Le cerf-volant

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En deux mots
Partie en Inde pour s’y ressourcer après un deuil, Léna découvre la dure réalité du pays et notamment ces enfants sans éducation qui touchent son cœur d’enseignante. Elle décide alors de donner des cours à quelques enfants puis de créer une école.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’école de Léna, Preeti et Lalita

Avec Le cerf-volant Laetitia Colombani retrouve l’Inde de La tresse et nous offre un roman sensible qui conte le parcours d’une femme partie en Inde à la suite d’un drame et qui décide d’y créer une école. Une entreprise très périlleuse.

Léna vit du côté de Nantes où elle se consacre à l’enseignement. Une vocation qu’elle partage avec François, l’amour de sa vie, qui enseigne dans le même établissement qu’elle.
Ce n’est que bien plus tard qu’il nous sera donné de comprendre pourquoi on la découvre en Inde, dans le village de Mahäbalipuram dans le Tamil Nadu quelques minutes avant d’accueillir les élèves qui fréquentent «son» école. Une classe qui consacre un long cheminement, commencé deux ans plus tôt. Elle était alors très loin d’imaginer un tel projet, ce voyage ayant été décidé pour oublier un drame personnel et pour se ressourcer. C’est en nageant au petit jour qu’elle essaie de trouver un semblant de sérénité, mais elle va être emportée par les courants et ne devra son salut qu’à une petite fille qui jouait là avec son cerf-volant et qui a pu donner l’alerte. La troupe de la Red Brigade qui s’entraînait par-là a réussi à la ramener sur la plage. Ce groupe mené par Preeti, entend poursuivre le travail mené par Usha, une jeune fille au caractère bien trempé, qui a décidé de se battre contre les habitudes encore trop bien ancrées qui font de la gent féminine des êtres inférieurs. Grâce à son courage et à son abnégation, Usha a rallié plus de 150000 filles à se défendre en cas de harcèlement ou d’attaque. «Tant que les femmes ne pourront pas marcher dans la rue en toute sécurité, je continuerai à me battre, répète-t-elle en multipliant les pétitions, les marches de protestation, les campagnes dans les lieux publics, les écoles, les universités.»
En sauvant Léna, la petite fille au cerf-volant et la cheffe de brigade vont aussi lui ouvrir les yeux sur la réalité d’un pays que les étrangers méconnaissent totalement, passant leur temps dans les beaux hôtels, les temples et les boutiques, s’offrant une cure ayurvédique, un stages de yoga, un séjour en ashram, à moins qu’ils ne préfèrent les paradis artificiels. Car ici «la drogue est aussi facile à trouver que les noix de coco ou les kiwis. On ne compte plus ces rescapés du New Age qui ont perdu la raison, la santé et ne sont jamais repartis.»
La misère, les castes, l’analphabétisme, le patriarcat et le poids des traditions continuent de faire des ravages. Les Dalits, comme Preeti, sont assignés aux tâches les plus ingrates. «Une soumission institutionnalisée par la religion hindoue qui les place tout en bas de l’échelle des castes, à la périphérie de l’humanité.»
Il ne lui faut guère de temps pour comprendre que Lalita, la fille au cerf-volant imaginée dans La tresse, est exploitée dans le restaurant de plage où elle travaille. À dix ans, elle ne sait ni lire ni écrire. Mais Léna a senti qu’elle avait du potentiel. Elle va alors se battre pour pouvoir gagner quelques heures et lui donner quelques cours.
C’est le début d’un long combat, semé de nombreuses embûches, qui va conduire à ce projet d’école.
Une fois de plus, Laetitia Colombani réussit à placer la sororité et la solidarité au cœur de ce roman où trois générations différentes, où trois femmes d’horizons totalement opposés vont se retrouver et s’affronter, mais surtout s’allier pour un but commun. Pour construire un monde meilleur. Le scénario est parfaitement construit et les rebondissements habilement amenés. Ajoutons que ceux qui trouveront l’histoire trop belle pour être vraie que ce roman fait suite à un voyage effectué en février 2020 par la romancière. Elle répondait à l’invitation d’un instituteur très touché par la tresse et souhaitait lui montrer l’école qu’il avait réussi à ouvrir après avoir surmonté bien des problèmes. Et prouvant que là où il y a une volonté, il y a un chemin pour ces nouvelles Victorieuses.

