Lettre d’amour sans le dire

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  RL2020

En deux mots:
Alice pousse un jour la porte d’un salon de thé et fait la rencontre d’un masseur japonais qui la révèle à elle-même. Éprise de cet homme, elle veut lui déclarer son amour, mais il a déjà regagné le Japon. Alors elle prend la plume et s’offre à lui par correspondance.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mes leçons de japonais

Ce court et précieux roman d’Amanda Sthers raconte la confession épistolaire d’Alice à son masseur japonais, reparti au pays du soleil levant. L’occasion d’évoquer sa vie et de se plonger dans une nouvelle culture.

On pourrait raconter ce roman à la manière d’un inventaire à la Prévert. On peut même s’imaginer que cette liste figure dans l’almanach d’Alice, qui «dessine un rythme à sa vie et au peu d’événements qui la ponctuent». On y trouverait d’abord une théière noire et une tasse bleu ciel, un pyjama bleu marine, quelques classiques de la littérature française comme Cyrano de Bergerac ou à La Princesse de Clèves ainsi qu’une pile de livres japonais, Le Dit du Genji, ce chef-d’œuvre de Murasaki Shikibu, Les Belles Endormies de Kawabata, l’œuvre de Mishima et l’Éloge de l’ombre de Tanizaki sans oublier Natsume Sôseki ou encore Notes de chevet de Sei Shônagon, dans lequel on peut se perdre, un disque de Claude François, de préférence Magnolias for ever, un dorayaki et des bêtises de Cambrai.

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En essayant d’ordonner tout cela, on fait la connaissance d’Alice, femme née dans le nord mais qui a suivi sa fille à Paris, une ville qu’elle n’a vraiment apprivoisée. Cherchant à vaincre sa solitude, elle entre dans un salon de thé. Après avoir dégusté un futsumushi sencha aux feuilles d’un vert intense, on lui propose un massage. Une expérience qui va la transformer: « Quand vous posez les mains sur moi, j’ai la sensation que vous me comprenez. Cet habit de peau et d’os cesse d’être un poids et devient un moyen de vous dire mes douleurs, mon passé, mes désirs. La sensualité qui émanait de moi jadis se délie, se délivre sous vos doigts. Certaines choses se passent de mots. Ce que je ressens c’est une langue qui flotte, que nous pouvons comprendre sans même nous regarder, car il y a dans la salle une atmosphère qui naît de nous et nous dépasse tout à la fois. »
Dès lors, Alice retrouve vitalité et envie. Ce miracle la pousse à découvrir la littérature japonaise et même à vouloir en connaître la langue. Roger Tanaka, son prof de japonais, va l’initier aux subtilités d’un idiome et d’une calligraphie qui pourront lui servir à séduire ce masseur dont elle n’a désormais plus envie de se passer. «J’avais mis un mois à admettre que je voulais vous revoir, qu’il ne s’agissait pas simplement d’un massage. On peut sentir qui sont les gens qui nous touchent physiquement, leurs émotions. Il y a dans la peau les traces de ce qu’on est, il se dégage de notre chair comme un effluve de notre cruauté ou au contraire comme chez vous, de bonté. À la fin de nos massages, l’odeur de votre peau sur la mienne était un pansement, et complétait mon parfum pour en créer un autre: nous.»
Amanda Sthers joue à merveille cette partition de mystère et de sensualité, ce désir renaissant, cet amour ardent qui est aussi une quête mystique. Aussi quand elle découvre que son masseur est reparti au Japon, elle lui écrit cette Lettre d’amour sans le dire, veut tout lui expliquer: « Pour que vous me compreniez, il faut que vous me connaissiez mieux. Je vais vous raconter des morceaux de ma vie afin que vous sachiez qui je suis et que vous puissiez m’accueillir sans mensonge ou que vous fermiez la porte à jamais. Je ne vais rien vous épargner de la vérité ni de mes parts d’étrangeté, ainsi nous saurons si nous pouvons espérer les faire cohabiter avec les vôtres.»
On retourne à Cambrai, on comprend que l’enfance d’Alice n’a pas été heureuse, qu’après avoir cherché à fuir sa famille en se mariant rapidement, elle a vécu une nouvelle déconvenue que la naissance de sa fille a encore accentuée. La douceur d’Antonin aurait pu panser ses plaies, mais cet homme «s’est occupé de moi et de ma fille comme s’il avait adopté des chats dans un refuge». Alors suivre sa fille était une option comme une autre. Jusqu’à la rencontre avec ce masseur japonais.
Le style limpide d’Amanda Sthers fait ici merveille et souligne avec délicatesse le parfum des amours mortes. Car au-delà des souvenirs, c’est une infinie tristesse qui nous étreint au moment de refermer ce livre. Décidément, la vie ne fait pas de cadeau.

Playlist
Voici les chansons qui sont évoquées au fil des pages du roman:


Claude François, Magnolias for ever

INXS, Need You Tonight.

Michael Jackson, Bad

Madonna, Papa Don’t Preach

Jean-Jacques Goldman, Elle a fait un bébé toute seule

George Michael, I Want Your Sex

Lettre d’amour sans le dire
Amanda Sthers
Éditions Grasset
Roman
140 p., 00,00 €
EAN 9782246824954
Paru le 3/06/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi le Nord d’où est originaire Alice, notamment Cambrai, Roubaix et Lille, ainsi que le Japon à Miyazaki

