Des vies débutantes

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En deux mots:
Exilé aux États-Unis, Adrien rêve de devenir photographe. En attendant , il fait le taxi dans une petite ville du Wisconsin. Ayant trouvé un emploi dans un centre photo du Maine, il va y faire deux rencontres déterminantes et tracer son parcours avant de devoir fuir devant la police.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«L’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai»

Le premier roman de Sébastien Verne a tout du roman d’apprentissage. Il retrace le parcours d’Adrien, un Français exilé aux États-Unis avec un appareil photo en bandoulière. Il va tutoyer son rêve avant de prendre la fuite et basculer vers le polar…

Les photographes et la photographie semblent particulièrement inspirer les romanciers. Après Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse et La femme révélée de Gaëlle Nohant, voici le parcours d’Adrien, jeune photographe français qui s’est exilé aux États-Unis. On le retrouve à La Crosse, petite cité du Wisconsin qui borde le Mississipi au moment où débute le roman.
Il vient d’obtenir le droit de conduire un taxi et peut ainsi mêler l’utile à l’agréable, en réalisant des clichés de la région mais surtout de ses habitants et notamment de certains de ses clients. Celui qui l’intrigue le plus est un homme qui lui commande une bouteille de brandy qu’il doit lui livrer tous les matins et empoche pour cela cinquante dollars. Sans le connaître, il aimerait le prendre en photo. Mais ses demandes restent vaines jusqu’au jour où le silence l’accueille. S’enhardissant, il pénètre dans la maison et découvre une femme morte «encadrée d’animaux empaillés qui semblent lui survivre». Plutôt que d’appeler les urgences, il récupère son matériel et réalise une séance photo, m’hésitant à mettre le cadavre en scène. Ce sera son dernier rendez-vous, car son patron le vire illico.
«Du coup, Adrien a du temps à tuer. En fouillant à la bibliothèque, il trouve une quantité phénoménale d’articles. La vieille femme au brandy, c’est «madame Dahmer, mère de Jeffrey Dahmer, condamné pour multiples assassinats, tueur en série». Son fils a défrayé la chronique, il a marqué l’Amérique au fer blanc. On l’a appelé «le cannibale de Milwaukee» en 1991.»
Adrien n’aura pas chômé longtemps. Il est embauché comme technicien de laboratoire à Rockport, dans le Maine. Un travail à mi-temps qui va tout à la fois lui permettre de se perfectionner et de côtoyer photographes de renom et élèves du Rockport Photo Center où il ne tarde pas à faire son trou. Parce qu’il a aussi trouvé là deux personnes qui ont trouvé le moyen de mettre du beurre dans leurs épinards. Gloria, responsable de la galerie photo, s’occupe entre autres des tirages photo et n’hésite pas à se constituer une petite réserve personnelle. Travis pour sa part gère les commandes pour le laboratoire et complète ses revenus en organisant du trafic de matériel. Tout se passe bien jusqu’au jour où les soupçons se précisent et où la fuite semble le moyen le plus sûr d’échapper à la police. Le road-trip qui s’impose alors nous conduit à travers le Maine vers le Canada…
Pour un premier roman Sébastien Verne combine parfaitement les codes du roman d’apprentissage et celui du roman «américain», y ajoutant même une touche de polar bienvenue. Dans les pas de ce trio improbable, dont il serait dommage, de dévoiler ici le destin, on se laisse emporter. Comme dirait Barbara,
Si la photo est bonne
Juste en deuxième colonne
Y a le voyou du jour
Qui a une petite gueule d’amour

Des vies débutantes
Sébastien Verne
Asphalte Éditions
Premier roman
192 p., 16 €
EAN 9782918767916
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, à La Crosse dans le Wisconsin, puis à Rockport dans le Maine, avant de partir vers la frontière canadienne en passant notamment par Belfast puis Unity et Skowhegan. On y évoque aussi la France où Adrien retrouve quelques temps ses racines.

