Attendre un fantôme

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Kate est en vacances au moment où son petit ami est tué dans un attentat. Sa mère décide de lui cacher la vérité jusqu’à son retour. Elle doit alors apprendre à vivre aux côtés d’un fantôme, dans l’incompréhension de ses proches, le doute et la peur. Comment peut-elle dès lors faire son deuil?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une tempête sous un crâne

Pour son second roman, Stéphanie Kalfon a choisi de nous raconter la vie d’une jeune femme dont l’amoureux a été tué dans un attentat. Un roman à forte intensité dramatique qui va secouer les consciences.

Son premier roman Les parapluies d’Erik Satie, qui était bien davantage qu’un portrait de l’auteur des Gymnopédies, avait retenu l’attention. Du coup ce second roman était très attendu. Disons d’emblée que si le registre est bien différent du premier opus, il ne déçoit pas. Nous sommes cette fois en 2001, au moment où un attentat est perpétré en Israël, tuant au hasard. L’une des victimes est un jeune homme, atteint d’un boulon en pleine tête projeté par la bombe artisanale. Jeff s’était rendu en Israël pour y poursuivre ses études tandis que Kate, sa petite amie, se prélassait sur les plages de Marbella. Où elle était épargnée de la fureur du monde.
Ce n’est qu’à son retour que sa mère va lui apprendre la terrible nouvelle, justifiant ses mensonges successifs par la volonté de la préserver: «Je voulais que tu passes de bonnes vacances. Je voulais te protéger. J’en étais malade, j’en ai parlé à tout le monde. On avait tellement peur que tu l’apprennes. On était tous d’accord.»
En fait, le choc n’en est que plus violent, la douleur plus insupportable. Comment faire son deuil quand le disparu a disparu? Kate doit essayer de se reconstruire avec le fantôme de Jeff. Un fantôme qui laisse des traces et des signes qui vont la tourmenter jour après jour. Comme cette carte postale qui finit par arriver dans sa boîte aux lettres, comme ce rai de lumière aperçu sous la porte de son appartement. «Alors elle disjoncte. Un irrépressible élan la saisit comme de l’électricité: la seule manière de se soulager, c’est de se cogner la tête contre cette porte et, par l’impact sur son front, créer la preuve qu’elle est encore vivante. Alors elle cogne, elle cogne, elle défonce son crâne contre la porte jusqu’à faire apparaître la voix de Jeff qui dans son crâne halluciné répète «arrête, arrête», mais comme c’est la première fois que cette voix apparaît Kate continue pour l’entendre encore dire «arrête, arrête», l’entendre encore dire «arrête, arrête». C’est physique, voilà ce qu’elle cherche, un contact physique et aussi une réponse…»
C’est sans doute dans la description de ce mal qui ronge Kate que réside la force de ce roman. Avec Stéphanie Kalfon le lecteur occupe une plage privilégiée, sous le crâne de Kate, au cœur de la tempête. Violente, pesante, incontrôlable et, pour son plus grand malheur, nourrie de l’incompréhension et du ressentiment de ceux qui la côtoient, à commencer par sa mère. Si elle en ressent toute la toxicité, elle a pourtant du mal à s’en émanciper. Alors c’est la peur qui s’installe. Une peur dont elle va ressentir toutes variations. Une peur qui l’empêche d’avancer, qui l’empêche de dormir. Une peur qu’il va falloir apprivoiser pour pouvoir continuer à avancer.
Tout au long de ce roman, jamais la tension ne se relâche, à tel point que l’on a quelquefois l’impression de le lire en apnée, de partager physiquement les émotions de Kate. Jusqu’à éprouver chaque respiration comme une libération. Comme un premier pas vers la sortie de crise espérée, attendue.

Attendre un fantôme
Stéphanie Kalfon
Éditions Joëlle Losfeld
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782072844898
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi en Israël ou encore à Marbella

Quand?
L’action se situe en 2001.

Ce qu’en dit l’éditeur
Kate, jeune fille de dix-neuf ans, vit un drame: la mort brutale de son amoureux dans un attentat. Tout pourrait s’arrêter là. Mais ce serait sans compter sa mère, les gens qui l’entourent et la manière dont ce drame résonne en eux, dont ils s’en emparent, dont ils décident que ce sera le leur – et le transforment en traumatisme.
Voici des personnages qui sont comme des poupées russes: chaque membre de la famille de Kate semble en cacher un autre, ou se cacher derrière un autre, les histoires des autres venant hanter la mémoire des uns.
Le roman explore les relations qui lient une famille où il fait bon se taire. La violence rôde mais on ne la voit pas. Si la violence est ici dangereuse, c’est qu’elle passe par le banal; voilà son déguisement, sa petite excuse, la main tendue d’une mère affirmant porter secours tandis qu’elle étouffe. Kate va suivre les fantômes qui mènent à la possibilité de vivre encore. En affrontant l’emprise de sa mère, en la mettant au jour, elle parvient à faire sauter un à un, cran après cran, les rouages mécaniques de la violence. Pour cela il lui faut cesser d’attendre, pour prendre le risque d’exister.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Actualitté (Victor de Sepausy)


Stéphanie Kalfon présente Attendre un fantôme © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle m’a appelée plusieurs fois pendant les vacances. En vérité, elle voulait savoir si le sordide était déjà entré dans ma vie, ou si elle aurait une chance de me le dire elle-même. Elle tenait à me l’annoncer en face. Elle et moi. Mère et fille. Seule à seule. Me convoquer, choisir précisément le lieu, le moment et la manière, choisir ses mots, l’heure, sa tenue vestimentaire. C’était sa mise en scène, la fabrication précise et implacable de son mensonge. «Tu sais, les vacances, c’est fait pour tout couper, profite bien alors, au revoir!»
De nous deux, ma mère est la seule à savoir que mon amoureux est mort. Elle croit qu’en ne le disant pas, ça changera quelque chose au réel. Comme si elle avait tout pouvoir sur le monde, qu’elle dictait à la réalité comment se comporter. Plus tard, elle répétera en pleurant: «Je voulais que tu passes de bonnes vacances. Je voulais te protéger. J’en étais malade, j’en ai parlé à tout le monde. On avait tellement peur que tu l’apprennes. On était tous d’accord.» En attendant, au même moment sur terre, il mourait à cause d’une bombe terroriste, un boulon propulsé dans la tête au niveau de la tempe. La planète entière était au courant. Sauf moi.
Tous les journaux parlaient de sa mort. Il était devenu un simple prénom, «Jeff», désormais réduit par les titres à une familiarité de circonstance. Devenu un fait divers qui divertit, un décès sur qui l’indécence de chacun avait sa petite opinion… mourir si jeune, c’est pas de chance, et puis cette guerre, on n’est pas à l’abri, personne n’est à l’abri, ce garçon est un symbole! Alors lui et sa mort défilent en continu sur les chaînes de télévision. Mais répéter ne ressuscite pas, au contraire, ça banalise. Ici une pleine page, là un encart, un entrefilet, puis au fil du temps: une brève. Brièveté de la vie. Rapatrié enterré passé décomposé. Au même moment, ma mère m’appelle en continu et demande: «J’espère que tu t’amuses bien ma chérie, profite, c’est les vacances!» et elle raccroche. Ma tristesse, ignorant tout, attend sagement à la marge des papiers du soir, dans la blancheur de toutes les absences.
Ma mère vient me chercher à l’aéroport. Le supplice commence par les embouteillages qui gonflent dans mon cœur périphérique l’intérieur sans confort d’un cercueil à venir. Elle a préparé au millimètre le scénario morbide où elle se donne le premier rôle. Au début, forcer de trop son sourire. Juste assez pour alerter mais ne rien dire. Il s’agit de m’affoler en silence, de préférence. Il faut que je pressente, oui, pas encore que je sache. Pas ici. Non. Trop tôt. Pas dans la voiture. Pour l’instant, c’est elle qui veut tout savoir « alors raconte, comment c’était Marbella? Il n’a pas fait trop chaud? Ce que t’as bronzé, t’es toute belle! Et la ville c’était bien? Vous avez visité un peu?». Moi, je dois tenir mon rôle: rester bien assise à la place du mort, et divertir en faisant de ma vie une gazette. Être son clown et son oxygène, comme d’habitude. Il faut parler, parler, c’est épuisant, mais pas seulement. Pour elle, l’aimer c’est la déchiffrer. Si bien qu’elle se tourne vers moi pour exhiber dans son regard un presque rien indexé au contraire du sourire. Voici le stigmate, l’indice, le signal. Je suis sommée de remarquer la contradiction de son visage, cette mauvaise conscience flirtant avec le sentiment du devoir accompli. Le voir ce remords, oui, comme on remarque une nouvelle ride dont on ne dit rien, bien entendu, par convenance. Aimer c’est convenir, non?…
Or pour être convenables, on doit être pareilles. Elle croit pouvoir ressentir à ma place, imaginer penser aimer à ma place. Lui dissembler est une menace. Je dois la contempler et être d’accord, ça va sans dire, surtout sans dire. En un mot: être son synonyme. Voilà le sens de ma vie.
Elle gare la voiture dans le parking, insiste pour prendre ma petite valise à roulettes, «mais enfin, c’est trop lourd, laisse-moi faire» et on rejoint l’appartement. Elle défait son manteau d’une manière agitée mais très lente, comme elle en a le secret. Je réalise soudain qu’elle a fait en sorte qu’il n’y ait personne d’autre qu’elle, moi et le silence. Nous trois. Pas de père, ni de beau-père, pas de témoin. Tout est en place pour transformer mon drame en traumatisme, par l’alchimie d’une recette dont elle seule connaît les disproportions.
Me voilà assise dans la cuisine jaune. En face de ma mère. Dans quelques minutes, elle va s’emparer de ma vie, mon chagrin, m’engloutir noyée vivante dans la parole. Pour l’instant, elle me regarde en souriant, me fait asseoir, puis retire du frigidaire quantité de plats qu’elle a préparés d’avance. Il est neuf heures du matin, c’est ridicule, mais elle me sert une assiette bien gavée. Je n’ose pas refuser.
— Et toi Maman?… On partage?
— Je n’ai pas faim.
— Qu’est-ce que tu as?
Elle ne répond pas. À la place, elle laisse paraître doucement son malaise. Elle le laisse affleurer dans la durée pour que je sente piano piano qu’il y a de la gravité dans l’air. À partir de cette seconde, chacun de ses manques de mots devient ostentatoire, mais discret. Elle s’applique à souligner au mieux ce qu’elle fait mine de cacher. Elle fuit mon regard, s’apprête à parler, bifurque dans une très longue inspiration tunnel au bout de quoi finalement elle se tait. Ensuite elle m’ordonne de manger sous ses yeux maternels. J’obéis. Elle m’observe. Elle ne dit rien, ça dure. Son rien se prolonge d’un minuscule peu, et depuis cette coda de mystère je suis censée entrevoir le fond abyssal de ses allusions. Mais à l’instant où je décide de casser l’insupportable mécanique, de briser littéralement la parole, elle me la vole au bond « prends des forces, ça te plaît ? ça te fait plaisir ? c’est assez chaud ? » elle demande, et elle sort de sa poche un mouchoir empli de pleurs usagés, signe insonore d’un drame qui a déjà eu lieu. Second indice. Sadisme de l’ordinaire.
Puis elle mime celle qui cherche ses mots et ne sait pas comment dire, peine à parler, gagne du temps, par où commencer?… Tout ce qui se joue pour elle en coulisse semble si intense, tragique, antique, atroce, tellement dur, mais comprends-moi, quelle souffrance, mets-toi à ma place!… Je vois sa douleur se dérouler devant moi comme un tapis où je suis certaine de trébucher. C’est une souffrance pas magique et sans consistance, sans objet, pour l’instant une énigme. Je m’inquiète. J’ai peur qu’elle ne m’annonce une maladie, quelque chose qui la concerne, mais non, elle se tait. Elle préfère que je pose la question en premier. Je m’emporte.
— Mais qu’est-ce qu’il y a à la fin Maman, ça ne va pas? Je sens que ça ne va pas.
Maintenant qu’elle a toute mon attention, elle jubile d’être mon centre. Oui, ça y est, elle peut commencer. Elle dit «bon, écoute…» et la totalité de l’air tombe d’un coup froid sur la table. Mais Maman prend son temps. Elle prend son temps c’est irrespirable: «Il s’est… écoute… il s’est passé quelque chose…», puis elle se tait. Elle me laisse contempler son air spécialement dramatique, son air des grands soirs, son air de souffrance qui s’est mise sur son trente-et-un. Elle ajoute: «Il s’est passé quelque chose en Israël», et elle se tait encore. Je suis là, j’attends la suite. Elle attend ma réaction. Je suis frigorifiée. Mon instinct a figé stalactite tout ce qu’il me reste de mémoire, de réflexion, d’humanité. Je ne suis plus que… là sans être vraiment présente. À sa merci. Je m’affole, mon cœur s’emballe. Elle remarque le pointillé de mon souffle, mais au lieu de parler elle émet un petit cri pathétique accompagné d’une grimace d’inconsolable pleureuse qui va pleurer mais non. Finalement non. La peur m’agrafe le ventre. Par mimétisme mon visage se crampe et se tend avec la même grimace qu’elle. Je lui ressemble, elle est satisfaite. Moi, j’ai envie de pleurer, pleurer des siècles et des seaux, elle vient de déclencher en moi une panique assez longue pour durer une vie entière, je ne sais pas où réfléchir ni où poser mon cœur et elle ne dit rien, non, elle n’abrège pas mon supplice. Elle m’observe. Je disjoncte.
Soudain, tout s’accélère, elle me lance la mort de Jeff en devinette, elle demande: « Qui était en Israël?»… Je cherche. Je remonte si loin dans mes connaissances que je mets tout le monde à l’abri «euh… je ne sais pas, pourquoi?». Je ne pense pas à Jeff, je le protège dans l’immémoré. Il ne me vient même pas en tête. Je le place hors-jeu. Pourtant, j’aurais dû y penser, c’est évident, il est parti début juillet, je lui ai écrit et j’attends sa réponse. »

Extraits
« Elle ne dit jamais bonjour la mère de Kate, elle s’écarte en faisant un geste devant son visage comme si l’autre était nauséabond. Puis elle crache sa toux derrière sa main et reste plantée là dans l’entrée. Elle attend que son nouveau mari lui enlève son manteau, comme si elle était trop précieuse pour le faire elle-même, « parce que je n’ai pas dormi » dit-elle d’un ton toujours accusateur de sorte qu’en face chacun se sente un peu coupable. Voilà, c’est fait. En moins de temps qu’il ne le faut pour enlever son écharpe, elle vient de pulvériser tout plaisir de vivre. L’espace commun est devenu un cimetière, tout le monde étouffe sauf elle qui est bien guillerette maintenant « eh bien vous en faites une tête, qu’est-ce que vous avez ? » dit-elle, joyeuse. Elle est comme ça la mère de Kate… tellement désagréable que lorsqu’on l’est en retour elle ne s’en rend même pas compte.
Il faut dire qu’elle a un allié de taille : son second mari. Discret à souhait, regard effacé, sourire plat comme un filet d’air tiède. Son corps est aussi épais que le liseré d’une porte bien fermée sur un couloir éteint. Derrière cette porte, combien d’abnégations, de couleuvres avalées cul sec, de caprices, de violences, et pourtant… et pourtant il y trouve son compte. Oui, on dirait qu’en prenant toutes les places, sa femme le dispense d’exister. Elle l’en décharge et il l’aime pour ça. Il l’aime pour la mort qu’elle trimballe, pour chaque mot infesté d’amertume qu’elle prononce et par où elle étrangle et piétine les heureux. Sa femme tue, et il se tait. Elle enjambe les cadavres, et lui, il ramasse les corps.
On ne sait pas ce qu’il pense ou éprouve. Il vit comme un pantin anesthésié, excusant son épouse d’un éternel « oh, elle a son petit caractère ! » et il pouffe. Peut-être croit-il que ce rire a le pouvoir de dissiper la vérité. Qu’ainsi personne ne voit que le second mari est un zombie, un chien-chien qui garde sa maîtresse, un néant, une absence de profondeur, une carcasse en somme. »

