il a le droit de vivre et de rêver sa vie sans penser à la mort. Il s’y est habitué depuis la fin de la guerre, la victoire de Lincoln et les lois votées pour libérer les Noirs, faire taire les fouets des maîtres, les coups des contremaîtres. Libres enfin ! Quel miracle ! Il s’est mis à rêver de lundis, de l’école pour ses enfants, d’un emploi dans le commerce, de dimanches en prières et de semaines qui se ressemblent.
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Le pire des refrains s’est accroché à ses lèvres.
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Les toges blanches le relèvent. Leurs visages sont cachés. La lune cruelle éclaire la scène d’un crime en cours.
Il voit son ombre au sol, pas plus noire que leurs ombres. Ils sont cinq contre lui. Cinq juges de mauvaise foi. Cinq silhouettes masquées et un nom murmuré :
– Keathing, viens m’aider !
Son instinct prend le pouvoir. Serrer les dents. Faire le dos rond. Attendre. Se taire. Pleurer un peu, puisque ça dure. Pleurer, ça fait du bien, c’est souffrir en silence. Tenir. Tenir bon.
Très jeune, avant la guerre, son père lui avait appris à cousiner la douleur, à débecter ses rages. Il lui avait dit que s’il s’abandonnait à cette douleur comme à ces rages, il ne ferait qu’attiser le drame noir.
Rien n’y fait.
Le mauvais sort s’acharne. Seul un chien se dévoile. Tel quel. Plein de crocs enfoncés dans le muscle de sa cuisse. Il souffre. Aveuglément face à cet animal, avec des yeux de nuit noire et une haleine sauvage. Le chien cesse de grogner et lève mollement la patte sur le poteau devant. Il marque son territoire de quelques gouttes d’urine pendant que l’ancien esclave implore ses bourreaux blancs :
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
En vain.
L’un d’eux serre sa trachée pour qu’il ouvre la bouche. Il fourre deux doigts dedans. Il enfonce un chiffon plein de flotte dans sa gueule. Lui tente de résister, secoue un peu le tronc et attire le chien. Il n’entend même plus ses grognements furieux. Il a pris le même muscle et mord.
– Faut pas traîner, murmure une voix.
Soudain, tout s’atrophie. La bête a lâché prise. Une chouette froisse l’air. Un coassement annonce l’accouplement de crapauds. Son cœur bat si fort qu’il pourrait exploser. Combien de temps encore ? Combien de temps avant de mourir ?
Une corde fend l’air et cogne contre un poteau. Les nœuds de chanvre crissent sur un rondin de bois. Il compte plusieurs brassées.
– Tu vas trop loin ! dit celui qu’il a pris pour leur chef. On devait simplement lui faire peur. Pas ça !
« Ça », c’est le mot qui l’achève. « Ça », c’est l’idée qui gomme tous les « pourquoi », les « par pitié ».
– T’es pas obligé de rester là.
Une main le pousse devant. Une autre le maintient droit, debout, calé contre ce poteau transformé en potence, comme un mât d’injustice dressé devant une lune bien blanche, bien complice.
Les hommes et le chien-loup s’activent dans son dos. Comme sa jambe se dérobe, il s’adosse au poteau, jette un dernier regard vers la grande ville au loin, la vallée qui serpente et les champs qui se déclinent, noir sur noir, jusqu’au bout de l’horizon. Il les connaît par cœur, chaque pousse, chaque travée. Cette vie est un boyau d’enfer, une fosse de Babel. Il y avait cru pourtant à ces lois, à ces mots. Il ne peut plus se défendre quand ils lui passent la corde au cou, et prie.
– Notre Père qui êtes aux cieux, que Votre nom soit sanctifié. Que Votre règne arrive.
Comme il n’a plus de prise, mais juste la honte de grommeler des mots qui finissent en charpie, il se résigne. Il ferme lentement les yeux. Il prend la mesure de l’instant qui le sépare de l’éternité.
– Amen.
Une pulsation cardiaque. Encore une. Un autre battement. Le dernier ? Sa vie à rebours sature sa mémoire. Toutes ces images passées surgissent en tornade. Il voudrait effacer la douleur qui l’empêche de se remémorer le visage de cette fille, dans la cabane d’en face. Elle préférait sourire au lieu de lui répondre. Elle avait de fines hanches et des épaules si droites que tout son corps semblait en équilibre en dessous, comme le fléau d’une balance. Elle avait le front suave. Un sourire à mille dents. Des yeux bruns, grands et vifs, qui guettaient la gaieté. Il aurait pu l’aimer. Lui faire plein d’enfants. Il tremble de regret. Elle serait devenue sa nouvelle femme et ils auraient élevé une tripotée de gosses. Si seulement il avait traversé la rue entre elle et lui.
Il sent le nœud qui serre. Il va finir sa vie au bout de cette fourche fruste, dans ce cercle formé par un bout de chanvre torsadé, les pieds ballottant vaguement, scruté par les corbeaux et ses cinq bourreaux. Le rituel est en cours. Il n’y a plus rien à faire.
