Baïkonour

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Vladimir Savidan était pêcheur en mer de Bretagne et emmenait quelquefois sa fille Anka avec lui, malgré l’opposition de sa femme Édith. Le jour où il a chaviré, elle n’était pas à bord, mais dans le salon de coiffure qui l’employait. Marcus Bogat est grutier. Il vient d’accepter une mission à Kergat. Du haut de son engin, il voit la vie, il voit Anka.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La coiffeuse rencontre le grutier

«Les Déraisons» avait été un joli succès. Avec «Baïkonour» Odile d’Oultremont confirme son talent et nous entraîne en Bretagne, en vue plongeante depuis la cabine d’un grutier. Vertigineux!

Il y a deux ans, en découvrant son premier roman, j’écrivais «Odile d’Oultremont, retenez bien ce nom. Car il y a toutes Les Déraisons d’y croire!» Refermant son second roman, je suis ravi de constater que mon intuition s’est vérifiée. La même magie opère, cette façon de se pencher sur des vies ordinaires et de nous embarquer avec des personnages très attachants.
Nous avons cette fois rendez-vous à Kerlé, village côtier de Bretagne où Vladimir Savidan a construit une nouvelle vie. L’émigré russe est marin-pêcheur à bord du Baïkonour – ceux qui s’attendaient, en découvrant le titre du roman, à un récit sur l’épopée spatiale soviétique en seront pour leurs frais – et personnifie l’image du héros aux yeux de sa fille Anka qui ne rêve que d’accompagner son père et de prendre sa succession. Mais les rêves peuvent se transformer en cauchemar, surtout lorsque la mer est hostile. Malgré toutes ses qualités, Vladimir doit s’avouer vaincu. «Par vent fort, il disparaît à environ sept nautiques des côtes, violemment happé par une vague cannibale qu’il pensait abordable.» Pour son épouse et encore plus pour sa fille, ce drame est une épreuve difficile à surmonter. Dans le salon de coiffure où elle est employée, le caractère enjoué d’Anka cède la place à une profonde mélancolie.
Odile d’Oultremont a très habilement construit son livre, en nous proposant en parallèle l’histoire de Marcus Bogat. On se doute d’emblée qu’il croisera la route d’Anka, mais sans à aucun moment en imaginer le scénario. Marcus vient du sud de la France où vit encore – difficilement – son père. Après son bac, il s’est offert une formation d’ouvrier de chantier à Paris, et «par nécessité viscérale de changer enfin de perspective, Marcus Bogat devint grutier.» Il a accepté une mission d’un an et huit mois à Kerlé et occupe une position privilégiée d’observateur.
« Depuis le sommet de sa grue, c’est en contrebas qu’il scrute. Au sol, toute petite, la vie s’ébat. Il n’y a, sous ses pieds, ni chaos ni excitation, la plupart du temps, rien ne se passe, seul un mouvement perpétuel, allant et venant. Ça ressemble au train-train des vagues par temps calme, de minuscules entrechats, une multitude de pas prompts ou las sur le macadam… »
Marcus suit Anka durant ses déplacements de son domicile à son travail, mais n’ose pas aborder la jeune fille. Au fil des jours qui passent, Anka devient pour lui une obsession qui va le pousser à négliger quelques aspects élémentaires de sécurité. Bien qu’attaché à son harnais, lorsqu’il dévisse du sommet de la grue, sa tête heurte la structure et il se retrouve comme une marionnette suspendue à un fil au-dessus du vide.
Je l’ai dit, Odile d’Oultremont a joliment construit son scénario. Aussi, ne voulant pas vous gâcher le plaisir de découvrir comment ils vont se retrouver, je n’en dirais pas davantage. En revanche, il me faut souligner l’élégance de l’écriture, l’attention portée aux personnages, y compris ceux qui sont ici au second plan comme la mère d’Anka et le père de Marcus, sans oublier ce souffle vital qui entraîne le lecteur et lui laisse entrevoir un coin de ciel bleu. Il finit toujours par arriver, même après les plus fortes tempêtes.

Baïkonour
Odile d’Oultremont
Éditions de l’Observatoire
Roman
220 p., 18 €
EAN : 9791032904329
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, à Kerlé. On y évoque aussi le Var et l’arrière-pays méditerranéen ainsi que Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, entre 2017 et 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Anka vit au bord du golfe de Gascogne, dans une petite ville de Bretagne offerte à la houle et aux rafales. Fascinée par l’océan, la jeune femme rêve depuis toujours de prendre le large. Jusqu’au jour où la mer lui ravit ce père qu’elle aimait tant : Vladimir, pêcheur aguerri et capitaine du Baïkonour.
Sur le chantier déployé un peu plus loin, Marcus est grutier. Depuis les hauteurs de sa cabine, à cinquante mètres du sol, il orchestre les travaux et observe, passionné, la vie qui se meut en contrebas. Chaque jour, il attend le passage d’une inconnue. Un matin, distrait par la contemplation de cette jeune femme, il chute depuis la flèche de sa grue et bascule dans le coma.
Quelque part entre ciel et mer, les destins de ces deux êtres que tout oppose se croiseront-ils enfin ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Baz-Art
Blog Le coin lecture de Nath

Vidéo
Odile d’Outremont Présente Baïkonour

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La sécurité d’abord.
Au quotidien, c’était sa servitude, son indiscutable sujétion ; bien plus qu’un mantra, il s’agissait pour lui d’une obligation légale.
Depuis quarante-deux ans, Vladimir Savidan était pêcheur de crustacés et de gastéropodes en mer de Bretagne.
Ce jour de février, il embarque seul à bord du Baïkonour, un Cleopatra Fisherman 38. Par vent fort, il disparaît à environ sept nautiques des côtes, violemment happé par une vague cannibale qu’il pensait abordable. La météo, pourtant clémente, n’avait rien annoncé de cet épiphénomène. En quarante-sept secondes, elle envoie valser l’engin en polyester renforcé de fibre de verre, pourtant connu pour affronter les mers les plus hostiles. Cette fois, la Rolls des bateaux de pêche ne fait pas le poids.
D’urgence, il remonte les casiers. La tempête qui soulève la mer attrape l’engin comme une frêle proie, et la barre ainsi libérée, accule le nez du bateau à la dérive. Les vagues qui imposent des creux de neuf mètres par endroits éclatent sur la poupe en y balançant quarante mille litres d’eau d’un seul coup. Ironiquement, ça fait l’effet d’un tremblement de terre.
L’Atlantique furibond envoie promener la barre, la catapulte aux antipodes, la faute à quoi, il n’en sait foutrement rien. Submergé par une brusque inquiétude qui enfle et se mue en panique, Vladimir se demande bien à qui il devra en vouloir de perdre ainsi la vie.
Soulevé comme une caresse d’abord, il plonge ensuite tout droit sous la surface. On dirait un jouet lancé bêtement dans une baignoire. Aussitôt immergé jusqu’à plusieurs mètres, le marin, seul à bord, est séquestré par d’aquatiques tentacules libérant, à quelques centimètres à peine de la surface, une puissance inouïe.
Dans un état de semi-conscience, paralysé par endroits, une partie de lui sait qu’il est temps de lâcher l’affaire, l’autre lutte encore, et il rêve ou peut-être seulement imagine-t-il que sa femme est sa fille et que sa fille est sa femme, il mélange l’essentiel, il fait flou et humide, il a conscience d’être à la limite de l’état des choses et curieusement au lieu de chercher l’air à respirer, il avale l’eau, la bouche pleine entièrement ouverte, laisse entrer la mer, il ignore pourquoi, elle s’introduit en lui comme une anguille, glisse le long des parois de sa trachée et, de cette façon, s’empare de lui, ensuite peu à peu le confisque au lieu et au moment, et le voilà pris. Sans attendre l’asphyxie, il se mue déjà en tôlard de la mer, un milliard de barreaux en acier pour chacune des particules d’oxygène manquantes et d’un coup une prison gigantesque se constitue autour de lui, l’Alcatraz des fonds marins pour le gober d’une traite. Vladimir est coincé, harnaché par les jambes, une masse excessive et confuse lui ronge les tendons, les muscles, il parvient encore à ouvrir les yeux et distingue, très vaguement apparentes, des traînées sanguinolentes qui se mélangent aux nappes et le narguent effrontément. Il pourrait s’en détacher. Il voudrait penser à son Édith et à son Anka, leurs traits coutumiers réconfortants se rappelant à lui comme un baroud d’honneur, mais c’est le visage de la Mer qui apparaît avec ses milliards d’énormes yeux embourbés dans le flegme et le dédain, et qui ondulent en rouleaux nerveux le fixant de partout. À présent, il faut songer à autre chose que la vie, mais pour engager cette tâche il se sent sous-équipé, il n’est pas philosophe, pas croyant, il n’est que marin-pêcheur. Je suis capitaine, capitaine d’un bateau. »