Quand?
L’action se situe aux début des années 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Fin 1992, en bordure du Mississippi. Jeune photographe français, Adrien fait le taxi dans le Wisconsin et documente son périple américain: portraits de clients, paysages fluviaux. Repéré pour un de ces clichés, il est embauché par un centre photographique de prestige, dans le Maine. C’est là qu’il fait deux rencontres fondamentales: Gloria, la responsable de la galerie, qui détourne des tirages de grande valeur, et Travis, avec qui il se livre à des trafics de petite envergure. Mais le trio d’écorchés va s’embarquer sur un coup trop gros pour lui. Vingt ans plus tard, Adrien aura l’opportunité de retourner sur les lieux de cette jeunesse aventureuse…
Roman d’apprentissage, Des vies débutantes est une ode à la liberté et aux grands espaces américains. Au fil des pages se dessine la trajectoire d’un homme qui s’est écarté malgré lui du chemin tracé pour se retrouver en marge de sa propre existence.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog L’Or des livres 
Blog Unwalkers 
Blog Bepolar (Jérôme Vincent)
Blog The killer inside me 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Entretien d’embauche
« Tu veux du café?
– Non merci.
– Comment tu t’appelles?
– Adrien Beausure.
– T’es canadien?
– Oui, Québec francophone.
– Tu as le permis ? »
Il hoche la tête, connivence.
«Jamais condamné?»
Il secoue la tête, connivence à nouveau.
Le voilà presque au volant d’un taxi jaune, à la suite du plus rapide entretien d’embauche de sa vie. Il a menti – il n’est pas plus canadien que portoricain –, mais il est recommandé par Slim, le reste est convenu. Celui avec qui Adrien a rendez-vous est un Indien qui se fait appeler Rikkie. Le téléphone sonne, il répond, attentif, puis reformule quasi instantanément : «Hillview Homes, pour Lutheran Hospital, dans cinq minutes, entendu.»
Bande-son, l’annonce au dispatch : «Hillview Homes, pour Lutheran Hospital, dans cinq minutes pour Phil, tu te dépêches !»
Le business de Rikkie donne sur State Road. Pour y entrer, on passe un portail vaguement grillagé, à l’ombre en cette saison. Le soleil distille de longues silhouettes sur le rectangle d’asphalte à l’opposé. Ses rayons, sur le mur d’en face, aux briques peintes en rouge, réchauffent un peu le parking, au moins visuellement. Deux taxis hors d’usage sont garés là, à l’écart. Le premier, enfoncé à l’avant, est amputé d’une portière ; l’autre patiente, essoufflé, sur un cric. Rikkie se réserve l’exigu garage comme atelier et, à l’arrière, il camoufle tant bien que mal des bidons d’huile usagés, vestiges encombrants d’une flottille de taxis en bordure du Mississippi.
Le local de Rikkie est ouvert à tous les vents. Il y habite, aussi. Le rez-de-chaussée est équipé d’une cuisine qui ne sert qu’à faire du café. L’endroit est assez propre. Dans le flot des appels matinaux, Rikkie s’active, seul à gérer sa minuscule plate-forme logistique, son mug à la main ; il pioche un donut nappé au chocolat avec des pépites roses. On se réveille tout juste dans cet îlot de La Crosse, Wisconsin. Au talk-show du matin, des soldats américains débarquent en Somalie, ils sont en nombre, opération « Restore Hope », ni Adrien ni Rikkie ne savent vraiment pourquoi. Ils se laissent distraire par l’écran, après la pub, des images de routiers en déroute dans le blizzard plus au nord, à la frontière du Minnesota. Il est 8 heures, Channel 8 WKBT, les news, mercredi 9 décembre 1992, moins onze degrés Celsius à La Crosse, pas de précipitations, soleil toute la journée.
Dans cette pièce basse de plafond, un cerf empaillé, trophée de chasse, toise les deux hommes. Le téléphone sonne à nouveau, Adrien s’écarte et sort du terrier. Depuis la porte, il entend Rikkie qui fait l’annonce au dispatcher :
«Hillview Homes, pour Lutheran Hospital, t’es sur place Phil?»
Rikkie s’affaire aux urgences du matin. Adrien joue avec son ombre contre le mur ; ça l’occupe et le réchauffe sûrement. Il traîne sur le parking en attendant son taxi jaune.
Période d’essai
Une Oldsmobile Sedan 1987 franchit lentement le portail, son ombre déformée se dessine sur le mur, elle se gare à dix mètres de là. Le chauffeur, bedaine en mauvaise santé, s’extirpe de la voiture, quelques miettes accrochées aux rayures vertes de son pull-over. Rikkie observe puis s’approche. Il aime qu’on prenne soin des véhicules, Adrien l’a immédiatement compris.
« Tu remplaces toujours un gars, tu prends sa voiture. Il finit la nuit, tu prends la journée. Pour l’instant, on fait comme ça, on verra après comment ça se passe. Tu t’arrangeras avec les autres, tu prendras la nuit ou la journée, c’est pas mon problème. »
La buée sort de sa bouche comme d’un pot d’échappement.
«La Sedan revient toujours avec le plein, sinon c’est toi qui payes. Tu me dois 75 dollars de location et le reste, c’est pour toi.»
Voilà pour la fiche de poste. Les règles doivent être simples pour les chauffeurs de taxi, ça limite les embrouilles. La radio, c’est déjà assez problématique. Le téléphone sonne, Rikkie se presse à l’intérieur.
Dispatch: «University Main Hall vers l’aéroport. Phil, c’est pour toi dans la foulée!»
10 h 30, calé au fond d’une lourde américaine jaune pétant, Adrien parcourt l’étendue d’un territoire qu’il partage désormais avec l’immense Mississippi, monstre de boue.
La Sedan a déjà le ventre vide, le pull rayé vert est un arnaqueur. Il fait le plein au Kwik Trip, spécialiste en remplissage, gasoil, estomac, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, café tiède. Helen est une balise au comptoir, ils se voient tous deux pour ne pas se sentir seuls, passer la mauvaise saison ensemble, blottis parfois l’un contre l’autre. Elle habite l’immeuble le plus haut de toute la ville, au coin de Cass Street et de Third Street, au-dessus du Piggy’s. Avant d’entrer, il passe toujours sous une tenture à la belle calligraphie blanche sur fond bleu d’où se détache « Elliot Arms Apartments », ça donne un air citadin à leur liaison, mais ça ne suffit pas. Il se lasse parfois très vite des jouets, surtout de ceux qu’il n’a pas vraiment voulus.
Un taxi fonctionne comme les griffes d’un râteau. Il agrippe tout. Rikkie possède la compagnie. Quoi qu’il arrive, il prend 75 dollars au chauffeur du matin et autant en fin de journée. Tous les taxis de La Crosse, Wisconsin, appartiennent à Rikkie, tous les taxis sont jaunes, c’est comme ça, la règle est immuable, un numéro de téléphone, 782-9492, sur chaque portière. Le véhicule fonctionne sans taximètre. Dès son premier jour, préliminaire à toute chose, Adrien passe au lavage et astique vite fait l’intérieur de la Sedan. Touche finale, il asperge l’habitacle de quelques gouttes d’huile essentielle de lavande ; un taxi présentable est un taxi aimable. Chacun des chauffeurs se souvient de cette pancarte accrochée au-dessus du coin de table qui fait office de bureau, réalisée dans un point de croix grossier. Rikkie la pointe volontiers du doigt, elle rappelle sans ambiguïté la devise éclairée du patron : «Qualité, disponibilité, ponctualité.»
«Quoi qu’il arrive, tu règles le compteur à zéro en début de trajet, tu multiplies par un dollar cinquante le mile et tu as le prix de ta course. Facile de t’en souvenir, non?»
Bien que l’usage de cette arithmétique ait objectivement quelque chose d’effrayant, il semble que c’est la norme acceptée. Ne manque plus qu’un joli canevas «tu t’y conformes ou tu dégages!». Il faut à Adrien une demi-douzaine de courses avant de payer la location et le gasoil. Son travail finance la rente de Rikkie. C’est normal, il en a fait, des efforts, le boss, pour se garder une place au soleil. Une compagnie de taxis, ça se construit à la force du poignet, et Adrien a toute sa place dans cette petite chaîne alimentaire. Son visa expire bientôt et il a besoin d’argent.
Dispatch : « Au 3035, 31st Street vers Kmart… »
Alors, en arpenteur, des journées entières, Adrien parcourt un bout du comté et tente de reconstituer sa trésorerie. Il s’aventure jusqu’à Shelby, Coon Valley ou Lake Delton. Il emprunte des routes désertes, improbables et qui parfois figurent à peine sur sa carte. Il pousse jusqu’à Trempealeau tout au bout, après State Road 61, pour une dame qui veut se rendre chez le coiffeur à La Crosse. C’est une excellente course, il fera l’aller-retour.
À cette époque de l’année, les rives du fleuve sont prises par les glaces, à Trempealeau. Les semaines d’hiver se succèdent et le ciel crache de la neige lorsqu’il ne fait pas trop froid. Le village est recroquevillé sur une route principale que le fleuve, glacé et poissonneux, peut avaler à la première crue. Au bout, l’embarcadère des barques à fond plat. Lorsqu’à l’été elles rentrent, ventrues, c’est pour laisser la famille Dubois décharger, vider, fumer des carpes et des poissons-chats au bois de hêtre. Dubois Smokery est un passage obligé avant l’expédition vers les quartiers juifs de New York. La lumière se rend complice, devient propice. Adrien prend quelques photos, documente un village hibernant. Il se gare à l’écart, laisse le moteur de sa voiture tourner et s’éloigne d’une centaine de mètres environ, puis il photographie son taxi jaune dans la grisaille. »

Extrait
« Du coup, Adrien a du temps à tuer. En fouillant à la bibliothèque, il trouve une quantité phénoménale d’articles. La vieille femme au brandy, c’est «madame Dahmer, mère de Jeffrey Dahmer, condamné pour multiples assassinats, tueur en série». Son fils a défrayé la chronique, il a marqué l’Amérique au fer blanc. On l’a appelé «le cannibale de Milwaukee» en 1991; Slim a presque mis dans le mille. Le type, il a tué dix-sept homosexuels, ils l’ont chopé c’était il y a deux ou trois ans. Sa tête au regard vitreux, vestige unique, relique, est conservée par sa tordue de mère. La légende veut qu’il ait été scalpé et décapité par son codétenu, un Indien. C’était partout dans les journaux.
Adrien a quitté La Crosse le soir du 16 avril 1993, suite au message téléphonique d’une certaine Gloria Underwood, responsable au Rockport Photo Center lui signifiant que son tirage intitulé Roue de la fortune est porteur de bonnes nouvelles et qu’on l’attendait dès que possible à Rockport, Maine pour un job à mi-temps de technicien labo. » p. 50-51

À propos de l’auteur
Sébastien Verne vit à Lyon. Des vies débutantes est son premier roman. (Source : Asphalte Éditions)

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La femme révélée

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En deux mots:
Eliza Donneley a dû fuir Chicago pour trouver refuge à Paris. Au fil de ses rencontres dans la capitale, elle va tenter de se reconstruire, de progresser dans l’art de la photographie, tout en gardant en elle l’espoir de pouvoir un jour rentrer en Amérique pour y revoir son fils.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La photographe, loin des clichés

Gaëlle Nohant la magicienne a à nouveau réussit l’un de ses admirables numéros. Après La part des flammes et Légende d’un dormeur éveillé, elle nous entraîne en 1950 entre Paris et Chicago sur les pas d’une photographe.