La corde crisse et serre. Un papier sort d’une poche. Pendant que sa langue cogne contre le bout de tissu, des mots chargés d’absurde encrassent la nuit. Ils récitent :
– Au nom des Chevaliers Immortels protecteurs de la race,
Au nom du Grand Cyclope garant de notre avenir,
Au nom de la Cause perdue et de ses humiliés,
L’Empire de l’Invisible et le Soleil Invincible t’ont condamné à mort.
La suite s’est perdue au fond de son âme.
Demain, quand Memphis s’éveillera, la ville découvrira son corps bien vertical, bien aligné. Des gens passeront devant lui et feront des commentaires, gênés ou amusés. De longues heures s’écouleront avant que l’un d’eux estime que c’en était assez, qu’on en avait assez vu des Noirs suppliciés.
On fera une prière et on citera son nom. On chantera, un peu, à voix ténue et triste, comme on chante à chaque fois pour ceux qu’on a punis parce qu’ils avaient le tort de croire que même noir on pouvait être libre. On le mettra en terre et on parlera de lui au passé, comme des autres. C’est comme ça ! C’est le Sud.
Emmy dort encore. Rabougrie dans son lit. Ses bras adolescents agrippent le balluchon qui lui sert d’oreiller. Des soubresauts remontent le long de son échine, parfois jusqu’aux épaules, bifurquent vers son visage et impriment à sa bouche d’étranges balbutiements. Elle fait des bruits de succion, bave et grogne puis replonge dans son rêve.
Le jour s’est pointé charriant les bruits de la ville. Des rires. Des pas. Le couinement d’un essieu. Les sabots d’une mule butant sur un caillou qui éclate sous ses fers.
Une brise trimbale l’odeur d’une poudre lointaine, de celles dont on faisait les balles, autrefois, pendant la guerre, quand des Bleus tuaient des Gris par centaines de milliers. Emmy était presque là, dans le ventre de sa mère. Elle attendait que la paix soit signée pour montrer le bout de son nez.
Une explosion retentit.
– Papa ? demande-t-elle en sursaut, fouillant les coins de la pièce et tombant sur sa mère qui s’approche, lentement, de sa démarche peu sûre.
– T’as encore fait une crise, ma fille chérie ?
Emmy tarde à répondre, le temps de faire le tri entre ses attentes et ses rêves, le vrai et ce qu’elle voudrait.
– Non. Pas cette fois. Je ne crois pas, en tout cas. J’ai pas mal aux épaules, dit-elle en s’étirant. Ni à la nuque. Non, maman. C’était pas une crise nerveuse. Je crois que c’était plutôt une sorte de cauchemar. Je suis en retard ?
Sa mère lève le nez et estime l’heure du jour.
– Non. Pas encore. Je n’ai pas entendu la cloche du débarcadère.
Le visage de sa mère est teinté de brun sale. Ses yeux opalescents fixent toujours leur néant, mais elle sent et entend bien mieux que les voyants. Elle le saurait déjà si son père était là. Ses sens ne la trompent pas.
Emmy frotte ses paupières comme pour chasser ses mauvais songes. Mais des images s’accrochent. Le visage d’un homme.
Un paquet de bonbons dans un sachet de papier, bombé, comme rempli d’air. Emmy tendait les mains vers le cadeau de son père. Elle allait s’en saisir, mais il a éclaté comme une de ces baudruches que les gosses du quartier gonflent et font exploser lors de chaque carnaval. Et puis tout s’évanouit. Les bonbons et son père, ses attentes bernées. Depuis le temps qu’elle attend. Elle a tout un stock d’espoirs déçus à cause de lui. Sa tête en est farcie, et parfois elle se dit que ces crises étranges, ces spasmes épileptiques sont dus à ce trop-plein de dépits, à ces désillusions qui pourrissent au fond d’elle. Comme si elle les refoulait. C’est son père. C’est comme ça. Il a toujours été celui qui trompe son monde.
Dans les rues de Memphis, la grande fête s’annonce. Une partie de la ville va bientôt célébrer le jour de l’Indépendance. La pétarade commence. Des tas de déflagrations accompagnent les rires des gamins extasiés.
Emmy se penche par la lucarne. Les commerces sont fermés. Deux hommes endimanchés longent le trottoir d’en face. Un autre les salue. Emmy cherche les enfants et, en tendant le cou, voit une femme qui rabat un pan de sa longue jupe avant de traverser. Elle est jeune. Ses cheveux brun-roux tombent en guirlandes d’anglaises. Ses bottines sont couvertes de poussière et ses talons de bois battent les trottoirs de guingois, parfois mités, souvent branlants.
Au carrefour de Madison, en plissant les yeux pour contrer le soleil, elle distingue des fumerolles, des panaches d’explosifs et une bande de gamins accroupis dans un coin autour d’une allumette qui s’approche d’une mèche. Le feu prend. La mèche crépite et fume et les enfants éclatent plus vite que l’explosion, laissant dans leur sillage des crépitements de rire.