Extraits
« Marcus se sent mal à l’aise. Habituellement, lorsqu’il observe quelque chose du monde, il n’a pas l’habitude de poser son regard à l’horizontale. Depuis le sommet de sa grue, c’est en contrebas qu’il scrute. Au sol, toute petite, la vie s’ébat. Il n’y a, sous ses pieds, ni chaos ni excitation, la plupart du temps, rien ne se passe, seul un mouvement perpétuel, allant et venant. Ça ressemble au train-train des vagues par temps calme, de minuscules entrechats, une multitude de pas prompts ou las sur le macadam, il devine les cailloux crisser sous les semelles dures, et glisser sous les plus molles. Ou les feuilles des arbres soulevées d’un trottoir à l’autre par la brise inconstante. Les mots échangés cinquante mètres plus bas, qu’il n’entend pas mais dont il perçoit, parfois, un accent, une voix poussée plus haut, un cri. »

« Son père était au chômage, il l’est resté toute sa vie. J’ai bossé à ne rien foutre, disait-il avec une pointe de fierté. Catherine, sa mère, était au foyer. Ce qui, avec un mari inactif, rendait la fonction étrangement absurde. Un jour, elle avait pourtant émis l’idée de travailler. Bernard l’avait mal pris, et, peu à peu, l’hypothèse s’étant muée en idée fixe, sa femme avait fini par le menacer de partir. Tout simplement. Mais l’homme avait feint de ne pas s’en soucier et un soir de novembre, après avoir accepté une offre d’emploi en Alsace, Cathy avait fourré dans son coffre dix-sept années pleines, en poussant bien fort, pour que tout puisse rentrer. »

« Depuis le sommet de sa grue, c’est en contrebas qu’il scrute. Au sol, toute petite, la vie s’ébat. Il n’y a, sous ses pieds, ni chaos ni excitation, la plupart du temps, rien ne se passe, seul un mouvement perpétuel, allant et venant. Ça ressemble au train-train des vagues par temps calme, de minuscules entrechats, une multitude de pas prompts ou las sur le macadam… »

« Le départ de sa mère plongea Marcus dans une enfonçure de perplexité. Il n’avait jamais rien compris au couple de ses parents, cela sonna donc à la fois comme le prolongement de l’absurdité familiale mais aussi comme l’expression d’une piqûre acide, un chagrin très profond en lui dont il ne fut jamais capable, par la suite, d’extraire les restants. Mais pour ne pas ajouter à l’apathie paternelle le désaveu, il se priva de toute opposition. »

« À dix-huit ans, le bac en poche, Marcus prit la route de Paris. Pendant trois ans, il avait accumulé un pécule estimable à force de s’user à d’innombrables petits boulots. Chaque jour de vacances y passait. Il s’offrit une formation d’ouvrier de chantier et rapidement se spécialisa. Par nécessité viscérale de changer enfin de perspective, Marcus Bogat devint grutier. »

À propos de l’auteur
Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice. Après Les Déraisons, un premier très bien accueilli, il publie Baïkonour. (Source : Éditions de l’Observatoire)

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Court vêtue

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Prix Goncourt du Premier roman 2019

En deux mots:
Félix, quatorze ans, rencontre Gil, la fille du patron qui a l’accepté comme apprenti et qui l’héberge. Elle incarne pour lui l’image de la femme idéale, objet de tous ses fantasmes. La pureté de son amour va finir par troubler la jeune-fille pourtant peu farouche.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le doux parfum de l’innocence

Pour «Court vêtue» Marie Gauthier a obtenu le Prix Goncourt du Premier roman. Un choix judicieux pour cette quête amoureuse mettant aux prises un garçon de quatorze et une fille un peu plus âgée, mais bien plus expérimentée.

Pour son premier roman Marie Gauthier a choisi une belle histoire d’amour. Belle, parce qu’il s’agit de la première, belle parce qu’elle marquera à vie les amoureux, belle parke Quelle la romancière a réussi le tour de force de marier l’eau et le feu, l’innocence et la perversité, le rêve et le cauchemar.
Dans le rôle de l’innocent pur et sensible, on trouve cette fois Félix, 14 ans. Du côté de celle qui a déjà perdu cette innocence, on trouve Gil, de quelques ans son aînée. Gil, diminutif de Gilberte, est la fille d’un cantonnier qui a accepté d’héberger le jeune homme pour lui apprendre les rudiments de son métier. Cette première expérience hors du cocon familial lui insuffle un vent de liberté. C’est avec les yeux gourmands de celui qui a tout à apprendre qu’il s’engage dans cette nouvelle aventure. Il voit Gil comme une sorte de paradis inaccessible, comme l’incarnation de LA femme, comme un mystère à explorer. Avec passion, il va épier Gil, tenter de l’approcher, de la comprendre. Et voir au fil des jours, sa passion croître.
Marie Gauthier réussit fort bien à décrire cette sorte d’état second qui donne aux yeux énamourés une sorte de myopie particulière transformant le réel, une sorte d’amnésie particulière qui fait disparaître tous les obstacles et nie ce qui pourrait entraver la quête de l’être cher.
Car Gil est d’un tout autre calibre. Elle veut savoir ce que cela fait de faire l’amour et choisit la première occasion en suivant un employé dans une chambre d’hôtel. «Ce qui devait se passer avait eu lieu. Elle n’avait pas vraiment le souvenir des mains sur son corps, son corps entier s’était donné. Quelque chose d’elle avait été pris, elle ne savait pas trop ce que c’était mais elle en était allégée, débarrassée. Il avait suffi de s’en remettre aux mains propres d’un employé de passage pour être allégée de sa condition. Pour trouver la légèreté. Les mains de l’homme, son corps, avaient réussi ce prodige-là.»
Elle a alors compris que sa fraîcheur, sa beauté, son corps excitaient la convoitise, que tous ces hommes qui se retournaient sur elles voulaient tous lui faire l’amour, à commencer par le patron de la supérette où elle travaille: «Pendant les heures creuses, dans la réserve à marchandises, le gérant prend Gil. C’est mieux quand la supérette est fermée, mais alors ils manquent de temps, lui à cause de sa femme, Gil parce qu’elle doit préparer le repas.»
Mais entendons- nous bien, si elle s’offre ainsi, ce n’est pas par amour, c’est pour le satisfaire, éventuellement pour ajouter une expérience supplémentaire à sa connaissance des hommes, à la manière dont les mâles de différents âges et conditions se comportent. Du coup, elle ne comprend pas – au moins au début – que Félix brûle pour elle d’un amour sincère, entier, exclusif. Car si elle fait l’amour, elle n’est pas amoureuse. Mais va finir pas être troublée par l’innocence de ce garçon.
À l’image de l’été caniculaire, la passion va monter en température jusqu’à l’explosion.
Ce court roman, à la lecture très plaisante, est idéal pour les vacances. Sous des airs de romance, il cache une analyse fort intéressante des perceptions très différentes qui peuvent exister au sein du couple. Quand le fragment du discours amoureux rencontre L’Été meurtrier !