« Alors elle disjoncte. Un irrépressible élan la saisit comme de l’électricité: la seule manière de se soulager, c’est de se cogner la tête contre cette porte et, par l’impact sur son front, créer la preuve qu’elle est encore vivante. Alors elle cogne, elle cogne, elle défonce son crâne contre la porte jusqu’à faire apparaître la voix de Jeff qui dans son crâne halluciné répète «arrête, arrête», mais comme c’est la première fois que cette voix apparaît Kate continue pour l’entendre encore dire «arrête, arrête», l’entendre encore dire «arrête, arrête». C’est physique, voilà ce qu’elle cherche, un contact physique et aussi une réponse, à la place de quoi des mains invisibles la repoussent, l’éloignent et la retiennent, mais elle s’en dégage et fonce à nouveau, «je ne sens rien», dit-elle tandis qu’elle se cogne encore à bout de souffle «allez, ouvre! Ouvre!» et elle rit, bam, bam «ouvre», bam «arrête, arrête», «bam», «arrête», un voisin sort, elle sursaute, ahurie, elle demande, insensible au sang qui s’écoule entre ses cheveux, sur ses joues… » p. 41

À propos de l’auteur
Lauréate en 2007 de la bourse «Scénariste TV» décernée par la Fondation Lagardère, Stéphanie Kalfon a notamment travaillé pour la série Vénus et Apollon diffusée sur Arte. Elle est également la réalisatrice du film Super triste avec Emma de Caunes (voir ci-dessous), et travaille actuellement sur un long métrage avec Jean-Pierre Darroussin. Après Les parapluies d’Erik Satie (Éditions Joëlle Losfeld, 2017), lauréat du premier Prix Littéraire des Musiciens en 2018, elle publie Attendre un fantôme. (Source: Éditions Joëlle Losfeld)

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La chaleur

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Léonard, 17 ans, passe ses vacances avec ses parents dans un camping des Landes lorsqu’il est témoin d’un drame, la mort d’un garçon, le cou pris dans les cordes d’une balançoire. Au lieu de prévenir la police, il enterre le corps sur la plage. Les vacances se terminent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sur la plage abandonnée…

Victor Jestin nous offre avec «La chaleur» un premier roman initiatique construit comme une tragédie grecque. Sur une plage des Landes le dernier jour des vacances sera désormais un moment inoubliable pour Léonard.

Les premières lignes de ce court roman nous happent avec une scène-choc: «Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire, comme les enfants dans les faits divers. Oscar n’était pas un enfant. On ne meurt pas comme cela sans le faire exprès, à dix-sept ans. On se serre le cou pour éprouver quelque chose. Peut-être cherchait-il une nouvelle façon de jouir. Après tout nous étions tous ici pour jouir. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas bougé. Tout en a découlé. […] Il était saoul. Les cordes étaient enroulées autour de son cou. Je me suis demandé d’abord ce qu’il faisait là. Je l’avais vu plus tôt danser sur la plage avec les autres. Il avait embrassé Luce et j’avais failli vomir, je m’en souvenais, leurs corps presque nus se détachaient dans le noir. Je l’ai observé désormais seul sur sa balançoire et j’ai compris qu’il mourait. Les cordes l’étranglaient doucement. Il avait fait cela tout seul et peut-être, à en croire son visage, avait-il changé d’avis. Je n’ai pas bougé.»
Après ce moment de sidération les choses vont s’accélérer. Léonard, le narrateur de dix-sept ans qui passe ses vacances avec ses parents dans un camping des Landes, se sent coupable de n’avoir pas tenté de sauver Oscar et a le réflexe de trainer le corps du jeune homme sur la plage et de l’y enterrer avant l’arrivée des premiers baigneurs et avant de regagner sa tente. «Je suis rentré. Sur la route, j’ai croisé un joggeur levé de bonne heure qui rejoignait la forêt. J’ai retrouvé ma tente et je me suis endormi habillé. J’allais vivre ma dernière journée de vacances, la plus chaude – la plus chaude, même, qu’ait connue le pays depuis dix-sept ans.»
Effectivement, les heures qui vont suivre seront très chaudes – dans tous les sens du terme – pour Léonard. Au milieu des préparatifs de départ, il va devoir gérer son forfait et sa conscience, essayer de conclure enfin avec une fille parce qu’après tout, à son âge c’est l’objectif premier de ces vacances et faire bonne figure face à ses parents, la mère d’Oscar et les forces de l’ordre.
Victor Jestin a trouvé le ton et le rythme pour faire de ce roman d’initiation une tragédie classique avec son unité de temps, de lieu, d’action. Un concentré d’émotions qui, à l’image de la météo, vont aller crescendo jusqu’au gros orage qui va finir par éclater. Léonard parvient assez aisément à dissimuler son forfait aux yeux de ses parents et à ceux de Luce, qu’il avait vu embrasser Oscar, et qui se retrouve désormais sans chevalier servant. Même face à la mère d’Oscar, inquiète de la disparition de son fils, il jouera assez aisément le rôle de celui qui n’a rien vu ni entendu. Mais la culpabilité est à l’image de ces vagues de plus en plus chargées qui viennent éroder le littoral. Inexorablement, elle gagne du terrain. Entre l’urgence – il faut s’empresser d’être heureux, de faire l’amour, de réussir ses vacances – et ce besoin d’effacer le drame de la nuit précédente vient s’immiscer le remords. Tous ces gens qui passent et repassent sur la plage sans savoir que sous leurs pieds gît un cadavre laissent imaginer que l’été va s’achever sans que le mystère soit élucidé. D’autant que les recherches se concentrent désormais en mer et que le camping se vide petit à petit.
Le bonheur d’une première étreinte, d’un amour naissant est-il plus fort que cette faute originelle, cette non-assistance à personne en danger? C’est tout l’enjeu de ce roman qui, jusqu’à la dernière ligne, vous tiendra en haleine.

Signalons pour les parisiens une lecture à la Maison de la poésie le 30 septembre 2019

La chaleur
Victor Jestin
Éditions Flammarion
Premier roman
144 p., 15 €
EAN 9782081478961
Paru le 28/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans un camping des Landes, en bord de mer.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire.» Ainsi commence ce court et intense roman qui nous raconte la dernière journée que passe Léonard, 17 ans, dans un camping des Landes écrasé de soleil. Cet acte irréparable, il ne se l’explique pas lui-même. Rester immobile, est-ce pareil que tuer ? Dans la panique, il enterre le corps sur la plage. Et c’est le lendemain, alors qu’il s’attend chaque instant à être découvert, qu’il rencontre une fille.
Ce roman est l’histoire d’un adolescent étranger au monde qui l’entoure, un adolescent qui ne sait pas jouer le jeu, celui de la séduction, de la fête, des vacances, et qui s’oppose, passivement mais de toutes ses forces, à cette injonction au bonheur que déversent les haut-parleurs du camping.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Télérama (Stéphane Ehles)
Le Télégramme (Chantal Livolant)
Toute la culture (Julien Coquet)
Kroniques.com
Blog Mes p’tits lus
Blog Les livres de Joëlle
Blog Loupbouquin


Interview de Victor Jestin à propos de La chaleur © éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire, comme les enfants dans les faits divers. Oscar n’était pas un enfant. On ne meurt pas comme cela sans le faire exprès, à dix-sept ans. On se serre le cou pour éprouver quelque chose. Peut-être cherchait-il une nouvelle façon de jouir. Après tout nous étions tous ici pour jouir. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas bougé. Tout en a découlé.
C’était le dernier vendredi d’août. Il était tard, le camping dormait. Restaient les ados sur la plage. J’avais dix-sept ans moi aussi. Je n’étais pas avec eux. J’essayais de dormir et leur musique m’en empêchait. Elle franchissait la dune avec les vagues et les rires. Quand elle s’arrêtait, c’étaient mes parents que j’entendais remuer dans leur tente. Je ne tenais pas en place. Mon matelas gonflable s’enfonçait sur des pierres, le sable collait à ma peau. Parfois le sommeil venait, mais alors quelqu’un criait sur la plage. C’était une espèce de joie féroce dirigée contre moi, une grande danse autour de ma tente. J’arrivais au bout de mes forces. Une journée encore, et les vacances seraient finies.
Cette nuit-là j’ai préféré me relever et marcher dehors. Tout était calme de ce côté. Les tentes et les bungalows se confondaient en ombres. Seul le distributeur de préservatifs continuait à briller. Ça disait « Protégez-vous ». Ça disait Faites-le, surtout. Chaque soir les ados en achetaient, fiers et honteux. Acheter, c’était déjà le faire un peu. Souvent ça finissait en ballon de baudruche et ça crevait dans les airs, comme un nerf qui claque au fond du cœur. Ce camping, j’en connaissais toutes les couleurs. Deux semaines que j’en arpentais les allées, que j’inventais des détours pour faire passer les heures. J’étais allé à toutes les soirées. J’avais fait l’effort. Et chaque fois je m’étais égaré, au bout de quelques verres, j’avais feint d’aller en chercher un autre pour longer le rivage et rentrer sans être vu. Mais je dormais à peine. La musique ne s’arrêtait pas. Quelque chose demeurait soulevé dans ma poitrine et me maintenait tendu jusqu’à l’aube.
C’est dans un détour, cette dernière nuit, que je suis tombé sur Oscar. Je suis passé devant le parc de jeux et je l’ai trouvé sur la balançoire. Il était saoul. Les cordes étaient enroulées autour de son cou. Je me suis demandé d’abord ce qu’il faisait là. Je l’avais vu plus tôt danser sur la plage avec les autres. Il avait embrassé Luce et j’avais failli vomir, je m’en souvenais, leurs corps presque nus se détachaient dans le noir. Je l’ai observé désormais seul sur sa balançoire et j’ai compris qu’il mourait. Les cordes l’étranglaient doucement. Il avait fait cela tout seul et peut-être, à en croire son visage, avait-il changé d’avis. Je n’ai pas bougé. Rien ne bougeait dans ce parc isolé. Les pins montaient haut et voilaient la lune. Soudain, Oscar m’a vu : ses yeux se sont fichés dans les miens et ne m’ont plus lâché. Il a ouvert la bouche mais rien n’est sorti. Il a remué les pieds mais son corps n’a pas suivi. Nous nous sommes regardés ainsi. J’avais voulu parfois qu’il disparaisse, c’est vrai, les autres jours, en le voyant sourire dans son maillot bleu. La musique persistait de l’autre côté de la dune, je reconnaissais le refrain : Blow a kiss, fire a gun… We need someone to lean on… Cela a pris du temps. C’est long, de mourir étranglé. L’instant de sa mort s’est lui-même étiré et m’a échappé. Je me suis simplement senti de plus en plus seul. À un moment sa tête a basculé en avant, ce qui a dû donner un élan aux cordes, car elles sont reparties dans l’autre sens, se sont démêlées de plus en plus vite et l’ont libéré. Il est tombé comme une loque sur le sol souple du parc.
J’avais fait peu de bêtises en dix-sept ans. Celle-ci a été difficile à comprendre. C’est allé trop vite et trop fort. Je me suis approché. J’ai touché l’épaule d’Oscar, puis je l’ai secoué et frappé. Son regard vide a glissé sur moi quand je l’ai retourné. J’ai voulu réfléchir mais des voix sont arrivées depuis la plage. Un petit groupe rentrait dormir. Ils parlaient fort, ils étaient saouls eux aussi. J’ai cru qu’ils pourraient m’écouter. Je les ai appelés mais ma voix n’est pas allée loin, elle est restée près de moi. Ils se sont éloignés en riant. « Vos gueules ! » a crié un campeur depuis sa tente. Ils ont disparu. La musique aussi s’est éteinte sur la plage. Les derniers sont passés. Je me suis tenu debout dans le parc, longtemps, sans me cacher. Enfin j’ai été absolument seul, avec Oscar, qui continuait d’être mort à mes pieds.
J’ai pensé brutalement que je l’avais tué et cette pensée a chassé toutes les autres. Il n’y a plus rien eu que le corps lourd. Et puis, bien nettement, m’est revenu le souvenir d’un grand trou, creusé dans la dune par des enfants cet après-midi-là. Il m’a paru évident qu’Oscar devait disparaître. Je n’ai pas réfléchi davantage. J’ai senti, peut-être, que c’était cela la vraie bêtise, mais je l’ai faite, pour faire quelque chose. J’ai saisi ses jambes. Il n’était pas si lourd. Je l’ai traîné. Nous avons progressé lentement, d’abord dans le parc, puis sur les graviers d’une allée, sur l’herbe d’un emplacement vide, sur une fine couche de sable. Le bruit du corps variait selon la surface. Je me concentrais sur mes gestes pour ne pas songer à autre chose, ne pas savoir ce que signifiaient ces instants. Je traînais un corps, simplement. Avant la dune, j’ai fait une petite pause. Tout était calme. Oscar était si calme. L’air était plus frais, presque agréable. Ce devait être le beau milieu de la nuit. Nous avons grimpé plus lentement encore, nous enfonçant dans le sable, nous accrochant aux chardons. Beaucoup s’y blessaient en courant pieds nus. Enfin, la plage est apparue. Elle était déserte, jonchée de déchets qu’il faudrait balayer le lendemain. Je me suis dit que je pourrais laisser Oscar dans l’eau pour que le ressac l’emmène. Mais la mer était trop basse. Un long chemin me séparait d’elle et j’étais déjà essoufflé. Je m’en suis tenu au trou. J’ai lâché Oscar, j’ai parcouru la dune et je l’ai trouvé sans peine, près du drapeau de baignade. Il n’était pas assez grand. Je me suis accroupi et je l’ai élargi aux dimensions d’un adolescent. Je n’aimais pas le contact du sable qui rentrait sous les ongles et faisait crisser la peau, mais je m’y suis confronté cette fois sans manières, à grands mouvements de bras volontaires. Quand j’ai été satisfait, je suis retourné chercher Oscar. Je l’ai amené jusqu’au trou et je l’y ai fait entrer, les jambes pliées sur le côté. Son visage était sale, plein de poussière. Je l’ai nettoyé du bout des doigts. Puis j’ai rejeté du sable dessus et sur tout son corps également. Cela m’a pris beaucoup de temps. Je ne pensais à rien. J’écoutais mon souffle et le bruit des vagues.
Enfin le trou n’a plus été que du sable, et Oscar, sous terre, a pesé moins lourd. Il a même disparu un peu. Je me suis redressé et j’ai regardé le ciel clair. Une petite musique s’est élevée dans les airs. J’ai compris que le bruit venait d’en dessous. Je me suis remis à genoux et j’ai creusé, défaisant tout mon travail. C’était bien enterré. La musique tournait en boucle. J’ai fini par atteindre Oscar – son téléphone sonnait dans son maillot : Luce appelle. Je l’ai éteint et fourré dans ma poche. Personne ne l’avait entendu. Tous les gens étaient loin. J’ai repris mon souffle et j’ai rebouché le trou, aussi soigneusement que la première fois. »

Extrait
« Je suis rentré. Sur la route, j’ai croisé un joggeur levé de bonne heure qui rejoignait la forêt. J’ai retrouvé ma tente et je me suis endormi habillé. J’allais vivre ma dernière journée de vacances, la plus chaude – la plus chaude, même, qu’ait connue le pays depuis dix-sept ans. On nous avait prévenus. On l’avait annoncé dans les haut-parleurs fixés sur les pins, dont l’un juste au-dessus de ma tête qui me réveillait chaque matin. »

À propos de l’auteur
Victor Jestin a 25 ans. Il a passé son enfance à Nantes et vit aujourd’hui à Paris. La Chaleur est son premier roman. (Source : Éditions Flammarion)

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La petite conformiste

SEYMAN_la_petite_conformiste
  RL_automne-2019

Fait partie de la sélection des coups de cœur des libraires de Furet du Nord.

