Oublier Klara

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coup_de_coeur

En deux mots:
Iouri revient à Mourmansk 23 ans après, au chevet d’un père mal-aimé qui va mourir. L’occasion d’en apprendre davantage sur Klara, la mère qui a été arrêtée alors qu’il n’était qu’en enfant et qu’il ne plus jamais revue. Commence alors une exploration sur trois générations, pleine de bruit et de fureur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les oiseaux de Mourmansk

Isabelle Autissier construit, roman après roman, une œuvre forte et attachante. Après «Soudain, seuls» voici l’enquête menée à Mourmansk par Iouri, de retour en Russie après 23 ans pour tenter de retrouver sa mère Klara.

On avait quitté Isabelle Autissier avec «Soudain, seuls», ce combat glaçant et émouvant pour la survie mené par Louise et Ludovic, échoués sur l’île australe de Stromness. Un excellent roman – dont on se réjouit de voir l’adaptation cinématographique – comme l’est ce nouvel opus qui nous mène cette fois à Mourmansk. C’est là, au nord du cercle polaire arctique, que Iouri débarque un jour de 2017. Il a fait le voyage d’Ithaca, État de New York, «pour assister, vraisemblablement, à la mort de son père.» même s’il était parti 23 ans plus tôt, en se jurant de ne pas revenir et de couper les ponts avec ce père qui le maltraitait.
Sans doute pressent-il qu’en retrouvant la ville de son enfance, il pourrait faire ressurgir quelques souvenirs, reconstituer une partie du passé de sa famille et par conséquent le sien. Une intuition confirmée par Irina, sa belle-mère, qui l’accueille avec ces mots: «Heureusement que tu es là. J’ai prié pour cela. Tu dois le voir. Il faut qu’il te parle. Il a des choses à te dire. Vas-y vite avant…»
Arrivé à l’hôpital où son père est alité, il constate qu’il est déjà trop tard, avant de se rendre compte que Rubin respire encore, qu’il aimerait évoquer avec lui la vie de sa mère Klara.
S’il a tant à dire, c’est parce que jusqu’à présent le sujet était tabou, qu’il ne fallait même pas évoquer son nom, de peur de perdre une liberté déjà restreinte et de protéger la famille.
La construction du roman, qui visite tour à tour les trois générations, nous permet de comparer tout à la fois les régimes politiques, le poids de l’Histoire et les personnages de la famille: «une grand-mère énergique et sensible jusqu’à l’imprudence; un grand-père aimant, mais faible et veule; un père tenu de se battre dont la brutalité avait dévoré la vie; une mère inexistante qui s’était dévolue aux objets, puisque les êtres la décevaient. Et au final lui, Iouri, dont l’enfance avait été imprégnée de ces espoirs, de ces combats, de ces renoncements. Un destin identique à celui de millions de familles tourmentées par les soubresauts de l’Histoire, qui cachaient un cadavre dans le placard, croyant ainsi se faciliter la vie.»
Le cadavre en question, c’est la condamnation de Klara à 25 ans de camp pour espionnage et propagande contre le pouvoir soviétique. Avec Anton, elle était arrivée à Mourmansk avec leur bébé pour assurer la victoire du régime communiste en mettant leurs compétences de géologues au service de la recherche de minerai radioactif. «Ils bénéficiaient de bons de nourriture et surtout de charbon. Aussi, le soir, les visiteurs étaient nombreux, autant pour se tenir au chaud que pour profiter de l’ambiance. Car Rubin décrivait sa mère comme une optimiste invétérée, une femme énergique, aimant s’entourer, régner sur un aréopage d’amis.»
Un bonheur fugace pour le petit garçon qui se retrouve bientôt séparé de sa mère, en proie à un père de plus en plus irascible, de plus en plus violent et qui ne voit d’autre carrière pour son fils que la sienne, celle de marin-pêcheur.
Mais Iouri veut étudier, s’intéresse à l’ornithologie et surtout, sacrilège suprême aux yeux de son géniteur, éprouve une inclinaison très forte pour les hommes. Pour donner le change, il suivra le parcours traditionnel des pionniers, rencontrera Luka avec lequel il a ses premiers émois amoureux, et montera à bord du chalutier confié à son père en tant que mousse. Une expérience aussi traumatisante que formatrice et qui s’achèvera de façon dramatique.
Après la chute de l’URSS et le retour de prisonniers des camps, un nouvel espoir de revoir Klara naît.
Mais le nouveau régime charrie aussi avec lui lenteurs administratives et jugements arbitraires. Isabelle Autissier montre fort bien que la peur ne s’envole pas d’un jour à l’autre et que l’économie de marché provoque aussi de grands bouleversements, surtout dans ces régions reculées. Un roman fort, à hauteur d’hommes qui tisse des liens entre les générations et qui démontre combien il est difficile de s’évader, de vouloir fuir un destin ancré dans les gènes.

Oublier Klara
Isabelle Autissier
Éditions Stock
Roman
320 p., 20 €
EAN 9782234083134
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Mourmansk, au Nord du Cercle polaire, autour de la baie de Kola, des plages de Tchernovko. On y évoque aussi Stalingrad (aujourd’hui Volgograd) et les environs de Perm, de l’île de Sipaeïevna et de la péninsule Yamal, ainsi qu’Ithaca, aux États-Unis.

Quand?
L’action se situe de 2017 à 2018, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, à l’époque de l’URSS.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mourmansk, au Nord du cercle polaire. Sur son lit d’hôpital, Rubin se sait condamné. Seule une énigme le maintient en vie: alors qu’il n’était qu’un enfant, Klara, sa mère, chercheuse scientifique à l’époque de Staline, a été arrêtée sous ses yeux. Qu’est-elle devenue? L’absence de Klara, la blessure ressentie enfant ont fait de lui un homme rude. Avec lui-même. Avec son fils Iouri. Le père devient patron de chalutier, mutique. Le fils aura les oiseaux pour compagnon et la fuite pour horizon. Iouri s’exile en Amérique, tournant la page d’une enfance meurtrie.
Mais à l’appel de son père, Iouri, désormais adulte, répond présent: ne pas oublier Klara! Lutter contre l’Histoire, lutter contre un silence. Quel est le secret de Klara? Peut-on conjurer le passé?
Dans son enquête, Iouri découvrira une vérité essentielle qui unit leurs destins. Oublier Klara est une magnifique aventure humaine, traversé par une nature sauvage.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Paris-Match (Gilles Martin-Chauffier)
La Vie (Marie Chaudet – entretien avec Isabelle Autissier)
France Bleu – Les livres (Sophie Thomas)
France Culture (Caroline Broué)
Blog Culur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Miscellanées


Isabelle Autissier présente son roman Oublier Klara, une grande fresque familiale sur trois générations en Sibérie. © Production Hachette livres