Gaëlle Nohant poursuit son exploration de notre passé, avec toujours le même talent et le même sens de la narration, le même style addictif qui entraine le lecteur à ne plus vouloir lâcher les personnages. Après La part des flammes et Légende d’un dormeur éveillé nous voici dans les années cinquante, entre Paris et Chicago. L’occasion d’évoquer les clubs de jazz de la capitale et les combats pour les droits civiques aux États-Unis, le combat des femmes pour leur émancipation et celui des minorités pour davantage d’égalité, les peines de l’exil forcé et le besoin de racines.
Quand s’ouvre le roman, Eliza Donneley est à Paris où elle a trouvé refuge sous un nom d’emprunt, Violet Lee.
Si on ne saura qu’au fil de récit les raisons impérieuses qui l’ont poussée à s’exiler, on apprend très vite qu’elle a laissé derrière elle un mari violent, sa mère et son fils Tim, âgé de quelques années. «Désormais, je me raccrochais à l’espoir que si j’étais assez patiente, je trouverais le moyen de rentrer chez moi. Ce chez moi n’était pas la maison de mon mari. Plus vaste et imprécis, il épousait les contours de ma ville natale, du lac qui la bordait, de ses frontières mouvantes. La ville où mon fils, Martin Timothy Donnelley, était venu au monde par une journée froide et grise de novembre 1942, réveillant de ses premiers cris notre rue engourdie par les prémices de l’hiver. »
Mais cette promesse va devenir de plus en plus difficile à tenir, car elle se pressent que son ex-mari ne la lâchera pas, que ses sbires veulent l’empêcher de nuire à leurs petites affaires aussi immorales que rentables. On y retrouve du reste aussi La Part des flammes, le feu assassin.
Après avoir réussi à trouver un toit et quelques personnes prêtes à l’aider, notamment ses voisines les prostituées, elle se décide à sortir le Rolleiflex qu’elle avait acheté avant de quitter les États-Unis et qui va lui permettre d’ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Dans les rues, les cafés, les clubs de jazz, elle va photographier de nombreux personnages, témoigner de la société de l’époque.
Comme pour ses précédents romans, on comprend très vite que Gaëlle Nohant s’est énormément documentée, que son évocation de Paris aussi bien que de Chicago est le fruit de lectures, de témoignages rassemblés mais aussi de séjours effectués ces dernières années, y compris avec un appareil photo en bandoulière (ceux qui suivent la romancière sur les réseaux sociaux ont auront des preuves tangibles).
À l’image de la photo qu’elle découvre après son passage dans le révélateur, Violet va se révéler petit à petit à elle-même. Volontaire et courageuse, elle comprend que les clés de son destin sont entre ses mains, mais aussi dans celles qui à ses côtés sont prêts à l’aider. Battante, elle découvre qu’il y a des causes qui sont plus grandes qu’elle, mais aussi qui rapprochent ceux qui les partagent.
Après Paris, c’est à Chicago qu’elle voudra suivre sa route, bien des années après avoir fui.
La femme révélée est un formidable voyage dans le temps, un magnifique portrait de femme, un panorama des combats menés de part et d’autre de l’Atlantique pour plus d’égalité et de Droits, pour davantage de solidarité et pour dégager l’horizon. Ce qui est fait, on l’aura compris, une œuvre qui résonne avec les problématiques d’aujourd’hui et qui se lit comme un chant d’espoir. Tout simplement superbe!

La femme révélée
Gaëlle Nohant
Éditions Grasset
Roman
400 p., 20,90 €
EAN 9782246819318
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’aux Etats-Unis, principalement à Chicago.

Quand?
L’action se situe de 1950 à1970, mais on évoque aussi les années précédentes depuis la crise de 1929.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, 1950. Eliza Donneley se cache sous un nom d’emprunt dans un hôtel miteux. Elle a abandonné brusquement une vie dorée à Chicago, un mari fortuné et un enfant chéri, emportant quelques affaires, son Rolleiflex et la photo de son petit garçon. Pourquoi la jeune femme s’est-elle enfuie au risque de tout perdre?
Vite dépouillée de toutes ressources, désorientée, seule dans une ville inconnue, Eliza devenue Violet doit se réinventer. Au fil des rencontres, elle trouve un job de garde d’enfants et part à la découverte d’un Paris où la grisaille de l’après-guerre s’éclaire d’un désir de vie retrouvé, au son des clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. A travers l’objectif de son appareil photo, Violet apprivoise la ville, saisit l’humanité des humbles et des invisibles.
Dans cette vie précaire et encombrée de secrets, elle se découvre des forces et une liberté nouvelle, tisse des amitiés profondes et se laisse traverser par le souffle d’une passion amoureuse.
Mais comment vivre traquée, déchirée par le manque de son fils et la douleur de l’exil? Comment apaiser les terreurs qui l’ont poussée à fuir son pays et les siens?  Et comment, surtout, se pardonner d’être partie?
Vingt ans plus tard, au printemps 1968, Violet peut enfin revenir à Chicago. Elle retrouve une ville chauffée à blanc par le mouvement des droits civiques, l’opposition à la guerre du Vietnam et l’assassinat de Martin Luther King. Partie à la recherche de son fils, elle est entraînée au plus près des émeutes qui font rage au cœur de la cité. Une fois encore, Violet prend tous les risques et suit avec détermination son destin, quels que soient les sacrifices.
Au fil du chemin, elle aura gagné sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions. Et, peut-être, la possibilité d’apaiser les blessures du passé. Aucun lecteur ne pourra oublier Violet-Eliza, héroïne en route vers la modernité, vibrant à chaque page d’une troublante intensité, habitée par la grâce d’une écriture ample et sensible.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Au réveil, elle a oublié l’enchaînement des événements qui l’ont conduite dans cet hôtel miteux où elle s’efforce de se rendre invisible. Un bruit incongru la tire du sommeil, ou une odeur inexplicable. Elle se tourne sous le drap rêche, se cogne contre un mur. Que fait-il là, ce mur ? Elle ouvre les paupières, acclimatant sa vue à la pénombre, striée par les tranches de jour qui entrent par les vieilles persiennes. Le papier peint défraîchi la frappe comme une anomalie, réveille sa mémoire. Remontent tous les détails de sa fuite, le temps étiré, suspendu, précipité dans les battements du sang. Les veilles enroulée dans son imperméable, ses pieds brisés par les longues stations dans les escarpins, cette application à fuir les regards, donner le change, paraître savoir où elle allait.
Eliza Bergman, née trente et un ans plus tôt par une nuit de chaos, s’est évanouie dans les brumes du lac Michigan, qui escamotent les cadavres et les charognes. Tout ce qu’il est préférable de cacher.
Elle a longtemps différé sa fuite, tergiversé, dressant des arguments objectifs et des peurs irrationnelles contre son instinct. Elle a attendu de n’avoir plus le choix pour s’armer de courage, descendre dans les soubassements de la ville, affronter ceux qui pouvaient l’aider. Le genre d’amis qu’on préfère ne pas cultiver, qui font payer cher leurs services et ne vous laissent jamais quitte. Elle le savait déjà, à l’instant où le petit voyou italien lui a tendu le passeport au-dessus du comptoir d’un bistrot borgne. Elle l’a ouvert et étudié en silence, frappée par la ressemblance physique.
La propriétaire du passeport s’appelait Violet Lee. Elle était née le 11 mars 1919 à Chicago, quelques mois avant qu’Eliza ajoute son premier cri à ceux d’une ville à feu et à sang. Sur la photo, Violet a des yeux marron-vert, des cheveux châtains aux épaules : elles pourraient être jumelles. Pas très grande : un centimètre de plus qu’elle. Le passeport ne mentionne pas sa fin prématurée. Eliza ignore tout de celle dont elle porte le nom. Jusqu’aux circonstances d’une mort qui l’a frappée en pleine jeunesse, si tant est que ce mot ait eu un sens pour elle. Durant sa brève existence, Violet Lee devait ressembler à ces pauvres filles que la ville avale en bâillant, sans y prendre garde. Une gentille paumée accrochée à un rêve hors d’atteinte, ou qui ne rêvait pas plus loin qu’une paire de chaussures neuves, un prince de comptoir qui la traiterait un peu mieux que les autres. A-t-elle fini poignardée dans une ruelle du South Side, au coin d’un de ces rades où des truands minables échangent leurs dernières combines ? Étranglée par un amant de fortune ? L’a-t-on tuée pour quelques dollars, ou pour la violer plus commodément ? Pour ce qu’elle en sait, Violet Lee est peut-être morte de froid sur un banc de Jackson Park, ou d’une dose de trop pour survivre à la nuit. Son fantôme accapare les pensées d’Eliza. Comme si usurper son identité l’avait chargée d’une responsabilité à son égard, d’un mystérieux devoir qu’il lui incombe d’élucider.
Si elles s’étaient croisées par hasard, qu’auraient-elles pensé l’une de l’autre ? Violet Lee aurait sans doute envié son allure, celle d’une femme dont le moindre accessoire représentait deux mois de salaire d’une vendeuse de chez Marshall Field. Au premier coup d’œil, elle aurait mesuré la distance entre leurs mondes : l’abîme qui sépare les manoirs de la Gold Coast des meublés crasseux de Wicker Park.
« Si tu me voyais maintenant, Violet… », sourit Eliza du fond de son refuge aux murs lézardés. « En héritant ton nom, j’ai dû hériter la vie qui va avec… »
Désormais, elle doit oublier jusqu’à son prénom. Sans se retourner, trancher les émotions et les souvenirs qui s’y rattachent.
Au pied du lit étroit, son imperméable froissé témoigne du chemin parcouru. Le cuir de ses escarpins est marqué de cicatrices. Mais dans le double-fond de sa valise dorment des bijoux que peu de fugueuses peuvent s’offrir. De quoi tenir un temps, si elle arrive à les revendre. Pour l’instant, ils constituent un butin encombrant pour une femme qui ne doit pas se faire remarquer. Sur la table, un Rolleiflex l’observe de ses yeux éteints. Son bien le plus précieux, avec la photo de son fils.
C’est étrange, pendant des années elle a rêvé que la maison prenait feu, qu’elle devait fuir, décider en quelques secondes de ce qu’elle emportait. Elle se précipitait dans la chambre de l’enfant et l’arrachait au sommeil, trésor brûlant contre sa poitrine. Mais toujours elle revenait sur ses pas dans le couloir aveuglé de fumée, au risque de rester prisonnière, retournait dans sa chambre et tâtonnait à la recherche de son appareil photo.
Elle ne l’a pas oublié dans sa fuite, mais elle a laissé le petit derrière elle. Cette pensée lui coupe le souffle et les jambes. Il faut la repousser tout de suite le plus loin possible. Respirer.
Ou la laisser tout incendier, et ne plus jamais dormir.
Chapitre un
À la réception de l’hôtel, la patronne au regard de fouine est en grande conversation avec un livreur de primeurs. Elle a forcé sur le maquillage, comme on repeindrait un immeuble en train de s’effondrer. Le rouge à lèvres qui bave aux commissures de ses lèvres sans chair, les boucles d’oreilles et les sourcils redessinés au crayon trahissent un souci des apparences qu’elle n’applique pas à son hôtel. Elle attrape la clef que je lui tends et l’accroche au tableau. Tout est poisseux ici, les meubles et les gens. Je lui demande la direction de la place de la Madeleine. Même s’il y a longtemps que je parle et lis le français, mon accent du Midwest chahute les syllabes et bute sur le genre des noms. Quand la gérante me répond, elle avale la moitié des consonnes et je dois déployer une concentration épuisante pour la comprendre. Pendant qu’elle m’indique la direction à grand renfort de gestes, le livreur à la casquette enfoncée sur les yeux lui lance :
— Dis-moi, la Petite Mère… tu loges des Amerloques maintenant ?
Elle répond en plissant les yeux que sa réputation a dû franchir l’Atlantique. Ils partent dans un fou rire. Le livreur enlève sa casquette pour nous saluer et repart, sa cargaison de légumes sous le bras, vers la gare Saint-Lazare.
Je suis soulagée de retrouver l’air libre et la rue. Je me retourne vers l’hôtel minable où j’ai pris une chambre, parce qu’il faut bien s’installer quelque part. Il transpire la crasse et l’avarice. Si j’y restais, je sens qu’il finirait par déteindre sur moi.
Hier, arrivant en train du Havre à la nuit tombée, j’étais brisée de fatigue. J’ai erré longtemps aux abords de la gare, dans ce mélange de faux clinquant et de sordide, et j’ai fini par décider de m’échouer ici. J’avais envie de pleurer. J’ai tendu quelques billets français à cette femme en échange d’un mauvais lit, d’une chambre aux murs de papier, d’un bidet et d’un lavabo sans eau chaude. Je me console en me disant que la dégringolade entre mon ancienne vie et ce lieu est si vertigineuse que ceux qui sont à mes trousses ne penseront pas à m’y chercher. Ce n’est qu’une étape de plus après les gares, le bateau, les heures d’attente sur des quais encombrés de valises et d’enfants. Ma première nuit a été aussi tumultueuse qu’une traversée en mer par gros temps.
Réveillée en sursaut par le vacarme de mes voisins de palier, j’ai dormi par courtes redditions traversées de cauchemars où je ne cessais de perdre Tim dans une foule qui me bousculait sans m’entendre.
Au réveil, quand j’ai retraversé le couloir, le calme n’était troublé que par des ronflements irréguliers qui me rappelaient ceux d’Adam quand il avait trop bu.
Je me suis éloignée vers la Madeleine, rassérénée par l’air vif. Le soleil soulignait les arêtes des toits et redessinait les visages. Moi qui viens d’un monde si orgueilleusement vertical, j’observais ces façades alignées comme des vieilles dames prenant le thé, les lignes Art déco qui venaient rompre l’ensemble, et partout la pierre des musées, des églises et des monuments, patinée par les siècles. Ici, le passé se fait obsédant. Les plaques au-dessus des porches rappellent que tel poète ou tel homme politique a vécu là, les statues veillent sur les squares et les carrefours. Je me demande si tous ces bras de pierre ne finissent pas par vous ligoter. À Chicago c’est l’inverse, on ne courtise que le futur. Comme s’il fallait oublier le sang versé pour bâtir la ville, ce sang venu de tous les coins du monde se mêler à celui des abattoirs. On se hâte de détruire pour reconstruire de nouveaux symboles de fierté et de puissance, toujours plus hauts, plus arrogants. Le passé est cette boue qui s’accroche à nos chaussures, cet accent qui trahit notre origine. Ce sont ces souvenirs qui nous déchirent. »

