Elise ou la vraie vie

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Son frère ayant quitté Bordeaux pour Paris, Élise Letellier se décide à le suivre et va travailler avec lui en usine. C’est là qu’elle rencontre Arezki et tombe amoureuse de lui. Mais de nombreux obstacles parsèment leur route vers le bonheur, à commencer par le conflit algérien.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Alg%C3%A9rie
https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Jos%C3%A9_Nat
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lise_ou_la_Vraie_Vie_(film)

Ma chronique:

L’amour impossible de la Bordelaise et de l’Algérien

Prix Femina 1967, Élise ou la vraie vie n’a pas pris une ride. Ce beau et fort roman de Claire Etcherelli est certes ancré dans le conflit algérien, mais cette histoire d’amour contrarié est aussi universelle que celle de Roméo et Juliette.

Comme c’est le cas de nombreux grands livres, Élise ou la vraie vie peut se lire à différents niveaux qui viennent se compléter et donner à l’œuvre sa force et sa densité. Commençons par l’arrière-fond historique. Nous sommes au moment de la Guerre d’Algérie qui, entre 1954 et 1962, a embrasé les deux côtés de la Méditerranée. Car si les autorités françaises de l’époque ont longtemps ne pas voulu parler de Guerre, les tensions croissantes et surtout l’exportation du conflit dans la métropole ont installé un climat de peur et poussé à des exactions et à des rafles dans les milieux nationalistes algériens. Entre le Front de libération nationale (FLN) et l’Organisation armée secrète (OAS), il n’y aura très vite aucune possibilité de dialogue, mais une liste de morts que ne va cesser de s’allonger et laisser, comme avec les cadavres retirés du Métro Charonne, une trainée sanglante et peu glorieuse.
C’est donc dans ce contexte qu’Élise Letellier décide de quitter Bordeaux pour «monter à Paris». Dans la capitale, elle rejoint son frère Lucien et accepte de travailler chez Citroën avec lui. Ici foin de misérabilisme, la dure condition du travail à la chaîne est décrite simplement, sans faire dans l’emphase, mais en soulignant aussi les difficultés de la cohabitation avec les immigrés appelés en renfort pour compléter une main d’œuvre alors difficile à trouver. Parmi ces derniers Élise croise le regard d’Arezki l’Algérien. Leur histoire d’amour aura ce côté tragique et universel des grandes passions contrariées et, pour ceux qui comme moi ont vu l’adaptation au cinéma de Michel Drach avant de lire le livre, les yeux de Marie-Josée Nat. Si le contexte les pousse à garder leur liaison secrète, ils ne peuvent fermer les yeux devant le racisme qui gangrène la France d’alors. Et la xénophobie qui continue à faire des ravages de nos jours, y compris dans les rangs de la police qui fait alors la chasse aux «Nordaf» sans discernement, persuadés que leur couleur de peau est déjà la preuve de leur crime.
Comme le souligne la romancière Anaïs Llobet, qui garde ce roman comme un talisman, c’est «avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots» que Claire Etcherelli parvient à donner une puissance inégalée à son roman. Sur les pas d’Élise et d’Arezki, on ne peut qu’être saisi par l’émotion et partagé ces sentiments d’injustice, d’impuissance et de révolte qu’ils vivent alors dans leur chair. Jusqu’à cet épilogue qui ne peut qu’être tragique.

Élise ou la vraie vie
Claire Etcherelli
Éditions Folio Gallimard (n° 939)
Roman
288 p., 7,50 €
EAN 9782070369393
Paru le 5/01/1973

Où?
Le roman se déroule en France, à Bordeaux, puis Paris et banlieue. On y évoque aussi l’Algérie.

Quand?
L’action se situe entre 1954 et 1962.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un concert fracassant envahit la rue. « Les pompiers », pensai-je. Arezki n’avait pas bougé. Les voitures devaient se suivre, le hurlement s’amplifia, se prolongea sinistrement et s’arrêta sous la fenêtre. Arezki me lâcha. Je venais de comprendre. La police. Je commençai à trembler. Je n’avais pas peur mais je tremblais tout de même. Je n’arrêtais plus de trembler : les sirènes, les freins, le bruit sec des portières et le froid, – je le sentais maintenant – le froid de la chambre.»

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix d’Anaïs Llobet

LLOBET_Anais_©DR
Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure de deux romans: Les Mains lâchées (2016) et Des hommes couleur de ciel (2019).

«Un premier roman qui date de 1967, avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots, de grands dénouements cachés dans des phrases toutes simples. Claire Etcherelli fait confiance à son lecteur pour saisir les non-dits, lire les silences, retenir sa respiration lorsqu’il le faut. En tant que jeune écrivaine, je garde ce roman au plus proche de moi, et je relis souvent ce talisman lorsque je doute, notamment lorsque notre époque de grands bavards me déroute.»

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Blog Lecture écriture (Jean Prévost)
Blog Calliope Pétrichor 


Archives de l’INA et interview de Marie-José Nat lors du tournage de Élise ou la vraie vie © Production INA

