Retour à Martha’s Vineyard

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En deux mots:
L’amitié entre Teddy, Lincoln et Mickey s’est nouée en 1969 sur le campus, alors qu’ils étaient étudiants. En 2015, ils se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard où Lincoln possède une maison qu’il s’apprête à vendre. Des retrouvailles qui vont permettre de suivre leurs itinéraires et de faire la lumière sur un lourd secret.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La disparition de Jacy Calloway

Avec Retour à Martha’s Vineyard Richard Russo a réussi un chef d’œuvre. En orchestrant les retrouvailles de trois étudiants près d’un demi-siècle après leur rencontre, il nous offre une superbe plongée dans l’Amérique des années Vietnam à nos jours. C’est splendide!

Comme Les Trois mousquetaires, ils sont quatre à se retrouver en 1969 sur le campus de Minerva College: Mickey, Lincoln et Teddy ainsi que la belle Jacy, dont ils sont tous trois secrètement amoureux. C’est le moment de leur vie où ils se construisent un avenir et où ils doivent prouver à leur famille qu’ils ont bien mérité leur bourse, que le rêve américain est toujours possible quand on vient d’une famille modeste. Pour compléter leur revenu, ils travaillent comme serveurs dans une sororité du campus de cette université du Connecticut. En fait, ce ne sont pas leurs résultats universitaires qui les inquiètent, mais le tirage au sort décidé par l’administration Nixon et qui fixe l’ordre de conscription pour rejoindre les troupes combattantes au Vietnam.
Alors, en attendant de savoir à quelle sauce ils vont être mangés, ils font la fête et passent quelques jours à Martha’s Vineyard, à l’invitation de Lincoln. Sur cette île, surtout connue comme résidence d’été de la jet set américaine et des présidents des États-Unis, il profitent de la maison que les parents de Lincoln louent aux touristes. Un cadre enchanteur qui va servir de toile de fond à un drame: c’est là qu’en 1971 Jacy va disparaître sans laisser de traces…
Richard Russo a choisi de commencer son roman en 2015, au moment où les trois amis, âgés de soixante-six ans, se retrouvent à Martha’s Vineyard, sans doute pour la dernière fois. Car Lincoln, devenu agent immobilier du côté de Las Vegas, a l’intention de vendre la demeure où il ne vient plus guère et qui a besoin d’être entièrement rénovée. Teddy est devenu éditeur et s’est installé à Syracuse, tandis que Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Le roman va dès lors osciller entre ces deux époques, offrant au lecteur de découvrir au fur et à mesure comment le temps s’est écoulé pour les uns et pour les autres, comment un demi-siècle plus tôt, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, leur vie a basculé. Avec maestria l’auteur déroule les existences, sonde les âmes et tente de lever les secrets soigneusement enfouis. Derrière les anciennes rivalités, la jalousie et les convoitises, il va conduire le lecteur vers la résolution de ce drame qui, comme un bon polar, va accrocher le lecteur. Mais ce qui fait la force du livre et le rend incontournable à mon sens, c’est la façon dont l’auteur raconte les années qui passent, les illusions qui s’évanouissent, les rêves avec lesquels il faut composer au fur et à mesure qu’apparaissent les premières rides. Et, derrière la mélancolie, les belles traces laissées par des sentiments que les années n’ont pas érodés. Où quand le vague à l’âme laisse place à l’amitié la plus solide. C’est étincelant de beauté et de vérité.

Retour à Martha’s Vineyard
Richard Russo
Éditions Quai voltaire
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch
384 p., 24 €
EAN 9791037105196
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à Chilmark sur l’île de Martha’s Vineyard dans le Massachussetts. On y évoque aussi Minerva, l’université du Connecticut, Las Vegas, Syracuse, Cape Cod ainsi qu’une fuite au Canada.


Pour avoir une petite idée de l’endroit où se déroule l’action, voici le film proposé par une agence immobilière de Martha’s Vineyard (villa située 71 South Water à Edgartown)

Quand?
L’action se situe alternativement de 1969 à 1971 et en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 1er décembre 1969, Teddy, Lincoln et Mickey, étudiants boursiers dans une fac huppée de la côte Est, voient leur destin se jouer en direct à la télévision alors qu’ils assistent, comme des millions d’Américains, au tirage au sort qui déterminera l’ordre d’appel au service militaire de la guerre du Vietnam. Un an et demi plus tard, diplôme en poche, ils passent un dernier week-end ensemble à Martha’s Vineyard, dans la maison de vacances de Lincoln, en compagnie de Jacy, le quatrième mousquetaire, l’amie dont ils sont tous les trois fous amoureux.
Septembre 2015. Lincoln s’apprête à vendre la maison, et les trois amis se retrouvent à nouveau sur l’île. À bord du ferry déjà, les souvenirs affluent dans la mémoire de Lincoln, le «beau gosse» devenu agent immobilier et père de famille, dans celle de Teddy, éditeur universitaire toujours en proie à ses crises d’angoisse, et dans celle de Mickey, la forte tête, rockeur invétéré qui débarque sur sa Harley. Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue après leur week-end de 1971. Qu’est-il advenu d’elle? Qui était-elle réellement? Lequel d’entre eux avait sa préférence? Les trois sexagénaires, sirotant des bloody-mary sur la terrasse où, à l’époque, ils buvaient de la bière en écoutant Creedence, rouvrent l’enquête qui n’avait pas abouti alors, faute d’éléments. Et ne peuvent s’empêcher de se demander si tout n’était pas joué d’avance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Philippe Chevilley)
A voir A lire (Cécile Peronnet)
La cause littéraire (Sylvie Ferrando)
Blog Des pages et des îles 
Blog Lettres d’Irlande et d’ailleurs
Blog Les livres de Joëlle 
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières pages du livre
PROLOGUE
Les trois vieux amis débarquent sur l’île en ordre inversé, du plus éloigné au plus proche. Lincoln, agent immobilier, a pratiquement traversé tout le pays depuis Las Vegas. Teddy, éditeur indépendant, a fait le voyage depuis Syracuse. Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Tous les trois sont âgés de soixante-six ans et ont fait leurs études dans la même petite université de lettres et sciences humaines du Connecticut, où ils ont travaillé comme serveurs dans une sororité du campus. Les autres serveurs, membres d’une fraternité pour la plupart, affirmaient être là par choix, parce que les Theta étaient canon, mais Lincoln, Teddy et Mickey étaient boursiers et y travaillaient pour des raisons financières plus ou moins impérieuses. Lincoln, aussi séduisant que les serveurs des fraternités, avait été immédiatement estampillé « beau gosse », ce qui lui avait valu de revêtir une veste blanche qui grattait et de servir les filles dans la grande salle à manger de la sororité. Teddy, qui avait travaillé dans un restaurant durant ses deux dernières années de lycée, avait été nommé aide-cuisinier, chargé de préparer les salades, de remuer les sauces et de dresser les hors-d’œuvre et les desserts. Et Mickey ? Les filles l’avaient regardé et aussitôt escorté jusqu’à l’évier où s’empilait une montagne de vaisselle sale, à côté d’un grand carton rempli de tampons à récurer. Voilà pour leur première année de fac. En dernière année, Lincoln, passé serveur en chef, avait pu offrir à ses deux amis des postes dans la salle à manger. Teddy, qui en avait marre de la cuisine, s’était empressé d’accepter, mais Mickey doutait qu’il y ait une veste assez grande pour lui. Et puis, plutôt que de faire des simagrées aux pimbêches, il préférait rester esclave en cuisine, où il était maître à bord.
Quarante-quatre ans plus tard, alors qu’ils convergeaient vers cette île, tous les trois se félicitaient de l’enseignement qu’ils avaient reçu à Minerva, où les étudiants étaient peu nombreux par classe et les professeurs disponibles et attentifs. Rien en apparence ne la distinguait des autres universités de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. Les garçons portaient les cheveux longs, des jeans délavés et des T-shirts psychédéliques. Dans les chambres des résidences, les étudiants fumaient de l’herbe, dont ils masquaient l’odeur avec de l’encens ; ils écoutaient les Doors et Buffalo Springfield. Parce que c’était la mode. La guerre, pour la majorité d’entre eux, paraissait une chose lointaine, qui se déroulait en Asie du Sud-Est, à Berkeley et à la télé, mais pas sur la côte du Connecticut. Les éditoriaux du Minerva Echo déploraient l’absence de véritable activisme. « Nothing’s happening here », affirmait l’un d’eux, détournant les fameuses paroles de la chanson. «Why that is ain’t exactly clear.»
Sur le campus, aucun endroit n’était moins rebelle que la résidence des Theta. Mis à part quelques filles qui fumaient des joints et ne portaient pas de soutien-gorge, la sororité était une bulle protectrice. Malgré tout, c’est là, bien plus que dans les cours, que le monde réel commença à se dévoiler, de manière assez visible pour que même des garçons de dix-neuf ans, comme Lincoln, Teddy et Mickey, ne puissent l’ignorer. Si les voitures garées à l’arrière de la résidence des Theta faisaient de l’ombre à celles des étudiants garées ailleurs sur le campus, elles en faisaient aussi à celles des enseignants. Le plus étonnant, pour les jeunes gens issus de familles plus modestes, c’est que les propriétaires de ces voitures ne s’estimaient pas particulièrement chanceux de faire leurs études à Minerva, ni même d’avoir des parents capables de payer les frais d’inscription faramineux. Minerva était le prolongement naturel des dix-huit premières années de leur vie. En vérité, pour beaucoup, ce n’était qu’un pis-aller, et ils passaient leur première année à surmonter leur déception de ne pas avoir été admis à Wesleyan, à Williams ou dans l’une des universités de l’Ivy League. S’ils étaient conscients du niveau requis pour être admis dans ces institutions d’élite, ils étaient habitués à ce que d’autres facteurs entrent en ligne de compte, des choses que l’on ne pouvait ni évoquer ni quantifier, mais qui ouvraient les portes par magie. Minerva faisait l’affaire malgré tout. L’important, à leurs yeux, était d’avoir réussi à s’introduire dans la résidence des Theta. Sans ça, autant aller à l’Université du Connecticut.
Le 1er décembre 1969, le soir de la première conscription par tirage au sort dans tout le pays, Lincoln convainquit la responsable de la sororité d’avancer le dîner d’une demi-heure afin que les serveurs puissent se rassembler autour d’un minuscule téléviseur en noir et blanc, à l’office, là où ils prenaient leurs repas. L’ambiance, au début du moins, était étonnamment gaie, sachant que leur destin était en jeu. Sur les huit serveurs, c’est la date de naissance de Mickey qui sortit en premier, 9e sur 366 possibilités, ce qui incita ses camarades à se lancer dans une interprétation de « O, Canada », qui aurait produit plus d’effet s’ils avaient connu autre chose que les deux premiers mots de la chanson. Le suivant des trois amis à voir sa date de naissance tirée au sort fut Lincoln : 189e ; mieux, mais pas hors de danger, et impossible de bâtir des projets.
À mesure que le tirage au sort se poursuivait – implacable succession de dates, semblable à un roulement de tambour : 1er avril, 23 septembre, 21 septembre –, l’ambiance s’assombrissait dans la salle. Quelques instants plus tôt, alors qu’ils servaient le dîner des filles, ils étaient tous dans le même bateau ; désormais, leurs dates de naissance leur conféraient des destins différents, et l’un après l’autre, ils s’en allèrent retrouver leur chambre ou leur studio, d’où ils appelleraient leurs parents et leur petite amie, avec qui ils évoqueraient le tournant que venait de prendre leur vie, pour le meilleur ou pour le pire. Leur réussite aux examens et leur popularité étaient brusquement devenues insignifiantes. Quand la date de naissance de Teddy sortit enfin, il ne restait que Lincoln, Mickey et lui à l’office. Farouchement opposé à la guerre, Teddy avait annoncé à ses amis, plus tôt dans la journée, qu’il n’attachait aucune importance à cette loterie, puisque de toute façon il s’enfuirait au Canada ou irait en prison plutôt que d’être incorporé. Naturellement, ce n’était pas tout à fait vrai. Il n’avait aucune envie de s’exiler au Canada et le moment venu, il n’était pas certain d’avoir le courage d’aller en prison en signe de protestation. Distrait par ces réflexions, alors qu’il ne restait qu’une vingtaine de dates de naissance à annoncer, il était convaincu que la sienne était déjà sortie sans qu’il s’en rende compte, peut-être pendant qu’il tripotait les antennes en forme d’oreilles de lapin du téléviseur. Mais non, le résultat tomba : 322e sur 366. Risque nul. En éteignant le téléviseur, il s’aperçut que sa main tremblait.
Ils estimaient avoir une douzaine d’amies parmi les Theta, mais seule Jacy Calloway, dont ils étaient tous les trois amoureux, attendait devant l’entrée de service de la sororité lorsqu’ils émergèrent enfin dans l’obscurité glaciale. Quand Mickey lui annonça, avec son grand sourire idiot, qu’il était bon pour un séjour en Asie du Sud-Est, elle descendit du capot de la voiture sur lequel elle était assise, enfouit son visage contre son torse, l’étreignit et dit, dans sa chemise : « Les enfoirés. » Lincoln et Teddy, plus chanceux ce soir-là – un soir où rien d’autre que la chance, pas même l’argent ou l’intelligence, ne comptait –, éprouvèrent malgré tout un vif sentiment de jalousie en voyant la fille de leurs rêves communs dans les bras de Mickey. Qu’importe si, dérangeante vérité, elle était déjà fiancée à un autre garçon. Comme si la chance de Mickey, durant cet instant fugace, comptait davantage que la courte paille qu’il avait tirée à peine une heure avant. Quand sa date de naissance avait été annoncée, Lincoln et Teddy avaient eu le sentiment d’être témoins d’une injustice : deux ans plus tôt, il avait suffi d’un seul regard aux responsables de la sororité pour lui assigner la tâche la plus merdique, et lorsque Mickey se présenterait à ses supérieurs, il serait jaugé au premier coup d’œil et envoyé illico au front : une cible de choix pour un sniper.
Pourtant, à cet instant, en le voyant enlacer Jacy, ils n’en revenaient pas qu’il puisse être aussi verni. C’est ce qui s’appelle la jeunesse.

