La certitude des pierres

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  RL2020

En deux mots:
Après un séjour en Afrique, Guillaume retrouve ses parents et son village où il décide de devenir berger. Mais ses moutons gênent les chasseurs qui entendent ne pas céder un pouce de leur terrain de jeu. Le conflit va petit à petit s’envenimer jusqu’à une lutte sans merci.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les moutons de la discorde

Dans un roman rural construit comme une tragédie grecque, Jérôme Bonnetto nous entraîne dans un conflit entre un berger et des chasseurs. Et à une réflexion sur la place de l’autre au sein d’une communauté repliée sur elle-même.

Comme le fils prodigue, Guillaume Levasseur a choisi de partir pour découvrir le vaste monde, en travaillant notamment pour des ONG en Afrique. Le voici die retour à Ségurian, un petit village de montagne où il retrouve ses parents, Jacques et Catherine. «À aucun moment ils n’eurent l’idée de lui faire le moindre reproche. Guillaume était devenu un homme. Le verbe, surtout, avait changé. Il s’exprimait mieux, ses phrases coulaient dans une syntaxe ample que des mots précis et nuancés irisaient. Il était devenu un homme fin et fort tout à la fois.»
C’est là, dans ce village de 400 âmes qui «n’était pas un pays mais un jardin», qu’il entend s’installer en communion avec la nature et reprendre le métier de berger qui avait disparu au fil des ans.
Une initiative que les autochtones vont d’abord regarder avec indifférence avant de constater que ces moutons gênent leur loisir favori, la chasse. Désormais, ils sont entravés dans leurs battues, gênés par le troupeau. Guillaume sait qu’il a le droit avec lui et refuse de dégager. Mais que peut le droit face aux traditions solidement ancrées et à une histoire qui s’est cristallisée au fil des ans autour de la famille Anfosso? Leur entreprise de construction règne depuis des générations sur le village. Il suffit d’une visite au cimetière pour comprendre la manière dont la communauté fonctionne: «En dehors des Anfosso, on y trouvait quelques noms connus. Pastorelli, Casiraghi, Barral, Leonetti. Des familles bien de chez nous. Deux ou trois d’entre elles avaient fait les grandes guerres. On leur avait donné un emplacement à l’ombre sous des pierres lourdes et admirables. D’autres avaient défendu l’Algérie française. Allée principale, plein soleil. Chacun était à sa place et de la place, il y en avait pour tout le monde. Au fond dormait le caveau de la famille Levasseur. La pierre était lisse et fraîche, elle n’avait pas eu le temps de se polir, de faire des racines. On jurerait qu’elle sonne creux. Seulement une génération sous la terre. Une pièce rapportée, des estrangers, des messieurs de la ville comme on dit.»
Au fil des jours, le conflit s0envenime, les positions se figent. La Saint-Barthélemy, le jour de la fête du village célébrée 24 août, marquant le point d’orgue d’une guerre qui ne va pas restée larvée. Un mouton est retrouvé égorgé et il ne fait guère de doute sur l’origine de l’attaque. Mais Guillaume préfère minimiser l’affaire et se concentrer sur l’accroissement de son troupeau. «On continuait de se regarder de travers, des regards tendus comme une corde de pendu, mais – et c’était bien l’essentiel – on partageait la montagne, même si on le faisait un peu comme on séparerait le bon grain de l’ivraie. La vie poursuivait son cours.»
Construisant son roman comme une tragédie grecque, avec unité de lieu et même un chœur de femmes qui «s’ouvrait sur une étrange mélodie, tremblante, incertaine, comme le vol d’une chauve-souris en plein jour», Jérôme Bonnetto réussit à faire monter la tension page après page jusqu’à cet épilogue que l’on redoute. Ce roman est à la fois un traité de l’intolérance, une leçon sur les racines de la xénophobie et un conte cruel sur l’entêtement qui peut conduire au pire, mais c’est avant tout un bonheur de lecture.

La certitude des pierres
Jérôme Bonnetto
Éditions Inculte
Roman
192 p., 16,90 €
EAN 9782360840274
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village de montagne baptisé Ségurian.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ségurian, un village de montagne, quatre cents âmes, des chasseurs, des traditions. Guillaume Levasseur, un jeune homme idéaliste et déterminé, a décidé d’installer une bergerie dans ce coin reculé et paradisiaque. Un lieu où la nature domine et fait la loi. Accueilli comme une bête curieuse par les habitants du village, Guillaume travaille avec acharnement ; sa bergerie prend forme, une vie s’amorce.
Mais son troupeau pâture sur le territoire qui depuis toujours est dévolu à la chasse aux sangliers. Très vite, les désaccords vont devenir des tensions, les tensions des vexations, les vexations vont se transformer en violence.
La certitude des pierres est un texte tendu, minéral, qui sonde les âmes recroquevillées dans l’isolement, la monotonie des jours, l’hostilité de la montagne et de l’existence qu’elle engendre, la mesquinerie ordinaire et la peur de l’inconnu, de l’étranger.
D’une écriture puissante, ample, poétique, Jérôme Bonnetto nous donne à voir l’étroitesse d’esprit des hommes, l’énigme insondable de leurs rêves, et l’immensité de leur folie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Cause littéraire (Cathy Garcia)
L’Espadon
Lireka, le blog
Blog Bonnes feuilles et mauvaise herbe
Blog Blacknovel 1
Blog Lire au lit
Blog sistoeurs.net

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Le vent de Ségurian remonte le chemin Saint-Bernard et va se perdre tout en haut de la montagne, au-delà des forêts. C’est un vent tiède et amer comme sorti de la bouche d’une vieille, un souffle chargé de poussières de cyprès et d’olives séchées qui emporte avec lui les derniers rêves des habitants et les images interdites – les seins de la voisine guettés dans l’entrebâille -ment d’une porte, les rires des hommes à tête de chien, la dame blanche qui hante les bois. Dans sa course, il écarte ses bras et fait bruisser les feuillages des arbustes, les herbes folles, comme une rumeur. Partout sur les chemins, il efface les traces de pas.
Le village est plongé dans la torpeur, il est un corps suspendu, pour quelques instants encore, le temps de planter le décor.
On dort. Personne ne sait à qui appartient la nuit. Tout est gris-mauve et les chats ont des yeux de loup. La montagne le sait : bientôt, le disque solaire se reflétera dans la mer et la loi des hommes reprendra ses droits. Tout pourra recommencer.
On allume ici une lampe, là une cafetière, on fait glisser une savate, claquer l’élastique d’un slip. On avance à petits pas.
On a transpiré toute la nuit dans la mollesse des matelas, on s’est tourné et retourné en quête d’un peu de frais, pour quelques secondes à peine, puis on a retrouvé la chaleur froissée des draps. On en veut à l’autre d’être gras, de dégager toute cette moiteur, si bien qu’on a fini par le pousser un peu du talon, comme ça, en douce, pour gagner quelques centimètres.
La nuit peut être infernale par ici. On a cru que cette fois, on ne parviendrait pas à s’endormir, mais on a fini par y arriver, on a passé l’heure des braves, comme toujours, en bout de course, plus fatigué encore d’avoir lutté, les reins inondés de sueur tiède et la bouche sèche. Plus tard, on dira qu’il a fait chaud, juste pour lancer la conversation, mais on admet qu’on ne serait pas mieux dans le froid du Nord. On ne serait mieux nulle part ailleurs au fond. Inutile de chercher.
On est une race, un bois. La mesure se prend dans le ventre, on ne trouverait pas vraiment les mots pour bien l’expliquer. Ça se sent, voilà tout. C’est qu’on vient d’un pays à l’intérieur d’un autre pays comme la langue chante son accent local, son vocabulaire, une autre langue au fond de la langue, d’autres hommes parmi les hommes. C’est la terre qui décide ici, c’est elle qui trace les mêmes lignes sur les fronts, les mêmes cors aux pieds, les mêmes gestes. On est un bois, un bloc, une race.
On se comprend. On fait à notre idée. On a nos règles, les seules qui vaillent. Les autres peuvent passer, on les salue, de loin, comme ça. Du plus loin possible.
Les premiers rayons caressent la montagne. Chaque jour serait une naissance s’il n’y avait les hommes. Deux coups de chevrotine déchirent l’aube. Voilà, ça va commencer. Pas besoin de faire un dessin.

LA PREMIÈRE SAINT-BARTHÉLEMY
Il nous faut un homme, inconnu, avec un grand sac, un homme qui arrive par la route : le noir d’un point, d’une silhouette tout d’abord, longue, lointaine, puis un corps déjà, qui soulève un peu de poussière comme un petit nuage bas, puis un être, plus précis dans un savant contre-jour qui dessine le va-et-vient des cheveux au balancier de la marche, enfin un homme.
Il est grand, robuste. Il semble venir de loin. Il avance dans un frottement de jean, de cuir et de coton, arrangement naturel pour la mélodie légère des boucles métalliques du sac sur lesquelles rebondit une sorte de grigri africain. C’est la seule musique audible, juste suffisante pour égayer la marche.
On reste un peu avec lui, comme un ange invisible. On n’est pas si mal sur son épaule. On voit haut et bien. On écoute sa longue respiration que la barbe filtre. On s’en voudrait de fouiller dans ses poches ou d’ouvrir son sac. On saura bien assez tôt ce qu’il trimballe. Pour l’instant, il coupe la lumière prometteuse du matin.
Dans un virage s’esquisse à peine un petit chemin de terre. La pente est un peu plus rude par là, à l’écart de la route, et le soleil plus incisif, mais le chemin plus direct. Il n’est guère emprunté dorénavant et, malgré de longues années d’abandon, il résiste aux hautes herbes, comme si la terre, tellement foulée et refoulée, avait perdu toute vertu de fertilisation.
C’est ce chemin qu’il choisit, sans la moindre hésitation. Le village n’est plus qu’à un petit kilomètre, mais un kilomètre de rude montée en ligne presque droite. On aperçoit un ou deux lacets en contrebas des premières maisons, puis, tout là-haut, le clocher.
Le rythme de sa marche ne faiblit pas malgré la raideur de la pente. Par endroits, il pourrait presque toucher le sol simplement en tendant les bras. Son souffle s’accélère, raisonnablement. On ne perçoit pas de fatigue particulière. Parfois, les pierres roulent derrière lui, en entraînant d’autres au passage. Parfois, il prend appui sur une tige plus haute et plus solide que les autres, la serrant d’une main puissante. Parfois, les racines cèdent, alors il jette la tige dans les broussailles avant de s’agripper à une autre.
Il avance, mais c’est ici que l’on s’arrête. Le village est tout près. De dos, sa progression paraît encore plus rapide. Les herbes et le chemin au premier plan, il s’enfonce dans le cadre. On le devine désormais enroulant le dernier lacet. Puis sa tête disparaît.
C’était un 24 août. Guillaume Levasseur allait entrer dans le village.
C’était jour de fête. Comme tous les 24 août, on fêtait la Saint-Barthélemy et ce n’est pas rien.
Le 14 juillet, on faisait la fine bouche, on buvait un coup, on se couchait un peu plus tard, mais au fond on se préservait. Il y avait bien les enfants pour ouvrir de grands yeux devant le feu d’artifice, mais les anciens savaient que même les plus hautes fusées de la ville ne parviendraient jamais jusqu’au village. La révolution, on n’y était pas, on ne savait plus trop ce que ça signifiait. Il avait fallu trancher des têtes, on avait changé de salauds.
Le 24 août, c’était quand même autre chose. C’était la fête du Saint-Patron. Le reste du monde s’en contrefoutait et on adorait ça. Notre saint à nous. Bénédiction et protection. Ad vitam æternam, pour nous seuls.
Le 24 août, tout le village était sur la place jusqu’au petit jour. C’était chaque année la même musique, on n’aurait raté ça pour rien au monde. On y pensait longtemps à l’avance, dès les premières vapeurs de l’été, on se sentait bien quand la fête approchait, on se lançait des clins d’œil, on rejouait la partition des plus beaux millésimes, on élaborait sa propre mythologie, on fondait une nation.
C’est le 24 août qu’on était devenu homme, frère, amant, et fier surtout.
Même les jeunes de leur plus frêle maturité avaient mis deux trois sous de côté pour l’occasion. On tapait dans le cochon en porcelaine, on faisait les yeux doux à la grand-mère, on grattait ici et là, on prenait sur le permis de conduire s’il le fallait pour être à la hauteur et marquer l’histoire de son empreinte.
Le 24 août s’ouvraient les tiroirs, les penderies, parfois on tombait sur une vieille photo et on perdait un peu de temps dans la contemplation attendrie d’un autre soi déjà défunt. La Saint-Barthélemy était le mètre étalon de nos vies, l’arbre sur lequel on regardait passer les saisons. On oubliait toujours un peu trop combien on avait changé, mais on s’aimait bien au fond pour ce qu’on avait été dans ce qu’on était devenu. Puis on refermait la parenthèse et on finissait par se concentrer sur l’essentiel : trouver sa plus belle chemise, s’assurer qu’on rentrait toujours dans le pantalon. On sortait le sent-bon du fond de l’armoire, celui aux vertus magiques, on inondait le cou et les cheveux, on soulignait la raie sur le côté, on s’ajustait devant le miroir et on était prêt. »

Extraits
« Charles partageait avec Joseph l’entreprise de construction et il se pliait le plus souvent à ses décisions. C’était à son ombre qu’il avait poussé et, à Ségurian, l’ombre était un bien précieux. Parfois, Joseph emmenait son petit Emmanuel. Anfosso III. Mais Emmanuel n’aimait pas trop ça, aller au cimetière. L’idée de finir un jour sous la terre l’angoissait un peu, d’autant plus qu’on ne lui avait rien expliqué, on ne lui avait pas dit comment les choses émergent, passent et disparaissent. Il voyait la mort comme une punition. Et puis ce grand-père, il ne l’avait jamais connu. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire d’avoir les mêmes yeux? Ces yeux en amande, c’était comme une signature, une légende sous une photo. Anfosso. Le cimetière de Ségurian offrait son traité de sociologie à qui savait le lire. En dehors des Anfosso, on y trouvait quelques noms connus. Pastorelli, Casiraghi, Barral, Leonetti. Des familles bien de chez nous. Deux ou trois d’entre elles avaient fait les grandes guerres. On leur avait donné un emplacement à l’ombre sous des pierres lourdes et admirables. D’autres avaient défendu l’Algérie française. Allée principale, plein soleil. Chacun était à sa place et de la place, il y en avait pour tout le monde. »

« Au fond dormait le caveau de la famille Levasseur. La pierre était lisse et fraîche, elle n’avait pas eu le temps de se polir, de faire des racines. On jurerait qu’elle sonne creux. Seulement une génération sous la terre. Une pièce rapportée, des estrangers, des messieurs de la ville comme on dit. Va falloir qu’ils fassent leurs preuves, les Levasseur. Va falloir me remplir ce caveau avant d’élever la voix, avant de faire les fiers, avant de touiller la soupe au pistou. C’est comme ça, c’est l’ordre des choses. Guillaume était arrivé au pays par la voie Levasseur, un chemin un peu biscornu. Après avoir travaillé toute leur vie en ville, Jacques et Catherine Levasseur avaient décidé de partir, de goûter un peu à la tranquillité des villages perchés, loin des fourmilières déshumanisées parce que la vraie vie, finalement, c’était là, dans un espace retiré, en dialogue avec la nature, avec d’authentiques échanges et du temps pour profiter de ces authentiques échanges. De l’humain avant tout. Ils avaient voulu transmettre ça à leur enfant, ce sens-là de l’existence. Il y avait un monde qu’on ne comprenait plus vraiment tout en bas, un monde qui s’atrophiait et qui n’allait pas tarder à se déchirer. Il valait mieux dé poser les armes. On voulait terminer en beauté, dans la quiétude. Ils avaient emménagé dans la maison du grand- oncle Levasseur, un original dont on savait peu de choses. Il avait fait le tour du monde et fini sa course. »

« Les retrouvailles avaient dépassé toutes les espérances de Jacques et Catherine. Ils s’embrassaient, ils riaient, ils se racontaient des histoires. Guillaume avait travaillé en Afrique pour une ONG . Il avait passé des mois à installer des mini stations d’épuration dans de petites villes, dans des villages reculés. Il avait été très occupé. La mission terminée, il s’était permis de voyager quelques semaines à travers le continent, puis il était rentré. On n’en saurait pas beaucoup plus pour l’instant. À aucun moment ils n’eurent l’idée de lui faire le moindre reproche. Guillaume était devenu un homme. Le verbe, surtout, avait changé. Il s’exprimait mieux, ses phrases coulaient dans une syntaxe ample que des mots précis et nuancés irisaient. Il était devenu un homme fin et fort tout à la fois. »

« La troisième Saint-Barthélemy
Des mois étaient passés, on ne savait trop comment. On faisait aller. L’hiver replie les âmes sur elles-mêmes, rétracte les envies comme les coins d’une vieille lettre jetée aux flammes. Le berger avait fini par oublier les chasseurs, petit à petit, il avait cessé d’attendre une explication concernant la mort du mouton. L’assurance avait refusé de rembourser sous prétexte qu’il fallait le collier du chien pour preuve du préjudice. Finalement, Guillaume s’était recentré sur son travail et il avait fait fructifier, c’était le moins que l’on puisse dire. Les premières rentrées d’argent avaient dépassé ses espérances. Son cheptel s’était très vite fait une place sur le marché. C’est qu’il faisait de la qualité, le berger, tout le monde le disait dans le métier. Il commençait déjà à se faire un nom. Il voulait réinvestir sans attendre. Il prospectait déjà en vue d’acquérir de nouvelles bêtes jusqu’à doubler dès l’été son troupeau. Il n’avait aucun besoin : un peu d’essence dans la moto, quelques pochettes de tabac à rouler et, pour la nourriture, il vivait encore, sans se l’être explicitement formulé, dans le giron de Catherine, sa mère, qui n’arrivait jamais les mains vides et laissait chaque jour des plats cuisinés ou abandonnait ici et là des boîtes, des fruits et des sacs gorgés de victuailles. Guillaume faisait semblant de s’en offusquer, il soufflait, refusait, s’énervait même. » p. 77

« Les chasseurs, eux, étaient restés sur leur coup d’éclat. Ils menaient un mouton à zéro, ce n’était déjà pas si mal. Parfois, au café, une allusion échappait, des oreilles se tendaient, Charles et Lucien souriaient, Joseph faisait les gros yeux, et puis on passait à autre chose. Il y avait du boulot au chantier. On continuait de se regarder de travers, des regards tendus comme une corde de pendu, mais – et c’était bien l’essentiel – on partageait la montagne, même si on le faisait un peu comme on séparerait le bon grain de l’ivraie. La vie poursuivait son cours. » P. 78

« Au village, Jeanne avait très vite senti qu’on lui réservait un traitement spécial. Elle faisait la queue comme tout le monde à l’épicerie ou à la poste et elle notait à chaque fois comme un voile, un masque qui tombait sur le visage des employés quand venait son tour. Le geste amical laissait place à un ton poli, presque à l’excès parfois, toujours gêné. Jeanne sentait bien ces choses-là, elle avait développé dans son métier un instinct particulier, une perspicacité, elle savait lire les disputes des parents dans les yeux des enfants. » P. 88

« Le chœur des femmes se répandait discrètement dans l’air comme on souffle sur la fleur de pissenlit des dictionnaires Larousse. Rome s’est faite avec le chœur des femmes et le corps des hommes. On a détruit Babylone par corps d’hommes soumis au chœur des femmes. C’était il y a longtemps et tout cela finirait bien par changer. Mais pas à Ségurian. Le berger, ses moutons et ses problèmes. Le chœur des femmes s’ouvrait sur une étrange mélodie, tremblante, in certaine, comme le vol d’une chauve-souris en plein jour. Puis le chant fuguait un peu plus bas. Pianissimo . On hésitait un peu, même les femmes de chasseurs va cillaient, surtout celles qui avaient une tendresse pour la tranquillité et les bêtes blessées, mais il faudrait bien s’accorder. Il y en avait une ou deux qui parlaient plus fort que les autres au bout de la rue, les solistes entraînaient le chœur. » P. 102

« Quand l’épaule de Joseph se déroba sous la rondelle de bois, saint Barthélemy bascula en avant et se brisa aux pieds du chasseur. La tête se sépara du corps et roula sur deux mètres en accrochant la poussière. Après l’éblouissement, Joseph se releva et la ramassa. Il crut voir alors se dessiner sur le saint plâtre un petit sourire en coin, un sourire de berger. » P. 117

À propos de l’auteur
Jérôme Bonnetto est né à Nice en 1977 il vit désormais à Prague où il enseigne le français. La certitude des pierres est son troisième roman. (Source : Éditions Inculte)

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Le sourire du scorpion

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  RL2020

En deux mots:
Une expédition familiale en rafting tourne au drame. Tom et Mily perdent leur père après un chavirage. Après la choc leur mère se console dans les bras de Goran, un ami qui était aussi du voyage. Un beau-père dont le comportement va de plus en plus déplaire aux adolescents.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’étranger, la chute et la peste

Avec Le sourire du scorpion Patrice Gain fait d’une sortie en rafting un drame aux conséquences brutales. Aucun des rescapés ne sortira indemne de ce récit de plus en plus noir.