Extraits
« La pendule de la porte de Choisy marquait la demie. Arezki était déjà dans la file, mais un peu à l’écart. J’allai vers lui. Il me fit un signe. Je compris et me plaçai derrière lui sans mot dire. Lucien arriva. Il ne me vit pas et je fis semblant de ne pas le voir. Il alluma une cigarette, et comme il tenait l’allumette près de son visage, j’en saisis le profil desséché, noir de barbe, osseux.
Nous montâmes dans la même fournée. Impossible de reculer, il m’aurait vue. J’allai vers l’avant, prenant soin de ne pas me retourner. Arezki m’ignora. À la Porte de Vincennes où beaucoup de gens descendirent, je me rapprochai de lui. Il me demanda où je désirais descendre afin que nous puissions marcher un peu. Je dis : « A la Porte de Montreuil. » J’avais repéré les soirs précédents une rue grouillante où, me semblait-il, nous nous perdrions aisément.
Il descendit et je le suivis. Lucien m’avait-il vue ? Cette supposition me gêna. Nous traversâmes, et, contemplant deux cafés mitoyens, Arezki demanda :
— On boit un thé chaud ?
— Si vous voulez.
Il y avait beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Les banquettes semblaient toutes occupées. Arezki s’avança dans la deuxième salle. Je l’attendis près du comptoir. Quelques consommateurs me dévisagèrent, je sentais leurs yeux et je devinais leurs pensées. Arezki réapparut. En le regardant s’avancer, j’eus un choc. Mon Dieu, qu’il avait l’air arabe !… Certains, à la chaîne, pouvaient prêter à confusion avec leur peau claire et leurs cheveux châtains. Ce soir-là, Arezki ne portait pas de chemise mais un tricot noir ou marron qui l’assombrissait davantage. Une panique me saisit. J’aurais voulu être dehors, dans la foule de la rue.
— Pas de place. Ça ne fait rien, nous allons boire au comptoir. Venez là.
Il me poussa dans l’angle.
— Un thé ?
— Oui.
— Moi aussi.
Un garçon nous servit prestement. Je soufflai sur ma tasse pour avaler plus vite. Dans la glace, derrière le percolateur, je vis un homme coiffé de la casquette des employés du métro qui me dévisageait. Il se tourna vers son voisin qui repliait un journal.
— Moi, dit-il, très fort, j’y foutrais une bombe atomique sur l’Algérie.
Il me regarda de nouveau, l’air satisfait. Son voisin n’était pas d’accord. Il préconisait :
— …foutre tous les ratons qui sont en France dans des camps.
J’eus peur qu’Arezki réagît. Je le regardai à la dérobée, il restait calme, apparemment.
— Il paraît qu’on va nous mettre en équipes, me dit-il.
Sa voix était assurée. Il tenait l’information de Gilles et m’en détailla les avantages et les inconvénients. Je me détendis. Je lui posai beaucoup de questions, et, pendant qu’il y répondait, j’écoutais ce que les gens disaient autour de nous. Et j’eus l’impression qu’en me répondant, il suivait la conversation des autres.
Quand je passai devant lui pour sortir, l’homme qui voulait lancer une bombe atomique fit un pas vers moi. Par chance, Arezki me précédait. Il ne vit rien. Je m’écartai sans protester et le retrouvai dehors avec la sensation d’avoir échappé à un péril.
La rue d’Avron s’étendait, scintillante à l’infini. Pendant quelques minutes, les étalages nous absorbèrent.
— Alors, me demanda-t-il ironiquement, comment allez-vous ?
— Mais je vais bien.
— Vous aviez l’air malheureuse ces derniers jours. Vous n’avez pas été malade ? »
Tu peux badiner, Arezki. Tu es là. Ce soir, je n’évoque pas ton visage. C’est bien toi, présent. […] C’est un moment privilégié, suspendu irréellement au-dessus de nos vies comme le sont les guirlandes accrochées dans cette rue. Ne parler que pour dire des phrases légères qui nous feront sourire.
— Il faut m’excuser pour ces derniers jours, j’étais occupé. Des parents sont arrivés chez moi.
— J’ai cru que vous étiez fâché. Vous ne me disiez ni bonjour ni bonsoir.
Il proteste. Il m’adressait un signe de tête chaque matin. Et puis, est-ce si important ? Il faudrait, dit-il, choisir un jour, un endroit fixes pour nous rencontrer.
J’approuve. Les boutiques s’espacent, la rue d’Avron scintille moins, et là-bas, devant nous, elle est sombre, à peine éclairée. Nous traversons. Arezki tient mon bras, puis passe le sien derrière moi et pose sa main sur mon épaule.
— Je suis assez occupé ces jours-ci. Mais le lundi, par exemple… Votre frère est monté derrière nous. Vous l’avez vu ?
— Je l’ai vu.
— Élise, dit-il, si on se disait tu ?
Je lui répondis que je vais essayer, mais que je crains de ne pas savoir.
— Le seul homme que je peux tutoyer est Lucien.
— C’est ça, dit-il moqueusement, elle va encore me parler de son frère…
Pendant notre première promenade, je ne lui ai, remarque-t-il, parlé que de Lucien.
— Je me suis demandé si tu étais vraiment sa sœur. Où pourrions-nous nous retrouver lundi prochain ?
— Mais je ne connais pas Paris.
— Ce quartier n’est pas bon, déclare-t-il.
Et il me fait faire demi-tour. Nous remontons vers les lumières.
— Choisissez vous-même et vous me le direz lundi matin.
— Où ? à la chaîne devant les autres ?
— Pourquoi pas ? Les autres se parlent. Gilles me parle, Daubat.…
— Tu oublies que je suis un Algérien.
— Oui, je l’oublie.
Arezki me serre, me secoue.
— Répète. C’est vrai ? Tu l’oublies ?
Ses yeux me fouillent.
—Oui, mais vous le savez bien. Je ne peux pas être raciste.
— Ça, je le sais. Je pensais plutôt, au contraire, à cause de Lucien et des gens comme ça, que c’était un peu l’exotisme, le mystère. Il y a un an…
Nous reprenons notre marche et il me tient à nouveau par l’épaule.
— … j’ai connu une femme. Je l’ai… oui, aimée. Elle lisait tous les jours dans son journal un feuilleton en images, ça s’appelait « La passion du Maure ». Et ça lui était monté à la tête. Elle mêlait ça avec les souvenirs de son père qui avait été clandestin pendant la guerre contre les Allemands. » p. 155-159
« On s’occupait beaucoup de moi. J’avais quarante-cinq minutes à attendre. Je pris une rue transversale, au hasard. Elle aboutissait à un grand terrain vague au fond duquel s’élevaient plusieurs immeubles neufs.
À huit heures moins le quart, je revins au bureau d’embauche. Quelques hommes, des étrangers pour la plupart, attendaient déjà. Ils me regardèrent curieusement. À huit heures, un gardien à casquette ouvrit la porte et la referma vivement derrière lui.
– Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il à l’un des hommes qui s’appuyaient contre le mur.
– Pour l’embauche.
– II n’y a pas d’embauche, dit-il en secouant la tête. Rien.
– Ah oui ?
Sceptique, l’homme ne bougea pas.
– On n’embauche pas, répéta le gardien.
Les hommes remuèrent un peu les jambes, mais restèrent devant la porte.
– C’est marqué sur le journal, dit quelqu’un.
Le gardien s’approcha et lui cria dans la figure :
– Tu sais lire, écrire, compter ?
Ils commencèrent à s’écarter de la porte, lentement, comme à regret. L’un d’eux parlait, en arabe sans doute, et le nom Citroën revenait souvent. Alors, ils se dispersèrent et franchirent le portail.
– C’est pour quoi ? questionna le gardien en se tournant vers moi.
Il me regarda des cheveux aux chaussures.
– Je dois m’inscrire. Monsieur Gilles…
– C’est pour l’embauche ?
– Oui, dis-je intimidée.
– Allez-y.
Et il m’ouvrit la porte vitrée.
Dans le bureau, quatre femmes écrivaient. Je fus interrogée : j’expliquai. Une des femmes téléphona, me fit asseoir et je commençai à remplir les papiers qu’elle me tendit.
– Vous savez que ce n’est pas pour les bureaux, dit-elle, quand elle lut ma fiche.
– Oui, oui.
– Bien. Vous sortez, vous traversez la rue, c’est la porte en face marquée  » Service social « , deuxième étage, contrôle médical pour la visite.
Dans la salle d’attente, nous étions cinq, quatre hommes et moi. Une grande pancarte disait « Défense de fumer » et c’était imprimé, en dessous, en lettres arabes. L’attente dura deux heures. À la fin, l’un des hommes assis près de moi alluma une cigarette. Le docteur arriva, suivi d’une secrétaire qui tenait nos fiches. La visite était rapide. Le docteur interrogeait, la secrétaire notait les réponses. Il me posa des questions gênantes, n’insista pas quand il vit ma rougeur et me dit de lui montrer mes jambes, car j’allais travailler debout. « La radio », annonça la secrétaire. En retirant mon tricot je défis ma coiffure, mais il n’y avait pas de glace pour la rajuster. L’Algérien qui me précédait se fit rappeler à l’ordre par le docteur. Il bougeait devant l’appareil.
– Tu t’appelles comment ? Répète ? C’est bien compliqué à dire. Tu t’appelles Mohammed ? et il se mit à rire. Tous les Arabes s’appellent Mohammed. Ça va, bon pour le service. Au suivant. Ah, c’est une suivante…
Quand il eut terminé, il me prit à part.
– Pourquoi n’avez-vous pas demandé un emploi dans les bureaux ? Vous savez où vous allez ? Vous allez à la chaîne, avec tout un tas d’étranger, beaucoup d’Algériens. Vous ne pourrez pas y rester. Vous êtes trop bien pour ça. Voyez l’assistante et ce qu’elle peut faire pour vous.
Le gardien nous attendait. Il lut nos fiches. La mienne portait: atelier 76. Nous montâmes par un énorme ascenseur jusqu’au deuxième étage. Là, une femme, qui triait de petites pièces, interpella le gardien.
– Il y en a beaucoup aujourd’hui ?
– Cinq, dit-il.
Je la fixai et j’aurais aimé qu’elle me sourît. Mais elle regardait à travers moi.
– Ici, c’est vous, me dit le gardien.
Gilles venait vers nous. Il portait une blouse blanche et me fit signe de la suivre. Un ronflement me parvenait et je commençai à trembler. Gilles ouvrit le battant d’une lourde porte et me laissa le passage. Je m’arrêtai et le regardai. Il dit quelque chose, mais je ne pouvais plus l’entendre, j’étais dans l’atelier 76. Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l’oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu’il s’agissait d’un accident, que ces bruits ne s’accordant pas ensemble, certains allaient cesser. Gilles vit mon étonnement.
– C’est le bruit ! cria-t-il dans mon oreille.
Il n’en paraissait pas gêné. L’atelier 76 était immense. Nous avançâmes, enjambant des chariots et des caisses, et quand nous arrivâmes devant les rangées des machines où travaillaient un grand nombre d’hommes, un hurlement s’éleva, se prolongea, repris, me sembla-t-il, par tous les ouvriers de l’atelier.
Gilles sourit et se pencha vers moi.
– N’ayez pas peur. C’est pour vous. Chaque fois qu’une femme rentre ici, c’est comme ça.
Je baissai la tête et marchai, accompagnée par cette espèce de « ah » rugissant qui s’élevait maintenant de partout.
À ma droite, un serpent de voitures avançait lentement, mais je n’osais regarder.
– Attendez, cria Gilles.
Il pénétra dans une cage vitrée construite au milieu de l’atelier et ressortit très vite, accompagné d’un homme jeune et impeccablement propre.
– Monsieur Bernier, votre chef d’équipe.
– C’est la sœur de Letellier ! hurla-t-il.
L’homme me fit un signe de tête.
– Avez-vous une blouse ?
Je fis non.
– Allez quand même au vestiaire. Bernier vous y conduira, vous déposerez votre manteau. Seulement, vous allez vous salir. Vous n’avez pas non plus de sandales ?
Il parut contrarié.
Pendant que nous parlions, les cris avaient cessé. Ils reprirent quand je passai en compagnie de Bernier. Je m’appliquai à regarder devant moi.
– ils en ont pour trois jours, me souffla Bernier. Le gardien avait sur lui la clé du vestiaire. C’était toujours fermé, à cause des vols, m’expliqua Bernier. J’y posai à la hâte mon manteau et mon sac. Le vestiaire était noir, éclairé seulement par deux lucarnes grillagées. Il baignait dans une odeur d’urine et d’artichaut.
Nous rentrâmes. Bernier me conduisit tout au fond de l’atelier, dans la partie qui donnait sur le boulevard, éclairée par de larges carreaux peints en blancs et grattés à certains endroits, par les ouvriers sans doute.
– C’est la chaîne, dit Bernier avec fierté.
Il me fit grimper sur une sorte de banc fait de lattes de bois. Des voitures passaient lentement et des hommes s’affairaient à l’intérieur. Je compris que Bernier me parlait. Je n’entendais pas et je m’excusai.
– Ce n’est rien, dit-il, vous vous habituerez. Seulement, vous allez vous salir.
II appela un homme qui vint près de nous.
Voilà, c’est mademoiselle Letellier, la sœur du grand qui est là-bas. Tu la prends avec toi au contrôle pendant deux ou trois jours.
– Ah bon ? C’est les femmes, maintenant, qui vont contrôler ?
De mauvais gré, il me fit signe de le suivre et nous traversâmes la chaîne entre deux voitures. II y avait peu d’espace. Déséquilibrée par le mouvement, je trébuchai et me retins à lui. Il grogna. Il n’était plus très jeune et portait des lunettes.
– On va remonter un peu la chaîne, dit-il.
Elle descendait sinueusement, en pente douce, portant sur son ventre des voitures bien amarrées dans lesquelles entraient et sortaient des hommes pressés. Le bruit, le mouvement, la trépidation des lattes de bois, les allées et venues des hommes, l’odeur d’essence, m’étourdirent et me suffoquèrent.
– Je m’appelle Daubat. Et vous c’est comment déjà ? Ah oui, Letellier.
– Vous connaissez mon frère ?
– Évidemment je le connais. C’est le grand là-bas. Regardez.
Il me tira vers la gauche et tendit son doigt en direction des machines.