LINCOLN était originaire de l’Arizona où son père était actionnaire minoritaire d’un petit gisement de cuivre presque épuisé. Sa mère venait de Wellesley ; elle était l’unique enfant d’une famille autrefois aisée même s’il lui faudrait attendre la mort de ses parents dans un accident de voiture, alors qu’elle était en dernière année à Minerva College, pour apprendre qu’il ne restait plus grand-chose de cette fortune. Toute autre fille qu’elle aurait sans doute éprouvé du ressentiment en voyant la fortune familiale aussi réduite une fois les dettes remboursées, mais Trudy ne pensait qu’à son chagrin. Fille solitaire et discrète qui se liait difficilement, elle se retrouva seule au monde, sans amour ni espoir à quoi se rattacher, terrifiée à l’idée qu’un drame puisse la frapper aussi soudainement qu’il avait frappé ses parents. Comment expliquer, sinon, sa décision d’épouser Wolfgang Amadeus (W. A.) Moser, un petit homme dominateur, dont le trait de caractère principal était la certitude absolue d’avoir toujours raison au sujet de tout et n’importe quoi.
Mais Trudy n’était pas la seule qu’il avait réussi à embobiner. Jusqu’à l’âge de seize ans, Lincoln croyait réellement que son père, dont la personnalité XXL offrait un contraste saisissant avec sa taille, avait fait une fleur à sa mère en l’épousant. Ni séduisante ni repoussante, elle semblait s’effacer en société, à telle enseigne que les gens étaient incapables ensuite de dire si elle était présente ou pas. Elle désapprouvait très rarement, même en douceur, ce que disait ou faisait son mari, y compris au retour de leur lune de miel lorsqu’il l’informa que, bien entendu, elle devait renoncer à la foi catholique pour rejoindre la secte de chrétiens fondamentalistes à laquelle il appartenait. Quand elle avait accepté sa demande en mariage, elle avait supposé qu’ils vivraient dans la petite ville de Dunbar, dans le désert, là où se trouvait la mine Moser ; mais elle avait également supposé qu’ils partiraient en vacances de temps à autre, sinon en Nouvelle-Angleterre – que son mari ne se cachait pas de détester –, au moins en Californie, seulement il s’avéra qu’il n’aimait pas la côte Ouest non plus. Son credo, lui expliqua-t-il, était qu’il fallait « apprendre à aimer ce qu’on avait », ce qui, dans sa bouche, semblait vouloir dire Dunbar et lui-même.
Pour Trudy, rien à Dunbar ni chez l’homme qu’elle avait épousé ne ressemblait à ce qu’elle avait connu. Dans cette ville chaude, plate et poussiéreuse, on pratiquait la ségrégation sans aucun scrupule : les Blancs d’un côté de la voie ferrée, au sens propre, et de l’autre les « Mexicains » comme on les appelait, y compris ceux qui résidaient légalement dans ce pays depuis plus d’un siècle. Dunbar, une ville sans intérêt aux yeux de Trudy, semblait pourtant offrir tout ce dont W.A. (Dub-Yay pour ses amis) avait besoin : la maison dans laquelle ils vivaient, l’église qu’ils fréquentaient et le country club miteux où il jouait au golf. Sous son toit, il régnait en maître, sa parole avait force de loi. Trudy, dont les parents avaient eu pour habitude de débattre, s’étonna de découvrir que son mariage allait obéir à d’autres règles. Mariés depuis plusieurs années quand Lincoln vint au monde, ils avaient peut-être discuté, à l’occasion, de la manière dont les choses devaient se dérouler – W.A. soumettant peu à peu Trudy à sa volonté –, mais Lincoln avait l’impression que même si sa mère avait été surprise par sa nouvelle vie, elle l’avait acceptée dès qu’elle avait posé un pied à Dunbar. La première fois qu’il l’avait vue camper sur ses positions, se souvenait-il, c’était au moment où il avait dû choisir une université. Dub-Yay voulait envoyer son fils à l’Université d’Arizona, comme lui, mais Trudy, qui était partie vivre chez une tante célibataire à Tucson après la mort de ses parents, et qui avait passé son diplôme là-bas, était bien décidée à ce que son fils fasse ses études dans l’Est. Non pas dans une grande université, mais dans une petite fac de lettres et sciences humaines comme Minerva, qu’elle avait quittée un semestre avant l’obtention de son diplôme.
La dispute débuta à table, pendant le dîner, lorsque son père déclara de sa voix haut perchée : « Tu sais bien, n’est-ce pas, que pour qu’une telle chose se produise, il faudrait me passer sur le corps ? » Paroles destinées à mettre fin à la conversation ; Lincoln fut surpris de voir sur le visage de sa mère une expression qu’il ne connaissait pas et qui semblait suggérer qu’elle envisageait la mort de son mari avec sang-froid, sans se laisser démonter. « Il n’empêche », dit-elle, et c’est sur ces mots que la conversation prit temporairement fin. Celle-ci reprit un peu plus tard dans la chambre de ses parents. Même s’ils parlaient tout bas, Lincoln les entendit remettre ça à travers la fine cloison qui séparait sa chambre de la leur, et la discussion se poursuivit longtemps après l’heure à laquelle son père, qui partait tôt à la mine, s’endormait généralement. Elle n’était pas encore finie quand Lincoln sombra dans les bras de Morphée.
Le lendemain matin, une fois son père parti au travail, les yeux à moitié fermés à cause du manque de sommeil et d’une dispute conjugale inhabituelle, Lincoln resta au lit à gamberger. Quelle mouche avait piqué sa mère ? Pourquoi avait-elle choisi de livrer cette bataille ? Il était très heureux d’aller à l’Université d’Arizona. Son père y avait étudié et plusieurs de ses camarades de classe y étudieraient aussi, si bien qu’il ne serait pas seul. Après la minuscule Dunbar, il avait hâte de découvrir la vie à Tucson, une grande ville. Et s’il avait le mal du pays, il pourrait facilement revenir à Dunbar pour le week-end. Deux ou trois garçons de sa classe avaient choisi des universités californiennes, mais aucun ne partait dans l’Est. Comment sa mère pouvait-elle croire qu’il aurait envie de se retrouver à l’autre bout du pays, où il ne connaissait personne ? Et aller en cours avec des élèves qui arrivaient tous de lycées privés huppés ? Peu importe. Sa mère était sûrement revenue à la raison après qu’il s’était endormi et avait compris qu’il était vain de s’opposer à son père sur ce sujet comme sur tout autre sujet d’importance. Nul doute que l’ordre avait été restauré.
Aussi fut-il à nouveau surpris de trouver sa mère en train de fredonner un air joyeux dans la cuisine, et nullement penaude de ce qui s’était passé la veille au soir. Elle était encore en peignoir et pantoufles, comme souvent le matin, mais chose étonnante, elle paraissait de bonne humeur comme si elle s’apprêtait à entreprendre un voyage tant attendu, vers une destination exotique. Tout cela était extrêmement déconcertant.
« Je pense que papa a raison », lui dit Lincoln en versant des céréales dans un bol.
Sa mère cessa de fredonner et le regarda droit dans les yeux.
« C’est pas nouveau. »
Cette réponse lui coupa la chique. À croire que sa mère et son père se disputaient en permanence et que Lincoln prenait toujours le parti de son père. En vérité, la dispute de la veille était la seule dont il se souvenait. Et voilà que sa mère se préparait à un autre combat, contre lui cette fois. « À quoi bon dépenser autant d’argent ? » reprit-il en essayant d’adopter un ton raisonnable et impartial, pendant qu’il versait du lait sur ses céréales et attrapait une cuillère dans le tiroir. Il avait l’intention de manger debout, appuyé contre le plan de travail, comme il en avait l’habitude.
« Assieds-toi, ordonna-t-elle. Il y a des choses que tu ne comprends pas et il est grand temps d’y remédier. »
Sa mère prit l’escabeau glissé entre le réfrigérateur et le plan de travail et grimpa sur la marche la plus haute. Ce qu’elle cherchait se trouvait sur la dernière étagère du placard, tout au fond. Lincoln la regardait d’un air étonné et, avouons-le, un peu effrayé. Avait-elle caché quelque chose là-haut, pour que son père ne le trouve pas ? Quoi donc ? Une sorte de classeur, ou peut-être un album de photos, un objet secret qui mettrait en lumière ce qu’il ne comprenait pas ? Mais non. Elle cherchait une bouteille de whisky. Comme il était toujours appuyé contre le plan de travail, elle la lui tendit.
« Maman ? » dit-il car il était sept heures du matin et, soyons sérieux, qui était cette femme bizarre ? Qu’avait-elle fait de sa mère ?
« Assieds-toi », répéta-t-elle, et cette fois, il obéit volontiers car il avait les jambes en coton. Il la regarda verser une dose de liquide ambré dans son café. Après avoir pris place en face de lui, elle posa la bouteille sur la table, comme pour indiquer qu’elle n’en avait pas encore fini avec elle. Lincoln s’attendait presque à ce qu’elle lui en propose. Au lieu de cela, elle le regarda fixement jusqu’à ce que, pour une raison quelconque, il éprouve un sentiment de culpabilité et plonge le nez dans son bol de céréales détrempées.
L’idée générale était la suivante : il y avait plusieurs choses que Lincoln ignorait à propos de leurs vies, à commencer par la mine. Certes, il savait qu’elle périclitait, et que le prix du cuivre avait chuté. Chaque année il y avait de plus en plus de licenciements et les mineurs avaient menacé, une fois de plus, de se syndiquer, comme si cela avait une chance de se produire dans l’Arizona. Tôt ou tard, la mine fermerait et les existences de tous ses hommes s’en trouveraient chamboulées. Rien de nouveau. Non, la nouveauté, c’était que leurs existences pouvaient être chamboulées elles aussi. D’ailleurs, elles l’étaient déjà. Tous ces « petits plus », ces choses qu’ils possédaient, contrairement à leurs voisins – la piscine enterrée, le jardinier, l’appartenance au country club, une nouvelle voiture chaque année – c’était grâce à elle, expliqua-t-elle, à l’argent qu’elle avait apporté en se mariant.
« Mais je pensais…
— Je sais, le coupa-t-elle. Tu vas devoir apprendre à penser différemment. À partir de maintenant. »
La veille au soir, son père avait tenté, comme toujours, d’imposer sa loi. Il refusait de financer les études de son fils dans une partie du pays dont il méprisait le snobisme et l’élitisme. Il en reviendrait transformé, ce serait une saleté de démocrate, ou pire : un de ces manifestants aux cheveux longs qui protestaient contre la guerre au Vietnam et qu’on voyait à la télé tous les soirs. Une formation dans une université, privée, de lettres et sciences humaines, là-bas dans l’Est, leur coûterait cinq fois plus cher qu’une formation « tout à fait correcte » ici dans l’Arizona. À quoi sa mère avait répondu qu’il avait tort – il n’en revenait pas ! –, ça ne coûterait pas cinq mais dix fois plus cher. Elle avait téléphoné au bureau des admissions de Minerva College et parlait en connaissance de cause. Mais la question du coût ne le concernait pas, étant donné qu’elle avait l’intention de financer ces études. Sans compter, avait-elle renchéri – elle avait renchéri ! –, qu’elle espérait bien que son fils irait manifester contre cette guerre stupide et immorale et, pour finir, si Lincoln votait démocrate, il ne serait pas le seul dans leur famille réduite. Et voilà.
Lincoln, malgré toute l’affection qu’il vouait à sa mère, répugnait à accepter la réalité de cette révélation d’ordre économique, surtout parce qu’elle faisait apparaître son père sous un jour défavorable. Si elle était, elle et non pas lui, à l’origine de ces « petits plus » dont ils avaient profité pendant si longtemps, pourquoi son père lui avait-il laissé croire qu’ils ne devaient ce confort relatif qu’à lui seul, W. A. Moser ? D’autre part, ce nouveau récit maternel ne collait pas avec ce qu’on lui racontait depuis l’enfance : autrement dit que la famille de sa mère avait été riche à une époque mais que le décès de ses parents avait fait apparaître un château de cartes financier – de mauvais investissements, masqués par des emprunts imprévoyants et des actifs en baisse sans cesse hypothéqués. Et qu’une fois leur fortune dilapidée, ils avaient continué à mener grand train : vacances d’été à Cape Cod, coûteux séjours aux Caraïbes en hiver et virées en Europe chaque fois que l’envie leur en prenait. Fêtards et gros buveurs, sans doute étaient-ils ivres le soir de l’accident. En fait, ils ressemblaient… pourquoi le nier… aux Kennedy. Aux yeux de son père, il s’agissait d’un conte moral sur des individus décadents et stupides, venus d’un coin du pays peuplé de snobs arrogants, des individus qui ne connaissaient pas la signification du labeur et qui avaient eu ce qu’ils méritaient depuis des lustres. Son père n’avait pas été jusqu’à affirmer qu’il avait sauvé la mère de Lincoln d’une vie dissolue, mais l’allusion était là, à portée de main. Sa mère était-elle en train de lui dire que ce récit familial, incontesté pendant si longtemps, était un mensonge ?
Pas entièrement, concéda-t-elle, mais ce n’était pas toute la vérité. Oui, ses parents avaient été imprévoyants, et quand la poussière financière était retombée, il n’était plus rien resté de la fortune familiale, à l’exception d’une petite maison située à Chilmark, sur l’île de Martha’s Vineyard, sauvée des créanciers et dont elle hérita le jour de ses vingt et un ans. Pourquoi Lincoln n’avait-il jamais entendu parler de cette maison ? Parce que son père, lorsqu’il avait appris son existence, peu de temps après le mariage, avait voulu la vendre, par pure méchanceté, affirmait sa mère, afin de la couper un peu plus de son passé et, ainsi, la rendre encore plus dépendante de lui. Pour la première fois, elle avait refusé de lui obéir et son intransigeance sur ce point avait si profondément surpris et perturbé W. A. Moser qu’il avait toujours refusé, par méchanceté là encore, de se rendre dans cette maison. Cette obstination était la raison pour laquelle la maison avait été louée, chaque année à un prix de plus en plus élevé à mesure que l’île gagnait en popularité, et cet argent avait été placé sur un compte rémunéré dans lequel ils piochaient de temps à autre pour financer tous ces « petits plus ». Aujourd’hui, sa mère avait l’intention d’utiliser ce qui restait pour assurer l’éducation de Lincoln.
Ah, la maison de Chilmark. Quand elle était petite, lui raconta-t-elle, les yeux embués à l’évocation de ce souvenir, c’était l’endroit qu’elle aimait le plus au monde. Ils débarquaient sur l’île pour le Memorial Day1, et ne rentraient à Wellesley qu’au Labor Day2. Sa mère et elle n’en bougeaient plus et son père les rejoignait le week-end. Des fêtes étaient alors organisées – oui, Lincoln, c’étaient des gens qui buvaient, riaient et s’amusaient – au cours desquelles les invités s’entassaient sur la minuscule terrasse qui, du haut d’une colline, dominait l’Atlantique. Les amis de ses parents étaient aux petits soins pour elle et même si ça manquait d’enfants, elle s’en moquait puisque pendant trois longs mois elle avait sa mère pour elle seule. Tout l’été, elles marchaient pieds nus ; leurs vies étaient remplies d’air salé, de draps qui sentaient le propre et de mouettes qui tournoyaient dans le ciel. Le parquet était couvert de sable et tout le monde s’en fichait. Pas une seule fois durant tout le séjour ils n’allaient à l’église, et personne ne laissait entendre que c’était un péché car ce n’en était pas un. C’était… l’été.
C’est dans l’espoir que Lincoln éprouve un jour les mêmes sentiments à l’égard de la maison de Chilmark, qu’elle avait déjà pris toutes les dispositions afin que ce soit lui, et non son père, qui en hérite. Il devait seulement lui promettre qu’il ne la vendrait jamais, sauf en cas d’absolue nécessité, et que s’il était obligé de s’en séparer, il ne partagerait pas le fruit de la vente avec son père qui remettrait cet argent à son église. Renoncer à sa foi était une chose, mais il n’était pas question de permettre à Dub-Yay de financer une bande de foutus manipulateurs de serpents, pas avec son argent.
Il fallut à sa mère presque la matinée entière et plusieurs cafés arrosés de whisky pour transmettre ces nouvelles informations à son fils qui l’écoutait bouche bée, le cœur brisé, tout son univers ayant été violemment chamboulé. Quand elle se tut enfin, elle se leva, tituba, s’exclama « Oh là ! » et dut se retenir à la table avant de déposer le bol de céréales de Lincoln et sa tasse de café dans l’évier, en annonçant qu’elle allait faire une petite sieste. Elle dormait encore quand Dub-Yay rentra de la mine ce soir-là, et quand il la réveilla pour savoir si le dîner était prêt, elle lui répondit de le préparer lui-même. Lincoln avait rangé la bouteille de whisky dans le placard, mais son père sembla deviner ce qui s’était passé. De retour dans la cuisine, il considéra son fils, poussa un long soupir et demanda : « Mexicain ? » Il n’y avait que quatre restaurants à Dunbar, dont trois mexicains. Ayant opté pour leur restaurant préféré, ils mangèrent des chiles rellenos dans un silence religieux, interrompu à une seule reprise, par son père qui déclara : « Ta mère est une femme bien », comme s’il voulait que cela soit consigné officiellement.
Peu à peu, la situation revint à la normale, ou du moins « normale » pour les Moser. La mère de Lincoln, après avoir momentanément retrouvé la parole, redevint muette et soumise, ce dont Lincoln se félicitait. Il avait des amis qui vivaient dans des foyers où régnait la discorde. En définitive, il pensait avoir toutes les raisons de s’estimer chanceux. D’abord, il venait d’hériter d’une propriété. Ensuite, malgré la charge financière que cela représentait pour ses parents, il était fort probable qu’il parte l’année prochaine étudier dans une université huppée de la côte Est, ce qui n’était jamais arrivé à un habitant de Dunbar. Il s’agissait d’envisager cela comme une aventure. N’empêche qu’il avait été profondément secoué en entendant sa mère lui révéler la réalité de leur existence. La terre s’était muée en sable sous ses pieds, et ses parents, les deux personnes les plus importantes dans sa vie, étaient devenus des inconnus. Avec le temps, il reprendrait confiance, mais il resterait méfiant.

