Le chemin des amoureux

LOUISON_le_chemin_des_amoureux
  RL2020

En deux mots:
Deux dates synonymes de bonheur, puis de malheur pour Juliette. Le 13 novembre 2015 naît Joseph, le fruit de l’amour au moment où les attentats endeuillent Paris et le dimanche 15 juillet 2018 où meurt Jérôme, son mari, alors que la France célèbre ses champions du monde de football.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le bonheur un jour de deuil et réciproquement

Pour son premier roman, la dessinatrice Louison a choisi de nous faire prendre les montagnes russes de l’émotion, imaginant une naissance au moment des attentats et un décès le jour où l’équipe de France est championne du monde de football.

L’humour pour refouler la souffrance, l’autodérision pour éloigner les peurs. Les mots qui sauvent. Voilà comment Juliette peut encore croire à la vie après l’épreuve qu’elle vient de subir et voilà comment Louison embarque ses lecteurs sur son manège avec sa cargaison de rires et de larmes, avec un énorme bagage d’émotions.
Après la visite chez l’obstétricienne – qui rappellera des souvenirs à de nombreux parents – Juliette a la confirmation qu’elle est bien enceinte et que le bébé se porte bien. Maintenant, il faut annoncer la nouvelle à Jérôme, son mari. Pour cela, elle imagine tout un scénario qui, au moment fatidique finit par s’écrouler. Pourtant la chose n’avait pas l’air si compliquée: «Il aurait suffi que je me lève avec un grand sourire et dise en soulevant mon pull: «Tu vas être papa», et j’aurais à peine eu le temps de compter jusqu’à trois avant qu’il ne m’embrasse.» Mais Juliette et tétanisée, incapable de répondre à la question de Julien qui vient de trouver une facture qui traînait: «peux-tu m’expliquer pourquoi tu as acheté un test de grossesse hier à 13h 07 et pourquoi il y a une bouteille de champagne à côté de toi sur le canapé?» Ou plutôt si, elle parvient à lâcher une réponse: «Tu t’es lavé les mains en sortant des toilettes?»
Mais rassurez-vous, ce malentendu passé, ce sont des semaines de félicité qui attendent le couple jusqu’au 13 novembre 2015 et la naissance du petit Joseph. Et si Jérôme est tout blême en découvrant son fils, c’est parce qu’il vient d’apprendre ce qui vient de se passer dans Paris et plus particulièrement à la terrasse de «leur» restaurant- L’horreur au Stade de France, la prise d’otages au Bataclan, la carnage aux terrasses des restaurants. «Ensuite, il attrapa le téléphone dans sa poche pour me montrer des informations qui très vite ont saturé mon esprit. Cette horreur ne pouvait pas se mélanger avec la joie d’avoir rencontré mon fils pour la première fois».
À la sortie de la maternité, il faut faire contre fortune bon cœur et entourer Joseph d’encore plus d’amour. C’est le quotidien des néo-parents post-attentats que Julien Blanc-Gras a raconté l’an passé dans Comme à la guerre. Malgré la fatigue et malgré les difficultés d’un emploi du temps qui n’est malheureusement pas extensible, Juliette et Jérôme s’accrochent jusqu’à un… accrochage provoqué par une tâche laissée par une tasse de café sur la table de la cuisine. Une vétille, mais qui peut conduire à la rupture, mais aussi – dans le meilleur des cas – à une franche explication. Juliette se confie, raconte qu’elle aimerait un deuxième enfant, se marier, déménager, et qu’au fond elle n’en avait «rien à foutre de ces traces de café sur la table dans la cuisine». Jérôme acquiesce et le bonheur s’installe à nouveau…
Seulement voilà, le jeu des montagnes russes n’est pas fini. Après avoir grimpé jusqu’en haut, la descente est vertigineuse, mortelle. Je vous laisse la découvrir…
Si on se laisse prendre à cette histoire, qui est pour partie autobiographique, c’est d’abord par le style cocasse et l’humour de la primo-romancière, c’est ensuite par l’effet-miroir qu’elle nous offre en nous proposant de nous rappeler comment se déroulaient nos propres vies durant ces deux moments-clé des dernières années et enfin parce que la manière dont Juliette affronte sa douleur nous met du baume au cœur. Bravo et merci!

Le chemin des amoureux
Louison
Éditions Robert Laffont
Roman
270 p., 18 €
EAN 9782221242216
Paru le 9/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des voyages à Copenhague, en Bretagne, à Saint-Malo.

Quand?
L’action se situe de nos jours, plus précisément de 2015 à 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment vivre sa plus grande joie quand, dehors, tout est glacé d’effroi, et sa plus violente peine quand, autour de vous, un pays entier est en liesse ?
De la soirée du vendredi 13 novembre 2015, où Joseph, leur fils, vient au monde à la maternité de la Pitié-Salpêtrière, à la journée du dimanche 15 juillet 2018, où elle perd brutalement Jérôme, l’homme de sa vie, Juliette se souvient. De tout. Des minuscules comme des énormes choses.
Et comme rien, dans sa nature, ne la prédispose à la tragédie, elle nous entraîne par la grâce de son regard tendre, cocasse et décalé dans l’histoire d’un amour plus fort que la mort où éclate à chaque page un formidable goût de vivre.
La dessinatrice Louison signe ici un premier roman à la générosité contagieuse, à l’image de ses BD.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Tribune de Genève (Thérèse Courvoisier)
Blog Les lectures d’Amandine 