Extraits
« J’espère que les photos seront bonnes. C’est toujours un pari, il n’y a pas de deuxième chance. Observant l’étrange faune qui se presse sur la chaussée, je me demande comment j’ai pu ne pas me rendre compte que j’étais dans une rue de prostitution, et que j’avais choisi un hôtel de passe. Ma mère y verrait la bouche de l’Enfer. Elle préférait ignorer tout ce qui se rapportait au Near North Side de Chicago. La seule évocation des artères mal famées de la ville lui faisait quitter la table. Étonnamment, je ne me sens ni choquée ni effrayée, plutôt fascinée par ce que je ne connais pas et que j’ai envie de comprendre. Je me réjouis d’avoir été là au bon moment pour capter l’affrontement, la révolte animale de la prostituée aux cheveux rouges et le charme magnétique de l’autre, la Louise Brooks de trottoir qui m’a observée tout du long de ses yeux imperturbables, sous les paupières cernées de khôl. »

« Depuis le jour où j’ai pris ma première photo, je n’ai jamais réussi à m’en passer. Quand je tiens une image et alors il me la faut, rien d’autre ne compte. C’est un mélange d’instinct et d’urgence, une excitation très particulière. » p. 40

« Désormais, je me raccrochais à l’espoir que si j’étais assez patiente, je trouverais le moyen de rentrer chez moi. Ce chez moi n’était pas la maison de mon mari. Plus vaste et imprécis, il épousait les contours de ma ville natale, du lac qui la bordait, de ses frontières mouvantes. La ville où mon fils, Martin Timothy Donnelley, était venu au monde par une journée froide et grise de novembre 1942, réveillant de ses premiers cris notre rue engourdie par les prémices de l’hiver. » p. 49

À propos de l’auteur
Née à Paris en 1973, Gaëlle Nohant vit aujourd’hui à Lyon. Elle a publié L’Ancre des rêves, 2007 chez Robert Laffont, récompensé par le prix Encre Marine, La Part des flammes, Légende d’un dormeur éveillé et La femme révélée. Elle est également l’auteur d’un document sur le Rugby et d’un recueil de nouvelles, L’homme dérouté. (Source: Grasset)

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Et vous m’avez parlé de Garry Davis

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  RL2020

En deux mots:
Dans un bar de Guéthary le narrateur va engager la conversation avec Julia, en vacances sur la Côte basque. Une conversation qui va vite tourner autour de la vie de Garry Davis, citoyen du monde, dont on va découvrir l’étonnante biographie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’histoire d’un citoyen du monde

Changement complet de registre pour Frédéric Aribit, qui passe du Mal des Ardents à une biographie romancée de Garry Davis, le dernier idéaliste du XXe siècle sur lequel il porte un regard tendre et nostalgique, comme sur la belle Julia.