TEDDY NOVAK, fils unique lui aussi, avait grandi dans le Midwest, auprès de ses parents, deux professeurs d’anglais débordés. Il savait qu’ils l’aimaient car ils le lui disaient chaque fois qu’il leur posait la question, mais il avait parfois l’impression que leurs vies étaient déjà pleines d’enfants avant sa venue au monde, et qu’ils l’avaient vu comme le trouble-fête qui allait tout chambouler. Ils passaient leur temps à corriger des devoirs et à préparer des cours, et quand Teddy les interrompait dans ces activités, il lisait sur leurs visages l’expression de questions muettes, du genre : Pourquoi c’est toujours moi que tu interroges et jamais ton père ? ou Ce n’est pas au tour de ta mère ? La dernière fois, c’était moi.
Enfant, Teddy avait été petit, frêle et peu sportif. Il aimait l’idée de faire du sport, mais chaque fois qu’il s’essayait au baseball, au football et même à la balle au prisonnier, il rentrait immanquablement chez lui en boitant, couvert de bleus et épuisé, les doigts formant des angles bizarres. Il n’y pouvait rien. Son père était grand, mais squelettique, un être humain fait de coudes, de genoux et de peau fine. Sa pomme d’Adam semblait avoir été empruntée à un homme beaucoup plus costaud, et ses vêtements ne lui allaient jamais. Quand ses manches de chemise avaient la bonne longueur, le col aurait pu accueillir un deuxième cou ; et quand le col était bien ajusté, les manches s’arrêtaient entre le coude et le poignet. En pantalon, il faisait un 28 de tour de taille et un 34 d’entrejambes, si bien qu’il fallait lui en fabriquer sur mesure. Au milieu de son front poussait une luxuriante touffe de cheveux rêches, entourée de larges douves de peau pâle et marbrée. Pas étonnant que ses élèves l’appellent Ichabod, sans que personne ne sache si ce surnom provenait de son physique ou de son penchant particulier pour « La légende de Sleepy Hollow », le premier texte que rencontraient les étudiants du cours de littérature qui avait fait sa renommée : La Mentalité américaine. Ce que préférait le père de Teddy dans cette histoire, c’était qu’on pouvait toujours compter sur les étudiants pour passer à côté du sujet. Il pouvait alors tout leur expliquer. Ils aimaient l’élément fantastique du Cavalier sans tête, et lorsqu’ils comprenaient qu’il n’avait rien de surnaturel, ils étaient déçus. Néanmoins, ils trouvaient la fin – Brom Bones, personnage typiquement américain, triomphait et Ichabod Crane, cet instituteur prétentieux, devait quitter la ville, ridiculisé – extrêmement réjouissante. Il fallait déployer de gros efforts pour les convaincre que ce récit était en vérité une charge contre l’anti-intellectualisme, que Washington Irving jugeait indissociable de la mentalité américaine. En se méprenant sur le sens et le but de cette histoire, ses étudiants devenaient malgré eux les dindons de la farce, c’était du moins ce qu’affirmait le père de Teddy. Les plus difficiles à convaincre étaient les athlètes du lycée qui, naturellement, s’identifiaient à Brom Bones, costaud et beau garçon, sûr de lui, cossard et idiot, qui séduisait la plus jolie fille de la ville, comme eux séduisaient les cheerleaders. Où était la satire là-dedans ? Pour eux, cette histoire parlait de sélection naturelle. Et s’il s’agissait d’une satire, le père de Teddy – cet homme ridicule – n’était pas le bon messager. Les athlètes estimaient qu’il méritait un sort semblable à celui d’Ichabod Crane.
La mère de Teddy elle aussi était grande, dégingandée et osseuse, et quand son mari et elle se tenaient côte à côte, on les prenait souvent pour le frère et la sœur, parfois même pour des jumeaux. Sa particularité physique la plus prononcée était un sternum proéminent qu’elle tapotait en permanence, comme si les brûlures d’estomac étaient ses compagnes constantes et chroniques. Quand les gens la voyaient faire ce geste, ils s’écartaient souvent, de crainte que la chose qu’elle tentait de dompter jaillisse soudainement. Mais pire que tout pour Teddy, ses parents avaient fini par se voir exactement comme on les voyait, alors que l’existence même de Teddy suggérait que cela n’avait pas toujours été le cas. Conscients de ne pas être gâtés physiquement, ils semblaient puiser du réconfort dans leur sensibilité supérieure, leur capacité à formuler avec un formidable dédain leurs opinions tranchées, soit exactement, hélas, le don qui avait causé la perte de ce pauvre Ichabod Crane.
Dès son plus jeune âge, Teddy sentit qu’il était différent des autres enfants, et il accepta son lot de solitude sans se plaindre. « Ils ne t’aiment pas parce que tu es intelligent », lui expliquèrent ses parents, bien qu’il ne leur ait jamais dit qu’il ne se sentait pas aimé, mais plutôt à part, comme si un mode d’emploi de la vie des jeunes garçons avait été distribué à tous, sauf à lui. Parce que, trop souvent, il finissait par se blesser quand il essayait de se comporter comme eux, il préférait rester chez lui, à lire des livres, ce qui réjouissait ses parents, peu enclins à lui courir après ou à se demander où il pouvait être. « Il adore lire », expliquaient-ils aux autres parents, impressionnés par les résultats de Teddy. Aimait-il réellement lire ? Teddy n’en était pas certain. Ses parents étaient fiers de ne pas posséder de téléviseur, et en l’absence de camarades, c’était le seul moyen de se distraire. Certes, il préférait lire plutôt que de se fouler la cheville ou de se casser un doigt, mais cela ne faisait pas de la lecture une passion. Sa mère et son père attendaient avec impatience le jour où ils pourraient prendre leur retraite, cesser de corriger des devoirs et se consacrer à la lecture, alors que Teddy espérait qu’une nouvelle activité se présenterait tôt ou tard, dont il pourrait profiter sans risquer de se blesser. En attendant, il lisait.
Au cours de son année de troisième, une chose étrange se produisit : une poussée de croissance inattendue le fit grandir d’une vingtaine de centimètres et grossir d’une dizaine de kilos. Voilà que du jour au lendemain, il mesurait une tête de plus que son père et était plus large d’épaules. Plus étonnant encore, il découvrit qu’il était un basketteur fluide et élégant. En première, il était capable de réaliser des dunks – contrairement à ses coéquipiers – et ses tirs en suspension étaient presque impossibles à contrer du fait de sa taille. Recruté dans l’équipe du lycée, il devint le meilleur marqueur, jusqu’à ce que la nouvelle se répande qu’il n’aimait pas la castagne. Si on le bousculait, il reculait, et un coup de coude bien placé le décourageait de pénétrer dans la raquette, où on lui demandait pourtant de se tenir. Tout cela faisait tellement enrager son coach qu’il qualifiait de lâcheté le tir en suspension de Teddy, dont l’équipe avait pourtant besoin pour marquer de douze à quinze points par match. « Rentre-leur dedans ! » hurlait-il à Teddy planté en tête de raquette, attendant patiemment l’occasion de tirer. « Sois un homme, espèce de mauviette ! » Voyant que Teddy était toujours peu enclin à « leur rentrer dedans », le coach chargea un de ses coéquipiers de le rudoyer à l’entraînement, avec l’espoir de l’endurcir. Nelson faisait une tête de moins que lui, mais il était bâti comme un char d’assaut et prenait un immense plaisir à envoyer valdinguer Teddy quand ils répétaient des combinaisons. Lorsque Teddy se plaignait que Nelson avait commis une faute sur lui, le coach aboyait : « Fais-en autant ! » Évidemment, Teddy refusait.
De fait, Nelson aimait tellement jouer les durs qu’il prit l’habitude d’enfoncer les côtes de Teddy à coups d’épaule, dans les couloirs du lycée, entre les cours. Projeté contre les casiers, il éparpillait ses livres par terre. « Brom Bones ! » s’exclama son père, qui confondait la vie et la littérature, quand Teddy lui raconta ce qui se passait. Pour son père, la solution était évidente : quitter l’équipe et rejeter ainsi le stéréotype du mâle américain présenté sous les traits d’un sportif sans cervelle. Teddy ne voyait pas les choses de la même façon. Il aimait le basket et il voulait le pratiquer comme le sport sans contact qu’il devait être, selon lui. Il voulait recevoir le ballon en tête de raquette, tromper le défenseur grâce à une feinte d’épaule, pivoter et réaliser son tir en suspension. Dans sa jeune existence, il ne connaissait rien d’aussi parfait que le bruit que produisait le ballon en traversant le filet sans toucher le cercle.
Sa carrière de joueur prit fin de manière prévisible, mais si Teddy avait pu la prévoir, sans doute aurait-il suivi le conseil de son père et arrêté de jouer, du jour au lendemain. Un après-midi, à l’entraînement, alors qu’il sautait pour récupérer un ballon au rebond, Nelson le déséquilibra en l’air et Teddy tomba lourdement sur le coccyx. La conséquence, une légère fracture d’une vertèbre, aurait pu être beaucoup plus grave d’après les médecins. Quoi qu’il en soit, il resta sur le banc jusqu’à la fin de la saison. Parmi les dizaines de livres qu’il lut, péniblement, durant sa convalescence, ce printemps et cet été-là, figurait La Nuit privée d’étoiles de Thomas Merton, un ouvrage qui, pour une raison inconnue, lui procura la même sensation qu’un tir en suspension réussi. Quand il l’eut terminé, il demanda à ses parents, qui n’étaient pas croyants ni l’un ni l’autre, s’il pouvait se rendre à l’église. Leur réponse, caractéristique, fut qu’ils n’y voyaient pas d’objection, du moment qu’il ne comptait pas sur eux pour l’accompagner. Le dimanche matin était consacré à la lecture du New York Times.
Merton étant un moine trappiste, Teddy se tourna d’abord vers l’Église catholique, mais il tomba sur un prêtre que son père aurait immédiatement identifié comme un anti-intellectuel, un abruti à vrai dire, aussi éloigné de l’idéal monastique qu’on pouvait l’imaginer, alors Teddy testa ensuite l’Église unitarienne, une rue plus loin. Là, le pasteur était une femme qui avait étudié à Princeton. Elle lui rappelait ses parents par de nombreux côtés, si ce n’est qu’elle semblait s’intéresser réellement à lui. Elle était mignonne, pas du tout anguleuse, et bien entendu, Teddy succomba. Toujours sous l’influence de Merton, il s’efforça de conserver la pureté de cet amour, mais presque chaque soir il s’endormait en imaginant ce que cachaient cette robe et cette étole, ce que n’aurait certainement pas fait Merton. Aussi fut-il à la fois abattu et soulagé quand cette femme fut mutée dans une autre paroisse.
En terminale, Teddy reçut l’autorisation de reprendre le basket, mais il ne se présenta pas à l’entraînement, ce qui incita le coach à murmurer tapette chaque fois qu’ils se croisaient dans un couloir. À moins que ce soit gonzesse, Teddy n’en était pas sûr. À son grand étonnement, il s’aperçut qu’il se fichait de ce que le coach pensait de lui. Quoique, pas tant que ça, en vérité, car cet été-là, avant que Teddy parte pour Minerva, le coach était parvenu à se sectionner l’extrémité de ce qu’il appelait son « doigt à chatte » en tentant de déloger une branche coincée entre les lames et le cadre de sa tondeuse sans avoir au préalable coupé le moteur, et Teddy, en l’apprenant, ne put s’empêcher de sourire, non sans éprouver un sentiment de culpabilité. Il avait rédigé sa dissertation d’admission à la fac sur Merton et il pressentait que le moine ne se serait pas réjoui de la souffrance d’un autre être humain, pas plus qu’il n’aurait passé de longues nuits à imaginer ce qu’une jolie femme pasteur unitarienne cachait sous ses vêtements sacerdotaux. D’un autre côté, Merton n’avait jamais rencontré le pasteur en question, et il était réputé pour avoir mené une vie dissolue avant sa conversion. Rien par ailleurs ne permettait de supposer que Dieu n’avait pas le sens de l’humour. Il ne se mêlait a priori pas des affaires des hommes, et ne les obligeait pas à se comporter de telle ou telle manière, mais Teddy était certain qu’Il avait dû bien rigoler quand le coach avait perdu le bout de son « doigt à chatte ».