« À six heures, il reste encore un peu de jour, mais les lampadaires des boulevards brûlent déjà. J’avance lentement, respirant à fond l’air de la rue comme pour y retrouver une vague odeur de mer. Je vais rentrer, m’étendre, glisser le traversin sous mes chevilles. Me coucher… J’achèterai n’importe quoi, des fruits, du pain, et le journal. Il y a déjà trente personnes devant moi qui attendent le même autobus. Certains ne s’arrêtent pas, d’autres prennent deux voyageurs et repartent. Quand je serai dans le refuge, je pourrai m’adosser, ce sera moins fatigant. Sur la plate-forme de l’autobus, coincée entre des hommes, je ne vois que des vestes, des épaules, et je me laisse un peu aller contre les dos moelleux. Les secousses de l’autobus me font penser à la chaîne. On avance à son rythme. J’ai mal aux jambes, au dos, à la tête. Mon corps est devenu immense, ma tête énorme, mes jambes démesurées et mon cerveau minuscule. Deux étages encore et voici le lit. Je me délivre de mes vêtements. C’est bon. Se laver, ai-je toujours dit à Lucien, ça délasse, ça tonifie, ça débarbouille l’âme. Pourtant, ce soir, je cède au premier désir, me coucher. Je me laverai tout à l’heure. Allongée, je souffre moins des jambes. Je les regarde, et je vois sous la peau de petits tressaillements nerveux. Je laisse tomber le journal et je vois mes bas, leur talon noir qui me rappelle le roulement de la chaîne. Demain, je les laverai. Ce soir, j’ai trop mal. Et sommeil. Et puis je me réveille, la lumière brûle, je suis sur le lit ; à côté de moi sont restées deux peaux de bananes. Je ne dormirai plus. En somnolant, je rêverai que je suis sur la chaîne; j’entendrai le bruit des moteurs, je sentirai dans mes jambes le tremblement de la fatigue, j’imaginerai que je trébuche, que je dérape et je m’éveillerai en sursaut. »

« J’avais cinquante minutes d’irréalité. Je m’enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes, je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de douceur qui n’est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d’usine avant même d’y pénétrer. Trois minutes de vestiaire et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste… Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. Et dépendant les uns des autres. Mais la fraternité, ce sera pour tout à l’heure. Je rêve à l’automne, à la chasse, aux chiens fous. Lucien appelle cet état : la romanesquerie. Seulement, lui, il a Anna ; entre la graisse et le cambouis, la peinture au goudron et la sueur fétide, se glisse l’espérance faite amour, faite chair… Autrefois, il y a quelques mois, était Dieu. Ici, je le cherche, c’est donc que je l’ai perdu. L’approche des êtres m’a éloignée de lui. Un grand feu invisible. Tant d’êtres nouveaux sont entrés dans mon champ et si vite ; le feu a éclaté en mille langues et je me suis mise à aimer les êtres.»