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« IOURI
Retour à Mourmansk
C’était l’heure sublime.
Iouri n’avait pas demandé une place au hublot, mais l’avion était loin d’être plein et il s’y était glissé. Il savait qu’il serait incapable de lire ou de se concentrer sur quoi que ce soit. Mieux valait regarder le paysage qui agissait comme une hypnose apaisante. Huit mille mètres sous lui s’étendait un blanc sans fin, à peine tranché, çà et là, d’une route sombre, dont on ne pouvait dire où elle conduisait. Les lacs gelés renvoyaient un éclat bleuté, la forêt alignait ses troncs bruns qui n’avaient pas retenu la neige. Ailleurs, blanc, blanc, blanc.
Alors que le soleil tangentait l’horizon, le rose et le pourpre s’imposèrent. La neige semblait flamber. La couleur du ciel allait du jaune orangé à l’ouest au noir à l’est. Il aurait voulu être dans le poste de pilotage pour embrasser l’ensemble de ce lavis et savourer ces minutes. Ses souvenirs d’un tel panorama dataient de près de trente ans, sur un chalutier de fer, quelque part loin au nord. Depuis, l’éclairage urbain lui avait toujours masqué l’arrivée de la nuit. Il sentait que ce spectacle était fait pour lui seul, pour l’aider à retisser les liens avec ce passé qu’il s’apprêtait à affronter.
La gloire des couleurs ne dura que quelques minutes, puis tout sombra dans le sépia, et enfin le noir prit possession de l’espace. Seule une lueur, sur la gauche de l’appareil, signalait leur destination.
– Mesdames et messieurs, nous allons prochainement atterrir à Mourmansk, veuillez regagner vos sièges…
En entendant l’annonce standardisée de l’hôtesse, Iouri perçut ce vieux serrement au niveau du plexus qu’il n’avait plus éprouvé depuis longtemps. Voilà. On y était. Plus d’échappatoire. Depuis qu’il avait pris la décision de revenir, quelques jours plus tôt, il avait évité de penser aux conséquences. En route, il s’était appliqué à se laisser bercer par l’irréalité de ces voyages longs-courriers : foules d’aéroports, queues, cafés insipides, films à la chaîne qui vous laissent comateux et rendent indistinctes les heures du jour ou de la nuit. Il avait toujours comparé la position du voyageur intercontinental à une régression fœtale. Ce qui, aujourd’hui, s’appliquait parfaitement à son cas.
En sortant de l’aéroport, il repéra le coin des « brouettes », les taxis clandestins, grâce aux hommes emmitouflés qui hélaient discrètement les voyageurs. Il avait largement de quoi se payer un vrai taxi mais eut pitié de ces types qui faisaient le planton dans la nuit, espérant quelques roubles.
– Business, Sir ? S’enquit le chauffeur.
Il avait dû repérer la qualité de la valise. La conversation était un passage obligé dans une brouette et un peu de sympathie pouvait rapporter un pourboire. Iouri répondit en russe.
– Oui, inspection de la sécurité de la Route du Nord.
Pourquoi mentait-il ? Parce qu’il était trop long ou trop douloureux d’expliquer qu’il arrivait d’Ithaca, État de New York, pour assister, vraisemblablement, à la mort de son père. Il aurait fallu raconter qu’il n’avait pas mis les pieds en Russie depuis 1994, vingt-trois ans auparavant, et qu’il s’en était enfui en se jurant que c’était pour toujours.
La vieille Mercedes taillait la route, ses phares perçant à peine une purée de microcristaux de glace. Ils quittèrent la forêt, la neige devint noire. La poussière de charbon ! Iouri avait oublié que Mourmansk baignait dans son nuage de polluants, dont celui-ci n’était que le plus visible.
La ville surgit, déserte à cette heure. Il nota le nouveau pont sur la baie de Kola et le quartier neuf qui scintillait sur la berge opposée. Le chauffeur le déposa à l’hôtel Gubernskiy, non sans lui avoir laissé son portable pour une autre fois ou s’il cherchait un endroit pour s’amuser un peu.
Un passeport américain, même avec un patronyme dénonçant l’origine russe, faisait encore son petit effet à Mourmansk. On s’empressa de lui ouvrir une chambre fleurant le désinfectant, mais confortable : lit XXL, écran géant. Avec son couvre-pieds à fleurs et son tableau de chasse au cerf, il aurait pu se croire dans un recoin du Wisconsin ou de l’Alabama.
Il dîna rapidement dans une salle à manger d’un kitsch à pleurer où ne traînaient que trois hommes d’affaires silencieux, et s’abattit dans le grand fauteuil en simili-cuir de sa chambre. Il était temps de sortir de la léthargie du voyage.
*
Parmi les centaines de mails qui encombraient tous les jours sa boîte de l’université, celui rédigé en russe avait attiré son attention. D’ordinaire, c’est l’anglais qui est utilisé pour les échanges scientifiques :
« Monsieur, j’espère ne pas me tromper d’adresse mail. Vous ne me connaissez pas, je suis Anatoli Grigoriévitch Soutine, j’habite dans le même immeuble que votre père à Mourmansk. C’est sa voisine d’en face, que vous connaissez bien, Irina Ivanovna, qui m’a chargé de vous retrouver. Sachant seulement que vous viviez aux États-Unis et étiez vraisemblablement ornithologue, j’avoue que j’ai eu quelque peine à vous localiser. Ce sont vos publications scientifiques qui m’ont mis sur la piste. Irina vous fait savoir que votre père est hospitalisé pour un cancer du foie, visiblement en phase terminale. Elle ajoute qu’il mentionne souvent votre nom et semble impatient de vous revoir. Si vous le souhaitez, je peux lui faire passer un message en retour. Elle est devenue plutôt sourde et entend mal au téléphone.
Meilleures salutations. »
Iouri était resté longtemps immobile devant l’écran. Il était tard et le laboratoire silencieux. Il ferma les yeux et revit comme hier la carrure de boxeur, les yeux bleu-gris et la grande bouche au sourire goguenard avec la lippe jaunie de nicotine : son père. Pourquoi, après ce qui s’était passé, pouvait-il être impatient de le revoir ? Le remords n’avait jamais été un mot de son vocabulaire. L’approche de la mort transforme-t-elle un homme à ce point ?
Il s’aperçut qu’il agitait nerveusement la jambe, un tic qu’il ne connaissait plus depuis son arrivée aux États-Unis. Il lui rappelait cette impuissance qui l’assaillait quand il devait supporter les colères paternelles. S’opposer ne servait qu’à allonger le sermon et pousser son père dans des octaves supplémentaires de rage froide.
Il éteignit l’ordinateur. Son esprit vagabondait déjà à des milliers de kilomètres. Quand il sortit, le campus enténébré sentait l’automne. Un vent soutenu chuintait dans les arbres et il lui fallut vingt bonnes minutes pour rentrer chez lui à vélo. Dans l’espoir de maîtriser l’émotion qui le gagnait, il essaya de se concentrer sur la route mal éclairée, où il dérapait sur les amas de feuilles mortes. Il essayait de ne pas penser à ce message, mais savait déjà qu’à l’arrivée il allait pianoter sur son clavier pour chercher un billet d’avion.
Que craignait-il aujourd’hui d’un homme malade ?
À quarante-six ans, il avait passé exactement autant de temps en URSS qu’aux États-Unis, mais sa vraie patrie était ici, en Amérique. Pas seulement grâce au changement de passeport, mais surtout à cause de cette université, de ses recherches qui le passionnaient, de Stephan qu’il pouvait aimer sans honte, alors qu’il entendait des horreurs sur la traque des couples homosexuels en Russie ; bref, de toute cette existence qu’il s’était construite, librement. Rien ne lui ferait déserter ce pays qui avait accueilli un thésard impécunieux et lui avait ouvert une voie royale.
À chaque esclandre avec son père, quand il tentait de décrire la vie qu’il rêvait de mener, il s’entendait répliquer qu’il n’était qu’un imbécile qui n’arriverait à rien. Aujourd’hui, il était arrivé : professeur dans la meilleure université de sa spécialité, avec un salaire confortable, une belle maison, un chalet à la montagne et tout ce qui sied au way of life américain. C’est lui qui avait eu raison. Tout ce qu’il entendait sur la vie en Russie, à travers les confidences de quelques expatriés de fraîche date, confortait ses choix.
Iouri resta de longues heures, toutes lumières éteintes. Il employait cette méthode quand il butait sur des questions professionnelles ou sur une publication délicate. Son esprit vagabondait au gré des lueurs des réverbères qui se frayaient un chemin entre les branches de la haie. Cette immobilité aiguisait sa concentration. Les soirs de vent, comme celui-là, la lumière dansait dans la pièce sombre. L’effet en était hypnotique et ravivait les souvenirs. Il s’apercevait de l’ardeur avec laquelle il avait renié les vingt-trois premières années de sa vie. Jamais il n’avait voulu prendre ou envoyer de nouvelles. Au début, il craignait un chantage affectif de sa mère, ou les moqueries de son père, ensuite ce fut par facilité. La vie d’avant ne devait pas contaminer celle d’aujourd’hui, risquant de lui provoquer des angoisses ou des remords. Le mail de cet Anatoli venait contrarier sa ligne de conduite. C’était sans doute le signe que le temps était venu. Un homme peut-il refuser de répondre à l’appel d’un père malade ? N’y avait-il pas une paix à sceller ? Une main tendue qu’il se reprocherait de ne pas avoir saisie quand arriverait, à son tour, la fin de sa vie? »