MICKEY GIRARDI venait d’un quartier ouvrier, brutal, de West Haven, dans le Connecticut, célèbre pour ses bodybuilders, ses Harley et ses rassemblements ethniques festifs. Ses parents étaient irlandais et italien, son père ouvrier du bâtiment, sa mère secrétaire dans une compagnie d’assurances ; l’un et l’autre étaient de fervents partisans de l’assimilation. Ils aimaient sortir le drapeau et pas seulement le 4 juillet. Ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, son père aurait pu profiter des avantages du G.I. Bill, mais il connaissait un type susceptible de le faire entrer dans le syndicat des tuyauteurs, et cela lui avait semblé préférable. Mickey était le plus jeune de huit enfants, l’unique garçon, et à bien des égards, il était pourri gâté : on achetait des vêtements rien que pour lui et dès le début, il eut droit à sa propre chambre. Certes, elle avait les dimensions d’un placard, et alors ? La maison familiale était vaste, par la force des choses, mais modeste et à trois rues seulement de la plage, un atout formidable en été quand la brise fraîche soufflait du large. En revanche, lorsque le vent changeait de direction, le vacarme de l’autoroute toute proche était tel qu’on avait l’impression de vivre juste en dessous. Le dimanche soir, obligation pour tous de rester à la maison. Spaghettis à la saucisse, aux boulettes et à l’échine de porc braisée dans la sauce tomate. Recette de la mère de Michael Sr., transmise à contrecœur à sa belle-fille irlandaise, en omettant toutefois un ou deux ingrédients pour le principe. La famille d’abord, l’Amérique ensuite (ou peut-être l’inverse ces temps-ci, avec tous ces beatniks crasseux qui agitaient leurs pancartes idiotes en faveur de la paix), tout le reste arrivait en troisième position, loin derrière.
Pour Mickey, la musique occupait la place numéro un. Son premier boulot avait été de balayer le magasin de musique du centre commercial où il était tombé amoureux d’une Fender Stratocaster en vitrine. Un ampli avait suivi. À treize ans, il jouait dans un groupe. À seize ans, il se faufilait en douce dans les bars louches de New Haven où il côtoyait des types plus âgés dont les petites amies ne portaient pas de soutien-gorge et semblaient prendre plaisir à le faire savoir en se penchant devant Mickey, lequel raconterait plus tard à Lincoln et Teddy, en plaisantant, qu’il n’avait pas débandé durant toute l’année 1965. « Si je te surprends en train de te droguer, l’avertit son père, tu seras le premier gamin d’Amérique tabassé à mort avec une Fenson.
— Fender, rectifia Mickey.
— Apporte-la-moi, petit malin. On va faire ça maintenant. On gagnera du temps. »
Aller à l’université était à peu près la dernière chose que Mickey désirait sur terre. Au lycée, il avait toujours oscillé entre médiocre et nul, mais toutes ses sœurs étaient allées, ou allaient, à l’université, et sa mère n’en attendait pas moins de lui. Étudier dans un community college3 et vivre à la maison, tel était le plan de M. Décontract, comme le surnommait sa mère. Partisan du moindre effort, Mickey pensait qu’elle avait raison. Il n’était pas excessivement ambitieux, et il ne voyait pas quel mal il y avait à rester à West Haven. Ses sœurs ayant quitté la maison, il y avait de la place à revendre, sauf les dimanches et pendant les vacances.
Hélas, même pour entrer dans un community college, il fallait passer un test, ce que fit Mickey un samedi matin. Ne voulant pas décevoir sa mère en étant le seul élève recalé à l’examen d’entrée d’un community college, il avait décliné une proposition de concert la veille au soir pour s’offrir une bonne nuit de sommeil. Il ne perdait rien à essayer, pour une fois. Les droits d’inscription n’étaient pas très élevés, et il se ferait bien voir de son père s’il parvenait à empocher quelques dollars pour participer à l’achat des livres et aux frais.
Le jour où les résultats de l’examen arrivèrent, sa mère sortit accueillir son père sur le seuil de la maison. « Regarde ça, dit-elle en montrant les notes de leur fils, parmi les meilleurs. Cet enfant est un génie. »
Mickey étant le seul enfant présent dans la pièce, son père regarda autour de lui pour vérifier qu’il n’y en avait pas un autre caché quelque part.
« Quel enfant ?
— Lui. Ton fils. »
Son père se gratta la tête.
« Celui-là ?
— Oui. Notre Michael. »
Son père examina les résultats. Il regarda sa femme, il regarda Mickey, puis sa femme de nouveau.
« OK, dit-il finalement. Qui est le père ? Je me suis toujours posé la question. »
Le lendemain, Michael Sr. essayait encore de comprendre.
« Viens faire un tour avec moi », dit-il en refermant sa paluche sur l’épaule de Mickey. Quand ils arrivèrent au bout de la rue, à l’abri des oreilles indiscrètes, il dit : « Bon, allez, crache le morceau. Je te promets de ne pas me mettre en colère. Qui tu as trouvé pour passer cet examen à ta place ? »
Mickey sentit son œil gauche tressauter.
« Tu sais quoi, papa ?
— Attention à ce que tu vas dire, l’avertit son père.
— Va te faire foutre », dit Mickey pour aller au bout de sa pensée.
Michael Sr. s’arrêta et leva les mains au ciel. « Je t’avais prévenu. » Et il asséna une taloche à son fils, sur l’arrière du crâne, suffisamment forte pour lui faire venir les larmes aux yeux. « Aide-moi, j’ai besoin de comprendre. Tu es en train de me dire que tu n’as pas triché à cet examen ? »
Mickey acquiesça.
« Tu es en train de me dire que tu es intelligent.
— Je ne te dis rien du tout.
— Tu es en train de me dire que pendant tout ce temps tu aurais pu réussir à l’école et rendre ta mère fière de toi ? »
Mickey sentit que cette façon de voir les choses ôtait un peu d’éclat à son examen presque parfait. Il haussa les épaules.
« Quelle idée on a eue ? demanda son père, semblant s’adresser à lui-même plus qu’à son fils. On réussissait si bien avec les filles.
— Désolé, dit Mickey.
— Maintenant, écoute-moi. Je vais t’expliquer ce qui va se passer. Tu vas aller à l’université. Et tu vas réussir. Inutile de discuter. Ou bien tu rends ta mère fière de toi, ou bien tu ne rentres plus à la maison. »
Mickey commença à protester, pour s’apercevoir qu’il n’en avait pas forcément envie. Lui-même essayait encore d’assimiler ce résultat remarquable et il commençait à voir plus loin que le community college. Lorsque la nouvelle se répandit au lycée de West Haven, plusieurs de ses anciens professeurs l’apostrophèrent dans les couloirs : « Alors, qu’est-ce qu’on te disait ? » Et au lieu de s’opposer aux ordres de son père, il lui dit : « Je peux faire des études de musique ? »
Son père regarda le ciel, puis son fils.
« Pourquoi faut-il toujours que tu tires sur la corde ?
— Autrement dit, je peux m’inscrire en musique ?
— Vas-y, soupira Michael Sr. Fais des études de Fenson si tu veux, je m’en fiche. »
Mickey faillit le reprendre, mais son père n’avait pas tort : il fallait toujours qu’il tire sur la corde.

QUELLES ÉTAIENT LES CHANCES pour que ces trois-là se retrouvent dans la même résidence pour étudiants de première année à Minerva College, sur la côte du Connecticut ? Alors qu’il suffit d’arracher un seul fil de la trame de la destinée humaine pour que tout s’effiloche. D’un autre côté, les choses ont tendance à s’effilocher quoi qu’il arrive.

1. Célébré le dernier lundi du mois de mai, le Memorial Day rend hommage aux soldats morts au combat, toutes guerres confondues.
2. Le Labor Day, la fête du Travail, est célébré le premier lundi de septembre.
3. Établissement public offrant une formation universitaire en deux ans.

Extrait
« Mais ce n’était pas tout. Il sentait qu’il avait autre chose à régler ici, une chose dont la nature exacte lui échappait, maïs qui avait l’air de concerner ses amis. Car à peine avait-il envisagé de venir sur l’île qu’il avait invité Teddy et Mickey à le rejoindre. Et s’ils étaient réunis ici tous les trois, comment Jacy ne serait-elle pas là, elle aussi, au moins par la pensée? C’était sa présence fantomatique qui rendait inévitable le parallèle entre ce week-end et celui du Memorial Day en 1971.
Qui avait eu l’idée du premier week-end? Lincoln s’étonne de ne pas s’en rappeler: Était-ce une suggestion de sa mère ? Trudy se réjouissait toujours d’accueillir son fils avec ses amis, alors oui, peut-être. Ou bien s’’agissait-il d’une décision collective ? A l’approche de la fin de leurs études, ils avaient compris que tout était sur le point de changer. » p. 103

À propos de l’auteur
RUSSO_Richard_©DRRichard Russo © Photo DR

Richard Russo est né en 1949 aux États-Unis. Après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, il se consacre à l’écriture de romans et de scénarios. Un homme presque parfait avait été adapté au cinéma avec Paul Newman en 1994, et Le Déclin de l’empire Whiting a été, lui aussi, porté à l’écran en 2005. (Source: Éditions de la Table Ronde)

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L’imprudence

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Une jeune femme, assistante d’un photographe, part au Laos enterrer sa grand-mère avec sa mère et son frère. Un voyage qui est pour le jeune femme l’occasion d’une quête. En particulier avec son grand-père, elle va dérouler l’histoire familiale pour se construire une identité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le pays perdu

Dans un premier roman émouvant et sensuel, Loo Hui Phang raconte son retour au Laos, quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, pour les funérailles de sa grand-mère. Elle y retrouve son grand-père, ses racines et une part d’elle-même.

«Il n’est plus question de pays ni de terre. Pas d’archétype non plus. Rien qui soit rattaché à quelque région, ville, place, maison. […] Le seul endroit sur terre dont je peux revendiquer l’appartenance est le périmètre de ma peau. C’est là le seul, le vrai lieu qui est mien. Et le désir qui le hante, l’appétit, la souveraine pulsion de vie, me rappellent à chaque instant ses contours, ses reliefs, sa présence.»
Bien davantage qu’une autobiographie ou qu’une quête des racines, c’est à une géographie de l’intime que nous convie Loo Hui Phang dans ce premier roman tout de sensualité.
Une sensualité qui explose dès les premières pages, lorsqu’elle raconte sa rencontre avec Florent et cette puissance du désir qu’il faut assouvir sans plus attendre. Dans les rues de Paris, la jeune femme se sent libre. En rentrant chez ses parents à Cherbourg, elle se rend compte qu’elle ne veut pas d’«un gentil mari que nos parents auraient choisi pour moi, aussi vietnamien et sérieux soit‑il. Un seul corps pour toute une vie. Un métier pragmatique. Un rassurant immobilisme. Eux sont convaincus du bien-fondé de cette équation, exportée du Laos de leur jeunesse. Ils n’ont jamais songé que cette formule, déplacée sur un autre continent, quatre décennies plus tard, pouvait nous rendre profondément malheureux.»
Ce Laos, qu’elle a quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, va soudain ressurgir, car sa grand-mère vient de mourir. Elle accepte alors d’accompagner sa mère et son frère aux obsèques. Edmond, le photographe, dont elle est l’assistante – et dont son père considère qu’il ne s’agit pas d’un «vrai métier – lui confie un boîtier et quelques semaines de vacances.
Paris, Bangkok, Mukdahan et de là un bateau pour traverser le Mékong jusqu’à Savannakhet et redécouvrir une histoire, redécouvrir sa famille. Le rapport au monde change, notamment vis-à-vis de sa mère: «c’est étrange, ici notre mère cesse par intermittence d’être notre mère. Au contact de grand-père, elle redevient sa fille dévouée. Obéissant à une loi tacite, elle retrouve une place délaissée depuis vingt-deux ans. […] Je vois là une brèche. Une fissure dans l’absolutisme maternel. La géométrie familiale perturbée. À Cherbourg, notre mère culminait. Ici, nous sommes deux filles parallèles.» Autre pays, autres mœurs…
Mais c’est dans les échanges avec le grand-père que les choses vont devenir encore plus tangibles. De la confrontation – la femme complète serait pour toi une femme soumise – à la complicité, de nombreux échanges et quelques escapades vont être nécessaires. De la guerre, de la fuite du Vietnam, puis de l’exil au Laos et le choix de la France comme terre d’accueil pour ses enfants, il va témoigner et transmettre, ce qui nous vaut les plus belles pages du roman.
Loo Hui Phang, dramaturge, réalisatrice, scénariste et auteur de bandes dessinées et romans graphiques, a parfaitement su rendre l’atmosphère et les émotions en invitant les couleurs et les odeurs, les bruits et les décors de sa quête. Un premier roman qui pour l’assistante photographe est d’abord un révélateur.

L’Imprudence
Loo Hui Phang
Éditions Actes Sud
Premier roman
144 p., 17,50 €
EAN 9782330121235
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et à Cherbourg ainsi qu’au Laos, à , Savannakhet, en passant par Bangkok et Mukdahan.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec l’évocation de la seconde partie du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une instinctive : elle observe, elle sent, elle saisit, elle invite, elle donne, elle jouit. Photographe, elle vit intensément, dans l’urgence de ses projets, de ses rêves, de ses désirs. Lorsque survient le décès de sa grand-mère au Laos, quitté à l’âge d’un an, elle prend l’avion pour Savannakhet, comme sa mère et son frère.
Là-bas, elle est étrangère. Pas tant en apparence qu’intimement : grandir en France lui a permis une indépendance, une liberté qui auraient été inconcevables pour une Vietnamienne du Laos. Son frère aîné brisé par l’exil peut-il comprendre cela ? Dans la maison natale, les objets ont une mémoire, le grand-père libère ses souvenirs, le récit familial se dévoile peu à peu. Plongée dans une histoire qui n’est pas la sienne, qui pourtant lui appartient, la jeune femme réapprend ce qu’elle est, comprend d’où elle vient et les différentes ardeurs qui la travaillent, qui l’animent.
Ce premier roman sensuel et audacieux, qui allie la délicatesse du style à l’acuité du regard, désigne la transgression des prophéties familiales comme une nécessité vitale et révèle le corps comme seul réel territoire de liberté.