À propos de l’auteur
Claire Etcherelli est née à Bordeaux en 1934. Son père mort à la guerre, elle est élevée par sa mère et son grand-père paternel. Elle a surtout vécu à Bordeaux, au pays Basque et à Paris. Issue d’un milieu très modeste, elle obtient une bourse afin de poursuivre ses études. Elle vient s’installer à Paris, mais le manque d’argent la contraint à travailler en usine à la chaîne, pendant deux ans. De cette expérience Claire Etcherelli retient l’image d’un environnement éprouvant et obsédant, qu’elle décrit dans son premier roman Élise ou la vraie vie (1967). Le roman, qui obtient le prix Femina en 1967, conte l’amour tragique d’une Française et d’un travailleur immigré, mais élabore aussi une réflexion sur la guerre d’Algérie et ses conséquences sociales. Le roman a été traduit en anglais et plusieurs autres langues. Élise ou la vraie vie a été portée à l’écran par Michel Drach en 1970. (Source: berlol.net)

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Laura

CHAUVIER_laura  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
À 47 ans, Éric revient dans sa région natale et y retrouve Laura, son amour de jeunesse. La femme qu’elle est devenue lui plaît toujours autant. Aussi essaie-t-il de reprendre sa tentative de conquête. D’autant que les choses s’annoncent bien puisque Laura l’invite à la suivre en balade.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Laura, j’aurais tant à apprendre de toi»

Entre nostalgie et mélancolie Éric Chauvier raconte le retour d’un homme dans sa région natale où il retrouve son amour de jeunesse. Avec cette envie folle de réécrire l’histoire…

S’il existe un amour qui ne meurt pas, c’est le premier. Celui qui marque la fin de l’enfance. Celui qui, comme un rite de passage, vous offre tous les possibles. À la fois creuset de tous les fantasmes et rêve d’une vie idéale. Dans son «bled» Éric a la chance de côtoyer Laura, la fille au bikini rouge qu’il croise à la piscine et dont la beauté renversante met en émoi tous ses sens.
Dans une vie idéale cet amour emporterait tout. Parce que pur et absolu. Sauf qu’Éric est timide, sauf qu’Éric n’ose pas avouer sa passion brûlante, sauf qu’Éric est un gentil garçon qui ne peut rivaliser avec une horde de jeunes mâles entreprenants. Laura, quant à elle, s’est parfaitement rendue compte de l’effet qu’elle faisait et a décidé de jouer sur ses atouts pour se choisir un bon parti. «L’héritier», le fils du riche industriel pourra lui permettre de sortir de sa condition, de se construire un avenir à la hauteur de ses espérances…
Éric Chauvier a choisi de construire son roman sur deux époques, celle de cette jeunesse où tout était encore possible et de nos jours, soit une trentaine d’années plus tard, au moment où l’amoureux transi revient dans sa région natale et y retrouve Laura. L’occasion de revisiter le passé, l’occasion aussi de mettre en perspective les rêves d’alors et la réalité d’aujourd’hui. De retracer le parcours de ses camarades de classe, ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, ceux qui se sont rangés et ceux dont on a perdu la trace.
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. »
Car Laura est toujours aussi belle et désirable. Aussi accepte-t-il volontiers de la suivre quand elle lui propose une virée du côté de l’usine. L’occasion rêvée pour lui avouer son amour, peut-être même de ne plus fantasmer et de passer aux actes. Après quelques verres d’un rosé en cubi et quelques joints d’une herbe dont Laura peut s’enorgueillir d’être la productrice, la conversation se fait plus ouverte, les langues se délient.
Éric raconte comment il est parti en 1989, s’inventant «des raisons qui font diversion» pour suivre des études de philo et d’anthropologie, qu’il a trouvé un emploi, s’est marié et a eu des enfants, partageant son temps entre Paris et la banlieue de Bordeaux.
Laura dit son mal-être après le départ de «l’héritier» qui a choisi de céder aux injonctions de son père qui refusait cette mésalliance et un mariage raté auprès d’un mari violent. Elle dit sa colère et son désarroi, mais aussi l’espoir que sa fille devenue «influenceuse» réussisse là où elle a échoué.
La force de ce court roman tient dans ce choc des cultures, dans le constat amer que la vie est passée et qu’elle aurait pu être toute autre, mais aussi dans ce désir aussi fou que désespéré de remettre les choses à l’endroit. Éric Chauvier, à l’instar de Nicolas Mathieu avec Leurs enfants après eux peint la France d’aujourd’hui, celle qui s’est résolue à essayer de s’en sortir mais qui n’a plus de rêves, celle dont l’avenir semble s’obscurcir à mesure qu’elle avance. Entre nostalgie et mélancolie, c’est à la fois triste et beau, un peu comme Laura, la chanson de Johnny où j’ai trouvé le titre de cette chronique.