Avez-vous déjà entendu parler de Garry Davis? J’avouer qu’avant de découvrir le nouveau roman de Frédéric Aribit, le nom de ce citoyen du monde, mort à 91 ans en 2013, m’était totalement inconnu. Et pourtant, comme le rappelait Pierre Haski dans L’Obs au moment de son décès, plus de deux millions et demi de personnes disposaient d’un passeport de «citoyen du monde» émis par cet utopiste, qui avait notamment rallié trois Albert célèbres à sa cause: Einstein, Camus et Schweitzer.
Et s’il faut en croire l’habile scénario du roman, c’est aussi le hasard qui a mis le narrateur sur la piste de cet homme remarquable. Nous sommes sur la Côte basque lorsqu’il marche malencontreusement sur le pied de Julia. Elle accepte de prendre un verre avant de regagner son lieu de villégiature. Son mari et son fils Marius sont restés du côté de Lille.
Lui a beau être désabusé et ne plus attendre grand chose de l’existence, il n’est pas insensible au charme de cette femme. En fait, «nous nous apprêtons à vivre la parenthèse d’une soirée estivale qui s’est ouverte sur un pied malencontreusement écrasé devant le comptoir et qui se refermera bientôt, quand vous rejoindrez vos amis et que votre jupe, votre débardeur blanc avec la bouche rouge des Stones s’évanouiront, tel le mirage soudain dissipé d’une fontaine où boire en plein désert, ..»
Une parenthèse qui s’ouvre sur cette question plutôt incongrue: Avez-vous déjà entendu parler de Garry Davis?
Le personnage que dépeint alors Julia est effectivement «plus insaisissable que ceux qu’on trouve dans les romans». Engagé dans la Bataille de France durant la Seconde Guerre mondiale, il en ressort traumatisé et décide de prendre à la lettre les belles paroles des conférences d’après-guerre, de créer les vraies Nations Unies. Il rend alors son passeport américain et parvient à rejoindre Paris où, avec l’aide de Camus, il fait irruption au Palais de Chaillot où se tient une Assemblée générale des nations Unies, pour y lancer sa profession de foi. Ce ne sera là que l’un de ses titres de gloire, car pendant les décennies qui suivent, il ne va rien lâcher de son combat, de son idée fixe. Et comme dit, il va rallier des millions de personnes – des anonymes et des célébrités – à sa cause, auxquels il enverra un passeport de citoyen du monde. Julia semble connaître dans le moindre détail la biographie de cet homme et parvient à subjuguer son interlocuteur.
On l’aura compris, c’est par le truchement de la belle Julia que Frédéric Aribit parvient au même résultat avec le lecteur qui n’oubliera pas de sitôt le combat aussi passionné que vain de cet homme. Comme dans Le Mal des ardents, il s’interroge sur la passion qui est un formidable moteur, avec ce brin de nostalgie au moment de constater que pour son narrateur la flamme ne brûle plus avec la même intensité. Quand ne reste que le souvenir de ce qui aurait pu être une belle histoire d’amour. Comme Georges Perec écrivant «Je me souviens du citoyen du monde Garry Davis. Il tapait à la machine sur la place du Trocadéro.», il pourra dire «Je me souviens de Julia. Elle pouvait parler des heures d’un autre homme et vous fasciner tout autant.»

Et vous m’avez parlé de Garry Davis
Frédéric Aribit
Éditions Anne Carrière
Roman
210 p., 17 €
EAN 9782843379703
Paru le 7/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, sur la Côte basque. Mais on y fait aussi un tour de la planète.

Quand?
L’action se situe de nos jours. Mais on y évoque surtout le XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir d’été, à Guéthary, un homme rencontre une jeune femme, Julia. La conversation s’engage. Il aimerait la séduire, mais il a perdu l’élan et ne croit plus en rien, sauf à son désir d’elle. Contre ses désillusions, elle lui raconte l’étonnante histoire du dernier idéaliste du XXe siècle: Garry Davis, «personnage plus insaisissable que ceux qu’on trouve dans les romans». Garry Davis a porté à lui seul tous les idéalismes d’une époque. Après la Seconde Guerre mondiale, il renonce à sa citoyenneté américaine. Apatride volontaire, il s’installe à Paris devant le siège de l’ONU et fonde le mouvement des Citoyens du Monde, dont il dessine (et vend) lui-même les passeports. Garry Davis – qui connaît près d’une quarantaine d’incarcérations en quarante ans – souhaite réinventer la carte des relations internationales. Infatigable ambassadeur de la paix, diplomate sans nation, sans terre, sans mandat, il a d’emblée le soutien d’Albert Camus, André Breton, Pierre Bergé, Einstein, et même l’Abbé Pierre. Et l’engouement pour son mouvement augmente au fil de ses coups d’éclats qui jalonnent la grande histoire du siècle. Porté par une langue surprenante et un style flamboyant, ce roman se présente sous la forme d’un dialogue envoûtant et brosse, dans la tension érotique d’une rencontre, le portrait d’un homme qui a tenté toute sa vie de corriger la folie des hommes…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
United States Department of Justice
Services d’Immigration et de Naturalisation
Bureau : Boston
Déclaration faite par : Garry Davis
À : Aéroport de Logan Date : 27 février 1993
Q. Jurez-vous que vous direz la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, et que Dieu vous garde ?
R. Oui.
Q. Quels sont vos noms et prénoms exacts ?
R. S. Gareth Davis.
Q. Quelle est votre date de naissance ?
R. Le 27 juillet 1921.
Q. De quel pays êtes-vous ressortissant ? De quel pays êtes-vous citoyen ?
R. Aucun.
Q. Avez-vous jamais été citoyen d’un pays ?
R. Oui.
Q. De quel pays s’agissait-il ?
R. Les États-Unis.
Q. Quand avez-vous renoncé à la citoyenneté américaine ?
R. Le 25 mai 1948.
Q. Où avez-vous habité depuis lors ?
R. Partout dans le monde.
Le rêve d’une vie n’a pas d’origine. Il ne s’invente qu’à partir de soi-même. Sentez cette légère brise, respirez ces embruns qui montent de la surface des eaux et imprègnent non seulement l’air dont nous emplissons nos poumons, mais également nos cheveux, nos vêtements, si fins soient-ils, notre peau, le sel de nos lèvres auquel nous goûterons peut-être. Il est encore tôt et nous avons la soirée devant nous, la nuit qui sait, cette chaude nuit d’été qui s’annonce déjà dans l’agitation des planches de surf de l’afterwork, la sudation des premiers glaçons, et l’auréole bleutée des chiens qui s’ébrouent une dernière fois sur le sable avant de grimper, entre un matelas pneumatique et un crocodile en plastique, dans les berlines familiales. Ici, voyez-vous, dans cet endroit que vous découvrez pour la première fois, le long de cette jetée inouïe où nos chemins se croisent par hasard, se situe un peu de ma géographie intime, c’est-à-dire de mon histoire, tant il est vrai que l’espace-temps ne saurait dissocier ses coordonnées et que convoquer l’une, c’est assurément obliger l’autre.
Tel l’amour, le souvenir est stendhalien, n’est-ce pas ? Il cristallise et se dépose en nous à la façon de sédiments de cubes gemmes aux arêtes étonnamment uniques comme celles des flocons dans les microscopes ou les dessins d’enfants. L’un de ces cubes a pour moi la forme des rochers qui sont là, immémorialement travaillés par la truelle liquide de l’océan qui talochera bientôt le soleil, tout au fond, juste devant le rideau du ciel aussi bleu qu’un Magritte. Ce flacon de cristal, je le casserai plus tard devant vous, si vous m’en laissez le temps, je vous raconterai le fragment de vie que contient chacun des éclats à nos pieds si vous le souhaitez, et si vous n’allez pas rejoindre trop vite le groupe de vos amis qui nous surveillent depuis le bar tandis que les miens, à l’angle opposé, tentent parfois vers moi des œillades obliques et masculines qui rappellent ces anciennes complicités de caserne que, pour mon plus grand déplaisir, j’ai eu le temps de connaître.
Vous êtes plus jeune, vous ne savez pas ce que c’était, pour les garçons à peine entrés dans l’âge d’homme, cette humiliante épreuve de testostérone brute et d’obéissance bête. La plupart des copains, après avoir picolé ou avalé des tubes d’anxiolytiques des jours et des nuits, s’étaient fait réformer P4. Certains avaient joué les objecteurs de conscience quand d’autres, les plus durs, refusant de reconnaître une quelconque autorité de l’État sur leur personne, s’étaient déclarés insoumis et avaient tranquillement attendu chez eux que les gendarmes viennent les cueillir un matin pour les conduire en prison. Ici, vous savez, dans ce coin de Pays basque, on est assez rétif au drapeau tricolore, et Marianne ne fait pas rêver, même sous les traits avantageux d’une Laetitia Casta. Langue, culture, traditions, on entend fièrement tenir l’Hexagone en respect, et j’ai grandi entouré d’amis qui, dès le plus jeune âge, se sont forgé du concept de nation une idée qui vous étonnerait sans doute, et dont la formule mathématique s’est longtemps affichée sur les murs : 4 + 3= 1. Quatre provinces basques du Sud, soit du côté espagnol, plus trois provinces basques du Nord, soit du côté français, qui ne font qu’un seul et même pays.
Je vous vois sourire.
Vous dites qu’on ne peut lire un pays qu’aux livres qu’il inspire et aux graffitis sur ses murs.
Pour ma part, je vous l’avoue, tout en les admirant en secret, je n’avais pas eu leur courage mais je m’en moquais, j’étais ailleurs, j’étais jeune et amoureux, je durcissais ma cuirasse à coups de livres que je dévorais. J’étais, dans cette triste parodie militaire, comme ce fou monté sur les tranchées pendant la guerre de 14 et qui dirigeait les obus tel un orchestre au-dessus de sa tête – inatteignable. Après avoir appris le garde-à-vous, le rangement réglementaire du régiment en couverture tuilée, le montage-démontage du Famas, j’avais joué quelques jours à la guerre dans la forêt de Rambouillet, le visage noirci au bouchon brûlé, ne riez pas, il fallait marcher des kilomètres à l’aube avec un paquetage de sherpa sur le dos, la nuit le thermomètre descendait en dessous de zéro, nous grelottions, le paletot idéal, dans nos couvertures trouées, sans pouvoir trouver le sommeil, et soudain une grenade à blanc explosait dans un trou de terre pas loin, ça se mettait à gueuler partout en même temps que c’était la guerre, réveillez-vous, gorets de base – c’était le nom que l’instructeur, le lieutenant Rampillon, nous avait trouvé, gorets de base –, mais la guerre c’était pour de faux, alors nous faisions semblant aussi pour que ça passe plus vite, qu’on nous fiche la paix, et que je puisse sous la tente reprendre mes Lettres d’amour d’un soldat de vingt ans, de Jacques Higelin, à la lumière vacillante d’une lampe torche.
Après les classes, j’avais été versé dans la musique, comme la plupart des élèves de fin d’études des conservatoires parisiens. La vareuse impeccable, le plastron droit, le fourreau ajusté, nous rallumions chaque jour la flamme du soldat inconnu à 18 heures sous l’Arc de triomphe, jouions des hymnes pour les réceptions officielles de chefs d’État ou pour les matchs de foot, levions pour toute la caserne le drapeau à l’aube, puis répétition ininterrompue de Sambre-et-Meuse qu’on massacrait en feignant d’oublier les dièses et les bémols. Le capitaine Revol prenait ça très au sérieux, finissait par nous simplifier la tâche en nous demandant de ne pas jouer les altérations dans un premier temps, on les ajouterait progressivement, l’une après l’autre disait-il, s’imaginant pédagogue, en finissant par les accidentelles, alors cela tournait bientôt en un grotesque carnaval sonore, une inaudible bouillie de clique dégorgeant de la mascarade de nos treillis que nous quittions enfin, vers midi, pour retourner chacun vers les pupitres de nos orchestres respectifs où Ravel et Tchaïkovski nous attendaient, dans les frémissements d’archet des jolies violonistes que nos cuivrailles tondues effrayaient.
Il y a, dans les orchestres symphoniques, toute une société en puissance et des révolutions d’alcôve, du premier violon jusqu’au triangle, toute une hiérarchie muette de castes et de sang, noblesse capitale des cordes, provincialisme bourgeois des vents où couvent des crimes chabroliens, prolétariat rural des cuivres, mais aussi, du violon à l’alto, de la flûte à la clarinette, de la trompette au tuba, toute une structuration tacitement decrescendo de raffinement et de bon goût que la fanfare militaire du matin abolissait dans la joyeuse cacophonie de nos uniformes kaki.