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alice a 48 ans, c’est une femme empêchée, prisonnière d’elle-même, de ses peurs, de ses souvenir douloureux (origines modestes, native de Cambrai, séduite et abandonnée, fille-mère, chassée de chez elle, cabossée par des hommes qui l’ont toujours forcée ou ne l’ont jamais aimée). Ancienne professeur de français, elle vit dans ses rêves et dans les livres auprès de sa fille, richement mariée et qui l’a installée près d’elle, à Paris.
Tout change un beau jour lorsque, ayant fait halte dans un salon de thé, Alice est révélée à elle-même par un masseur japonais d’une délicatesse absolue qui la réconcilie avec son corps et lui fait entrevoir, soudain, la possibilité du bonheur.
Cet homme devient le centre de son existence: elle apprend le japonais, lit les classiques nippons afin de se rapprocher de lui. Enfin, par l’imaginaire, Alice vit sa première véritable histoire d’amour. Pendant une année entière, elle revient se faire masser sans jamais lui signifier ses sentiments, persuadée par quelques signes, quelques gestes infimes qu’ils sont réciproques.
Le jour où elle maitrise assez la langue pour lui dire enfin ce qu’elle ressent, l’homme a disparu…
D’où la lettre qu’elle lui adresse, qui lui parviendra peut-être, dans laquelle elle se raconte et avoue son amour. Tendre, sensuelle, cette lettre est le roman que nous avons entre les mains : l’histoire d’un éveil. Ce qu’Alice n’a pas dit, elle l’écrit magnifiquement. Prête, enfin, à vivre sa vie.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Paris-Match (Valérie Trierweiler – entretien avec Amanda Sthers)
Le Blog de Gilles Pudlowski 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Cher monsieur,
Je vous écris cette lettre car nous n’avons jamais pu nous dire les choses avec des mots. Je ne parlais pas votre langue et maintenant que j’en ai appris les rudiments, vous avez quitté la ville. J’ai commencé les leçons de japonais après notre septième rencontre. C’était en hiver, les feuilles prenaient la couleur que je prêtais à votre pays. Je voulais vous demander de le décrire afin de vous comprendre avec lui.
Lors de mon premier cours, mon professeur m’a fait la courtoisie de ne pas me questionner sur la raison qui me poussait à apprendre le japonais à mon âge. Il m’a simplement demandé s’il y avait une échéance, je lui ai répondu qu’elle était celle du destin.
«Unmei», a-t-il dit, et ce fut le premier mot que m’offrait votre culture.
C’est aussi le destin qui m’a mise sur votre route, pourtant je le croyais étranger à ma vie. Mon nom est Alice Cendres mais vous me connaissez sous le nom d’Alice Renoir. Je ne vous ai jamais expliqué cette confusion car cela ne me semblait pas nécessaire au début et le temps passant il eût été étrange de me débaptiser. Plus tard, j’ai pensé que j’avais été stupide, qu’il vous était impossible de me retrouver si jamais vous aussi vous aviez voulu apprendre mes mots comme je me saisis des vôtres et venir me dire ce que je m’apprête à essayer de vous écrire. Je vous supplie d’accorder de l’attention à ces quelques pages. Elles peuvent vous sembler légères par endroits, graves ou impudiques à d’autres, mais vous comprendrez peu à peu que ma vie en dépend.
Je suis entrée dans le salon de thé le 16 octobre de l’an dernier. Je consigne tout dans un carnet, comme une sorte d’almanach qui tient dans ma poche et dessine un rythme à ma vie et au peu d’événements qui la ponctuent. Je me serais souvenue de ce jour sans en avoir rien écrit. Mais je l’ai fait. Sous cette date, il est indiqué le nom du lieu : « Ukiyo » et j’ai glissé la carte de visite du salon de thé pour être certaine de le retrouver. Je sais maintenant que le mot Ukiyo n’existe pas dans mon langage, qu’il veut dire profiter de l’instant, hors du déroulement de la vie, comme une bulle de joie. Il ordonne de savourer le moment, détaché de nos préoccupations à venir et du poids de notre passé. Il était seize heures quand j’ai poussé la porte. Les enfants de l’école voisine jouaient sous la pluie et sautaient dans les flaques tandis que d’autres couraient avec leurs cartables sur le dos. Sur le mien je portais une vie qui endolorissait tout mon être mais je ne le savais pas. J’ai souri, une jeune femme que je sais maintenant se prénommer Kyoko m’a fait m’asseoir juste d’un mouvement des lèvres.
J’ai retiré mon manteau et mon bonnet mouillés. Sans que je ne le demande, elle a posé devant moi un petit plateau sur lequel étaient disposées une théière noire et une tasse bleu ciel fragile qu’elle a remplie à moitié. Elle a précisé que ce thé provenait de Miyazaki, la ville où je vous adresserai ce courrier au matin. Je ne l’ai pas bu tout de suite, je me suis contentée d’observer le liquide qui m’a réchauffée ; un futsumushi sencha aux feuilles d’un vert intense qui donne un breuvage aux couleurs du soleil qu’on regarde à travers les herbes hautes quand on est adolescent et qu’on se couche dans les prés. J’ai pensé « il faudrait un nom à cette couleur », sans savoir qu’il existait dans votre pays un mot pour qualifier les rayons qui se dispersent dans les feuilles des arbres : komorebi. Cette teinte qui se diffuse dans le vent et à travers laquelle on voit les choses plus belles. Pourtant le goût n’est pas aussi limpide et transparent que la robe de ce thé, il a une densité qui ressemble à de la liqueur. Sa saveur ressemble à du miel adouci par un cacao amer. Pardonnez mon extase et mon souci du détail mais il est important que vous compreniez que ce jour-là a transformé ma vie. Pas comme un choc mais plutôt une vague qui s’en revient vers la plage, et s’apprête à repartir à l’assaut de l’océan tout entier.
Je viens d’un monde où nous ne goûtions pas aux choses exotiques, je n’ai jamais voyagé que dans des livres et c’est ainsi que je suis devenue professeur de français. Sans doute aurais-je mieux fait de choisir le métier d’hôtesse de l’air, de sentir de vrais bras autour de ma taille, d’embrasser des visages d’autres couleurs. Au lieu de ça, je n’ai pas quitté le Nord pendant mes quarante-huit premières années, j’ai imaginé l’amour, les gens et les odeurs. J’ai trouvé l’aventure dans le confort de mon salon, sous une couverture, accrochée aux pages que je ne cessais de tourner. Je vis à Paris depuis trois ans et je suis toujours effrayée de ne pas y être à ma place. J’ai emménagé ici à la demande de ma fille qui a épousé un homme riche et m’a « installée » dans un appartement confortable ; sans doute afin ne pas avoir à prendre le train pour me rendre visite et ne pas s’embarrasser d’une mère qui ne répond pas aux exigences de sa nouvelle position sociale. Elle a pensé que je déménageais avec plaisir tandis que je tentais de satisfaire le sien. J’ai pris une retraite très anticipée et elle m’a convaincue que j’allais enfin « pouvoir écrire mon roman » mais aucune d’entre nous n’y a cru. Cela a toujours été un fantasme. Elle pensait que sa démarche me consolait de son arrivée prématurée dans ma vie, des sacrifices qu’elle avait impliqués, qu’elle me rendait une part de la jeunesse qu’elle s’imagine m’avoir volée. Mais elle est ce que j’ai fait de mieux et de plus beau. Je suis triste qu’elle ne soit pas plus en feu, qu’elle ne soit pas de ces filles qui courent sous la pluie, qui rient, qui pleurent et qui brisent des cœurs. De ces filles qui dansent pieds nus. Je n’ai jamais souhaité qu’elle me rende mon insouciance mais qu’elle profite de la sienne.
Quand j’ai eu fini mon thé, Kyoko m’a fait monter quelques marches et amenée jusqu’à une pièce attenante en disant « Renoir », qu’elle prononçait avec un accent qui m’a d’abord rendu la chose impossible à comprendre, je pensais qu’elle me demandait de la suivre en japonais, je n’ai pas osé refuser. Elle insistait. Elle m’a menée dans une pièce plus sombre et nue, seules deux branches de cerisier fleuries tenaient dans un vase rectangulaire, un plancher de bois et au milieu un grand sol mou, comme ceux des salles d’arts martiaux. Sur le côté un petit banc laqué permettait de poser ses affaires. À son geste, j’ai compris qu’il fallait enlever mes chaussures et j’ai saisi le pyjama bleu marine qu’elle me tendait. J’allais protester mais elle a refermé la porte avec un sourire. Je me suis dit qu’elle allait me faire un massage et que c’était compris dans la formule avec le thé. Je n’ai pas osé refuser.
Je ne me rappelle plus ce que je portais. Sans doute mon pantalon noir un peu trop court et un col roulé gris. Rien qui vaille la peine de s’en souvenir. »