– Cessez ! lancent des vieilles barbes aux fenêtres.
Emmy se retourne.
– T’es sûre qu’il n’est pas arrivé ?
Sa mère lui tend la robe qu’elle avait mise de côté. Toujours au même endroit, sur la chaise près de leur lit. Elle l’aide à s’habiller.
– Tu es tout énervée, ma fille. Calme-toi ! Tu sais bien qu’avec lui…
– Cette fois j’y crois, maman. Je suis sûre qu’il va venir.
Emmy palpe la lettre dans sa poche. C’est sa seule lettre de lui. La première en treize ans. Elle ne l’a jamais vu ni même entendu. Mais ces mots sont de lui. Billy Evans. Il écrit qu’il viendra par le vapeur le jour de son anniversaire.
Elle n’a qu’une vague idée de lui, forgée année après année, comme les pièces d’un puzzle. Elle se l’est représenté par la grâce des mots, des souvenirs semés chez les uns et les autres. D’abord ceux de sa mère qui répète souvent qu’il était grand et beau. Parfois, elle ajoute qu’il était pareil au fleuve, obstiné, impétueux, comme s’il avait quelque chose à prouver au monde, une revanche à prendre sur les obstacles dressés en travers de sa route…
« Qui pourrait redresser ce que Dieu a fait courbe, ma fille ? Hein ? Dis-moi ? Qui a ce pouvoir-là ? On n’oblige pas les étoiles à suivre un chemin de balises. Ton père est né comme ça, avec ses courbures. Toutes les jetées cherchant à l’orienter, toutes les digues visant à le contraindre, les pieux, le rabotage sont restés sans effet. »
Ensuite, elle se taisait, gardant le reste pour elle. Emmy a dû puiser à d’autres sources pour savoir. Chez des voisins. Chez des gens de passage. Dans la rue. Dans les champs. N’importe où. L’image de son père a gagné en nuances. Tous disaient qu’il était beau, certes, mais qu’il avait surtout la beauté des escrocs, de quoi désarmer les doutes, et une faconde à rouler les sceptiques. Emmy serrait les poings, souvent. Elle voulait les faire taire, tous ceux qui s’acharnaient sur les mauvais côtés de son père. D’autres présentaient les choses autrement. Pour eux, son père avait un don. Il était plus habile que le caméléon et plus malin qu’un comédien de la côte.
« Ton père ! Ah ça, ton père ! C’était quelqu’un, celui-là ! Billy avait le don de soumettre les esprits le temps d’y glisser une idée un peu folle, son idée, et de l’y faire germer. Si bien que les autres, y croyaient qu’ils avaient une idée bien à eux, un beau projet, comme celui de l’hôtel, et y se mettaient à l’œuvre. Il avait ce don-là. On peut dire qu’il savait provoquer l’ambition. Il semait la confiance. Après, pour la récolte… c’était une autre affaire. »
C’est ainsi que sur Main Street, dans le quartier commerçant, surgirent des fondations. Un hôtel allait naître. Le charpentier œuvrait. Le maçon s’activait. Un étage fut dressé puis le chantier cessa. Il fallait de l’argent et le compte n’y était pas. Le promoteur s’efforçait de convaincre les banquiers que l’argent arriverait, qu’il avait une idée et que, la guerre finie, il ferait des bénéfices. Quand il se retourna, Billy n’était plus là. Il avait disparu, avec quelques dollars, une avance pour l’idée de ce projet farfelu. Le promoteur paya, fut ruiné et finit par grossir les rangs de ceux qui maudissaient le nom de son père.
« Billy ! Quel numéro ! Billy ! Billy Evans ! Mais Dieu qu’il était beau. Et cette beauté-là, elle n’était pas volée. Normal qu’il ait pris la plus belle de Memphis. Ta mère, Emmy. Ton père était si beau. »
Les yeux vert printemps. Des dents plein la bouche. Et le reste, Emmy le jette dans l’eau du fleuve avec les grandes gueules de ces alligators qui se repaissent du mal et ruminent tout le bon. Pourvu qu’ils s’en étouffent, qu’ils finissent ventre en l’air.
Billy.
Son père.
Imaginé par elle et condamné par eux. Plus malin que tous les autres. Puni de penser plus vite. Condamné à se taire. Purgeant une peine au loin, parce qu’il s’était fait prendre, une fois de plus, une fois de trop. Emmy mit des années à comprendre le vrai sens des mots « peine de prison ».
Elle se disait qu’elle aussi était condamnée, à la même peine que lui. La peine de ne pas le voir. Elle s’était persuadée qu’ils étaient tristes ensemble, tous les deux, loin l’un de l’autre. Pas besoin de se voir pour s’aimer. Sa mère le lui prouve chaque jour. Elle l’aime aveuglément.