En deux mots:
Esther raconte son enfance à Marseille durant les années 70-80, entre un père banquier et une mère secrétaire, entre une religion juive un peu escamotée et une envie de ressembler aux copines catholiques, entre des racines en Algérie française et un drame qui couve…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La petite fille qui ne voulait pas grandir

Dans un premier roman qui met en scène une enfant qui regarde comme un jeu ses parents se déchirer, Ingrid Seyman réussit une émouvante plongée dans la France des années 70-80.

Dès les premières lignes, le ton est donné: «Je suis née d’une levrette, les genoux de ma mère calés sur un tapis en peau de vache synthétique. Je n’en suis pas certaine mais j’ai de fortes présomptions. D’abord parce que mes parents étaient aux sports d’hiver lorsqu’ils m’ont conçue. Surtout parce qu’ils n’ont jamais caché leur passion pour cette position. Pour tout dire, j’associe le générique de L’École des fans au tempo crescendo de la première levrette qu’il me fut donné de surprendre. Je sais que tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents soixante-huitards qui faisaient de la « gymnastique » dans leur chambre tous les dimanches après-midi, tandis que leur gamine, collée devant Jacques Martin, rêvait de raies sur le côté et de socquettes en dentelle. Moi, oui.» Esther est cette «petite conformiste» qui va grandir au sein d’un couple anticonformiste. Son père Patrick est un juif pied-noir qui oublie souvent qu’il est juif, mais ne peut oublier l’Algérie française et cette ville de Souk-Ahras qu’il a été contraint de quitter pour se retrouver à Marseille. C’est en compagnie d’Elizabeth qu’il va essayer de construire une nouvelle vie. Cette Babeth qui aime les levrettes et mai 68, cette secrétaire qui va lui donner deux enfants, Esther puis, trois ans plus tard, Jérémy. Qui aurait pu ne jamais arriver. Car l’harmonie du couple vacille: «J’ignore les raisons qui poussèrent Elizabeth à se séparer de mon père alors que j’avais trois ans. Je sais par contre que cette séparation ne dura pas. En lieu et place du divorce de mes parents, j’eus un frère.»
Ingrid Seyman réussit parfaitement à se fondre dans l’esprit de cette enfant espiègle et bien innocente pour retracer la chronique familiale, pour raconter à sa façon les années Giscard, puis les années Mitterrand. Après avoir appris à connaître certains membres de la famille, la tante – qui déteste son père – et la grand-mère Fortunée – qui ne voit pas d’un bon œil l’idée de partir en vacances en Algérie – Esther va brosser un panorama savoureux des relations sociales, en commençant par son parcours scolaire dans une école privée catholique. Arrivée à Jeanne d’Arc, elle se sent mise sur la touche: «Autour de nous, tout le monde se connaissait. Des filles en robes marine se racontaient leurs vacances. Et des mères en tailleur s’invitaient à boire le thé au bord de leur piscine sur le coup des 15 heures. Personne n’avait l’accent marseillais.» Fort heureusement pour elle, Agnès – qui va devenir sa meilleure amie – va lui permettre de découvrir les nouveaux codes de ces familles si différentes de la sienne. Des codes qu’elle va vouloir intégrer jusqu’à se faire baptiser, au grand dam de son père.
Au fil de ces années où elle cherche sa place et tente de comprendre comment fonctionnent ses parents, entre une permissivité déclarée – on se promène tout nu dans la maison, Patrick se prend pour Jacques Brel, Babeth ne veut pas que sa fille saute une classe par souci d’égalité républicaine – et un traumatisme qui est loin d’être soldé, Esther va se construire grâce à ses amies, quitte à se fâcher contre elles quand le racisme sourd dans les conversations de leurs parents. Il n’y a guère que les séparations successives de ses parents – qui finissent toujours par se rabibocher – qu’elle prend comme un jeu, peut-être aussi pour se rassurer et rassurer son petit-frère. À l’image de ce dossier trouvé dans un placard et dont elle pressent qu’il renferme quelque chose de grave, elle préfère ne pas savoir, continuer sa vie de petite fille. Mais il est des jeux dangereux, comme l’épilogue de ce roman écrit d’une plume allègre va nous le rappeler. Et nous fermer passer de la comédie à la tragédie.

La petite conformiste
Ingrid Seyman
Éditions Philippe Rey
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9782848767550
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Marseille et dans les environs, entre autres La Ciotat et Cassis. On y évoque aussi l’Algérie avec Alger, Oran, Souk-Ahras et un voyage en Angleterre.

Quand?
L’action se situe durant les années 1970-1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Esther est une enfant de droite née par hasard dans une famille de gauche, au mitan des années 70. Chez elle, tout le monde vit nu. Et tout le monde – sauf elle – est excentrique. Sa mère est une secrétaire anticapitaliste qui ne jure que par Mai 68. Son père, juif pied-noir, conjure son angoisse d’un prochain holocauste en rédigeant des listes de tâches à accomplir. Dans la famille d’Esther, il y a également un frère hyperactif et des grands-parents qui soignent leur nostalgie de l’Algérie en jouant à la roulette avec les pois chiches du couscous. Mais aussi une violence diffuse, instaurée par le père, dont les inquiétantes manies empoisonnent la vie de famille.
L’existence de la petite fille va basculer lorsque ses géniteurs, pétris de contradictions, décident de la scolariser chez l’ennemi : une école catholique, située dans le quartier le plus bourgeois de Marseille.
La petite conformiste est un roman haletant, où la langue fait office de mitraillette. Il interroge notre rapport à la normalité et règle définitivement son sort aux amours qui font mal. C’est à la fois drôle et grave. Absurde et bouleversant.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog Des galipettes entre les lignes

Le premier chapitre de La petite conformiste lu par Clara Brajtman

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je suis née d’une levrette, les genoux de ma mère calés sur un tapis en peau de vache synthétique. Je n’en suis pas certaine mais j’ai de fortes présomptions. D’abord parce que mes parents étaient aux sports d’hiver lorsqu’ils m’ont conçue. Surtout parce qu’ils n’ont jamais caché leur passion pour cette position. Pour tout dire, j’associe le générique de L’École des fans au tempo crescendo de la première levrette qu’il me fut donné de surprendre. Je sais que tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents soixante-huitards qui faisaient de la « gymnastique » dans leur chambre tous les dimanches après-midi, tandis que leur gamine, collée devant Jacques Martin, rêvait de raies sur le côté et de socquettes en dentelle. Moi, oui.
Je naquis donc, de droite, dans une famille de gauche. Cette inclination, détectable depuis mon premier cri, poussé le jour de Noël au grand désespoir de mon athée de mère – qui ne m’attendait pas si tôt – et de mon Juif de père – qui dans ce coup du sort détecta les stigmates d’un mauvais œil que nous auraient jeté les voisins de palier – se confirma dès mon plus jeune âge. Alors que mes parents consacrèrent les trois premières années de ma vie à tenter de me convertir à leur vision de l’existence, je demeurai une indécrottable réactionnaire. J’étais propre à quinze mois. M’endormais tous les soirs à 8 heures pétantes. Refusais de danser lorsque mes géniteurs me traînaient avec eux en discothèque, préférant m’allonger sur les banquettes des dancings, non prévues à cet effet, tout en les culpabilisant du regard. Je fantasmais sur des robes marine. Me niais à porter des pattes d’éléphant. Pire encore : je ne réussis jamais à briser un seul des vases – pourtant judicieusement posés à portée de mes bras sur la table basse du salon – que ma mère rêvait de me voir lâcher à ses pieds. Car sa meilleure amie était formelle : tous les enfants de soixante-huitards faisaient ça. Ce refus obstiné d’affirmer mon moi ne manqua pas d’inquiéter Elizabeth. Elle voulut m’emmener chez le pédopsychiatre. Mais mon père refusa, au motif qu’il n’y avait pas de pédopsychiatre juif dans le quartier.
À l’inverse d’une partie de notre famille, mon père n’était juif que par intermittence. L’essentiel de sa pratique religieuse consistait à ajouter un suffixe à consonance israélite au patronyme des gens célèbres n’en étant pas encore pourvus. Et il suffisait qu’on entende à la radio les premières notes du tube Boule de flipper pour que Patrick en baisse autoritairement le son et me convoque dans le salon :
Esther, écoute-moi bien !
Corinne Charby mon cul.
C’est Corinne Charbit qu’elle s’appelle.
Mais les Juifs ont peur, tu comprends.
Ils continuent à se cacher.
J’appris ainsi que la plupart des gens qui passaient à la télé étaient de la même confession religieuse que mon père mais préféraient taire leurs origines par crainte des représailles. À trois ans, je ne savais pas encore en quoi consistaient ces représailles mais j’avais déjà peur, au cas où.
J’avais peur de ça et de bien d’autres choses encore. De la pénombre qui régnait chez mamie Fortunée, qui vivait les volets fermés et passait le plus clair de son temps à allumer des veilleuses pour conjurer le mauvais sort. J’avais peur du Père Noël, sur les genoux duquel j’étais pourtant contrainte de m’asseoir une fois par an, lors de l’après-midi festif organisé par le comité d’entreprise de l’employeur de mon père. J’avais peur de nos voisins de palier et de tous les yeux qu’ils ne manqueraient pas de jeter sur notre famille, qui – j’en étais convaincue – n’en méritait pas moins. Enfin j’avais peur de l’amour. Ou plutôt de la vision de l’amour que m’offraient quotidiennement mes parents. Et je ne parle pas que des levrettes. »

Extraits
« J’ignore les raisons qui poussèrent Elizabeth à se séparer de mon père alors que j’avais trois ans. Je sais par contre que cette séparation ne dura pas. En lieu et place du divorce de mes parents, j’eus un frère.
Je me souviens parfaitement du jour de sa naissance puisqu’il occasionna un de mes tout premiers scandales. J’étais à la crèche ce lundi-là, en rogne à l’idée que ma mère, partie à l’hôpital juste après m’avoir déposée, ne viendrait certainement pas me chercher. Ma rogne monta d’un cran lorsque j’appris, de la bouche des puéricultrices, qu’une dénommée « Tata » venait de se présenter à l’accueil avec la ferme intention de me récupérer. D’ordinaire très sage, voilà que je m’époumonais :
– Je n’ai pas de Tata !
Convaincue qu’on voulait m’enlever, je parvins à semer le doute dans l’esprit du personnel de la crèche. À l’accueil, on fit donc poireauter Tata tandis que la directrice essayait, sans y parvenir, de joindre mes parents à la maternité. Horriblement vexée, ma tante Josiane finit par suggérer qu’on organise entre elle et moi une confrontation physique, confrontation d’où il ressortit que je la connaissais parfaitement puisque je lui sautai au cou. »

« Il faisait très chaud le jour de ma première rentrée à l’école privée Jeanne-d’Arc. Et je fondais dans mes bottines en poil de chèvre.
Les mères des autres avaient fait un brushing.
On était venus en avance et Jérémy, qui s’ennuyait dans sa salopette rouge, tentait d’arracher le sparadrap d’un blanc douteux – qui ornait depuis peu le verre gauche de ses lunettes de vue – censé guider ses yeux vers ce point d’équilibre que ses pieds jamais ne trouvèrent.
Les fils des autres portaient des bermudas en flanelle.
Autour de nous, tout le monde se connaissait. Des filles en robes marine se racontaient leurs vacances. Et des mères en tailleur s’invitaient à boire le thé au bord de leur piscine sur le coup des 15 heures.
Personne n’avait l’accent marseillais. »

À propos de l’auteur
Ingrid Seyman vit à Montreuil. Titulaire d’un master du SKEMA Business School – Sophia Antipolis (1992-1995) et d’une licence de lettres modernes de l’Université Paris IV (1999-2000), elle est aujourd’hui journaliste et réalise des enquêtes et des reportages pour Marie-Claire, des films institutionnels pour Capa Entreprises et des documentaires sur la thématique du handicap pour France 5. La petite conformiste est son premier roman. (Source : Livres Hebdo)

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L’explosion de la tortue

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En deux mots:
À son retour de vacances, la narrateur découvre sa tortue décalcifiée et agonisante. Un faits divers qui va l’entrainer dans des réflexions sur la vie et la mort, la nature et la littérature, à la fois désopilantes et documentées, ironiques et profondes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Tout le reste est littérature

Éric chevillard nous revient au meilleur de sa forme. Avec «L’explosion de la tortue», il nous livre une fable caustique sur la nature et sur la mort, qui est avant tout une réhabilitation de la littérature.

Dans ma grande sagesse, j’ai pu résister à toute les demandes – souvent insistantes – de me fils à acquérir des animaux domestiques. J’ai eu moi-même un chien qui a fini sous un 4×4 et m’a laissé traumatisé pour longtemps. Comme le narrateur de ce roman caustique, j’ai toutefois cédé pour quelques poissons exotiques qui ont finalement pris la même direction que Némo, via les toilettes après une mort aussi soudaine que silencieuse, et pour une tortue qui partage notre quotidien depuis près d’une dizaine d’années et qui, de son pas de sénateur, semble devoir affronter la vie avec confiance. Il faut dire qu’avant chaque départ en vacances, c’est le branle-bas de combat pour la confier à un proche. Nous nous autorisons de temps en temps à la laisser seule durant un week-end prolongé. Les miettes de culpabilité étant vite ramassées lorsque nous constatons, à notre retour, qu’elle a parfaitement supporté sa solitude.
Mais j’imagine bien qu’après un mois d’absence, comme c’est le cas dans ce roman, la tortue n’ait pas pu résister, surtout quand il s’agit du modèle «tortue de Floride» qui a besoin d’eau. La voici donc décalcifiée, crevant dans les mains de son maître. L’explosion de la tortue va permettre à Éric Chevillard, après Juste ciel (2015) et Ronce-Rose (2017), de nous offrir quelques réflexions sur cet incident chargé de bien plus de symbolique qu’une analyse sommaire ne peut le laisser croire.
Car, pour le narrateur, ce décès prématuré est à mettre en parallèle avec son travail de biographe et de critique. Mais quel rapport avec Phoebe – tel était le nom de la tortue – me direz-vous? Prenez Henry David Thoreau. Que fit-il le 17 novembre 1850? L’homme des bois nous le raconte: «Cet après-midi, j’ai trouvé dans un champ de seigle hivernal un œuf de tortue, blanc et elliptique comme un caillou, ce pour quoi je l’avais pris, puis je l’ai brisé. La petite tortue était parfaitement formée, jusqu’à la colonne vertébrale que l’on voyait distinctement. (…) Si la littérature ne s’empare pas de ces histoires de tortues précocement anéanties, tuées par un brave homme qui n’avait pourtant pas l’intention de leur donner la mort, alors on voit mal de quoi elle pourrait se soucier et quelle est sa légitimité.»
Prenez aussi Louis-Constantin Novat, l’écrivain contemporain de Thoreau, dont notre narrateur a découvert l’œuvre et entend la faire mieux connaître. Au fil de son exploration, il va trouver de nombreux faits troublants. Mais «mieux vaut fermer les yeux sur ces coïncidences si l’on refuse d’admettre qu’un Dieu moqueur est à la manœuvre et que nous sommes des marionnettes accrochées au ciel par des fils tendus qui frisottent juste un peu au niveau du pubis.»
On l’aura compris, Éric Chevillard s’amuse une fois de plus – et nous avec lui – à dérouler le fil de ses obsessions. L’explosion de la tortue, c’est aussi l’explosion de la littérature dans ce qu’elle a de plus inventif. Derrière Phoebe se cache la création, le pouvoir des mots laissés sur la papier, l’idée de postérité, de «poids» des œuvres. Jusqu’à cette superbe invention, «l’Agence», dont je vous laisse découvrir la mission ô combien importante pour les écrivains en quête de reconnaissance.