Extraits
« J’avais mis un mois à admettre que je voulais vous revoir, qu’il ne s’agissait pas simplement d’un massage. On peut sentir qui sont les gens qui nous touchent physiquement, leurs émotions. Il y a dans la peau les traces de ce qu’on est, il se dégage de notre chair comme un effluve de notre cruauté ou au contraire comme chez vous, de bonté. À la fin de nos massages, l’odeur de votre peau sur la mienne était un pansement, et complétait mon parfum pour en créer un autre: nous. »

« Pour que vous me compreniez, il faut que vous me connaissiez mieux. Je vais vous raconter des morceaux de ma vie afin que vous sachiez qui je suis et que vous puissiez m’accueillir sans mensonge ou que vous fermiez la porte à jamais. Je ne vais rien vous épargner de la vérité ni de mes parts d’étrangeté, ainsi nous saurons si nous pouvons espérer les faire cohabiter avec les vôtres. »

« Antonin m’a ouvert ses bras mais il ne m’a jamais fait l’amour. Il s’est occupé de moi et de ma fille comme s’il avait adopté des chats dans un refuge. Peu à peu, le désir est monté mais Antonin repoussait mes quelques assauts maladroits. Le soir, il m’embrassait sur le front. Mes larmes coulaient en silence. Deux ans après, mon père est mort et j’ai pu rentrer à la maison. Je n’ai jamais revu le soldat mais je tremblais à chaque pas. Avant d’avoir l’âge d’être une femme j’avais été souillée ou ignorée et déformée par une grossesse. Je me sentais sale et moche et j’ai nié mon corps. Antonin a tenté de me rattraper mais sa tendresse ressemblait à une prison, je pleurais l’idée de ce que nous aurions pu être. » p. 75

« J’aimerais vous parler des souvenirs que je ne connais pas encore. J’ai cette impression singulière qu’on ne vit pas par ordre chronologique ; que le temps fait des boucles. On se remémore soudain certaines choses qui nous paraissaient oubliées alors qu’on vient seulement de les vivre. Et ces souvenirs influent directement sur notre présent. » P. 108

« Quand vous posez les mains sur moi, j’ai la sensation que vous me comprenez. Cet habit de peau et d’os cesse d’être un poids et devient un moyen de vous dire mes douleurs, mon passé, mes désirs. La sensualité qui émanait de moi jadis se délie, se délivre sous vos doigts. Certaines choses se passent de mots. Ce que je ressens c’est une langue qui flotte, que nous pouvons comprendre sans même nous regarder, car il y a dans la salle une atmosphère qui naît de nous et nous dépasse tout à la fois. » p. 112-113

À propos de l’auteur
Amanda Sthers, scénariste et auteur, a connu le succès tant dans l’univers de la littérature adulte (Chicken Street) que dans celui du théâtre (Le vieux juif blonde) et dans la littérature jeunesse. (Source : Éditions Grasset)

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Tout le bleu du ciel

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2019

En deux mots:
Les médecins détectent chez Émile une forme précoce de la maladie d’Alzheimer. Aussi décide-t-il de partir pour un dernier grand voyage et cherche un compagnon de route via petite annonce. Joanne est prête à tenter l’aventure. Le périple qui suit nous permet de découvrir les Pyrénées, de revenir sur les parcours respectifs des deux randonneurs et nous offre une formidable leçon de vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Émile ou De l’éducation

Avec «Tout le bleu du ciel» Mélissa Da Costa entre en littérature par la grande porte. Son roman rassemble Émile et Joanne le long d’un parcours initiatique que vous n’oublierez pas de sitôt.