Extraits
« Pendant quelques secondes, Iouri crut que son père était parti. Il n’avait jamais anticipé cette impression d’accablement, ce sentiment d’impuissance qui le saisit et le laissa pantois. Ce n’était pas prosaïquement l’idée qu’il avait fait tout ce chemin pour rien, ni la perspective de ne jamais savoir ce que son père désirait lui dire à propos de sa grand-mère. C’était plus brutal et plus simple à la fois : la mort d’un père, le sentiment d’un rendez-vous irrémédiablement manqué. Il aurait voulu, à toute force, lui parler encore. Juste parler, même pour ne rien dire d’important. Il était trop tard.
Il resta pétrifié un moment, puis se raisonna. Son père occupait une chambre de soins. Aucune infirmière ne lui avait rien signalé. Le tuyau jaunâtre qui descendait d’un portant pour pénétrer dans son nez indiquait sans conteste qu’il était encore nourri par sonde. En regardant mieux, il vit la couverture se soulever légèrement au niveau de la poitrine. Rubin respirait. »

« Klara et Anton étaient arrivés avec Rubin bébé à Mourmansk, peu après la fin de la guerre, dès qu’un laboratoire s’était réinstallé. Tous les deux étaient géologues. Klara, plus brillante, occupait un poste de directrice de département et Anton de chercheur. Rubin évoqua une vie privilégiée. La faculté logeait ses professeurs dans une grande bâtisse collective, démolie depuis, mais où, en tant que responsables, ils jouissaient de deux pièces: une chambre et une cuisine.
Ils bénéficiaient également de bons de nourriture et surtout de charbon. Aussi, le soir, les visiteurs étaient nombreux, autant pour se tenir au chaud que pour profiter de l’ambiance. Car Rubin décrivait sa mère comme une optimiste invétérée, une femme énergique, aimant s’entourer, régner sur un aréopage d’amis. »

« Il en savait assez pour se représenter les personnages de sa légende familiale: une grand-mère énergique et sensible jusqu’à l’imprudence; un grand-père aimant, mais faible et veule; un père tenu de se battre dont la brutalité avait dévoré la vie; une mère inexistante qui s’était dévolue aux objets, puisque les êtres la décevaient. Et au final lui, Iouri, dont l’enfance avait été imprégnée de ces espoirs, de ces combats, de ces renoncements. Un destin identique à celui de millions de familles tourmentées par les soubresauts de l’Histoire, qui cachaient un cadavre dans le placard, croyant ainsi se faciliter la vie. »

« Iouri se sentit soulagé. A son retour de Russie, il avait trainé son malaise, cauchemardé parfois d’une Klara décharnée derrière une grille de goulag, de son père le jaugeant dans la cuisine, de Serikov, surtout, qu’il voyait resurgir comme un pantin démantibulé et qui le poursuivait. Des scènes lui traversaient la mémoire, jusque dans la journée, le rendant irritable. Il avait fallu plusieurs semaines pour rendre de nouveau étanche la frontière entre sa vie d’avant et celle d’aujourd’hui. »

À propos de l’auteur
Isabelle Autissier est la première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire. Elle est l’auteur de romans, de contes et d’essais. Elle préside la fondation WWF France. Son dernier roman, Soudain, seuls, a été un véritable succès. Il s’est vendu dans dix pays, et est en cours d’adaptation cinématographique. (Source : Éditions Stock)

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Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla

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En deux mots:
Lors d’un voyage en ex-URSS Edgar rencontre Ludmilla. C’est le coup de foudre qui va l’entraîner à un mariage blanc pour sortir la belle du pays. Arrivés en France, il rend sa liberté à son épouse et lui offre un vrai mariage d’opérette. Divorces et mariage vont alors se suivre, nous offrant une splendide traversée du siècle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le mariage est une vie dans la vie*

En imaginant le couple formé par Edgar et Ludmilla, Jean-Christophe Rufin nous offre d’une traversée des années soixante à nos jours, doublée d’une réflexion sur la vie de couple. Une joyeuse épopée, un opéra tragi-comique, un vrai régal!