Laura
Éric Chauvier
Éditions Allia
Roman
144 p., 8 €
EAN 9791030422375
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une ville de province qui n’est pas précisée. On y évoque aussi Bordeaux et Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de ‘l’Héritier’, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends? Elle n’a que ça en tête: tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle?»
Tout semble opposer Éric et Laura. Si la réussite sociale de celui-ci n’a pas tenu toutes ses promesses, la déchéance de Laura est totale, aussi bien sur le plan amoureux que professionnel. Près de trente ans après leur première rencontre, les deux personnages se retrouvent sur un parking, buvant du rosé et fumant des joints, au fil d’un dialogue décousu.
Cette nuit-là, tout le passé d’Éric lié à la mémoire de Laura resurgit : la fascination obsessionnelle pour sa beauté, un souvenir d’elle adolescente en bikini rouge et la douleur perpétuelle d’une distance jamais surmontée… Qu’il s’agisse de leur milieu d’origine, de leur langage ou de leurs références culturelles : tout prouve qu’ils n’appartiennent plus au même monde. Pourtant Éric est là, et ne ressent que plus de désir à son égard. Pour ne pas passer pour un homme cultivé et méprisant, chaque mot doit être pesé, apprécié selon l’écart social qu’il pourrait signifier et les blessures qu’il pourrait raviver.
En dépit de la colère ressentie face à l’impossibilité de communiquer et la douleur de ne pouvoir aimer, Éric tâche pourtant d’interroger ce qui les sépare. À travers le récit d’un amour non advenu, l’anthropologue s’efforce de raconter autrement les fractures qui divisent la France d’aujourd’hui.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« “Tu veux du rosé?”
Deux questions, simplement. La première me semblait impensable il y a peu encore : comment m’est venue cette impression que tout est possible ; je veux dire qu’aucune limite policière, encore moins judiciaire, ne saurait interférer désormais sur nos actes? La seconde question est à peine moins angoissante: qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de “l’Héritier”, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? “J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends ?” Elle n’a que ça en tête : tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle ? Je la dévisage et j’ai bien conscience que mon regard comporte quelque chose d’insistant, de culpabilisant peut-être.
“Oh oh, je te parle! Tu veux du rosé?
– Hein ? Euh… Du rosé… Pourquoi pas…
– Tiens, prends un gobelet et marque ton prénom dessus.
– Quoi ? Pourquoi je devrais marquer mon prénom ? Ça n’a aucun sens, on n’est que tous les deux. On n’est pas dans une fête…
– Je plaisante, c’était une blague. Bon t’en veux ou pas, du rosé ?”
Pourquoi cette blague ? J’ai l’impression qu’elle se fout de moi, qu’elle me prend pour un citadin.
“Oui, euh… D’accord. C’est juste que c’est particulier, non, de boire du rosé en plein mois de décembre sur ce parking, alors qu’il doit faire combien, à peine dix degrés!
– Qu’est-ce qu’on en a à foutre de la température qu’y fait? Qui va nous le reprocher?
– Ouais c’est vrai, personne.
– On va la faire cramer l’usine à Papy! Il restera plus rien bientôt de son usine de gros enculé !”
Dès que je goûte à sa beauté, elle me balance ce genre d’images – “une usine de gros enculé” – sidérante, sale, vile et – je ne sais comment – puissante.
“Si tu le dis, Laura.
– Je le dis.”
Elle a l’air tellement sérieuse tout à coup. Elle me ferait rire si je n’éprouvais pour elle cette appréhension mâtinée de désir.
“Il est pas bon mon rosé ?”
En fait, si je ne ris pas, c’est parce que la peur et le désir sexuel sont des repoussoirs parfaits du rire. En ce qui concerne le rosé, pour dire vrai, je le trouve acide et râpeux mais n’ose pas l’avouer de peur de passer pour un esthète dénué de virilité ou, pire, pour un riche, un nanti, pourquoi pas un oligarque aux “yeux de Laura” (tiens, c’est le titre d’une chanson de variété de notre adolescence). Si tant est qu’elle sache ce qu’est un “oligarque” ; je suis presque sûr qu’elle ignore le sens de ce mot. Pourtant, lorsqu’elle évoque des “enculés”, j’ai l’impression qu’elle cible justement une caste qui comprendrait des êtres injustes, globaux, triomphants, mondialisés, évanescents. Je ne sais d’où lui vient cette fascination pour ce mot, “enculé” mais, dans sa bouche, il devient surprenant, comme si, par les seuls recours à l’intonation, Laura était finalement beaucoup plus précise que moi pour parler du monde. Par exemple, si je voulais lui opposer une déclinaison de la “décence ordinaire” de George Orwell, ce serait avec de telles hésitations qu’elle me répondrait sûrement que tout partisan de la démocratie apparenté à ce modèle se réduit in fine à une “belle brochette d’enculés”. Et elle ferait mouche, sûrement.
“Eh-oh ! Il est pas bon mon rosé?”
Elle aime les gens sincères, me semble-t-il, excepté donc, sans doute, un homme qui lui avouerait sa passion pour l’art, son homosexualité ou son envie de dominer le monde. Je voudrais simplement lui parler de démocratie et de l’inanité de la violence – (…) mais voilà, je ne trouve pas les mots :
“Le vin ? Ouais. Moyen. Mais enfin, ça passe…”
À moins que je ne sache pas réellement ce que je souhaite lui dire.
Je la regarde et repense à l’adolescente que je regardais – d’une façon similaire, me semble-t-il – durant l’été 1988à la piscine municipale de cette petite ville du centre de la France où nous sommes nés à quelques mois d’intervalle. Dans une lumière blanche, je me rappelle son bikini rouge vif et ses formes naissantes qui attisaient ma libido d’adolescent. Fou d’elle mais bien incapable de l’aborder, je sortais de l’enfance et imaginais encore nos histoires d’amour sur le mode archaïque de Jane et de Tarzan, de filles à sauver et d’aventuriers miraculeux. J’étais timide et attardé, elle était sublime et hardie. Ses cheveux noirs, son regard vert, son sourire blanc, ses petits seins roses, ses fesses… De quelle couleur étaient ses fesses ? Et aujourd’hui ?
“T’aimes pas mon rosé ? On dit que c’est une boisson pour les femmes, c’est pour ça que tu l’aimes pas ?
– Non, euh, non pas du tout.”
Je voudrais faire le type viril qui préfère les alcools forts, mais ce n’est pas vraiment le problème. Je n’ai jamais abattu cette carte avec Laura. De mon point de vue, elle faisait partie de ces filles qui savent à l’avance les effets qu’elles vont produire, autrement dit une énigme, un continent de fièvres et de ravins. Pour la voir ainsi, il fallait donc que je ne sois pas de la même trempe que les jeunes hommes du bled – mais de quelle trempe exactement ?
“J’ai lu une étude sur le rosé sur Internet. Y paraît qu’ils ont beaucoup progressé les fabricants de rosé… dans la qualité… Enfin pas les fabricants, les… Comment dire ? Les…
– Les viticulteurs ? Les œnologues ?
– Ouais voilà, tu sais toujours trouver les mots justes toi ? Faire des études ça aide quand même. Regarde, moi, où j’en suis !”
La regarder, je ne fais que ça. Mais elle, me voyait-elle seulement ? Je n’ai aucune raison de le penser. J’étais le fils de l’instituteur et jouissais à ce titre d’une sorte de statut remarquable, quoique seulement aux yeux des jeunes gens raisonnables, respectueux d’un ordre qui les rassurait. Ce n’était pas le cas de Laura. Elle semblait indifférente à mon soi-disant “statut”. À ses yeux, j’étais peut-être même complice du mal indistinct qui s’acharnait sur elle. Elle m’a toujours donné l’impression de mépriser tout ce qui se rattachait à l’école républicaine, ses symboles et ses prétendus principes d’égalité. »