Court vêtue
Marie Gauthier
Éditions Gallimard
Roman
112 p., 12,50 €
EAN 9782072777974
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Vive, légère, alerte, elle était comme un courant d’air dans la maison. Elle arrivait pour repartir une seconde plus tard. La nuit, elle filait sans prévenir. Puis soudain elle était dans sa chambre, dans son lit. Félix l’entendait respirer dans son sommeil. Il imaginait sa
poitrine en train de se gonfler sous la chemise de nuit. Il faisait jour c’était dimanche.»
Félix, quatorze ans, en apprentissage dans un bourg poussiéreux et écrasé de chaleur, est hébergé par son patron. Dans la maison du cantonnier habite aussi sa fille de seize ans Gilberte, dite Gil. Gil travaille à la supérette, s’occupe avec une certaine légèreté des repas et du ménage. Dans le temps qui lui reste, elle s’éclipse avec des hommes. Beaucoup d’hommes, souvent plus âgés qu’elle. Fasciné par la jeune fille, Félix vit dans l’attente d’un regard de Gil, d’un signe.
Marie Gauthier restitue avec une intensité magnétique l’atmosphère moite et oppressante du bourg en plein été, les sensations confuses du jeune garçon devant la sensualité troublante du corps de Gil.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo
BibliObs (Elisabeth Philippe)
Le Littéraire
Tribune livres (Evelyne Sagnes)
Blog de Marie Céhère 
Au fil des livres 


Marie Gauthier présente son roman Court vêtue © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Lors de son arrivée, la maison était vide. Félix était entré en vitesse avec son sac. Il allait manger, dormir, habiter ici alors qu’il n’y connaissait personne. Il avait monté ses affaires à l’étage, comme le type le lui avait demandé, et en descendant il s’était arrêté au milieu de l’escalier. Les murs, les bruits lui étaient étrangers. Pourtant le moteur de la voiture tournait encore dans la cour. Sa mère, sur le point de partir, parlait avec l’homme. Dehors rien d’essentiel n’était en jeu. Juste des serrements de main. La chose importante c’était que la voiture allait redémarrer. Félix et sa mère ne s’étaient pas vraiment dit au revoir. Elle ne lui courait plus après pour l’embrasser. Ils ne faisaient plus ça. Elle ne le cherchait même plus des yeux. Du moment qu’il était arrivé à bon port, tout était bien. Elle avait prolongé encore un peu la conversation puis Félix avait entendu claquer la portière. Il se sentait un peu perdu parce qu’il n’était jamais venu dans ce bourg. Si on l’avait déposé là, quelqu’un viendrait le chercher. Quelques jours auparavant on lui avait demandé de remplir des formulaires et fait miroiter un avenir. En tout cas finis les courses avec sa mère, les jours de pluie, les temps longs à l’attendre dans la voiture sur le parking des grandes surfaces.

Ce genre de malaise allait disparaître. Il ne le gênerait plus. Le départ de sa mère en coup de vent avait balayé la maison familiale remplie d’enfants. Il allait pouvoir respirer. L’homme de la cour, après avoir écrasé son mégot avec le pied, lui avait dit qu’il reviendrait s’occuper de lui. Une grande fille aux cheveux clairs et ébouriffés était passée sans dire un mot. Revenue sur ses pas, elle lui avait montré la cuisine, le séjour avec son buffet sombre, sa table de ferme, son canapé en velours râpé. À l’étage, des chambres et encore des chambres, la salle de bain et les w.-c. Dans le couloir du haut elle lui avait dit Je m’appelle Gil et s’était sauvée. Félix sentait qu’il pourrait vivre sous ce nouveau toit, se plaire dans cette maison étrangère, oublier la sienne, oublier les parents. Il serait un visiteur sans identité, venant de nulle part avec seulement un sac et un bout de papier dans la poche. Il allait profiter de n’avoir plus de passé. Sa vie commencerait maintenant. Il voulait sortir de l’enfance, se détacher de ceux qu’il avait connus jusque-là, défaire les liens.

Même après quelques jours, l’homme, qui déjà n’avait eu que peu d’échanges avec sa mère, ne lui avait guère posé de questions. Il avait une tête ronde, des cheveux abondants et des yeux clairs. Debout dans la cuisine, sa grosse ceinture de cuir lui collait le polo au ventre. Pantalon marron, veste épaisse brun roux en toile. Musclé, un peu lourd, il avait un regard embrumé et doux. Il souriait volontiers. Après le déjeuner il fumait une Gitane maïs, le mégot faisait des va-et-vient sur sa lèvre inférieure tandis qu’il bafouillait des bouts de phrases entre les bouffées. Il se servait volontiers un coup de blanc qu’il buvait en deux lampées, avant de rincer le verre d’un revers de doigt et de le reposer sur l’égouttoir. Félix se concentrait au niveau du mégot, parce qu’il attendait une indication sur le travail à faire. Il fallait peut-être qu’il saisisse des instructions dans les bredouillis. Appuyé au mur, le père au mégot rejetait la fumée en faisant des ronds. Finalement il écrasait sa cigarette dans le cendrier en verre sur le coin du buffet.

Tout était un peu flou dans la tête de Félix. On l’avait mis là parce qu’on ne savait trop quoi faire de ce corps maladroit d’adolescent. De l’avis de tout le monde il était fait pour le dehors. La conseillère d’orientation avait suggéré l’apprentissage. Félix s’était donc retrouvé chez ces gens. Il allait découvrir un travail au grand air. Le type au mégot était censé lui enseigner un métier. Au début, il lui a surtout montré le café. Ils y passaient en vitesse le matin et y restaient plus longtemps en fin d’après-midi. Il y avait des moments amusants, d’excitation : les gars, les verres, la joie d’être là ensemble. La salle était étouffante. L’alcool qui arrivait allait changer quelque chose, apporter du nouveau. Les hommes au comptoir plaisantaient tout le temps, étaient toujours en train de se faire des accolades et de dire des choses compréhensibles que pour eux. Des borborygmes. Impossible de savoir si c’était vraiment important. Si c’était sur la vie, sur le bourg, sur le travail, si ça concernait l’apprenti. Félix se demandait s’il était réellement là pour apprendre quelque chose. Ces messes basses de comptoir le faisaient douter. Peut-être qu’il était juste mis à l’épreuve. Ça ne paraissait pas sérieux. Les gars se moquaient de lui parce qu’il avait encore l’air d’un gamin. Pourtant il riait, même aux blagues improbables. Comme le vin le sonnait, il faisait semblant. Il trempait à peine ses lèvres dans le verre. Il aimait bien. Son avenir c’était peut-être de goûter du vin blanc dans ce café. Dans la camionnette, le père au mégot le faisait grimper à sa droite et lui répétait qu’il voulait lui apprendre le boulot. En fait il lui demandait d’enlever les fleurs fanées du monument aux morts, de balayer les marches de la mairie, de porter des bidons graisseux qui sentaient l’essence. Après avoir donné ses instructions le père au mégot s’endormait sur un banc. Mais sous la casquette ça pouvait ne pas se voir.