Podcast de l’émission «entre nous soit dit», Radio Télévision Suisse


Louison au micro de Marika Mathieu sur RCJ © Production Radio RCJ

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’affiche fait une cinquantaine de centimètres de largeur sur soixante-dix de hauteur. Personne n’a pris la peine ou n’a eu l’envie de l’encadrer, ne serait-ce que pour la mettre à l’abri de la poussière. En l’observant depuis près d’un gros quart d’heure, je ne peux pas dire que cela me choque. Je crois même que plus on regarde cette affiche, plus on se demande s’il ne serait pas plus judicieux de s’en servir au prochain été pour démarrer un barbecue. Le fond est d’un jaune sans doute autrefois vaguement poussin et qu’on peut désormais ranger dans la catégorie chromatique des prélèvements urinaires de personnes en fin de vie. Le papier glacé s’est terni et les innombrables traces de doigts qui le maculent forment une constellation à laquelle aucun scientifique n’aurait envie de donner un nom, encore moins le sien. Les quatre morceaux de ruban adhésif qui la maintiennent au mur semblent affligés d’avoir fini ici. Aucun n’est de la même longueur, comme si leur présence aux quatre extrémités du poster les punissait d’une mauvaise partie de courte paille où tout le monde aurait perdu. Au centre de l’image, trois pots de fleurs en terre cuite parfaitement alignés dans lesquels ont été posés de minuscules bébés endormis. La photographe a profité de cet état de sommeil aux faux airs de coma et de leur méconnaissance des subtilités du droit à l’image pour les affubler de chapeaux ridicules supposés être des tournesols. Et ces trois enfants me font face, catapultés du monde animal vers celui du végétal, dans le seul but de décorer à moindre coût le mur défraîchi de la salle d’attente d’un service d’obstétrique.
En regardant attentivement ces petits paquets de chair endormis dans leur terre cuite, je me dis que ces enfants ont probablement été inconsciemment marqués à vie par cette séance photo. Désormais jeunes adolescents ils doivent passer leur temps libre à voler ou vandaliser des magasins de jardinage, mus par un sentiment de vengeance dont ils ne peuvent identifier l’origine. L’un d’entre eux souffre peut-être d’un trouble obsessionnel compulsif l’obligeant à piétiner tout ce qui ressemble de près ou de loin à un ficus. Tous les trois sont certainement victimes d’une rare intolérance psychosomatique à l’huile de tournesol dans un monde où l’allergie à la mode, c’est le gluten ou l’arachide. Le lactose à la rigueur, mais l’huile de tournesol, pff, la honte.
Je suis sur le point de prendre mon téléphone et de lancer une pétition sur Change.org pour interdire les photos de nourrissons dans les articles de jardinage lorsqu’on appelle mon nom.
*
À peine entrée dans la salle d’examen, une question fuse: «Alors, Juliette, toujours rien?» Je regarde Monique d’un œil perplexe. J’ai envie de lui rétorquer: «Si, si, j’ai accouché ce matin pendant que le café coulait, tout s’est bien passé, j’ai même eu le temps de faire griller un peu de pain, en revanche, la tuile, il ne restait que du beurre doux, mais que voulez-vous, Monique, y a des matins comme ça…»
Monique est sage-femme. Monique est ma sage-femme. Monique est compétente, charmante, entre deux âges, et Monique pose parfois de drôles de questions depuis les presque neuf mois que nous nous fréquentons. La première, c’était à l’échographie de contrôle à cinq semaines. Avant de lancer les recherches, elle m’a regardée d’un air sévère et a dit: «À votre avis, il y en a combien?» J’avais l’impression d’avoir Jean-Pierre Foucault devant moi, mais sans le pognon à gagner ni l’avis du public. «Bah on va dire un? Un c’est bien, non? Pourquoi, vous aviez quoi en tête de votre côté?» Sans répondre, Monique avait commencé l’examen. Je sentais mon pouls au bout de chacun de mes doigts, de chacune de mes oreilles même s’il y en avait moins, et finalement jusqu’au bout de chacun de mes cheveux. Là, d’un coup, ça faisait beaucoup.
«Roulements de tambourrrrrr», avait ajouté Monique histoire de m’achever, avant d’appuyer sur un bouton qui monta le volume de l’appareil d’examen. Un fond sonore de battements cardiaques envahit la pièce. «Vous entendez?» À cet instant précis, j’avais eu envie de crier à Monique que je prenais le 50/50, la réponse D, que j’étais même prête à appeler ma mère mais que je n’avais aucune idée du résultat, et qu’avec son jeu à la con elle me fichait en l’air ce moment pourtant précieux. Sans doute sensible au fait que la peau de mon visage prenait de plus en plus la couleur du mur derrière moi, Monique lâcha dans un sourire : «Y en a qu’un, mais il a de l’énergie comme douze!» Je l’ai regardée et j’ai bredouillé: «J’imagine que c’est mieux que l’inverse.»
*
Même salle d’examen, trente-quatre semaines et des poussières plus tard, et cette nouvelle question absurde: «Toujours rien?» Je suis assise devant Monique sur la petite banquette en Skaï recouverte d’une protection en papier essuie-mains, le ventre tellement énorme que je me demande si finalement ils ne sont pas vraiment douze là-dedans. Je suis habillée comme une personne dont la maison aurait été en train de brûler au moment où elle prenait sa douche et qui aurait enfilé n’importe quoi pour ne pas sortir nue. Mes chaussures ne sont pas lacées, mes chaussettes probablement dépareillées, et ce que je porte en guise d’écharpe ressemble clairement à une couverture.
«Non, Monique, toujours rien, que voulez-vous, cet enfant est probablement un réfugié politique par anticipation. Il a compris que l’extérieur est un piège dans lequel il ne faut pas se jeter. Ou alors il a un Alzheimer extrêmement précoce et il oublie chaque matin que c’est le jour de naître. Allez savoir.»
Mais nos dialogues restaient souvent coincés dans ma tête, histoire de ne pas compliquer le lien avec quelqu’un qui passait beaucoup de temps à mettre des choses ou des doigts dans mon corps. Une fois de plus, la phrase ne franchirait pas ma bouche ; je me contentai de lui sourire avec un soupçon de désespoir légèrement surjoué et finis par soupirer un très dispensable : « Non, toujours rien. »
Après un court examen, sorte de contrôle technique de tout ce qui se situait entre mon nombril et mes genoux, et qui ressemblait en tout point à celui que j’avais subi la veille et le jour d’avant, Monique me livra une nouvelle fois son implacable verdict : « Rien en effet. Sauf si coup de théâtre, on vous déclenche dimanche matin. On ne va pas passer le réveillon là-dessus, hein ? »
En évoquant le réveillon, Monique alimentait à son insu une plaisanterie qui courait depuis quelques jours au sein de mon entourage, au fur et à mesure que la date du terme approchait, puis qui s’était intensifiée maintenant que le jour J s’éloignait dans le rétroviseur. À force d’entendre mes parents et mes amies Suzanne et Colette me dire que ce bébé n’arriverait pas avant Noël, j’avais presque fini par le croire. Le dialogue imaginaire avec ma sage-femme reprenait : « Oui, Monique, je sais bien que c’est impossible, c’est à plus de six semaines après mon terme, oui, je sais que je ne fais pas partie de ces mammifères ayant une gestation d’un an, oui, Monique la plaisanterie consiste à sous-entendre que mon bébé sera comme moi, sa mère, toujours un peu à la bourre.»
Je souris de nouveau à ma sage-femme, nos regards se croisèrent comme tant de fois lors de ces trente et quelques dernières semaines, et soudain une impulsion parcourut mon corps. Pas une contraction, ç’aurait été trop beau, trop cinématographique, trop parfait et donc pas du tout mon genre. Non, simplement, d’un coup, j’ai eu envie de lui parler. Et pas pour de faux.
Était-ce cette fin de grossesse qui me donnait l’élan pour m’affranchir, était-ce le léger trop-plein d’hormones et l’impatience qui faisaient de moi leur marionnette ? Toujours est-il que dans l’instant qui suivit, je décidai d’ouvrir la bouche et de m’adresser à elle, pour de vrai. Après tout, notre relation arrivait elle aussi à son terme, autant la pimenter un peu, comme ces couples qui tentent le tout pour le tout avant de se résoudre à la séparation. J’aurais pu débarquer avec des bas noirs et une bombe de chantilly, j’ai préféré lui parler de pachydermes. Parfois, la vie est faite de choix plus ou moins heureux. »