Avant d’en venir à cette petite merveille de roman, il faut raconter la belle histoire de Mélissa Da Costa. À 28 ans, cette novice en littérature a choisi la plateforme d’autoédition monbestseller.com pour se faire connaître. Choix gagnant, puisqu’elle a été repérée et couronnée par le Prix du premier roman. Mais la belle histoire ne s’arrête pas là, puisque la blogosphère s’empare du livre et qu’un éditeur – Carnets nord – s’engage à le publier. Sans oublier sa sélection parmi les 21 finalistes du Prix Orange du Livre 2019 (dont je suis très fier).
Mais venons-en au livre qui s’ouvre sur une petite annonce peu banale: «Jeune homme de 26 ans, condamné par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) d’aventure pour partager avec moi ce dernier périple.» Émile vient d’apprendre qu’il souffre d’une forme précoce d’Alzheimer et n’entend pas se soumettre aux tests que l’on veut le faire subir, mais profiter des derniers mois qui lui sont concédés pour faire ce grand voyage qu’il a jusqu’à présent toujours reporté.
Il s’est acheté un camping-car et a mis Renaud, son ami le plus proche, dans la confidence. À sa grande surprise, un message sibyllin, mais positif lui parvient: «Je m’appelle Joanne, j’ai 29 ans. Je suis végétarienne, pas très à cheval sur le ménage et le confort. Je mesure 1m 57 à peine, mais je suis capable de porter un sac à dos de 20 kilos sur plusieurs kilomètres. J’ai une bonne condition physique malgré quelques allergies (piqûres de guêpes, arachides et mollusques). Je ne ronfle pas. Je ne parle pas beaucoup, j’aime la méditation, surtout quand je suis plongée dans la nature. Je suis disponible dès que possible pour partir.»
Le temps d’arriver de Saint-Suliac, un petit village proche de Saint-Malo, et ce petit bout de femme grimpe aux côtés d’Émile, nullement impressionnée par l’épée de Damoclès qui pointe au-dessus de son compagnon de route.
Mélissa Da Costa parvient fort bien à retranscrire cette rencontre improbable, cette période où on s’apprivoise mutuellement, faite de questions qui ne trouvent pas tout de suite de réponse, d’indices que l’on interprète plus ou moins correctement. Pourquoi Joanne a-t-elle éprouvé ce besoin de partir? À qui peut-elle bien téléphoner? Pourquoi Émile repousse-t-il le moment d’écrire cette lettre pour prévenir sa famille qu’il est parti? Et combien de temps tiendra-t-il avant d’oublier?
Elle montre combien jour après jour les liens se tissent, la connaissance de l’autre fait croître l’empathie. Joanne comprend parfaitement qu’Émile ne veut pas crever branché à des électrodes, qu’il n’a pas envie de devenir un poids pour les autres et qu’au contraire il a envie que ses proches gardent de lui l’image d’un homme dynamique. Émile découvre combien sa compagne est tenace, déterminée, courageuse, cultivée et précieuse.
On aurait envie de raconter ici toutes les anecdotes, de souligner combien les confidences échangées donnent à ce périple dans les montagnes pyrénéennes un relief particulier. Disons simplement que Joanne a l’idée d’acheter un carnet dans lequel Émile pourra se confier, raconter ce qu’il vit, laisser une trace pour lui mais aussi pour ses proches avant que la maladie ne prenne le dessus.
Du côté de l’observatoire du Pic du Midi, elle lui aura aussi confié cette citation de Proust «La véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.»
Oubliant les autres randonneurs croisés en route – y compris la belle et envoûtante marcheuse qui met le grappin sur Émile – ils vont vérifier ce principe rousseauiste: «Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval; c’est d’aller à pied. On part à son moment, on s’arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d’exercice qu’on veut.»
Une belle escapade qui va pourtant s’arrêter brutalement. Émile perd connaissance et se retrouve hospitalisé. À l’hôpital, on se rend compte qu’il doit être considéré comme inapte à se promener dans la nature. La seule personne qui peut encore venir à son secours est Joanne.
D’un roman fort en émotions, la primo-romancière réussit alors le tour de force d’écrire l’une des plus belles histoires d’amour qu’il m’a été donné de lire. Cette seconde partie du livre est tout simplement magnifique. Je brûle d’envie de vous la raconter mais n’en ferait rien, de peur de gâcher votre plaisir. Et conclurai cette chronique avec une nouvelle citation de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau qui me semble parfaitement résumer ce roman: «L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie.»

Tout le bleu du ciel
Mélissa Da Costa
Éditions Carnets nord
Roman
654 p., 21 €
EAN 9782355363245
Paru le 15/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement sur les chemins de randonnée des Pyrénées.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Petiteannonce.fr : Émile, 26 ans, condamné à une espérance de vie de deux ans par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) pour partager avec moi ce dernier périple.
Émile a décidé de fuir l’hôpital, la compassion de sa famille et de ses amis. À son propre étonnement, il reçoit une réponse à cette annonce. Trois jours plus tard, avec le camping-car acheté secrètement, il retrouve Joanne, une jeune femme, qui a pour seul bagage un sac à dos, un grand chapeau noir, et aucune explication sur sa présence. Ainsi commence un voyage stupéfiant de beauté. À chaque détour de ce périple naît, à travers la rencontre avec les autres et la découverte de soi, la joie, la peur, l’amitié, l’amour qui peu à peu percent la carapace de douleurs d’Émile.
Une écriture vive et alerte, des dialogues impeccables, des personnages justes et attachants qui nous emportent jusqu’à un dénouement inattendu, chargé d’émotions.
On ne sort pas intact de ce récit magnifique, mené de main de maître par Mélissa Da Costa, une jeune auteure de 28 ans, qui a toujours écrit et publie là son premier roman.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Le Capharnaüm éclairé
Blog Le coin lecture d’Aniouchka
Blog Liseuse hyperfertile
Blog Psych3 des livres 
Blog Litzic 
Blog Culture vs news