Voilà sans doute l’un des meilleurs romans de l’année! S’agissant de l’œuvre du président du jury du Prix Orange du Livre 2019 – dont j’ai la chance de faire partie pour cette édition – je vois déjà les sourires de connivence et les soupçons de favoritisme au coin des lèvres des «incorruptibles». Du coup, je me dois de mettre les choses au point d’emblée. Je n’ai fait la connaissance de Jean-Christophe Rufin que lors de notre rencontre – éphémère – en mars dernier et c’est par curiosité que j’ai lu ce roman, sans pression d’aucune sorte. J’avoue toutefois que j’aurais été peiné qu’il ne me plaise pas, tant l’homme m’a paru sympathique et bien loin des préciosités auxquelles on entend quelquefois résumer les académiciens.
Sympathique, à l’image d’Edgar, sorte de prolongement romanesque de l’auteur qui s’est essayé lui aussi aux remariages avec la même femme. Une expérience qu’il a pu mettre à profit en imaginant cette extravagante traversée du siècle et en y joignant une bonne dose de romanesque.
Je me prends même à l’imaginer suivant les préceptes oulipiens en s’imposant la contrainte des sept mariages, histoire de pimenter une histoire qui ne manque pas de sel. Le défi – parfaitement relevé – consistant alors à trouver une logique à cette succession d’épousailles et de divorces.
Comme le tout s’accompagne d’une bonne dose de dérision, voire d’autodérision, on se régale, et ce dès cet avertissement introductif: «Avant de commencer ce périple, je voudrais vous adresser une discrète mise en garde: ne prenez pas tout cela trop au sérieux. Dans le récit de moments qui ont pu être tragiques comme dans l’évocation d’une gloire et d’un luxe qui pourront paraître écrasants, il ne faut jamais oublier que Ludmilla et Edgar se sont d’abord beaucoup amusés. Si je devais tirer une conclusion de leur vie, et il est singulier de le faire avant de la raconter, je dirais que malgré les chutes et les épreuves, indépendamment des succès et de la gloire éphémère, ce fut d’abord, et peut-être seulement, un voyage enchanté dans leur siècle. Il faut voir leur existence comme une sorte de parcours mozartien, aussi peu sérieux qu’on peut l’être quand on est convaincu que la vie est une tragédie. Et qu’il faut la jouer en riant.»
Après un débat sans fin, l’idée est émise d’aller voir en URSS comment on vit de l’autre côté du rideau de fer. Paul et Nicole, Edgar et Soizic prennent un matin le volant de leur superbe Marly pour une expédition qui leur réservera bien des surprises, à commencer par cette femme nue réfugiée dans un arbre dans un village d’Ukraine et dont Edgar va tomber éperdument amoureux. Le mariage étant la seule solution pour qu’elle puisse l’accompagner en France, une première union est scellée. Mais Edgar se rend vite compte qu’en vendant des livres en porte à porte, il ne peut offrir à son épouse la belle vie dont il rêve et préfère lui rendre sa liberté. Un divorce par amour en quelque sorte.
Et une preuve supplémentaire que les crises peuvent être salutaires parce qu’elles contraignent à agir pour s’en sortir. Edgar se lance dans la vente de livres anciens et s’enrichit en suivant les vente aux enchères pour le compte de bibliophiles, Ludmilla suit des cours de chant.
Il suit sa voie, elle suit sa voix. Ils finissent par se retrouver, par se remarier. Pour de bon, du moins le croient-ils. Mais alors que Ludmilla commence une carrière qui en fera une cantatrice renommée, les ennuis s’accumulent pour Edgar, accusé de malversations et qui ne veut pas entraîner Ludmilla dans sa chute. Un second divorce devrait la préserver…
Rassurez-vous, je m’arrête là pour vous laisser le plaisir de découvrir les épisodes suivants qui vont faire d’Edgar une sorte de Bernard Tapie, qui après avoir monté une chaîne d’hôtels aux activités très rentables s’est lancé dans le BTP, a monté une équipe cycliste avant de se lancer sur le terrain du luxe et des médias et de Ludmilla une diva, notamment après avoir été consacrée à Hollywood. Dans ce tourbillon, ils vont se retrouver comme des aimants, tantôt attirés et tantôt repoussés.
Dans la position du témoin, de l’enquêteur qui entend en savoir davantage sur les raisons qui ont motivé mariages et divorces, le narrateur s’amuse et nous fait partager cette extraordinaire traversée du siècle. Jean-Christophe Rufin est indéniablement au meilleur de sa forme!

*Honoré de Balzac, Physiologie du mariage (1829).

Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla
Jean-Christophe Rufin
Éditions Gallimard
Roman
384 p., 22 €
EAN 9782072743139
Paru le 28/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en France, mais nous emmène tout autour de la planète, d’Ukraine aux États-Unis et d’Italie en Afrique du Sud.

Quand?
L’action se situe de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Sept fois ils se sont dit oui. Dans des consulats obscurs, des mairies de quartier, des grandes cathédrales ou des chapelles du bout du monde. Tantôt pieds nus, tantôt en grand équipage. Il leur est même arrivé d’oublier les alliances. Sept fois, ils se sont engagés. Et six fois, l’éloignement, la séparation, le divorce…
Edgar et Ludmilla… Le mariage sans fin d’un aventurier charmeur, un brin escroc, et d’une exilée un peu « perchée », devenue une sublime cantatrice acclamée sur toutes les scènes d’opéra du monde. Pour eux, c’était en somme : « ni avec toi, ni sans toi ». À cause de cette impossibilité, ils ont inventé une autre manière de s’aimer.
Pour tenter de percer leur mystère, je les ai suivis partout, de Russie jusqu’en Amérique, du Maroc à l’Afrique du Sud. J’ai consulté les archives et reconstitué les étapes de leur vie pendant un demi-siècle palpitant, de l’après-guerre jusqu’aux années 2000. Surtout, je suis le seul à avoir recueilli leurs confidences, au point de savoir à peu près tout sur eux.
Parfois, je me demande même s’ils existeraient sans moi.» Jean-Christophe Rufin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Croix (Stéphanie Janicot)
Libération (Frédérique Roussel)
Var-Matin (Laurence Lucchesi – entretien avec l’auteur)
Le blog de Squirelito 
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Chez Laurette 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 
Jean-Christophe Rufin parles des Nouvelles lois de l’amour dans l’émission «Livres & vous» d’Adèle Van Reeth © Production France Culture


Jean-Christophe Rufin présente « Les Sept Mariages d’Edgar et Ludmilla » à La Grande Librairie de François Busnel © Production France Télévisions


Jean-Christophe Rufin invité de l’émission de Stéphane Bern À la bonne heure! sur RTL

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PROLOGUE
Ludmilla et Edgar.
Edgar et Ludmilla.
Il m’est impossible d’imaginer ce qu’aurait été leur destin l’un sans l’autre.
J’ai eu le privilège de les connaître tous les deux, ensemble et séparés.
Ce qui a été écrit sur eux, leurs succès, les scandales auxquels ils ont été mêlés, leur réussite éclatante et leurs périodes de crise, voire de déchéance, rien ne peut être compris sans entrer dans le détail du couple qu’ils ont formé.
Cependant, de cela bien peu ont parlé et pour cause. L’essentiel de cette question est resté caché. Ils se sont livrés avec complaisance à la mise en scène de plusieurs de leurs mariages et de quelques-unes de leurs séparations, mais ils n’ont fait connaître au monde – et avec quel éclat – que ce qu’ils voulaient bien montrer. Ces représentations correspondaient à ce que le public attendait d’eux et non aux sentiments, aux émotions, aux joies et aux déchirements qu’ils ressentaient vraiment.
Voilà ce qui, plutôt, m’intéresse et que je compte vous livrer. Je suis un des seuls à les avoir longuement interrogés sur ces questions, à partir du début des années 2000 et jusqu’à leur mort. J’ai ajouté à ces souvenirs une enquête minutieuse qui m’a mené de Russie en Amérique, du Maroc à l’Afrique du Sud. Tous ces lieux ont servi de décor à ces deux personnages, et même à trois, si l’on veut bien considérer que leur vie commune était un être particulier, fait de leurs deux personnalités en fusion.
Avant de commencer ce périple, je voudrais vous adresser une discrète mise en garde: ne prenez pas tout cela trop au sérieux. Dans le récit de moments qui ont pu être tragiques comme dans l’évocation d’une gloire et d’un luxe qui pourront paraître écrasants, il ne faut jamais oublier que Ludmilla et Edgar se sont d’abord beaucoup amusés.
Si je devais tirer une conclusion de leur vie, et il est singulier de le faire avant de la raconter, je dirais que malgré les chutes et les épreuves, indépendamment des succès et de la gloire éphémère, ce fut d’abord, et peut-être seulement, un voyage enchanté dans leur siècle. Il faut voir leur existence comme une sorte de parcours mozartien, aussi peu sérieux qu’on peut l’être quand on est convaincu que la vie est une tragédie.
Et qu’il faut la jouer en riant.