L’explosion de la tortue
Éric Chevillard
Éditions de Minuit
Roman
256 p., 18,50 €
EAN: 9782707345073
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les tortues de Floride élevées en aquarium ne sont pas tout à fait des cailloux. Elles ont donc besoin d’eau et de nourriture pour vivre. C’est ce que découvre le narrateur de cette histoire, de retour chez lui après un mois d’absence. Il croyait la sienne plus endurante, mais la carapace décalcifiée de la petite Phoebe se fend sous son pouce. Par ailleurs, alors qu’il s’employait à réhabiliter en la signant de son nom l’œuvre de Louis-Constantin Novat, écrivain ignoré du XIXe siècle, cette généreuse initiative se trouve soudain menacée. Or la forêt des mystères n’abrite pas que des crimes: les deux mésaventures pourraient bien être liées.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Jérôme Garcin)
La Croix (Patrick Kéchichian)
En attendant Nadeau (Maurice Mourier)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Télérama (Michel Abescat)
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
Libération (Philippe Lançon)
Blog Lire au lit 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Crac
Car mon pouce avait crevé la carapace fine et sèche comme une feuille morte. Et il y avait eu en effet un petit bruit de promenade en forêt. J’avais touché dessous, oh j’avais touché dessous le corps mou, l’inconcevable corps de tortue, et j’avais eu un frisson, quelque chose vibrait dans cette chair, le cœur pulsait, ou une veine.
Le pouls de la tortue palpitait encore, une de ses paupières s’était soulevée, la droite, je crois, et il y avait eu le trait de son regard sur moi, cette mourante m’accusait d’avoir failli, d’avoir traité avec négligence la bête stupide, le reptile préhistorique, comme si peu importait finalement comment il allait traverser la canicule estivale.
N’avait-il pas connu deux ou trois glaciations ? Il apprécierait un petit coup de chaud, n’est-ce pas?
Phoebe mourut dans ma main amie aussi sûrement que si celle-ci l’avait plutôt lancée avec force contre le mur. Voici comment le mammifère supérieur survivait au dinosaure et ce que cela augurait pour le monde.
Nous n’avions pas su lui trouver une pension au moment de partir en vacances. Nous n’avions pas beaucoup cherché. Il aurait bien sûr fallu la confier à un ami, à une voisine. Mais c’était l’été. Personne pour demeurer bêtement chez soi.
(Hormis les tortues.)
C’est à cela qu’on reconnaît que l’on n’a pas de vrais amis.
Quant à la famille, je n’en goûte la compagnie qu’à la cinquième génération, lorsque exodes et migrations ont dispersé la smala aux quatre coins du monde. Je ne me voyais pas sonner chez une tante avec mon aquarium sur la hanche.
Puis les vieilles chouettes ont le bec crochu. Rien ne répugne à leur appétit de rapace.
Crac
Il y avait eu un petit bruit de promenade en forêt. Un bruit léger de fuite. Un bruit bref. Une courte promenade.
Portée aux extrémités, la main de l’homme lui est d’un grand secours pour arracher la betterave de son terrier et pour gifler son fils. Quand je saisis Phoebe, le plus délicatement possible donc, mon pouce creva sa carapace décalcifiée. La tortue vivait toujours. Un battement léger, irrégulier, soulevait la peau d’écailles de son cou.
Elle avait vaillamment attendu notre retour pour nous prendre à témoin de notre criminelle négligence et me claquer entre les doigts.
Me craquer entre les doigts plutôt, oui, plutôt crac que clac.
Il m’était arrivé d’arroser le ficus du concierge en son absence. Il n’aurait pu refuser en retour d’arroser notre tortue. Le piège de la reconnaissance était armé. Œil pour œil, dent pour dent. Un prêté pour un rendu. Telle est la loi des hommes et le principe de la vie en société.
Je n’avais pas osé lui demander ce service. Aloïse non plus. Forcinal nous faisait un peu peur – jamais je n’aurais accepté d’arroser son ficus s’il ne m’avait fait un peu peur. Son maillot de corps était constamment maculé de sauce tomate. Nous disions par plaisanterie que ce pouvait être du sang.
Quand une disparition inquiétante se produisait aux alentours, notre rire se figeait.
Tandis que les taches sur le maillot de corps du concierge s’étaient élargies, nous semblait-il. Quoi qu’il en fût, Forcinal pouvait être brutal avec les lycéennes, abuser d’elles puis les découper en morceaux, ces morceaux les manger, ça ne faisait pas de lui un tueur de tortues. Nos échappatoires suintaient la mauvaise foi.
Quand bien même Forcinal eût-il été cet assassin d’enfants activement recherché, il n’était pas question en l’occurrence de lui confier un fils ou une fille mais une tortue de Floride que sa perversion très ciblée, pour ne pas dire clivante et discriminatoire, ne menaçait nullement.
Nous partions en vacances, et que faire de Phoebe? Nous partions sur les routes, nous voulions voyager léger. Phoebe nous aurait ralentis. Nous ne sommes déjà pas des lièvres. Phoebe et ses courtes pattes torves. Phoebe et son rocher. Phoebe et ses deux litres d’eau.
Je suis bien conscient qu’il est tout à fait indigne de jeter le doute sur Forcinal, de nuire à sa réputation que rien n’entache hormis un peu de sauce tomate ou de ketchup – motifs plutôt bienvenus en vérité pour égayer le coton jaunâtre de son maillot de corps –, d’impliquer ainsi l’inoffensif et placide concierge dans ces meurtres atroces sans l’ombre d’une preuve ni le moindre indice pour étayer de tels soupçons.
(Ce blond cheveu entre ses dents? Peut tout à fait provenir de la crinière d’un lion qu’il aura câliné.)
Pathétiques tentatives de détourner sur lui le jugement des hommes moralement outrés, de les distraire de notre propre crime, avéré celui-ci, au prix d’un mensonge calomnieux qui nous rend plus vils encore, définitivement impardonnables.
Que faire de Phoebe? Curieusement, ne nous était pas venue l’idée pourtant très humaine – nous y songeons bien pour nos vieilles mamans – de l’abandonner. Ce n’était pas la dernière fois que nous manquerions d’humanité dans cette affaire. »

Extraits
« Phoebe ne se souciait aucunement de nous, voilà la vérité. Jamais ingratitude ne fut si bien sertie dans de l’écaille. Elle ne venait à notre rencontre que lorsque nous saupoudrions de daphnies la surface de son plan d’eau. D’un bord à l’autre et son rocher même, je tiens à le préciser. Elle jouissait pourtant d’une vue remarquable sur notre intérieur (aussi) depuis le buffet du salon où trônait son aquarium, exactement à l’endroit où nous aurions pu mettre un Bouddha rutilant. Mais elle se fichait bien de nos allées et venues. Jamais je n’ai vu sa petite tête collée à la vitre quand nous nous unissions sur le tapis. Le spectacle pourtant ne manquait pas d’intérêt. Forcinal, en tout cas, le trouvait à son goût, … »

Alors certes, qui se donnera la peine de tenir un journal s’il ne lui arrive jamais rien qui vaille d’être relaté?
« Divers recoupements me permettent de situer approximativement le cours fluet de cette existence entre les années 1839 (sa source tapie sous une pierre plate et moussue pour ne pas dire tombale) et 1882 (son embouchure sur la mer de l’oubli) –avec une marge d’erreur de cinq années de part et d’autre.
Que fit-il par exemple le 17 novembre 1850 ?
Je l’ignore.
Tandis que Henry David Thoreau ne nous cache rien de l’emploi de son temps ce jour-là: Cet après-midi, j’ai trouvé dans un champ de seigle hivernal un œuf de tortue, blanc et elliptique comme un caillou, ce pour quoi je l’avais pris, puis je l’ai brisé. La petite tortue était parfaitement formée, jusqu’à la colonne vertébrale que l’on voyait distinctement.
L’existence de Louis-Constantin Novat fut certainement dépourvue d’événements aussi importants que celui que rapporte là H. D. Thoreau. Les écrits de ce grand ami de la nature ne sont pas avares d’aventures, mais aucune n’est aussi croustillante – même s’il n’y mit pas la dent – que cette anecdote.
Si certaines choses méritent d’être écrites, alors cet épisode incontestablement est du nombre. J’avoue n’avoir rien lu d’aussi passionnant depuis longtemps, en
ce qui me concerne.
Si la littérature ne s’empare pas de ces histoires de tortues précocement anéanties, tuées par un brave homme qui n’avait pourtant pas l’intention de leur donner la mort, alors on voit mal de quoi elle pourrait se soucier et quelle est sa légitimité.
Thoreau empoigne le sujet avec une certaine rudesse.
On reconnaît là l’homme des bois. Une approche plus précautionneuse et tout en circonvolutions aurait sans doute été préférable. Mais enfin, il ne l’élude pas lâchement comme tant d’autres. Il s’en saisit avec la détermination qui convient.
Crac

« La tortue comme le chat fait le gros dos. Ce n’est pourtant pas un poil soyeux qui soudain se hérisse, chargé d’électricité, mais une écaille dure et revêche qui se bombe et forme même un dôme définitif.
Elle ne va pas ramollir et se dégonfler sous la caresse, la tortue.
Ronronner dans notre giron, non.
Vous allez plutôt vous casser les ongles en gratouillant sa dossière.
Cette carapace est un bouclier solidement sanglé sur son corps ingénu, vulnérable, qui demeurera voluptueusement ignorant de tout.
Celle de Phoebe cependant céda sous mon pouce.
Tout à coup, elle rompit sa garde.
Était-ce une preuve de confiance, d’abandon? Était-ce une preuve d’amour ?
Voici ma tortue molle enfin comme un chaton peloté.
Pelotonné.
Cette tendresse inattendue qu’elle me manifestait !
J’en aurais pleuré.
Je me retins.
Car Phoebe, je le savais, ne s’était pas attendrie ainsi à cause de la douce caresse de mon pouce ni de mon odeur familière, rassurante, ni de mes soins aimants.
La cause en était le défaut de calcium. Nul affect. Pas de sentiment. Juste cette carence en calcium qui blanchit pourtant les ongles de l’homme sans lui ôter ses rêves d’amour.
Et ce serait moi la brute?
Alors que la longévité de la tortue de Floride peut atteindre cinquante années, Phoebe explosa entre mes doigts après quelques mois d’existence au simple motif qu’elle manquait de calcium !
À se demander quelle est la part du caprice là-dedans.
Toujours est-il que je retournai aux Mélèzes rendre visite à mon grand-père, je ne suis pas un ingrat, afin d’approcher Marguerite Montségur – j’avais lu son nom sur la liste des pensionnaires – et d’essayer d’en savoir plus sur ce Louis-Constantin Novat dont elle possédait un livre si remarquable. »

À propos de l’auteur
Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964. Il est l’auteur de plus de vingt romans. (Source: Éditions de Minuit)

Blog de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur

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Lettres à Joséphine

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En deux mots:
Nicolas ne peut croire que Joséphine le quitte, que leur amour, que leur passion se termine si brutalement. Alors il va prendre la plume pour tenter de convaincre Joséphine qu’elle se fourvoie avec son nouvel amant. Des lettres passionnées, des missives désespérées, des envois magnifiques, des messages crus.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Joséphine, ne me quitte pas

Nicolas Rey nous revient avec un roman épistolaire qui ne va rien nous cacher de son amour pour Joséphine, de son besoin de croire que la rupture n’est pas consommée, de son obsession, de sa dépression.

Depuis Les liaisons dangereuses et Choderlos de Laclos, on sait que le roman épistolaire, surtout quand il parle d’amour, de passion et de trahison peut être une forme littéraire redoutablement efficace. Elle offre en effet au lecteur un large pan de liberté, celui d’imaginer par exemple la réaction du destinataire des courriers.
Il n’en va pas autrement dans ce nouvel opus signé Nicolas Rey.
Même si cette fois, nous n’avons droit qu’aux lettres de l’amoureux transi à celle qui vient de le quitter, la belle Joséphine Joyeaux, le registre n’en est pas moins très riche.
Si comme moi, vous êtes amateur de collections, je vous propose une petite liste non exhaustive de ces missives qui dessinent sur la carte du tendre un itinéraire des fluctuations du sentiment amoureux, qui va de l’incrédulité à la colère, du fol espoir au désespoir le plus sombre.
Commençons la tentative rationnelle de comprendre ce qui arrive à l’amoureux qui se retrouve désormais seul. Pour ne pas sombrer dans la dépression, l va voir un psy qui lui explique qu’il devra passer par cinq étapes, le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Facile à dire, surtout quand on applique la chose à son cas personnel. Le déni passe encore, mais la colère se dirige non pas à l’encontre de l’être aimé, mais vers l’auteur qui «n’a pas fait le maximum» pour garder «sa» Joséphine. Du coup, toutes étapes suivantes sont forcément biaisées. Le marchandage et la dépression feront bien partie du lot au fil du livre, mais l’acceptation…
Quand on «aime jusqu’à l’infini, comment peut-on accepté que cette passion si intense ne soit pas partagée. D’autant qu’avec toute la mauvaise fois dont on peut être capable dans ces moments-là, on va accumuler toutes les preuves que cet amour ne saurait mourir.
Avec l’aide de Françoise Sagan, de Richard Brautigan, de Francis Scott Fitzgerald, de Romain Gary, de Marcel Proust, il va trouver dans les livres les échos de son mal-être et les raisons d’y croire encore. Ou plutôt d’imaginer ce qui aurait pu ou dû – de son point de vue, cela va de soi – se passer pour que cette rupture ne soit pas définitive.
Après Pierre-Louis Basse et Je t’ai oubliée en chemin, voici une nouvelle version, plus obsessionnelle et plus crue de la rupture amoureuse: «Joséphine. Mon amour. Mon délice ultime. Ma cyprine blanche au goût merveilleux qui parfois coulait en fin de journée de ta chatte pour finir entièrement dans ma bouche.»
Une fois de plus, le mâle doit rendre les armes. Mais fort heureusement pour nous, «tout le reste est littérature». Un bel hymne à l’absolu.