Ils sont six, embarqués sur un raft pour une excursion de quelques jours sur une rivière au fond d’un canyon. L’été est doux, le plaisir au rendez-vous. Tom, le narrateur est un jeune garçon accompagné de sa sœur jumelle Luna, de ses parents Mily et Alex, sans oublier Dobby, un chien trouvé mal en point au bord de la route. Le groupe est conduit par Goran, le guide qui a sympathisé avec Alex. Après le bain dans une eau revigorante et une partie de pêche à la truite, la nuit vient leur permettre de regagner quelques forces. Voilà enfin de vraies vacances pour cette famille errante – les parents sont saisonniers – qui n’a pas de domicile fixe.
Le second jour sur la rivière, l’ambiance change. Le courant se fait plus fort, le raft manque de chavirer. La peur s’installe, surtout chez Mily que les affirmations de son mari ne parviennent pas à rassurer. En bonne mère de famille, elle a l’intuition que leur virée peut tourner au drame. Après quelques chavirages sur une rivière de plus en plus déchaînée, le groupe parvient à se réfugier dans une grotte. Mais le lendemain, le raft a disparu.
Fort heureusement, après quelques heures de recherche Tom réussit à mettre la main sur l’embarcation prise dans des branches. L’expédition se poursuit jusqu’à un nouveau chavirage, fatal. Mily, Luna et Tom réapparaissent et se mettent à la recherche des hommes. Quand ils retrouvent Goran, il est bien obligé de reconnaître qu’Alex a disparu, qu’il n’a rien pu faire pour le sauver.
Les recherches entreprises resteront vaines. Commence alors une nouvelle histoire, celle de la vie sans Alex. Alors que Mily s’enfonce dans une terrible déprime Luna veut savoir ce qui s’est réellement passé avant de tourner la page, de partir étudier et faire de l’escalade. Sans sa sœur jumelle Tom est désemparé et assiste impuissant à la mainmise de Goran sur le foyer.
Un an après, il épouse sa mère lors d’une cérémonie très discrète. Les relations vont pourtant très vite se dégrader, d’autant que les nuages noirs s’accumulent au-dessus de Goran le Serbe.
Patrice Gain a construit son roman comme un château de cartes. Les étages qui mènent au sommet sont de plus en plus fragiles, le risque que tout s’écroule de plus en plus grand. Parviendra-t-il à poser les ses deux derniers atouts avant que le drame ne se noue? C’est tout l’enjeu d’un scénario à la tension croissante, au fur et à mesure que le doute s’instille dans les esprits. C’est diaboliquement efficace, c’est émotionnellement prenant, c’est joliment réussi!

Le sourire du scorpion
Patrice Gain
Éditions Le Mot et le Reste
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782361391799
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, mais on y évoque aussi l’ex-yougoslave, de la Serbie au Monténégro, en passant par la Bosnie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est décidé, Tom, sa sœur jumelle Luna et leurs parents descendront le canyon de la Tara en raft. Une belle étape de plus dans leur vie nomade. Pourtant, malgré les paysages monténégrins époustouflants, la complicité familiale et la présence rassurante de Goran, leur guide serbe, la tension envahit peu à peu le canyon et le drame frappe, sans appel. Du haut de ses quinze ans, Tom prend de plein fouet la violence du deuil et de la solitude. Dans l’errance qu’engendre le délitement de sa famille, il découvre la grande douleur, celle qui fissure les barrières et brise toute lucidité, ouvrant les portes à ceux qui savent s’engouffrer dans la détresse des autres. Mais, en dépit du chaos qui lui tient lieu de vie, Tom ne peut s’empêcher de retracer les événements et le doute s’immisce : ne sont-ils pas les victimes d’une Histoire bien plus grande que la leur ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
La grande parade (Guillaume Chérel)
Blog Quatre sans quatre
Blog Tasha’s Books 
Blog Tu vas t’abimer les yeux 
Blog Fondu au noir 
Blog Garoupe 
Blog La Viduité 
Blog Nyctalopes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« On était au début de l’été et la chaleur était assommante. Le raft reposait paisiblement sur un banc de galets plats et bien ronds. Les combinaisons néoprène et les gilets de sauvetage cuisaient au soleil sur ses boudins rouges. Goran avait choisi de s’arrêter dans cette anse après seulement deux petites heures de navigation. Après tout, c’étaient les vacances et personne n’avait rien trouvé à redire, d’autant que les jours précédents avaient été éprouvants. Trois jours passés dans notre maison sur essieux, surchauffée, animée par un moteur poussif qui peinait à prendre de la vitesse. Par les fenêtres béantes entrait un air sec et poussiéreux qui avait l’odeur âcre du goudron fondu. L’herbe était jaune et les ruisseaux que l’on croisait croupissaient dans le fond de leur lit. Les paysages tout entiers avaient soif. L’ombre de la nuit ne nous apportait aucun répit.
La rivière qui coulait entre les parois vertigineuses du canyon étincelait d’une myriade d’éclats qui venaient se ficher droit dans la rétine. Des parois d’une centaine de mètres, peut-être bien le double. Quelques pins audacieux jouaient les funambules sur le fil des crêtes. D’autres, plus intrépides encore, tentaient l’aventure d’une vie suspendue dans le vide, agrippés par une racine chevillée dans une fissure ou une encoignure propice. Les rives étaient recouvertes d’une abondante végétation et de bois mort. Luna et moi sommes allés nous baigner. L’eau était glacée, ou bien était-ce au choc thermique que nous devions cette sensation, mais cela nous importait peu. Nous nous laissions glisser sur un toboggan naturel avant que le courant nous emporte. Retenant mon souffle, je plongeais pour suivre le lit de la rivière et observer le canyon à travers le filtre mouvant d’une cinquantaine de centimètres d’eau. Il me semblait alors plus profond, plus impressionnant, plus envoûtant encore. En quelques brasses nous reprenions pied sur la courte plage et remontions jusqu’au toboggan. Après une dizaine d’allers-retours, nous nous sommes installés en plein soleil, sur de grandes dalles bien lisses, pas si simples à escalader. Nos lèvres étaient bleues et la caresse des brises chaudes devenait délicieuse. Sur la face opposée au courant, des bergeronnettes chassaient sous le nez de truites, de gourmands plécoptères. Ça n’a pas échappé à Luna qui s’est empressée de monter les cannes à pêche. Nos parents étaient allés s’allonger dans l’ombre d’un bosquet d’aulnes tandis que Goran bricolait je ne sais quoi. Maman était rayonnante dans son maillot de bain dépareillé, une culotte vichy noir et blanc et un haut jaune orangé. Elle avait dénoué ses cheveux blonds qui tombaient sur ses épaules très blanches. Des cheveux qui frisaient naturellement. Maman avait l’élégance des femmes qui ne la cultive pas. Quelque temps plus tard, Goran est venu nous rejoindre.
Nous avons pêché au toc jusqu’à ce que le soleil abandonne les gorges. On a fureté autour des rochers en laissant dériver nos nymphes dans le courant pour dénicher les plus belles truites. On a prospecté la rive, la canne dans une main, le fil dans l’autre. Le temps avait filé à la vitesse des flots. L’ombre a d’abord voilé les falaises qui nous faisaient face avant de gagner le fond du canyon. Ses eaux cristallines se sont immédiatement muées en une onde sombre aux teintes gris vert. Il faisait encore bon, mais un léger vent s’était levé. Il glissait sur la surface de la rivière en remontant son cours. Nous nous étions sérieusement éloignés du camp. Nous avons plié nos lignes et fait demi-tour. Maman lisait, le dos appuyé contre le raft. Elle avait enfilé un pantalon de toile et un T-shirt. J’ai soulevé nos cinq truites à bout de bras et lancé un joyeux « Regarde ce qu’on ramène pour le dîner ! » Elle s’est levée en marquant sa page avec l’index.
— Elles sont magnifiques, mais si on continue à ce rythme, entre la sieste et la pêche, on ne sortira pas d’ici avant la fin du mois !
— On est là pour prendre du bon temps, pas vrai les enfants ?
Notre père avait émergé des taillis avec une brassée de bois mort.
— Aidez-moi à décharger les affaires, on va monter le camp sous les arbres.
Nous avions quatre jours de nourriture enfermée dans des sacs étanches, plus les tentes et le matériel indispensable pour le genre d’expédition dans laquelle nous étions engagés. Nous avons ensuite tiré le raft haut sur la berge, puis Luna et moi avons allumé un feu. Nous sommes jumeaux. De faux jumeaux puisqu’elle me dépassait facile d’une tête. Son dynamisme était communicatif et à cette époque, nous avions à peine quinze ans, rien ne pouvait nous séparer. Goran est allé vider les truites à la rivière et notre mère a préparé des nouilles chinoises. Elle était un peu tendue. Je crois bien qu’avec la nuit tombée, elle visualisait mieux ce dans quoi Goran et notre père nous avaient embarqués. Descendre un canyon pas loin d’être aussi profond que le Grand Canyon. Dévaler quatre jours durant le torrent qui coule au fond, 1300 mètres sous les plateaux calcaires. Presque de la spéléologie. Une rivière en sursis, puisqu’un projet de barrage prévoyait de faire des gorges une retenue d’eau. Voilà comment notre père et Goran nous avaient présenté les choses l’hiver dernier et l’idée nous avait enthousiasmés, Luna et moi. Sur le parking des saisonniers, Goran était notre voisin. Il logeait dans une caravane. Tout le monde l’appelait « le Yougo », à cause de son accent rocailleux. Je crois me souvenir qu’il travaillait dans un bar de nuit, en tout cas il n’émergeait jamais de son antre avant midi. Il avait ajouté qu’en juillet le débit de la rivière serait idéal pour réaliser la descente. Goran avait déjà fait ce genre de chose, diriger une embarcation dans des eaux blanches. Nous l’avions donc retrouvé dans un hameau au nom imprononçable, flanqué d’une dizaine de maisons en pierre et la journée avait été consacrée à préparer notre expédition, mais pas seulement. Nous étions en 2006 et le Monténégro avait déclaré son indépendance quelques semaines plus tôt. Goran avait souhaité fêter ça et je me souviens parfaitement de la soirée qui avait précédé notre départ. Des gars arrivaient de je ne sais où avec des tas de trucs à boire et à manger qu’ils déposaient sur une table disposée sous un érable. La plupart portaient un treillis militaire et c’était assez déconcertant, je ne saurais pas dire pourquoi, on croisait souvent dans les campagnes des fermiers ou des chasseurs affublés ainsi. Un animal que je ne pouvais identifier tournait sur une broche. Un type était occupé à alimenter les braises qui lui cuivraient les flancs. Goran nous avait présenté des cousins, des amis. Deux gars s’étaient installés près de la fontaine et avaient joué une musique entraînante aux accents un rien tziganes. Elle couvrait les conversations et c’était aussi bien ainsi parce qu’on ne pouvait en suivre aucune. Il y eut des chants, des danses et une altercation entre les amis de Goran pour une stupide histoire de scorpion que l’un d’entre eux s’était fait tatouer dans le cou. Plus tard dans la nuit, sur les tables encombrées par les reliefs du repas, les convives ont continué à boire, à chanter. Des coups de feu avaient été tirés en l’air. Maman, Luna et moi étions allés nous coucher, effrayés par le bruit des armes.
Sur la route qui nous avait conduits à l’embarquement, nous avions pu apercevoir les eaux turquoise de la Tara coulant au milieu d’une végétation luxuriante. Le coin était montagneux et sauvage. Sous la chaleur réverbérée par des roches blanches, elle nous était apparue fascinante et attirante. Goran avait demandé à un de ses amis de descendre le camion une centaine de kilomètres en aval et de garder notre chien. Le gars avait un visage émacié et torturé. Une infirmité pénible à regarder, sauf pour Luna qui disait que la beauté et la laideur étaient comme le ying et le yang. Que les deux finissaient par se rejoindre et ne faire qu’un. Fallait toujours qu’elle sorte des trucs à contre-courant de ce que pense le commun des mortels. Je ne sais pas où elle allait chercher des théories pareilles ! Goran nous avait dit que son ami avait un fils albinos, excellent joueur de banjo, qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Il s’était mis à imiter le cri du cochon et notre père et lui avaient ri sans que nous comprenions bien pourquoi. Maman nous avait parlé d’un film assez ancien tiré d’un roman américain : une histoire de descente de rivière en canoë qui avait viré au cauchemar. On espérait juste, Luna et moi, que le gars serait gentil avec Dobby. Il n’était pas possible de l’emmener.
Dobby était une femelle rottweiler. Un soir d’automne où nous traînions du côté des bennes à ordures d’un parking pour routiers, près d’une autoroute, nous l’avions trouvée dans l’un des bacs, muselée et liée avec du fil de fer barbelé. Elle attendait une mort qui tardait à venir en gémissant. C’était moche à entendre et à voir. Nous l’avions ramenée au camion, et avant que nos parents reviennent de la douche, Luna avait découpé tout le barbelé avec une tenaille. Elle avait les mains en sang. Jamais je n’aurais pu faire une chose pareille, je veux dire sortir les picots acérés de ses chairs comme on retire l’hameçon de la gorge d’un poisson. Le plus souvent je devais détourner mon regard. Après cette intervention, Dobby n’était plus qu’une plaie sanguinolente. Elle fixait Luna avec des yeux tristes et fiévreux. En relevant ses cheveux et en essuyant les larmes qui embuaient sa vision, Luna s’était également poissé le visage, si bien que lorsque maman était rentrée, elle avait poussé un cri d’effroi. Elle s’était bien remise de ses blessures, Dobby. C’était une chienne aimante et protectrice.
Nous avons mangé en écoutant le murmure de la rivière. Le vent soulevait des escarbilles qui tournoyaient dans l’air chaud comme une nuée de lucioles. Elles s’élevaient entre les murs noirs des gorges et filaient droit vers les étoiles. Goran a préparé des pics en bois et nous avons fait griller les truites au-dessus des braises. Notre père a sorti des canettes de bière et maman s’est détendue. La conversation était animée. Il était question de canicule, d’hivers de moins en moins enneigés et pendant ce temps, les truites grésillaient doucement. Leur peau craquait par endroits et laissait apparaître une chair légèrement rosée.
Goran nous a ensuite raconté des fables dans lesquelles il se mettait en scène en faisant rire tout le monde, puis il a terminé par une histoire de noyés qui quittaient le canyon les nuits de pleine lune pour partir en chasse contre ceux qui voulaient y construire un barrage. Elle nous a fait dresser les cheveux sur la tête et Luna a adoré ça. « Profitez comme il se doit de cette descente et des instants uniques qu’elle ne va pas manquer de nous offrir. » C’est ce que notre père nous a lancé à la fin du repas avec une solennité qui a semblé agacer notre mère.
Je suis allé laver la vaisselle à la rivière. Je ne me suis pas attardé. Avec l’obscurité, les gorges pesaient sur moi. En revenant, nos parents s’étaient déjà réfugiés dans leur tente. Luna et moi avons traîné autour du feu sans trop savoir quoi nous dire pendant que Goran installait son hamac entre deux hêtres: une sorte de cocon équipé d’une moustiquaire.
Avant de nous coucher, j’ai jeté un dernier coup d’œil sur la rivière. Elle avait disparu dans l’obscurité conjuguée du canyon et des bois. »

Extrait
« Je l’ai regardé entrer dans l’eau jusqu’aux genoux avec sidération. Il était torse nu et sacrément bien bâti. Goran était un peu plus vieux que nos parents, en tout cas c’est l’idée que je m’en étais fait. Il devait avoir une quarantaine d’années, peut-être bien quatre ou cinq de plus. Il s’est aspergé et frotté avec vigueur. Je n’étais pas le seul à suivre tous ses mouvements. Sur la rive en face, un rapace observait la scène avec incrédulité. Un épervier qui attendait que la brume se lève pour se mettre en chasse et débusquer quelques passereaux.
Je suis remonté au campement avant que Goran ne m’invite à le rejoindre. Je n’avais aucunement l’intention de jouer à Rambo. »

À propos de l’auteur
Patrice Gain est né à Nantes en 1961 et habite un chalet dans la vallée du Giffre, en Haute-Savoie. Professionnel de la montagne, ingénieur en environnement, les territoires d’altitudes et les grands espaces l’attirent depuis toujours. (Source: Éditions Le Mot et le Reste)

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L’America

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En deux mots:
Ana Fontarossa aime Vittorio Bevilacqua. Mais en Sicile la fille d’un riche chef mafieux ne saurait épouser un pêcheur. Pour échapper aux tueurs qui sont à ses trousses, Vittorio fuit aux États-Unis. D’abord à la Nouvelle-Orléans, puis en Californie, il mène une nouvelle vie tandis qu’Ana espère toujours le retrouver.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Vendetta dans le Nouveau Monde

Avec L’America Michel Moutot nous offre un magnifique roman. On y suit un jeune pêcheur sicilien contraint de fuir aux États-Unis après la découverte de sa relation avec la fille d’un chef mafieux.