Interview de Mélissa Da Costa par Gérard Quentin © production MBTV

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Petitesannonces.fr
Sujet : Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade
Auteur : Emile26
Date : 29 juin 01:02
Message :
Jeune homme de 26 ans, condamné par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) d’aventure pour partager avec moi ce dernier périple.
Itinéraire à valider ensemble. Alpes, Hautes-Alpes, Pyrénées ?
Voyage en camping-car avec passages en randonnées (sac à dos et tente à porter). Condition physique convenable à avoir.
Départ : dès que possible. Durée du voyage : 2 ans maximum (selon estimation des médecins). Possibilité d’écourter.
Profil de mon/ma compagnon(ne) de voyage :
Pas de compétences médicales particulières à avoir : je ne reçois aucun soin ou traitement et je dispose de toutes mes capacités physiques.
Bon mental (je risque de subir des pertes de mémoire de plus en plus importantes).
Goût pour la nature.
Ne pas être effrayé(e) par des conditions de vie quelque peu rustres.
L’envie de partager une aventure humaine.
Me contacter uniquement par mail. Nous pourrons échanger par téléphone par la suite.
Émile se frotte le menton. C’est un tic qu’il a depuis gamin, dès qu’il est songeur ou indécis. Il n’est pas certain de son annonce. Il la trouve froide, désincarnée, un peu dingue aussi. Il l’a écrite d’une traite, sans réfléchir. Il est une heure du matin. Il n’a pas dormi depuis une semaine, ou presque pas. Ça n’aide pas pour écrire.
Il relit l’annonce. Il trouve qu’elle laisse un goût bizarre en bouche. Un peu amer. Mais il se dit que c’est bien comme ça, que c’est suffisamment noir pour décourager les âmes sensibles et suffisamment insensé pour décourager les personnes conventionnelles. Seule une personne suffisamment spéciale pourra déceler le ton décalé de cette annonce.
Depuis qu’on lui a annoncé le verdict médical, il voit sa mère pleurer et son père serrer les mâchoires. Il voit sa sœur dépérir, le visage mangé par les cernes. Lui non. Il a pris la nouvelle avec une lucidité totale. Une forme d’Alzheimer précoce, lui a-t-on dit. Une maladie neurodégénérative entraînant une perte progressive et irréversible de la mémoire. La maladie finira par attaquer le tronc cérébral jusqu’à sa destruction. Le tronc cérébral responsable des fonctions vitales : battements du cœur, tension artérielle, respiration… Ça, c’est la bonne nouvelle. La mort le rattrapera rapidement. Dans deux ans au plus tard. C’est parfait. Il n’a pas envie de devenir un poids, de passer le restant de sa vie, des dizaines et des dizaines d’années encore, dans un état de sénilité avancée. Il préfère savoir qu’il mourra bientôt. Deux ans, c’est bien. Il peut encore en profiter un peu.
Ça n’est pas plus mal, finalement, que Laura soit partie, un an plus tôt. Ça aurait beaucoup compliqué les choses. Il se le répète depuis une semaine, depuis le verdict. Laura est partie, il n’a plus de nouvelles depuis un an. Pas un coup de fil. Il ne sait même pas où elle vit. Et c’est tant mieux. Il n’a plus réellement d’attache comme ça. Il peut partir. Il peut entamer ce dernier voyage sereinement. Non pas qu’il n’ait plus personne… Il y a bien ses deux parents, il y a sa sœur Marjorie et son compagnon Bastien, leurs jumeaux. Il y a Renaud, son ami d’enfance, Renaud qui vient de devenir papa et qui cherche une maison pour établir sa famille. Renaud papa et marié… C’est une sacrée revanche de la vie ! Jamais ils n’auraient parié là-dessus tous les deux. Renaud, c’était le petit gros au fond de la classe. Asthmatique, allergique aux cacahuètes et totalement ridicule sur un terrain de sport. Alors que lui était ce gamin espiègle et un peu rebelle, vif d’esprit. À les voir tous les deux, on se demandait ce qu’ils faisaient ensemble. Le petit gros et le rebelle. Renaud était toujours un peu resté dans son ombre. Et puis les choses avaient tourné avec les années. C’était tant mieux pour Renaud. Il avait commencé par perdre dix kilos, puis il avait trouvé sa voie : il était devenu orthophoniste. À partir de là, il s’était transformé. Renaud avait rencontré Laëtitia et ils formaient une famille maintenant. Alors que lui, le gamin espiègle, il se retrouvait là, sur le bas-côté. Vingt-six ans, plus si vif. Il avait laissé partir Laura…
Émile secoue la tête en se renversant sur son siège de bureau. Il n’est plus l’heure d’être sentimental et de ressasser le passé. Il faut se concentrer sur le voyage maintenant. Ce voyage, il en a eu l’idée dès qu’on lui a annoncé le verdict. Il a pris une heure ou deux pour s’effondrer, puis l’idée de voyage a germé dans son esprit. Il n’en a pas parlé. À personne. Il sait qu’on l’en empêcherait. Ses parents et sa sœur se sont empressés de l’inscrire à l’essai clinique. Le médecin a bien précisé pourtant : il ne s’agit pas de le guérir ou de le soigner, simplement d’en apprendre un peu plus sur sa maladie orpheline. Aucun intérêt pour lui. Passer ses dernières années dans une chambre d’hôpital à faire l’objet d’études médicales. Pourtant, ses parents et sa sœur ont insisté. Il sait pourquoi. Ils refusent d’accepter sa mort. Ils s’accrochent à l’espoir infime que l’essai clinique et ses observations permettent de freiner la maladie. La freiner pour quoi ? Rallonger sa vie ? Rallonger sa sénilité ? C’est déjà tout vu : il partira. Il réglera tous les détails dans le plus total des secrets, sans leur en toucher un mot, et il partira.
Il a déjà trouvé le camping-car. Il a envoyé l’argent. Il récupérera le véhicule en fin de semaine. Il le stationnera sur un parking en ville, en attendant que tout soit réglé, pour ne pas éveiller les soupçons de ses parents et de sa sœur. Pour Renaud, il hésite encore. Lui en parler ? Lui demander son avis ? Il ne sait pas. Si Renaud avait été célibataire, sans enfant, tout aurait été différent. Ils seraient partis tous les deux. Ça ne fait aucun doute. Mais voilà, les choses ont changé. Renaud a sa vie, ses responsabilités. Et Émile il n’a pas envie de l’embarquer dans ses dernières errances. Pourtant, ils en ont rêvé d’aventures tous les deux. Ils se disaient : « Quand on aura fini les études, on partira avec nos tentes et nos sacs à dos dans les Alpes. » Puis Émile a rencontré Laura. Et Renaud a rencontré Laëtitia. Ils ont laissé tomber leurs envies d’évasion.
Aujourd’hui il peut enfin partir. Il n’a guère plus d’attaches. Il n’a que deux ans à vivre et des proches qui se préparent déjà à le perdre. Maintenant ou dans deux ans, ça ne fait pas grande différence. Il relit une dernière fois l’annonce. Oui, elle est étrange et impersonnelle. Oui, probablement personne n’y répondra. Peu importe, il partira tout de même. Seul. Il craint de mourir seul, c’est quelque chose qui l’angoisse. Mais si ça doit arriver, si personne ne répond à son annonce alors tant pis. Il partira car son dernier rêve est plus fort que sa peur. Il clique sur le bouton « Envoyer » et un message s’affiche à l’écran, lui indiquant que l’annonce vient d’être publiée. Il se laisse aller dans son fauteuil en soupirant. Il est une heure et quart du matin. Si jamais quelqu’un répond, si jamais quelqu’un a la folie ou le courage de lui répondre (il ne sait pas très bien comment le définir)… alors il est persuadé qu’il aura trouvé le meilleur compagnon de voyage de tous les temps.
«Émile, vieux, je suis désolé, je n’ai pas pu laisser le petit à Laëtitia, elle travaille. D’ailleurs, tu sais, elle nous rejoint dès qu’elle termine.»
Renaud a l’air embêté d’arriver dans la chambre d’hôpital avec son gamin sous le bras. Émile lui donne une tape sur l’épaule.
«Arrête, tu sais bien que j’aime voir ton morveux.
— Il devrait dormir. Il n’a pas dormi de la nuit. Il devrait s’effondrer maintenant.»
Renaud semble fatigué. Émile le regarde se débattre, le bébé sous le bras, essayant de déplier la poussette. Le bébé a tout juste six mois et Émile ne s’est jamais habitué à voir Renaud avec un enfant. Ça lui paraît encore absurde. Alors le voir là, déplier une poussette avec cet air si concentré, c’est plus fort que tout.
«Pourquoi tu ris ?
— J’ai l’impression d’être devant un mirage.
— Quoi ? Pourquoi?
— Toi et le morveux, toi le roi de la poussette pliante.
— C’est ça, moque-toi. Ça t’ar…»
Il ne termine pas sa phrase et Émile comprend tout de suite pourquoi. Renaud allait répondre « ça t’arrivera un jour aussi », comme il en a l’habitude, mais il a stoppé net. Il devient écarlate devant sa bourde.
«Désolé… J’ai…»
Émile secoue la tête. Il réplique avec un large sourire :
«Eh non, ça ne m’arrivera pas. J’échapperai au moins à ça! Qui a dit que la vie était mal faite?»
Il essaie de faire sourire Renaud mais c’est peine perdue. Renaud abandonne la poussette et se tourne vers lui, le visage défait.
«Comment tu fais? Je veux dire… J’en dors plus… Comment tu fais toi, pour en plaisanter?»
Émile tente de fuir son regard en faisant mine d’inspecter ses ongles. Il prend un air désinvolte.
«Ça va. Je veux dire… dans quelques mois je ne saurai même plus qui je suis alors… Plus rien n’aura d’importance. Pas la peine de se biler!»