Extraits
« Je vous raconterai peut-être cet aller-retour en bus militaire jusqu’à Rome, une bonne vingtaine d’heures dans cet effrayant tape-cul bleu gendarme, nuques roides qu’aucun appuie-tête ne soulageait, jambes atrophiées repliées sur elles-mêmes, longue mise à l’épreuve de nos patiences serviles et des piles de nos walkmans où Supertramp crachait sa Logical Song et ses veg’tébolz, et nous étions enfin descendus devant l’immense monument Victor-Emmanuel II, avions tout juste eu le temps de faire trois pas pour nous dégourdir un peu, il fallait vite enfiler nos costumes de parade, récupérer nos instruments dans la soute, le chef levait déjà les bras pour l’anacrouse, deux, trois, Allonzenfants, fa fa fa si bémol, c’était la gloire des nations, le clairon des fières dates, les embrassades officielles pour je ne sais quelle commémoration de je ne sais quel traité de paix qui avait suivi je ne sais quel indispensable massacre de je ne sais quels hommes et femmes et vieillards et enfants, et La Marseillaise s’achevait bientôt en une ultime bravade sonore, les dernières notes claquaient encore contre l’imposant marbre blanc de la réunification italienne, messieurs dans le bus, nous rentrons à Paris. »

« Je vous raconterai cette Saint-Patrick à Dublin, un mois auparavant, Revol avait annulé toutes les permissions, avait lui-même dessiné, pathétique Béjart d’ordonnance, les évolutions sur Le Vol du bourdon, qu’il nous avait personnellement fait répéter, juché sur une haute chaise d’arbitre de tennis au milieu du terre-plein, pendant des semaines, un pas à gauche, un pas à droite, en avant ceux-ci, en arrière ceux-là, les pavillons des trompettes bien hauts vers le ciel, pendant que les coulisses des trombones binaient le sol comme Aititxi, mon grand-père, avait longtemps fait accroupi sur les salades du jardin à Itxassou, à la huitième mesure vous inversez, les gars, en avant ceux-là, en arrière ceux-ci, respectez les écarts, plus souple le soubassophone, et l’on se bousculait dans la cour de la caserne, sous le regard narquois des autres contingents pas mécontents qu’ils en chient aussi un peu, ces planqués de la musique, on se heurtait, quilles malhabiles, sur le bourdonnement poussif des doubles croches de Rimsky-Korsakov dont notre chorégraphie balourde écrasait l’envol, et puis le jour J était arrivé, la fanfare entière avait pris le train pour Calais, le ferry pour l’Irlande, on s’était retrouvés en pleine fête nationale, au milieu des drapeaux et des rousseurs de stout, ridicules compétiteurs dans leurs habits militaires défilant dans les rues dublinoises, nos fanions tricolores dressés, pour l’honneur national, au milieu des majorettes en petits justaucorps roses qui paradaient de plaisir devant leurs familles endimanchées. »

« Mais voici que je déroule ma vie, pardon, ces souvenirs sont dérisoires et vous me laissez gentiment parler. Voyez-vous, j’ai longtemps traversé, immunisé, les époques les plus vides de mon existence avec un sentiment d’imminence, la certitude que quelque chose viendrait, que quelque chose m’attendait qui serait enfin à la mesure du désir que je sentais en moi, de cet irrépressible nœud qui s’était formé très jeune dans mon ventre et que j’avais longtemps senti grossir, et puis rien n’est venu, tout est passé, et le nœud sans doute s’est défait, il a fallu composer, se résoudre souvent, abandonner parfois. »

« Vous avez raison, l’histoire d’une vie ne commence pas à la naissance. Jamais. De sorte que vous raconter à mon tour le long cheminement qui nous ramène à ces premiers cris oubliés dans une maternité de Bayonne ne nous avancerait pas, à quoi bon. Il n’y a pas d’origine, non, rien n’a d’origine que celle qu’on se choisit. Pas même notre rencontre, ici, dans ce bar de Guéthary où nous nous apprêtons à vivre la parenthèse d’une soirée estivale qui s’est ouverte sur un pied malencontreusement écrasé devant le comptoir et qui se refermera bientôt, quand vous rejoindrez vos amis et que votre jupe, votre débardeur blanc avec la bouche rouge des Stones s’évanouiront, tel le mirage soudain dissipé d’une fontaine où boire en plein désert, .. » p. 22

À propos de l’auteur
Né à Bayonne, Frédéric Aribit partage son temps entre Itxassou, au Pays basque, et Paris où il enseigne les Lettres. Et vous m’avez parlé de Garry Davis est son troisième roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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Un matin d’hiver

9782246812395-V-02.indd

En deux mots:
Quand Julie rencontre Dan, elle est immédiatement séduite par ce bel Américain. Leur histoire d’amour se déroule sans anicroches : ils s’aiment, se marient, donnent naissance à une fille. Un jour pourtant Dan disparaît sans laisser de traces…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La double disparition

Dans «Un matin d’hiver», Philippe Vilain choisit d’enfiler le rôle de la femme qui lui a confiée son histoire d’amour. Une belle histoire qui se termine abruptement, sur un mystère qui mérite le détour.