Le cerf-volant
Laetitia Colombani
Éditions Grasset
Roman
208 p., 18,50 €
EAN 9782246828808
Paru le 9/06/2021

Où?
Le roman est principalement situé en Inde, dans le village de Mahäbalipuram dans le Tamil Nadu. On y évoque aussi la région nantaise.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après le drame qui a fait basculer sa vie, Léna décide de tout quitter. Elle entreprend un voyage en Inde, au bord du Golfe du Bengale, pour tenter de se reconstruire. Hantée par les fantômes du passé, elle ne connait de répit qu’à l’aube, lorsqu’elle descend nager dans l’océan Indien. Sur la plage encore déserte, elle aperçoit chaque matin une petite fille, seule, qui joue au cerf-volant.
Un jour, emportée par le courant, Léna manque de se noyer. La voyant sombrer, la fillette donne l’alerte. Léna est miraculeusement secourue par la Red Brigade, un groupe d’autodéfense féminine, qui s’entraînait tout près. Léna veut remercier l’enfant. Elle découvre que la petite travaille sans relâche dans le restaurant d’un cousin, qui l’a recueillie et l’exploite. Elle n’a jamais été à l’école et s’est murée dans un mutisme complet. Que cache donc son silence ? Et quelle est son histoire ?
Aidée de Preeti, la jeune cheffe de brigade au caractère explosif, Léna va tenter de percer son secret. Jadis enseignante, elle se met en tête de lui apprendre à lire et à écrire. Au cœur de ce monde dont elle ignore tout, commence alors une incroyable aventure où se mêlent l’espoir et la colère, la volonté face aux traditions, et le rêve de changer la vie par l’éducation… La rencontre inoubliable et réparatrice entre une femme, une jeune fille et une enfant au milieu d’une Inde tourmentée.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTL (Laissez-vous tenter)
Page des libraires (Betty Duval-Hubert Librairie La Buissonnière à Yvetot)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les lectures de ffloladilettante
Blog Passeuredelivres


Laetitia Colombani présente son roman Le cerf-volant © Production Grasset

Les premières pages du livre
« PREMIÈRE PARTIE
La petite fille sur la plage
Deux ans plus tôt.
Malgré l’heure tardive, la touffeur l’assaille dès la descente d’avion. Léna débarque sur le tarmac de l’aéroport de Chennai, où des dizaines d’employés s’activent déjà dans l’obscurité, vidant les flancs de l’appareil qui vient de se poser. Les traits chiffonnés par une interminable journée de voyage, elle passe la douane, récupère ses bagages, quitte le vaste hall climatisé pour franchir les portes vitrées. Elle pose un pied dehors et l’Inde est là, tout entière, devant elle. Le pays lui saute à la gorge comme un animal enragé.

Léna est immédiatement saisie par la densité de la foule, le bruit, les klaxons qui résonnent, les embouteillages au milieu de la nuit. Cramponnée à ses sacs, elle est interpellée de toutes parts, sollicitée par mille mains sans visage qui l’agrippent, lui proposent un taxi, un rickshaw, tentent de s’emparer de ses bagages contre quelques roupies. Elle ignore comment elle se retrouve à l’arrière d’une voiture cabossée dont le conducteur tente en vain de refermer le coffre avant de l’abandonner grand ouvert et se lance dans une logorrhée mêlant indifféremment tamoul et anglais. Super driver ! répète-t-il à l’envi tandis que Léna jette des regards inquiets en direction de sa valise qui menace de tomber à chaque virage. Elle observe, sidérée, la circulation dense, les vélos slalomant entre les camions, les deux-roues sur lesquels sont juchés trois ou quatre passagers, adultes, vieillards ou enfants, sans casque, cheveux au vent, les gens assis sur le bas-côté, les vendeurs ambulants, les groupes de touristes agglutinés devant les restaurants, les temples anciens et modernes décorés de guirlandes, les échoppes délabrées devant lesquelles errent des mendiants. Le monde est partout, se dit-elle, au bord des routes, dans les rues, sur la plage que le taxi entreprend de longer. Léna n’a jamais rien vu de semblable. Elle est happée par ce spectacle qui l’étonne autant qu’il l’effraie.

Le chauffeur finit par s’arrêter devant sa guest-house, un établissement sobre et discret bien noté sur les sites de réservation en ligne. L’endroit n’a rien de luxueux mais il offre des chambres avec vue sur la mer – c’est l’unique exigence de Léna, sa seule nécessité.

Partir, prendre le large, l’idée s’est imposée à elle comme une évidence, par une nuit sans sommeil. Se perdre loin, pour mieux se retrouver. Oublier ses rituels, son quotidien, sa vie bien réglée. Dans sa maison silencieuse où chaque photo, chaque objet lui rappelle le passé, elle craignait de se figer dans la peine, comme une statue de cire au milieu d’un musée. Sous d’autres cieux, d’autres latitudes, elle reprendra son souffle et pansera ses blessures. L’éloignement se révèle parfois salutaire, songe-t-elle. Elle sent qu’elle a besoin de soleil, de lumière. Besoin de la mer.