Extraits
« Il a failli effacer l’annonce. Pourtant ce matin quelqu’un y a répondu. Et il est totalement pris au dépourvu… Car ça n’est pas un homme, comme il était intimement persuadé que ce serait le cas, si toutefois une réponse venait à arriver. Non, il s’agit d’une femme. Une jeune femme. Elle dit avoir vingt-neuf ans. L’annonce devrait l’avoir effrayée ou au moins inquiétée. Partir seule avec un homme inconnu, qui se prétend en fin de vie, sans avoir aucune idée précise de l’itinéraire ou du but profond de ce voyage… Mais elle n’a pas eu l’air inquiète. Elle a posté un message court, elle n’a presque pas posé de questions. Est-ce qu’elle est dérangée psychologiquement ?
Petitesannonces.fr
Sujet : Re: Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade
Auteur : Jo
Date : 5 juillet 08:29
Message :
Bonjour Emile26,
Votre annonce a retenu mon attention.
Je m’appelle Joanne, j’ai 29 ans.
Je suis végétarienne, pas très à cheval sur le ménage et le confort.
Je mesure 1m57 à peine, mais je suis capable de porter un sac à dos de 20 kilos sur plusieurs kilomètres.
J’ai une bonne condition physique malgré quelques allergies (piqûres de guêpes, arachides et mollusques).
Je ne ronfle pas.
Je ne parle pas beaucoup, j’aime la méditation, surtout quand je suis plongée dans la nature.
Je suis disponible dès que possible pour partir.
J’attends de vos nouvelles.
Joanne »