Lettres à Joséphine
Nicolas Rey
Éditions Au Diable Vauvert
Roman
192 p., 00,00 €
EAN 9791030702095
Paru le 10/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Châteauroux, Arles, Avignon où Nîmes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’étais devenu un fantôme. Une sorte de mort-vivant. J’ai trouvé un ultime sursaut d’énergie pour avaler une poignée de tranquillisants avec un fond de vodka. Je me suis assis dans mon fauteuil club et j’ai regardé une série sur HBO. Je me suis réveillé en pleine nuit. Non. Le cauchemar était bien réel. Joséphine n’était plus amoureuse de moi.»
Si l’amour est la plus forte, la plus dangereuse et la plus répandue des addictions, voici le roman de l’impossible désintoxication, le roman du chagrin d’amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
Blog Baz-Art 
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Voix de plumes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ma Joséphine. Mon aimée.
Je suis mort de trouille depuis plusieurs jours. En effet, depuis quelque temps, tu restes chez toi, clouée dans ton lit, avec des frissons, une forte fièvre, des douleurs au dos, des nausées et des vomissements. Je t’appelle tous les matins pour prendre de tes nouvelles mais tu refuses que je passe te voir. Un soir, tu me téléphones. Petite voix de ma Joséphine :
« Nicolas, je suis à l’hôpital Saint-Antoine, on m’a détecté une infection rénale. Pour l’instant, ils font des examens. Je t’appelle quand j’en saurai plus, d’accord?
– D’accord ma Joséphine. Si tu as besoin de quoi que ce soit, demande-moi je t’en prie.
– D’accord. Au revoir mon Nicolas. »
Je ne peux pas m’empêcher de t’appeler le lendemain soir. Tu me dis que tu vas un peu mieux. Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi? Je demande. Oui, tu me réponds. Si tu pouvais me trouver un gant et une serviette de toilette, ce serait formidable. J’arrive tout de suite en moto-taxi avec six gants et huit serviettes de toilette. Ma Joséphine. Même malade, sache que je t’ai trouvée magnifique ! Il y avait dans chacun de tes gestes une lenteur due à la souffrance proche de l’harmonie. Ton infection a été pour moi comme un électrochoc. Je savais que je t’aimerais jusqu’à ma mort. Je savais que tu pouvais compter sur moi comme personne ne peut compter sur moi. Mais je ne connaissais pas l’inquiétude, la peur qu’il arrive quelque
chose à l’autre, une peur qui te déchire le ventre. Joséphine, ne tombe plus jamais malade, c’est un ordre. Je te l’interdis ! Je serais incapable de vivre sans toi. À présent, il faut prendre soin de ta santé, il faut te ménager parce que tu n’es pas une machine à vivre. Tu es vivante, c’est tout. Tu es même la personne la plus vivante que je connaisse alors calme un peu le jeu et contente-toi de vivre, s’il te plaît !
Tu es tellement douée pour ça.
Ton amant pour toujours.
Nicolas. »

Extrait
« Ma Joséphine. Mon petit ventre tendre, moelleux et ravissant.
Nous y sommes. Après cinq ans d’amour, tu viens de me quitter. Je te connais. Je sais que tu me quittes définitivement. Tu étais partie en convalescence une semaine chez tes parents à Châteauroux après ton infection rénale. Je t’appelais tous les soirs pour prendre de tes nouvelles. Et puis un dimanche, le couperet m’est tombé dessus:
«Bonsoir mon amour.
– Bonsoir mon Nicolas.
– Comment tu te sens aujourd’hui ?
– De mieux en mieux.
– Génial !
– Nicolas ?
– Oui.
– Il faut que je te parle de quelque chose.
– Je t’écoute.
– C’est quelque chose de très délicat.
– Vas-y ma Joséphine.
– Est-ce que tu m’aimerais toujours si j’avais quelqu’un d’autre dans ma vie ?
– C’est le cas ?
– Oui.
– Alors dans ce cas Joséphine, oui, je t’aimerai toujours.
– Est-ce que je pourrai toujours avoir confiance en toi ?
– Oui.
– Est-ce qu’on pourra conserver notre complicité même si l’on ne fait plus l’amour ensemble ?
– Évidemment Joséphine.
– Merci Nicolas.
– Il faut que je te laisse Joséphine. Je t’appelle demain. D’accord?
– D’accord. À demain mon Nicolas. »
Je suis resté debout devant ma fenêtre pendant plus d’une heure sans bouger d’un millimètre. »

À propos de l’auteur
Nicolas Rey est lauréat du Prix de Flore. Il a publié six romans au Diable vauvert : Treize minutes, Mémoire courte, Prix de Flore 2000, Un début prometteur, Courir à trente ans, Un léger passage à vide, L’amour est déclaré, Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis, un recueil de chroniques, La Beauté du geste, ainsi que le scénario La Femme de Rio, César du court-métrage 2015. Longtemps chroniqueur sur France Inter dans l’émission de Pascale Clark, il a créé avec Mathieu Saïkaly le duo les Garçons Manqués qui se produit depuis 2015 à la Maison de la Poésie à Paris et dans toute la France en 2018 pour un nouveau spectacle. Après son roman Dos au mur paraît Lettres à Joséphine au Diable vauvert. (Source: Éditions Au Diable Vauvert)

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Je t’ai oubliée en chemin

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En deux mots:
Après sept années de vie commune, Ana rompt avec le narrateur via un texto. Le choc est rude car la surprise est totale. Et comme sa décision semble irrévocable, il choisit de coucher leur histoire sur papier, histoire de la retenir encore un peu.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Retenir encore un peu l’être cher

Encore une histoire d’amour qui finit mal: dans le nouveau roman de Pierre-Louis Basse un texto met fin à sept années de vie commune entre Ana et Pierre. Un choc que le narrateur va essayer de transcender par l’écriture.

Le choc est rude pour Pierre en ce 2 janvier 2018. Un texto de sa compagne Ana l’informe que leur histoire d’amour a pris fin.
« Pierre,
Mon projet à ce jour est de vivre ma vie sans avoir à me justifier. Je n’ai pas changé à ton égard, je suis seulement arrivée au bout de ce que je pouvais supporter. Je ne vivrai plus comme j’ai vécu jusqu’à présent. C’est mon vœu pour 2018. Nous avons tenté avec plus ou moins de conviction, selon les périodes, de construire une vie ensemble; nous avons échoué. À ce jour, je renonce à notre histoire. Je t’aime, te respecte, t’admire, mais je ne suis pas heureuse. Or, si je ne peux pas être heureuse avec celui que j’aime, c’est que cet amour n’est pas supportable. On peut aimer, certes; on peut aussi mal aimer. Je veux être honnête, Pierre: je ne crois plus à notre histoire. Ta vie ne sera jamais la mienne, malgré toute ma bonne volonté, et tu n’as jamais eu envie de faire concrètement partie de la mienne. C’est comme ça. On ne va pas revenir indéfiniment là-dessus. Je suis en train de me reconstruire. Sans toi. C’est vital. Vital que je me retrouve. Vital que je m’occupe de moi. Il y a une seule photo chez moi: celle de mes enfants. Dans d’autres temps, d’autres lieux, avant eux, il n’y en avait pas. Je t’embrasse
Ana »
Sept ans planqués dans un texto, sept ans de passion conclus avec une certaine cruauté, sept ans que l’écrivain-journaliste entend retenir en les couchant sur le papier. Tout avait commencé lors d’une séance de dédicaces. En croisant le regard d’Ana, comédienne et chanteuse, il avait immédiatement été séduit. Mais le vrai coup de foudre arrive deux jours plus tard. Au tribunal de Bobigny, il est victime d’une crise cardiaque qui aurait pu signifier la fin de leur histoire avant même qu’elle ne démarre. Mais c’est le contraire qui va se produire en nourrissant leur amour naissant. C’est cette époque bénie qu’il va revisiter avec Dominique A, Lou Reed, Philippe Léotard en fond sonore et avec la certitude que «les lieux traversés, les villes, les paysages n’en finiront jamais de résister à la disparition de l’être aimé».
Les vacances à l’île aux moines ou à Épidaure, mais aussi leurs escapades à Bernay, en Normandie (sur la ligne de chemin de fer entre Paris et Cherbourg) où ils avaient décidé de s’installer apportent en quelque sorte la confirmation que cet amour était bien réel, et rend par la même occasion cette rupture d’autant plus incompréhensible et douloureuse. Suivra-t-il l’avis de Louis, son ami peintre, quand il lui explique que toute tentative de regagner le cœur d’Ana sera vaine. Il a vécu le même abandon et c’est que c’est perdu d’avance.
Ana s’inscrira alors à la suite de Véronique, à laquelle il doit ses premiers émois amoureux à quinze ans, et de Lucille, qu’il a fortuitement recroisé un jour à Paris.
Sensible et mélancolique, ce roman arrive en librairie en même temps que Rompre de Yann Moix et que Lettres à Joséphine de Nicolas Rey. Après #metoo voilà les hommes fragiles, les hommes meurtris, les hommes en mal d’amour.

Je t’ai oubliée en chemin
Pierre-Louis Basse
Cherche Midi éditeur
Roman
128 p., 17 €
EAN : 9782749161150
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et à Bernay en Normandie, mais aussi à Paris, Bobigny, à l’île aux moines et à Épidaure en Grèce.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le baiser du Nouvel An était sans amour. Funèbre et froid, comme un hiver normand. Deux jours plus tard, par SMS, la femme pour laquelle il nourrit une passion depuis sept ans apprend à Pierre que tout est fini. Il est tout simplement rayé de la carte, effacé.
« Ce genre d’amour qui meurt fait un bruit d’hôpital. »
Fin de partie ? Effondrement brutal. La mort rôde. Pierre pense mettre fin à ses jours. Il va plutôt venir à bout de ce chagrin, l’épuiser, le rincer – en marchant, en écrivant. Le triomphe de la littérature et du corps qui se révolte dans les ténèbres. La vie, tout au bout du chemin.
Pour que le sentiment, enfin, ne devienne plus que le souvenir de ce sentiment.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La République des livres (Bernard Morlino)
Ouest-France (Pierre Machado – Entretien avec l’auteur)
Blog Un brin de Syboulette


Dans son émission «Interdit d’interdire», Frédéric Taddeï reçoit Pierre-Louis Basse pour Je t’ai oubliée en chemin © Production RT France

Les premières pages du livre
« Avant-propos
Un soir de brume et de pluie – en Normandie, la pluie est toujours promesse de soleil –, je tombai nez à nez avec mon double : le récit d’une terrible dépression, sorte de plongée dans le trou de sa vie, racontée par un célèbre romancier américain. Ce temps de la jeunesse qui ne revient jamais. Observant la dédicace, je m’aperçus – mi-surpris, mi-effrayé – que ce court roman était offert à une femme dont le prénom était le parfait homonyme de mon amour perdu. J’y voyais un signe : plutôt qu’être vaincu par mes ténèbres, je décidai, la nuit même, de raconter ce qui peut sauver un homme. Le tirer d’une boue sur le point de l’engloutir. Ni plainte, ni ressentiment. Il me fallait simplement trouver la réponse à cette question simple, sans fioritures : écrire au rythme de la nature, du monde, de ceux que nous aimons, peut-il sauver du pire ?
Une passion qui s’effondre a nourri tant de chansons, de livres, de films, de peintures. Je voudrais que ce livre ressemble à une guitare andalouse dans un café de banlieue. Une chanson de Mano Solo. Un poème de René Guy Cadou : le chant est parfois un peu triste, mais la lumière est toujours présente. Elle cogne à la vitre et insiste pour que la partie continue. Ce joli bras de fer entre espoir et désespoir.
Ce livre est l’histoire de ce bras de fer.
Un SMS, puis plus rien.
Ce genre d’amour qui meurt fait un bruit d’hôpital. Une mort privée de cercueil. Dans la déchéance qui vient, on ne parvient que difficilement à cerner la réalité de l’infini. Hier, la solitude avait un sens. Ana m’aimait. Cette passion donnait une épaisseur aux objets les plus simples et familiers de cet amour.
Un texto, puis plus rien.

« Pierre,
Mon projet à ce jour est de vivre ma vie sans avoir à me justifier. Je ne vivrai plus comme j’ai vécu jusqu’à présent. C’est mon vœu pour 2018. À ce jour je renonce à notre histoire. Je ne crois plus à notre histoire. C’est comme ça. On ne va pas revenir indéfiniment là-dessus.
Je suis en train de me reconstruire. Sans toi. C’est vital. Vital que je me retrouve. Vital que je m’occupe de moi.
Je t’embrasse.
Ana »
La disparition a plusieurs visages.
Juste après le texto, j’ai pensé à mon père, mort au mois de juillet 2001. Je m’étais retrouvé devant ses vêtements, rangés dans un placard de notre maison au bord de la mer. Je suis resté longtemps devant tout un tas de survêtements, anoraks, haltères, témoins d’une vie de sportif. Dans l’instant même de son départ, tout ce qui lui avait appartenu ressemblait à un lot d’objets absurdes. Sans queue ni tête. La vie d’un homme ne parvenait plus à circuler jusque dans ces zones habituées au grand calme. Le sentiment que tous ces objets que j’avais connus en sa présence venaient d’être saignés, comme vidés de leur substance. Ils avaient emporté, loin des cintres sur lesquels ils terminaient leur vie, tous les souvenirs, les beaux jours que nous avions partagés en famille.
Chose étrange, et qui alourdissait mon malaise, mes premiers vertiges : la perte de cet amour était plus scandaleuse. La sanction électronique. Elle possédait cette cruauté, ce triste talent – dans mon esprit fragile – de réunir le passé et le futur. Le simple message électronique avait le pouvoir fulgurant de faire exploser tous les temps d’une vie. Toutes ces questions sans réponses. Pour le reste de toute ma vie.
Le présent, avec sa caravane d’humeur, de légèreté ou d’arrogance, avait remporté une victoire à plates coutures. En amour comme avec une retransmission de sport, il suffisait d’un léger clignotement, un clic, court ralenti, pour siffler le hors-jeu. Un message sur l’écran de mon dernier Samsung. Il n’y avait plus à discuter. Se revoir n’avait aucun sens. « C’est comme ça. » On aurait dit que la réalité des hommes avait cessé d’être à la mode.
Un an auparavant, Ana m’avait envoyé dans la nuit d’un long voyage un texto semblable à celui de cette nouvelle année. Quinze jours plus tard, elle me téléphona : elle avait besoin d’entendre ma voix. Une manie contemporaine. Double projection sur le bout de nos doigts : dans le passé, il y avait ce que nous avions vécu de puissant avec l’être aimé – hier encore, il y a quelques mois, quelques jours. Tandis que je suis désormais banni d’un futur qui ne m’appartient plus. Je suis vivant, certes. Mais un vivant effacé. Le SMS avait inventé l’encre sympathique virtuelle et fulgurante. D’une certaine manière, les vivants d’aujourd’hui ont le loisir de l’autodestruction. Comme ces petites cassettes destinées à James Bond et qui explosaient dans les cabines téléphoniques. Il n’y aurait plus jamais de temps mort. Inutile de se revoir, ou d’en passer par le filtre laborieux de la conversation. Se dire au revoir était impossible. Le désir avait rejoint ce monde étrange des images qui luttent entre elles, pour s’imposer aux dépens de ceux qui les regardent. « C’est comme ça. »
Je pouvais bien recevoir sur mon écran, dans la seconde même d’un pouce levé, du sexe, ma consommation de gaz ou l’annonce d’une rupture. Sept ans ou quelques secondes, c’était du pareil au même. Nous vivions le temps de la suspension. Une forme nouvelle de lâcheté.
Plus tard, une lecture de plage assez distrayante, repérée dans les colonnes du Monde, m’en dira davantage : technique subtile du ghosting. Les fantômes prennent la place des adultes. « On part sans le dire, on se contente de disparaître. »
Pourtant, impossible de « disparaître des écrans pour cesser d’exister dans la tête et dans le corps de l’autre. Parce que l’amour laisse en moi les traces du corps aimé, parce qu’il a façonné le mien, il y reste longtemps inscrit ».
Une mort, pleine de vie.
Après la sidération, il y aurait le temps des vertiges, des suffocations. Des angoisses sur le chemin des ténèbres. Le texto disait qu’une vie entière dont j’avais besoin se poursuivrait sans moi. À l’écart de mes désirs. Avec un autre peut-être.
L’effacement. »

Extrait
« Bernay, où je me suis installé, est une petite ville de Normandie, tranquille et douce. Endormeuse. Un écrin du pays d’Ouche.
Les jours de marché, on voudrait saisir à bras-le-corps toutes les saucisses de la Manche, qui vous regardent du coin de l’œil. Je les aperçois qui ruissellent au milieu des frites. Saucisses, andouillettes au foin, terrines de canard font comme une immense guirlande le long des étals. Louis, mon ami, ne peut pas s’empêcher, chaque samedi que Dieu fait, de glisser une jolie saucisse dans un morceau de pain. Comme elle est douce et juteuse à la fois. « C’est tout de même autre chose que leur kebab de merde », nous crie dans l’oreille un boucher de passage, avec son fanion tricolore planté dans l’essuie-glace de sa camionnette. L’hiver surtout, tôt le matin, on dirait que c’est la dernière France du terroir qui nous envoie des signes de détresse. Ce fumet qui s’échappe des jarrets. Les poulets qui tournent. Mon Dieu. Toute cette bonne charcuterie, cela ressemble à un merveilleux adieu de nos provinces. »

À propos de l’auteur
Pierre-Louis Basse est né à Nantes, en 1958. Après trente ans à la radio comme journaliste et grand reporter, il poursuit son métier d’écrivain. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres – reportages, essais, ouvrages sur le sport, biographies et romans – dont Ma Ligne 13, un livre prémonitoire sur le destin des banlieues, et Guy Môquet, une enfance fusillée, porté à l’écran par Volker Schlöndorff. Conseiller du président de la République François Hollande, entre 2014 et 2017, il tire de ces années un roman du pouvoir Le Flâneur de l’Élysée. Il animera, en 2019 sur LCP, «Le temps de le dire». (Source: Cherche Midi éditeur)

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Une jeunesse en fuite

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En deux mots:
Le narrateur passe un été en Bretagne, auprès de ses parents, avec sa fille Louise. Il vient consulter les lettres envoyées par son père, médecin militaire, durant la Guerre du golfe pour un roman. L’occasion de se souvenir de ses années d’adolescent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

En Bretagne, à la pêche aux souvenirs

Après le remarqué Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern nous revient avec sa plume acidulée pour explorer ses années d’adolescent, à l’époque où son père partait pour la Guerre du Golfe. Avec humour et une bonne dose de nostalgie. Magique!