Chapitre I
Ils étaient quatre, deux filles et deux garçons, à rouler dans une Marly couleur crème et rouge pour relier Paris à Moscou. Cette voiture était en 1958 l’image même de la modernité. Elle rompait avec le vieux modèle de la « Traction » Citroën et entendait rivaliser avec les américaines. Simca, le constructeur, l’avait offerte pour cette expédition, séduit par l’idée de faire admirer sa production dernier cri aux foules soviétiques.
Je ne sais pas si vous avez déjà vu une Marly? Pour les besoins de ce récit, je suis allé admirer le modèle de la collection Schlumpf, à Mulhouse. C’est une espèce de grosse baignoire de tôle, au ras du bitume, tout en longueur et en chromes, pas le véhicule idéal pour affronter de mauvaises routes. Or, en cette fin du mois d’avril, dans une Europe de l’Est à peine remise de la guerre et occupée par les Russes, les ornières creusées par les camions et les chars étaient profondes. Le gel formait de véritables rails dans la boue et la Marly avait souvent bien du mal à s’en extraire.
Qui parmi les quatre voyageurs avait pris l’initiative de cette expédition ? Paul, vingt-trois ans, le plus âgé du groupe, revendiquait volontiers la paternité du voyage. Mais il y mettait plus ou moins de force en fonction des circonstances. Lorsque tout allait mal, qu’ils étaient obligés de pousser la voiture, de marcher des heures pour trouver le carburant qui les dépannerait ou lorsque les averses détrempaient leur campement et les faisaient patauger dans des flaques glacées dès le réveil, Paul ne semblait plus trop pressé de prendre à son compte un tel calvaire. Mais dès que le soleil revenait, faisait verdir les champs, dès que des portions asphaltées permettaient de rouler à vive allure, les fenêtres ouvertes, en chantant tous les quatre, il recommençait à se vanter d’avoir conçu ce projet fou.
En vérité, c’était plutôt à Nicole, sa compagne, que revenait le mérite – ou l’imprudence – de cette aventure. Fille d’un ouvrier typographe de Rouen, elle avait été élevée dans le culte de l’URSS. Son père parlait avec tendresse de la « Patrie des Travailleurs » et il avait pleuré, cinq ans plus tôt, la mort de Staline. À Paris où elle était venue suivre des études de médecine, Nicole mettait un point d’honneur à défendre les idées de sa famille, malgré les sarcasmes des jeunes bourgeois qu’elle côtoyait. Elle était l’amie de Paul depuis un an. Otage de l’amour, ce fils de notaire parisien, étudiant en droit et destiné à succéder un jour à son père, était tout sauf un révolutionnaire. Il subissait sans protester les plaidoyers communistes de sa compagne. Il avait compris qu’elle vivait un douloureux dilemme : plus elle s’éloignait de son milieu, plus elle avait besoin d’en défendre les valeurs. Parfois cependant, en entendant son amie lui décrire les charmes de la Révolution bolchevique, il ne pouvait s’empêcher d’exprimer des doutes. Nicole protestait. La discussion devenait violente et sans issue car personne ne voulait renoncer à ses certitudes. Un beau jour, Nicole proposa de trancher ce débat: «Et si on allait voir sur place, en URSS, ce qu’il en est?»
Lancée d’abord comme un défi, l’idée d’un voyage en Union soviétique avait occupé toute l’activité de Paul et de Nicole ces derniers mois. Il leur avait fallu avant tout régler l’épineuse question des visas. Le pays était en pleine déstalinisation. Sous la direction de Khrouchtchev, il s’engageait dans une confrontation planétaire avec les États-Unis. Montrer que le socialisme pouvait apporter le bien-être aux masses, ce qui, à l’époque, voulait dire leur fournir une machine à laver, une voiture et un téléviseur, faisait partie de la stratégie de communication du nouveau pouvoir. Des journalistes occidentaux étaient invités à témoigner ; ils étaient strictement encadrés et conduits dans des villes, pour y voir ce qu’on avait décidé de leur présenter. Quel que fût leur talent, ces professionnels restaient suspects aux yeux des opinions occidentales. Faire témoigner des jeunes, leur laisser traverser le pays, pouvait constituer un extraordinaire coup de pub pour le régime communiste. À condition, bien sûr, que les jeunes en question offrent des garanties et viennent dans un esprit « constructif ». Paul et Nicole constituaient, chacun à sa manière, des profils rassurants pour les autorités soviétiques. Le général de Gaulle, en cette année 1958, revenait au pouvoir. Son scepticisme à l’égard de l’Alliance atlantique était apprécié à Moscou. Par un oncle du côté maternel qui était député gaulliste, Paul se fit recommander auprès de l’ambassadeur de l’URSS à Paris. Les références impeccablement communistes de la famille de Nicole lui permirent par ailleurs d’actionner un réseau de camarades à même, sinon de convaincre les autorités soviétiques, du moins de les rassurer. Les visas furent finalement accordés mais les jeunes gens prirent l’engagement de soumettre leurs textes avant toute publication au ministère de l’Information à Moscou. Ils acceptaient aussi d’être accompagnés dans leur parcours en territoire soviétique par un commissaire politique, pudiquement dénommé « guide touristique ». Enfin, ils s’engageaient à obtenir le soutien d’un grand magazine populaire, afin de donner à leur témoignage – contractuellement positif – un large retentissement.
L’autre fille de l’expédition était une certaine Soizic. Elle avait quitté sa Bretagne natale pour suivre à la Chaussée-d’Antin une formation courte de dactylo. C’était une grande rousse plutôt futile qui n’avait jamais beaucoup aimé les études. Passionnée par la mode, le cinéma, les boîtes de nuit, elle avait vu dans cette idée de croisière automobile une occasion de s’amuser. La perspective de se faire prendre en photo à son avantage et de se trouver un jour dans les pages d’un grand magazine – Paris-Match était partenaire de l’aventure – l’excitait beaucoup. Son flirt du moment lui avait proposé ce voyage. Elle le connaissait depuis peu, mais en était tombée très amoureuse. C’était Edgar, le quatrième membre de l’expédition.
Edgar, notre Edgar. Le voici pour la première fois, lui que nous allons suivre tout au long de cette histoire. Je dois m’arrêter un peu pour le présenter.
Lorsque l’on a connu quelqu’un à plus de quatre-vingts ans, il est difficile de reconstituer ce qu’il a pu être à vingt. La tentation est grande d’affecter le jeune homme des mêmes qualités et des mêmes défauts que l’âge et les épreuves ont révélés. Ce n’est pas toujours pertinent. Cependant, d’après les témoins de l’époque, deux traits de personnalité qui caractérisaient le jeune Edgar resteront présents chez le vieil homme que j’ai côtoyé: l’énergie et la séduction.
L’énergie n’était pas chez lui synonyme d’agitation. C’était plutôt une plante à croissance lente qui était loin d’avoir pris sa pleine dimension. Au moment de ce voyage, cette énergie était encore enfermée au-dedans de lui comme une arme serrée dans un coffre. Pourtant, elle transparaissait dans la vivacité de ses gestes, dans sa bonne humeur matinale, dans son optimisme en face des obstacles, et il n’en manquerait pas au cours de ce voyage.
La séduction, il l’exerçait immédiatement sur ceux qui croisaient sa route. Elle est bien difficile à définir. Seule certitude : elle ne venait pas de qualités physiques particulières. Que dire de remarquable sur son apparence? Une petite cicatrice sur sa pommette droite – chute de vélo dans son enfance – déformait un peu son visage et attirait le regard de ses interlocuteurs. Ses mains fines et longues étaient toujours en mouvement. Ses cheveux châtains, en broussaille sur le front, étaient coupés court vers la nuque, comme le voulait la mode. Rien de bien exceptionnel, en somme. Cependant, il se dégageait de lui un charme puissant. À quoi tenait-il ? Sans doute à la manière unique qu’il avait de mettre de l’élégance dans tout. Ce n’était pas une élégance recherchée, coûteuse, plutôt un talent inné grâce auquel il tirait parti des moindres détails de son apparence pour donner une impression d’aisance et de naturel. Par exemple, il était d’une taille moyenne mais, sur les photos, on jurerait qu’il est très grand. Cette illusion était due à sa minceur, à sa silhouette construite autour de lignes verticales mais aussi, et peut-être surtout, à une manière de se tenir droit, de regarder loin, qui suggérait l’idée de hauteur, d’élévation. Son visage était longiligne, étroit et osseux pour un garçon de son âge. Cette sécheresse de traits ne rendait que plus séduisante l’expression juvénile de ses yeux noisette aux paupières grandes ouvertes et de sa bouche encore charnue, avide, mobile, qui mettra longtemps à s’amincir. Quand il m’a été donné de le connaître, Edgar avait perdu sa lippe depuis belle lurette et ses orbites s’étaient creusées sous d’épais sourcils gris. Pourtant, il conservait l’expression qu’on retrouve sur son visage de vingt ans : ironique, pleine de gaieté, espiègle et intelligente.
L’autre garçon de l’expédition, Paul, n’était certainement pas triste et il était mieux charpenté qu’Edgar. On aurait même pu dire qu’il était beau. En réalité, à part ses cheveux noirs bouclés, rien de remarquable ne se dégage de lui sur les photos de l’époque. Quand il est à côté d’Edgar, toute la lumière semble aller vers celui-ci. Je me méfie de ma fascination mais j’ai fait le test auprès de plusieurs personnes, hommes ou femmes, et tous sont saisis par la même impression : dès qu’Edgar figure sur une image, il la dévore.
Cette puissance de séduction était pour lui comme une déesse protectrice. Il était arrivé à Paris sans le sou à dix-huit ans. Il quittait Chaumont où il avait vécu jusque-là avec sa mère qui travaillait dur sur les marchés. Il ne connaissait personne dans la capitale et voyait fondre à toute vitesse son petit pécule…
Or voilà que trois jours seulement après son arrivée, Edgar aperçoit dans la rue un automobiliste dans un élégant costume bleu clair qui regarde sa Mercedes en se grattant la tête : une de ses roues venait de crever. Aussitôt, il se propose pour la changer. L’homme accepte bien volontiers. Il est amusé par ce gamin débrouillard et souriant qui lui évite de salir un complet tout neuf. Plutôt que de lui jeter trois sous, il a l’idée de l’engager comme garçon de courses dans son étude de notaire. Le précédent venait justement de partir au service militaire. »