« Je pourrais vous faire une liste des raisons qui m’ont poussé à partir. Ça pourrait vous aider à comprendre et à me pardonner. Vous pourriez en trouver au moins une qui serait valable, pour chacun d’entre vous. La première et la plus évidente, c’est que je ne veux pas de cet essai clinique et que je ne veux pas crever branché à des électrodes. Je ne veux pas être un rat de laboratoire. Si la maladie doit m’emporter, qu’elle m’emporte, mais par pitié que tous ces médecins me fichent la paix !
La deuxième raison, celle qui explique ma fuite, c’est que je ne veux pas devenir un poids pour vous. Si j’étais resté, ça se serait produit. Vous avez mieux à faire. Tous autant que vous êtes.
La troisième raison tient plus à une histoire de fierté et d’ego. Est-ce qu’elle est moins louable? je ne sais pas. Mais voilà, je ne veux pas ternir l’image que vous avez de moi. Je préfère partir (égoïstement sans doute) en vous laissant une image de moi telle que je l’imagine: jeune, beau, musclé, plein d’avenir, dynamique, séduisant… (riez, oui…)
Je ne veux pas devenir sénile, délirant, je ne veux pas qu’on m’aide à me rappeler mon nom, qu’on doive me réapprendre à lacer mes chaussures ou à faire cuire un œuf. Je ne veux pas que la dernière image que vous ayez de moi soit celle d’un homme diminué et vulnérable (surtout le dernier point). J’ai ma fierté, comme tout le monde. Je préfère vivre mes derniers mois à l’abri de vos regards.
Une autre raison, plus sympathique celle-là, c’est que j’ai toujours voulu le faire, ce fameux voyage en pleine nature!!! Renaud, on se l’était juré! Tu auras probablement le temps de le faire plus tard, avec Laëtitia et le morveux. Pour moi c’est maintenant ou jamais. C ’est plutôt chouette de partir en réalisant un rêve 😉
Je n’ai pas voulu des adieux. Je suis lâche. Ça fait aussi partie de mes qualités. » p. 111

À propos de l’auteur
Mélissa Da Costa a vingt-huit ans. Après des études d’économie et de gestion, elle est chargée de communication dans le domaine de l’énergie et du climat. Elle suit également des formations en aromathérapie, naturopathie et sophrologie. (Source : Éditions Carnets nord)

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La mise à nu

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En deux mots:
Louis Claret retrouve Alexandre Laudin. La rencontre du professeur et de son ancien élève devenu un peintre reconnu, et pour lequel il accepte de poser, va entraîner la remise en cause de deux existences.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le professeur modèle

Dans un livre qui fleure bon la nostalgie un professeur retrouve un ancien élève devenu peintre reconnu. Et accepte de poser pour lui.

Alternant entre livres pour la jeunesse et romans pour adultes, Jean-Philippe Blondel alterne les livres pour la jeunesse et les romans pour adultes. Après Un hiver à Paris (2014) et Mariages de saison (2016), il nous offre La mise à nu. On y retrouve l’élégance du style – une langue qui vous emporte dès les premières pages – et cette délicate exploration des souvenirs.
Le narrateur, Louis Claret, est comme l’auteur prof d’anglais dans un lycée de province, mais avec quelques années de plus. Proche de la retraite, désabusé et déçu par ses élèves, il vit désormais seul. Sa femme l’a quittée, ses filles ont grandi. « J’évolue dans une sorte d’ataraxie ponctuée de relations épisodiques. Je vis seul. Je n’en tire aucune fierté, mais je dois bien avouer que c’est bien plus supportable que je ne l’aurais cru. » Plus spectateur de sa vie qu’acteur, il peut se permettre une touche de cynisme ici et là, une remarque empreinte de tristesse.
Pourquoi a-t-il accepté de se rendre au vernissage de l’exposition d’art qui propose une rétrospective de l’œuvre d’Alexandre Laudin, l’un de ses anciens élèves ? L’ennui ? Toujours est-il qu’il se retrouve à promener son spleen en mangeant des petits-fours, car « que peuvent bien se confier un ancien élève et son ex-professeur, une fois émises les banalités d’usage sur leurs carrières respectives et sur l’eau qui, évidemment, a coulé sous les ponts et creusé des rigoles sur les visages? »
Louis va découvrir qu’il a bien davantage marqué son élève qu’il ne l’aurait cru. Il va accepte de le revoir, d’aller dîner avec lui et, à sa propre stupéfaction, de servir de modèle au peintre.
Prendre la pose, ne pas bouger pendant de longues minutes. Et avoir soudain comme une révélation: « Pour la première fois, j’ai besoin de mettre à distance ce qui vient de m’arriver. D’habitude, je me plante dans le sol, je baisse la tête, je tends la nuque, et je fais front. Mais là, dans l’atelier, c’était très différent. Il ne s’agissait pas de problèmes à résoudre ou de manques à pallier. Il y avait cette douceur, partout. Dans les images qui revenaient, comme ces troncs d’arbres enfouis depuis des années au fond des lochs qui, soudain libérés de leur pesanteur, remontent une dernière fois dans un tourbillon de bulles et viennent troubler la surface avant de se désagréger totalement. C’était très étrange. Je savais que j’étais chez Alexandre Laudin. Qu’il dessinait mon visage sous tous ses angles à grands coups de fusain. Que j’avais cinquante-huit ans. Que j’étais divorcé, père de deux filles adultes. Que j’enseignais l’anglais depuis plus de trente-cinq ans. »
Avec beaucoup de délicatesse, Jean-Philippe Blondel nous raconte la métamorphose qui s’opère alors. Quand la concentration, le regard de l’artiste, entraîne à chez son modèle une introspection tout aussi créative. Les souvenirs qui affluent, les images qui réapparaient vont le pousser à prendre la plume. Quand tout s’en va, il reste la culture, l’art et la littérature…
« Je recule ma chaise de quelques centimètres. Je me frotte les yeux. le suis épuisé, tout à coup. Je relis les lignes que je viens de tracer sur ce cahier de brouillon acheté à la va-vite en revenant de chez Alexandre. Je suis éberlué. Cela fait des années que je n’ai rien rédigé d’autre que des préparations de cours et des listes de tâches à effectuer. À l’adolescence, oui. Je me rappelle un ioumal intime qui n’a pas dû dépasser quelques mois et qui s’est perdu dans les déménagements. Deux ou trois nouvelles à l’inspiration vaguement fantastique au moment où je découvrais les dystopies célèbres. Un début de roman, dix ou vingt pages, et puis la certitude, rapidement, que l’histoire ne décollerait jamais et que ce n’était pas ma voie. »
Et tandis que Louis Claret prend la plume, la petite ville bruisse déjà de rumeurs qui vont finir par arriver aux oreilles de son ex-femme, curieuse de savoir quelle relation particulière entretiennent les deux hommes.
Avec la sensibilité qui le caractérise, Jean-Philippe Blondel détaille leur quête respective, ce souci de laisser une trace, par la peinture ou par les mots. Mais avec tout autant de doigté, il nous montre que l’addition de deux solitudes n’efface pas les angoisses et la tristesse. C’est beau comme ces paysages d’Écosse, comme ces routes parsemées de rocailles qui plongent vers la mer.

