Saltimbanques

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En deux mots:
Nathan revient chez lui pour l’enterrement de son frère Gabriel, mort à 18 ans d’un accident de voiture. En se rapprochant des personnes côtoyées par le défunt, il va essayer de comprendre comment il a mené sa vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Jongler avec sa vie

En suivant la troupe de Saltimbanques dont faisait partie son frère disparu, le narrateur du premier roman de François Pieretti va essayer de découvrir quel homme il était devenu. Et peut-être se dévoiler lui-même.

Un beau jour, le narrateur de ce sombre roman a décidé de partir, de quitter ses parents et son jeune frère, de laisser derrière lui sa maison de l’ouest de la France. Quelques affaires dans un sac, direction Paris. Le hasard et la chance lui offrent des petits boulots avant qu’il ne finisse par trouver une place de manutentionnaire dans une entreprise qui «recycle» les livres.
S’il reprend le volant de sa voiture bien usée et retourne chez lui pour quelques jours, c’est qu’il doit enterrer son frère qu’il n’a guère connu puisqu’il avait huit ans au moment de son départ. Dix ans plus tard, il succombe après un accident de la route.
Sur le chemin, il a été tenté de suivre la fille de la station-service de l’aire d’autoroute, mais il a finalement choisi de continuer la route. L’occasion est passée, comme les gros nuages dans le ciel. Un temps d’enterrement et une ambiance aussi froide que l’accueil qui lui est réservé. Certes, son père a toujours été un taiseux. Et si sa mère le serre fort contre elle, c’est avec toute la tristesse du monde. Il se fait alors la réflexion qu’ils auraient peut-être préférés le voir à la place de Gabriel.
Lors de la cérémonie funèbre, il ne reconnaît quasi personne parmi les gens venus saluer le jeune homme pour son ultime voyage. Un groupe de jeunes l’invite à le suivre. Sans doute la troupe que fréquentait son frère. Mais il préfère rentrer…
À moins qu’Appoline ne le fasse changer d’avis. La jeune fille qu’il a recroisé dans la cour de l’école, où les résultats du bac sont affichés – Gabriel a été admis -, et les quelques phrases échangées lui donnent l’espoir d’en apprendre un peu plus sur son frère. «Il fallait que je parte à la recherche de Gabriel. Tout sauf cette vision floue de l’enfant frondeur qu’il n’était plus depuis bien longtemps.»
François Pieretti a habilement agencé son roman, en nous faisant découvrir par petites touches les points communs entre ses deux frères qui ont tant de choses en commun. Nathan va suivre la troupe de jongleurs avec laquelle son frère entendait s’émanciper du cocon familial, va se rapprocher de celle dont Gabriel était amoureux… Un mimétisme qui soulève aussi des questions. Peut-on construire une vie sur les traces d’un autre? Quelle est la vraie personnalité de Nathan? L’épilogue de ce roman introspectif apportera peut-être les réponses. À vous de le découvrir…

Saltimbanques
François Pieretti
Éditions Viviane Hamy
Roman
240 p., 18 €
EAN 9791097417215
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis dans l’Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plusieurs années auparavant, j’avais suivi mon père sur un long trajet, vers Clermont-Ferrand. Parfois il me laissait tenir le volant sur les quatre voies vides du Sud-Ouest, de longs parcours, la lande entrecoupée seulement de scieries et de garages désolés, au loin. Je conduisais de la main gauche, ma mère ne savait pas que j’étais monté devant. C’était irresponsable de sa part, mais la transgression alliée à l’excitation de la route me donnait l’impression d’être adulte, pour quelques kilomètres. Mon père en profitait pour se rouler de fines cigarettes qu’il tenait entre le pouce, l’index et le majeur. Sa langue passait deux fois sur la mince bande de colle. Il venait d’une génération qui ne s’arrêtait pas toutes les deux heures pour faire des pauses et voyageait souvent de nuit. J’avais un jour vu le comparatif d’un crash-test entre deux voitures, l’une datant des années quatre-vingt-dix et l’autre actuelle. Mon frère et sa vieille Renault n’avaient eu aucune chance. »
« J’ai voulu écrire l’histoire d’un homme qui court derrière un fantôme. Le narrateur se glisse dans les pas de son frère, fréquente ses amis jongleurs et tente de se fondre dans le souvenir de l’adolescent disparu, mais il n’assiste qu’aux derniers instants de beauté d’un groupe, celui des saltimbanques, voué à se dissoudre. Il y gagne pourtant des compagnons de cordée. Pour le reste, ce sont tout autant des rencontres que des instants captés au hasard de ces dernières années, ainsi que les images qui surnagent en permanence dans mon cerveau: à mon très humble niveau, j’ai été influencé par les constats brutaux et directs de Jim Harrison tout autant que par le brouillard d’enfant perdu de Patrick Modiano. » François Pieretti