Félix avait quitté ses parents, mais il ignorait pour combien de temps. Rien n’était prévu pour la rentrée. Il avait atterri dans cette maison dont seule une partie était occupée. Derrière une porte au fond du couloir il y avait un grand vide. Ces gens n’en faisaient rien. Peut-être une ancienne grange qui s’ouvrait sur la cour. Ces vieilles maisons ont souvent des traces un peu douteuses, comme des taches d’huile sur les murs qui font entrevoir des vies passées, plutôt inquiétantes. Des signes de bagarre, des choses vaguement sinistres. Dans le plafond, une marque de sang dont la couleur a passé avec le temps, juste au-dessus de la tête de Félix. C’est là que les fantômes vivent, qu’ils luttent la nuit, à coups de lampe à pétrole. Félix dormait contre ce vide, sans savoir ce qu’il y avait dedans. Au petit matin les poutres craquent, la roche grince. Mais vaste, trapue, immense, cette maison-là faisait face. Félix n’avait jamais dormi dans si grand. Il ne savait pas trop où il était. »

Extraits
« Il y avait eu un premier épisode en plein après-midi dans une chambre d’hôtel toute claire malgré les rideaux tirés. Elle donnait sur une rue où on entendait le grondement des camions. Le type s’était lavé, avait plié son pantalon avec soin. Gil était restée debout bras ballants sans trop savoir quoi faire en attendant qu’il ait fini. Ensuite il l’avait déshabillée, avec ordre. Méticuleusement. Il sentait le savon. Il avait ôté doucement le tee-shirt et la jupe. Gil s’était retrouvée en sous-vêtements. Elle n’oublierait pas ce que ça lui avait fait de se retrouver en sous-vêtements dans une chambre d’hôtel en plein après-midi avec un inconnu. La forte impression de nudité qu’elle avait eue. Ensuite il avait dégrafé le soutien-gorge, fait glisser la culotte le long des jambes et dit Maintenant tu peux aller te laver. Il l’avait regardée gentiment pendant qu’elle s’essuyait devant le lavabo. Puis il lui avait ordonné de se laisser faire. C’était comme si elle avait quitté son corps, comme si elle l’abandonnait, qu’elle en cédait l’usage, la propriété. Elle n’avait pas résisté parce qu’elle avait accepté de venir dans la chambre. Elle ne savait pas comment s’y prendre. Personne ne le lui avait appris. Elle n’avait pas fait semblant. Il lui avait embrassé tout doucement les seins, le ventre plusieurs fois. Elle n’avait pas bronché. Il avait été soigneux, propre. Elle se demandait si ça serait toujours comme ça, s’il voudrait recommencer avec elle, si elle-même recommencerait avec d’autres, si elle aurait toujours cette agréable sensation de nudité, si elle se sentirait toujours aussi nouvelle après. »

« Pendant les heures creuses, dans la réserve à marchandises, le gérant prend Gil. C’est mieux quand la supérette est fermée, mais alors ils manquent de temps, lui à cause de sa femme, Gil parce qu’elle doit préparer le repas. À certains moments seules quelques mémés font leurs courses. C’est lent les mémés, c’est un peu sourd. Du fond du magasin après le bruit de la porte, on surprend leurs Chuchotements. Puis elles cherchent à voix haute dans les rayons, demandent s’il y a quelqu’un. En attendant qu’elles choisissent, qu’elles s’agitent, on a bien le temps. Elles ne s’impatientent pas. Il y a aussi des instants où personne ne vient. C’est comme un lieu fantôme, la musique dans les allées, la sensation de froid. »

À propos de l’auteur
Née à Annecy, Marie Gauthier a suivi des études de lettres à Lyon, avant de se diriger vers le théâtre. Elle remporte le Goncourt du premier roman 2019 pour «Court vêtue» et vit à Paris. (Source : Éditions Gallimard)

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Le monde selon Britt-Marie

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En deux mots:
Britt-Marie se retrouve par hasard dans un petit village suédois où elle est propulsée entraîneur de l’équipe de football des jeunes. Un emploi improbable, surtout quand on n’a aucune expérience dans le domaine, mais qui va la propulser vers de nouveaux horizons.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La plus nulle et la plus merveilleuse des équipes de foot

Dans la nouvelle comédie de Fredrik Backman il n’y a plus de vieux râleur, mais une femme mûre qui prend en charge une équipe de football. C’est drôle, enlevé et fort addictif.

Britt-Marie a derrière elle une longue expérience et quelques principes qui pourraient s’apparenter à ceux d’une psychorigide, mais qui – pour la plupart d’entre eux – tiennent surtout du bon sens. Dans la longue liste des choses qu’il ne faut pas faire, on trouve pèle-mêle boire un café dans du plastique et surtout sans sous-tasse, ne pas enlever sa casquette en entrant quelque part ou encore entrer avec des chaussures sales dans une pièce qui vient d’être nettoyée et plus généralement supporter un endroit sale.
Fredrik Backman, comme dans Vieux, râleur et suicidaire – La vie selon Ove, a le génie de construire un roman à partir de ces petits agacements du quotidien qui peuvent consuire à de joyeux quiproquos quand ils ne font pas déraper complèter une situation. C’est un peu ce qui se produit avec sa conseillère de l’agence pour l’emploi qui « après avoir été forcée de manger du saumon avec Britt-Marie deux jours plus tôt, avait promis de faire tout son possible pour lui trouver un travail.»
Le lendemain, elle ne déniche qu’une proposition, «dans un village au milieu de nulle part» et mal payé de surcroît. Mais Britt-Marie accepte et part pour Borg «un village auquel on ne peut faire de plus beau compliment qu’en disant qu’il s’étend au bord d’une route».
Crevants d’ennui et victimes d’une crise économique persistante, les habitants regardent avec méfiance et incrédulité l’arrivée d’une femme chargée de prendre soin d’une MJC qui va fermer quelques semaines plus tard. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne sont pas au bout de leurs surprises.
Ce n’est pas le fait qu’elle débarque à 6h du matin pour demander une perceuse qui va les perturber, quoique… En revanche, son opiniâtreté et son obstination vont petit à petit lui valoir le respect de cette communauté de rustres. C’est ainsi qu’il lui faut à tout prix trouver du « faxin « , le produit de nettoyage miracle qui va lui faire de faire briller la MJC. Au fil des épisodes successifs, vous allez pouvoir vous régaler de sa visite à la poste, de sa négociation à la pizzeria, de ses rendez-vous avec un rat ou encore de ses dialogues avec les jeunes de Borg qui ont besoin d’un entraîneur pour leur équipe de football et désignent Britt-Marie qui est totalement étrangère à ce jeu et à ses règles.
C’est à ce moment que ce roman prend des allures d’épopée qui va s’achever avec un tournoi épique dont il serait ici dommage de révéler les rebondissements et l’issue. Disons simplement qu’il changera à tout jamais la vie de Sami, Omar, Pico, Vega et les autres, ainsi que cele de Britt-Marie.
En même temps qu’il vous livrera une toute autre vision de ce sport que celle des matches quotidiens de la coupe du monde, Le monde selon Britt-Marie vous fera comprendre ce que ce jeu peut avoir comme vertus, y compris dans la défaite.
Fredrik Backman excelle dans ce registre à l’apparence très légère et qui finit par toucher les questions essentielles. Il réussit aussi fort bien à camper des personnages qui, en quelques lignes, prennent une épaisseur incroyable, à tel point que l’on a vite l’impression de les connaître tous.
À partir d’un parking transformé en terrain de football, que l’on éclaire avec les phares d’une voiture et dont les buts sont construits avec des bouteilles, on arrivera à l’accomplissement de soi. Cette notion découverte dans une grille de mots croisés et qui va soudain prendre tout son sens.
Même si vous n’aimez pas le football, vous aimerez ce roman truculent, pétillant et joyeusement essentiel!