Michel Moutot fait partie de ces rares auteurs qui réussissent à embarquer leur lecteur dès les premières lignes de leur roman. C’était le cas avec Ciel d’acier et Sequoias, c’est aujourd’hui le cas avec L’America. La seule constante demeurant ce regard tourné vers l’Amérique.
Tout commence pourtant en Sicile, avec un scénario à la Roméo et Juliette, qui fait se rencontrer un jeune pêcheur et la fille d’un riche propriétaire et négociant de l’île.
« Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l’île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l’œil gauche, comme une larme. Elle ne l’a pas quitté des yeux…» Dès qu’il apprend cette relation Salvatore Fontarossa voit rouge. Le chef mafieux ne saurait tolérer cette union. Il convoque ses trois fils Paolo, Aldo et Enzo et sa famille Ana. «Il tonne, de sa voix grave à l’accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m’échappe à Trapani. Je suis sûr que c’était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m’entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m’as déshonoré.»
En fait, Vittorio a pu échapper aux tueurs, mais il est dès lors conscient du danger qui le menace. Il a juste le temps de prévenir sa famille avant de prendre la fuite: «Ce que j’ai fait va déclencher une vendetta qui peut durer des années. Ce Fontarossa va me chercher jusqu’au bout de la terre. Si je reste ici je vous mets en danger. Si je disparais, ils vous épargneront.» Grâce au soutien d’un riche négociant qui a déjà eu maille à partir avec la mafia et au bout de quelques péripéties, il parviendra à embarquer pour l’Amérique.
Il ne sait alors rien de ce qui se passe sur son île. La soif de vengeance de Fontarossa aura coûté la vie à plusieurs personnes. Ana, qui est enceinte, est recluse dans un couvent, avant que son père ne décide de la marier de force.
C’est à la Nouvelle-Orléans que commence la nouvelle vie de celui que les autorités américaines ont rebaptisé Victor Water. S’il ne tarde pas à prendre ses marques au milieu des différentes communautés qui tentent de contrôler le trafic de marchandises, il va aussi se rendre compte qu’on ne lui fera aucun cadeau et que, comme en Sicile, une police parallèle gangrène la ville et avec laquelle il finira aussi par avoir maille à partir. Il lui faut à nouveau fuir, partir pour la Californie car à New York la mafia a déjà étendu son réseau et n’aurait guère de peine à la localiser. Du côté de Pittsburgh, il va retrouver son ancien métier de pêcheur.
Ana, quant à elle, ne l’a pas oublié. Elle a compris qu’il a pu fuir et entend le retrouver par tous les moyens, même si l’entreprise est des plus périlleuses.
Ces retrouvailles improbables auront-elles lieu? C’est tout l’enjeu de la dernière partie de ce magnifique roman qui, entre Jack London et Mario Puzo, nous tient en haleine du premier au dernier chapitre.
Avec Michel Moutot, qui s’appuie sur une solide documentation, on retrouve en effet la veine des grands romans d’aventure, capable de nous décrire les bayous de Louisiane aussi bien que les saisons de pêche en Alaska, sans oublier pour autant d’explorer les tréfonds de l’âme humaine, ce besoin de vengeance aveugle pour un «code d’honneur» auquel on ne saurait déroger aussi bien que la passion brûlante de deux amoureux pour lesquels le désir s’affranchit de toutes les règles. C’est magnifique, brillant, addictif.

L’America
Michel Moutot
Éditions du Seuil
Roman
432 p., 21 €
EAN 9782021420180
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule en Italie, principalement en Sicile, entre Trapani, Marettimo et Palerme, mais aussi à Naples. La seconde partie nous emmène aux États-Unis, à New York et la Nouvelle-Orléans puis vers l’Ouest, à San Francisco, Pittsburgh, Sacramento, Benicia et jusqu’à la baie de Nushagak en Alaska.

Quand?
L’action se situe au début du XXe siècle, de 1902 à 1910.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marettimo, petite île au large de la Sicile, juillet 1902. Quand il tombe amoureux de la belle Ana, venue passer l’été dans la maison de son père, Vittorio Bevilacqua, jeune pêcheur, ne peut se douter qu’il met en marche un engrenage qui l’obligera à fuir à l’autre bout du monde.
Ana est la fille de Salvatore Fontarossa, le fontaniero le plus puissant de Trapani, chef d’un clan mafieux enrichi dans les vergers de citrons de la ville. Don Salva envoie son fils aîné châtier le misérable qui a déshonoré sa fille. Mais la balle de revolver ne part pas, Vittorio se défend, le sang coule. « Quitte cette île cette nuit, pars le plus loin possible. Va en America. Ne reviens jamais, ou nous sommes tous morts », lui dit un ancien.
De Naples à New York, puis de La Nouvelle-Orléans à la Californie, Vittorio tente d’oublier Ana. Enceinte de lui, elle surmontera toutes les épreuves. Pour, un jour, retrouver l’homme qu’elle aime? À travers la trajectoire de deux amants en quête de liberté et que tout sépare, Michel Moutot signe un roman d’aventures passionnant sur l’essor de la Mafia et le destin des émigrants partis tenter leur chance en Amérique à l’aube du XXe siècle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Les Échos Week-End (Isabelle Lesniak)
Le Vif
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe


Extrait de L’America de Michel Moutot © Production La bibliothèque de Delphine-Olympe

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Trapani (Sicile) – Juillet 1902
La table est dressée au cœur du verger, à l’abri des regards sur les hauteurs de Trapani. Bergerie centenaire, murs de pierres sèches, toit de tuiles caché sous le feuillage, fenêtres étroites aux vitres brisées. Les branches ploient sous les citrons ; vert profond des feuilles, brise légère, ombre bienfaisante dans la chaleur de juillet. L’air embaume les agrumes, la terre chaude et le jasmin. Une source jaillit entre deux rochers. Ses eaux chantent entre les pierres, roulent sur des cailloux blancs jusqu’à un abreuvoir taillé dans un bloc de marbre veiné de gris. Assis dans un fauteuil d’osier, quand les autres se contentent de tabourets ou de caisses retournées, Salvatore Fontarossa plonge la main dans le ruisseau, en boit une gorgée puis la passe sur sa nuque de taureau. À cinquante ans, ses cheveux bouclés, plantés bas sur le front, et sa barbe se teintent de gris. Sa mâchoire carrée et ses yeux noirs au regard intense, toujours en mouvement, lui donnent un air de prédateur. Il porte, malgré la chaleur, un pantalon de velours à grosses côtes, une chemise blanche et un gilet brun orné d’une chaîne de montre et d’un étrange insigne rappelant une décoration maçonnique avec compas et couteau.
Un homme vêtu en paysan sicilien s’avance à petits pas, les yeux baissés, épaules voûtées, chapeau de paille tenu à deux mains devant lui.
– Pipo. C’est gentil de me rendre visite. Comment vont votre femme et vos charmantes filles ? Vous la connaissiez, la source ?
– Non, don Salva. Je n’étais jamais…
– Eh bien, la voilà. Belle et si fraîche. Même en août, elle ne se tarit pas. Un trésor. Le seul trésor. Vous comprenez pourquoi nous autres, les fontanieri, on nous appelle les maîtres de l’eau ? Vous avez vu les canaux, les réservoirs, les clapets en montant ? Vous savez qui les contrôle ?
– C’est vous, don Salva.
– Oui, c’est moi. Et mes fils, que vous connaissez, je crois. Maintenant, parlons sérieusement. Vous vous souvenez de ce qui s’est passé l’an dernier ?
– Si je m’en souviens… Ma récolte de citronniers divisée par deux, faute d’arrosage. Les orangers, pire encore. Les canaux à sec. Les barriques à dos d’âne. Une catastrophe.
– Vous ne voudriez pas que ça recommence, n’est-ce pas ?
– Oh non, don Salva. Une autre saison comme ça et je suis ruiné. Mais j’ai un accord avec le duc da Capra a Carbonaro, le propriétaire. Un contrat. Je devais…
– Pipo, don Pipo… Vous n’avez toujours rien compris. Il vit où, le duc ?
– À Palerme… Ou à Naples.
– Ou plutôt à Rome. Dans l’un de ses palais. Quand l’avez-vous vu à Trapani pour la dernière fois ? Ou même en Sicile ? Maintenant, qui est ici, sur cette terre ? Chaque jour et chaque nuit ? Qui veille sur elle ? Qui a été chargé par le duc de gérer le domaine et son irrigation ? De répartir l’eau de cette source entre les voisins ?
– C’est vous, bien sûr, don Salva… Fontaniero…
– Voilà ! Moi, mes fils et mes amis.
Autour de la table, les hommes, casquettes ou chapeaux de paille, approuvent de la tête. Certains ont des pistolets à la ceinture. Ils ont posé près des fourchettes un San Fratello, un couteau à manche de corne ou d’olivier. Les pantalons sont en grosse toile ; bretelles, manches de chemises retroussées. Une femme en fichu noir apporte un plat de légumes grillés, une autre une casserole fumante. Une adolescente les suit, avec deux pichets de vin rouge et une miche de pain.
– Faites-nous l’honneur de déjeuner avec nous, Pipo. Nous allons parler. Je suis sûr que nous pouvons nous entendre. Aldo, approche une chaise pour notre ami, il ne va quand même pas s’asseoir sur une caisse.
Pietro « Pipo » Pistola prend place à la droite du chef de clan. Ses vergers d’agrumes, plus bas dans la vallée, font vivre sa famille depuis des générations. Aussi loin qu’il se souvienne, les Pistola ont expédié oranges et citrons à Rome, Paris, Londres et ailleurs. Son père a ouvert la ligne avec La Nouvelle-Orléans, quand Pipo était enfant. Mais l’exportation des agrumes ne date pas d’hier, elle a commencé il y a deux siècles, racontent les anciens, quand les navigateurs ont compris l’importance des vitamines contre le scorbut et que la Navy anglaise et la Royale française ont embarqué des caisses de citrons pour les longues traversées. Une manne. Nulle part ailleurs terre n’est aussi bénéfique pour les agrumes, le climat aussi parfait. Les bonnes années, les branches ploient à se rompre sous les fruits. Mais si cet été l’eau ne coule pas dans les rigoles, c’est fini. Il faudra vendre les terres. C’est peut-être ce qu’il cherche, ce voleur. Fontaniero, tu parles. Mafioso, oui. Et celui-là est le pire de tous. Il tient la source, les sentiers dans la montagne, les barrages, il nous tient tous.
– Excusez-moi, don Salva, mais je voudrais éclaircir quelque chose. Sans vous offenser, bien sûr. J’ai reçu le mois dernier une lettre du duc m’annonçant qu’il avait changé de fontaniero. Que désormais, pour l’eau je devais m’adresser à un certain Emilio Fontana. Mais…
– Mais quoi ?
– Il est mort.
– Oui, il est mort. Une décharge de chevrotine en pleine poitrine, à ce qu’on dit. Pas loin d’ici. Il n’a pas eu de chance, des voleurs sans doute. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que nos collines sont mal famées à la tombée du jour. À partir d’une certaine heure, je ne me déplace pas sans arme, ni sans un de mes fils. Oubliez ce Fontana. Je ne sais pas ce qui lui a pris, au duc, de vouloir me remplacer. Notre famille gère l’eau depuis toujours par ici. Même lui n’y peut rien. Il faudra qu’il s’y fasse. Alors, don Pipo, voilà ce que je vous propose : la garantie de ne plus jamais être à sec, contre trente pour cent de la récolte.
– Trente pour cent ? Mais, c’est énorme ! Comment…
– Vous préférez en perdre la moitié, comme l’an dernier ? Ou davantage ? En plus, si je passe le mot que nous sommes en affaire, vous et moi, personne n’osera vous voler un citron, croyez-moi. Tout le monde y gagne. Vous, surtout.
Pietro Pistola coupe une tranche de courgette, refuse les pâtes, et pour se donner le temps de réfléchir, boit une gorgée de vin.
– Vingt-cinq pour cent ?
– Don Pipo, pensez-vous être en position de négocier ? Trente pour cent, c’est une bonne offre. J’ai du respect pour vous, nos familles se connaissent depuis longtemps. Je ne fais pas cette proposition à tout le monde. Il n’y aura pas d’eau pour tous cet été.
– C’est d’accord, don Salva. Trois caisses sur dix. Mais vous me garantissez…
– Vous aurez assez d’eau pour creuser un bassin et vous baigner dedans, si ça vous chante. Vous pouvez même prévoir d’agrandir les vergers, si vous avez encore des terres. Parole de fontaniero.
– Merci, merci beaucoup, don Salva. Je ne vais pas pouvoir rester, il faut que je redescende.
– Goûtez au moins ces busiate alla trapanese. Maria fait les meilleures de Sicile.
– Une autre fois, peut-être, don Salva. Je dois y aller, on m’attend ce soir à Palerme, et j’ai du chemin à faire.
– Je comprends. Aldo, accompagne notre associé jusqu’à la route. À bientôt, donc, cher ami.
Il montre un papier rempli de paille, d’où émergent des goulots de bouteilles.
– Acceptez ces quelques litres de marsala, en gage d’amitié. Et n’hésitez pas à venir me voir si vous avez des problèmes d’eau, ou de quoi que ce soit d’autre. Je suis votre serviteur.
– Merci, don Salvatore.
– Et si vous pouviez toucher un mot de notre accord à votre voisin, Pepponi, vous lui rendriez service. Il n’est pas raisonnable.
– Bien entendu.
Pietro Pistola se lève, salue la tablée d’un mouvement de tête, remet son chapeau, fait quelques pas à reculons puis se retourne pour suivre, sur le sentier, le fils aîné du chef qui marche en souriant, sa lupara – fusil à canon et crosse sciés – à l’épaule. Les femmes du clan Fontarossa apportent des lièvres rôtis sur le feu de bois d’oranger qui crépite derrière la cabane de pierres sèches où sont stockées, hors saison, les caisses de fruits. Puis des cannoli, en dessert, que les hommes terminent en se léchant les doigts. Antonino, le deuxième des trois fils de Salvatore Fontarossa, murmure quatre mots à l’oreille de son père.
– Je viens après le café. Ils sont prêts ?
– Oui, père. Tremblants comme des feuilles.
– Bien. Laisse-les mariner un peu.
Dix minutes plus tard, le chef du clan se lève, essuie sa bouche du dos de sa main. Les autres replient les couteaux, glissent les armes dans les ceintures. Ils partent à travers le verger, cheminent en file indienne jusqu’au pied d’une colline plantée d’oliviers. Entre deux rochers plats en forme de triangle s’ouvre l’entrée d’une grotte, gardée par deux hommes près d’un feu de bois. L’un est gros, hirsute, barbe blanche, vêtu pour la chasse au sanglier. Il tient, cassé dans le creux de son bras, un tromblon du siècle dernier. L’autre, plus jeune, svelte, regard fiévreux et geste rapide, taille une branche avec un coutelas, s’interrompt à la vue de la colonne.
– Merci, Santo. Tu peux venir avec nous. Toi, petit, file. Tu n’es pas prêt. »

Extraits
« Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l’île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l’œil gauche, comme une larme. Elle ne l’a pas quitté des yeux depuis qu’il s’est jeté à l’eau, corps d’athlète parmi les pêcheurs poilus et ventrus. Quand il remonte à bord de sa barque, à la force des bras, les pieds dans le filet, leurs regards se croisent. »

« – Vous tous, asseyez-vous. Toi, approche.
Raclements de chaises. Paolo fait un geste vers la panière. Aldo, de la tête, lui fait signe de ne pas bouger. Enzo joint ses mains pour contenir des tremblements de rage. Ana s’avance vers son père, esquisse un sourire. Elle s’apprête à l’embrasser quand don Salva lui donne un coup de poing sur la joue droite. Ana s’écroule, hurle de surprise et de douleur.
Carla se précipite pour s’interposer.
– Toi, dehors!
Ana pleure, hoquette, saigne au coin de la bouche. Elle tente de se redresser mais une gifle la cloue au sol. Elle est incapable de parler ou respirer. Son père se penche vers elle, l’attrape par les cheveux, la relève, l’assied de force sur une chaise. Elle s’effondre sur la table, sanglote, les mains sur les oreilles pour parer de nouveaux coups. Il tonne, de sa voix grave à l’accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps ! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m’échappe à Trapani. Je suis sûr que c’était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m’entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m’as déshonoré. Avant ce soir, toute la ville saura qu’Ana Fontarossa, la fille de don Salvatore Fontarossa, le fontaniero, est une garce qui se fait prendre dans la cale d’un bateau comme une putain du port. Pire qu’une puttana, parce qu’elle, au moins, elle fait ça pour manger! »

À propos de l’auteur
Michel Moutot est reporter à l’Agence France-Presse, spécialiste des questions de terrorisme international. Lauréat du prix Albert-Londres en 1999, correspondant à New York en 2001, il a reçu le prix Louis-Hachette pour sa couverture des attentats du 11 Septembre. L’America est son troisième roman, après Ciel d’acier, récompensé par le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points en 2016, et Séquoias, prix Relay des Voyageurs en 2018. (Source: Éditions du Seuil)

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Otages

BOURAOUI_otages

 RL2020

Prix Anaïs Nin 2020*

* Le Prix Anaïs Nin, fondé en 2015 par les romancières Nelly Alard et Capucine Motte, récompense «une œuvre d’imagination, de préférence un roman, qui se distingue par une voix singulière, une exploration inédite de la langue française et une liberté absolue face à l’ordre moral». Son lauréat se voit offrir la traduction en anglais de son ouvrage.

En deux mots:
À 53 ans Sylvie Meyer a déjà encaissé pas mal de coups. Quand son mari la quitte, elle se raccroche à son emploi. Une situation dont profite son patron qui lui propose de surveiller et classer ses employés. À la peur s’ajoute la violence d’un monde qu’elle ne supporte plus.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sylvie se libère de ses chaînes

Avec Otages Nina Bouraoui a réussi l’adaptation de sa pièce de théâtre en roman. Autour du personnage de Sylvie Meyer, femme de 53 ans qui se retrouve seule, elle raconte toute la violence du monde, mais aussi la soif de liberté.