Extraits
« En reprenant le bus qui me ramenait chez moi, j’ai pu constater mon degré de détresse apparent quand l’ensemble des passagers présents à bord me proposèrent leur place. Je semblais être arrivée à un point où même le chauffeur aurait pu me laisser la sienne sans que cela étonne personne. Une seule a toutefois suffi, malgré la taille de mon postérieur, et j’ai choisi la plus proche de l’entrée, histoire d’économiser chacun de mes gestes. Le siège était cependant un peu surélevé et il fallait m’y hisser. Les passagers ont pudiquement regardé ailleurs le temps que je fasse levier de mon propre corps pour réussir la manœuvre. Ça y est, j’étais enfin assise avec mon préadolescent dans le ventre, et profitai de ce moment de calme pour donner des nouvelles à son futur père. Récupérer mon téléphone dans la poche arrière de mon jean fut là aussi un défi. Je sentis une goutte de sueur me glisser le long de la colonne vertébrale. Quand on a dépassé son terme de plus de trois jours, et plus globalement vécu les quarante semaines d’une grossesse, on se défait, en plus de la politesse d’usage, d’un certain nombre d’autres choses, dont la honte ou l’embarras. On devient une sorte de créature pragmatique, concentrant son énergie à aller d’un objectif A à un objectif B, lequel peut s’avérer aussi proche que la poche arrière d’un jean menaçant à tout moment de se déchirer sous la pression d’un cul qui n’en finit pas de grossir. Mon iPhone en main, je tapai: « Sors du RDV avec Monique. Ton fils a commencé à meubler à son goût l’intérieur de mon utérus. Faudra peut-être envisager de l’enfumer pour qu’il sorte. Sinon RAS. Et toi, tout va bien ? On s’appelle tout à l’heure ? Bisous. » »

« Jérôme m’expliquerait plus tard dans la nuit qu’elles attendaient derrière la porte que je sois prévenue. En croisant le regard rougi de l’infirmière passée plus tôt dans la soirée, je compris les efforts qui avaient été les siens pour m’épargner, pour m’offrir encore quelques minutes au calme et me laisser profiter de la naissance de mon enfant. Elle a pris ma main et m’a dit dans un sanglot: « Il est si beau, votre petit garçon, c’est pas juste qu’il arrive maintenant. »
À tour de rôle, les sages-femmes sont venues nous serrer, Jérôme et moi, dans leurs bras. Chacune a également caressé doucement le front chevelu de Joseph, comme pour reprendre une petite dose de vie avant d’affronter le reste de la nuit, puis elles sont reparties dans le même calme avec lequel elles étaient arrivées, laissant encore plus forte la sensation de mirage de ce début de nuit, de ce Joseph + 5 heures. »

« Nous n’étions plus le jeune couple qui passe son temps à poil, à boire du vin, fumer des cigarettes et discuter des heures, la tête posée sur les fesses de l’autre. Nous avions connu des années douces puis d’un coup une saison en grand huit, où des attentats effroyables avaient, malgré nous, accompagné l’arrivée de notre enfant. Dans cette insupportable coïncidence, nous avions dû l’accueillir, l’aimer, ne pas en faire une éponge à nos angoisses. Même devant un monde qui nous échappait, même devant un camion qui écrase tout le monde à Nice, même devant un président orange élu à la tête des États-Unis, même et surtout devant une planète qui se réchauffe dans l’indifférence générale ou presque. Nous avons usé de toutes les souplesses pour que notre enfant ne ressente pas dès son plus jeune âge les violences du monde dans lequel nous avions décidé de le précipiter. Et comme il fallait bien que nos angoisses et nos colères s’expriment quelque part, elles se sont muées peu à peu en petites guerres du quotidien. À tour de rôle et plusieurs fois par jour. Une petite phrase par ci, une remarque par-là. Des micro-conflits, pour ne pas avoir à tout faire exploser. »

« pardon d’avoir autre chose à foutre de mes journées que de t’envoyer des photos salaces pour te chauffer et me faire sauter le soir dans les onze minutes que j’ai au calme avant de m’écrouler de fatigue. Pardon d’avoir à gérer les cauchemars de Joseph, les changements de draps pleins de pisse à 2 heures du mat’ parce que ta conne de mère l’a traumatisé avec son putain de Roi Lion, pardon d’avoir parfois trop de boulot et d’aimer passer mes week-ends à préparer des powerpoints pour être un peu bien dans mes pompes le lundi matin quand j’arrive au taf, pardon d’avoir l’impression que mes seins ressemblent à des rollmops et d’avoir plus envie de te les montrer trop souvent pour que tu ne puisses pas mentalement les comparer à ce qu’ils étaient quand tu m’as connue, pardon d’avoir pris du cul quasiment autant que j’ai perdu de l’enthousiasme pour aller baiser sous la douche, et pardon de ne pas avoir vraiment l’énergie de me transformer en femme fatale qui te bande les yeux quand tu arrives à la maison alors qu’en général la première chose que tu demandes quand tu passes la porte, c’est si j’ai pris le PQ que tu préfères chez Franprix. »
Sans lui laisser le temps d’intégrer et encore moins de digérer ce que je venais d’énoncer, je continuai, en apnée ou presque: Oh, et pardon de ne pas t’envoyer des petits messages pleins de cœurs et de sous-entendus lourdingues comme ta connasse de collègue qui fait vibrer ton téléphone à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, et pardon d’avoir foutu mes strings à la poubelle pour ne garder que des sous-vêtements qui n’ont pas l’ambition de devenir un de mes organes internes, pardon aussi de considérer que notre avenir se situe un peu plus loin que la prochaine pipe que je vais te tailler parce que j’aurais eu la flemme de faire plus. Pardon de ne plus vouloir vivre dans un quartier qui pue la mort, Jérôme, tu m’entends, ça schlingue la mort partout. Pardon, hein, pardon d’avoir l’impression d’enjamber des cadavres chaque fois que je vais acheter des chouquettes et pardon de trouver ça insupportable, et pardon, oh mon Dieu, un grand pardon Jérôme, de vouloir continuer à construire des choses avec toi, au bout de six ans, alors que bon, on est bien comme ça hein, mais oui, ON EST BIEN COMME ÇA. »