Un mot de l’auteure
« Du Laos où je suis née, je ne garde aucun souvenir. Soucieux de me préserver, mes parents me parlaient avec parcimonie du pays perdu. J’envoyais lettres et dessins à des grands-parents que je ne connaissais pas. Des bribes d’histoires me parvenaient, échappées de conversations d’adultes, de photos rescapées. Mon enfance avançait, hantée de silences et de zones béantes, autant d’espaces disponibles pour construire ma propre mythologie.
L’Imprudence est un précipité, réaction de mon imaginaire frotté à mon histoire familiale. L’enfance et l’adolescence, maintenues sous une gangue de pudeur, de délicatesse mêlée de couardise, d’incompétence à déclencher l’aveu, furent infertiles en révélations. À l’âge adulte, j’organisais des conversations filmées avec mes parents, sorte d’interrogatoires bienveillants auxquels ils se prêtaient sans résistance. Les souvenirs qui m’étaient offerts avaient le tranchant de tesselles amoncelées, autant de petites masses aux contours définis, indépendantes les unes des autres. Il me manquait l’épaisseur du temps, un fluide dense qui les aurait nappées d’un ressac, d’un mouvement d’ensemble.
Il m’a semblé que ce temps qui leur faisait défaut pouvait être inventé, que je pouvais recréer une chronologie, fondre les tesselles dans une matière de fiction. À ce temps disparu serait substitué le temps de l’invention, de l’écriture.
Le flux que j’amorçais a emporté les récits ailleurs. Roulés par le courant, ceux-ci se sont déformés, érodés ou dotés d’excroissances. L’écriture, que j’ai toujours voulue instinctive et hasardeuse, a improvisé une forme qui se révélait malgré moi, par moi. Parce que je ne souhaitais pas plier les légendes familiales à des itinéraires préconçus, j’ai laissé venir. Ce qui s’est profilé tient à la fois de la fiction et du souvenir, un fantasme si sincère, enraciné si loin, qu’il me semble l’avoir vécu.” L. H. P

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV Info (Laurence Houot)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il y a cinq heures à peine, dans l’intimité fugace d’un escalier, je faisais l’amour avec Florent. Je ne savais pas son nom alors. Juste l’indécent braquage de sa mise polie par son impérative, hurlante, souveraine envie de moi.
Son regard m’avait pistée du rayon Linguistique jusqu’à la porte de la librairie. Discret, affamé. Dans l’affluence feutrée, cette avidité irradiait, réclamant mon attention. À trois mètres à peine, il était là.
Brun, élégance dosée, veston sérieux et chemise littéraire mais, sous son jean, une belle proéminence dont il ne faisait aucun secret. Excitant oxymore.
Sans détour, j’ai planté mes yeux dans les siens. Il a compris.
Dans la rue, j’avançais dix pas derrière lui. Je matais son cul plein de promesses tandis qu’il épiait avidement les trottoirs, en quête d’un endroit pour nous. Dans le reflet d’une vitrine, j’ai aperçu mon visage. J’avais les yeux d’un assassin. Rue d’Aumale, un coursier a émergé d’un immeuble. Florent a pressé le pas. L’instant d’après, derrière la porte cochère, j’ai attrapé sa bouche. Main dans son jean.
Un bruit m’a fait reculer. Un homme, une femme, deux enfants ont surgi. Ils nous ont dévisagés en passant, puis se sont éparpillés dans la rue. Florent a rattrapé la porte sécurisée, s’est engouffré dans l’entrée béante. Investissant l’ascenseur, nous nous sommes empoignés sans cérémonie. Nous avons terminé l’affaire entre l’avant-dernier et le dernier étage, sur la moquette érodée de l’escalier. Florent a joui trop tôt et s’en est excusé. Il a promis de rattraper cet impair. Je l’ai trouvé délicat. Il m’a dit que tout cela n’était pas dans ses habitudes, qu’il n’était pas un sale pervers. Sa voix douce et inquiète vibrait dans la cage d’escalier. Cette fébrile insistance à préserver sa civilité a relancé mon désir. Il a ajouté que c’était mon visage qui l’avait fait bander. Pas mon visage de Vietnamienne. Mon visage. Celui-là, précisément, qu’entre mille autres il avait décelé, a-t‑il insisté. J’ai aimé ces mots-là. Il m’a dit son nom, son numéro de téléphone et a pris congé. Il était quinze heures.
Dans le train qui m’emmenait à Cherbourg, j’ai noté le numéro de Florent, m’assurant que tout cela était bien arrivé. J’ai rarement été aussi heureuse, je crois. Je me disais que la vie était joyeuse, que c’était bon d’avoir vingt-trois ans, un appétit immense et un corps pour l’assouvir.
J’aurais aimé te raconter tout cela. Chaque fois que je te vois, je crois que je vais le faire. Je ne suis pas innocente, je suis une fille qui aime les garçons, qui en a connu beaucoup. Je suis comme cela. Je ne veux pas d’un gentil mari que nos parents auraient choisi pour moi, aussi vietnamien et sérieux soit‑il.
Un seul corps pour toute une vie. Un métier pragmatique.
Un rassurant immobilisme. Eux sont convaincus du bien-fondé de cette équation, exportée du Laos de leur jeunesse. Ils n’ont jamais songé que cette formule, déplacée sur un autre continent, quatre décennies plus tard, pouvait nous rendre profondément malheureux.
Cela me désole que tu t’y sois résigné. Je rêve chaque jour de ton évasion. Dynamiter ta cellule par le récit de mes aventures. Et te montrer un autre possible. Une vie intense, mouvante. Une fois par mois, je reviens. Je retourne dans cet appartement pétrifié où, avec un acharnement rectiligne, tu sombres. Ce soir-là, je crois encore que je vais me livrer, que tout basculera, enfin.
Je frappe à la porte. Le papier scotché sous le judas depuis deux décennies est toujours là : “Ne pas sonner. Bébé dort.” Notre mère a pris sa retraite d’assistante maternelle. Aucun nourrisson ne sommeille dans cet appartement depuis trois ans. Mais peut-être le billet ne fait‑il plus référence aux petits étrangers dont elle avait la garde.
J’entends des pas, de l’autre côté. Ils traînent, tardent à approcher. Avec une lenteur infinie, tu ouvres le verrou, tournes la poignée. La lumière blafarde du couloir interroge ton visage. Tu as l’air épuisé, tes yeux sont rouges. Au bout d’un temps, tu souris vaguement. “Ben oui, je suis encore là.
Ça ne t’arrange pas, hein ?” Tu dis cela d’une façon étrange. Tu es défoncé.
Je dépose ma valise dans l’entrée. Désormais tu occupes mon ancienne chambre. Je n’ai plus d’endroit à moi chez nos parents. J’ignore, chaque fois que je viens, où je vais dormir. La plupart du temps, j’échoue sur le canapé du salon. Ton corps chargé me précède dans la cuisine. “Tu as dîné? Je crois qu’il ne reste plus rien à manger.” Je me contenterai d’un thé. J’ouvre le robinet, remplis deux tasses et les dépose dans le four micro-ondes première génération.
Celui-ci est dépourvu de système de sécurité et a probablement irradié tous les occupants de l’appartement. On peut en ouvrir la porte pendant que les aliments chauffent. Cela te fait rire.
“Bertrand est dans la chambre, murmures-tu. On fume des joints.” C’est un pléonasme. Tu fouilles les placards en formica, inchangés depuis 1985, doucement, avec une candeur insolite. Tu cherches du ravitaillement, des biscuits au chocolat ou toute autre cochonnerie sucrée. Vous êtes au milieu d’une partie de jeu vidéo. Dans une base militaire perdue sur la planète Mars, vous dégommez des morts-vivants à coups de kalachnikov. Vous vous sentez puissants.
À trente-trois ans, vous continuez à vivre comme si vous en aviez douze. »

Extrait
« Et puis, c’est étrange, ici notre mère cesse par intermittence d’être notre mère. Au contact de grand-père, elle redevient sa fille dévouée. Obéissant à une loi tacite, elle retrouve une place délaissée depuis vingt-deux ans. C’est la première fois que je la vois ainsi. Son agitation prend une autre tournure. Elle n’est plus la force motrice du foyer. Elle se laisse conduire par sa volonté de servir, de satisfaire. L’autorité est cédée au patriarche. Père et fille échangent peu de mots, toujours relatifs au factuel, à la logistique domestique. Une présence l’un à l’autre ancrée par les habitudes, la répétition des jours, l’accumulation des événements, et dictée par la hiérarchie incontestable, silencieuse, toute-puissante, du sang familial. Je vois là une brèche. Une fissure dans l’absolutisme maternel. La géométrie familiale perturbée. À Cherbourg, notre mère culminait. Ici, nous sommes deux filles parallèles. »

À propos de l’auteur
Née au Laos en 1974, Loo Hui Phang a grandi en Normandie où elle a fait des études de lettres et de cinéma. Qu’elle conçoive des expositions ou des performances, qu’elle écrive du théâtre ou réalise des films, elle aime multiplier les collaborations (Bertrand Belin, Rodolphe Burger, Frederik Peeters…) pour raconter des histoires hantées par les thèmes de l’identité, du désir et de l’étrangeté. Scénariste, elle a publié une douzaine de bandes dessinées ou romans graphiques. En 2017, le festival d’Angoulême a consacré une exposition à l’ensemble de son travail. (Source: Éditions Actes Sud)

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Les embruns du fleuve rouge

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En deux mots:
Yannie, une jeune femme asiatique débarque inopinément chez Léon Le Glaouneg, au terme d’un long voyage du Vietnam en Bretagne. Elle transporte avec elle un lourd secret de famille qui va bouleverser le vieux loup de mer et le forcer à reprendre la mer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Celle pour qui meurtrie aujourd’hui nous saignons»

De la pointe bretonne à Haïphong, Élisabeth Larbre a imaginé un premier roman autour d’un secret de famille, des envies de grand large et un drame poignant. La famille Le Glaouneg vous attend…

Tous les généalogistes vous le diront, les familles de marins sont particulièrement difficiles à reconstituer, surtout quand l’appel du large vous entraîne sur plusieurs continents et que la fidélité devient une notion étrangère face aux charmes exotiques. Yvon le Claouneg a pris la mer en 1946. Au sein de la légion étrangère, il part pour l’Indochine. Dans la baie d’Haïphong, il croise le regard de Rong-Sheng et décide de faire un bout de chemin avec elle. De leur union va naître Ha-Sinh qui n’aura guère le loisir de connaître son père qui n’a pu résister à l’appel du large et a abandonné sa famille.
Ha-Sinh va épouser Ru-Su. De cette union va naître Yannie. Élisabeth Larbre a choisi une scène forte pour commencer son premier roman en nous racontant l’arrivée inopinée de Yannie chez Léon Le Glaouneg. Comment la belle jeune fille a-t-elle réussi à gagner le Finistère et pour quelle raison a-t-elle entrepris ce périlleux voyage? C’est ce que Léon va finir par apprendre – et le lecteur avec lui – une fois qu’il aura réussi à apprivoiser sa surprenante visiteuse et que cette dernière trouvera la force de révéler son lourd secret. Car elle est gravement malade, comme Pierrick, le médecin et ami de Léon va rapidement le comprendre.
Et alors qu’en Bretagne on tente de soigner Yannie, les événements se précipitent au Vietnam. En nous proposant des allers-retours entre les deux continents, la romancière entretient le suspense et la tension dramatique.
Deux garçons découvrent le cadavre de Ha-Sinh dans sa boutique. Il s’est tiré une balle dans la tête. Vient alors le temps des questions et des remises en cause. D’autant que l’on apprend que Yannie a laissé une lettre avant de fuir…
En Bretagne, Pierrick meurt sans avoir pu soulager Yannie, si ce n’est du poids de son secret, des abus dont elle a été la victime. Comme un lion en cage, Léon va alors se sentir obligé d’agir, de venger celle dont il ignorait l’existence quelques temps auparavant et qui occupe désormais toutes ses pensées.
Retrouvant la symbolique du yin et du yang, Élisabeth Larbre va opposer le mal et le bien, le crime et l’amour, l’orient et l’occident, la guerre et la paix, le fort et le faible… Des oppositions quelquefois déséquilibrées et à l’issue incertaine…
Au bout de ce récit chargé d’orages et de violence, de rudesse et de folie on pourra trouver l’apaisement dans les vers d’Aragon qui accompagnent Léon durant son voyage. Le yeux de Yannie se confondent alors avec Les yeux d’Elsa – dont l’un des vers sert de titre à cette chronique – et nous touchent au cœur.

Les embruns du fleuve rouge
Élisabeth Larbre
Éditions Carnets Nord
Roman
176 p., 13,50 €
EAN : 9782355362880
Paru le 28 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part en Bretagne, au bord des falaises qui surplombent la mer d’Iroise et d’autre part au Vietnam, à Haïphong.

Quand?
L’action se situe de 1946 à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
« “J’ai froid. Très froid”, dit-elle dans un français presque sans accent. Sa voix était lasse, mais néanmoins assurée. Léon, un peu gauche, recula de deux pas, la laissa entrer et referma la porte. Force était de constater que toute la chaleur de la pièce s’en était allée et que cette maudite bouillasse avait, par-dessus le marché, lessivé le plancher sur plus d’un mètre! Les yeux exorbités, rivés tantôt au sol tantôt à la ravissante frimousse de sa visiteuse, Léon vacillait entre fureur et hébétude… Continuer à la dévisager ne changerait malheureusement rien. Il décida d’aller raviver le feu. »
Après avoir beaucoup bourlingué, Léon s’est retiré du monde à la pointe du Finistère. Un soir de tempête, on cogne à sa porte. Il ouvre en grognant – c’est une jeune Asiatique, presqu’inanimée, qui l’appelle par son prénom. Avec Yannie, venue de l’autre bout du monde, Léon découvre l’histoire ténébreuse d’un demi-frère expatrié à Haiphong au Vietnam, d’une descendance, d’un cousinage, d’une autre culture pleine de personnages hauts en couleur, et du lourd silence cachant un affreux secret de famille.
À travers une intrigue pleine de rebondissements, tous les sentiments s’expriment: le mensonge et la violence de Ha-Sinh, le père de Yannie, la honte et la peur de celle-ci, mais aussi l’amour, l’amitié, l’humour. Naît aussi la force d’une attraction irraisonnée, celle de Léon pour ce pays lointain et inconnu…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Arts-chipels
Blog Missbook 

Les premières pages du livre
« Prologue
Ce temps de chien n’en finissait pas. Léon réajusta ses lunettes, enleva ses vieilles bottes, mit son ciré à capuche et sortit. La porte claqua derrière lui. C’était décidé, il irait l’enterrer à la Vieille croix d’Ar-Men, au pied du grand mimosa et face à la mer. Personne n’allait jamais là-bas. Trop venté, trop dangereux… Le ressac assourdissant qui gronde et semble jaillir de la falaise en aplomb. Ces monceaux d’eau salée qui s’abattent sur les rochers et butent avec violence contre la paroi, léchant et attachant des pans entiers de terre pierreuse avant de rejeter en hoquets moussus des vomissures meubles et brunâtres. Un décor à Vif, mais authentique et pur. Un décor à son image; pour ne pas l’abandonner.
Personne n’en saurait rien. Personne ne l’avait vue à part, bien sûr, ce brave Pierrick qui n’était plus là…
Mieux, personne ne la connaissait.
Mieux encore: ici, elle n’existait pas !

Léon venait tout juste de retirer la potée de la cheminée quand on frappa à la porte. Qui était l’empêcheur de tourner en rond qui venait le déranger à l’heure de la soupe?
Vivre à terre sans l’ondoiement rythmé et obsédant des risées lui demandait déjà un effort, mais devoir côtoyer cette gent si particulière, qu’il appelait désormais «les terriens», lui était devenu plus insupportable encore. Il avait choisi la pointe de l’Ar Pod-liv pour sa noirceur, son hostile âpreté, pour cet indicible je-ne-sais-quoi qui faisait d’ordinaire rebrousser chemin au plus téméraire des promeneurs.
La mer, le vent et lui. Nul besoin d’autre chose.
Le bout des doigts rougis, il s’empressa de poser la marmite sur la longue table en bois qui meublait, à elle seule, la pièce principale de son vieux penty. Le couvercle s’entrebâilla, laissant échapper un

Extraits
«Mais tous ces absents, chers à leurs cœurs, continuaient à emplir la maison: Yvon, Yannie, Ha-Sinh, trois noms dont l’écho ne cessait de frapper les murs de leur humble demeure et d’agiter leurs consciences…»

«Cette gamine était en âge d’être sa fille. Lui, qui n’avait jamais eu ni femme ni enfant et croyait s’en être préservé, se trouvait à son insu le protecteur de cette jeune femme à la beauté sauvage et à la fragilité désarmante.»