Dans quelques heures, les rues de Memphis seront toutes noires de monde. Il y aura des couleurs accrochées aux fenêtres. Des fanions rouges, blancs, bleus. Des essaims d’inconnus échappés des hameaux situés en amont du grand fleuve ou de plus loin encore. Il y aura une fanfare, comme chaque année. Les anciens soldats noirs porteront l’uniforme des Zouaves avec leur gilet rouge et joueront de longues heures, en remontant Main Street jusqu’à l’embarcadère, comme tous les 4 Juillet depuis la fin de la guerre.
Emmy est impatiente. Le jour de l’Indépendance est aussi celui de son anniversaire. Elle a treize ans.
Elle voit la moue de sa bouche, qui ravale sa phrase pour ne pas briser le sort. Tout est dans le silence de sa mère et ses sourcils relevés en accent circonflexe comme une paire de mains jointes qui pointeraient vers le ciel. Elle espère. Sa mère prie pour qu’il vienne. Billy. Il n’était pas si mauvais. Il l’a vraiment aimée. Et elle, elle l’adorait. Son beau génie de père, chevalier d’industrie comme disent les pédants, ceux qui se payent de mots et crèvent la gueule ouverte de n’avoir rien osé. Son père a écrit qu’il allait revenir pour les sortir de là, de cette misère de peau, de cette cabane d’esclaves.
– Tu sais maman, j’ai réfléchi.
– Oui ma fille.
– En attendant qu’il achète une ferme, il pourrait dormir là. Je lui laisserais ma place.
– Ah oui ! Et tu dormiras où ?
– J’ai réfléchi. Je dormirai dehors. Et si la ferme est trop chère, il pourra toujours assembler quelques planches pour agrandir notre cabane.
– La nôtre ?
– Oui. La terre est assez dure du côté de la clôture. Je l’ai tâtée du pied hier. Elle est sèche et tassée. Y a pas de trace d’humidité. J’ai bien regardé sur le côté. Il y a assez de terrain pour soutenir des cloisons et un plancher épais.
– Et qui va payer ça ?
Le tintement de la cloche tombe opportunément.
– Vite ! Vite ! Je suis sûre que c’est papa !
Emmy agite ses longs bras. Elle est tout élancée comme le tronc de l’orme devant. Sa chevelure est un houppier. Pas le temps de se coiffer. Elle se met à quatre pattes pour dénicher ses souliers.
Une autre sonnerie retentit. Plus longue. Ça vient de l’embarcadère.
– Tant pis. J’ai pas le temps, dit-elle en sortant pieds nus.
Elle enjambe la clôture, traverse Madison et remonte vers le fleuve. Sa jupe enveloppe ses jambes et virevolte sous elle telle une méduse folle. Elle court comme les enfants, sans se soucier des regards en coin des femmes et des hommes sur ses longues cuisses fuselées. Elle court à perdre haleine, fixant les cheminées du bateau qui approche avec ses deux gaillards, l’un à la proue, l’autre à la poupe, et sa grande gueule béante comme celle d’un poisson-chat. Emmy ne cille même pas, de peur que si elle lâche sa cible des yeux elle fasse demi-tour, ou pire, disparaisse.
Ses pieds nus frappent le sable. Son cœur choque sa poitrine. Ses mains vont chercher loin devant comme si elle pouvait raccourcir la distance qui la sépare du quai. Elle a la bouche ouverte et le ventre vide depuis la veille. Légère ! Si légère ! C’est son anniversaire et son père va venir pour elle.
Des mouettes rasent le fleuve. Elles sont remontées de l’embouchure, en aval, à des centaines de miles. Il y a foule près du quai. Des dizaines de dos d’hommes et de femmes s’agglutinent.
Sur le pont du Natchez, le capitaine sonne trois coups secs. C’est le signal donné au machiniste en salle. Les deux cheminées crachent ce qui leur reste de fumée. La roue à aubes ralentit puis se cale en trouvant le point mort. L’équipage remonte les coursives. Il y a beaucoup de courant. Depuis la crue de juin, il a encore gagné et contrarie l’accostage.
Le visage barbouillé du mécanicien surgit d’un hublot de bâbord. Le navire vire lentement. Il a dépassé le pont. Sa proue pointe vers l’aval. Un sifflement retentit. Soudain, sa roue repart, mais à rebours cette fois, plus puissante, plus vaillante. Ses larges tambours brassent des mètres cubes d’eau, frappant de toutes leurs forces comme pour régler leurs comptes avec ce maudit fleuve. Les tambours cognent si fort que des éclats de racines valdinguent alentour.
Emmy en a déjà vu, des approches mal finir. L’an dernier, un triple pont bien plus gros que le Natchez a fini par le fond.
En haut de la passerelle, un matelot pivote et jette devant lui la glène de cordage. Un badaud sur le quai s’en empare et la noue. La passerelle se déploie. C’est bon ! Tout va bien. La foule s’avance. Emmy cherche sur le pont, parmi les passagers, le visage inconnu de son père, comme l’aimant cherche la paille. Elle guette l’évidence, armée de tous les indices qu’elle amasse depuis des années. Grand. Blond. Yeux clairs. Aujourd’hui la trentaine. Pourvu qu’il tienne parole. »