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Quatre sans Quatre
Le Journal du Centre (Rémi Bonnet)
Blog Sans connivence

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Gabriel n’a pas toujours été l’inconnu qu’il est devenu par la force des choses. Je me souviens d’un garçon vif, doué de ses mains, mais que d’incessantes querelles entre mon père et moi ont terni, au fil des années. Vers ses dix ans, lorsque j’ai quitté le domicile familial à la suite d’une énième empoignade, il était déjà devenu l’enfant froid et distant dont j’ai gardé le souvenir. Un exemple d’enfance gâchée. Il s’est passé trois ans avant que je revoie mon père et nous ne nous sommes plus jamais adressé la parole, à part quelques brèves mondanités qui ne servaient qu’à épargner à un public désolé notre méfiance mutuelle. À cette époque, Gabriel avait décidé de ne plus me voir : il s’arrangeait toujours pour être sorti lorsque je venais rendre de courtes visites à ma mère. Elle ouvrait la porte et son sourire gêné me suffisait pour comprendre. Nous nous sommes croisés, une fois. Il devait avoir quinze ou seize ans, je sortais de la maison. À ma vue, il s’était immobilisé et j’avais senti son regard me traverser de part en part. Il n’avait pas bougé. J’avais levé une main timide pour le saluer, sans résultat. Je n’avais pas cherché à lui adresser la parole. C’est sans doute la dernière image que j’ai de lui : un adolescent immobile, me fixant de ses yeux grands ouverts, prêt à fuir au moindre mouvement. Il avait déjà rejoint sa troupe de saltimbanques alors, tentait de se faire pousser la barbe. Certains soirs, à ce que m’avait dit ma mère au téléphone, le groupe faisait de grands spectacles de feu dans les localités alentour, pour les fêtes de village.
Je n’avais pas croisé de jongleurs pendant mon adolescence, mais c’était peut-être que je ne les cherchais pas encore. J’ai rassemblé mes affaires éparses et les ai fourrées dans un vieux sac de voyage que je m’obstinais à garder depuis des années. Je ne quittais rien d’important. Quelques connaissances qui oubliaient de rappeler, d’autres qui ne rappelleraient pas. J’étais parti à la mauvaise époque, et je n’avais jamais su m’accrocher au point de faire fonctionner ce mécanisme de fraternité qui liait certaines personnes entre elles. Mes amis d’enfance avaient grandi, m’en avaient voulu lorsque j’étais parti et puis m’avaient oublié, s’étaient mariés et avaient fait des enfants. Aujourd’hui, mon nom ne leur évoquait plus rien, tout au plus amenait-il à leurs lèvres le sourire indulgent qu’on a au souvenir d’années honteuses. C’était il y a bien longtemps. J’étais devenu leur « Comment s’appelait-il? ».
À vingt-huit ans, j’avais achevé sans briller des études qui ne me servaient à rien et vivais depuis de petits boulots dont je ne retirais aucune satisfaction personnelle, tout au plus un rectangle de papier blanc où était inscrite une somme ridicule, à chaque fin de mois. Je me regardais vieillir. À mon départ du domicile familial, je n’avais aucun plan fixe. Le fantasme de partir en Bretagne, une fois l’argent amassé, d’y louer une maison, mais la capitale ne m’avait pas apporté plus de réponses, juste une lenteur propre aux vies qu’on a du mal à bouleverser. J’avais choisi un job au hasard, pour une grande chaîne de librairies qui reprenait les livres d’occasion. Lorsque j’étais venu la première fois, les bras chargés de deux sacs à écouler, j’avais observé le manège des manutentionnaires et je m’étais dit qu’il y avait peut-être là un travail à prendre, en attendant. Il fallait que je paye mon titre de transport et je n’avais plus d’argent.