«Léon aurait voulu être des leurs… Il aimait ce pays. Il aimait ces gens. Il y avait tellement longtemps qu’il ne s’était pas senti ainsi à sa place en compagnie des hommes.»

À propos de l’auteur
Élisabeth Larbre habite dans les Côtes-d’Armor. En parallèle d’une carrière de biochimiste, elle a toujours cultivé une passion pour l’art, que ce soit par la pratique de la musique, du théâtre ou de l’écriture. Les Embruns du fleuve Rouge est son premier roman. (Source : Éditions Carnets Nord)

Portrait de l’auteur sur le Blog Femmes Histoire Repères

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Diên Biên Phù

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Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
À Diên Biên Phù un soldat français va vivre les trois expériences les plus fortes de sa vie. Il est blessé au combat, secouru par un camarade sénégalais et rencontre l’amour de sa vie. Vingt ans après, il veut retrouver Maï Lan et part pour le Vietnam.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Sur la trace d’un amour perdu

Un premier roman qui résonne déjà comme l’œuvre d’une vie. En racontant le retour au Vietnam d’un soldat français vingt ans après Diên Biên Phù, Marc Alexandre Oho Bambe nous offre un roman d’amour absolu.

Quel choc! Voilà sans doute l’un des plus beaux romans qu’il m’a été donné de lire cette année. Marc Alexandre Oho Bambe s’inscrit pour moi dans la lignée de ces auteurs qui portent en eux une histoire forte qu’ils écrivent et réécrivent des dizaine sde fois avant de la poser sur le papier. Une histoire qu’ils veulent parfaite, entière, définitive. Une histoire dont chaque mot est pesé, chaque phrase pensée. Le slameur et poète qui se produit sous le nom de Capitaine Alexandre est désormais aussi un grand écrivain dont il faudra retenir le nom: Marc Alexandre Oho Bambe.
Le livre s’ouvre sur le rappel de cette ultime bataille de ce que l’on appelait alors la Guerre d’Indochine et qui fît plus d’un demi-million de morts :
« Diên Biên Phù,
Joli nom, pour un naufrage.
Diên Biên Phù,
Trois syllabes de sang, un son de claque et de défaite.
Pour nous, les hommes.
Le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours et cinquante-sept nuits âpres, nous rendons les armes, vaincus par les troupes viêtminh. »
Les jeunes générations ont peut-être oublié aujourd’hui la déflagration provoquée par cette défaite. Alexandre, le narrateur, marqué non seulement dans sa chair mais aussi dans son cœur nous le rappelle en quelques lignes: « Nous avons perdu la bataille, la guerre et l’honneur. L’honneur de la France coloniale. » Pour les autorités françaises, il faut dès lors essayer de tirer au plus vite un trait sur cette humiliante défaite en rapatriant au plus vite le contingent.
Pour Alexandre, ce rapatriement n’est pas un soulagement, mais un nouveau déchirement. Il laisse derrière lui Alassane Diop, le camarade de régiment sénégalais qui lui a sauvé la vie et avec lequel il a noué une solide amitié et Maï Lan, la femme dont il est passionnément amoureux. Lui qui avait grandi dans l’idée que le combat pour la civilisation était juste avait compris la légitimité des autochtones dans leur aspiration à la liberté. Avec Diop, son «frère d’une autre terre», il avait aussi compris qu’une civilisation sans cœur était moribonde et sans honneur.
Si en 1954, on ne parlait pas encore de syndrome post-traumatique, on comprend fort bien dans quel état psychologique devaient être les soldats qui retrouvaient le sol de France.
Pour Alexandre, les choses vont se faire «sans lui». Il sera plus spectateur qu’acteur de sa vie de famille, épousera Mireille et lui fera des enfants. «Nous devions avoir une belle vie. C’était la promesse du jour. Mais le jour ne tint pas sa promesse. Et la nuit finit par tomber. Sur nous, Mireille et moi, notre mariage arrangé, les hommes en guerre contre eux-mêmes, l’humanité dérangée. Je partis m’abîmer à la violence du monde, me construire et chercher ma place dans les décombres de mon être et le vacarme des bombes.»
Pour survivre, il utilise la recette de son ami Diop, il écrit. «Écrire pour laisser une trace. Ma trace.» Il lui faudra vingt ans pour pouvoir comprendre qu’il vivait une vie de procuration, qu’il n’était qu’une sorte d’ectoplasme. «Je n’ai jamais pu m’habituer à la mort, pas même à la mienne. Je n’ai jamais pu m’habituer à la mort. Et pourtant je suis mort vivant, Depuis vingt ans.»
Il comprend alors que son amour pour Maï Lan est toujours aussi fort, qu’il lui faut retourner à Hanoï, quitte à blesser sa famille. Il part sans se retourner, il part pour ne plus revenir.
Retrouve le Normandie qui «était la base de repos des soldats français. C’est là aussi que me retrouvait Maï. On buvait quelques verres, on dansait, on parlait, on riait fort, on s’aimait, défiant l’absurdité du monde. Et la guerre. Ensuite on s’échappait hôtel de la Paix quelques pas plus loin, pour baiser. Ou faire l’amour. Et oublier. La condition humaine et nos pays, patries ennemies.»
Il brûle d’un fol espoir, celui de retrouver la femme de sa vie. La femme qu’il croise au bar est touchée par son histoire, accepte de l’aider, quand bien même le fil est très ténu.
On rêve avec lui, on espère qu’un amour aussi pur sera récompensé. On craint aussi les ravages du temps, la nouvelle défaite. Disons simplement que la fin de ce roman bouleversant est à la hauteur de la quête. Précipitez-vous sur ce livre magnifique qui, et c’est là mon seul regret, aura échappé à la sagacité du comité de sélection des «68 premières fois». Quoiqu’il en soit, il fait désormais partie de ma bibliothèque idéale!

Diên Biên Phù
Marc Alexandre Oho Bambe
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
232 p., 19 €
EAN : 9782848052823
Paru en mars 2018

Où?
Le roman se déroule au Vietnam, à Hanoï, à Diên Biên Phù et à Mu Cang Chai dans la province de Yen Bai, ainsi qu’en France, notamment à Paris.

Quand?
L’action se situe en 1954, puis vingt années plus tard.

Ce qu’en dit l’éditeur
Étrangement, j’avais le sentiment de devoir quelque chose à cette guerre: l’homme que j’étais devenu et quelques-unes des rencontres les plus déterminantes de ma vie.
Étrangement, j’avais trouvé la clé de mon existence, l’amour grand et l’amitié inconditionnelle.
En temps de guerre.
Au milieu de tant de morts, tant de destins brisés.
Vingt ans après Diên Biên Phù, Alexandre, un ancien soldat français, revient au Viêtnam sur les traces de la «fille au visage lune» qu’il a follement aimée. L’horreur et l’absurdité de la guerre étaient vite apparues à l’engagé mal marié et désorienté qui avait cédé à la propagande du ministère. Au cœur de l’enfer, il rencontra les deux êtres qui le révélèrent à lui-même et modelèrent l’homme épris de justice et le journaliste militant pour les indépendances qu’il allait devenir: Maï Lan, qu’il n’oubliera jamais, et Alassane Diop, son camarade de régiment sénégalais, qui lui sauva la vie.
Avec ce roman vibrant, intense, rythmé par les poèmes qu’Alexandre a pendant vingt ans écrits à l’absente, Marc Alexandre Oho Bambe nous embarque dans une histoire d’amour et d’amitié éperdus, qui est aussi celle d’une quête de vérité.

Les critiques
Babelio
Africultures (Aminata Aïdara)
RCF (Le livre de la semaine – Yves Viollier)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Page des libraires (Sarah Gastel – Librairie Terre des livres, Lyon)
La Vie (Yves Viollier)
Blog DOMI C LIRE 
Blog L’ivresse littéraire
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)


Marc Alexandre Oho Bambe à Diên Biên Phù, lieu d’un amour fou © Production France 24, émission «à l’affiche»

Les premières pages du livre
« Diên Biên Phù,
Joli nom, pour un naufrage.
Diên Biên Phù,
Trois syllabes de sang, un son de claque et de défaite.
Pour nous, les hommes.
Le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours et cinquante-sept nuits âpres, nous rendons les armes, vaincus par les troupes viêtminh.
Notre camp retranché tombe aux mains des bodoi, le général Giàp a gagné son pari, le combat du tigre et de l’éléphant, annoncé par Hô Chi Minh: « Le tigre tapi dans la jungle harcèlera l’éléphant figé qui, peu à peu, se videra de son sang et mourra d’épuisement. »
Tous les points d’appui fortifiés dans la plaine, destinés à couvrir notre camp, sont tombés.
Il est dix-huit heures. Nous avons perdu la bataille, la guerre et l’honneur.
L’honneur de la France coloniale.
Diên Biên Phù, depuis vingt ans mon esprit erre en ce lieu, qui me hante. J’y reviens enfin, pour retrouver des souvenirs perdus, en exil de moi-même. Je suis de retour ici pour une femme, flamme rencontrée pendant la guerre. Nous nous étions aimés, sans bruit ni fureur, avant de nous séparer, contraints.
Dans la stridence du silence.
J’étais jeune et mal marié, rêveur, avide de voyages et d’aventures, de douces drogues dures et d’écriture. Passions voraces et dévastatrices pour les âmes comme la mienne, en quête d’absolu, inatteignable.
À la recherche de moi-même, j’avais trouvé Maï Lan. Frêle et mystérieuse jeune femme, qui allait s’éprendre d’un soldat en guerre contre son pays.
Et contre lui-même.
Il y a des êtres qu’on rencontre trop tard pour ne pas les aimer.
Maï Lan.
Retour à Diên Biên Phù.
À la recherche d’un amour jeune et vieux, fou.
De vingt ans.
Retour ici, en pèlerinage.
Cette fille est ma faille, mon alcool, ma parabole.
Et son pays, mon gouffre néant: j’y suis mort et m’y suis enterré, avec mes dernières illusions sur l’humanité, sur moi-même et sur ma propre patrie, « terre des
droits de l’homme ». C’est ainsi, ainsi qu’elle aime, qu’elle aime qu’on la nomme.
Je suis mort ici, en Indochine.
Avant de renaître, puis mourir encore.
Dans le regard de Maï.
Il y a vingt ans.
C’était la guerre. »

Extrait
« Retour à Diên Biên Phù.
À la recherche d’un amour jeune et vieux, fou.
Retour ici, avec l’espoir mitraillé de retrouver celle qui m’accoucha.
Retour ici, pour mourir où je suis né, dans un corps-à-corps fiévreux.
Retour ici, après vingt ans d’exil intérieur, l’âme en feu. Je suis revenu ici, où je suis tombé amoureux, pour ne plus jamais me relever. Je suis revenu ici, pour finir mon voyage. Dans une bulle d’opium ou de tendresse.
Je suis revenu ici, pour écrire la dernière page. De mon livre de vie.
Je suis de retour à Diên Biên Phù.
Pour mettre un point final à ma peine ou mourir en paix, dans les bras ou le doux souvenir de mon amour siamois au visage lune, Maï Lan, unique soleil dans la nuit. »

À propos de l’auteur
Marc Alexandre Oho Bambe, alias Capitaine Alexandre, est poète et slameur. Né en 1976 à Douala, au Cameroun, il est bercé par la poésie dès son plus jeune âge, notamment par Aimé Césaire et René Char (à qui il rendra hommage en choisissant son nom de scène). Arrivé en France à dix-sept ans, il étudie à Lille, travaille brièvement dans une agence de communication, avant de se consacrer au journalisme et à l’écriture.
En 2006, il fonde le collectif On A Slamé Sur La Lune, troupe de poètes slameurs, musiciens, metteurs en scène, plasticiens, vidéastes et performeurs, qui en 2010 sort son premier album. Les membres du collectif multiplient les interventions culturelles et les performances scéniques, et affirment leur ambition pédagogique : celle de sensibiliser le public à la poésie, au spectacle vivant et au dialogue des cultures.
À partir de 2009, Marc Alexandre Oho Bambe publie de la poésie, notamment Le Chant des possibles, aux éditions La Cheminante (prix Fetkann ! de poésie, 2014, et prix Paul Verlaine de l’Académie française, 2015), Résidents de la République (La Cheminante, 2016) et De terre, de mer, d’amour et de feu (Mémoire d’encrier, 2017).
Capitaine Alexandre slame ses textes et chante les possibles sur les scènes du monde entier, intervient lors de conférences internationales, et donne de nombreux concerts littéraires en France et à l’étranger. Sa dernière création, De terre, de mer, d’amour et de feu, est un opéra slam baroque, présenté en juin 2017 en avant-première à la Fondation Louis Vuitton dans le cadre de la Carte blanche d’Alain Mabanckou.
Marc Alexandre Oho Bambe enseigne depuis dix ans et transmet à ses élèves et ses étudiants le goût de la littérature et de la poésie. il est également chroniqueur pour Africultures, Médiapart, Wéo et Le Point Afrique. (Source : Sabine Wespieser Éditeur)

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Les oiseaux morts de l’Amérique

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En deux mots:
Hoyt Stapleton vit avec une poignée d’autres malheureux dans les collecteurs d’eau de Las Vegas. Ce vétéran ne lâche pas pour autant ses rêves et étudie le moyen de retrouver un passé plus heureux.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans les grands espaces de l’oubli

Christian Garcin nous entraîne à Las Vegas, mais pour nous montrer l’envers du décor, celui des laissés pour compte qui vivent dans les collecteurs d’eaux usées.