Le monde selon Britt-Marie
Fredrik Backman
Éditions Mazarine
Roman
traduit du suédois par
400 p., 22 €
EAN: 9782863744574
Paru le 28 mars 2018

Où?
Le roman se déroule à Borg, un village imaginaire de Suède.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Britt-Marie, soixante-trois ans, n’est absolument pas passive-agressive. C’est juste que la crasse et les couverts rangés n’importe comment la font hurler intérieurement. Après quarante ans de mariage et une vie de femme au foyer, elle a besoin de trouver un emploi au plus vite. Le seul poste qu’on lui propose la conduit à Borg, un village frappé par la crise qui s’étire le long d’une route où tout est fermé, à l’exception d’une pizzeria qui empeste la bière. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’à Borg le ballon rond est roi – et s’il y a une chose que Britt-Marie déteste plus que le désordre, c’est le football.
Alors, quand les enfants du village ont si désespérément besoin d’un entraîneur que la commune est prête à confier le boulot au premier venu, peu importe qu’elle n’y connaisse rien ! Pas du genre à se laisser démonter, Britt-Marie, avec sa nouvelle casquette de coach, entreprend de faire un grand ménage à Borg, qui a, comme elle, besoin d’un renouveau et d’une seconde chance.
Le monde selon Britt-Marie est l’histoire d’une femme qui a attendu toute une vie que la sienne commence enfin. Un plaidoyer chaleureux pour tous les marginaux qui peuplent nos vies sans qu’on leur prête attention – alors que leur vision du
monde peut transformer le nôtre.

Les critiques
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Blog Les cibles d’une lectrice «à visée»

Les premières pages du livre:
« Fourchettes. Couteaux. Cuillères.
Dans cet ordre.
Britt-Marie n’est certainement pas femme à juger autrui, mais quelle personne civilisée aurait l’idée d’organiser un tiroir à couverts autrement? Britt-Marie ne juge personne, mais tout de même, nous ne sommes pas des animaux!
C’est un lundi de janvier. Britt-Marie est assise à un petit bureau à l’Agence pour l’emploi. Certes, les couverts n’ont rien à voir là-dedans, mais ils lui viennent à l’esprit parce qu’ils résument tout ce qui va de travers dernièrement. Les couverts se doivent d’être rangés comme ils l’ont toujours été, car la vie se doit de continuer, inchangée. Une vie normale est présentable: on nettoie la cuisine, on soigne son balcon et on s’occupe des enfants. C’est plus de travail qu’on le croit – avoir un balcon.
Dans une vie normale, on ne met pas les pieds à l’Agence pour l’emploi.
La fille qui travaille ici a les cheveux courts, comme un jeune garçon. Non pas que ce soit un mal, bien entendu. Britt-Marie n’a aucun préjugé. C’est très moderne, cette coupe, sans nul doute. La fille pousse un papier vers Britt-Marie et sourit. Elle est manifestement pressée.
– Inscrivez ici votre nom, votre numéro de sécurité sociale et votre adresse.
Britt-Marie doit se faire enregistrer. Comme une criminelle qui viendrait voler du travail plutôt qu’en demander.
– Vous prenez du lait et du sucre? demande la fille en versant du café dans un gobelet en plastique.
Britt-Marie ne juge personne, mais en voilà des manières! Un gobelet en plastique! C’est la guerre ou quoi? Britt-Marie a bien envie de poser cette question à la fille, mais Kent exhorte sans arrêt Britt-Marie à être « plus sociable ». Alors elle sourit avec toute la diplomatie dont elle est capable et attend qu’on lui offre un sous-verre.
Kent est l’époux de Britt-Marie. Il est entrepreneur. Il a très, très bien réussi. Il fait des affaires avec l’Allemagne et il est très, très sociable.
La fille lui tend deux petits godets de lait, de ceux qui se conservent à température ambiante, et un gobelet en plastique rempli de cuillères jetables. Britt-Marie n’aurait pas été plus épouvantée par la vue d’un serpent.
– Vous n’aimez pas le lait et le sucre dans votre café? demande la fille, étonnée par la réaction de la femme en face d’elle.
Britt-Marie secoue la tête et balaie le bureau de la main, comme s’il était couvert de miettes invisibles. Il y a des papiers partout, empilés pêle-mêle. Naturellement, la fille n’a pas le temps de les trier, comprend Britt-Marie. Elle est bien trop prise par sa carrière.
– Bien, écrivez votre adresse ici, répète la fille avec un sourire en désignant le formulaire.
Britt-Marie baisse les yeux et brosse des poussières invisibles de sa jupe. Elle aimerait être chez elle, avec son tiroir à couverts. Mener une vie normale. Elle voudrait que Kent soit là, car c’est lui qui remplit toujours les papiers.
La fille ouvre de nouveau la bouche, mais Britt-Marie la devance:
– Pourriez-vous s’il vous plaît m’indiquer où poser ma tasse de café?
Britt-Marie prononce ces mots en invoquant toute la bonté dont elle dispose pour appeler « tasse » son gobelet en plastique.
– Quoi? lance la fille.
À croire qu’on peut poser les tasses où ça nous chante. Britt-Marie lui adresse son sourire le plus aimable.
– Vous avez oublié de me donner un sous-verre. Je ne voudrais pas salir votre table.
De l’autre côté du bureau, la fille n’a pas bien l’air de comprendre l’intérêt des sous-verres. Ni de la vraie vaisselle. Pas plus, conclut Britt-Marie en observant la coiffure de la fille, que celui des miroirs.
– Peu importe, vous n’avez qu’à la poser ici, répond la fille, qui désigne un espace dégagé sur son bureau.
Comme si la vie était aussi simple. Comme si les sous-verres ou l’ordre des couverts dans un tiroir étaient insignifiants. La fille tapote le papier du bout de son stylo, à côté de la case « Adresse ». Britt-Marie respire avec une infinie patience. Ce n’est absolument pas un soupir.
– On ne pose pas une tasse sur un bureau. Ça pourrait le tacher.
La fille considère la surface du meuble. On croirait que des enfants ont mangé des pommes de terre à même la table. À la fourche. Dans le noir.
– Ne vous en faites pas. Il est déjà rayé de partout, la rassure-t-elle.
Britt-Marie hurle en son for intérieur.
– Et vous n’avez pas songé que s’il est dans cet état, c’est peut-être parce que vous n’utilisez pas de sous-verres.
Elle parle d’un ton très prévenant. Pas du tout « passif-agressif », comme l’ont dit un jour les enfants de Kent, croyant qu’elle ne les entendait pas. Britt-Marie n’est pas passive-agressive. Simplement prévenante. Après avoir surpris cette remarque, elle avait redoublé de prévenance pendant quelques semaines.
La fille de l’Agence pour l’emploi se masse le front.
– Bon… alors, c’est Britt, votre nom?
– Britt-Marie. Il n’y a que ma sœur qui m’appelle Britt, la corrige Britt-Marie.
– Si vous pouviez juste… remplir le formulaire. S’il vous plaît, répète la fille.
Britt-Marie jette un coup d’œil au papier qui exige qu’elle déclare sur l’honneur où elle est née et qui elle est. Britt-Marie trouve qu’être en vie exige un nombre incroyable de formalités, de nos jours. Une quantité absurde de paperasse pour faire partie de la société.
Finalement, elle renseigne à contrecœur son nom, son numéro de sécurité sociale et son téléphone portable. Elle ne remplit pas la case « Adresse ».
– Quelle formation avez-vous suivie, Britt-Marie? l’interroge la fille.
Britt-Marie se cramponne à son sac à main.
– Sachez que ma formation est excellente, réplique-t-elle. »