Extrait
« – Le premier, un mariage blanc. Ou tout comme: l’URSS, pas de visa, pas de papiers…
– Bref, éluda Edgar.
¬– Le deuxième, un mariage d’opérette. La Rolls rose, le frac et, derrière, l’escroquerie et presque la prison.
Elle jeta un petit coup d’œil dans la direction d’Edgar. Leurs yeux riaient mais il baissa le nez.
– Le troisième, un mariage de convenances.
Ingrid avait redressé la tête d’un coup. Mieux valait ne pas en dire plus, sauf à la rendre indirectement responsable de ce troisième mariage, ce qu’elle contestait avec vigueur. Ludmilla glissa sur cet épisode et passa vite au suivant.
– Le quatrième, un mariage pour les médias, Paris-Match, Point de vue, strass et paillettes.
Ingrid se détendit.
– Le cinquième, conclut lugubrement Edgar, un mariage d’exil. »

À propos de l’auteur
Écrivain, médecin et diplomate, Jean-Christophe Rufin, de l’Académie française. Engagé dans l’humanitaire à Médecins sans frontières, il a mené de nombreuses missions en Afrique, en Amérique Latine, dans les Balkans en Europe, avant de devenir président d’Action contre la faim dont il est resté président l’honneur. Il est notamment l’auteur de Les Causes perdues, prix Interallié 1999, Rouge Brésil, prix Goncourt 2001, Globalia en 2006, Le Collier rouge en 2016. Auteur également de plusieurs essais, il a publié Check-point en 2015. (Source: France Culture)

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Tout le pouvoir aux soviets

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En deux mots:
Un jeune banquier en voyage d’affaires à Moscou va tomber amoureux, reproduisant ainsi à quarante ans d’intervalle l’histoire de son père communiste. Mais «sa» Tania est bien différente de sa mère. Les temps ont bien changé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’Amour est un fleuve russe

À quarante ans de distance, le fils d’un communiste français revient à Moscou et tombe lui aussi amoureux d’une Tania. Historique, ironique, cocasse.

S’il n’y a pas de crime, il y a beaucoup de châtiments dans le nouvel opus de Patrick Besson. On y parle de guerre et paix, pas seulement d’un idiot, mais de nombreux communistes à visage humain, ceux qui ont un nez, ceux qui cachent des choses sous le manteau. Sans oublier le capital qui y joue un rôle non négligeable. Pas celui dont rêvait Karl Marx, mais celui qui permet au banquier Marc Martouret de se pavaner à Moscou.
Il faut dire que la capitale russe a bien changé depuis le premier voyage de son père en 1967. Le communisme s’est sans doute dissout dans la vodka, laissant au capitalisme le plus sauvage le soin de poursuivre le travail commencé par Lénine, c’est-à-dire l’égalité du peuple… dans la misère.
Mais autant son père René voulait y croire, autant son fils ne se fait plus d’illusions sur les lendemains qui chantent. Il a pour cela non seulement le recul historique – l’occasion est belle pour faire quelques digressions sur l’utopie communiste et pour survoler un siècle assez fou de 1917 à 2017 – mais aussi une mère qui a fui l’URSS en connaissance de cause. Outre sa connaissance de la langue de Voltaire, cette belle traductrice a très vite compris que le plus beau rêve que pourrait lui offrir le système soviétique serait de le fuir. René et Tania rejoignent la France avec leurs illusions respectives que la naissance du petit Marc ne va pas faire s’évaporer. Et alors que près d’un quart des électeurs français suit la ligne du PCF, entend faire vaincre le prolétariat et entonne à plein poumons l’Internationale, la nomenklatura soviétique entend verrouiller son pouvoir par des purges, l’exil au goulag et des services de renseignements paranoïques. Il faudra du temps pour que les fidèles du marteau et de la faucille ouvrent les yeux… De même, il faudra des années pour que l’histoire secrète de la rencontre de ses parents ne soit dévoilée.
Reste l’âme russe, les fameux yeux noirs, les yeux passionés, les yeux ardents et magnifiques qui font fondre même un banquier désabusé. D’une Tania à l’autre, c’est une histoire mouvementée de la Russie qui défile, à l’image de ces matriochkas s’emboîtant les unes dans les autres, mais aussi cette permanence de l’âme russe qu’il nous est donné à comprendre.
Bien entendu, c’est avec une plume particulièrement acérée et le sens de la formule qu’on lui connaît – Ne mets pas de glace sur un cœur vide – que Patrick besson construit son roman. On se régale de ces petits détails qui «font vrai», de ces notations assassines, des formules qui rendent sa plume inimitable.