Il faut certes attendre la page 162 et le rendez-vous du narrateur-écrivain avec son éditeur pour trouver résumé ce livre. Mais cette patience nous apporte une belle récompense puisque Arnaud Le Guern raconte très bien son livre (et m’évite de la faire!): « Le narrateur, de retour en Bretagne avec sa fille, Louise, le temps d’un été près de ses parents, se souvient de la fin de son adolescence. Il a alors quinze, seize ans. Son père, médecin militaire, est parti en Arabie saoudite. L’Irak, dirigé par Saddam Hussein, a envahi le Koweït. La France, à la suite des États-Unis, s’apprête à entrer en guerre. François Mitterrand, président de la République, et Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, sont à la manœuvre. Début janvier 1991, la guerre est déclarée. Opération Tempête du désert. Le narrateur apprend la nouvelle à la radio. Dans son oreille: les voix des reporters et le bruit des missiles qui zèbrent la nuit orientale. Scud irakien contre Patriot américain. L’angoisse ancrée en lui, le narrateur poursuit sa vie de lycéen, rythmée par les lettres d’Arabie que son père envoie, dans une époque où la légèreté, déjà, n’est plus une affaire sérieuse. Il s’agit, des années plus tard, de raconter un père, retenir les derniers souvenirs d’une jeunesse, les confronter au bel aujourd’hui troublé.»
Voilà pour le scénario. Reste l’essentiel, à savoir un style qui emporte le lecteur dans une farandole de souvenirs. Car la nostalgie habite cette villa du Trez-Hir où il retrouve ses parents en compagnie de sa fille Louise et de Matéa, la copine de cette dernière. Et les drames côtoient la légèreté des vacances balnéaires. En tentant de consoler son père qui vient de perdre sa chienne, il combien son chagrin est immense. Tout remonte en fait à l’époque de cette Guerre du golfe qui a cassé. Il avait quelque chose chez ce médecin militaire peu expansif. Il va alors chercher dans les lettres qu’il envoyait d’Irak pour tenter de comprendre ce qu’il avait zappé à l’époque. Il faut dire qu’il avait alors fort à faire avec les copains, les copines qu’il n’osait pas toucher, du moins au début, le film porno de canal+ qu’il regardait en cachette, et l’équipe de basket où il occupait le poste de pivot.
Et puis il y avait les films et les belles actrices qui le faisait fantasmer, les livres, les chansons. La bande-son de ce roman couvre trois générations, de la discographie paternelle aux chansons qu’écoutent les filles. Il y avait aussi Bernard Pivot et son Bouillon de culture.
Aujourd’hui il est avec sa fille et son amie sur la plage, regarde les femmes en maillot tout en pensant à sa femme Mado restée à Paris.
Il lira les lettres plus tard. Il veut d’abord terminer le roman de Cecil Saint-Laurent qu’il a avec lui, un auteur qui figure dans la liste de ces écrivains disparus qu’il aimerait rééditer. Chassé-croisé entre aujourd’hui et cette époque, ce délicieux roman fleure bon la légèreté en n’oubliant jamais les questions essentielles. Si l’auteur cite François Weyergans et Bernard Frank, j’y vois aussi du Jean d’Ormesson qui, notamment dans ses premiers romans, aspirait aussi à ne rien faire. On s’amuse beaucoup, notamment dans la galerie des premiers flirts, de Catherine «Non, pas tout de suite. Sois patient», à Hélène et Céline, jalouses l’une de l’autre, puis de la rencontre avec Kristen un soir de réveillon, sans oublier les sportives, Roxane la basketteuse et Nathalie la gymnaste. Plus tard viendront les brunes Christelle, Sophie, Caroline et Mado qui partage désormais sa vie.
La lecture d’Une jeunesse en fuite est une excellente manière de bien débuter l’année!

Une jeunesse en fuite
Arnaud Le Guern
Éditions du Rocher
Roman
232 p., 17,90 €
EAN : 9782268101293
Paru le 9 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, à Plougonvelin et Brest, mais aussi à Paris. Le narrateur y évoque aussi les autres étapes de sa vie, sur les bords du Léman, à Lyon, Joigny dans l’Yonne, Rochefort, Metz ou encore Marrakech.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De retour en Bretagne avec sa fille, le temps d’un été chez ses parents, l’auteur se souvient du début des années 90. La guerre du Golfe et le départ de son père, médecin militaire, pour l’Arabie saoudite. Une époque qu’il avait balayée de son esprit. Remplacée par les fiancées éphémères, la griserie des nuits, les écrivains fantaisistes. Relisant les lettres que son père envoyait depuis le Moyen-Orient, il retrouve les traces d’une adolescence perdue. Tout lui revient par petites touches : ses camarades de lycée, la moustache de Saddam Hussein, les actrices et mannequins à la mode, la peur que son père ne revienne pas.
Dans Une jeunesse en fuite, Arnaud Le Guern fait résonner sa musique intime, entre quête du père et éducation sentimentale. Une touchante invitation à la flânerie romanesque.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon père a perdu sa chienne: Tess. Comme Nastassja Kinski dans le film de Polanski. Un airedale terrier noir et fauve. Elle avait douze ans. Mon père est touché, coulé. Jusqu’à ce week-end de printemps, je ne l’avais jamais entendu pleurer. C’était bizarre. J’ai beau fouiller mes souvenirs : rien. Il m’a fallu attendre quarante ans pour deviner le grondement de ses sanglots, comme un orage qui couve, avant l’explosion à l’autre bout du sans-fil, fin de la terre, la voix noyée.
Mon père est médecin. Anesthésiste-réanimateur. Longtemps au sein du Service de santé des armées, aujourd’hui au CHU de Brest. Toujours en poste, alors qu’il a l’âge de la retraite. La retraite pour un général : pas au programme. Pire qu’une désertion. Il n’arrive pas à décrocher. Il a essayé ; y retourne en bon soldat. Fidèle à son poste vacant. Il n’y a pas assez de praticiens hospitaliers dans sa spécialité ; on lui demande de dépanner. Juste pour quelques mois. Puis encore quelques mois. Mon père ne refuse jamais. Je le soupçonne de proposer ses services. Son excuse : il coûte moins cher que la jeune génération. Ma réplique : « Tu casses les prix du marché. » Mon père fait mine de s’offusquer. Il n’est pas dupe de ses tours de passe-passe.
Avant que mon père ne prénomme sa chienne Tess, je n’imaginais même pas qu’il puisse connaître Nastassja Kinski. Dommage. Nous aurions pu partager nos souvenirs de l’actrice. Savait-il que Nastassja, tout juste quinze ans, et Roman Polanski s’étaient aimés dans les seventies, autour de l’année de ma naissance ? A-t-il vu les photos de Nastassja prises par Roman et publiées dans Vogue ? Celles parues dans Playboy, circa 1983 ? Je dois avoir un exemplaire vieilli du magazine quelque part. Nastassja en couverture, féline comme jamais. Mon père la préférait-il brune ou blonde, chevelure longue ou coupée au carré ? La pureté du visage de Nastassja. Sa langue entre les lèvres tandis qu’elle s’amuse avec une cuillère en argent. Le compas de ses jambes. Ses seins délicats comme de la chantilly. Nastassja m’égare.
C’est ma mère qui m’a prévenu de la mort de Tess. J’appelle ma mère tous les dimanches. On se donne des nouvelles, sans y toucher. La vie de mes parents au Trez-Hir. Ma sœur, qu’elle a souvent au téléphone. Les livres que j’édite, ceux que j’écris. Ma situation financière. Louise, ma fille. Mado, ma fiancée. Nos deux chats, Pablo et Malcolm. La mère de Louise qui ne se remet pas d’un AVC, clouée au lit ou dans un fauteuil, le bras gauche paralysé. Ma mère avait la voix hésitante, faussement enjouée, jusqu’à ce qu’elle m’annonce la nouvelle :
« Tess n’est plus avec nous. Ton père et moi sommes allés il y a deux jours chez le vétérinaire…
— Vous l’avez fait piquer ?
— Ça devenait invivable pour ton père. Il devait se lever toutes les nuits pour la sortir dans le jardin. Elle souffrait beaucoup, ne parvenait presque plus à se déplacer… Et elle ne voyait plus rien.
— Papa tient le coup ?
— Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il va un peu mieux. Mais il ne veut pas en parler. Il reste silencieux, la tête ailleurs. Je crois qu’il est très malheureux… »
La mort de son père avait-elle immunisé le mien, alors âgé de dix-sept ans, à l’expression de la tristesse ? Il en parle rarement. Il était en pension. Parenthèse de vie fragile. Ai-je déjà vu une photo de mon grand-père inconnu ? Ma mémoire n’en a conservé aucune image. Je sais qu’il était malade, s’en est allé après une longue agonie. Longue agonie : foutaise. Cancer de la gorge et de la bouche. Il fumait et buvait, beaucoup. Sa manière de supporter le stalag, où il avait été prisonnier, puis de l’oublier. Sa manière de s’évader, comme il avait deux fois tenté de le faire pendant la guerre. En quelle année était-il décédé ? 1965 ? 1966 ? Je poserai la question lors de mon prochain séjour au Trez-Hir.
Je ne sais plus si j’ai envoyé un mèle ou un SMS à mon père. En fouillant, j’ai retrouvé : un mèle.
Mon cher père,
Maman vient de m’apprendre la triste nouvelle. Je sais ta peine et, de tout cœur, je la partage. Tess était une belle chienne, dans tous les sens du terme. Il n’y a malheureusement guère de mots pour apaiser ce que tu ressens. Juste laisser le temps, lentement, faire son œuvre, et garder en toi les précieux souvenirs et la joie qu’elle t’a donnée pendant tant d’années.
Je t’embrasse.
Sur l’écran de mon vieux Nokia, en début de soirée : « Papa ». J’ai très rarement mon père au téléphone. Ce n’est pas dans nos habitudes. Il lui arrive de répondre à la place de ma mère. Deux ou trois mots rapidement échangés. « Ton travail se passe bien ? » « L’argent rentre ? » « Tu as pensé à appeler ta sœur ? » « Quand viens-tu nous voir ? » Là, il prend son temps. Je peine à reconnaître sa voix. Il y a des blancs et des creux dans ses phrases atones. Merci, ta mère, Tess, vétérinaire, humanité, douleur. Corde très sensible sur laquelle les sanglots tentent de ne pas choir, jusqu’à ce qu’ils sautent comme un bouchon de champagne éventé, obstruent la gorge de mon père. Tess n’avait pris la place de personne, Tess était un lien affectueux qui nous réunissait, petits et grands, Tess comprenait tout, Tess était un symbole de joie familiale, Tess rassurait et apaisait, Tess rendait heureux. Un râle de deuil qui ne passe pas. Je me suis tu, ne voulant pas interrompre le bruit de son chagrin. Puis les pleurs d’un coup se sont apaisés. Mon père a retrouvé ses mots ; son débit s’est accéléré :
« Depuis mon retour de la guerre du Golfe, je me sens déphasé, incompris parfois. Je me sens seul avec ce que je vis, ce que je ressens.
— La guerre du Golfe ?
— À mon retour, plus rien n’a été pareil. J’ai mal vécu le temps que j’ai passé là-bas. Vous ne l’avez pas perçu. Tout ceci, pour vous, était peu de choses. Moi, je n’étais plus le même. Votre vie s’était poursuivie et j’étais mis de côté. Une distance nous séparait. Mon diabète n’a rien arrangé. La guerre et la maladie m’ont isolé. J’ai eu peur dans le Golfe et j’ai eu peur ensuite, avec la maladie. L’arrivée de Tess m’avait permis de me sentir moins seul. Maintenant, elle n’est plus là… »
La guerre du Golfe. Pendant des années, je n’y avais plus pensé. Le départ de mon père, l’angoisse, le théâtre des opérations : aux oubliettes. Cette période était sortie de mon esprit. Remplacée par les filles à effleurer, les premiers verres, les écrivains que je découvrais chez les bouquinistes. Ensuite : Louise, Mado, ma vie de patachon. Puis la guerre du Golfe avait fait sa réapparition, les derniers mois, alors qu’étaient abattus des journalistes satiriques, les spectateurs d’un concert de rock, des passants ou les fêtards de novembre, qui inventaient des étés indiens en trinquant en terrasse. L’État islamique, à la suite d’Al-Qaïda, était né sur les ruines de l’Irak de Saddam Hussein. Il suffisait de tirer le fil de l’histoire pour comprendre. Humiliation orientale, revenue comme un boomerang vengeur. La guerre du Golfe avait allumé la mèche de Daech et des attentats récents. J’en avais le cœur net. La guerre du Golfe : les derniers souvenirs de ma jeunesse, que je tentais de retenir. »

À propos de l’auteur
Éditeur et écrivain, Arnaud Le Guern vit entre Paris, le Finistère et les rives du lac Léman. Il aime ses chats, Paul Gégauff, les filles de la rue du Douanier-Rousseau et Roger Vadim (liste non exhaustive). Son précédent roman, Adieu aux espadrilles, paru en 2015, a été salué par la critique. (Source: Éditions du Rocher)

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Nous aurons été vivants

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En deux mots:
Hannah croit voir sa fille dans la rue. Quel choc émotionnel, car Lorette a disparu depuis sept ans. Un événement qui a déstabilisé la famille et qui la plonge à nouveau dans ses souvenirs et dans sa quête jamais élucidée du pourquoi.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une immense sensation de vide

À partir d’un choc émotionnel, la vision d’une fille disparue depuis sept ans, Laurence Tardieu nous offre un superbe roman sur la culpabilité, les relations familiales et la résilience.

À l’arrêt de bus, en plein Paris, Hannah croit voir sa fille Lorette qui a disparu depuis sept ans sans explication. On imagine ce que cette vision fugace peut remuer d’émotions, même si la personne en question n’est peut-être qu’une silhouette ressemblant à Lorette. Des souvenirs, des sensations, une sorte d’analyse froide d’une période désormais révolue, lorsqu’ils étaient une famille.
Car visiblement, ce drame a cassé quelque chose dans sa façon de voir le monde, mais aussi dans sa façon d’être avec les autres. Amis ou mari, parents ou relations, personne ne peut comprendre et personne ne peut ressentir ce qu’elle endure. Elle n’a plus envie de faire semblant, d’aller à ce dîner où tout le monde prendra bien soin d’éluder le sujet, mais n’en pensera pas moins. Cette première partie, grave et mélancolique, est en quelque sorte un constat d’échec. D’autant que Paul a retrouvé Marie Minard, une amie d’enfance, qu’il n’avait pas revue depuis 25 ans et avec laquelle il s’imagine pouvoir vivre une autre vie, reconstruire une relation qui laisserait de côté ce passé si pesant, si présent.
Hannah tente alors de s’accrocher aux moments heureux. Dans les images qui reviennent, il y a la rencontre avec Paul, avec Philippe et Lydie, les vacances en famille dans la belle maison près d’Arcachon, les premiers pas de Lorette. Les chapitres s’égrènent alors en quelques dates qui sont autant de marqueurs de cette vie pleine d’espoirs et d’épreuves, mais offrant un avenir. 9 novembre 1989, le jour où ils ont assisté ensemble à la chute du mur de Berlin, où elle s’est demandée ce que cela pouvait faire pour des membres d’une famille séparés depuis si longtemps de pouvoir enfin se retrouver. Puis il y a eu la disparition de Mam, sa mère, la naissance de Lorette, 18 septembre 1990, et le terrible «baby blues» qui a suivi, le 12 juillet 1993 et les vacances à Arcachon, le 31 décembre 1999, un réveillon à oublier, puis le 14 juin 2001, le 13 mars 2004, le 3 novembre 2006, le 17 août 2009, leur dernier été ensemble et ce 7 avril 2017 où Paul décide partir…
Avec Hannah, le lecteur voit le temps finir par tout user, ce temps qu’elle aimerait parfois saisir.
Laurence Tardieu, d’une écriture subtile et sensuelle, rend au plus près la quête éperdue de femme frappée par le malheur, happée par une peine qui l’empêche de communiquer. Elle sait qu’on ne refait pas le chemin à l’envers. Mais on peut toujours avancer. La troisième partie de ce beau roman va nous le prouver et nous offrir de superbes pages qui, j’en prends le pari, vous marqueront durablement.