Extraits
« La MJC se trouve à Borg, un village auquel on ne peut faire de plus beau compliment qu’en disant qu’il s’étend au bord d’une route. Le nombre de candidats était donc limité. Mais le hasard voulut que la fille de l’Agence pour l’emploi, après avoir été forcée de manger du saumon avec Britt-Marie deux jours plus tôt, avait promis de faire tout son possible pour lui trouver un travail. Le lendemain, Britt-Marie avait frappé à sa porte à 9h 02 pour s’enquérir de ses progrès. La fille avait pianoté un moment sur son ordinateur puis avait soupiré:
– Il y en a un. Mais il est dans un village au milieu de nulle part et il est si mal payé qu’il te fera perdre de l’argent si tu touches des indemnités de chômage.
– Je ne perçois pas d’indemnités, avait répondu Britt-Marie en prononçant ce dernier mot comme si elle se défendait d’avoir des « maladies ».
La fille avait de nouveau soupiré et tenté d’évoquer les « séminaires de reconversion » et les « mesures alternatives » qu’elle pouvait proposer à Britt-Marie, mais celle-ci lui avait fait comprendre qu’elle n’avait pas besoin d’être mesurée. »

« Les deux dernières choses qui semblent subsister à Borg sont le football et une pizzeria: ce à quol les hommes renoncent en dernier.
Le premier contact de Britt-Marie avec la pizzeria et la MJC a lieu un jour de janvier, lorsqu’elle gare sa voiture blanche sur le parking en gravier qui les sépare. Son premier contact avec le foot a lieu lorsqu’elle reçoit brutalement un ballon sur la tête, juste après que sa voiture a explosé. En bref, on peut sans doute dire que Borg et Britt-Marie n’ont pas éveillé l‘une chez l’autre une première impression très flatteuse.
Si vous voulez tout savoir, l’explosion se produit alors que Britt-Marie vient de tourner sur le parking. Britt-Marie l’entend nettement du côté passager de la voiture. Ça a fait « BOUM », si elle avait dû décrire le bruit. Saisie d‘une sainte panique, elle relâche embrayage et frein. La voiture se met à tousser comme si on lui avait fait peur pendant qu’elle mangeait du pop-corn. Après quelques zigzags bien plus ostensibles que nécessaires sur les plaques gelées de janvier, la voiture s’immobilise devant le bâtiment…»

À propos de l’auteur
Né à Stockholm en 1981, Fredrik Backman enchaîne les petits boulots avant de devenir journaliste. En 2012, il publie son premier roman, Vieux, râleur et suicidaire – La vie selon Ove, qui remporte un succès retentissant en Suède, avec plus de 500 000 exemplaires vendus en un an. Ces comédies qui vient du froid placent d’emblée son auteur parmi les écrivains suédois sur lesquels il faut compter. (Source : lisez-com)

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Faire mouche

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En deux mots:
Laurent retourne à saint-Fourneau où il a grandi, à l’occasion du mariage de sa cousine. Un voyage à contrecœur, car les liens se sont distendus et les secrets de famille sont lourds. Tellement lourds qu’ils vont finir par éclater.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le retour du fils indigne

Laurent Malèvre n’a pas envie de revenir dans son village d’enfance où il n’a pas de très bons souvenirs. Mais pour le mariage de sa cousine, il prend la direction de Saint-Fourneau avec son amie Claire. Dès son arrivée, la tension ne va cesser de croître jusqu’à l’explosion finale.

Il y a tout du thriller familial dans ce court roman. La tension psychologique, l’envie des différents protagonistes de ne pas en dire trop, voire de dissimuler une réalité que l’on pressent difficile. Et pourtant, il n’y a à priori rien de plus banal que le voyage qu’entreprend Laurent. Le narrateur va retrouver Saint-Fourneau, son village d’enfance, où sa cousine Lucie va épouser Pierre, le garagiste. Le malaise ne va pourtant pas tarder à s’installer. D’abord parce que Constance, l’épouse enceinte qui l’accompagne, n’est pas Constance mais Claire. Ce qui n’est pas clair! « A bien y réfléchir, c’était exactement ainsi que j’avais espéré passer ces quelques jours avec Constance. Sa pensée ne me quittait pas. En revanche, et ceci n’avait pas été prémédité, Claire, par sa seule présence, atténuait ce manque en lui donnant une forme matérielle sensible qui finissait par apaiser mon esprit et adoucir la réalité, comme si la copie parvenait, peu à peu, à supplanter l’original. »
Ensuite parce que sa mère a épousé en secondes noces Roland, le frère de son mari, autrement dit l’oncle de Laurent. On imagine là encore que tout n’est pas très net dans cette union. Et l’on comprend les réticences du fils à retisser des liens qu’il avait pris soin de distendre. Car il se méfie de cette génitrice qui ne lui voulait pas que du bien. Il semblerait en effet que la décision de ses grands-parents de l’éloigner et de l’emmener vivre chez eux fasse suite une tentative de faire ingurgiter de l’eau de javel à son enfant. Une histoire que sa cousine n’a pas oubliée, au grand dam de Laurent: « J’aurais préféré qu’elle ne pose pas sur moi ce regard compatissant. Je savais qu’elle pensait à ma mère et aux rumeurs d’empoisonnement qui avaient couru à la mort de mon père. »
Dans ce jeu de dupes, difficile de dire lequel des protagonistes est le plus étrange, le plus taiseux, le plus pervers. Entre souvenirs d’enfance, secrets de famille et goût prononcé pour la manipulation, ce court roman est un jeu de massacre qui ne va laisser personne indemne.
Au milieu des préparatifs du mariage, et alors que chacun veut faire bonne figure, l’atmosphère s’électrise de plus en plus. Pourquoi Luc, le frère de Constance, essaie-t-il de joindre sa sœur alors qu’il est censé savoir qu’elle n’est plus avec Laurent? Pourquoi Lucie avait-elle décidé de protéger son cousin? Pourquoi les rumeurs ne cessaient d’enfler à chaque fois qu’il revenait au village? Autant de questions qui vont conduire à un épilogue aussi terrifiant qu’inattendu… sauf peut-être pour ceux qui ont lu les deux précédents romans de Vincent Almendros, Ma chère Lise (paru en 2011) et surtout Un été (paru en 2015) et qui savent combien les petits détails parsemés ici et là ont leur importance et combien les dernières pages de ses romans sont percutantes, surprenantes, déstabilisantes.
Et le lecteur, lui, se régale!

Faire mouche
Vincent Almendros
Éditions de Minuit
Roman
128 p., 11,50 €
EAN : 9782707344212
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en province, dans le village de Saint-Fourneau, que l’on pourrait situer en Lozère. On y évoque également Grisac, Clermont-Ferrand

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À défaut de pouvoir se détériorer, mes rapports s’étaient considérablement distendus avec ma famille. Or, cet été-là, ma cousine se mariait. J’allais donc revenir à Saint-Fourneau. Et les revoir. Tous. Enfin, ceux qui restaient.
Mais soyons honnête, le problème n’était pas là.