« En regardant les premières gouttes passer une à une par le filtre en papier pour atterrir dans le réceptacle en Pyrex de la cafetière, j’ai pensé que c’était un peu fou la vie parfois. En l’espace de vingt-quatre heures, les choses s’étaient totalement transformées. Les traces de tasse de café qui, la veille, me faisaient monter la tension à 18, étaient ce matin les complices d’un bonheur retrouvé. Elles étaient là, définitivement tatouées sur la table en Formica, et pourtant je leur souriais. Sans ces marques, sans la dispute qui avait suivi, sans le pouvoir tachant du café, la journée n’aurait pas été si orageuse et la nuit si belle. Et si j’étais tombée enceinte cette nuit? La main sur le ventre, je regardais tranquillement ce nouveau café du jour franchir peu à peu les graduations de la carafe en verre. Amusée, je me demandais ce que cet arabica-ci nous apporterait.

« Le chef des pompiers commença, la voix posée, presque trop, comme si elle avait été préenregistrée sur un disque: « Vous nous avez donc appelés suite au malaise de votre mari…  »
Je l’interrompis avec l’information la plus inutile à énoncer à cet instant-là.
« On est pacsés, pas mariés. »
Le chef des pompiers acquiesça de la tête pour accuser réception de cette information tout en poursuivant.
« Quand nous sommes arrivés sur les lieux, nous avons constaté que la victime était inconsciente et après examen rapide nous n’avons pas réussi à trouver un pouls. »
Voilà qu’il recommençait à parler de cette victime dont je ne savais rien.
« Après avoir tenté un massage cardiaque ainsi que la pause d’un défibrillateur, nous n’avons malheureusement pas réussi à trouver de trace d’activité sur l’électrocardiogramme ni sur l’encéphalo-cardiogramme. Après quarante-deux minutes de soins, un médecin du Samu a malheureusement dû constater le décès de votre compagnon. Nous vous prions d’accepter nos plus sincères condoléances. Un officier de police va arriver d’ici quelques minutes pour vous expliquer la suite de la procédure. » J’ai regardé le pompier en chef, le médecin du Samu qui venait d’entrer dans le salon avec une expression sincèrement désolée, et le pompier du verre d’eau qui désormais n’osait plus regarder que ses pieds. D’autres visages apparaissaient tout autour sans vraiment s’imprimer à la surface de mes rétines. Au moment où l’officier de police sonnait à la porte, j’ai prononcé cette phrase, si absurde que quelques semaines plus tard elle me plongerait dans des fous rires incontrôlables: « Je crois qu’il reste du café si quelqu’un en veut. » »

À propos de l’auteur
Louison est née en 1985 à Paris. Après une formation artistique à l’atelier de Sèvres à Paris, elle entre au magazine Marianne en 2009 en tant que dessinatrice sur le site internet. Depuis 2016, elle collabore avec le magazine Grazia, où elle a raconté chaque semaine la dernière année du président Hollande à l’Élysée. De cette expérience sortira sa première bande dessinée, Cher François (Marabulles / Marabout). Deux titres (Les 12 râteaux d’Hercule et La guerre du gras n’aura pas lieu) ont suivi depuis en octobre 2018 et juin 2019. Elle a également travaillé pour Greenpeace, France Culture, et Le Parisien Magazine. (Source: LivresHebdo et Éditions Robert Laffont)

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Dénouement

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Avec David les choses ne vont plus. Dolorès décide de mettre un terme à leur union et se retrouve seule, son mari s’étant vu confier la garde de leur fils. Entre ses quatre murs mansardés, l’enseignante essaie de s’imaginer un avenir.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Chronique de la vie post-divorce

Après avoir voulu se construire une famille, Dolorès se retrouve seule, débarrassée d’un mari volage, mais aussi de son fils. Pour son premier roman Aurélie Foglia raconte cette période difficile où la dépression vous gagne.

Une histoire somme toute banale, mais de celles qui vous marquent pourtant à tout jamais. Dolorès a eu envie d’y croire, à cette vie de famille heureuse auprès d’un mari attentionné qui l’aide à éduquer leur enfant. Mais bien vite le rêve prend une tournure plus difficile, les premiers accrocs viennent s’ajouter à une gestion difficile d’un emploi du temps saturé. L’usure pointe, la crainte de la chute s’installe et avec elle ce sentiment d’avoir failli. Aussi, c’est honteuse que Dolorès se sépare de Christophe, même si les torts sont bien plus du côté du pervers narcissique, volage et déstabilisant. Comme elle l’avoue à sa mère, elle n’en peut tout simplement plus : «Un couple d’accord c’est fragile, d’accord on peut réparer, sauf que parfois c’est cassé. Et quand c’est cassé c’est cassé.»
Un sentiment d’autant plus fort qu’elle n’a pu obtenir la garde de leur fils David. Le manipulateur a gagné sur tous les registres. Son dossier est en béton armé: «Sa façon de contester dans son tête-à-tête avec le juge ce qui avait été convenu entre eux et leurs avocats, de se poser en victime pour faire modifier le texte en sa faveur. Il n’a pas hésité à la faire passer pour la mère qui a abandonné le foyer conjugal, au bilan une pauvre fille pas très responsable ni très équilibrée qui cherche en prime à lui soutirer son argent. Et lui le pauvre, devant faire face avec un enfant en bas âge. Plus une grosse maison sur les bras, toutes les charges, les frais qui pleuvent. N’hésitant pas à pleurer misère malgré son salaire de cadre. Et cette femme qui fait n’importe quoi. Le juge dans sa poche.»
La voilà qui se retrouve anéantie. Pourtant, elle n’est pas au bout de ses peines. David va lui faire payer très cher sa déchéance. Avec son salaire de prof de math, elle ne peut lui offrir qu’un logement sommaire, loin de l’univers auquel il était habitué. Du coup, il se rebelle, lui fait sentir sa déchéance, allant même jusqu’à cette cruelle sentence : «Je ne t’aime pas». À quoi peut-elle alors se raccrocher? L’alcool? Les antidépresseurs? Les réseaux sociaux? Les ami(e)s? Les objets familiers qui l’entourent? Autant de pis-allers qui sont autant de pièges. Même Jean, découvert via un site de rencontre, et avec lequel elle va entamer une nouvelle relation, ne pourra enrayer cette spirale dépressive.
Aurélie Foglia réussit fort bien à décrire les affres de l’abandon, des difficultés qui s’enchainent et qui rendent de plus en plus difficile la reconstruction. Ce roman de l’effondrement, vous l’aurez compris, est un récit dur, impitoyable. Un roman à la Soulages, avec des nuances de noir.