En exergue de ce roman Nina Bouraoui rappelle qu’elle a d’abord écrit une pièce de théâtre pour un festival dédié aux auteurs féminins. Otages sera d’abord montée en 2015 au théâtre des Mathurins – interprétée par Christine Citti – puis par différents théâtres et adaptations jusqu’en 2019. «Le destin de mon héroïne ne cessant de se raccorder au chaos du monde, j’ai écrit une nouvelle version, inspirée puis échappée du théâtre en hommage aux otages économiques et amoureux que nous sommes.» Si ce roman est une belle réussite, c’est sans doute parce qu’il délaisse les dialogues pour se concentrer sur la psychologie, sur l’évolution de la réflexion de Sylvie Meyer jusqu’à cet épilogue fracassant.
Mais commençons par faire la connaissance de cette femme de 53 ans, mère de deux enfants et qui se retrouve seule après le départ de son mari. Bien sûr il y eut des alertes, mais Sylvie reste tout de même sous le choc. Car elle a eu l’impression de toujours tout donner pour sa famille, quitte à s’oublier elle-même pour se fondre dans ce rôle de mère-courage.
Il en va de même pour sa carrière professionnelle. Voilà plus de deux décennies qu’elle travaille à la Cagex, une entreprise de caoutchouc, où elle dirige la section des ajustements. Sans faire de vague, en bon petit soldat. Victor Andrieu, son patron, comprend tout le bénéfice qu’il peut retirer de cette nouvelle situation. Ses talents de manipulateur font merveille. Outre les heures supplémentaires qu’elle fait sans rechigner – pour ne pas se retrouver seule dans son appartement – il lui propose d’établir un classement des employés afin d’avoir toujours, en cas de licenciement, une liste des éléments à éliminer en priorité.
Le talent de Nina Bouraoui réside incontestablement dans cette faculté de laisser instiller les choses, de nous faire comprendre que contre tous les poisons qu’on veut lui faire ingurgiter, elle commence à développer des anticorps. Que derrière le visage lisse, le bon petit soldat comprend qu’on joue avec lui. La colère gronde… «Les choses ne surviennent pas d’un coup. On dit qu’elles mûrissent, moi je pense qu’elles se rangent par strates. Il y a un ordre. Ce n’est pas fou, c’est organisé, comme la vie. Je crois en l’enchaînement logique des événements.» Après avoir laissé la violence tout envahir, il va falloir une réaction tout aussi forte pour ne pas sombrer.
La dernière partie du roman est admirable. Je vous laisse découvrir comment Sylvie, qui était devenue une moins que rien, de celles «qui profitent du malheur et qui en tirent satisfaction» va enrayer cette spirale infernale. Avec force et courage, avec une soif inextinguible de liberté. On peut, bien entendu, lire Otages comme un roman d’émancipation, mais ce serait un peu réducteur. Il y a en effet une dimension sociale, voire même politique, dans ces lignes. Sylvie devenant le grain de sable dans une machinerie qui est mise en place pour étouffer la contestation, pour broyer les sans-grades au profit de ceux qui sont tant avides de pouvoir qu’ils n’ont plus aucune éthique, aucune morale. L’heure de la révolte a sonné !

Otages
Nina Bouraoui
Éditions JC Lattès
Roman
170 p., 18 €
EAN 9782709650557
Paru le 2/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je m’appelle Sylvie Meyer. J’ai 53 ans. Je suis mère de deux enfants. Je suis séparée de mon mari depuis un an. Je travaille à la Cagex, une entreprise de caoutchouc. Je dirige la section des ajustements. Je n’ai aucun antécédent judiciaire.» Sylvie est une femme banale, modeste, ponctuelle, solide, bonne camarade, une femme simple, sur qui on peut compter. Lorsque son mari l’a quittée, elle n’a rien dit, elle n’a pas pleuré, elle a essayé de faire comme si tout allait bien, d’élever ses fils, d’occuper sa place dans ce lit devenu trop grand pour elle.
Lorsque son patron lui a demandé de faire des heures supplémentaires, de surveiller les autres salariés, elle n’a pas protesté : elle a agi comme les autres l’espéraient. Jusqu’à ce matin de novembre où cette violence du monde, des autres, sa solitude, l’injustice se sont imposées à elle. En une nuit, elle détruit tout. Ce qu’elle fait est condamnable, passable de poursuite, d’un emprisonnement mais le temps de cette révolte Sylvie se sent vivante. Elle renaît.
Un portrait de femme magnifique, bouleversant : chaque douleur et chaque mot de Sylvie deviennent les nôtres et font écho à notre vie, à notre part de pardon, à nos espoirs de liberté et de paix.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
BibliObs (Elisabeth Philippe)
Libération (Claire Devarrieux)
France Inter (Boomerang | Augustin Trapenard)
France Culture (Le réveil culturel)
Blog froggy’s delight(Jean-Louis Zuccolini)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog À voir À lire 
Blog Cultur’Elles (Caroline Doudet)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog La bibliothèque de Juju
Blog Chroniques littéraires


Nina Bouraoui présente Otages. © Production Librairie Mollat


Dans ce nouveau numéro de « À l’Affiche ! », Louise Dupont reçoit Nina Bouraoui pour son nouveau roman Otages. © Production France 24

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je m’appelle Sylvie Meyer. J’ai cinquante-trois ans. Je suis mère de deux enfants. Je suis séparée de mon mari depuis un an. Je travaille à la Cagex, une entreprise de caoutchouc. Je dirige la section des ajustements. Je n’ai aucun antécédent judiciaire.
Je ne connais pas la violence et je n’ai reçu aucun enseignement de la violence, ni gifle, ni coup de ceinture, ni insulte, rien. La violence que l’on porte en soi et que l’on réplique sur l’autre, sur les autres, celle-là aussi m’est étrangère.
C’est une chance, une grande chance. Nous sommes peu dans ce cas, j’en suis consciente. Je connais bien sûr la violence du monde, mais elle n’entre pas sous ma peau.
J’ai des poches de résistance, je suis faite ainsi : je sépare. Rien de mauvais ne peut me contaminer. J’ai bâti un château à l’intérieur de moi. J’en connais toutes les chambres et toutes les portes. Je sais fermer quand il faut fermer, ouvrir quand il faut ouvrir. Cela fonctionne bien.
La joie se construit. Elle n’arrive pas par miracle. La joie, c’est les mains dans la terre, la vase, la glaise, c’est là que l’on peut l’attraper, la capturer.
J’ai cherché la joie comme une folle, parfois je l’ai trouvée et puis elle s’est envolée tel un oiseau, alors j’ai fait avec, j’ai continué, sans trop me plaindre ou si peu.
C’est encombrant la plainte, pour soi, pour les autres. C’est vulgaire aussi et ça prend du temps.
Mon temps me semble compté, précieux. Je me sens si souvent emportée, bousculée, moi qui aimerais parfois regarder le ciel et les nuages qui passent, m’allonger dans les bois, fermer les yeux, sentir le feu de la terre.
J’aime la nature. Je crois en elle comme certains croient en Dieu. C’est le même sentiment, de plénitude, la même sensation, de grandeur, le même étonnement à chaque fois : le mystère des saisons qui se succèdent, la profondeur des océans, la force des montagnes, la couleur du sable et de la neige, le parfum des fleurs et des mousses en forêt, l’immensité qui nous rend si petits.
Je ne suis jamais tombée, jamais, même quand mon mari est parti, il y a un an. J’ai résisté. Je suis forte, les femmes sont fortes, davantage que les hommes, elles intègrent la souffrance. C’est normal pour nous de souffrir. C’est dans notre histoire ; notre histoire de femmes. Et ça restera longtemps ainsi. Je ne dis pas que c’est bien, mais je ne dis pas que c’est mal non plus. C’est aussi un avantage : pas le temps de se répandre. Et quand on n’a pas le temps, on passe à autre chose. Vite fait bien fait : on n’ennuie personne.
Il y a un an, quand mon mari m’a quittée, je n’ai rien dit, je n’ai pas pleuré, rien n’est entré, rien n’est sorti, comme pour la violence, le calme plat.
C’était un événement étranger alors que nous étions restés plus de vingt-cinq ans ensemble. C’est long vingt-cinq ans, très long. Toutes ces années sont faites d’habitudes, d’amour aussi, mais soyons sincères, d’habitudes surtout, de petites choses, mises les unes à la suite des autres. C’est un ruban que l’on déroule et qui n’en finit pas de se dérouler, on n’en voit pas la fin, mais il nous arrive d’y penser parfois à la fin, sans y croire vraiment.
Ce ruban porte une couleur. Pour notre vie avec mon mari, je choisirai la couleur jaune pâle. Ce n’était pas un soleil franc, plutôt sous nuée, ça roulait, mais quelque chose pouvait arriver à tout moment, la mauvaise surprise en somme. Je n’avais pas tort: un beau matin il s’est réveillé et il a dit: «Je m’en vais.»
Je n’ai pas répondu. Je suis allée dans la cuisine, j’ai préparé la table pour le petit déjeuner que nous avons pris avec nos deux garçons, comme si de rien n’était, puis je me suis douchée, très vite, comme d’habitude.
Quand je dis «très vite» c’est pour expliquer que je n’ai pas le temps non plus pour le plaisir. Pas le temps. C’est une erreur, le plaisir étant l’une des façons d’échapper au réel.
Il y avait un mur entre mon mari et moi. Un mur qui s’est construit peu à peu. Au début, c’était une petite ligne, puis une petite marche. On se voyait encore, tout en trébuchant quand on s’approchait l’un de l’autre.
La marche est devenue de plus en plus haute, chacun restant de son côté par peur de se blesser. Nos mains pouvaient encore se toucher, mais il fallait faire un effort. Le ciment s’est épaissi. Très vite, on ne s’est plus vus, plus regardés, plus sentis. Le mur était fait et il grandissait encore.
C’était fini, sans qu’on se le dise, mais au fond de nous, on savait. On sait toujours ces choses-là. On les redoute, mais on les sait. C’est faux de dire que l’on est surpris du départ de l’autre. Faux. Parfois, sans l’admettre, on l’espère, on le provoque et chacun de nos gestes mène à la chute. Et chacun de nos mots aussi. Le mur nous l’avons construit à deux. Nous y avons ajouté du sable, de l’eau, des graviers et du métal, pour qu’il soit bien compact et que rien ne puisse venir le rompre. »

Extraits
« Ce n’était pas une journée particulière, pas ordinaire non plus car j’avais bien à l’esprit que quelque chose s’était produit, que mon mari avait décidé de partir, mais cela ne me faisait pas trop mal, comme un caillou dans la chaussure, un caillou que l’on supporte car on n’a jamais le temps de le retirer; alors on repousse, et on se dit «plus tard, plus tard», mais plus tard n’arrive jamais et on laisse le caillou et on n’y pense plus: il fait partie de soi.
En y réfléchissant bien, une chose est arrivée: j’ai changé de place dans le lit. Je ne me suis pas mise au milieu comme une autre femme l’aurait fait, non, j’ai pris son côté, le gauche : mon corps sur son corps qui n’était plus là, ma peau sur sa peau que je ne sentais plus contre moi, mon souffle mêlé à son souffle que je n’entendais plus, mon dos, mes reins, mes fesses au-dessus de lui qui n’était pas en dessous, mais parfois je pensais qu’il était là, tel un creux que je remplissais.
J’étais triste, sans l’admettre. Je crois que c’est à partir de ce moment que quelque chose s’est décroché de moi. Rien de grave, une sorte de fissure qui a pris son temps avant de s’élargir. Par cette fissure, tout est entré, doucement, avec méthode. Comme dans la nature, tout s’est répondu, équilibré.
Tout était logique, tellement logique. Et si cela ne l’était pas encore, ça allait le devenir, comme une explosion. Une explosion qui se prépare. La masse de travail à accomplir, la surveillance des employés, la peur du lendemain, les commandes à gérer, les clients perdus, ceux à séduire: tout s’est accumulé. »

« Les choses ne surviennent pas d’un coup. On dit qu’elles mûrissent, moi je pense qu’elles se rangent par strates. Il y a un ordre. Ce n’est pas fou, c’est organisé, comme la vie. Je crois en l’enchaînement logique des événements.» C’est scientifique. Quand X arrive, Y n’est pas loin et Z n’existerait pas sans X et Y. Cela s’applique très bien à mon cas, très bien. »

« Heureuse ou malheureuse, grise ou saturée de lumière, une enfance ne s’oublie pas. On ne coupe pas les racines d’un arbre qui fleurit encore. »

« J’ai cherché la joie comme une folle, parfois je l’ai trouvée et puis elle s’est envolée tel un oiseau, alors j’ai fait avec, j’ai continué, sans trop me plaindre ou si peu. »

« C’est encombrant la plainte, pour soi, pour les autres. C’est vulgaire aussi et ça prend du temps. »

« Ce jour-là, quand mon mari m’a annoncé qu’il s’en allait, je n’ai pas pleuré. C’était une nouvelle comme une autre que j’aurais pu intégrer aux nouvelles du jour : la courbe du chômage, le réchauffement climatique, la hausse des prix, la guerre. C’était à la fois important et pas du tout important. Cela faisait partie des affaires générales et non de mon intimité. C’était ça le plus étrange. Mon mari me quittait et j’avais l’impression qu’il quittait une autre femme. Je ne me suis pas sentie concernée ou si peu. Ce n’était pas vraiment lui et ce n’était pas vraiment moi. Il partait, mais le mur, lui, restait. Et je ne l’ai pas vu partir. C’était juste une phrase, comme ça, à l’exemple de : pense à acheter du pain, à payer la note EDF, à récupérer le pressing. Le langage n’est rien quand on ne veut pas comprendre. Les mots deviennent aussi légers que des bulles de savon qui s’envolent puis éclatent. »

« Les petites phrases de Victor Andrieu résonnaient comme le refrain d’une chanson. Au début, je n’y ai pas prêté attention. Je connaissais par cœur sa façon de faire, de resserrer l’étau. Ce n’était plus un patron, mais un artisan de la cruauté. Il avait du talent pour ça. Il n’était pas question pour moi de choisir un camp. Je veillais au bon fonctionnement de la Cagex tout en restant sous l’autorité de mon patron, comme l’ombre du corps de mon mari qui restait sous le poids de mon corps la nuit. Je respectais les hiérarchies. »

À propos de l’auteur
Née à Rennes, d’un père algérien et d’une mère bretonne, Nina Bouraoui passe son adolescence à Alger. Lorsque, au cours de vacances en France, ses parents décident de ne pas retourner dans le pays de son enfance, elle fait une expérience du déracinement qui marquera sa vie et son écriture. Après des études de philosophie et de droit, elle se consacre à l’écriture. La nostalgie de l’enfance, le désir, l’homosexualité, l’écriture et l’identité sont les thèmes majeurs de son travail. En toile de fond, les couleurs et les sensations de son enfance algérienne sont souvent présentes. En 1991, son premier roman, La voyeuse interdite (Prix du livre Inter), connaît un succès international. D’abord marquée par une écriture poétique, très travaillée (Poing mort, Le bal des murènes …), son œuvre prend ensuite une tournure plus autofictionnelle, notamment avec Garçon manqué, La vie heureuse, ou Mes mauvaises pensées (2005, Prix Renaudot). Traversée par les figures de Marguerite Duras, d’Hervé Guibert ou d’Annie Ernaux, ses textes témoignent aussi de son intérêt pour l’art contemporain. Ainsi, dans Nos baisers sont des adieux, brosse-t-elle une série de portraits amoureux éclairés par les œuvres de Nan Goldin ou Cindy Sherman. En 2018, Tous les hommes désirent naturellement savoir est sélectionné pour les Prix Médicis et Renaudot. (Source: Twitter)

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La soustraction des possibles

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RL2020  coup_de_coeur

Finaliste Grand Prix RTL/Lire
Finaliste Grand Prix des Lectrices ELLE
Sélection Prix Relay des Voyageurs-lecteurs
Sélection Prix Le Point du polar européen
Sélection Prix des lecteurs L’Express/BFMTV
Sélection Prix Alexandre-Vialatte
Sélection Prix Nice Baie des Anges
Sélection Prix des Romancières
Sélection Prix du Làc

En deux mots:
Aldo et Svetlana en ont assez d’être au service de la belle société genevoise. Ils ambitionnent de réussir un grand coup et d’empocher cet argent qu’ils transportent semaine après semaine jusqu’aux coffres des banques suisses. Leur heure de gloire est-elle arrivée ?

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Les eaux troubles du Léman

Attention, chef d’œuvre! La soustraction des possibles est LE livre à lire, surtout quand on a un peu de temps devant soi car, quand vous l’aurez commencé, vous ne pourrez plus lâcher cette merveille.

Joseph Incardona nous avait laissé avec un roman riche de promesses autour d’un thème très original. Dans Chaleur il nous racontait un extraordinaire championnat du monde de sauna. Des promesses qu’il fait bien mieux que concrétiser avec ce roman que l’on aimerait d’emblée affubler d’une belle guirlande d’adjectifs, à commencer par addictif. Mais on y ajoutera aussi fascinant, érudit, puissant, prodigieux, intense, inoubliable. Bref, La Soustraction des possibles fait partie des rares titres qui à mon sens ne doivent manquer dans aucune bibliothèque. Il répond en effet à tous les critères que j’ai définis pour cela: la lecture doit être agréable, l’ouvrage doit enrichir notre culture en s’appuyant sur le réel et les personnages doivent marquer notre mémoire.
Mais cessons de vous faire languir et venons-en au récit qui s’ouvre sur une leçon de tennis donnée par Aldo Bianchi à Odile. Les leçons de tennis particulières sont pour le presque quadragénaire l’occasion d’approcher la gent féminine et notamment les bourgeoises délaissées par leurs maris. En mettant Odile dans son lit, il cherche à entrer dans ce «beau monde» qui, on va vite le découvrir, n’est pas si beau que ça.
Nous sommes en effet au moment où le mur de Berlin tombe, où le bloc soviétique explose et où l’argent afflue dans les coffres des banques suisses encore protégées par le secret bancaire. Le mari d’Odile profite de cette situation, su service d’un directeur de banque qui n’a guère davantage de scrupules que son épouse qui organise et contrôle. Aldo est chargé de faire des allers-retours entre Lyon et Genève et de transporter des sacs de billets de banque d’un point à un autre sans poser de questions, sans se faire prendre et d’empocher pour ce service une grasse commission. Une affaire qui roule…
C’est à ce moment que Svetlana entre en scène. Tout comme Aldo, elle est un rouage essentiel du trafic, tout comme Aldo elle cherche à comprendre comment circule l’argent, tout comme Aldo elle se méfie de tout le monde. Mais ni l’un ni l’autre n’ont envisagé que l’amour pourrait ajouter du piment à leurs ambitieux desseins. Ils imaginent comment réussir un «gros coup», comment se venger de ces «exploiteurs».
Le diabolique Joseph Incardona sait attraper son lecteur avec les ingrédients du polar, du suspense, des retournements de situation, l’apparition de la mafia corse, d’une bande de malfrats plus idiots que méchants ou encore de prostituées qui jurent de briser leurs chaînes. Mais ce qui donne à ce roman toute sa richesse, c’est à la fois son style et sa profondeur. Car le polar n’’est qu’un prétexte. Au fil des pages, on va découvrir comment se sont construites les grandes fortunes dont les propriétés bordent le Lac Léman, comment les capitaines d’industrie et les banquiers ont ensemble fait fructifier leur argent – bien loin de la propreté helvétique. On va aussi, comme Balzac avec sa comédie humaine, plonger dans cette folie, cette avidité que l’argent peut susciter dès qu’on peut le humer. Qui a du reste affirmé qu’il n’avait pas d’odeur? Il a l’odeur du sang, du stupre, du cynisme, de la vengeance, de la peur…
Avant de conclure, disons encore un mot du style, lui aussi exceptionnel. Joseph Incardona a trouvé le moyen d’habiller son récit de références littéraires, de citer ici Ramuz ou là Norman Mailer, de placer quelques digressions qui nous offrent – un peu à la manière d’un hyperlien – d’approfondir tel ou tel aspect de l’histoire, mais aussi de jouer avec le lecteur en lui proposant d’apprécier telle ou telle intervention de ses personnages.
Vous l’aurez compris, La soustraction des possibles est le meilleur roman que j’ai lu cette année. Et à en juger par la longue liste des Prix littéraires pour lesquels il est sélectionné, j’imagine que je ne suis pas le seul à le penser. Affaire à suivre!

La soustraction des possibles
Joseph Incardona
Éditions Finitude
Roman
400 p., 23,50 €
EAN 9782363391223
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, du côté de Genève et environs, mais on s’y déplace aussi, notamment à Lyon et en Corse, sans parler du Mexique.