L’Inde, pourquoi pas ?… François et elle s’étaient promis de faire ce voyage mais le projet s’est perdu, comme tant d’autres que l’on forme et que l’on oublie faute de temps, faute d’énergie, de disponibilité. La vie a filé, avec son cortège de cours, de réunions, de conseils de classe, de sorties de fin d’année, tous ces moments dont la succession a pleinement occupé ses journées. Elle n’a pas vu le temps passer, entraînée par le courant, cette ébullition du quotidien qui l’a absorbée tout entière. Elle a aimé ces années denses et rythmées. Elle était alors une femme amoureuse, une enseignante investie, passionnée par son métier. La danse s’est arrêtée, brutalement, un après-midi de juillet. Il lui faut tenir bon, résister au néant. Ne pas sombrer.

Son choix s’est porté sur la côte de Coromandel, au bord du golfe du Bengale, dont le nom est à lui seul une promesse de dépaysement. On dit que les levers de soleil sur la mer y sont de toute beauté. François rêvait de cet endroit. Parfois, Léna se ment. Elle se raconte qu’il est parti là-bas et l’attend sur la plage, au détour d’un chemin ou de quelque village. Il est si doux d’y croire, si doux de se méprendre… Hélas, l’illusion ne dure qu’un instant. Et la douleur revient, comme le chagrin. Un soir, mue par une impulsion, Léna réserve un billet d’avion et une chambre d’hôtel. Ce n’est pas un acte irréfléchi, plutôt un élan qui obéit à un appel, une injonction échappant à la raison.

Les premiers jours, elle sort peu. Elle lit, se fait masser, boit des tisanes au centre de soins ayurvédiques de l’établissement, se repose dans le patio arboré. Le cadre est agréable, propice à la détente, le personnel attentif et discret. Mais Léna ne parvient pas à se laisser aller, à endiguer le flot de ses pensées. La nuit, elle dort mal, fait des cauchemars, se résout à prendre des cachets qui la rendent somnolente tout au long de la journée. À l’heure des repas, elle reste à l’écart, n’a nulle envie de subir la conversation forcée des autres clients, d’entretenir des échanges de surface dans la salle à manger, de répondre aux questions qu’on pourrait lui poser. Elle préfère rester dans sa chambre, commander un plateau qu’elle picore sans appétit sur un coin du lit. La compagnie des autres lui pèse autant que la sienne. Et puis elle ne supporte pas le climat : la chaleur l’indispose, comme l’humidité.

Elle ne participe à aucune excursion, aucune visite des sites de la région, pourtant prisés des touristes. Dans une autre vie, elle aurait été la première à compulser les guides de voyage, à se lancer dans une exploration approfondie des environs. La force lui manque aujourd’hui. Elle se sent incapable de s’émerveiller devant quoi que ce soit, d’éprouver la moindre curiosité pour ce qui l’entoure, comme si le monde s’était vidé de sa substance et n’offrait plus qu’un espace vide, désincarné.

Un matin, elle quitte l’hôtel à l’aube et fait quelques pas sur la plage encore déserte. Seuls des pêcheurs s’activent entre les barques colorées, rafistolant leurs filets qui forment de petits tas vaporeux à leurs pieds, semblables à des nuages mousseux. Léna s’assoit sur le sable et regarde le soleil se lever. Cette vision l’apaise étrangement, comme si la certitude de l’imminence d’un jour nouveau la délivrait de ses tourments. Elle ôte ses vêtements et entre dans l’eau. La fraîcheur de la mer sur sa peau la rassérène. Il lui semble qu’elle pourrait nager ainsi, à l’infini, se dissoudre dans les vagues qui la bercent doucement.

Elle prend l’habitude de se baigner alors que tout dort encore autour d’elle. Plus tard dans la journée, la plage devient cet espace grouillant de monde, où se pressent des pèlerins s’immergeant tout habillés, des Occidentaux avides de photos, des vendeuses de poisson frais, des camelots, des vaches qui les regardent passer. Mais à l’aube, nul bruit ne vient troubler les lieux. Vierges de toute présence, ils s’offrent à Léna tel un temple en plein air, un havre de paix et de silence.

Une pensée la traverse, quelquefois, tandis qu’elle gagne le large : il suffirait de pousser un peu plus loin, de demander à son corps épuisé un ultime effort. Il serait doux de se fondre dans les éléments, sans bruit. Elle finit pourtant par rejoindre la rive, et remonte à l’hôtel où le petit déjeuner l’attend.