Dénouement
Aurélie Foglia
Éditions Corti
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782714312235
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, sans que les lieux ne soient précisés.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La femme, la mère, la fille, Dolorès: même personnage qui se sépare, se débat, va de l’avant. Naître et mourir, elle n’arrête pas. On la rencontre, on la reconnaît. Elle n’a pas de masque, elle commence à prendre un visage. Alors même qu’elle s’efface. On ne peut pas s’empêcher de la suivre.
Ceci n’est pas ma vie. C’est donc la vôtre. Je veux dire cette vie une et nue, ou plutôt ce moment obscur qu’est le dénouement d’une histoire, de toute histoire. Une autre commence, une histoire d’amour, qu’est-ce qui peut davantage rappeler à la vie?

68 premières fois
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les escaliers sonnent sous ses talons, l’entrée sent les fleurs qui cuvent, le couloir est de marbre, elle court, prise de culpabilité. Les meubles sont là mais les autres ? La voix de David lui parvient à travers les portes fermées. Elle se rassure, reprend un peu son calme, souffle avant de se manifester.
Autant commencer par se laver les mains. Changer ses chaussures pour des chaussons. Elle les cherche, il les lui faut.
Elle ne fera rien sans eux. Mais rien, personne, le manque terrible dans lequel elle se tient, piétine, et ce carrelage sans pitié qui lui glace lentement les pieds à travers ses bas. Il, David, ne sait pas jouer sans hurler, il ne fait rien de façon mesurée. La nounou sort de la chambre en s’appuyant sur la poignée de l’autre côté de la porte, passe une main sur sa figure comme si elle essuyait la fatigue accumulée. Elle a
l’air d’avoir traversé une épreuve éreintante mais formatrice dont il fallait absolument que quelqu’un vienne la relever au plus vite.
Je vous laisse. Il a goûté. La maîtresse a mis un mot dans le cahier de correspondance.
Désolée, le RER. Un suicide.
Il y en a beaucoup en ce moment.
À mardi prochain. Je vous paierai l’heure commencée.
Pour la nounou c’est un travail. C’est pourquoi elle étale une couche de maquillage si épaisse sur sa bouche, ses joues et ses paupières, porte des talons si hauts et un parfum si puissant. Elle va rentrer chez elle, dîner, regarder un film d’amour. Le film finira mal, mais rien ne l’empêchera d’avoir des rêves.
Pour la mère qui rentre, pas question de se laisser vivre.
Huit bras lui poussent. Le soir signifie : heure de la crise, des colères de David. Et le repas qui n’est pas prêt. Le bain. Laver le petit corps glissant comme un poisson, qui tout d’abord, c’est rituel, ne voudra pas entrer dans l’eau, puis refusera
d’en sortir.
Elle aurait besoin d’une douche, longuement. Se laver de cette journée. Elle aspire un instant à cette pluie sur sa peau, comme quelqu’un qui meurt de soif elle en a le mirage. Son estomac se crispe. Il va falloir tenir. Elle entend claquer le portail sur la nounou. Plus aucune aide ne viendra de l’extérieur, son mari inutile d’en attendre quoi que ce soit, il rentre à des heures indues, quand tout est fini, qu’il n’y a plus rien
à faire qu’à se glisser dans la nuit.
Enchaîner les actions qu’on attend d’elle. Son corps est rôdé, il sait ce qu’il fait. S’orienter dans le couloir à l’odeur obscure. Résister à l’appel tout bas de la salle de bains. Pousser la porte de la chambre d’enfant pour découvrir son trésor au milieu des rails d’un circuit empilés comme un jeu de mikado, mélangés à des lego et des plumes. On dirait un jeune chat qui a mangé un oiseau.
Il va falloir ranger. Il est tard. Tu t’es bien amusé mon cœur?
David fronce le front. Voilà ce qu’il n’aime pas, la voix de l’autorité, celle qui dissipe d’un coup le bon vertige de l’invention et le chaos qu’il entraîne. Quand sa mère a cette voix et casse sa magie, il la déteste.
Elle assume patiemment le rôle de l’ennemie. Agenouillée sur le tapis, jette les wagons dans le panier d’osier où ils se télescopent, aimantés. Rouge vif jaunes bleues vertes, composer à la va-vite un bouquet de plumes qui ne se trouvent sous aucun climat. Assis sur ses talons, les mains contenant ses genoux, le petit suit chacun de ses gestes d’un regard de rage, tant l’injustice qu’il subit lui semble irréparable. Ou chez un perroquet. Dit ara. Tu ne m’aides pas mon amour?
Elle s’aperçoit qu’elle a gardé son manteau. »

Extrait
« Un couple d’accord c’est fragile, d’accord on peut réparer, sauf que parfois c’est cassé. Et quand c’est cassé c’est cassé. » p. 53

À propos de l’auteur
Aurélie Foglia est maître de conférences à l’Université Paris 3-Sorbonne. Sous le nom d’Aurélie Loiseleur, elle a consacré ses premiers travaux de recherche au romantisme. Sa thèse a donné lieu à un livre, L’Harmonie selon Lamartine, utopie d’un lieu commun (Champion, 2005), et elle a consacré de nombreux articles à Hugo, Vigny, Baudelaire, Flaubert, Rimbaud ou Verlaine, entre autres. Elle est l’auteure d’une Histoire de la littérature du XIXème siècle dans la collection 128 (Armand Colin, 2014). (Source: Éditions Corti)

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les impatients

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Reine a suivi un parcours sans faute. La trentaine passée, des études brillantes qui lui ont valu une ascension rapide, elle va créer sa propre entreprise sous l’œil jaloux de son mari Pierre. Le tout Paris se précipite à L’État sauvage. Mais un petit grain de sable…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le destin d’une Reine

Avec son cinquième roman, Maria Pourchet renoue avec la veine ironique en racontant le parcours de Reine, une businesswoman aussi ambitieuse que décidée. Cinglant, corrosif et bien rythmé.