Extrait:
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. » p. 25

À propos de l’auteur
Éric Chauvier est né à Saint-Yrieix la Perche, en Limousin, en novembre 1971, sous le septennat de Georges Pompidou. À l’époque, il n’est pas encore contre Télérama. Ses parents sont des enseignants raisonnablement ouverts à la culture. Son enfance se passe (il ne réagit pas), l’adolescence aussi, dans une région, le Limousin, qu’il mettra un point d’honneur à redouter et à déconstruire. Quittant cette contrée qui constitue à ses yeux une énigme, il se rend, en 1989, dans la ville de Bordeaux, connue pour son vin et son port négrier. Là, il étudie la philosophie, mais, en manque d’enquêtes et, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a montré Wittgenstein, un problème de langage, il se tourne vers l’anthropologie. Il poursuit ses études en nourrissant sa dissonance. Au gré de ses missions, il est amené à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO, sur les adolescents placés en institution et sur la ville. Contrairement à ce qui se dit ici et là, généralement chez les gens mal informés, il n’est pas, en 2011, professeur à l’université, mais enseignant vacataire, ce qui le situe dans une catégorie flottante d’intellectuel précaire et, en tout état de cause, interdit de le ranger, comme cela fut malencontreusement avancé, dans la catégorie des bobos. De toute façon, il résiste au classement sous toutes ses formes et va jusqu’à tirer de cette ligne de conduite une certaine satisfaction. Enfin, il vit depuis 2000 dans le péché avec une femme qui lui fait confiance en dépit de sa situation économique, laquelle est cependant valorisée symboliquement par le fait d’avoir été publié chez Allia, ce qui a changé sa vie, qui n’est plus assimilable à un échec, mais à autre chose, qu’il s’emploie à identifier dans ses livres. Cette femme aimante lui a en outre offert deux fillettes charmantes, quoique dans un avenir acceptable au prix d’une dose colossale de naïveté. Sur un plan plus «comportemental», Éric Chauvier est raisonnablement angoissé et apprécie plus que tout le groupe de rock Eighties Matchbox B-line Disaster, dont la musique parvient parfois à l’apaiser durablement. Enfin, il aime le vin – le Pessac Léognan blanc surtout – et emporterait sûrement des livres d’Arno Schmidt s’il se rendait sur une île déserte, mais il n’a aucune raison d’effectuer un tel périple, parfaitement absurde pour un anthropologue. (Source: Éditions Allia)

Page Wikipédia de l’auteur 

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À la ligne

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Logo_premier_roman

En deux mots:
N’ayant pas trouvé de travail dans son domaine, un jeune homme accepte des contrats d’intérimaire dans une usine de transformation des fruits de mer puis dans un abattoir. Un choc physique et mental qu’il parvient à retranscrire dans une longue phrase qui suit le rythme infernal qui lui est infligé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les temps modernes

Joseph Ponthus est l’une des vraies surprises de cette rentrée. Sa description du monde de l’usine en une longue phrase, sorte de poème scandé sur quelques 272 pages, va vous prendre aux tripes.

À chaque rentrée littéraire, on croise quelques OVNIS, objets au verbe nouveau inimitables. En septembre, K.O. de Hector Mathis avait ainsi émergé. Pour la rentrée de janvier, c’est À la ligne qui rafle la mise. Oubliez la ponctuation et laisser vous emporter par ce long poème en prose, par le rythme imposé par ces lignes. Essayez la scansion et vous constaterez dès les premières lignes combien vous êtes plongé dans un monde qui ne vous laisse quasiment pas respirer, un monde qui cogne, qui tape, qui aliène
« En entrant à l’usine
Bien sûr j’imaginais
L’odeur
Le froid
Le transport de charges lourdes
La pénibilité
Les conditions de travail
La chaîne
L’esclavage moderne »
C’est ce quotidien que doit endurer le jeune homme qui arrive en Bretagne, ne trouve pas d’emploi dans son domaine et se retrouve contraint à accepter des contrats d’intérimaire dans des usines de transformation du poisson et fruits de mer puis dans un abattoir. Le choc est rude pour lui qui est plutôt intellectuel. Le rythme, le bruit, l’odeur sont autant d’agressions physiques mais aussi morales. Aux caisses de crevettes qu’il faut laver, trier, empaqueter va bientôt succéder le nettoyage des abattoirs, du sang des animaux découpés à la chaîne dans des cadences qui ne permettent pas d’éviter quelques dérapages avec l’éthique. Ni le pouvoir des petits chefs mis eux-mêmes sous pression par une hiérarchie avide de gain.
« Le capitalisme triomphant a bien compris que pour exploiter au mieux l’ouvrier
Il faut l’accommoder
Juste un peu
À la guerre comme à la guerre
Repose-toi trente minutes
Petit citron
Tu as encore quelque jus que je vais pressurer »
Pour résister, il y d’abord cette solidarité entre exploités qui n’est pas un vain mot. L’imagination, les petits mots d’encouragement, les tactiques pour gagner un peu de temps, un peu d’air, un peu de liberté sont autant de soupapes qui aident à tenir.
Puis viennent les stratégies individuelles, les moyens développés par chacun pour s’échapper en pensée. Pour le narrateur, ce sont les poèmes et les chansons. Apollinaire, Aragon, Céline ou Cendrars vont l’accompagner tout autant que Trenet, Souchon, Goldmann, Barbara ou «ce bon vieux Pierrot Perret». Des chansons que l’on fredonne et qui sont le vrai baromètre de l’ambiance.
« L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues
« Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter »
Je crois que c’est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière
Ces moments où c’est tellement indicible que l’on n’a même pas le temps de chanter
Juste voir la chaîne qui avance sans fin l’angoisse qui monte l’inéluctable de la machine et devoir continuer coûte que coûte la production alors que
Même pas le temps de chanter
Et diable qu’il y a de jours sans »
Après avoir cuit des bulots et déplacé des carcasses viendra finalement le jour de la délivrance. Mais de cette expérience il nous restera cet OVNI, comme une pierre précieuse qui, à force d’être polie et repolie étincelle de mille feux.

À la ligne
Joseph Ponthus
Éditions de La Table Ronde
Roman
272 p., 18 €
EAN 9782710389668
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne dans la région de Lorient. On y évoque aussi des voyages vers la Normandie, Le Mont-Saint-Michel en passant par Villedieu-les-Poêles et vers la Lorraine du côté de Nancy.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer.
Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Sitaudis.fr (Christophe Stolowicki)
La Croix (Antoine Perraud)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Lettres d’Irlande et d’ailleurs 
Le Blog du petit carré jaune
Blog Mes p’tis lus 


Joseph Ponthus présente son ouvrage À la ligne: feuillets d’usine © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En entrant à l’usine
Bien sûr j’imaginais
L’odeur
Le froid
Le transport de charges lourdes
La pénibilité
Les conditions de travail
La chaîne
L’esclavage moderne