À propos de l’auteur
SPITZER_Sebastien_©Astrid-di-CrollalanzaSébastien Spitzer © Photo Astrid di Crollalanza

Sébastien Spitzer est traducteur et journaliste. Son premier roman Ces rêves qu’on piétine a reçu un formidable accueil critique et public. Il a été le lauréat de nombreux prix (prix Stanislas, Talents Cultura, Roblès). Avec Le Cœur battant du monde, il fut finaliste du Goncourt des Lycéens 2020. (Source: Éditions Albin Michel)

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Chaleur

incardona_chaleur

En deux mots
Igor et Niko se retrouvent en Finlande pour les championnats du monde de sauna. Au-delà de ce combat dérisoire, voilà le roman de l’ambition et de l’orgueil qui peut conduire à la pire des tragédies. À 130° C, c’est vraiment chaud !

Ma note
etoileetoileetoile(beaucoup aimé)

Chaleur
Joseph Incardona
Éditions Finitude
Roman noir
160 p., 15,50 €
EAN : 9782363390769
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule à Heinola en Finlande. C’est à cet endroit que se rendent les protagonistes de quinze pays, notamment depuis Pskov, le trajet par l’Estonie, le golfe de Finlande entre Tallinn et Helsinki, ainsi que depuis Bruxelles.

Quand?
L’action se situe en 2016 (même si la dernière édition de cette compétition a eu lieu en 2010).

Ce qu’en dit l’éditeur
La Finlande : ses forêts, ses lacs, ses blondes sculpturales… et son Championnat du Monde de Sauna.
Chaque année, des concurrents viennent de l’Europe entière pour s’enfermer dans des cabines chauffées à 110°. Le dernier qui sort a gagné.
Les plus acclamés sont Niko et Igor : le multiple vainqueur et son perpétuel challenger, la star du porno finlandais et l’ancien militaire russe. Opposition de style, de caractère, mais la même volonté de vaincre. D’autant que pour l’un comme pour l’autre, ce championnat sera le dernier. Alors il faut se dépasser. Aller jusqu’au bout.
Aussi dérisoire que soit l’enjeu, au-delà de toute raison, la rivalité peut parfois pousser l’homme à la grandeur. À la fois pathétiques et sublimes, Niko et Igor illustrent avec éclat le désir d’absolu de la nature humaine.