Je dois commencer par vous faire un aveu. Au début de ma carrière professionnelle, j’ai travaillé pour un magazine économique. Ayant notamment en charge la rubrique «portrait», je devais m’évertuer à ne sélectionner que les patrons et cadres correspondants au fameux public-cible. Si bien que le panorama proposé se concentrait sur les personnes jeunes, dynamiques, passionnés par leur métier, ambitieuses, ne comptant pas leurs heures pour réussir. Les femmes servant, tous les dix numéros environ, d’alibi et de vitrine. Reine, le personnage principal du nouveau roman de Maria Pourchet aurait fort bien pu y trouver sa place. À condition, bien entendu, de publier l’article au moment où elle tutoie les étoiles.
Comme dans le roman, on passe vite sur l’enfance et l’adolescence pour nous intéresser aux premières étapes de la carrière de cette businesswoman. « Elle a trente-trois ans. Déjà? Oui Reine va très vite. On tourne une page, on ne fait pas attention, on s’est pris dix-huit ans dans la vue. Cinq années jusqu’à Hec, trois pour en sortir, deux passées à s’en remettre, à Harvard section histoire de l’art, couplé à un poste de researcher chez Gucci USA, pour la suite se référer à LinkedIn. Il est classiquement écrit que sa passion pour la beauté est devenue un métier. Au chapitre Expérience s’énoncent en anglais quelques vies de chef de groupe, de chef produit, de chef de département France, de chef de département Moyen-Orient, de chef de département Russie et Moyen-Orient, de directrice de marque, avant qu’elle ne soit débauchée par la concurrence, toujours dans la cosmétique de luxe. C’est assez agaçant à lire. On imagine que sur le terrain ce fut palpitant, concentré, outrageusement bien payé. »
Vous aurez remarqué le ton et le style. Écrit en grande partie avec ce «On» non défini et à la seconde personne du pluriel, ce qui permet d’établir une distance ironique avec les personnages ainsi interpellés, ce roman brille par son côté incisif, par cette arrogance propre aux leaders dont les dents rayent le parquet.
Élisabeth, quarante-trois ans, un bureau à l’étage de la direction et à l’affût de sa N-1, son «dernier trophée» vient à peine d’embaucher Reine que cette dernière lui rend ses «vêtements nobles et sous-vêtements travaillés» pour lancer son propre projet. Les impatients n’ont pas envie d’attendre. Après un voyage en Bretagne et la découverte des bienfaits des algues, elle trouve des investisseurs pour la suivre dans la société L’État sauvage, un institut de soins qui commercialisera également les produits cosmétiques et qu’elle ouvrira en quelques mois à peine.
Ah, j’allais presque oublier. Ce voyage en Bretagne s’est fait en compagnie de Marin, un jeu et beau breton dont elle aurait pu s’enticher. Sauf que voilà, comme on lui a appris dans ses cours de management, elle doit anticiper, renoncer à cette aventure: « Reine s’enguirlande et prophétise. Tu te vois c’est Reine qui parle à Reine – tu te vois chercher un hôtel à Brest? Te faire choper le soir même parce que tu sentiras le gel douche caramel beurre salé? Et même. Tu te vois trois semaines à faire l’amour dont deux mal, et après quoi? Débandade chez lui, jalousie chez toi, un SMS à la con, ton téléphone qui charge au salon alors que tu es à la cuisine. Tu la vois la gueule de Pierre? Reine la voit, elle le voit aussi rester. Tout plutôt que d’admettre l’imprévu. Ils reparleront, pour passer à autre chose, de l’enfant. Mais à la suite de la trahison, subiront une stérilité psychologique. »
Pierre est le mari de Reine, rencontré alors qu’elle était à Hec. Cet intervenant extérieur, chargé de la Stratégie juridique en entreprise, lui aura facilité les études et entend lui aussi grimper les échelons de l’entreprise qui l’emploie. Mais il voit aussi leur relation s’effriter au fil du temps, confiant à son psy qu’elle «n’est plus vraiment là. Qu’elle poursuit une vie parallèle.» Est-ce une première étape avant la séparation? Reine, on s’en doute, n’a pas le temps d’y réfléchir. À moins que…
La belle trouvaille de Maria Pourchet, c’est d’avoir lancé du sable dans cette machinerie si bien huilée. Voilà Reine confrontée à quelques soucis, voilà Reine bien décidée à s’offrir une récréation. Voilà comment l’étude sociologique vire au roman à suspense, le tout accompagné d’un humour corrosif et de quelques rebondissements dans lesquels les hommes ne sont pas forcément à la fête. Enfin pas tous.
Mais ne dévoilons rien de l’épilogue, sinon pour souligner combien ce roman, après Brillante de Stéphanie Dupays, raconte avec beaucoup de finesse ce monde de l’entreprise qui est tout sauf lisse comme les parois de verre derrière lesquelles il se cache.