Les critiques
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Télérama (Marine Landrot)
Culturebox (Laurence Houot)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Le Temps (Julien Burri)
Culture Tops (Valérie de Menou)
Blog Moka – Au milieu des livres

Blog Lire au lit
Blog L’Or des livres 


Vincent Almendros présente Faire mouche. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« J’avais été, jusque-là, un homme sans histoire. Peut-être parce que j’étais né dans un village isolé, au milieu de rien. Car c’était ça, Saint-Fourneau, un trou perdu. Y revenir m’avait toujours paru compliqué. Il faut dire que ma mère, elle, y vivait encore.
Nous venions, Claire et moi, de quitter l’A75. Le soir était tombé. Les phares de la
Nissan éclairaient maintenant la départementale en lacets. Depuis plusieurs kilomètres, nous ne croisions plus aucune voiture. Le paysage était devenu escarpé et montagneux, composé d’à-pics ou de reliefs rocheux boursouflés de végétation. Il se vallonna de nouveau, et les premiers panneaux indiquant Saint-Fourneau apparurent.
Lorsque, dans la nuit, je distinguai en contrebas de la route le champ de la Métairie, je ralentis, enclenchai le clignotant et bifurquai sur la droite pour descendre la pente goudronnée qui menait au hameau. La voie se rétrécit.
Les roues de la voiture écrasèrent des gravillons. À faible allure, j’allai me garer devant un abri, où, sous une bâche, s’entassait du bois. J’éteignis le moteur.
Mon cou était raide. Je me massai la nuque. J’étais fatigué par le voyage, mais tout s’était déroulé sans encombre. Je me tournai vers Claire, qui, à côté de moi, ne bougeait pas.
Elle avait incliné le dossier de son siège vers l’arrière. Je ne voulus pas la réveiller tout de suite.
Je pris le temps de regarder le hameau, la silhouette de la maison et l’obscurité autour. J’attendis encore un peu, profitant de cet instant où il ne se passait rien, où il ne pouvait rien se passer, puis je finis par poser ma main sur l’épaule de Claire. On est arrivé, dis-je.»

Extraits
« A bien y réfléchir, c’était exactement ainsi que j’avais espéré passer ces quelques jours avec Constance. Sa pensée ne me quittait pas. En revanche, et ceci n’avait pas été prémédité, Claire, par sa seule présence, atténuait ce manque en lui donnant une forme matérielle sensible qui finissait par apaiser mon esprit et adoucir la réalité, comme si la copie parvenait, peu à peu, à supplanter l’original. »

« J’aurais préféré qu’elle ne pose pas sur moi ce regard compatissant. Je savais qu’elle pensait à ma mère et aux rumeurs d’empoisonnement qui avaient couru à la mort de mon père. »

« Lorsque j’avais entendu Claire vomir dans la salle de bains, je m’étais demandé ce qui se passait. Lucie dut sentir une faille, qu’elle transforma en brèche en s’y engouffrant. Son un ton plus méchant, qui me rappela la brutalité dont ma mère était capable, elle voulut savoir pourquoi j’avais toujours cherché à la protéger. »

À propos de l’auteur
Né à Avignon en 1978, Vincent Almendros fait des études de lettres à la faculté d’Avignon avant de commencer à écrire de la poésie et de la littérature en prose. Il envoie, pour conseils, son premier roman achevé, Ma chère Lise, à Jean-Philippe Toussaint qui, l’appréciant, l’introduit auprès d’Irène Lindon aboutissant à sa publication en 2011. En 2015, son deuxième roman Un été, très apprécié par la critique reçoit le prix Françoise-Sagan en juin 2015. En 2018, il publie Faire mouche. (Source : Babelio.com)

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Seuls les enfants savent aimer

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En deux mots:
Un petit garçon de six, derrière lequel il est aisé de retrouver l’auteur, doit apprendre à vivre sans sa mère qui vient d’être enterrée. Un premier roman touchant, un appentissage de la vie construit sur un fort traumatisme.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vie sans elle

« 7 janvier, six ans, Vernet-les-Bains, enterrement de maman, interdiction d’y aller, ai tout vu de la chambre, volet mal fermé, ne pas pleurer. » Tout est dit, ou presque.

De Bruno Caliciuri, alias Cali, on connaissait l’habileté à associer des paroles fortes à des musiques pop-rock. De Rage, son livre d’entretien avec Didier Varrod, on sait l’origine de ses engagements, de sa famille italienne et espagnole, de son attachement au pays catalan. De la superbe chanson qui donne aussi son titre à ce premier roman Seuls les enfants savent aimer, on comprend que l’amour dont il est ici question est d’autant plus fort qu’il a la pureté d’une grande étendue blanche:
La neige est tombée cette nuit
La neige c’est l’or des tout petits
Et l’école sera fermée
Seuls les enfants savent aimer
À la fenêtre j’ai chaud au ventre
La neige n’a pas été touchée
Dehors la rue qui se tait
Seuls les enfants savent aimer
Je passerai te prendre
Nous irons emmitouflés
Marcher sur la neige les premiers
Seuls les enfants savent aimer
Nous marcherons main dans la main
Nous marcherons vers la forêt
Et mon gant sur ton gant de laine
Nous soufflerons de la fumée
Nous ne parlerons pas
La neige craquera sous nos pas
Tes joues roses tes lèvres gelées
Seuls les enfants savent aimer
Mon ventre brûlera de te serrer trop fort
De là-haut le village
Est une vieille dame qui dort
La neige est tombée cette nuit
La neige c’est l’or des tout petits
Et l’école sera fermée
Seuls les enfants savent aimer
Dès les premières lignes, on comprend que la personne à la fenêtre est un petit garçon de six ans qui vient de perdre sa mère. « 7 janvier, six ans, Vernet-les-Bains, enterrement de maman, interdiction d’y aller, ai tout vu de la chambre, volet mal fermé, ne pas pleurer. » S’il n’y a pas d’école en ce jour, c’est parce que le défunte était l’institutrice de ce petit village des Pyrénées-Orientales, au pied du Canigou.
À la douleur vient s’ajouter la colère, car Bruno n’est pas autorisé à accompagner les autres membres de la famille à l’enterrement, sans doute histoire pour le préserver.
Mais de la chambre où il est consigné, il voit ou devine presque tout de la cérémonie.
Et comprend qu’il lui faudra désormais apprendre à vivre sans la personne la plus importante de sa vie, même s’il lui reste frères et sœur, même s’il lui reste son père,
Même s’il lui reste Octave et tata Marcelle, leur chienne Diane, même s’il lui reste Arlette Buzan, la très bonne amie, son mari René et leurs enfants Bruno, Lili et Domi.
Il a beau les aimer tous, le vide demeure béant.
Il est où est le bonheur, il est où? Bruno en trouve des miettes dans la compagnie de son frère Aldo, de sa sœur Sandra qui, à douze ans, a pris les rênes du ménage «elle sauve comme elle peut notre famille du naufrage». Il y a aussi les repas du dmanche soir chez les Buzan quand il a droit aux câlins d’Arlette. « S’il reste un peu de joie, nous nous pressons pour la goûter autant que possible. »
Il ya enfin Alec, le vrai copain qui souffre avec lui et la belle Carol, sorte de fée qui rayonne dans toute la cour de l’école. Carol qui lui offrira un sourire quand il dansera avec elle une sardane, la traditionnelle danse catalane. Un instant pendant lequel il peut humer goût du bonheur. Comme quand, avec un ballon improvisé, il parvient à marquer entre le pylône électrique et l’escalier, le terrain de rugby improvisé.
Mais l’absence, la douleur, le mal qui le ronge ressurgissent aussi. Dans le regard des élèves, dans les yeux de son père qui a pris l’habitude de faire un détour pa rle bistrot avant de rentrer et qui veut noyer son désespoir avec le père de Franck Guitard, sans savoir que derrière la vitre Aldo, Bruno et Franck étaient les témoins muets et tristes de leur déchéance. « On se tenait là, tendus, le nez collé à la vitre, face au drame. Unis par la peine de nos pères qui se donnaient en spectacle, deux chiens abandonnés par la vie. »
Une appendicite suivie d’une péritonite ne va pas arranger les choses, pas plus que le colonie de vacances, vécue comme une nouvelle épreuve, même si Patricia, la fille du directeur, avec ses longs cheveux roux bouclés «comme du feu en cascade», ses petites tâches de rousseur et sa poitrine généreuse le divertira le temps d’un rêve éveillé.
Au fil des pages, on sent la fragilité du petit garçon, on aimerait le prendre sous notre aile, l’encourager, lui dire que le temps soignera ses blessures. Toutefois, dans cette longue lettre adressée à sa mère, c’est la sensibilité à fleur de peau qui fait preuve de la plus grande lucidité : « Ton enterrement s’éloigne un peu plus chaque jour. Ce que je sens, ce que je ressens, ce sont ces jours qui glissent les uns sur les autres. Chacun efface le précédent. Pourtant je distingue tout avec précision. Je suis toujours derrière ces volets, me demandant si je passerai toute ma vie caché, à regarder la procession. » Un roman fort, une superbe déclaration d’amour. Un premier roman très réussi.