À Las Vegas tout brille, où on entend donner l’illusion que la fortune est à portée de main, où la démesure est la norme, on ressent plus qu’ailleurs la violence du contraste que représente la population sinon invisible, du moins souterraine, celle des laissés pour compte, des sans domicile fixe, des marginaux qui élisent domicile «le long de tout un réseau d’égouts et de collecteurs d’eaux de pluie (…) trois cent vingt kilomètres en tout, des canalisations allant de tuyaux de soixante centimètres de diamètre à des tunnels de trois mètres de haut sur six de large». C’est dans le numéro 7 de cet «envers du décor à l’ombre des lumières et des paillettes clignotantes du Strip» que vivent Hoyt Stapleton, McMulligan, et Myers, tandis qu’à l’autre extrémité un couple, Lottie Mae et Gollum ont élu domicile, si l’on peut dire.
Christian Garcin va s’attacher plus particulièrement à Hoyt qui, ironie de l’histoire, faisait partie d’une unité spéciale de l’armée américaine chargée des tunnels: « Né de père inconnu, Hoyt Stapleton avait en 1966 accompagné les derniers jours de sa mère qu’un cancer foudroyant avait terrassée en moins de trois mois puis, désormais sans famille ni ressources, s’était engagé dans l’armée. Il avait vingt-deux ans. Il était parti au Viêtnam, où il avait été enrôlé parmi les “rats des tunnels”, ces troupes dont la particularité était d’explorer l’immense réseau de galerie: qui, creusée dans les années 1940 pour établir des poches de résistance à l’envahisseur français, s’étendaient de Saigon à la frontière cambodgienne et à l’intérieur desquelles les combattants viêt-côngs se réfugiaient se réfugiaient, sortant de temps en temps pour décimer les bataillons américains qui entendaient qu’on leur tirait dessus sans savoir d’où cela provenait, et qui, lorsque le tir avait cessé et qu’ils se rendaient sur place, ne trouvaient que feuillages et frondaisons, sans trace des combattants qui avaient reflué à l’intérieur. Lorsque l’armée américaine s’était avisée de l’existence de ces galeries, une unité spéciale avait été formée pour l’explorer, puis la détruire. »
Le problème, c’est que Hoyt comme ses compagnons d’infortune sont bien loin de l’image des héros que l’armée aimerait laisser. Ils sont tout au contraire hantés par leur expérience, au Vietnam, en Irak, en Afghanistan ou même à quelques kilomètres de Las Vegas où une base de pilotes de drones atteignent des cibles au Proche et Moyen-Orient. C’est difficile, dur, atroce. Chacun essaie de refouler ses syndromes post-traumatiques en ayant recours à l’alcool, à la drogue ou en fuyant la réalité en se plongeant dans des recueils de poésie, comme le fait Hoyt. Qui entend aussi lire tout ce qui a trait aux voyages dans le temps. Il se lance alors vers le futur mais sans succès probant. Tente alors de revenir dans les années 50, avant que sa mère ne meure, avant que la belle Maureen ne soit plus qu’un souvenir…
« Depuis ses incursions dans le printemps de son enfance, se dit-il en souriant intérieurement, il avait peut-être activé un mécanisme temporel permettant de brefs surgissements d’une réalité dans une autre. Peut-être la scène laquelle il avait assisté la veille, avec cette jeune femme rousse répondant au prénom dc Maureen qui grimpait dans une Toyota verte, n’avait-elle pas eu lieu la veille mais quarante ans plus tôt, et il avait été le seul à la voir le seul qui pû: la voir.
Peut-être alors était-ce vraiment Maureen qu’il avait aperçue, Maureen venue passer un week-end à Las Vegas avec son mari un jour de 1968 ou 1970. Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. »
Ce jeu subtil entre poésie, science et science-fiction a quelque chose de fascinant. Et de profondément troublant. Si l’on peut essayer de trouver dans notre passé les éléments qui nous constituent aujourd’hui, quel moyen avons-nous de modifier cette perception. Pouvons-nous devenir quelqu’un d’autre? Si Christian Garcin ne nous livre pas les réponses, il nous plonge des dans abîmes de réflexion vertigineux. Le tout culminant dans un épilogue que je vous laisse découvrir.
Après Les Vies multiples de Jeremiah Reynolds, Christian Garcin poursuit son exploration de cette Amérique aux contrastes saisissants, au rêves auxquels on veut croire même si, comme les bandits manchots des casinos, on sait que le risque de perdre est bien plus fort que la chance de gagner.

Les oiseaux morts de l’Amérique
Christian Garcin
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330092467
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, principalement à Las Vegas. On y évoque aussi le Vietnam et quelques autres zones de conflit.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusque dans les années 50.

Ce qu’en dit l’éditeur
Las Vegas. Loin du Strip et de ses averses de fric «habitent» une poignée d’humains rejetés par les courants contraires aux marges de la société, jusque dans les tunnels de canalisation de la ville, aux abords du désert, les pieds dans les détritus de l’histoire, la tête dans les étoiles. Parmi eux, trois vétérans désassortis vivotent dans une relative bonne humeur, une solidarité tacite, une certaine convivialité minimaliste. Ici, chacun a fait sa guerre (Viêtnam, Irak) et chacun l’a perdue. Trimballe sa dose de choc post-traumatique, sa propre couleur d’inadaptation à la vie “normale”.
Au cœur de ce trio, indéchiffrable et silencieux, Hoyt Stapleton voyage dans les livres et dans le temps, à la reconquête patiente et défiante d’une mémoire muette, d’un langage du souvenir.
À travers la détresse calme de ce vieil homme-enfant en cours d’évaporation arpentant les grands espaces de l’oubli, Christian Garcin signe un envoûtant roman américain qui fait cohabiter fantômes et réalisme, sourire et mélancolie, ligne claire et foisonnement. Et migrer Samuel Beckett chez Russell Banks.

« Qu’est ce que le passé? Le modifions-nous en le revisitant ? Quels souvenirs oubliés ont fait de nous ce que nous sommes? Nous est-il jamais arrivé de nous tenir à côté de l’enfant que nous avons été, et de lui chuchoter quelques mots à l’oreille pour qu’il puisse se souvenir, plus tard, de cette scène?
C’est en faisant des recherches, pour un roman précédent, sur les molesmen, ces milliers d’hommes et de femmes qui vivent dans les sous-sols du métro de New York, que j’en ai rencontré d’autres, pour la plupart des vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan, qui vivaient par centaines dans les tunnels d’évacuation des eaux de Las Vegas. Et c’est en me rendant là-bas que je les ai vus: ils faisaient l’aumône sur le Strip, au milieu des paillettes et du fric qui dégoulinait, assis sur de petits tabourets ou à genoux sur le trottoir, engloutis dans le flot des passants qui passaient sans les voir. Le soir ils réintégraient leurs tunnels, en périphérie. Quelles avaient été leurs vies? Leurs enfances? Quels enfers avaient-ils côtoyés? Ces questions, j’aurais pu me les poser partout ailleurs, en France, en Angleterre, en Russie – je me les suis posées, d’ailleurs, dans un roman publié il y a longtemps. Partout ailleurs j’aurais pu m’interroger sur ces destins brisés qui peuplent notre monde urbain. Mais j’étais à Las Vegas, et le contraste était particulièrement saisissant. J’ai alors pensé à un vieil homme, un ancien du Viêtnam, un «rat des tunnels», comme on les appelait, un de ceux qui risquaient leur vie dans les étroites galeries qu’occupaient les combattants viêt-côngs. Et j’ai imaginé cet homme, un vieillard à présent, qui vivrait dans d’autres galeries en ayant oublié des pans entiers de son passé – lequel un jour se manifesterait à nouveau, et dénouerait peu à peu les fils qui lui manquaient. Le roman est né de tout cela. C’est une histoire d’anamnèse sur fond de guerre, de tunnels, d’amours perdues et de fraternité.” C. G.

Les critiques
Babelio
Télérama (Michel Abescat)
La Croix (Fabienne Lemahieu)
Le Temps (Éléonore Sulser)
La Cause littéraire (Lionel Bedin)
Quatre sans quatre 
Blog Charybde 27 
Blog Froggy’s Delight 

Les premières pages du livre
« — Attention les yeux ! prévint Hoyt Stapleton. Les sauterelles s’envolèrent dans un bruissement d’ailes effrayé. Il pissa dans les fourrés.
Il secoua et rengaina son bazar, puis grimaça bouche ouverte face au soleil levant, tendant les bras à l’horizontale. Derrière lui, le collecteur des eaux de pluie béait noir, comme sa bouche édentée. On sentait refluer les odeurs croupies de quelques mares qui dataient de l’orage de la semaine précédente.
Bizarrement il aimait bien ces odeurs, elles lui rappelaient son enfance. Les deux autres allaient sortir. Matthew McMulligan aurait à la main son réchaud, la casserole et le café en poudre, Steven Myers, l’eau, le sucre et les timbales métalliques, comme tous les matins ou presque. Ils lui proposeraient un café, il accepterait en silence, et ils s’assiéraient tous les trois sur la dalle de ciment brisée à côté de l’ouverture, juste au-dessous du grillage et des barbelés. Une vieille bobine de câble en bois servirait de table circulaire de presque un mètre de diamètre. Myers et McMulligan échangeraient quelques mots. Pas lui. Lui, il parlait aux sauterelles, aux mulots aussi, mais très peu aux humains. Ensuite chacun regagnerait sa couche, sortirait, vaquerait, filerait vers les boulevards faire la manche ou pas, et aucun ne reverrait l’autre jusqu’à la nuit, ou le lendemain.
C’était une petite vie misérable et paisible.
Sauf lorsqu’il pleuvait.
Lorsqu’il pleuvait, c’était l’apocalypse: il y avait d’abord le bruit de tonnerre qui dévalait sourd et monstrueux le long des canalisations, puis les eaux déboulaient boueuses à une vitesse faramineuse et emportaient tout. Il fallait avoir pensé dès les premières gouttes de pluie (parfois c’étaient les policiers qui venaient avertir qu’il allait faire orage) à tout bien caler en hauteur dans les recoins où chacun s’était installé, matelas, cartons et ustensiles divers, dont un ou deux toujours finissaient à la flotte et que l’on retrouvait parfois, par hasard et parmi d’autres détritus, à des centaines de mètres de là, le plus souvent inutilisables et tordus par la violence des flots. Il arrivait même que les lits de certains fussent emportés. Le plus difficile était lorsque des orages imprévus éclataient la nuit. L’eau alors montait vite dans certains collecteurs, trente centimètres par minute à cinquante kilomètres à l’heure, et les habitants se réveillaient trempés, parfois entraînés sur quelques mètres avant de se relever hagards, l’eau à mi-cuisse. Dans les collecteurs les plus étroits, il n’était pas rare que quelques-uns se noient. Le numéro 7, à une extrémité duquel vivaient McMulligan, Stapleton et Myers (l’autre étant occupée par un couple, Lottie Mae et Gollum, qu’ils ne voyaient que rarement, une fille souvent shootée et un nabot à moitié dingue, d’où son surnom), était heureusement pour eux plutôt large, et s’il y avait eu de nombreuses mésaventures, jamais aucun drame sérieux n’était survenu. »

Extraits

« Tout lui semblait beaucoup trop vide et silencieux. Il éprouvait une sensation difficile à définir. C’était comme si quelque chose lui soufflait à l’oreille que la rue n’était pas déserte depuis quelques minutes ou dizaines de minutes, mais qu’elle l’était depuis toujours, de toute éternité ; comme si ce vide lui était consubstantiel et qu’il fût impossible d’en altérer l’intensité ; comme s’il était totalement inconcevable qu’elle fût animée, ou eût été un jour parcourue de piétons ou de voitures. Cette absence de tout, ce silence massif, ce ciel un peu trop mauve, le souvenir de la jeune femme rousse, des deux enfants à vélo, la Chevrolet grenat. . . Il se demanda si, à son insu cette fois, il n’avait pas fait un saut dans le temps, et basculé sans le savoir dc l’autre côté. Depuis ses incursions dans le printemps dc son enfance, se dit-il en souriant intérieurement, il avait peut-être activé un mécanisme temporel permettant de brefs surgissements d’une réalité dans une autre. Peut-être la scène laquelle il avait assisté la veille, avec cette jeune femme rousse répondant au prénom dc Maureen qui grimpait dans une Toyota verte, n’avait-elle pas eu lieu la veille mais quarante ans plus tôt, et il avait été le seul à la voir le seul qui pû: la voir.
Peut-être alors était-ce vraiment Maureen qu’il avait aperçue, Maureen venue passer un week-end à Las Vegas avec son mari un jour de 1968 ou 1970. Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. »

« Le temps est une pâtisserie
C’est la conscience qu’on en a: du passé au futur. Maintenant, imagine que tu replies la pâte sur elle-même, une fois, deux fois, dix fois, pour en faire une pâte à millefeuille. Des points initialement très éloignés les uns des autres vont se chevaucher – mais nous, nous continuerons à n’avoir conscience que de la pâte toute simple, étale, que l’on parcourt d’un point A à un point B. Si tu transperces de part en part la pâte ainsi repliée, tu feras se rejoindre entre eux deux. trois, dix points qui au départ étaient très éloignés les uns des autres et qui le demeurent, selon une conception simplement linéaire de la pâte. C’est ce qui s’est passé. Tous les mystiques ne le diront: le temps est plié, mais on n’en a conscience que dans certains états d’illumination, ou de transe. En ce qui te concerne, un point situé aujourd‘hui s’est trouvé en relation avec un autre situé au même endroit quarante ans plus tôt. Tu étais là au bon moment.
Hoyt hocha la tête. Enfin, conclut Myers, c’est ma façon de voir. »

À propos de l’auteur
Christian Garcin vit près de Marseille, où il est né en 1959. Écrivain, voyageur, il a publié des romans, des nouvelles, des poèmes, des essais, et quelques livres inclassables. Récemment, En descendant les fleuves. Carnets de l’Extrême-Orient russe (avec Éric Faye, Stock, 2011). (Source : Éditions Actes Sud)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Le sympathisant

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que ce roman arrive sur le marché français avec une solide réputation. Il a déjà été couronné par le Prix Pulitzer 2016, le Prix Edgar du Meilleur Premier Roman 2016 et a été finaliste du prix PEN/Faulkner.

2. Parce que, comme l’a expliqué Viet Thanh Nguyen a Sophie Joubert, le livre est basé sur une très solide documentation: « Je lis sur la guerre du Vietnam depuis que je suis très jeune et mes recherches universitaires portent aussi là-dessus. Quand j’ai commencé le roman, j’avais l’essentiel de la documentation. J’ai seulement eu besoin de compléments sur les sujets que je connaissais mal, la chute de Saïgon, le tournage d’ « Apocalypse Now », les opérations de la police secrète et les actes de torture. Souvent, les détails étaient bien plus forts que tout ce qu’on aurait pu imaginer. »

3. Parce que le Washington Post en donne un saisissant résumé: « Nguyen, qui est né au Vietnam et a grandi aux États-Unis, fait de l’histoire désespérée d’un expatrié un thriller cérébral, qui s’attaque aux dilemmes existentiels de notre époque. D’abord instructive et dangereusement candide, la narration prend la forme d’une confession, écrite et sans cesse réécrite, dans une cellule d’isolement. Le capitaine emprisonné se remémore sa fuite auprès du général sud-vietnamien et son intrusion dans la communauté de réfugiés installée près de Los Angeles. De là, il continue d’espionner les infatigables soldats qui s’évertuent à bâtir un plan chimérique pour libérer leur pays natal des communistes. »

Le sympathisant
Viet Thanh Nguyen
Éditions Belfond
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude
504 p., 23,50 €
EAN: 9782714475657
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
À la fois fresque épique, reconstitution historique et oeuvre politique, un premier roman à l’ampleur exceptionnelle, qui nous mène du Saigon de 1975 en plein chaos au Los Angeles des années 1980. Saisissant de réalisme et souvent profondément drôle, porté par une prose électrique, un véritable chef-d’œuvre psychologique. La révélation littéraire de l’année.
Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double.
Ainsi commence l’hallucinante confession de cet homme qui ne dit jamais son nom. Un homme sans racines, bâtard né en Indochine coloniale d’un père français et d’une mère vietnamienne, élevé à Saigon mais parti faire ses études aux États-Unis. Un capitaine au service d’un général de l’armée du Sud Vietnam, un aide de camp précieux et réputé d’une loyauté à toute épreuve.
Et, en secret, un agent double au service des communistes. Un homme déchiré, en lutte pour ne pas dévoiler sa véritable identité, au prix de décisions aux conséquences dramatiques. Un homme en exil dans un petit Vietnam reconstitué sous le soleil de L.A., qui transmet des informations brûlantes dans des lettres codées à ses camarades restés au pays. Un homme seul, que même l’amour d’une femme ne saurait détourner de son idéal politique…
SYMPATHISANT n. m. : personne qui approuve les idées et les actions d’un parti sans y adhérer.