Je n’avais pas lu les grands volumes sur l’Égypte et les pharaons qu’on m’avait offerts, plus jeune, sans me connaître. Je n’avais pas fait de sentiment. Le tout m’avait rapporté une soixantaine d’euros, pas même assez pour me payer la carte, mais j’avais attendu la fin de journée assis sur un banc, et, lorsque le patron était sorti, j’étais allé lui parler. J’étais surpris qu’il m’engage : il m’avait confié plus tard que j’étais tombé au bon moment, qu’un de ses gars était parti le matin même et que je lui évitais les entretiens d’embauche, qu’il détestait. Nous nous étions pris d’affection avec le temps, comme j’avais fini par saluer et connaître les hommes et femmes noirs qui traînaient avec leur camionnette devant le magasin et récupéraient en dernière chance les ouvrages que nous refusions aux clients. Ils les démarchaient à leur sortie de la boutique, leur assuraient que les livres partiraient pour les enfants en Afrique, et les clients, bien contents de se débarrasser du poids mort, ne posaient pas de questions. Le prix du papier au kilo était dérisoire, mais ça faisait un peu d’argent: tout partait à la broyeuse. Je suis passé voir Solal, mon patron, à la boutique, dans l’après-midi, et lui ai expliqué la situation. J’avais des jours à poser et il n’a pas bronché.
J’ai roulé cinq heures durant vers le Sud-Ouest et ne me suis arrêté qu’à la nuit tombante, sur une aire de service moribonde. Il faisait froid, une fois le soleil passé derrière les bâtiments. Je suis resté un moment sans bouger, au volant. Devant le pare-chocs, quelques lapins de garenne étaient sortis de leur trou et s’agitaient sur le talus. Je les ai klaxonnés du poing, et, en une seconde, me suis retrouvé seul. Dans mon rétroviseur, la porte de la station s’est ouverte et une jeune fille apparut. Elle portait un uniforme rouge et une casquette assortie, à l’arrière de laquelle elle avait glissé sa queue-de-cheval comme une réminiscence de cour d’école. Elle venait à ma rencontre, probablement convaincue par le Klaxon d’un désir d’assistance. »

Extrait
« À la fin, tout était prétexte à échauffourée. La moindre discussion, la moindre prise de position, la moindre opinion. Le malaise qui nous séparait était profond: il avait fallu du temps et de la distance pour que mon père accepte de me reparler, plus de temps et de distance encore pour que j’accepte de revenir, pour l’amour de ma mère. J’avais loué une chambre de bonne à Paris. Ils n’ont jamais appris l’enfer qu’avait été mon installation dans la capitale, tout drapé que j’étais dans mon orgueil imbécile. »

À propos de l’auteur
Né en 1991, François Pieretti a grandi dans un petit village entouré de champs et de bois, au fin fond de la Seine-et-Marne. Miraculeusement diplômé grâce à de nombreux stratagèmes ayant peu à voir avec l’apprentissage, il est surtout fier de son permis qui lui permet de se balader où il veut. Il aime les voix de radio tard le soir ou tôt le matin, les villes de petite taille, les rivières, observer les gens dans leur vie quotidienne, lire les romans de Jim Harrison, Julien Gracq, Patrick Modiano, Gabriel García Márquez ou Paul Auster, et passer de longs moments avec les chiens des autres, en attendant le sien. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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