Je n’y allais pas pour faire un reportage
Encore moins préparer la révolution
Non
L’usine c’est pour les sous
Un boulot alimentaire
Comme on dit
Parce que mon épouse en a marre de me voir traîner dans le canapé en attente d’une embauche dans mon secteur
Alors c’est
L’agroalimentaire
L’agro
Comme ils disent
Une usine bretonne de production et de transformation et de cuisson et de tout ça de poissons et de crevettes
Je n’y vais pas pour écrire
Mais pour les sous
À l’agence d’intérim on me demande quand je peux commencer
Je sors ma vanne habituelle littéraire et convenue
« Eh bien demain dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne »
Pris au mot j’embauche le lendemain à six heures du matin
Au fil des heures et des jours le besoin d’écrire s’incruste tenace comme une arête dans la gorge
Non le glauque de l’usine
Mais sa paradoxale beauté
Sur ma ligne de production je pense souvent à une parabole que Claudel je crois a écrite
Sur le chemin de Paris à Chartres un homme fait le pèlerinage et croise un travailleur affairé à casser des pierres
Que faites-vous
Mon boulot
Casser des cailloux
De la merde
J’ai plus de dos
Un truc de chien
Devrait pas être permis
Autant crever
Des kilomètres plus loin un deuxième occupé au même chantier
Même question
Je bosse
J’ai une famille à nourrir
C’est un peu dur
C’est comme ça et c’est déjà bien d’avoir du boulot
C’est le principal
Plus loin
Avant Chartres
Un troisième homme
Visage radieux
Que faites-vous
Je construis une cathédrale
Puissent mes crevettes et mes poissons être mes pierres
Je ne sens plus l’odeur de l’usine qui au départ m’agaçait les narines
Le froid est supportable avec un gros pull-over un sweat-shirt à capuche deux bonnes paires de chaussettes et un collant sous le pantalon
Les charges lourdes me font découvrir des muscles dont j’ignorais l’existence
La servitude est volontaire
Presque heureuse
L’usine m’a eu
Je n’en parle plus qu’en disant
Mon usine
Comme si petit intérimaire que je suis parmi tant d’autres j’avais une quelconque propriété des machines ou de la production de poissons ou de crevettes
Bientôt
Nous produirons aussi les coquillages et crustacés
Crabes homards araignées et langoustes
J’espère voir cette révolution
Gratter des pinces même si je sais par avance que ce ne sera pas possible
Déjà qu’on ne peut pas sortir la moindre crevette
Il faut bien se cacher pour en manger quelques-unes
Pas encore assez discret la vieille collègue Brigitte m’avait dit
« J’ai rien vu mais gaffe aux chefs s’ils t’attrapent »
Depuis je loucedé sous mon tablier avec ma triple paire de gants qui me coupent de l’humidité du froid et de tout le reste pour décortiquer et manger ce que j’estime être à tout le moins une reconnaissance en nature »

Extraits
« Mais là n’est pas l’histoire
Aujourd’hui j’avais une formation dans un bled paumé du Ker Breizh le centre du trou du cul du monde de la Bretagne pour préparer ma cheffitude et rencontrer mes futures équipes de responsables de séjours et d’animateurs
Autant dire que passer du rythme de l’usine à celui des travailleurs sociaux en une nuit
C’est comme passer d’une certaine vision du travail à une autre vision du travail au sens le plus marxiste du terme
Le café la clope une pause le café une clope
«échanger avec les collègues» la clope un café tout ça une pause
Les crevettes les bulots les crevettes les crevettes les cartons les autres cartons encore ces foutues crevettes attendre que le chef te donne ta pause reprendre les crevettes les bulots les crevettes les crevettes
Dans les deux cas la subordination et la vente de ma force de travail
Ma place de semaine d’ouvrier soumis
Ce samedi celle de futur chef induit »

« Le capitalisme triomphant a bien compris que pour exploiter au mieux l’ouvrier
Il faut l’accommoder
Juste un peu
À la guerre comme à la guerre
Repose-toi trente minutes
Petit citron
Tu as encore quelque jus que je vais pressurer

Trente minutes
C’est tout dire
La pointeuse est évidemment avant ou après le vestiaire
Suivant que l’on quitte ou prenne son poste
C’est-à-dire
Au moins quatre minutes de perdues
En se changeant au plus vite
Le temps d’aller à la salle commune chercher un café
Les couloirs les escaliers qui ne semblent jamais en finir
Le temps perdu
Cher Marcel Je l’ai trouvé celui que tu recherchais
Viens à l’usine je te montrerai vite fait
Le temps perdu
Tu n’auras plus besoin d’en tartiner autant » 

« L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues
« Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter »
Je crois que c’est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière
Ces moments où c’est tellement indicible que l’on n’a même pas le temps de chanter
Juste voir la chaîne qui avance sans fin l’angoisse qui monte l’inéluctable de la machine et devoir continuer coûte que coûte la production alors que
Même pas le temps de chanter
Et diable qu’il y a de jours sans » 


Elodie, de la Librairie parisienne ICI nous livre ses conseils de lecture. Elle a choisi À la ligne © Production Babelio

À propos de l’auteur
Ancien éducateur spécialisé en banlieue parisienne, Joseph Ponthus a coécrit le livre reportage Nous… la cité (Zones, 2012), où se croisent les témoignages de quatre jeunes d’une vingtaine d’années dont il s’occupait. Il chroniquait également, jusqu’en 2015, le quotidien de sa vie « d’éducateur de rue » dans le journal libertaire Article 11. Il vit désormais en Bretagne. (Source: Livres Hebdo)

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Les Mains dans les poches

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En deux mots:
Une vie en quelques souvenirs, un voyage en train autour de Tokyo, la lutte des classes, les filles à conquérir, les vêtements du chevalier Bayard ou encore les Rhumbs. Un court mais très riche premier roman qui se visite comme le Jardin des délices.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éternité d’une seconde

Bernard Chenez raconte sa vie en moins de 150 pages. Pour cela il choisit quelques épisodes marquants, de ceux qui construisent un homme, et invente la fausse nostalgie.

Un petit bijou. Un de ces romans qui vous transportent littéralement et qui durant une paire d’heures vous nourrissent d’images, d’impressions, d’émotions. Une sorte de bréviaire des souvenirs qui remplacerait le nostalgique par le poétique.
Car Bernard Chenez ne nous dit pas «c’était mieux avant». Il ne déroule pas davantage son récit dans une chronologie sans failles. S’il commence avec la désillusion d’un combat sans doute perdu d’avance, avec l’ultime manifestation auprès de ses compagnons de lutte, c’est sans doute parce que cette image restera la plus forte à l’heure du bilan: «Quelques pavés humides brillent à l’angle de deux rues. Passage pour aveugles d’un monde effacé.»
Mais comme dit, à la nostalgie, il préfère le mouvement. Il préfère se nourrir de ses souvenirs pour avancer. Le voyage à bord du Yamanote-sen, ce train qui fait le tour de Tokyo en une heure et qu’il aime prendre sans s’arrêter, va lui permettre de nous livrer le mode d’emploi de ce court roman: «Mon écriture n’a comme fil conducteur que le roulement incessant des roues sur les rails. N’étant pas sujet au mal des transports, ce non-respect de la chronologie m’apporte la jouissance de l’imprévu.»
Une jouissance que le lecteur va partager, passant du premier Vélo – trop grand pour lui – aux chaînes de montage de l’usine automobile, des premières amours à l’initiation musicale, des vacances sur les îles anglo-normandes au jardin Christian Dior, de sa mère à son père.
De courts chapitres qui sont autant de délices et qui souvent se terminent par ce qui pourrait ressembler à un haïku : «La solitude, c’est l’absence de monnaie sociale», «Les cicatrices au genou sont (…) les authentiques et indélébiles marques d’une innocence perdue» ou encore «Déguerpir les mains dans les poches, c’est moins facile pour serrer dans ses bras ceux qu’on voudrait aimer. Alors, il faut se résigner à n’amer personne.»
C’est beau, c’est brillant, c’est touchant. Laissez-vous emporter dans le plus poétique des manuels de lutte des classes, dans la plus entraînante des leçons de musique avec Brahms, Dvorak, Tchaïkovski et la lumière de Pablo Casals, dans la plus intense des histoires d’amour, quand les yeux de la belle ne vous laissent «le choix que d’adhérer ou de mourir», dans la plus incongrue des leçons d’art où, sur la route de Saint-Paul-de-Vence, une dame élégante lui fait découvrir qu’Adolf Hitler peignait fort bien les citrons. Je parie qu’alors vous serez aussi «Bête, Belle et Prince à la fois!»