Nous aurons été vivants
Laurence Tardieu
Éditions Stock
Roman
272 p., 19 €
EAN : 9782234084988
Paru le 2 janvier 2019.

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi à Arcachon, Rome, Moscou, Saint-Paul-de-Vence et Lille.

Quand?
L’action se situe des années 1980 à aujourd’hui.

Ce qu’en dit l’éditeur
Est-ce Lorette, partie il y a sept ans sans laisser la moindre trace ni mot d’explication, qui se tient, en ce matin d’avril 2017, de l’autre côté du boulevard ? Hannah, sa mère, croit un instant l’apercevoir. Peut-être a-t-elle rêvé. Mais, dès
lors, plus rien ne peut se passer comme avant: violent séisme intérieur, la vision a fait rejaillir tout ce qu’elle avait tenté d’oublier. Ce même jour, plusieurs destins, chacun lié à Hannah, voient leur existence basculer.
Une journée particulière, donc, mais aussi trente ans de la vie intime d’Hannah Bauer, femme, artiste, mère, prise dans les soubresauts de son histoire familiale et de celle de l’Europe, Nous aurons été vivants est un hymne à la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
Blog Les lectures d’Antigone
RFI (Littérature sans frontière – Catherine Fruchon-Toussaint)
Blog Cutur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Clara et les mots
Blog Les carnets d’Eimelle

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
De l’autre côté du boulevard, sur le trottoir, à moins d’une vingtaine de mètres d’Hannah, elle se tient là, imperméable beige, sac vert en bandoulière, bottes noires. Elle se tient là, aux côtés d’autres passants, attendant que le feu passe au rouge. Elle se tient là, nonchalante, comme s’il n’y avait rien de plus normal que se tenir là, un matin d’avril, sur ce trottoir parisien, oui comme si chaque matin depuis plus de sept ans elle avait continué à arpenter les rues de Paris et traverser des boulevards et attendre que des feux passent au rouge, elle se tient là, image tant de fois rêvée, fantasmée, soudain irrecevable, et la déflagration avec une extrême lenteur atteint Hannah, plonge sous la peau, traverse la chair, perforant le présent pour atteindre le cœur, lieu immémorial de la douleur, depuis des années muré, interdit d’accès, autour d’Hannah le monde s’est figé, les couleurs ont disparu, les formes vivantes ont disparu, le ciel a disparu, l’air même a disparu, ne reste plus qu’un élément, un unique élément, un CORPS, Hannah regarde et regarde et regarde encore la silhouette, là-bas, de l’autre côté du trottoir, il faudrait l’apostropher mais aucun son ne sort de sa bouche, il faudrait courir mais aucun signal ne parvient à ses jambes, et elle reste là, sans bouger, comme dans ces rêves où l’on ne peut plus courir. C’est à ce moment qu’elle voit les deux bus arriver, l’un derrière l’autre comme deux lourdes bêtes de somme, le premier ralentir, puis s’arrêter, le second s’arrêter à son tour, Hannah a perdu toute faculté de penser mais une voix à l’intérieur lui hurle qu’il faudrait y aller, faire un effort surhumain, être plus forte que sa peur, être plus forte que sa joie, s’élancer à travers le boulevard, s’élancer à travers les voitures, s’élancer à travers les klaxons, mais elle ne peut pas, elle ne peut rien, elle reste immobile, elle entend la voix à l’intérieur de son corps, à l’intérieur de sa tête, à l’intérieur de ses mains, et elle laisse faire, combien de temps cela dure-t-il, la sueur lui trempe le dos, elle demeure les yeux fixés sur les parois du premier bus, yeux débiles qui ne peuvent aller au-delà, qui s’écrasent contre les parois du bus comme elle-même a le sentiment de s’écraser de tout son long, compressée contre ces fichues parois, compressée à son tour comme une bête, et lorsque enfin, après une éternité, le premier bus lentement s’ébroue, suivi du second, tous deux semblables à deux énormes carcasses malhabiles, et que les yeux d’Hannah peuvent voir au-delà, de la silhouette au manteau beige, du sac vert en bandoulière, des bottes noires en léger déséquilibre, il ne reste rien.
Avait-ce eu lieu? Avait-ce réellement eu lieu? Avait-elle rêvé? Son cerveau avait-il disjoncté, inventant ce qui n’existait pas? Comment le savoir ? Comment en avoir la preuve. Il n’y avait pas de preuves, il n’y en aurait jamais, elle le savait déjà, et, à cette pensée, quelque chose en elle s’effondrait. Elle continuait pourtant à avancer, comme une idiote, sur le trottoir, que faire d’autre qu’avancer, il lui semblait que son corps s’était désarticulé, chaque membre se déployant selon une logique qui lui était propre mais son corps à elle, son corps en entier, elle ne le ressentait plus, elle en était coupée. Une poupée mécanique qui progressait, mètre après mètre.
Elle avançait et c’était comme si, à chaque pas, elle tombait.

Elle retrouve une sensation familière de son enfance. Ce n’est pas le noir, c’est autre chose encore, un brouillard épais, absolu, qu’on ne peut traverser, ni du regard ni de la pensée. Elle aimerait se rappeler ces prières qu’elle se récitait, jeune fille, et qui la sauveraient de tout pensait-elle alors, la déportant ailleurs, là où nulle peur ne pourrait plus l’atteindre. Mais, depuis, toute une vie a passé. Les prières sont devenues des paroles étrangères.
L’image la traverse en rafales. Elle a beau avoir déjà parcouru au moins cent mètres, l’image la pourchasse, l’image la talonne. Combien de temps cela a-t-il duré ? Sept, huit secondes ? Sept, huit secondes où elles ont été de nouveau comme réunies. Leurs deux corps dans le même espace, à quelques mètres l’un de l’autre. Sept, huit secondes où cela a de nouveau existé, où le monde est redevenu comme avant. Lorette, debout, nonchalante, dans la rue.
Plus précisément : sept, huit secondes où elle a cru que le monde était redevenu comme avant.
On croit apprendre et on n’apprend rien. Quelques fractions de seconde et on se retrouve là, à avancer comme un fantôme, parmi ces gens dont la présence vous est devenue insupportable. Hannah aimerait être seule au monde, qu’il n’y ait plus aucun bruit, aucun mouvement, nulle trace du dehors, comme dans ces paysages de neige qui paraissent avoir effacé la vie. Elle aimerait le silence le plus profond pour revoir la silhouette, la faire surgir de nouveau, s’y vautrer, s’y absorber comme si elle constituait, à elle seule, l’univers entier.
Une image lui vient: elle à vélo, toute jeune fille, onze, douze ans peut-être, roulant derrière un ami de son père sur les routes anglaises, ce dernier se mettant soudain à accélérer alors elle accélérant à son tour, tentant de ne pas le perdre de vue, s’essoufflant peu à peu, percevant son souffle de plus en plus rauque dans sa poitrine, s’obstinant pourtant, effrayée de voir la silhouette s’éloigner alors qu’elle se trouve seule sur une route inconnue, à la tombée de la nuit, dans un pays dont elle ne parle pas la langue, jusqu’à ce que l’air lui manque au point de tomber à terre. Pourquoi repense-t-elle maintenant à cet épisode?
Leurs deux corps dans le même espace, à quelques mètres l’un de l’autre. Quelle part ces sept ou huit secondes représentent-elles dans son existence depuis le 4 janvier 2010? Elle délire. Elle délire elle le sait. Mais comment faire autrement? Faudra-t-il rester arrimée à cette vision, se la repasser en boucle, le jour, la nuit, pour ne rien en oublier, aucun détail, ou au contraire s’en délivrer au plus vite, la jeter hors d’elle, hors de sa mémoire, comme si tout ceci ne s’était jamais produit, afin de ne pas finir tout à fait folle ? Elle ne sait pas, elle croit savoir et, la seconde d’après, sur ce trottoir sur lequel quelques gouttes commencent à tomber, elle ne sait plus. Comment peut-on, alors que la vie a déjà tant passé et qu’on pense avoir fait le tour, depuis sept ans, de toute la violence qu’elle est capable de déployer, se retrouver défaite en quelques secondes? On n’a rien appris, rien. Tout recommence toujours comme au tout début. Le même brouillard. De ce qu’elle en avait perçu son corps était resté le même, et son visage, et sa manière de se tenir debout, légèrement désaxée. Et elle portait un sac vert pomme en bandoulière, et un imperméable beige, et des bottes noires. Comment était-elle habillée au matin du 4 janvier 2010? La question avait obsédé Hannah durant des mois. Elle avait dû emporter une petite valise de vêtements, il manquait quelques affaires dans l’armoire, pas grand-chose, combien de fois Hannah avait-elle ouvert l’armoire, tenté de reconstituer ce qui avait disparu, comme si la clef du mystère du départ de Lorette résidait dans le choix de vêtements qu’elle s’était décidée à emporter… Elle savait bien que ça n’avait aucun sens mais cette reconstitution lui avait permis, les premières semaines, d’avoir l’illusion de faire quelque chose – ne pas abdiquer. Jusqu’au jour où elle n’avait plus ouvert l’armoire. Lydie était venue la vider un matin, elle l’avait laissée faire, elle se souvenait de ces heures suffocantes, irréelles. Les gouttes se font plus épaisses à présent, Hannah les sent couler sur son visage. Elles lui semblent douces. Oh le visage de Lorette… Se souvenir… S’autoriser enfin à se souvenir… Plonger dans ce temps clos de toute part, refermé sur lui-même… Depuis combien de temps ne s’est-elle plus accordé ce droit… Heureux sur le moment mais si douloureux ensuite, une plongée voluptueuse pour aussitôt se reprendre le réel en pleine gueule : l’impensable, l’absence – ce qui avait été n’existait plus, ce qui avait été ne serait plus. C’était trop douloureux, Hannah n’y arrivait plus, la dernière fois elle avait cru qu’elle ne s’en remettrait pas, elle avait pensé qu’elle resterait là vissée sur son fauteuil et qu’elle ne se relèverait pas, alors elle s’était juré de ne plus le faire, elle préférait renoncer à tous ces souvenirs, s’en interdire l’accès, tout ça resterait cadenassé au fond d’elle. Et ce matin… Ce matin il y avait eu une trouée dans le temps… Passé et présent s’étaient rejoints… L’unité s’était reformée… Lorette s’était tenue debout sur le trottoir d’en face.

Extrait
« Tout s’était délité sans qu’il s’en aperçoive. Il se rappelait pourtant avoir été très amoureux lorsqu’il l’avait rencontrée, à trente ans. Elle, sociologue, jeune femme rousse à la peau pâle, au rire presque silencieux, au regard obsédant (enchantement dont il avait fini, après plusieurs mois, par identifier l’origine : un très léger strabisme, dont on pouvait difficilement se rendre compte à moins de fixer longtemps les deux yeux, et à l’instant même où il avait compris ce qui depuis des mois le rendait fou, le regard gris-vert avait perdu de sa magie) et que tous ses copains lui enviaient. Lui, jeune cancérologue passionné par son métier, promis à un brillant avenir. Oui, la vie avait été belle, et joyeuse, et sexuelle, avec Claire. Que s’était-il passé pour qu’aujourd’hui les rares paroles qu’ils échangent concernent des pots de yaourt, le chauffagiste à faire venir, la litière du chat ? Que s’était-il passé, d’atrocement banal, qu’il n’avait pas vu se former, et contre quoi aujourd’hui il ne pouvait plus lutter, comme si Claire et lui avaient commencé, il y a bien longtemps, et alors même qu’ils ne le savaient pas encore, à glisser le long d’une pente, et qu’il n’y avait aujourd’hui plus de retour en arrière possible, plus de possibilité de bonheur ? »

À propos de l’auteur
Laurence Tardieu est l’auteur d’une dizaine de livres. Elle a notamment publié Le Jugement de Léa (Arléa, prix du roman des libraires Leclerc 2004) et, chez Stock, Puisque rien ne dure (prix Alain-Fournier), Rêve d’amour, Un temps fou et La Confusion des peines. (Source : Éditions Stock)

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Les poteaux étaient carrés

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En deux mots:
Nicolas Laroche, treize ans et demi, regarde la finale de la coupe d’Europe des clubs champions entre l’A.S. Saint-Étienne et le Bayern Munich le 12 mai 1976. Il doit partager le canapé avec son père, la nouvelle compagne de ce dernier et son fils Hugo. Une famille recomposée qui ne va pas l’empêcher de se décomposer au fil des minutes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’adolescent, les Verts et la défaite

En racontant en parallèle la finale de la coupe d’Europe opposant Saint-Étienne et le Bayern de Munich en 1976 et la vie de Nicolas, supporter de treize ans et demi, Laurent Seyer réveille de douloureux souvenirs, mais pose aussi les jalons de la résilience.

Je me souviens de Pierre Sabbagh, un des pionniers de la télévision, créateur du premier journal télévisé mais aussi de Au théâtre ce soir, expliquant qu’il adorait le football parce qu’un match était souvent plus réussi au niveau dramatique qu’une pièce de théâtre. Le match qui a opposé Saint-Étienne au Bayern Munich en finale de la coupe d’Europe à Glasgow le 12 mai 1976 en est la plus parfaite illustration.
Laurent Seyer l’aura vécu adolescent tout comme moi et comme le narrateur de son roman qui a 13 ans et demi lorsque les 22 acteurs entrent sur la pelouse.
Ajoutons d’emblée qu’il n’est nullement besoin d’aimer le football pour apprécier ce court roman, car il n’est pas ici question de refaire le match, mais de s’appuyer sur ces quatre-vingt-dix minutes et leur intensité émotionnelle pour raconter la vie de Nicolas Laroche qui avoue d’emblée «Je suis né à Glasgow, le 12 mai 1976».
Est-il besoin de rafraîchir la mémoire de ceux qui n’étaient pas devant leur écran ce jour-là? À l’image de la finale de la Coupe du monde qui vient de s’achever, je crois que ce match est tellement ancré dans la mémoire collective que ce n’est guère nécessaire, car même ceux qui n’étaient pas nés ont dû entendre parler de ce haut fait du sport français et de ces fameux poteaux carrés qui donnent leur titre au roman et résonnent encore aujourd’hui d’un bruit mat, celui du ballon venant se fracasser sur ces montants maudits.
Car Saint-Étienne va perdre le match. Le beau rêve va se briser dans les brumes écossaises. Mais quand Nicolas prend place sur le canapé aux côtés de Hugo, il ne sait rien du scénario qui va se jouer. Il est tout simplement le garçon qui doit digérer le divorce de ses parents et accepter la cohabitation avec Virginie, sa fausse-mère et son fils Hugo qui ne s’intéresse pas beaucoup au football. Ce qui fera dire au narrateur à la mi-temps qu’ils auront passé «quarante-cinq minutes côte à côte, mais nous n’avons en vérité pas vécu ces moments ensemble.»
Au début de la rencontre pourtant, il a des étoiles plein les yeux. Se remémore les bons moments, les sorties en famille, sa première paire de chaussures de foot, la pizzeria de Vincennes, les vacances de ski aux Menuires. Puis au fil des minutes, l’espoir se transforme en malaise. Ceux qui portent comme lui le maillot vert «Manufrance» se heurtent à un mur. Il va convoquer ses amis de classe à la rescousse, en appeler à ses grands-parents et notamment à sa grand-mère devenue au fil des ans et des conversations avec ses cousins Marc et Jean-Baptiste une vraie légende. Ayant traversé les deux guerres, elle pouvait crier «sales boches» comme soudain le garçon désespéré après le coup-franc de Roth signant la fin d’une formidable épopée que même l’ange vert, Dominique Rocheteau, ne pourra enrayer après son entrée sur le terrain pour les dernières minutes.
Comment en est-on arrivés là? La question va longtemps hanter les commentateurs sportifs. La question va longtemps hanter Nicolas. On l’aura compris, Laurent Seyer nous offre un roman d’apprentissage, un geste fondateur, un «moment qui durera toujours.»