Quand?
L’action se situe d’octobre 1989 à mai 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.
À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus. Plus d’argent, plus de pouvoir, plus de reconnaissance. Leur chance, ce pourrait être ces fortunes en transit. Il suffit d’être assez malin pour se servir. Mais en amour comme en matière d’argent, il y a toujours plus avide et plus féroce que soi.
De la Suisse au Mexique, en passant par la Corse, Joseph Incardona brosse une fresque ambitieuse, à la mécanique aussi brillante qu’implacable.
Pour le monde de la finance, l’amour n’a jamais été une valeur refuge.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod – Entretien avec l’auteur)
Le Temps (Salomé Kiner)
Blog Les lectures d’Antigone
Blog Les livres de Joëlle
Blog Motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sang pages 
Blog Mon roman noir et bien serré 
Blog Nyctalopes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Octobre 1989
Lignes de fond
Cet homme, sur le court de tennis, c’est lui, Aldo Bianchi.
Celui de l’histoire d’amour.
Un avantage de son métier est de pouvoir se placer derrière l’élève, saisir son poignet afin de lui montrer, lentement, le mouvement correct à effectuer. D’une voix douce, mais ferme, il accompagne le geste par la parole, la lui souffle à l’oreille, en quelque sorte. Les corps se touchent, c’est inévitable. L’été indien permet encore de porter short et jupette de tennis. Et Dieu seul sait combien — avec monsieur Sergio Tacchini —, combien les tissus de ces combinaisons sportives sont minces.
Les corps maintiennent encore leur bronzage. Les corps sont les derniers à vouloir renoncer et céder à l’automne.
Aldo prend la main dans la sienne, se presse davantage contre le dos de son élève et achève le geste du coup droit lifté par une rapide torsion du poignet. L’élève sent la cuisse du professeur de tennis s’insinuer entre ses jambes. Elle a beau vouloir
retenir son souffle, elle ne peut s’empêcher de respirer l’odeur de phéromones que dégage son torse en sueur.
L’élève n’a pas bien compris le geste de torsion du lift. L’élève est troublée.
Généralement, l’élève est une femme entre 40 et 55 ans.
Mariée – le mari est souvent absent.
Mère – les enfants sont grands.
Riche – elle laisse ses bijoux au vestiaire.
Elle a encore quelques belles années devant elle, pressent le gâchis du temps perdu à attendre. La routine du luxe: villa, jardin, piscine, shopping, loisirs. L’entretien du domaine. Du corps. De l’esprit. D’une vie affective. Des relations. L’entretien du temps qui passe.
De l’ennui.
Aldo recule, se détache et l’élève se sent désorientée. La promesse de son corps aussitôt rétractée. Aldo lui sourit tout en lui disant de prendre le panier et de ramasser les balles.
«Okay, Odile, prenez le panier et ramassez les balles!» Et Odile
exécute. Elle a une femme de ménage, une décoratrice d’intérieur, deux jardiniers et une life coach, mais elle obéit, elle qui ne fait même pas son lit. Se soumettre, c’est tout au fond d’elle-même, comme l’envie d’être prise par ce rital à peine lettré lui expliquant comment frapper dans une balle.
Sûr qu’il n’a pas lu Madame Bovary, ça non.
On n’imagine pas non plus Aldo tomber amoureux.
Il maîtrise le petit jeu de la parade nuptiale, s’essuie le visage avec une serviette en coton. Il dépasse le mètre quatre-vingt, ses cheveux châtains striés de mèches blondes évoquent la coupe d’André Agassi avant qu’il devienne chauve et porte une
perruque sur le circuit. Les yeux bleus, rieurs, creusent des pattes-d’oie comme la bonne blague d’une vie à 180 sur l’autoroute. Un petit diamant brille au lobe de son oreille. Et, peut-être, la seule note discordante, le seul bémol, serait sa voix un peu nasillarde s’accordant mal à son physique de playboy:
«Semaine prochaine, dernier cours, Odile!»
Odile regarde autour d’elle. Les arbres devenus jaunes, le lac en contrebas qui s’étend derrière les losanges du grillage, juste après les pins sylvestres et les marronniers séculaires, le gazon impeccable délimitant le parc… Il y a comme un flottement, une seconde de désarroi: le dernier cours signifie le passage à l’heure d’hiver, la nuit plus vite, la solitude plus tôt. Présage de l’autre hiver, plus vaste et dramatique: celui de la vieillesse et de la déchéance. Tout à l’heure, un dîner à la Coupole en compagnie de sa fille et de son fiancé, le retour sur la colline, le cabriolet au garage — villa au milieu des villas, système d’alarme à désactiver puis à enclencher une fois en sécurité à l’intérieur.
L’époux en escale à Boston. Est-ce possible, Odile? Tout ce que tu voulais, et maintenant cette excitation adolescente, cette métamorphose qui te fait perdre dix ans d’un seul coup?
Les feuilles égarées sur le court en terre battue se désintègrent en craquant sous les semelles de ses tennis. Odile ramasse jusqu’à la dernière balle, qu’elle rapporte, docile, à son professeur.
Aldo a refermé son sac de sport, emporte la raquette de son élève qu’il a pris soin de remettre dans la housse, et l’échange contre le panier lourd de Slazenger en feutre jaune.
Aldo sait, le moment est arrivé.
Sur l’échiquier, il attend qu’elle bouge sa pièce.
C’est le jeu. Il n’y a pas d’autre possibilité. Trop gâtée, trop écoutée, trop plainte, choyée, soutenue. La coach, la femme de ménage, la décoratrice, les copines. Trop de femmes autour d’elle, trop de condescendance partagée. Instinctivement — sans pouvoir poser dessus une réflexion liée au libéralisme, à l’uniformisation des marchés ou à son corollaire qui est l’atomisation de la société —, Aldo a compris que le monde devient femelle. Que maris et pères sont surchargés de travail, que leur taille s’épaissit, qu’ils deviennent myopes. Et s’il y a quelque chose à prendre dans ce monde où tout se confond, il l’obtiendra en restant mâle, en jouant sur le paradoxe de l’émancipation des femmes. Ce qu’elles gagnent, ce qu’elles
perdent. Ses rivaux dans ce domaine sont les immigrés latinos bourrés de testostérone écumant la ville depuis le boum de la salsa, pêche miraculeuse à la femme blanche.
Mais Aldo joue dans une autre catégorie. Son biotope, ce sont les lignes d’un court de tennis, prélude aux chambres à coucher des madames Bovary.
Dans l’économie du dominant/dominé, la privation et l’humiliation sont le ressort.
Odile lève son visage vers son professeur. Il la regarde, amusé.
Elle ne rit pas.
Car tout ça se cassera la gueule malgré la chirurgie esthétique, l’entretien du corps, la frustration des régimes.
Tu sais très bien comment tout ça va finir, Odile.
OK, mais je vais te dire un truc, ma belle: à quoi sert tout ça, si c’est pour ne pas en profiter?
À quoi, bon sang?
Le moment est venu de sacrifier sa reine.
Odile lève la tête, ses traits se crispent quand elle prend la main de son professeur et la pose sur son ventre:
«C’est là, dit-elle à Aldo. C’est là où je veux que tu sois.»

Extraits
« Ce sont les filles qui lui ont fait perdre la foi dans le sport. L’esprit de sacrifice. L’abdication graduelle aux plaisirs intrusifs de la sexualité.
Il a compris très tôt l’impact que pouvait avoir son apparence quand, à quinze ans, il s’était fait dépuceler par la mère d’un camarade dans l’abri de jardin près de la piscine. Il y avait ce petit bouton sur lequel il suffisait d’appuyer et un monde
s’offrait à lui. Entre toutes, les femmes proches de la quarantaine remportaient habituellement la mise, car plus téméraires et cyniques dans la recherche et l’assouvissement de leur plaisir.
Aldo a été à bonne école. On n’oublie pas ses premières fois. Aldo a appris ce qu’il faut donner dans un lit. D’un certain point de vue, ce n’est pas très éloigné du sport: technique, endurance, créativité.
Forger son propre style.
Mais surtout: monnayer la vigueur et la jeunesse comme un don de soi. Laisser croire à sa partenaire plus âgée que cette jeunesse se prolonge en elle, qu’elle dure même après l’amour. C’est l’inverse de la crainte du déclin: l’espoir de l’éternelle
jouvence transmise par les fluides. »

« Tout ça, tu le sais, Odile. Je t’aime bien, je pense que tu es une femme intelligente. Que tu as juste commis cette erreur initiale du choix de la sécurité, qui te rend esclave et prisonnière d’un monde qui ne te satisfait plus. Ce monde que tu n’as jamais voulu peut-être, qui sait ? Ce que tu désires maintenant, c’est demander pardon, pardon, pardon à l’existence de l’avoir trahie pour gérer le calendrier des pousses d’un jardin, d’une soirée dans un bain à bulles, d’un mariage perpétuant le même désastre. De n’avoir pas su donner à ta fille une possibilité d’évasion d’elle-même, mais d’être complice de l’édification de sa cage dorée. A un moment, tu aurais pu élargir le champ des possibles, Odile. Entre nous, c’est cela que je te reproche. De ne pas avoir eu le courage au moins d’essayer. Tu as contribué à creuser une tanière profonde pour ta progéniture. Tes petites filles suivront le modèle. Il faut espérer dans le sursaut d’une âme vieille dans le corps d’une jeune fille, celui d’une femme qui aura le courage de se soustraire à l’emprise des hommes, de ne pas se laisser acheter ni corrompre au nom de la sécurité. Du confort. Le confort qui devient notre propre prison. Nous sécurise et nous enferme. »

À propos de l’auteur
Joseph Incardona est un écrivain suisse, d’origine italienne. Il vit à Genève où il tente d’arrêter de fumer. Il aime les romans noirs, Harry Crews et les pâtes. Auteur de Chaleur, il a auparavant surtout publié des polars. (Source: Éditions Finitude)

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Conservez comme vous aimez

ROFFINELLA_conservez_comme_vous_aimez

  RL2020

En deux mots:
Pour promouvoir des boîtes en plastique Sibylle a inventé le slogan «Conservez comme vous aimez» qui lui vaut le surnom de Reine de la pub. Mais dans son agence, rien n’est éternel et l’arrivée d’une nouvelle commerciale va causer sa perte. Sibylle va alors fomenter une vengeance.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

De l’utilité des boîtes en plastique

Le nouveau roman de Martine Roffinella nous entraîne dans l’univers impitoyable d’une agence de pub. Adulée puis rejetée, Sibylle ne va supporter sa mise à l’écart. Un conte cruel et édifiant.

Grandeur et décadence! Si «Sa Sainteté P.Y.», son chef, a surnommé Sibylle la «Reine de la pub», c’est qu’elle était douée. Elle a du reste connu son heure de gloire lorsqu’un Grand Prix lui a été décerné pour le slogan «Conservez comme vous aimez», conçu pour faire vendre des boîtes en plastique. C’était la période où tout le monde la jalousait, où elle voyait l’avenir en rose bonbon, où son franglais lui laissait entrevoir du high potential, où elle était fit for future, où winning rimait avec earning.
Mais les bonnes choses ont un temps, surtout dans l’univers impitoyable de l’entreprise et particulièrement dans celui de la pub, comme Frédéric Beigbeder nous l’a démontré avec 99 francs. Quand Capucine, la «Princesse commerciale», se dit qu’il lui faut pincer fort pour grimper dans ce panier de crabes, l’ascension de Sibylle va immédiatement s’arrêter. Pire même, comme sa collègue à désormais l’oreille du Directeur, elle va réussir son entreprise de démolition et envoyer Sibylle pointer au chômage. Une fin aussi brutale qu’injuste, une violence économique qui va tout d’abord la laisser exsangue. Seules les petites pilules blanches qu’elle prend à heure régulière rythment désormais sa vie. À la dépression viennent en outre se greffer quelques troubles obsessionnels du comportement. Mais comme à la roulette, quand rien ne va plus, la boule n’a pas encore trouvé la case dans laquelle elle s’arrêtera. Celle de Sibylle s’immobilise dans la case «vengeance». Ceux qui ont juré sa perte se sont sans doute réjouit trop tôt. On a beau avoir les dents longues, cela n’empêche pas de se faire mordre à son tour. Et de quelle manière!
Mais je vous laisse découvrir ce plat qui se mange froid.
Revenons plutôt sur le style de Martine Roffinella qui nous entraîne dans une sorte de conte moderne particulièrement cruel, mais qui se goûte comme un bonbon acidulé. Derrière le sucre, l’amertume arrive sans prévenir. Derrière les mots du marketing, de la performance et du jargon publicitaire viennent se greffer ceux d’une femme blessée qui peu à peu reprend du poil de la bête pour finir en vengeresse impitoyable. Avec en filigrane quelques questions existentielles: l’entreprise peut-elle fonctionner différemment dans un monde qui érige l’argent et le pouvoir comme seule mètre-étalon? Le personnel est-il condamné à être constamment sous pression? La solidarité entre femmes ou entre collègues est-elle définitivement à bannir du monde de l’entreprise? Faute de pouvoir y répondre, la romancière dresse un constat glaçant et donne à ses lecteurs des pistes de réflexion. Ce qui n’est déjà pas si mal, non ?

Conservez comme vous aimez
Martine Roffinella
Éditions François Bourin
Roman
128 p., 16 €
EAN 9791025204702
Paru le 6/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, vraisemblablement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sibylle guette le carillonnement des cloches pour rythmer les moments où elle doit prendre ses cachets blancs. Il n’y a pas si longtemps, elle était encore – ainsi sacrée par son boss Sa Sainteté P.Y. – la « Reine de la pub ». N’a-t-elle pas reçu un grand prix pour son slogan: « Conservez comme vous aimez », destiné à promouvoir des boîtes en plastique ?…
Un temps portée aux nues par toute l’agence, elle est un jour supplantée par la jeune et Belle Capucine, alias «Princesse Commerciale», aux dents longues et affûtées. Placardisée puis licenciée, Sibylle vacille, devenant la proie des TOCS. But the show must go on. Éjectée du système, entre irrépressible besoin de vengeance et négation de soi, elle est aspirée par la violence exercée contre elle et commet l’irréparable.
À travers ce roman cruel et cinglant, raconté avec la démesure d’une prophétie infernale, Martine Roffinella nous livre une satire implacable sur l’inhumanité du monde moderne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Salon littéraire(Jean-Paul Gavard-Perret)

Extrait
« Du premier jour où elle l’a vue, Sibylle a dit: «Elle aura ma peau, celle-là. She’ll kill me. » Et c’est vrai qu’elle en a dans la mâchoire, de la hargne et du malheur, cette Capucine-là! Le pouvoir est son hostie. De ce pain bénit il lui en faut sans cesse, more and more, elle n’en est jamais rassasiée, et d’ailleurs elle commence tout de suite par ne pas aimer le célèbre slogan de Sibylle : Conservez comme vous aimez. Pourtant, cette accroche, tout le monde l’adorait. Everybody. À commencer par Sa Sainteté P.Y., qui avait couronné Sibylle reine des rédactrices. Le client, lui, gloussait de plaisir, hip hip hip it was fun, ça collait pile-poil aux objectifs. Pour ses précieuses boîtes en plastique, c’était clean. Jusqu’à ce que Capucine décide que Sibylle ne savait pas écrire. Que sa façon de présenter les boîtes en plastique n’était vraiment pas hot. «C’est flasque, au mieux du pudding au pire une dog shit! a-t-elle lancé avec conviction. N’importe qui d’autre en parlera beaucoup mieux! very much better! Anyone else ! » Et le client (qui gloussait jusqu’à présent) s’est mis à rêver qu’il engrangerait beaucoup plus d’argent, millions of dollars why not ? – Sibylle souriait encore en cet instant, songeant à la fable « Perrette et le pot au lait » et pensant que Sa Sainteté P.Y. aurait la même référence qu’elle en mémoire, notamment: «Quel esprit ne bat la campagne? / Qui ne fait château en Espagne? »
Mais P.Y. a dit: «Tu crois? Do you think so? belle Capucine, ma Princesse Commerciale? » Capucine a enfoncé le clou: «Yes de chez yes, Votre Sainteté P.Y. Sibylle est game over. Aussi has been qu’un poste TSF. Bonne pour Fréquence-vioque et Radio-mouroir. À l’époque du galloping world et de l’hyperconnexion, que capteront nos acheteurs? Nothing! Pffuittt! Dzoing! Peanuts! Quelle poilade à deux balles! ça ne fait rire les cuisses de personne! (“Rire les cuisses? relève Sa Sainteté P.Y. On ne dit pas plutôt bander?” – mais Capucine est lancée, on n’arrête pas une bombe en plein vol). Sibylle manque de punch, ça végète mou-mou, ce qu’elle pond fait cot cot alors qu’il nous faudrait un cri d’aigle! On se croirait dans Proust. Quelle mêlasse! ça glue-glue vraiment. Faut du-qui-pète-boum-boum et qui fait le sur-mega-buzz! Sibylle, elle date du cinéma muet ! Non mais regardez-moi ce slogan: Conservez comme vous aimez. Berk! beurk! Yuck! qu’est-ce qui peut bien schlinguer comme ça la naphtaline à plein nez? »
P.Y. répète : « Tu crois, belle Capucine, Princesse Commerciale? Are you sure? − puis il lui murmure à l’oreille : Alors, il faut que je la vire. Kick her out. Trouve un moyen, toi, belle Capucine. »

À propos de l’auteur
Martine Roffinella est écrivain. Son premier roman, Elle, a été publié par les éditions Phébus en 1988 et a connu une grande notoriété. Elle a depuis publié une vingtaine d’ouvrages, notamment L’Impersonne (François Bourin, 2017, sélection Prix Marie-Claire). (Source: Éditions François Bourin)

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Ailleurs sous zéro

PELOT_ailleurs_sous_zero
  RL2020

 

En deux mots:
Treize nouvelles qui mettent en scène des «âmes en chaos». On y croise des hommes peu courageux et des fort en gueule, des femmes pas si faibles que cela dans une ambiance de western. Car dans ces Vosges, on se bat aussi à coups de fusil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ces histoires sont des liens de sang noir»

Pierre Pelot nous revient avec un recueil de nouvelles. «Ailleurs sous zéro» est une sorte de concentré de son univers. Sur les routes des Vosges, on y croise des «âmes en chaos».