La mise à nu
Jean-Philippe Blondel
Éditions Buchet Chastel
Roman
252 p., 15 €
EAN : 9782283030226
Paru le 4 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, dans une ville de province qui ressemble fort à Sainte-Savine où l’auteur enseigne ainsi qu’à Vienne, en Autriche. On y évoque aussi L’Écosse et Montréal.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la fin du siècle dernier.

Ce qu’en dit l’éditeur
Louis Claret est un professeur vieillissant qui habite en province. Séparé de sa femme depuis quelques années, ses filles vivant désormais des vies très différentes de ce qu’il avait imaginé, il se laisse bercer par le quotidien. C’est sans réfléchir et pour remplir une soirée bien vide qu’il se rend au vernissage d’une exposition de peintures d’Alexandre Laudin – un ancien élève, jadis très effacé mais devenu une célébrité dans le monde artistique. Il ne se figure pas un seul instant à quel point ces retrouvailles avec Laudin vont bouleverser sa vie.
La Mise à nu parle de ce qu’on laisse derrière soi, au bout du compte. Des enfants. Des amis. Des livres ou des tableaux…
Jean-Philippe Blondel, dans une veine très personnelle, évoque avec finesse ce moment délicat où l’on commence à dresser le bilan de son existence tout en s’évertuant à poursuivre son chemin, avec un sourire bravache.

Les critiques
Babelio
L’Est éclair (Willy Billiard)
Blog Encres Vagabondes (Serge Cabrol)
Blog Moka – Au milieu des livres
Dans quelle éta-gère (Monique Atlan)

Les premières pages du livre
« Je n’étais pas à ma place. Je déambulais dans l’enfilade des salles, une flûte d’un champagne trop vert à la main. Je regardais les autres invités. Leur assurance. Leur port de tête. Leurs mimiques. Ils tenaient des conciliabules, s’esclaffaient, observaient des groupes rivaux, jetaient de temps à autre un regard sur les toiles, s’extasiaient bruyamment, se retournaient, murmuraient à l’oreille de leurs acolytes une anecdote croustillante ou un commentaire acerbe qui démontait en un clin d’œil le travail qu’ils venaient de louer. Les hommes portaient des vestes à l’aspect savamment négligé. Les femmes riaient à gorge déployée dans leurs robes noires et touchaient à intervalles réguliers le bras ou l’épaule de leurs partenaires masculins.
Un vernissage, et tout son décorum. En fait, on n’était pas très loin de l’image stéréotypée que j’en avais. Je n’étais pas un habitué de ce genre d’événements. Au cours des cinquante-huit années de mon existence, j’avais finalement peu fréquenté le monde des arts plastiques. C’était la deuxième fois seulement que j’étais convié à ce type de cérémonie. La première avait eu lieu plus d’un quart de siècle auparavant. J’accompagnais alors un ami qui exposait, fébrile, avec les artistes locaux. Nous avions nous-mêmes accroché ses tableaux.
Tandis que ce soir-là, bien sûr, était différent. Le peintre était un autochtone, certes, mais sa notoriété s’étendait jusque dans la capitale et même hors de nos frontières. Alexandre Laudin : la preuve vivante que l’art n’a cure des origines géographiques et sociales – il était né et avait grandi ici, dans un lotissement de l’agglomération de cette ville de province où ses parents résidaient encore. Quant à lui, je l’imaginais bien installé dans le Xe ou le XIe arrondissement. Bastille. République. Là où la vie bat plus vite. »

Extrait
« Je repensais de temps à autre à la conversation que j’avais eue avec Laudin. Je ne regrettais pas qu’elle ait été interrompue. Je n’aurais pas eu le talent nécessaire pour entretenir le feu de l’échange et nous serions restés bras ballants tous les deux, dans un silence maladroit, avec le petit tas des cendres de nos souvenirs entre nous. Que peuvent bien se confier un ancien élève et son ex-professeur, une fois émises les banalités d’usage sur leurs carrières respectives et sur l’eau qui, évidemment, a coulé sous les ponts et creusé des rigoles sur les visages? »

À propos de l’auteur
Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne-Ardennes. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003. (Source : Éditions Buchet-Chastel)

Page Wikipédia de l’auteur

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