Les poteaux étaient carrés
Laurent Seyer
Éditions Finitude
Roman
144 p., 15 €
EAN : 9782363390974
Paru le 22 août 2018

Prix Révélation littérature France Bleu

Où?
Le roman se déroule en France, à Vincennes et Montreuil-sous-Bois, ainsi qu’en Écosse, à Glasgow. On y évoque aussi des vacances dans le Gers et aux Ménuires.

Quand?
L’action se situe le 12 mai 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
12 mai 1976. Ce soir les Verts de Saint-Étienne rencontrent le Bayern Munich à Glasgow en finale de la coupe d’Europe.
Nicolas est devant la télé, comme toute sa famille, comme ses copains du collège, comme la France entière. Mais pour lui c’est bien plus qu’un match. Cette équipe de Saint-Étienne est devenue sa vraie famille. Depuis le départ de sa mère, depuis qu’il est le seul fils de divorcés de sa classe, depuis que son père vit avec cette trop séduisante Virginie, il n’en a plus d’autre. Alors il retient son souffle quand les joueurs entrent sur le terrain. C’est sûr, ce soir, ils vont gagner.
«Maman est partie et papa l’a remplacée par Virginie, un peu plus tard. Moi je l’ai remplacée le jour même par une équipe de football.»

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INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Je m’appelle Nicolas Laroche.
Je suis né à Glasgow, le 12 mai 1976.
J’avais treize ans et demi.
Ce jour-là, l’Association Sportive de Saint-Étienne (ASSE) jouait la finale de la coupe d’Europe des clubs champions contre le Bayern Munich.
Avant-match
Virginie a préparé des sandwiches avec du pain de mie – au choix, beurre, gruyère et jambon, ou pâté de campagne. Nous allons dîner en regardant le match à la télévision. Virginie vit avec mon père depuis un peu plus d’un an. Mes amis parlent d’elle en disant « ta belle-mère » ou « ta belle-doche », mais moi je l’appelle « ma fausse-mère » ou « ma fausse-doche ». Par souci d’exactitude.
Papa a acheté L’Équipe ce matin pour la première fois de l’année. J’y ai lu que Saint-Étienne est le premier club français depuis le Stade de Reims de Raymond Kopa, en
1959, à parvenir en finale de la coupe d’Europe. Kopa, ce nom évoque pour moi un monde à la fois mystérieux et familier, comme une contrée lointaine dont on parle avec l’émotion d’un autochtone sans être vraiment capable de la situer sur une carte. Un peu comme «le général de Gaulle» ou «Elvis Presley».
Le journal décrit l’environnement dans lequel ce match va se dérouler, mais il ne dit rien de ce que cette soirée représente pour moi. Conteur d’immédiateté, le journaliste reste à la surface de ce que l’événement signifie pour les gens qui vont le vivre. Mais je ne lui en veux pas. Comment pourrait-il deviner que ce match ne sera joué que pour moi, alors que des dizaines de milliers de supporters convergent vers le stade où il va se dérouler et que des millions de téléspectateurs s’apprêtent à le suivre devant leurs écrans de télévision? Comment pourrait-il savoir qu’il s’agit pour moi d’une histoire d’amour. De celles, authentiques, qui ne se partagent pas.
J’ai treize ans et demi et l’ASSE est mon unique passion. Je n’ai pas de petite amie et je suis le seul parmi mes copains de classe. J’ai trois vrais amis, Ollivier, Guillaume et Jean-Marc, et tous sont amoureux – ou, s’agissant du premier d’entre eux, il l’était il y a peu de temps et ne va pas tarder à l’être de nouveau. Je peux toujours me consoler en me disant qu’ils sont tous plus âgés que moi. J’ai un an d’avance. Guillaume et Jean-Marc ont quatorze ans et Ollivier, qui a redoublé une classe, a déjà fêté ses quinze ans. Nous sommes en troisième A au collège Notre-Dame de la Providence, à Vincennes, que nous désignons par le diminutif «la Pro». À ce rythme-là, Ollivier aura le permis de conduire avant le bac. En revanche, question relations amoureuses, il est de loin le plus prolifique de la bande. Il détient un petit carnet dans lequel il a collé les photos de ses conquêtes successives: douze déjà! Une équipe au complet, remplaçant inclus. Régulièrement, il nous réunit dans un coin de la cour du collège pour tourner devant nos yeux admiratifs les pages de ce catalogue à sa gloire de conquérant. Pour s’assurer de la fidélité de son public, Ollivier agrémente chaque séance de nouveaux commentaires sur les personnes dont les charmants visages sont collés dans son carnet à spirale. Il peut inventer à sa guise, car nous ne connaissons aucune d’entre elles. Ollivier les rencontre exclusivement lors de « matinées » organisées chaque week-end par des discothèques de Paris et sa banlieue. J’ai mis du temps à comprendre de quoi il s’agissait exactement, le terme de «matinées» étant un peu trompeur pour désigner des rassemblements dansants d’adolescents, dans des boîtes de nuit ouvertes l’après-midi. Ollivier est un excellent danseur.

Extrait
« J’ai enfilé mon maillot vert frappé du logo Manufrance en rentrant de l’école et je me suis enfermé dans ma chambre en attendant l’heure du coup d’envoi. Ce qui me contrarie le plus, c’est de devoir regarder le match avec Hugo. Hugo ne comprend rien au football. C’est un corps mou et grassouillet, sous une tignasse emmêlée qui, de dos, rappelle la chevelure d’Oswaldo Piazza, le défenseur central argentin de Lasse. Il s’agit bien là du seul aspect de la personnalité de ce porcelet qui me soit sympathique. S’il se présentait à moi toujours de dos, peut-être que je finirais par l’aimer un peu. Hugo est le fils de Virginie. Il s’est installé chez nous en même temps qu’elle. Personne ne m’a demandé mon avis. Notamment pas mon père. Tout de suite, la présence d’Hugo a suscité en moi un sentiment de rejet fait d’un mélange d’humiliation et de dégoût. »

À propos de l’auteur
Malgré une carrière qui le mène aux quatre coins du monde, Laurent Seyer est toujours resté fidèle aux deux passions qui ont construit son adolescence: la littérature et le football. À plus de 50 ans, ce financier installé à Londres fréquente les stades avec assiduité et, lui qui a toujours écrit, s’est enfin décidé à envoyer un manuscrit à un éditeur. (Source: Éditions Finitude)

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Juste un peu de temps

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En deux mots:
La pression a été trop forte. Gérer les enfants, le boulot, le mari, la maison et vivre chaque jour sur un rythme infernal n’est plus possible. Alors Sophie décide de s’accorder un break. Sans prévenir personne elle part pour Saint-Malo. À la maison, c’est la panique…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand la pression se fait trop forte

C’est sur le mode de la comédie que Caroline Boudet aborde le problème des femmes qui peinent à gérer travail, enfants et mari. Incarnée par Sophie, qui demande Juste un peu de temps, ce roman pétille de malice.

C’est un soir comme les autres. En sortant de travail, il faut aller récupérer les enfants, préparer le repas, s’occuper du linge, discuter des problèmes en suspens avant de pouvoir enfin avoir une minute à soi pour filer dans la salle de bain. Mais même là, le calme est de courte durée. Il faut venir à l’aide du mari qui ne sait plus quels produits il doit commander en ligne. Sophie en a marre. Elle a besoin de souffler, malgré ses trois adorables bambins et un mari qui essaie de la seconder dans ses tâches ménagères. Elle se rend bien compte qu’elle ne peut continuer incessamment à mener cette vie à cent à l’heure. Car il ne suffit pas de s’épanouir au travail, d’habiter un bel appartement, d’avoir des enfants et un mari aimants. Encore faut-il pouvoir bénéficier d’un peu de liberté. Alors elle s’imagine seule. Toute seule.
« Souvent, Sophie caresse ce fantasme. Il lui permet de tenir le temps que passe sa crise de ras-le-bol. Et puis cette idée revient. Encore et encore. Partir, toute seule, leur claquer la porte au nez à tous en leur disant d’aller se faire foutre (on n’est pas poli dans les fantasmes).»
Jusqu’à ce jour où la cocotte-minute finit par exploser. Elle laisse un petit message à son mari, lui expliquant qu’il lui faut Juste un peu de temps et s’enfuit. Elle prend un billet de train pour Saint-Malo, réserve une chambre dans un bel hôtel et vive la liberté!
Arrivée dans la station bretonne, c’est sans une once de culpabilité qu’elle s’offre un repas au pied des remparts, qu’elle profite de ses premières heures de liberté. Elle se sent tout simplement bien.
Dans la vogue des romans feel-good, on se laisse emporter par l’exaltation de Sophie, par cette parenthèse dont on imagine bien qu’elle ne durera pas.
Caroline Boudet a la bonne idée de provoquer alors une rencontre avec un ami d’enfance dont Sophie était amoureuse. L’occasion est belle de renouer des liens, mais jusqu’où?
Bien entendu, je vous laisse découvrir l’épilogue de cette escapade et la façon dont le mari gère cette situation inattendue, même si vous n’aurez guère besoin d’être très perspicace pour les deviner. Amusez-vous avec cette comédie légère et qui n’a sans doute pas d’autre prétention que de vous distraire. Entre les lignes, vous pourrez toutefois réfléchir à la dictature du patriarcat et au rôle dévolu aux femmes au sein de la famille. Pour faire évoluer les choses, il ne suffira pas de jeter son «carnet de tâches» dans la mer.

Juste un peu de temps
Caroline Boudet
Éditions Stock
Roman
270 p., 19 €
EAN : 9782234085855
Paru en Mai 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Rennes et Saint-Malo. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La charge mentale. La foutue charge mentale. Qui ressemble de plus en plus à une charge explosive qu’elle ferait volontiers sauter… Quelque chose a claqué en elle. Sophie ne voulait pas rentrer, ne pouvait pas. Elle ne voulait plus de cette vie-là. Ses pieds n’avaient tout simplement pas pu prendre le chemin de la gare, ses doigts avaient d’eux-mêmes éteint son portable, et son instinct maternel — je suis
indispensable, je suis coupable, ils ne sont rien sans moi — s’est mis en mode silencieux pour la première fois depuis sept ans.
Un silence absolument, pleinement, intensément reposant. »

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Caroline Boudet présente Juste un peu de temps, son premier roman. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« N’importe quel jour, 21 h 30
Sophie enjambe le rebord de la baignoire et tire le rideau de douche sur une énième journée éreintante. Les enfants sont couchés, oui, couchés, le dernier pipi fait, le verre d’eau bu, la veilleuse en route, les trois histoires lues, la porte entrouverte avec la lumière du couloir allumée, la table du dîner débarrassée, les vêtements sales dans le panier à linge. La mère de famille met en route sa playlist relax/chill-out dans la salle de bains et s’apprête à profiter de son premier instant seule depuis son réveil, ce matin à 7 h 02.
La solitude. C’est l’absence de moments pour elle, à elle, qui lui manquent le plus de sa vie d’avant. Elle n’aurait pas cru. « Avant », Sophie pensait que le plus difficile dans une vie de parent, c’était la course aux horaires, gérer pour plusieurs personnes, s’inquiéter pour petits et gros bobos. C’est en effet compliqué à supporter, mais rien à côté de l’étouffement que provoque le manque de solitude.
Elle se colle le crâne directement sous le jet d’eau chaude et souffle lentement par les narines. Essaie de repenser aux séances de méditation guidée qu’elle écoute de temps en temps le soir dans son lit une fois toutes les lumières éteintes, certaine qu’aucune sollicitation ne peut lui tomber dessus. Mais bordel, comment réussir à faire le vide en soi quand ton esprit saute en permanence d’un sujet de préoccupation à l’autre ? Ils sont mignons, ces moines bouddhistes, mais ce n’est pas pour rien qu’ils vivent sans gosses ni attaches. C’est plus évident de se recentrer quand on n’a jamais à faire réciter la table de quatre tout en se prenant des projections de petit pot carotte-bœuf – pâtes étoile.
Grincement de porte.
– Chérie ?
Sophie ferme les yeux, soupire et crispe son poing droit sur le pommeau de douche.
– Tu prends ta douche ?
(Non, je rédige la suite de Guerre et Paix, tu n’entends pas le son de ma machine à écrire ?).
– Oui, oui, j’essaie de profiter de cinq minutes de calme, là.
Si Loïc ne comprend pas tout de suite le sous-entendu « Je veux être seule, sors vite », ça va déraper. Il lui est arrivé à plus d’une reprise d’être bien plus désagréable qu’elle ne l’aurait voulu avec son mari quand il déboule, comme ça, alors qu’elle s’isole dans la salle de bains. Elle s’en est sortie chaque fois avec la palme de la femme énervée, agressive et chiante de la semaine.
– Oui, pas de problème, je te laisse, ma chérie. Mais tu pourras venir voir deux minutes dans le salon ? J’ai commencé à faire les courses en ligne pour aller les chercher au drive demain, mais je voudrais que tu regardes s’il manque des choses.
Oh mondieumondieumondieu ! pense Sophie. Les courses en ligne qui vont s’éterniser jusqu’à pas d’heures.
– OK, deux minutes et j’arrive. Commence sans moi, mon cœur.
Ouais. Commence, continue et même finis sans moi, tant que tu y es. Je ne suis plus là: telle que tu me vois, j’ai un vol pour Punta Cana qui décolle à 23 h 15, une semaine tout compris seule, au soleil seule, au bar seule, dans ma chambre seule, sous ma douche seule, chaque matin au petit déjeuner seule. Y a plus de maman, y a plus de chérie, y a plus de Mme Désallier, non, plus aucune abonnée au numéro que vous avez demandé.
Souvent, Sophie caresse ce fantasme. Il lui permet de tenir le temps que passe sa crise de ras-le-bol. Et puis cette idée revient. Encore et encore. Partir, toute seule, leur claquer la porte au nez à tous en leur disant d’aller se faire foutre (on n’est pas poli dans les fantasmes). Elle s’imagine encore un instant au bord de la piscine principale du resort cinq étoiles, sa margarita dans la main droite, le menu des différents massages dans la main gauche.
Puis elle coupe le flot de la douche. Fini Punta Cana.
Elle enfile son vieux peignoir en éponge et se dirige vers le salon et les courses en ligne. »

Extrait
« Ce n’était pourtant pas comme si elle avait traversé la vie sans connaître aucune difficulté jusque-là. Elle pourrait composer un petit poème sinistre avec le mélanome du grand-oncle, le cancer de l’œsophage de sa cousine, la dépression profonde qui avait mené sa copine de seconde D au suicide et les fausses couches de sa sœur aînée. Et pourtant, c’est ce jour-là, devant le cancer du sein d’Amber Overhead, en lettres roses de mauvais goût sur une photo pixelisée, qu’elle a pris en pleine tête le fait que les choses pourraient basculer pour elle aussi, sans raison. Juste comme ça, parce que c’est la vie.
Et qu’il était peut-être temps de se demander ce qu’elle avait vraiment fait de la sienne. »

À propos de l’auteur
Caroline Boudet est journaliste multimedia, chargée de communication éditoriale au Conseil régional d’Île-de-France. Elle est mère d’un garçon et d’une fille atteinte de Trisomie 21. Elle a raconté les premiers mois de sa vie dans un récit bouleversant: La vie réserve des surprises (Fayard). (Source : Éditions Fayard / Stock)

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