Ce que j’en pense

Roman très original, Chaleur est court mais bon, à l’image d’une séance de sauna. Sauf que cette fois, il ne s’agit de perdre quelques toxines nu dans une cabine en bois, mais de suivre les 102 candidats venus à Heinola, une petite ville de Finlande qui accueille les championnats du monde de la discipline. Car dans ce pays, comme le souligne l’auteur «la nature a vite fait d’ennuyer l’homme. (…) Conséquence: ça picole dur. Mais surtout : l’homme recherche l’homme. L’homme est le territoire – davantage que sa faune, sa flore ou sa géographie. Par conséquent : une certaine naïveté couplée à un ennui latent motivent une série d’activités se déroulant dans le pays durant la période estivale. »
Et de lister ces compétitions improbables et qui pourtant existent bel et bien, telles que le championnat du monde de porter d’épouse, le championnat du monde de football en marécage, le championnat du monde de mangeurs de piment (type Naga Morich, Inde), le championnat du monde de cueillette de baies ou encore – berceau de Nokia oblige – le championnat du monde de lancer de téléphone portable.
Ce qui peut paraître ridicule ou anecdotique n’est cependant en rien une partie de plaisir, notamment pour Niko, star locale et champion du monde en 2013, 2014 et 2015 et pour Igor, son challenger russe bien décidé cette fois à battre son principal adversaire. En vrais champions, ils se sont préparés et ne peuvent que mépriser la centaine d’amateurs qui se sont inscrits. Niko les hait même, considérant «l’amateurisme de ses adversaires comme étant le problème majeur de notre époque. Tout le monde veut son moment de gloire, et pour sacrifier à la vanité n’hésite pas à brûler les étapes.»
On oubliera par conséquent assez vite ces faire-valoir pour nous concentrer sur les deux figures de proue de ce roman de l’extrême : Igor Azarov, 1,59m pour 58 kilos, ancien sous-marinier et NikoTanner, 1,89m pour 110 kilos, acteur de films pornographiques. Autant dire que les profils des deux hommes sont à l’exact opposé, nonobstant le fait qu’ils sont tous les deux prêts à aller jusqu’au bout de ce qui va devenir un duel, après que les choses sérieuses ont commencé.
Désormais la chaleur monte de 110° à 130° Celsius. Le drame de l’ambition et de l’orgueil atteint son paroxysme. « Souffrant, c’est comme ça qu’on veut l’homme. Jésus sur la croix. La nécessaire rédemption comme une montagne de verre brisé à escalader pieds nus. La seule chose qui vaille la peine. Le plus cadeau que Dieu ait transmis à l’homme : la souffrance. Amen. »
Aux premières loges, témoin privilégiée de ce combat, Alexandra Azarov, la fille d’Igor. Elle va assister impuissante à la mise à mort : «Les extrêmes sont si proches qu’ils vont bientôt se toucher».
Joseph Incardona est plus proche de la tragédie antique que du roman noir. Il parvient à emporter son lecteur dans cette histoire qui ne serait que dérisoire si la mort ne venait mettre un terme final à ce jeu. «Demain, la terre quittera son orbite mais rien ne changera vraiment dans l’équilibre de l’univers.»

Autres critiques
Babelio
RTL (C’est à lire – Bernard Poirette)
Le Temps (Eleonore Sulser)
L’Express (Delphine Peras)
France Culture (Les Emois – François Angelier)
Obskuremag.net 
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog de Julien Sansonnens
Blog Nyctalopes 

Les vingt premières pages 

Extrait
« Igor pensait surprendre son rival en arrivant au dernier moment, mais Niko l’a déjoué encore une fois. Une façon d’afficher sa supériorité.
Niko Tanner est la star locale. Trois fois Champion du monde de sauna en 2013, 2014 et 2015.
Qui était vice-champion du monde lors des trois dernières éditions ?
Personne ne s’en souvient. En tout cas pas la réceptionniste de l’hôtel ni les filles aux piercings qui l’auraient reconnu, sinon.
Igor se déshabille, enfile son jogging de la marine avec l’étoile rouge cousue sur la poitrine. La couleur bleue est délavée à force de lavages, mais le coton épais et rêche a été fabriqué pour durer. Il chausse ses baskets, un modèle récent et américain, là faut pas déconner. »

A propos de l’auteur
Joseph Incardona est un écrivain Suisse, d’origine italienne. Il vit à Genève où il tente d’arrêter de fumer. Il aime les romans noirs, Harry Crews et les pâtes. Il a 47 ans et il est membre de l’équipe de foot italienne des écrivains. (Source : Éditions Finitude)

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