Philippe Vilain semble aimer les amours qui naissent dans le milieu universitaire. Après La Fille à la voiture rouge qui relatait la liaison entre un prof de 39 ans et une étudiante de 20 ans, nous voici conviés à la rencontre de deux universitaires, Dan Peeters et Julie, la narratrice.
Que ceux qui s’étonnent de voir l’auteur endosser ici le rôle féminin pour raconter cette histoire sachent qu’il s’agit ici de retranscrire le témoignage confié par une lectrice rencontrée lors d’un séminaire universitaire et à laquelle il a demandé l’autorisation de l’écrire tout en «l’ensecrètant», comme il l’explique en exergue de ce court roman.
Dan est d’origine américaine, Géorgien de père et Californien de mère. Il s’est spécialisé dans l’étude du racisme aux États-Unis et a déjà publié un essai remarqué sur le sujet. Lorsqu’il fait la rencontre de Julie, il est installé à Paris pour y poursuivre sa carrière d’enseignant et de chercheur. À la connivence de leurs profils professionnels vient très vite s’ajouter une attirance réciproque que le côté exotique pimente. Il lui parle d’Atlanta où il a grandi, elle évoque le Poitou de son enfance. Ils s’aiment. Julie a littéralement Dan dans la peau, à tel point que son corps réclame cet homme lorsqu’il s’absente trop longtemps, lorsqu’il ne donne pas signe de vie pendant quelques heures. Une passion amoureuse qui se suffit à elle-même, qui ne demande pas d’explications: «Je connaissais peu de choses sur sa vie sentimentale. Je ne m’autorisais pas à lui poser de questions sur les femmes qu’il avait aimées, autant par discrétion que par peur de savoir, et d’être jalouse. Ainsi j’imaginais que c’était par amour qu’il était venu étudier à Paris, pour une fille qu’il avait appris le français, mais je me faisais peut-être des idées. Lui-même, par pudeur peut-être, ne manifestait aucune curiosité à propos de mon passé.» Un petit bonheur tranquille.
Après quelques mois, ils décident d’acheter un appartement. Très vite Julie est enceinte. Il se marient et se découvrent parents émerveillés par leur fille Mary. Tout va pour le mieux.
Jusqu’à ce jour où Dan prend l’avion pour Atlanta et disparaît. Il ne donne plus aucun signe de vie. Après l’incompréhension, l’espoir d’un retour à la normale, vient le temps de la sidération et celui des questions. La police américaine va lui révéler que son mari a pris un avion pour Houston et que c’est au Texas que l’on perd sa trace.
Il n’avait pourtant jamais parlé de ça.
Philippe Vilain nous offre alors les plus belles pages de cette histoire, celles qui relatent l’état d’esprit d’une femme amoureuse confrontée à ce vide, celle d’une mère de famille refusant d’annoncer à sa fille que son père ne reviendra plus la câliner comme il aimait tant le faire. Les semaines passent: « Dans ces moments, je sentais combien l’inquiétude peut provoquer un certain nombre de conduites irrationnelles, proches d’une certaine démence. Je n’avais pas seulement la sensation de perdre mon temps lorsque, par obligation, je ne pouvais pas le consacrer à Dan, mais, superstitieusement, je songeais que Dan disparaîtrait pour de bon si je n’entretenais plus de rapport avec lui par la pensée. Moi qui ne suis ni mystique, ni adepte de spiritisme, je comprenais les croyances qui nous aident à maintenir un contact avec nos disparus, à ne pas rompre le lien que la réalité, elle, a rompu pour nous. Alors je pensais à Dan en permanence, pour ne pas le perdre, quitte à ne plus dormir, quitte à devenir folle.»
Les années passent. Mais je vous laisse le soin de découvrir l’épilogue de cette double disparition, celle d’un homme, celle d’un amour, et d’apprécier la plume délicate d’un auteur qui, en suggérant plutôt qu’en affirmant, laisse au lecteur tout le loisir d’imaginer ce qu’il ferait, ce qu’il ressentirait dans une telle situation.

Un matin d’hiver
Philippe Vilain
Éditions Grasset
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782246812395
Paru le 03/04/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, à Poitiers et quelque part en Savoie ainsi qu’aux États-Unis, à Atlanta et Houston.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une femme rencontre un homme, ils s’aiment. Ils ont la vie de tout le monde. Un couple, un enfant, une certaine lassitude qui n’est pas désagréable, aussi. Un jour, Dan annonce qu’il va voir ses parents aux États-Unis. Seulement voilà, il n’y va pas. Il disparaît même complètement de la vie de la narratrice.
Quinze ans après, l’obsession de la disparition s’étant émoussée, leur fille ayant grandi, d’autres hommes étant entrés dans sa vie, elle tente de gérer l’inexplicable. Peut-on vivre avec un fantôme?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Revue Traversées (Nadine Doyen)
DIACRITIK (Johan Faerber, entretien avec l’auteur)
RTBF – À portée de mots – Axelle Thiry
Blog La parenthèse de Céline
Blog Mes p’tits lus
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)


Olivia de Lamberterie présente «Un matin d’hiver» à Télématin © Production France 2

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quinze ans, cela fait déjà quinze ans que j’ai rencontré Dan Peeters. C’était à l’université de Jussieu où nous débutions nos carrières d’enseignants. Il détonnait au milieu des collègues, avec son allure désinvolte, ses jeans et ses tennis, ses chemises mal repassées, ses cheveux châtains en désordre retombant sur le col de sa veste. On aurait dit chaque fois qu’il venait de se lever et de choisir ses vêtements au dernier moment, mais, en réalité, il se moquait juste des apparences. Il semblait égaré dans ce milieu conventionnel. Il parlait peu, avec un air absorbé qui lui donnait une certaine gravité, accordant à tout le monde la même attention. La plupart des gens n’écoutent pas, ils aiment séduire, briller, avoir raison, étaler leurs connaissances ou ramener la conversation à eux, mais peu sont capables d’avoir un échange profond ; Dan Peeters, lui, s’intéressait aux autres, il cherchait à les comprendre, il les questionnait avant de donner son avis avec bienveillance. Avant ce matin-là, veille des vacances d’automne, nous nous croisions de temps à autre dans les réunions pédagogiques réservées aux chargés de cours – lui enseignait la sociologie, moi la littérature –, mais nous n’avions jamais eu l’occasion de nous parler. Il voulait savoir comment se passaient mes cours, si je parvenais à m’en sortir avec mes étudiants, à concilier la préparation des cours avec mes recherches. Lui, disait avoir éprouvé des difficultés durant les premières semaines ; il trouvait étrange, surtout, de « passer de l’autre côté », de doctorant à enseignant, en quelques mois. Il n’avait pas beaucoup de temps ce matin-là car il devait prendre l’avion dans la journée pour Atlanta, où ses parents résidaient, mais à son retour, si je le souhaitais, il serait heureux de poursuivre cette discussion. « Pourquoi pas, ai-je dit, pourquoi pas, oui ! » Il m’a demandé mon numéro de téléphone, et novembre a commencé sur son sourire.
Ce souvenir n’est pas si lointain mais j’ai l’impression qu’un gouffre de temps m’en sépare. Tellement de choses se sont passées en quinze ans que je ne me souviens même plus des événements du monde qui ont traversé cette année 2004 et me demeurent opaques – George W. Bush est réélu président des États-Unis, Yasser Arafat meurt, un Boeing 737 s’écrase en mer Rouge, un attentat fait des morts dans le métro de Moscou, la tempête Jeanne fait plus de 1 000 morts à Haïti. De cette année, je ne me souviens que de ma rencontre avec Dan Peeters, et, dois-je le dire, au-delà de ces événements dramatiques, c’est une impression d’allégresse que je conserve.