Tout le pouvoir aux soviets
Patrick Besson
Éditions Stock
Roman
256 p., 19 €
EAN : 9782234084308
Paru le 17 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Russie, à Moscou et dans les environs, notamment à Peredelkino ainsi qu’en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière en 1967 et plus largement sur tout le XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marc Martouret, jeune banquier né d’une mère russe antisoviétique et d’un père communiste français, porte en lui ces deux personnes énigmatiques dont on découvrira les secrets tout au long du roman qui nous emmène du Paris de Lénine en 1908 au Moscou de Poutine en 2015, ainsi que dans l’URSS de Brejnev pour le cinquantième anniversaire d’octobre 17. L’épopée révolutionnaire, ses héros et ses martyrs, ses exploits et ses crimes, ses nombreuses ambiguïtés, sont ressuscités au fil des pages. Trois histoires d’amour se croiseront et seule la plus improbable d’entre elles réussira. Tout le pouvoir aux soviets est aussi une réflexion, chère à l’auteur, sur les rapports entre le pouvoir politique quel qu’il soit et la littérature. Le titre est de Lénine et on doit la construction aux célèbres poupées russes.

Les critiques
Babelio
Paris-Match (Gilles-Martin Chauffier)


Tout le pouvoir aux soviets de Patrick Besson, extraits lus par Grégory Protche

Les premières pages du livre 
« Ma dernière nuit à Moscou, capitale de la Russie lubrique et poétique. La ville où les piétons sont dans les escaliers des passages souterrains et les automobilistes au-dessus d’eux dans les embouteillages. Avenues larges et longues comme des pistes d’atterrissage. Retrouver la chambre 5515 du Métropole ou aller boire un verre ailleurs? J’aime sortir, mais aussi rentrer. Il y a ce club libertin sur Tverskaïa, où mes clients étaient sans moi hier soir, après la signature de notre contrat. Jamais dans un club libertin avec des clients, même après la signature d’un contrat : photos, puis photos sur les réseaux sociaux. Je travaille dans l’argent, et l’argent, c’est la prudence.
Va pour le club. Dans le goulet d’étranglement de l’entrée, un distributeur de billets qui annonce la couleur : celle de l’argent. L’air mélancolique des deux gros videurs. À droite le bar, à gauche des seins. Il y a aussi des seins au bar. Je compte – c’est mon métier – quatorze filles nues ou en sous-vêtements pornographiques. Peaux d’enfant, visages d’anges. Elles me dansent dessus à tour de rôle. Obligé d’en choisir une pour échapper aux autres. Je prends la plus habillée, ça doit être la moins timide. Et j’aurai une occupation : la déshabiller. C’est une Kazakh ne parlant ni anglais ni français, dans une courte robe qui, dans la pénombre, semble bleue. On discute du prix à l’aide de nos doigts. Je l’emmène dans une chambre aux murs noirs et sans fenêtres qui se loue à la demi-heure. Le cachot du plaisir. Le point faible de la prostitution moderne : l’immobilier. Les bordels de nos grands-pères avaient des fenêtres. Et parfois des balcons.
Au cours des trente minutes suivantes, m’amuserai à soulever puis à rabaisser la robe de la Kazakh sur ses fesses rondes et fraîches. Je veux bien payer une femme à condition de ne pas coucher avec elle. La fille m’interroge, par petits gestes inquiets, sur ce que je veux. Étonnée d’échapper à l’habituel viol. Je ne lui ai pas dit que je parle russe. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir un papa communiste. S’il s’était douté que la langue de Lénine me servirait autant dans la finance, mon père m’aurait obligé à en apprendre une autre. C’était juste après la mort de maman qui m’a toujours parlé français par haine de sa terre natale soviétique.
Sonnerie. Ce n’est pas un réveil, mais une minuterie. Les trente minutes de la location de la chambre et de la prostituée sont écoulées. La Kazakh me demande, toujours par gestes, si je veux la prendre une demi-heure de plus, puisque je ne l’ai pas prise. Je réponds en russe: niet. Dehors, je me dirige vers la place des Théâtres qui fut le théâtre de la version moscovite d’octobre 17. J’entre dans un long restaurant bicolore – chaises blanches, tables noires – presque vide. L’effet des sanctions économiques de l’UE et des USA contre le botoxé Poutine, idole des expatriés français en Russie? Ou d’une mauvaise cuisine? Le maître d’hôtel est assorti au restaurant: son corps bien proportionné est moulé dans une robe blanche à pois noirs. C’est une grande brune de type asiatique, sans doute une Sibérienne. Les Sibériennes sont des Thaïs qui n’ont pas besoin de danser sur les tables, ayant des jambes. Avec elle, je ne me contenterai pas de parler mon russe littéraire: le déploierai comme un drapeau sexuel. Qu’y a-t-il de plus rapide qu’un financier ? Peut-être un footballeur. Une négociation est un soufflé au fromage: ne doit pas retomber. Je fais ma première offre à la Sibérienne: un verre après son service. Tania – les femmes russes n’ont, depuis des siècles, qu’une dizaine de prénoms à leur disposition, c’est pourquoi Tania s’appelle comme ma défunte mère – ne sourit pas. Elle me regarde avec une insistance étonnée. Elle dit qu’elle n’a pas soif. A-t-elle sommeil? Si oui, je l’emmène à mon hôtel. Il faut d’abord, me dit-elle, qu’elle appelle son mari pour obtenir son accord. Je lui dis que je peux l’appeler moi-même. Entre hommes cultivés, nous finirons par trouver un arrangement. Qu’est-ce qui me fait croire que son mari est cultivé ? demande-t-elle. Elle entre dans mon jeu, c’est bien: on progresse vers le lit. Je ne réponds pas car ce n’est pas une question, juste un revers lifté. Elle dit que, bien sûr, elle n’est pas mariée, sinon j’aurais déjà reçu une claque, bientôt suivie d’une balle dans la tête administrée par ledit époux. Je propose que nous allions nous promener autour de l’étang du Patriarche. Elle me demande si je suis romantique. Non: boulgakovien. Le numéro deux dans le cœur sec de maman, après Pouchkine. »