Les critiques
Babelio 
L’Humanité (Sophie Joubert – entretien avec l’auteur)
BibliObs (Doan Bui – entretien avec l’auteur)
En attendant Nadeau (Steven Sampson – entretien avec l’auteur)
Les lettres françaises (Jean-Oierre Han)
La Grande parade (Serge Bressan)
Blog Ça va mieux en l’écrivant
Lecteurs.com


Première partie de l’entretien avec Viet Thanh Nguyen pour la sortie de son livre Le sympathisant © Production La fringale culturelle


Seconde partie de l’entretien avec Viet Thanh Nguyen pour la sortie de son livre Le sympathisant © Production La fringale culturelle

Les premières pages du livre
« Je suis un espion, une taupe…un homme à l’esprit double…le mois dont je parle c’est le mois d’avril, le plus cruel de tous…un avril qui changea tout pour les habitants de notre petite partie du monde et rien pour la plupart des habitants du reste du monde ». Ces quelques lignes extraites de la première page plongent le lecteur dans le chaos de Saïgon à la fin avril 1975, quelques heures avant la prise de la ville par les communistes. L’introduction est magistrale, la suite est à l’avenant; de la constitution de la liste des 92 élus qui vont pouvoir s’échapper (« chaque nom que je rayais me faisait l’effet d’une condamnation à mort ») jusqu’à l’embarquement final, quatre ans plus tard, parmi les « boat people » en passant par Hollywood, Le Sympathisant nous entraine avec ses amis, sa famille, ses collègues militaires vietnamiens et américains, ses victimes et ses bourreaux à partager son parcours dans « cette expérience qu’ils appellent sans rire la Guerre Froide. »

Extrait
« Nous sommes tous présumés coupables, comme l’ont démontré les Américains eux-mêmes. Sinon pourquoi soupçonneraient-ils tout le monde d’appartenir au Vietcong ? Pourquoi tireraient-ils d’abord et poseraient-ils des questions après ? Parce que, pour eux, tous les Jaunes sont présumés coupables. Les Américains sont un peuple déboussolé parce qu’ils ne peuvent pas admettre cette contradiction. Ils croient en un univers où règne la justice divine, où l’espèce humaine est coupable de péché, mais ils croient aussi en une justice séculière dans laquelle les êtres humains sont présumés innocents. Or on ne peut pas avoir les deux à la fois. Et vous savez comment les Américains se débrouillent avec ça ? Ils font mine d’âtre éternellement innocents, peu importe le nombre de fois où ils perdent leur innocence. Le problème, c’est que ceux qui protestent de leur innocence pensent que tout ce qu’ils font est juste. Nous, au moins, qui croyons à notre propre culpabilité, nous savons de quels méfaits nous sommes capables. »

À propos de l’auteur
Viet Thanh Nguyen est né au Vietnam en 1971. Après la chute de Saigon, il fuit le pays avec toute sa famille et rejoint les États-Unis en cargo, comme des milliers de boat people. D’abord réfugiés dans un camp en Pennsylvanie, les Nguyen s’établissent en Californie.
Étudiant diplômé de Berkeley, Viet Thanh Nguyen devient professeur à l’université South California et entame en parallèle l’écriture de son premier roman, Le Sympathisant, qui s’impose dès sa sortie comme un immense succès critique et commercial. Finaliste des plus grands prix littéraires, dont le PEN/Faulkner, et consacré par le prix Pulitzer en 2016, traduit dans vingt-cinq langues, il lui vaut et qui lui vaut d’être comparé aussi bien à John Le Carré qu’à Saul Bellow. Viet Thanh Nguyen est également l’auteur d’un essai finaliste du National Book Award, Nothing Ever Dies, sur la guerre du Vietnam dans la mémoire collective, américaine et asiatique, ainsi que d’un recueil de nouvelles, The Refugees. Ces deux livres sont à paraître chez Belfond. Il vit à Los Angeles, avec son épouse et leur fils. (Source : Éditions Belfond)

Page Wikipédia de l’auteur 

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L’été en poche (49)

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Les vies multiples d’Amory Clay

En 2 mots
La biographie d’une femme photographe britannique qui va traverser le XXe siècle. Un parcours qui passe de l’Angleterre puritaine au Berlin des années folles, en passant par la France, l’Allemagne, le Vietnam et les Etats-Unis.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Emily Barnett (Les Inrockuptibles)
« Boyd réussit une fresque de facture conventionnelle mais fine et incarnée, grâce au caractère impétueux de son héroïne qui promène son objectif sur tous les hot spots du XXe siècle. »

Vidéo


William Boyd présente «Les vies multiples d’Amory Clay» © Production librairie Mollat

L’été en poche (22)

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Autour du soleil

En 2 mots
L’histoire d’une mère qui s’enfuit au Vietnam, laissant mari et enfant, pour vivre une passion qui lui était jusque là refusée. Une fille qui prend le choc de ce secret de famille en plein cœur et doit essayer de composer avec. Une femme qui ne se résigne pas à rentrer dans le rang et entend laisser vivre ses sentiments et donne rune chance à ses rêves. Aussi beau que dramatique, aussi sombre que lumineux, aussi élégant que dérangeant!

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Fabienne Pascaud (Télérama)
« Autour du soleil reste plein de grâce. Car d’âme en âme, de détresse en victoire intimes, on y goûte le poids et les vertus du silence. De la réconciliation par le silence »

Vidéo


Karine Silla présente son roman «Autour du soleil» © Production librairie Mollat

L’éveil

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L’éveil
Line Papin
Éditions Stock
Roman
256 p., 18,50 €
EAN : 9782234081758
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule au Vietnam, à Hanoï, notamment au bord du lac Hoan Kiem et dans le quartier des ambassades. Un voyage à Paris y est également évoqué.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je dois y retourner, c’est insupportable de le savoir ici, lui qui marche et vit non loin. Non, il ne s’agit pas encore de l’éveil, du vrai, c’est mon attention seule qu’il éveille pour l’instant, et c’est en dessous, plus loin, que nous allons éclore et tomber et rouler. Je suis à l’orée de l’éveil. »
La scène est à Hanoi, au Vietnam, dans les ruelles surchauffées. Cela se passe aujourd’hui, mais ce pourrait être il y a longtemps. C’est une histoire d’amour, dont les personnages sont deux garçons et deux filles, dont les voix s’entrechoquent. C’est une histoire d’amour, douloureuse et sensuelle, où les héroïnes ne font que traverser le tumulte de la ville, et se cachent dans l’ombre protectrice des chambres.
C’est un premier roman d’exception. Et l’acte de naissance d’un écrivain.

Ce que j’en pense
Difficile de ne pas voir défiler des images du film L’amant de Jean-Jacques Annaud en lisant ce premier roman. Parce que l’action se déroule à Hanoï, parce qu’il s’agit d’une histoire d’amour, parce que le climat humide et chaud y joue aussi un rôle, ainsi que les chambres non-climatisées. Ajoutons-y une certaine oisiveté et le jeu des différences sociales. Mais si le film – et le livre éponyme de Marguerite Duras – servent à planter le décor, l’histoire est bien différente.
Cette fois, on va suivre la vie de quatre expatriés dans la capitale vietnamienne. Deux jeunes filles, Juliet l’Australienne et Laura la Française et deux hommes, l’un est Français et un peu plus âgé. Son identité ne sera pas dévoilée. L’autre est son ami et confident Raphaël.
C’est lors d’une soirée organisée par un certain Monsieur Klin pour les cinquante ans que Juliet rencontre le Français. Il est serveur à L’Ermitage, l’hôtel où se déroule la fête (pour ceux qui connaissent Hanoï, on peut imaginer que l’auteur s’est inspirée de l’Héritage, situé dans le quartier décrit). Après une soirée bien arrosée, elle s’accroche au bras de cet homme et finit par le suivre chez lui, dans son petit appartement de la vieille ville.
Line Papin donne successivement la parole à l’un et à l’autre. Ce qui nous permet de voir Juliet à la fois surprise de se retrouver au petit matin dans cette chambre inconnue et amoureuse de cet homme. Ce qui n’est pas vraiment le cas de son amant Français tout aussi surpris, mais qui considère leur relation plutôt comme un joyeux divertissement.
Cette nouvelle relation est aussi pour lui l’occasion d’oublier ses soucis. Il doit éviter de rencontrer son propriétaire à qui il doit des arriérés de loyer et en a assez de subir les invectives de son patron. Il va du reste finir par rendre son tablier.
Juliet, fille de l’Ambassadeur d’Australie, n’a pas de tels soucis et peut se réjouir de cette démission, afin de pouvoir profiter davantage de «son homme». Sauf que ce dernier rencontre Laura dont la beauté autant que l’aura mystérieuse qu’elle dégage le fascine.
Raphaël se rend bien compte du danger et tente bien de mettre son ami en garde «avec elle, tu es foutu». Mais on sait bien que le danger peut avoir un effet aphrodisiaque. Comme Juliet s’accroche, voilà notre homme engagé dans une double histoire dont on sent bien que ni l’une ni l’autre ne sont faites pour durer…
Tout comme la vie d’expatrié. D’autant plus que le drame vient se greffer à la comédie de mœurs.
Sensible et sensuel, voilà un premier roman au goût aussi acidulé que les fruits exotiques du marché d’Hanoï. De ceux que l’on goûte avec le plaisir de la surprise et dont on deviendrait vite addict.

Autres critiques
Babelio 
Le Figaro (Etienne de Montety)
Toute la culture
Terrafemina (Anaïs Orieul, avec interview de l’auteur)
Livres Hebdo (Prix de la vocation 2016)
20 minutes.fr (Laurent Bainier)
Blog U lost control 
Blog Booquin (Christine Larrouy)
Blog Lis-moi si tu veux

Les premières pages du livre

A propos de l’auteur
Line Papin est née à Hanoi en 1995. L’Éveil est son premier roman. Il a été couronné par le Prix de la vocation 2016. (Source : Éditions Stock / Livres Hebdo)

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Autour du Soleil

SILLA_Autour_du_soleil

Autour du soleil
Karine Silla
Plon
Roman
282 p., 19 €
ISBN: 9782259243520
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Paris et dans le Sud, en villégiature et au Vietnam, notamment à Saigon. Sont également évoqués des endroits qui ont jalonné la vie de quelques protagonistes : les Pouilles, l’Espagne, «au bord de la mer» et le Canada.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Louise quitte tout pour vivre un nouvel amour au Vietnam, en effaçant ceux qu’elle laisse derrière elle. En France, sa fille Marie la croit morte. Karine Silla poursuit son exploration des secrets de famille au prisme de la conciliation, parfois impossible, entre maternité et féminité.
Un jour de pluie, Louise rencontre un homme dans un train. En quelques minutes, la jeune femme décide de quitter sa vie raisonnable pour cet inconnu qui lui parle de son pays, le Vietnam ; son bonheur la contamine et l’emporte. Au milieu des immenses étendues vertes et marécageuses, elle découvre l’amour, la jouissance, la joie, et enfante un fils.
En partant, Louise a laissé derrière elle un mari, épousé parce qu’elle n’a jamais su dire non, et et une fille, Marie, avec qui elle n’a jamais su faire.
Malgré la certitude d’avoir fait le bon choix, le secret de Louise envahit peu à peu sa vie et celle de Marie, qui la croit morte et grandit sur un mensonge.
Jusqu’à ce que tout vole en éclats.
Après son premier roman remarqué, Monsieur est mort, Karine Silla, dramaturge, réalisatrice et scénariste, poursuit son exploration des secrets de famille, de leurs échos et de leurs ricochets.

Ce que j’en pense
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«Louise n’avait pas de père. Elle avait été élevée par une mère austère qui pensait qu’une seule robe suffisait, peu importe qu’on l’ait choisie ou pas, c’était comme ça. (…) Elle disait aussi que les meilleures nuits étaient celles où l’on oubliait nos rêves. Et que la théorie scientifique de la révolution de la Terre autour du Soleil était impossible : si la Terre avait tourné autour du Soleil, sa chance a elle aurait aussi tourné.» Louise, qui est le personnage principal de la première partie de ce roman, essaie de se libérer de ce lourd carcan familial. Elle croit gagner la liberté en se mariant, cache soigneusement deux avortements avant de mettre au monde une enfant pas vraiment désirée qu’elle prénommera Marie. Quelques années plus tard, elle meurt.
Tel est du moins la version officielle du roman familial. Jusqu’au jour où un homme rencontré dans un train vient livrer à Marie une autre version. Sa mère n’est pas morte, mais s’est enfuie au Vietnam pour vivre enfin. « Elle n’était plus la même femme. C’était une deuxième naissance, plus intense parce qu’elle renaissait cette fois de sa propre volonté.»
Face au choc de cette révélation, Marie reste d’abord incrédule : «On ne défait pas un pull qui nous tient chaud depuis des années parce qu’on a oublié une maille en le tricotant. Je ne laisserai pas cet étranger tirer sur le fil qui dépasse.»
Pourtant, il ca bien falloir attraper ce fil. Se poser des questions qui dérangent. Se demander la raison pour laquelle, on lui avait menti. Essayer de comprendre cette mère qui « avait laissé derrière elle un mari qu’elle avait épousé parce qu’il était gentil, qu’il était le premier à l’avoir demandé en mariage et qu’elle n’avait jamais su dire non, une mère qui marmonnait les yeux dans le vide et une enfant avec qui, depuis le début, elle n’avait su faire.»
Mais aussi une mère qui, après avoir trouvé le bonheur, mis au monde un fils, meurt très jeune d’un cancer. «Ses poumons la punissaient de ne pas avoir assez respiré et d’avoir refoulé tous ses sentiments.»
La seconde partie du livre est consacrée à Marie. À la manière qu’elle a de gérer la révélation de ce secret de famille. À la façon dont elle entend construire sa propre vie. Comment aborder le sujet avec son père parti vivre en Espagne avec Victoria, sa nouvelle compagne et qui est de passage à Paris? Que dire à Samuel, son mari, et à leurs deux filles? Un peu comme ces planètes cachées par d’autres astres plus grands, elle préfèrera les zones d’ombres au soleil.
D’autant que les vacances arrivent et qu’ils sont attendus par un couple d’amis, dans le Sud de la France. Après un nouveau choc, l’accident dont ils sont victimes sur la route, Karine Silla nous propos une sorte de huis-clos final.
Dans la grande villa de Georges et Lucie, la parenthèse estivale nous offre en effet une formidable occasion de sonder les âmes, de détailler les mécaniques qui forment – et déforment – les couples, d’esquisser de nouvelles histoires.
Jean est cœur de cette troisième et ultime partie. Le fils de Georges, invité surprise, va servir de révélateur à cette photo de groupe avec dame. On sait depuis Icare combien les voyages autour du soleil peuvent être risqués. Karine Silla nous en apporte une nouvelle preuve. Avec autant de force que d’élégance.

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Extrait
Les 25 premières pages du livre

A propos de l’auteur
Dramaturge, réalisatrice et scénariste, Karine Silla est l’auteure de Monsieur est mort, premier roman remarqué paru chez Plon en 2014. (Source : Editions Plon)

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