De temps en temps, elle aperçoit un cerf-volant près de la ligne d’horizon. C’est un engin de fortune, maintes fois rapiécé, tenu par une enfant. Elle est si frêle et si menue qu’on dirait qu’elle va s’envoler, cramponnée à son fil de nylon comme le Petit Prince à ses oiseaux sauvages, sur cette illustration de Saint-Exupéry que Léna aime tant. Elle se demande ce que la gosse fait là, sur cette plage, à l’heure où seuls les pêcheurs sont levés. Le jeu dure quelques minutes, puis la petite fille s’éloigne et disparaît.

Ce jour-là, Léna descend comme de coutume, les traits tirés par l’insomnie – un état auquel elle s’est habituée. En elle, la fatigue s’est installée – elle est ce picotement autour des yeux, ce malaise vague qui la prive d’appétit, cette lourdeur dans les jambes, cette sensation de vertige, ce mal de tête persistant. Le ciel est clair, d’un bleu qu’aucun nuage ne vient troubler. Lorsqu’elle tentera par la suite de reconstituer le fil des événements, Léna sera incapable d’en retracer le cours. A-t-elle présumé de ses forces ? Ou délibérément ignoré le danger de la marée montante, le vent qui venait de se lever dans l’aube naissante ? Alors qu’elle s’apprête à rentrer, un courant puissant la surprend, la ramène vers le large. Dans un réflexe de survie, elle essaye d’abord de lutter contre l’océan. Vaine tentative. La mer a vite raison de ses efforts, du maigre capital d’énergie que des nuits sans sommeil ont largement entamé. La dernière chose que Léna distingue avant de sombrer est la silhouette d’un cerf-volant, flottant dans un coin de ciel, au-dessus d’elle.

Lorsqu’elle rouvre les yeux sur la plage, un visage d’enfant lui apparaît. Deux prunelles sombres la fixent, ardentes, comme si par l’intensité de ce regard, elles tentaient de la ramener à la vie. Des ombres rouges et noires s’agitent, échangent des interjections affolées dont Léna ne saisit pas le sens. L’image de l’enfant se brouille dans le tumulte général avant de s’évanouir tout à fait, au milieu de l’attroupement en train de se former.

Léna s’éveille dans un décor blanc et brumeux, une grappe de jeunes filles penchées sur elle. Une femme âgée entreprend de les disperser comme on chasserait des mouches. Vous êtes à l’hôpital ! clame-t-elle dans un anglais mâtiné d’un fort accent indien. C’est un miracle que vous soyez en vie, poursuit-elle. Les courants sont puissants par ici, les touristes ne se méfient pas. Il y a beaucoup d’accidents. Elle l’ausculte, avant de conclure d’un ton rassurant : Plus de peur que de mal, mais on vous garde en observation. À cette annonce, Léna manque défaillir à nouveau. Je me sens bien, ment-elle, je peux sortir. À dire vrai, elle est épuisée. Tout son corps lui fait mal, comme si on l’avait rouée de coups, comme si elle était passée à travers l’essoreuse d’une machine à laver. Ses protestations restent vaines. Reposez-vous ! lance l’infirmière en guise de conclusion, en l’abandonnant dans son lit.

Se reposer, ici ? La recommandation ne manque pas d’ironie… L’hôpital est aussi animé qu’une autoroute indienne en milieu de journée. Des patients attendent, agglutinés dans le couloir voisin, d’autres sont en train de manger. D’autres encore invectivent le personnel soignant, qui paraît débordé. Juste à côté, dans la salle de soins, une jeune femme s’énerve contre un médecin qui tente de l’examiner. Près d’elle se tient le groupe de filles qui s’agitaient au chevet de Léna. Adolescentes pour la plupart, elles sont vêtues à l’identique d’un salwar kameez1 rouge et noir. Elles semblent obéir à l’autorité de la jeune femme qui, pressée de s’en aller, entreprend de dégrafer le tensiomètre à son bras. Au grand dam du médecin, elle ne tarde pas à filer, suivie de sa troupe qui lui emboîte le pas. »