À propos de l’auteur
Patrick Besson, depuis plus de quatre décennies, construit une œuvre diverse et multiforme, parmi laquelle il faut citer Dara (grand prix du roman de l’Académie française en 1985) et Les Braban (Prix Renaudot en 1995). Il poursuit par ailleurs une carrière de journaliste et de polémiste engagé, à la verve parfois meurtrière mais toujours pleine d’humour et de tendresse humaine. (Source : Éditions Stock & Plon)

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La Succession

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La succession
Jean-Paul Dubois
Éditions de l’Olivier
Roman
240 p., 19 €
EAN : 9782823610253
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule d’une part aux Etats-Unis, à Miami et Key West notamment et d’autre part dans le Sud-Ouest de la France, à Toulouse, Bayonne, Bidart, Hendaye, Saint-Jean-de-Luz, Hossegor, Itxassou, Saint-Gaudens, Auch, Manciet, Mont-de-Marsan, Dax, Orthez, Pau, Peyrehorade, Biarotte, Anglet, Bidart, la Bidassoa, Irun, Fontarrabie, Guernica, Saint-Sébastien, Bilbao, Espelette, Pasajes, Hondarribia. Des épisodes de l’histoire familiale se déroulent également à Moscou et Amsterdam.

Quand?
L’action se situe principalement des années 1980 à 2000, mais les épisodes familiaux remontent jusqu’à la seconde partie du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paul Katrakilis vit à Miami depuis quelques années. Il a beau y avoir connu le bonheur, rien n’y fait: il est complètement inadapté au monde. Même le jaï-alaï, cette variante de la pelote basque dont la beauté le transporte et qu’il pratique en professionnel, ne parvient plus à chasser le poids qui pèse sur ses épaules. L’appel du consulat de France lui annonçant la mort de son père le pousse à affronter le souvenir d’une famille qu’il a tenté en vain de laisser derrière lui.
Car les Katrakilis n’ont rien d’une famille banale: le grand-père, Spyridon, médecin de Staline, a fui autrefois l’URSS avec dans ses bagages une lamelle du cerveau du dictateur; le père, Adrian, médecin lui aussi, était un homme insensible, sans vocation; l’oncle Jules et la mère, Anna, ont vécu comme mari et femme dans la grande maison commune. En outre, cette famille semble, d’une manière ou d’une autre, vouée passionnément à sa propre extinction.
Paul doit maintenant se confronter à l’histoire tragique de son ascendance, se résoudre à vider la demeure. Jusqu’au moment où il tombe sur deux carnets noirs tenus par son père. Ils lui apprendront quel sens donner à son héritage.
Avec La Succession, Jean-Paul Dubois nous livre une histoire bouleversante où l’évocation nostalgique du bonheur se mêle à la tristesse de la perte. On y retrouve intacts son élégance, son goût pour l’absurde et la liste de ses obsessions.

Ce que j’en pense
*****
Ils ne sont finalement pas très nombreux ces romanciers dont on attend avec impatience le nouvel opus, avec la certitude que l’on prendra à chaque fois beaucoup de plaisir à les lire. Jean-Paul Dubois fait partie de cette catégorie et «La succession» ne déroge pas à la règle. Après «Le cas Sneijder», voici donc le cas Katrakilis, qui comme dans presque tous les romans de l’auteur se prénomme Paul.
Depuis plusieurs générations, la famille Katrakilis s’adonne à un passe-temps peu joyeux, le suicide. Quand Paul, le narrateur de ce délicieux roman, reçoit un courrier sibyllin de son père, composé d’une photo de sa voiture américaine et du compteur kilométrique marquant 77777, il ne sait pas encore qu’il est le dernier survivant de la dynastie. Car Paul vit en Floride et n’a quasiment plus aucun contact avec son géniteur.
Après des études – réussies – de médecine, ce Toulousain a en effet choisir de s’exiler aux Etats-Unis pour y pratiquer une variante de la pelote basque au Jaï-alaï de Miami. De 1983 à 1987, il passera les plus belles années de sa vie, sorte de parenthèse enchantée jusqu’à l’annonce du suicide paternel et son retour en France pour s’occuper des obsèques et de la succession.
Un voyage qu’il effectuera en compagnie de Watson, le chien qu’il a sauvé de la noyade entre Miami et Miami Beach, nageant au milieu de nulle part.
À Toulouse, il hérite de la grande maison familiale, dont on ne saura jamais vraiment avec quel argent elle aura été payée par le grand-père Spyridon, fuyant la purge post-stalinienne après avoir été l’un des médecins du leader communiste. Une maison bien trop grande pour un homme seul, d’autant qu’elle est «chargée» de l’histoire familiale et de tant de drames. Après le grand-père, c’est l’oncle qui, au volant d’une moto Ariel 1000 centimètres cubes, choisira de foncer contre un mur le 9 mai 1981, veille de l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir. Il avait 50 ans et vivait aux côtés de sa sœur, la mère de Paul, dans la grande demeure. Cette dernière ne supportera pas cette absence et choisira de la rejoindre dans la mort deux mois plus tard.
On comprendra dès lors que Paul n’a qu’une envie, c’est de repartir en Floride pour oublier ce poids du passé, même si le portrait que l’on dresse alors de son père est autrement plus sympathique que l’image qu’il en avait conservé.
Seulement voilà, à Miami, les joueurs de pelote revendiquent de meilleurs salaires, créent un syndicat et se mettent en grève. Paul doit rapidement trouver du travail pour subvenir à ses besoins, fussent-ils modestes.
Engagé au Wolfie’s, il va faire tomber amoureuse de la patronne, une norvégienne de 25 ans son aînée qui répond au doux nom de Ingvild Lunde. Mais leur liaison s’arrêtera presque aussi vite qu’elle a commencé et il se retrouvera alors sans autre alternative que de retourner en France et reprendre le cabinet de son père.
«Il ne faut jamais son tromper de vie. Il n’y a pas de marche arrière.» lui avait enseigné son oncle. Si cette phrase l’a sans doute envoyé à Miami, elle continuera à le hanter. Echappera-t-il à la fatalité ? Réussira-t-il à briser la malédiction des Katrakilis ? A vous de le découvrir…
La Succession est pour moi l’un des plus beaux romans de Jean-Paul Dubois, celui dont la petite musique résonne le plus à mon oreille. Pourquoi ne serait-il pas celui de la consécration pour cette plume aussi attachante qu’érudite, parvenant avec tant de délicatesse à mettre du loufoque dans le tragique et de la mélancolie dans la gaieté.

Autres critiques
Babelio
Télérama (Michel Abescat)
Culturebox (Laurence Houot)
Les Echos (Thierry Gandillot)
L’Express (Delphine Peras)
Tribune de Genève (Pascale Frey)

A propos de l’auteur
Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse. Il a publié de nombreux romans, dont
Une vie française (l’Olivier, 2004, prix Femina et prix du roman Fnac) et Le Cas Sneijder (l’Olivier, 2012, prix Alexandre Vialatte). Il a aussi obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996). (Source : Éditions de l’Olivier)

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