Les impatients
Maria Pourchet
Éditions Gallimard
Roman
192 p., 17,50 €
EAN: 9782072831454
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Jouy-en-Josas, à Courbevoie et en Bretagne, à Molène, Brest, à Ouessant. On y évoque aussi les États-Unis et notamment Harvard.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Reine est devenue ravissante. Un visage, une chevelure, une allure à boire à l’œil dans tous les bars de métropoles. Encore qu’elle en ait peu profité, elle n’est pas sortie ces six dernières années. Il faut savoir ce que l’on veut.»
À trente-deux ans, pas d’enfants mais beaucoup de diplômes, Reine, fraîchement débauchée d’un poste opérationnel, en occupe déjà un autre. Mais voici qu’elle se lasse – ou se réveille – et, des sentiers battus de la réussite, décampe. Laissant sur place le salariat, les escarpins, la fierté de ses parents.
La voilà libre de s’inventer un avenir.
À ses côtés, un triomphe de la République, Étienne. Parti de la classe ouvrière, recalibré dans une fabrique d’élites, il trépigne sous les ordres d’un PDG increvable, certain qu’à sa place il ferait beaucoup mieux. Et puis Pierre, un mari raisonnable. Et bientôt Marin, une passion trouvée au bon moment – ou au pire, tout dépend de ce qu’on attend de l’amour.
Dans cette radiographie d’une époque et d’un milieu, on retrouve l’écriture vive de Maria Pourchet ainsi que son talent d’ironiste, tempéré, pour cette romance, par une vraie tendresse.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bruno Basini – à propos de l’étude qui a servi de base au roman)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Au fil des livres 
Blog Les livres de Joëlle 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quelque chose commence ici. Un lycée privé sous financements publics, excellente réputation, bondé, capacité d’accueil trois cents élèves, taux d’occupation, le double. Les restes poncés d’un saint Joseph en granit signalent à l’entrée la vocation initialement religieuse de l’établissement. On peut imaginer entre ces murs, avant 68, des élèves en rangs, en blouse, on leur dit tu, on leur promet le service militaire. On peut souffler. Nous sommes en 1999 et c’est le bordel.
À l’intérieur, au terme d’un corridor violemment éclairé aux néons, une salle de classe saturée et une agrégée ès lettres qui se demandera toute sa vie pourquoi. Pourquoi tant d’efforts, la Sorbonne, le grec ancien pour ça. Un lycée de province, la seconde B, trente-cinq mômes éteints, douze Nokia allumés, et au fond une gamine qui dort, toujours la même.
— Encore à vous faire remarquer?
Éveil de Reine, c’est son prénom. Pas tout à fait jolie, pas encore, mais fière, du moins butée. Le nez bref, busqué, les traits aigus, la peau parfaite et deux yeux sans aucun rapport : un bleu, un presque noir. L’un songeur, terrifié et l’autre qui vous emmerde. Soupir de Reine qui ne dort pas, qui récupère. En écho, rire de la classe. La classe peut tout à fait, quand on sait s’y prendre, être massivement attentive à quelque chose.
— T’as un mec, princesse?
— Un job de nuit?
En quelque sorte. Reine entre 0 et 4 heures du matin apprend le russe au gré de bandes VHS élimées, versions originales parfois sous-titrées des œuvres complètes de Nikita Mikhalkov, cette nuit, par exemple, Anna et Soleil trompeur. Pour le plaisir ? Pour plus tard, pour se faire remarquer exactement, avoir du travail quand on n’en donnera plus. Les parents de Reine sont catégoriques, plus tard ce sera la guerre, l’envol du prix du baril, la moitié de la France dans la rue. Iront alors aux quelques-uns du dessus du panier, aux acharnés, aux quadrilingues, les restes de l’empire. Les parents de Reine ne laisseront rien à leur fille, aucune illusion et pas un rond qui finirait dans la drogue, au maximum des aphorismes, qu’elle pourra toujours broder sur des coussins. Hériter c’est déjà renoncer, la seule récompense de l’action c’est accomplir, moi on ne m’a rien donné et regarde, travaille, lève-toi. Ne rêvasse, ne t’écoute, ne t’éparpille, ne grignote, ne demande pas trop.
D’où le russe, les langues O’ et autres performances préparatoires, sportives ou intellectuelles. Reine n’explique pas tout cela au peuple de seconde B, Reine attend que ça passe. Elle ne sera jamais si patiente qu’elle le fut à cet âge. Reine s’ébroue, elle est déjà dans l’allée.
— Vous allez où mademoiselle ?
Reine, à la porte, lève une main démiurgique. À quel signe répond pile, insolente, la sonnerie de 11 heures.

Dix minutes plus tard, aux pieds du saint Joseph éclopé, jet de lycéens s’allant cacher pour fumer qui derrière un platane, qui derrière la chapelle et néanmoins CDI. On chercherait en vain Reine au centre de ce tumulte où converge le gros du rang. Reine est dans le couloir administratif, car si ce n’est pas sa place il y fait chaud. Avec elle un ami dont personne n’a voulu qui, particulièrement gras et spécialement dans les aigus, développe la présente analyse.
— Moi je prendrais, dit-il, Biscarat en ouverture et comme ça je pourrais passer Pradal au centre. Il est taillé pour le poste, Pradal.
Il n’est pas question de politique intérieure mais de rugby, on est vendredi. Étienne s’astreint un jour par semaine à parler d’autre chose que du gouvernement Jospin, cela à la demande générale, autrement dit, Reine. Car, quelqu’un qui peut réciter le traité d’Amsterdam, Étienne, ça fait peur. Ce n’est pas quelqu’un susceptible de se faire des amis et je ne serai pas toujours là, notamment quand je serai aux US. Déjà que tu transpires des mains.
Inutile de maintenir le suspense autour d’une surprise grillée d’avance : Reine traversera l’Atlantique dans les deux sens et Étienne présentera l’Ena, l’obtenant d’un cheveu. On racontera qu’à peine insolent et merveilleusement dialectique il était bien parti, puis inversant les proportions il aura dépassé les bornes sur la fin, répondant « qui t’a fait roi ? » à la question « pour qui vous prenez-vous ? ». Ce sera bien sûr une légende. Il en court une de cet ordre par candidat. La vérité c’est qu’Étienne n’aura jamais autant transpiré. S’interdisant de retirer sa veste, au risque d’afficher des auréoles ou trop de décontraction, il présentera tout du long une carnation vermeille qui sera mise sur le compte de l’exaltation. La même année il subira une petite chirurgie, section du nerf sympathique, et ne transpirera plus jamais devant personne.
Enfin, on n’y est pas. Pour le moment, ils ont quinze et dix-huit ans, occupés à refaire la rencontre Clermont-Castres.
— Moi je commencerais, décide Reine, par dézinguer en face, le demi de mêlée. Après j’aurais un boulevard.
— Je vais y aller moi, sur le terrain.
Ce sont, non dépourvus d’humour, les mots d’une jeune fille en fauteuil, roulant droit vers Reine comme décidée à lui passer dessus. Elle freine à la butée de ses pieds, la prend par la taille, l’assoit sur ses genoux.
— Je vais leur montrer. Salut Étienne, dégage, tu nous rends pas service. Passe une clope avant. Et le feu.
Étienne, pas plus légaliste qu’un autre, allume tout le monde. Et c’est alors que, pas de bol, surgissant de nulle part comme il convient aux terreurs, un pion:
— Oh ! Faut pas vous croire tout permis parce
— Que ? Papa dirige l’usine qui fait bouffer toute la région? suppose la fille à roulettes qui est avant tout la sœur de Reine.
— Nathalie…, intervient Reine car c’est le moment et ça ne va pas aller en s’arrangeant.
— Ou parce que je vais, mourir?
— Nathalie!
Le pion s’approche des fumistes, mollement. Il n’est que fatigue, ferait mieux d’aller se faire couler un café. Mais dans la division sociale du travail, le sien est de disperser les opposants au règlement.
— Encore un pas, dit la fille, je dis que tu m’as touchée. Une handicapée, la honte.
Voilà. C’est exactement ce que Reine craignait en termes d’escalade ordinaire.