Je venais d’avoir trente ans. J’avais connu des hommes sans connaître l’amour, je veux dire le grand amour, celui des romans qui, paraît-il, transporte et fait frissonner du cœur à l’âme. J’avais eu des histoires bien sûr, des histoires plus ou moins longues, des aventures et des passions physiques, mais je n’avais pas le sentiment d’avoir vraiment aimé ni d’avoir été aimée. Et je ne me sentais pas faite pour la vie conjugale. On dit que les femmes sont décidées, moi, il me semblait à cette époque que je ne savais pas ce que je voulais, ni ce que je cherchais, et je ne savais me décider pour rien. Mes amies, fiancées ou mariées, maîtresses ou trompées déjà, mères pour certaines, me disaient rêveuse, idéaliste, trop exigeante, et peut-être étais-je restée, en effet, dans mon corps de jeune femme, une midinette en quête du prince charmant. Pour me taquiner, elles disaient que je finirais célibataire, mais ce destin-là ne me paraissait pas si terrible.
Dans ma profession aussi j’étais indécise. C’est un peu par hasard que j’enseignais, quelques heures mal rétribuées pour parler de littérature, Stendhal, Flaubert, Proust et quelques autres amis. Je n’aurais jamais pensé faire profession de ma passion pour la littérature si l’on ne me l’avait pas proposé au terme de mon doctorat, car la littérature a toujours été autre chose qu’un métier à mes yeux : une compagne fidèle plutôt, un secours nécessaire, une amie que j’appelle au milieu de la nuit, dans mes insomnies, aux heures où tout le monde rêve. La littérature m’est une maladie, un malaise existentiel, une migraine lancinante. Comment dire ? Si je devais donner une image, je dirais que la littérature est un peu comme l’inspecteur Colombo lorsque l’enquête semble lui échapper et qu’il finit par revenir vers le présumé coupable pour lui dire : « Encore une petite question ! » C’est cela qu’est pour moi la littérature, une petite question, encore une petite question.
Ce n’était plus la littérature qui m’interrogeait, mais moi qui interrogeais des étudiants : des jeunes gens qui, pour beaucoup, semblaient inscrits en littérature sans passion, parce qu’il fallait bien faire quelque chose, parce que les Lettres sont de belles études qui permettent de repousser l’échéance de la vie active et de rêver encore dans les faubourgs de Carthage ou les rues silencieuses de Verrière. Je les aimais bien, mes étudiants, même s’ils manquaient de motivation. Ce n’est pas qu’ils étaient indociles, qu’ils rechignaient à travailler, non, ils étaient de bonne volonté, obéissants, peut-être même un peu trop scolaires : il y avait quelque chose de renoncé en eux, un certain fatalisme qui pouvait passer pour du désintérêt, mais qui était une forme de timidité par rapport à la littérature, une peur de la questionner justement et d’être questionné par elle. Ils écoutaient et me regardaient benoîtement comme si je leur récitais la messe, en notant tout ce que je disais, mot après mot. Je devais les traîner, tout leur expliquer en détail. Ils me demandaient de répéter, de ne pas parler trop vite, d’écrire certains noms au tableau : « Attendez, attendez, m’dame, s’il vous plaît ! » Ce que je faisais, je les attendais, je répétais une énième fois. J’avais tout mon temps, moi, même si j’avais horreur qu’ils m’appellent « madame » : j’avais l’impression d’avoir cent ans.
Je fréquentais peu mes collègues. C’étaient pour la plupart de bons pères de famille embourgeoisés dans les ordres de l’Éducation nationale. Ils avaient quinze ans en 1986 lorsque la France faisait sa révolution éducative et qu’ils mirent Devaquet au piquet, ils avaient trente-cinq ans en 2006 lorsqu’ils s’opposèrent au Contrat Premier Emploi (CPE), maintenant ils avaient désormais la petite cinquantaine assagie, et, quand ils racontaient leurs combats, on sentait leur fierté. Ils se mettaient en scène à travers des anecdotes héroïques et des discours militants. Mais peut-être racontons-nous toujours ainsi nos combats et nos guerres, les événements importants de notre vie, en nous haussant un peu, en nous faisant les héros d’un roman dont nous n’étions que des figurants. Moi, j’avais l’impression d’avoir traversé mon histoire comme un fantôme et de n’être pour rien dans tout ce qu’il m’était arrivé. Au réfectoire, le midi, les rares fois où je les accompagnais, ils parlaient surtout de leur travail, de leurs cours, du régime de leur future retraite, de leur famille et de l’appartement dont ils étaient propriétaires. Le monde semblait leur appartenir: ils disaient «ma femme», «mes cours», «mes étudiants», «ma retraite», «mon appartement», «mes amis», «mon chat», «mes chers collègues». Parfois, ils se moquaient gentiment de « leurs » étudiants, ils les imitaient même : le timide complexé du dernier rang rougissant quand on l’interrogeait, la blonde minijupée se recoiffant pendant les cours et colorant de rouge ses lèvres pulpeuses, le prétentieux interrompant le cours de son doigt levé. Ils leur donnaient même des surnoms : «Julien Sorel», «Marilyn», «Rastignac», et puis, ils ricanaient. Je n’osais pas imaginer le surnom qu’ils me donnaient. »

Extraits
« je me demandai si Dan n’avait pas lui-même été un agent infiltré durant toutes ces années, et si les recherches qu’il poursuivait, le poste qu’il avait obtenu à l’université, jusqu’à la famille même qu’il s’était construit, n’étaient pas une simple couverture, pour se dissimuler. Aussi farfelue que semble cette hypothèse, elle est plausible. On sait que la plupart des infiltrés mènent une vie des plus ordinaires, et que c’est même la condition de leur fonction. le m’étonnais qu’il ait pu s’investir dans un tel sujet sans jamais avoir eu envie de m’en faire part: c’était comme si, pendant toute la durée de notre mariage, il avait mené une vie parallèle ; oui, c’était comme s’il m’avait trompée. »

« Une femme amoureuse, j’étais une femme amoureuse mais je n’osais pas lui exprimer mes sentiments, toutes les belles émotions qui me traversaient le cœur. Je craignais de le faire fuir avec mes sentiments démesurés, ma passion galopante, les promesses que j’avais envie de lui faire, les projets que je souhaitais réaliser avec lui. Ce n’est pas l’amour qui fait peur, ce sont les mots, les déclarations enflammées, leur poésie. Le silence est préférable, il est déjà une phrase pour celui qui sait le lire. Je me taisais, je prenais sur moi, j’apprenais la patience. Je connaissais peu de choses sur sa vie sentimentale. Je ne m’autorisais pas à lui poser de questions sur les femmes qu’il avait aimées, autant par discrétion que par peur de savoir, et d’être jalouse. Ainsi j’imaginais que c’était par amour qu’il était venu étudier à Paris, pour une fille qu’il avait appris le français, mais je me faisais peut-être des idées. Lui-même, par pudeur peut-être, ne manifestait aucune curiosité à propos de mon passé. »

« L’hiver glissait sur moi. Une formule exprime bien mon sentiment d’alors: ne pas vivre. Je ne vivais pas, je ne vivais plus. Je ne parvenais pas à penser à autre chose et je m’exaspérais de tout ce qui, des activités professionnelles aux simples jeux avec Mary, m’en divertissait. Dans ces moments, je sentais combien l’inquiétude peut provoquer un certain nombre de conduites irrationnelles, proches d’une certaine démence. Je n’avais pas seulement la sensation de perdre mon temps lorsque, par obligation, je ne pouvais pas le consacrer à Dan, mais, superstitieusement, je songeais que Dan disparaîtrait pour de bon si je n’entretenais plus de rapport avec lui par la pensée. Moi qui ne suis ni mystique, ni adepte de spiritisme, je comprenais les croyances qui nous aident à maintenir un contact avec nos disparus, à ne pas rompre le lien que la réalité, elle, a rompu pour nous. Alors je pensais à Dan en permanence, pour ne pas le perdre, quitte à ne plus dormir, quitte à devenir folle. »

« Je n’ai pas écrit pour faire le deuil de Dan Peeters, l’oublier ou expurger je ne sais quelle ancienne souffrance, mais pour mieux me représenter sa disparition et témoigner de ce qu’elle fut pour moi: l’événement de ma vie. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on écrive pour oublier, mais pour retrouver au contraire, dans l’univers du langage, ceux que l’on a perdus ».

À propos de l’auteur
Philippe Vilain est romancier et essayiste. Il est l’auteur chez Grasset de plusieurs romans, Paris l’après-midi (2006), Pas son genre (2011, adapté au cinéma par Lucas Belvaux), La femme infidèle (prix Jean Freustié, 2013) et d’essais, comme La littérature sans idéal (2016). (Source: Éditions Grasset)

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