On le sait, les recueils de nouvelles ne font pas recette. Aussi Pierre Pelot nous gratifie-t-il d’un prologue dans lequel il nous explique que «ces petites histoires taillées à chocs répétés se méritent, payent toujours de mine sous des dehors volontiers colorés aux pastels». Puis il nous explique que si la celle qui ouvre le recueil fut écrite au profond d’une sorte de gouffre, les autres «racontent chacune à leur manière des moments et des tranches d’existence, suffisamment hors du commun pour être particulières et remarquables». Et comme l’auteur nous a simplifié la tâche sur ses intentions, attardons-nous un peu sur les personnages de ces histoires, sur ces «âmes en chaos». Car ils le méritent, ces acteurs récurrents dans l’univers de Pierre Pelot. La vie ne les a pas gâtés, à l’image de ce chroniqueur remercié pour un texte qui n’a pas plu au responsable et qui se retrouve confronté à une nouvelle épreuve, les résultats de ses examens médicaux confirmant la présence d’une «saloperie rare». Alors que la neige tombe sur les Vosges, il va devoir partir pour Strasbourg afin de procéder à des analyses complémentaires. C’est bel et bien le crabe, mais à coups de protons, on devrait en venir à bout…
Dans ces histoires de sang noir, celle que je préfère s’intitule «Bienvenue les canpeurs». Oui, avec un «n» à canpeur comme il est noté sur le panneau que Ti Nono et son frangin, solides bûcherons, ont confectionné pour attirer les touristes. Celle qui se pointe à l’air tout à fait à leur goût. «Cette salope a un fameux cul et pas seulement qu’un cul». Je vous laisse deviner la suite…
Suivront une drôle de partie de chasse dans «Doulce France», une séance de fitness avec un raciste dans «Le lundi c’est gym», la recherche de voleurs qui donnent du fil à retordre à la police dans «le tonneau» ou encore l’arrivée d’un visiteur inattendu pour le grand lecteur – il s’était notamment délecté d’un livre intitulé «Méchamment dimanche» – qu’était devenu Pidolle dans «Le retour de Zan».
Treize histoires qui sentent la sueur et le sang, l’alcool et la neige. Treize histoires qui sondent ces âmes en chaos et ne leur accorderont guère une place au paradis. Du Pelot pur jus en somme.

Ailleurs sous zéro
Pierre Pelot
Éditions Héloïse d’Ormesson
Nouvelles
160 p., 16 €
EAN 9782350877143
Paru le 23/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
Treize nouvelles et autant d’univers, de suites, de fins ou de commencements imaginés par Pierre Pelot. C’est l’hiver dans les Vosges comme ailleurs et le noir s’installe, s’instille dans chacun des personnages. Victimes comme bourreaux ils s’animent avec une grande intensité et entraînent le lecteur dans leurs vérités, leurs angoisses, leurs souffrances ou leur folie. Entre nouvelles intimistes et fresques rurales, de nouveaux personnages prennent vie et côtoient ceux que nous retrouvons avec délice. Dans ce recueil qui mêle inédits et des textes parus dans divers journaux, la plume de Pelot est reconnaissable, toujours musicale mais plus acérée. Il s’agit bien d’une plongée dans l’obscurité, une variation «d’outrenoir» qui ravira ses lecteurs des premières heures.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ailleurs sous zéro
Salut, ça va ?
Si ça va ? Oui, oui, ça va. On fait aller. Évidemment que ça va. Que veux-tu répondre d’autre ? Que ça ne va pas ? Et puis quoi ? Te dire ce qu’il en est vraiment ? Oui bien entendu, mais comment le dire, et avec quels mots ? Alors rester là à ressasser et décliner des hésitations, des approximations, des tentatives malhabiles d’explications ? Des errances de langage à la recherche du mot juste, précis. Pour, au final, que ça change quoi ? Que ça aille mieux ? Parce que, non, ça ne va pas trop. Ça ne va pas tellement. Mais ça va.
On retrouve le monde qu’on avait déserté il y a quelque temps. Absent pour cause de fracas. Pour cause de vrac en tête. D’effondrement des piliers de la terre.
Nous revoilà. Nous revoici. En vérité on n’était pas partis, on n’était juste pas là. Ça n’en avait pas l’air mais c’était ça. Oui, absent, c’est le mot. L’absence.
Alors on réintègre. On revient, sur la pointe des pieds, on traîne la patte, c’est toujours mieux que l’immobilisme, paraît-il. On dit qu’il faut revenir. Retremper le doigt dans la sauce pour la goûter encore. Ne pas crever de faim. Faire un effort. Éplucher des patates, cuire le riz. Toutes ces sortes de choses.
Se retrouver debout aux margelles de l’hiver en attendant le printemps. En attendant le printemps, ce n’est pas certain. Se retrouver ailleurs sous zéro. Il a froid aux pieds dans ses godasses. La lumière tombée des nuages éblouit. Froid au bout des doigts par les trous de ses gants en manipulant le bois coupé. Il avait oublié que c’était l’hiver. Les chevreuils et chevrettes viennent manger le lierre qui grimpe aux murs des maisons, des sangliers défoncent les jardins, la soupe de légumes qui mijote au coin du feu ne va pas tarder à sentir bon. L’hiver et la glace qui craque au cœur de la nuit.
Et toi, ça va ?
Ça bricole. On fait aller.
Et plus loin, au-delà des frontières ? Quelle importance ? Aucune importance. Et au-delà des limitrophes bornages qui nous cernent et nous étranglent ? Aucune importance, excusez-moi.
Debout dans l’hiver qui finira, et, qui sait, pourquoi pas, dans le printemps ensuite, et…
Ça va ? Et on n’attend pas de réponse, et c’est peut-être une manière de faire, aussi.
Il ne sait pas s’il est de retour, il aimerait bien. Il passait par là. A vu de la lumière, il est entré.
À une époque qui semble tout à coup bien éloignée, de plus en plus lointaine, il faisait cela régulièrement, chaque semaine, il passait par là, il ouvrait la porte, s’installait pour quelques minutes. Il venait te faire un petit coucou. Il aimait bien. C’était les dimanches, dans un journal qui n’en a probablement plus pour longtemps – il aimait bien, oui. Il venait pondre son œuf dominical. De l’autre côté de la barrière, des gens le lisaient, beaucoup de gens, dont toi, je sais, ils avaient l’air d’aimer ça, eux aussi, on bavardait, ils m’en parlaient en semaine, ils m’écrivaient, ils me poussaient du coude dans la rue, dans les magasins, je n’en croyais pas mes côtes, au début. Mais si.
Et puis un jour quelqu’un dans le journal, une sorte de chef élagueur sans doute, un journaliste, probablement, une sorte de rédacteur, même pas en chef, droit de censure en bandoulière, a dit « Niet ! »
NIET !
A dit : « Pas question de publier ça, qui parle du quotidien d’un de vos amis en prise avec des dealers dans sa rue de Béziers, pas question de se moquer de la police, nous avons ici nos problèmes et nos difficultés de relations avec la nôtre, de police, pas question de faire le mariole, et toute vérité n’est pas bonne à dire. » Le pseudo-journaliste censeur a dit : « TOUTE VÉRITÉ N’EST PAS BONNE À DIRE. » Textu. « Vous allez s’il vous plaît me réécrire une autre chronique, mon brave. » Et lui, de lui répondre : « Vous pouvez toujours aller vous faire mettre, mon brave aussi. Vous ne voulez pas de cette chronique, vous ne l’aurez pas, mais vous n’en aurez pas d’autre non plus, je ne mange pas de ce ranci-là », qu’il a dit. Déclenchant du coup le silence. Il n’est plus passé le dimanche, il n’est plus venu bavarder. Dans la rue et les magasins, les mails, les gens m’ont dit : « Ben alors ? Comment ça va ? » Les gens ont cru que le silence et le vide venaient d’une douleur paralysante qui lui serait tombée dessus avec la mort de son fils dégommé en un quart de seconde dans une allée de jardin public. Mais non. Alors il répondait : « Mais non. » Toi tu sais mais les autres, non.
C’est comme ça.
Et il y a peu, le voilà dans un cabinet médical, pour passer radiographie et échographie, suite à un souci. Après s’être tapé une IRM deux jours auparavant. Ainsi va donc la vie. On ne se retrouve pas dans ces endroits de gaieté de cœur, mais avec une sorte de pincement. Au cœur, justement. »

Extraits
« Et maintenant il neige. C’est la nuit, c’est l’hiver et il neige, comme il neige certaines nuits d’hiver : en grand silence. Un silence qui tombe de sa haute lenteur, accompagnant chaque flocon, chacun plus lourd au fil de sa glissade de plume. Si on tendait les mains ouvertes, le silence s’entasserait dedans, avec les flocons, mais lui ne fondrait pas. En d’autres nuits, l’été, on pourrait entendre au loin d’une vallée à l’autre s’interpeller des chiens, et des grillons griller. Mais ici non, pas même, au grand dommage, le moindre hurlement de loup. Le silence. Juste le silence. Le hoquet sourd, parfois, d’un petit bouchon de neige détaché d’une branche trop chargée. Le silence comme il sait peser cent fois son poids dans son cocon de février.
Le monde, ce qu’on en sait, bruisse probablement ailleurs, de l’autre côté. Mais on ne l’entend pas. Le monde d’au-delà les frontières que posent la vue et la parole s’en est allé. Il ne sait où et s’en moque. Le monde extérieur, rempli de guignols qui s’agitent et nous font croire que l’importance est dans leurs soubresauts, leurs clameurs excitées, n’existe plus. Dans les pages des journaux non ouverts, derrière les écrans vides des télévisions aveugles, sous les ondes cendreuses des radios éteintes, le monde s’ébroue sans doute à sa guise encore et toujours, dans ses crachats et ses mensonges en rafales, et il s’en fout. » p. 19-20

« Le monde nous laisse croire qu’il existerait un certain ordre des choses. Alors que tout, dans ses soutes et coursives, sur tous ses ponts, n’est que désordre. Alors qu’il ne faut que survivre, vaille que vaille, dans les méandres du désordre, s’efforçant du mieux possible de se garder en équilibre, dans le précaire et l’incertain, momentanément. Juste tenter de garder l’équilibre. Dans les chaos et les grandes bousculades dont les échos nous heurtent au petit bonheur, au petit malheur. Ne dites pas que l’existence est autre chose que ce numéro dérisoire ébouriffé.
L’ordre des choses, probablement, mais en filigrane, dans les tréfonds insoupçonnables, les entrailles insondables des salles des machines où s’activent des mécanos décervelés qu’il ne faudrait pas chatouiller beaucoup pour les entendre péter plus haut que leur cul, se prétendre Dieu le Père ou quelque autre vigie, quelque autre timonier déjanté.
L’ordre des choses sans doute, hors de portée. Incompréhensible à nous autres commun des mortels.
Nous autres sur le pont supérieur au niveau de la mer, à qui ne reste que le désordre des vagues et des raz de marée, le roulis, le tangage. » p. 20-21

À propos de l’auteur
Né en 1945 à Saint-Maurice-sur-Moselle où il vit toujours, Pierre Pelot a signé plus d’une centaine de livres, du polar à la SF. Il est l’auteur notamment de L’Été en pente douce, Natural Killer, C’est ainsi que les hommes vivent (prix Erckmann-Chatrian), Méchamment dimanche (prix Marcel Pagnol), L’Ombre des voyageuses (prix Amerigo Vespucci), Maria et La Montagne des bœufs sauvages. Son dernier roman, Braves gens du Purgatoire, a paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2019. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Le plus fou des deux

BASSIGNAC_le-plus-fou-des-deux

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Un candidat au suicide est sauvé, puis engagé par une marionnettiste. Fascinée par sa voix, elle le fait travailler et l’intègre à son nouveau spectacle, mais au dernier moment, il s’éclipse. Elle part alors à sa recherche pour se venger de cette trahison.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Qui tire les ficelles de la marionnette?

Le nouveau roman de Sophie Bassignac tourne autour d’un couple improbable, une marionnettiste célèbre et un candidat au suicide. Avec eux, elle nous entraîne dans un roman où trahison et attachement, vengeance et amour jouent les premiers rôles.

«Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit!» L’homme qui lance cette phrase à Lucie Paugham le soir du 31 décembre 2017 la laisse sidérée. Si elle décide de répondre par la fuite, c’est aussi parce qu’elle a déjà entendu cette phrase, trente ans plus tôt, prononcée par son père avant qu’il ne se pende dans son garage. Une fuite qui est une fausse sortie, car elle n’entend pas commettre deux fois la même erreur et, même si elle ne sait rien de cet inconnu, le fait entrer dans sa vie.
Marionnettiste célèbre, elle prépare un nouveau spectacle et a besoin d’un récitant et imagine déjà la voix vibrante d’Alexandre se marier à Théodora, le personnage qu’elle manipule à la perfection. Avec Clara et Paul ses habituels acolytes, un peu réticents à sa proposition, les répétitions commencent. «Après une semaine de répétitions et par sa seule présence, il avait désorganisé notre routine et imposé sa musique. Son corps émettait sans cesse des signaux, de détresse, d’agacement, de désir aussi.» Viennent alors se superposer des images de ce père qui reste un sujet tabou dans la famille. Viennent aussi des images qui disent l’usure du couple. «Peut-être partira-t-il un jour. Quand les enfants auront quitté la maison, au moment où dans les couples classiques, les hommes rentrent chez eux et prennent leurs femmes pour leurs mères.»
C’est dans cette ambiance que le travail se poursuit et que la tension monte au fur et à mesure que la première approche. Le drame se produit sur scène, lors du Festival international de la marionnette de Lisbonne. Alexandre lui fait faux bond au dernier moment: «Après un drame, certains tombent malades, d’autres vont au tribunal, d’autres encore choisissent de changer de vie. Et il y a ceux, dont je fais partie, qui poussent un formidable cri de guerre et sortent en courant d’un théâtre un couteau à la main. Je n’avais pas de couteau mais mes mains étaient devenues celles d’un tueur dans la nuit lisboète.»
Sophie Bassignac entraîne le lecteur derrière une Lucie assoiffée de vengeance, mais parviendra-t-elle à retrouver Alexandre? Disons simplement que l’épilogue vous réservera quelques surprises. Reste au final une réflexion sur l’art et sur la passion, sur ce que la création peut avoir d’obsessionnel et de transcendental, vous poussant quelquefois au-delà de vous-mêmes.

Le plus fou des deux
Sophie Bassignac
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782709665230
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’à Lisbonne.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours en arrière jusque dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
Que répondre à un inconnu qui vous met au défi de l’empêcher de se suicider le soir du réveillon? Qu’on va l’aider, bien sûr, à changer d’avis. Surtout si, hasard ou prédestination, vous avez déjà été confronté à la même sommation trente ans plus tôt par votre propre père…
Marionnettiste célèbre, Lucie Paugham va ainsi commettre l’imprudence de faire entrer un inconnu dans sa vie. Au risque de faire voler en éclats tout ce qu’elle a construit.
Illusion, trahison, humiliation et désir de vengeance sont au cœur de ce roman d’une noirceur jubilatoire, dressant l’autoportrait sans concession d’une artiste totale livrée à des passions qui la dépassent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Baz’Art 
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Blog Kitty la mouette 
Blog Psych3 des livres 