Signalons que Cali sur à la Librairie 47° Nord à Mulhouse le vendredi 23 mars à 20h

Seuls les enfants savent aimer
Cali
Éditions Le Cherche-Midi
Roman
192 p., 18 €
EAN : 9782749156385
Paru le 18 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, dans les Pyrénées-Orientales, à Vernet-les-Bains, Saint-Cyprien-village et Saint-Cyprien-Plage. On y évoque aussi Arbois, dans le Jura.

Quand?
L’action se situe à la fin du siècle dernier.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’enfance et ses blessures, sous la plume de Cali.
Seuls les enfants savent aimer.
Seuls les enfants aperçoivent l’amour au loin, qui arrive de toute sa lenteur, de toute sa douceur, pour venir nous consumer.
Seuls les enfants embrassent le désespoir vertigineux de la solitude quand l’amour s’en va.
Seuls les enfants meurent d’amour.
Seuls les enfants jouent leur coeur à chaque instant, à chaque souffle.
À chaque seconde le coeur d’un enfant explose.
Tu me manques à crever, maman.
Jusqu’à quand vas-tu mourir ?

Les critiques
Babelio 
Culturebox (Odile Morain)
L’Humanité (Victor Hache – entretien avec l’auteur)
Blog Les lectures de Gabyelle

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Cali présente son roman Seuls les enfants savent aimer © Production Grand Soir 3

Les premières pages du livre
« L‘heure que je n‘ai pas vécue. Ton enterrement. Ils m’ont dit de rester à la maison, et je me retrouve là, dans ta chambre, près du lit. Je vois leur peine. Et leurs larmes sous le soleil. Je vois à travers le volet mal fermé. Ça pleure, ça gémit, ça se tient par les mains. Les uns derrière les autres, à petits pas. Ils empruntent la route qui mène à Ia place de l’Entente-Cordiale. Ensuite, tu le sais, ça monte et on arrive au pied de l’église.
Papa se tient derrière la voiture noire. Papa, c’est le plus costaud. Ses bras sont des ailes. Il tient mon frère sous un bras, de l’autre il serre fort mes sœurs. Suit une famille d’oncles, de tantes, de cousins, et après d’autres personnes, des grands et des petits, des jeunes et des vieux, portant tous des vêtements noirs. Je perçois leurs visages. Je connais chacun d’eux : nom, prénom, tête et expressions. Ma famille, les proches, les gens du village : ils sont tous là.
Je n’ai pas le droit d’être avec eux. Ils ont dit que j’étais trop jeune pour affronter la mort. Pas de taille pour être à tes côtés, marcher avec eux derrière toi. Si, je te le jure maman. Trop jeune pour voir ce truc en bois descendre dans le trou creusé au cimetière. Là-bas, il y a aussi des gens que je connais. Deux employés de mairie, avec leur couleur de cendre. Je sais comment ils vont te recouvrir de terre et t’enfermer dans la nuit. Seulement, le « petit » ne doit pas entendre le bruit de Ia boîte au fond du trou, ce bruit sourd et profond quand tu toucheras le fond de ta dernière cabane.
J’ai six ans. Et je suis seul à guetter depuis cette chambre plongée dans le noir. Ils vont bientôt revenir de là-bas, du chemin creux derrière l‘église. J‘ai six ans at j‘attends. J‘attends quoi ? Je ne sais pas. Que mon grand frère Aldo revienne. Qu’on s’amuse un peu. Je n’ai pas le droit d‘être triste. non ? J’ai envie que ces volets s‘ouvrent. envie de lumière. être sous le soleil de ton enterrement…
Aujourd’hui, il n’y a pas école. Impossible de toute façon. C’est toi la maîtresse. Nous sommes le 7 janvier. La date est sur le réveil posé près de ton lit, maman.
7 janvier. six ans, Vemet-les-Bains, enterrement de maman, interdiction d’y aller, ai tout vu de la chambre, volet mal fermé, ne pas pleurer.
Notre appartement est juste au-dessus de ta classe. On vit ici tous les six. C’est grâce à toi, grâce à ton métier qu’on a cette maison.
Je suis content de retrouver notre maison. Bien sûr, j‘aime beaucoup tonton Octave et tata Marcelle, mais je suis parti trop longtemps de chez moi. J’aime bien aussi leur chienne Diane, toute petite, toute minuscule. Leur bébé à eux. Tata Marcelle lui met même des pulls quand il fait trop froid. Eh oui. ça existe des pulls pour chiens. La preuve, elle en tricote. Papa a dit qu’il fallait que tu te reposes. maman. Alors, je suis parti là-bas.
Rue des Baux. C’est là qu‘est leur maison. Au bout de la rue, en bas du village, numéro 8. Tonton, sa passion c’est son jardin japonais, immense comme le monde avec des arbres tout petits. Il faut le voir s’affairer, tonton, parmi ces vies minuscules. Ces arbres de quelques centimètres frémissent dans l’air et dessinent un paradis de quelques mètres carrés. Depuis mon arrivée, je trace des petites routes de cailloux blancs. Elles Went entre des minicactus et des arbres nains. J‘exécute ma tâche délicatement, essayant de ne rien bousculer de mon corps de petit devenu un jardinier géant. »

Extraits
« Ton enterrement s’éloigne un peu plus chaque jour. Ce que je sens, ce que je ressens, ce sont ces jours qui glissent les uns sur les autres. Chacun efface le précédent. Pourtant je distingue tout avec précision. Je suis toujours derrière ces volets, me demandant si je passerai toute ma vie caché – à regarder la procession. Les jours s’allongent, portent un peu plus le soleil en eux. La nuit éloigne ses filets. Je peux jouer un peu plus tard dans la rue. Elle sent le printemps qui tend ses bras; elle est parfumée de la naissance des choses qui s’ouvrent à la lumière.
C’est la rue des Écoles, mon terrain de jeu. Foot et rugby. D’un côté, tout au bout, l’escalier en pierre, escaladé mille fois par jour pour retrouver Alec. Un grand pylône électrique s’y dresse: il compose avec l’escalier de parfaits poteaux de rugby. »

« Mais l’alcool n’a pas peur des hommes forts. Il plonge comme une lame jusqu’au fond du cœur. »

« Les jours passent. Et avec les jours les nuits. Je suis toujours dans la chambre blanche. Le blanc, ça n’a rien à voir avec le printemps, les fleurs qui reviennent, la chaleur qui vous enveloppe. Rien à voir. Le blanc, c’est la couleur de la mort. »


Tcheky Karyo lit les premières pages de Seuls les enfants savent aimer © Production éditions du Cherche-Midi

À propos de l’auteur
Auteur, compositeur et interprète français plusieurs fois primé, Cali s’est fait connaître du grand public grâce, entre autres, à ses chansons C’est quand le bonheur? ou Elle m’a dit. Chanteur engagé, il a fait l’objet de deux livres d’entretiens. Dans Cali & Miossec: rencontre au fil de l’autre (Le Bord de l’eau, 2006), les auteurs Yves Colin et Grégoire Laville, en compagnie du photographe Claude Gassian, questionnent les deux musiciens sur leur parcours et leurs prises de position. Dans Rage (Plon, 2009), Cali se confie à Didier Varrod. (Source : Livres Hebdo / Le Cherche-Midi)

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