Extraits
« Léna accepte volontiers une deuxième tasse. La cheffe la ressert, intriguée malgré elle par cette Occidentale qui ne ressemble pas aux étrangers qu’elle a l’habitude de croiser. Ceux-là se déversent par cars entiers dans les temples, les boutiques d’artisanat local, les resorts proposant des cures ayurvédiques et des stages de yoga. Certains, en quête de spiritualité, s’enferment dans les ashrams. D’autres, mus par la promesse de paradis artificiels, échouent sur les plages du Sud où la drogue est aussi facile à trouver que les noix de coco ou les kiwis. On ne compte plus ces rescapés du New Age qui ont perdu la raison, la santé et ne sont jamais repartis. Léna, visiblement, n’est rien de tout cela. Que fait-elle seule, ici, avec cet air désemparé, cette peine qu’elle semble traîner derrière elle comme une valise trop lourde à porter?
Après ces préliminaires, Léna se lance: elle a retrouvé la petite fille au cerf-volant, comme la cheffe le lui avait conseillé. L’enfant travaille dans un restaurant, un dhaba près de la plage, tenu par ses parents. À dix ans, elle ne sait ni lire ni écrire: elle n’est pas scolarisée. Léna a tenté de parler à son père mais il ne l’a pas écoutée. Malgré son silence, la gosse a des capacités, Léna le sent — elle parle d’expérience, elle a enseigné pendant plus de vingt ans en France. »
p. 55-56

« La cheffe ne paraît pas étonnée par son récit. Bienvenue en Inde, souffle-t-elle. Dans les villages, les filles ne vont pas à l’école, ou n’y restent pas longtemps. On ne juge pas utile de les éduquer. On préfère les garder à la maison, les employer aux tâches domestiques avant de les marier lorsqu’elles atteignent l’Age de la puberté,
Elle marque un temps, comme si elle hésitait à prononcer le mot qui est plus qu’une insulte ici, une condamnation : Intouchable, Chez nous, on dit Dalit, précise-t-elle. Une communauté mal-aimée, méprisée du reste de la population. Elle-même a cessé d’aller en classe à l’âge de onze ans, découragée par les mauvais traitements qu’elle y subissait chaque jour, de la part de ses camarades et des enseignants. Elle décrit les coups, les humiliations constantes. Elle raconte comment, dans l’état voisin du Kerala, les gens de sa condition devaient jadis marcher à reculons munis d’un balai pour effacer les traces de leurs pas, afin de ne pas souiller les pieds des autres habitants qui empruntaient le même chemin. Encore aujourd’hui, il leur est interdit de toucher les plantes et les fleurs, dont on prétend qu’elles fanent à leur contact. Partout, les Dalits sont assignés aux tâches les plus ingrates, Une soumission institutionnalisée par la religion hindoue qui les place tout en bas de l’échelle des castes, à la périphérie de l’humanité. » p. 56

« Ralliant à sa cause des hommes de bonne volonté, Usha a pu tester sur eux sa pratique, et la perfectionner.
La réputation de la brigade a grandi, dépassé les frontières du quartier, fait des émules dans les villes alentour. D’autres groupes se sont formés. Le mouvement a fini par gagner l’ensemble du pays. Décriée et conspuée à ses débuts, y compris par sa propre famille, Usha est aujourd’hui saluée et reconnue. On la cite en exemple à la radio, à la télévision, dans les journaux. On loue sa force de caractère et son pouvoir de résilience. Celle que l’on qualifie de «lionne», de «battante» est devenue un symbole, un modèle pour toutes les femmes qui refusent de se résigner et luttent contre l’oppression et la violence.
En dix ans, Usha a contribué à former plus de 150 000 filles au self-défense, mais son ambition ne s’arrête pas là: Tant que les femmes ne pourront pas marcher dans la rue en toute sécurité, je continuerai à me battre, répète-t-elle en multipliant les pétitions, les marches de protestation, les campagnes dans les lieux publics, les écoles, les universités. Son énergie est inépuisable et son combat, malheureusement, toujours d’actualité,
Lorsqu’elle parle d’Usha, Preeti est intarissable. Ses yeux brillent d’admiration. Elle voue un véritable culte à la jeune femme, qui a su transformer le trauma de son agression en mobilisation nationale. Elle se dit fière de se vêtir à son image, de manifester en son nom, de recruter comme elle des filles dans le village. » p. 78

À propos de l’auteur
COLOMBANI_laetitia_©Francois_Lo_PrestiLaetitia Colombani © Photo François Lo Presti

Cinéaste, scénariste, comédienne et romancière, Laetitia Colombani s’apprête à réaliser au cinéma le film tiré de son premier roman La Tresse (Grasset, 2017), coproduction internationale dont la sortie est prévue en 2022.
Elle est également l’auteure des Victorieuses, best-seller en cours d’adaptation en série. L’album jeunesse Les Victorieuses, ou le palais de Blanche est également publié chez Grasset en juin 2021, parallèlement à la sortie de son troisième roman, Le Cerf-volant. (Source: Actualitté)

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