Les mains dans les poches
Bernard Chenez
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
144 p., 14 €
EAN : 9782350874647
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, en Beauce, à Paris, à Granville et dans les îles anglo-normandes, à Guernesey et Serq. On y évoque aussi des voyages en Belgique et aux Pays-Bas ainsi qu’à Toulon et au Japon, à Tokyo.

Quand?
L’action se situe de seconde moitié du XXe siècle à nos jours

Ce qu’en dit l’éditeur
Il est loin déjà le gamin qui se levait aux aurores pour gagner trois sous avant l’école et se payer le couteau à cran d’arrêt de James Dean dans La Fureur de vivre. Mais le narrateur ne l’oublie pas et se souvient des saisons qui ont jalonné sa vie. Se dessinent les contours d’une mère dont le vêtement est plus éloquent que les propos, d’un père dont la main dit à elle seule la force et les failles, ou encore d’un monde prolétaire régi par le couperet des pointeuses et les cadences des chaînes de montage.
Entre émotion et retenue, Les Mains dans les poches est une promenade à travers une époque évanouie, une génération bercée par les espoirs des protest songs.

Les critiques
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Héloïse d’Ormesson présente Les mains dans les poches © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Le défilé descendait la rue Nationale.
Ceux de devant portaient les drapeaux, levaient les poings, lançaient des slogans de vainqueurs. Les perdants de toute façon ne lancent rien. Jamais.
On rentrait, j’étais en fin de cortège. La vérité, c’est qu’on avait perdu. Tout.
Le fer de lance de la classe ouvrière n’avait plus de hampe. J’ai franchi une dernière fois l’entrée de l’usine. Je savais que c’était la dernière.
Mes compagnons de lutte disparaîtraient à la fin de cette journée. Il ne pouvait plus y avoir de lendemain. Ça doit être un peu comme ça l’ultime moment où l’on sait que l’on va mourir.
Nous rêvions du grand soir, je n’avais eu que de grandes nuits. Une trentaine d’un printemps.
Des nuits où je remontais Paris à pied, du Quartier latin sous l’odeur âcre des lacrymogènes, quartier qui n’avait pas encore perdu la légitimité de son nom, pour rejoindre la lisière du XVIIe arrondissement, là où la porte de Clichy s’ouvrait sur un monde prolétaire, voûté de bleu, les mains dans les poches, Gauloise au bec, mégots d’honneur en légion.
Tout cela a disparu. Quelques pavés humides brillent à l’angle de deux rues. Passage pour aveugles d’un monde effacé.

Nostalgique de rien. J’aime être dans un train qui roule. Une fois sa vitesse stabilisée, je remonte tous les wagons à contresens. Arrivé à la dernière voiture, j’observe la voie qui défile à l’envers.
Il y a à Tōkyō une ligne de train qui s’appelle Yamanote-sen. Circulaire. Entièrement aérienne. Elle délimite officieusement le centre de cette mégalopole. Le temps de parcours est d’environ une heure. L’un de mes plaisirs est d’en faire le tour complet. Placé dans la première voiture, juste derrière la vitre du conducteur. La fois suivante, j’effectue le parcours à contre-courant, le nez collé sur la grande vitre du dernier wagon.
Ma façon d’écrire se juxtapose à cette façon de voyager.
J’annote seulement les gares au gré du parcours. Tantôt dans le sens de la marche, tantôt à contresens. Je m’interdis de descendre à une station. Je m’autorise juste le changement de quai. Seul le voyage compte.
Mon écriture n’a comme fil conducteur que le roulement incessant des roues sur les rails.
N’étant pas sujet au mal des transports, ce non-respect de la chronologie m’apporte la jouissance de l’imprévu.
Reverrai-je la jeune fille aperçue sur le quai d’en face deux stations auparavant ? Que deviennent ces milliers de voyageurs avalés au dernier arrêt ?
Parfois, à ma grande surprise, j’entrevois des visages connus naguère, dix, vingt, trente ans plus tôt, voire beaucoup plus ! Je les hèle, certains se retournent, d’autres ne m’entendent pas. Je crayonne, le train file.
Auguste Renoir disait : « Je suis un petit bouchon qui descend la rivière au fil de l’eau. »
Sur cette Yamanote-sen, sans même me mouiller les pieds, je peux choisir à tout moment de descendre ou remonter le courant.
Fatalement vient l’instant où se pose à moi l’ultime question : ma vie finira-t-elle dans la station où je l’ai commencée?

Je l’attendais tous les soirs sur le trottoir d’en face. Elle travaillait dans une teinturerie. Elle sortait à dix-neuf heures. Je la raccompagnais jusque devant chez elle. Lui ai-je jamais pris la main ? Je crois que non.
Leur maison était en face de l’entrée du cimetière, qui à l’époque matérialisait le bout de la ville. Nous y accédions par une rue montante, qui contournait la chapelle royale, dernière demeure des ducs d’Orléans, et qui portait le joli nom de Bois-Sabot. Quelques commerces égayaient le début de notre procession nocturne, notamment un magasin de radio-télévision, dont le propriétaire portait le nom de Kaplan. J’avais beaucoup de sympathie à prononcer ce nom : Kaplan. Le même son que ce poisson séché qui faisait mes délices quand nous habitions encore en bord de mer, que mes parents avaient encore l’espoir d’une vie meilleure, où nous savions, bien qu’invisible, que l’Amérique était notre seul vis-à-vis.
Kaplan, comme la première station de notre chemin de joie. Ensuite les maisons s’alignaient les unes sur les autres, un faible éclairage nous indiquait l’arrière-cour du palais de justice, où paraît-il il y eut des exécutions publiques. La guillotine ne devait pas faire recette: la cour était bien petite.
Les arbres de la chapelle royale succédaient aux maisons, nos pas devenaient intimes.
Je n’ai aucun souvenir de nos discussions. Nous ne parlions pas peut-être, ou si peu. »

Extrait
« Les mots sont des choses difficiles. J’avais voulu lui offrir des fleurs. C’était la première. Donc c’était l’unique.
« Je voudrais ces pâquerettes, s’il vous plaît.
– … ?
– Le bouquet de pâquerettes. Là !
– Ce ne sont pas des pâquerettes, ce sont des marguerites, jeune homme. »
L’amour est compliqué, dès le premier bouquet de fleurs. »

À propos de l’auteur
Né en 1946, Bernard Chenez écrit là son premier roman. Auteur de 23 ouvrages regroupant ses dessins d’éditorialiste à L’Équipe, à L’Événement du Jeudi et au Monde, il se lance dans l’écriture avec le même regard acéré et tendre que celui qui fait ses succès quotidiens dans la presse écrite et audiovisuelle. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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