Sophie Bassignac présente Le plus fou des deux © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jamais je ne serais allée voir ce blockbuster américain autrement que contrainte et forcée. Et forcée, je l’étais. Il y avait même urgence. Mon ami Dominique André avait travaillé sur les effets spéciaux de ce gadget hollywoodien et nous devions nous retrouver quelques jours plus tard à l’occasion d’un colloque. Je ne pouvais décemment pas me rendre à notre rendez-vous et lui dire que je n’avais pas encore vu Venus backwards, le film de sa vie qui, depuis deux mois, enfiévrait la capitale à la manière d’une maladie contagieuse. Par ailleurs, je me voyais mal lui servir en guise d’excuse que je ne supporte plus les foules agglutinées dans les musées, les théâtres et les cinémas. L’excuse toutefois n’aurait pas été bidon. J’ai un vrai problème avec les rendez-vous obligatoires. Faire la queue m’humilie et la liesse me dérange. Le consensus m’emmerde tout autant que le succès programmé, le bruit et les pop-corn. Ceux que mon refus de participer agace ne manquent pas de me rappeler que cette ferveur généralisée devrait me réjouir car je suis la première à en profiter. C’est vrai que je suis une artiste qui depuis des années remplit les salles de spectacles de ce public, qu’en d’autres circonstances j’évite avec soin. Pourtant, s’ils savaient combien je regrette le hasard, qui autrefois faisait s’échouer des paumés par petits groupes dans les bouis-bouis mal éclairés et mal chauffés où je me produisais avec mes marionnettes. Tout le monde pense que le succès est une valeur refuge qui, une fois obtenue, devient ce gros lot qu’on a le devoir de faire fructifier, sans se poser de question. Désormais, je laisse dire et face aux critiques, j’ai pris le parti de garder pour moi ce genre de considérations. Je n’essaie plus de faire comprendre aux gens que les sentiments ambivalents, jamais réglés, jamais apaisés, mi-passionnés, mi-haineux que l’artiste entretient avec la foule ne sont pas des états d’âme de riches.
Alors, bêtement peut-être, je ne vais plus au théâtre ni au concert, j’achète les catalogues des expositions à défaut d’y aller, et j’ai pris l’habitude de regarder les films chez moi lorsque la télévision les diffuse enfin. Je me fiche de les voir en temps réel. Au contraire. Le recul les allège des qualificatifs ronflants qui les entourent à leur sortie. Il les prive de leurs superpouvoirs et je les vois pour ce qu’ils sont, débarrassés de leur vocation à changer ma vie.
Quoi qu’il en soit, me coltiner Venus backwards était une corvée que je m’imposais par amitié pour mon vieil ami. J’avais repoussé l’épreuve pendant deux mois pour finalement décider que la séance de 18 heures, le 31 décembre, serait un pis-aller tolérable. À quelques heures du réveillon, j’avais au moins l’assurance de voir mon film dans un cinéma désert. Comme je l’avais prévu, j’étais seule dans la salle. Le chaos publicitaire interminable n’en était que plus absurde, flèches tirées dans le vide, en l’absence de cible. C’est entre deux spots hurlés pour personne, qu’une silhouette en manteau sombre a longé l’allée et s’est assise à côté de moi. D’un coup, j’ai senti mon deuxième cœur enfler et durcir. Chez moi, il se situe dans l’estomac et se réveille quand je panique. Dans la semi-obscurité et coupée du monde, j’étais de toute évidence livrée à un pervers, un avatar de ces fantasmes modernes qui pullulent dans les séries et dont habituellement je ricane.
Je ne sais toujours pas ce qui, à cet instant, m’a retenue scellée à mon siège, aux côtés de cette inquiétante présence. Quelque chose qui n’avait rien à voir avec la peur m’empêchait de prendre mon manteau, mon sac et de changer de place. Un reste de bonnes manières apprises dans l’enfance, peut-être, cette politesse incorrigible qui nous oblige à donner le change, en toutes circonstances, pour éviter de blesser ceux qui nous entourent. Et puis, c’est idiot, oui c’est idiot vraiment, il portait un parfum familier qui a fonctionné comme un leurre. En ondes concentriques, ses vapeurs citronnées ont peu à peu créé une familiarité de circonstance, une bulle presque luxueuse. Le type croisait et décroisait les jambes avec lenteur. Sa respiration était légèrement sifflante. Dans mon champ de vision droit, je distinguais un profil rond, de grands yeux sombres, un front brillant et dégagé, un âge indéfinissable. De sa personne émanait une curieuse légitimité. Comme si j’étais, moi, venue me coller à lui et non l’inverse. Tout en me maintenant dans une irrésistible dépendance, ce vieux jeune homme m’ignorait royalement. Plus détendue, je me suis dit que notre duo était au fond moins absurde que deux solitudes assises à distance respectable dans une salle vide. Le film a commencé par la déflagration éblouissante d’une navette en perdition dans l’espace, emportant dans un même mouvement mon inquiétude, mes interrogations et mon voisin.
Après trente minutes d’éprouvants grands huit dans des trous noirs abyssaux, le constat était sans appel. Venus backwards était un film pour enfants, un jeu vidéo où l’histoire et les personnages tenaient lieu de faire-valoir à des effets spéciaux ahurissants. J’avais mon compte de commentaires élogieux à resservir à Dominique André. J’ai attrapé mon sac, enfilé mon manteau et, alors que je me levais pour partir, une main ferme a enserré mon avant-bras, diffusant de mon crâne à mes orteils une violente décharge d’adrénaline.
— On était bien, non? Pourquoi partez-vous?
Mon voisin me fixait en souriant.
D’un coup de coude, je me suis libérée de son étreinte. Puis d’une voix extraordinaire, profonde et théâtrale, il a crié:
— Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit!
Sans blague, ce genre de choses arrive dans la vraie vie. Et dans la vraie vie, aucun écrivain, aucun cinéaste n’est là pour vous donner la marche à suivre ou vous dire s’il s’agit d’un film gore ou d’une comédie, d’un roman d’aventures ou d’une histoire sentimentale. La réalité nous les mettant rarement sous le nez quand nous en avons besoin, je manquais d’indices et donc d’à-propos. Sidérée, je suis partie en courant.
Donnez-moi une bonne raison de ne pas me suicider cette nuit? À la manière d’un odieux attentat à l’explosif dans un magasin de jouets, la phrase de l’inconnu avait réveillé une vieille douleur et son cortège d’élancements. Sortie du cinéma, en nage et bouleversée, j’ai piétiné un moment sur le boulevard. Je n’étais plus là. Je n’étais plus à Paris le soir du réveillon, mais projetée trente ans plus tôt dans le salon familial, le 29 juin 1987.
Je me souviens de la chaleur de ce début d’été. Toutes fenêtres ouvertes pour faire des courants d’air, ma sœur et moi regardions Les Tribulations d’un Chinois en Chine de Philippe de Broca, pour la dixième fois peut-être. Ce bijou oublié avait, entre autres qualités, le remarquable pouvoir de faire tenir plus d’une heure, ensemble et sans bouger, deux gamines hyperactives dans la même pièce. Prête à dégainer mon fou rire, j’attendais ma réplique préférée, celle du vieux sage chinois qui empêchait presque quotidiennement Jean-Paul Belmondo de se suicider.
Face à un panorama brumeux, et alors qu’il venait encore de lui sauver la vie, le bouddha en costume croisé lui rappelait les beautés de l’existence. « C’est inestimable la vie. Les femmes, les oiseaux, les poètes, les fruits confits », chantonnait l’Asiatique avec un accent chinois très exagéré. J’adorais cette énumération drolatique et magistrale qui cadrait à la perfection avec mes ambitieux questionnements d’adolescente. Ce soir de juin, mon père a fait irruption dans le salon un peu avant ma scène culte. Sa blouse blanche de laborantin fermée jusqu’au col, il s’est planté à côté de la télé et nous a dit en souriant :
— Qu’est-ce qui pourrait bien m’empêcher de me suicider ce soir ?
Il a ri de cette bonne blague dont il était le seul à connaître la chute. Puis, il est resté là une minute, dansant d’un pied sur l’autre, avant de retourner s’enfermer dans son labo. Shootées par les images, nous avons pris la phrase de mon père pour une réplique du film. Mais celle-ci était bien de lui. Et c’est en sortant sa mobylette pour rejoindre sa bande sur la place que ma sœur Agnès l’a trouvé une heure plus tard, pendu dans le garage.
Je pense que j’ai supporté l’épouvantable morbidité de cette question entendue deux fois à trente ans d’intervalle, parce que je crois fermement aux coïncidences et parce qu’il n’est écrit nulle part que je ne l’entendrai pas une troisième fois, demain ou dans vingt ans. Pourtant, je dois avouer que sur le moment, les pieds serrés dans la neige fondue, j’ai ressenti un éboulement intérieur, sourd et radical. Incapable de bouger, je suis restée assise sur un banc à proximité du cinéma. Les souvenirs pleuvaient sur le boulevard, comme des feuilles mortes.
Mon père était un petit homme très brun, volubile et affairé. C’était une figure locale qui, hormis le maire, était le seul à pouvoir se vanter d’avoir marié tous les jeunes du bourg. Il avait un magasin de photo où il vendait des appareils et développait les pellicules. Il faisait également les albums de mariages dont il exposait les meilleurs clichés dans sa vitrine. Je le revois virevolter à la manière d’un photographe mondain autour de ses royautés d’un jour. Il donnait aux gens une importance qu’ils ne connaîtraient plus et rentrait de ses mariages aussi vidé qu’un comédien après les rappels. Je me demande parfois si assister chaque samedi au plus beau jour de la vie des autres ne l’avait pas à la longue bousillé.
Ma sœur et moi tergiversons depuis trente ans sur la mort de mon père. Pourtant, nous le faisons sans jamais évoquer les possibles raisons de son suicide. Je tiens à dire que je n’y suis pour rien. Ce sont Agnès et ma mère qui en ont fait un tabou, un tour de passe-passe, prodige d’illusion qui prive mon père de la responsabilité de sa disparition, exactement comme s’il était mort d’une attaque foudroyante. Pas d’autopsie, donc, et pas de douloureux arrêts sur image, de remords, de regrets, de fâcheuse culpabilité. Les circonstances, rien que les circonstances. Les détails, les horaires, la météo, le décor et rien d’autre. L’existence d’un homme s’est trouvée réduite, entre le salon et le garage, à une pièce de théâtre d’une trentaine de minutes, et cela pour toujours. J’ai accepté le deal parce qu’il en allait de la survie de ma sœur. Même si ce crapuleux vol de mémoire, ce passé escamoté par deux cinglées me révoltait. »

Extraits
« Clara, Paul et moi sommes habitués à travailler dans une atmosphère studieuse. Nous parlons peu et l’atelier est en général très silencieux. La voix vibrante d’Alexandre Lanier a tout changé. Après une semaine de répétitions et par sa seule présence, il avait désorganisé notre routine et imposé sa musique. Son corps émettait sans cesse des signaux, de détresse, d’agacement, de désir aussi. Sa respiration sifflante était entrecoupée de longs soupirs bruyants. Incapable de se faire oublier, il marchait pour réfléchir et parlait dès qu’il avait quelque chose à dire. Ça ne pouvait pas attendre. Il se libérait d’une nervosité qui le ravageait en accomplissant une multitude de gestes inutiles. »

« Tout est rentré dans l’ordre. Peut-être partira-t-il un jour. Quand les enfants auront quitté la maison, au moment où dans les couples classiques, les hommes rentrent chez eux et prennent leurs femmes pour leurs mères. »

« Après un drame, certains tombent malades, d’autres vont au tribunal, d’autres encore choisissent de changer de vie. Et il y a ceux, dont je fais partie, qui poussent un formidable cri de guerre et sortent en courant d’un théâtre un couteau à la main. Je n’avais pas de couteau mais mes mains étaient devenues celles d’un tueur dans la nuit lisboète. Clara et Annetta à mes trousses, je me suis mise à courir dans la petite rue qui jouxtait le théâtre. Plus en forme que moi, elles n’ont eu aucun mal à me rattraper et à m’immobiliser. »

« Sans Théodora, je n’étais plus marionnettiste, sans mon mari, je n’étais plus une femme, sans mes enfants je n’étais plus une mère. J’ai éteint mon portable. Sans téléphone, je n’étais plus personne. Je n’avais rien vu de Lisbonne mais j’étais en quelques heures devenue une machine de guerre lancée sur sa cible, Alexandre Lanier. »

« Certains êtres, une fois apparus dans notre vie, nous condamnent au manque. Même délivrée du sentiment de haine qui m’avait attachée à lui, savoir Alexandre quelque part où je n’étais pas m’était presque intolérable. Cet homme faisait désormais partie de mon existence. Je ne voulais plus le figer dans l’ambre comme l’araignée de mon cauchemar, je voulais le voir vivre, l’écouter parler, le voir marcher sur la scène, géant vacillant et vrai tragique réduit à une triste condition de perdant dans un monde qui ne prenait pas le temps de l’attendre. »

À propos de l’auteur
Sophie Bassignac est l’auteur de plusieurs romans remarqués parus chez JC Lattès, dont Mer agitée à très agitée (2014), Séduire Isabelle A. (2016) et La Distance de courtoisie (2018). Le plus fou des deux est son neuvième roman. (Source : Éditions JC Lattès)

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Se taire

PINGEOT_se_taire
  RL_automne-2019

En deux mots:
Mathilde Léger, fille de bonne famille, est violée par un Prix Nobel de la paix. La jeune photographe ne veut toutefois pas faire de vagues et décide de se taire. Soutenue par sa sœur Clémentine, elle va essayer de se reconstruire et, lorsqu’elle rencontre Fouad, envisage de tirer un trait sur cette douloureuse épreuve.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

#Metoo, mission ou démission?

En imaginant une fille de bonne famille se faire violer par un Prix Nobel de la paix, Mazarine Pingeot entend montre dans un roman éclairant qu’il est difficile de lutter contre «des décennies de servitude féminine et d’acceptation du silence.»

Commençons par évacuer cette polémique que la presse people s’est empressée de relayer. Il faudrait voir dans ce roman l’histoire de Pascale Mitterrand, la petite fille de l’ancien président. Elle serait l’auteur de la plainte à l’encontre de Nicolas Hulot et les faits relatés par Mazarine Pingeot seraient inspirés par ce qu’elle a vécu. Outre le fait que la romancière et son éditrice rejettent ces allégations, il faut une fois encore dénoncer un faux procès et laisser aux romanciers leur liberté, le droit de s’inspirer de témoignages et de faits divers pour construire une œuvre de fiction plausible, réaliste.
Le personnage de Mathilde Léger, jeune fille de vingt ans, est au cœur du roman. Fille «du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France» et d’une intellectuelle féministe, petite-fille d’un écrivain membre de l’Académie française et également conscience morale du pays, elle a choisi d’être photographe. Parmi ses premiers mandats, elle se voit confier la réalisation d’une série de portraits du Prince de T., Prix Nobel de la paix qui vient de perdre sa fille. Dès les premières minutes du rendez-vous, elle sent que le regard du «grand homme» est bizarre, mais reste fixée sur le travail qu’elle a à faire. C’est alors que les choses dérapent : «Il prend mon visage dans sa main, le serre, […] il pose ses lèvres violemment contre les miennes, et me mord, et cherche ma langue, quand la deuxième main s’enfonce dans mon jean, puis ma culotte et enfin mon sexe, qu’il tient fermement […] il me pousse sur le lit, me traite de petite salope, baisse violemment mon pantalon et s’enfonce en moi, il y reste peu de temps. […] il me dit que je suis belle, qu’il aime ma beauté, qu’il m’a déjà vue dans des magazines, quand j’étais plus petite, qu’il m’avait repérée, que ça faisait longtemps qu’il en avait envie, il est content, il me remercie, mais maintenant il a du travail à terminer, si je pouvais le laisser. »
Malgré le choc et la sidération, Mathilde fait les photos qu’elle était venue réaliser et qui bientôt paraîtront en une du magazine qui l’a engagée et qui lui vaudront de vivres félicitations. Mais pour la jeune fille, ces clichés seront d’abord une marque d’infamie et le douloureux rappel d’une scène qu’elle veut oublier. Parce qu’elle a «été programmée pour ne pas faire scandale. Le Prix Nobel l’a bien compris.»
Car ici, contrairement au roman de Karine Tuil qui aborde aussi la question du viol et de ses conséquences, il n’est pas question de porter plainte. Le premier réflexe de la jeune fille, c’est de nier la chose, de laisser le silence recouvrir la chose: «Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.»
Mazarine Pingeot montre fort bien combien il est difficile de vivre avec une telle épreuve. Car on ne se sent pas seulement souillée, on se sent aussi responsable…
«Depuis le Nobel, tout chez moi est coupable, le corps, le manque d’appétit, la fatigue, encore elle, demeurer auprès des miens, les quitter, l’approche de la nuit, le réveil. Les mots comme le silence. Tout s’équivaut, la valeur a failli. Son idée même. C’est dire. Et moi qui préférais l’image, ça me semblait plus vrai, plus fort. Je me raccroche aux mots que je ne dis pas. Je n’ai plus aucune confiance ni dans les formes ni dans les couleurs. Je n’ai plus confiance en ce que je vois.»
Au poids pesant d’une famille qui refuse le scandale vient s’ajouter «des décennies de servitude féminine et d’acceptation du silence.»
Seule Clémentine, la sœur de Mathilde, lui prête une oreille attentive, compréhensive, essayant de la soutenir, de lui changer les idées, de faire que le mal passe.
Sa rencontre avec Fouad marquera-t-elle la fin du traumatisme? Maintenant qu’elle a trouvé un homme avec lequel elle n’éprouve pas de crainte, avec lequel elle a envie de se construire un avenir, avec lequel elle se confie. Et qui l’encourage, bien des mois plus tard, à porter plainte.
Le fera-t-elle? Sera-t-elle prête à accepter le procès? À reprendre cette histoire douloureuse? C’est tout l’enjeu de la fin de ce roman, aussi surprenante que réussie.

Se taire
Mazarine Pingeot
Éditions Julliard
Roman
288 p., 19 €
EAN 97822600p53255
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et aux environs.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec pour seule expérience ses vingt ans et son talent de photographe, Mathilde est envoyée par un grand magazine chez une sommité du monde politique, récemment couronnée du prix Nobel de la paix. Quand l’homme, à la stature et à la personnalité imposantes, s’approche d’elle avec de tout autres intentions que celle de poser devant son appareil, Mathilde est tétanisée, incapable de réagir. Des années plus tard, une nouvelle épreuve la renvoie à cet épisode de son passé, exigeant d’elle qu’elle apprenne une fois pour toutes à dire non.
Dans ce roman sombre et puissant, tendu comme un thriller, Mazarine Pingeot continue d’explorer les thèmes qui lui sont chers : le poids du secret, le scandale, l’opposition entre les valeurs familiales et individuelles… En mettant en miroir deux instantanés de la vie d’une femme contrainte au silence par son éducation et son milieu, elle démonte les mécanismes psychologiques de répétition et de domination, en même temps qu’elle construit une intrigue passionnante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Élisabeth Philippe)
Paris Match (Valérie Trierweiler – entretien avec Karine Tuil et Mazarine Pingeot)
Madame Figaro (Marie Huret)
La libre Belgique (Geneviève Simon)
Europe 1 (Nicolas Poincaré reçoit Mazarine Pingeot – podcast)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Ici ou là, les femmes commencèrent à révéler les agressions dont elles avaient été les victimes. C’était au début un bruissement, amplifié par la Toile, puis devenu raz de marée. Les mentalités étaient emportées par la vague, elles donnaient l’impression de changer – comme si une mentalité pouvait changer en un clic, les temps s’affolaient et se court-circuitaient, on pouvait se poser des questions légitimes sur la notion de changement et sur la croyance collective qu’un cri de colère se transformerait en progrès social –, des hommes étaient accusés publiquement, on facilitait les dépôts de plainte, et même les délations. Les journalistes étaient à l’affût de scoops, de cette façon, deux d’entre eux allèrent fouiller dans les commissariats. Il ne leur fallut sans doute pas longtemps pour exhumer de vieilles mains courantes frappées par la prescription, mais qui contenaient des trésors…
Tout commença par un flash d’information: un personnage haut placé était accusé d’agression sexuelle. Il n’était ni le premier ni le dernier, ce type de nouvelle devenait monnaie courante. Il suffisait ensuite de jouer aux devinettes et d’accoler des noms. Ça allait du plus vraisemblable au plus farfelu, la vraisemblance tenant à la notoriété et à la respectabilité de l’homme en question. Les bons pères de famille pouvaient trembler, plus ils affichaient de vertu, plus dure serait la chute. On traquait indifféremment les cavaleurs et les curés défroqués, nul n’échapperait à la chasse à l’homme, puisque l’homme, potentiellement, était une bête de proie. Des affiches dans le métro montraient des femmes apeurées, s’accrochant à la barre métallique de la rame, tandis qu’un requin, un ours ou un loup rôdait, s’approchant dangereusement. Ces espèces en voie de disparition étaient censées représenter la plus mauvaise part de l’homme, voire son être profond. Au-delà de leur caractère illisible, ces affiches avaient suscité l’indignation des défenseurs des animaux. Comment pouvait-on comparer un être humain à un animal dont la nature était de chasser ? Certes l’homme s’était « humanisé » précisément en dépassant et en niant sa nature, mais ces pauvres bêtes, exterminées par la seule espèce qui conservait le monopole de la violence légitime, étaient innocentes. Les antispécistes furent à deux doigts de manifester, mêlant leurs voix à celles des féministes, plus promptes à s’insulter entre elles qu’à élaborer un plan de lutte commun. Les hommes se terraient, leur parole n’était plus audible, à moins qu’ils se fassent les porte-parole d’un féminisme militant, et se montrent prêts à offrir en expiation leurs testicules sur un plateau d’argent. La guerre des sexes battait son plein, dévoilant un marché au développement exponentiel, dont la presse écrite entendait bien profiter, elle qui vivait aussi ses derniers moments. Le journalisme avait abandonné sur le champ de bataille sa déontologie, l’heure était à l’hallali, on cherchait les coupables avec des piques, sur lesquelles, à l’instar des sans-culottes, on aurait volontiers planté des parties génitales sanguinolentes afin de les exposer à la vindicte populaire.
En réalité, le problème était d’ordre politique, il s’agissait ni plus ni moins d’une question de domination, mais le temps médiatique n’avait pas le loisir de creuser, il lui fallait des coupables et des victimes, ce qui signifiait alors : des noms. Non pas des catégories, des entités conceptuelles, des classes, des caractères, des appartenances, mais bien des noms : il fallait que la victime ait un visage et un corps, une histoire singulière, pour qu’on l’imagine au moment où sa vie avait basculé. On voulait des récits, on voulait des voix, on voulait des visages, de préférence attrayants. Raison pour laquelle les actrices firent sensation. Elles étaient belles, toujours parfaitement vêtues, elles avaient nécessairement souffert du regard des hommes puisque le système les contraignait à se faire objet du désir pour devenir sujet économique. Elles avaient dû plaire, et d’abord à leur producteur. Il avait l’argent, elles la chair. La transaction était facile à imaginer. Leur indignation et l’avalanche de dénonciations qui s’ensuivit permirent que s’ouvre le dossier du harcèlement sexuel. Ces femmes inventèrent de nouveaux modes de résistance : le choix de la couleur de leurs robes, le port de broches identiques. Elles parlèrent à des magazines, coiffées et maquillées par de grandes marques pour l’occasion. Puis, des victimes – on avait fait le tour des actrices, et les caissières intéressaient moins – on passa aux bourreaux: il fallait là encore des noms et des visages, non pas des types sociologiques, ni des représentants de la classe dominante, mais des gens qu’on connaissait. Si l’on pouvait éviter qu’ils soient par ailleurs stigmatisés par leur couleur de peau, histoire de conjurer tout amalgame raciste, c’était plus confortable : on choisissait l’option « Blanc à fort pouvoir d’achat », si possible en vue dans le milieu politique. Un sportif pouvait aussi faire l’affaire, mais ces pauvres gars qui n’avaient pas fait d’études et qui passaient du statut de prolétaire des cités à celui de milliardaire, avant d’avoir pu vivre une enfance, on le leur pardonnait. Ou on s’en fichait, ce n’étaient que des footballeurs, après tout, ils gagnaient trop d’argent, mais ils pensaient avec leurs pieds, pas étonnant qu’ils agressent des femmes tout en les payant. Si ces hommes étaient d’origine étrangère, les camps se divisaient : la droite soupirait, c’était dans l’ordre des choses, la violence était constitutive de l’éducation, le machisme inhérent à la culture, et la haine des femmes inscrite dans le code génétique ; pour la gauche, le bourreau pouvait éventuellement devenir victime, avoir subi la ségrégation donnant quelque raison de se venger, s’il ne gagnait pas sa vie, ce n’était pas un harceleur, mais un pauvre type auquel la chance n’avait pas souri, grandi dans un «quartier», maltraité par l’Éducation nationale, refoulé des entretiens d’embauche à cause de son patronyme… Celui-là ne faisait que suivre la pente du déterminisme social, le harcèlement devenait fait divers, soudain relégué à la rubrique « chiens écrasés », les pages « société » les acceptant de mauvaise grâce, ou à la condition qu’il s’agisse d’une tournante dont une victime plus à plaindre encore aurait fait les frais. Ces prises-là n’intéressaient pas.
On avait bien épinglé un célèbre prédicateur à tendance islamiste radicale qui avait « évangélisé » des âmes incertaines dans les caves des banlieues tout en tenant un discours policé sur les plateaux de télévision. Le cas était délicat, les journaux qui s’en emparèrent furent traités de «racistes», un comité de soutien de gens de gauche, mais pas antisémites précisèrent-ils aussitôt, se forma dans l’heure même, hurlant au complot. L’idéologue représentait la face lumineuse d’un islam qu’on se devait d’aimer, de chérir pour manifester l’ouverture des esprits à la différence, à toutes les différences, sachant mal évaluer les excès de différence quand celle-ci tuait, et si un excès participait de la différence, ou la discréditait. Les théories demeuraient floues sur la question, on tolérait le voile car rien n’était pire que la stigmatisation, quant aux femmes voilées elles-mêmes, cela ne relevait-il pas de leur choix, et du prérequis minimal de la démocratie que de les écouter? Si elles avaient envie de se couper les mains ou de s’auto-lapider, qui étions-nous pour le leur interdire? Le relativisme des valeurs, voilà les forces du progrès, qui pourtant heurtaient de plein fouet la revendication de ces autres femmes de ne plus être violées impunément. Au nom du relativisme, néanmoins, on pouvait accepter que le prédicateur, bel homme et beau parleur, en qui on avait mis toute sa confiance, eût quelque peu défloré des vierges mineures auxquelles on avait oublié de demander leur consentement. Consentir à porter le voile, oui, mais à se faire pénétrer par un ayatollah du puritanisme, cela n’était pas nécessaire. Au moins le relativisme était-il cohérent avec son principe même. »