Ayant distribué à l’oral huit heures de colle que personne ne fera, la milice est partie. On parle ressources humaines, on pense que Reine ne saurait demeurer dans cette seconde B.
Absentéisme, climat social délétère, classement aux olympiades infamant. La proportion de touristes y atteint une majorité critique, la seconde B connaît tous les après-midi, selon Étienne, le même état que l’Hémicycle : c’est moins l’intelligence qui s’exprime que la digestion.
Enfin le vrai problème de la seconde B selon Nathalie, n’être point la seconde A, compétitive formation de germanistes comptant dans ses effectifs Diego, objet décevant du désir de Reine.
— Salut les filles, apparaît précisément le sujet.
— Connard, dit Étienne.
Plutôt grand mais pas fantastique, pas de quoi grimper au rideau, le nouveau venu nous attrape cependant Reine par la nuque. Et déjà elle ne participe plus aux débats, littéralement étouffée par la langue de Diego, comme il sied à cet âge salivaire.
— Il m’énerve, apprécie Étienne.
— Patience, dit Nathalie car ce garçon, on le sait, aura disparu avant Noël. Reine a besoin pour vibrer d’une passion, d’un défi, d’un sommet, alors Diego ou autre chose. Reine reprend son souffle et confie à Étienne la conduite de sa sœur. »

Extraits
« Elle a trente-trois ans. Déjà? Oui Reine va très vite. On tourne une page, on ne fait pas attention, on s’est pris dix-huit ans dans la vue. Cinq années jusqu’à Hec, trois pour en sortir, deux passées à s’en remettre, à Harvard section histoire de l’art, couplé à un poste de researcher chez Gucci USA, pour la suite se référer à LinkedIn. Il est classiquement écrit que sa passion pour la beauté est devenue un métier. Au chapitre Expérience s’énoncent en anglais quelques vies de chef de groupe, de chef produit, de chef de département France, de chef de département Moyen-Orient, de chef de département Russie et Moyen-Orient, de directrice de marque, avant qu’elle ne soit débauchée par la concurrence, toujours dans la cosmétique de luxe. C’est assez agaçant à lire. On imagine que sur le terrain ce fut palpitant, concentré, outrageusement bien payé. On voudrait bien désormais occuper cette fille pressée avec un enfant, un mariage, un déménagement, un autre enfant. On voudrait qu’elle se cogne elle aussi des faire-part, des plans de tables, des chutes hormonales. »

« Reine est devenue ravissante. Parlons-en. Un visage, une chevelure, une allure à boire à l’œil dans tous les bars de métropoles. Encore qu’elle en ait peu profité. Elle n’a pas eu le temps de sortir ces six dernières années, il faut savoir ce que l’on veut. Reine voulait tout, c’était vague. Alors on ne l’a pas beaucoup vue. »

« Passant sous l’eau froide ses avant-bras jusqu’aux coudes, Reine s’enguirlande et prophétise. Tu te vois c’est Reine qui parle à Reine – tu te vois chercher un hôtel à Brest? Te faire choper le soir même parce que tu sentiras le gel douche caramel beurre salé? Et même. Tu te vois trois semaines à faire l’amour dont deux mal, et après quoi? Débandade chez lui, jalousie chez toi, un SMS à la con, ton téléphone qui charge au salon alors que tu es à la cuisine. Tu la vois la gueule de Pierre? Reine la voit, elle le voit aussi rester. Tout plutôt que d’admettre l’imprévu. Ils reparleront, pour passer à autre chose, de l’enfant. Mais à la suite de la trahison, subiront une stérilité psychologique. Elle voit toujours plus nettement la suite. Décision bovine, arbitraire et non moins collégiale d’avancer. Stimulation hormonale, prise de poids, fécondation réussie, enfant de vieux, fatigue chronique, séparation. Elle est, sur cette conclusion, déjà de retour dans la salle. »

« Le succès vint qui statistiquement se décrit par le nombre de visites, le montant de la caisse après la fermeture, les abonnés au Facebook officiel, le volume de recommandations, les conversations en ville qui, à un moment ou un autre évoquait l’État Sauvage comme une plage secrète, les gens dans les affaires qui voulaient savoir qui connaissait quelqu’un qui avait le numéro de cette fille. On disait que Reine avait trouvé un truc, rapproché l’Atlantique de Paris, placé au cœur de la ville ce qui était à quatre heures de train. Quelqu’un voulait savoir pour quelqu’un qui cherchait pour son fils quelle école de commerce avait formé cette pépite, on supposait que c’était loin, aux Amériques probablement. À l’État Sauvage, on s’y rendait pour vérifier si c’était vrai, qu’on vous vaporisait vraiment un peu d’eau de mer dans les cheveux. C’était vrai. On avait du volume, un peu de sel sur les lèvres. On prétendait que les algues en jus contenaient autant de fer et de protéines que de la viande rouge, on tapait sur Google le nom de Reine. Qui n’avait pas encore essayé se disait par-devers soi, quel con. Tu vas voir que quand je me réveillerai il faudra faire la queue.
Il faut déjà faire la queue. »

À propos de l’auteur
Maria Pourchet est née en 1980. Elle vit et travaille à Paris. Son premier roman, Avancer, a paru en 2012 dans la collection Blanche. (Source : Éditions Gallimard)

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