Extraits
« Il prend mon visage dans sa main, le serre, je me dis que peut-être je ressemble à l’enfant pendue, avant la corde, peut-être est-il traversé par une douleur qui le laisse coi, et je pense à son pan de chemise, le pauvre, il ne sait pas, peut-être qu’il faudrait… Mais il pose ses lèvres violemment contre les miennes, et me mord, et cherche ma langue, quand la deuxième main s’enfonce dans mon jean, puis ma culotte et enfin mon sexe, qu’il tient fermement, je ne vois plus la fleur, j’essaie bien d’accrocher mon regard, mais je ne vois plus la fleur, il est trop près, ça bloque la vision, mais ça n’empêche pas d’imaginer, je vois la chambre d’amis dans la maison de la Drôme, et la fois où grand-mère m’a autorisée à y dormir, seulement pour voir, seulement pour jouer à « l’ami », seulement pour sentir la maison en étranger et la rencontrer d’une certaine manière, la rencontrer, ma maison de famille, observer les murs, les tapis, les papiers peints, comme s’ils étaient nouveaux, attachés à aucun souvenir, à aucune personne, complètement débarrassés de moi. Il me susurre des mots qui sont comme des pulsions, des mots sales, il veut que je le suce, tout de suite, il est impérieux, mais je suis en train de découvrir ma maison, j’arpente les pièces, et je sens leur odeur, je voudrais aller me coucher maintenant, alors il me pousse sur le lit, me traite de petite salope, baisse violemment mon pantalon et s’enfonce en moi, il y reste peu de temps. Je n’en sais rien, à peine le temps d’ouvrir la porte du couloir et de la refermer, car de nouveau je suis dans la chambre d’amis, la mienne et pas la mienne, le papier peint aux rayures vertes, que j’observe puisque ma vue s’est dégagée. Il s’est agenouillé devant le lit, et baise mes pieds, mes jambes, je le sais au bruit, je ne sens rien, il pleure maintenant, il me dit que je suis belle, qu’il aime ma beauté, qu’il m’a déjà vue dans des magazines, quand j’étais plus petite, qu’il m’avait repérée, que ça faisait longtemps qu’il en avait envie, il est content, il me remercie, mais maintenant il a du travail à terminer, si je pouvais le laisser. »

« Le silence ne viendra pas après, le silence appartient au bureau, à la maison, comme ses fenêtres et sa porte. Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.
Moi, la fille du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France, j’ai été programmée pour ne pas faire scandale. Le Prix Nobel l’a bien compris. »

« Alors je balance tout, le Nobel, la voix gonflée de désir, et moi qui ne sais pas quoi faire, s’il faut obéir parce que c’est le Nobel, «un homme bien», le premier sujet qu’on me donne, il ne faut pas gâcher la fête, et si je me trompais, si c’était moi qui me faisais des idées, si ma peur prenait le dessus, parce que la peur habite les filles depuis la nuit des temps, parce que la peur est parfois la seule grille de lecture des filles qui passent à côté de sacrées expériences, parce que la peur dicte aux filles que tout est sexuel, alors qu’en réalité…, mais non, la peur disait vrai; tout est sexuel ET tout est politique, n’est-ce pas, bien sûr il voulait me sauter, il voulait sauter la fille et la petite-fille de. La fille de l’image. »

À propos de l’auteur
Romancière et scénariste, Mazarine Pingeot est l’auteure d’une douzaine de romans dont Bouche cousue, Bon petit soldat, Les Invasions quotidiennes et Magda. (Source : Éditions Julliard)

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Mangoustan

GIUDICE_mangoustan
  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
Mélania a quelques soucis avec Donald Trump, Irina avec Édouard et Laure avec Philippe. Des épouses considérées par leurs époux respectifs comme un bien chèrement acquis et qui n’entendent plus jouer les potiches. La tempête s’annonce forte!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mélania, Irina et Laure se rebiffent

Il fallait oser faire de Mélania Trump un personnage de roman. Pour son premier roman Rocco Giudice réussit ce pari et nous offre un brûlot féministe que les hommes seraient bien avisés de lire aussi!

Trois histoires, trois femmes, et des épisodes successifs les mettant en scène, l’une après l’autre. À l’image du cyclone tropical annoncé et joliment appelé «Mangoustan», Rocco Giudice va faire avancer son récit en cercle concentrique, comme des ondes qui se rapprochent au fur et à mesure de leur point d’impact, à Hong Kong, où les destins de Mélania, Irina et Laure vont finir par se croiser. Pourtant les chances étaient infimes pour que l’épouse du Président des États-Unis croise un ex-mannequin ukrainien et une suissesse en pleine crise conjugale. Mais n’anticipons pas et faisons plus ample connaissance avec les trois personnages au centre de ce roman.
Tout commence à Tel-Aviv, lorsque Mélania refuse ostensiblement la main de son Donald à la descente de Air Force One, provoquant un déferlement de commentaires sur les réseaux sociaux jusque-là plutôt prisés par le président. Est-il nécessaire d’ajouter que les épisodes mettant en scène la première dame sont authentiques et démontrent un vrai travail de documentation.
Après Israël, nous arrivons en Suisse où on sent aussi une tension entre Irina, agacée d’être appelée Irène par son époux Édouard. Une goutte d’eau qui fait déborder un vase que l’on imagine déjà bien chargé. C’est lors d’un voyage en Ukraine que le couple s’est formé. Irina, qui s’appelait en fait Natalia – Nacha pour ses intimes – a pris ce nom lorsqu’elle a commencé une carrière de mannequin.
C’est à Singapour que nous allons croiser un troisième couple, formé par Laure et Philippe. Là encore, l’usure de la vie commune – après 35 ans de mariage – va entraîner une douloureuse rupture. Ils vont toutefois céder à leurs enfants Armand et Sylvie, qui leur demandent de «faire semblant» pour la veillée de Noël qui rassemble la famille tous les ans en Suisse.
Melania n’est plus décidée à supporter toutes les incartades de Donald. L’affaire Stormy Bugsy la fait sortir de ses gonds et Stephanie, son attachée de presse est chargée de gérer sa communication via des tweets sibyllins, mais faciles à décoder. Pendant ce temps Laure déprime à Vésenaz et du côté de Megève Irina décide que son bout de chemin avec Christian doit s’arrêter.
Dans les chapitres suivants, on suivra Laure dans sa recherche d’emploi, Mélania lors d’une visite d’un centre d’accueil pour enfants de migrants au Texas et les préparatifs d’Irina pour son voyage à Hong Kong.
Laure, a accepté l’invitation de sa sœur Isabelle à l’accompagner là-bas pour un salon professionnel et Mélania prend aussi la direction de la Chine pour un congrès.
Elle va maintenir sa participation, même si on lui annonce durant le vol qu’un cyclone tropical devrait frapper Hong Kong.
Rocco Giudice va faire de Mangoustan, la reine des tempêtes, le symbole de ces crises conjugales. À la manière du typhon, elles vont balayer les mufles, écraser les paternalistes, annihiler les égoïstes, quitte à provoquer quelques dégâts.
On s’amuse beaucoup dans ce roman improbable où tout s’emboîte pourtant parfaitement et on est emporté par cette volonté farouche. Les hommes n’ont qu’à bien se tenir !

Mangoustan
Rocco Giudice
Allary Éditions
Premier roman
190 p., 17,90 €
EAN 9782370732941
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule sur toute la planète, à Washington, New York et à Mar-a-Lago
Au Texas, à Novo Mesto Kiev et Yahotin, à Megève, Ibiza, Rome, Londres, à Bali, aux Philippines et à Hong Kong, à Genève, Saint-Prex et  Vésenaz.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Melania est mariée à un Priape raciste et misogyne devenu président des États-Unis, Irina à un publicitaire condescendant, Laure à un homme sans goût ni saveur qui la quitte pour la femme de ménage après trente ans de vie commune.
Elles ne se connaissent pas mais ont tant de choses en commun. Une volonté de fer pour s’émanciper de leur mari dominateur. Un sens de l’humour vif et piquant.
Mais ce qui les lie par-dessus tout, c’est un typhon qui répond au doux nom de Mangoustan. Et qui s’apprête à balayer Hong Kong le week-end où elles s’y trouvent toutes les trois.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog Les lectures d’Antigone

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Super-typhon, subst. masc. : Cyclone tropical qui débute par le battement d’ailes d’un papillon et provoque, par effet boule de neige, de grands bouleversements. Syn. ouragan, tornade. Voyez ! Ça n’a l’air de rien, mais c’est un typhon qui se prépare!

Tel-Aviv
Il fait une chaleur de bœuf sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, ce jour de mai 2017. Au bout d’un tapis carmin interminable, l’avion présidentiel américain semble relié à un long cathéter. Au pied de l’escalier d’accès, des représentants de l’État israélien, pour qui le temps se fait long, patientent en piétinant. Les corps se balancent comme des roseaux au vent. Benyamin est prêt. Son regard va et vient entre le tarmac et la porte du Boeing 747. « Mais putain ! Qu’est-ce qu’il fout ? se demande-t-il. On a l’air de crétins ! » Le Premier ministre israélien porte à son nez un mouchoir et souffle dedans. Les cuivres d’une fanfare militaire lancent dans l’air chaud des accords de parade. « S’il ne sort pas bientôt, le sable du Néguev aura raison des flûtes et des tubas. » La fille du Président américain, accompagnée de son mari, débarque par l’arrière tandis qu’on s’agite à l’entrée du jumbo-jet. En haut de l’escalier, le père apparaît enfin, le veston déboutonné, une cravate bicolore raide comme un fil à plomb et les cheveux brillants comme la Toison d’or. Sa chevelure flamboie littéralement. Est-ce pour cela que Melania, sa femme, protège ses pupilles derrière des verres fumés ? Il agite un bras en guise de salut, descend les marches feutrées et s’adonne aux poignées de mains qui s’imposent mais qu’il abhorre : « Bordel, je déteste ça ! Toucher des peaux molles, embrasser des joues flasques, ça me dégoûte. Si seulement je pouvais porter des gants, ces gants jetables en latex. » Le premier sur son chemin est le chef du protocole, suivi du président de l’État d’Israël et de sa femme. Benyamin est en quatrième position. « C’est vrai ce qu’on dit, constate le Premier ministre, il scotche ses cravates à sa chemise. » Son regard amusé s’attarde sur le nombril de son hôte tandis que le Yankee serre quelques pognes et tapote une épaule. Puis vient son tour :
– Tu y es arrivé, vieux lascar ! Président des États-Unis d’Amérique. Tu l’as mis bien profond à ces Démocrates de mon cul, hein ?
– Et à une foutue bonne partie des Républicains aussi, Benji.
– Je te présente ma femme, Donald.
– Oh, comme moi ?
Personne ne sait s’il blague. On se claque une bise, on se tient par les coudes et on se réjouit comme des farfadets autour d’un feu. Melania, elle, se tient en retrait. Toute de blanc vêtue, droite comme un passe-lacet, elle poireaute à côté des trois larrons. Lorsqu’elle voudra embrasser la femme du ministre, elle devra d’abord libérer ses doigts de la paume insistante d’un Benji frétillant.
– Elle pourrait quand même retirer ses lunettes, glisse-t-il à son épouse en reniflant.
– Tu es vexé parce qu’elle ne t’a pas calculé, grince-t-elle en retour, les pouces en l’air vers la Première dame.
L’incident advient après les discours de bienvenue et les allocutions de remerciements. Au moment où le couple présidentiel quitte les abords de l’estrade montée sur la piste, l’improbable se produit. Un détail à l’encontre de tout protocole, une fraction de seconde, et l’annonce, déjà, d’un bouleversement à venir. L’effet papillon, qu’ils disent. Ce jour-là, des millions de téléspectateurs à travers le globe voient Melania rejeter d’un geste sec la main tendue par son mari de président. »

Extraits
« – Ce n’est pas Irène, s’agace-t-elle, c’est Irina.
– Mais enfin, c’est pareil !
– Non, ce n’est pas pareil. Cesse de franciser mon nom chaque fois que tu me présentes à quelqu’un.
La salle de bains est l’endroit idéal pour les mises au point du matin. Irina se lève toujours en premier. Elle prend sa douche debout dans la baignoire et laisse ensuite couler l’eau pour le bain d’Édouard. Celui-là, qu’aucune occupation ne pousse hors du lit avant huit heures, se glisse sous la mousse quinze minutes avant qu’Irina ne quitte la maison.
– Si ça te gêne que je sois ukrainienne, trouves-en une qui soit d’ici, dit-elle en posant une noisette de crème sur son visage. Tu n’as que l’embarras du choix ; Marie-Christine, Françoise, Isabelle, c’est nettement plus rive gauche qu’Irina.
– Passe-moi la mousse à raser, lapin.
– On croirait que tu cherches à dissimuler mes origines. C’est humiliant et inutile ! Tu imagines bien que je ne trompe personne ; j’ai, comme qui dirait, un léger accent !
– Tout à fait charmant, par ailleurs.
Édouard, élégance ou lâcheté, avait pour habitude de fuir les conflits et redoutait la gravité presque autant que les voyages en seconde classe.
– Il faut qu’on parle de l’extension de la boutique. On déjeune ensemble ? demande Irina.
– On peut tout à fait déjeuner ensemble. Je passerai te prendre vers treize heures.
– Pourra-t-on parler de ce projet ?
– Je croyais que ta question portait sur le déjeuner seulement.
– Tu m’agaces, Édouard ! Je ne comprends pas que tu ne me soutiennes pas davantage. On est ensemble pour quoi, sinon ?
– Tu te le demandes vraiment ?
– Dans un couple, chacun est en droit d’attendre que l’autre l’accompagne dans ses projets. Tu n’étais pas aussi égoïste avec ton ex-femme ! »

« On ne quitte pas une femme sans raison. Pourtant il avait balancé : « Je n’ai rien à te reprocher, Laure. » Puis il avait ajouté : « Essayons de faire cela dignement, tu veux bien ? » Où allait-elle en trouver de la dignité à cette heure pitoyable de son existence ? Sa joie s’était effondrée sur elle-même. Elle était mortifiée. À cinquante-cinq ans, voilà qu’elle pleurait à nouveau comme une gamine. Si les enfants voyaient cela, ils la trouveraient pathétique, c’est sûr ! « À ton âge, on n’a pas le droit de se laisser aller comme ça. » Elle reniflait. Ses pores exhalaient, pensait-elle, une odeur de pitié.
« Mettre autant de soin à se séparer qu’à se séduire, pérorait-il devant ses amis, un Churchill coincé entre ses dents, est une élégance élémentaire. »
Pour la larguer, il avait attendu que la cadette ait, comme son frère quelque temps avant elle, définitivement quitté le foyer. Tuer la mère, oui, mais pas devant les enfants ; question d’élégance.
Elle avait pris un sacré coup de massue sur le front ; trente-cinq ans de vie avec lui, dont dix à Singapour où elle l’avait suivi. « Je fais quoi maintenant ? Je suis devenue femme avec lui, mère avec lui, je ne connais que lui.  » »

« Face à ses écrans, Wei de l’observatoire météorologique de Hong Kong est formel : le cyclone tropical qui s’est formé au large des côtes philippines se dirige tout droit sur la ville. Dans quatre jours, s’il ne dévie pas de sa trajectoire, il balaiera l’île avec des vents de plus de 200 km/h. Ce n’est, ni plus ni moins, que le plus puissant typhon mesuré depuis 1946. Pendant plusieurs jours, des masses d’air chaud se sont élevées au-dessus de la mer, créant de profondes dépressions. À une quinzaine de kilomètres de hauteur, l’air refroidit, descend en s’enroulant autour de la colonne d’air chaud. Tous les éléments sont réunis pour la formation de ce cyclone titanesque : une fois le moteur lancé, la rotation de la Terre entraîne les vents dans une ronde pareille à ces toupies à tige pour enfants qu’un bras céleste actionnerait avec véhémence. Pendant sept jours, la toupie ne s’arrêtera plus. Quand les dieux ennuyés iront jouer ailleurs, l’œil du succube se sera fracassé sur la terre. D’ici là, la tôle sifflera, les bâches s’envoleront et la pluie contrariée filera à l’horizontale. Les grues tourneront comme des girouettes sur les toits de la ville, les arbres plieront et les rivières bondiront hors de leur lit. Les édifices tangueront, les portes danseront dans leurs gonds et les vitres éclateront. »

À propos de l’auteur
Né en 1982 d’un père italien et d’une mère espagnole, Rocco Giudice vit entre Hong Kong et Genève. Mangoustan est son premier roman. (Source : Allary Éditions)

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